Bernard Pivot
Bernard Pivot
Télévisionmagazine
‘‘Bouillon de culture”, c‘est bientôt fini. Snif
_ Pivot... fermez
les guillemets
Une émission s‘arrête. Un animateur tire sa révérence. Pas de quoi fouet— Ce mardi 19 juin 1990, le Tout—Etat s‘entassait dans
l‘Orangerie de la banque Paribas, rue d‘Antin. Jean Leca—
ter un chat : la vie de la télé est faite de ces microévénements, qui alimen—
nuet croisait Françoise Verny, Robert Badinter côtoyait
tent les gazettes. Petit jeu des chaises musicales et des sièges éjectables Yves Montand, Jorge Semprun voisinait avec Alain
— disons qu‘il se passe des choses plus graves dans le monde... Pourquoi, Peyrefitte... Aux fourneaux, s‘activaient quatre toques
étoilées, Alain Chapel, Georges Blanc, Paul Bocuse et
alors, ce pincement au cœur, ce sentiment, déjà, de nostalgie, comme si l‘ar— Pierre Troisgros... C‘était le sacre de Bernard Pivot,
rêt de cette émission—là, le départ de cet animateur—là, nous touchaient qui mettrait la clé sous le paillasson d‘Apostrophes
trois jours plus tard.
personnellement ? C‘est d‘abord affaire de durée : Pivot a commencé à nous
Cerise sur l‘énorme gâteau — deux mille invitations
parlér de livres en 1973 (dans Ouvrez les guillemets) et n‘a quasiment pas avaient été lancées —, la soirée culminait avec la vente
cessé depuis. Sans doute détient—il une manière de record de longévité catho— aux enchères du décor de l‘émission. On peut encore le
voir aujourd‘hui à la Fnac Etoile, à une courte encablure
dique. Pendant près de trente ans, il a fait partie de nos rites. Tout a explosé, de l‘appartement qu‘occupa naguère Pivot avenue Niel,
à la télé, tout est parti dans tous les sens. Pivot, lui, nous est resté fidèle, il n‘y a pas de hasard. La Fnac, qui sponsorise Bouillon
de culture, a—t—lle prévu un « triomphe » pour son ambas—
vieux compagnon, complice de nos soirées, aubergiste souriant, accueillant
sadeur à l‘occasion de sa dernière émission ?
semaine après semaine ces hommes et ces femmes qui nous donnent à Quel itinéraire que celui de cet enfant du Beaujolais !
rêver, à réfléchir, à vivre. Là est sans doute le nœud de notre histoire avec A la sortie du Centre de formation des journalistes, ce
fils de petits commerçants aurait pu, de son propre aveu,
Pivot : dans ce rendez—vous avec les aventuriers des mots, ces raconteurs
choisir de collaborer aussi bien à L‘Equipe qu‘au Figaro
d‘histoires, ces agitateurs d‘idées, qui sont le sel de nos vies. Pivot et nous, littéraire, qui l‘accueillait en 1958. Ah, cette fibre popu—
laire a chiffonné plus d‘un intellectuel parisien, inca—
c‘est une histoire entre nous et nous. Toutes ces années comme un voyage
pable d‘admettre chez un même homme la cohabitation
au plus intime, là où les mots nous entraînent, nous chavirent. Bien sûr, il plurielle des belles lettres, du foot et de la gauloiserie
nous a parfois déçus, Pivot. Agacés, énervés. Et alors ? Ainsi va la vie, ainsi façon Clochemerle. Circonstance aggravante, quand
Pivot commença d‘« ouvrir les guillemets » sur la chaîne [,
vont les passions. Bien sûr, un autre nous parlera des livres. Mais aujour—
en 1973, il n‘exhibait aucun diplôme universitaire et il
d‘hui, une seule chose compte : vendredi 29 juin, Bernard Pivot, à la fin de était l‘auteur d‘un roman « passé normalement inaperçu »
selon lui ; circonstance absolutoire, il prenait le risque
Bouillon de culture, dira : « Bonsoir à tous. » Mais il n‘ajoutera pas, comme
de succéder aux lointaines et emblématiques Lectures
d‘habitude : « Et à la semaine prochaine. » Voilà, c‘est tout. Alain Rémond pour tous et de rivaliser avec le turbulent Polac.
