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La Curée : Scènes de la haute société

Le document décrit une scène au Bois de Boulogne à Paris, où de nombreuses voitures attendent dans les embouteillages au coucher du soleil. Il présente les passagers de certaines voitures, dont Renée et Maxime, et décrit les alentours du lac.

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La Curée : Scènes de la haute société

Le document décrit une scène au Bois de Boulogne à Paris, où de nombreuses voitures attendent dans les embouteillages au coucher du soleil. Il présente les passagers de certaines voitures, dont Renée et Maxime, et décrit les alentours du lac.

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La Curée (1871) Les Rougon-Macquart

Émile Zola

G. Charpentier et E. Fasquelle, Paris, 1895

Exporté de Wikisource le 8 janvier 2024

1
TABLE DES MATIÈRES
(ne fait pas partie de l’ouvrage original)

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII

2
I

Au retour, dans l’encombrement des voitures qui


rentraient par le bord du lac, la calèche dut marcher au pas.
Un moment, l’embarras devint tel, qu’il lui fallut même
s’arrêter.
Le soleil se couchait dans un ciel d’octobre, d’un gris
clair, strié à l’horizon de minces nuages. Un dernier rayon,
qui tombait des massifs lointains de la cascade, enfilait la
chaussée, baignant d’une lumière rousse et pâlie la longue
suite des voitures devenues immobiles. Les lueurs d’or, les
éclairs vifs que jetaient les roues semblaient s’être fixés le
long des rechampis jaune paille de la calèche, dont les
panneaux gros bleu reflétaient des coins du paysage
environnant. Et, plus haut, en plein dans la clarté rousse qui
les éclairait par derrière, et qui faisait luire les boutons de
cuivre de leurs capotes à demi pliées, retombant du siège, le
cocher et le valet de pied, avec leur livrée bleu sombre,
leurs culottes mastic et leurs gilets rayés noir et jaune, se
tenaient raides, graves et patients, comme des laquais de
bonne maison qu’un embarras de voitures ne parvient pas à
fâcher. Leurs chapeaux, ornés d’une cocarde noire, avaient
une grande dignité. Seuls, les chevaux, un superbe attelage
bai, soufflaient d’impatience.

3
— Tiens, dit Maxime, Laure d’Aurigny, là-bas, dans ce
coupé… Vois donc, Renée.
Renée se souleva légèrement, cligna les yeux, avec cette
moue exquise que lui faisait faire la faiblesse de sa vue.
— Je la croyais en fuite, dit-elle… Elle a changé la
couleur de ses cheveux, n’est-ce pas ?
— Oui, reprit Maxime en riant, son nouvel amant déteste
le rouge.
Renée, penchée en avant, la main appuyée sur la portière
basse de la calèche, regardait, éveillée du rêve triste qui,
depuis une heure, la tenait silencieuse, allongée au fond de
la voiture, comme dans une chaise longue de convalescente.
Elle portait, sur une robe de soie mauve, à tablier et à
tunique, garnie de larges volants plissés, un petit paletot de
drap blanc, aux revers de velours mauve, qui lui donnait un
grand air de crânerie. Ses étranges cheveux fauve pâle, dont
la couleur rappelait celle du beurre fin, étaient à peine
cachés par un mince chapeau orné d’une touffe de roses du
Bengale. Elle continuait à cligner les yeux, avec sa mine de
garçon impertinent, son front pur traversé d’une grande
ride, sa bouche, dont la lèvre supérieure avançait, ainsi que
celle des enfants boudeurs. Puis, comme elle voyait mal,
elle prit son binocle, un binocle d’homme, à garniture
d’écaille, et, le tenant à la main, sans se le poser sur le nez,
elle examina la grosse Laure d’Aurigny tout à son aise, d’un
air parfaitement calme.

4
Les voitures n’avançaient toujours pas. Au milieu des
taches unies, de teinte sombre, que faisait la longue file des
coupés, fort nombreux au Bois par cet après-midi
d’automne, brillaient le coin d’une glace, le mors d’un
cheval, la poignée argentée d’une lanterne, les galons d’un
laquais haut placé sur son siège. Çà et là, dans un landau
découvert, éclatait un bout d’étoffe, un bout de toilette de
femme, soie ou velours. Il était peu à peu tombé un grand
silence sur tout ce tapage éteint, devenu immobile. On
entendait, du fond des voitures, les conversations des
piétons. Il y avait des échanges de regards muets, de
portières à portières ; et personne ne causait plus, dans cette
attente que coupaient seuls les craquements des harnais et le
coup de sabot impatient d’un cheval. Au loin, les voix
confuses du Bois se mouraient.
Malgré la saison avancée, tout Paris était là : la duchesse
de Sternich, en huit-ressorts ; madame de Lauwerens, en
victoria très correctement attelée ; la baronne de Meinhold,
dans un ravissant cab bai-brun ; la comtesse Vanska, avec
ses poneys pie ; madame Daste, et ses fameux stappers
noirs ; madame de Guende et madame Teissière, en coupé ;
la petite Sylvia, dans un landau gros bleu. Et encore don
Carlos, en deuil, avec sa livrée antique et solennelle ; Selim
pacha, avec son fez et sans son gouverneur ; la duchesse de
Rozan, en coupé-égoïste, avec sa livrée poudrée à blanc ;
M. le comte de Chibray, en dog-cart ; M. Simpson, en mail
de la plus belle tenue ; toute la colonie américaine. Enfin
deux académiciens en fiacre.

5
Les premières voitures se dégagèrent et, de proche en
proche, toute la file se mit bientôt à rouler doucement. Ce
fut comme un réveil. Mille clartés dansantes s’allumèrent,
des éclairs rapides se croisèrent dans les roues, des
étincelles jaillirent des harnais secoués par les chevaux. Il y
eut sur le sol, sur les arbres, de larges reflets de glace qui
couraient. Ce pétillement des harnais et des roues, ce
flamboiement des panneaux vernis dans lesquels brûlait la
braise rouge du soleil couchant, ces notes vives que jetaient
les livrées éclatantes perchées en plein ciel et les toilettes
riches débordant des portières, se trouvèrent ainsi emportés
dans un grondement sourd, continu, rythmé par le trot des
attelages. Et le défilé alla, dans les mêmes bruits, dans les
mêmes lueurs, sans cesse et d’un seul jet, comme si les
premières voitures eussent tiré toutes les autres après elles.
Renée avait cédé à la secousse légère de la calèche se
remettant en marche, et, laissant tomber son binocle, s’était
de nouveau renversée à demi sur les coussins. Elle attira
frileusement à elle un coin de la peau d’ours qui emplissait
l’intérieur de la voiture d’une nappe de neige soyeuse. Ses
mains gantées se perdirent dans la douceur des longs poils
frisés. Une bise se levait. La tiède après-midi d’octobre qui,
en donnant au Bois un regain de printemps, avait fait sortir
les grandes mondaines en voiture découverte, menaçait de
se terminer par une soirée d’une fraîcheur aiguë.
Un moment, la jeune femme resta pelotonnée, retrouvant
la chaleur de son coin, s’abandonnant au bercement
voluptueux de toutes ces roues qui tournaient devant elle.

6
Puis, levant la tête vers Maxime, dont les regards
déshabillaient tranquillement les femmes étalées dans les
coupés et dans les landaus voisins :
— Vrai, demanda-t-elle, est-ce que tu la trouves jolie,
cette Laure d’Aurigny ? Vous en faisiez un éloge, l’autre
jour, lorsqu’on a annoncé la vente de ses diamants !… À
propos, tu n’as pas vu la rivière et l’aigrette que ton père
m’a achetées à cette vente ?
La jeune femme eut un léger mouvement d’épaules.
— Certes, il fait bien les choses, dit Maxime sans
répondre, avec un rire méchant. Il trouve moyen de payer
les dettes de Laure et de donner des diamants à sa femme.
— Vaurien ! murmura-t-elle en souriant.
Mais le jeune homme s’était penché, suivant des yeux
une dame dont la robe verte l’intéressait. Renée avait reposé
sa tête, les yeux demi-clos, regardant paresseusement des
deux côtés de l’allée, sans voir. À droite, filaient doucement
des taillis, des futaies basses, aux feuilles roussies, aux
branches grêles ; par instants, sur la voie réservée aux
cavaliers, passaient des messieurs à la taille mince, dont les
montures, dans leur galop, soulevaient de petites fumées de
sable fin. À gauche, au bas des étroites pelouses qui
descendent, coupées de corbeilles et de massifs, le lac
dormait, d’une propreté de cristal, sans une écume, comme
taillé nettement sur ses bords par la bêche des jardiniers ; et,
de l’autre côté de ce miroir clair, les deux îles, entre
lesquelles le pont qui les joint faisait une barre grise,

7
dressaient leurs falaises aimables, alignaient sur le ciel pâle
les lignes théâtrales de leurs sapins, de leurs arbres aux
feuillages persistants dont l’eau reflétait les verdures noires,
pareilles à des franges de rideaux savamment drapées au
bord de l’horizon. Ce coin de nature, ce décor qui semblait
fraîchement peint, baignait dans une ombre légère, dans une
vapeur bleuâtre qui achevait de donner aux lointains un
charme exquis, un air d’adorable fausseté. Sur l’autre rive,
le Châlet des Îles, comme verni de la veille, avait des
luisants de joujou neuf ; et ces rubans de sable jaune, ces
étroites allées de jardin, qui serpentent dans les pelouses et
tournent autour du lac, bordées de branches de fonte imitant
des bois rustiques, tranchaient plus étrangement, à cette
heure dernière, sur le vert attendri de l’eau et du gazon.
Accoutumée aux grâces savantes de ces points de vue,
Renée, reprise par ces lassitudes, avait baissé complètement
les paupières, ne regardant plus que ses doigts minces qui
enroulaient sur leurs fuseaux les longs poils de la peau
d’ours. Mais il y eut une secousse dans le trot régulier de la
file des voitures. Et, levant la tête, elle salua deux jeunes
femmes couchées côte à côte, avec une langueur
amoureuse, dans un huit-ressorts qui quittait à grand fracas
le bord du lac pour s’éloigner par une allée latérale. Mme la
marquise d’Espanet, dont le mari, alors aide de camp de
l’empereur, venait de se rallier bruyamment au scandale de
la vieille noblesse boudeuse, était une des plus illustres
mondaines du second empire ; l’autre, Mme Haffner, avait
épousé un fameux industriel de Colmar, vingt fois

8
millionnaire, et dont l’empire faisait un homme politique.
Renée, qui avait connu en pension les deux inséparables,
comme on les nommait d’un air fin, les appelait Adeline et
Suzanne, de leurs petits noms. Et, comme, après leur avoir
souri, elle allait se pelotonner de nouveau, un rire de
Maxime la fit tourner.
— Non, vraiment, je suis triste, ne ris pas, c’est sérieux,
dit-elle en voyant le jeune homme qui la contemplait
railleusement, en se moquant de son attitude penchée.
Maxime prit une voix drôle.
— Nous aurions de gros chagrins, nous serions jalouse !
Elle parut toute surprise.
— Moi ! dit-elle. Pourquoi jalouse ?
Puis elle ajouta, avec sa moue de dédain, comme se
souvenant :
— Ah ! oui, la grosse Laure ! Je n’y pense guère, va. Si
Aristide, comme vous voulez tous me le faire entendre, a
payé les dettes de cette fille et lui a évité ainsi un voyage à
l’étranger, c’est qu’il aime l’argent moins que je ne le
croyais. Cela va le remettre en faveur auprès des dames…
Le cher homme, je le laisse bien libre.
Elle souriait, elle disait « le cher homme, » d’un ton plein
d’une indifférence amicale. Et subitement, redevenue très
triste, promenant autour d’elle ce regard désespéré des
femmes qui ne savent à quel amusement se donner, elle
murmura :

9
— Oh ! je voudrais bien… Mais non, je ne suis pas
jalouse, pas jalouse du tout.
Elle s’arrêta, hésitante.
— Vois-tu, je m’ennuie, dit-elle enfin d’une voix
brusque.
Alors elle se tut, les lèvres pincées. La file des voitures
passait toujours le long du lac, d’un trot égal, avec un bruit
particulier de cataracte lointaine. Maintenant, à gauche,
entre l’eau et la chaussée, se dressaient des petits bois
d’arbres verts, aux troncs minces et droits, qui formaient de
curieux faisceaux de colonnettes. À droite, les taillis, les
futaies basses avaient cessé ; le Bois s’était ouvert en larges
pelouses, en immenses tapis d’herbe, plantés çà et là d’un
bouquet de grands arbres ; les nappes vertes se suivaient,
avec des ondulations légères, jusqu’à la Porte de la Muette,
dont on apercevait très loin la grille basse, pareille à un bout
de dentelle noire tendu au ras du sol ; et, sur les pentes, aux
endroits où les ondulations se creusaient, l’herbe était toute
bleue. Renée regardait, les yeux fixes, comme si cet
agrandissement de l’horizon, ces prairies molles, trempées
par l’air du soir, lui eussent fait sentir plus vivement le vide
de son être.
Au bout d’un silence, elle répéta, avec l’accent d’une
colère sourde :
— Oh ! je m’ennuie, je m’ennuie à mourir.
— Sais-tu que tu n’es pas gaie, dit tranquillement
Maxime. Tu as tes nerfs, c’est sûr.

10
La jeune femme se rejeta au fond de la voiture.
— Oui, j’ai mes nerfs, répondit-elle sèchement.
Puis elle se fit maternelle.
— Je deviens vieille, mon cher enfant ; j’aurai trente ans
bientôt. C’est terrible. Je ne prends de plaisir à rien… À
vingt ans, tu ne peux savoir…
— Est-ce que c’est pour te confesser que tu m’as
emmené ? interrompit le jeune homme. Ce serait
diablement long.
Elle accueillit cette impertinence avec un faible sourire,
comme une boutade d’enfant gâté à qui tout est permis.
— Je te conseille de te plaindre, continua Maxime : tu
dépenses plus de cent mille francs par an pour ta toilette, tu
habites un hôtel splendide, tu as des chevaux superbes, tes
caprices font loi, et les journaux parlent de chacune de tes
robes nouvelles comme d’un événement de la dernière
gravité ; les femmes te jalousent, les hommes donneraient
dix ans de leur vie pour te baiser le bout des doigts… Est-ce
vrai ?
Elle fit, de la tête, un signe affirmatif, sans répondre. Les
yeux baissés, elle s’était remise à friser les poils de la peau
d’ours.
— Va, ne sois pas modeste, poursuivit Maxime ; avoue
carrément que tu es une des colonnes du second empire.
Entre nous, on peut se dire de ces choses-là. Partout, aux
Tuileries, chez les ministres, chez les simples millionnaires,
en bas et en haut, tu règnes en souveraine. Il n’y a pas de
11
plaisir où tu n’aies mis les deux pieds, et si j’osais, si le
respect que je te dois ne me retenait pas, je dirais…
Il s’arrêta quelques secondes, riant ; puis il acheva
cavalièrement sa phrase.
— Je dirais que tu as mordu à toutes les pommes.
Elle ne sourcilla pas.
— Et tu t’ennuies ! reprit le jeune homme avec une
vivacité comique. Mais c’est un meurtre !… Que veux-tu ?
Que rêves-tu donc ?
Elle haussa les épaules, pour dire qu’elle ne savait pas.
Bien qu’elle penchât la tête, Maxime la vit alors si sérieuse,
si sombre, qu’il se tut. Il regarda la file des voitures qui, en
arrivant au bout du lac, s’élargissait, emplissait le large
carrefour. Les voitures, moins serrées, tournaient avec une
grâce superbe ; le trot plus rapide des attelages sonnait
hautement sur la terre dure.
La calèche, en faisant le grand tour pour prendre la file,
eut une oscillation qui pénétra Maxime d’une volupté
vague. Alors, cédant à l’envie d’accabler Renée :
— Tiens, dit-il, tu mériterais d’aller en fiacre ! Ce serait
bien fait !… Eh ! regarde ce monde qui rentre à Paris, ce
monde qui est à tes genoux. On te salue comme une reine,
et peu s’en faut que ton bon ami, M. de Mussy, ne t’envoie
des baisers.
En effet, un cavalier saluait Renée. Maxime avait parlé
d’un ton hypocritement moqueur. Mais Renée se tourna à

12
peine, haussa les épaules. Cette fois, le jeune homme eut un
geste désespéré.
— Vrai, dit-il, nous en sommes là ?… Mais, bon Dieu, tu
as tout, que veux-tu encore ?
Renée leva la tête. Elle avait dans les yeux une clarté
chaude, un ardent besoin de curiosité inassouvie.
— Je veux autre chose, répondit-elle à demi-voix.
— Mais puisque tu as tout, reprit Maxime en riant, autre
chose, ce n’est rien… Quoi, autre chose ?
— Quoi ? répéta-t-elle…
Et elle ne continua pas. Elle s’était tout à fait tournée, elle
contemplait l’étrange tableau qui s’effaçait derrière elle. La
nuit était presque venue ; un lent crépuscule tombait comme
une cendre fine. Le lac, vu de face, dans le jour pâle qui
traînait encore sur l’eau, s’arrondissait, pareil à une
immense plaque d’étain ; aux deux bords, les bois d’arbres
verts dont les troncs minces et droits semblent sortir de la
nappe dormante, prenaient, à cette heure, des apparences de
colonnades violâtres, dessinant de leur architecture
régulière les courbes étudiées des rives ; puis, au fond, des
massifs montaient, de grands feuillages confus, de larges
taches noires fermaient l’horizon. Il y avait là, derrière ces
taches, une lueur de braise, un coucher de soleil à demi
éteint qui n’enflammait qu’un bout de l’immensité grise.
Au-dessus de ce lac immobile, de ces futaies basses, de ce
point de vue si singulièrement plat, le creux du ciel
s’ouvrait, infini, plus profond et plus large. Ce grand

13
morceau de ciel sur ce petit coin de nature, avait un frisson,
une tristesse vague ; et il tombait de ces hauteurs pâlissantes
une telle mélancolie d’automne, une nuit si douce et si
navrée, que le Bois, peu à peu enveloppé dans un linceul
d’ombre, perdait ses grâces mondaines, agrandi, tout plein
du charme puissant des forêts. Le trot des équipages, dont
les ténèbres éteignaient les couleurs vives, s’élevait,
semblable à des voix lointaines de feuilles et d’eaux
courantes. Tout allait en se mourant. Dans l’effacement
universel, au milieu du lac, la voile latine de la grande
barque de promenade se détachait, nette et vigoureuse, sur
la lueur de braise du couchant. Et l’on ne voyait plus que
cette voile, que ce triangle de toile jaune, élargi
démesurément.
Renée, dans ses satiétés, éprouva une singulière sensation
de désirs inavouables, à voir ce paysage qu’elle ne
reconnaissait plus, cette nature si artistement mondaine, et
dont la grande nuit frissonnante faisait un bois sacré, une de
ces clairières idéales au fond desquelles les anciens dieux
cachaient leurs amours géantes, leurs adultères et leurs
incestes divins. Et, à mesure que la calèche s’éloignait, il lui
semblait que le crépuscule emportait derrière elle, dans ses
voiles tremblants, la terre du rêve, l’alcôve honteuse et
surhumaine où elle eût enfin assouvi son cœur malade, sa
chair lassée.
Quand le lac et les petits bois, évanouis dans l’ombre, ne
furent plus, au ras du ciel, qu’une barre noire, la jeune

14
femme se retourna brusquement, et, d’une voix où il y avait
des larmes de dépit, elle reprit sa phrase interrompue :
— Quoi ?… autre chose, parbleu ! je veux autre chose.
Est-ce que je sais, moi ! Si je savais… Mais, vois-tu, j’ai
assez de bals, assez de soupers, assez de fêtes comme cela.
C’est toujours la même chose. C’est mortel… Les hommes
sont assommants, oh ! oui, assommants…
Maxime se mit à rire. Des ardeurs perçaient sous les
mines aristocratiques de la grande mondaine. Elle ne
clignait plus les paupières ; la ride de son front se creusait
durement ; sa lèvre d’enfant boudeur s’avançait, chaude, en
quête de ces jouissances qu’elle souhaitait sans pouvoir les
nommer. Elle vit le rire de son compagnon, mais elle était
trop frémissante pour s’arrêter ; à demi couchée, se laissant
aller au bercement de la voiture, elle continua par petites
phrases sèches :
— Certes, oui, vous êtes assommants… Je ne dis pas cela
pour toi, Maxime, tu es trop jeune… Mais si je te contais
combien Aristide m’a pesé dans les commencements ! Et
les autres donc ! ceux qui m’ont aimée… Tu sais, nous
sommes deux bons camarades, je ne me gêne pas avec toi ;
eh bien ! vrai, il y a des jours où je suis tellement lasse de
vivre ma vie de femme riche, adorée, saluée, que je
voudrais être une Laure d’Aurigny, une de ces dames qui
vivent en garçon.
Et comme Maxime riait plus haut, elle insista :

15
— Oui, une Laure d’Aurigny. Ça doit être moins fade,
moins toujours la même chose.
Elle se tut quelques instants, comme pour s’imaginer la
vie qu’elle mènerait, si elle était Laure. Puis, d’un ton
découragé :
— Après tout, reprit-elle, ces dames doivent avoir leurs
ennuis, elles aussi. Rien n’est drôle, décidément. C’est à
mourir… Je le disais bien, il faudrait autre chose ; tu
comprends, moi, je ne devine pas ; mais autre chose,
quelque chose qui n’arrivât à personne, qu’on ne rencontrât
pas tous les jours, qui fût une jouissance rare, inconnue…
Sa voix s’était ralentie. Elle prononça ces derniers mots,
cherchant, s’abandonnant à une rêverie profonde. La
calèche montait alors l’avenue qui conduit à la sortie du
Bois. L’ombre croissait ; les taillis couraient, aux deux
bords, comme des murs grisâtres ; les chaises de fonte,
peintes en jaune, où s’étale, par les beaux soirs, la
bourgeoisie endimanchée, filaient le long des trottoirs,
toutes vides, ayant la mélancolie noire de ces meubles de
jardin que l’hiver surprend ; et le roulement, le bruit sourd
et cadencé des voitures qui rentraient, passait comme une
plainte triste, dans l’allée déserte.
Sans doute Maxime sentit tout le mauvais ton qu’il y
avait à trouver la vie drôle. S’il était encore assez jeune
pour se livrer à un élan d’heureuse admiration, il avait un
égoïsme trop large, une indifférence trop railleuse, il
éprouvait déjà trop de lassitude réelle, pour ne pas se

16
déclarer écœuré, blasé, fini. D’ordinaire, il mettait quelque
gloire à cet aveu.
Il s’allongea comme Renée, il prit une voix dolente.
— Tiens ! tu as raison, dit-il ; c’est crevant. Va, je ne
m’amuse guère plus que toi ; j’ai souvent aussi rêvé autre
chose… Rien n’est bête comme de voyager. Gagner de
l’argent, j’aime encore mieux en manger, quoique ce ne soit
pas toujours aussi amusant qu’on se l’imagine d’abord.
Aimer, être aimé, on en a vite plein le dos, n’est-ce pas ?…
Ah oui, on en a plein le dos !
La jeune femme ne répondant pas, il continua, pour la
surprendre par une grosse impiété :
— Moi, je voudrais être aimé par une religieuse. Hein, ce
serait peut-être drôle !… Tu n’as jamais fait le rêve, toi,
d’aimer un homme auquel tu ne pourrais penser sans
commettre un crime ?
Mais elle resta sombre, et Maxime, voyant qu’elle se
taisait toujours, crut qu’elle ne l’écoutait pas. La nuque
appuyée contre le bord capitonné de la calèche, elle
semblait dormir les yeux ouverts. Elle songeait, inerte,
livrée aux rêves qui la tenaient ainsi affaissée, et, par
moments, de légers battements nerveux agitaient ses lèvres.
Elle était mollement envahie par l’ombre du crépuscule ;
tout ce que cette ombre contenait de tristesse, de discrète
volupté, d’espoir inavoué, la pénétrait, la baignait dans une
sorte d’air alangui et morbide. Sans doute, tandis qu’elle
regardait fixement le dos rond du valet de pied assis sur le

17
siège, elle pensait à ces joies de la veille, à ces fêtes qu’elle
trouvait si fades, dont elle ne voulait plus ; elle voyait sa vie
passée, le contentement immédiat de ses appétits,
l’écœurement du luxe, la monotonie écrasante des mêmes
tendresses et des mêmes trahisons. Puis, comme une
espérance, se levait en elle, avec des frissons de désir, l’idée
de cet « autre chose » que son esprit tendu ne pouvait
trouver. Là, sa rêverie s’égarait. Elle faisait effort, mais
toujours le mot cherché se dérobait dans la nuit tombante,
se perdait dans le roulement continu des voitures. Le
bercement souple de la calèche était une hésitation de plus
qui l’empêchait de formuler son envie. Et une tentation
immense montait de ce vague, de ces taillis que l’ombre
endormait aux deux bords de l’allée, de ce bruit de roues et
de cette oscillation molle qui l’emplissait d’une torpeur
délicieuse. Mille petits souffles lui passaient sur la chair :
songeries inachevées, voluptés innomées, souhaits confus,
tout ce qu’un retour du Bois, à l’heure où le ciel pâlit, peut
mettre d’exquis et de monstrueux dans le cœur lassé d’une
femme. Elle tenait ses deux mains enfouies dans la peau
d’ours, elle avait très chaud sous son paletot de drap blanc,
aux revers de velours mauve. Comme elle allongeait un
pied, pour se détendre dans son bien-être, elle frôla de sa
cheville la jambe tiède de Maxime, qui ne prit même pas
garde à cet attouchement. Une secousse la tira de son demi-
sommeil. Elle leva la tête, regardant étrangement de ses
yeux gris le jeune homme vautré en toute élégance.

18
À ce moment, la calèche sortit du Bois. L’avenue de
l’Impératrice s’allongeait toute droite dans le crépuscule,
avec les deux lignes vertes de ses barrières de bois peint,
qui allaient se toucher à l’horizon. Dans la contre-allée
réservée aux cavaliers, un cheval blanc, au loin, faisait une
tache claire trouant l’ombre grise. Il y avait, de l’autre côté,
le long de la chaussée, çà et là, des promeneurs attardés, des
groupes de points noirs, se dirigeant doucement vers Paris.
Et tout en haut, au bout de la traînée grouillante et confuse
des voitures, l’Arc-de-Triomphe, posé de biais, blanchissait
sur un vaste pan de ciel couleur de suie.
Tandis que la calèche remontait d’un trot plus vif,
Maxime, charmé de l’allure anglaise du paysage, regardait,
aux deux côtés de l’avenue, les hôtels, d’architecture
capricieuse, dont les pelouses descendent jusqu’aux contre-
allées ; Renée, dans sa songerie, s’amusait à voir, au bord
de l’horizon, s’allumer un à un les becs de gaz de la place
de l’Étoile, et à mesure que ces lueurs vives tachaient le
jour mourant de petites flammes jaunes, elle croyait
entendre des appels secrets, il lui semblait que le Paris
flamboyant des nuits d’hiver s’illuminait pour elle, lui
préparait la jouissance inconnue que rêvait son
assouvissement.
La calèche prit l’avenue de la Reine-Hortense, et vint
s’arrêter au bout de la rue Monceaux, à quelques pas du
boulevard Malesherbes, devant un grand hôtel situé entre
cour et jardin. Les deux grilles chargées d’ornements dorés,
qui s’ouvraient sur la cour, étaient chacune flanquées d’une

19
paire de lanternes, en forme d’urnes également couvertes de
dorures, et dans lesquelles flambaient de larges flammes de
gaz. Entre les deux grilles, le concierge habitait un élégant
pavillon, qui rappelait vaguement un petit temple grec.
Comme la voiture allait entrer dans la cour, Maxime
sauta lestement à terre.
— Tu sais, lui dit Renée, en le retenant par la main, nous
nous mettons à table à sept heures et demie. Tu as plus
d’une heure pour aller t’habiller. Ne te fais pas attendre.
Et elle ajouta avec un sourire :
— Nous aurons les Mareuil… Ton père désire que tu sois
très galant avec Louise.
Maxime haussa les épaules.
— En voilà une corvée ! murmura-t-il d’une voix
maussade. Je veux bien épouser, mais faire sa cour, c’est
trop bête… Ah ! que tu serais gentille, Renée, si tu me
délivrais de Louise, ce soir.
Il prit son air drôle, la grimace et l’accent qu’il
empruntait à Lassouche, chaque fois qu’il allait débiter une
de ses plaisanteries habituelles :
— Veux-tu, belle-maman chérie ?
Renée lui secoua la main comme à un camarade. Et d’un
ton rapide, avec une audace nerveuse de raillerie :
— Eh ! si je n’avais pas épousé ton père, je crois que tu
me ferais la cour.

20
Le jeune homme dut trouver cette idée très comique, car
il avait déjà tourné le coin du boulevard Malesherbes, qu’il
riait encore.
La calèche entra et vint s’arrêter devant le perron.
Ce perron, aux marches larges et basses, était abrité par
une vaste marquise vitrée, bordée d’un lambrequin à
franges et à glands d’or. Les deux étages de l’hôtel
s’élevaient sur des offices, dont on apercevait, presque au
ras du sol, les soupiraux carrés garnis de vitres dépolies. En
haut du perron, la porte du vestibule avançait, flanquée de
maigres colonnes prises dans le mur, formant ainsi une sorte
d’avant-corps percé à chaque étage d’une baie arrondie, et
montant jusqu’au toit, où il se terminait par un delta. De
chaque côté, les étages avaient cinq fenêtres, régulièrement
alignées sur la façade, entourées d’un simple cadre de
pierre. Le toit, mansardé, était taillé carrément, à larges
pans presque droits.
Mais, du côté du jardin, la façade était autrement
somptueuse. Un perron royal conduisait à une étroite
terrasse qui régnait tout le long du rez-de-chaussée ; la
rampe de cette terrasse, dans le style des grilles du parc
Monceau, était encore plus chargée d’or que la marquise et
les lanternes de la cour. Puis l’hôtel se dressait, ayant aux
angles deux pavillons, deux sortes de tours engagées à demi
dans le corps du bâtiment, et qui ménageaient à l’intérieur
des pièces rondes. Au milieu, une autre tourelle, plus
enfoncée, se renflait légèrement. Les fenêtres, hautes et
minces pour les pavillons, espacées davantage et presque

21
carrées sur les parties plates de la façade, avaient, au rez-de-
chaussée, des balustrades de pierre, et des rampes de fer
forgé et doré aux étages supérieurs. C’était un étalage, une
profusion, un écrasement de richesses. L’hôtel disparaissait
sous les sculptures. Autour des fenêtres, le long des
corniches, couraient des enroulements de rameaux et de
fleurs ; il y avait des balcons pareils à des corbeilles de
verdure, que soutenaient de grandes femmes nues, les
hanches tordues, les pointes des seins en avant ; puis, çà et
là, étaient collés des écussons de fantaisie, des grappes, des
roses, toutes les efflorescences possibles de la pierre et du
marbre. À mesure que l’œil montait, l’hôtel fleurissait
davantage. Autour du toit, régnait une balustrade sur
laquelle étaient posées, de distance en distance, des urnes
où des flammes de pierre flambaient. Et là, entre les œils-
de-bœuf des mansardes, qui s’ouvraient dans un fouillis
incroyable de fruits et de feuillages, s’épanouissaient les
pièces capitales de cette décoration étonnante, les frontons
des pavillons, au milieu desquels reparaissaient les grandes
femmes nues, jouant avec des pommes, prenant des poses,
parmi des poignées de joncs. Le toit, chargé de ces
ornements, surmonté encore de galeries de plomb
découpées, de deux paratonnerres et de quatre énormes
cheminées symétriques, sculptées comme le reste, semblait
être le bouquet de ce feu d’artifice architectural.
À droite, se trouvait une vaste serre, scellée au flanc
même de l’hôtel, communiquant avec le rez-de-chaussée
par la porte-fenêtre d’un salon. Le jardin, qu’une grille

22
basse, masquée par une haie, séparait du parc Monceaux,
avait une pente assez forte. Trop petit pour l’habitation, si
étroit qu’une pelouse et quelques massifs d’arbres verts
l’emplissaient, il était simplement comme une butte, comme
un socle de verdure, sur lequel se campait fièrement l’hôtel
en toilette de gala. À la voir du parc, au-dessus de ce gazon
propre, de ces arbustes dont les feuillages vernis luisaient,
cette grande bâtisse, neuve encore et toute blafarde, avait la
face blême, l’importance riche et sotte d’une parvenue, avec
son lourd chapeau d’ardoises, ses rampes dorées, son
ruissellement de sculptures. C’était une réduction du
nouveau Louvre, un des échantillons les plus
caractéristiques du style Napoléon III, ce bâtard opulent de
tous les styles. Les soirs d’été, lorsque le soleil oblique
allumait l’or des rampes sur la façade blanche, les
promeneurs du parc s’arrêtaient, regardaient les rideaux de
soie rouge drapés aux fenêtres du rez-de-chaussée ; et, au
travers des glaces si larges et si claires qu’elles semblaient,
comme les glaces des grands magasins modernes, mises là
pour étaler au dehors le faste intérieur, ces familles de petits
bourgeois apercevaient des coins de meubles, des bouts
d’étoffes, des morceaux de plafonds d’une richesse
éclatante, dont la vue les clouait d’admiration et d’envie au
beau milieu des allées.
Mais, à cette heure, l’ombre tombait des arbres, la façade
dormait. De l’autre côté, dans la cour, le valet de pied avait
respectueusement aidé Renée à descendre de voiture. Les
écuries, à bandes de briques rouges, ouvraient, à droite,

23
leurs larges portes de chêne bruni, au fond d’un hangar
vitré. À gauche, comme pour faire pendant, il y avait, collée
au mur de la maison voisine, une niche très ornée, dans
laquelle une nappe d’eau coulait perpétuellement d’une
coquille que deux Amours tenaient à bras tendus. La jeune
femme resta un instant au bas du perron, donnant de légères
tapes à sa jupe, qui ne voulait point descendre. La cour, que
venaient de traverser les bruits de l’attelage, reprit sa
solitude, son silence aristocratique, coupé par l’éternelle
chanson de la nappe d’eau. Et seules encore, dans la masse
noire de l’hôtel, où le premier des grands dîners de
l’automne allait bientôt allumer les lustres, les fenêtres
basses flambaient, toutes braisillantes, jetant sur le petit
pavé de la cour, régulier et net comme un damier, des lueurs
vives d’incendie.
Comme Renée poussait la porte du vestibule, elle se
trouva en face du valet de chambre de son mari, qui
descendait aux offices, tenant une bouilloire d’argent. Cet
homme était superbe, tout de noir habillé, grand, fort, la
face blanche, avec les favoris corrects d’un diplomate
anglais, l’air grave et digne d’un magistrat.
— Baptiste, demanda la jeune femme, monsieur est-il
rentré ?
— Oui, madame, il s’habille, répondit le valet avec une
inclination de tête que lui aurait enviée un prince saluant la
foule.
Renée monta lentement l’escalier en retirant ses gants.

24
Le vestibule était d’un grand luxe. En entrant, on
éprouvait une légère sensation d’étouffement. Les tapis
épais qui couvraient le sol et qui montaient les marches, les
larges tentures de velours rouge qui masquaient les murs et
les portes, alourdissaient l’air d’un silence, d’une senteur
tiède de chapelle. Les draperies tombaient de haut, et le
plafond, très élevé, était orné de rosaces saillantes, posées
sur un treillis de baguettes d’or. L’escalier, dont la double
balustrade de marbre blanc avait une rampe de velours
rouge, s’ouvrait en deux branches, légèrement tordues, et
entre lesquelles se trouvait, au fond, la porte du grand salon.
Sur le premier palier, une immense glace tenait tout le mur.
En bas, au pied des branches de l’escalier, sur des socles de
marbre, deux femmes de bronze doré, nues jusqu’à la
ceinture, portaient de grands lampadaires à cinq becs, dont
les clartés vives étaient adoucies par des globes de verre
dépoli. Et, des deux côtés, s’alignaient d’admirables pots de
majolique, dans lesquels fleurissaient des plantes rares.
Renée montait, et, à chaque marche, elle grandissait dans
la glace ; elle se demandait, avec ce doute des actrices les
plus applaudies, si elle était vraiment délicieuse, comme on
le lui disait.
Puis, quand elle fut dans son appartement, qui était au
premier étage, et dont les fenêtres donnaient sur le parc
Monceaux, elle sonna Céleste, sa femme de chambre, et se
fit habiller pour le dîner. Cela dura cinq bons quarts
d’heure. Lorsque la dernière épingle eut été posée, comme
il faisait très chaud dans la pièce, elle ouvrit une fenêtre,

25
s’accouda, s’oublia. Derrière elle, Céleste tournait
discrètement, rangeant un à un les objets de toilette.
En bas, dans le parc, une mer d’ombre roulait. Les
masses couleur d’encre des hauts feuillages secoués par de
brusques rafales, avaient un large balancement de flux et de
reflux, avec ce bruit de feuilles sèches qui rappelle
l’égouttement des vagues sur une plage de cailloux. Seuls,
rayant par instants ce remous de ténèbres, les deux yeux
jaunes d’une voiture paraissaient et disparaissaient entre les
massifs, le long de la grande allée qui va de l’avenue de la
Reine-Hortense au boulevard Malesherbes. Renée, en face
de ces mélancolies de l’automne, sentit toutes ses tristesses
lui remonter au cœur. Elle se revit enfant dans la maison de
son père, dans cet hôtel silencieux de l’île Saint-Louis, où
depuis deux siècles les Béraud du Châtel mettaient leur
gravité noire de magistrats. Puis elle songea au coup de
baguette de son mariage, à ce veuf qui s’était vendu pour
l’épouser, et qui avait troqué son nom de Rougon contre ce
nom de Saccard, dont les deux syllabes sèches avaient
sonné à ses oreilles, les premières fois, avec la brutalité de
deux râteaux ramassant de l’or ; il la prenait, il la jetait dans
cette vie à outrance, où sa pauvre tête se détraquait un peu
plus tous les jours. Alors, elle se mit à rêver, avec une joie
puérile, aux belles parties de raquette qu’elle avait faites
jadis avec sa jeune sœur Christine. Et, quelque matin, elle
s’éveillerait du rêve de jouissance qu’elle faisait depuis dix
ans, folle, salie par une des spéculations de son mari, dans
laquelle il se noierait lui-même. Ce fut comme un

26
pressentiment rapide. Les arbres se lamentaient à voix plus
haute. Renée, troublée par ces pensées de honte et de
châtiment, céda aux instincts de vieille et honnête
bourgeoisie qui dormaient au fond d’elle ; elle promit à la
nuit noire de s’amender, de ne plus tant dépenser pour sa
toilette, de chercher quelque jeu innocent qui pût la
distraire, comme aux jours heureux du pensionnat, lorsque
les élèves chantaient : Nous n’irons plus au bois, en
tournant doucement sous les platanes.
À ce moment, Céleste, qui était descendue, rentra et
murmura à l’oreille de sa maîtresse :
— Monsieur prie madame de descendre. Il y a déjà
plusieurs personnes au salon.
Renée tressaillit. Elle n’avait pas senti l’air vif qui glaçait
ses épaules. En passant devant son miroir, elle s’arrêta, se
regarda d’un mouvement machinal. Elle eut un sourire
involontaire, et descendit.
En effet, presque tous les convives étaient arrivés. Il y
avait en bas sa sœur Christine, une jeune fille de vingt ans,
très simplement mise en mousseline blanche ; sa tante
Élisabeth, la veuve du notaire Aubertot, en satin noir, petite
vieille de soixante ans, d’une amabilité exquise ; la sœur de
son mari, Sidonie Rougon, femme maigre, doucereuse, sans
âge certain, au visage de cire molle, et que sa robe de
couleur éteinte effaçait encore davantage ; puis les Mareuil,
le père, M. de Mareuil, qui venait de quitter le deuil de sa
femme, un grand bel homme, vide, sérieux, ayant une
ressemblance frappante avec le valet de chambre Baptiste,
27
et la fille, cette pauvre Louise, comme on la nommait, une
enfant de dix-sept ans, chétive, légèrement bossue, qui
portait avec une grâce maladive une robe de foulard blanc, à
pois rouges ; puis tout un groupe d’hommes graves, gens
très décorés, messieurs officiels à têtes blêmes et muettes,
et, plus loin, un autre groupe, des jeunes hommes, l’air
vicieux, le gilet largement ouvert, entourant cinq ou six
dames de haute élégance, parmi lesquelles trônaient les
inséparables, la petite marquise d’Espanet, en jaune, et la
blonde Mme Haffner, en violet. M. de Mussy, ce cavalier au
salut duquel Renée n’avait pas répondu, était là également,
avec la mine inquiète d’un amant qui sent venir son congé.
Et, au milieu des longues traînes étalées sur le tapis, deux
entrepreneurs, deux maçons enrichis, les Mignon et
Charrier, avec lesquels Saccard devait terminer une affaire
le lendemain, promenaient lourdement leurs fortes bottes,
les mains derrière le dos, crevant dans leur habit noir.
Aristide Saccard, debout auprès de la porte, tout en
pérorant devant le groupe des hommes graves, avec son
nasillement et sa verve de méridional, trouvait le moyen de
saluer les personnes qui arrivaient. Il leur serrait la main,
leur adressait des paroles aimables. Petit, la mine chafouine,
il se pliait comme une marionnette ; et de toute sa personne
grêle, rusée, noirâtre, ce qu’on voyait le mieux, c’était la
tache rouge du ruban de la Légion d’honneur qu’il portait
très large.
Quand Renée entra, il y eut un murmure d’admiration.
Elle était vraiment divine. Sur une première jupe de tulle,

28
garnie, derrière, d’un flot de volants, elle portait une
tunique de satin vert tendre, bordée d’une haute dentelle
d’Angleterre, relevée et attachée par de grosses touffes de
violettes ; un seul volant garnissait le devant de la jupe, où
des bouquets de violettes, reliés par des guirlandes de lierre,
fixaient une légère draperie de mousseline. Les grâces de la
tête et du corsage étaient adorables, au-dessus de ces jupes
d’une ampleur royale et d’une richesse un peu chargée.
Décolletée jusqu’à la pointe des seins, les bras découverts
avec des touffes de violettes sur les épaules, la jeune femme
semblait sortir toute nue de sa gaîne de tulle et de satin,
pareille à une de ces nymphes dont le buste se dégage des
chênes sacrés ; et sa gorge blanche, son corps souple, était
déjà si heureux de sa demi-liberté, que le regard s’attendait
toujours à voir peu à peu le corsage et les jupes glisser,
comme le vêtement d’une baigneuse, folle de sa chair. Sa
coiffure haute, ses fins cheveux jaunes retroussés en forme
de casque, et dans lesquels courait une branche de lierre,
retenue par un nœud de violettes, augmentaient encore sa
nudité, en découvrant sa nuque que des poils follets,
semblables à des fils d’or, ombraient légèrement. Elle avait,
au cou, une rivière à pendeloques, d’une eau admirable, et,
sur le front, une aigrette faite de brins d’argent, constellés
de diamants. Et elle resta ainsi quelques secondes sur le
seuil, debout dans sa toilette magnifique, les épaules
moirées par les clartés chaudes. Comme elle avait descendu
vite, elle soufflait un peu. Ses yeux, que le noir du parc
Monceaux avait emplis d’ombre, clignaient devant ce flot

29
brusque de lumière, lui donnaient cet air hésitant des
myopes, qui était chez elle une grâce.
En l’apercevant, la petite marquise se leva vivement,
courut à elle, lui prit les deux mains ; et, tout en l’examinant
des pieds à la tête, elle murmurait d’une voix flûtée :
— Ah ! chère belle, chère belle…
Cependant, il y eut un grand mouvement, tous les
convives vinrent saluer la belle Mme Saccard, comme on
nommait Renée dans le monde. Elle toucha la main presque
à tous les hommes. Puis elle embrassa Christine, en lui
demandant des nouvelles de son père, qui ne venait jamais à
l’hôtel du parc Monceaux. Et elle restait debout, souriante,
saluant encore de la tête, les bras mollement arrondis,
devant le cercle des dames qui regardaient curieusement la
rivière et l’aigrette.
La blonde Mme Haffner ne put résister à la tentation ; elle
s’approcha, regarda longuement les bijoux, et dit d’une voix
jalouse :
— C’est la rivière et l’aigrette, n’est-ce pas ?…
Renée fit un signe affirmatif. Alors toutes les femmes se
répandirent en éloges ; les bijoux étaient ravissants, divins ;
puis elles en vinrent à parler, avec une admiration pleine
d’envie, de la vente de Laure d’Aurigny, dans laquelle
Saccard les avait achetés pour sa femme ; elles se
plaignirent de ce que ces filles enlevaient les plus belles
choses, bientôt il n’y aurait plus de diamants pour les
honnêtes femmes. Et, dans leurs plaintes, perçait le désir de

30
sentir sur leur peau nue un de ces bijoux que tout Paris avait
vus aux épaules d’une impure illustre, et qui leur
conteraient peut-être à l’oreille les scandales des alcôves où
s’arrêtaient si complaisamment leurs rêves de grandes
dames. Elles connaissaient les gros prix, elles citèrent un
superbe cachemire, des dentelles magnifiques. L’aigrette
avait coûté quinze mille francs, la rivière cinquante mille
francs. Mme d’Espanet était enthousiasmée par ces chiffres.
Elle appela Saccard, elle lui cria :
— Venez donc qu’on vous félicite ! Voilà un bon mari !
Aristide Saccard s’approcha, s’inclina, fit de la modestie.
Mais son visage grimaçant trahissait une satisfaction vive.
Et il regardait du coin de l’œil les deux entrepreneurs, les
deux maçons enrichis, plantés à quelques pas, écoutant
sonner les chiffres de quinze mille et de cinquante mille
francs, avec un respect visible.
À ce moment, Maxime, qui venait d’entrer, adorablement
pincé dans son habit noir, s’appuya avec familiarité sur
l’épaule de son père, et lui parla bas, comme à un camarade,
en lui désignant les maçons d’un regard. Saccard eut le
sourire discret d’un acteur applaudi.
Quelques convives arrivèrent encore. Il y avait au moins
une trentaine de personnes dans le salon. Les conversations
reprirent ; pendant les moments de silence, on entendait,
derrière les murs, des bruits légers de vaisselle et
d’argenterie. Enfin, Baptiste ouvrit une porte à deux

31
battants, et, majestueusement, il dit la phrase
sacramentelle :
— Madame est servie.
Alors, lentement, le défilé commença. Saccard donna le
bras à la petite marquise ; Renée prit celui d’un vieux
monsieur, un sénateur, le baron Gouraud, devant lequel tout
le monde s’aplatissait avec une humilité grande ; quant à
Maxime, il fut obligé d’offrir son bras à Louise de Mareuil ;
puis venait le reste des convives, en procession, et, tout au
bout, les deux entrepreneurs, les mains ballantes.
La salle à manger était une vaste pièce carrée, dont les
boiseries de poirier noirci et verni montaient à hauteur
d’homme, ornées de minces filets d’or. Les quatre grands
panneaux avaient dû être ménagés de façon à recevoir des
peintures de nature morte ; mais ils étaient restés vides, le
propriétaire de l’hôtel ayant sans doute reculé devant une
dépense purement artistique. On les avait simplement
tendus de velours gros vert. Les meubles, les rideaux et les
portières de même étoffe, donnaient à la pièce un caractère
sobre et grave, calculé pour concentrer sur la table toutes les
splendeurs de la lumière.
Et, à cette heure, en effet, au milieu du large tapis persan,
de teinte sombre, qui étouffait le bruit des pas, sous la clarté
crue du lustre, la table, entourée de chaises dont les dossiers
noirs, à filets d’or, l’encadraient d’une ligne sombre, était
comme un autel, comme une chapelle ardente, où, sur la
blancheur éclatante de la nappe, brûlaient les flammes
claires des cristaux et des pièces d’argenterie. Au delà des
32
dossiers sculptés, dans une ombre flottante, à peine
apercevait-on les boiseries des murs, un grand buffet bas,
des pans de velours qui traînaient. Forcément, les yeux
revenaient à la table, s’emplissaient de cet éblouissement.
Un admirable surtout d’argent mat, dont les ciselures
luisaient, en occupait le centre ; c’était une bande de faunes
enlevant des nymphes ; et, au-dessus du groupe, sortant
d’un large cornet, un énorme bouquet de fleurs naturelles
retombait en grappes. Aux deux bouts, des vases
contenaient également des gerbes de fleurs ; deux
candélabres, appareillés au groupe du milieu, faits chacun
d’un satyre courant, emportant sur l’un de ses bras une
femme pâmée, et tenant de l’autre une torchère à dix
branches, ajoutaient l’éclat de leurs bougies au
rayonnement du lustre central. Entre ces pièces principales,
les réchauds grands et petits, s’alignaient symétriquement,
chargés du premier service, flanqués par des coquilles
contenant des hors-d’œuvre, séparés par des corbeilles de
porcelaine, des vases de cristal, des assiettes plates, des
compotiers montés, contenant la partie du dessert qui était
déjà sur la table. Le long du cordon des assiettes, l’armée
des verres, les carafes d’eau et de vin, les petites salières,
tout le cristal du service était mince et léger comme de la
mousseline, sans une ciselure, et si transparent, qu’il ne
jetait aucune ombre. Et le surtout, les grandes pièces
semblaient des fontaines de feu ; des éclairs couraient dans
le flanc poli des réchauds ; les fourchettes, les cuillers, les
couteaux à manches de nacre, faisaient des barres de
flammes ; des arcs-en-ciel allumaient les verres ; et, au
33
milieu de cette pluie d’étincelles, dans cette masse
incandescente, les carafes de vin tachaient de rouge la
nappe chauffée à blanc.
En entrant, les convives, qui souriaient aux dames qu’ils
avaient à leur bras, eurent une expression de béatitude
discrète. Les fleurs mettaient une fraîcheur dans l’air tiède.
Des fumets légers traînaient, mêlés aux parfums des roses.
Et c’était la senteur âpre des écrevisses et l’odeur aigrelette
des citrons qui dominaient.
Puis, quand tout le monde eut trouvé son nom, écrit sur le
revers de la carte du menu, il y eut un bruit de chaises, un
grand froissement de jupes de soie. Les épaules nues
étoilées de diamants, flanquées d’habits noirs qui en
faisaient ressortir la pâleur, ajoutèrent leurs blancheurs
laiteuses au rayonnement de la table. Le service commença,
au milieu de petits sourires échangés entre voisins, dans un
demi-silence que ne coupaient encore que les cliquetis
assourdis des cuillers. Baptiste remplissait les fonctions de
maître d’hôtel avec ses attitudes graves de diplomate ; il
avait sous ses ordres, outre les deux valets de pied, quatre
aides qu’il recrutait seulement pour les grands dîners. À
chaque mets qu’il enlevait, et qu’il allait découper, au fond
de la pièce, sur une table de service, trois des domestiques
faisaient doucement le tour de la table, un plat à la main,
offrant le mets par son nom, à demi-voix. Les autres
versaient les vins, veillaient au pain et aux carafes. Les
relevés et les entrées s’en allèrent et se promenèrent ainsi
lentement, sans que le rire perlé des dames devînt plus aigu.

34
Les convives étaient trop nombreux pour que la
conversation pût aisément devenir générale. Cependant, au
second service, lorsque les rôtis et les entremets eurent pris
la place des relevés et des entrées, et que les grands vins de
Bourgogne, le Pomard, le Chambertin, succédèrent au
Léoville et au Château-Lafitte, le bruit des voix grandit, des
éclats de rire firent tinter les cristaux légers. Renée, au
milieu de la table, avait, à sa droite le baron Gouraud, à sa
gauche M. Toutin-Laroche, ancien fabricant de bougies,
alors conseiller municipal, directeur du Crédit viticole,
membre du conseil de surveillance de la Société générale
des ports du Maroc, homme maigre et considérable, que
Saccard, placé en face, entre Mme d’Espanet et Mme Haffner,
appelait d’une voix flatteuse tantôt « Mon cher collègue, »
et tantôt : « Notre grand administrateur. » Ensuite venaient
les hommes politiques : M. Hupel de la Noue, un préfet qui
passait huit mois de l’année à Paris ; trois députés, parmi
lesquels M. Haffner étalait sa large face alsacienne ; puis M.
de Saffré, un charmant jeune homme, secrétaire d’un
ministre ; M. Michelin, chef du bureau de la voirie ; et
d’autres employés supérieurs. M. de Mareuil, candidat
perpétuel à la députation, se carrait en face du préfet, auquel
il faisait les doux yeux. Quant à M. d’Espanet, il
n’accompagnait jamais sa femme dans le monde. Les dames
de la famille étaient placées entre les plus marquants de ces
personnages. Saccard avait cependant réservé sa sœur
Sidonie, qu’il avait mise plus loin, entre les deux
entrepreneurs, le sieur Charrier à droite, le sieur Mignon à

35
gauche, comme à un poste de confiance où il s’agissait de
vaincre. Mme Michelin, la femme du chef de bureau, une
jolie brune, toute potelée, se trouvait à côté de M. de Saffré,
avec lequel elle causait vivement à voix basse. Puis, aux
deux bouts de la table, était la jeunesse, des auditeurs au
Conseil d’État, des fils de pères puissants, des petits
millionnaires en herbe, M. de Mussy, qui jetait à Renée des
regards désespérés, Maxime ayant à sa droite Louise de
Mareuil, et dont sa voisine semblait faire la conquête. Peu à
peu, ils s’étaient mis à rire très haut. Ce furent de là que
partirent les premiers éclats de gaieté.
Cependant, M. Hupel de la Noue demanda galamment :
— Aurons-nous le plaisir de voir Son Excellence, ce
soir ?
— Je ne crois pas, répondit Saccard d’un air important
qui cachait une contrariété secrète. Mon frère est si
occupé !… Il nous a envoyé son secrétaire, M. de Saffré,
pour nous présenter ses excuses.
Le jeune secrétaire, que Mme Michelin accaparait
décidément, leva la tête en entendant prononcer son nom, et
s’écria à tout hasard, croyant qu’on s’était adressé à lui :
— Oui, oui, il doit y avoir une réunion des ministres à
neuf heures chez le garde des sceaux.
Pendant ce temps, M. Toutin-Laroche, qu’on avait
interrompu, continuait gravement, comme s’il eût péroré
dans le silence attentif du conseil municipal :

36
— Les résultats sont superbes. Cet emprunt de la Ville
restera comme une des plus belles opérations financières de
l’époque. Ah ! messieurs…
Mais, ici, sa voix fut de nouveau couverte par des rires
qui éclatèrent brusquement à l’un des bouts de la table. On
entendait, au milieu de ce souffle de gaieté, la voix de
Maxime, qui achevait une anecdote : « Attendez donc, je
n’ai pas fini. La pauvre amazone fut relevée par un
cantonnier. On dit qu’elle lui fait donner une brillante
éducation pour l’épouser plus tard. Elle ne veut pas qu’un
homme autre que son mari puisse se flatter d’avoir vu
certain signe noir placé au-dessus de son genou. » Les rires
reprirent de plus belle ; Louise riait franchement, plus haut
que les hommes. Et doucement, au milieu de ces rires,
comme sourd, un laquais allongeait en ce moment, entre
chaque convive, sa tête grave et blême, offrant des
aiguillettes de canard sauvage, à voix basse.
Aristide Saccard fut fâché du peu d’attention qu’on
accordait à M. Toutin-Laroche. Il reprit, pour lui montrer
qu’il l’avait écouté :
— L’emprunt de la ville…
Mais M. Toutin-Laroche n’était pas homme à perdre le fil
d’une idée :
— Ah ! messieurs, continua-t-il quand les rires furent
calmés, la journée d’hier a été une grande consolation pour
nous, dont l’administration est en butte à tant d’ignobles
attaques. On accuse le Conseil de conduire la Ville à sa

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ruine, et, vous le voyez, dès que la Ville ouvre un emprunt,
tout le monde nous apporte son argent, même ceux qui
crient.
— Vous avez fait des miracles, dit Saccard. Paris est
devenu la capitale du monde.
— Oui, c’est vraiment prodigieux, interrompit M. Hupel
de la Noue. Imaginez-vous que moi, qui suis un vieux
Parisien, je ne reconnais plus mon Paris. Hier, je me suis
perdu pour aller de l’Hôtel de Ville au Luxembourg. C’est
prodigieux, prodigieux !
Il y eut un silence. Tous les hommes graves écoutaient
maintenant.
— La transformation de Paris, continua M. Toutin-
Laroche, sera la gloire du règne. Le peuple est ingrat : il
devrait baiser les pieds de l’empereur. Je le disais ce matin
au Conseil, où l’on parlait du grand succès de l’emprunt :
« Messieurs, laissons dire ces braillards de l’opposition :
bouleverser Paris, c’est le fertiliser. »
Saccard sourit en fermant les yeux, comme pour mieux
savourer la finesse du mot. Il se pencha derrière le dos de
Mme d’Espanet, et dit à M. Hupel de la Noue, assez haut
pour être entendu :
— Il a un esprit adorable.
Cependant, depuis qu’on parlait des travaux de Paris, le
sieur Charrier tendait le cou, comme pour se mêler à la
conversation. Son associé Mignon n’était occupé que de
Mme Sidonie, qui lui donnait fort à faire. Saccard, depuis le
38
commencement du dîner, surveillait les entrepreneurs du
coin de l’œil.
— L’administration, dit-il, a rencontré tant de
dévouements ! Tout le monde a voulu contribuer à la grande
œuvre. Sans les riches compagnies qui lui sont venues en
aide, la Ville n’aurait jamais pu faire si bien ni si vite.
Il se tourna, et avec une sorte de brutalité flatteuse :
— MM. Mignon et Charrier en savent quelque chose, eux
qui ont eu leur part de peine, et qui auront leur part de
gloire.
Les maçons enrichis reçurent béatement cette phrase en
pleine poitrine. Mignon, auquel Mme Sidonie disait en
minaudant : « Ah ! monsieur, vous me flattez ; non, le rose
serait trop jeune pour moi…, » la laissa au milieu de sa
phrase pour répondre à Saccard :
— Vous êtes trop bon ; nous avons fait nos affaires.
Mais Charrier était plus dégrossi. Il acheva son verre de
Pomard et trouva le moyen de faire une phrase :
— Les travaux de Paris, dit-il, ont fait vivre l’ouvrier.
— Dites aussi, reprit M. Toutin-Laroche, qu’ils ont donné
un magnifique élan aux affaires financières et industrielles.
— Et n’oubliez pas le côté artistique ; les nouvelles voies
sont majestueuses, ajouta M. Hupel de la Noue, qui se
piquait d’avoir du goût.
— Oui, oui, c’est un beau travail, murmura M. de
Mareuil, pour dire quelque chose.

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— Quant à la dépense, déclara gravement le député
Haffner, qui n’ouvrait la bouche que dans les grandes
occasions, nos enfants la payeront, et rien ne sera plus juste.
Et comme, en disant cela, il regardait M. de Saffré que la
jolie Mme Michelin semblait bouder depuis un instant, le
jeune secrétaire pour paraître au courant de ce qu’on disait,
répéta :
— Rien ne sera plus juste, en effet.
Tout le monde avait dit son mot, dans le groupe que les
hommes graves formaient au milieu de la table. M.
Michelin, le chef de bureau, souriait, dodelinait de la tête ;
c’était, d’ordinaire, sa façon de prendre part à une
conversation ; il avait des sourires pour saluer, pour
répondre, pour approuver, pour remercier, pour prendre
congé, toute une jolie collection de sourires qui le
dispensaient presque de jamais se servir de la parole, ce
qu’il jugeait sans doute plus poli et plus favorable à son
avancement.
Un autre personnage était également resté muet, le baron
Gouraud, qui mâchait lentement comme un bœuf aux
paupières lourdes. Jusque-là, il avait paru absorbé dans le
spectacle de son assiette. Renée, aux petits soins pour lui,
n’en obtenait que de légers grognements de satisfaction.
Aussi fut-on surpris de le voir lever la tête et de l’entendre
dire, en essuyant ses lèvres grasses :
— Moi qui suis propriétaire, lorsque je fais réparer et
décorer un appartement, j’augmente mon locataire.

40
La phrase de M. Haffner : « Nos enfants payeront, » avait
réussi à réveiller le sénateur. Tout le monde battit
discrètement des mains, et M. de Saffré s’écria :
— Ah ! charmant, charmant, j’enverrai demain le mot
aux journaux.
— Vous avez bien raison, messieurs, nous vivons dans un
bon temps, dit le sieur Mignon, comme pour conclure, au
milieu des sourires et des admirations que le mot du baron
excitait. J’en connais plus d’un qui ont joliment arrondi leur
fortune. Voyez-vous, quand on gagne de l’argent, tout est
beau.
Ces dernières paroles glacèrent les hommes graves. La
conversation tomba net, et chacun parut éviter de regarder
son voisin. La phrase du maçon atteignait ces messieurs,
roide comme le pavé de l’ours. Michelin, qui justement
contemplait Saccard d’un air agréable, cessa de sourire, très
effrayé d’avoir eu l’air un instant d’appliquer les paroles de
l’entrepreneur au maître de la maison. Ce dernier lança un
coup d’œil à Mme Sidonie, qui accapara de nouveau
Mignon, en disant : « Vous aimez donc le rose,
monsieur ?… » Puis Saccard fit un long compliment à Mme
d’Espanet ; sa figure noirâtre, chafouine, touchait presque
les épaules laiteuses de la jeune femme, qui se renversait
avec de petits rires.
On était au dessert. Les laquais allaient d’un pas plus vif
autour de la table. Il y eut un arrêt, pendant que la nappe
achevait de se charger de fruits et de sucreries. À l’un des

41
bouts, du côté de Maxime, les rires devenaient plus clairs :
on entendait la voix aigrelette de Louise dire : « Je vous
assure que Sylvia avait une robe de satin bleu dans son rôle
de Dindonnette ; » et une autre voix d’enfant ajoutait :
« Oui, mais la robe était garnie de dentelles blanches. » Un
air chaud montait. Les visages, plus roses, étaient comme
amollis par une béatitude intérieure. Deux laquais firent le
tour de la table, versant de l’alicante et du tokai.
Depuis le commencement du dîner, Renée semblait
distraite. Elle remplissait ses devoirs de maîtresse de
maison avec un sourire machinal. À chaque éclat de gaieté
qui venait du bout de la table, où Maxime et Louise, côte à
côte, plaisantaient comme de bons camarades, elle jetait de
ce côté un regard luisant. Elle s’ennuyait. Les hommes
graves l’assommaient. Mme d’Espanet et Mme Haffner lui
lançaient des regards désespérés.
— Et les prochaines élections, comment s’annoncent-
elles ? demanda brusquement Saccard à M. Hupel de la
Noue.
— Mais très bien, répondit celui-ci en souriant ;
seulement je n’ai pas encore de candidats désignés pour
mon département. Le ministère hésite, paraît-il.
M. de Mareuil, qui, d’un coup d’œil, avait remercié
Saccard d’avoir entamé ce sujet, semblait être sur des
charbons ardents. Il rougit légèrement, il fit des saluts
embarrassés, lorsque le préfet, s’adressant à lui, continua :

42
— On m’a beaucoup parlé de vous dans le pays,
monsieur. Vos grandes propriétés vous y font de nombreux
amis, et l’on sait combien vous êtes dévoué à l’empereur.
Vous avez toutes les chances.
— Papa, n’est-ce pas que la petite Sylvia vendait des
cigarettes à Marseille, en 1849 ? cria à ce moment Maxime,
du bout de la table.
Et comme Aristide Saccard feignait de ne pas entendre,
le jeune homme reprit d’un ton plus bas :
— Mon père l’a connue particulièrement.
Il y eut quelques rires étouffés. Cependant, tandis que M.
de Mareuil saluait toujours, M. Haffner avait repris d’une
voix sentencieuse :
— Le dévouement à l’empereur est la seule vertu, le seul
patriotisme, en ces temps de démocratie intéressée.
Quiconque aime l’empereur aime la France. C’est avec une
joie sincère que nous verrions monsieur devenir notre
collègue.
— Monsieur l’emportera, dit à son tour M. Toutin-
Laroche. Les grandes fortunes doivent se grouper autour du
trône.
Renée n’y tint plus. En face d’elle, la marquise étouffait
un bâillement. Et comme Saccard allait reprendre la parole :
— Par grâce, mon ami, ayez un peu pitié de nous, lui dit
sa femme, avec un joli sourire, laissez là votre vilaine
politique.

