LA CRITIQUE PSYCHANALYTIQUUE
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I. LITTERATURE ET ANALYSE (l’approche freudienne)
a. Freud et la naissance de la critique psychanalytique
S’intéressant à la littérature, Freud l’utilise pour démontrer la validité de sa théorie,
qu'il applique à des objets en apparence extérieurs. Il affirme d’ailleurs que la
méthode psychanalytique n’est en aucune façon limitée au champ des maladies
psychiques, mais qu’elle s’applique aussi à la solution des problèmes d’art, de
philosophie et de religion (L'Enseignement de la psychanalyse dans les universités,
1919). Dans Le Délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen (1907; trad. fr.
1949), il met au jour sous le contenu manifeste la « pensée latente du rêve », qui est
un« tissu d'idées». Il faut alors lier compréhension des traits principaux et leur
intégration à la trame du récit. Comme l’analyste, l’écrivain travaille sur les lois de
l’inconscient. Plus tard, Freud expliquera que la psychanalyse cherche à « connaître
avec quel fond d'impressions et de souvenirs personnels l’auteur a construit son œuvre
». La biographie (la psychobiographie) devient alors essentielle. Les travaux de
Marie Bonaparte sur Edgar Poe (1933) ou de Jean Delay sur André Gide (1957) ont
illustré cette approche.
b. Une technique d'exégèse
Si, selon Freud, l’enquête psychanalytique ne se donne pas pour tâche
« l’estimation esthétique de l’œuvre d'art» (Court Abrégé de psychanalyse, 1923), elle
peut apparaitre comme une technique d'exégèse. Elle déchiffre des textes soit en
lisant dans la fable la réalisation fictive d'un désir interdit (Oedipe), la
symbolisation de désirs inconscients (ce qui explique ľ'universalité des œuvres ),
soit en interprétant les lacunes, les trous, les silences, les ambiguïtés. Ainsi, dans
sa lecture d'Hamlet, Freud lit un signifié latent, une activité de l'inconscient.
c. Lectures psychanalytiques
La critique psychanalytique est donc une critique interprétative, une
herméneutique. Elle utilise et adapte à la spécificité de l’œuvre littéraire des
concepts et des outils initialement développés dans un cadre clinique. Si des œuvres
ont pu servir de médiation entre la théorie et la clinique (la découverte du complexe
d’Oedipe par exemple), l’œuvre comme objet d’étude implique au moins deux types
de lecture :
La lecture symptomale (« les discours eux-mêmes constituent des symptômes »,
Freud), également appelée lecture indicielle, fait de l’œuvre une formation de
compromis entre inconscient et conscient, puisque le symptôme est à la fois le
masque et le révélateur d'un désir inconscient. Elle permet de résoudre des
énigmes posées par les textes (ainsi Hamlet ).
La lecture structurale peut soit mettre en relation un texte et d'autres textes d'un
même auteur pour y découvrir une structure psychique singulière (la psychocritique
de Mauron adopte cette voie), soit associer des textes d’origine différente pour déceler
une structure universelle (par exemple André Green, Un oeil en trop, qui étudie le
modèle oedipien au théâtre, d'Eschyle à Racine). On s’achemine alors vers
l'inconscient du texte.
II. L’ORIENTATION LACANIENNE
a. Le rôle du signifiant
Jacques Lacan (1901-1981) a introduit en psychanalyse le modèle de la
linguistique structurale afin d’élaborer une nouvelle théorie de l’inconscient. Il s’est
intéressé à des œuvres littéraires (en particulier La Lettre volée, d'Edgar Poe). Lacan
postule l’extériorité du sujet par rapport au langage et l'influence déterminante sur le
sujet du signifiant (la part sensible du signe: par exemple le mot considéré dans sa
matérialité phonétique). L’œuvre révèle l’inconscient, le sujet écrivant ne pouvant que
laisser parler la vérité, et se présentant lui-même comme un texte. Lacan définit donc
une psychanalyse du signifiant.
b. L’œuvre comme construction analytique
Dans la perspective lacanienne, on n'interprète pas l’œuvre. D'ailleurs Lacan lui-
même semblait mettre en doute la pertinence de l'approche psychanalytique du
littéraire: « Pour la psychanalyse, qu’elle soit appendue à l'Oedipe ne la qualifie en
rien pour s'y retrouver dans le texte de Sophocle » (« Lituraterre » in Littérature,
Larousse, n 3, 1971). Il s'agit de voir dans la littérature un instrument
d’élaboration et de vérification des concepts fondateurs de l’expérience
psychanalytique. Une œuvre littéraire est elle-même une construction analytique.
