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Bernard Pivot

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]

Télévisionmagazine
‘‘Bouillon de culture”, c‘est bientôt fini. Snif

_ Pivot... fermez
les guillemets
Une émission s‘arrête. Un animateur tire sa révérence. Pas de quoi fouet— Ce mardi 19 juin 1990, le Tout—Etat s‘entassait dans
l‘Orangerie de la banque Paribas, rue d‘Antin. Jean Leca—
ter un chat : la vie de la télé est faite de ces microévénements, qui alimen—
nuet croisait Françoise Verny, Robert Badinter côtoyait
tent les gazettes. Petit jeu des chaises musicales et des sièges éjectables Yves Montand, Jorge Semprun voisinait avec Alain
— disons qu‘il se passe des choses plus graves dans le monde... Pourquoi, Peyrefitte... Aux fourneaux, s‘activaient quatre toques
étoilées, Alain Chapel, Georges Blanc, Paul Bocuse et
alors, ce pincement au cœur, ce sentiment, déjà, de nostalgie, comme si l‘ar— Pierre Troisgros... C‘était le sacre de Bernard Pivot,
rêt de cette émission—là, le départ de cet animateur—là, nous touchaient qui mettrait la clé sous le paillasson d‘Apostrophes
trois jours plus tard.
personnellement ? C‘est d‘abord affaire de durée : Pivot a commencé à nous
Cerise sur l‘énorme gâteau — deux mille invitations
parlér de livres en 1973 (dans Ouvrez les guillemets) et n‘a quasiment pas avaient été lancées —, la soirée culminait avec la vente
cessé depuis. Sans doute détient—il une manière de record de longévité catho— aux enchères du décor de l‘émission. On peut encore le
voir aujourd‘hui à la Fnac Etoile, à une courte encablure
dique. Pendant près de trente ans, il a fait partie de nos rites. Tout a explosé, de l‘appartement qu‘occupa naguère Pivot avenue Niel,
à la télé, tout est parti dans tous les sens. Pivot, lui, nous est resté fidèle, il n‘y a pas de hasard. La Fnac, qui sponsorise Bouillon
de culture, a—t—lle prévu un « triomphe » pour son ambas—
vieux compagnon, complice de nos soirées, aubergiste souriant, accueillant
sadeur à l‘occasion de sa dernière émission ?
semaine après semaine ces hommes et ces femmes qui nous donnent à Quel itinéraire que celui de cet enfant du Beaujolais !
rêver, à réfléchir, à vivre. Là est sans doute le nœud de notre histoire avec A la sortie du Centre de formation des journalistes, ce
fils de petits commerçants aurait pu, de son propre aveu,
Pivot : dans ce rendez—vous avec les aventuriers des mots, ces raconteurs
choisir de collaborer aussi bien à L‘Equipe qu‘au Figaro
d‘histoires, ces agitateurs d‘idées, qui sont le sel de nos vies. Pivot et nous, littéraire, qui l‘accueillait en 1958. Ah, cette fibre popu—
laire a chiffonné plus d‘un intellectuel parisien, inca—
c‘est une histoire entre nous et nous. Toutes ces années comme un voyage
pable d‘admettre chez un même homme la cohabitation
au plus intime, là où les mots nous entraînent, nous chavirent. Bien sûr, il plurielle des belles lettres, du foot et de la gauloiserie
nous a parfois déçus, Pivot. Agacés, énervés. Et alors ? Ainsi va la vie, ainsi façon Clochemerle. Circonstance aggravante, quand
Pivot commença d‘« ouvrir les guillemets » sur la chaîne [,
vont les passions. Bien sûr, un autre nous parlera des livres. Mais aujour—
en 1973, il n‘exhibait aucun diplôme universitaire et il
d‘hui, une seule chose compte : vendredi 29 juin, Bernard Pivot, à la fin de était l‘auteur d‘un roman « passé normalement inaperçu »
selon lui ; circonstance absolutoire, il prenait le risque
Bouillon de culture, dira : « Bonsoir à tous. » Mais il n‘ajoutera pas, comme
de succéder aux lointaines et emblématiques Lectures
d‘habitude : « Et à la semaine prochaine. » Voilà, c‘est tout. Alain Rémond pour tous et de rivaliser avec le turbulent Polac.
Dès les premiers numéros d‘Ouvrez les guillemets,