43
Alors, M. Hupel de la Noue, galant comme un préfet, se
récria, dit que ces dames avaient raison. Et il entama le récit
d’une histoire scabreuse qui s’était passée dans son chef-
lieu. La marquise, madame Haffner et les autres dames
rirent beaucoup de certains détails. Le préfet contait d’une
façon très piquante, avec des demi-mots, des réticences, des
inflexions de voix, qui donnaient un sens très polisson aux
termes les plus innocents. Puis on parla du premier mardi de
la duchesse, d’une bouffonnerie qu’on avait jouée la veille,
de la mort d’un poète et des dernières courses d’automne.
M. Toutin-Laroche, aimable à ses heures, compara les
femmes à des roses, et M. de Mareuil, dans le trouble où
l’avaient laissé ses espérances électorales, trouva des mots
profonds sur la nouvelle forme des chapeaux. Renée restait
distraite.
Cependant, les convives ne mangeaient plus. Un vent
chaud semblait avoir soufflé sur la table, terni les verres,
émietté le pain, noirci les pelures de fruit dans les assiettes,
rompu la belle symétrie du service. Les fleurs se fanaient
dans les grands cornets d’argent ciselé. Et les convives
s’oubliaient là un instant, en face des débris du dessert,
béats, sans courage pour se lever. Un bras sur la table, à
demi penchés, ils avaient le regard vide, le vague
affaissement de cette ivresse mesurée et décente des gens
du monde qui se grisent à petits coups. Les rires étaient
tombés, les paroles se faisaient rares. On avait bu et mangé
beaucoup, ce qui rendait plus grave encore la bande des
hommes décorés. Les dames, dans l’air alourdi de la salle,

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sentaient des moiteurs leur monter au front et à la nuque.
Elles attendaient qu’on passât au salon, sérieuses, un peu
pâles, comme si leur tête eût légèrement tourné. Madame
d’Espanet était toute rose, tandis que les épaules de
madame Haffner avaient pris des blancheurs de cire.
Cependant, M. Hupel de la Noue examinait le manche d’un
couteau ; M. Toutin-Laroche lançait encore à M. Haffner
des lambeaux de phrase, que celui-ci accueillait par des
hochements de tête ; M. de Mareuil rêvait en regardant M.
Michelin, qui lui souriait finement. Quant à la jolie madame
Michelin, elle ne parlait plus depuis longtemps ; très rouge,
elle laissait pendre sous la nappe une main que M. de Saffré
devait tenir dans la sienne, car il s’appuyait gauchement sur
le bord de la table, les sourcils tendus, avec la grimace d’un
homme qui résout un problème d’algèbre. Madame Sidonie
avait vaincu, elle aussi ; les sieurs Mignon et Charrier,
accoudés tous deux et tournés vers elle, paraissaient ravis
de recevoir ses confidences ; elle avouait qu’elle adorait le
laitage et qu’elle avait peur des revenants. Et Aristide
Saccard, lui-même, les yeux demi-clos, plongé dans cette
béatitude d’un maître de maison qui a conscience d’avoir
grisé honnêtement ses convives, ne songeait point à quitter
la table ; il contemplait avec une tendresse respectueuse le
baron Gouraud, appesanti, digérant, allongeant sur la nappe
blanche sa main droite, une main de vieillard sensuel,
courte, épaisse, tachée de plaques violettes et couverte de
poils roux.

45
Renée acheva machinalement les quelques gouttes de
tokai qui restaient au fond de son verre. Des feux lui
montaient à la face ; les petits cheveux pâles de son front et
de sa nuque, rebelles, s’échappaient, comme mouillés par
un souffle humide. Elle avait les lèvres et le nez amincis
nerveusement, le visage muet d’un enfant qui a bu du vin
pur. Si de bonnes pensées bourgeoises lui étaient venues en
face des ombres du parc Monceaux, ces pensées se
noyaient, à cette heure, dans l’excitation des mets, des vins,
des lumières, de ce milieu troublant où passaient des
haleines et des gaietés chaudes. Elle n’échangeait plus de
tranquilles sourires avec sa sœur Christine et sa tante
Élisabeth, modestes toutes deux, s’effaçant, parlant à peine.
Elle avait, d’un regard dur, fait baisser les yeux du pauvre
M. de Mussy. Dans son apparente distraction, bien qu’elle
évitât maintenant de se tourner, appuyée contre le dossier de
sa chaise, où le satin de son corsage craquait doucement,
elle laissait échapper un imperceptible frisson des épaules, à
chaque nouvel éclat de rire qui lui venait du coin où
Maxime et Louise plaisantaient, toujours aussi haut, dans le
bruit mourant des conversations.
Et derrière elle, au bord de l’ombre, dominant de sa haute
taille la table en désordre et les convives pâmés, Baptiste se
tenait debout, la chair blanche, la mine grave, avec
l’attitude dédaigneuse d’un laquais qui a repu ses maîtres.
Lui seul, dans l’air chargé d’ivresse, sous les clartés crues
du lustre qui jaunissaient, restait correct, avec sa chaîne
d’argent au cou, ses yeux froids où la vue des épaules des

46
femmes ne mettait pas une flamme, son air d’eunuque
servant des Parisiens de la décadence et gardant sa dignité.
Enfin, Renée se leva, d’un mouvement nerveux. Tout le
monde l’imita. On passa au salon, où le café était servi.
Le grand salon de l’hôtel était une vaste pièce longue,
une sorte de galerie, allant d’un pavillon à l’autre, occupant
toute la façade du côté du jardin. Une large porte-fenêtre
s’ouvrait sur le perron. Cette galerie était resplendissante
d’or. Le plafond, légèrement cintré, avait des enroulements
capricieux courant autour de grands médaillons dorés, qui
luisaient comme des boucliers. Des rosaces, des guirlandes
éclatantes bordaient la voûte ; des filets, pareils à des jets de
métal en fusion, coulaient sur les murs, encadrant les
panneaux, tendus de soie rouge ; des tresses de roses, avec
des gerbes épanouies au sommet, retombaient le long des
glaces. Sur le parquet, un tapis d’Aubusson étalait ses fleurs
de pourpre. Le meuble de damas de soie rouge, les portières
et les rideaux de même étoffe, l’énorme pendule rocaille de
la cheminée, les vases de Chine posés sur les consoles, les
pieds des deux tables longues ornées de mosaïques de
Florence, jusqu’aux jardinières placées dans les embrasures
des fenêtres, suaient l’or, égouttaient l’or. Aux quatre angles
se dressaient quatre grandes lampes posées sur des socles de
marbre rouge, auxquels les attachaient des chaînes de
bronze doré, tombant avec des grâces symétriques. Et, du
plafond, descendaient trois lustres à pendeloques de cristal,
ruisselants de gouttes de lumière bleues et roses, et dont les
clartés ardentes faisaient flamber tout l’or du salon.

47
Les hommes se retirèrent bientôt dans le fumoir. M. de
Mussy vint prendre familièrement le bras de Maxime, qu’il
avait connu au collège, bien qu’il eût six ans de plus que
lui. Il l’entraîna sur la terrasse, et après qu’ils eurent allumé
un cigare, il se plaignit amèrement de Renée.
— Mais qu’a-t-elle donc, dites ? Je l’ai vue hier, elle était
adorable. Et voilà qu’aujourd’hui elle me traite comme si
tout était fini entre nous ? Quel crime ai-je pu commettre ?
Vous seriez bien aimable, mon cher Maxime, de
l’interroger, de lui dire combien elle me fait souffrir.
— Ah ! pour cela non ! répondit Maxime en riant. Renée
a ses nerfs, je ne tiens pas à recevoir l’averse. Débrouillez-
vous, faites vos affaires vous-même.
Et il ajouta, après avoir lentement exhalé la fumée de son
havane :
— Vous voulez me faire jouer un joli rôle, vous !
Mais M. de Mussy parla de sa vive amitié, et il déclara au
jeune homme qu’il n’attendait qu’une occasion pour lui
prouver combien il lui était dévoué. Il était bien
malheureux, il aimait tant Renée !
— Eh bien, c’est convenu, dit enfin Maxime, je lui dirai
un mot ; mais, vous savez, je ne promets rien ; elle va
m’envoyer coucher, c’est sûr.
Ils rentrèrent dans le fumoir, ils s’allongèrent dans de
larges fauteuils-dormeuses. Là, pendant une grande demi-
heure, M. de Mussy conta ses chagrins à Maxime ; il lui dit
pour la dixième fois comment il était tombé amoureux de sa

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belle-mère, comment elle avait bien voulu le distinguer ; et
Maxime, en attendant que son cigare fût achevé, lui donnait
des conseils, lui expliquait Renée, lui indiquait de quelle
façon il devait se conduire pour la dominer.
Saccard étant venu s’asseoir à quelques pas des jeunes
gens, M. de Mussy garda le silence et Maxime conclut en
disant :
— Moi, si j’étais à votre place, j’agirais très
cavalièrement. Elle aime ça.
Le fumoir occupait, à l’extrémité du grand salon, une des
pièces rondes formées par les tourelles. Il était de style très
riche et très sobre. Tendu d’une imitation de cuir de
Cordoue, il avait des rideaux et des portières en algérienne,
et, pour tapis, une moquette à dessins persans. Le meuble,
recouvert de peaux de chagrin couleur bois, se composait de
poufs, de fauteuils et d’un divan circulaire qui tenait en
partie la rondeur de la pièce. Le petit lustre du plafond, les
ornements du guéridon, la garniture de la cheminée, étaient
en bronze florentin vert pâle.
Il n’était guère resté avec les dames que quelques jeunes
gens et des vieillards à faces blanches et molles, ayant le
tabac en horreur. Dans le fumoir, on riait, on plaisantait très
librement. M. Hupel de la Noue égaya fort ces messieurs en
leur racontant de nouveau l’histoire qu’il avait dite pendant
le dîner, mais en la complétant par des détails tout à fait
crus. C’était sa spécialité ; il avait toujours deux versions
d’une anecdote, l’une pour les dames, l’autre pour les
hommes. Puis, quand Aristide Saccard entra, il fut entouré
49
et complimenté ; et comme il faisait mine de ne pas
comprendre, M. de Saffré lui dit, dans une phrase très
applaudie, qu’il avait bien mérité de la patrie en empêchant
la belle Laure d’Aurigny de passer aux Anglais.
— Non, vraiment, messieurs, vous vous trompez,
balbutiait Saccard avec une fausse modestie.
— Va, ne te défends donc pas ! lui cria plaisamment
Maxime. À ton âge, c’est très beau.
Le jeune homme, qui venait de jeter son cigare, rentra
dans le grand salon. Il était venu beaucoup de monde. La
galerie était pleine d’habits noirs, debout, causant à demi
voix, et de jupes, étalées largement le long des causeuses.
Des laquais commençaient à promener des plats d’argent,
chargés de glaces et de verres de punch.
Maxime, qui désirait parler à Renée, traversa le grand
salon dans sa longueur, sachant bien où il trouverait le
cénacle de ces dames. Il y avait, à l’autre extrémité de la
galerie, faisant pendant au fumoir, une pièce ronde dont on
avait fait un adorable petit salon. Ce salon, avec ses
tentures, ses rideaux et ses portières de satin bouton d’or,
avait un charme voluptueux, d’une saveur originale et
exquise. Les clartés du lustre, très délicatement fouillé,
chantaient une symphonie en jaune mineur, au milieu de
toutes ces étoffes couleur de soleil. C’était comme un
ruissellement de rayons adoucis, un coucher d’astre
s’endormant sur une nappe de blés mûrs. À terre, la lumière
se mourait sur un tapis d’Aubusson semé de feuilles sèches.
Un piano d’ébène marqueté d’ivoire, deux petits meubles
50
dont les glaces laissaient voir un monde de bibelots, une
table Louis XVI, une console jardinière surmontée d’une
énorme gerbe de fleurs, suffisaient à meubler la pièce. Les
causeuses, les fauteuils, les poufs, étaient recouverts de
satin bouton d’or capitonné, coupé par de larges bandes de
satin noir brodé de tulipes voyantes. Et il y avait encore des
sièges bas, des sièges volants, toutes les variétés élégantes
et bizarres du tabouret. On ne voyait pas le bois de ces
meubles ; le satin, le capiton couvraient tout. Les dossiers
se renversaient avec des rondeurs moelleuses de traversins.
C’était comme des lits discrets où l’on pouvait dormir et
aimer dans le duvet, au milieu de la sensuelle symphonie en
jaune mineur.
Renée aimait ce petit salon, dont une des portes-fenêtres
s’ouvrait sur la magnifique serre chaude scellée au flanc de
l’hôtel. Dans la journée, elle y passait ses heures d’oisiveté.
Les tentures jaunes, au lieu d’éteindre sa chevelure pâle, la
doraient de flammes étranges ; sa tête se détachait au milieu
d’une lueur d’aurore, toute rose et blanche, comme celle
d’une Diane blonde s’éveillant dans la lumière du matin ; et
c’était pourquoi, sans doute, elle aimait cette pièce qui
mettait sa beauté en relief.
À cette heure, elle était là avec ses intimes. Sa sœur et sa
tante venaient de partir. Il n’y avait plus, dans le cénacle,
que des têtes folles. Renversée à demi au fond d’une
causeuse, Renée écoutait les confidences de son amie
Adeline, qui lui parlait à l’oreille, avec des mines de chatte
et des rires brusques. Suzanne Haffner était fort entourée ;

51
elle tenait tête à un groupe de jeunes gens qui la serraient de
très près, sans qu’elle perdît sa langueur d’Allemande, son
effronterie provocante, nue et froide comme ses épaules.
Dans un coin, madame Sidonie endoctrinait à voix basse
une jeune femme aux cils de vierge. Plus loin, Louise,
debout, causait avec un grand garçon timide, qui rougissait ;
tandis que le baron Gouraud, en pleine clarté, sommeillait
dans son fauteuil, étalant ses chairs molles, sa carrure
d’éléphant blême, au milieu des grâces frêles et de la
soyeuse délicatesse des dames. Et, dans la pièce, sur les
jupes de satin aux plis durs et vernis comme de la
porcelaine, sur les épaules dont les blancheurs laiteuses
s’étoilaient de diamants, une lumière de féerie tombait en
poussière d’or. Une voix fluette, un rire pareil à un
roucoulement, sonnaient avec des limpidités de cristal. Il
faisait très chaud. Des éventails battaient lentement, comme
des ailes, jetant à chaque souffle, dans l’air alangui, les
parfums musqués des corsages.
Quand Maxime parut sur le seuil de la porte, Renée, qui
écoutait la marquise d’une oreille distraite, se leva
vivement, feignit d’avoir à remplir son rôle de maîtresse de
maison. Elle passa dans le grand salon où le jeune homme
la suivit. Là, elle fit quelques pas, souriante, donnant des
poignées de main ; puis, attirant Maxime à l’écart :
— Eh ! dit-elle à demi voix, d’un air ironique, la corvée
est douce, ce n’est plus si bête de faire sa cour.
— Je ne comprends pas, répondit le jeune homme qui
allait plaider la cause de M. de Mussy.

52
— Mais il me semble que j’ai bien fait de ne pas te
délivrer de Louise. Vous allez vite, tous les deux.
Et elle ajouta, avec une sorte de dépit :
— C’était indécent, à table.
Maxime se mit à rire.
— Ah ! oui, nous nous sommes conté des histoires. Je
l’ignorais, cette fillette. Elle est drôle. Elle a l’air d’un
garçon.
Et comme Renée continuait à faire la grimace irritée
d’une prude, le jeune homme qui ne lui connaissait pas de
telles indignations, reprit avec sa familiarité souriante :
— Est-ce que tu crois, belle-maman, que je lui ai pincé
les genoux sous la table ? Que diable, on sait se conduire
avec une fiancée !… J’ai quelque chose de plus grave à te
dire. Écoute-moi… Tu m’écoutes, n’est-ce pas ?
Il baissa encore la voix.
— Voilà… M. de Mussy est très malheureux, il vient de
me le dire. Moi, tu comprends, ce n’est pas mon rôle de
vous raccommoder, s’il y a de la brouille. Mais, tu sais, je
l’ai connu au collège, et comme il avait l’air vraiment
désespéré, je lui ai promis de te dire un mot…
Il s’arrêta. Renée le regardait d’un air indéfinissable.
— Tu ne réponds pas ?… continua-t-il. C’est égal, ma
commission est faite, arrangez-vous comme vous
voudrez… Mais, vrai, je te trouve cruelle. Ce pauvre garçon

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m’a fait de la peine. À ta place, je lui enverrais au moins
une bonne parole.
Alors, Renée qui n’avait pas cessé de regarder Maxime
de ses yeux fixes, où brûlait une flamme vive, répondit :
— Va dire à M. de Mussy qu’il m’embête.
Et elle se remit à marcher doucement au milieu des
groupes, souriant, saluant, donnant des poignées de main.
Maxime resta planté, d’un air surpris ; puis il eut un rire
silencieux.
Peu désireux de remplir sa commission auprès de M. de
Mussy, il fit le tour du grand salon. La soirée tirait à sa fin,
merveilleuse et banale comme toutes les soirées. Il était
près de minuit, le monde s’en allait peu à peu. Ne voulant
pas rentrer se coucher sur une impression d’ennui, il se
décida à chercher Louise. Il passait devant la porte de
sortie, lorsqu’il vit, dans le vestibule, la jolie madame
Michelin, que son mari enveloppait délicatement dans une
sortie de bal bleue et rose :
— Il a été charmant, charmant, disait la jeune femme.
Pendant tout le dîner, nous avons causé de toi. Il parlera au
ministre ; seulement, ce n’est pas lui que ça regarde…
Et, comme, à côté d’eux, un laquais emmaillotait le baron
Gouraud dans une grande pelisse fourrée :
— C’est ce gros père-là qui enlèverait l’affaire ! ajouta-t-
elle à l’oreille de son mari, tandis qu’il lui nouait sous le
menton le cordon du capuchon. Il fait ce qu’il veut au
ministère. Demain, chez les Mareuil, il faudra tâcher…

54
M. Michelin souriait. Il emmena sa femme avec
précaution, comme s’il eût tenu au bras un objet fragile et
précieux. Maxime, après s’être assuré d’un coup d’œil que
Louise n’était pas dans le vestibule, alla droit au petit salon.
En effet, elle s’y trouvait encore, presque seule, attendant
son père, qui avait dû passer la soirée dans le fumoir, avec
les hommes politiques. Ces dames, la marquise, madame
Haffner, étaient parties. Il ne restait plus que madame
Sidonie, disant combien elle aimait les bêtes à quelques
femmes de fonctionnaires.
— Ah ! voilà mon petit mari, s’écria Louise. Asseyez-
vous là et dites-moi dans quel fauteuil mon père a pu
s’endormir. Il se sera déjà cru à la Chambre.
Maxime lui répondit sur le même ton, et les jeunes gens
retrouvèrent leurs grands éclats de rire du dîner. Assis à ses
pieds, sur un siège très bas, il finit par lui prendre les mains,
par jouer avec elle, comme avec un camarade. Et, en vérité,
dans sa robe de foulard blanc à pois rouges, avec son
corsage montant, sa poitrine plate, sa petite tête laide et
fûtée de gamin, elle ressemblait à un garçon déguisé en
fille. Mais, par instants, ses bras grêles, sa taille déviée,
avaient des poses abandonnées, et des ardeurs passaient au
fond de ses yeux pleins encore de puérilité, sans qu’elle
rougît le moins du monde des jeux de Maxime. Et tous deux
de rire, se croyant seuls, sans même apercevoir Renée,
debout au milieu de la serre, à demi cachée, qui les
regardait de loin.

55
Depuis un instant, la vue de Maxime et de Louise,
comme elle traversait une allée, avait brusquement arrêté la
jeune femme derrière un arbuste. Autour d’elle, la serre
chaude, pareille à une nef d’église, et dont de minces
colonnettes de fer montaient d’un jet soutenir le vitrail
cintré, étalait ses végétations grasses, ses nappes de feuilles
puissantes, ses fusées épanouies de verdure.
Au milieu, dans un bassin ovale, au ras du sol, vivait, de
la vie mystérieuse et glauque des plantes d’eau, toute la
flore aquatique des pays du soleil. Des Cyclanthus, dressant
leurs panaches verts, entouraient, d’une ceinture
monumentale, le jet d’eau, qui ressemblait au chapiteau
tronqué de quelque colonne cyclopéenne. Puis, aux deux
bouts, de grands Tornélia élevaient leurs broussailles
étranges au-dessus du bassin, leurs bois secs, dénudés,
tordus comme des serpents malades, et laissant tomber des
racines aériennes, semblables à des filets de pêcheur pendus
au grand air. Près du bord, un Pandanus de Java
épanouissait sa gerbe de feuilles verdâtres, striées de blanc,
minces comme des épées, épineuses et dentelées comme
des poignards malais. Et, à fleur d’eau, dans la tiédeur de la
nappe dormante doucement chauffée, des Nymphéa
ouvraient leurs étoiles roses, tandis que des Euryales
laissaient traîner leurs feuilles rondes, leurs feuilles
lépreuses, nageant à plat comme des dos de crapauds
monstrueux couverts de pustules.
Pour gazon, une large bande de Sélaginelle entourait le
bassin. Cette fougère naine formait un épais tapis de

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mousse, d’un vert tendre. Et, au delà de la grande allée
circulaire, quatre énormes massifs allaient d’un élan
vigoureux jusqu’au cintre : les Palmiers, légèrement
penchés dans leur grâce, épanouissaient leurs éventails,
étalaient leurs têtes arrondies, laissaient pendre leurs
palmes, comme des avirons lassés par leur éternel voyage
dans le bleu de l’air ; les grands Bambous de l’Inde
montaient droits, frêles et durs, faisant tomber de haut leur
pluie légère de feuilles ; un Ravenala, l’arbre du voyageur,
dressait son bouquet d’immenses écrans chinois ; et, dans
un coin, un Bananier, chargé de ses fruits, allongeait de
toutes parts ses longues feuilles horizontales, où deux
amants pourraient se coucher à l’aise en se serrant l’un
contre l’autre. Aux angles, il y avait des Euphorbes
d’Abyssinie, ces cierges épineux, contrefaits, pleins de
bosses honteuses, suant le poison. Et, sous les arbres, pour
couvrir le sol, des fougères basses, les Adiantum, les
Ptérides mettaient leurs dentelles délicates, leurs fines
découpures. Des Alsophila, d’espèce plus haute, étageaient
leurs rangs de rameaux symétriques, sexangulaires, si
réguliers, qu’on aurait dit de grandes pièces de faïence
destinées à contenir les fruits de quelque dessert
gigantesque. Puis, une bordure de Bégonia et de Caladium
entourait les massifs ; les Bégonia, à feuilles torses, tachées
superbement de vert et de rouge ; les Caladium, dont les
feuilles en fer de lance, blanches et à nervures vertes,
ressemblent à de larges ailes de papillon ; plantes bizarres
dont le feuillage vit étrangement, avec un éclat sombre ou
pâlissant de fleurs malsaines.
57
Derrière les massifs, une seconde allée, plus étroite,
faisait le tour de la serre. Là, sur des gradins, cachant à
demi les tuyaux de chauffage, fleurissaient les Maranta,
douces au toucher comme du velours, les Gloxinia, aux
cloches violettes, les Dracena, semblables à des lames de
vieille laque vernie.
Mais un des charmes de ce jardin d’hiver était, aux quatre
coins, des antres de verdure, des berceaux profonds, que
recouvraient d’épais rideaux de lianes. Des bouts de forêt
vierge avaient bâti, en ces endroits, leurs murs de feuilles,
leurs fouillis impénétrables de tiges, de jets souples,
s’accrochant aux branches, franchissant le vide d’un vol
hardi, retombant de la voûte comme des glands de tentures
riches. Un pied de Vanille, dont les gousses mûres
exhalaient des senteurs pénétrantes, courait sur la rondeur
d’un portique garni de mousse ; les Coques du Levant
tapissaient les colonnettes de leurs feuilles rondes ; les
Bauhinia, aux grappes rouges, les Quisqualus, dont les
fleurs pendaient comme des colliers de verroterie, filaient,
se coulaient, se nouaient, ainsi que des couleuvres minces,
jouant et s’allongeant sans fin dans le noir des verdures.
Et, sous les arceaux, entre les massifs, çà et là, des
chaînettes de fer soutenaient des corbeilles, dans lesquelles
s’étalaient des Orchidées, les plantes bizarres du plein ciel,
qui poussent de toutes parts leurs rejets trapus, noueux et
déjetés comme des membres infirmes. Il y avait les Sabots
de Vénus, dont la fleur ressemble à une pantoufle
merveilleuse, garnie au talon d’ailes de libellules ; les

58
Æridès, si tendrement parfumées ; les Stanhopéa, aux fleurs
pâles, tigrées, qui soufflent au loin, comme des gorges
amères de convalescent, une haleine âcre et forte.
Mais ce qui, de tous les détours des allées, frappait les
regards, c’était un grand Hibiscus de la Chine, dont
l’immense nappe de verdure et de fleurs couvrait tout le
flanc de l’hôtel, auquel la serre était scellée. Les larges
fleurs pourpres de cette mauve gigantesque, sans cesse
renaissantes, ne vivent que quelques heures. On eût dit des
bouches sensuelles de femmes qui s’ouvraient, les lèvres
rouges, molles et humides, de quelque Messaline géante,
que des baisers meurtrissaient, et qui toujours renaissaient
avec leur sourire avide et saignant.
Renée, près du bassin, frissonnait au milieu de ces
floraisons superbes. Derrière elle, un grand sphinx de
marbre noir, accroupi sur un bloc de granit, la tête tournée
vers l’aquarium, avait un sourire de chat discret et cruel ; et
c’était comme l’idole sombre, aux cuisses luisantes, de cette
terre de feu. À cette heure, des globes de verre dépoli
éclairaient les feuillages de nappes laiteuses. Des statues,
des têtes de femme dont le cou se renversait, gonflé de rires,
blanchissaient au fond des massifs, avec des taches
d’ombres qui tordaient leurs rires fous. Dans l’eau épaisse
et dormante du bassin, d’étranges rayons se jouaient,
éclairant des formes vagues, des masses glauques, pareilles
à des ébauches de monstres. Sur les feuilles lisses du
Ravenala, sur les éventails vernis des Lataniers, un flot de
lueurs blanches coulait ; tandis que, de la dentelle des

59
Fougères, tombaient en pluie fine des gouttes de clarté. En
haut, brillaient des reflets de vitre, entre les têtes sombres
des hauts Palmiers. Puis, tout autour, du noir s’entassait ;
les berceaux, avec leurs draperies de lianes, se noyaient
dans les ténèbres, ainsi que des nids de reptiles endormis.
Et sous la lumière vive, Renée songeait, en regardant de
loin Louise et Maxime. Ce n’était plus la rêverie flottante,
la grise tentation du crépuscule, dans les allées fraîches du
Bois. Ses pensées n’étaient plus bercées et endormies par le
trot de ses chevaux, le long des gazons mondains, des taillis
où les familles bourgeoises dînent le dimanche. Maintenant
un désir net, aigu, l’emplissait.
Un amour immense, un besoin de volupté, flottait dans
cette nef close, où bouillait la sève ardente des tropiques. La
jeune femme était prise dans ces noces puissantes de la
terre, qui engendraient autour d’elle ces verdures noires, ces
tiges colossales ; et les couches âcres de cette mer de feu,
cet épanouissement de forêt, ce tas de végétations, toutes
brûlantes des entrailles qui les nourrissaient, lui jetaient des
effluves troublants, chargés d’ivresse. À ses pieds, le bassin,
la masse d’eau chaude, épaissie par les sucs des racines
flottantes, fumait, mettait à ses épaules un manteau de
vapeurs lourdes, une buée qui lui chauffait la peau, comme
l’attouchement d’une main moite de volupté. Sur sa tête,
elle sentait le jet des Palmiers, les hauts feuillages secouant
leur arôme. Et plus que l’étouffement chaud de l’air, plus
que les clartés vives, plus que les fleurs larges, éclatantes,
pareilles à des visages riant ou grimaçant entre les feuilles,

60
c’étaient surtout les odeurs qui la brisaient. Un parfum
indéfinissable, fort, excitant, traînait, fait de mille parfums :
sueurs humaines, haleines de femmes, senteurs de
chevelures ; et des souffles doux et fades jusqu’à
l’évanouissement, étaient coupés par des souffles
pestilentiels, rudes, chargés de poisons. Mais, dans cette
musique étrange des odeurs, la phrase mélodique qui
revenait toujours, dominant, étouffant les tendresses de la
Vanille et les acuités des Orchidées, c’était cette odeur
humaine, pénétrante, sensuelle, cette odeur d’amour qui
s’échappe le matin de la chambre close de deux jeunes
époux.
Renée, lentement, s’était adossée au socle de granit. Dans
sa robe de satin vert, la gorge et la tête rougissantes,
mouillées des gouttes claires de ses diamants, elle
ressemblait à une grande fleur, rose et verte, à un des
Nymphéa du bassin, pâmée par la chaleur. À cette heure de
vision nette, toutes ses bonnes résolutions s’évanouissaient
à jamais, l’ivresse du dîner remontait à sa tête, impérieuse,
victorieuse, doublée par les flammes de la serre. Elle ne
songeait plus aux fraîcheurs de la nuit qui l’avaient calmée,
à ces ombres murmurantes du parc, dont les voix lui avaient
conseillé la paix heureuse. Ses sens de femme ardente, ses
caprices de femme blasée s’éveillaient. Et, au-dessus d’elle,
le grand Sphinx de marbre noir riait d’un rire mystérieux,
comme s’il avait lu le désir enfin formulé qui galvanisait ce
cœur mort, le désir longtemps fuyant, « l’autre chose »
vainement cherchée par Renée dans le bercement de sa

61
calèche, dans la cendre fine de la nuit tombante, et que
venait brusquement de lui révéler sous la clarté crue, au
milieu de ce jardin de feu, la vue de Louise et de Maxime,
riant et jouant, les mains dans les mains.
À ce moment, un bruit de voix sortit d’un berceau voisin,
dans lequel Aristide Saccard avait conduit les sieurs
Mignon et Charrier.
— Non, vrai, monsieur Saccard, disait la voix grasse de
celui-ci, nous ne pouvons vous racheter cela à plus de deux
cents francs le mètre.
Et la voix aigre de Saccard se récriait :
— Mais, dans ma part, vous m’avez compté le mètre de
terrain à deux cent cinquante francs.
— Eh bien ! écoutez, nous mettrons deux cent vingt-cinq
francs.
Et les voix continuèrent, brutales, sonnant étrangement
sous les palmes tombantes des massifs. Mais elles
traversèrent comme un vain bruit le rêve de Renée, devant
laquelle se dressait, avec l’appel du vertige, une jouissance
inconnue, chaude de crime, plus âpre que toutes celles
qu’elle avait déjà épuisées, la dernière qu’elle eût encore à
boire. Elle n’était plus lasse.
L’arbuste derrière lequel elle se cachait à demi, était une
plante maudite, un Tanghin de Madagascar, aux larges
feuilles de buis, aux tiges blanchâtres, dont les moindres
nervures distillent un lait empoisonné. Et, à un moment,
comme Louise et Maxime riaient plus haut, dans le reflet

62
jaune, dans le coucher de soleil du petit salon, Renée,
l’esprit perdu, la bouche sèche et irritée, prit entre ses lèvres
un rameau du Tanghin, qui lui venait à la hauteur des dents,
et mordit une des feuilles amères.

63
II

Aristide Rougon s’abattit sur Paris, au lendemain du 2


Décembre, avec ce flair des oiseaux de proie qui sentent de
loin les champs de bataille. Il arrivait de Plassans, une sous-
préfecture du Midi, où son père venait enfin de pêcher dans
l’eau trouble des événements une recette particulière
longtemps convoitée. Lui, jeune encore, après s’être
compromis comme un sot, sans gloire ni profit, avait dû
s’estimer heureux de se tirer sain et sauf de la bagarre. Il
accourait, enrageant d’avoir fait fausse route, maudissant la
province, parlant de Paris avec des appétits de loup, jurant
« qu’il ne serait plus si bête » ; et le sourire aigu dont il
accompagnait ces mots prenait une terrible signification sur
ses lèvres minces.
Il arriva dans les premiers jours de 1852. Il amenait avec
lui sa femme Angèle, une personne blonde et fade, qu’il
installa dans un étroit logement de la rue Saint-Jacques,
comme un meuble gênant dont il avait hâte de se
débarrasser. La jeune femme n’avait pas voulu se séparer de
sa fille, la petite Clotilde, une enfant de quatre ans, que le
père aurait volontiers laissée à la charge de sa famille. Mais
il ne s’était résigné au désir d’Angèle qu’à la condition
d’oublier au collège de Plassans leur fils Maxime, un

64
galopin de onze ans, sur lequel sa grand-mère avait promis
de veiller. Aristide voulait avoir les mains libres ; une
femme et une enfant lui semblaient déjà un poids écrasant
pour un homme décidé à franchir tous les fossés, quitte à se
casser les reins ou à rouler dans la boue.
Le soir même de son arrivée, pendant qu’Angèle défaisait
les malles, il éprouva l’âpre besoin de courir Paris, de battre
de ses gros souliers de provincial ce pavé brûlant d’où il
comptait faire jaillir des millions. Ce fut une vraie prise de
possession. Il marcha pour marcher, allant le long des
trottoirs, comme en pays conquis. Il avait la vision très nette
de la bataille qu’il venait livrer, et il ne lui répugnait pas de
se comparer à un habile crocheteur de serrures qui, par ruse
ou par violence, va prendre sa part de la richesse commune
qu’on lui a méchamment refusée jusque-là. S’il avait
éprouvé le besoin d’une excuse, il aurait invoqué ses désirs
étouffés pendant dix ans, sa misérable vie de province, ses
fautes surtout, dont il rendait la société entière responsable.
Mais à cette heure, dans cette émotion du joueur qui met
enfin ses mains ardentes sur le tapis vert, il était tout à la
joie, une joie à lui, où il y avait des satisfactions d’envieux
et des espérances de fripon impuni. L’air de Paris le grisait,
il croyait entendre, dans le roulement des voitures, les voix
de Macbeth, qui lui criaient : Tu seras riche ! Pendant près
de deux heures, il alla ainsi de rue en rue, goûtant les
voluptés d’un homme qui se promène dans son vice. Il
n’était pas revenu à Paris depuis l’heureuse année qu’il y
avait passée comme étudiant. La nuit tombait : son rêve

65
grandissait dans les clartés vives que les cafés et les
magasins jetaient sur les trottoirs ; il se perdit.
Quand il leva les yeux, il se trouvait vers le milieu du
faubourg Saint-Honoré. Un de ses frères, Eugène Rougon,
habitait une rue voisine, la rue de Penthièvre. Aristide, en
venant à Paris, avait surtout compté sur Eugène qui, après
avoir été un des agents les plus actifs du coup d’État, était à
cette heure une puissance occulte, un petit avocat dans
lequel naissait un grand homme politique. Mais, par une
superstition de joueur, il ne voulut pas aller frapper ce soir-
là à la porte de son frère. Il regagna lentement la rue Saint-
Jacques, songeant à Eugène avec une envie sourde,
regardant ses pauvres vêtements encore couverts de la
poussière du voyage, et cherchant à se consoler en
reprenant son rêve de richesse. Ce rêve lui-même était
devenu amer. Parti par un besoin d’expansion, mis en joie
par l’activité boutiquière de Paris, il rentra, irrité du
bonheur qui lui semblait courir les rues, rendu plus féroce,
s’imaginant des luttes acharnées, dans lesquelles il aurait
plaisir à battre et à duper cette foule qui l’avait coudoyé sur
les trottoirs. Jamais il n’avait ressenti des appétits aussi
larges, des ardeurs aussi immédiates de jouissance.
Le lendemain, au jour, il était chez son frère. Eugène
habitait deux grandes pièces froides, à peine meublées, qui
glacèrent Aristide. Il s’attendait à trouver son frère vautré
en plein luxe. Ce dernier travaillait devant une petite table
noire. Il se contenta de lui dire, de sa voix lente, avec un
sourire :

66
— Ah ! c’est toi, je t’attendais.
Aristide fut très aigre. Il accusa Eugène de l’avoir laissé
végéter, de ne pas même lui avoir fait l’aumône d’un bon
conseil, pendant qu’il pataugeait en province. Il ne devait
jamais se pardonner d’être resté républicain jusqu’au 2
Décembre ; c’était sa plaie vive, son éternelle confusion.
Eugène avait tranquillement repris sa plume. Quand il eut
fini :
— Bah ! dit-il, toutes les fautes se réparent. Tu es plein
d’avenir.
Il prononça ces mots d’une voix si nette, avec un regard
si pénétrant, qu’Aristide baissa la tête, sentant que son frère
descendait au plus profond de son être. Celui-ci continua
avec une brutalité amicale :
— Tu viens pour que je te place, n’est-ce pas ? J’ai déjà
songé à toi, mais je n’ai encore rien trouvé. Tu comprends,
je ne puis te mettre n’importe où. Il te faut un emploi où tu
fasses ton affaire sans danger pour toi ni pour moi… Ne te
récrie pas, nous sommes seuls, nous pouvons nous dire
certaines choses…
Aristide prit le parti de rire.
— Oh ! je sais que tu es intelligent, poursuivit Eugène, et
que tu ne commettrais plus une sottise improductive… Dès
qu’une bonne occasion se présentera, je te caserai. Si d’ici
là tu avais besoin d’une pièce de vingt francs, viens me la
demander.

67
Ils causèrent un instant de l’insurrection du Midi, dans
laquelle leur père avait gagné sa recette particulière. Eugène
s’habillait tout en causant. Dans la rue, au moment de le
quitter, il retint son frère un instant encore, il lui dit à voix
plus basse :
— Tu m’obligeras en ne battant pas le pavé et en
attendant tranquillement chez toi l’emploi que je te
promets… Il me serait désagréable de voir mon frère faire
antichambre.
Aristide avait du respect pour Eugène, qui lui semblait un
gaillard hors ligne. Il ne lui pardonna pas ses défiances, ni
sa franchise un peu rude ; mais il alla docilement
s’enfermer rue Saint-Jacques. Il était venu avec cinq cents
francs que lui avait prêtés le père de sa femme. Les frais du
voyage payés, il fit durer un mois les trois cents francs qui
lui restaient. Angèle était une grosse mangeuse ; elle crut,
en outre, devoir rafraîchir sa toilette de gala par une
garniture de rubans mauves. Ce mois d’attente parut
interminable à Aristide. L’impatience le brûlait. Lorsqu’il se
mettait à la fenêtre, et qu’il sentait sous lui le labeur géant
de Paris, il lui prenait des envies folles de se jeter d’un bond
dans la fournaise, pour y pétrir l’or de ses mains fiévreuses,
comme une cire molle. Il aspirait ces souffles encore vagues
qui montaient de la grande cité, ces souffles de l’empire
naissant, où traînaient déjà des odeurs d’alcôves et de
tripots financiers, des chaleurs de jouissances. Les fumets
légers qui lui arrivaient lui disaient qu’il était sur la bonne
piste, que le gibier courait devant lui, que la grande chasse

68
impériale, la chasse aux aventures, aux femmes, aux
millions, commençait enfin. Ses narines battaient, son
instinct de bête affamée saisissait merveilleusement au
passage les moindres indices de la curée chaude dont la
ville allait être le théâtre.
Deux fois, il alla chez son frère, pour activer ses
démarches. Eugène l’accueillit avec brusquerie, lui répétant
qu’il ne l’oubliait pas, mais qu’il fallait attendre. Il reçut
enfin une lettre qui le priait de passer rue de Penthièvre. Il y
alla, le cœur battant à grands coups, comme à un rendez-
vous d’amour. Il trouva Eugène devant son éternelle petite
table noire, dans la grande pièce glacée qui lui servait de
bureau. Dès qu’il l’aperçut, l’avocat lui tendit un papier, en
disant :
— Tiens, j’ai reçu ton affaire hier. Tu es nommé
commissaire-voyer adjoint à l’Hôtel de Ville. Tu auras deux
mille quatre cents francs d’appointements.
Aristide était resté debout. Il blêmit et ne prit pas le
papier, croyant que son frère se moquait de lui. Il avait
espéré au moins une place de six mille francs. Eugène,
devinant ce qui se passait en lui, tourna sa chaise, et, se
croisant les bras :
— Serais-tu un sot ? demanda-t-il avec quelque colère…
Tu fais des rêves de fille, n’est-ce pas ? Tu voudrais habiter
un bel appartement, avoir des domestiques, bien manger,
dormir dans la soie, te satisfaire tout de suite aux bras de la
première venue, dans un boudoir meublé en deux heures…
Toi et tes pareils, si nous vous laissions faire, vous videriez
69
les coffres avant même qu’ils fussent pleins. Eh ! bon
Dieu ! aie quelque patience ! Vois comme je vis, et prends
au moins la peine de te baisser pour ramasser une fortune.
Il parlait avec un mépris profond des impatiences
d’écolier de son frère. On sentait, dans sa parole rude, des
ambitions plus hautes, des désirs de puissance pure ; ce naïf
appétit de l’argent devait lui paraître bourgeois et puéril. Il
continua d’une voix plus douce, avec un fin sourire :
— Certes, tes dispositions sont excellentes, et je n’ai
garde de les contrarier. Les hommes comme toi sont
précieux. Nous comptons bien choisir nos bons amis parmi
les plus affamés. Va, sois tranquille, nous tiendrons table
ouverte, et les plus grosses faims seront satisfaites. C’est
encore la méthode la plus commode pour régner… Mais,
par grâce, attends que la nappe soit mise, et, si tu m’en
crois, donne-toi la peine d’aller chercher toi-même ton
couvert à l’office.
Aristide restait sombre. Les comparaisons aimables de
son frère ne le déridaient pas. Alors celui-ci céda de
nouveau à la colère :
— Tiens ! s’écria-t-il, j’en reviens à ma première
opinion : tu es un sot… Eh ! qu’espérais-tu donc, que
croyais-tu donc que j’allais faire de ton illustre personne ?
Tu n’as même pas eu le courage de finir ton droit ; tu t’es
enterré pendant dix ans dans une misérable place de
commis de sous-préfecture ; tu m’arrives avec une
détestable réputation de républicain que le coup d’État a pu
seul convertir… Crois-tu qu’il y ait en toi l’étoffe d’un
70
ministre, avec de pareilles notes… Oh ! je sais, tu as pour
toi ton envie farouche d’arriver par tous les moyens
possibles. C’est une grande vertu, j’en conviens, et c’est à
elle que j’ai eu égard en te faisant entrer à la Ville.
Et, se levant, mettant la nomination dans les mains
d’Aristide :
— Prends, continua-t-il, tu me remercieras un jour. C’est
moi qui ai choisi la place, je sais ce que tu peux en tirer…
Tu n’auras qu’à regarder et à écouter. Si tu es intelligent, tu
comprendras et tu agiras… Maintenant retiens bien ce qu’il
me reste à te dire. Nous entrons dans un temps où toutes les
fortunes sont possibles. Gagne beaucoup d’argent, je te le
permets ; seulement pas de bêtise, pas de scandale trop
bruyant, ou je te supprime.
Cette menace produisit l’effet que ses promesses
n’avaient pu amener. Toute la fièvre d’Aristide se ralluma à
la pensée de cette fortune dont son frère lui parlait. Il lui
sembla qu’on le lâchait enfin dans la mêlée, en l’autorisant
à égorger les gens, mais légalement, sans trop les faire crier.
Eugène lui donna deux cents francs pour attendre la fin du
mois.
Puis il resta songeur.
— Je compte changer de nom, dit-il enfin, tu devrais en
faire autant… Nous nous gênerions moins.
— Comme tu voudras, répondit tranquillement Aristide.
— Tu n’auras à t’occuper de rien, je me charge des
formalités… Veux-tu t’appeler Sicardot, du nom de ta

71
femme ?
Aristide leva les yeux au plafond, répétant, écoutant la
musique des syllabes :
— Sicardot…, Aristide Sicardot… Ma foi, non ; c’est
ganache et ça sent la faillite.
— Cherche autre chose alors, dit Eugène.
— J’aimerais mieux Sicard tout court, reprit l’autre après
un silence ; Aristide Sicard…, pas trop mal…, n’est-ce
pas ? peut-être un peu gai…
Il rêva un instant encore, et, d’un air triomphant :
— J’y suis, j’ai trouvé, cria-t-il… Saccard, Aristide
Saccard !… avec deux c… Hein ! il y a de l’argent dans ce
nom-là ; on dirait que l’on compte des pièces de cent sous.
Eugène avait la plaisanterie féroce. Il congédia son frère
en lui disant avec un sourire :
— Oui, un nom à aller au bagne ou à gagner des millions.
Quelques jours plus tard, Aristide Saccard était à l’Hôtel
de Ville. Il apprit que son frère avait dû user d’un grand
crédit pour l’y faire admettre sans les examens d’usage.
Alors commença pour le ménage, la vie monotone des
petits employés. Aristide et sa femme reprirent leurs
habitudes de Plassans. Seulement, ils tombaient d’un rêve
de fortune subite, et leur vie mesquine leur pesait
davantage, depuis qu’ils la regardaient comme un temps
d’épreuve dont ils ne pouvaient fixer la durée. Être pauvre à
Paris, c’est être pauvre deux fois. Angèle acceptait la misère

72
avec cette mollesse de femme chlorotique : elle passait les
journées dans sa cuisine, ou bien couchée à terre, jouant
avec sa fille, ne se lamentant qu’à la dernière pièce de vingt
sous. Mais Aristide frémissait de rage dans cette pauvreté,
dans cette existence étroite, où il tournait comme une bête
enfermée. Ce fut pour lui un temps de souffrances
indicibles : son orgueil saignait, ses ardeurs inassouvies le
fouettaient furieusement. Son frère réussit à se faire envoyer
au Corps législatif par l’arrondissement de Plassans, et il
souffrit davantage. Il sentait trop la supériorité d’Eugène
pour être sottement jaloux ; il l’accusait de ne pas faire pour
lui ce qu’il aurait pu faire. À plusieurs reprises, le besoin le
força d’aller frapper à sa porte pour lui emprunter quelque
argent. Eugène prêta l’argent, mais en lui reprochant avec
rudesse de manquer de courage et de volonté. Dès lors,
Aristide se roidit encore. Il jura qu’il ne demanderait plus
un sou à personne, et il tint parole. Les huit derniers jours
du mois, Angèle mangeait du pain sec en soupirant. Cet
apprentissage acheva la terrible éducation de Saccard. Ses
lèvres devinrent plus minces ; il n’eut plus la sottise de
rêver ses millions tout haut ; sa maigre personne se fit
muette, n’exprima plus qu’une volonté, qu’une idée fixe
caressée à toute heure. Quand il courait de la rue Saint-
Jacques à l’Hôtel de Ville, ses talons éculés sonnaient
aigrement sur les trottoirs, et il se boutonnait dans sa
redingote râpée comme dans un asile de haine, tandis que
son museau de fouine flairait l’air des rues. Anguleuse
figure de la misère jalouse que l’on voit rôder sur le pavé de

73
Paris, promenant son plan de fortune et le rêve de son
assouvissement.
Vers le commencement de 1853, Aristide Saccard fut
nommé commissaire-voyer. Il gagnait quatre mille cinq
cents francs. Cette augmentation arrivait à temps ; Angèle
dépérissait ; la petite Clotilde était toute pâle. Il garda son
étroit logement de deux pièces, la salle à manger meublée
de noyer, et la chambre à coucher, d’acajou, continuant à
mener une existence rigide, évitant la dette, ne voulant
mettre les mains dans l’argent des autres que lorsqu’il
pourrait les y enfoncer jusqu’aux coudes. Il mentit ainsi à
ses instincts, dédaigneux des quelques sous qui lui
arrivaient en plus, restant à l’affût. Angèle se trouva
parfaitement heureuse. Elle s’acheta quelques nippes, mit la
broche tous les jours. Elle ne comprenait plus rien aux
colères muettes de son mari, à ses mines sombres d’homme
qui poursuit la solution de quelque redoutable problème.
Aristide suivait les conseils d’Eugène : il écoutait et il
regardait. Quand il alla remercier son frère de son
avancement, celui-ci comprit la révolution qui s’était opérée
en lui ; il le complimenta sur ce qu’il appela sa bonne tenue.
L’employé, que l’envie roidissait à l’intérieur, s’était fait
souple et insinuant. En quelques mois, il devint un
comédien prodigieux. Toute sa verve méridionale s’était
éveillée, et il poussait l’art si loin, que ses camarades de
l’Hôtel de Ville le regardaient comme un bon garçon que sa
proche parenté avec un député désignait à l’avance pour
quelque gros emploi. Cette parenté lui attirait également la

74
bienveillance de ses chefs. Il vivait ainsi dans une sorte
d’autorité supérieure à son emploi, qui lui permettait
d’ouvrir certaines portes et de mettre le nez dans certains
cartons, sans que ses indiscrétions parussent coupables. On
le vit, pendant deux ans, rôder dans tous les couloirs,
s’oublier dans toutes les salles, se lever vingt fois par jour
pour aller causer avec un camarade, porter un ordre, faire
un voyage à travers les bureaux, éternelles promenades qui
faisaient dire à ses collègues : « Ce diable de Provençal ! il
ne peut se tenir en place : il a du vif-argent dans les
jambes. » Ses intimes le prenaient pour un paresseux, et le
digne homme riait, quand ils l’accusaient de ne chercher
qu’à voler quelques minutes à l’administration. Jamais il ne
commit la faute d’écouter aux serrures ; mais il avait une
façon carrée d’ouvrir les portes, de traverser les pièces, un
papier à la main, l’air absorbé, d’un pas si lent et si régulier,
qu’il ne perdait pas un mot des conversations. Ce fut une
tactique de génie ; on finit par ne plus s’interrompre au
passage de cet employé actif, qui glissait dans l’ombre des
bureaux et qui paraissait si préoccupé de sa besogne. Il eut
encore une autre méthode ; il était d’une obligeance
extrême, il offrait à ses camarades de les aider dès qu’ils se
mettaient en retard dans leur travail, et il étudiait alors les
registres, les documents qui lui passaient sous les yeux,
avec une tendresse recueillie. Mais un de ses péchés
mignons fut de lier amitié avec les garçons de bureau. Il
allait jusqu’à leur donner des poignées de main. Pendant
des heures, il les faisait causer, entre deux portes, avec de
petits rires étouffés, leur contant des histoires, provoquant
75
leurs confidences. Ces braves gens l’adoraient, disaient de
lui : « En voilà un qui n’est pas fier ! » Dès qu’il y avait un
scandale, il en était informé le premier. C’est ainsi qu’au
bout de deux ans, l’Hôtel de Ville n’eut plus de mystères
pour lui. Il en connaissait le personnel jusqu’au dernier des
lampistes, et les paperasses jusqu’aux notes des
blanchisseuses.
À cette heure, Paris offrait, pour un homme comme
Aristide Saccard, le plus intéressant des spectacles.
L’Empire venait d’être proclamé, après ce fameux voyage
pendant lequel le prince président avait réussi à chauffer
l’enthousiasme de quelques départements bonapartistes. Le
silence s’était fait à la tribune et dans les journaux. La
société, sauvée encore une fois, se félicitait, se reposait,
faisait la grasse matinée, maintenant qu’un gouvernement
fort la protégeait et lui ôtait jusqu’au souci de penser et de
régler ses affaires. La grande préoccupation de la société
était de savoir à quels amusements elle allait tuer le temps.
Selon l’heureuse expression d’Eugène Rougon, Paris se
mettait à table et rêvait gaudriole au dessert. La politique
épouvantait, comme une drogue dangereuse. Les esprits
lassés se tournaient vers les affaires et les plaisirs. Ceux qui
possédaient déterraient leur argent, et ceux qui ne
possédaient pas cherchaient dans les coins les trésors
oubliés. Il y avait, au fond de la cohue, un frémissement
sourd, un bruit naissant de pièces de cent sous, des rires
clairs de femmes, des tintements encore affaiblis de
vaisselle et de baisers. Dans le grand silence de l’ordre,

76
dans la paix aplatie du nouveau règne montaient toutes
sortes de rumeurs aimables, de promesses dorées et
voluptueuses. Il semblait qu’on passât devant une de ces
petites maisons dont les rideaux soigneusement tirés ne
laissent voir que des ombres de femmes, et où l’on entend
l’or sonner sur le marbre des cheminées. L’Empire allait
faire de Paris le mauvais lieu de l’Europe. Il fallait à cette
poignée d’aventuriers qui venaient de voler un trône, un
règne d’aventures, d’affaires véreuses, de consciences
vendues, de femmes achetées, de soûlerie furieuse et
universelle. Et, dans la ville où le sang de décembre était à
peine lavé, grandissait timide encore, cette folie de
jouissance qui devait jeter la patrie au cabanon des nations
pourries et déshonorées.
Aristide Saccard, depuis les premiers jours, sentait venir
ce flot montant de la spéculation, dont l’écume allait
couvrir Paris entier. Il en suivit les progrès avec une
attention profonde. Il se trouvait au beau milieu de la pluie
chaude d’écus tombant dru sur les toits de la cité. Dans ses
courses continuelles à travers l’Hôtel de Ville, il avait
surpris le vaste projet de la transformation de Paris, le plan
de ces démolitions, de ces voies nouvelles et de ces
quartiers improvisés, de cet agio formidable sur la vente des
terrains et des immeubles, qui allumait, aux quatre coins de
la ville, la bataille des intérêts et le flamboiement du luxe à
outrance. Dès lors, son activité eut un but. Ce fut à cette
époque qu’il devint bon enfant. Il engraissa même un peu, il
cessa de courir les rues comme un chat maigre en quête

77
d’une proie. Dans son bureau, il était plus causeur, plus
obligeant que jamais. Son frère, auquel il allait rendre des
visites en quelque sorte officielles, le félicitait de mettre si
heureusement ses conseils en pratique. Vers le
commencement de 1854, Saccard lui confia qu’il avait en
vue plusieurs affaires, mais qu’il lui faudrait d’assez fortes
avances.
— On cherche, dit Eugène.
— Tu as raison, je chercherai, répondit-il sans la moindre
mauvaise humeur, sans paraître s’apercevoir que son frère
refusait de lui fournir les premiers fonds.
C’étaient ces premiers fonds dont la pensée le brûlait
maintenant. Son plan était fait ; il le mûrissait chaque jour.
Mais les premiers milliers de francs restaient introuvables.
Ses volontés se tendirent davantage ; il ne regarda plus les
gens que d’une façon nerveuse et profonde, comme s’il eût
cherché un prêteur dans le premier passant venu. Au logis,
Angèle continuait à mener sa vie effacée et heureuse. Lui,
guettait une occasion, et ses rires de bon garçon devenaient
plus aigus à mesure que cette occasion tardait à se présenter.
Aristide avait une sœur à Paris. Sidonie Rougon s’était
mariée à un clerc d’avoué de Plassans qui était venu tenter
avec elle, rue Saint-Honoré, le commerce des fruits du
Midi. Quand son frère la retrouva, le mari avait disparu, et
le magasin était mangé depuis longtemps. Elle habitait, rue
du Faubourg-Poissonnière, un petit entresol, composé de
trois pièces. Elle louait aussi la boutique du bas, située sous
son appartement, une boutique étroite et mystérieuse, dans
78
laquelle elle prétendait tenir un commerce de dentelles ; il y
avait effectivement, dans la vitrine, des bouts de guipure et
de la valencienne, pendus sur des tringles dorées ; mais, à
l’intérieur, on eût dit une antichambre, aux boiseries
luisantes, sans la moindre apparence de marchandises. La
porte et la vitrine étaient garnies de légers rideaux qui,
mettant le magasin à l’abri des regards de la rue, achevaient
de lui donner l’air discret et voilé d’une pièce d’attente,
s’ouvrant sur quelque temple inconnu. Il était rare qu’on vît
entrer une cliente chez madame Sidonie ; le plus souvent
même, le bouton de la porte était enlevé. Dans le quartier,
elle répétait qu’elle allait elle-même offrir ses dentelles aux
femmes riches. L’aménagement de l’appartement lui avait
seul fait, disait-elle, louer la boutique et l’entresol, qui
communiquaient par un escalier caché dans le mur. En effet,
la marchande de dentelles était toujours dehors ; on la
voyait dix fois en un jour sortir et rentrer, d’un air pressé.
D’ailleurs, elle ne s’en tenait pas au commerce des
dentelles ; elle utilisait son entresol, elle l’emplissait de
quelque solde ramassé on ne savait où. Elle y avait vendu
des objets en caoutchouc, manteaux, souliers, bretelles,
etc. ; puis on y vit successivement une huile nouvelle pour
faire pousser les cheveux, des appareils orthopédiques, une
cafetière automatique, invention brevetée, dont
l’exploitation lui donna bien du mal. Lorsque son frère vint
la voir, elle plaçait des pianos, son entresol était encombré
de ces instruments ; il y avait des pianos jusque dans sa
chambre à coucher, une chambre très coquettement ornée,
et qui jurait avec le pêle-mêle boutiquier des deux autres
79
pièces. Elle tenait ces deux commerces avec une méthode
parfaite ; les clients qui venaient pour les marchandises de
l’entresol, entraient et sortaient par une porte cochère que la
maison avait sur la rue Papillon ; il fallait être dans le
mystère du petit escalier pour connaître le trafic en partie
double de la marchande de dentelles. À l’entresol, elle se
nommait madame Touche, du nom de son mari, tandis
qu’elle n’avait mis que son prénom sur la porte du magasin,
ce qui la faisait appeler généralement madame Sidonie.
Madame Sidonie avait trente-cinq ans ; mais elle
s’habillait avec une telle insouciance, elle était si peu
femme dans ses allures qu’on l’eût jugée beaucoup plus
vieille. À la vérité, elle n’avait pas d’âge. Elle portait une
éternelle robe noire, limée aux plis, fripée et blanchie par
l’usage, rappelant ces robes d’avocats usées sur la barre.
Coiffée d’un chapeau noir qui lui descendait jusqu’au front
et lui cachait les cheveux, chaussée de gros souliers, elle
trottait par les rues, tenant au bras un petit panier dont les
anses étaient raccommodées avec des ficelles. Ce panier,
qui ne la quittait jamais, était tout un monde. Quand elle
l’entrouvrait, il en sortait des échantillons de toutes sortes,
des agendas, des portefeuilles, et surtout des poignées de
papiers timbrés, dont elle déchiffrait l’écriture illisible avec
une dextérité particulière. Il y avait en elle du courtier et de
l’huissier. Elle vivait dans les protêts, dans les assignations,
dans les commandements ; quand elle avait placé pour dix
francs de pommade ou de dentelle, elle s’insinuait dans les
bonnes grâces de sa cliente, devenait son homme d’affaires,

80
courait pour elle les avoués, les avocats et les juges. Elle
colportait ainsi des dossiers au fond de son panier pendant
des semaines, se donnant un mal du diable, allant d’un bout
de Paris à l’autre, d’un petit trot égal, sans jamais prendre
une voiture. Il eût été difficile de dire quel profit elle tirait
d’un pareil métier ; elle le faisait d’abord par un goût
instinctif des affaires véreuses, un amour de la chicane ;
puis elle y réalisait une foule de petits bénéfices : dîners pris
à droite et à gauche, pièces de vingt sous ramassées çà et là.
Mais le gain le plus clair était encore les confidences
qu’elle recevait partout et qui la mettaient sur la piste des
bons coups et des bonnes aubaines. Vivant chez les autres,
dans les affaires des autres, elle était un véritable répertoire
vivant d’offres et de demandes. Elle savait où il y avait une
fille à marier tout de suite, une famille qui avait besoin de
trois mille francs, un vieux monsieur qui prêterait bien les
trois mille francs, mais sur des garanties solides, et à gros
intérêts. Elle savait des choses plus délicates encore : les
tristesses d’une dame blonde que son mari ne comprenait
pas, et qui aspirait à être comprise ; le secret désir d’une
bonne mère rêvant de placer sa demoiselle
avantageusement ; les goûts d’un baron porté sur les petits
soupers et les filles très jeunes. Et elle colportait, avec un
sourire pâle, ces demandes et ces offres ; elle faisait deux
lieues pour aboucher les gens ; elle envoyait le baron chez
la bonne mère, décidait le vieux monsieur à prêter les trois
mille francs à la famille gênée, trouvait des consolations
pour la dame blonde et un époux peu scrupuleux pour la
fille à marier. Elle avait aussi de grandes affaires, des
81
affaires qu’elle pouvait avouer tout haut, et dont elle
rebattait les oreilles des gens qui l’approchaient : un long
procès qu’une famille noble ruinée l’avait chargée de
suivre, et une dette contractée par l’Angleterre vis-à-vis de
la France, du temps des Stuarts, et dont le chiffre, avec les
intérêts composés, montait à près de trois milliards. Cette
dette de trois milliards était son dada ; elle expliquait le cas
avec un grand luxe de détails, faisait tout un cours
d’histoire, et des rougeurs d’enthousiasme montaient à ses
joues, molles et jaunes d’ordinaire comme de la cire.
Parfois, entre une course chez un huissier et une visite à une
amie, elle plaçait une cafetière, un manteau de caoutchouc,
elle vendait un coupon de dentelle, elle mettait un piano en
location. C’était le moindre de ses soucis. Puis elle
accourait vite à son magasin, où une cliente lui avait donné
rendez-vous pour voir une pièce de chantilly. La cliente
arrivait, se glissait comme une ombre dans la boutique
discrète et voilée. Et il n’était pas rare qu’un monsieur
entrant par la porte cochère de la rue Papillon, vînt en
même temps voir les pianos de madame Touche, à
l’entresol.
Si madame Sidonie ne faisait pas fortune, c’était qu’elle
travaillait souvent par amour de l’art. Aimant la procédure,
oubliant ses affaires pour celles des autres, elle se laissait
dévorer par les huissiers, ce qui, d’ailleurs, lui procurait des
jouissances que connaissent seuls les gens processifs. La
femme se mourait en elle ; elle n’était plus qu’un agent
d’affaires, un placeur battant à toute heure le pavé de Paris,

82
ayant dans son panier légendaire les marchandises les plus
équivoques, vendant de tout, rêvant de milliards, et allant
plaider à la justice de paix, pour une cliente favorite, une
contestation de dix francs. Petite, maigre, blafarde, vêtue de
cette mince robe noire qu’on eût dit taillée dans la toge d’un
plaideur, elle s’était ratatinée, et, à la voir filer le long des
maisons, on l’eût prise pour un saute-ruisseau déguisé en
fille. Son teint avait la pâleur dolente du papier timbré. Ses
lèvres souriaient d’un sourire éteint, tandis que ses yeux
semblaient nager dans le tohu-bohu des négoces, des
préoccupations de tout genre dont elle se bourrait la
cervelle. D’allures timides et discrètes, d’ailleurs, avec une
vague senteur de confessionnal et de cabinet de sage-
femme, elle se faisait douce et maternelle comme une
religieuse qui, ayant renoncé aux affections de ce monde, a
pitié des souffrances du cœur. Elle ne parlait jamais de son
mari, pas plus qu’elle ne parlait de son enfance, de sa
famille, de ses intérêts. Il n’y avait qu’une chose qu’elle ne
vendait pas, c’était elle, non qu’elle eût des scrupules, mais
parce que l’idée de ce marché ne pouvait lui venir. Elle était
sèche comme une facture, froide comme un protêt,
indifférente et brutale au fond comme un recors.
Saccard, tout frais de sa province, ne put d’abord
descendre dans les profondeurs délicates des nombreux
métiers de madame Sidonie. Comme il avait fait une année
de droit, elle lui parla un jour des trois milliards, d’un air
grave, ce qui lui donna une pauvre idée de son intelligence.
Elle vint fouiller les coins du logement de la rue Saint-

83
Jacques, pesa Angèle d’un regard, et ne reparut que lorsque
ses courses l’appelaient dans le quartier, et qu’elle éprouvait
le besoin de remettre les trois milliards sur le tapis. Angèle
avait mordu à l’histoire de la dette anglaise. La courtière
enfourchait son dada, faisait ruisseler l’or pendant une
heure. C’était la fêlure, dans cet esprit délié, la folie douce
dont elle berçait sa vie perdue en misérables trafics, l’appât
magique dont elle grisait avec elle les plus crédules de ses
clientes. Très convaincue, du reste, elle finissait par parler
des trois milliards comme d’une fortune personnelle, dans
laquelle il faudrait bien que les juges la fissent rentrer tôt ou
tard, ce qui jetait une merveilleuse auréole autour de son
pauvre chapeau noir, où se balançaient quelques violettes
pâlies à des tiges de laiton dont on voyait le métal. Angèle
ouvrait des yeux énormes. À plusieurs reprises, elle parla
avec respect de sa belle-sœur à son mari, disant que
madame Sidonie les enrichirait peut-être un jour. Saccard
haussait les épaules ; il était allé visiter la boutique et
l’entresol du Faubourg-Poissonnière, et n’y avait flairé
qu’une faillite prochaine. Il voulut connaître l’opinion
d’Eugène sur leur sœur ; mais celui-ci devint grave et se
contenta de répondre qu’il ne la voyait jamais, qu’il la
savait fort intelligente, un peu compromettante peut-être.
Cependant, comme Saccard revenait rue de Penthièvre,
quelque temps après, il crut voir la robe noire de Mme
Sidonie sortir de chez son frère et filer rapidement le long
des maisons. Il courut, mais il ne put retrouver la robe
noire. La courtière avait une de ces tournures effacées qui

84
se perdent dans la foule. Il resta songeur, et ce fut à partir de
ce moment qu’il étudia sa sœur avec plus d’attention. Il ne
tarda pas à pénétrer le labeur immense de ce petit être pâle
et vague, dont la face entière semblait loucher et se fondre.
Il eut du respect pour elle. Elle était bien du sang des
Rougon. Il reconnut cet appétit de l’argent, ce besoin de
l’intrigue qui caractérisaient la famille ; seulement, chez
elle, grâce au milieu dans lequel elle avait vieilli, à ce Paris
où elle avait dû chercher le matin son pain noir du soir, le
tempérament commun s’était déjeté pour produire cet
hermaphrodisme étrange de la femme devenue être neutre,
homme d’affaires et entremetteuse à la fois.
Quand Saccard, après avoir arrêté son plan, se mit en
quête des premiers fonds, il songea naturellement à sa sœur.
Elle secoua la tête, soupira en parlant des trois milliards.
Mais l’employé ne lui tolérait pas sa folie, il la secouait
rudement chaque fois qu’elle revenait à la dette des Stuarts ;
ce rêve lui semblait déshonorer une intelligence si pratique.
Mme Sidonie, qui essuyait tranquillement les ironies les plus
dures sans que ses convictions fussent ébranlées, lui
expliqua ensuite avec une grande lucidité qu’il ne trouverait
pas un sou, n’ayant à offrir aucune garantie. Cette
conversation avait lieu devant la Bourse, où elle devait
jouer ses économies. Vers trois heures, on était certain de la
trouver appuyée contre la grille, à gauche, du côté du
bureau de poste ; c’était là qu’elle donnait audience à des
individus louches et vagues comme elle. Son frère allait la
quitter, lorsqu’elle murmura d’un ton désolé : « Ah ! Si tu

85
n’étais pas marié !… » Cette réticence, dont il ne voulut pas
demander le sens complet et exact, rendit Saccard
singulièrement rêveur.
Les mois s’écoulèrent, la guerre de Crimée venait d’être
déclarée. Paris, qu’une guerre lointaine n’émouvait pas, se
jetait avec plus d’emportement dans la spéculation et les
filles. Saccard assistait, en se rongeant les poings, à cette
rage croissante qu’il avait prévue. Dans la forge géante, les
marteaux qui battaient l’or sur l’enclume lui donnaient des
secousses de colère et d’impatience. Il y avait en lui une
telle tension de l’intelligence et de la volonté qu’il vivait
dans un songe, en somnambule se promenant au bord des
toits sous le fouet d’une idée fixe. Aussi fut-il surpris et
irrité de trouver, un soir, Angèle malade et couchée. Sa vie
d’intérieur, d’une régularité d’horloge, se dérangeait, ce qui
l’exaspéra comme une méchanceté calculée de la destinée.
La pauvre Angèle se plaignit doucement ; elle avait pris un
froid et chaud. Quand le médecin arriva, il parut très
inquiet ; il dit au mari, sur le palier, que sa femme avait une
fluxion de poitrine et qu’il ne répondait pas d’elle. Dès lors,
l’employé soigna la malade sans colère ; il n’alla plus à son
bureau, il resta près d’elle, la regardant avec une expression
indéfinissable lorsqu’elle dormait, rouge de fièvre,
haletante. Mme Sidonie, malgré ses travaux écrasants, trouva
moyen de venir chaque soir faire des tisanes, qu’elle
prétendait souveraines. À tous ses métiers, elle joignait
celui d’être une garde-malade de vocation, se plaisant à la
souffrance, aux remèdes, aux conversations navrées qui

86
s’attardent autour des lits de moribonds. Puis elle paraissait
s’être prise d’une tendre amitié pour Angèle ; elle aimait les
femmes d’amour, avec mille chatteries, sans doute pour le
plaisir qu’elles donnent aux hommes ; elle les traitait avec
les attentions délicates que les marchandes ont pour les
choses précieuses de leur étalage, les appelait « Ma
mignonne, ma toute belle », roucoulait, se pâmait devant
elles, comme un amoureux devant une maîtresse. Bien
qu’Angèle fût une sorte dont elle n’espérait rien tirer, elle la
cajolait comme les autres, par règle de conduite. Quand la
jeune femme fut au lit, les effusions de Mme Sidonie
devinrent larmoyantes, elle emplit la chambre silencieuse
de son dévouement. Son frère la regardait tourner, les lèvres
serrées, comme abîmé dans une douleur muette.
Le mal empira. Un soir, le médecin leur avoua que la
malade ne passerait pas la nuit. Mme Sidonie était venue de
bonne heure, préoccupée, regardant Aristide et Angèle de
ses yeux noyés où s’allumaient de courtes flammes. Quand
le médecin fut parti elle baissa la lampe, un grand silence se
fit. La mort entrait lentement dans cette chambre chaude et
moite, où la respiration irrégulière de la moribonde mettait
le tic-tac cassé d’une pendule qui se détraque. Mme Sidonie
avait abandonné les potions, laissant le mal faire son œuvre.
Elle s’était assise devant la cheminée, auprès de son frère,
qui tisonnait d’une main fiévreuse, en jetant sur le lit des
coups d’œil involontaires. Puis, comme énervé par cet air
lourd, par ce spectacle lamentable, il se retira dans la pièce
voisine. On y avait enfermé la petite Clotilde, qui jouait à la

87
poupée, très sagement, sur un bout de tapis. Sa fille lui
souriait, lorsque Mme Sidonie, se glissant derrière lui, l’attira
dans un coin, parlant à voix basse. La porte était restée
ouverte. On entendait le râle léger d’Angèle.
— Ta pauvre femme…, sanglota la courtière, je crois que
tout est bien fini. Tu as entendu le médecin ?
Saccard se contenta de baisser lugubrement la tête.
— C’était une bonne personne, continua l’autre, parlant
comme si Angèle fût déjà morte. Tu pourras trouver des
femmes plus riches, plus habituées au monde ; mais tu ne
trouveras jamais un pareil cœur.
Et comme elle s’arrêtait, s’essuyant les yeux, semblant
chercher une transition :
— Tu as quelque chose à me dire ? demanda nettement
Saccard.
— Oui, je me suis occupée de toi, pour la chose que tu
sais, et je crois avoir découvert… Mais dans un pareil
moment… Vois-tu, j’ai le cœur brisé.
Elle s’essuya encore les yeux. Saccard la laissa faire
tranquillement, sans dire un mot. Alors elle se décida.
— C’est une jeune fille qu’on voudrait marier tout de
suite, dit-elle. La chère enfant a eu un malheur. Il y a une
tante qui ferait un sacrifice…
Elle s’interrompait, elle geignait toujours, pleurant ses
phrases, comme si elle eût continué à plaindre la pauvre
Angèle. C’était une façon d’impatienter son frère et de le

88
pousser à la questionner, pour ne pas avoir toute la
responsabilité de l’offre qu’elle venait lui faire. L’employé
fut pris en effet d’une sourde irritation.
— Voyons, achève ! dit-il. Pourquoi veut-on marier cette
jeune fille ?
— Elle sortait de pension, reprit la courtière d’une voix
dolente, un homme l’a perdue, à la campagne, chez les
parents d’une de ses amies. Le père vient de s’apercevoir de
la faute. Il voulait la tuer. La tante, pour sauver la chère
enfant, s’est faite complice, et à elles deux, elles ont conté
une histoire au père, elles lui ont dit que le coupable était un
honnête garçon qui ne demandait qu’à réparer son
égarement d’une heure.
— Alors, dit Saccard d’un ton surpris et comme fâché,
l’homme de la campagne va épouser la jeune fille ?
— Non, il ne peut pas, il est marié.
Il y eut un silence. Le râle d’Angèle sonnait plus
douloureusement dans l’air frissonnant. La petite Clotilde
avait cessé de jouer ; elle regardait madame Sidonie et son
père, de ses grands yeux d’enfant songeur, comme si elle
eût compris leurs paroles. Saccard se mit à poser des
questions brèves :
— Quel âge a la jeune fille ?
— Dix-neuf ans.
— La grossesse date ?
— De trois mois. Il y aura sans doute une fausse couche.

