Retard de Langage
Retard de Langage
Claire Hebting, Logopède diplômée de la Haute Ecole de la Province de Liège André Vésale en 2008,
orthophoniste en libéral en Alsace depuis 2010, titulaire d’un D.U. en neuropsychologie, chargée de cours en
langage oral au CFUO de Strasbourg et maître de stage. Son blog, « L’ortho en (plus) Claire », est né en avril
2020 durant le confinement lié à l’épidémie de Covid-19. Les formidables élans de solidarité dans le monde, mais
aussi dans la communauté des logopèdes et des orthophonistes, lui ont donné envie de partager ses réflexions,
ses astuces, ses outils avec les orthophonistes et logopèdes qui sont, comme elle, passionnés, débordés et qui ont
toujours envie de comprendre et de progresser !
13 2021 • N°01
Ahhh... ce fameux diagnostic différentiel !
Durant mes études, avant 2010, j’ai appris sagement les différents types de dysphasie, la différence entre RL/RP et
dysphasie, et aussi que « la dysphasie, c’est nettement plus grave que le RL/RP »... Et sur le papier, je trouvais ça hyper
clair ! Si, si, vraiment ! La dysphasie durable, le retard simple transitoire, trouble fonctionnel versus trouble structurel,
etc. Voici un petit tableau récapitulatif... et mes interrogations qui sont arrivées au fur et à mesure des rencontres avec
mes patients et des difficultés de diagnostic.
Critères d’inclusion
• La plupart des auteurs sont tout à fait d’accord sur ce point : que ce soit pour le retard de langage et la dysphasie,
il faut attester d’un écart significatif par rapport à la moyenne des enfants du même âge, en utilisant des tests
normalisés. Jusque-là, tout va bien...
• Par ailleurs, Françoise Coquet (3, p.136) et d’autres auteurs indiquent que dans la dysphasie, il faut une
dissociation entre les domaines langagiers préservés et les domaines langagiers atteints. Mais souvent,
chez les petits, tout est chuté. Et comme le développement de la phonologie, du lexique et de la syntaxe sont
interdépendants, cela paraît logique. Et puis, même chez les enfants atteints d’un RL/RP, n’y a-t-il pas souvent
un domaine plus fort que les autres ? Quid de l’écart entre compréhension et expression ?
• Françoise Coquet (3, p. 136) cite aussi Christophe-Loïc Gérard qui, en 1991, a décrit 6 marqueurs de déviance
(renommés en 2003, «critères minimaux de différenciation syndromique»), à savoir : trouble de l’évocation
lexicale, trouble de l’encodage syntaxique, trouble de la compréhension syntaxique, hypospontanénité verbale,
trouble de l’informativité, dissociation automatico-volontaire. Alors ces marqueurs, je les ai cherchés, cherchés,
sans vraiment réussir à les trouver. Ou alors en les trouvant mais seulement de temps en temps. Ou seulement
en spontané et pas en situation de testing, ou inversement... Alors qu’en penser ?
Critères d’exclusion
Dans sa classification des dysphasies, Christophe-Loïc Gérard (4) indique : ”La dysphasie se définit par l’existence
d’un déficit durable des performances verbales, significatif en regard des normes établies pour l’âge.” Cette
condition n’est pas liée :
Réflexion : comme le faisaient remarquer Marie-Anne Schelstraete et Emilie Collette en 2012 (5) un enfant sourd,
aveugle ou avec une fente labio-palatine ne peut-il pas être dysphasique ? Avoir plus de difficultés que ses pairs du
même âge et ayant la même pathologie ? :
• à une déficience intellectuelle.
• à une lésion acquise au cours de l’enfance
• à un trouble envahissant du développement
Réflexion : quid de la «dysphasie sémantique-pragmatique” ? Est-elle sur un continuum avec les TSA (anciennement TED) ? :
• à une carence grave affective ou éducative.
Réflexion : comment savoir si cette carence est grave ou non ? N’y a-t-il pas une grande part de subjectivité ? :
Bien sûr, le Docteur Gérard a apporté énormément sur la précision du diagnostic, sur la gravité des troubles, la
durabilité, la compensation plutôt que la réparation. Mais que ce soit pour les critères d’inclusion ou d’exclusion,
ce diagnostic différentiel qui me paraissait tellement simple sur le papier est en réalité incroyablement complexe.