ii
la touche Pivot s‘est affirmée. Mine de rien, il fallait
du culot pour parler il y a vingt—huit ans à la télé de
Tintin chez les soviets ou pour présenter un Spécial Chili
A VOiÎr, Avant— avec Julio Cortäzar pour l‘anniversaire de la mort d‘Al—
dernière de Bouillon lende ; et de la jugeote pour interviewer la plus qu‘oc—
de culture, enregistrée togénaire Céleste Albaret, fidèle servante de Proust, ou
à Sarajevo, pour proposer un portrait de John Le Carré, tourné dans
vendredi 22, 22.40. les Cornouailles. Au bout d‘un an, l‘émission s‘était impo— «>

84 Télérama n° 2683 — 13 juin 2001


Télévision

André Glucksmann :
_
conBis/Srama/Brssouts

-)sée, mais l‘ORTF, par souci d‘économie, supprima le


whisky et le cognac servis aux invités !
C‘est quoi, la touche Pivot ? Du travail et de la gouaille,
31 * em — numnt L v1 E5 l‘œi 1 A 7
ai souvent
U l . ! vu cheZ de la gravité et du primesaut, de la curiosité et de la
pédagogie. Par—dessus tout une farouche indépendance
dit°1 Mitterrai
°L1
d‘esprit. Il y a de l‘Astérix modeste, du Guide Michelin
tolérant et du Raminagrobis jovial dans cet homme.
« En 1976, Bernard Pivot m‘avait invité à dialoguer Astérix pour son espièglerie, son goût du terroir et du
avec François Mitterrand. Je savais qui il était, bien débat d‘idées ; Michelin pour ses babines réjouies à
sûr, mais je ne l‘avais jamais vu. Je le rencontre donc table, au stade ou un livre à la main : « // faut le voir tour—
pour la première fois. Je devais l‘interroger sur une ner et retourner un livre, en humer les pages avec la
biographie de Louis XI rédigée par un certain Kendall. même gourmandise, la même volupté qu‘il met à res—
w
2) Il lisait cet ouvrage parce que Giscard avait dit que pirer un bon gros Nuits », assure Pierre Combescot (1) ;
8
2
ü c‘était son livre de chevet... Passons sur le contexte, Raminagrobis, car trop déluré pour pétitionner à tout va
& qui semble aujourd‘hui assez ridicule... Je voulais et assez futé pour rebondir opportunément. Ainsi le soir
me faire un peu incisif avec Mitterrand, mettre au jour ses contradictions, où Jacques Duclos, David Rousset et Arlette Laguiller
mais il ne m‘a pas laissé parler. Je l‘ai trouvé extrêmement habile devaient disserter sur Trotsky, hier et aujourd‘hui. Duclos
et un brin déplaisant : quelques minutes avant qu‘on aille sur le plateau, étant gravement malade, le parti communiste avait délé
il a évoqué un ami commun et j‘ai trouvé que cette façon de désarmer gué sur le plateau une pointure intellectuelle en vogue,
mon agressivité était un peu déloyale... Jean Ellenstein. Lequel, apprenant la mort du camarade
| Quelques années plus tard, en 1981, François Mitterrand m‘appelle pour quelques minutes avant d‘entrer en scène, s‘apprête à
me proposer de devenir porte—parole du gouvernement. ”Je vous ai souvent prendre congé. Panique de Pivot, qui réussit à convaincre
vu chez Pivot, vous êtes l‘homme de la situation”, explique—t—il alors son invité de demeurer un moment pour rendre hom—
au téléphone. Pierre Bérégovoy a d‘ailleurs toujours prétendu que Mitterrand mage au disparu... quand il aura annoncé son décès en
l‘avait chargé de tester ma télégénie pour se faire une idée. C‘est ainsi cours d‘émission. Mis dans la confidence, David Rous—
que je dois ma carrière politique à une émission littéraire... » set et Arlette Laguiller n‘ont pas vendu la mèche.
Dernier ouvrage paru : Les Patriotes, tome IV, dans l‘honneur et par la victoire (éd. Fayard). On ne comprend pas la mirobolante ascension de
Max Gallo, journaliste et romancier, l‘un des recordmen de l‘émission avec dix—neuf passages.
Pivot si on ignore quelques traits essentiels de sa nature.
D‘abord, la critique, très peu pour lui. Instinctive pru—
dence ou inclination naturelle, ce Tintin reporter ès livres
a toujours revendiqué le rôle d‘un courriériste littéraire,
qui enquête, qui furête, qui informe, qui couvre l‘ac—
tualité de l‘édition, brassant tous les milieux et toutes
les idées. Ensuite, son sens inné de la convivialité lui
a permis d‘emblée de composer son plateau comme
une maîtresse de maison son plan de table. Puisque
la télévision est un spectacle, autant bien le mettre -)