89
— Et la famille est riche et honorable ?
— Vieille bourgeoisie. Le père a été magistrat. Fort belle
fortune.
— Quel serait le sacrifice de la tante ?
— Cent mille francs.
Un nouveau silence se fit. Mme Sidonie ne pleurnichait
plus ; elle était en affaire, sa voix prenait les notes
métalliques d’une revendeuse qui discute un marché. Son
frère, la regardant en dessous, ajouta avec quelque
hésitation :
— Et toi, que veux-tu ?
— Nous verrons plus tard, répondit-elle. Tu me rendras
service à ton tour.
Elle attendit quelques secondes ; et, comme il se taisait,
elle lui demanda carrément :
— Eh bien, que décides-tu ? Ces pauvres femmes sont
dans la désolation. Elles veulent empêcher un éclat. Elles
ont promis de livrer demain au père le nom du coupable…
Si tu acceptes, je vais leur envoyer une de tes cartes de
visite par un commissionnaire.
Saccard parut s’éveiller d’un songe ; il tressaillit, il se
tourna peureusement du côté de la chambre voisine, où il
avait cru entendre un léger bruit.
— Mais je ne puis pas, dit-il avec angoisse, tu sais bien
que je ne puis pas…

90
Mme Sidonie le regardait fixement, d’un air froid et
dédaigneux. Tout le sang des Rougon, toutes ses ardentes
convoitises lui remontèrent à la gorge. Il prit une carte de
visite dans son portefeuille et la donna à sa sœur, qui la mit
sous enveloppe, après avoir raturé l’adresse avec soin. Elle
descendit ensuite. Il était à peine neuf heures.
Saccard, resté seul, alla appuyer son front contre les
vitres glacées. Il s’oublia jusqu’à battre la retraite sur le
verre, du bout des doigts. Mais il faisait une nuit si noire,
les ténèbres au dehors s’entassaient en masses si étranges,
qu’il éprouva un malaise, et machinalement il revint dans la
pièce où Angèle se mourait. Il l’avait oubliée, il éprouva
une secousse terrible en la retrouvant levée à demi sur ses
oreillers ; elle avait les yeux grands ouverts, un flot de vie
semblait être remonté à ses joues et à ses lèvres. La petite
Clotilde, tenant toujours sa poupée, était assise sur le bord
de la couche ; dès que son père avait eu le dos tourné, elle
s’était vite glissée dans cette chambre, dont on l’avait
écartée, et où la ramenaient ses curiosités joyeuses d’enfant.
Saccard, la tête pleine de l’histoire de sa sœur, vit son rêve à
terre. Une affreuse pensée dut luire dans ses yeux. Angèle,
prise d’épouvante, voulut se jeter au fond du lit, contre le
mur ; mais la mort venait, ce réveil dans l’agonie était la
clarté suprême de la lampe qui s’éteint. La moribonde ne
put bouger ; elle s’affaissa, elle continua de tenir ses yeux
grands ouverts sur son mari, comme pour surveiller ses
mouvements. Saccard, qui avait cru à quelque résurrection
diabolique, inventée par le destin pour le clouer dans la

91
misère, se rassura en voyant que la malheureuse n’avait pas
une heure à vivre. Il n’éprouva plus qu’un malaise
intolérable. Les yeux d’Angèle disaient qu’elle avait
entendu la conversation de son mari avec Mme Sidonie, et
qu’elle craignait qu’il ne l’étranglât, si elle ne mourait pas
assez vite. Et il y avait encore, dans ses yeux, l’horrible
étonnement d’une nature douce et inoffensive s’apercevant,
à la dernière heure, des infamies de ce monde, frissonnant à
la pensée des longues années passées côte à côte avec un
bandit. Peu à peu, son regard devint plus doux ; elle n’eut
plus peur, elle dut excuser ce misérable, en songeant à la
lutte acharnée qu’il livrait depuis si longtemps à la fortune.
Saccard, poursuivi par ce regard de mourante, où il lisait un
si long reproche, s’appuyait aux meubles, cherchait des
coins d’ombre. Puis, défaillant, il voulut chasser ce
cauchemar qui le rendait fou, il s’avança dans la clarté de la
lampe. Mais Angèle lui fit signe de ne pas parler. Et elle le
regardait toujours de cet air d’angoisse épouvantée, auquel
se mêlait maintenant une promesse de pardon. Alors il se
pencha pour prendre Clotilde entre ses bras et l’emporter
dans l’autre chambre. Elle le lui défendit encore, d’un
mouvement de lèvres. Elle exigeait qu’il restât là. Elle
s’éteignit doucement, sans le quitter du regard, et à mesure
qu’il pâlissait, ce regard prenait plus de douceur. Elle
pardonna au dernier soupir. Elle mourut comme elle avait
vécu, mollement, s’effaça dans la mort, après s’être effacée
dans la vie. Saccard demeura frissonnant devant ces yeux
de morte, restés ouverts, et qui continuaient à le poursuivre

92
dans leur immobilité. La petite Clotilde berçait sa poupée
sur un bord du drap, doucement, pour ne pas réveiller sa
mère.
Quand Mme Sidonie remonta, tout était fini. D’un coup de
doigt, en femme habituée à cette opération, elle ferma les
yeux d’Angèle, ce qui soulagea singulièrement Saccard.
Puis, après avoir couché la petite, elle fit, en un tour de
main, la toilette de la chambre mortuaire. Lorsqu’elle eut
allumé deux bougies sur la commode, et tiré soigneusement
le drap jusqu’au menton de la morte, elle jeta autour d’elle
un regard de satisfaction, et s’allongea au fond d’un
fauteuil, où elle sommeilla jusqu’au petit jour. Saccard
passa la nuit dans la pièce voisine, à écrire des lettres de
faire part. Il s’interrompait par moments, s’oubliait, alignait
des colonnes de chiffres sur des bouts de papier.
Le soir de l’enterrement, Mme Sidonie emmena Saccard à
son entresol. Là furent prises de grandes résolutions.
L’employé décida qu’il enverrait la petite Clotilde à un de
ses frères, Pascal Rougon, un médecin de Plassans, qui
vivait en garçon, dans l’amour de la science, et qui
plusieurs fois lui avait offert de prendre sa nièce avec lui,
pour égayer sa maison silencieuse de savant. Mme Sidonie
lui fit ensuite comprendre qu’il ne pouvait habiter plus
longtemps la rue Saint-Jacques. Elle lui louerait pour un
mois un appartement élégamment meublé, aux environs de
l’Hôtel de Ville ; elle tâcherait de trouver cet appartement
dans une maison bourgeoise, pour que les meubles
parussent lui appartenir. Quant au mobilier de la rue Saint-

93
Jacques, il serait vendu, afin d’effacer jusqu’aux dernières
senteurs du passé. Il en emploierait l’argent à s’acheter un
trousseau et des vêtements convenables. Trois jours après,
Clotilde était remise entre les mains d’une vieille dame qui
se rendait justement dans le Midi. Et Aristide Saccard,
triomphant, la joue vermeille, comme engraissé en trois
journées par les premiers sourires de la fortune, occupait au
Marais, rue Payenne, dans une maison sévère et respectable,
un coquet logement de cinq pièces, où il se promenait en
pantoufles brodées. C’était le logement d’un jeune abbé,
parti subitement pour l’Italie, et dont la servante avait reçu
l’ordre de trouver un locataire. Cette servante était une amie
de Mme Sidonie, qui donnait un peu dans la calotte ; elle
aimait les prêtres, de l’amour dont elle aimait les femmes,
par instinct, établissant peut-être certaines parentés
nerveuses entre les soutanes et les jupes de soie. Dès lors,
Saccard était prêt ; il composa son rôle avec un art exquis ;
il attendit sans sourciller les difficultés et les délicatesses de
la situation qu’il avait acceptée.
Madame Sidonie, dans l’affreuse nuit de l’agonie
d’Angèle, avait fidèlement conté en quelques mots le cas de
la famille Béraud. Le chef, M. Béraud du Châtel, un grand
vieillard de soixante ans, était le dernier représentant d’une
ancienne famille bourgeoise, dont les titres remontaient plus
haut que ceux de certaines familles nobles. Un de ses
ancêtres était compagnon d’Étienne Marcel. En 93, son père
mourait sur l’échafaud, après avoir salué la République de
tous ses enthousiasmes de bourgeois de Paris, dans les

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veines duquel coulait le sang révolutionnaire de la cité. Lui-
même était un de ces républicains de Sparte, rêvant un
gouvernement d’entière justice et de sage liberté. Vieilli
dans la magistrature, où il avait pris une roideur et une
sévérité de profession, il donna sa démission de président
de chambre, en 1851, lors du coup d’État, après avoir refusé
de faire partie d’une de ces commissions mixtes qui
déshonorèrent la justice française. Depuis cette époque, il
vivait solitaire et retiré dans son hôtel de l’île Saint-Louis,
qui se trouvait à la pointe de l’île, presque en face de l’hôtel
Lambert. Sa femme était morte jeune. Quelque drame
secret, dont la blessure saignait toujours, dut assombrir
encore la figure du magistrat. Il avait déjà une fille de huit
ans, Renée, lorsque sa femme expira en donnant le jour à
une seconde fille. Cette dernière, qu’on nomma Christine,
fut recueillie par une sœur de M. Béraud du Châtel, mariée
au notaire Aubertot. Renée alla au couvent. Madame
Aubertot, qui n’avait pas d’enfant, se prit d’une tendresse
maternelle pour Christine, qu’elle éleva auprès d’elle. Son
mari étant mort, elle ramena la petite à son père, et resta
entre ce vieillard silencieux et cette blondine souriante.
Renée fut oubliée en pension. Aux vacances, elle emplissait
l’hôtel d’un tel tapage que sa tante poussait un grand soupir
de soulagement quand elle la reconduisait enfin chez les
dames de la Visitation, où elle était pensionnaire depuis
l’âge de huit ans. Elle ne sortit du couvent qu’à dix-neuf
ans, et ce fut pour aller passer une belle saison chez les
parents de sa bonne amie Adeline, qui possédaient, dans le
Nivernais, une admirable propriété. Quand elle revint en
95
octobre, la tante Élisabeth s’étonna de la trouver grave,
d’une tristesse profonde. Un soir, elle la surprit étouffant ses
sanglots dans son oreiller, tordue sur son lit par une crise de
douleur folle. Dans l’abandon de son désespoir, l’enfant lui
raconta une histoire navrante : un homme de quarante ans,
riche, marié, et dont la femme, jeune et charmante, était là,
l’avait violentée à la campagne, sans qu’elle sût ni osât se
défendre. Cet aveu terrifia la tante Élisabeth ; elle s’accusa
comme si elle s’était sentie complice ; ses préférences pour
Christine la désolaient, et elle pensait que, si elle avait
également gardé Renée près d’elle, la pauvre enfant n’aurait
pas succombé. Dès lors, pour chasser ce remords cuisant,
dont sa nature tendre exagérait encore la souffrance, elle
soutint la coupable ; elle amortit la colère du père, auquel
elles apprirent toutes deux l’horrible vérité par l’excès
même de leurs précautions ; elle inventa, dans l’effarement
de sa sollicitude, cet étrange projet de mariage, qui lui
semblait tout arranger, apaiser le père, faire rentrer Renée
dans le monde des femmes honnêtes, et dont elle voulait ne
pas voir le côté honteux ni les conséquences fatales.
Jamais on ne sut comment madame Sidonie flaira cette
bonne affaire. L’honneur des Béraud avait traîné dans son
panier, avec les protêts de toutes les filles de Paris. Quand
elle connut l’histoire, elle imposa presque son frère, dont la
femme agonisait. La tante Élisabeth finit par croire qu’elle
était l’obligée de cette dame si douce, si humble, qui se
dévouait à la malheureuse Renée, jusqu’à lui choisir un
mari dans sa famille. La première entrevue de la tante et de

96
Saccard eut lieu dans l’entresol de la rue du Faubourg-
Poissonnière. L’employé, qui était arrivé par la porte
cochère de la rue Papillon, comprit, en voyant venir
madame Aubertot par la boutique et le petit escalier, le
mécanisme ingénieux des deux entrées. Il fut plein de tact et
de convenance. Il traita le mariage comme une affaire, mais
en homme du monde qui réglerait ses dettes de jeu. La tante
Élisabeth était beaucoup plus frissonnante que lui ; elle
balbutiait, elle n’osait parler des cent mille francs qu’elle
avait promis.
Ce fut lui qui entama le premier la question argent, de
l’air d’un avoué discutant le cas d’un client. Selon lui, cent
mille francs étaient un apport ridicule pour le mari de
mademoiselle Renée. Il appuyait un peu sur ce mot
« mademoiselle ». M. Béraud du Châtel mépriserait
davantage un gendre pauvre ; il l’accuserait d’avoir séduit
sa fille pour sa fortune, peut-être même aurait-il l’idée de
faire secrètement une enquête. Madame Aubertot, effrayée,
effarée par la parole calme et polie de Saccard, perdit la tête
et consentit à doubler la somme, quand il eut déclaré qu’à
moins de deux cent mille francs, il n’oserait jamais
demander Renée, ne voulant pas être pris pour un indigne
chasseur de dot. La bonne dame partit toute troublée, ne
sachant plus ce qu’elle devait penser d’un garçon qui avait
de telles indignations et qui acceptait un pareil marché.
Cette première entrevue fut suivie d’une visite officielle
que la tante Élisabeth fit à Aristide Saccard, à son
appartement de la rue Payenne. Cette fois, elle venait au

97
nom de M. Béraud. L’ancien magistrat avait refusé de voir
« cet homme », comme il appelait le séducteur de sa fille,
tant qu’il ne serait pas marié avec Renée, à laquelle il avait
d’ailleurs également défendu sa porte. Madame Aubertot
avait de pleins pouvoirs pour traiter. Elle parut heureuse du
luxe de l’employé ; elle avait craint que le frère de cette
madame Sidonie, aux jupes fripées, ne fût un goujat. Il la
reçut, drapé dans une délicieuse robe de chambre. C’était
l’heure où les aventuriers du 2 décembre, après avoir payé
leurs dettes, jetaient dans les égouts leurs bottes éculées,
leurs redingotes blanchies aux coutures, rasaient leur barbe
de huit jours, et devenaient des hommes comme il faut.
Saccard entrait enfin dans la bande, il se nettoyait les ongles
et ne se lavait plus qu’avec des poudres et des parfums
inestimables. Il fut galant ; il changea de tactique, se montra
d’un désintéressement prodigieux. Quand la vieille dame
parla du contrat, il fit un geste, comme pour dire que peu lui
importait. Depuis huit jours, il feuilletait le Code, il méditait
sur cette grave question, dont dépendait dans l’avenir sa
liberté de tripoteur d’affaires.
— Par grâce, dit-il, finissons-en avec cette désagréable
question d’argent… Mon avis est que mademoiselle Renée
doit rester maîtresse de sa fortune et moi maître de la
mienne. Le notaire arrangera cela.
La tante Élisabeth approuva cette façon de voir ; elle
tremblait que ce garçon, dont elle sentait vaguement la main
de fer, ne voulût mettre les doigts dans la dot de sa nièce.
Elle parla ensuite de cette dot.

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— Mon frère, dit-elle, a une fortune qui consiste surtout
en propriétés et en immeubles. Il n’est pas homme à punir
sa fille en rognant la part qu’il lui destinait. Il lui donne une
propriété dans la Sologne estimée à trois cent mille francs,
ainsi qu’une maison, située à Paris, qu’on évalue environ à
deux cent mille francs.
Saccard fut ébloui ; il ne s’attendait pas à un tel chiffre ;
il se tourna à demi pour ne pas laisser voir le flot de sang
qui lui montait au visage.
— Cela fait cinq cent mille francs, continua la tante ;
mais je ne dois pas vous cacher que la propriété de la
Sologne ne rapporte que deux pour cent.
Il sourit, il répéta son geste de désintéressement, voulant
dire que cela ne pouvait le toucher, puisqu’il refusait de
s’immiscer dans la fortune de sa femme. Il avait, dans son
fauteuil, une attitude d’adorable indifférence, distrait, jouant
du pied avec sa pantoufle, paraissant écouter par pure
politesse. Mme Aubertot, avec sa bonté d’âme ordinaire,
parlait difficilement, choisissait les termes pour ne pas le
blesser. Elle reprit :
— Enfin, je veux faire un cadeau à Renée. Je n’ai pas
d’enfant, ma fortune reviendra un jour à mes nièces, et ce
n’est pas parce que l’une d’elles est dans les larmes, que je
fermerai aujourd’hui la main. Leurs cadeaux de mariage à
toutes deux étaient prêts. Celui de Renée consiste en vastes
terrains situés du côté de Charonne, que je crois pouvoir
évaluer à deux cent mille francs. Seulement…

99
Au mot de terrain, Saccard avait eu un léger
tressaillement. Sous son indifférence jouée, il écoutait avec
une attention profonde. La tante Élisabeth se troublait, ne
trouvait sans doute pas la phrase, et, en rougissant :
— Seulement, continua-t-elle, je désire que la propriété
de ces terrains soit reportée sur la tête du premier enfant de
Renée. Vous comprendrez mon intention, je ne veux pas
que cet enfant puisse un jour être à votre charge. Dans le
cas où il mourrait, Renée resterait seule propriétaire.
Il ne broncha pas, mais ses sourcils tendus annonçaient
une grande préoccupation intérieure. Les terrains de
Charonne éveillaient en lui un monde d’idées. Mme Aubertot
crut l’avoir blessé en parlant de l’enfant de Renée, et elle
restait interdite, ne sachant comment reprendre l’entretien.
— Vous ne m’avez pas dit dans quelle rue se trouve
l’immeuble de deux cent mille francs ? demanda-t-il, en
reprenant son ton de bonhomie souriante.
— Rue de la Pépinière, répondit-elle, presque au coin de
la rue d’Astorg.
Cette simple phrase produisit sur lui un effet décisif. Il ne
fut plus maître de son ravissement ; il rapprocha son
fauteuil, et avec sa volubilité provençale, d’une voix câline :
— Chère dame, est-ce bien fini, parlerons-nous encore de
ce maudit argent ?… Tenez, je veux me confesser en toute
franchise, car je serais au désespoir si je ne méritais pas
votre estime. J’ai perdu ma femme dernièrement, j’ai deux
enfants sur les bras, je suis pratique et raisonnable. En

100
épousant votre nièce, je fais une bonne affaire pour tout le
monde. S’il vous reste quelques préventions contre moi,
vous me pardonnerez plus tard, lorsque j’aurai séché les
larmes de chacun et enrichi jusqu’à mes arrière-neveux. Le
succès est une flamme dorée qui purifie tout. Je veux que
M. Béraud lui-même me tende la main et me remercie…
Il s’oubliait. Il parla longtemps ainsi avec un cynisme
railleur qui perçait par instants sous son air bonhomme. Il
mit en avant son frère le député, son père le receveur
particulier de Plassans. Il finit par faire la conquête de la
tante Élisabeth, qui voyait avec une joie involontaire, sous
les doigts de cet habile homme, le drame dont elle souffrait
depuis un mois, se terminer en une comédie presque gaie. Il
fut convenu qu’on irait chez le notaire le lendemain.
Dès que Mme Aubertot se fut retirée, il se rendit à l’Hôtel
de Ville, y passa la journée à fouiller certains documents
connus de lui. Chez le notaire, il éleva une difficulté, il dit
que la dot de Renée ne se composant que de biens-fonds, il
craignait pour elle beaucoup de tracas, et qu’il croyait sage
de vendre au moins l’immeuble de la rue de la Pépinière
pour lui constituer une rente sur le grand-livre. Mme
Aubertot voulut en référer à M. Béraud Du Châtel, toujours
cloîtré dans son appartement. Saccard se remit en course
jusqu’au soir. Il alla rue de la Pépinière, il courut Paris de
l’air songeur d’un général à la veille d’une bataille décisive.
Le lendemain, Mme Aubertot dit que M. Béraud Du Châtel
s’en remettait complètement à elle. Le contrat fut rédigé sur
les bases déjà débattues. Saccard apportait deux cent mille

101
francs, Renée avait en dot la propriété de la Sologne et
l’immeuble de la rue de la Pépinière, qu’elle s’engageait à
vendre ; en outre, en cas de mort de son premier enfant, elle
restait seule propriétaire des terrains de Charonne que lui
donnait sa tante. Le contrat fut établi sur le régime de la
séparation des biens qui conserve aux époux l’entière
administration de leur fortune. La tante Élisabeth qui
écoutait attentivement le notaire, parut satisfaite de ce
régime dont les dispositions semblaient assurer
l’indépendance de sa nièce, en mettant sa fortune à l’abri de
toute tentative. Saccard avait un vague sourire, en voyant la
bonne dame approuver chaque clause d’un signe de tête. Le
mariage fut fixé au terme le plus court.
Quand tout fut réglé, Saccard alla cérémonieusement
annoncer à son frère Eugène son union avec Mlle Renée
Béraud Du Châtel. Ce coup de maître étonna le député.
Comme il laissait voir sa surprise :
— Tu m’as dit de chercher, dit l’employé, j’ai cherché et
j’ai trouvé.
Eugène, dérouté d’abord, entrevit alors la vérité. Et d’une
voix charmante :
— Allons, tu es un homme habile… Tu viens me
demander pour témoin, n’est-ce pas ? Compte sur moi…
S’il le faut, je mènerai à ta noce tout le côté droit du Corps
législatif ; ça te poserait joliment…
Puis, comme il avait ouvert la porte, d’un ton plus bas :

102
— Dis ?… Je ne veux pas trop me compromettre en ce
moment, nous avons une loi fort dure à faire voter… La
grossesse, au moins, n’est pas trop avancée ?
Saccard lui jeta un regard si aigu qu’Eugène se dit en
refermant la porte : « Voilà une plaisanterie qui me coûterait
cher si je n’étais pas un Rougon. »
Le mariage eut lieu dans l’église Saint-Louis-en-l’Île.
Saccard et Renée ne se virent que la veille de ce grand jour.
La scène se passa le soir, à la tombée de la nuit, dans une
salle basse de l’hôtel Béraud. Ils s’examinèrent
curieusement. Renée, depuis qu’on négociait son mariage,
avait retrouvé son allure d’écervelée, sa tête folle. C’était
une grande fille, d’une beauté exquise et turbulente, qui
avait poussé librement dans ses caprices de pensionnaire.
Elle trouva Saccard petit, laid, mais d’une laideur
tourmentée et intelligente qui ne lui déplut pas ; il fut,
d’ailleurs, parfait de ton et de manières. Lui, fit une légère
grimace en l’apercevant ; elle lui sembla sans doute trop
grande, plus grande que lui. Ils échangèrent quelques
paroles sans embarras. Si le père s’était trouvé là, il aurait
pu croire, en effet, qu’ils se connaissaient depuis longtemps,
qu’ils avaient derrière eux quelque faute commune. La tante
Élisabeth, présente à l’entrevue, rougissait pour eux.
Le lendemain du mariage, dont la présence d’Eugène
Rougon, mis en vue par un récent discours, fit un
événement dans l’île Saint-Louis, les deux nouveaux époux
furent enfin admis en présence de M. Béraud Du Châtel.
Renée pleura en retrouvant son père vieilli, plus grave et

103
plus morne. Saccard, que rien jusque-là n’avait
décontenancé, fut glacé par la froideur et le demi-jour de
l’appartement, par la sévérité triste de ce grand vieillard,
dont l’œil perçant lui sembla fouiller sa conscience jusqu’au
fond. L’ancien magistrat baisa lentement sa fille sur le front,
comme pour lui dire qu’il lui pardonnait, et, se tournant
vers son gendre :
— Monsieur, lui dit-il simplement, nous avons beaucoup
souffert. Je compte que vous nous ferez oublier vos torts.
Il lui tendit la main. Mais Saccard resta frissonnant. Il
pensait que si M. Béraud Du Châtel n’avait pas plié sous la
douleur tragique de la honte de Renée, il aurait d’un regard,
d’un effort, mis à néant les manœuvres de madame Sidonie.
Celle-ci, après avoir rapproché son frère de la tante
Élisabeth, s’était prudemment effacée. Elle n’était pas
même venue au mariage. Il se montra très rond avec le
vieillard, ayant lu dans son regard une surprise à voir le
séducteur de sa fille petit, laid, âgé de quarante ans. Les
nouveaux mariés furent obligés de passer les premières
nuits à l’hôtel Béraud. On avait, depuis deux mois, éloigné
Christine, pour que cette enfant de quatorze ans ne
soupçonnât rien du drame qui se passait dans cette maison
calme et douce comme un cloître. Lorsqu’elle revint, elle
resta toute interdite devant le mari de sa sœur, qu’elle
trouva, elle aussi, vieux et laid. Renée seule ne paraissait
pas trop s’apercevoir de l’âge ni de la figure chafouine de
son mari. Elle le traitait sans mépris comme sans tendresse,
avec une tranquillité absolue, où perçait seulement parfois

104
une pointe d’ironique dédain. Saccard se carrait, se mettait
chez lui, et réellement, par sa verve, par sa rondeur, il
gagnait peu à peu l’amitié de tout le monde. Quand ils
partirent, pour aller occuper un superbe appartement, dans
une maison neuve de la rue de Rivoli, le regard de M.
Béraud Du Châtel n’avait déjà plus d’étonnement, et la
petite Christine jouait avec son beau-frère comme avec un
camarade. Renée était alors enceinte de quatre mois ; son
mari allait l’envoyer à la campagne, comptant mentir
ensuite sur l’âge de l’enfant, lorsque, selon les prévisions de
madame Sidonie, elle fit une fausse couche. Elle s’était
tellement serrée pour dissimuler sa grossesse, qui,
d’ailleurs, disparaissait sous l’ampleur de ses jupes, qu’elle
fut obligée de garder le lit pendant quelques semaines. Il fut
ravi de l’aventure ; la fortune lui était enfin fidèle : il avait
fait un marché d’or, une dot superbe, une femme belle à le
faire décorer en six mois, et pas la moindre charge. On lui
avait acheté deux cent mille francs son nom pour un fœtus
que la mère ne voulut pas même voir. Dès lors, il songea
avec amour aux terrains de Charonne. Mais, pour le
moment, il accordait tous ses soins à une spéculation qui
devait être la base de sa fortune.
Malgré la grande situation de la famille de sa femme, il
ne donna pas immédiatement sa démission d’agent voyer. Il
parla de travaux à finir, d’occupations à chercher. En réalité,
il voulait rester jusqu’à la fin sur le champ de bataille où il
jouait son premier coup de cartes. Il était chez lui, il pouvait
tricher plus à son aise.

105
Le plan de fortune de l’agent voyer était simple et
pratique. Maintenant qu’il avait en main plus d’argent qu’il
n’en avait jamais rêvé pour commencer ses opérations, il
comptait appliquer ses desseins en grand. Il connaissait son
Paris sur le bout du doigt ; il savait que la pluie d’or qui en
battait les murs tomberait plus dru chaque jour. Les gens
habiles n’avaient qu’à ouvrir les poches. Lui s’était mis
parmi les habiles, en lisant l’avenir dans les bureaux de
l’Hôtel de Ville. Ses fonctions lui avaient appris ce qu’on
peut voler dans l’achat et la vente des immeubles et des
terrains. Il était au courant de toutes les escroqueries
classiques : il savait comment on revend pour un million ce
qui a coûté cinq cent mille francs ; comment on paie le droit
de crocheter les caisses de l’État, qui sourit et ferme les
yeux ; comment, en faisant passer un boulevard sur le
ventre d’un vieux quartier, on jongle, aux applaudissements
de toutes les dupes, avec les maisons à six étages. Et ce qui,
à cette heure encore trouble, lorsque le chancre de la
spéculation n’en était qu’à la période d’incubation, faisait
de lui un terrible joueur, c’était qu’il en devinait plus long
que ses chefs eux-mêmes sur l’avenir de moellons et de
plâtre qui était réservé à Paris. Il avait tant fureté, réuni tant
d’indices, qu’il aurait pu prophétiser le spectacle
qu’offriraient les nouveaux quartiers en 1870. Dans les
rues, parfois, il regardait certaines maisons d’un air
singulier, comme des connaissances dont le sort, connu de
lui seul, le touchait profondément.

106
Deux mois avant la mort d’Angèle, il l’avait menée, un
dimanche, aux buttes Montmartre. La pauvre femme adorait
manger au restaurant ; elle était heureuse, lorsque, après une
longue promenade, il l’attablait dans quelque cabaret de la
banlieue. Ce jour-là, ils dînèrent au sommet des buttes, dans
un restaurant dont les fenêtres s’ouvraient sur Paris, sur cet
océan de maisons aux toits bleuâtres, pareils à des flots
pressés emplissant l’immense horizon. Leur table était
placée devant une des fenêtres. Ce spectacle des toits de
Paris égaya Saccard. Au dessert, il fit apporter une bouteille
de bourgogne. Il souriait à l’espace, il était d’une galanterie
inusitée. Et ses regards, amoureusement, redescendaient
toujours sur cette mer vivante et pullulante, d’où sortait la
voix profonde des foules. On était à l’automne ; la ville,
sous le grand ciel pâle, s’alanguissait, d’un gris doux et
tendre, piqué çà et là de verdures sombres, qui
ressemblaient à de larges feuilles de nénuphars nageant sur
un lac ; le soleil se couchait dans un nuage rouge, et, tandis
que les fonds s’emplissaient d’une brume légère, une
poussière d’or, une rosée d’or tombait sur la rive droite de
la ville, du côté de la Madeleine et des Tuileries. C’était
comme le coin enchanté d’une cité des Mille et une Nuits,
aux arbres d’émeraude, aux toits de saphir, aux girouettes
de rubis. Il vint un moment où le rayon qui glissait entre
deux nuages fut si resplendissant, que les maisons
semblèrent flamber et se fondre comme un lingot d’or dans
un creuset.

107
— Oh ! vois, dit Saccard, avec un rire d’enfant, il pleut
des pièces de vingt francs dans Paris !
Angèle se mit à rire à son tour, en accusant ces pièces-là
de n’être pas faciles à ramasser. Mais son mari s’était levé,
et, s’accoudant sur la rampe de la fenêtre :
— C’est la colonne Vendôme, n’est-ce pas, qui brille là-
bas ?… Ici, plus à droite, voilà la Madeleine… Un beau
quartier, où il y a beaucoup à faire… Ah ! cette fois, tout va
brûler ! Vois-tu ?… On dirait que le quartier bout dans
l’alambic de quelque chimiste.
Sa voix devenait grave et émue. La comparaison qu’il
avait trouvée parut le frapper beaucoup. Il avait bu du
bourgogne, il s’oublia, il continua, étendant le bras pour
montrer Paris à Angèle qui s’était également accoudée à son
côté :
— Oui, oui, j’ai bien dit, plus d’un quartier va fondre, et
il restera de l’or aux doigts des gens qui chaufferont et
remueront la cuve. Ce grand innocent de Paris ! vois donc
comme il est immense et comme il s’endort doucement !
C’est bête, ces grandes villes ! Il ne se doute guère de
l’armée de pioches qui l’attaquera un de ces beaux matins,
et certains hôtels de la rue d’Anjou ne reluiraient pas si fort
sous le soleil couchant, s’ils savaient qu’ils n’ont plus que
trois ou quatre ans à vivre.
Angèle croyait que son mari plaisantait. Il avait parfois le
goût de la plaisanterie colossale et inquiétante. Elle riait,
mais avec un vague effroi, de voir ce petit homme se

108
dresser au-dessus du géant couché à ses pieds, et lui
montrer le poing, en pinçant ironiquement les lèvres.
— On a déjà commencé, continua-t-il. Mais ce n’est
qu’une misère. Regarde là-bas, du côté des Halles, on a
coupé Paris en quatre…
Et de sa main étendue, ouverte et tranchante comme un
coutelas, il fit signe de séparer la ville en quatre parts.
— Tu veux parler de la rue de Rivoli et du nouveau
boulevard que l’on perce ? demanda sa femme.
— Oui, la grande croisée de Paris, comme ils disent. Ils
dégagent le Louvre et l’Hôtel de Ville. Jeux d’enfants que
cela ! C’est bon pour mettre le public en appétit… Quand le
premier réseau sera fini, alors commencera la grande danse.
Le second réseau trouera la ville de toutes parts, pour
rattacher les faubourgs au premier réseau. Les tronçons
agoniseront dans le plâtre… Tiens, suis un peu ma main. Du
boulevard du Temple à la barrière du Trône, une entaille ;
puis de ce côté, une autre entaille, de la Madeleine à la
plaine Monceau ; et une troisième entaille dans ce sens, une
autre dans celui-ci, une entaille là, une entaille plus loin, des
entailles partout ; Paris haché à coups de sabre, les veines
ouvertes, nourrissant cent mille terrassiers et maçons,
traversé par d’admirables voies stratégiques qui mettront les
forts au cœur des vieux quartiers.
La nuit venait. Sa main sèche et nerveuse coupait
toujours dans le vide. Angèle avait un léger frisson, devant
ce couteau vivant, ces doigts de fer qui hachaient sans pitié

109
l’amas sans bornes des toits sombres. Depuis un instant, les
brumes de l’horizon roulaient doucement des hauteurs, et
elle s’imaginait entendre, sous les ténèbres qui s’amassaient
dans les creux, de lointains craquements, comme si la main
de son mari eût réellement fait les entailles dont il parlait,
crevant Paris d’un bout à l’autre, brisant les poutres,
écrasant les moellons, laissant derrière elle de longues et
affreuses blessures de murs croulants. La petitesse de cette
main, s’acharnant sur une proie géante, finissait par
inquiéter ; et, tandis qu’elle déchirait sans effort les
entrailles de l’énorme ville, on eût dit qu’elle prenait un
étrange reflet d’acier dans le crépuscule bleuâtre.
— Il y aura un troisième réseau, continua Saccard, au
bout d’un silence, comme se parlant à lui-même ; celui-là
est trop lointain, je le vois moins. Je n’ai trouvé que peu
d’indices… Mais ce sera la folie pure, le galop infernal des
millions, Paris soûlé et assommé !
Il se tut de nouveau, les yeux fixés ardemment sur la
ville, où les ombres roulaient de plus en plus épaisses. Il
devait interroger cet avenir trop éloigné qui lui échappait.
Puis, la nuit se fit, la ville devint confuse, on l’entendit
respirer largement, comme une mer dont on ne voit plus que
la crête pâle des vagues. Çà et là, quelques murs
blanchissaient encore ; et, une à une, les flammes jaunes des
becs de gaz piquèrent les ténèbres, pareilles à des étoiles
s’allumant dans le noir d’un ciel d’orage.
Angèle secoua son malaise et reprit la plaisanterie que
son mari avait faite au dessert.

110
— Ah bien, dit-elle avec un sourire, il en est tombé de
ces pièces de vingt francs ! Voilà les Parisiens qui les
comptent. Regarde donc les belles piles qu’on aligne à nos
pieds !
Elle montrait les rues qui descendent en face des buttes
Montmartre, et dont les becs de gaz semblaient empiler sur
deux rangs leurs taches d’or.
— Et là-bas, s’écria-t-elle en désignant du doigt un
fourmillement d’astres, c’est sûrement la Caisse générale.
Ce mot fit rire Saccard. Ils restèrent encore quelques
instants à la fenêtre, ravis de ce ruissellement de « pièces de
vingt francs, » qui finit par embraser Paris entier. L’agent
voyer, en descendant de Montmartre, se repentit sans doute
d’avoir tant causé. Il accusa le bourgogne et pria sa femme
de ne pas répéter les « bêtises » qu’il avait dites ; il voulait,
disait-il, être un homme sérieux.
Saccard, depuis longtemps, avait étudié ces trois réseaux
de rues et de boulevards, dont il s’était oublié à exposer
assez exactement le plan devant Angèle. Quand cette
dernière mourut, il ne fut pas fâché qu’elle emportât dans la
terre ses bavardages des buttes Montmartre. Là était sa
fortune, dans ces fameuses entailles que sa main avait faites
au cœur de Paris, et il entendait ne partager son idée avec
personne, sachant qu’au jour du butin il y aurait bien assez
de corbeaux planant au-dessus de la ville éventrée. Son
premier plan était d’acquérir à bon compte quelque
immeuble, qu’il saurait à l’avance condamné à une
expropriation prochaine, et de réaliser un gros bénéfice, en
111
obtenant une forte indemnité. Il se serait peut-être décidé à
tenter l’aventure sans un sou, à acheter l’immeuble à crédit
pour ne toucher ensuite qu’une différence, comme à la
Bourse, lorsqu’il se remaria, moyennant cette prime de
deux cent mille francs qui fixa et agrandit son plan.
Maintenant, ses calculs étaient faits : il achetait à sa femme,
sous le nom d’un intermédiaire, sans paraître aucunement,
la maison de la rue de la Pépinière, et triplait sa mise de
fonds, grâce à sa science acquise dans les couloirs de
l’Hôtel de Ville, et à ses bons rapports avec certains
personnages influents. S’il avait tressailli lorsque la tante
Élisabeth lui avait indiqué l’endroit où se trouvait la
maison, c’est qu’elle était située au beau milieu du tracé
d’une voie dont on ne causait encore que dans le cabinet du
préfet de la Seine. Cette voie, le boulevard Malesherbes
l’emportait tout entière. C’était un ancien projet de
Napoléon Ier qu’on songeait à mettre à exécution, « pour
donner, disaient les gens graves, un débouché normal à des
quartiers perdus derrière un dédale de rues étroites, sur les
escarpements des coteaux qui limitaient Paris. » Cette
phrase officielle n’avouait naturellement pas l’intérêt que
l’empire avait à la danse des écus, à ces déblais et à ces
remblais formidables qui tenaient les ouvriers en haleine.
Saccard s’était permis, un jour, de consulter, chez le préfet,
ce fameux plan de Paris sur lequel « une main auguste »
avait tracé à l’encre rouge les principales voies du deuxième
réseau. Ces sanglants traits de plume entaillaient Paris plus
profondément encore que la main de l’agent voyer. Le

112
boulevard Malesherbes, qui abattait des hôtels superbes,
dans les rues d’Anjou et de la Ville-l’Évêque, et qui
nécessitait des travaux de terrassement considérables, devait
être troué un des premiers. Quand Saccard alla visiter
l’immeuble de la rue de la Pépinière, il songea à cette soirée
d’automne, à ce dîner qu’il avait fait avec Angèle sur les
buttes Montmartre, et pendant lequel il était tombé, au soleil
couchant, une pluie si drue de louis d’or sur le quartier de la
Madeleine. Il sourit ; il pensa que le nuage radieux avait
crevé chez lui, dans sa cour, et qu’il allait ramasser les
pièces de vingt francs.
Tandis que Renée, installée luxueusement dans
l’appartement de la rue de Rivoli, au milieu de ce Paris
nouveau dont elle allait être une des reines, méditait ses
futures toilettes et s’essayait à sa vie de grande mondaine,
son mari soignait dévotement sa première grande affaire. Il
lui achetait d’abord la maison de la rue de la Pépinière,
grâce à l’intermédiaire d’un certain Larsonneau, qu’il avait
rencontré furetant comme lui dans les bureaux de l’Hôtel de
Ville, mais qui avait eu la bêtise de se laisser surprendre un
jour qu’il visitait les tiroirs du préfet. Larsonneau s’était
établi agent d’affaires, au fond d’une cour noire et humide
du bas de la rue Saint-Jacques. Son orgueil, ses convoitises
y souffraient cruellement. Il se trouvait au même point que
Saccard avant son mariage ; il avait, disait-il, inventé, lui
aussi, « une machine à pièces de cent sous ; » seulement les
premières avances lui manquaient pour tirer parti de son
invention. Il s’entendit à demi mots avec son ancien

113
collègue, et il travailla si bien, qu’il eut la maison pour cent
cinquante mille francs. Renée, au bout de quelques mois,
avait déjà de gros besoins d’argent. Le mari n’intervint que
pour autoriser sa femme à vendre. Quand le marché fut
conclu, elle le pria de placer en son nom cent mille francs
qu’elle lui remit en toute confiance, pour le toucher sans
doute et lui faire fermer les yeux sur les cinquante mille
francs qu’elle gardait en poche. Il sourit d’un air fin ; il
entrait dans ses calculs qu’elle jetât l’argent par les
fenêtres ; ces cinquante mille francs, qui allaient disparaître
en dentelles et en bijoux, devaient lui rapporter, à lui, le
cent pour cent. Il poussa l’honnêteté, tant il était satisfait de
sa première affaire, jusqu’à placer réellement les cent mille
francs de Renée et à lui remettre les titres de rente. Sa
femme ne pouvait les aliéner, il était certain de les retrouver
au nid, s’il en avait jamais besoin.
— Ma chère, ce sera pour vos chiffons, dit-il galamment.
Quand il posséda la maison, il eut l’habileté, en un mois,
de la faire revendre deux fois à des prête-noms, en
grossissant chaque fois le prix d’achat. Le dernier acquéreur
ne la paya pas moins de trois cent mille francs. Pendant ce
temps, Larsonneau, qui seul paraissait à titre de représentant
des propriétaires successifs, travaillait les locataires. Il
refusait impitoyablement de renouveler les baux, à moins
qu’on ne consentît à des augmentations formidables de
loyer. Les locataires, qui avaient vent de l’expropriation
prochaine, étaient au désespoir ; ils finissaient par accepter
l’augmentation, surtout lorsque Larsonneau ajoutait, d’un

114
air conciliant, que cette augmentation serait fictive pendant
les cinq premières années. Quant aux locataires qui firent
les méchants, ils furent remplacés par des créatures
auxquelles on donna le logement pour rien et qui signèrent
tout ce qu’on voulut ; là, il y eut double bénéfice : le loyer
fut augmenté, et l’indemnité réservée au locataire pour son
bail dut revenir à Saccard. Madame Sidonie voulut aider
son frère, en établissant dans une des boutiques du rez-de-
chaussée un dépôt de pianos. Ce fut à cette occasion que
Saccard et Larsonneau, pris de fièvre, allèrent un peu loin :
ils inventèrent des livres de commerce, ils falsifièrent des
écritures, pour établir la vente des pianos sur un chiffre
énorme. Pendant plusieurs nuits, ils griffonnèrent ensemble.
Ainsi travaillée, la maison tripla de valeur. Grâce au dernier
acte de vente, grâce aux augmentations de loyer, aux faux
locataires et au commerce de madame Sidonie, elle pouvait
être estimée à cinq cent mille francs devant la commission
des indemnités.
Les rouages de l’expropriation, de cette machine
puissante qui, pendant quinze ans, a bouleversé Paris,
soufflant la fortune et la ruine, sont des plus simples. Dès
qu’une voie nouvelle est décrétée, les agents voyers
dressent le plan parcellaire et évaluent les propriétés.
D’ordinaire, pour les immeubles, après enquête, ils
capitalisent la location totale et peuvent ainsi donner un
chiffre approximatif. La commission des indemnités,
composée de membres du conseil municipal, fait toujours
une offre inférieure à ce chiffre, sachant que les intéressés

115
réclameront davantage, et qu’il y aura concession mutuelle.
Quand ils ne peuvent s’entendre, l’affaire est portée devant
un jury qui se prononce souverainement sur l’offre de la
Ville et la demande du propriétaire ou du locataire
exproprié.
Saccard, resté à l’Hôtel de Ville pour le moment décisif,
eut un instant l’impudence de vouloir se faire désigner,
lorsque les travaux du boulevard Malesherbes
commencèrent, et d’estimer lui-même sa maison. Mais il
craignit de paralyser par là son influence sur les membres
de la commission des indemnités. Il fit choisir un de ses
collègues, un jeune homme doux et souriant, nommé
Michelin, et dont la femme, d’une adorable beauté, venait
parfois excuser son mari auprès de ses chefs, lorsqu’il
s’absentait pour cause d’indisposition. Il était indisposé très
souvent. Saccard avait remarqué que la jolie madame
Michelin, qui se glissait si humblement par les portes
entrebâillées, était une toute-puissance ; Michelin gagnait
de l’avancement à chacune de ses maladies, il faisait son
chemin en se mettant au lit. Pendant une de ses absences,
comme il envoyait sa femme presque tous les matins donner
de ses nouvelles à son bureau, Saccard le rencontra deux
fois sur les boulevards extérieurs, fumant un cigare, de l’air
tendre et ravi qui ne le quittait jamais. Cela lui inspira de la
sympathie pour ce bon jeune homme, pour cet heureux
ménage si ingénieux et si pratique. Il avait l’admiration de
toutes les « machines à pièces de cent sous » habilement
exploitées. Quand il eut fait désigner Michelin, il alla voir

116
sa charmante femme, voulut la présenter à Renée, parla
devant elle de son frère le député, l’illustre orateur. Madame
Michelin comprit.
À partir de ce jour, son mari garda pour son collègue ses
sourires les plus recueillis. Celui-ci, qui ne voulait pas
mettre le digne garçon dans ses confidences, se contenta de
se trouver là, comme par hasard, le jour où il procéda à
l’évaluation de l’immeuble de la rue de la Pépinière. Il
l’aida. Michelin, la tête la plus nulle et la plus vide qu’on
pût imaginer, se conforma aux instructions de sa femme,
qui lui avait recommandé de contenter M. Saccard en toutes
choses. Il ne soupçonna rien, d’ailleurs ; il crut que l’agent
voyer était pressé de lui faire bâcler sa besogne pour
l’emmener au café. Les baux, les quittances de loyer, les
fameux livres de madame Sidonie passèrent des mains de
son collègue sous ses yeux, sans qu’il eût le temps
seulement de vérifier les chiffres, que celui-ci énonçait tout
haut. Larsonneau était là, qui traitait son complice en
étranger.
— Allez, mettez cinq cent mille francs, finit par dire
Saccard. La maison vaut davantage… Dépêchons, je crois
qu’il va y avoir un mouvement du personnel à l’Hôtel de
Ville, et je veux vous en parler pour que vous préveniez
votre femme.
L’affaire fut ainsi enlevée. Mais il avait encore des
craintes. Il redoutait que ce chiffre de cinq cent mille francs
ne parût un peu gros à la commission des indemnités, pour
une maison qui n’en valait notoirement que deux cent mille.

117
La hausse formidable sur les immeubles n’avait pas encore
eu lieu. Une enquête lui aurait fait courir le risque de
sérieux désagréments. Il se rappelait cette phrase de son
frère : « Pas de scandale trop bruyant, ou je te supprime ; »
et il savait Eugène homme à exécuter sa menace. Il
s’agissait de rendre aveugles et bienveillants ces messieurs
de la commission. Il jeta les yeux sur deux hommes
influents dont il s’était fait des amis par la façon dont il les
saluait dans les corridors lorsqu’il les rencontrait. Les
trente-six membres du conseil municipal étaient choisis
avec soin de la main même de l’empereur, sur la
présentation du préfet, parmi les sénateurs, les députés, les
avocats, les médecins, les grands industriels qui
s’agenouillaient le plus dévotement devant le pouvoir ;
mais, entre tous, le baron Gouraud et M. Toutin-Laroche
méritaient la bienveillance des Tuileries par leur ferveur.
Tout le baron Gouraud tenait dans cette courte
biographie : fait baron par Napoléon Ier, en récompense de
biscuits avariés fournis à la grande armée, il avait tour à
tour été pair sous Louis XVIII, sous Charles X, sous Louis-
Philippe, et il était sénateur sous Napoléon III. C’était un
adorateur du trône, des quatre planches dorées recouvertes
de velours ; peu lui importait l’homme qui s’y trouvait
assis. Avec son ventre énorme, sa face de bœuf, son allure
d’éléphant, il était d’une coquinerie charmante ; il se
vendait avec majesté et commettait les plus grosses
infamies au nom du devoir et de la conscience. Mais cet
homme étonnait encore plus par ses vices. Il courait sur lui

118
des histoires qu’on ne pouvait raconter qu’à l’oreille. Ses
soixante-dix-huit ans fleurissaient en pleine débauche
monstrueuse. À deux reprises, on avait dû étouffer de sales
aventures, pour qu’il n’allât pas traîner son habit brodé de
sénateur sur les bancs de la cour d’assises.
M. Toutin-Laroche, grand et maigre, ancien inventeur
d’un mélange de suif et de stéarine pour la fabrication des
bougies, rêvait le Sénat. Il s’était fait l’inséparable du baron
Gouraud ; il se frottait à lui, avec l’idée vague que cela lui
porterait bonheur. Au fond, il était très pratique, et s’il eût
trouvé un fauteuil de sénateur à acheter il en aurait
âprement débattu le prix. L’empire allait mettre en vue cette
nullité avide, ce cerveau étroit qui avait le génie des
tripotages industriels. Il vendit le premier son nom à une
compagnie véreuse, à une de ces sociétés qui poussèrent
comme des champignons empoisonnés sur le fumier des
spéculations impériales. On put voir collée aux murs, à cette
époque, une affiche portant en grosses lettres noires ces
mots : Société générale des ports du Maroc, et dans laquelle
le nom de M. Toutin-Laroche, avec son titre de conseiller
municipal, s’étalait, en tête de liste des membres du conseil
de surveillance, tous plus inconnus les uns que les autres.
Ce procédé, dont on a abusé depuis, fit merveille ; les
actionnaires accoururent, bien que la question des Ports du
Maroc fût peu claire et que les braves gens qui apportaient
leur argent ne pussent expliquer eux-mêmes à quelle œuvre
on allait l’employer. L’affiche parlait superbement d’établir
des stations commerciales le long de la Méditerranée.