Bienvenue dans le monde réel ma petite Claire !
J’en étais donc là avec mes questionnements et mon auto-flagellation typico-orthophonique du genre je-suis-vraiment-
la-pire-ortho-du-monde-je-ne-sais-même-pas-poser-un-diagnostic... jusqu’à ce que je tombe sur un fantastique article
sur le blog de Fany Wavreille, intitulé ”Pourquoi on ne doit plus parler de dysphasie ?” (7) Allez le lire, c’est un régal !
Ensuite, c’est l’article de Marie-Pier Gingras du blog ”Tout cuit dans le bec” (8) et celui de Christelle Maillart (9)
pour l’UPLF en 2018 qui m’ont grandement éclairée. Fany, Marie-Pier et Christelle traduisent les conclusions du
groupement Catalise, parues pour la première partie en 2016, et la deuxième partie en 2017 (10). Ci-dessous, je
m’appuierai essentiellement sur la traduction de Christelle Maillart (9) et ses interprétations pour la pratique de la
logopédie en Belgique.
C’est un projet multidisciplinaire et international mené par Dorothy Bishop qui a rassemblé 59 experts anglophones
représentant différentes professions (orthophonistes, psychologues, médecins, enseignants spécialisés, audiologiste,
représentants des familles...), choisis pour leur expérience en recherche ou leur importante pratique clinique avec
des enfants présentant des troubles langagiers. Le processus appliquait la méthode Delphi, une méthodologie
visant à mettre en évidence des convergences et des consensus en récoltant et en organisant les avis des experts.
Tout d’abord, les auteurs rappellent qu’il est important de trouver une terminologie commune (anglophone
et francophone) afin que les termes utilisés dans les recherches scientifiques soient plus homogènes et que les
cliniciens, les partenaires, les patients et toutes les instances administratives (assurances, MDPH, etc.) puissent s’y
retrouver.
Le terme ”troubles du langage” est proposé pour faire référence aux enfants qui risquent d’avoir des difficultés
langagières influençant significativement leur vie quotidienne et leurs apprentissages après 5 ans.
15 2021 • N°01
• le pronostic est réellement un élément-clé. Chez quels enfants les troubles vont-ils perdurer ? Chez quels
enfants vont-ils se résorber ? C’est évidemment difficile à prédire, d’autant qu’il n’existe pas de frontière claire
entre troubles langagiers et développement langagier normal. Mais pour les auteurs (9, 10), c’est en s’appuyant
sur les études de suivi longitudinaux qu’on pourra affiner ce pronostic. Ils mettent en évidence des prédicteurs
d’un moins bon pronostic qui varient selon l’âge de l’enfant et indiquent également que plus de domaines
langagiers sont touchés, plus le trouble aura tendance à perdurer et ensuite impacter le langage écrit.
ÂGES INDICATEURS
Les auteurs rappellent que le multilinguisme n’entraîne pas un trouble du langage, qu’il faut vérifier si l’enfant a un
niveau langagier correspondant à son âge dans au moins une des langues. Il est aussi précisé qu’un enfant bilingue
PEUT avoir des troubles du langage, mais que le bilinguisme n’en est pas la cause.
Les critères d’exclusion qui sont, comme je l’évoquais plus haut, si difficiles à utiliser en pratique, tant les comorbidités
sont fréquentes, sont remplacés par des conditions biomédicales, des facteurs de risques et des conditions co-
occurrentes.
Les conditions biomédicales sont indiquées afin de montrer aux instances qui payent les soins (et dans de nombreux
pays, ils sont BEAUCOUP plus regardants qu’en France) que oui, quand un enfant est atteint de lésion cérébrale,
d’aphasie épileptique, de paralysie cérébrale (IMC), d’une déficience auditive, d’atteintes génétiques, d’un TSA ou
d’une déficience intellectuelle, il peut aussi avoir des troubles du langage et il faut les traiter.
Petite note sur le QI : la déficience intellectuelle est une condition biomédicale qui exclut le diagnostic de TDL.