86 Télérama n° 2683 — 13 juin 2001


Ï Télévisionmagazine

Emmanuel Le Roy Ladurie, historien bien élevé «> en scène, pas vrai ? Et pourquoi ne pas asseoir côte à

‘”Un moment de grace


côte un philosophe, un artiste, un romancier, un histo—
rien, voire un histrion pour faire monter la sauce ?

que je n‘ai pas revécu‘


Des hostilités se déclarent—elles, des sympathies
se nouent—elles, des opinions politiques s‘affrontent—
elles en direct ? Eh bien, tant mieux, la représenta—
« Je l‘ai rencontré en 1975 après la sortie de mon livre tion n‘en sera que plus alerte ! Par exemple, quand Pivot
Montaillou, village occitan de 1294 à 1324. Je lui suis réunit benoîtement Serge Klarsfeld, René de Chambrun,
reconnaissant car, grâce à lui, mon livre a obtenu un auteur d‘un livre réhabilitant Laval devant l‘Histoire,
très grand succès, ici et à l‘étranger. Cette émission et André Halimi qui publie La Délation sous l‘Occupa—
fut pour moi un moment de grâce que je n‘ai pas tion, il sait que la poudre va parler ; ou quand il met face
% revécu. Par la suite, j‘ai eu l‘impression d‘avoir à me à face Claude Hagège le linguiste et Raymond Devos le

8 battre pour m‘imposer, couper la parole aux autres. jongleur, il présume qu‘on assistera à une prodigieuse


Je n‘aime pas ce jeu de qui—parlera—le—plus—fort— partie de haute voltige verbale.
et—le—plus longtemps. Je suis trop bien élevé pour cela. Enfin, Pivot a su inventer des thèmes fédérateurs qui
Je me souviens de lui comme de quelqu‘un qui était peu sûr de lui. Ainsi cette donnaient une unité, un ton et un relief au spectacle.
émission avec Françoi s Mitterrand où il m‘avait à nouveau convié pour parler Par exemple, il salivait discrètement à l‘idée de réunir
des arbres. Il semblait mal à l‘aise, anxieux à l‘idée de ne pas trop savoir ce dans une émission consacrée aux femmes Gisèle Halimi,
qu‘il fallait dire ou ne pas dire. Il voulait surtout éviter de parler de politique. alors apôtre du Programme commun des femmes, Annie
Du coup, on était tous comme des oiseaux sur la branche, un peu indécis. » Le Brun, rebelle à toute croisade, y compris féministe,
Dernier ouvrage paru : Histoire de France des régions, la périphérie française, des origines à nos jours, et Emilie Carle, cette rurale institutrice qui venait d‘écrire
(éd. du Seuil). une savoureuse Soupe aux herbes.
Et puis, quel réconfort, chaque auteur avait la cer—
François Gèze, éditeur et aficionado titude d‘avoir été lu. Eblouissement d‘Arthur Miller : « Je
fus évidemment halluciné par ce qui relevait en prin—