119
Depuis deux ans, certains journaux célébraient cette
opération grandiose, qu’ils déclaraient plus prospère tous
les trois mois. Au conseil municipal, M. Toutin-Laroche
passait pour un administrateur de premier mérite ; il était
une des fortes têtes de l’endroit, et sa tyrannie aigre sur ses
collègues n’avait d’égale que sa platitude dévote devant le
préfet. Il travaillait déjà à la création d’une grande
compagnie financière, le Crédit viticole, une caisse de prêt
pour les vignerons, dont il parlait avec des réticences, des
attitudes graves qui allumaient autour de lui les convoitises
des imbéciles.
Saccard gagna la protection de ces deux personnages, en
leur rendant des services, dont il feignit habilement
d’ignorer l’importance. Il mit en rapport sa sœur et le baron,
alors compromis dans une histoire des moins propres. Il la
conduisit chez lui, sous le prétexte de réclamer son appui en
faveur de la chère femme, qui pétitionnait depuis
longtemps, afin d’obtenir une fourniture de rideaux pour les
Tuileries. Mais il advint quand l’agent voyer les eut laissés
ensemble, que ce fut madame Sidonie qui promit au baron
de traiter avec certaines gens, assez maladroits pour ne pas
être honorés de l’amitié qu’un sénateur avait daigné
témoigner à leur enfant, une petite fille d’une dizaine
d’années. Saccard agit lui-même auprès de M. Toutin-
Laroche ; il se ménagea une entrevue avec lui dans un
corridor et mit la conversation sur le fameux Crédit viticole.
Au bout de cinq minutes, le grand administrateur effaré,
stupéfait des choses étonnantes qu’il entendait, prit sans

120
façon l’employé à son bras et le retint pendant une heure
dans le couloir. Saccard lui souffla des mécanismes
financiers prodigieux d’ingéniosité. Quand M. Toutin-
Laroche le quitta, il lui serra la main d’une façon
expressive, avec un clignement d’yeux franc-maçonnique.
— Vous en serez, murmura-t-il, il faut que vous en soyez.
Il fut supérieur dans toute cette affaire. Il poussa la
prudence jusqu’à ne pas rendre le baron Gouraud et M.
Toutin-Laroche complices l’un de l’autre. Il les visita
séparément, leur glissa un mot à l’oreille en faveur d’un de
ses amis qui allait être exproprié, rue de la Pépinière ; il eut
bien soin de dire à chacun des deux compères, qu’il ne
parlerait de cette affaire à aucun autre membre de la
commission, que c’était une chose en l’air, mais qu’il
comptait sur toute sa bienveillance.
L’agent voyer avait eu raison de craindre et de prendre
ses précautions. Quand le dossier relatif à son immeuble
arriva devant la commission des indemnités, il se trouva
justement qu’un des membres habitait la rue d’Astorg et
connaissait la maison. Ce membre se récria sur le chiffre de
cinq cent mille francs que, selon lui, on devait réduire de
plus de moitié. Aristide avait eu l’impudence de faire
demander sept cent mille francs. Ce jour-là, M. Toutin-
Laroche, d’ordinaire très désagréable pour ses collègues,
était d’une humeur plus massacrante encore que de
coutume. Il se fâcha, il prit la défense des propriétaires.
— Nous sommes tous propriétaires, messieurs, criait-il…
L’empereur veut faire de grandes choses, ne lésinons pas
121
sur des misères… Cette maison doit valoir les cinq cent
mille francs ; c’est un de nos hommes, un employé de la
Ville, qui a fixé ce chiffre… Vraiment, on dirait que nous
vivons dans la forêt de Bondy ; vous verrez que nous
finirons par nous soupçonner entre nous.
Le baron Gouraud, appesanti sur son siège, regardait du
coin de l’œil, d’un air surpris, M. Toutin-Laroche jetant feu
et flamme en faveur du propriétaire de la rue de la
Pépinière. Il eut un soupçon. Mais, en somme, comme cette
sortie violente le dispensait de prendre la parole, il se mit à
hocher doucement la tête, en signe d’approbation absolue.
Le membre de la rue d’Astorg résistait, révolté, ne voulant
pas plier devant les deux tyrans de la commission, dans une
question où il était plus compétent que ces messieurs. Ce fut
alors que M. Toutin-Laroche, ayant remarqué les signes
approbatifs du baron, s’empara vivement du dossier et dit
d’une voix sèche :
— C’est bien. Nous éclaircirons vos doutes… Si vous le
permettez, je me charge de l’affaire, et le baron Gouraud
fera l’enquête avec moi.
— Oui, oui, dit gravement le baron, rien de louche ne
doit entacher nos décisions.
Le dossier avait déjà disparu dans les vastes poches de
M. Toutin-Laroche. La commission dut s’incliner. Sur le
quai, comme ils sortaient, les deux compères se regardèrent
sans rire. Ils se sentaient complices, ce qui redoublait leur
aplomb. Deux esprits vulgaires eussent provoqué une
explication ; eux continuèrent à plaider la cause des
122
propriétaires, comme si on eût pu les entendre encore, et à
déplorer l’esprit de méfiance qui se glissait partout. Au
moment où ils allaient se quitter :
— Ah ! j’oubliais, mon cher collègue, dit le baron avec
un sourire, je pars tout à l’heure pour la campagne. Vous
seriez bien aimable d’aller faire sans moi cette petite
enquête… Et surtout ne me vendez pas, ces messieurs se
plaignent de ce que je prends trop de vacances.
— Soyez tranquille, répondit M. Toutin-Laroche, je vais
de ce pas rue de la Pépinière.
Il rentra tranquillement chez lui, avec une pointe
d’admiration pour le baron, qui dénouait si joliment les
situations délicates. Il garda le dossier dans sa poche, et à la
séance suivante, il déclara, d’un ton péremptoire, au nom du
baron et au sien, qu’entre l’offre de cinq cent mille francs et
la demande de sept cent mille francs, il fallait prendre un
moyen terme et accorder six cent mille francs. Il n’y eut pas
la moindre opposition. Le membre de la rue d’Astorg, qui
avait réfléchi sans doute, dit avec une grande bonhomie
qu’il s’était trompé : il avait cru qu’il s’agissait de la maison
voisine.
Ce fut ainsi qu’Aristide Saccard remporta sa première
victoire. Il quadrupla sa mise de fonds et gagna deux
complices. Une seule chose l’inquiéta ; lorsqu’il voulut
anéantir les fameux livres de madame Sidonie, il ne les
trouva plus. Il courut chez Larsonneau, qui lui avoua
carrément qu’il les avait, en effet, et qu’il les gardait.
L’autre ne se fâcha pas ; il sembla dire qu’il n’avait eu de
123
l’inquiétude que pour ce cher ami, beaucoup plus
compromis que lui par ces écritures presque entièrement de
sa main, mais qu’il était rassuré, du moment où elles se
trouvaient en sa possession. Au fond, il eût volontiers
étranglé le « cher ami ; » il se souvenait d’une pièce fort
compromettante, d’un inventaire faux, qu’il avait eu la
bêtise de dresser, et qui devait être resté dans l’un des
registres. Larsonneau, payé grassement, alla monter un
cabinet d’affaires rue de Rivoli, où il eut des bureaux
meublés avec le luxe d’un appartement de fille. Saccard,
après avoir quitté l’Hôtel de Ville, pouvant mettre en branle
un roulement de fonds considérable, se lança dans la
spéculation à outrance, tandis que Renée, grisée, folle,
emplissait Paris du bruit de ses équipages, de l’éclat de ses
diamants, du vertige de sa vie adorable et tapageuse.
Parfois, le mari et la femme, ces deux fièvres chaudes de
l’argent et du plaisir, allaient dans les brouillards glacés de
l’île Saint-Louis. Il leur semblait qu’ils entraient dans une
ville morte.
L’hôtel Béraud, bâti vers le commencement du dix-
septième siècle, était une de ces constructions carrées,
noires et graves, aux étroites et hautes fenêtres, nombreuses
au Marais, et qu’on loue à des pensionnats, à des fabricants
d’eau de Seltz, à des entrepositaires de vins et d’alcools.
Seulement, il était admirablement conservé. Sur la rue
Saint-Louis-en-l’Île, il n’avait que trois étages, des étages
de quinze à vingt pieds de hauteur. Le rez-de-chaussée, plus
écrasé, était percé de fenêtres garnies d’énormes barres de

124
fer, s’enfonçant lugubrement dans la sombre épaisseur des
murs, et d’une porte arrondie, presque aussi haute que large,
à marteau de fonte, peinte en gros vert et garnie de clous
énormes qui dessinaient des étoiles et des losanges sur les
deux vantaux. Cette porte était typique, avec les bornes qui
la flanquaient, renversées à demi et largement cerclées de
fer. On voyait qu’anciennement on avait ménagé le lit d’un
ruisseau, au milieu de la porte, entre les pentes légères du
cailloutage du porche ; mais M. Béraud s’était décidé à
boucher ce ruisseau en faisant bitumer l’entrée ; ce fut,
d’ailleurs, le seul sacrifice aux architectes modernes qu’il
accepta jamais. Les fenêtres des étages étaient garnies de
minces rampes de fer forgé, laissant voir leurs croisées
colossales à fortes boiseries brunes et à petits carreaux
verdâtres. En haut, devant les mansardes, le toit
s’interrompait, la gouttière continuait seule son chemin
pour conduire les eaux de pluie aux tuyaux de descente. Et
ce qui augmentait encore la nudité austère de la façade,
c’était l’absence absolue de persiennes et de jalousies, le
soleil ne venant en aucune saison sur ces pierres pâles et
mélancoliques. Cette façade, avec son air vénérable, sa
sévérité bourgeoise, dormait solennellement dans le
recueillement du quartier, dans le silence de la rue que les
voitures ne troublaient guère.
À l’intérieur de l’hôtel, se trouvait une cour carrée,
entourée d’arcades, une réduction de la place Royale, dallée
d’énormes pavés, ce qui achevait de donner à cette maison
morte l’apparence d’un cloître. En face du porche, une

125
fontaine, une tête de lion à demi effacée, et dont on ne
voyait plus que la gueule entr’ouverte, jetait, par un tube de
fer, une eau lourde et monotone, dans une auge verte de
mousse, polie sur les bords par l’usure. Cette eau était
glaciale. Des herbes poussaient entre les pavés. L’été, un
mince coin de soleil descendait dans la cour, et cette visite
rare avait blanchi un angle de la façade, au midi, tandis que
les trois autres pans, moroses et noirâtres, étaient marbrés
de moisissures. Là, au fond de cette cour fraîche et muette
comme un puits, éclairée d’un jour blanc d’hiver, on se
serait cru à mille lieues de ce nouveau Paris où flambaient
toutes les chaudes jouissances, dans le vacarme des
millions.
Les appartements de l’hôtel avaient le calme triste, la
solennité froide de la cour. Desservis par un large escalier à
rampe de fer, où les pas et la toux des visiteurs sonnaient
comme sous une voûte d’église, ils s’étendaient en longues
enfilades de vastes et hautes pièces, dans lesquelles se
perdaient de vieux meubles, de bois sombre et trapu ; et le
demi-jour n’était peuplé que par les personnages des
tapisseries, dont on apercevait vaguement les grands corps
blêmes. Tout le luxe de l’ancienne bourgeoisie parisienne
était là, un luxe inusable et sans mollesse, des sièges dont le
chêne est recouvert à peine d’un peu d’étoupe, des lits aux
étoffes rigides, des bahuts à linge où la rudesse des planches
compromettrait singulièrement la frêle existence des robes
modernes. M. Béraud Du Châtel avait choisi son
appartement dans la partie la plus noire de l’hôtel, entre la

126
rue et la cour, au premier étage. Il se trouvait là dans un
cadre merveilleux de recueillement, de silence et d’ombre.
Quand il poussait les portes, traversant la solennité des
pièces, de son pas lent et grave, on l’eût pris pour un de ces
membres des vieux parlements, dont on voyait les portraits
accrochés aux murs, rentrant chez lui tout songeur, après
avoir discuté et refusé de signer un édit du roi.
Mais dans cette maison morte, dans ce cloître, il y avait
un nid chaud et vibrant, un trou de soleil et de gaieté, un
coin d’adorable enfance, de grand air, de lumière large. Il
fallait monter une foule de petits escaliers, filer le long de
dix à douze corridors, redescendre, remonter encore, faire
un véritable voyage, et l’on arrivait enfin à une vaste
chambre, à une sorte de belvédère bâti sur le toit, derrière
l’hôtel, au-dessus du quai de Béthune. Elle était en plein
midi. La fenêtre s’ouvrait si grande, que le ciel, avec tous
ses rayons, tout son air, tout son bleu, semblait y entrer.
Perchée comme un pigeonnier, elle avait de longues caisses
de fleurs, une immense volière, et pas un meuble. On avait
simplement étalé une natte sur le carreau. C’était la
« chambre des enfants. » Dans tout l’hôtel, on la
connaissait, on la désignait sous ce nom. La maison était si
froide, la cour si humide, que la tante Élisabeth avait
redouté pour Christine et Renée ce souffle frais qui tombait
des murs ; maintes fois, elle avait grondé les gamines qui
couraient sous les arcades et qui prenaient plaisir à tremper
leurs petits bras dans l’eau glacée de la fontaine. Alors,
l’idée lui était venue de faire disposer pour elles ce grenier

127
perdu, le seul coin où le soleil entrât et se réjouît, solitaire,
depuis bientôt deux siècles, au milieu des toiles d’araignée.
Elle leur donna une natte, des oiseaux, des fleurs. Les
gamines furent enthousiasmées. Pendant les vacances,
Renée vivait là, dans le bain jaune de ce bon soleil, qui
semblait heureux de la toilette qu’on avait faite à sa retraite
et des deux têtes blondes qu’on lui envoyait. La chambre
devint un paradis, toute résonnante du chant des oiseaux et
du babil des petites. On la leur avait cédée en toute
propriété. Elles disaient « notre chambre » ; elles étaient
chez elles ; elles allaient jusqu’à s’y enfermer à clef pour se
bien prouver qu’elles en étaient les uniques maîtresses.
Quel coin de bonheur ! Un massacre de joujoux râlait sur la
natte, dans le soleil clair.
Et la grande joie de la chambre des enfants était encore le
vaste horizon. Des autres fenêtres de l’hôtel, on ne voyait
en face de soi que des murs noirs, à quelques pieds. Mais,
de celle-ci, on apercevait tout ce bout de Seine, tout ce bout
de Paris qui s’étend de la Cité au pont de Bercy, plat et
immense, et qui ressemble à quelque originale cité de
Hollande. En bas, sur le quai de Béthune, il y avait des
baraques de bois à moitié effondrées, des entassements de
poutres et de toits crevés, parmi lesquels les enfants
s’amusaient souvent à regarder courir des rats énormes,
qu’elles redoutaient vaguement de voir grimper le long des
hautes murailles. Mais, au delà, l’enchantement
commençait. L’estacade, étageant ses madriers, ses
contreforts de cathédrale gothique, et le pont de

128
Constantine, léger, se balançant comme une dentelle sous
les pieds des passants, se coupaient à angle droit,
paraissaient barrer et retenir la masse énorme de la rivière.
En face, les arbres de la Halle aux vins, et plus loin les
massifs du Jardin des Plantes, verdissaient, s’étalaient
jusqu’à l’horizon : tandis que, de l’autre côté de l’eau, le
quai Henri IV et le quai de la Râpée alignaient leurs
constructions basses et inégales, leur rangée de maisons qui,
de haut, ressemblaient aux petites maisons de bois et de
carton que les gamines avaient dans des boîtes. Au fond, à
droite, le toit ardoisé de la Salpêtrière bleuissait au-dessus
des arbres. Puis, au milieu, descendant jusqu’à la Seine, les
larges berges pavées faisaient deux longues routes grises
que tachait çà et là la marbrure d’une file de tonneaux, d’un
chariot attelé, d’un bateau de bois ou de charbon vidé à
terre. Mais l’âme de tout cela, l’âme qui emplissait le
paysage, c’était la Seine, la rivière vivante ; elle venait de
loin, du bord vague et tremblant de l’horizon, elle sortait de
là-bas, du rêve, pour couler droit aux enfants, dans sa
majesté tranquille, dans son gonflement puissant, qui
s’épanouissait, s’élargissait en nappe à leurs pieds, à la
pointe de l’île. Les deux ponts qui la coupaient, le pont de
Bercy et le pont d’Austerlitz, semblaient des arrêts
nécessaires, chargés de la contenir, de l’empêcher de
monter jusque dans la chambre. Les petites aimaient la
géante, elles s’emplissaient les yeux de sa coulée colossale,
de cet éternel flot grondant qui roulait vers elles, comme
pour les atteindre, et qu’elles sentaient se fendre et
disparaître à droite et à gauche, dans l’inconnu, avec une
129
douceur de titan dompté. Par les beaux jours, par les
matinées de ciel bleu, elles se trouvaient ravies des belles
robes de la Seine ; c’étaient des robes changeantes qui
passaient du bleu au vert, avec mille teintes d’une
délicatesse infinie ; on aurait dit de la soie mouchetée de
flammes blanches, avec des ruches de satin ; et les bateaux
qui s’abritaient aux deux rives la bordaient d’un ruban de
velours noir. Au loin, surtout, l’étoffe devenait admirable et
précieuse, comme la gaze enchantée d’une tunique de fée ;
après la bande de satin gros vert, dont l’ombre des ponts
serrait la Seine, il y avait des plastrons d’or, des pans d’une
étoffe plissée couleur de soleil. Le ciel immense, sur cette
eau, ces files basses de maisons, ces verdures des deux
parcs, se creusait.
Parfois Renée, lasse de cet horizon sans bornes, grande
déjà et rapportant du pensionnat des curiosités charnelles,
jetait un regard dans l’école de natation des bains Petit, dont
le bateau se trouve amarré à la pointe de l’île. Elle cherchait
à voir, entre les linges flottants pendus à des ficelles en
guise de plafond, les hommes en caleçon dont on apercevait
les ventres nus.

130
III

Maxime resta au collège de Plassans jusqu’aux vacances


de 1854. Il avait treize ans et quelques mois, et venait
d’achever sa cinquième. Ce fut alors que son père se décida
à le faire venir à Paris. Il songeait qu’un fils de cet âge le
poserait, l’installerait définitivement dans son rôle de veuf
remarié, riche et sérieux. Lorsqu’il annonça son projet à
Renée, à l’égard de laquelle il se piquait d’une extrême
galanterie, elle lui répondit négligemment :
— C’est cela, faites venir le gamin… Il nous amusera un
peu. Le matin, on s’ennuie à mourir.
Le gamin arriva huit jours après. C’était déjà un grand
galopin fluet, à figure de fille, l’air délicat et effronté, d’un
blond très doux. Mais comme il était fagoté, grand Dieu !
Tondu jusqu’aux oreilles, les cheveux si ras que la
blancheur du crâne se trouvait à peine couverte d’une
ombre légère, il avait un pantalon trop court, des souliers de
charretier, une tunique affreusement râpée, trop large, et qui
le rendait presque bossu. Dans cet accoutrement, surpris des
choses nouvelles qu’il voyait, il regardait autour de lui, sans
timidité, d’ailleurs, de l’air sauvage et rusé d’un enfant
précoce, hésitant à se livrer du premier coup.

131
Un domestique venait de l’amener de la gare, et il était
dans le grand salon, ravi par l’or de l’ameublement et du
plafond, profondément heureux de ce luxe au milieu duquel
il allait vivre, lorsque Renée, qui revenait de chez son
tailleur, entra comme un coup de vent. Elle jeta son chapeau
et le burnous blanc qu’elle avait mis sur ses épaules pour se
protéger contre le froid déjà vif. Elle apparut à Maxime,
stupéfait d’admiration, dans tout l’éclat de son merveilleux
costume.
L’enfant la crut déguisée. Elle portait une délicieuse jupe
de faye bleue, à grands volants, sur laquelle était jetée une
sorte d’habit de garde-française de soie gris tendre. Les
pans de l’habit, doublé de satin bleu plus foncé que la faye
du jupon, étaient galamment relevés et retenus par des
nœuds de ruban ; les parements des manches plates, les
grands revers du corsage s’élargissaient, garnis du même
satin. Et, comme assaisonnement suprême, comme pointe
risquée d’originalité, de gros boutons imitant le saphir, pris
dans des rosettes azur, descendaient le long de l’habit, sur
deux rangées. C’était laid et adorable.
Quand Renée aperçut Maxime :
— C’est le petit, n’est-ce pas ? demanda-t-elle au
domestique, surprise de le voir aussi grand qu’elle.
L’enfant la dévorait du regard. Cette dame si blanche de
peau, dont on apercevait la poitrine dans l’entrebâillement
d’une chemisette plissée, cette apparition brusque et
charmante, avec sa coiffure haute, ses fines mains gantées,
ses petites bottes d’homme dont les talons pointus
132
s’enfonçaient dans le tapis, le ravissait, lui semblait la
bonne fée de cet appartement tiède et doré. Il se mit à
sourire, et il fut tout juste assez gauche pour garder sa grâce
de gamin.
— Tiens, il est drôle ! s’écria Renée… Mais quelle
horreur ! comme on lui a coupé les cheveux !… Écoute,
mon petit ami, ton père ne rentrera sans doute que pour le
dîner, et je vais être obligée de t’installer… Je suis votre
belle-maman, monsieur. Veux-tu m’embrasser ?
— Je veux bien, répondit carrément Maxime.
Et il baisa la jeune femme sur les deux joues, en la
prenant par les épaules, ce qui chiffonna un peu l’habit de
garde-française. Elle se dégagea, riant, disant :
— Mon Dieu ! qu’il est drôle, le petit tondu !…
Elle revint à lui, plus sérieuse.
— Nous serons amis, n’est-ce pas ?… Je veux être une
mère pour vous. Je réfléchissais à cela, en attendant mon
tailleur, qui était en conférence, et je me disais que je devais
me montrer très bonne et vous élever tout à fait bien… Ce
sera gentil !
Maxime continuait à la regarder, de son regard bleu de
fille hardie, et brusquement :
— Quel âge avez-vous ? demanda-t-il.
— Mais on ne demande jamais cela ! s’écria-t-elle en
joignant les mains… Il ne sait pas, le petit malheureux ! Il

133
faudra tout lui apprendre… Heureusement que je puis
encore dire mon âge. J’ai vingt et un ans.
— Moi, j’en aurai bientôt quatorze… Vous pourriez être
ma sœur.
Il n’acheva pas, mais son regard ajoutait qu’il s’attendait
à trouver la seconde femme de son père beaucoup plus
vieille. Il était tout près d’elle, il lui regardait le cou avec
tant d’attention qu’elle finit presque par rougir. Sa tête folle,
d’ailleurs, tournait, ne pouvant s’arrêter longtemps sur le
même sujet ; et elle se mit à marcher, à parler de son
tailleur, oubliant qu’elle s’adressait à un enfant.
— J’aurais voulu être là pour vous recevoir. Mais
imaginez-vous que Worms m’a apporté ce costume ce
matin… Je l’essaie et je le trouve assez réussi. Il a
beaucoup de chic, n’est-ce pas ?
Elle s’était placée devant une glace. Maxime allait et
venait derrière elle, pour la voir sur toutes les faces.
— Seulement, continua-t-elle, en mettant l’habit, je me
suis aperçue qu’il faisait un gros pli, là, sur l’épaule gauche,
vous voyez… C’est très laid, ce pli ; il semble que j’ai une
épaule plus haute que l’autre.
Il s’était approché, il passait son doigt sur le pli, comme
pour l’aplatir, et sa main de collégien vicieux paraissait
s’oublier en cet endroit avec un certain bien aise.
— Ma foi, continua-t-elle, je n’ai pu y tenir. J’ai fait
atteler et je suis allée dire à Worms ce que je pensais de son
inconcevable légèreté… Il m’a promis de réparer cela.

134
Puis, elle resta devant la glace, se contemplant toujours,
se perdant dans une subite rêverie. Elle finit par poser un
doigt sur ses lèvres, d’un air d’impatience méditative. Et,
tout bas, comme se parlant à elle-même :
— Il manque quelque chose… bien sûr qu’il manque
quelque chose…
Alors, d’un mouvement prompt, elle se tourna, se planta
devant Maxime, auquel elle demanda :
— Est-ce que c’est vraiment bien ?… Vous ne trouvez
pas qu’il manque quelque chose, un rien, un nœud quelque
part ?
Le collégien, rassuré par la camaraderie de la jeune
femme, avait repris tout l’aplomb de sa nature effrontée. Il
s’éloigna, se rapprocha, cligna les yeux, en murmurant :
— Non, non, il ne manque rien, c’est très joli, très joli…
Je trouve plutôt qu’il y a quelque chose de trop.
Il rougit un peu, malgré son audace, s’avança encore, et,
traçant du bout du doigt un angle aigu sur la gorge de
Renée :
— Moi, voyez-vous, continua-t-il, j’échancrerais comme
ça cette dentelle, et je mettrais un collier avec une grosse
croix.
Elle battit des mains, rayonnante.
— C’est cela, c’est cela, cria-t-elle… J’avais la grosse
croix sur le bout de la langue.

135
Elle écarta la chemisette, disparut pendant deux minutes,
revint avec le collier et la croix. Et, se replaçant devant la
glace d’un air de triomphe :
— Oh ! complet, tout à fait complet, murmura-t-elle…
Mais il n’est pas bête du tout, le petit tondu ! Tu habillais
donc les femmes dans ta province ? Décidément, nous
serons bons amis. Mais il faudra m’écouter. D’abord, vous
laisserez pousser vos cheveux, et vous ne porterez plus cette
affreuse tunique. Puis, vous suivrez fidèlement mes leçons
de bonnes manières. Je veux que vous soyez un joli jeune
homme.
— Mais bien sûr, dit naïvement l’enfant ; puisque papa
est riche maintenant, et que vous êtes sa femme.
Elle eut un sourire, et avec sa vivacité habituelle :
— Alors commençons par nous tutoyer. Je dis tu, je dis
vous. C’est bête… Tu m’aimeras bien ?
— Je t’aimerai de tout mon cœur, répondit-il avec une
effusion de galopin en bonne fortune.
Telle fut la première entrevue de Maxime et de Renée.
L’enfant n’alla au collège qu’un mois plus tard. Sa belle-
mère, les premiers jours, joua avec lui comme avec une
poupée ; elle le décrassa de sa province, et il faut dire qu’il
y mit une bonne volonté extrême. Quand il parut, habillé de
neuf des pieds à la tête par le tailleur de son père, elle
poussa un cri de surprise joyeuse : il était joli comme un
cœur ; ce fut son expression. Ses cheveux seuls mettaient à
pousser une lenteur désespérante. La jeune femme disait

136
d’ordinaire que tout le visage est dans la chevelure. Elle
soignait la sienne avec dévotion. Longtemps la couleur l’en
avait désolée, cette couleur particulière, d’un jaune tendre,
qui rappelait celle du beurre fin. Mais quand la mode des
cheveux jaunes arriva, elle fut charmée, et pour faire croire
qu’elle ne suivait pas la mode bêtement, elle jura qu’elle se
teignait tous les mois.
Les treize ans de Maxime étaient déjà terriblement
savants. C’était une de ces natures frêles et hâtives, dans
lesquelles les sens poussent de bonne heure. Le vice en lui
parut même avant l’éveil des désirs. À deux reprises, il
faillit se faire chasser du collège. Renée, avec des yeux
habitués aux grâces provinciales, aurait vu que, tout fagoté
qu’il était, le petit tondu, comme elle le nommait, souriait,
tournait le cou, avançait les bras d’une façon gentille, de cet
air féminin des demoiselles de collège. Il se soignait
beaucoup les mains, qu’il avait minces et longues : si ses
cheveux restaient courts, par ordre du proviseur, ancien
colonel du génie, il possédait un petit miroir qu’il tirait de
sa poche, pendant les classes, qu’il posait entre les pages de
son livre, et dans lequel il se regardait des heures entières,
s’examinant les yeux, les gencives, se faisant des mines,
s’apprenant des coquetteries. Ses camarades se pendaient à
sa blouse, comme à une jupe, et il se serrait tellement, qu’il
avait la taille mince, le balancement de hanches d’une
femme faite. La vérité était qu’il recevait autant de coups
que de caresses. Le collège de Plassans, un repaire de petits
bandits comme la plupart des collèges de province, fut ainsi

137
un milieu de souillure, dans lequel se développa
singulièrement ce tempérament neutre, cette enfance qui
apportait le mal, on ne savait de quel inconnu héréditaire.
L’âge allait heureusement le corriger. Mais la marque de ses
abandons d’enfant, cette effémination de tout son être, cette
heure où il s’était cru fille, devait rester en lui, le frapper à
jamais dans sa virilité.
Renée l’appelait « mademoiselle », sans savoir que, six
mois auparavant, elle aurait dit juste. Il lui semblait très
obéissant, très aimant, et même elle se trouvait souvent
gênée par ses caresses. Il avait une façon d’embrasser qui
chauffait la peau. Mais ce qui la ravissait, c’était son
espièglerie ; il était drôle au possible, hardi, parlant déjà des
femmes avec des sourires, tenant tête aux amies de Renée, à
la chère Adeline qui venait d’épouser M. d’Espanet, et à la
grosse Suzanne, mariée tout récemment au grand industriel
Haffner. Il eut, à quatorze ans, une passion pour cette
dernière. Il avait pris sa belle-mère pour confidente, et
celle-ci s’amusait beaucoup.
— Moi, j’aurais préféré Adeline, disait-elle ; elle est plus
jolie.
— Peut-être, répondait le galopin, mais Suzanne est bien
plus grosse… J’aime les belles femmes… Si tu étais
gentille, tu lui parlerais pour moi.
Renée riait. Sa poupée, ce grand gamin aux mines de
fille, lui semblait impayable, depuis qu’elle était
amoureuse. Il vint un moment où Mme Haffner dut se

138
défendre sérieusement. D’ailleurs, ces dames
encourageaient Maxime par leurs rires étouffés, leurs demi-
mots, les attitudes coquettes qu’elles prenaient devant cet
enfant précoce. Il entrait là une pointe de débauche fort
aristocratique. Toutes trois, dans leur vie tumultueuse,
brûlées par la passion, s’arrêtaient à la dépravation
charmante du galopin, comme à un piment original et sans
danger qui réveillait leur goût. Elles lui laissaient toucher
leur robe, frôler leurs épaules de ses doigts, lorsqu’il les
suivait dans l’antichambre, pour jeter sur elles leur sortie de
bal ; elles se le passaient de main en main, riant comme des
folles, quand il leur baisait les poignets, du côté des veines,
à cette place où la peau est si douce ; puis elles se faisaient
maternelles et lui enseignaient doctement l’art d’être bel
homme et de plaire aux dames. C’était leur joujou, un petit
homme d’un mécanisme ingénieux, qui embrassait, qui
faisait la cour, qui avait les plus aimables vices du monde,
mais qui restait un joujou, un petit homme de carton qu’on
ne craignait pas trop, assez cependant pour avoir, sous sa
main enfantine, un frisson très doux.
À la rentrée des classes, Maxime alla au lycée Bonaparte.
C’est le lycée du beau monde, celui que Saccard devait
choisir pour son fils. L’enfant, si mou, si léger qu’il fût,
avait alors une intelligence très vive ; mais il s’appliqua à
tout autre chose qu’aux études classiques. Il fut cependant
un élève correct, qui ne descendit jamais dans la bohème
des cancres, et qui demeura parmi les petits messieurs
convenables et bien mis dont on ne dit rien. Il ne lui resta de

139
sa jeunesse qu’une véritable religion pour la toilette. Paris
lui ouvrit les yeux, en fit un beau jeune homme, pincé dans
ses vêtements, suivant les modes. Il était le Brummel de sa
classe. Il s’y présentait comme dans un salon, chaussé
finement, ganté juste, avec des cravates prodigieuses et des
chapeaux ineffables. D’ailleurs, ils se trouvaient là une
vingtaine, formant une aristocratie, s’offrant à la sortie des
havanes dans des porte-cigares à fermoirs d’or, faisant
porter leur paquet de livres par un domestique en livrée.
Maxime avait déterminé son père à lui acheter un tilbury et
un petit cheval noir qui faisaient l’admiration de ses
camarades. Il conduisait lui-même, ayant sur le siège de
derrière un valet de pied, les bras croisés, qui tenait sur ses
genoux le cartable du collégien, un vrai portefeuille de
ministre en chagrin marron. Et il fallait voir avec quelle
légèreté, quelle science et quelle correction d’allures, il
venait en dix minutes de la rue de Rivoli à la rue du Havre,
arrêtait net son cheval devant la porte du lycée, jetait la
bride au valet, en disant : « Jacques, à quatre heures et
demie, n’est-ce pas ? » Les boutiquiers voisins étaient ravis
de la bonne grâce de ce blondin qu’ils voyaient
régulièrement deux fois par jour arriver et repartir dans sa
voiture. Au retour, il reconduisait parfois un ami, qu’il
mettait à sa porte. Les deux enfants fumaient, regardaient
les femmes, éclaboussaient les passants, comme s’ils
fussent revenus des courses. Petit monde étonnant, couvée
de fats et d’imbéciles, qu’on peut voir chaque jour rue du
Havre, correctement habillés, avec leurs vestons de gandins,
jouer les hommes riches et blasés, tandis que la bohème du
140
lycée, les vrais écoliers, arrivent criant et se poussant,
tapant le pavé avec leurs gros souliers, leurs livres pendus
derrière le dos, au bout d’une courroie.
Renée, qui voulait prendre au sérieux son rôle de mère et
d’institutrice, était enchantée de son élève. Elle ne
négligeait rien, il est vrai, pour parfaire son éducation. Elle
traversait alors une heure pleine de dépit et de larmes ; un
amant l’avait quittée, avec scandale, aux yeux de tout Paris,
pour se mettre avec la duchesse de Sternich. Elle rêva que
Maxime serait sa consolation, elle se vieillit, s’ingénia pour
être maternelle, et devint le mentor le plus original qu’on
pût imaginer. Souvent, le tilbury de Maxime restait à la
maison ; c’était Renée, avec sa grande calèche, qui venait
prendre le collégien. Ils cachaient le portefeuille marron
sous la banquette, ils allaient au Bois, alors dans tout son
neuf. Là, elle lui faisait un cours de haute élégance. Elle lui
nommait le tout Paris impérial, gras, heureux, encore dans
l’extase de ce coup de baguette qui changeait les meurt-de-
faim et les goujats de la veille en grands seigneurs, en
millionnaires soufflant et se pâmant sous le poids de leur
caisse. Mais l’enfant la questionnait surtout sur les femmes,
et comme elle était très libre avec lui, elle lui donnait des
détails précis ; madame de Guende était bête, mais
admirablement faite ; la comtesse Vanska, fort riche, avait
chanté dans les cours, avant de se faire épouser par un
Polonais, qui la battait, disait-on ; quant à la marquise
d’Espanet et à Suzanne Haffner, elles étaient inséparables,
et, bien qu’elles fussent ses amies intimes, Renée ajoutait,

141
en pinçant les lèvres, comme pour n’en pas dire davantage,
qu’il courait de bien vilaines histoires sur leur compte ; la
belle madame de Lauwerens était aussi horriblement
compromettante, mais elle avait de si jolis yeux, et tout le
monde, en somme, savait que, quant à elle, elle était
irréprochable, bien qu’un peu trop mêlée aux intrigues des
pauvres petites femmes qui la fréquentaient, madame Daste,
madame Teissière, la baronne de Meinhold. Maxime voulut
avoir le portrait de ces dames ; il en garnit un album qui
resta sur la table du salon. Pour embarrasser sa belle-
maman, avec cette ruse vicieuse qui était le trait dominant
de son caractère, il lui demandait des détails sur les filles,
en feignant de les prendre pour des femmes du vrai monde.
Renée, morale et sérieuse, disait que c’étaient d’affreuses
créatures et qu’il devait les éviter avec soin ; puis elle
s’oubliait, et parlait d’elles comme de personnes qu’elle eût
connues intimement. Un des grands régals de l’enfant était
encore de la mettre sur le chapitre de la duchesse de
Sternich. Chaque fois que sa voiture passait, au Bois, à côté
de la leur, il ne manquait pas de nommer la duchesse, avec
une sournoiserie méchante, un regard en dessous, prouvant
qu’il connaissait la dernière aventure de Renée. Celle-ci,
d’une voix sèche, déchirait sa rivale ; comme elle
vieillissait ! la pauvre femme ! elle se maquillait, elle avait
des amants cachés au fond de toutes ses armoires, elle
s’était donnée à un chambellan pour entrer dans le lit
impérial. Et elle ne tarissait pas, tandis que Maxime, pour
l’exaspérer, trouvait madame de Sternich délicieuse. De
telles leçons développaient singulièrement l’intelligence du
142
collégien, d’autant plus que la jeune institutrice les répétait
partout, au Bois, au théâtre, dans les salons. L’élève devint
très fort.
Ce que Maxime adorait, c’était de vivre dans les jupes,
dans les chiffons, dans la poudre de riz des femmes. Il
restait toujours un peu fille, avec ses mains effilées, son
visage imberbe, son cou blanc et potelé. Renée le consultait
gravement sur ses toilettes. Il connaissait les bons faiseurs
de Paris, jugeait chacun d’eux d’un mot, parlait de la saveur
des chapeaux d’un tel et de la logique des robes de tel autre.
À dix-sept ans, il n’y avait pas une modiste qu’il n’eût
approfondie, pas un bottier dont il n’eût étudié et pénétré le
cœur. Cet étrange avorton, qui, pendant les classes
d’anglais, lisait les prospectus que son parfumeur lui
adressait tous les vendredis, aurait soutenu une thèse
brillante sur le tout Paris mondain, clientèle et fournisseurs
compris, à l’âge où les gamins de province n’osent pas
encore regarder leur bonne en face. Souvent, quand il
revenait du lycée, il rapportait dans son tilbury un chapeau,
une boîte de savons, un bijou, commandés la veille par sa
belle-mère. Il avait toujours quelque bout de dentelle
musquée qui traînait dans ses poches.
Mais sa grande partie était d’accompagner Renée chez
l’illustre Worms, le tailleur de génie, devant lequel les
reines du second empire se tenaient à genoux. Le salon du
grand homme était vaste, carré, garni de larges divans. Il y
entrait avec une émotion religieuse. Les toilettes ont
certainement une odeur propre ; la soie, le satin, le velours,

143
les dentelles avaient marié leurs aromes légers à ceux des
chevelures et des épaules ambrées ; et l’air du salon gardait
cette tiédeur odorante, cet encens de la chair et du luxe qui
changeait la pièce en une chapelle consacrée à quelque
secrète divinité. Souvent il fallait que Renée et Maxime
fissent antichambre pendant des heures ; il y avait là une
vingtaine de solliciteuses, attendant leur tour, trempant des
biscuits dans des verres de madère, faisant collation sur la
grande table du milieu, où traînaient des bouteilles et des
assiettes de petits fours. Ces dames étaient chez elles,
parlaient librement, et lorsqu’elles se pelotonnaient autour
de la pièce, on aurait dit un vol blanc de lesbiennes qui se
serait abattu sur les divans d’un salon parisien. Maxime,
qu’elles toléraient et qu’elles aimaient pour son air de fille,
était le seul homme admis dans le cénacle. Il y goûtait des
jouissances divines ; il glissait le long des divans comme
une couleuvre agile ; on le retrouvait sous une jupe, derrière
un corsage, entre deux robes, où il se faisait tout petit, se
tenant bien tranquille, respirant la chaleur parfumée de ses
voisines avec des mines d’enfant de chœur avalant le bon
Dieu.
— Il se fourre partout, ce petit-là, disait la baronne de
Meinhold, en lui tapotant les joues.
Il était si fluet que ces dames ne lui donnaient guère plus
de quatorze ans. Elles s’amusèrent à le griser avec le
madère de l’illustre Worms. Il leur dit des choses
stupéfiantes, qui les firent rire aux larmes. Toutefois, ce fut
la marquise d’Espanet qui trouva le mot de la situation.

144
Comme on découvrit un jour Maxime, dans un angle des
divans, derrière son dos :
— Voilà un garçon qui aurait dû naître fille, murmura-t-
elle, à le voir si rose, si rougissant, si pénétré du bien-être
qu’il avait éprouvé dans son voisinage.
Puis, lorsque le grand Worms recevait enfin Renée,
Maxime pénétrait avec elle dans le cabinet. Il s’était permis
de parler deux ou trois fois, pendant que le maître
s’absorbait dans le spectacle de sa cliente, comme les
pontifes du beau veulent que Léonard de Vinci l’ait fait
devant la Joconde. Le maître avait daigné sourire de la
justesse de ses observations. Il faisait mettre Renée debout
devant une glace, qui montait du parquet au plafond, se
recueillait, avec un froncement de sourcils, pendant que la
jeune femme, émue, retenait son haleine, pour ne pas
bouger. Et, au bout de quelques minutes, le maître, comme
pris et secoué par l’inspiration, peignait à grands traits
saccadés le chef-d’œuvre qu’il venait de concevoir, s’écriait
en phrases sèches :
— Robe Montespan en faye cendrée…, la traîne
dessinant, devant, une basque arrondie…, gros nœuds de
satin gris la relevant sur les hanches…, enfin tablier
bouillonné de tulle gris perle, les bouillonnés séparés par
des bandes de satin gris.
Il se recueillait encore, paraissait descendre tout au fond
de son génie, et, avec une grimace triomphante de
pythonisse sur son trépied, il achevait :

145
— Nous poserons dans les cheveux, sur cette tête rieuse,
le papillon rêveur de Psyché aux ailes d’azur changeant.
Mais, d’autres fois, l’inspiration était rétive. L’illustre
Worms l’appelait vainement, concentrait ses facultés en
pure perte. Il torturait ses sourcils, devenait livide, prenait
entre ses mains sa pauvre tête, qu’il branlait avec désespoir,
et vaincu, se jetant dans un fauteuil :
— Non, murmurait-il d’une voix dolente, non, pas
aujourd’hui…, ce n’est pas possible… Ces dames sont
indiscrètes. La source est tarie.
Et il mettait Renée à la porte en répétant :
— Pas possible, pas possible, chère dame, vous
repasserez un autre jour… Je ne vous sens pas ce matin.
La belle éducation que recevait Maxime eut un premier
résultat. À dix-sept ans, le gamin séduisit la femme de
chambre de sa belle-mère. Le pis de l’histoire fut que la
chambrière devint enceinte. Il fallut l’envoyer à la
campagne avec le marmot et lui constituer une petite rente.
Renée resta horriblement vexée de l’aventure. Saccard ne
s’en occupa que pour régler le côté pécuniaire de la
question ; mais la jeune femme gronda vertement son élève.
Lui, dont elle voulait faire un homme distingué, se
compromettre avec une telle fille ! Quel début ridicule et
honteux, quelle fredaine inavouable ! Encore s’il s’était
lancé avec une de ces dames !
— Pardieu ! répondit-il tranquillement, si ta bonne amie
Suzanne avait voulu, c’est elle qui serait allée à la

146
campagne.
— Oh ! le polisson ! murmura-t-elle, désarmée, égayée
par l’idée de voir Suzanne se réfugiant à la campagne avec
une rente de douze cents francs.
Puis, une pensée plus drôle lui vint, et oubliant son rôle
de mère irritée, poussant des rires perlés, qu’elle retenait
entre ses doigts, elle balbutia, en le regardant du coin de
l’œil :
— Dis donc, c’est Adeline qui t’en aurait voulu, et qui lui
aurait fait des scènes…
Elle n’acheva pas. Maxime riait avec elle. Telle fut la
belle chute que fit la morale de Renée en cette aventure.
Cependant Aristide Saccard ne s’inquiétait guère des
deux enfants, comme il nommait son fils et sa seconde
femme. Il leur laissait une liberté absolue, heureux de les
voir bons amis, ce qui emplissait l’appartement d’une gaieté
bruyante. Singulier appartement que ce premier étage de la
rue de Rivoli. Les portes y battaient toute la journée ; les
domestiques y parlaient haut ; le luxe neuf et éclatant en
était traversé continuellement par des courses de jupes
énormes et volantes, par des processions de fournisseurs,
par le tohu-bohu des amies de Renée, des camarades de
Maxime et des visiteurs de Saccard. Ce dernier recevait, de
neuf heures à onze heures, le plus étrange monde qu’on pût
voir : sénateurs et clercs d’huissier, duchesses et
marchandes à la toilette, toute l’écume que les tempêtes de
Paris jetaient le matin à sa porte, robes de soie, jupes sales,

147
blouses, habits noirs, qu’il accueillait du même ton pressé,
des mêmes gestes impatients et nerveux ; il bâclait les
affaires en deux paroles, résolvait vingt difficultés à la fois,
et donnait les solutions en courant. On eût dit que ce petit
homme remuant, dont la voix était très forte, se battait dans
son cabinet avec les gens, avec les meubles, culbutait, se
frappait la tête au plafond pour en faire jaillir les idées, et
retombait toujours victorieux sur ses pieds. Puis, à onze
heures, il sortait ; on ne le voyait plus de la journée ; il
déjeunait dehors, souvent même il y dînait. Alors la maison
appartenait à Renée et à Maxime ; ils s’emparaient du
cabinet du père ; ils y déballaient les cartons des
fournisseurs, et les chiffons traînaient sur les dossiers.
Parfois des gens graves attendaient une heure à la porte du
cabinet, pendant que le collégien et la jeune femme
discutaient un nœud de ruban, assis aux deux bouts du
bureau de Saccard. Renée faisait atteler dix fois par jour.
Rarement on mangeait ensemble ; sur les trois, deux
couraient, s’oubliaient, ne revenaient qu’à minuit.
Appartement de tapage, d’affaires et de plaisirs, où la vie
moderne, avec son bruit d’or sonnant, de toilettes froissées,
s’engouffrait comme un coup de vent.
Aristide Saccard avait enfin trouvé son milieu. Il s’était
révélé grand spéculateur, brasseur de millions. Après le
coup de maître de la rue de la Pépinière, il se lança
hardiment dans la lutte qui commençait à semer Paris
d’épaves honteuses et de triomphes fulgurants. D’abord, il
joua à coup sûr, répétant son premier succès, achetant les

148
immeubles qu’il savait menacés de la pioche, et employant
ses amis pour obtenir de grosses indemnités. Il vint un
moment où il eut cinq ou six maisons, ces maisons qu’il
regardait si étrangement autrefois, comme des
connaissances à lui, lorsqu’il n’était qu’un pauvre agent
voyer. Mais c’était là l’enfance de l’art. Quand il avait usé
les baux, comploté avec les locataires, volé l’État et les
particuliers, la finesse n’était pas grande, et il pensait que le
jeu ne valait pas la chandelle. Aussi mit-il bientôt son génie
au service de besognes plus compliquées.
Saccard inventa d’abord le tour des achats d’immeubles
faits sous le manteau pour le compte de la Ville. Une
décision du conseil d’État créait à cette dernière une
situation difficile. Elle avait acheté à l’amiable un grand
nombre de maisons, espérant user les baux et congédier les
locataires sans indemnité. Mais ces acquisitions furent
considérées comme de véritables expropriations, et elle dut
payer. Ce fut alors que Saccard offrit d’être le prête-nom de
la Ville ; il achetait, usait les baux, et, moyennant un pot-de-
vin, livrait l’immeuble au moment fixé. Et même il finit par
jouer double jeu ; il achetait pour la Ville et pour le préfet.
Quand l’affaire était par trop tentante, il escamotait la
maison. L’État payait. On récompensa ses complaisances en
lui concédant des bouts de rues, des carrefours projetés,
qu’il rétrocédait avant même que la voie nouvelle fût
commencée. C’était un jeu féroce ; on jouait sur les
quartiers à bâtir comme on joue sur un titre de rente.
Certaines dames, de jolies filles, amies intimes de hauts

149
fonctionnaires, étaient de la partie ; une d’elles, dont les
dents blanches sont célèbres, a croqué, à plusieurs reprises,
des rues entières. Saccard s’affamait, sentait ses désirs
s’accroître, à voir ce ruissellement d’or qui lui glissait entre
les mains. Il lui semblait qu’une mer de pièces de vingt
francs s’élargissait autour de lui, de lac devenait océan,
emplissait l’immense horizon avec un bruit de vagues
étranges, une musique métallique qui lui chatouillait le
cœur ; et il s’aventurait, nageur plus hardi chaque jour,
plongeant, reparaissant, tantôt sur le dos, tantôt sur le
ventre, traversant cette immensité par les temps clairs et par
les orages, comptant sur ses forces et son adresse pour ne
jamais aller au fond.
Paris s’abîmait alors dans un nuage de plâtre. Les temps
prédits par Saccard, sur les buttes Montmartre, étaient
venus. On taillait la cité à coups de sabre, et il était de
toutes les entailles, de toutes les blessures. Il avait des
décombres à lui aux quatre coins de la ville. Rue de Rome,
il fut mêlé à cette étonnante histoire du trou qu’une
compagnie creusa, pour transporter cinq ou six mille mètres
cubes de terre et faire croire à des travaux gigantesques, et
qu’on dut ensuite reboucher, en rapportant la terre de Saint-
Ouen, lorsque la compagnie eut fait faillite. Lui s’en tira la
conscience nette, les poches pleines, grâce à son frère
Eugène, qui voulut bien intervenir. À Chaillot, il aida à
éventrer la butte, à la jeter dans un bas-fond, pour faire
passer le boulevard qui va de l’Arc-de-Triomphe au pont de
l’Alma. Du côté de Passy, ce fut lui qui eut l’idée de semer

150
les déblais du Trocadéro sur le plateau, de sorte que la
bonne terre se trouve aujourd’hui à deux mètres de
profondeur, et que l’herbe elle-même refuse de pousser
dans ces gravats. On l’aurait retrouvé sur vingt points à la
fois, à tous les endroits où il y avait quelque obstacle
insurmontable, un déblai dont on ne savait que faire, un
remblai qu’on ne pouvait exécuter, un bon amas de terre et
de plâtras où s’impatientait la hâte fébrile des ingénieurs,
que lui fouillait de ses ongles, et dans lequel il finissait
toujours par trouver quelque pot-de-vin ou quelque
opération de sa façon. Le même jour, il courait des travaux
de l’Arc-de-Triomphe à ceux du boulevard Saint-Michel,
des déblais du boulevard Malesherbes aux remblais de
Chaillot, traînant avec lui une armée d’ouvriers, d’huissiers,
d’actionnaires, de dupes et de fripons.
Mais sa gloire la plus pure était le Crédit viticole, qu’il
avait fondé avec Toutin-Laroche. Celui-ci s’en trouvait le
directeur officiel ; lui ne paraissait que comme membre du
conseil de surveillance. Eugène, en cette circonstance, avait
encore donné un bon coup de main à son frère. Grâce à lui,
le gouvernement autorisa la compagnie, et la surveilla avec
une grande bonhomie. En une délicate circonstance, comme
un journal mal pensant se permettait de critiquer une
opération de cette compagnie, le Moniteur alla jusqu’à
publier une note interdisant toute discussion sur une maison
si honorable, et que l’État daignait patronner. Le Crédit
viticole s’appuyait sur un excellent système financier : il
prêtait aux cultivateurs la moitié du prix d’estimation de

151
leurs biens, garantissait le prêt par une hypothèque, et
touchait des emprunteurs les intérêts, augmentés d’un
acompte d’amortissement. Jamais mécanisme ne fut plus
digne ni plus sage. Eugène avait déclaré à son frère, avec un
fin sourire, que les Tuileries voulaient qu’on fût honnête.
M. Toutin-Laroche interpréta ce désir en laissant
fonctionner tranquillement la machine des prêts aux
cultivateurs, et en établissant à côté une maison de banque
qui attirait à elle les capitaux et qui jouait avec fièvre, se
lançant dans toutes les aventures. Grâce à l’impulsion
formidable que le directeur lui donna, le Crédit viticole eut
bientôt une réputation de solidité et de prospérité à toute
épreuve. Au début, pour lancer d’un coup, à la Bourse, une
masse d’actions fraîchement détachées de la souche, et leur
donner l’aspect de titres ayant déjà beaucoup circulé,
Saccard eut l’ingéniosité de les faire piétiner et battre,
pendant toute une nuit, par les garçons de recette armés de
balais de bouleau. On eût dit une succursale de la Banque.
L’hôtel, occupé par les bureaux, avec sa cour pleine
d’équipages, ses grillages sévères, son large perron et son
escalier monumental, ses enfilades de cabinets luxueux, son
monde d’employés et de laquais en livrée, semblait être le
temple grave et digne de l’argent ; et rien ne frappait le
public d’une émotion plus religieuse que le sanctuaire, que
la Caisse, où conduisait un corridor d’une nudité sacrée, et
où l’on apercevait le coffre-fort, le dieu, accroupi, scellé au
mur, trapu et dormant, avec ses trois serrures, ses flancs
épais, son air de brute divine.

152
Saccard maquignonna une grosse affaire avec la Ville.
Celle-ci, obérée, écrasée par sa dette, entraînée dans cette
danse des millions qu’elle avait mise en branle, pour plaire
à l’empereur et remplir certaines poches, en était réduite
aux emprunts déguisés, ne voulant pas avouer ses fièvres
chaudes, sa folie de la pioche et du moellon. Elle venait de
créer alors ce qu’on nommait des bons de délégation, de
véritables lettres de change à longue date, pour payer les
entrepreneurs le jour même de la signature des traités, et
leur permettre ainsi de trouver des fonds en négociant les
bons. Le Crédit viticole avait gracieusement accepté ce
papier de la main des entrepreneurs. Le jour où la Ville
manqua d’argent, Saccard alla la tenter. Une somme
considérable lui fut avancée, sur une émission de bons de
délégation, que M. Toutin-Laroche jura tenir de compagnies
concessionnaires, et qu’il traîna dans tous les ruisseaux de
la spéculation. Le Crédit viticole était désormais
inattaquable ; il tenait Paris à la gorge. Le directeur ne
parlait plus qu’avec un sourire de la fameuse Société
générale des Ports du Maroc ; elle vivait pourtant toujours,
et les journaux continuaient à célébrer régulièrement les
grandes stations commerciales. Un jour que M. Toutin-
Laroche engageait Saccard à prendre des actions de cette
société, celui-ci lui rit au nez, en lui demandant s’il le
croyait assez bête pour placer son argent dans la
« Compagnie générale des Mille et une Nuits. »
Jusque-là, Saccard avait joué heureusement, à coup sûr,
trichant, se vendant, bénéficiant sur les marchés, tirant un

153
gain quelconque de chacune de ses opérations. Bientôt cet
agiotage ne lui suffit plus, il dédaigna de glaner, de
ramasser l’or que les Toutin-Laroche et les baron Gouraud
laissaient tomber derrière eux. Il mit les bras dans le sac
jusqu’à l’épaule. Il s’associa avec les Mignon, Charrier et
Ce, ces fameux entrepreneurs alors à leurs débuts et qui
devaient réaliser des fortunes colossales. La Ville s’était
déjà décidée à ne plus exécuter elle-même les travaux, à
céder les boulevards à forfait. Les compagnies
concessionnaires s’engageaient à lui livrer une voie toute
faite, arbres plantés, bancs et becs de gaz posés, moyennant
une indemnité convenue ; quelquefois même, elles
donnaient la voie pour rien : elles se trouvaient largement
payées par les terrains en bordure, qu’elles retenaient et
qu’elles frappaient d’une plus-value considérable. La fièvre
de spéculation sur les terrains, la hausse furieuse sur les
immeubles datent de cette époque. Saccard, par ses
attaches, obtint la concession de trois tronçons de
boulevard. Il fut l’âme ardente et un peu brouillonne de
l’association. Les sieurs Mignon et Charrier, ses créatures
dans les commencements, étaient de gros et rusés compères,
des maîtres-maçons qui connaissaient le prix de l’argent. Ils
riaient en dessous devant les équipages de Saccard ; ils
gardaient le plus souvent leurs blouses, ne refusaient pas un
coup de main à un ouvrier, rentraient chez eux couverts de
plâtre. Ils étaient de Langres tous les deux. Ils apportaient,
dans ce Paris brûlant et inassouvi, leur prudence de
Champenois, leur cerveau calme, peu ouvert, peu

154
intelligent, mais très apte à profiter des occasions pour
s’emplir les poches, quitte à jouir plus tard. Si Saccard
lança l’affaire, l’anima de sa flamme, de sa rage d’appétits,
les sieurs Mignon et Charrier, par leur terre à terre, leur
administration routinière et étroite, l’empêchèrent vingt fois
de culbuter dans les imaginations étonnantes de leur
associé. Jamais ils ne consentirent à avoir les bureaux
superbes, l’hôtel qu’il voulait bâtir pour étonner Paris. Ils
refusèrent également les spéculations secondaires qui
poussaient chaque matin dans sa tête : construction de salles
de concert, de vastes maisons de bains, sur les terrains en
bordure ; chemins de fer, suivant la ligne des nouveaux
boulevards ; galeries vitrées, décuplant le loyer des
boutiques, et permettant de circuler dans Paris sans être
mouillé. Les entrepreneurs, pour couper court à ces projets
qui les effrayaient, décidèrent que les terrains en bordure
seraient partagés entre les trois associés, et que chacun
d’eux en ferait ce qu’il voudrait. Eux continuèrent à vendre
sagement leurs lots. Lui fit bâtir. Son cerveau bouillait. Il
eût proposé sans rire de mettre Paris sous une immense
cloche, pour le changer en serre chaude, et y cultiver les
ananas et la canne à sucre.
Bientôt, remuant les capitaux à la pelle, il eut huit
maisons sur les nouveaux boulevards. Il en avait quatre
complètement terminées, deux rue de Marignan, et deux sur
le boulevard Haussmann ; les quatre autres, situées sur le
boulevard Malesherbes, restaient en construction, et même
une d’elles, vaste enclos de planches où devait s’élever un

155
magnifique hôtel, n’avait encore de posé que le plancher du
premier étage. À cette époque, ses affaires se compliquèrent
tellement, il avait tant de fils attachés à chacun de ses
doigts, tant d’intérêts à surveiller et de marionnettes à faire
mouvoir, qu’il dormait à peine trois heures par nuit et qu’il
lisait sa correspondance dans sa voiture. Le merveilleux
était que sa caisse semblait inépuisable. Il était actionnaire
de toutes les sociétés, bâtissait avec une sorte de fureur, se
mettait de tous les trafics, menaçait d’inonder Paris comme
une mer montante, sans qu’on le vît réaliser jamais un
bénéfice bien net, empocher une grosse somme luisant au
soleil. Ce fleuve d’or, sans sources connues, qui paraissait
sortir à flots pressés de son cabinet, étonnait les badauds, et
fit de lui, à un moment, l’homme en vue auquel les
journaux prêtaient tous les bons mots de la Bourse.
Avec un tel mari, Renée était aussi peu mariée que
possible. Elle restait des semaines entières sans presque le
voir. D’ailleurs, il était parfait : il ouvrait pour elle sa caisse
toute grande. Au fond, elle l’aimait comme un banquier
obligeant. Quand elle allait à l’hôtel Béraud, elle faisait un
grand éloge de lui devant son père, que la fortune de son
gendre laissait sévère et froid. Son mépris s’en était allé ;
cet homme semblait si convaincu que la vie n’est qu’une
affaire, il était si évidemment né pour battre monnaie avec
tout ce qui lui tombait sous les mains : femmes, enfants,
pavés, sacs de plâtre, consciences, qu’elle ne pouvait lui
reprocher le marché de leur mariage. Depuis ce marché, il
la regardait un peu comme une de ces belles maisons qui lui

156
faisaient honneur et dont il espérait tirer de gros profits. Il la
voulait bien mise, bruyante, faisant tourner la tête à tout
Paris. Cela le posait, doublait le chiffre probable de sa
fortune. Il était beau, jeune, amoureux, écervelé, par sa
femme. Elle était une associée, une complice sans le savoir.
Un nouvel attelage, une toilette de deux mille écus, une
complaisance pour quelque amant, facilitèrent, décidèrent
souvent ses plus heureuses affaires. Souvent aussi il se
prétendait accablé, l’envoyait chez un ministre, chez un
fonctionnaire quelconque, pour solliciter une autorisation
ou recevoir une réponse. Il lui disait : « Et sois sage ! » d’un
ton qui n’appartenait qu’à lui, à la fois railleur et câlin. Et
quand elle revenait, qu’elle avait réussi, il se frottait les
mains, en répétant son fameux : « Et tu as été sage ! »
Renée riait. Il était trop actif pour souhaiter une madame
Michelin. Il aimait simplement les plaisanteries crues, les
hypothèses scabreuses. D’ailleurs, si Renée « n’avait pas
été sage, » il n’aurait éprouvé que le dépit d’avoir
réellement payé la complaisance du ministre ou du
fonctionnaire. Duper les gens, leur en donner moins que
pour leur argent, était un régal. Il se disait souvent : « Si
j’étais femme, je me vendrais peut-être, mais je ne livrerais
jamais la marchandise ; c’est trop bête. »
Cette folle de Renée, qui était apparue une nuit dans le
ciel parisien comme la fée excentrique des voluptés
mondaines, était la moins analysable des femmes. Élevée au
logis, elle eût sans doute émoussé par la religion ou par
quelque autre satisfaction nerveuse, les pointes des désirs

157
dont les piqûres l’affolaient par instants. De tête, elle était
bourgeoise ; elle avait une honnêteté absolue, un amour des
choses logiques, une crainte du ciel et de l’enfer, une dose
énorme de préjugés ; elle appartenait à son père, à cette race
calme et prudente où fleurissent les vertus du foyer. Et
c’était dans cette nature que germaient, que grandissaient
les fantaisies prodigieuses, les curiosités sans cesse
renaissantes, les désirs inavouables. Chez les dames de la
Visitation, libre, l’esprit vagabondant dans les voluptés
mystiques de la chapelle et dans les amitiés charnelles de
ses petites amies, elle s’était fait une éducation fantasque,
apprenant le vice, y mettant la franchise de sa nature,
détraquant sa jeune cervelle, au point qu’elle embarrassa
singulièrement son confesseur en lui avouant qu’un jour,
pendant la messe, elle avait eu une envie irraisonnée de se
lever pour l’embrasser. Puis elle se frappait la poitrine, elle
pâlissait à l’idée du diable et de ses chaudières. La faute qui
amena plus tard son mariage avec Saccard, ce viol brutal
qu’elle subit avec une sorte d’attente épouvantée, la fit
ensuite se mépriser, et fut pour beaucoup dans l’abandon de
toute sa vie. Elle pensa qu’elle n’avait plus à lutter contre le
mal, qu’il était en elle, que la logique l’autorisait à aller
jusqu’au bout de la science mauvaise. Elle était plus encore
une curiosité qu’un appétit. Jetée dans le monde du second
empire, abandonnée à ses imaginations, entretenue d’argent,
encouragée dans ses excentricités les plus tapageuses, elle
se livra, le regretta, puis réussit enfin à tuer son honnêteté
expirante, toujours fouettée, toujours poussée en avant par
son insatiable besoin de savoir et de sentir.
158
D’ailleurs, elle n’en était qu’à la page commune. Elle
causait volontiers, à demi voix, avec des rires, des cas
extraordinaires de la tendre amitié de Suzanne Haffner et
d’Adeline d’Espanet, du métier délicat de madame de
Lauwerens, des baisers à prix fixe de la comtesse Vanska ;
mais elle regardait encore ces choses de loin, avec la vague
idée d’y goûter peut-être, et ce désir indéterminé, qui
montait en elle aux heures mauvaises, grandissait encore
cette anxiété turbulente, cette recherche effarée d’une
jouissance unique, exquise, où elle mordrait toute seule. Ses
premiers amants ne l’avaient pas gâtée ; trois fois elle
s’était crue prise d’une grande passion ; l’amour éclatait
dans sa tête comme un pétard, dont les étincelles n’allaient
pas jusqu’au cœur. Elle était folle un mois, s’affichait avec
son cher seigneur dans tout Paris ; puis, un matin, au milieu
du tapage de sa tendresse, elle sentait un silence écrasant,
un vide immense. Le premier, le jeune duc de Rozan, ne fut
guère qu’un déjeuner de soleil ; Renée, qui l’avait remarqué
pour sa douceur et sa tenue excellente, le trouva en tête-à-
tête absolument nul, déteint, assommant. M. Simpson,
attaché à l’ambassade américaine, qui vint ensuite, faillit la
battre, et dut à cela de rester plus d’un an avec elle. Puis,
elle accueillit le comte de Chibray, un aide de camp de
l’empereur, bel homme vaniteux qui commençait à lui peser
singulièrement lorsque la duchesse de Sternich s’avisa de
s’en amouracher et de le lui prendre ; alors elle le pleura,
elle fit entendre à ses amies que son cœur était broyé,
qu’elle n’aimerait plus. Elle en arriva ainsi à M. de Mussy,
l’être le plus insignifiant du monde, un jeune homme qui
159
faisait son chemin dans la diplomatie en conduisant le
cotillon avec des grâces particulières ; elle ne sut jamais
bien comment elle s’était livrée à lui, et le garda longtemps,
prise de paresse, dégoûtée d’un inconnu qu’on découvre en
une heure, attendant, pour se donner les soucis d’un
changement, de rencontrer quelque aventure extraordinaire.
À vingt-huit ans, elle était déjà horriblement lasse. L’ennui
lui paraissait d’autant plus insupportable, que ses vertus
bourgeoises profitaient des heures où elle s’ennuyait pour
se plaindre et l’inquiéter. Elle fermait sa porte, elle avait des
migraines affreuses. Puis, quand la porte se rouvrait, c’était
un flot de soie et de dentelles qui s’en échappait à grand
tapage, une créature de luxe et de joie, sans un souci ni une
rougeur au front.
Dans sa vie banale et mondaine, elle avait eu cependant
un roman. Un jour, au crépuscule, comme elle était sortie à
pied pour aller voir son père, qui n’aimait pas à sa porte le
bruit des voitures, elle s’aperçut, au retour, sur le quai
Saint-Paul, qu’elle était suivie par un jeune homme. Il
faisait chaud ; le jour mourait avec une douceur amoureuse.
Elle qu’on ne suivait qu’à cheval, dans les allées du Bois,
elle trouva l’aventure piquante, elle en fut flattée comme
d’un hommage nouveau, un peu brutal, mais dont la
grossièreté même la chatouillait. Au lieu de rentrer chez
elle, elle prit la rue du Temple, promenant son galant le long
des boulevards. Cependant l’homme s’enhardit, devint si
pressant, que Renée un peu interdite, perdant la tête, suivit
la rue du Faubourg-Poissonnière et se réfugia dans la

160
boutique de la sœur de son mari. L’homme entra derrière
elle. Mme Sidonie sourit, parut comprendre et les laissa
seuls. Et comme Renée voulait la suivre, l’inconnu la retint,
lui parla avec une politesse émue, gagna son pardon. C’était
un employé qui s’appelait Georges, et auquel elle ne
demanda jamais son nom de famille. Elle vint le voir deux
fois ; elle entrait par le magasin, il arrivait par la rue
Papillon. Cet amour de rencontre, trouvé et accepté dans la
rue, fut un de ses plaisirs les plus vifs. Elle y songea
toujours, avec quelque honte, mais avec un singulier sourire
de regret. Mme Sidonie gagna à l’aventure d’être enfin la
complice de la seconde femme de son frère, un rôle qu’elle
ambitionnait depuis le jour du mariage.
Cette pauvre madame Sidonie avait eu un mécompte.
Tout en maquignonnant le mariage, elle espérait épouser un
peu Renée, elle aussi, en faire une de ses clientes, tirer
d’elle une foule de bénéfices. Elle jugeait les femmes au
coup d’œil, comme les connaisseurs jugent les chevaux.
Aussi sa consternation fut grande, lorsqu’après avoir laissé
un mois au ménage pour s’installer, elle comprit qu’elle
arrivait déjà trop tard, en apercevant Mme de Lauwerens
trônant au milieu du salon. Cette dernière, belle femme de
vingt-six ans, faisait métier de lancer les nouvelles venues.
Elle appartenait à une très ancienne famille, était mariée à
un homme de la haute finance, qui avait le tort de refuser le
payement des mémoires de modiste et de tailleur. La dame,
personne fort intelligente, battait monnaie, s’entretenait
elle-même. Elle avait horreur des hommes, disait-elle ; mais

161
elle en fournissait à toutes ses amies ; il y en avait toujours
un achalandage complet dans l’appartement qu’elle
occupait rue de Provence, au-dessus des bureaux de son
mari. On y faisait de petits goûters. On s’y rencontrait d’une
façon imprévue et charmante. Il n’y avait aucun mal à une
jeune fille d’aller voir sa chère Mme de Lauwerens, et tant
pis si le hasard amenait là des hommes, très respectueux
d’ailleurs, et du meilleur monde. La maîtresse de la maison
était adorable dans ses grands peignoirs de dentelle.
Souvent un visiteur l’aurait choisie de préférence, en dehors
de sa collection de blondes et de brunes. Mais la chronique
assurait qu’elle était d’une sagesse absolue. Tout le secret
de l’affaire était là. Elle conservait sa haute situation dans le
monde, avait pour amis tous les hommes, gardait son
orgueil de femme honnête, goûtait une secrète joie à faire
tomber les autres et à tirer profit de leurs chutes. Lorsque
Mme Sidonie se fut expliqué le mécanisme de l’invention
nouvelle, elle fut navrée. C’était l’école classique, la femme
en vieille robe noire portant des billets doux au fond de son
cabas, mise en face de l’école moderne, de la grande dame
qui vend ses amies dans son boudoir en buvant une tasse de
thé. L’école moderne triompha. Mme Lauwerens eut un
regard froid pour la toilette fripée de Mme Sidonie, dans
laquelle elle flaira une rivale. Et ce fut de sa main que
Renée reçut son premier ennui, le jeune duc de Rozan, que
la belle financière plaçait très difficilement. L’école
classique ne l’emporta que plus tard, lorsque Mme Sidonie

162
prêta son entresol au caprice de sa belle-sœur pour
l’inconnu du quai Saint-Paul. Elle resta sa confidente.
Mais un des fidèles de Mme Sidonie fut Maxime. Dès
quinze ans, il allait rôder chez sa tante, flairant les gants
oubliés qu’il rencontrait sur les meubles. Celle-ci, qui
détestait les situations franches et qui n’avouait jamais ses
complaisances, finit par lui prêter les clefs de son
appartement, certains jours, disant qu’elle resterait jusqu’au
lendemain à la campagne. Maxime parlait d’amis à recevoir
qu’il n’osait faire venir chez son père. Ce fut dans l’entresol
de la rue du Faubourg-Poissonnière qu’il passa plusieurs
nuits avec cette pauvre fille qu’on dut envoyer à la
campagne. Mme Sidonie empruntait de l’argent à son neveu,
se pâmait devant lui, en murmurant de sa voix douce qu’il
était « sans un poil, rose comme un Amour. »
Cependant, Maxime avait grandi. C’était, maintenant, un
jeune homme mince et joli, qui avait gardé les joues roses et
les yeux bleus de l’enfant. Ses cheveux bouclés achevaient
de lui donner cet « air fille » qui enchantait les dames. Il
ressemblait à la pauvre Angèle, avait sa douceur de regard,
sa pâleur blonde. Mais il ne valait pas même cette femme
indolente et nulle. La race des Rougon s’affinait en lui,
devenait délicate et vicieuse. Né d’une mère trop jeune,
apportant un singulier mélange, heurté et comme disséminé,
des appétits furieux de son père et des abandons, des
mollesses de sa mère, il était un produit défectueux, où les
défauts des parents se complétaient et s’empiraient. Cette
famille vivait trop vite ; elle se mourait déjà dans cette

163
créature frêle, chez laquelle le sexe avait dû hésiter, et qui
n’était plus une volonté âpre au gain et à la jouissance,
comme Saccard, mais une lâcheté mangeant les fortunes
faites ; hermaphrodite étrange venu à son heure dans une
société qui pourrissait. Quand Maxime allait au Bois, pincé
à la taille comme une femme, dansant légèrement sur la
selle où le balançait le galop léger de son cheval, il était le
dieu de cet âge, avec ses hanches développées, ses longues
mains fluettes, son air maladif et polisson, son élégance
correcte et son argot des petits théâtres. Il se mettait, à vingt
ans, au-dessus de toutes les surprises et de tous les dégoûts.
Il avait certainement rêvé les ordures les moins usitées. Le
vice chez lui n’était pas un abîme, comme chez certains
vieillards, mais une floraison naturelle et extérieure. Il
ondulait sur ses cheveux blonds, souriait sur ses lèvres,
l’habillait avec ses vêtements. Mais ce qu’il avait de
caractéristique, c’était surtout les yeux, deux trous bleus,
clairs et souriants, des miroirs de coquettes, derrière
lesquels on apercevait tout le vide du cerveau. Ces yeux de
fille à vendre ne se baissaient jamais ; ils quêtaient le
plaisir, un plaisir sans fatigue, qu’on appelle et qu’on reçoit.
L’éternel coup de vent qui entrait dans l’appartement de
la rue de Rivoli et en faisait battre les portes, souffla plus
fort, à mesure que Maxime grandit, que Saccard élargit le
cercle de ses opérations, et que Renée mit plus de fièvre
dans sa recherche d’une jouissance inconnue. Ces trois êtres
finirent par y mener une existence étonnante de liberté et de
folie. Ce fut le fruit mûr et prodigieux d’une époque. La rue

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montait dans l’appartement, avec son roulement de voitures,
son coudoiement d’inconnus, sa licence de paroles. Le père,
la belle-mère, le beau-fils agissaient, parlaient, se mettaient
à l’aise, comme si chacun d’eux se fût trouvé seul, vivant en
garçon. Trois camarades, trois étudiants, partageant la
même chambre garnie, n’auraient pas disposé de cette
chambre avec plus de sans-gêne pour y installer leurs vices,
leurs amours, leurs joies bruyantes de grands galopins. Ils
s’acceptaient avec des poignées de main, ne paraissaient pas
se douter des raisons qui les réunissaient sous le même toit,
se traitaient cavalièrement, joyeusement, se mettant chacun
ainsi dans une indépendance absolue. L’idée de famille était
remplacée chez eux par celle d’une sorte de commandite où
les bénéfices sont partagés à parts égales ; chacun tirait à lui
sa part de plaisir, et il était entendu tacitement que chacun
mangerait cette part comme il l’entendrait. Ils en arrivèrent
à prendre leurs réjouissances les uns devant les autres, à les
étaler, à les raconter, sans éveiller autre chose qu’un peu
d’envie et de curiosité.
Maintenant, Maxime instruisait Renée. Quand il allait au
Bois avec elle, il lui contait sur les filles des histoires qui les
égayaient fort. Il ne pouvait paraître au bord du lac une
nouvelle venue, sans qu’il se mît en campagne pour se
renseigner sur le nom de son amant, la rente qu’il lui faisait,
la façon dont elle vivait. Il connaissait les intérieurs de ces
dames, savait des détails intimes, était un véritable
catalogue vivant, où toutes les filles de Paris étaient
numérotées, avec une notice très complète sur chacune

165
d’elles. Cette gazette scandaleuse faisait la joie de Renée. À
Longchamp, les jours de courses, lorsqu’elle passait dans sa
calèche, elle écoutait avec âpreté, tout en gardant sa hauteur
de femme du vrai monde, comment Blanche Muller
trompait son attaché d’ambassade avec son coiffeur ; ou
comment le petit baron avait trouvé le comte en caleçon
dans l’alcôve d’une célébrité maigre, rouge de cheveux,
qu’on nommait l’Écrevisse. Chaque jour apportait son
cancan. Quand l’histoire était par trop crue, Maxime
baissait la voix, mais il allait jusqu’au bout. Renée ouvrait
de grands yeux d’enfant à qui l’on raconte une bonne farce,
retenait ses rires, puis les étouffait dans son mouchoir
brodé, qu’elle appuyait délicatement sur ses lèvres.
Maxime apportait aussi les photographies de ces dames.
Il avait des portraits d’actrices dans toutes ses poches, et
jusque dans son porte-cigares. Parfois il se débarrassait, il
mettait ces dames dans l’album qui traînait sur les meubles
du salon, et qui contenait déjà les portraits des amies de
Renée. Il y avait aussi là des photographies d’hommes,
MM. de Rozan, Simpson, de Chibray, de Mussy, ainsi que
des acteurs, des écrivains, des députés qui étaient venus on
ne savait comment grossir la collection. Monde
singulièrement mêlé, image du tohu-bohu d’idées et de
personnages qui traversaient la vie de Renée et de Maxime.
Cet album, quand il pleuvait, quand on s’ennuyait, était un
grand sujet de conversation. Il finissait toujours par tomber
sous la main. La jeune femme l’ouvrait en bâillant, pour la
centième fois peut-être. Puis la curiosité se réveillait, et le

166
jeune homme venait s’accouder derrière elle. Alors
c’étaient de longues discussions sur les cheveux de
l’Écrevisse, le double menton de madame de Meinhold, les
yeux de madame de Lauwerens, la gorge de Blanche
Muller, le nez de la marquise qui était un peu de travers, la
bouche de la petite Sylvia, célèbre par ses lèvres trop fortes.
Ils comparaient les femmes entre elles.
— Moi, si j’étais homme, disait Renée, je choisirais
Adeline.
— C’est que tu ne connais pas Sylvia, répondait Maxime.
Elle est d’un drôle !… Moi, j’aime mieux Sylvia.
Les pages tournaient ; parfois apparaissait le duc de
Rozan, ou M. Simpson, ou le comte de Chibray, et il
ajoutait en raillant :
— D’ailleurs, tu as le goût perverti, c’est connu… Peut-
on voir quelque chose de plus sot que le visage de ces
messieurs ! Rozan et Chibray ressemblent à Gustave, mon
perruquier.
Renée haussait les épaules, comme pour dire que l’ironie
ne l’atteignait pas. Elle continuait à s’oublier dans le
spectacle des figures blêmes, souriantes ou revêches que
contenait l’album ; elle s’arrêtait aux portraits de filles plus
longuement, étudiait avec curiosité les détails exacts et
microscopiques des photographies, les petites rides, les
petits poils. Un jour même, elle se fit apporter une forte
loupe, ayant cru apercevoir un poil sur le nez de
l’Écrevisse. Et, en effet, la loupe montra un léger fil d’or

167
qui s’était égaré des sourcils et qui était descendu jusqu’au
milieu du nez. Ce poil les amusa longtemps. Pendant une
semaine, les dames qui vinrent durent s’assurer par elles-
mêmes de la présence du poil. La loupe servit dès lors à
éplucher les figures des femmes. Renée fit des découvertes
étonnantes ; elle trouva des rides inconnues, des peaux
rudes, des trous mal bouchés par la poudre de riz. Et
Maxime finit par cacher la loupe, en déclarant qu’il ne
fallait pas se dégoûter comme cela de la figure humaine. La
vérité était qu’elle soumettait à un examen trop rigoureux
les grosses lèvres de Sylvia, pour laquelle il avait une
tendresse particulière. Ils inventèrent un nouveau jeu. Ils
posaient cette question : « Avec qui passerais-je volontiers
une nuit ? » et ils ouvraient l’album, qui était chargé de la
réponse. Cela donnait lieu à des accouplements très
réjouissants. Les amies y jouèrent plusieurs soirées. Renée
fut ainsi successivement mariée à l’archevêque de Paris, au
baron Gouraud, à M. de Chibray, ce qui fit beaucoup rire, et
à son mari lui-même, ce qui la désola. Quant à Maxime, soit
hasard, soit malice de Renée qui ouvrait l’album, il tombait
toujours sur la marquise. Mais on ne riait jamais autant que
lorsque le sort accouplait deux hommes ou deux femmes
ensemble.
La camaraderie de Renée et de Maxime alla si loin,
qu’elle lui conta ses peines de cœur. Il la consolait, lui
donnait des conseils. Son père ne semblait pas exister. Puis,
ils en vinrent à se faire des confidences sur leur jeunesse.
C’est surtout pendant leurs promenades au Bois qu’ils

168
ressentaient une langueur vague, un besoin de se raconter
des choses difficiles à dire, et qu’on ne raconte pas. Cette
joie que les enfants éprouvent à causer tout bas des choses
défendues, cet attrait qu’il y a pour un jeune homme et une
jeune femme à descendre ensemble dans le péché, en
paroles seulement, les ramenaient sans cesse aux sujets
scabreux. Ils y jouissaient profondément d’une volupté
qu’ils ne se reprochaient pas, qu’ils goûtaient, mollement
étendus aux deux coins de leur voiture, comme des
camarades qui se rappellent leurs premières escapades. Ils
finirent par devenir des fanfarons de mauvaises mœurs.
Renée avoua qu’au pensionnat les petites filles étaient très
polissonnes. Maxime renchérit et osa raconter quelques-
unes des hontes du collège de Plassans.
— Ah ! moi, je ne puis pas dire…, murmurait Renée.
Puis elle se penchait à son oreille, comme si le bruit de sa
voix l’eût seul fait rougir, et elle lui confiait une de ces
histoires de couvent qui traînent dans les chansons
ordurières. Lui, avait une trop riche collection d’anecdotes
de ce genre, pour rester à court. Il lui chantonnait à l’oreille
des couplets très crus. Et ils entraient peu à peu dans un état
de béatitude particulier, bercés par toutes ces idées
charnelles qu’ils remuaient, chatouillés par de petits désirs
qui ne se formulaient pas. La voiture roulait doucement, ils
rentraient avec une fatigue délicieuse, plus lassés qu’au
matin d’une nuit d’amour. Ils avaient fait le mal, comme
deux garçons courant les sentiers sans maîtresses, et qui se
contentent avec leurs souvenirs mutuels.