Pour rappel, comme indiqué dans le DSM-5, le diagnostic de déficience intellectuelle peut être posé si l’enfant a
des performances intellectuelles, mesurées lors d’un test individuel, inférieures à 70 et qu’il y a un impact sur ses
fonctions adaptatives dans la vie quotidienne. Néanmoins, les auteurs (9, 10) indiquent que la différence entre
QIP et QIV n’est pas nécessaire et qu’un enfant avec des compétences non-verbales faibles peut avoir un TDL. Cela
fait écho avec la nécessité souvent entendue et décrite notamment dans la CIM-10, ainsi que dans les écrits de
Christophe-Loïc Gérard (4) d’une différence de 15 points entre QIP et QIV pour marquer la notion de « spécificité »
du trouble. Évidemment, comme l’indiquaient déjà Marie-Anne Schelstraete et Émilie Collette en 2012 (5), en cas
d’écart important entre QIP et QIV, les troubles du langage seront d’autant plus marqués, mais malheureusement,
un enfant avec des performances intellectuelles faibles (entre 86 et 70) peut aussi avoir un TDL. Il faut, de plus, être
Enfin , il est important de chercher les facteurs de risques environnementaux ou biologiques. Christelle Maillart
(9) cite Rudolph, qui a, dans sa revue systématique de 2017, indiqué que les facteurs de risques les plus documentés
pour les troubles du langage sont les antécédents familiaux de troubles du langage ou des apprentissages, le fait
d’être un garçon, le fait d’être le plus jeune d’une fratrie et le faible niveau d’éducation parentale. Les auteurs (9,
10) précisent que les relations causales de ces facteurs de risques ne sont pas clarifiées. Néanmoins, la présence de
facteurs de risques ne doit absolument pas empêcher de poser un diagnostic de TDL et sont, au contraire, autant
d’éléments qui renforcent ce diagnostic. Tout ceci est résumé dans le schéma ci-dessous, réalisé par Christelle
Maillart (9), d’après l’article de Bishop (10).
OUI
Non familier avec la langue locale ? Compétent dans une autre langue ? (4) OUI
NON
NON
OUI
Le terme ”trouble développemental du langage” est un terme global et regroupe de nombreux profils différents.
Une classification des troubles ne semblait pas pertinente. D’autant que comme le montrent plusieurs études, dont
celle de Botting et Conti-Ramsden en 2004, commentée par Marie-Anne Schelstraete (6, p.17), un nombre significatif
d’enfants (près de 50% !) change de type de dysphasie. Néanmoins, les auteurs (9, 10) rappellent l’importance
d’examiner précisément les différents composants langagiers, à savoir :
• la phonologie
• la syntaxe, en production et en compréhension
• la sémantique et le lexique, et la recherche notamment d’un manque du mot
• la pragmatique (utilisation sociale du langage)
• le discours
• l’apprentissage verbal et la mémoire
Cette façon de penser me semble tout à fait pertinente cliniquement ; n’est-il pas plus adapté de partir de la
plainte du patient et de détailler précisément les symptômes qu’il présente plutôt que de chercher absolument un
syndrome ? Comme ce qui se fait de plus en plus en aphasiologie, finalement !
17 2021 • N°01
Un terme générique
Enfin, afin de regrouper tous les enfants qui ont des besoins en termes de soutien langagier, que ce soit au niveau
du langage ou de la parole, toujours afin que les instances payeuses de soins de santé s’y retrouvent (car dans
certains pays, les troubles de la parole isolés, comme la dyspraxie verbale, ne sont pas remboursés...), les experts (9, 10)
ont proposé le terme ”besoins en parole, langage et communication”. Tout est repris dans le schéma ci-dessous.
Trouble Trouble
développemental des sons
du langage de la parole
DLD – Developmental SSD – Speech
Language Disorder Sound Disorder
Sémantique
Trouble
Phonologie
Manque du mot articulatoire,
Pragmatique Déficit des
Discours
Apprentissage structures
verbal/mémoire oro-faciales
Vous me direz que des classifications internationales, on en a déjà : le DSM-5 et l’ICD-11, qui remplace la CIM-10.