‘‘Le système Pivot : cipe de l‘impossible : Pivot avait lu mon livre ; en tout

transparence et honnêteté”
cas, il en avait lu suffisamment pour me poser des ques—
tions pertinentes. » Yves Berger lui rendra le plus convain—
cant des hommages : « On passait moins à la télévision
« Il n‘y a rien à dire de très original sur le ”système que chez Pivot. » Et voilà pourquoi Vladimir Jankélévitch
Pivot” tant celui—ci conjuguait avec bonheur vendit, les semaines suivant son escale chez lui, autant
transparence et honnêteté. Les contacts étaient de livres que sa vie durant ; et pourquoi des milliers
simples, les relations faciles. On se demande de lecteurs décontenancés ne purent pas achever le
d‘ailleurs comment, avec Anne—Marie Bourgnon, trop savant Homme de paroles de Claude Hagège, qu‘ils
son bras droit, ils ont pu mettre au point une telle avaient acheté avec entrain le lendemain de l‘émission.
organisation quand on connaît le nombre Quand Ouvrez les guillemets s‘effaçait devant Apos—
de livres qui paraissent par an. Un système comme celui—ci est si rare trophes, en janvier 1975 sur Antenne 2, c‘est un Pivot
qu‘on se plaît à rêver que tout soit comme cela. » rodé, reconnu, attendu, qui s‘embarquait pour quinze
François Gèze est responsabl le des Editions La Découverte.
années d‘une navigation contrastée mais quasiment

Vermont,
octobre 1983. 43
Pivot—Soljenitsyne,
une relation
Ù
privilégiée de jd
$
plus de vingt ans. 8

88
1975, Mitterrand.
Un candidat à l‘Elysée
ne peut se permettre
d‘ignorer ses classiques...

Véronique Robert, écrivaine émotive

‘‘Trois semaines avant, je n‘arrivais


plus à boire et à manger”
MONER/GAMMA

« Mon livre Céline secret, qui met en forme les


souvenirs de la veuve de l‘écrivain, n‘était pas encore
insubmersible. Les éditeurs ne pouvaient plus se pas— sorti que l‘attachée de presse m‘annonce que Pivot
ser de lui, les auteurs comptaient sur lui et son public voulait m‘inviter à son émission le vendredi 27 avril.
découvrait leurs ouvrages en même temps que lui. L‘hé— J‘étais complètement interloquée et je suis restée
doniste Pivot engrangeait sereinement les dividendes aphone quand on m‘a annoncé cette nouvelle. Tout
de la renommée, cultivant de front tous ses jardins arrivait à une vitesse incroyable. Je n‘avais jamais fait
publics et prenant un malin plaisir à dérouter le télé— de télé ni d‘émission de radio et me voilà chez Pivot,
spectateur. Un vendredi, il nous foudroyait avec une ver— dans trois semaines ! Elles ont été longues et je n‘arrivais pas à y croire.
tigineuse comparution de Nabokov ; un autre, il fai— Au fur et à mesure que la date arrivait, j‘étais de plus en plus tendue,
sait la courte échelle aux « nouveaux philosophes », je n‘arrivais plus à boire et à manger. Je suis arrivée avec les gens de chez
un troisième, il nous éberluait avec un face—à—face Ray— Grasset, ma famille au grand complet (quatre enfants et un mari). J‘étais de
mond Aron—Kenneth Galbraith. On découvrait Henri Vin— plus en plus mal et je me disais que je serais absolument incapable de sortir
cenot et sa Billebaude, on fondait devant Patrick Modiano un seul mot. On nous ouvre les portes, on m‘accompagne au maquillage
et ses phrases sans issue, on constatait que François quand je tombe sur Jean Mauriac, que je ne connaissais pas. Il me dit : ”J‘ai
Mitterrand était un meilleur dégustateur de Chateau— lu votre livre, lu et relu trois fois de suite. Je l‘ai aimé comme un poème, il est
briand que Valéry Giscard d‘Estaing de Maupassant. formidable.” Je lui ai sauté au cou et je l‘ai embrassé. Il a été un peu surpris,
Les éditeurs, auteurs et libraires commençaient d‘in— je dois dire. Du coup, le stress s‘est évanoui et tout m‘est devenu agréable. »
dexer leurs gains sur Apostrophes : « Vu chez Pivot », Coauteur, avec Lucette Destouches, de Céline secret (éd. Grasset).
lisait—on sur les étalages. Nous, nous emmagasinions
des souvenirs. Et d‘abord la parole offerte exclusive— Gilles Lapouge, ex—collaborateur et romancier