Des lors, la psychanalyse ne saurait lui être appliquée. En revanche, la littérature
permet à la psychanalyse d’affiner ses procédures.
A propos d'Hamlet, Lacan écrit : « [Ce qui nous intéresse, c’est] l’ensemble de
l’œuvre, son articulation, sa machinerie, ses portants pour ainsi dire, qui lui donnent
sa profondeur, qui instaurent cette superposition de plans à l’intérieur de quoi peut
trouver place la dimension de la subjectivité humaine, le problème du désir [..]. Qu'il
y ait le drame de Shakespeare derrière Hamlet est secondaire au regard de ce qui
compose la structure d'Hamlet. C’est cette structure qui répond de l’effet d'Hamlet »
(« Sept leçons sur Hamlet», in Omicar ?, n° 25, 1982).
L’œuvre de l’écrivain et l’étude du psychanalyste se rencontrent pour
interroger le tissu signifiant dans lequel est pris le destin de l'homme et pour cerner
ce qu'il y a d'impossible à dire, là où cesse la langue.
III-LA PSYCHOCRITIQUE (de Charles Mauron)
a. Le concept.
Le mot a été forgé en 1948 par Charles Mauron dix ans après ses premiers travaux
sur Mallarmé. On pourrait trouver l’origine de cette approche dans les travaux de
Charles Baudouin (Psychanalyse de l’art, 1929). Il y tentait de reconstituer la genèse
d'une œuvre par la biographie.
A partir d’une conception de l’œuvre comme organisation de symboles, Charles
Mauron invente une méthode, analogue à la pratique analytique, mais qui possède son
originalité, car elle donne la primauté au point de vue critique et non au point de
vue clinique. Dans son ouvrage Des métaphores obsédantes au mythe personnel (José
Corti, 1963), Mauron définit sa démarche.
b. La démarche
Ayant une vocation universelle, n’étant limitée ni par le genre ni par l’époque, la
psychocritique vise d'abord la personnalité inconsciente de l’écrivain. En
s’appuyant sur la psychanalyse considérée comme une science, il s'agit de chercher
l'association d'idées involontaire sous les structures concertées du texte. On
procède d'abord à une superposition des textes qui conduit aux réseaux d’associations
et aux groupements d'images liés à la production fantasmatique. Puis on recherche les
modifications de ces structures souterraines pour mettre au jour un mythe personnel.
Celui-ci renvoie à la personnalité inconsciente de l’écrivain, reconnaissable malgré
ses avatars. Enfin, on met au jour les correspondances avec la vie de l’écrivain, les
données biographiques devant vérifier l'interprétation, mais ne prenant sens que par la
lecture des textes. On lit donc la vie à la lumière de l’œuvre.
c. Le mythe personnel
*Une structure singulière
Les réseaux associatifs constituent une véritable structure commune à plusieurs
textes, qui dessine comme une figure présente dans chacun de ces textes (ainsi
celle de l'ange musicien chez Mallarmé). On peut suivre la multiplicité des
combinaisons opérées par l’écriture. De même, le théâtre permet la mise en évidence
de situations dramatiques, qui traduisent des conflits psychiques entre différentes
instances de la Personnalité (ainsi Phèdre représenterait chez Racine la victoire finale
du Surmoi, et l'abandon du théâtre par le dramaturge serait une régression
névrotique).
*. Une structure répétitive
Singulier, le mythe personnel selon Mauron se répète sous diverses formes, et par
un incessant courant d’échanges [qu’il peuple l'univers intérieur (Des métaphores
obsédantes au mythe personnel). Il est à la fois fantasme inconscient et «organisation
préconsciente des fictions (Marcelle Marini). Il va de soi que ce mythe personnel
n’existe pas à l’état pur dans les textes, puisqu'il s’agit d'une construction critique
C’est un invariant constant, mais le travail critique consiste à en repérer les
variations, autrement dit tout le travail de symbolisation. Enfin, le mythe
personnel a une histoire, car on en établit la genèse et les transformations successives.
III. LA PSYCHOLECTURE
La psychocritique a pu déboucher sur la psycholecture telle qu'elle est pratiquée
par Yves Gohin (« Progrès et problèmes de la psychanalyse littéraire, in La Pensée,
octobre 1980) et Serge Doubrovsky. Il s’agit d'étudier les rapports noués entre les
structures conscientes et les structures inconscientes dans un texte singulier.