169
Une familiarité, un abandon plus grand encore existaient
entre le père et le fils. Saccard avait compris qu’un grand
financier doit aimer les femmes et faire quelques folies pour
elles. Il était d’amour brutal, préférait l’argent ; mais il entra
dans son programme de courir les alcôves, de semer les
billets de banque sur certaines cheminées, de mettre de
temps à autre une fille célèbre comme une enseigne dorée à
ses spéculations. Quand Maxime fut sorti du collège, ils se
rencontrèrent chez les mêmes dames, et ils en rirent. Ils
furent même un peu rivaux. Parfois, lorsque le jeune
homme dînait à la Maison-d’Or, avec quelque bande
tapageuse, il entendait la voix de Saccard dans un cabinet
voisin.
— Tiens ! papa qui est à côté ! s’écriait-il avec la grimace
qu’il empruntait aux acteurs en vogue.
Il allait frapper à la porte du cabinet, curieux de voir la
conquête de son père.
— Ah ! c’est toi, disait celui-ci d’un ton réjoui. Entre
donc. Vous faites un tapage à ne pas s’entendre manger.
Avec qui donc êtes-vous là ?
— Mais il y a Laure d’Aurigny, Sylvia, l’Écrevisse, puis
deux autres encore, je crois. Elles sont étonnantes : elles
mettent les doigts dans les plats et nous jettent des poignées
de salade à la tête. J’ai mon habit plein d’huile.
Le père riait, trouvait cela très drôle.
— Ah ! jeunes gens, jeunes gens, murmurait-il. Ce n’est
pas comme nous, n’est-ce pas, mon petit chat ? nous avons

170
mangé bien tranquillement, et nous allons faire dodo.
Et il prenait le menton de la femme qu’il avait à côté de
lui, il roucoulait avec son nasillement provençal, ce qui
produisait une étrange musique amoureuse.
— Oh ! le vieux serin !… s’écriait la femme. Bonjour,
Maxime. Faut-il que je vous aime, hein ! pour consentir à
souper avec votre coquin de père… On ne vous voit plus.
Venez après-demain matin de bonne heure… Non, vrai, j’ai
quelque chose à vous dire.
Saccard achevait une glace ou un fruit, à petites
bouchées, avec béatitude. Il baisait l’épaule de la femme, en
disant plaisamment :
— Vous savez, mes amours, si je vous gêne, je vais m’en
aller… Vous sonnerez quand on pourra rentrer.
Puis il emmenait la dame ou parfois allait avec elle se
joindre au tapage du salon voisin. Maxime et lui
partageaient les mêmes épaules ; leurs mains se
rencontraient autour des mêmes tailles. Ils s’appelaient sur
les divans, se racontaient tout haut les confidences que les
femmes leur faisaient à l’oreille. Et ils poussaient l’intimité
jusqu’à conspirer ensemble pour enlever à la société la
blonde ou la brune que l’un d’eux avait choisie.
Ils étaient bien connus à Mabille. Ils y venaient bras
dessus bras dessous, à la suite de quelque dîner fin, faisaient
le tour du jardin, saluant les femmes, leur jetant un mot au
passage. Ils riaient haut, sans se quitter le bras, se prêtaient
main-forte au besoin dans les conversations trop vives. Le

171
père, très fort sur ce point, débattait avantageusement les
amours du fils. Parfois, ils s’asseyaient, buvaient avec une
bande de filles. Puis ils changeaient de table, reprenaient
leurs courses. Et jusqu’à minuit, on les voyait, les bras
toujours unis dans leur camaraderie, poursuivre des jupes,
le long des allées jaunes, sous la flamme crue des becs de
gaz.
Quand ils rentraient, ils rapportaient du dehors, dans
leurs habits, un peu des filles qu’ils quittaient. Leurs
attitudes déhanchées, le reste de certains mots risqués et de
certains gestes canailles, emplissaient l’appartement de la
rue de Rivoli d’une senteur d’alcôve suspecte. La façon
molle et abandonnée dont le père donnait la main au fils,
disait seule d’où ils venaient. C’était dans cet air que Renée
respirait ses caprices, ses anxiétés sensuelles. Elle les
raillait nerveusement.
— D’où venez-vous donc ? leur disait-elle. Vous sentez
la pipe et le musc… C’est sûr, je vais avoir la migraine.
Et l’odeur étrange, en effet, la troublait profondément.
C’était le parfum persistant de ce singulier foyer
domestique.
Cependant Maxime se prit d’une belle passion pour la
petite Sylvia. Il ennuya sa belle-mère pendant plusieurs
mois avec cette fille. Renée la connut bientôt d’un bout à
l’autre, de la plante des pieds à la pointe des cheveux. Elle
avait un signe bleuâtre sur la hanche ; rien n’était plus
adorable que ses genoux ; ses épaules avaient cette
particularité que la gauche seulement était trouée d’une
172
fossette. Maxime mettait quelque malice à occuper leurs
promenades des perfections de sa maîtresse. Un soir, au
retour du Bois, les voitures de Renée et de Sylvia, prises
dans un embarras, durent s’arrêter côte à côte aux Champs-
Élysées. Les deux femmes se regardèrent avec une curiosité
aiguë, tandis que Maxime, enchanté de cette situation
critique, ricanait en dessous. Quand la calèche se remit à
rouler, comme sa belle-mère gardait un silence sombre, il
crut qu’elle boudait et s’attendit à une de ces scènes
maternelles, une de ces étranges gronderies dont elle
occupait encore parfois ses lassitudes.
— Est-ce que tu connais le bijoutier de cette dame ? lui
demanda-t-elle brusquement, au moment où ils arrivaient à
la place de la Concorde.
— Hélas ! oui, répondit-il avec un sourire ; je lui dois dix
mille francs… Pourquoi me demandes-tu cela ?
— Pour rien.
Puis, au bout d’un nouveau silence :
— Elle avait un bien joli bracelet, celui de la main
gauche… J’aurais voulu le voir de près.
Ils rentraient. Elle n’en dit pas davantage. Seulement, le
lendemain, au moment où Maxime et son père allaient sortir
ensemble, elle prit le jeune homme à part et lui parla bas,
d’un air embarrassé, avec un joli sourire qui demandait
grâce. Il parut surpris et s’en alla, en riant de son air
mauvais. Le soir, il apporta le bracelet de Sylvia, que sa
belle-mère l’avait supplié de lui montrer.

173
— Voilà la chose, dit-il. On se ferait voleur pour vous,
belle-maman.
— Elle ne t’a pas vu le prendre ? demanda Renée, qui
examinait avidement le bijou.
— Je ne crois pas… Elle l’a mis hier, elle ne voudra
certainement pas le mettre aujourd’hui.
Cependant la jeune femme s’était approchée de la
fenêtre. Elle avait mis le bracelet. Elle tenait son poignet un
peu levé, le tournant lentement, ravie, répétant :
— Oh ! très joli, très joli… Il n’y a que les émeraudes qui
ne me plaisent pas beaucoup.
À ce moment, Saccard entra, et, comme elle avait
toujours le poignet levé, dans la clarté blanche de la
fenêtre :
— Tiens, s’écria-t-il avec étonnement, le bracelet de
Sylvia !
— Vous connaissez ce bijou ? dit-elle plus gênée que lui,
ne sachant plus que faire de son bras.
Il s’était remis ; il menaça son fils du doigt, en
murmurant :
— Ce polisson a toujours du fruit défendu dans les
poches !… Un de ces jours il nous apportera le bras de la
dame avec le bracelet.
— Eh ! ce n’est pas moi, répondit Maxime avec une
lâcheté sournoise. C’est Renée qui a voulu le voir.
— Ah ! se contenta de dire le mari.

174
Et il regarda à son tour le bijou, répétant comme sa
femme :
— Il est très joli, très joli.
Puis il s’en alla tranquillement, et Renée gronda Maxime
de l’avoir ainsi vendue. Mais il affirma que son père se
moquait bien de ça ! Alors elle lui rendit le bracelet en
ajoutant :
— Tu passeras chez le bijoutier, tu m’en commanderas
un tout pareil ; seulement, tu feras remplacer les émeraudes
par des saphirs.
Saccard ne pouvait garder longtemps dans son voisinage
une chose ou une personne, sans vouloir la vendre, en tirer
un profit quelconque. Son fils n’avait pas vingt ans qu’il
songea à l’utiliser. Un joli garçon, neveu d’un ministre, fils
d’un grand financier, devait être d’un bon placement. Il était
bien un peu jeune, mais on pouvait toujours lui chercher
une femme et une dot, quitte à traîner le mariage en
longueur, ou à le précipiter, selon les embarras d’argent de
la maison. Il eut la main heureuse. Il trouva, dans un conseil
de surveillance dont il faisait partie, un grand bel homme,
M. de Mareuil, qui, en deux jours, lui appartint. M. de
Mareuil était un ancien raffineur du Havre, du nom de
Bonnet. Après avoir amassé une grosse fortune, il avait
épousé une jeune fille noble, fort riche également, qui
cherchait un imbécile de grande mine. Bonnet obtint de
prendre le nom de sa femme, ce qui fut pour lui une
première satisfaction d’orgueil ; mais son mariage lui avait
donné une ambition folle, il rêvait de payer Hélène de sa
175
noblesse en acquérant une haute situation politique. Dès ce
moment, il mit de l’argent dans les nouveaux journaux, il
acheta au fond de la Nièvre de grandes propriétés, il se
prépara par tous les moyens connus une candidature au
Corps législatif. Jusque-là, il avait échoué, sans rien perdre
de sa solennité. C’était le cerveau le plus incroyablement
vide qu’on pût rencontrer. Il avait une carrure superbe, la
face blanche et pensive d’un grand homme d’État ; et,
comme il écoutait d’une façon merveilleuse, avec des
regards profonds, un calme majestueux du visage, on
pouvait croire à un prodigieux travail intérieur de
compréhension et de déduction. Sûrement, il ne pensait à
rien. Mais il arrivait à troubler les gens qui ne savaient plus
s’ils avaient affaire à un homme supérieur ou à un imbécile.
M. de Mareuil s’attacha à Saccard comme à sa planche de
salut. Il savait qu’une candidature officielle allait être libre
dans la Nièvre, il souhaitait ardemment que le ministre le
désignât ; c’était son dernier coup de carte. Aussi se livra-t-
il pieds et poings liés au frère du ministre. Saccard, qui
flaira une bonne affaire, le poussa à l’idée d’un mariage
entre sa fille Louise et Maxime. L’autre se répandit en
effusion, crut avoir trouvé le premier cette idée de mariage,
s’estima fort heureux d’entrer dans la famille d’un ministre,
et de donner Louise à un jeune homme qui paraissait avoir
les plus belles espérances.
Louise aurait, disait son père, un million de dot.
Contrefaite, laide et adorable, elle était condamnée à mourir
jeune ; une maladie de poitrine la minait sourdement, lui

176
donnait une gaieté nerveuse, une grâce caressante. Les
petites filles malades vieillissent vite, deviennent femmes
avant l’âge. Elle avait une naïveté sensuelle, elle semblait
être née à quinze ans, en pleine puberté. Quand son père, ce
colosse sain et abêti, la regardait, il ne pouvait croire qu’elle
fût sa fille. Sa mère, de son vivant, était également une
femme grande et forte ; mais il courait sur sa mémoire des
histoires qui expliquaient le rabougrissement de cette
enfant, ses allures de bohémienne millionnaire, sa laideur
vicieuse et charmante. On disait qu’Hélène de Mareuil était
morte dans les débordements les plus honteux. Les plaisirs
l’avaient rongée comme un ulcère, sans que son mari
s’aperçût de la folie lucide de sa femme, qu’il aurait dû
faire enfermer dans une maison de santé. Portée dans ces
flancs malades, Louise en était sortie le sang pauvre, les
membres déviés, le cerveau attaqué, la mémoire déjà pleine
d’une vie sale. Parfois, elle croyait se souvenir confusément
d’une autre existence ; elle voyait se dérouler, dans une
ombre vague, des scènes bizarres, des hommes et des
femmes s’embrassant, tout un drame charnel où
s’amusaient ses curiosités d’enfant. C’était sa mère qui
parlait en elle. Sa puérilité continuait ce vice. À mesure
qu’elle grandissait, rien ne l’étonnait, elle se rappelait tout,
ou plutôt elle savait tout, et elle allait aux choses défendues,
avec une sûreté de main qui la faisait ressembler, dans la
vie, à une personne rentrant chez elle après une longue
absence, et n’ayant qu’à allonger le bras pour se mettre à
l’aise et jouir de sa demeure. Cette singulière fillette dont
les instincts mauvais flattaient les siens, mais qui avait de
177
plus une innocence d’effronterie, un mélange piquant
d’enfantillage et de hardiesse, dans cette seconde vie qu’elle
revivait vierge avec sa science et sa honte de femme faite,
devait finir par plaire à Maxime et lui paraître beaucoup
plus drôle même que Sylvia, un cœur d’usurier, fille d’un
honnête papetier, et horriblement bourgeoise au fond.
Le mariage fut arrêté en riant, et l’on décida qu’on
laisserait grandir « les gamins. » Les deux familles vivaient
dans une amitié étroite. M. de Mareuil poussait sa
candidature. Saccard guettait sa proie. Il fut entendu que
Maxime mettrait, dans la corbeille de noces, sa nomination
d’auditeur au conseil d’État.
Cependant la fortune des Saccard semblait à son apogée.
Elle brûlait en plein Paris comme un feu de joie colossal.
C’était l’heure où la curée ardente emplit un coin de forêt
de l’aboiement des chiens, du claquement des fouets, du
flamboiement des torches. Les appétits lâchés se
contentaient enfin, dans l’impudence du triomphe, au bruit
des quartiers écroulés et des fortunes bâties en six mois. La
ville n’était plus qu’une grande débauche de millions et de
femmes. Le vice, venu de haut, coulait dans les ruisseaux,
s’étalait dans les bassins, remontait dans les jets d’eau des
jardins, pour retomber sur les toits, en pluie fine et
pénétrante. Et il semblait la nuit lorsqu’on passait les ponts,
que la Seine charriât, au milieu de la ville endormie, les
ordures de la cité, miettes tombées de la table, nœuds de
dentelle laissés sur les divans, chevelures oubliées dans les
fiacres, billets de banque glissés des corsages, tout ce que la

178
brutalité du désir et le contentement immédiat de l’instinct
jettent à la rue, après l’avoir brisé et souillé. Alors, dans le
sommeil fiévreux de Paris, et mieux encore que dans sa
quête haletante du grand jour, on sentait le détraquement
cérébral, le cauchemar doré et voluptueux d’une ville folle
de son or et de sa chair. Jusqu’à minuit les violons
chantaient ; puis les fenêtres s’éteignaient, et les ombres
descendaient sur la ville. C’était comme une alcôve
colossale où l’on aurait soufflé la dernière bougie, éteint la
dernière pudeur. Il n’y avait plus, au fond des ténèbres,
qu’un grand râle d’amour furieux et las ; tandis que les
Tuileries, au bord de l’eau, allongeaient leurs bras dans le
noir, comme pour une embrassade énorme.
Saccard venait de faire bâtir son hôtel du parc Monceau
sur un terrain volé à la Ville. Il s’y était réservé, au premier
étage, un cabinet superbe, palissandre et or, avec de hautes
vitrines de bibliothèque, pleine de dossiers, et où on ne
voyait pas un livre ; le coffre-fort, enfoncé dans le mur, se
creusait comme une alcôve de fer, grande à y coucher les
amours d’un milliard. Sa fortune s’y épanouissait, s’y
étalait insolemment. Tout paraissait lui réussir. Lorsqu’il
quitta la rue de Rivoli, agrandissant son train de maison,
doublant sa dépense, il parla à ses familiers de gains
considérables. Selon lui, son association avec les sieurs
Mignon et Charrier lui rapportait d’énormes bénéfices ; ses
spéculations sur les immeubles allaient mieux encore ;
quant au Crédit viticole, c’était une vache à lait inépuisable.
Il avait une façon d’énumérer ses richesses qui étourdissait

179
les auditeurs et les empêchait de voir bien clair. Son
nasillement de Provençal redoublait : il tirait, avec ses
phrases courtes et ses gestes nerveux, des feux d’artifice, où
les millions montaient en fusée, et qui finissaient par
éblouir les plus incrédules. Cette mimique turbulente
d’homme riche était pour une bonne part dans la réputation
d’heureux joueur qu’il avait acquise. À la vérité, personne
ne lui connaissait un capital net et solide. Ses différents
associés, forcément au courant de sa situation vis-à-vis
d’eux, s’expliquaient sa fortune colossale en croyant à son
bonheur absolu dans les autres spéculations, celles qu’ils ne
connaissaient pas. Il dépensait un argent fou ; le
ruissellement de sa caisse continuait, sans que les sources
de ce fleuve d’or eussent été encore découvertes. C’était la
démence pure, la rage de l’argent, les poignées de louis
jetées par les fenêtres, le coffre-fort vidé chaque soir
jusqu’au dernier sou, se remplissant pendant la nuit on ne
savait comment, et ne fournissant jamais d’aussi fortes
sommes que lorsque Saccard prétendait en avoir perdu les
clefs.
Dans cette fortune, qui avait les clameurs et le
débordement d’un torrent d’hiver, la dot de Renée se
trouvait secouée, emportée, noyée. La jeune femme,
méfiante les premiers jours, voulant gérer ses biens elle-
même, se lassa bientôt des affaires ; puis elle se sentit
pauvre à côté de son mari, et, la dette l’écrasant, elle dut
avoir recours à lui, lui emprunter de l’argent, se mettre à sa
discrétion. À chaque nouveau mémoire, qu’il payait avec un

180
sourire d’homme tendre aux faiblesses humaines, elle se
livrait un peu plus, lui confiait des titres de rente,
l’autorisait à vendre ceci ou cela. Quand ils vinrent habiter
l’hôtel du parc Monceau, elle se trouvait déjà presque
entièrement dépouillée. Il s’était substitué à l’État et lui
servait la rente des cent mille francs provenant de la rue de
la Pépinière ; d’autre part, il lui avait fait vendre la propriété
de la Sologne, pour en mettre l’argent dans une grande
affaire, un placement superbe, disait-il. Elle n’avait donc
plus entre les mains que les terrains de Charonne, qu’elle
refusait obstinément d’aliéner, pour ne pas attrister
l’excellente tante Élisabeth. Et, là encore, il préparait un
coup de génie, avec l’aide de son ancien complice
Larsonneau. D’ailleurs, elle restait son obligée ; s’il lui
avait pris sa fortune, il lui en payait cinq ou six fois les
revenus. La rente des cent mille francs, jointe au produit de
l’argent de la Sologne, montait à peine à neuf ou dix mille
francs, juste de quoi solder sa lingère et son cordonnier. Il
lui donnait ou donnait pour elle quinze et vingt fois cette
misère. Il aurait travaillé huit jours pour lui voler cent
francs, et il l’entretenait royalement. Aussi, comme tout le
monde, elle avait le respect de la caisse monumentale de
son mari, sans chercher à pénétrer le néant de ce fleuve d’or
qui lui passait sous les yeux, et dans lequel elle se jetait
chaque matin.
Au parc Monceau, ce fut la crise folle, le triomphe
fulgurant. Les Saccard doublèrent le nombre de leurs
voitures et de leurs attelages ; ils eurent une armée de

181
domestiques, qu’ils habillèrent d’une livrée gros bleu, avec
culotte mastic et gilet rayé noir et jaune, couleurs un peu
sévères que le financier avait choisies pour paraître tout à
fait sérieux, un de ses rêves les plus caressés. Ils mirent leur
luxe sur la façade et ouvrirent les rideaux, les jours de
grands dîners. Le coup de vent de la vie contemporaine, qui
avait fait battre les portes du premier étage de la rue de
Rivoli, était devenu, dans l’hôtel, un véritable ouragan qui
menaçait d’emporter les cloisons. Au milieu de ces
appartements princiers, le long des rampes dorées, sur les
tapis de haute laine, dans ce palais féerique de parvenu,
l’odeur de Mabille traînait, les déhanchements de quadrilles
à la mode dansaient, toute l’époque passait avec son rire fou
et bête, son éternelle faim et son éternelle soif. C’était la
maison suspecte du plaisir mondain, du plaisir impudent qui
élargit les fenêtres pour mettre les passants dans la
confidence des alcôves. Le mari et la femme y vivaient
librement, sous les yeux de leurs domestiques. Ils s’étaient
partagé la maison, ils y campaient, n’ayant pas l’air d’être
chez eux, comme jetés, au bout d’un voyage tumultueux et
étourdissant, dans quelque royal hôtel garni, où ils n’avaient
pris que le temps de défaire leurs malles, pour courir plus
vite aux jouissances d’une ville nouvelle. Ils y logeaient à la
nuit, ne restant chez eux que les jours de grands dîners,
emportés par une course continuelle à travers Paris, rentrant
parfois pour une heure, comme on rentre dans une chambre
d’auberge, entre deux excursions. Renée s’y sentait plus
inquiète, plus rêveuse ; ses jupes de soie glissaient avec des
sifflements de couleuvre sur les épais tapis, le long du satin
182
des causeuses ; elle était irritée par ces dorures imbéciles
qui l’entouraient, par ces hauts plafonds vides où ne
restaient, après les nuits de fête, que les rires des jeunes sots
et les sentences des vieux fripons ; et elle eût voulu, pour
remplir ce luxe, pour habiter ce rayonnement, un
amusement suprême que ses curiosités cherchaient en vain
dans tous les coins de l’hôtel, dans le petit salon couleur de
soleil, dans la serre aux végétations grasses. Quant à
Saccard, il touchait à son rêve ; il recevait la haute finance,
M. Toutin-Laroche, M. de Lauwerens ; il recevait aussi les
grands politiques, le baron Gouraud, le député Haffner ; son
frère, le ministre, avait même bien voulu venir deux ou trois
fois consolider sa situation par sa présence. Cependant,
comme sa femme, il avait des anxiétés nerveuses, une
inquiétude qui donnait à son rire un étrange son de vitres
brisées. Il devenait si tourbillonnant, si effaré, que ses
connaissances disaient de lui : « Ce diable de Saccard ! il
gagne trop d’argent, il en deviendra fou ! » En 1860, on
l’avait décoré, à la suite d’un service mystérieux qu’il avait
rendu au préfet, en servant de prête-nom à une dame dans
une vente de terrains.
Ce fut vers l’époque de leur installation au parc
Monceau, qu’une apparition passa dans la vie de Renée, en
lui laissant une impression ineffaçable. Jusque-là, le
ministre avait résisté aux supplications de sa belle-sœur, qui
mourait d’envie d’être invitée aux bals de la cour. Il céda
enfin, croyant la fortune de son frère définitivement assise.
Pendant un mois, Renée n’en dormit pas. La grande soirée

183
arriva, et elle était toute tremblante dans la voiture qui la
menait aux Tuileries.
Elle avait une toilette prodigieuse de grâce et
d’originalité, une vraie trouvaille qu’elle avait faite dans
une nuit d’insomnie, et que trois ouvriers de Worms étaient
venus exécuter chez elle, sous ses yeux. C’était une simple
robe de gaze blanche, mais garnie d’une multitude de petits
volants découpés et bordés d’un filet de velours noir. La
tunique, de velours noir, était décolletée en carré, très bas
sur la gorge, qu’encadrait une dentelle mince, haute à peine
d’un doigt. Pas une fleur, pas un bout de ruban ; à ses
poignets, des bracelets sans une ciselure, et sur sa tête, un
étroit diadème d’or, un cercle uni qui lui mettait comme une
auréole.
Quand elle fut dans les salons et que son mari l’eut
quittée pour le baron Gouraud, elle éprouva un moment
d’embarras. Mais les glaces, où elle se voyait adorable, la
rassurèrent vite, et elle s’habituait à l’air chaud, au murmure
des voix, à cette cohue d’habits noirs et d’épaules blanches,
lorsque l’empereur parut. Il traversait lentement le salon, au
bras d’un général gros et court, qui soufflait comme s’il
avait eu une digestion difficile. Les épaules se rangèrent sur
deux haies, tandis que les habits noirs reculèrent d’un pas,
instinctivement, d’un air discret. Renée se trouva poussée
au bout de la file des épaules, près de la seconde porte, celle
que l’empereur gagnait d’un pas pénible et vacillant. Elle le
vit ainsi venir à elle, d’une porte à l’autre.

184
Il était en habit, avec l’écharpe rouge du grand cordon.
Renée, reprise par l’émotion, distinguait mal, et cette tache
saignante lui semblait éclabousser toute la poitrine du
prince. Elle le trouva petit, les jambes trop courtes, les reins
flottants ; mais elle était ravie, et elle le voyait beau, avec
son visage blême, sa paupière lourde et plombée qui
retombait sur son œil mort. Sous ses moustaches, sa bouche
s’ouvrait, mollement ; tandis que son nez seul restait osseux
dans toute sa face dissoute.
L’empereur et le vieux général continuaient à avancer à
petits pas, paraissant se soutenir, alanguis, vaguement
souriants. Ils regardaient les dames inclinées, et leurs coups
d’œil, jetés à droite et à gauche, glissaient dans les corsages.
Le général se penchait, disait un mot au maître, lui serrait le
bras d’un air de joyeux compagnon. Et l’empereur, mou et
voilé, plus terne encore que de coutume, approchait
toujours de sa marche traînante.
Ils étaient au milieu du salon, lorsque Renée sentit leurs
regards se fixer sur elle. Le général la regardait avec des
yeux ronds, tandis que l’empereur, levant à demi les
paupières, avait des lueurs fauves dans l’hésitation grise de
ses yeux brouillés. Renée, décontenancée, baissa la tête,
s’inclina, ne vit plus que les rosaces du tapis. Mais elle
suivait leur ombre, elle comprit qu’ils s’arrêtaient quelques
secondes devant elle. Et elle crut entendre l’empereur, ce
rêveur équivoque, qui murmurait, en la regardant, enfoncée
dans sa jupe de mousseline striée de velours :

185
— Voyez donc, général, une fleur à cueillir, un
mystérieux œillet panaché blanc et noir.
Et le général répondit, d’une voix plus brutale :
— Sire, cet œillet-là irait diantrement bien à nos
boutonnières.
Renée leva la tête. L’apparition avait disparu, un flot de
foule encombrait la porte. Depuis cette soirée, elle revint
souvent aux Tuileries, elle eut même l’honneur d’être
complimentée à voix haute par Sa Majesté, et de devenir un
peu son amie ; mais elle se rappela toujours la marche lente
et alourdie du prince au milieu du salon, entre les deux
rangées d’épaules ; et, quand elle goûtait quelque joie
nouvelle dans la fortune grandissante de son mari, elle
revoyait l’empereur dominant les gorges inclinées, venant à
elle, la comparant à un œillet que le vieux général
conseillait de mettre à sa boutonnière. C’était, pour elle, la
note aiguë de sa vie.

186
IV

Le désir net et cuisant qui était monté au cœur de Renée,


dans les parfums troublants de la serre, tandis que Maxime
et Louise riaient sur une causeuse du petit salon bouton
d’or, parut s’effacer comme un cauchemar dont il ne reste
plus qu’un vague frisson. La jeune femme avait, toute la
nuit, gardé aux lèvres l’amertume du tanghin ; il lui
semblait, à sentir cette cuisson de la feuille maudite, qu’une
bouche de flamme se posait sur la sienne, lui soufflait un
amour dévorant. Puis cette bouche lui échappait, et son rêve
se noyait dans de grands flots d’ombre qui roulaient sur
elle.
Le matin, elle dormit un peu. Quand elle se réveilla, elle
se crut malade. Elle fit fermer les rideaux, parla à son
médecin de nausées et de douleurs de tête, refusa
absolument de sortir pendant deux jours. Et, comme elle se
prétendait assiégée, elle condamna sa porte. Maxime vint
inutilement y frapper. Il ne couchait pas à l’hôtel, pour
disposer plus librement de son appartement ; d’ailleurs, il
menait la vie la plus nomade du monde, logeant dans les
maisons neuves de son père, choisissant l’étage qui lui
plaisait, déménageant tous les mois, souvent par caprice,
parfois pour laisser la place à des locataires sérieux. Il

187
essuyait les plâtres en compagnie de quelque maîtresse.
Habitué aux caprices de sa belle-mère, il feignit une grande
compassion, et monta quatre fois par jour demander de ses
nouvelles avec des mines désolées, uniquement pour la
taquiner. Le troisième jour, il la trouva dans le petit salon,
rose, souriante, l’air calme et reposé.
— Eh bien, t’es-tu beaucoup amusée avec Céleste ? lui
demanda-t-il, faisant allusion au long tête-à-tête qu’elle
venait d’avoir avec sa femme de chambre.
— Oui, répondit-elle, c’est une fille précieuse. Elle a
toujours les mains glacées ; elle me les posait sur le front et
calmait un peu ma pauvre tête.
— Mais c’est un remède, cette fille-là ! s’écria le jeune
homme. Si j’avais le malheur de tomber jamais amoureux,
tu me la prêterais, n’est-ce pas ? pour qu’elle mît ses deux
mains sur mon cœur.
Ils plaisantèrent, ils firent au Bois leur promenade
accoutumée. Quinze jours se passèrent. Renée s’était jetée
plus follement dans sa vie de visites et de bals ; sa tête
semblait avoir tourné une fois encore, elle ne se plaignait
plus de lassitude et de dégoût. On eût dit seulement qu’elle
avait fait quelque chute secrète, dont elle ne parlait pas,
mais qu’elle confessait par un mépris plus marqué pour
elle-même et par une dépravation plus risquée dans ses
caprices de grande mondaine. Un soir, elle avoua à Maxime
qu’elle mourait d’envie d’aller à un bal que Blanche Muller,
une actrice en vogue, donnait aux princesses de la rampe et
aux reines du demi-monde. Cet aveu surprit et embarrassa
188
le jeune homme lui-même, qui n’avait pourtant pas de
grands scrupules. Il voulut catéchiser sa belle-mère :
vraiment, ce n’était pas là sa place ; elle n’y verrait,
d’ailleurs, rien de bien drôle ; puis, si elle était reconnue,
cela ferait scandale. À toutes ces bonnes raisons elle
répondait, les mains jointes, suppliant et souriant :
— Voyons, mon petit Maxime, sois gentil. Je le veux…
Je mettrai un domino bien sombre, nous ne ferons que
traverser les salons.
Quand Maxime, qui finissait toujours par céder, et qui
aurait mené sa belle-mère dans tous les mauvais lieux de
Paris, pour peu qu’elle l’en eût prié, eût consenti à la
conduire au bal de Blanche Muller, elle battit des mains
comme un enfant auquel on accorde une récréation
inespérée.
— Ah ! tu es gentil, dit-elle. C’est pour demain, n’est-ce
pas ? Viens me chercher de très bonne heure. Je veux voir
arriver ces dames. Tu me les nommeras, et nous nous
amuserons joliment…
Elle réfléchit, puis elle ajouta :
— Non, ne viens pas. Tu m’attendras avec un fiacre, sur
le boulevard Malesherbes. Je sortirai par le jardin.
Ce mystère était un piment qu’elle ajoutait à son
escapade ; simple raffinement de jouissance, car elle serait
sortie à minuit par la grande porte, que son mari n’aurait
pas seulement mis la tête à la fenêtre.

189
Le lendemain, après avoir recommandé à Céleste de
l’attendre, elle traversa, avec les frissons d’une peur
exquise, les ombres noires du parc Monceau. Saccard avait
profité de sa bonne amitié avec l’Hôtel de Ville pour se
faire donner la clef d’une petite porte du parc, et Renée
avait voulu également en avoir une. Elle faillit se perdre, ne
trouva le fiacre que grâce aux deux yeux jaunes des
lanternes. À cette époque, le boulevard Malesherbes, à
peine terminé, était encore, le soir, une véritable solitude.
La jeune femme se glissa dans la voiture, très émue, le cœur
battant délicieusement, comme si elle fût allée à quelque
rendez-vous d’amour. Maxime, en toute philosophie,
fumait, à moitié endormi dans un coin du fiacre. Il voulut
jeter son cigare, mais elle l’en empêcha, et, comme elle
cherchait à lui retenir le bras, dans l’obscurité, elle lui mit la
main en plein sur la figure, ce qui les amusa beaucoup tous
les deux.
— Je te dis que j’aime l’odeur du tabac, s’écria-t-elle.
Garde ton cigare… Puis, nous nous débauchons, ce soir…
Je suis un homme, moi.
Le boulevard n’était pas encore éclairé. Pendant que le
fiacre descendait vers la Madeleine, il faisait si nuit dans la
voiture qu’ils ne se voyaient pas. Par instants, lorsque le
jeune homme portait son cigare aux lèvres, un point rouge
trouait les ténèbres épaisses. Ce point rouge intéressait
Renée. Maxime, que le flot du domino de satin noir avait
couvert à demi, en emplissant l’intérieur du fiacre,
continuait à fumer en silence, d’un air d’ennui. La vérité

190
était que le caprice de sa belle-mère venait de l’empêcher
de suivre au café Anglais une bande de dames, résolues à
commencer et à terminer là le bal de Blanche Muller. Il était
maussade, et elle devina sa bouderie dans l’ombre.
— Est-ce que tu es souffrant ? lui demanda-t-elle.
— Non, j’ai froid, répondit-il.
— Tiens ! moi je brûle. Je trouve qu’on étouffe… Mets
un coin de mes jupons sur tes genoux.
— Oh ! tes jupons, murmura-t-il avec mauvaise humeur,
j’en ai jusqu’aux yeux.
Mais ce mot le fit rire lui-même, et peu à peu il s’anima.
Elle lui conta la peur qu’elle venait d’avoir dans le parc
Monceau. Alors elle lui confessa une de ses autres envies :
elle aurait voulu faire, la nuit, sur le petit lac du parc, une
promenade dans la barque qu’elle voyait de ses fenêtres,
échouée au bord d’une allée. Il trouva qu’elle devenait
élégiaque. Le fiacre roulait toujours, les ténèbres restaient
profondes, ils se penchaient l’un vers l’autre pour
s’entendre dans le bruit des roues, se frôlant du geste,
sentant leur haleine tiède, parfois, lorsqu’ils s’approchaient
trop. Et, à temps égaux, le cigare de Maxime se ravivait,
tachait l’ombre de rouge, en jetant un éclair pâle et rose sur
le visage de Renée. Elle était adorable, vue à cette lueur
rapide ; si bien que le jeune homme en fut frappé.
— Oh ! oh ! dit-il, nous paraissons bien jolie, ce soir,
belle-maman… Voyons un peu.

191
Il approcha son cigare, tira précipitamment quelques
bouffées. Renée, dans son coin, se trouva éclairée d’une
lumière chaude et comme haletante. Elle avait relevé un peu
son capuchon. Sa tête nue, couverte d’une pluie de petits
frisons, coiffée d’un simple ruban bleu, ressemblait à celle
d’un vrai gamin, au-dessus de la grande blouse de satin noir
qui lui montait jusqu’au cou. Elle trouva très drôle d’être
ainsi regardée et admirée à la clarté d’un cigare. Elle se
renversait avec de petits rires, tandis qu’il ajoutait d’un air
de gravité comique :
— Diable ! il va falloir que je veille sur toi, si je veux te
ramener saine et sauve à mon père.
Cependant le fiacre tournait la Madeleine et s’engageait
sur les boulevards. Là, il s’emplit de clartés dansantes, du
reflet des magasins dont les vitrines flambaient. Blanche
Muller habitait, à deux pas, une des maisons neuves qu’on a
bâties sur les terrains exhaussés de la rue Basse-du-
Rempart. Il n’y avait encore que quelques voitures à la
porte. Il n’était guère plus de dix heures. Maxime voulait
faire un tour sur les boulevards, attendre une heure ; mais
Renée, dont la curiosité s’éveillait, plus vive, lui déclara
carrément qu’elle allait monter toute seule, s’il ne
l’accompagnait pas. Il la suivit, et fut heureux de trouver en
haut plus de monde qu’il ne l’aurait cru. La jeune femme
avait mis son masque. Au bras de Maxime, auquel elle
donnait à voix basse des ordres sans réplique, et qui lui
obéissait docilement, elle fureta dans toutes les pièces,
souleva le coin des portières, examina l’ameublement, serait

192
allée jusqu’à fouiller les tiroirs, si elle n’avait pas eu peur
d’être vue.
L’appartement, très riche, avait des coins de bohême, où
l’on retrouvait la cabotine. C’était surtout là que les narines
roses de Renée frémissaient, et qu’elle forçait son
compagnon à marcher doucement, pour ne rien perdre des
choses ni de leur odeur. Elle s’oublia particulièrement dans
un cabinet de toilette, laissé grand ouvert par Blanche
Muller, qui, lorsqu’elle recevait, livrait à ses convives
jusqu’à son alcôve, où l’on poussait le lit pour établir des
tables de jeu. Mais le cabinet ne la satisfit pas ; il lui parut
commun et même un peu sale, avec son tapis que des bouts
de cigarette avaient criblé de petites brûlures rondes, et ses
tentures de soie bleue tachées de pommade, piquées par les
éclaboussures du savon. Puis, quand elle eut bien inspecté
les lieux, mis les moindres détails du logis dans sa
mémoire, pour les décrire plus tard à ses intimes, elle passa
aux personnages. Les hommes, elle les connaissait ;
c’étaient, pour la plupart, les mêmes financiers, les mêmes
hommes politiques, les mêmes jeunes viveurs qui venaient à
ses jeudis. Elle se croyait dans son salon, par moments,
lorsqu’elle se trouvait en face d’un groupe d’habits noirs
souriants, qui, la veille, avaient, chez elle, le même sourire,
en parlant à la marquise d’Espanet ou à la blonde Mme
Haffner. Et lorsqu’elle regardait les femmes, l’illusion ne
cessait pas complètement. Laure d’Aurigny était en jaune
comme Suzanne Haffner, et Blanche Muller avait, comme
Adeline d’Espanet, une robe blanche qui la décolletait

193
jusqu’au milieu du dos. Enfin, Maxime demanda grâce, et
elle voulut bien s’asseoir avec lui sur une causeuse. Ils
restèrent là un instant, le jeune homme bâillant, la jeune
femme lui demandant les noms de ces dames, les
déshabillant du regard, comptant les mètres de dentelles
qu’elles avaient autour de leurs jupes. Comme il la vit
plongée dans cette étude grave, il finit par s’échapper,
obéissant à un appel que Laure d’Aurigny lui faisait de la
main. Elle le plaisanta sur la dame qu’il avait au bras. Puis
elle lui fit jurer de venir les rejoindre, vers une heure, au
café Anglais.
— Ton père en sera, lui cria-t-elle, au moment où il
rejoignait Renée.
Celle-ci se trouvait entourée d’un groupe de femmes qui
riaient très fort, tandis que M. de Saffré avait profité de la
place laissée libre par Maxime, pour se glisser à côté d’elle
et lui dire des galanteries de cocher. Puis M. de Saffré et les
femmes, tout ce monde s’était mis à crier, à se taper sur les
cuisses, si bien que Renée, les oreilles brisées, bâillant à son
tour, se leva en disant à son compagnon :
— Allons-nous-en, ils sont trop bêtes !
Comme ils sortaient, M. de Mussy entra. Il parut
enchanté de rencontrer Maxime, et, sans faire attention à la
femme masquée qui était avec lui :
— Ah ! mon ami, murmura-t-il d’un air langoureux, elle
me fera mourir. Je sais qu’elle va mieux, et elle me ferme

194
toujours sa porte. Dites-lui bien que vous m’avez vu les
larmes aux yeux.
— Soyez tranquille, votre commission sera faite, dit le
jeune homme avec un rire singulier.
Et, dans l’escalier :
— Eh bien, belle-maman, ce pauvre garçon ne t’a pas
touchée ?
Elle haussa les épaules, sans répondre. En bas, sur le
trottoir, elle s’arrêta avant de monter dans le fiacre qui les
avait attendus, regardant d’un air hésitant du côté de la
Madeleine et du côté du boulevard des Italiens. Il était à
peine onze heures et demie, le boulevard avait encore une
grande animation.
— Alors, nous allons rentrer, murmura-t-elle avec regret.
— À moins que tu ne veuilles suivre un instant les
boulevards en voiture, répondit Maxime.
Elle accepta. Son régal de femme curieuse tournait mal,
et elle se désespérait de rentrer ainsi avec une illusion de
moins et un commencement de migraine. Elle avait cru
longtemps qu’un bal d’actrices était drôle à mourir. Le
printemps, comme il arrive parfois dans les derniers jours
d’octobre, semblait être revenu ; la nuit avait des tiédeurs de
mai, et les quelques frissons froids qui passaient, mettaient
dans l’air une gaieté de plus. Renée, la tête à la portière,
resta silencieuse, regardant la foule, les cafés, les
restaurants, dont la file interminable courait devant elle.
Elle était devenue toute sérieuse, perdue au fond de ces

195
vagues souhaits dont s’emplissent les rêveries de femmes.
Ce large trottoir que balayaient les robes des filles, et où les
bottes des hommes sonnaient avec des familiarités
particulières, cette asphalte grise où lui semblait passer le
galop des plaisirs et des amours faciles, réveillaient ses
désirs endormis, lui faisaient oublier ce bal idiot dont elle
sortait, pour lui laisser entrevoir d’autres joies de plus haut
goût. Aux fenêtres des cabinets de Brébant, elle aperçut des
ombres de femmes sur la blancheur des rideaux. Et Maxime
lui conta une histoire très risquée, d’un mari trompé qui
avait ainsi surpris, sur un rideau, l’ombre de sa femme en
flagrant délit avec l’ombre d’un amant. Elle l’écoutait à
peine. Lui, s’égaya, finit par lui prendre les mains, par la
taquiner, en lui parlant de ce pauvre M. de Mussy.
Comme ils revenaient et qu’ils repassaient devant
Brébant :
— Sais-tu, dit-elle tout à coup, que M. de Saffré m’a
invitée à souper, ce soir ?
— Oh ! tu aurais mal mangé, répliqua-t-il en riant. Saffré
n’a pas la moindre imagination culinaire. Il en est encore à
la salade de homard.
— Non, non, il parlait d’huîtres et de perdreau froid…
Mais il m’a tutoyée, et cela m’a gênée…
Elle se tut, regarda encore le boulevard, et ajouta après
un silence, d’un air désolé :
— Le pis est que j’ai une faim atroce.

196
— Comment, tu as faim ! s’écria le jeune homme. C’est
bien simple, nous allons souper ensemble… Veux-tu ?
Il dit cela tranquillement, mais elle refusa d’abord, assura
que Céleste lui avait préparé une collation à l’hôtel.
Cependant, ne voulant pas aller au café Anglais, il avait fait
arrêter la voiture au coin de la rue Le Peletier, devant le
restaurant du café Riche ; il était même descendu, et comme
sa belle-mère hésitait encore :
— Après ça, dit-il, si tu as peur que je te compromette,
dis-le… Je vais monter à côté du cocher et te reconduire à
ton mari.
Elle sourit, elle descendit du fiacre avec des mines
d’oiseau qui craint de se mouiller les pattes. Elle était
radieuse. Ce trottoir qu’elle sentait sous ses pieds lui
chauffait les talons, lui donnait, à fleur de peau, un
délicieux frisson de peur et de caprice contenté. Depuis que
le fiacre roulait, elle avait une envie folle d’y sauter. Elle le
traversa à petits pas, furtivement, comme si elle eût goûté
un plaisir plus vif à redouter d’y être vue. Son escapade
tournait décidément à l’aventure. Certes, elle ne regrettait
pas d’avoir refusé l’invitation brutale de M. de Saffré. Mais
elle serait rentrée horriblement maussade si Maxime n’avait
eu l’idée de lui faire goûter au fruit défendu. Celui-ci monta
l’escalier vivement, comme s’il était chez lui. Elle le suivit
en soufflant un peu. De légers fumets de marée et de gibier
traînaient, et le tapis, que des baguettes de cuivre tendaient
sur les marches, avait une odeur de poussière qui redoublait
son émotion.

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Comme ils arrivaient à l’entresol, ils rencontrèrent un
garçon, à l’air digne, qui se rangea contre le mur pour les
laisser passer.
— Charles, lui dit Maxime, vous nous servirez, n’est-ce
pas ?… Donnez-nous le salon blanc.
Charles s’inclina, remonta quelques marches, ouvrit la
porte d’un cabinet. Le gaz était baissé, il sembla à Renée
qu’elle pénétrait dans le demi-jour d’un lieu suspect et
charmant.
Un roulement continu entrait par la fenêtre grande
ouverte, et sur le plafond, dans les reflets du café d’en bas,
passaient les ombres rapides des promeneurs. Mais, d’un
coup de pouce, le garçon haussa le gaz. Les ombres du
plafond disparurent, le cabinet s’emplit d’une lumière crue
qui tomba en plein sur la tête de la jeune femme. Elle avait
déjà rejeté son capuchon en arrière. Les petits frisons
s’étaient un peu ébouriffés dans le fiacre, mais le ruban bleu
n’avait pas bougé. Elle se mit à marcher, gênée par la façon
dont Charles la regardait ; il avait un clignement d’yeux, un
pincement de paupières, pour mieux la voir, qui signifiait
clairement : « En voilà une que je ne connais pas encore. »
— Que servirai-je à monsieur ? demanda-t-il à voix
haute.
Maxime se tourna vers Renée.
— Le souper de M. de Saffré, n’est-ce pas ? dit-il, des
huîtres, un perdreau…

198
Et, voyant le jeune homme sourire, Charles l’imita,
discrètement, en murmurant :
— Alors, le souper de mercredi, si vous voulez ?
— Le souper de mercredi…, répétait Maxime.
Puis, se rappelant :
— Oui, ça m’est égal, donnez-nous le souper de
mercredi.
Quand le garçon fut sorti, Renée prit son binocle et fit
curieusement le tour du petit salon. C’était une pièce carrée,
blanche et or, meublée avec des coquetteries de boudoir.
Outre la table et les chaises, il y avait un meuble bas, une
sorte de console, où l’on desservait, et un large divan, un
véritable lit, qui se trouvait placé entre la cheminée et la
fenêtre. Une pendule et deux flambeaux Louis XVI
garnissaient la cheminée de marbre blanc. Mais la curiosité
du cabinet était la glace, une belle glace trapue que les
diamants de ces dames avaient criblée de noms, de dates, de
vers estropiés, de pensées prodigieuses et d’aveux
étonnants. Renée crut apercevoir une saleté et n’eut pas le
courage de satisfaire sa curiosité. Elle regarda le divan,
éprouva un nouvel embarras, se mit, afin d’avoir une
contenance, à regarder le plafond et le lustre de cuivre doré,
à cinq becs. Mais la gêne qu’elle ressentait était délicieuse.
Pendant qu’elle levait le front, comme pour étudier la
corniche, grave et le binocle à la main, elle jouissait
profondément de ce mobilier équivoque, qu’elle sentait
autour d’elle ; de cette glace claire et cynique, dont la

199
pureté, à peine ridée par ces pattes de mouche ordurières,
avait servi à rajuster tant de faux chignons ; de ce divan qui
la choquait par sa largeur ; de la table, du tapis lui-même,
où elle retrouvait l’odeur de l’escalier, une vague odeur de
poussière pénétrante et comme religieuse.
Puis, lorsqu’il lui fallut baisser enfin les yeux :
— Qu’est-ce donc que ce souper de mercredi ? demanda-
t-elle à Maxime.
— Rien, répondit-il, un pari qu’un de mes amis a perdu.
Dans tout autre lieu, il lui aurait dit sans hésiter qu’il
avait soupé le mercredi avec une dame, rencontrée sur le
boulevard. Mais, depuis qu’il était entré dans le cabinet, il
la traitait instinctivement en femme à laquelle il faut plaire
et dont on doit ménager la jalousie. Elle n’insista pas,
d’ailleurs ; elle alla s’accouder à la rampe de la fenêtre, où
il vint la rejoindre. Derrière eux, Charles entrait et sortait,
avec un bruit de vaisselle et d’argenterie.
Il n’était pas encore minuit. En bas, sur le boulevard,
Paris grondait, prolongeait la journée ardente, avant de se
décider à gagner son lit. Les files d’arbres marquaient,
d’une ligne confuse, les blancheurs des trottoirs et le noir
vague de la chaussée, où passaient le roulement et les
lanternes rapides des voitures. Aux deux bords de cette
bande obscure, les kiosques des marchands de journaux, de
place en place, s’allumaient, pareils à de grandes lanternes
vénitiennes, hautes et bizarrement bariolées, posées
régulièrement à terre, pour quelque illumination colossale.

200
Mais, à cette heure, leur éclat assourdi se perdait dans le
flamboiement des devantures voisines. Pas un volet n’était
mis, les trottoirs s’allongeaient sans une raie d’ombre, sous
une pluie de rayons qui les éclairait d’une poussière d’or, de
la clarté chaude et éclatante du plein jour. Maxime montra à
Renée, en face d’eux, le café Anglais, dont les fenêtres
luisaient. Les branches hautes des arbres les gênaient un
peu, d’ailleurs, pour voir les maisons et le trottoir opposés.
Ils se penchèrent, ils regardèrent au-dessous d’eux. C’était
un va-et-vient continu ; des promeneurs passaient par
groupes, des filles, deux à deux, traînaient leurs jupes,
qu’elles relevaient de temps à autre, d’un mouvement
alangui, en jetant autour d’elles des regards las et souriants.
Sous la fenêtre même, le café Riche avançait ses tables dans
le coup de soleil de ses lustres, dont l’éclat s’étendait
jusqu’au milieu de la chaussée ; et c’était surtout au centre
de cet ardent foyer qu’ils voyaient les faces blêmes et les
rires pâles des passants. Autour des petites tables rondes,
des femmes, mêlées aux hommes, buvaient. Elles étaient en
robes voyantes, les cheveux dans le cou ; elles se
dandinaient sur les chaises, avec des paroles hautes que le
bruit empêchait d’entendre. Renée en remarqua
particulièrement une, seule à une table, vêtue d’un costume
d’un bleu dur, garni d’une guipure blanche ; elle achevait, à
petits coups, un verre de bière, renversée à demi, les mains
sur le ventre, d’un air d’attente lourde et résignée. Celles
qui marchaient se perdaient lentement au milieu de la foule,
et la jeune femme, qu’elles intéressaient, les suivait du
regard, allait d’un bout du boulevard à l’autre, dans les
201
lointains tumultueux et confus de l’avenue, pleins du
grouillement noir des promeneurs, et où les clartés n’étaient
plus que des étincelles. Et le défilé repassait sans fin, avec
une régularité fatigante, monde étrangement mêlé et
toujours le même, au milieu des couleurs vives, des trous de
ténèbres, dans le tohu-bohu féerique de ces mille flammes
dansantes, sortant comme un flot des boutiques, colorant les
transparents des croisées et des kiosques, courant sur les
façades en baguettes, en lettres, en dessins de feu, piquant
l’ombre d’étoiles, filant sur la chaussée, continuellement.
Le bruit assourdissant qui montait avait une clameur, un
ronflement prolongé, monotone, comme une note d’orgue
accompagnant l’éternelle procession de petites poupées
mécaniques. Renée crut, un moment, qu’un accident venait
d’avoir lieu. Un flot de personnes se mouvait à gauche, un
peu au delà du passage de l’Opéra. Mais, ayant pris son
binocle, elle reconnut le bureau des omnibus ; il y avait
beaucoup de monde sur le trottoir, debout, attendant, se
précipitant, dès qu’une voiture arrivait. Elle entendait la
voix rude du contrôleur appeler les numéros, puis les
tintements du compteur lui arrivaient en sonneries
cristallines. Elle s’arrêta aux annonces d’un kiosque,
crûment coloriées comme les images d’Épinal ; il y avait,
sur un carreau, dans un cadre jaune et vert, une tête de
diable ricanant, les cheveux hérissés, réclame d’un
chapelier qu’elle ne comprit pas. De cinq en cinq minutes,
l’omnibus des Batignolles passait, avec ses lanternes rouges
et sa caisse jaune, tournant le coin de la rue Le Peletier,
ébranlant la maison de son fracas ; et elle voyait les
202
hommes de l’impériale, des visages fatigués qui se levaient
et les regardaient, elle et Maxime, du regard curieux des
affamés mettant l’œil à une serrure.
— Ah ! dit-elle, le parc Monceau, à cette heure, dort bien
tranquillement.
Ce fut la seule parole qu’elle prononça. Ils restèrent là
près de vingt minutes, silencieux, s’abandonnant à la
griserie des bruits et des clartés. Puis, la table mise, ils
vinrent s’asseoir, et, comme elle paraissait gênée par la
présence du garçon, il le congédia.
— Laissez-nous… Je sonnerai pour le dessert.
Elle avait aux joues de petites rougeurs et ses yeux
brillaient ; on eût dit qu’elle venait de courir. Elle rapportait
de la fenêtre un peu du vacarme et de l’animation du
boulevard. Elle ne voulut pas que son compagnon fermât la
croisée.
— Eh ! c’est l’orchestre, dit-elle, comme il se plaignait
du bruit. Tu ne trouves pas que c’est une drôle de musique ?
Cela va très bien accompagner nos huîtres et notre
perdreau.
Ses trente ans se rajeunissaient dans son escapade. Elle
avait des mouvements vifs, une pointe de fièvre, et ce
cabinet, ce tête-à-tête avec un jeune homme dans le
brouhaha de la rue la fouettaient, lui donnaient un air fille.
Ce fut avec décision qu’elle attaqua les huîtres. Maxime
n’avait pas faim, il la regarda dévorer en souriant.

203
— Diable ! murmura-t-il, tu aurais fait une bonne
soupeuse.
Elle s’arrêta, fâchée de manger si vite.
— Tu trouves que j’ai faim. Que veux-tu ? C’est cette
heure de bal idiot qui m’a creusée… Ah ! mon pauvre ami,
je te plains de vivre dans ce monde-là !
— Tu sais bien, dit-il, que je t’ai promis de lâcher Sylvia
et Laure d’Aurigny le jour où tes amies voudront venir
souper avec moi.
Elle eut un geste superbe.
— Pardieu ! je crois bien. Nous sommes autrement
amusantes que ces dames, avoue-le… Si une de nous
assommait un amant comme ta Sylvia et ta Laure d’Aurigny
doivent vous assommer, mais la pauvre petite femme ne
garderait pas cet amant une semaine !… Tu ne veux jamais
m’écouter. Essaye, un de ces jours.
Maxime, pour ne pas appeler le garçon, se leva, enleva
les coquilles d’huîtres et apporta le perdreau qui était sur la
console. La table avait le luxe des grands restaurants. Sur la
nappe damassée, un souffle d’adorable débauche passait, et
c’était avec de petits frémissements d’aise que Renée
promenait ses fines mains de sa fourchette à son couteau, de
son assiette à son verre. Elle but du vin blanc sans eau, elle
qui buvait ordinairement de l’eau à peine rougie. Comme
Maxime, debout, sa serviette sur le bras, la servait avec des
complaisances comiques, il reprit :

204
— Qu’est-ce que M. de Saffré a bien pu te dire, pour que
tu sois si furieuse ? Est-ce qu’il t’a trouvée laide ?
— Oh ! lui répondit-elle, c’est un vilain homme. Jamais
je n’aurais cru qu’un monsieur si distingué, si poli chez
moi, parlât une telle langue. Mais je lui pardonne. Ce sont
les femmes qui m’ont agacée. On aurait dit des marchandes
de pommes. Il y en avait une qui se plaignait d’avoir un
clou à la hanche, et, un peu plus, je crois qu’elle aurait
relevé sa jupe pour faire voir son mal à tout le monde.
Maxime riait aux éclats.
— Non, vrai, continua-t-elle en s’animant, je ne vous
comprends pas, elles sont sales et bêtes… Et dire que,
lorsque je te voyais aller chez ta Sylvia, je m’imaginais des
choses prodigieuses, des festins antiques, comme on en voit
dans les tableaux, avec des créatures couronnées de roses,
des coupes d’or, des voluptés extraordinaires… Ah ! bien,
oui. Tu m’as montré un cabinet de toilette malpropre et des
femmes qui juraient comme des charretiers. Ça ne vaut pas
la peine de faire le mal.
Il voulut se récrier, mais elle lui imposa silence, et, tenant
du bout des doigts un os de perdreau qu’elle rongeait
délicatement, elle ajouta d’une voix plus basse :
— Le mal, ce devrait être quelque chose d’exquis, mon
cher… Moi qui suis une honnête femme, quand je m’ennuie
et que je commets le péché de rêver l’impossible, je suis
sûre que je trouve des choses beaucoup plus jolies que les
Blanche Muller.