‘‘La première émission était


ment à quelques grandes voix du siècle : le phrasé si
mélodieux de Marguerite Yourcenar, l‘impudique

vertigineuse d‘amateurisme”
détresse de Georges Simenon, la joie intérieure d‘Albert
Cohen, les prophéties de Soljenitsyne, les fureurs de
Norman Mailer...
On n‘en finirait pas d‘aligner les morceaux de bra— « De Bernard Pivot, tout le monde dit qu‘il est gentil,
voure. Catherine Paysan qui sursaute en s‘exclamant qu‘il rassure ses invités, qu‘il les laisse parler. Je ne
« Ah, ben ça, c‘est le pompon ! », après qu‘un Bukowski rajouterai donc rien à ces compliments unanimes.
imbibé de sancerre vient de lui peloter le genou. Anthony Ce qu‘il m‘intéresse d‘évoquer, c‘est ce coup de génie
Burgess, Alberto Moravia et Günter Grass réunis sur le — ou de poker — qui a marqué l‘arrivée de Pivot. Cela
même plateau. Pivot raide amoureux de Jane Fonda aurait pu complètement rater : il ne connaissait rien
en direct ; quelques années plus tard, le Nobel Gilles à la télévision, il n‘avait quasiment aucune expérience.
de Gennes connaîtra la même fièvre devant Anouk 5a Or, les téléspectateurs ont eu l‘impression qu‘il se
Aimée. Et la pétulance de Jean—Paul Aron. Et Jean Daniel fabriquait sous leurs yeux, en même temps qu‘eux, comme s‘ils participaient
piégé par son dogmatisme face à Soljenitsyne sur la à une création collective, comme s‘ils avaient l‘impression, eux aussi et avec
route de l‘exil. Et le bouleversant Jorge Luis Borges, lui, de mettre en relief tout ce qui compte de littéraire et d‘intelligence
aveugle, qui confie : « Je ne distingue plus que le rouge en France. La première émission était vertigineuse de risque, de peur,
et le noir, mais je continue à acheter des livres pour d‘amateurisme total. Cela tanguait dans tous les sens. Avec le temps,
sentir qu‘ils sont là... » tout a fini par se caler pour devenir cette émission dont on loue les vertus.
On se bousculait au portillon d‘Apostrophes. Au fil Une telle entreprise est impensable aujourd‘hui. On sait que la télévision
des années, et jusqu‘à aujourd‘hui, on apprit à en dis— n‘a plus le temps d‘attendre, d‘essayer une formule, de prendre ce type
tinguer les clients. Les abonnés, comme Jean d‘Or— de risque, de choisir un journaliste sans expérience pour diriger une telle
messon, Philippe Sollers ou Max Gallo. Les loges de ces entreprise. En somme, d‘avoir ce flair—là et ce courage—là. »
dames, Catherine Rihoit, Françoise Giroud ou Françoise
Gilles Lapouge a collaboré avec Bernard Pivot à Ouvrez les guillemets. Dernier ouvrage paru : Les Pirates,
Sagan. Les bouffons, comme Jean—Edern Hallier, trop -) forbans, flibustiers, boucaniers et autres gueux de mer (éd. Phébus).

