HADEF Lina
M1 Relations Internationales
Groupe n°103
Dissertation | Politiques de défense comparées : « Qu'apportent les théories de
l'armée professionnelle et du contrôle civil à la compréhension des rapports civil-
militaires en Chine depuis 1949 ? »
En passe de devenir une véritable superpuissance hégémonique surplombant les Etats-
Unis, la Chine possède à ce jour les plus grandes forces armées du monde. Avec près de 2
millions de soldats actifs, l’Armée de Libération Chinoise (APL) représente dans le système
international une véritable force de coercition. Si elle est singulière d’un point de vue quantitatif,
elle possède également une singularité organisationnelle et historique, peu commune à un point
de vue démocratique occidental. Sa grandeur contemporaine incarne l’aboutissement d’une
longue série de réformes et de construction d’un Etat fracturé.
En effet, la proclamation de la République Populaire de Chine en 1949 n’est que la façade d’une
longue période d’instabilité, à la fois politique et militaire, motivée par la volonté de prise de
pouvoir entre communistes, nationalistes et seigneurs de guerre. L’arrivée de Mao Zedong à la
tête du parti unique communiste, et donc du pouvoir politique, marque l’unification attendue
du pays, mais également la mobilisation de l’armée autrefois paysanne à la tête du pouvoir,
donc du parti. Comme dira Mao Zedong, « le pouvoir est au bout du fusil, mais le fusil
commande au parti ». C’est sur la base de cette philosophie que se forgera la militarisation
chinoise à partir de 1949.
Cette organisation, par son particularisme, fait l’objet de vives analyses scientifiques. Il est donc
pertinent de poser un regard théorique sur l’histoire empirique des rapports civil-militaire
chinois et de leurs capacités à rester équilibrés. En soulevant l’histoire de l’APL, il est
nécessaire d’évoquer la place de la professionnalisation de l’armée et du contrôle civil, des
questions inexorables au paysage sécuritaire d’un Etat.
Ainsi, il faudra se poser la question suivante : Comment les réformes politiques et
idéologiques ont-elles modelé et redéfini les rapports entre l'armée et le pouvoir civil en
Chine ? Pour y répondre, nous verrons l’évolution des rapports civil-militaires de la nouvelle
République Chinoise sous les politiques maoïstes (I), puis les politiques réformistes visant
l’armée après sa mort (II).
I) La politique maoïste et l’importance du soldat au sein du parti (1949-1976)
A) La consolidation de l’identité militaire chinoise sous le prisme du passé
révolutionnaire
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L’année 1949 marque la création de la République Populaire de Chine, mais marque surtout la
fin de décennies sanglantes de guerres civiles et d’instabilité politiques motivées par la question
du pouvoir, entre communistes du PCC, nationalistes du Kuomintang mais aussi seigneurs de
guerre. C’est une véritable formation d’un Etat unifié sous l’égide du parti unique de Mao
Zedong qui s’érige, en héritage à des années de lutte communiste. Cet héritage du Parti
Communiste Chinois, crée en 1921, comprend également l’APL crée en 1927 et toujours au
pouvoir, faisant du partisan un soldat, mais surtout une figure symbolique directement
associé à légitimité de l’Etat chinois. En effet, la révolution communiste n’en est rien sans la
mobilisation des masses paysannes, à des fins de guérilla non seulement pour le pouvoir interne,
mais également contre les menaces nippones extérieures.
Toutefois, la théorie de Huttington, dans son ouvrage de 1957 « The Soldier and the State : The
Theory and Politics of Civil-Military Relations », promeut la séparation claire de l’armée et du
pouvoir civil dans leurs compétences et leurs occupations. En faisant cela, l’objectif serait
d’empêcher l’un des pouvoirs d’empiéter sur l’autonomie de l’autre. L’armée, ainsi
professionnalisée, s’occupe intégralement de la gestion de la violence, séparément du pouvoir
civil. L’armée est donc subordonnée afin de garantir un contrôle civil efficace.
Pour le PCC, l’un ne va pas sans l’autre, et la révolution par la force a impliqué une force
militaire préexistante, et la formation d’une identité chinoise au sein de la population autour du
parti. Il n’y a pas de professionnalisation, mais une mobilisation quantitative des citoyens
chinois au quotidien. Il n’y a pas de contrôle civil, puisque l’armée est le parti : « Tout le monde
est un soldat » (Mao).
La théorie de Huttington souligne l’importance d’un bagage sociologique et historique
préalable à l’instauration d’un régime séparant militaire et politique. En étudiant
l’identité chinoise et la construction de son appareil d’Etat, nous pouvons observer que la
professionnalisation de l’armée et du contrôle civil ne peut s’appliquer dans un nouvel
Etat fragilisé au parti unique. L’APL n’est donc à cette époque, pas une armée
professionnelle, et n’est pas sous contrôle civil, puisqu’il y a interdépendance.