205
Et, d’un air grave, elle conclut par ce mot profond de
cynisme naïf :
— C’est une affaire d’éducation, comprends-tu ?
Elle déposa doucement le petit os dans son assiette. Le
ronflement des voitures continuait, sans qu’une note plus
vive s’élevât. Elle était obligée de hausser la voix pour qu’il
pût l’entendre, et les rougeurs de ses joues augmentaient. Il
y avait encore, sur la console, des truffes, un entremets
sucré, des asperges, une curiosité pour la saison. Il apporta
le tout, pour ne plus avoir à se déranger, et comme la table
était un peu étroite, il plaça à terre, entre elle et lui, un seau
d’argent plein de glace, dans lequel se trouvait une bouteille
de champagne. L’appétit de la jeune femme finissait par le
gagner. Ils touchèrent à tous les plats, ils vidèrent la
bouteille de champagne, avec des gaietés brusques, se
lançant dans des théories scabreuses, s’accoudant comme
deux amis qui soulagent leur cœur, après boire. Le bruit
diminuait sur le boulevard ; mais elle l’entendait au
contraire qui grandissait, et toutes ces roues, par instants,
semblaient lui tourner dans la tête.
Quand il parla de sonner pour le dessert, elle se leva,
secoua sa longue blouse de satin, pour faire tomber les
miettes, en disant :
— C’est cela… Tu sais, tu peux allumer un cigare.
Elle était un peu étourdie. Elle alla à la fenêtre, attirée par
un bruit particulier qu’elle ne s’expliquait pas. On fermait
les boutiques.

206
— Tiens, dit-elle, en se retournant vers Maxime,
l’orchestre qui se dégarnit.
Elle se pencha de nouveau. Au milieu, sur la chaussée,
les fiacres et les omnibus croisaient toujours leurs yeux de
couleur, plus rares et plus rapides. Mais, sur les côtés, le
long des trottoirs, de grands trous d’ombre s’étaient creusés,
devant les boutiques fermées. Les cafés seuls flambaient
encore, rayant l’asphalte de nappes lumineuses. De la rue
Drouot à la rue du Helder, elle apercevait ainsi une longue
file de carrés blancs et de carrés noirs, dans lesquels les
derniers promeneurs surgissaient et s’évanouissaient d’une
étrange façon. Les filles surtout, avec la traîne de leur robe,
tour à tour crûment éclairées et noyées dans l’ombre,
prenaient un air d’apparition, de marionnettes blafardes,
traversant le rayon électrique de quelque féerie. Elle
s’amusa un moment à ce jeu. Il n’y avait plus de lumière
épandue ; les becs de gaz s’éteignaient ; les kiosques
bariolés tachaient les ténèbres plus durement. Par instants,
un flot de foule, la sortie de quelque théâtre, passait. Mais
des vides se faisaient bientôt, et il venait, sous la fenêtre,
des groupes de deux ou trois hommes qu’une femme
abordait. Ils restaient debout, discutant. Dans le tapage
affaibli, quelques-unes de leurs paroles montaient ; puis, la
femme, le plus souvent, s’en allait au bras d’un des
hommes. D’autres filles se rendaient de café en café,
faisaient le tour des tables, prenaient le sucre oublié, riaient
avec les garçons, regardaient fixement, d’un air
d’interrogation et d’offre silencieuses, les consommateurs

207
attardés. Et, comme Renée venait de suivre des yeux
l’impériale presque vide d’un omnibus des Batignolles, elle
reconnut, au coin du trottoir, la femme à la robe bleue et
aux guipures blanches, droite, tournant la tête, toujours en
quête.
Quand Maxime vint la chercher à la fenêtre, où elle
s’oubliait, il eut un sourire, en regardant une des croisées
entr’ouvertes du café Anglais ; l’idée que son père y soupait
de son côté lui parut comique ; mais il avait, ce soir-là, des
pudeurs particulières qui gênaient ses plaisanteries
habituelles. Renée ne quitta la rampe qu’à regret. Une
ivresse, une langueur montaient des profondeurs plus
vagues du boulevard. Dans le ronflement affaibli des
voitures, dans l’effacement des clartés vives, il y avait un
appel caressant à la volupté et au sommeil. Les
chuchotements qui couraient, les groupes arrêtés dans un
coin d’ombre, faisaient du trottoir le corridor de quelque
grande auberge, à l’heure où les voyageurs gagnent leur lit
de rencontre. Les lueurs et les bruits allaient toujours en se
mourant, la ville s’endormait, des souffles de tendresse
passaient sur les toits.
Lorsque la jeune femme se retourna, la lumière du petit
lustre lui fit cligner les paupières. Elle était un peu pâle,
maintenant, avec de courts frissons aux coins des lèvres.
Charles disposait le dessert ; il sortait, rentrait encore,
faisait battre la porte, lentement, avec son flegme d’homme
comme il faut.

208
— Mais je n’ai plus faim ! s’écria Renée, enlevez toutes
ces assiettes et donnez-nous le café.
Le garçon, habitué aux caprices de ses clientes, enleva le
dessert et versa le café. Il emplissait le cabinet de son
importance.
— Je t’en prie, mets-le à la porte, dit à Maxime la jeune
femme, dont le cœur tournait.
Maxime le congédia ; mais il avait à peine disparu, qu’il
revint une fois encore pour fermer hermétiquement les
grands rideaux de la fenêtre, d’un air discret. Quand il se fut
enfin retiré, le jeune homme, que l’impatience prenait, lui
aussi, se leva, et, allant à la porte :
— Attends, dit-il, j’ai un moyen pour qu’il nous lâche.
Et il poussa le verrou.
— C’est ça, reprit-elle, nous sommes chez nous, au
moins.
Leurs confidences, leurs bavardages de bons camarades
recommencèrent. Maxime avait allumé un cigare. Renée
buvait son café à petits coups et se permettait même un
verre de chartreuse. La pièce s’échauffait, s’emplissait
d’une fumée bleuâtre. Elle finit par mettre les coudes sur la
table et par appuyer son menton entre ses deux poings à
demi fermés. Dans cette légère étreinte, sa bouche se
rapetissait, ses joues remontaient un peu, et ses yeux, plus
minces, luisaient davantage. Ainsi chiffonnée, sa petite
figure était adorable, sous la pluie de frisons dorés qui lui
descendaient maintenant jusque dans les sourcils. Maxime

209
la regardait à travers la fumée de son cigare. Il la trouvait
originale. Par moments, il n’était plus bien sûr de son sexe ;
la grande ride qui lui traversait le front, l’avancement
boudeur de ses lèvres, son air indécis de myope, en faisaient
un grand jeune homme ; d’autant plus que sa longue blouse
de satin noir allait si haut, qu’on voyait à peine, sous le
menton, une ligne du cou blanche et grasse. Elle se laissait
regarder avec un sourire, ne bougeant plus la tête, le regard
perdu, la parole ralentie.
Puis elle eut un brusque réveil ; elle alla regarder la
glace, vers laquelle ses yeux vagues se tournaient depuis un
instant. Elle se haussa sur la pointe des pieds, appuya les
mains au bord de la cheminée, pour lire ces signatures, ces
mots risqués qui l’avaient effarouchée, avant le souper. Elle
épelait les syllabes avec quelque difficulté, riait, lisait
toujours, comme un collégien qui tourne les pages d’un
Piron dans son pupitre.
— « Ernest et Clara, » disait-elle, et il y a un cœur
dessous qui ressemble à un entonnoir… Ah ! voici qui est
mieux : « J’aime les hommes, parce que j’aime les truffes. »
Signé « Laure. » Dis donc, Maxime, est-ce que c’est la
d’Aurigny qui a écrit cela ?… Puis voici les armes d’une de
ces dames, je crois : une poule fumant une grosse pipe…
Toujours des noms, le calendrier des saintes et des saints :
Victor, Amélie, Alexandre, Édouard, Marguerite, Paquita,
Louise, Renée… Tiens, il y en a une qui se nomme comme
moi…

210
Maxime voyait dans la glace sa tête ardente. Elle se
haussait davantage, et son domino, se tendant par derrière,
dessinait la cambrure de sa taille, le développement de ses
hanches. Le jeune homme suivait la ligne du satin qui
plaquait comme une chemise. Il se leva à son tour et jeta
son cigare. Il était mal à l’aise, inquiet. Quelque chose
d’ordinaire et d’accoutumé lui manquait.
— Ah ! voici ton nom, Maxime, s’écria Renée…
Écoute… « J’aime… »
Mais il s’était assis sur le coin du divan, presque aux
pieds de la jeune femme. Il réussit à lui prendre les mains,
d’un mouvement prompt ; il la détourna de la glace, en lui
disant d’une voix singulière :
— Je t’en prie, ne lis pas cela.
Elle se débattit en riant nerveusement.
— Pourquoi donc ? Est-ce que je ne suis pas ta
confidente ?
Mais lui, insistant, d’un ton plus étouffé :
— Non, non, pas ce soir.
Il la tenait toujours, et elle donnait de petites secousses
avec ses poignets pour se dégager. Ils avaient des yeux
qu’ils ne se connaissaient pas, un long sourire contraint et
un peu honteux. Elle tomba sur les genoux, au bout du
divan. Ils continuaient à lutter, bien qu’elle ne fît plus un
mouvement du côté de la glace et qu’elle s’abandonnât
déjà. Et comme le jeune homme la prenait à bras-le-corps,
elle dit avec son rire embarrassé et mourant :
211
— Voyons, laissez-moi… Tu me fais mal.
Ce fut le seul murmure de ses lèvres. Dans le grand
silence du cabinet, où le gaz semblait flamber plus haut, elle
sentit le sol trembler et entendit le fracas de l’omnibus des
Batignolles qui devait tourner le coin du boulevard. Et tout
fut dit. Quand ils se retrouvèrent côte à côte, assis sur le
divan, il balbutia, au milieu de leur malaise mutuel :
— Bah ! ça devait arriver un jour ou l’autre.
Elle ne disait rien. Elle regardait d’un air écrasé les
rosaces du tapis.
— Est-ce que tu y songeais, toi ?… continua Maxime,
balbutiant davantage. Moi, pas du tout… J’aurais dû me
défier du cabinet…
Mais elle, d’une voix profonde, comme si toute
l’honnêteté bourgeoise des Béraud Du Châtel s’éveillait
dans cette faute suprême :
— C’est infâme, ce que nous venons de faire là,
murmura-t-elle, dégrisée, la face vieillie et toute grave.
Elle étouffait. Elle alla à la fenêtre, tira les rideaux,
s’accouda. L’orchestre était mort ; la faute s’était commise
dans le dernier frisson des basses et le chant lointain des
violons, vague sourdine du boulevard endormi et rêvant
d’amour. En bas, la chaussée et les trottoirs s’enfonçaient,
s’allongeaient, au milieu d’une solitude grise. Toutes ces
roues grondantes de fiacres semblaient s’en être allées, en
emportant les clartés et la foule. Sous la fenêtre, le café
Riche était fermé, pas un filet de lumière ne glissait des

212
volets. De l’autre côté de l’avenue, des lueurs braisillantes
allumaient seules encore la façade du café Anglais, une
croisée entre autres, entr’ouverte, et d’où sortaient des rires
affaiblis. Et, tout le long de ce ruban d’ombre, du coude de
la rue Drouot à l’autre extrémité, aussi loin que ses regards
pouvaient aller, elle ne voyait plus que les taches
symétriques des kiosques rougissant et verdissant la nuit,
sans l’éclairer, semblables à des veilleuses espacées dans un
dortoir géant. Elle leva la tête. Les arbres découpaient leurs
branches hautes sur un ciel clair, tandis que la ligne
irrégulière des maisons se perdait avec les amoncellements
d’une côte rocheuse, au bord d’une mer bleuâtre. Mais cette
bande de ciel l’attristait davantage, et c’était dans les
ténèbres du boulevard qu’elle trouvait quelque consolation.
Ce qui restait au ras de l’avenue déserte du bruit et du vice
de la soirée, l’excusait. Elle croyait sentir la chaleur de tous
ces pas d’hommes et de femmes monter du trottoir qui se
refroidissait. Les hontes qui avaient traîné là, désirs d’une
minute, offres faites à voix basse, noces d’une nuit payées à
l’avance, s’évaporaient, flottaient en une buée lourde que
roulaient les souffles matinaux. Penchée sur l’ombre, elle
respira ce silence frissonnant, cette senteur d’alcôve,
comme un encouragement qui lui venait d’en bas, comme
une assurance de honte partagée et acceptée par une ville
complice. Et, lorsque ses yeux se furent accoutumés à
l’obscurité, elle aperçut la femme au costume bleu garni de
guipure seule dans la solitude grise, debout à la même
place, attendant et s’offrant aux ténèbres vides.

213
La jeune femme, en se retournant, aperçut Charles, qui
regardait autour de lui, flairant. Il finit par apercevoir le
ruban bleu de Renée, froissé, oublié sur un coin du divan.
Et il s’empressa de le lui apporter, de son air poli. Alors elle
sentit toute sa honte. Debout devant la glace, les mains
maladroites, elle essaya de renouer le ruban. Mais son
chignon était tombé, les petits frisons se trouvaient tout
aplatis sur les tempes, elle ne pouvait refaire le nœud.
Charles vint à son secours, en disant, comme s’il eût offert
une chose accoutumée, un rince-bouche ou des cure-dents :
— Si madame voulait le peigne ?…
— Eh ! non, c’est inutile, interrompit Maxime qui lança
au garçon un regard d’impatience. Allez nous chercher une
voiture.
Renée se décida à rabattre simplement le capuchon de
son domino. Et, comme elle allait quitter la glace, elle se
haussa légèrement, pour retrouver les mots que l’étreinte de
Maxime lui avait empêché de lire. Il y avait, montant vers le
plafond, et d’une grosse écriture abominable, cette
déclaration signée Sylvia : « J’aime Maxime. » Elle pinça
les lèvres et rabattit son capuchon un peu plus bas.
Dans la voiture, ils éprouvèrent une gêne horrible. Ils
s’étaient placés, comme en descendant du parc Monceau,
l’un en face de l’autre. Ils ne trouvaient pas une parole à se
dire. Le fiacre était plein d’une ombre opaque, et le cigare
de Maxime n’y mettait plus même un point rouge, un éclair
de braise rose. Le jeune homme perdu de nouveau dans les
jupons, « dont il avait jusqu’aux yeux, » souffrait de ces
214
ténèbres, de ce silence, de cette femme muette, qu’il sentait
à son côté, et dont il s’imaginait voir les yeux tout grands
ouverts sur la nuit. Pour paraître moins bête, il finit par
chercher sa main, et, quand il la tint dans la sienne, il fut
soulagé, il trouva la situation tolérable. Cette main
s’abandonnait molle et rêveuse.
Le fiacre traversait la place de la Madeleine. Renée
songeait qu’elle n’était pas coupable. Elle n’avait pas voulu
l’inceste. Et plus elle descendait en elle, plus elle se trouvait
innocente, aux premières heures de son escapade, à sa sortie
furtive du parc Monceau, chez Blanche Muller, sur le
boulevard, même dans le cabinet du restaurant. Pourquoi
donc était-elle tombée à genoux sur le bord de ce divan ?
Elle ne savait plus. Elle n’avait certainement pas pensé une
seconde à cela. Elle se serait refusée avec colère. C’était
pour rire, elle s’amusait, rien de plus. Et elle retrouvait,
dans le roulement du fiacre, cet orchestre assourdissant du
boulevard, ce va-et-vient d’hommes et de femmes, tandis
que des barres de feu brûlaient ses yeux fatigués.
Maxime, dans son coin, rêvait aussi avec quelque ennui.
Il était fâché de l’aventure. Il s’en prenait au domino de
satin noir. Avait-on jamais vu une femme se fagoter de la
sorte ! On ne lui voyait pas même le cou. Il l’avait prise
pour un garçon, il jouait avec elle, et ce n’était pas sa faute
si le jeu était devenu sérieux. Pour sûr, il ne l’aurait pas
touchée du bout des doigts, si elle avait seulement montré
un coin d’épaule. Il se serait souvenu qu’elle était la femme
de son père. Puis, comme il n’aimait pas les réflexions

215
désagréables, il se pardonna. Tant pis, après tout ! il
tâcherait de ne plus recommencer. C’était une bêtise.
Le fiacre s’arrêta, et Maxime descendit le premier pour
aider Renée. Mais, à la petite porte du parc, il n’osa pas
l’embrasser. Ils se touchèrent la main, comme de coutume.
Elle se trouvait déjà de l’autre côté de la grille, lorsque,
pour dire quelque chose, avouant sans le vouloir une
préoccupation qui tournait vaguement dans sa rêverie
depuis le restaurant :
— Qu’est-ce donc, demanda-t-elle, que ce peigne dont a
parlé le garçon ?
— Ce peigne, répéta Maxime embarrassé, mais je ne sais
pas…
Renée comprit brusquement. Le cabinet avait sans doute
un peigne qui entrait dans le matériel, au même titre que les
rideaux, le verrou et le divan. Et, sans attendre une
explication qui ne venait pas, elle s’enfonça au milieu des
ténèbres du parc Monceau, hâtant le pas, croyant voir
derrière elle ces dents d’écaille où Laure d’Aurigny et
Sylvia avaient dû laisser des cheveux blonds et des cheveux
noirs. Elle avait une grosse fièvre. Il fallut que Céleste la
mît au lit et la veillât jusqu’au matin. Maxime, sur le trottoir
du boulevard Malesherbes, se consulta un moment, pour
savoir s’il rejoindrait la bande joyeuse du café Anglais ;
puis, avec l’idée qu’il se punissait, il décida qu’il devait
aller se coucher.

216
Le lendemain, Renée s’éveilla tard d’un sommeil lourd et
sans rêves. Elle se fit faire un grand feu, elle dit qu’elle
passerait la journée dans sa chambre. C’était là son refuge,
aux heures graves. Vers midi, son mari ne la voyant pas
descendre pour le déjeuner, lui demanda la permission de
l’entretenir un instant. Elle refusait déjà avec une pointe
d’inquiétude, lorsqu’elle se ravisa. La veille, elle avait
remis à Saccard une note de Worms, montant à cent trente-
six mille francs, un chiffre un peu gros, et sans doute il
voulait se donner la galanterie de lui remettre lui-même la
quittance.
La pensée des petits frisons de la veille lui vint. Elle
regarda machinalement dans la glace ses cheveux que
Céleste avait noués en grosses nattes. Puis elle se pelotonna
au coin du feu, s’enfouissant dans les dentelles de son
peignoir. Saccard, dont l’appartement se trouvait également
au premier étage, faisant pendant à celui de sa femme, vint
en pantoufles, en mari. Il mettait à peine une fois par mois
les pieds dans la chambre de Renée, et toujours pour
quelque délicate question d’argent. Ce matin-là, il avait les
yeux rougis, le teint blême d’un homme qui n’a pas dormi.
Il baisa la main de la jeune femme, galamment.
— Vous êtes malade, ma chère amie ? dit-il en s’asseyant
à l’autre coin de la cheminée. Un peu de migraine, n’est-ce
pas ?… Pardonnez-moi de vous casser la tête avec mon
galimatias d’homme d’affaires ; mais la chose est assez
grave…

217
Il tira d’une poche de sa robe de chambre le mémoire de
Worms, dont Renée reconnut le papier glacé.
— J’ai trouvé hier ce mémoire sur mon bureau, continua-
t-il, et je suis désolé, je ne puis absolument pas le solder en
ce moment.
Il étudia du coin de l’œil l’effet produit sur elle par ses
paroles. Elle parut profondément étonnée. Il reprit avec un
sourire :
— Vous savez, ma chère amie, que je n’ai pas l’habitude
d’éplucher vos dépenses. Je ne dis pas que certains détails
de ce mémoire ne m’aient point un peu surpris. Ainsi, par
exemple, je vois ici, à la seconde page : « Robe de bal :
étoffe 70 fr. ; façon, 600 fr. ; argent prêté 5,000 fr. ; eau du
docteur Pierre, 6 fr. » Voilà une robe de soixante-dix francs
qui monte bien haut… Mais vous savez que je comprends
toutes les faiblesses. Votre note est de cent trente-six mille
francs, et vous avez été presque sage, relativement, je veux
dire… Seulement, je le répète, je ne puis payer, je suis gêné.
Elle tendit la main, d’un geste de dépit contenu.
— C’est bien, dit-elle sèchement, rendez-moi le
mémoire. J’aviserai.
— Je vois que vous ne me croyez pas, murmura Saccard,
goûtant comme un triomphe l’incrédulité de sa femme au
sujet de ses embarras d’argent. Je ne dis pas que ma
situation soit menacée, mais les affaires sont bien nerveuses
en ce moment… Laissez-moi, quoique je vous importune,

218
vous expliquer notre cas ; vous m’avez confié votre dot, et
je vous dois une entière franchise.
Il posa le mémoire sur la cheminée, prit les pincettes, se
mit à tisonner. Cette manie de fouiller les cendres, pendant
qu’il causait d’affaires, était chez lui un calcul qui avait fini
par devenir une habitude. Quand il arrivait à un chiffre, à
une phrase difficile à prononcer, il produisait quelque
éboulement qu’il réparait ensuite laborieusement,
rapprochant les bûches, ramassant et entassant les petits
éclats de bois. D’autres fois, il disparaissait presque dans la
cheminée, pour aller chercher un morceau de braise égaré.
Sa voix s’assourdissait, on s’impatientait, on s’intéressait à
ses savantes constructions de charbons ardents, on ne
l’écoutait plus, et généralement on sortait de chez lui battu
et content. Même chez les autres, il s’emparait
despotiquement des pincettes. L’été, il jouait avec une
plume, un couteau à papier, un canif.
— Ma chère amie, dit-il en donnant un grand coup qui
mit le feu en déroute, je vous demande encore une fois
pardon d’entrer dans ces détails… Je vous ai servi
exactement la rente des fonds que vous m’avez remis entre
les mains. Je puis même dire, sans vous blesser, que j’ai
regardé seulement cette rente comme votre argent de poche,
payant vos dépenses, ne vous demandant jamais votre
apport de moitié dans les frais communs du ménage.
Il se tut. Renée souffrait, le regardait faire un grand trou
dans la cendre pour enterrer le bout d’une bûche. Il arrivait
à un aveu délicat.

219
— J’ai dû, vous le comprenez, faire produire à votre
argent des intérêts considérables. Les capitaux sont entre
bonnes mains, soyez tranquille… Quant aux sommes
provenant de vos biens de la Sologne, elles ont servi en
partie au paiement de l’hôtel que nous habitons ; le reste est
placé dans une affaire excellente, la Société générale des
Ports du Maroc… Nous n’en sommes pas à compter
ensemble, n’est-ce pas ? mais je veux vous prouver que les
pauvres maris sont parfois bien méconnus.
Un motif puissant devait le pousser à mentir moins que
de coutume. La vérité était que la dot de Renée n’existait
plus depuis longtemps ; elle avait passé, dans la caisse de
Saccard, à l’état de valeur fictive. S’il en servait les intérêts
à plus de deux ou trois cents pour cent, il n’aurait pu
représenter le moindre titre ni retrouver la plus petite espèce
solide du capital primitif. Comme il l’avouait à moitié,
d’ailleurs, les cinq cent mille francs des biens de la Sologne
avaient servi à donner un premier acompte sur l’hôtel et le
mobilier, qui coûtaient ensemble près de deux millions. Il
devait encore un million au tapissier et à l’entrepreneur.
— Je ne vous réclame rien, dit enfin Renée, je sais que je
suis très endettée vis-à-vis de vous.
— Oh ! chère amie, s’écria-t-il, en prenant la main de sa
femme, sans abandonner les pincettes, quelle vilaine idée
vous avez là !… En deux mots, tenez, j’ai été malheureux à
la Bourse, Toutin-Laroche a fait des bêtises, les Mignon et
Charrier sont des butors qui me mettent dedans. Et voilà

220
pourquoi je ne puis payer votre mémoire. Vous me
pardonnez, n’est-ce pas ?
Il semblait véritablement ému. Il enfonça les pincettes
entre les bûches, alluma des fusées d’étincelles. Renée se
rappela l’allure inquiète qu’il avait depuis quelque temps.
Mais elle ne put descendre dans l’étonnante vérité. Saccard
en était arrivé à un tour de force quotidien. Il habitait un
hôtel de deux millions, il vivait sur le pied d’une dotation
de prince, et certains matins il n’avait pas mille francs dans
sa caisse. Ses dépenses ne paraissaient pas diminuer. Il
vivait sur la dette, parmi un peuple de créanciers qui
engloutissaient au jour le jour les bénéfices scandaleux qu’il
réalisait dans certaines affaires. Pendant ce temps, au même
moment, des sociétés s’écroulaient sous lui, de nouveaux
trous se creusaient plus profonds, par-dessus lesquels il
sautait, ne pouvant les combler. Il marchait ainsi sur un
terrain miné, dans une crise continuelle, soldant des notes
de cinquante mille francs et ne payant pas les gages de son
cocher, marchant toujours avec un aplomb de plus en plus
royal, vidant avec plus de rage sur Paris sa caisse vide, d’où
le fleuve d’or aux sources légendaires continuait à sortir.
La spéculation traversait alors une heure mauvaise.
Saccard était un digne enfant de l’Hôtel de Ville. Il avait eu
la rapidité de transformation, la fièvre de jouissance,
l’aveuglement de dépenses qui secouaient Paris. À ce
moment, comme la Ville, il se trouvait en face d’un
formidable déficit qu’il s’agissait de combler secrètement ;
car il ne voulait pas entendre parler de sagesse, d’économie,

221
d’existence calme et bourgeoise. Il préférait garder le luxe
inutile et la misère réelle de ces voies nouvelles, d’où il
avait tiré sa colossale fortune de chaque matin mangée
chaque soir. D’aventure en aventure, il n’avait plus que la
façade dorée d’un capital absent. À cette heure de folie
chaude, Paris lui-même n’engageait pas son avenir avec
plus d’emportement et n’allait pas plus droit à toutes les
sottises et à toutes les duperies financières. La liquidation
menaçait d’être terrible.
Les plus belles spéculations se gâtaient entre les mains de
Saccard. Il venait d’essuyer, comme il le disait, des pertes
considérables à la Bourse. M. Toutin-Laroche avait failli
faire sombrer le Crédit viticole dans un jeu à la hausse qui
s’était brusquement tourné contre lui ; heureusement que le
gouvernement, intervenant sous le manteau, avait remis
debout la fameuse machine du prêt hypothécaire aux
cultivateurs. Saccard, ébranlé par cette double secousse, très
maltraité par son frère le ministre, pour le risque que venait
de courir la solidité des bons de délégation de la Ville,
compromise avec celle du Crédit viticole, se trouvait moins
heureux encore dans sa spéculation sur les immeubles. Les
Mignon et Charrier avaient complètement rompu avec lui.
S’il les accusait, c’était par une rage sourde de s’être
trompé, en faisant bâtir sur sa part de terrains, tandis qu’eux
vendaient prudemment la leur. Pendant qu’ils réalisaient
une fortune, lui restait avec des maisons sur les bras, dont il
ne se débarrassait souvent qu’à perte. Entre autres, il vendit
trois cent mille francs, rue de Marignan, un hôtel sur lequel

222
il en devait encore trois cent quatre-vingt mille. Il avait bien
inventé un tour de sa façon, qui consistait à exiger dix mille
francs d’un appartement valant huit mille francs au plus ; le
locataire effrayé ne signait un bail que lorsque le
propriétaire consentait à lui faire cadeau des deux premières
années de loyer ; l’appartement se trouvait de cette façon
réduit à son prix réel, mais le bail portait le chiffre de dix
mille francs par an, et, quand Saccard trouvait un acquéreur
et capitalisait les revenus de l’immeuble, il arrivait à une
véritable fantasmagorie de calcul. Il ne put appliquer cette
duperie en grand ; ses maisons ne se louaient pas ; il les
avait bâties trop tôt ; les déblais, au milieu desquels elles se
trouvaient perdues, en pleine boue, l’hiver, les isolaient,
leur faisaient un tort considérable. L’affaire qui le toucha le
plus fut la grosse rouerie des sieurs Mignon et Charrier, qui
lui rachetèrent l’hôtel dont il avait dû abandonner la
construction, au boulevard Malesherbes. Les entrepreneurs
étaient enfin mordus par l’envie d’habiter « leur
boulevard ». Comme ils avaient vendu leur part de terrains
de plus-value, et qu’ils flairaient la gêne de leur ancien
associé, ils lui offrirent de le débarrasser de l’enclos au
milieu duquel l’hôtel s’élevait jusqu’au plancher du premier
étage, dont l’armature de fer était en partie posée.
Seulement ils traitèrent de plâtras inutiles ces solides
fondations en pierre de taille, disant qu’ils auraient préféré
le sol nu, pour y faire construire à leur guise. Saccard dut
vendre, sans tenir compte des cent et quelques mille francs
qu’il avait déjà dépensés, et ce qui l’exaspéra davantage
encore, ce fut que jamais les entrepreneurs ne voulurent
223
reprendre le terrain à deux cent cinquante francs le mètre,
chiffre fixé lors du partage. Ils lui rabattirent vingt-cinq
francs par mètre, comme ces marchandes à la toilette qui ne
donnent plus que quatre francs d’un objet qu’elles ont
vendu cinq francs la veille. Deux jours après, Saccard eut la
douleur de voir une armée de maçons envahir l’enclos de
planches et continuer à bâtir sur les plâtras « inutiles ».
Il jouait donc d’autant mieux la gêne devant sa femme,
que ses affaires s’embrouillaient davantage. Il n’était pas
homme à se confesser par amour de la vérité.
— Mais, monsieur, dit Renée d’un air de doute, si vous
vous trouvez embarrassé, pourquoi m’avoir acheté cette
aigrette et cette rivière qui vous ont coûté, je crois,
soixante-cinq mille francs ?… Je n’ai que faire de ces
bijoux ; je vais être obligée de vous demander la permission
de m’en défaire pour donner un acompte à Worms.
— Gardez-vous-en bien ! s’écria-t-il avec inquiétude. Si
l’on ne vous voyait pas ces bijoux demain au bal du
ministère, on ferait des cancans sur ma situation…
Il était bonhomme, ce matin-là. Il finit par sourire et par
murmurer en clignant des yeux :
— Ma chère amie, nous autres spéculateurs, nous
sommes comme les jolies femmes, nous avons nos
roueries… Conservez, je vous prie, votre aigrette et votre
rivière pour l’amour de moi.
Il ne pouvait conter l’histoire qui était tout à fait jolie,
mais un peu risquée. Ce fut à la fin d’un souper que Saccard

224
et Laure d’Aurigny conclurent un traité d’alliance. Laure
était criblée de dettes et ne songeait plus qu’à trouver un
bon jeune homme qui voulût bien l’enlever et la conduire à
Londres. Saccard de son côté, sentait le sol s’écrouler sous
lui ; son imagination aux abois cherchait un expédient qui le
montrât au public vautré sur un lit d’or et de billets de
banque. La fille et le spéculateur, dans la demi-ivresse du
dessert, s’entendirent. Il trouva l’idée de cette vente de
diamants qui fit courir tout Paris, et dans laquelle il acheta,
à grand tapage, des bijoux pour sa femme. Puis, avec le
produit de la vente, quatre cent mille francs environ, il
parvint à satisfaire les créanciers de Laure, auxquels elle
devait à peu près le double. Il est même à croire qu’il retira
du jeu une partie de ses soixante-cinq mille francs. Quand
on le vit liquider la situation de la d’Aurigny, il passa pour
son amant, on crut qu’il payait la totalité de ses dettes, qu’il
faisait des folies pour elle. Toutes les mains se tendirent
vers lui, le crédit revint, formidable. Et on le plaisantait, à la
Bourse, sur sa passion, avec des sourires, des allusions, qui
le ravissaient. Pendant ce temps, Laure d’Aurigny, mise en
vue par ce vacarme, et chez laquelle il ne passa seulement
pas une nuit, feignait de le tromper avec huit à dix
imbéciles alléchés par l’idée de la voler à un homme si
colossalement riche. En un mois, elle eut deux mobiliers et
plus de diamants qu’elle n’en avait vendu. Saccard avait
pris l’habitude d’aller fumer un cigare chez elle, l’après-
midi, au sortir de la Bourse ; souvent il apercevait des coins
de redingote qui fuyaient, effarouchés, entre les portes.
Quand ils étaient seuls, ils ne pouvaient se regarder sans
225
rire. Il la baisait au front, comme une fille perverse dont la
coquinerie l’enthousiasmait. Il ne lui donnait pas un sou, et
même une fois elle lui prêta de l’argent, pour une dette de
jeu.
Renée voulut insister, parla d’engager au moins les
bijoux ; mais son mari lui fit entendre que cela n’était pas
possible, que tout Paris s’attendait à les lui voir le
lendemain. Alors la jeune femme, que le mémoire de
Worms inquiétait beaucoup, chercha un autre expédient.
— Mais, s’écria-t-elle tout à coup, mon affaire de
Charonne marche bien, n’est-ce pas ? Vous me disiez
encore l’autre jour que les bénéfices seraient superbes…
Peut-être que Larsonneau m’avancerait les cent trente-six
mille francs ?
Saccard, depuis un instant, oubliait les pincettes entre ses
jambes. Il les reprit vivement, se pencha, disparut presque
dans la cheminée, où la jeune femme entendit sourdement
sa voix qui murmurait :
— Oui, oui, Larsonneau, pourrait peut-être…
Elle arrivait enfin, d’elle-même, au point où il l’amenait
doucement depuis le commencement de la conversation. Il
y avait deux ans déjà qu’il préparait son coup de génie, du
côté de Charonne. Jamais sa femme ne voulut aliéner les
biens de la tante Élisabeth ; elle avait juré à cette dernière
de les garder intacts pour les léguer à son enfant, si elle
devenait mère. Devant cet entêtement, l’imagination du
spéculateur travailla et finit par bâtir tout un poème. C’était

226
une œuvre de scélératesse exquise, une duperie colossale
dont la Ville, l’État, sa femme et jusqu’à Larsonneau,
devaient être les victimes. Il ne parla plus de vendre les
terrains ; seulement il gémit chaque jour sur la sottise qu’il
y avait à les laisser improductifs, à se contenter d’un revenu
de deux pour cent. Renée, toujours pressée d’argent, finit
par accepter l’idée d’une spéculation quelconque. Il basa
son opération sur la certitude d’une expropriation
prochaine, pour le percement du boulevard du Prince-
Eugène, dont le tracé n’était pas encore nettement arrêté. Et
ce fut alors qu’il amena son ancien complice Larsonneau,
comme un associé qui conclut avec sa femme un traité sur
les bases suivantes : elle apportait les terrains, représentant
une valeur de cinq cent mille francs ; de son côté,
Larsonneau s’engageait à bâtir, sur ces terrains, pour une
somme égale, une salle de café-concert, accompagnée d’un
grand jardin, où l’on établirait des jeux de toutes sortes, des
balançoires, des jeux de quilles, des jeux de boules, etc. Les
bénéfices devaient naturellement être partagés, de même
que les pertes seraient subies par moitié. Dans le cas où l’un
des deux associés voudrait se retirer, il le pourrait, en
exigeant sa part, selon l’estimation qui interviendrait. Renée
parut surprise de ce gros chiffre de cinq cent mille francs,
lorsque les terrains en valaient au plus trois cent mille. Mais
il lui fit comprendre que c’était une façon habile de lier plus
tard les mains de Larsonneau, dont les constructions
n’atteindraient jamais une telle somme.

227
Larsonneau était devenu un viveur élégant, bien ganté,
avec du linge éblouissant et des cravates étonnantes. Il
avait, pour faire ses courses, un tilbury fin comme une
œuvre d’horlogerie, très haut de siège, et qu’il conduisait
lui-même. Ses bureaux de la rue de Rivoli étaient une
enfilade de pièces somptueuses, où l’on ne voyait pas le
moindre carton, la moindre paperasse. Ses employés
écrivaient sur des tables de poirier noirci, marquetées,
ornées de cuivres ciselés. Il prenait le titre d’agent
d’expropriation, un métier nouveau que les travaux de Paris
avaient créé. Ses attaches avec l’Hôtel de Ville le
renseignaient à l’avance sur le percement des voies
nouvelles. Quand il était parvenu à se faire communiquer,
par un agent voyer, le tracé d’un boulevard, il allait offrir
ses services aux propriétaires menacés. Et il faisait valoir
ses petits moyens pour grossir l’indemnité, en agissant
avant le décret d’utilité publique. Dès qu’un propriétaire
acceptait ses offres, il prenait tous les frais à sa charge,
dressait un plan de la propriété, écrivait un mémoire, suivait
l’affaire devant le tribunal, payait un avocat, moyennant un
tant pour cent sur la différence entre l’offre de la Ville et
l’indemnité accordée par le jury. Mais à cette besogne à peu
près avouable, il en joignait plusieurs autres. Il prêtait
surtout à usure. Ce n’était plus l’usurier de la vieille école,
déguenillé, malpropre, aux yeux blancs et muets comme des
pièces de cent sous, aux lèvres pâles et serrées comme les
cordons d’une bourse. Lui, souriait, avait des œillades
charmantes, se faisait habiller chez Dusautoy, allait
déjeuner chez Brébant avec sa victime, qu’il appelait « Mon
228
bon, » en lui offrant des havanes au dessert. Au fond, dans
ses gilets qui le pinçaient à la taille, Larsonneau était un
terrible monsieur qui aurait poursuivi le paiement d’un
billet jusqu’au suicide du signataire, sans rien perdre de son
amabilité.
Saccard eût volontiers cherché un autre associé. Mais il
avait toujours des inquiétudes au sujet de l’inventaire faux
que Larsonneau gardait précieusement. Il préféra le mettre
dans l’affaire, comptant profiter de quelque circonstance
pour rentrer en possession de cette pièce compromettante.
Larsonneau bâtit le café-concert, une construction en
planches et en plâtras, surmontée de clochetons de fer-
blanc, qu’il fit peinturlurer en jaune et en rouge. Le jardin et
les jeux eurent du succès dans le quartier populeux de
Charonne. Au bout de deux ans, la spéculation paraissait
prospère, bien que les bénéfices fussent réellement très
faibles. Saccard, jusqu’alors, n’avait parlé qu’avec
enthousiasme à sa femme de l’avenir d’une si belle idée.
Renée, voyant que son mari ne se décidait pas à sortir de
la cheminée, où sa voix s’étouffait de plus en plus :
— J’irai voir Larsonneau aujourd’hui, dit-elle. C’est ma
seule ressource.
Alors il abandonna la bûche avec laquelle il luttait.
— La course est faite, chère amie, répondit-il, en
souriant. Est-ce que je ne préviens pas tous vos désirs ?…
J’ai vu Larsonneau hier soir.

229
— Et il vous a promis les cent trente-six mille francs ?
demanda-t-elle avec anxiété.
Il faisait, entre les deux bûches qui flambaient, une petite
montagne de braise, ramassant délicatement, du bout des
pincettes, les plus minces fragments de charbon, regardant
d’un air satisfait s’élever cette butte, qu’il construisait avec
un art infini.
— Oh ! comme vous y allez !… murmura-t-il. C’est une
grosse somme que cent trente-six mille francs…
Larsonneau est un bon garçon, mais sa caisse est encore
modeste. Il est tout prêt à vous obliger…
Il s’attardait, clignant les yeux, rebâtissant un coin de la
butte qui venait de s’écrouler. Ce jeu commençait à
brouiller les idées de la jeune femme. Elle suivait malgré
elle le travail de son mari, dont la maladresse augmentait.
Elle était tentée de lui donner des conseils. Oubliant
Worms, le mémoire, le manque d’argent, elle finit par dire :
— Mais placez donc ce gros morceau-là dessous ; les
autres tiendront.
Son mari lui obéit docilement, en ajoutant :
— Il ne peut trouver que cinquante mille francs. C’est
toujours un joli acompte… Seulement, il ne veut pas mêler
cette affaire avec celle de Charonne. Il n’est
qu’intermédiaire, vous comprenez, chère amie ? La
personne qui prête l’argent demande des intérêts énormes.
Elle voudrait un billet de quatre-vingt mille francs, à six
mois de date.

230
Et, ayant couronné la butte par un morceau de braise
pointu, il croisa les mains sur les pincettes en regardant
fixement sa femme.
— Quatre-vingt mille francs ! s’écria-t-elle, mais c’est un
vol !… Est-ce que vous me conseillez une pareille folie ?
— Non, dit-il nettement. Mais, si vous avez absolument
besoin d’argent, je ne vous la défends pas.
Il se leva comme pour se retirer. Renée, dans une
indécision cruelle, regarda son mari et le mémoire qu’il
laissait sur la cheminée. Elle finit par prendre sa pauvre tête
entre ses mains, en murmurant :
— Oh ! ces affaires !… J’ai la tête brisée, ce matin…
Allez, je vais signer ce billet de quatre-vingt mille francs. Si
je ne le faisais pas, ça me rendrait tout à fait malade. Je me
connais, je passerais la journée dans un combat affreux…
J’aime mieux faire les bêtises tout de suite. Ça me soulage.
Et elle parla de sonner pour qu’on allât lui chercher du
papier timbré. Mais il voulut lui rendre ce service lui-même.
Il avait sans doute le papier timbré dans sa poche, car son
absence dura à peine deux minutes. Pendant qu’elle écrivait
sur une petite table qu’il avait poussée au coin du feu, il
l’examinait avec des yeux où s’allumait un désir étonné. Il
faisait très chaud dans la chambre, pleine encore du lever de
la jeune femme, des senteurs de sa première toilette. Tout
en causant, elle avait laissé glisser les pans du peignoir dans
lequel elle s’était pelotonnée, et le regard de son mari,
debout devant elle, glissait sur sa tête inclinée, parmi l’or de

231
ses cheveux, très loin, jusqu’aux blancheurs de son cou et
de sa poitrine. Il souriait d’un air singulier ; ce feu ardent
qui lui avait brûlé la face, cette chambre close où l’air
alourdi gardait une odeur d’amour, ces cheveux jaunes et
cette peau blanche qui le tentaient avec une sorte de dédain
conjugal le rendaient rêveur, élargissaient le drame dont il
venait de jouer une scène, faisaient naître quelque secret et
voluptueux calcul dans sa chair brutale d’agioteur.
Quand sa femme lui tendit le billet, en le priant de
terminer l’affaire, il le prit, la regardant toujours.
— Vous êtes belle à ravir…, murmura-t-il.
Et, comme elle se penchait pour repousser la table, il la
baisa rudement sur le cou. Elle jeta un petit cri. Puis elle se
leva, frémissante, tâchant de rire, songeant invinciblement
aux baisers de l’autre, la veille. Mais il eut regret de ce
baiser de cocher. Il la quitta, en lui serrant amicalement la
main, et en lui promettant qu’elle aurait les cinquante mille
francs le soir même. Renée sommeilla toute la journée
devant le feu. Aux heures de crise, elle avait des langueurs
de créole. Alors, toute sa turbulence devenait paresseuse,
frileuse, endormie. Elle grelottait, il lui fallait des brasiers
ardents, une chaleur suffocante qui lui mettait au front de
petites gouttes de sueur, et qui l’assoupissait. Dans cet air
brûlant, dans ce bain de flammes, elle ne souffrait presque
plus ; sa douleur devenait comme un songe léger, un vague
oppressement, dont l’indécision même finissait par être
voluptueuse. Ce fut ainsi qu’elle berça jusqu’au soir ses
remords de la veille, dans la clarté rouge du foyer, en face

232
d’un terrible feu qui faisait craquer les meubles autour
d’elle, et lui ôtait, par instants, la conscience de son être.
Elle put songer à Maxime, comme à une jouissance
enflammée dont les rayons la brûlaient ; elle eut un
cauchemar d’étranges amours, au milieu de bûchers, sur des
lits chauffés à blanc. Céleste allait et venait, dans la
chambre, avec sa figure calme de servante au sang glacé.
Elle avait l’ordre de ne laisser entrer personne ; elle
congédia même les inséparables, Adeline d’Espanet et
Suzanne Haffner, de retour d’un déjeuner qu’elles venaient
de faire ensemble, dans un pavillon loué par elles à Saint-
Germain. Cependant, vers le soir, Céleste étant venue dire à
sa maîtresse que madame Sidonie, la sœur de monsieur,
voulait lui parler, elle reçut l’ordre de l’introduire.
Madame Sidonie ne venait généralement qu’à la nuit
tombée. Son frère avait pourtant obtenu qu’elle mît des
robes de soie. Mais, on ne savait comment, la soie qu’elle
portait avait beau sortir du magasin, elle ne paraissait
jamais neuve ; elle se fripait, perdait son luisant, ressemblait
à une loque. Elle avait aussi consenti à ne pas apporter son
panier chez les Saccard. En revanche, ses poches
débordaient de paperasses. Renée, dont elle ne pouvait faire
une cliente raisonnable, résignée aux nécessités de la vie,
l’intéressait. Elle la visitait régulièrement, avec des sourires
discrets de médecin qui ne veut pas effrayer un malade en
lui apprenant le nom de son mal. Elle s’apitoyait sur ses
petites misères, comme sur des bobos qu’elle guérirait
immédiatement, si la jeune femme voulait. Cette dernière,

233
qui était dans une de ces heures où l’on a besoin d’être
plaint, la faisait uniquement entrer pour lui dire qu’elle
avait des douleurs de tête intolérables.
— Eh ! ma toute belle, murmura Mme Sidonie en se
glissant dans l’ombre de la pièce, mais vous étouffez,
ici !… Toujours vos douleurs névralgiques, n’est-ce pas ?
C’est le chagrin. Vous prenez la vie trop à cœur.
— Oui, j’ai bien des soucis, répondit languissamment
Renée.
La nuit tombait. Elle n’avait pas voulu que Céleste
allumât une lampe. Le brasier seul jetait une grande lueur
rouge, qui l’éclairait en plein, allongée, dans son peignoir
blanc dont les dentelles devenaient roses. Au bord de
l’ombre, on ne voyait qu’un bout de la robe noire de Mme
Sidonie et ses deux mains croisées, couvertes de gants de
coton gris. Sa voix tendre sortait des ténèbres.
— Encore des peines d’argent ! dit-elle, comme si elle
avait dit : des peines de cœur, d’un ton plein de douceur et
de pitié.
Renée abaissa les paupières, fit un geste d’aveu.
— Ah ! Si mes frères m’écoutaient, nous serions tous
riches. Mais ils lèvent les épaules quand je leur parle de
cette dette de trois milliards, vous savez ?… J’ai bon espoir,
pourtant. Il y a dix ans que je veux faire un voyage en
Angleterre. J’ai si peu de temps à moi !… Enfin je me suis
décidée à écrire à Londres, et j’attends la réponse.
Et comme la jeune femme souriait :
234
— Je sais, vous êtes une incrédule, vous aussi. Cependant
vous seriez bien contente, si je vous faisais cadeau, un de
ces jours, d’un joli petit million… Allez, l’histoire est toute
simple : c’est un banquier de Paris qui prêta l’argent au fils
du roi d’Angleterre, et, comme le banquier mourut sans
héritier naturel, l’État peut aujourd’hui exiger le
remboursement de la dette, avec les intérêts composés. J’ai
fait le calcul, ça monte à deux milliards neuf cent quarante-
trois millions deux cent dix mille francs… N’ayez pas peur,
ça viendra, ça viendra.
— En attendant, dit la jeune femme avec une pointe
d’ironie, vous devriez bien me faire prêter cent mille
francs… Je pourrais payer mon tailleur qui me tourmente
beaucoup.
— Cent mille francs se trouvent, répondit tranquillement
Mme Sidonie. Il ne s’agit que d’y mettre le prix.
Le brasier luisait ; Renée, plus languissante, allongeait
ses jambes, montrait le bout de ses pantoufles, au bord de
son peignoir. La courtière reprit sa voix apitoyée.
— Pauvre chère, vous n’êtes vraiment pas raisonnable…
Je connais beaucoup de femmes, mais je n’en ai jamais vu
une aussi peu soucieuse de sa santé. Tenez, cette petite
Michelin, c’est elle qui sait s’arranger ! Je songe à vous,
malgré moi, quand je la vois heureuse et bien portante…
Savez-vous que M. de Saffré en est amoureux fou et qu’il
lui a déjà donné pour près de dix mille francs de cadeaux ?
Je crois que son rêve est d’avoir une maison de campagne.

235
Elle s’animait, elle cherchait sa poche.
— J’ai là encore une lettre d’une pauvre jeune femme…
Si nous avions de la lumière, je vous la ferais lire…
Imaginez-vous que son mari ne s’occupe pas d’elle. Elle
avait signé des billets, elle a été obligée d’emprunter à un
monsieur que je connais. C’est moi qui ai retiré les billets
des griffes des huissiers, et ça n’a pas été sans peine… Ces
pauvres enfants, croyez-vous qu’ils font le mal ? Je les
reçois chez moi, comme s’ils étaient mon fils et ma fille.
— Vous connaissez un prêteur ? demanda négligemment
Renée.
— J’en connais dix… Vous êtes trop bonne. Entre
femmes, n’est-ce pas ? on peut se dire bien des choses, et ce
n’est pas parce que votre mari est mon frère que je
l’excuserai de courir les gueuses et de laisser se morfondre
au coin du feu un amour de femme comme vous… Cette
Laure d’Aurigny lui coûte les yeux de la tête. Ça ne
m’étonnerait pas qu’il vous eût refusé de l’argent. Il vous en
a refusé, n’est-ce pas ?… Ô le malheureux !
Renée écoutait complaisamment cette voix molle qui
sortait de l’ombre, comme l’écho encore vague de ses
propres songeries. Les paupières demi-closes, presque
couchée dans son fauteuil, elle ne savait plus que Mme
Sidonie était là, elle croyait rêver que de mauvaises pensées
lui venaient et la tentaient avec une grande douceur. La
courtière parla longtemps, pareille à une eau tiède et
monotone.

236
— C’est Mme de Lauwerens qui a gâté votre existence.
Vous n’avez jamais voulu me croire. Ah ! vous n’en seriez
pas à pleurer au coin de votre cheminée si vous ne vous
étiez pas défiée de moi… Et je vous aime comme mes yeux,
ma toute belle. Vous avez un pied ravissant. Vous allez vous
moquer de moi, mais je veux vous conter mes folies ; quand
il y a trois jours que je ne vous ai vue, il faut absolument
que je vienne pour vous admirer ; oui, il me manque
quelque chose ; j’ai besoin de me rassasier de vos beaux
cheveux, de votre visage si blanc et si délicat, de votre taille
mince… Vrai, je n’ai jamais vu de taille pareille.
Renée finit par sourire. Ses amants n’avaient pas eux-
mêmes cette chaleur, cette extase recueillie, en lui parlant
de sa beauté. Mme Sidonie vit ce sourire.
— Allons, c’est convenu, dit-elle en se levant
vivement… Je bavarde, je bavarde, et j’oublie que je vous
casse la tête… Vous viendrez demain, n’est-ce pas ? Nous
causerons argent, nous chercherons un prêteur… Entendez-
vous ? je veux que vous soyez heureuse.
La jeune femme, sans bouger, pâmée par la chaleur,
répondit après un silence, comme s’il lui avait fallu un
travail laborieux pour comprendre ce qu’on disait autour
d’elle :
— Oui, j’irai, c’est convenu, et nous causerons ; mais pas
demain… Worms se contentera d’un acompte. Quand il me
tourmentera encore, nous verrons… Ne me parlez plus de
tout cela. J’ai la tête brisée par les affaires.

237
Mme Sidonie parut très contrariée. Elle allait se rasseoir,
reprendre son monologue caressant ; mais l’attitude lasse de
Renée lui fit remettre son attaque à plus tard. Elle tira de sa
poche une poignée de paperasses, où elle chercha et finit
par trouver un objet renfermé dans une sorte de boîte rose.
— J’étais venue pour vous recommander un nouveau
savon, dit-elle en reprenant sa voix de courtière. Je
m’intéresse beaucoup à l’inventeur, qui est un charmant
jeune homme. C’est un savon très doux, très bon pour la
peau. Vous l’essaierez, n’est-ce pas ? et vous en parlerez à
vos amies… Je le laisse là, sur votre cheminée.
Elle était à la porte, lorsqu’elle revint encore, et, droite
dans la lueur rose du brasier, avec sa face de cire, elle se mit
à faire l’éloge d’une ceinture élastique, une invention
destinée à remplacer les corsets.
— Ça vous donne une taille absolument ronde, une vraie
taille de guêpe, disait-elle… J’ai sauvé ça d’une faillite.
Quand vous viendrez, vous essaierez les spécimens, si vous
voulez… J’ai dû courir les avoués pendant une semaine. Le
dossier est dans ma poche, et je vais de ce pas chez mon
huissier pour lever une dernière opposition… À bientôt, ma
mignonne. Vous savez que je vous attends et que je veux
sécher vos beaux yeux.
Elle glissa, elle disparut. Renée ne l’entendit même pas
fermer la porte. Elle resta là, devant le feu qui mourait,
continuant le rêve de la journée, la tête pleine de chiffres
dansants, entendant au loin les voix de Saccard et de

238
madame Sidonie dialoguer, lui offrir des sommes
considérables, du ton dont un commissaire-priseur met un
mobilier aux enchères. Elle sentait sur son cou le baiser
brutal de son mari, et, quand elle se retournait, c’était la
courtière qu’elle trouvait à ses pieds, avec sa robe noire, son
visage mou, lui tenant des discours passionnés, lui vantant
ses perfections, implorant un rendez-vous d’amour, avec
l’attitude d’un amant à bout de résignation. Cela la faisait
sourire. La chaleur, dans la pièce, devenait de plus en plus
étouffante. Et la stupeur de la jeune femme, les rêves
bizarres qu’elle faisait n’étaient qu’un sommeil léger, un
sommeil artificiel, au fond duquel elle revoyait toujours le
petit cabinet du boulevard, le large divan où elle était
tombée à genoux. Elle ne souffrait plus du tout. Quand elle
ouvrait les paupières, Maxime passait dans le brasier rose.
Le lendemain, au bal du ministère, la belle madame Saccard
fut merveilleuse. Worms avait accepté l’acompte de
cinquante mille francs ; elle sortait de cet embarras
d’argent, avec des rires de convalescente. Quand elle
traversa les salons, dans sa grande robe de faye rose à
longue traîne Louis XIV, encadrée de hautes dentelles
blanches, il y eut un murmure, les hommes se bousculèrent
pour la voir. Et les intimes s’inclinaient, avec un discret
sourire d’intelligence, rendant hommage à ces belles
épaules, si connues du tout Paris officiel, et qui étaient les
fermes colonnes de l’empire. Elle s’était décolletée avec un
tel mépris des regards, elle marchait si calme et si tendre
dans sa nudité, que cela n’était presque plus indécent.
Eugène Rougon, le grand homme politique qui sentait cette
239
gorge nue plus éloquente encore que sa parole à la
Chambre, plus douce et plus persuasive pour faire goûter
les charmes du règne et convaincre les sceptiques, alla
complimenter sa belle-sœur sur son heureux coup d’audace
d’avoir échancré son corsage de deux doigts de plus.
Presque tout le Corps législatif était là, et à la façon dont les
députés regardaient la jeune femme, le ministre se
promettait un beau succès, le lendemain, dans la question
délicate des emprunts de la Ville de Paris. On ne pouvait
voter contre un pouvoir qui faisait pousser, dans le terreau
des millions, une fleur comme cette Renée, une si étrange
fleur de volupté, à la chair de soie, aux nudités de statue,
vivante jouissance qui laissait derrière elle une odeur de
plaisir tiède. Mais ce qui fit chuchoter le bal entier, ce fut la
rivière et l’aigrette. Les hommes reconnaissaient les bijoux.
Les femmes se les désignaient du regard, furtivement. On
ne parla que de ça toute la soirée. Et les salons allongeaient
leur enfilade, dans la lumière blanche des lustres, emplis
d’une cohue resplendissante, comme un fouillis d’astres
tombés dans un coin trop étroit.
Vers une heure, Saccard disparut. Il avait goûté le succès
de sa femme en homme dont le coup de théâtre réussit. Il
venait encore de consolider son crédit. Une affaire
l’appelait chez Laure d’Aurigny ; il se sauva en priant
Maxime de reconduire Renée à l’hôtel, après le bal.
Maxime passa la soirée, sagement, à côté de Louise de
Mareuil, très occupés tous les deux à dire un mal affreux
des femmes qui allaient et venaient. Et quand ils avaient

240
trouvé quelque folie plus grosse que les autres, ils
étouffaient leurs rires dans leur mouchoir. Il fallut que
Renée vînt demander son bras au jeune homme, pour sortir
des salons. Dans la voiture, elle fut d’une gaieté nerveuse ;
elle était encore toute vibrante de l’ivresse de lumière, de
parfums et de bruits qu’elle venait de traverser. Elle
semblait, d’ailleurs, avoir oublié leur « bêtise » du
boulevard, comme disait Maxime. Elle lui demanda
seulement, d’un ton de voix singulier :
— Elle est donc très drôle, cette petite bossue de Louise ?
— Oh ! très drôle… répondit le jeune homme en riant
encore. Tu as vu la duchesse de Sternich, avec un oiseau
jaune dans les cheveux, n’est-ce pas ?… Est-ce que Louise
ne prétend pas que c’est un oiseau mécanique qui bat des
ailes et qui crie : Coucou ! coucou ! au pauvre duc toutes les
heures.
Renée trouva très comique cette plaisanterie de
pensionnaire émancipée. Quand ils furent arrivés, comme
Maxime allait prendre congé d’elle, elle lui dit :
— Tu ne montes pas ? Céleste m’a sans doute préparé
une collation.
Il monta, avec son abandon ordinaire. En haut, il n’y
avait pas de collation, et Céleste était couchée. Il fallut que
Renée allumât les bougies d’un petit candélabre à trois
branches. Sa main tremblait un peu.
— Cette sotte, disait-elle en parlant de sa femme de
chambre, elle aura mal compris mes ordres… Jamais je ne

241
vais pouvoir me déshabiller toute seule.
Elle passa dans son cabinet de toilette. Maxime la suivit,
pour lui raconter un nouveau mot de Louise qui lui revenait
à la mémoire, tranquille comme s’il se fût attardé chez un
ami, cherchant déjà son porte-cigares pour allumer un
havane. Mais là, lorsqu’elle eut posé le candélabre, elle se
tourna et tomba dans les bras du jeune homme, muette et
inquiétante, collant sa bouche sur sa bouche.
L’appartement particulier de Renée était un nid de soie et
de dentelle, une merveille de luxe coquet. Un boudoir très
petit précédait la chambre à coucher. Les deux pièces n’en
faisaient qu’une, ou du moins le boudoir n’était guère que le
seuil de la chambre, une grande alcôve, garnie de chaises
longues, sans porte pleine, fermée par une double portière.
Les murs, dans l’une et l’autre pièce, se trouvaient
également tendus d’une étoffe de soie mate gris de lin,
brochée d’énormes bouquets de roses, de lilas blancs et de
boutons d’or. Les rideaux et portières étaient en guipure de
Venise, posée sur une doublure de soie, faite de bandes
alternativement grises et roses. Dans la chambre à coucher,
la cheminée en marbre blanc, un véritable joyau, étalait,
comme une corbeille de fleurs, ses incrustations de lapis et
de mosaïques précieuses, reproduisant les roses, les lilas
blancs et les boutons d’or de la tenture. Un grand lit gris et
rose, dont on ne voyait pas le bois recouvert d’étoffe et
capitonné, et dont le chevet s’appuyait au mur, emplissait
toute une moitié de la chambre avec son flot de draperies,
ses guipures et sa soie brochée de bouquets, tombant du

242
plafond jusqu’au tapis. On aurait dit une toilette de femme,
arrondie, découpée, accompagnée de poufs, de nœuds, de
volants ; et ce large rideau qui se gonflait, pareil à une jupe,
faisait rêver à quelque grande amoureuse, penchée, se
pâmant, près de choir sur les oreillers. Sous les rideaux,
c’était un sanctuaire, des batistes plissées à petits plis, une
neige de dentelles, toutes sortes de choses délicates et
transparentes, qui se noyaient dans un demi-jour religieux.
À côté du lit, de ce monument dont l’ampleur dévote
rappelait une chapelle ornée pour quelque fête, les autres
meubles disparaissaient : des sièges bas, une psyché de
deux mètres, des meubles pourvus d’une infinité de tiroirs.
À terre, le tapis, d’un gris bleuâtre, était semé de roses pâles
effeuillées. Et, aux deux côtés du lit, il y avait deux grandes
peaux d’ours noir, garnies de velours rose, aux ongles
d’argent, et dont les têtes, tournées vers la fenêtre,
regardaient fixement le ciel vide de leurs yeux de verre.
Cette chambre avait une harmonie douce, un silence
étouffé. Aucune note trop aiguë, reflet de métal, dorure
claire, ne chantait dans la phrase rêveuse du rose et du gris.
La garniture de la cheminée elle-même, le cadre de la glace,
la pendule, les petits candélabres, étaient faits de pièces de
vieux sèvres, laissant à peine voir le cuivre doré des
montures. Une merveille, cette garniture, la pendule surtout,
avec sa ronde d’amours joufflus, qui descendaient, se
penchaient autour du cadran, comme une bande de gamins
tout nus se moquant de la marche rapide des heures. Ce
luxe adouci, ces couleurs et ces objets que le goût de Renée

243
avait voulu tendres et souriants, mettaient là un crépuscule,
un jour d’alcôve dont on a tiré les rideaux. Il semblait que le
lit se continuât, que la pièce entière fût un lit immense, avec
ses tapis, ses peaux d’ours, ses sièges capitonnés, ses
tentures matelassées qui continuaient la mollesse du sol le
long des murs jusqu’au plafond. Et, comme dans un lit, la
jeune femme laissait là, sur toutes ces choses, l’empreinte,
la tiédeur, le parfum de son corps. Quand on écartait la
double portière du boudoir, il semblait qu’on soulevât une
courte-pointe de soie, qu’on entrât dans quelque grande
couche encore chaude et moite, où l’on retrouvait, sur les
toiles fines, les formes adorables, le sommeil et les rêves
d’une Parisienne de trente ans.
Une pièce voisine, la garde-robe, grande chambre tendue
de vieille perse, était simplement entourée de hautes
armoires en bois de rose, où se trouvait pendue l’armée des
robes. Céleste, très méthodique, rangeait les robes par ordre
d’ancienneté, les étiquetait, mettait de l’arithmétique au
milieu des caprices jaunes ou bleus de sa maîtresse, tenait la
garde-robe dans un recueillement de sacristie et une
propreté de grande écurie. Il n’y avait pas un meuble, et pas
un chiffon ne traînait ; les panneaux des armoires luisaient,
froids et nets, comme les panneaux vernis d’un coupé.
Mais la merveille de l’appartement, la pièce dont parlait
tout Paris, c’était le cabinet de toilette. On disait : « Le
cabinet de toilette de la belle madame Saccard, » comme on
dit : « La galerie des Glaces, à Versailles. » Ce cabinet se
trouvait dans une des tourelles de l’hôtel, juste au-dessus du

244
petit salon bouton d’or. On songeait, en y entrant, à une
large tente ronde, une tente de féerie, dressée en plein rêve
par quelque guerrière amoureuse. Au centre du plafond, une
couronne d’argent ciselé retenait les pans de la tente qui
venaient, en s’arrondissant, s’attacher aux murs, d’où ils
tombaient droits jusqu’au plancher. Ces pans, cette tenture
riche, étaient faits d’un dessous de soie rose recouverts
d’une mousseline très claire, plissée à grands plis de
distance en distance ; une applique de guipure séparait les
plis, et des baguettes d’argent guillochées descendaient de
la couronne, filaient le long de la tenture, aux deux bords de
chaque applique. Le gris rose de la chambre à coucher
s’éclairait ici, devenait un blanc rose, une chair nue. Et sous
ce berceau de dentelles, sous ces rideaux qui ne laissaient
voir du plafond, par le vide étroit de la couronne, qu’un trou
bleuâtre, où Chaplin avait peint un amour rieur, regardant et
apprêtant sa flèche, on se serait cru au fond d’un drageoir,
dans quelque précieuse boîte à bijoux, grandie, non plus
faite pour l’éclat d’un diamant, mais pour la nudité d’une
femme. Le tapis, d’une blancheur de neige, s’étalait sans le
moindre semis de fleurs. Une armoire à glace, dont les deux
panneaux étaient incrustés d’argent ; une chaise longue,
deux poufs, des tabourets de satin blanc, une grande table
de toilette, à plaque de marbre rose, et dont les pieds
disparaissaient sous des volants de mousseline et de
guipure, meublaient la pièce. Les cristaux de la table de
toilette, les verres, les vases, la cuvette, étaient en vieux
bohême veiné de rose et de blanc. Et il y avait encore une
autre table, incrustée d’argent comme l’armoire à glace, où
245
se trouvait rangé l’outillage, les engins de toilette, trousse
bizarre, qui étalait un nombre considérable de petits
instruments dont l’usage échappait, les gratte-dos, les
polissoirs, les limes de toutes les grandeurs et de toutes les
formes, les ciseaux droits et recourbés, toutes les variétés
des pinces et des épingles. Chacun de ces objets, en argent
et ivoire, était marqué au chiffre de Renée.
Mais le cabinet avait un coin délicieux, et ce coin-là
surtout le rendait célèbre. En face de la fenêtre, les pans de
la tente s’ouvraient et découvraient, au fond d’une sorte
d’alcôve longue et peu profonde, une baignoire, une vasque
de marbre rose, enfoncée dans le plancher, et dont les bords
cannelés comme ceux d’une grande coquille, arrivaient au
ras du tapis. On descendait dans la baignoire par des
marches de marbre. Au-dessus des robinets d’argent, au col
de cygne, une glace de Venise, découpée, sans cadre, avec
des dessins dépolis dans le cristal, occupait le fond de
l’alcôve. Chaque matin Renée prenait un bain de quelques
minutes. Ce bain emplissait pour la journée le cabinet d’une
moiteur, d’une odeur de chair fraîche et mouillée. Parfois,
un flacon débouché, un savon resté hors de sa boîte
mettaient une pointe plus violente dans cette langueur un
peu fade. La jeune femme aimait à rester là, jusqu’à midi,
presque nue. La tente ronde, elle aussi, était nue. Cette
baignoire rose, ces tables et ces cuvettes roses, cette
mousseline du plafond et des murs, sous laquelle on croyait
voir couler un sang rose, prenaient des rondeurs de chair,
des rondeurs d’épaules et de seins ; et, selon l’heure de la