Télérama n° 2683 — 13 juin 2001 89


Télévisionmagazine

Mai 1975,
le meilleur souvenir
de Pivot. II reçoit
Nabokov. Dans la
théière, il y avait du
pur malit...

Michel Onfray, philosophe œnophile

‘”‘Cela fera un Pivot,


m‘a dit mon éditeur”
« Je suis d‘un milieu modeste, avec un père ouvrier
agricole et une mère femme de ménage. Nous vivions
dans deux pièces de dix—sept mètres carrés,
un salon et une chambre, installées l‘une au—dessus
de l‘autre. Quand tout le monde dormait à l‘étage,
je regardais Pivot et son émission. J‘y voyais Eo ._ e ” — 80r e— S Pé /
3 intervenir des philosophes en chair et en 0s, -)tôt disparu. Les complices, comme Gilles Lapouge, Pierre
2
& comme François Châtelet, puis Bernard Henri—Lévy Assouline ou Jean Chalon. Les inévitables, comme Jean—
et André Glucksmann. L‘idée que la philosophie pouvait être vivante, Claude Carrière. Les intarissables, comme Pierre Miquel
incarnée par des hommes éventuellement photogéniques, a été d‘abord ou Jean Tulard. Les virtuoses, comme Edgar Faure en
un saisissement puis une véritable joie. J‘avais16 ou 17 ans. son temps. Les fines gueules, d‘Alain Senderens à Paul
Bien plus tard, j‘ai franchi la barrière et j‘ai été invité à mon tour chez Pivot. Haeberlin ou Bocuse, mobilisées à l‘approche de Noël.
Mais de façon inattendue. Quand j‘ai publié en 1989 Le Ventre des Constat lucide et drôle de Jacques Duquesne : « Je
philosophes, mon éditeur m‘a dit : ”Cela fera un Pivot.” Rien. Quatre et cinq me souviens de toutes les fois où j‘ai publié un livre et
bouquins plus tard, toujours rien. Puis un jour, en 1993, un de mes livres, où Pivot ne m‘a pas invité. Ce que j‘ai trouvé injuste,
La Sculpture de soi, reçoit le prix Essai Médicis. Pour fêter l‘événement, forcément. Je me souviens de toutes les fois où des
Grasset, mon éditeur, organise une petite réception à l‘hôtel Lutétia. Dans amis, ou des relations, ou l‘épicier de mon quartier,
un autre salon du même hôtel, Actes Sud donnait également une petite m‘ont dit : Ah ! Je vous ai vu l‘autre soir chez Pivot,
réception. Pivot passe. On ouvre des bouteilles, on sert du vin, on trinque, alors que je n‘y étais pas allé... »
on goûte et l‘on boit. Je dis alors : ”Mais il est bouchonné !” Pivot me regarde, Quelle mouche a donc piqué Régis Debray, en octobre
acquiesce, puis me dit : ”Quoi ! Vous êtes philosophe et vous vous 1982, lorsqu‘il dénonça le « monopole » d‘Apostrophes,
y connaissez en vin, je vous invite.” Et c‘est ainsi que je suis arrivé « l‘arbitraire » et « la dictature » de son animateur. Venant
sur le plateau de Bouillon de culture à la Noël 1993. » du conseiller élyséen de Mitterrand aux affaires cultu—
Dernier ouvrage paru : Antimanuel de philosophie, leçons socratiques et alternatives (éd. Bréal). relles, cette charge contre une émission phare de la télé—
vision publique était d‘autant plus ridicule. Elle rendit
Jean—Marie Laclavetine, romancier malmené néanmoins service à Pivot et à ses fidèles. Las de pas—

‘‘Me mettre face à Angot, c‘était


ser ses journées à lire, il était sur le point de dételer. Du
coup, Debray le remit en selle pour plus de sept ans.

organiser les jeux du cirque”