• Dans le DSM-5, qui date de 2013 et a été traduit en français en 2015, on parle de « trouble du langage », qui
fait partie des troubles de la communication, qui font eux-mêmes partie des troubles neurodéveloppementaux.
Le terme « neurodéveloppemental » renvoie à l’idée que ce sont des troubles qui débutent très précocement et
qui auront un retentissement durant toute la vie. Néanmoins, Christelle Maillart (9) indique que les auteurs de
Catalise (10) n’ont pas voulu reprendre cette classification du DSM-5 car la distinction faite entre troubles réceptifs
et troubles expressifs leur paraissait trop grossière.
• Dans l’IDC-11, qui date de 2018, on parle de « developmental language disorder ». Cela pourrait donc correspondre
à l’idée de Catalise, mais la traduction française n’est pas encore parue.
Bien sûr, le TDL n’est pas la réponse à tout et la terminologie évoluera encore. Néanmoins, ce terme et tout le travail
de Dorothy Bishop et du groupement Catalise, ont plusieurs mérites, et notamment :
• de faire consensus au niveau international, permettant d’uniformiser les recherches.
Tout cela permettra, je pense, d’aider grandement nos patients et d’affiner au mieux nos rééducations, sans opposer
« rééducation de la dysphasie » et « rééducation d’un retard simple de langage » (comme je l’ai longtemps cru, et peut-
être que vous aussi !), mais en adaptant nos plans de soins en fonction de la sévérité du trouble, des domaines
atteints et de l’impact fonctionnel dans le quotidien.
Loin de moi l’idée de vous dire quoi faire dans vos écrits, vos cotations d’actes, etc. Mais il me semble, que si cette
nouvelle terminologie nous convient cliniquement, c’est à nous, cliniciens, d’utiliser ce terme dans nos comptes-
rendus, mais aussi avec les patients, leurs parents et les autres professionnels, d’en parler autour de nous, de
diffuser l’information.
Ces diagnostics sont à compléter en indiquant l’impact fonctionnel dans le quotidien, le degré de gravité du
trouble et le profil linguistique. Bien entendu, même si on utilise le terme TDL, il est nécessaire de respecter la
nomenclature en vigueur dans notre pays d’exercice et d’utiliser les termes reconnus par les différents organismes
payeurs. Petit à petit, je suis sûre que cela fera du sens et que les nomenclatures finiront par évoluer. Regardez, un
beau jour, les troubles de l’oralité sont apparus dans la nomenclature en France !
Références
(1) Teisseire Bellefont, M. (2018). Dysphasie, TSLO, trouble développemental du langage ? Une étude épistémologique. Mémoire de fin d’études,
Université de Toulouse
(3) Coquet F. (2016). Langage oral : principes généraux pour l’intervention orthophonique. In Guide de l’orthophoniste vol. 2 : Intervention dans
les troubles du langage oral et de la fluence. Lavoisier.
(5) Schelstraete M.-A. & Colette E. (2012). Retard de langage et dysphasies : questions de diagnostic. Langage et Pratique n°50
(6) Schelstraete M.-A. (2011). Traitement du langage oral chez l’enfant : interventions et indications cliniques. Elsevier Masson
(7) Wavreille F. (2017). Pourquoi on ne doit plus parler de dysphasie ? Article de blog. http://fany.eklablog.com/pourquoi-on-ne-doit-plus-parler-
de-dysphasie-a131245788
(8) Gingras M.-P. (2017). Le nouveau « Trouble développemental du langage » : 57 experts se prononcent sur la terminologie entourant les
troubles du langage. Article de blog. https://cuitdanslebec.wordpress.com/2017/07/23/catalise_phase2/
(9) Maillart C. (2018). Le Projet Catalise, phase 2 « Terminologie ». Impacts sur la nomenclature des prestations de logopédie en Belgique. UPLF
Infos, 2018/2.
(10) Bishop, D. V., Snowling, M. J., Thompson, P. A., & Greenhalgh, T. (2017). Phase 2 of CATALISE: a multinational and multidisciplinary Delphi
consensus study of problems with language development: Terminology. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 58(10), 1068-1080.
19 2021 • N°01