246
journée, on eût dit la peau neigeuse d’un enfant ou la peau
chaude d’une femme. C’était une grande nudité. Quand
Renée sortait du bain, son corps blond n’ajoutait qu’un peu
de rose à toute cette chair rose de la pièce.
Ce fut Maxime qui déshabilla Renée. Il s’entendait à ces
choses, et ses mains agiles devinaient les épingles,
couraient autour de sa taille avec une science native. Il la
décoiffa, lui enleva ses diamants, la recoiffa pour la nuit. Et
comme il mêlait à son office de chambrière et de coiffeur
des plaisanteries et des caresses, Renée riait, d’un rire gras
et étouffé, tandis que la soie de son corsage craquait et que
ses jupes se dénouaient une à une. Quand elle se vit nue,
elle souffla les bougies du candélabre, prit Maxime à bras-
le-corps et l’emporta presque dans la chambre à coucher. Ce
bal avait achevé de la griser. Dans sa fièvre, elle avait
conscience de la journée passée la veille au coin de son feu,
de cette journée de stupeur ardente, de rêves vagues et
souriants. Elle entendait toujours dialoguer les voix sèches
de Saccard et de madame Sidonie, criant des chiffres, avec
des nasillements d’huissier. C’étaient ces gens qui
l’assommaient, qui la poussaient au crime. Et même à cette
heure, lorsqu’elle cherchait ses lèvres, au fond du grand lit
obscur, elle voyait toujours Maxime au milieu du brasier de
la veille, la regardant avec des yeux qui la brûlaient.
Le jeune homme ne se retira qu’à six heures du matin.
Elle lui donna la clef de la petite porte du parc Monceau, en
lui faisant jurer de revenir tous les soirs. Le cabinet de
toilette communiquait avec le salon bouton d’or par un

247
escalier de service caché dans le mur, et qui desservait
toutes les pièces de la tourelle. Du salon il était facile de
passer dans la serre et de gagner le parc.
En sortant au petit jour, par un brouillard épais, Maxime
était un peu étourdi de sa bonne fortune. Il l’accepta,
d’ailleurs, avec ses complaisances d’être neutre.
— Tant pis ! pensait-il, c’est elle qui le veut, après tout…
Elle est diablement bien faite ; et elle avait raison, elle est
deux fois plus drôle au lit que Sylvia.
Ils avaient glissé à l’inceste, dès le jour où Maxime, dans
sa tunique râpée de collégien, s’était pendu au cou de
Renée, en chiffonnant son habit de garde-française. Ce fut,
dès lors, entre eux, une longue perversion de tous les
instants. L’étrange éducation que la jeune femme donnait à
l’enfant ; les familiarités qui firent d’eux des camarades ;
plus tard, l’audace rieuse de leurs confidences ; toute cette
promiscuité périlleuse finit par les attacher d’un singulier
lien, où les joies de l’amitié devenaient presque des
satisfactions charnelles. Ils s’étaient livrés l’un à l’autre
depuis des années ; l’acte brutal ne fut que la crise aiguë de
cette inconsciente maladie d’amour. Dans le monde affolé
où ils vivaient, leur faute avait poussé comme sur un fumier
gras de sucs équivoques ; elle s’était développée avec
d’étranges raffinements, au milieu de particulières
conditions de débauche.
Lorsque la grande calèche les emportait au Bois et les
roulait mollement le long des allées, se contant des
gravelures à l’oreille, cherchant dans leur enfance les
248
polissonneries de l’instinct, ce n’était là qu’une déviation et
qu’un contentement inavoué de leurs désirs. Ils se sentaient
vaguement coupables, comme s’ils s’étaient effleurés d’un
attouchement ; et même ce péché originel, cette langueur
des conversations ordurières qui les lassait d’une fatigue
voluptueuse, les chatouillait plus doucement encore que des
baisers nets et positifs. Leur camaraderie fut ainsi la marche
lente de deux amoureux, qui devait fatalement un jour les
mener au cabinet du café Riche et au grand lit gris et rose
de Renée. Quand ils se trouvèrent aux bras l’un de l’autre,
ils n’eurent pas la secousse de la faute. On eût dit de vieux
amants, dont les baisers avaient des ressouvenirs. Et ils
venaient de perdre tant d’heures dans un contact de tout leur
être, qu’ils parlaient malgré eux de ce passé plein de leurs
tendresses ignorantes.
— Tu te souviens, le jour où je suis arrivé à Paris, disait
Maxime, tu avais un drôle de costume ; et, avec mon doigt,
j’ai tracé un angle sur ta poitrine, je t’ai conseillé de te
décolleter en pointe… Je sentais ta peau sous la chemisette,
et mon doigt enfonçait un peu… C’était très bon…
Renée riait, le baisant, murmurant :
— Tu étais déjà joliment vicieux… Nous as-tu amusées,
chez Worms, tu te rappelles ! Nous t’appelions « notre petit
homme. » Moi, j’ai toujours cru que la grosse Suzanne se
serait parfaitement laissé faire, si la marquise ne l’avait
surveillée avec des yeux furibonds.
— Ah ! oui, nous avons bien ri…, murmurait le jeune
homme. L’album de photographies, n’est-ce pas ? et tout le
249
reste, nos courses dans Paris, nos goûters chez le pâtissier
du boulevard ; tu sais, ces petits gâteaux aux fraises que tu
adorais ?… Moi, je me souviendrai toujours de cet après-
midi où tu m’as conté l’aventure d’Adeline, au couvent,
quand elle écrivait des lettres à Suzanne, et qu’elle signait
comme un homme : Arthur d’Espanet, en lui proposant de
l’enlever…
Les amants s’égayaient encore de cette bonne histoire ;
puis Maxime continuait de sa voix calme :
— Quand tu venais me chercher au collège dans ta
voiture, nous devions être drôles tous les deux… Je
disparaissais sous tes jupons, tant j’étais petit.
— Oui, oui, balbutiait-elle, prise de frissons, attirant le
jeune homme à elle, c’était très bon, comme tu dis… Nous
nous aimions sans le savoir, n’est-ce pas ? Moi, je l’ai su
avant toi. L’autre jour, en revenant du Bois, j’ai frôlé ta
jambe, et j’ai tressailli… Mais tu ne t’es aperçu de rien.
Hein ? tu ne songeais pas à moi ?
— Oh ! Si, répondait-il un peu embarrassé. Seulement, je
ne savais pas, tu comprends… Je n’osais pas.
Il mentait. L’idée de posséder Renée ne lui était jamais
nettement venue. Il l’avait effleurée de tout son vice sans la
désirer réellement. Il était trop mou pour cet effort. Il
accepta Renée parce qu’elle s’imposa à lui, et qu’il glissa
jusqu’à sa couche, sans le vouloir, sans le prévoir. Quand il
y eut roulé, il y resta, parce qu’il y faisait chaud, et qu’il
s’oubliait au fond de tous les trous où il tombait. Dans les

250
commencements, il goûta même des satisfactions d’amour-
propre. C’était la première femme mariée qu’il possédait. Il
ne songeait pas que le mari était son père.
Mais Renée apportait dans la faute toutes ces ardeurs de
cœur déclassé. Elle aussi avait glissé sur la pente.
Seulement, elle n’avait pas roulé jusqu’au bout comme une
chair inerte. Le désir s’était éveillé en elle trop tard pour le
combattre, lorsque la chute devenait fatale. Cette chute lui
apparut brusquement comme une nécessité de son ennui,
comme une jouissance rare et extrême qui seule pouvait
réveiller ses sens lassés, son cœur meurtri. Ce fut pendant
cette promenade d’automne, au crépuscule, quand le Bois
s’endormait, que l’idée vague de l’inceste lui vint, pareille à
un chatouillement qui lui mit à fleur de peau un frisson
inconnu ; et, le soir, dans la demi-ivresse du dîner, sous le
fouet de la jalousie, cette idée se précisa, se dressa
ardemment devant elle, au milieu des flammes de la serre,
en face de Maxime et de Louise. À cette heure, elle voulut
le mal, le mal que personne ne commet, le mal qui allait
emplir son existence vide et la mettre enfin dans cet enfer,
dont elle avait toujours peur, comme au temps où elle était
petite fille. Puis, le lendemain, elle ne voulut plus, par un
étrange sentiment de remords et de lassitude. Il lui semblait
qu’elle avait déjà péché, que ce n’était pas si bon qu’elle
pensait, et que ce serait vraiment trop sale. La crise devait
être fatale, venir d’elle-même, en dehors de ces deux êtres,
de ces camarades qui étaient destinés à se tromper un beau
soir, à s’accoupler, en croyant se donner une poignée de

251
main. Mais, après cette chute bête, elle se remit à son rêve
d’un plaisir sans nom, et alors elle reprit Maxime dans ses
bras, curieuse de lui, curieuse des joies cruelles d’un amour
qu’elle regardait comme un crime. Sa volonté accepta
l’inceste, l’exigea, entendit le goûter jusqu’au bout,
jusqu’aux remords, s’ils venaient jamais. Elle fut active,
consciente. Elle aima avec son emportement de grande
mondaine, ses préjugés inquiets de bourgeoise, tous ses
combats, ses joies et ses dégoûts de femme qui se noie dans
son propre mépris.
Maxime revint chaque nuit. Il arrivait par le jardin, vers
une heure. Le plus souvent, Renée l’attendait dans la serre,
qu’il devait traverser pour gagner le petit salon. Ils étaient,
d’ailleurs, d’une impudence parfaite, se cachant à peine,
oubliant les précautions les plus classiques de l’adultère. Ce
coin de l’hôtel, il est vrai, leur appartenait. Baptiste, le valet
de chambre du mari, avait seul le droit d’y pénétrer, et
Baptiste, en homme grave, disparaissait aussitôt que son
service était fini. Maxime prétendait même en riant qu’il se
retirait pour écrire ses mémoires. Une nuit, cependant,
comme il venait d’arriver, Renée le lui montra qui traversait
solennellement le salon, tenant un bougeoir à la main. Le
grand valet, avec sa carrure de ministre, éclairé par la
lumière jaune de la cire, avait, cette nuit-là, un visage plus
correct et plus sévère encore que de coutume. En se
penchant, les amants le virent souffler sa bougie et se
diriger vers les écuries, où dormaient les chevaux et les
palefreniers.

252
— Il fait sa ronde, dit Maxime.
Renée resta frissonnante. Baptiste l’inquiétait d’ordinaire.
Il lui arrivait de dire qu’il était le seul honnête homme de
l’hôtel, avec sa froideur, ses regards clairs qui ne
s’arrêtaient jamais aux épaules des femmes.
Ils mirent alors quelque prudence à se voir. Ils fermaient
les portes du petit salon, et pouvaient ainsi jouir en toute
tranquillité de ce salon, de la serre et de l’appartement de
Renée. C’était tout un monde. Ils y goûtèrent, pendant les
premiers mois, les joies les plus raffinées, les plus
délicatement cherchées. Ils promenèrent leurs amours du
grand lit gris et rose de la chambre à coucher, dans la nudité
rose et blanche du cabinet de toilette, et dans la symphonie
en jaune mineur du petit salon. Chaque pièce, avec son
odeur particulière, ses tentures, sa vie propre, leur donnait
une tendresse différente, faisait de Renée une autre
amoureuse : elle fut délicate et jolie dans sa couche
capitonnée de grande dame, au milieu de cette chambre
tiède et aristocratique, où l’amour prenait un effacement de
bon goût ; sous la tente couleur de chair, au milieu des
parfums et de la langueur humide de la baignoire, elle se
montra fille capricieuse et charnelle, se livrant au sortir du
bain, et ce fut là que Maxime la préféra ; puis, en bas, au
clair lever de soleil du petit salon, au milieu de cette aurore
jaunissante qui dorait ses cheveux, elle devint déesse, avec
sa tête de Diane blonde, ses bras nus qui avaient des poses
chastes, son corps pur, dont les attitudes, sur les causeuses,
trouvaient des lignes nobles, d’une grâce antique. Mais il

253
était un lieu dont Maxime avait presque peur, et où Renée
ne l’entraînait que les jours mauvais, les jours où elle avait
besoin d’une ivresse plus âcre. Alors ils aimaient dans la
serre. C’était là qu’ils goûtaient l’inceste.
Une nuit, dans une heure d’angoisse, la jeune femme
avait voulu que son amant allât chercher une des peaux
d’ours noir. Puis ils s’étaient couchés sur cette fourrure
d’encre, au bord d’un bassin, dans la grande allée circulaire.
Au dehors, il gelait terriblement, par un clair de lune
limpide. Maxime était arrivé frissonnant, les oreilles et les
doigts glacés. La serre se trouvait chauffée à un tel point,
qu’il eut une défaillance, sur la peau de bête. Il entrait dans
une flamme si lourde, au sortir des piqûres sèches du froid,
qu’il éprouvait des cuissons, comme si on l’eût battu de
verges. Quand il revint à lui, il vit Renée agenouillée,
penchée, avec des yeux fixes, une attitude brutale qui lui fit
peur. Les cheveux tombés, les épaules nues, elle s’appuyait
sur ses poings, l’échine allongée, pareille à une grande
chatte aux yeux phosphorescents. Le jeune homme, couché
sur le dos, aperçut, au-dessus des épaules de cette adorable
bête amoureuse qui le regardait, le sphinx de marbre, dont
la lune éclairait les cuisses luisantes. Renée avait la pose et
le sourire du monstre à tête de femme, et, dans ses jupons
dénoués, elle semblait la sœur blanche de ce dieu noir.
Maxime resta languissant. La chaleur était suffocante,
une chaleur sombre, qui ne tombait pas du ciel en pluie de
feu, mais qui traînait à terre, ainsi qu’une exhalaison
malsaine, et dont la buée montait, pareille à un nuage

254
chargé d’orage. Une humidité chaude couvrait les amants
d’une rosée, d’une sueur ardente. Longtemps ils
demeurèrent sans gestes et sans paroles, dans ce bain de
flammes, Maxime terrassé et inerte, Renée frémissante sur
ses poignets comme sur des jarrets souples et nerveux. Au
dehors, par les petites vitres de la serre, on voyait des
échappées du parc Monceau, des bouquets d’arbres aux
fines découpures noires, des pelouses de gazon blanches
comme des lacs glacés, tout un paysage mort, dont les
délicatesses et les teintes claires et unies rappelaient des
coins de gravures japonaises. Et ce bout de terre brûlante,
cette couche enflammée où les amants s’allongeaient,
bouillait étrangement au milieu de ce grand froid muet.
Ils eurent une nuit d’amour fou. Renée était l’homme, la
volonté passionnée et agissante. Maxime subissait. Cet être
neutre, blond et joli, frappé dès l’enfance dans sa virilité,
devenait, aux bras curieux de la jeune femme, une grande
fille, avec ses membres épilés, ses maigreurs gracieuses
d’éphèbe romain. Il semblait né et grandi pour une
perversion de la volupté. Renée jouissait de ses
dominations, elle pliait sous sa passion cette créature où le
sexe hésitait toujours. C’était pour elle un continuel
étonnement du désir, une surprise des sens, une bizarre
sensation de malaise et de plaisir aigu. Elle ne savait plus ;
elle revenait avec des doutes à sa peau fine, à son cou
potelé, à ses abandons et à ses évanouissements. Elle
éprouva alors une heure de plénitude. Maxime, en lui
révélant un frisson nouveau, compléta ses toilettes folles,

255
son luxe prodigieux, sa vie à outrance. Il mit dans sa chair
la note excessive qui chantait déjà autour d’elle. Il fut
l’amant assorti aux modes et aux folies de l’époque. Ce joli
jeune homme, dont les vestons montraient les formes
grêles, cette fille manquée, qui se promenait sur les
boulevards, la raie au milieu de la tête, avec de petits rires
et des sourires ennuyés, se trouva être, aux mains de Renée,
une de ces débauches de décadence qui, à certaines heures,
dans une nation pourrie, épuise une chair et détraque une
intelligence.
Et c’était surtout dans la serre que Renée était l’homme.
La nuit ardente qu’ils y passèrent fut suivie de plusieurs
autres. La serre aimait, brûlait avec eux. Dans l’air alourdi,
dans la clarté blanchâtre de la lune, ils voyaient le monde
étrange des plantes qui les entouraient, se mouvoir
confusément, échanger des étreintes. La peau d’ours noir
tenait toute l’allée. À leurs pieds, le bassin fumait, plein
d’un grouillement, d’un entrelacement épais de racines,
tandis que l’étoile rose des Nymphéa s’ouvrait, à fleur
d’eau, comme un corsage de vierge, et que les Tornélia
laissaient pendre leurs broussailles, pareilles à des
chevelures de Néréides pâmées. Puis, autour d’eux, les
Palmiers, les grands Bambous de l’Inde se haussaient,
allaient dans le cintre, où ils se penchaient et mêlaient leurs
feuilles avec des attitudes chancelantes d’amants lassés.
Plus bas, les Fougères, les Ptérides, les Alsophila, étaient
comme des dames vertes, avec leurs larges jupes garnies de
volants réguliers, qui, muettes et immobiles aux bords de

256
l’allée, attendaient l’amour. À côté d’elles, les feuilles
torses, tachées de rouge, des Bégonia, et les feuilles
blanches, en fer de lance, des Caladium, mettaient une suite
vague de meurtrissures et de pâleurs, que les amants ne
s’expliquaient pas, et où ils retrouvaient parfois des
rondeurs de hanches et de genoux, vautrés à terre, sous la
brutalité de caresses sanglantes. Et les Bananiers, pliant
sous les grappes de leurs fruits, leur parlaient des fertilités
grasses du sol, pendant que les Euphorbes d’Abyssinie,
dont ils entrevoyaient dans l’ombre les cierges épineux,
contrefaits, pleins de bosses honteuses, leur semblaient suer
la sève, le flux débordant de cette génération de flamme.
Mais, à mesure que leurs regards s’enfonçaient dans les
coins de la serre, l’obscurité s’emplissait d’une débauche de
feuilles et de tiges plus furieuse ; ils ne distinguaient plus,
sur les gradins, les Maranta douces comme du velours, les
Gloxinia aux cloches violettes, les Dracena semblables à
des lames de vieille laque vernie ; c’était une ronde
d’herbes vivantes qui se poursuivait d’une tendresse
inassouvie. Aux quatre angles, à l’endroit où des rideaux de
lianes ménageaient des berceaux, leur rêve charnel s’affolait
encore, et les jets souples des Vanilles, des Coques du
Levant, des Quisqualus, des Bauhinia, étaient les bras
interminables d’amoureux qu’on ne voyait pas, et qui
allongeaient éperdument leur étreinte, pour amener à eux
toutes les joies éparses. Ces bras sans fin pendaient de
lassitude, se nouaient dans un spasme d’amour, se
cherchaient, s’enroulaient, comme pour le rut d’une foule.

257
C’était le rut immense de la serre, de ce coin de forêt vierge
où flambaient les verdures et les floraisons des tropiques.
Maxime et Renée, les sens faussés, se sentaient emportés
dans ces noces puissantes de la terre. Le sol, à travers la
peau d’ours, leur brûlait le dos, et, des hautes palmes,
tombaient sur eux des gouttes de chaleur. La sève qui
montait aux flancs des arbres les pénétrait, eux aussi, leur
donnait des désirs fous de croissance immédiate, de
reproduction gigantesque. Ils entraient dans le rut de la
serre. C’était alors, au milieu de la lueur pâle, que des
visions les hébétaient, des cauchemars dans lesquels ils
assistaient longuement aux amours des Palmiers et des
Fougères ; les feuillages prenaient des apparences confuses
et équivoques, que leurs désirs fixaient en images
sensuelles : des murmures, des chuchotements leur venaient
des massifs, voix pâmées, soupirs d’extase, cris étouffés de
douleur, rires lointains, tout ce que leurs propres baisers
avaient de bavard, et que l’écho leur renvoyait. Parfois ils
se croyaient secoués par un tremblement du sol, comme si
la terre elle-même, dans une crise d’assouvissement, eût
éclaté en sanglots voluptueux.
S’ils avaient fermé les yeux, si la chaleur suffocante et la
lumière pâle n’avaient pas mis en eux une dépravation de
tous les sens, les odeurs eussent suffi à les jeter dans un
éréthisme nerveux extraordinaire. Le bassin les mouillait
d’une senteur âcre, profonde, où passaient les mille parfums
des fleurs et des verdures. Par instants, la Vanille chantait
avec des roucoulements de ramier ; puis arrivaient les notes

258
rudes des Stanhopéa, dont les bouches tigrées ont une
haleine forte et amère de convalescent. Les Orchidées, dans
leurs corbeilles que retenaient des chaînettes, exhalaient
leurs souffles, semblables à des encensoirs vivants. Mais
l’odeur qui dominait, l’odeur où se fondaient tous ces
vagues soupirs, c’était une odeur humaine, une odeur
d’amour, que Maxime reconnaissait, quand il baisait la
nuque de Renée, quand il enfouissait sa tête au milieu de
ses cheveux dénoués. Et ils restaient ivres de cette odeur de
femme amoureuse, qui traînait dans la serre, comme dans
une alcôve où la terre enfantait.
D’habitude, les amants se couchaient sous le Tanghin de
Madagascar, sous cet arbuste empoisonné dont la jeune
femme avait mordu une feuille. Autour d’eux, des
blancheurs de statues riaient, en regardant l’accouplement
énorme des verdures. La lune, qui tournait, déplaçait les
groupes, animait le drame de sa lumière changeante. Et ils
étaient à mille lieues de Paris, en dehors de la vie facile du
Bois et des salons officiels, dans le coin d’une forêt de
l’Inde, de quelque temple monstrueux, dont le sphinx de
marbre noir devenait le dieu. Ils se sentaient rouler au
crime, à l’amour maudit, à une tendresse de bêtes
farouches. Tout ce pullulement qui les entourait, ce
grouillement sourd du bassin, cette impudicité nue des
feuillages, les jetaient en plein enfer dantesque de la
passion. C’était alors au fond de cette cage de verre, toute
bouillante des flammes de l’été, perdue dans le froid clair
de décembre, qu’ils goûtaient l’inceste, comme le fruit

259
criminel d’une terre trop chauffée, avec la peur sourde de
leur couche terrifiante.
Et, au milieu de la peau noire, le corps de Renée
blanchissait, dans sa pose de grande chatte accroupie,
l’échine allongée, les poignets tendus, comme des jarrets
souples et nerveux. Elle était toute gonflée de volupté, et les
lignes claires de ses épaules et de ses reins se détachaient
avec des sécheresses félines sur la tache d’encre dont la
fourrure noircissait le sable jaune de l’allée. Elle guettait
Maxime, cette proie renversée sous elle, qui s’abandonnait,
qu’elle possédait tout entière. Et, de temps à autre, elle se
penchait brusquement, elle le baisait de sa bouche irritée. Sa
bouche s’ouvrait alors avec l’éclat avide et saignant de
l’Hibiscus de la Chine, dont la nappe couvrait le flanc de
l’hôtel. Elle n’était plus qu’une fille brûlante de la serre. Ses
baisers fleurissaient et se fanaient, comme les fleurs rouges
de la grande mauve, qui durent à peine quelques heures, et
qui renaissent sans cesse, pareilles aux lèvres meurtries et
insatiables d’une Messaline géante.

260
V

Le baiser qu’il avait mis sur le cou de sa femme


préoccupait Saccard. Il n’usait plus de ses droits de mari
depuis longtemps ; la rupture était venue naturellement, ni
l’un ni l’autre ne se souciant d’une liaison qui les
dérangeait. Pour qu’il songeât à rentrer dans la chambre de
Renée, il fallait qu’il y eût quelque bonne affaire au bout de
ses tendresses conjugales.
Le coup de fortune de Charonne marchait bien, tout en
lui laissant des inquiétudes sur le dénoûment. Larsonneau,
avec son linge éblouissant, avait des sourires qui lui
déplaisaient. Il n’était qu’un pur intermédiaire, qu’un prête-
nom dont il payait les complaisances par un intérêt de dix
pour cent sur les bénéfices futurs. Mais, bien que l’agent
d’expropriation n’eût pas mis un sou dans l’affaire, et que
Saccard, après avoir fourni les fonds du café-concert, eût
pris toutes ses précautions, contre-vente, lettres dont la date
restait en blanc, quittances données à l’avance, ce dernier
n’en éprouvait pas moins une peur sourde, un pressentiment
de quelque traîtrise. Il flairait, chez son complice,
l’intention de le faire chanter, à l’aide de cet inventaire faux
que celui-ci gardait précieusement, et auquel il devait
uniquement d’être de l’affaire.

261
Aussi les deux compères se serraient-ils vigoureusement
la main. Larsonneau traitait Saccard de « cher maître ». Il
avait, au fond, une véritable admiration pour cet
équilibriste, dont il suivait en amateur les exercices sur la
corde roide de la spéculation. L’idée de le duper le
chatouillait comme une volupté rare et piquante. Il caressait
un plan encore vague, ne sachant trop comment employer
l’arme qu’il possédait, et à laquelle il craignait de se couper
lui-même. Il se sentait, d’ailleurs, à la merci de son ancien
collègue. Les terrains et les constructions que des
inventaires savamment calculés estimaient déjà à près de
deux millions, et qui ne valaient pas le quart de cette
somme, devaient finir par s’abîmer dans une faillite
colossale si la fée de l’expropriation ne les touchait de sa
baguette d’or. D’après les plans primitifs qu’ils avaient pu
consulter, le nouveau boulevard, ouvert pour relier le parc
d’artillerie de Vincennes à la caserne du Prince-Eugène, et
mettre ce parc au cœur de Paris en tournant le faubourg
Saint-Antoine, emportait une partie des terrains ; mais il
restait à craindre qu’ils ne fussent qu’à peine écornés et que
l’ingénieuse spéculation du café-concert n’échouât par son
imprudence même. Dans ce cas, Larsonneau demeurait avec
une aventure délicate sur les bras. Ce péril, toutefois, ne
l’empêchait pas, malgré son rôle forcément secondaire,
d’être navré, lorsqu’il songeait aux maigres dix pour cent
qu’il toucherait dans un vol si colossal de millions. Et
c’était alors qu’il ne pouvait résister à la démangeaison
furieuse d’allonger la main, de se tailler sa part.

262
Saccard n’avait pas même voulu qu’il prêtât de l’argent à
sa femme, s’amusant lui-même à cette grosse ficelle de
mélodrame, où se plaisait son amour des trafics compliqués.
— Non, non, mon cher, disait-il avec son accent
provençal, qu’il exagérait encore quand il voulait donner du
sel à une plaisanterie, n’embrouillons pas nos comptes…
Vous êtes le seul homme à Paris auquel j’ai juré de ne
jamais rien devoir.
Larsonneau se contentait de lui insinuer que sa femme
était un gouffre. Il lui conseillait de ne plus lui donner un
sou, pour qu’elle leur cédât immédiatement sa part de
propriété. Il aurait préféré n’avoir affaire qu’à lui. Il le tâtait
parfois, il poussait les choses jusqu’à dire, de son air las et
indifférent de viveur :
— Il faudra pourtant que je mette un peu d’ordre dans
mes papiers… Votre femme m’épouvante, mon bon. Je ne
veux pas qu’on pose chez moi les scellés sur certaines
pièces.
Saccard n’était pas homme à supporter patiemment de
pareilles allusions, quand il savait surtout à quoi s’en tenir
sur l’ordre froid et méticuleux qui régnait dans les bureaux
du personnage. Toute sa petite personne rusée et active se
révoltait contre les peurs que cherchait à lui faire ce grand
bellâtre d’usurier en gants jaunes. Le pis était qu’il se
sentait pris de frissons, quand il pensait à un scandale
possible ; et il se voyait exilé brutalement par son frère,
vivant en Belgique de quelque négoce inavouable. Un jour,
il se fâcha, il alla jusqu’à tutoyer Larsonneau.
263
— Écoute, mon petit, lui dit-il, tu es un gentil garçon,
mais tu ferais bien de me rendre la pièce que tu sais. Tu
verras que ce bout de papier finira par nous fâcher.
L’autre fit l’étonné, serra les mains de son « cher
maître », en l’assurant de son dévouement. Saccard regretta
son impatience d’une minute. Ce fut à cette époque qu’il
songea sérieusement à se rapprocher de sa femme ; il
pouvait avoir besoin d’elle contre son complice, et il se
disait encore que les affaires se traitent merveilleusement
bien sur l’oreiller. Le baiser sur le cou devint peu à peu la
révélation de toute une nouvelle tactique.
D’ailleurs, il n’était pas pressé, il ménageait ses moyens.
Il mit tout l’hiver à mûrir son plan, tiraillé par cent affaires
plus embrouillées les unes que les autres. Ce fut pour lui un
hiver terrible, plein de secousses, une campagne
prodigieuse, pendant laquelle il fallut chaque jour vaincre la
faillite. Loin de restreindre son train de maison, il donna
fête sur fête. Mais s’il parvint à faire face à tout, il dut
négliger Renée, qu’il réservait pour son coup de triomphe,
lorsque l’opération de Charonne serait mûre. Il se contenta
de préparer le dénouement, en continuant à ne plus lui
donner de l’argent que par l’entremise de Larsonneau.
Quand il pouvait disposer de quelques milliers de francs, et
qu’elle criait misère, il les lui apportait, en disant que les
hommes à Larsonneau exigeaient un billet du double de la
somme. Cette comédie l’amusait énormément, l’histoire de
ces billets le ravissait par le roman qu’ils mettaient dans
l’affaire. Même au temps de ses bénéfices les plus nets, il

264
avait servi la pension de sa femme d’une façon très
irrégulière, lui faisant des cadeaux princiers, lui
abandonnant des poignées de billets de banque, puis la
laissant aux abois pour une misère pendant des semaines.
Maintenant qu’il se trouvait sérieusement embarrassé, il
parlait des charges de la maison, il la traitait en créancier,
auquel on ne veut pas avouer sa ruine, et qu’on fait
patienter avec des histoires. Elle l’écoutait à peine ; elle
signait tout ce qu’il voulait ; elle se plaignait seulement de
ne pouvoir signer davantage.
Il avait déjà, cependant, pour deux cent mille francs de
billets signés d’elle, qui lui coûtaient à peine cent dix mille
francs. Après les avoir fait endosser par Larsonneau au nom
duquel ils étaient souscrits, il faisait voyager ces billets
d’une façon prudente, comptant s’en servir plus tard comme
d’armes décisives. Jamais il n’aurait pu aller jusqu’au bout
de ce terrible hiver, prêter à usure à sa femme et maintenir
son train de maison, sans la vente de son terrain du
boulevard Malesherbes, que les sieurs Mignon et Charrier
lui payèrent argent comptant, mais en retenant un escompte
formidable.
Cet hiver fut pour Renée une longue joie. Elle ne
souffrait que du besoin d’argent. Maxime lui coûtait très
cher ; il la traitait toujours en belle-maman, la laissait payer
partout. Mais cette misère cachée était pour elle une volupté
de plus. Elle s’ingéniait, se cassait la tête, pour que « son
cher enfant » ne manquât de rien ; et, quand elle avait
décidé son mari à lui trouver quelques milliers de francs,

265
elle les mangeait avec son amant, en folies coûteuses,
comme deux écoliers lâchés dans leur première escapade.
Lorsqu’ils n’avaient pas le sou, ils restaient à l’hôtel, ils
jouissaient de cette grande bâtisse, d’un luxe si neuf et si
insolemment bête. Le père n’était jamais là. Les amoureux
gardaient le coin du feu plus souvent qu’autrefois. C’est que
Renée avait enfin empli d’une jouissance chaude le vide
glacial de ces plafonds dorés. Cette maison suspecte du
plaisir mondain était devenue une chapelle où elle pratiquait
à l’écart une nouvelle religion. Maxime ne mettait pas
seulement en elle la note aiguë qui s’accordait avec ses
toilettes folles ; il était l’amant fait pour cet hôtel, aux
larges vitrines de magasin, et qu’un ruissellement de
sculptures inondait des greniers aux caves ; il animait ces
plâtras, depuis les deux Amours joufflus qui, dans la cour,
laissaient tomber de leur coquille un filet d’eau, jusqu’aux
grandes femmes nues soutenant les balcons et jouant au
milieu des frontons avec des épis et des pommes ; il
expliquait le vestibule trop riche, le jardin trop étroit, les
pièces éclatantes où l’on voyait trop de fauteuils et pas un
objet d’art. La jeune femme, qui s’y était mortellement
ennuyée, s’y amusa tout d’un coup, en usa comme d’une
chose dont elle n’avait pas d’abord compris l’emploi. Et ce
ne fut pas seulement dans son appartement, dans le salon
bouton d’or et dans la serre qu’elle promena son amour,
mais dans l’hôtel entier. Elle finit par se plaire même sur le
divan du fumoir ; elle s’oubliait là, elle disait que cette
pièce avait une vague odeur de tabac très agréable.

266
Elle prit deux jours de réception au lieu d’un. Le jeudi,
tous les intrus venaient. Mais le lundi était réservé aux
amies intimes. Les hommes n’étaient pas admis. Maxime
seul assistait à ces parties fines qui avaient lieu dans le petit
salon. Un soir, elle eut l’étonnante idée de l’habiller en
femme et de le présenter comme une de ses cousines.
Adeline, Suzanne, la baronne de Meinhold et les autres
amies qui étaient là se levèrent, saluèrent, étonnées par cette
figure qu’elles reconnaissaient vaguement. Puis lorsqu’elles
comprirent, elles rirent beaucoup, elles ne voulurent
absolument pas que le jeune homme allât se déshabiller.
Elles le gardèrent avec ses jupes, le taquinant, se prêtant à
des plaisanteries équivoques. Quand il avait reconduit ces
dames par la grande porte, il faisait le tour du parc et
revenait par la serre. Jamais les bonnes amies n’eurent le
moindre soupçon. Les amants ne pouvaient être plus
familiers qu’ils ne l’étaient déjà, lorsqu’ils se disaient bons
camarades. Et s’il arrivait qu’un domestique les vît se serrer
d’un peu près, entre deux portes, il n’éprouvait aucune
surprise, étant habitué aux plaisanteries de madame et du
fils de monsieur.
Cette liberté entière, cette impunité les enhardissaient
encore. S’ils poussaient les verrous la nuit, ils
s’embrassaient le jour dans toutes les pièces de l’hôtel. Ils
inventèrent mille petits jeux, par les temps de pluie. Mais le
grand régal de Renée était toujours de faire un feu terrible et
de s’assoupir devant le brasier. Elle eut, cet hiver-là, un luxe
de linge merveilleux. Elle porta des chemises et des

267
peignoirs d’un prix fou, dont les entre-deux et la batiste la
couvraient à peine d’une fumée blanche. Et, dans la lueur
rouge du brasier, elle restait, comme nue, les dentelles et la
peau roses, la chair baignée par la flamme à travers l’étoffe
mince. Maxime, accroupi à ses pieds, lui baisait les genoux,
sans même sentir le linge qui avait la tiédeur et la couleur
de ce beau corps. Le jour était bas, il tombait pareil à un
crépuscule dans la chambre de soie grise, tandis que Céleste
allait et venait derrière eux, de son pas tranquille. Elle était
devenue leur complice, naturellement. Un matin qu’ils
s’étaient oubliés au lit, elle les y trouva, et garda son flegme
de servante au sang glacé. Ils ne se gênaient plus, elle
entrait à toute heure, sans que le bruit de leurs baisers lui fît
tourner la tête. Ils comptaient sur elle pour les prévenir en
cas d’alerte. Ils n’achetaient pas son silence. C’était une
fille très économe, très honnête, et à laquelle on ne
connaissait pas d’amant.
Cependant, Renée ne s’était pas cloîtrée. Elle courait le
monde, y menait Maxime à sa suite, comme un page blond
en habit noir, y goûtait même des plaisirs plus vifs. La
saison fut pour elle un long triomphe. Jamais elle n’avait eu
des imaginations plus hardies de toilettes et de coiffures. Ce
fut alors qu’elle risqua cette fameuse robe de satin couleur
buisson, sur laquelle était brodée toute une chasse au cerf,
avec des attributs, des poires à poudre, des cors de chasse,
des couteaux à larges lames. Ce fut alors aussi qu’elle mit à
la mode les coiffures antiques que Maxime dut aller
dessiner pour elle au musée Campana, récemment ouvert.

268
Elle rajeunissait, elle était dans la plénitude de sa beauté
turbulente. L’inceste mettait en elle une flamme qui luisait
au fond de ses yeux et chauffait ses rires. Son binocle
prenait des insolences suprêmes sur le bout de son nez, et
elle regardait les autres femmes, les bonnes amies étalées
dans l’énormité de quelque vice, d’un air d’adolescent
vantard, d’un sourire fixe signifiant : « J’ai mon crime. »
Maxime, lui, trouvait le monde assommant. C’était par
« chic » qu’il prétendait s’y ennuyer, car il ne s’amusait
réellement nulle part. Aux Tuileries, chez les ministres, il
disparaissait dans les jupons de Renée. Mais il redevenait le
maître, dès qu’il s’agissait de quelque escapade. Renée
voulut revoir le cabinet du boulevard, et la largeur du divan
la fit sourire. Puis, il la mena un peu partout, chez les filles,
au bal de l’opéra, dans les avant-scènes des petits théâtres,
dans tous les endroits équivoques où ils pouvaient coudoyer
le vice brutal, en goûtant les joies de l’incognito. Quand ils
rentraient furtivement à l’hôtel, brisés de fatigue, ils
s’endormaient aux bras l’un de l’autre, cuvant l’ivresse du
Paris ordurier, avec des lambeaux de couplets grivois
chantant encore à leurs oreilles. Le lendemain, Maxime
imitait les acteurs, et Renée, sur le piano du petit salon,
cherchait à retrouver la voix rauque et les déhanchements
de Blanche Müller, dans son rôle de la Belle Hélène. Ses
leçons de musique du couvent ne lui servaient plus qu’à
écorcher les couplets des bouffonneries nouvelles. Elle
avait une horreur sainte pour les airs sérieux. Maxime
« blaguait » avec elle la musique allemande, et il crut devoir

269
aller siffler le Tannhauser par conviction, et pour défendre
les refrains égrillards de sa belle-mère.
Une de leurs grandes parties fut de patiner ; cet hiver-là,
le patin était à la mode, l’empereur étant allé un des
premiers essayer la glace du lac, au bois de Boulogne.
Renée commanda à Worms un costume complet de
Polonaise, velours et fourrure ; elle voulut que Maxime eût
des bottes molles et un bonnet de renard. Ils arrivaient au
Bois, par des froids de loup qui leur piquaient le nez et les
lèvres, comme si le vent leur eût soufflé du sable fin au
visage. Cela les amusait d’avoir froid. Le Bois était tout
gris, avec des filets de neige, semblables, le long des
branches, à de minces guipures. Et, sous le ciel pâle, au-
dessus du lac figé et terni, il n’y avait que les sapins des îles
qui missent encore, au bord de l’horizon, leurs draperies
théâtrales, où la neige cousait aussi de hautes dentelles. Ils
filaient tous deux dans l’air glacé, du vol rapide des
hirondelles qui rasent le sol. Ils mettaient un poing derrière
le dos, et, se posant mutuellement l’autre main sur l’épaule,
ils allaient droits, souriants, côte à côte, tournant sur eux-
mêmes, dans le large espace que marquaient de grosses
cordes. Du haut de la grande allée, des badauds les
regardaient. Parfois ils venaient se chauffer aux brasiers
allumés sur le bord du lac. Et ils repartaient. Ils
arrondissaient largement leur vol, les yeux pleurant de
plaisir et de froid.
Puis, quand vint le printemps, Renée se rappela son
ancienne élégie. Elle voulut que Maxime se promenât avec

270
elle dans le parc Monceau, la nuit, au clair de la lune. Ils
allèrent dans la grotte, s’assirent sur l’herbe, devant la
colonnade. Mais lorsqu’elle témoigna le désir de faire une
promenade sur le petit lac, ils s’aperçurent que la barque
qu’on voyait de l’hôtel, attachée au bord d’une allée, n’avait
pas de rames. On devait les retirer le soir. Ce fut une
désillusion. D’ailleurs, les grandes ombres du parc
inquiétaient les amants. Ils auraient souhaité qu’on y donnât
une fête vénitienne, avec des ballons rouges et un orchestre.
Ils le préféraient, le jour, l’après-midi, et souvent ils se
mettaient alors à une des fenêtres de l’hôtel, pour voir les
équipages qui suivaient la courbe savante de la grande allée.
Ils se plaisaient à ce coin charmant du nouveau Paris, à
cette nature aimable et propre, à ces pelouses pareilles à des
pans de velours, coupées de corbeilles, d’arbustes choisis, et
bordées de magnifiques roses blanches. Les voitures se
croisaient là, aussi nombreuses que sur un boulevard ; les
promeneuses y traînaient leurs jupes, mollement, comme si
elles n’eussent pas quitté du pied les tapis de leurs salons.
Et, à travers les feuillages, ils critiquaient les toilettes, se
montraient les attelages, goûtaient de véritables douceurs
aux couleurs tendres de ce grand jardin. Un bout de grille
dorée brillait entre deux arbres, une file de canards passait
sur le lac, le petit pont renaissance blanchissait, tout neuf
dans les verdures, tandis qu’aux deux bords de la grande
allée, sur des chaises jaunes, les mères oubliaient en causant
les petits garçons et les petites filles qui se regardaient d’un
air joli, avec des moues d’enfants précoces.

271
Les amants avaient l’amour du nouveau Paris. Ils
couraient souvent la ville en voiture, faisaient un détour,
pour passer par certains boulevards qu’ils aimaient d’une
tendresse personnelle. Les maisons, hautes, à grandes portes
sculptées, chargées de balcons, où luisaient, en grandes
lettres d’or, des noms, des enseignes, des raisons sociales,
les ravissaient. Pendant que le coupé filait, ils suivaient,
d’un regard ami, les bandes grises des trottoirs, larges,
interminables, avec leurs bancs, leurs colonnes bariolées,
leurs arbres maigres. Cette trouée claire qui allait au bout de
l’horizon, se rapetissant et s’ouvrant sur un carré bleuâtre
du vide, cette double rangée ininterrompue de grands
magasins, où des commis souriaient aux clientes, ces
courants de foule piétinant et bourdonnant, les emplissaient
peu à peu d’une satisfaction absolue et entière, d’une
sensation de perfection dans la vie de la rue. Ils aimaient
jusqu’aux jets des lances d’arrosage, qui passaient comme
une fumée blanche, devant leurs chevaux, s’étalaient,
s’abattaient en pluie fine sous les roues du coupé,
brunissant le sol, soulevant un léger flot de poussière. Ils
roulaient toujours, et il leur semblait que la voiture roulait
sur des tapis, le long de cette chaussée droite et sans fin,
qu’on avait faite uniquement pour leur éviter les ruelles
noires. Chaque boulevard devenait un couloir de leur hôtel.
Les gaietés du soleil riaient sur les façades neuves,
allumaient les vitres, battaient les tentes des boutiques et
des cafés, chauffaient l’asphalte sous les pas affairés de la
foule. Et quand ils rentraient, un peu étourdis par le tohu-
bohu éclatant de ces longs bazars, ils se plaisaient au parc
272
Monceau, comme à la plate-bande nécessaire de ce Paris
nouveau, étalant son luxe aux premières tiédeurs du
printemps.
Lorsque la mode les força absolument de quitter Paris, ils
allèrent aux bains de mer, mais à regret, pensant sur les
plages de l’Océan aux trottoirs des boulevards. Leur amour
lui-même s’y ennuya. C’était une fleur de la serre qui avait
besoin du grand lit gris et rose, de la chair nue du cabinet,
de l’aube dorée du petit salon. Depuis qu’ils étaient seuls le
soir, en face de la mer, ils ne trouvaient plus rien à se dire.
Elle essaya de chanter son répertoire du théâtre des
Variétés, sur un vieux piano qui agonisait dans un coin de sa
chambre, à l’hôtel ; mais l’instrument, tout humide des
vents du large, avait les voix mélancoliques des grandes
eaux. La Belle Hélène y fut lugubre et fantastique. Pour se
consoler, la jeune femme étonna la plage par des costumes
prodigieux. Toute la bande de ces dames était là, à bâiller, à
attendre l’hiver, en cherchant avec désespoir un costume de
bain qui ne les rendît pas trop laides. Jamais Renée ne put
décider Maxime à se baigner. Il avait une peur abominable
de l’eau, devenait tout pâle quand le flot arrivait jusqu’à ses
bottines, ne se serait pour rien au monde approché du bord
d’une falaise ; il marchait loin des trous, faisant de longs
détours pour éviter la moindre côte un peu roide.
Saccard vint à deux ou trois reprises voir « les enfants. »
Il était écrasé de soucis, disait-il. Ce ne fut que vers octobre,
lorsqu’ils se retrouvèrent tous les trois à Paris, qu’il songea
sérieusement à se rapprocher de sa femme. L’affaire de

273
Charonne mûrissait. Son plan fut net et brutal. Il comptait
prendre Renée au jeu qu’il aurait joué avec une fille. Elle
vivait dans des besoins d’argent grandissants, et, par fierté,
ne s’adressait à son mari qu’à la dernière extrémité. Ce
dernier se promit de profiter de sa première demande pour
être galant, et renouer des rapports depuis longtemps
rompus, dans la joie de quelque grosse dette payée.
Des embarras terribles attendaient Renée et Maxime à
Paris. Plusieurs des billets souscrits à Larsonneau étaient
échus ; mais, comme Saccard les laissait naturellement
dormir chez l’huissier, ces billets inquiétaient peu la jeune
femme. Elle se trouvait bien autrement effrayée par sa dette
chez Worms qui montait maintenant à près de deux cent
mille francs. Le tailleur exigeait un acompte, en menaçant
de suspendre tout crédit. Elle avait de brusques frissons,
quand elle songeait au scandale d’un procès, et surtout à
une fâcherie avec l’illustre couturier. Puis il lui fallait de
l’argent de poche. Ils allaient s’ennuyer à mourir, elle et
Maxime, s’ils n’avaient pas quelques louis à dépenser par
jour. Le cher enfant était à sec, depuis qu’il fouillait
vainement les tiroirs de son père. Sa fidélité, sa sagesse
exemplaire, pendant sept à huit mois, tenaient beaucoup au
vide absolu de sa bourse. Il n’avait pas toujours vingt francs
pour inviter quelque coureuse à souper. Aussi revenait-il
philosophiquement à l’hôtel. La jeune femme, à chacune de
leurs escapades, lui remettait son porte-monnaie pour qu’il
payât dans les restaurants, dans les bals, dans les petits
théâtres. Elle continuait à le traiter maternellement ; et

274
même c’était elle qui payait, du bout de ses doigts gantés,
chez le pâtissier où ils s’arrêtaient presque chaque après-
midi, pour manger des petits pâtés aux huîtres. Souvent, il
trouvait, le matin, dans son gilet, des louis qu’il ne savait
pas là, et qu’elle y avait mis, comme une mère qui garnit la
poche d’un collégien. Et cette belle existence de goûters, de
caprices satisfaits, de plaisirs faciles allait cesser ! Mais une
crainte plus grave encore vint les consterner. Le bijoutier de
Sylvia, auquel il devait dix mille francs, se fâchait, parlait
de Clichy. Les billets qu’il avait en main, protestés depuis
longtemps, étaient couverts de tels frais, que la dette se
trouvait grossie de trois ou quatre milliers de francs.
Saccard déclara nettement qu’il ne pouvait rien. Son fils à
Clichy le poserait, et quand il l’en retirerait, il ferait grand
bruit de cette largesse paternelle. Renée était au désespoir ;
elle voyait son cher enfant en prison, mais dans un véritable
cachot, couché sur de la paille humide. Un soir, elle lui
proposa sérieusement de ne plus sortir de chez elle, d’y
vivre ignoré de tous, à l’abri des recors. Puis elle jura
qu’elle trouverait l’argent. Jamais elle ne parlait de l’origine
de la dette, de cette Sylvia qui confiait ses amours aux
glaces des cabinets particuliers. C’était une cinquantaine de
mille francs qu’il lui fallait : quinze mille pour Maxime,
trente mille pour Worms, et cinq mille francs d’argent de
poche. Ils auraient devant eux quinze grands jours de
bonheur. Elle se mit en campagne.
Sa première idée fut de demander les cinquante mille
francs à son mari. Elle ne s’y décida qu’avec des

275
répugnances. Les dernières fois qu’il était entré dans sa
chambre pour lui apporter de l’argent, il lui avait mis de
nouveaux baisers sur le cou, en lui prenant les mains, en
parlant de sa tendresse. Les femmes ont un sens très délicat
pour deviner les hommes. Aussi s’attendait-elle à une
exigence, à un marché tacite et conclu en souriant. En effet,
quand elle lui demanda les cinquante mille francs, il se
récria, dit que Larsonneau ne prêterait jamais cette somme,
que lui-même était encore trop gêné. Puis, changeant de
voix, comme vaincu et pris d’une émotion subite :
— On ne peut rien vous refuser, murmura-t-il. Je vais
courir Paris, faire l’impossible… Je veux, chère amie, que
vous soyez contente.
Et mettant les lèvres à son oreille, lui baisant les cheveux,
la voix un peu tremblante :
— Je te les porterai demain soir, dans ta chambre… sans
billet…
Mais elle dit vivement qu’elle n’était pas pressée, qu’elle
ne voulait pas le déranger à ce point. Lui qui venait de
mettre tout son cœur dans ce dangereux « sans billet, » qu’il
avait laissé échapper et qu’il regrettait, ne parut pas avoir
essuyé un refus désagréable. Il se releva, en disant :
— Eh bien, à votre disposition… Je vous trouverai la
somme quand le moment sera venu. Larsonneau n’y sera
pour rien, entendez-vous. C’est un cadeau que j’entends
vous faire.

276
Il souriait d’un air bonhomme. Elle resta dans une cruelle
angoisse. Elle sentait qu’elle perdrait le peu d’équilibre qui
lui restait si elle se livrait à son mari. Son dernier orgueil
était d’être mariée au père mais de n’être que la femme du
fils. Souvent, quand Maxime lui semblait froid, elle essayait
de lui faire comprendre cette situation par des allusions fort
claires ; il est vrai que le jeune homme, qu’elle s’attendait à
voir tomber à ses pieds, après cette confidence, demeurait
parfaitement indifférent, croyant sans doute qu’elle voulait
le rassurer sur la possibilité d’une rencontre entre son père
et lui, dans la chambre de soie grise.
Quand Saccard l’eut quittée, elle s’habilla
précipitamment et fit atteler. Pendant que son coupé
l’emportait vers l’île Saint-Louis, elle préparait la façon
dont elle allait demander les cinquante mille francs à son
père. Elle se jetait dans cette idée brusque, sans vouloir la
discuter, se sentant très lâche au fond, et prise d’une
épouvante invincible devant une pareille démarche.
Lorsqu’elle arriva, la cour de l’hôtel Béraud la glaça, de son
humidité morne de cloître, et ce fut avec des envies de se
sauver qu’elle monta le large escalier de pierre, où ses
petites bottes à hauts talons sonnaient terriblement. Elle
avait eu la sottise, dans sa hâte, de choisir un costume de
soie feuille morte à longs volants de dentelles blanches,
orné de nœuds de satin, coupé par une ceinture plissée
comme une écharpe. Cette toilette, que complétait une
petite toque, à grande voilette blanche, mettait une note si
singulière dans l’ennui sombre de l’escalier, qu’elle eut

277
elle-même conscience de l’étrange figure qu’elle y faisait.
Elle tremblait en traversant l’enfilade austère des vastes
pièces, où les personnages vagues des tapisseries
semblaient surpris par ce flot de jupes passant au milieu du
demi-jour de leur solitude.
Elle trouva son père dans un salon donnant sur la cour, où
il se tenait d’habitude. Il lisait un grand livre placé sur un
pupitre adapté aux bras de son fauteuil. Devant une des
fenêtres, la tante Élisabeth tricotait avec de longues
aiguilles de bois ; et, dans le silence de la pièce, on
n’entendait que le tic-tac de ces aiguilles.
Renée s’assit, gênée, ne pouvant faire un mouvement
sans troubler la sévérité du haut plafond par un bruit
d’étoffes froissées. Ses dentelles étaient d’une blancheur
crue, sur le fond noir des tapisseries et des vieux meubles.
M. Béraud du Châtel, les mains posées au bord du pupitre,
la regardait. La tante Élisabeth parla du mariage prochain
de Christine, qui devait épouser le fils d’un avoué fort
riche ; la jeune fille était sortie avec une vieille domestique
de la famille, pour aller chez un fournisseur ; et la bonne
tante causait toute seule, de sa voix placide, sans cesser de
tricoter, bavardant sur les affaires du ménage, jetant des
regards souriants à Renée par-dessus ses lunettes.
Mais la jeune femme se troublait de plus en plus. Tout le
silence de l’hôtel lui pesait sur les épaules, et elle eût donné
beaucoup pour que les dentelles de sa robe fussent noires.
Le regard de son père l’embarrassait au point qu’elle trouva

278
Worms vraiment ridicule d’avoir imaginé de si grands
volants.
— Comme tu es belle, ma fille ! dit tout à coup la tante
Élisabeth, qui n’avait pas même encore vu les dentelles de
sa nièce.
Elle arrêta ses aiguilles, elle assujettit ses lunettes, pour
mieux voir. M. Béraud Du Châtel eut un pâle sourire.
— C’est un peu blanc, dit-il. Une femme doit être bien
embarrassée avec ça sur les trottoirs.
— Mais, mon père, on ne sort pas à pied ! s’écria Renée,
qui regretta ensuite ce mot du cœur.
Le vieillard allait répondre. Puis il se leva, redressa sa
haute taille, et marcha lentement, sans regarder sa fille
davantage. Celle-ci restait toute pâle d’émotion. Chaque
fois qu’elle s’exhortait à avoir du courage et qu’elle
cherchait une transition pour arriver à la demande d’argent,
elle éprouvait un élancement au cœur.
— On ne vous voit plus, mon père, murmura-t-elle.
— Oh ! répondit la tante sans laisser à son frère le temps
d’ouvrir les lèvres, ton père ne sort guère que pour aller de
loin en loin au Jardin des Plantes. Et encore faut-il que je
me fâche ! Il prétend qu’il se perd dans Paris, que la ville
n’est plus faite pour lui… Va, tu peux le gronder !
— Mon mari serait si heureux de vous voir venir de
temps à autre à nos jeudis ! continua la jeune femme.

279
M. Béraud Du Châtel fit quelques pas en silence. Puis,
d’une voix tranquille :
— Tu remercieras ton mari, dit-il. C’est un garçon actif,
paraît-il, et je souhaite pour toi qu’il mène honnêtement ses
affaires. Mais nous n’avons pas les mêmes idées, et je suis
mal à l’aise dans votre belle maison du parc Monceau.
La tante Élisabeth parut chagrine de cette réponse :
— Que les hommes sont donc méchants avec leur
politique ! dit-elle gaiement. Veux-tu savoir la vérité ? Ton
père est furieux contre vous parce que vous allez aux
Tuileries.
Mais le vieillard haussa les épaules, comme pour dire que
son mécontentement avait des causes beaucoup plus graves.
Il se remit à marcher lentement, songeur. Renée resta un
instant silencieuse, ayant au bord des lèvres la demande des
cinquante mille francs. Puis une lâcheté plus grande la prit,
elle embrassa son père, elle s’en alla.
La tante Élisabeth voulut l’accompagner jusqu’à
l’escalier. En traversant l’enfilade des pièces, elle continuait
à bavarder de sa petite voix de vieille :
— Tu es heureuse, chère enfant. Ça me fait bien plaisir
de te voir belle et bien portante ; car si ton mariage avait
mal tourné, sais-tu que je me serais crue coupable ?… Ton
mari t’aime, tu as tout ce qu’il te faut, n’est-ce pas ?
— Mais oui, répondit Renée, s’efforçant de sourire, la
mort dans le cœur.

280
La tante la retint encore, la main sur la rampe de
l’escalier.
— Vois-tu, je n’ai qu’une crainte, c’est que tu ne te grises
avec tout ton bonheur. Sois prudente, et surtout ne vends
rien… Si un jour tu avais un enfant, tu trouverais pour lui
une petite fortune toute prête.
Quand Renée fut dans son coupé, elle poussa un soupir
de soulagement. Elle avait des gouttes de sueur froide aux
tempes ; elle les essuya, en pensant à l’humidité glaciale de
l’hôtel Béraud. Puis, lorsque le coupé roula au soleil clair
du quai Saint-Paul, elle se souvint des cinquante mille
francs, et toute sa douleur s’éveilla, plus vive. Elle qu’on
croyait si hardie, comme elle venait d’être lâche ! Et
pourtant c’était de Maxime qu’il s’agissait, de sa liberté, de
leurs joies à tous deux ! Au milieu des reproches amers
qu’elle s’adressait, une idée surgit tout à coup, qui mit son
désespoir au comble : elle aurait dû parler des cinquante
mille francs à la tante Élisabeth, dans l’escalier. Où avait-
elle eu la tête ? La bonne femme lui aurait peut-être prêté la
somme, ou tout au moins l’aurait aidée. Elle se penchait
déjà pour dire à son cocher de retourner rue Saint-Louis-en-
l’Île lorsqu’elle crut revoir l’image de son père traversant
lentement l’ombre solennelle du grand salon. Jamais elle
n’aurait le courage de rentrer tout de suite dans cette pièce.
Que dirait-elle pour expliquer cette deuxième visite ? Et, au
fond d’elle, elle ne trouvait même plus le courage de parler
de l’affaire à la tante Élisabeth. Elle dit à son cocher de la
conduire rue du Faubourg-Poissonnière.

281
Mme Sidonie eut un cri de ravissement lorsqu’elle la vit
pousser la porte discrètement voilée de la boutique. Elle
était là par hasard, elle allait sortir pour courir chez le juge
de paix, où elle citait une cliente. Mais elle ferait défaut, ça
serait pour un autre jour ; elle était trop heureuse que sa
belle-sœur eût l’amabilité de lui rendre enfin une petite
visite. Renée souriait, d’un air embarrassé. Mme Sidonie ne
voulut absolument pas qu’elle restât en bas ; elle la fit
monter dans sa chambre, par le petit escalier, après avoir
retiré le bouton de cuivre du magasin. Elle ôtait ainsi et
remettait vingt fois par jour ce bouton qui tenait par un
simple clou.
— Là, ma toute belle, dit-elle en la faisant asseoir sur une
chaise longue, nous allons pouvoir causer gentiment…
Imaginez-vous que vous arrivez comme mars en carême. Je
serais allée ce soir chez vous.
Renée, qui connaissait la chambre, y éprouvait cette
vague sensation de malaise que procure à un promeneur un
coin de forêt coupé dans un paysage aimé.
— Ah ! dit-elle enfin, vous avez changé le lit de place,
n’est-ce pas ?
— Oui, répondit tranquillement la marchande de
dentelles, c’est une de mes clientes qui le trouve beaucoup
mieux en face de la cheminée. Elle m’a conseillé aussi des
rideaux rouges.
— C’est ce que je me disais, les rideaux n’étaient pas de
cette couleur… Une couleur bien commune, le rouge.

282
Et elle mit son binocle, regarda cette pièce qui avait un
luxe de grand hôtel garni. Elle vit sur la cheminée de
longues épingles à cheveux qui ne venaient certainement
pas du maigre chignon de Mme Sidonie. À l’ancienne place
où se trouvait le lit, le papier peint se montrait tout éraflé,
déteint et sali par les matelas. La courtière avait bien essayé
de cacher cette plaie, derrière les dossiers de deux
fauteuils ; mais ces dossiers étaient un peu bas, et Renée
s’arrêta à cette bande usée.
— Vous avez quelque chose à me dire ? demanda-t-elle
enfin.
— Oui, c’est toute une histoire, dit Mme Sidonie, joignant
les mains, avec des mines de gourmande qui va conter ce
qu’elle a mangé à son dîner. Imaginez-vous que M. de
Saffré est amoureux de la belle madame Saccard… Oui, de
vous-même, ma mignonne.
Elle n’eut même pas un mouvement de coquetterie.
— Tiens ! dit-elle, vous le disiez si épris de Mme
Michelin.
— Oh ! c’est fini, tout à fait fini… Je puis vous en
donner la preuve, si vous voulez… Vous ne savez donc pas
que la petite Michelin a plu au baron Gouraud ? C’est à n’y
rien comprendre. Tous ceux qui connaissent le baron en
sont stupéfaits… Et savez-vous qu’elle est en train
d’obtenir le ruban rouge pour son mari !… Allez, c’est une
gaillarde. Elle n’a pas froid aux yeux, elle n’a besoin de
personne pour conduire sa barque.