Jusqu‘au sacre final du 19 juin 1990. Qui ne sera
qu‘une fausse sortie. Six mois après avoir baissé le rideau
d‘Apostrophes, Bernard Pivot poussait la porte de Bouillon
« Lors de la sortie de mon roman La Première Ligne, de culture. On connaissait l‘officiant, il ressuscitait en
Bernard Pivot m‘a invité en même temps que Christine courriériste tous azimuts. Virevoltant de Christian Lacroix
Angot. Il savait que nous ne nous entendions pas du à Sandrine Bonnaire, de Peter Brook à Woody Allen,
tout et que forcément notre rencontre provoquerait un du professeur Montagnier à Pierre Soulages, toujours
clash... Clash il y a eu bien sûr, mais plus fort que je ne Tintin, toujours mutin, toujours malin, mais...
z
l‘avais prévu. J‘ai attendu que cela se passe. J‘étais Allez fidéliser un public le samedi d‘abord, le dimanche
2
8
€€ furieux contre Pivot qui, sciemment, avait réglé un ensuite, le vendredi enfin. Au moins une heure plus tard
%8
8 combat de coqs. Nous mettre ensemble, c‘était qu‘Apostrophes, en outre. Et puis, il nous donnait le tour—
organiser les jeux du cirque. Cela dit, tout cela n‘est finalement pas très nis, ce Pivot—là, qui courait vaillamment la scène, l‘écran,
grave. Parce que, même si son effet est démesuré, même s‘il laisse des le music—hall, les salons de haute couture, les labora—
traces incroyables, ce n‘est qu‘une histoire de télé et non de littérature. » toires, les expositions... On s‘essoufflait pour lui en se
Jean—Marie Laclavetine est membre du comité de lecture des éditions Gallimard. demandant comment ce nouveau Pic de La Mirandole
Témoignages recueillis par Véronique Brocard pouvait semaine après semaine parler doctement géné— -)

90 Télérama n° 2683 — 13 juin 2001


Télévisionmagazine

-)tique avec Daniel Cohen, cinéma avec Jean—Luc Godard,


Juin 1985, avec Jane
musique avec Yehudi Menuhin, danse avec Roland Petit,
Fonda. Où l‘on voit
économie avec Jacques Delors, chiffons avec Ungaro,
un p‘tit gars du
chansons avec Julien Clerc...
Beaujolais tomber
Oh, il y eut quand même de sacrées soirées. Quand
amoureux en direct
Umberto Eco, Jorge Semprun, Bronislaw Geremek et
de son invitée.
Elie Wiesel se demandaient : Que pouvons—nous faire
pour le XXI* siècle ? Quand l‘auteur de La Comédie de
la culture shampouinait rudement Jack Lang ou que
<
François Furet présentait Le Passé d‘une illusion. Et
avec Taslima Nasreen, l‘écrivain bangladaise réfugiée &
5
&
en Suède. Et avec « My God, ce sont des Anglais » : Julian 3
Barnes, William Boyd, Ruth Rendell et Michael Sadier.
Pas de hasard encore, c‘est quand il reprenait de sa
littéraire potion magique que le Bouillon d‘Astérix était
le meilleur, ces dernières années : « Les écrivains sont
revenus en rangs serrés », reconnaît l‘intéressé (2). Apos—
trophes renaissait subrepticement avec Butor parlant Suite en septembre, avec ‘Campus”,
de Balzac, avec Les Récits de guerre de François Bizot,
Pierre Miquel et Jean Hatzfeld, ou avec Des femmes
de Guillaume Durand
Coupant court à la rumeur qui, « remplacer Pivot dans son propre
régulièrement, le donnait partant, fauteuil, ce qui aurait été à la fois
Bernard Pivot avait pris les devants malséant et impossible », Durand
en septembre dernier, annonçant tout entend proposet une émission
de go à l‘antenne : « Cette rentrée, nouvelle, mélant actualité, entretiens,
c‘est la dernière pour moi. » débats et critiques. Elle débutera par
Les prétendants se sont bousculés : un « journal de l‘écrit », où il pourrait
Thierry Ardisson proposait un dérivé évoquer aussi bien la récente vente
de son Rive droite, rive gauche de du manuscrit de Sur la route, de Jack
Paris Première, Philippe Lefait et ses Kerouac, que la technique d‘écriture
Mots de minuit pouvaient espérer de Patricia Comwell ou les soucis du
une programmation plus flatteuse. Canard enchaîné. Car Durand entend
Les noms de Bernard Rapp, Laure s‘intéresser à « l‘écrit au sens large,
CORBIS/SYGMA/BAssouts