B) Le militaire nécessaire dans la consolidation du parti unique
Poursuivant les réformes amenant l’armée comme acteur politique, Mao Zedong se dirige vers
la réorganisation de l’administration du PCC et de l’organisation du pouvoir. Des militaires
importants, comme Nie Rongzhen (maréchal de l’APL), ont convaincu le nouveau
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gouvernement de fabriquer des armes plutôt que de les acheter pour profiter du transfert
technologique proposé par cette option. Le gouvernement communiste a intégré le domaine de
la défense dans la planification industrielle dès les années 1950-60, ce qui confirme la non-
distinction entre militaire et politique.
La plupart des cadres du PCC étaient des officiers de l’armée, ce qui est gage de loyauté
politique. Cela contredit la théorie de Huntington, qui garantit la stabilité politique sur la
séparation entre civil et militaire. Le PCC met en place la nécessité pour le militaire de
prêter allégeance au parti, ce qui est toutefois une forme de contrôle civil.
Cependant, les politiques maoïstes vont creuser un écart entre armée et pouvoir. L’échec de la
Révolution Culturelle et du Grand Bond en Avant mettent en relief la véracité de la théorie de
Huttington : le parti voyait l’armée comme un rival. Celle-ci a donc besoin d’autonomie.
C’est ainsi qu’après la mort de Mao Zedong en 1976, 27 ans après la création de la RPC, que
de nouvelles réformes vont être instaurées par son successeur Deng Xiaoping. Dans un Etat
désormais stabilisé, l’armée doit évoluer tout en gardant son identité révolutionnaire.
II) Les politiques réformistes et la libéralisation de l’armée (1976-2023)
A) Une démaoïsation ambitieuse et réformiste de l’armée chinoise
Si le soldat reste quand même au cœur du discours politique, l’arrivée de Deng Xiaoping
marque un tournant dans les rapports civil-militaires. Dans le cadre de la « démaoïsation »,
impliquant une plus grande diversité au sein du parti, il autorise le partage du pouvoir et la
critique. Celui-ci diminue l’APL de 1 million de soldats, dans le but de reprendre le contrôle
sur l’armée. Ainsi, la théorie du contrôle civil et de la professionnalisation est remise en
exergue. A ce moment-là s’est constitué ce qu'on peut appeler une sorte de noblesse issue de la
révolution, appelée les “princes rouges”. Cette élite considérait l’armée comme appartenant à
son domaine de compétence : de leur point de vue, l’armée nationale n’était pas une armée
professionnelle.
La libéralisation, cœur de son programme, amène à refonder l’armée chinoise sur le point de
vue de la politique extérieure, tout en maintenant le rôle révolutionnaire fondateur du PCC, en
participant à des conflits internationalisés. Deng Xiaoping pousse à réformer les relations civil-
militaires en réduisant la dépendance à l’armée vis-à-vis de la doctrine idéologique communiste
et en passant par une amélioration technologique et qualifiée, plutôt que quantitative.
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Cependant, cette professionnalisation en émergence se verra paralysée par une crise politique
répressive : le massacre du 4 juin 1989.
B) Le massacre de Tiananmen et le passage à une doctrine sécuritaire
Le massacre de Tiananmen, répression étatique ayant eu lieu contre les manifestations
pacifiques étudiantes, a provoqué un tournant dans la doctrine de défense chinoise, ainsi que
dans les rapports civil-militaires. Véritable sonnette d’alarme pour le PCC, Deng Xiaoping a
entrepris par la suite une approche sécuritaire, un passage à un Etat policier.
Cette répression sanglante marque d’une part l’institutionnalisation de la violence, mais stoppe
également le passage à la professionnalisation libérale jusqu’alors promue par Deng Xiaoping.
Celui-ci privilégiera un retour en arrière et une redéfinition de l’identité militaire, à nouveau
fidèle au parti, avec une répression nécessaire si révolte ultérieure : l’armée devient source de
répression, en dépit de révolution.
L’unité du peuple est à nouveau réaffirmée par l’allégeance au parti communiste. Ce retour à
une politique du parti unique soulève à nouveau la légitimité de la théorie de Huntington,
qui notifie la nécessité d’une démocratie et d’une séparation des pouvoirs militaires et
civils dans la création dans l’élimination des risques d’instabilité.
Toutefois, dans cette forme d’organisation singulière, le risque s’avère diminué lorsque le
chef du parti est aussi président des Commissions Militaires Centrales, ce qui n’était pas
le cas avec Deng Xiaoping, mais avec ses successeurs. Ce n’est qu’après la mort de Deng
Xiaoping, en 1998, que l’armée chinoise est devenue professionnelle avec la première loi de
défense nationale.
En définitive, les rapports civil-militaires dont la Chine est le théâtre depuis 1949 constitue une
trajectoire complexe, mais cruciale dans la ligne politique du PCC. Il apparaît ainsi que les
théories de la professionnalisation et du contrôle civil peuvent difficilement s’appliquer à un
Etat avec une souveraineté contestée et fragilisée dans son histoire, et aussi singulier dans son
organisation et son identité.
Ces théories offrent toutefois une grille de lecture pour analyser les ajustements continus de
Pékin face aux défis internes et externes, dans la quête d’une Chine puissante et stabilisée.
L’armée chinoise a en réalité toujours eu une place centrale au sein du parti, mais a changé
d’objectif, en passant d’outil révolutionnaire à outil répressif.