Dès les premiers numéros d‘Ouvrez les guillemets,
ii
la touche Pivot s‘est affirmée. Mine de rien, il fallait
du culot pour parler il y a vingt—huit ans à la télé de
Tintin chez les soviets ou pour présenter un Spécial Chili
A VOiÎr, Avant— avec Julio Cortäzar pour l‘anniversaire de la mort d‘Al—
dernière de Bouillon lende ; et de la jugeote pour interviewer la plus qu‘oc—
de culture, enregistrée togénaire Céleste Albaret, fidèle servante de Proust, ou
à Sarajevo, pour proposer un portrait de John Le Carré, tourné dans
vendredi 22, 22.40. les Cornouailles. Au bout d‘un an, l‘émission s‘était impo— «>
André Glucksmann :
_
conBis/Srama/Brssouts
Emmanuel Le Roy Ladurie, historien bien élevé «> en scène, pas vrai ? Et pourquoi ne pas asseoir côte à
‘‘Le système Pivot : cipe de l‘impossible : Pivot avait lu mon livre ; en tout
transparence et honnêteté”
cas, il en avait lu suffisamment pour me poser des ques—
tions pertinentes. » Yves Berger lui rendra le plus convain—
cant des hommages : « On passait moins à la télévision
« Il n‘y a rien à dire de très original sur le ”système que chez Pivot. » Et voilà pourquoi Vladimir Jankélévitch
Pivot” tant celui—ci conjuguait avec bonheur vendit, les semaines suivant son escale chez lui, autant
transparence et honnêteté. Les contacts étaient de livres que sa vie durant ; et pourquoi des milliers
simples, les relations faciles. On se demande de lecteurs décontenancés ne purent pas achever le
d‘ailleurs comment, avec Anne—Marie Bourgnon, trop savant Homme de paroles de Claude Hagège, qu‘ils
son bras droit, ils ont pu mettre au point une telle avaient acheté avec entrain le lendemain de l‘émission.
organisation quand on connaît le nombre Quand Ouvrez les guillemets s‘effaçait devant Apos—
de livres qui paraissent par an. Un système comme celui—ci est si rare trophes, en janvier 1975 sur Antenne 2, c‘est un Pivot
qu‘on se plaît à rêver que tout soit comme cela. » rodé, reconnu, attendu, qui s‘embarquait pour quinze
François Gèze est responsabl le des Editions La Découverte.
années d‘une navigation contrastée mais quasiment
Vermont,
octobre 1983. 43
Pivot—Soljenitsyne,
une relation
Ù
privilégiée de jd
$
plus de vingt ans. 8
88
1975, Mitterrand.
Un candidat à l‘Elysée
ne peut se permettre
d‘ignorer ses classiques...
vertigineuse d‘amateurisme”
détresse de Georges Simenon, la joie intérieure d‘Albert
Cohen, les prophéties de Soljenitsyne, les fureurs de
Norman Mailer...
On n‘en finirait pas d‘aligner les morceaux de bra— « De Bernard Pivot, tout le monde dit qu‘il est gentil,
voure. Catherine Paysan qui sursaute en s‘exclamant qu‘il rassure ses invités, qu‘il les laisse parler. Je ne
« Ah, ben ça, c‘est le pompon ! », après qu‘un Bukowski rajouterai donc rien à ces compliments unanimes.
imbibé de sancerre vient de lui peloter le genou. Anthony Ce qu‘il m‘intéresse d‘évoquer, c‘est ce coup de génie
Burgess, Alberto Moravia et Günter Grass réunis sur le — ou de poker — qui a marqué l‘arrivée de Pivot. Cela
même plateau. Pivot raide amoureux de Jane Fonda aurait pu complètement rater : il ne connaissait rien
en direct ; quelques années plus tard, le Nobel Gilles à la télévision, il n‘avait quasiment aucune expérience.
de Gennes connaîtra la même fièvre devant Anouk 5a Or, les téléspectateurs ont eu l‘impression qu‘il se
Aimée. Et la pétulance de Jean—Paul Aron. Et Jean Daniel fabriquait sous leurs yeux, en même temps qu‘eux, comme s‘ils participaient
piégé par son dogmatisme face à Soljenitsyne sur la à une création collective, comme s‘ils avaient l‘impression, eux aussi et avec
route de l‘exil. Et le bouleversant Jorge Luis Borges, lui, de mettre en relief tout ce qui compte de littéraire et d‘intelligence
aveugle, qui confie : « Je ne distingue plus que le rouge en France. La première émission était vertigineuse de risque, de peur,
et le noir, mais je continue à acheter des livres pour d‘amateurisme total. Cela tanguait dans tous les sens. Avec le temps,
sentir qu‘ils sont là... » tout a fini par se caler pour devenir cette émission dont on loue les vertus.
On se bousculait au portillon d‘Apostrophes. Au fil Une telle entreprise est impensable aujourd‘hui. On sait que la télévision
des années, et jusqu‘à aujourd‘hui, on apprit à en dis— n‘a plus le temps d‘attendre, d‘essayer une formule, de prendre ce type
tinguer les clients. Les abonnés, comme Jean d‘Or— de risque, de choisir un journaliste sans expérience pour diriger une telle
messon, Philippe Sollers ou Max Gallo. Les loges de ces entreprise. En somme, d‘avoir ce flair—là et ce courage—là. »
dames, Catherine Rihoit, Françoise Giroud ou Françoise
Gilles Lapouge a collaboré avec Bernard Pivot à Ouvrez les guillemets. Dernier ouvrage paru : Les Pirates,
Sagan. Les bouffons, comme Jean—Edern Hallier, trop -) forbans, flibustiers, boucaniers et autres gueux de mer (éd. Phébus).
Mai 1975,
le meilleur souvenir
de Pivot. II reçoit
Nabokov. Dans la
théière, il y avait du
pur malit...