Adier, Michel Field, ou encore Daniela pas exclusivement à la littérature ».


Lumbroso, voire carrément Frédéric Ensuite, l‘animateur mènera un
Beigbeder, ont également circulé. entretien avec un grand auteur
1e | —<> 3t C * Jusqu‘à ce que France 2 choisisse — Michel Houellebecq est annoncé
remarquables : Hélène Carrère d‘Encausse, Andrée Ché— Guillaume Durand : le contrat entre pour la première, début septembre —,
did et Germaine Tillon. Mais, pour être franc, on se serait le journaliste et la chaîne devrait suivi d‘un débat thématique, avec
récemment passé volontiers de Catherine Millet ! être signé ces jours—ci. plusieurs autres invités, et enfin d‘une
La fin de partie est imminente. Faut—il penser comme Le journaliste, animateur du 18h—20h « forte partie critique », avec une
Pierre Nora que le départ de Pivot est « un deuil natio— d‘Europe 1, a conquis la chaîne avec poignée de chroniqueurs. En parallèle,
nal » ? Allons, doucement les basses. Mais on ne suc— un projet d‘émission baptisé Campus Guillaume Durand devrait conserver
cède pas à Pivot, on le remplace. Chevalier du Mérite (un nom de code, qui pourrait devenir son émission sur Europe 1 et peut—être
agricole, il a toujours refusé de recevoir la Légion d‘hon— définitif). « J‘ai réfléchi au moment de son Journal de l‘histoire sur la chaîne
neur, de postuler à l‘Académie française et de créer la vie où la littérature joue un rôle câblée Histoire — il dément en
sa société de production pour ne pas devenir « un bou— essentiel, explique Guillaume Durand. revanche avoir été approché pour
tiquier ». Il est décidément le représentant d‘une espèce C‘est l‘âge universitaire, la période présenter le journal de 13 heures.
en voie de disparition ! ® Jean Belot ”jeune adulte” et ses conversations Campus devrait être diffusé trois fois
(1) Les citations d‘auteurs relatées ici et là sont tirées d‘un judicieux sup— enfiévrées. Une majorité de jeunes par mois, le jeudi soir après Envoyé
plément du Journal du dimanche, paru en mars, qui donnait la parole s‘intéresse, fort heureusement, à spécial, à moins que ce ne soit le
à cent cinquante invités de Bernard Pivot.
autre chose qu‘à Loft story... Je me mardi (dans l‘hypothèse où Laurent
(2) Il répond aux questions de Pierre Nora dans une nouvelle édition du
Métier de lire à paraître le 20 juin (coll. Folio). suis souvenu qu‘étudiant moi—même Ruquier bascule en access prime
j‘écoutais beaucoup Campus time). Quant à Bernard Pivot, il revient
[célèbre émission des années 70, dès janvier avec un programme
Septembre 1978. présentée sur Europe 1 par Michel mensuel dont on ne sait rien pour
Bukowski et son Lancelot, NDLR]. L‘idée a mûri, l‘instant, sauf qu‘il portera « sur les
sancerre sèment la s‘est construite à partir de ce mot. » livres et la littérature ». Quel scoop...
panique sur le plateau. Pour renouveler la formule et ne pas Juliette Bénabent

92 Télérama n° 2683 — 13 juin 2001

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