283
Elle dit cela avec quelque regret mêlé d’admiration.
— Mais revenons à M. de Saffré… Il vous aurait
rencontrée à un bal d’actrices, enfouie dans un domino, et
même il s’accuse de vous avoir offert un peu cavalièrement
à souper… Est-ce vrai ?
La jeune femme restait toute surprise.
— Parfaitement vrai, murmura-t-elle ; mais qui a pu lui
dire ?…
— Attendez, il prétend qu’il vous a reconnue plus tard,
quand vous n’avez plus été dans le salon, et qu’il s’est
rappelé vous avoir vue sortir au bras de Maxime… C’est
depuis ce temps-là qu’il est amoureux fou. Ça lui a poussé
au cœur, vous comprenez ? un caprice… Il est venu me voir
pour me supplier de vous présenter ses excuses…
— Eh bien, dites-lui que je lui pardonne, interrompit
négligemment Renée.
Puis, continuant, retrouvant toutes ses angoisses :
— Ah ! ma bonne Sidonie, je suis bien tourmentée. Il me
faut absolument cinquante mille francs demain matin.
J’étais venue pour vous parler de cette affaire. Vous
connaissez des prêteurs, m’avez-vous dit ?
La courtière, piquée de la façon brusque dont sa belle-
sœur coupait son histoire, lui fit attendre quelque temps sa
réponse.
— Oui, certes ; seulement, je vous conseille, avant tout,
de chercher chez des amis… Moi, à votre place, je sais bien

284
ce que je ferais… Je m’adresserais à M. de Saffré, tout
simplement.
Renée eut un sourire contraint.
— Mais, reprit-elle, ce serait peu convenable, puisque
vous le prétendez si amoureux.
La vieille la regardait d’un œil fixe ; puis son visage mou
se fondit doucement dans un sourire de pitié attendrie.
— Pauvre chère, murmura-t-elle, vous avez pleuré ; ne
niez pas, je le vois à vos yeux. Soyez donc forte, acceptez la
vie… Voyons, laissez-moi arranger la petite affaire en
question.
Renée se leva, torturant ses doigts, faisant craquer ses
gants. Et elle resta debout, toute secouée par une cruelle
lutte intérieure. Elle ouvrait les lèvres, pour accepter peut-
être, lorsqu’un léger coup de sonnette retentit dans la pièce
voisine. Mme Sidonie sortit vivement, en entrebâillant une
porte qui laissa voir une double rangée de pianos. La jeune
femme entendit ensuite un pas d’homme et le bruit étouffé
d’une conversation à voix basse. Machinalement, elle alla
examiner de plus près la tache jaunâtre dont les matelas
avaient barré le mur. Cette tache l’inquiétait, la gênait.
Oubliant tout, Maxime, les cinquante mille francs, M. de
Saffré, elle revint devant le lit, songeuse : ce lit était bien
mieux à l’endroit où il se trouvait auparavant ; il y avait des
femmes qui manquaient vraiment de goût ; pour sûr, quand
on était couché, on devait avoir la lumière dans les yeux. Et
elle vit vaguement se lever, au fond de son souvenir,

285
l’image de l’inconnu du quai Saint-Paul, son roman en deux
rendez-vous, cet amour de hasard qu’elle avait goûté là, à
cette autre place. Il n’en restait que cette usure du papier
peint. Alors cette chambre l’emplit de malaise, et elle
s’impatienta de ce bourdonnement de voix qui continuait,
dans la pièce voisine.
Quand Mme Sidonie revint, ouvrant et fermant la porte
avec précaution, elle fit des signes répétés du bout des
doigts, pour lui recommander de parler tout bas. Puis, à son
oreille :
— Vous ne savez pas, l’aventure est bonne : c’est M. de
Saffré qui est là.
— Vous ne lui avez pas dit au moins que j’étais ici ?
demanda la jeune femme inquiète.
La courtière sembla surprise, et très naïvement :
— Mais si… Il attend que je lui dise d’entrer. Bien
entendu, je ne lui ai pas parlé des cinquante mille francs…
Renée, toute pâle, s’était redressée comme sous un coup
de fouet. Une immense fierté lui remontait au cœur. Ce
bruit de bottes, qu’elle entendait plus brutal dans la
chambre d’à côté, l’exaspérait.
— Je m’en vais, dit-elle d’une voix brève. Venez
m’ouvrir la porte.
Madame Sidonie essaya de sourire.
— Ne faites pas l’enfant… Je ne puis pas rester avec ce
garçon sur les bras, maintenant que je lui ai dit que vous

286
étiez ici… Vous me compromettez, vraiment…
Mais la jeune femme avait déjà descendu le petit escalier.
Elle répétait devant la porte fermée de la boutique :
— Ouvrez-moi, ouvrez-moi.
La marchande de dentelles, quand elle retirait le bouton
de cuivre, avait l’habitude de le mettre dans sa poche. Elle
voulut encore parlementer. Enfin, prise de colère elle-
même, laissant voir au fond de ses yeux gris la sécheresse
aigre de sa nature, elle s’écria :
— Mais enfin que voulez-vous que je lui dise à cet
homme ?
— Que je ne suis pas à vendre, répondit Renée, qui avait
un pied sur le trottoir.
Et il lui sembla entendre madame Sidonie murmurer en
refermant violemment la porte : « Eh ! va donc, grue ! tu
me paieras ça. »
— Pardieu ! pensa-t-elle en remontant dans son coupé,
j’aime encore mieux mon mari.
Elle retourna droit à l’hôtel. Le soir, elle dit à Maxime de
ne pas venir ; elle était souffrante, elle avait besoin de
repos. Et, le lendemain, lorsqu’elle lui remit les quinze
mille francs pour le bijoutier de Sylvia, elle resta
embarrassée devant sa surprise et ses questions. C’était son
mari, dit-elle, qui avait fait une bonne affaire. Mais à partir
de ce jour, elle fut plus fantasque, elle changeait souvent les
heures des rendez-vous qu’elle donnait au jeune homme, et
souvent même elle le guettait dans la serre pour le renvoyer.
287
Lui s’inquiétait peu de ces changements d’humeur ; il se
plaisait à être une chose obéissante aux mains des femmes.
Ce qui l’ennuya davantage, ce fut la tournure morale que
prenaient parfois leurs tête-à-tête d’amoureux. Elle devenait
toute triste ; même il lui arrivait d’avoir de grosses larmes
dans les yeux. Elle interrompait son refrain sur « le beau
jeune homme » de la Belle-Hélène, jouait les cantiques du
pensionnat, demandait à son amant s’il ne croyait pas que le
mal fût puni tôt ou tard.
— Décidément, elle vieillit, pensait-il. C’est tout le plus
si elle est drôle encore un an ou deux.
La vérité était qu’elle souffrait cruellement. Maintenant,
elle aurait mieux aimé tromper Maxime avec M. de Saffré.
Chez madame Sidonie, elle s’était révoltée, elle avait cédé à
une fierté instinctive, au dégoût de ce marché grossier.
Mais, les jours suivants, quand elle endura les angoisses de
l’adultère, tout sombra en elle, et elle se sentit si méprisable
qu’elle se serait livrée au premier homme qui aurait poussé
la porte de la chambre aux pianos. Si, jusque-là, la pensée
de son mari était passée parfois dans l’inceste, comme une
pointe d’horreur voluptueuse, le mari, l’homme lui-même, y
entra dès lors avec une brutalité qui tourna ses sensations
les plus délicates en douleurs intolérables. Elle qui se
plaisait aux raffinements de sa faute et qui rêvait volontiers
un coin de paradis surhumain, où les dieux goûtent leurs
amours en famille, elle roulait à la débauche vulgaire, au
partage de deux hommes. Vainement elle tenta de jouir de
l’infamie. Elle avait encore les lèvres chaudes des baisers

288
de Saccard, lorsqu’elle les offrait aux baisers de Maxime.
Ses curiosités descendirent au fond de ces voluptés
maudites ; elle alla jusqu’à mêler ces deux tendresses,
jusqu’à chercher le fils dans les étreintes du père. Et elle
sortait plus effarée, plus meurtrie de ce voyage dans
l’inconnu du mal, de ces ténèbres ardentes où elle
confondait son double amant, avec des terreurs qui
donnaient un râle à ses joies.
Elle garda ce drame pour elle seule, en doubla la
souffrance par les fièvres de son imagination. Elle eût
préféré mourir que d’avouer la vérité à Maxime. C’était une
peur sourde que le jeune homme ne se révoltât, ne la
quittât ; c’était surtout une croyance si absolue de péché
monstrueux et de damnation éternelle, qu’elle aurait plus
volontiers traversé nue le parc Monceau, que de confesser
sa honte à voix basse. Elle restait, d’ailleurs, l’étourdie qui
étonnait Paris par ses extravagances. Des gaietés nerveuses
la prenaient, des caprices prodigieux, dont s’entretenaient
les journaux, en la désignant par ses initiales. Ce fut à cette
époque qu’elle voulut sérieusement se battre en duel, au
pistolet, avec la duchesse de Sternich, qui avait,
méchamment, disait-elle, renversé un verre de punch sur sa
robe ; il fallut que son beau-frère le ministre se fâchât. Une
autre fois, elle paria avec madame de Lauwerens qu’elle
ferait le tour de la piste de Longchamp en moins de dix
minutes, et ce ne fut qu’une question de costume qui la
retint. Maxime lui-même commençait à être effrayé par
cette tête où la folie montait, et où il croyait entendre, la

289
nuit, sur l’oreiller, tout le tapage d’une ville en rut de
plaisirs.
Un soir, ils allèrent ensemble au Théâtre-Italien. Ils
n’avaient seulement pas regardé l’affiche. Ils voulaient voir
une grande tragédienne italienne, la Ristori, qui faisait alors
courir tout Paris, et à laquelle la mode leur commandait de
s’intéresser. On donnait Phèdre. Il se rappelait assez son
répertoire classique, elle savait assez d’italien pour suivre la
pièce. Et même ce drame leur causa une émotion
particulière, dans cette langue étrangère dont les sonorités
leur semblaient, par moments, un simple accompagnement
d’orchestre soutenant la mimique des acteurs. Hippolyte
était un grand garçon pâle, très médiocre, qui pleurait son
rôle.
— Quel godiche ! murmurait Maxime.
Mais la Ristori, avec ses fortes épaules secouées par les
sanglots, avec sa face tragique et ses gros bras, remuait
profondément Renée. Phèdre était du sang de Pasiphaé, et
elle se demandait de quel sang elle pouvait être, elle,
l’incestueuse des temps nouveaux. Elle ne voyait de la
pièce que cette grande femme traînant sur les planches le
crime antique. Au premier acte, quand Phèdre fait à Œnone
la confidence de sa tendresse criminelle ; au second,
lorsqu’elle se déclare, toute brûlante, à Hippolyte ; et, plus
tard, au quatrième, lorsque le retour de Thésée l’accable, et
qu’elle se maudit, dans une crise de fureur sombre, elle
emplissait la salle d’un tel cri de passion fauve, d’un tel
besoin de volupté surhumaine, que la jeune femme sentait

290
passer sur sa chair chaque frisson de son désir et de ses
remords.
— Attends, murmurait Maxime à son oreille, tu vas
entendre le récit de Théramène. Il a une bonne tête, le
vieux !
Et il murmura d’une voix creuse :

À peine nous sortions des portes de Trézène,


Il était sur son char…

Mais Renée, quand le vieux parla, ne regarda plus,


n’écouta plus. Le lustre l’aveuglait, les chaleurs étouffantes
lui venaient de toutes ces faces pâles tendues vers la scène.
Le monologue continuait, interminable. Elle était dans la
serre, sous les feuillages ardents, et elle rêvait que son mari
entrait, la surprenait aux bras de son fils. Elle souffrait
horriblement, elle perdait connaissance, quand le dernier
râle de Phèdre, repentante et mourant dans les convulsions
du poison, lui fit rouvrir les yeux. La toile tombait. Aurait-
elle la force de s’empoisonner, un jour ? Comme son drame
était mesquin et honteux à côté de l’épopée antique ! et
tandis que Maxime lui nouait sous le menton sa sortie de
théâtre, elle entendait encore gronder derrière elle cette rude
voix de la Ristori, à laquelle répondait le murmure
complaisant d’Œnone.
Dans le coupé, le jeune homme causa tout seul, il trouvait
en général la tragédie « assommante, » et préférait les

291
pièces des Bouffes. Cependant Phèdre était « corsée. » Il
s’y était intéressé, parce que… Et il serra la main de Renée,
pour compléter sa pensée. Puis une idée drôle lui passa par
la tête, et il céda à l’envie de faire un mot :
— C’est moi, murmura-t-il, qui avais raison de ne pas
m’approcher de la mer, à Trouville.
Renée, perdue au fond de son rêve douloureux, se taisait.
Il fallut qu’il répétât sa phrase.
— Pourquoi ? demanda-t-elle étonnée, ne comprenant
pas.
— Mais le monstre…
Et il eut un petit ricanement. Cette plaisanterie glaça la
jeune femme. Tout se détraqua dans sa tête. La Ristori
n’était plus qu’un gros pantin qui retroussait son péplum et
montrait sa langue au public comme Blanche Müller, au
troisième acte de la Belle Hélène, Théramène dansait le
cancan, et Hippolyte mangeait des tartines de confiture en
se fourrant les doigts dans le nez.
Quand un remords plus cuisant faisait frissonner Renée,
elle avait des rébellions superbes. Quel était donc son
crime, et pourquoi aurait-elle rougi ? Est-ce qu’elle ne
marchait pas chaque jour sur des infamies plus grandes ?
est-ce qu’elle ne coudoyait pas, chez les ministres, aux
Tuileries, partout, des misérables comme elle, qui avaient
sur leur chair des millions et qu’on adorait à deux genoux !
Et elle songeait à l’amitié honteuse d’Adeline d’Espanet et
de Suzanne Haffner, dont on souriait parfois aux lundis de

292
l’impératrice. Elle se rappelait le négoce de madame de
Lauwerens, que les maris célébraient pour sa bonne
conduite, son ordre, son exactitude à payer ses fournisseurs.
Elle nommait madame Daste, madame Teisseire, la baronne
de Meinhold, ces créatures dont les amants payaient le luxe,
et qui étaient cotées dans le beau monde comme des valeurs
à la Bourse. Madame de Guende était tellement bête et
tellement bien faite, qu’elle avait pour amants trois officiers
supérieurs à la fois, sans pouvoir les distinguer, à cause de
leur uniforme ; ce qui faisait dire à ce démon de Louise
qu’elle les forçait d’abord à se mettre en chemise, pour
savoir auquel des trois elle parlait. La comtesse Vanska,
elle, se souvenait des cours où elle avait chanté, des trottoirs
le long desquels on prétendait l’avoir revue, vêtue
d’indienne, rôdant comme une louve. Chacune de ces
femmes avait sa honte, sa plaie étalée et triomphante. Puis,
les dominant toutes, la duchesse de Sternich se dressait,
laide, vieillie, lassée, avec la gloire d’avoir passé une nuit
dans le lit impérial ; c’était le vice officiel, elle en gardait
comme une majesté de la débauche et une souveraineté sur
cette bande d’illustres coureuses.
Alors, l’incestueuse s’habituait à sa faute comme à une
robe de gala dont les roideurs l’auraient d’abord gênée. Elle
suivait les modes de l’époque, elle s’habillait et se
déshabillait à l’exemple des autres. Elle finissait par croire
qu’elle vivait au milieu d’un monde supérieur à la morale
commune, où les sens s’affinaient et se développaient, où il
était permis de se mettre nue pour la joie de l’Olympe

293
entier. Le mal devenait un luxe, une fleur piquée dans les
cheveux, un diamant attaché sur le front. Et elle revoyait,
comme une justification et une rédemption, l’empereur, au
bras du général, passer entre les deux files d’épaules
inclinées.
Un seul homme, Baptiste, le valet de chambre de son
mari, continuait à l’inquiéter. Depuis que Saccard se
montrait galant, ce grand valet pâle et digne lui semblait
marcher autour d’elle, avec la solennité d’un blâme muet. Il
ne la regardait pas, ses regards froids passaient plus haut,
par-dessus son chignon, avec des pudeurs de bedeau
refusant de souiller ses yeux sur la chevelure d’une
pécheresse. Elle s’imaginait qu’il savait tout, elle aurait
acheté son silence si elle eût osé. Puis des malaises la
prenaient, elle éprouvait une sorte de respect confus quand
elle rencontrait Baptiste, se disant que toute l’honnêteté de
son entourage s’était retirée et cachée sous l’habit noir de ce
laquais.
Elle demanda un jour à Céleste :
— Est-ce que Baptiste plaisante à l’office ? Lui
connaissez-vous quelque aventure, quelque maîtresse ?
— Ah bien ! oui ! se contenta de répondre la femme de
chambre.
— Voyons, il a dû vous faire la cour ?
— Eh ! il ne regarde jamais les femmes. C’est à peine si
nous l’apercevons… Il est toujours chez monsieur ou dans
les écuries… Il dit qu’il aime beaucoup les chevaux.

294
Renée s’irritait de cette honnêteté, insistait, aurait voulu
pouvoir mépriser ses gens. Bien qu’elle se fût prise
d’affection pour Céleste, elle se serait réjouie de lui savoir
des amants.
— Mais vous, Céleste, ne trouvez-vous pas que Baptiste
est un beau garçon ?
— Moi, madame ! s’écria la chambrière, de l’air
stupéfait d’une personne qui vient d’entendre une chose
prodigieuse, oh ! j’ai bien d’autres idées en tête. Je ne veux
pas d’un homme. J’ai mon plan, vous verrez plus tard. Je ne
suis pas une bête, allez.
Renée ne put en tirer une parole plus claire. Ses soucis,
d’ailleurs, grandissaient. Sa vie tapageuse, ses courses
folles rencontraient des obstacles nombreux qu’il lui fallait
franchir, et contre lesquels elle se meurtrissait parfois. Ce
fut ainsi que Louise de Mareuil se dressa un jour entre elle
et Maxime. Elle n’était pas jalouse de « la bossue, » comme
elle la nommait dédaigneusement ; elle la savait condamnée
par les médecins, et ne pouvait croire que Maxime épousât
jamais un pareil laideron, même au prix d’un million de dot.
Dans ses chutes, elle avait conservé une naïveté bourgeoise
à l’égard des gens qu’elle aimait ; si elle se méprisait elle-
même, elle les croyait volontiers supérieurs et très
estimables. Mais, tout en rejetant la possibilité d’un mariage
qui lui eût paru une débauche sinistre et un vol, elle
souffrait des familiarités, de la camaraderie des jeunes gens.
Quand elle parlait de Louise à Maxime, il riait d’aise, il lui
racontait les mots de l’enfant, il lui disait :

295
— Elle m’appelle son petit homme, tu sais, cette
gamine ?
Et il montrait une telle liberté d’esprit, qu’elle n’osait lui
faire entendre que cette gamine avait dix-sept ans, et que
leurs jeux de mains, leur empressement, dans les salons, à
chercher les coins d’ombre pour se moquer de tout le
monde, la chagrinaient, lui gâtaient les plus belles soirées.
Un fait vint donner à la situation un caractère singulier.
Renée avait souvent des besoins de fanfaronnade, des
caprices de hardiesse brutale. Elle entraînait Maxime
derrière un rideau, derrière une porte et l’embrassait, au
risque d’être vue. Un jeudi soir, comme le salon bouton d’or
était plein de monde, il lui poussa la belle idée d’appeler le
jeune homme, qui causait avec Louise ; elle s’avança à sa
rencontre du fond de la serre, où elle se trouvait, et le baisa
brusquement sur la bouche, entre deux massifs, se croyant
suffisamment cachée. Mais Louise avait suivi Maxime.
Quand les amants levèrent la tête, ils la virent, à quelques
pas, qui les regardait avec un étrange sourire, sans une
rougeur ni un étonnement, de l’air tranquillement amical
d’un compagnon de vice, assez savant pour comprendre et
goûter un tel baiser.
Ce jour-là Maxime se sentit réellement épouvanté et ce
fut Renée qui se montra indifférente et même joyeuse.
C’était fini. Il devenait impossible que la bossue lui prît son
amant. Elle pensait :
— J’aurais dû le faire exprès. Elle sait maintenant que
« son petit homme » est à moi.
296
Maxime se rassura, en retrouvant Louise aussi rieuse,
aussi drôle qu’auparavant. Il la jugea « très forte, très bonne
fille. » Et ce fut tout.
Renée s’inquiétait avec raison. Saccard, depuis quelque
temps, songeait au mariage de son fils avec mademoiselle
de Mareuil. Il y avait là une dot d’un million qu’il ne
voulait pas laisser échapper, comptant plus tard mettre les
mains dans cet argent. Louise, vers le commencement de
l’hiver, étant restée au lit pendant près de trois semaines, il
eut une telle peur de la voir mourir avant l’union projetée,
qu’il se décida à marier les enfants tout de suite. Il les
trouvait bien un peu jeunes ; mais les médecins redoutaient
le mois de mars pour la poitrinaire. De son côté, M. de
Mareuil était dans une situation délicate. Au dernier scrutin,
il avait enfin réussi à se faire nommer député. Seulement, le
Corps législatif venait de casser son élection, qui fut le
scandale de la révision des pouvoirs. Cette élection était
tout un poème héroï-comique, sur lequel les journaux
vécurent pendant un mois. M. Hupel de la Noue, le préfet
du département, avait déployé une telle vigueur, que les
autres candidats ne purent même afficher leur profession de
foi ni distribuer leurs bulletins. Sur ses conseils, M. de
Mareuil couvrit la circonscription de tables où les paysans
burent et mangèrent pendant une semaine. Il promit, en
outre, un chemin de fer, la construction d’un pont et de trois
églises, et adressa, la veille du scrutin, aux électeurs
influents, les portraits de l’empereur et de l’impératrice,
deux grandes gravures recouvertes d’une vitre et encadrées

297
d’une baguette d’or. Cet envoi eut un succès fou, la majorité
fut écrasante. Mais, quand la Chambre, devant l’éclat de
rire de la France entière, se trouva forcée de renvoyer M. de
Mareuil à ses électeurs, le ministre entra dans une colère
terrible contre le préfet et le malheureux candidat, qui
s’étaient montrés vraiment trop « roides. » Il parla même de
mettre la candidature officielle sur un autre nom. M. de
Mareuil fut épouvanté, il avait dépensé trois cent mille
francs dans le département, il y possédait de grandes
propriétés où il s’ennuyait, et qu’il lui faudrait revendre à
perte. Aussi vint-il supplier son cher collègue d’apaiser son
frère, de lui promettre, en son nom, une élection tout à fait
convenable. Ce fut en cette circonstance que Saccard
reparla du mariage des enfants, et que les deux pères
l’arrêtèrent définitivement.
Quand Maxime fut tâté à ce sujet, il éprouva un
embarras. Louise l’amusait, la dot le tentait plus encore. Il
dit oui, il accepta toutes les dates que Saccard voulut, pour
s’éviter l’ennui d’une discussion. Mais, au fond, il s’avouait
que, malheureusement, les choses ne s’arrangeraient pas
avec une si belle facilité. Renée ne voudrait jamais ; elle
pleurerait, elle lui ferait des scènes, elle était capable de
commettre quelque gros scandale pour étonner Paris.
C’était bien désagréable. Maintenant, elle lui faisait peur.
Elle le couvait avec des yeux inquiétants, elle le possédait si
despotiquement, qu’il croyait sentir des griffes s’enfoncer
dans son épaule, quand elle posait là sa main blanche. Sa
turbulence devenait de la brusquerie, et il y avait des sons

298
brisés au fond de ses rires. Il craignait réellement qu’elle ne
devînt folle, une nuit, entre ses bras. Chez elle le remords,
la crainte d’être surprise, les joies cruelles de l’adultère, ne
se traduisaient pas comme chez les autres femmes par des
larmes et des accablements, mais par une extravagance plus
haute, par un besoin de tapage plus irrésistible. Et au milieu
de son effarement grandissant, on commençait à entendre
un râle, le détraquement de cette adorable et étonnante
machine qui se cassait.
Maxime attendait passivement une occasion qui le
débarrassât de cette maîtresse gênante. Il disait de nouveau
qu’ils avaient fait une bêtise. Si leur camaraderie avait
d’abord mis dans leurs rapports d’amoureux une volupté de
plus, elle lui empêchait aujourd’hui de rompre, comme il
l’aurait certainement fait avec une autre femme. Il ne serait
plus revenu ; c’était sa façon de dénouer ses amours, pour
éviter tout effort et toute querelle. Mais il se sentait
incapable d’un éclat, et il s’oubliait même volontiers encore
dans les caresses de Renée ; elle était maternelle, elle payait
pour lui, elle le tirerait d’embarras, si quelque créancier se
fâchait. Puis l’idée de Louise, l’idée du million de dot
revenait, lui faisait penser, jusque sous les baisers de la
jeune femme, « que tout cela était bel et bon, mais que ce
n’était pas sérieux, et qu’il faudrait bien que ça finît. »
Une nuit, Maxime fut si rapidement décavé chez une
dame où l’on jouait souvent jusqu’au jour, qu’il éprouva
une de ces colères muettes de joueur dont les poches sont
vides. Il eût donné tout au monde pour pouvoir jeter encore

299
quelques louis sur la table. Il prit son chapeau, et, du pas
machinal d’un homme poussé par une idée fixe, il alla au
parc Monceau, ouvrit la petite grille, se trouva dans la serre.
Il était plus de minuit. Renée lui avait défendu de venir ce
soir-là. Maintenant quand elle lui fermait sa porte, elle ne
cherchait même plus à trouver une explication, et lui ne
songeait qu’à profiter de son jour de congé. Il ne se souvint
nettement de la défense de la jeune femme que devant la
porte-fenêtre du petit salon, qui était fermée. D’ordinaire,
quand il devait venir, Renée tournait à l’avance
l’espagnolette de cette porte.
— Bah ! pensa-t-il, en voyant la fenêtre du cabinet de
toilette éclairée, je vais siffler, et elle descendra. Je ne la
dérangerai pas ; si elle a quelques louis, je m’en irai tout de
suite.
Et il siffla doucement. Souvent, d’ailleurs, il employait ce
signal pour lui annoncer son arrivée. Mais, ce soir-là, il
siffla inutilement à plusieurs reprises. Il s’acharna, haussant
le ton, ne voulant pas lâcher son idée d’emprunt immédiat.
Enfin, il vit la porte-fenêtre s’ouvrir avec des précautions
infinies, sans qu’il eût entendu le moindre bruit de pas.
Dans le demi-jour de la serre, Renée lui apparut, les
cheveux dénoués, à peine vêtue, comme si elle allait se
mettre au lit. Elle était nu-pieds. Elle le poussa vers un des
berceaux, descendant les marches, marchant sur le sable des
allées, sans paraître sentir le froid ni la rudesse du sol.
— C’est bête de siffler si fort que ça, murmura-t-elle
avec une colère contenue… Je t’avais dit de ne pas venir.

300
Que me veux-tu ?
— Eh ! montons, dit Maxime surpris de cet accueil. Je te
dirai ça là-haut. Tu vas prendre froid.
Mais, comme il faisait un pas, elle le retint, et il s’aperçut
alors qu’elle était horriblement pâle. Une épouvante muette
la courbait. Ses derniers vêtements, les dentelles de son
linge, pendaient comme des lambeaux tragiques, sur sa
peau frissonnante.
Il l’examinait avec un étonnement croissant.
— Qu’as-tu donc ? Tu es malade ?
Et, instinctivement, il leva les yeux, il regarda, à travers
les vitres de la serre, cette fenêtre du cabinet de toilette où il
avait vu de la lumière.
— Mais il y a un homme chez toi, dit-il tout à coup.
— Non, non, ce n’est pas vrai, balbutia-t-elle, suppliante,
affolée.
— Allons donc, ma chère, je vois l’ombre.
Alors ils restèrent là un instant, face à face, ne sachant
que se dire. Les dents de Renée claquaient de terreur, et il
lui semblait qu’on jetait des seaux d’eau glacée sur ses
pieds nus. Maxime éprouvait plus d’irritation qu’il n’aurait
cru ; mais il demeurait encore assez désintéressé pour
réfléchir, pour se dire que l’occasion était bonne, et qu’il
allait rompre.
— Tu ne me feras pas croire que c’est Céleste qui porte
un paletot, continua-t-il. Si les vitres de la serre n’étaient

301
pas si épaisses, je reconnaîtrais peut-être le monsieur.
Elle le poussa plus profondément dans le noir des
feuillages, en disant, les mains jointes, prise d’une terreur
croissante :
— Je t’en prie, Maxime…
Mais toute la taquinerie du jeune homme se réveillait,
une taquinerie féroce qui cherchait à se venger. Il était trop
frêle pour se soulager par la colère. Le dépit pinça ses
lèvres ; et, au lieu de la battre, comme il en avait d’abord eu
l’envie, il aiguisa sa voix, il reprit :
— Tu aurais dû me le dire, je ne serais pas venu vous
déranger… Ça se voit tous les jours, qu’on ne s’aime plus.
Moi-même, je commençais à en avoir assez… Voyons, ne
t’impatiente pas. Je vais te laisser remonter ; mais pas avant
que tu m’aies dit le nom du monsieur…
— Jamais, jamais ! murmura la jeune femme, qui
étouffait ses larmes.
— Ce n’est pas pour le provoquer, c’est pour savoir… Le
nom, dis vite le nom, et je pars.
Il lui avait pris les poignets, il la regardait, de son rire
mauvais. Et elle se débattait, éperdue, ne voulant plus
ouvrir les lèvres, pour que le nom qu’il lui demandait ne pût
s’en échapper.
— Nous allons faire du bruit, tu seras bien avancée.
Qu’as-tu peur ? ne sommes-nous pas de bons amis ?… Je
veux savoir qui me remplace, c’est légitime… Attends, je
t’aiderai. C’est M. de Mussy, dont la douleur t’a touchée.
302
Elle ne répondit pas. Elle baissait la tête sous un pareil
interrogatoire.
— Ce n’est pas M. de Mussy ?… Alors le duc de
Rozan ? vrai, non plus ?… Peut-être le comte de Chibray ?
Pas davantage ?…
Il s’arrêta, il chercha.
— Diable, c’est que je ne vois personne… Ce n’est pas
mon père, après ce que tu m’as dit…
Renée tressaillit, comme sous une brûlure, et
sourdement :
— Non, tu sais bien qu’il ne vient plus. Je n’aurais pas
accepté, ce serait ignoble.
— Qui alors ?
Et il lui serrait plus fort les poignets. La pauvre femme
lutta encore quelques instants.
— Oh ! Maxime, si tu savais !… Je ne puis pourtant pas
dire…
Puis, vaincue, anéantie, regardant avec effroi la fenêtre
éclairée :
— C’est M. de Saffré, balbutia-t-elle très bas.
Maxime, que son jeu cruel amusait, pâlit extrêmement
devant cet aveu qu’il sollicitait avec tant d’insistance. Il fut
irrité de la douleur inattendue que lui causait ce nom
d’homme. Il rejeta violemment les poignets de Renée,
s’approchant, lui disant en plein visage, les dents serrées :
— Tiens, veux-tu savoir ? tu es une !…
303
Il dit le mot. Et il s’en allait, lorsqu’elle courut à lui,
sanglotante, le prenant dans ses bras, murmurant des mots
de tendresse, des demandes de pardon, lui jurant qu’elle
l’adorait toujours, et que le lendemain elle lui expliquerait
tout. Mais il se dégagea, il ferma violemment la porte de la
serre, en répondant :
— Eh non ! c’est fini, j’en ai plein le dos.
Elle resta écrasée. Elle le regarda traverser le jardin. Il lui
semblait que les arbres de la serre tournaient autour d’elle.
Puis, lentement, elle traîna ses pieds nus sur le sable des
allées, elle remonta les marches du perron, la peau marbrée
par le froid, plus tragique dans le désordre de ses dentelles.
En haut, elle répondit aux questions de son mari, qui
l’attendait, qu’elle avait cru se rappeler l’endroit où pouvait
être tombé un petit carnet perdu depuis le matin. Et, quand
elle fut couchée, elle éprouva tout à coup un désespoir
immense, en réfléchissant qu’elle aurait dû dire à Maxime
que son père, rentré avec elle, l’avait suivie dans sa
chambre pour l’entretenir d’une question d’argent
quelconque.
Ce fut le lendemain que Saccard se décida à brusquer le
dénouement de l’affaire de Charonne. Sa femme lui
appartenait ; il venait de la sentir douce et inerte entre ses
mains, comme une chose qui s’abandonne. D’autre part, le
tracé du boulevard du Prince-Eugène allait être arrêté, il
fallait que Renée fût dépouillée avant que l’expropriation
prochaine s’ébruitât. Saccard montrait, dans toute cette
affaire, un amour d’artiste ; il regardait mûrir son plan avec

304
dévotion, tendait ses pièges avec les raffinements d’un
chasseur qui met de la coquetterie à prendre galamment le
gibier. C’était, chez lui, une simple satisfaction de joueur
adroit, d’homme goûtant une volupté particulière au gain
volé ; il voulait avoir les terrains pour un morceau de pain,
quitte à donner cent mille francs de bijoux à sa femme, dans
la joie du triomphe. Les opérations les plus simples se
compliquaient, dès qu’il s’en occupait, devenaient des
drames noirs ; il se passionnait, il aurait battu son père pour
une pièce de cent sous. Et il semait ensuite l’or royalement.
Mais, avant d’obtenir de Renée la cession de sa part de
propriété, il eut la prudence d’aller tâter Larsonneau sur les
intentions de chantage qu’il avait flairées en lui. Son
instinct le sauva, en cette circonstance. L’agent
d’expropriation avait cru, de son côté, que le fruit était mûr
et qu’il pouvait le cueillir. Lorsque Saccard entra dans le
cabinet de la rue de Rivoli, il trouva son compère
bouleversé, donnant les signes du plus violent désespoir.
— Ah ! mon ami, murmura celui-ci, en lui prenant les
mains, nous sommes perdus… J’allais courir chez vous
pour nous concerter, pour nous sortir de cette horrible
aventure…
Tandis qu’il se tordait les bras et essayait un sanglot,
Saccard remarqua qu’il était en train de signer des lettres,
au moment de son entrée, et que les signatures avaient une
netteté admirable. Il le regarda tranquillement, en disant :
— Bah ! qu’est-ce qui nous arrive donc ?

305
Mais l’autre ne répondit pas tout de suite ; il s’était jeté
dans son fauteuil, devant son bureau, et là, les coudes sur le
buvard, le front entre les mains, il se branlait furieusement
la tête. Enfin, d’une voix étouffée :
— On m’a volé le registre, vous savez…
Et il conta qu’un de ses commis, un gueux digne du
bagne, lui avait soustrait un grand nombre de dossiers,
parmi lesquels se trouvait le fameux registre. Le pis était
que le voleur avait compris le parti qu’il pouvait tirer de
cette pièce et qu’il voulait se la faire racheter cent mille
francs.
Saccard réfléchissait. Le conte lui parut par trop grossier.
Évidemment, Larsonneau se souciait peu, au fond, d’être
cru. Il cherchait un simple prétexte pour lui faire entendre
qu’il voulait cent mille francs dans l’affaire de Charonne ;
et même, à cette condition, il rendrait les papiers
compromettants qu’il avait entre les mains. Le marché parut
trop lourd à Saccard. Il aurait volontiers fait la part de son
ancien collègue ; mais cette embûche tendue, cette vanité de
le prendre pour dupe, l’irritaient. D’ailleurs, il n’était pas
sans inquiétude ; il connaissait le personnage, il le savait
très capable de porter les papiers à son frère le ministre, qui
aurait certainement payé pour étouffer tout scandale.
— Diable ! murmura-t-il, en s’asseyant à son tour, voilà
une vilaine histoire… Et pourrait-on voir le gueux en
question ?

306
— Je vais l’envoyer chercher, dit Larsonneau. Il demeure
à côté, rue Jean Lantier.
Dix minutes ne s’étaient pas écoulées, qu’un petit jeune
homme, louche, les cheveux pâles, la face couverte de
taches de rousseur, entra doucement, en évitant que la porte
fît du bruit. Il était vêtu d’une mauvaise redingote noire trop
grande et horriblement râpée. Il se tint debout, à distance
respectueuse, regardant Saccard du coin de l’œil,
tranquillement. Larsonneau, qui l’appelait Baptistin, lui fit
subir un interrogatoire, auquel il répondit par des
monosyllabes, sans se troubler le moins du monde ; et il
recevait en toute indifférence les noms de voleur, d’escroc,
de scélérat, dont son patron croyait devoir accompagner
chacune de ses demandes.
Saccard admira le sang-froid de ce malheureux. À un
moment, l’agent d’expropriation s’élança de son fauteuil
comme pour le battre ; et il se contenta de reculer d’un pas,
en louchant avec plus d’humilité.
— C’est bien, laissez-le, dit le financier… Alors,
monsieur, vous demandez cent mille francs pour rendre les
papiers ?
— Oui, cent mille francs, répondit le jeune homme.
Et il s’en alla. Larsonneau paraissait ne pouvoir se
calmer.
— Hein ! quelle crapule ! balbutia-t-il. Avez-vous vu ses
regards faux ?… Ces gaillards-là vous ont l’air timides et
vous assassineraient un homme pour vingt francs.

307
Mais Saccard l’interrompit en disant :
— Bah ! il n’est pas terrible. Je crois qu’on pourra
s’arranger avec lui… Je venais pour une affaire beaucoup
plus inquiétante… Vous aviez raison de vous défier de ma
femme, mon cher ami. Imaginez-vous qu’elle vend sa part
de propriété à M. Haffner. Elle a besoin d’argent, dit-elle.
C’est son amie Suzanne qui a dû la pousser.
L’autre cessa brusquement de se désespérer ; il écoutait,
un peu pâle, rajustant son col droit, qui avait tourné, dans sa
colère.
— Cette cession, continua Saccard, est la ruine de nos
espérances. Si M. Haffner devient votre coassocié, non
seulement nos profits sont compromis, mais j’ai une peur
affreuse de nous trouver dans une situation très désagréable
vis-à-vis de cet homme méticuleux qui voudra éplucher les
comptes.
L’agent d’expropriation se mit à marcher d’un pas agité,
faisant craquer ses bottines vernies sur le tapis.
— Voyez, murmura-t-il, dans quelle situation on se met
pour rendre service aux gens !… Mais, mon cher, à votre
place, j’empêcherais absolument ma femme de faire une
pareille sottise. Je la battrais plutôt.
— Ah ! mon ami !… dit le financier avec un fin sourire.
Je n’ai pas plus d’action sur ma femme que vous ne
paraissez en avoir sur cette canaille de Baptistin.
Larsonneau s’arrêta net devant Saccard, qui souriait
toujours, et le regarda d’un air profond. Puis il reprit sa

308
marche de long en large, mais d’un pas lent et mesuré. Il
s’approcha d’une glace, remonta son nœud de cravate,
marcha encore, retrouvant son élégance. Et tout d’un coup :
— Baptistin ! cria-t-il.
Le petit jeune homme louche entra, mais par une autre
porte. Il n’avait plus son chapeau et roulait une plume entre
ses doigts.
— Va chercher le registre, lui dit Larsonneau.
Et, quand il ne fut plus là, il débattit la somme qu’on
devait lui donner.
— Faites cela pour moi, finit-il par dire carrément.
Alors Saccard consentit à donner trente mille francs sur
les bénéfices futurs de l’affaire de Charonne. Il estimait
qu’il se tirait encore à bon marché de la main gantée de
l’usurier. Ce dernier fit mettre la promesse à son nom,
continuant la comédie jusqu’au bout, disant qu’il tiendrait
compte des trente mille francs au jeune homme. Ce fut avec
des rires de soulagement que Saccard brûla le registre à la
flamme de la cheminée, feuille à feuille. Puis, cette
opération terminée, il échangea de vigoureuses poignées de
main avec Larsonneau, et le quitta, en lui disant :
— Vous allez ce soir chez Laure, n’est-ce pas ?…
Attendez-moi. J’aurai tout arrangé avec ma femme, nous
prendrons nos dernières dispositions.
Laure d’Aurigny, qui déménageait souvent, habitait alors
un grand appartement du boulevard Haussmann, en face de
la Chapelle expiatoire. Elle venait de prendre un jour par
309
semaine, comme les dames du vrai monde. C’était une
façon de réunir à la fois les hommes qui la voyaient, un par
un, dans la semaine. Aristide Saccard triomphait, les mardis
soir ; il était l’amant en titre ; et il tournait la tête, avec un
rire vague, quand la maîtresse de la maison le trahissait
entre deux portes, en accordant pour le soir même un
rendez-vous à un de ces messieurs. Lorsqu’il était resté le
dernier de la bande, il allumait encore un cigare, causait
affaires, plaisantait un instant sur le monsieur qui se
morfondait dans la rue en attendant qu’il sortît ; puis, après
avoir appelé Laure sa « chère enfant, » et lui avoir donné
une petite tape sur la joue, il s’en allait tranquillement par
une porte, tandis que le monsieur entrait par une autre. Le
secret traité d’alliance qui avait consolidé le crédit de
Saccard et fait trouver à la d’Aurigny deux mobiliers en un
mois, continuait à les amuser. Mais Laure voulait un
dénoûment à cette comédie. Ce dénoûment, arrêté à
l’avance, devait consister dans une rupture publique, au
profit de quelque imbécile qui paierait cher le droit d’être
l’entreteneur sérieux et connu de tout Paris. L’imbécile était
trouvé. Le duc de Rozan, las d’assommer inutilement les
femmes de son monde, rêvait une réputation de débauché,
pour accentuer d’un relief sa figure fade. Il était très assidu
aux mardis de Laure, dont il avait fait la conquête par sa
naïveté absolue. Malheureusement, à trente-cinq ans, il se
trouvait encore sous la dépendance de sa mère, à tel point
qu’il pouvait disposer au plus d’une dizaine de louis à la
fois. Les soirs où Laure daignait lui prendre ses dix louis, en
se plaignant, en parlant des cent mille francs dont elle aurait
310
besoin, il soupirait, il lui promettait la somme pour le jour
où il serait le maître. Ce fut alors qu’elle eut l’idée de lui
faire lier amitié avec Larsonneau, un des bons amis de la
maison. Les deux hommes allèrent déjeuner ensemble chez
Tortoni ; et, au dessert, Larsonneau, en contant ses amours
avec une Espagnole délicieuse, prétendit connaître des
prêteurs ; mais il conseilla vivement à Rozan de ne jamais
passer par leurs mains. Cette confidence endiabla le duc,
qui finit par arracher à son bon ami la promesse de
s’occuper de sa « petite affaire. » Il s’en occupa si bien qu’il
devait porter l’argent le soir même où Saccard lui avait
donné rendez-vous chez Laure.
Lorsque Larsonneau arriva, il n’y avait encore dans le
grand salon blanc et or de la d’Aurigny que cinq ou six
femmes, qui lui prirent les mains, lui sautèrent au cou, avec
une fureur de tendresse. Elles l’appelaient « ce grand
Lar ! » un diminutif caressant que Laure avait inventé. Et
lui, d’une voix flûtée :
— Là, là, mes petites chattes ; vous allez écraser mon
chapeau.
Elles se calmèrent, elles l’entourèrent étroitement sur une
causeuse, tandis qu’il leur contait une indigestion de Sylvia,
avec laquelle il avait soupé la veille. Puis, tirant un drageoir
de la poche de son habit, il leur offrit des pralines. Mais
Laure sortit de sa chambre à coucher, et, comme plusieurs
messieurs arrivaient, elle entraîna Larsonneau dans un
boudoir, situé à l’un des bouts du salon, dont une double
portière le séparait.

311
— As-tu l’argent ? lui demanda-t-elle quand ils furent
seuls.
Elle le tutoyait dans les grandes circonstances.
Larsonneau, sans répondre, s’inclina plaisamment, en
frappant sur la poche intérieure de son habit.
— Oh ! ce grand Lar ! murmura la jeune femme ravie.
Elle le prit par la taille et l’embrassa.
— Attends, dit-elle, je veux tout de suite les chiffons…
Rozan est dans ma chambre ; je vais le chercher.
Mais il la retint et, lui baisant à son tour les épaules :
— Tu sais quelle commission je t’ai demandée, à toi ?
— Eh ! oui, grande bête, c’est convenu.
Elle revint, amenant Rozan. Larsonneau était mis plus
correctement que le duc, ganté plus juste, cravaté avec plus
d’art. Ils se touchèrent négligemment la main, et parlèrent
des courses de l’avant-veille, où un de leurs amis avait eu
un cheval battu. Laure piétinait.
— Voyons, ce n’est pas tout ça, mon chéri, dit-elle à
Rozan ; le grand Lar a l’argent, tu sais. Il faudrait terminer.
Larsonneau parut se souvenir.
— Ah ! oui, c’est vrai, dit-il, j’ai la somme… Mais que
vous auriez bien fait de m’écouter, mon bon ! Est-ce que
ces gueux ne m’ont pas demandé le cinquante pour cent ?…
Enfin, j’ai accepté quand même, vous m’aviez dit que ça ne
faisait rien…

312
Laure d’Aurigny s’était procuré des feuilles de papier
timbré dans la journée. Mais quand il fut question d’une
plume et d’un encrier, elle regarda les deux hommes d’un
air consterné, doutant de trouver chez elle ces objets. Elle
voulait aller voir à la cuisine, lorsque Larsonneau tira de sa
poche, de la poche où était le drageoir, deux merveilles, un
porte-plume en argent, qui s’allongeait à l’aide d’une vis, et
un encrier, acier et ébène, d’un fini et d’une délicatesse de
bijou. Et, comme Rozan s’asseyait :
— Faites les billets à mon nom. Vous comprenez, je n’ai
pas voulu vous compromettre. Nous nous arrangerons
ensemble… Six effets de vingt-cinq mille francs chacun,
n’est-ce pas ?
Laure comptait sur un coin de la table les « chiffons. »
Rozan ne les vit même pas. Quand il eut signé et qu’il leva
la tête, ils avaient disparu dans la poche de la jeune femme.
Mais elle vint à lui, et l’embrassa sur les deux joues, ce qui
parut le ravir. Larsonneau les regardait philosophiquement,
en pliant les effets, et en remettant l’écritoire et le porte-
plume dans sa poche.
La jeune femme était encore au cou de Rozan, lorsque
Aristide Saccard souleva un coin de la portière :
— Eh bien, ne vous gênez pas, dit-il en riant.
Le duc rougit. Mais Laure alla secouer la main du
financier, en échangeant avec lui un clignement d’yeux
d’intelligence. Elle était radieuse.

313
— C’est fait, mon cher, dit-elle ; je vous avais prévenu.
Vous ne m’en voulez pas trop ?
Saccard haussa les épaules d’un air bonhomme. Il écarta
la portière et, s’effaçant pour livrer passage à Laure et au
duc, il cria, d’une voix glapissante d’huissier :
— Monsieur le duc, madame la duchesse !
Cette plaisanterie eut un succès fou. Le lendemain, les
journaux la contèrent, en nommant crûment Laure
d’Aurigny, et en désignant les deux hommes par des
initiales très transparentes. La rupture d’Aristide Saccard et
de la grosse Laure fit plus de bruit encore que leurs
prétendues amours.
Cependant, Saccard avait laissé retomber la portière sur
l’éclat de gaieté que sa plaisanterie avait soulevé dans le
salon.
— Hein ! quelle bonne fille ! dit-il en se tournant vers
Larsonneau. Elle est d’un vice !… C’est vous, gredin, qui
devez bénéficier dans tout ceci. Qu’est-ce qu’on vous
donne ?
Mais il se défendit, avec des sourires ; et il tirait ses
manchettes qui remontaient. Il vint enfin s’asseoir, près de
la porte, sur une causeuse où Saccard l’appelait du geste.
— Venez là, je ne veux pas vous confesser, que
diable !… Aux affaires sérieuses, maintenant, mon bon. J’ai
eu, ce soir, une longue conversation avec ma femme… Tout
est conclu.
— Elle consent à céder sa part ? demanda Larsonneau.
314
— Oui, mais ça n’a pas été sans peine… Les femmes
sont d’un entêtement ! Vous savez, la mienne avait promis
de ne pas vendre à une vieille tante. C’étaient des scrupules
à n’en plus finir… Heureusement que j’avais préparé une
histoire tout à fait décisive.
Il se leva pour allumer un cigare au candélabre que Laure
avait laissé sur la table et, revenant s’allonger mollement au
fond de la causeuse :
— J’ai dit à ma femme, continua-t-il, que vous étiez tout
à fait ruiné… Vous avez joué à la Bourse, mangé votre
argent avec des filles, tripoté dans de mauvaises
spéculations ; enfin vous êtes sur le point de faire une
faillite épouvantable… J’ai même donné à entendre que je
ne vous croyais pas d’une parfaite honnêteté… Alors je lui
ai expliqué que l’affaire de Charonne allait sombrer dans
votre désastre, et que le mieux serait d’accepter la
proposition que vous m’aviez faite de la dégager, en lui
achetant sa part, pour un morceau de pain, il est vrai.
— Ce n’est pas fort, murmura l’agent d’expropriation. Et
vous vous imaginez que votre femme va croire de pareilles
bourdes ?
Saccard eut un sourire. Il était dans une heure
d’épanchement.
— Vous êtes naïf, mon cher, reprit-il. Le fond de
l’histoire importe peu ; ce sont les détails, le geste et
l’accent qui sont tout. Appelez Rozan, et je parie que je lui
persuade qu’il fait grand jour. Et ma femme n’a guère plus

315
de tête que Rozan… Je lui ai laissé entrevoir des abîmes.
Elle ne se doute pas même de l’expropriation prochaine.
Comme elle s’étonnait que, en pleine catastrophe, vous
puissiez songer à prendre une plus lourde charge, je lui ai
dit que sans doute elle vous gênait dans quelque mauvais
coup ménagé à vos créanciers… Enfin je lui ai conseillé
l’affaire comme l’unique moyen de ne pas se trouver mêlée
à des procès interminables et de tirer quelque argent des
terrains.
Larsonneau continuait à trouver l’histoire un peu brutale.
Il était de méthode moins dramatique ; chacune de ses
opérations se nouait et se dénouait avec des élégances de
comédie de salon.
— Moi, j’aurais imaginé autre chose, dit-il. Enfin,
chacun son système… Il ne nous reste alors qu’à payer.
— C’est à ce sujet, répondit Saccard, que je veux
m’entendre avec vous… Demain, je porterai l’acte de
cession à ma femme, et elle aura simplement à vous faire
remettre cet acte pour toucher le prix convenu… Je préfère
éviter toute entrevue.
Jamais il n’avait voulu, en effet, que Larsonneau vînt
chez eux sur un pied d’intimité. Il ne l’invitait pas,
l’accompagnait chez Renée, les jours où il fallait
absolument que les deux associés se rencontrassent ; cela
était arrivé trois fois. Presque toujours, il traitait avec des
procurations de sa femme, pensant qu’il était inutile de lui
laisser voir ses affaires de trop près.

316
Il ouvrit son portefeuille, en ajoutant :
— Voici les deux cent mille francs de billets souscrits par
ma femme ; vous les lui donnerez en payement, et vous
ajouterez cent mille francs que je vous porterai demain dans
la matinée… Je me saigne, mon cher ami. Cette affaire me
coûte les yeux de la tête.
— Mais, fit remarquer l’agent d’expropriation, cela ne va
faire que trois cent mille francs… Est-ce que le reçu sera de
cette somme ?
— Un reçu de trois cent mille francs ! reprit Saccard en
riant, ah bien ! nous serions propres plus tard. Il faut,
d’après nos inventaires, que la propriété soit estimée
aujourd’hui deux millions cinq cent mille francs. Le reçu
sera de la moitié, naturellement.
— Jamais votre femme ne voudra le signer.
— Eh si ! Je vous dis que tout est convenu… Parbleu ! je
lui ai dit que c’était votre première condition. Vous nous
mettez le pistolet sous la gorge avec votre faillite,
comprenez-vous ? Et c’est là que j’ai paru douter de votre
honnêteté et que je vous ai accusé de vouloir duper vos
créanciers… Est-ce que ma femme comprend quelque
chose à tout cela ?
Larsonneau hochait la tête en murmurant :
— N’importe, vous auriez dû chercher quelque chose de
plus simple.
— Mais mon histoire est la simplicité même ! dit Saccard
très étonné. Où diable voyez-vous qu’elle se complique ?
317
Il n’avait pas conscience du nombre incroyable de
ficelles qu’il ajoutait à l’affaire la plus ordinaire. Il goûtait
une vraie joie dans ce conte à dormir debout qu’il venait de
faire à Renée ; et ce qui le ravissait, c’était l’impudence du
mensonge, l’entassement des impossibilités, la complication
étonnante de l’intrigue. Depuis longtemps il aurait eu les
terrains, s’il n’avait pas imaginé tout ce drame ; mais il
aurait éprouvé moins de jouissance à les avoir aisément.
D’ailleurs, il mettait la plus grande naïveté à faire de la
spéculation de Charonne tout un mélodrame financier.
Il se leva, et prenant le bras de Larsonneau, se dirigeant
vers le salon :
— Vous m’avez bien compris, n’est-ce pas ? Contentez-
vous de suivre mes instructions, et vous m’applaudirez
après… Voyez-vous, mon cher, vous avez tort de porter des
gants jaunes, c’est ce qui vous gâte la main.
L’agent d’expropriation se contenta de sourire en
murmurant :
— Oh ! les gants ont du bon, cher maître : on touche à
tout sans se salir.
Comme ils rentraient dans le salon, Saccard fut surpris et
quelque peu inquiet de trouver Maxime de l’autre côté de la
portière. Le jeune homme était assis sur une causeuse, à
côté d’une dame blonde, qui lui racontait d’une voix
monotone une longue histoire, la sienne sans doute. Il avait,
en effet, entendu la conversation de son père et de
Larsonneau. Les deux complices lui paraissaient de rudes

318
gaillards. Encore vexé de la trahison de Renée, il goûtait
une joie lâche à apprendre le vol dont elle allait être la
victime. Ça le vengeait un peu. Son père vint lui serrer la
main d’un air soupçonneux ; mais Maxime lui dit à l’oreille,
en lui montrant la dame blonde :
— Elle n’est pas mal, n’est-ce pas ? Je veux la « faire »
pour ce soir.
Alors Saccard se dandina, fut galant. Laure d’Aurigny
vint les rejoindre un moment ; elle se plaignait de ce que
Maxime lui rendît à peine visite une fois par mois. Mais il
prétendit avoir été très occupé, ce qui fit rire tout le monde.
Il ajouta que désormais on ne verrait plus que lui.
— J’ai écrit une tragédie, dit-il, et j’ai trouvé le
cinquième acte hier seulement… Je compte me reposer
chez toutes les belles femmes de Paris.
Il riait, il goûtait ses allusions, que lui seul pouvait
comprendre. Cependant, il ne restait plus dans le salon, aux
deux coins de la cheminée, que Rozan et Larsonneau. Les
Saccard se levèrent, ainsi que la dame blonde, qui
demeurait dans la maison. Alors la d’Aurigny alla parler
bas au duc. Il parut surpris et contrarié. Voyant qu’il ne se
décidait pas à quitter son fauteuil :
— Non, vrai, pas ce soir, dit-elle à demi-voix. J’ai une
migraine !… Demain, je vous le promets.
Rozan dut obéir. Laure attendit qu’il fût sur le palier pour
dire vivement à l’oreille de Larsonneau :

319
— Hein ! grand Lar, je suis de parole… Fourre-le dans sa
voiture.
Quand la dame blonde prit congé de ces messieurs, pour
remonter à son appartement, qui était à l’étage supérieur,
Saccard fut étonné de ce que Maxime ne la suivait pas.
— Eh bien ? lui demanda-t-il.
— Ma foi, non, répondit le jeune homme. J’ai réfléchi…
Puis il eut une idée qu’il crut très drôle :
— Je te cède la place si tu veux. Dépêche-toi, elle n’a pas
encore fermé sa porte.
Mais le père haussa doucement les épaules, en disant :
— Merci, j’ai mieux que cela pour l’instant, mon petit.
Les quatre hommes descendirent. En bas, le duc voulait
absolument prendre Larsonneau dans sa voiture ; sa mère
demeurait au Marais, il aurait laissé l’agent d’expropriation
à sa porte, rue de Rivoli. Celui-ci refusa, ferma la portière
lui-même, dit au cocher de partir. Et il resta sur le trottoir du
boulevard Haussmann avec les deux autres, causant, ne
s’éloignant pas.
— Ah ! ce pauvre Rozan ! dit Saccard, qui comprit tout à
coup.
Larsonneau jura que non, qu’il se moquait pas mal de ça,
qu’il était un homme pratique. Et, comme les deux autres
continuaient à plaisanter et que le froid était très vif, il finit
par s’écrier :

320
— Ma foi, tant pis, je sonne !… Vous êtes des indiscrets,
messieurs.
— Bonne nuit ! lui cria Maxime, lorsque la porte se
referma.
Et, prenant le bras de son père, il remonta avec lui le
boulevard. Il faisait une de ces claires nuits de gelée où il
est si bon de marcher sur la terre dure, dans l’air glacé.
Saccard disait que Larsonneau avait tort, qu’il fallait être
simplement le camarade de la d’Aurigny. Il partit de là pour
déclarer que l’amour de ces filles était vraiment mauvais. Il
se montrait moral, il trouvait des sentences, des conseils
étonnants de sagesse.
— Vois-tu, dit-il à son fils, ça n’a qu’un temps, mon
petit… On y perd sa santé, et l’on n’y goûte pas le vrai
bonheur. Tu sais que je ne suis pas un bourgeois. Eh bien,
j’en ai assez, je me range.
Maxime ricanait ; il arrêta son père, le contempla au clair
de lune, en déclarant qu’il avait « une bonne tête. » Mais
Saccard se fit plus grave encore.
— Plaisante tant que tu voudras. Je te répète qu’il n’y a
rien de tel que le mariage pour conserver un homme et le
rendre heureux.
Alors il lui parla de Louise. Et il marcha plus doucement,
pour terminer cette affaire, disait-il, puisqu’ils en causaient.
La chose était complètement arrangée. Il lui apprit même
qu’il avait fixé avec M. de Mareuil la date de la signature
du contrat au dimanche qui suivrait le jeudi de la mi-

321
carême. Ce jeudi-là, il devait y avoir une grande soirée à
l’hôtel du parc Monceau, et il en profiterait pour annoncer
publiquement le mariage. Maxime trouva tout cela très
bien. Il était débarrassé de Renée, il ne voyait plus
d’obstacle, il se livrait à son père comme il s’était livré à sa
belle-mère.
— Eh bien, c’est entendu, dit-il. Seulement n’en parle
pas à Renée. Ses amies me plaisanteraient, me
taquineraient, et j’aime mieux qu’elles sachent la chose en
même temps que tout le monde.
Saccard lui promit le silence. Puis, comme ils arrivaient
vers le haut du boulevard Malesherbes, il lui donna de
nouveau une foule d’excellents conseils. Il lui apprenait
comment il devait s’y prendre pour faire un paradis de son
ménage.
— Surtout, ne romps jamais avec ta femme. C’est une
bêtise. Une femme avec laquelle on n’a plus de rapports
vous coûte les yeux de la tête… D’abord, il faut payer
quelque fille, n’est-ce pas ? Puis, la dépense est bien plus
grande à la maison : c’est la toilette, c’est les plaisirs
particuliers de madame, les bonnes amies, tout le diable et
son train.
Il était dans une heure de vertu extraordinaire. Le succès
de son affaire de Charonne lui mettait au cœur des
tendresses d’idylle.
— Moi, continua-t-il, j’étais né pour vivre heureux et
ignoré au fond de quelque village, avec toute ma famille à

322
mes côtés… On ne me connaît pas, mon petit… J’ai l’air
comme ça très en l’air. Eh bien, pas du tout, j’adorerais
rester près de ma femme, je lâcherais volontiers mes
affaires pour une rente modeste qui me permettrait de me
retirer à Plassans… Tu vas être riche, fais-toi avec Louise
un intérieur où vous vivrez comme deux tourtereaux. C’est
si bon ! J’irai vous voir. Ça me fera du bien.
Il finissait par avoir des larmes dans la voix. Cependant,
ils étaient arrivés devant la grille de l’hôtel, et ils causaient,
au bord du trottoir. Sur ces hauteurs de Paris, une bise
soufflait. Pas un bruit ne montait dans la nuit pâle d’une
blancheur de gelée ; Maxime, surpris des attendrissements
de son père, avait depuis un instant une question sur les
lèvres.
— Mais toi, dit-il enfin, il me semble…
— Quoi ?
— Avec ta femme ?
Saccard haussa les épaules.
— Eh ! parfaitement. J’étais un imbécile. C’est pourquoi
je te parle en toute expérience… Mais nous nous sommes
remis ensemble, oh ! tout à fait. Il y a bientôt six semaines.
Je vais la retrouver le soir, quand je ne rentre pas trop tard.
Aujourd’hui, la pauvre bichette se passera de moi ; j’ai à
travailler jusqu’au jour. C’est qu’elle est joliment faite !…
Comme Maxime lui tendait la main, il le retint, il ajouta,
à voix plus basse, d’un ton de confidence :

323
— Tu sais, la taille de Blanche Müller, eh bien, c’est ça,
mais dix fois plus souple. Et les hanches donc ! elles sont
d’un dessin, d’une délicatesse…
Et il conclut en disant au jeune homme, qui s’en allait :
— Tu es comme moi, tu as du cœur, ta femme sera
heureuse… Au revoir, mon petit !
Quand Maxime fut enfin débarrassé de son père, il fit
rapidement le tour du parc. Ce qu’il venait d’entendre le
surprenait si fort, qu’il éprouvait l’irrésistible besoin de voir
Renée. Il voulait lui demander pardon de sa brutalité, savoir
pourquoi elle avait menti en lui nommant M. de Saffré,
connaître l’histoire des tendresses de son mari. Mais tout
cela confusément, avec le seul désir net de fumer chez elle
un cigare et de renouer leur camaraderie. Si elle était bien
disposée, il comptait même lui annoncer son mariage, pour
lui faire entendre que leurs amours devaient rester mortes et
enterrées. Quand il eut ouvert la petite porte, dont il avait
heureusement gardé la clef, il finit par se dire que sa visite,
après la confidence de son père, était nécessaire et tout à
fait convenable.
Dans la serre, il siffla comme la veille ; mais il n’attendit
pas. Renée vint lui ouvrir la porte-fenêtre du petit salon, et
monta devant lui sans parler. Elle rentrait à peine d’un bal
de l’Hôtel de Ville. Elle était encore vêtue d’une robe
blanche de tulle bouillonné, semée de nœuds de satin ; les
basques du corsage de satin se trouvaient encadrées d’une
large dentelle de jais blanc, que la lumière des candélabres
moirait de bleu et de rose. Quand Maxime la regarda, en
324
haut, il fut touché de sa pâleur, de l’émotion profonde qui
lui coupait la voix. Elle ne devait pas l’attendre, elle était
toute frissonnante de le voir arriver comme à l’ordinaire,
tranquillement, de son air câlin. Céleste revint de la garde-
robe, où elle était allée chercher une chemise de nuit, et les
amants continuèrent à garder le silence, attendant que cette
fille ne fût plus là. Ils ne se gênaient pas d’habitude devant
elle ; mais des pudeurs leur venaient pour les choses qu’ils
se sentaient sur les lèvres. Renée voulut que Céleste la
déshabillât dans la chambre à coucher où il y avait un grand
feu. La chambrière ôtait les épingles, enlevait les chiffons
un à un, sans se presser. Et Maxime, ennuyé, prit
machinalement la chemise, qui se trouvait à côté de lui sur
une chaise, et la fit chauffer devant la flamme, penché, les
bras élargis. C’était lui qui, aux jours heureux, rendait ce
petit service à Renée. Elle eut un attendrissement, à le voir
présenter délicatement la chemise au feu. Puis comme
Céleste n’en finissait pas :
— Tu t’es bien amusée à ce bal ? demanda-t-il.
— Oh ! non, tu sais, toujours la même chose, répondit-
elle. Beaucoup trop de monde, une véritable cohue.
Il retourna la chemise qui se trouvait chaude d’un côté.
— Quelle toilette avait Adeline ?
— Une robe mauve, assez mal comprise… Elle est petite,
et elle a la rage des volants.
Ils parlèrent des autres femmes. Maintenant Maxime se
brûlait les doigts avec la chemise.

325
— Mais tu vas la roussir, dit Renée dont la voix avait des
caresses maternelles.
Céleste prit la chemise des mains du jeune homme. Il se
leva, alla regarder le grand lit gris et rose, s’arrêta à un des
bouquets brochés de la tenture, pour tourner la tête, pour ne
pas voir les seins nus de Renée. C’était instinctif. Il ne se
croyait plus son amant, il n’avait plus le droit de voir. Puis
il tira un cigare de sa poche et l’alluma. Renée lui avait
permis de fumer chez elle. Enfin Céleste se retira, laissant
la jeune femme au coin du feu, toute blanche dans son
vêtement de nuit.
Maxime marcha encore quelques instants, silencieux,
regardant du coin de l’œil Renée, qu’un frisson semblait
reprendre. Et, se plantant devant la cheminée, le cigare aux
dents, il demanda d’une voix brusque :
— Pourquoi ne m’as-tu pas dit que c’était mon père qui
se trouvait avec toi, hier soir ?
Elle leva la tête, les yeux tout grands, avec un regard de
suprême angoisse, puis un flot de sang lui empourpra la
face, et, anéantie de honte, elle se cacha dans ses mains, elle
balbutia :
— Tu sais cela ? tu sais cela ?…
Elle se reprit, elle essaya de mentir.
— Ce n’est pas vrai… qui te l’a dit ?
Maxime haussa les épaules.

326
— Pardieu, mon père lui-même, qui te trouve joliment
faite et qui m’a parlé de tes hanches.
Il avait laissé percer un léger dépit. Mais il se remit à
marcher, continuant d’une voix grondeuse et amicale, entre
deux bouffées de cigare :
— Vraiment, je ne te comprends pas. Tu es une singulière
femme. Hier, c’est ta faute, si j’ai été grossier. Tu m’aurais
dit que c’était mon père, je m’en serais allé tranquillement,
tu comprends ? Moi, je n’ai pas de droit… Mais tu vas me
nommer M. de Saffré !
Elle sanglotait, les mains sur son visage. Il s’approcha,
s’agenouilla devant elle, lui écarta les mains de force.
— Voyons, dis-moi pourquoi tu m’as nommé M. de
Saffré !
Alors, détournant encore la tête, elle répondit au milieu
de ses larmes, à voix basse :
— Je croyais que tu me quitterais, si tu savais que ton
père…
Il se releva, reprit son cigare qu’il avait posé sur un coin
de la cheminée, et se contenta de murmurer :
— Tu es bien drôle, va !…
Elle ne pleurait plus. Les flammes de la cheminée et le
feu de ses joues séchaient ses larmes. L’étonnement de voir
Maxime si calme devant une révélation qu’elle croyait
devoir l’écraser lui faisait oublier sa honte. Elle le regardait
marcher, elle l’écoutait parler comme dans un rêve. Il lui

327
répétait, sans quitter son cigare, qu’elle n’était pas
raisonnable, qu’il était tout naturel qu’elle eût des rapports
avec son mari, qu’il ne pouvait vraiment songer à s’en
fâcher. Mais aller avouer un amant quand ce n’était pas
vrai. Et il revenait toujours à cela, à cette chose qu’il ne
pouvait comprendre, et qui lui semblait réellement
monstrueuse, parla des « imaginations folles » des femmes.
— Tu es un peu fêlée, ma chère, il faut soigner ça.
Il finit par demander curieusement :
— Mais pourquoi M. de Saffré plutôt qu’un autre ?
— Il me fait la cour, dit Renée.
Maxime retint une impertinence ; il allait dire qu’elle
s’était sans doute crue plus vieille d’un mois, en avouant M.
de Saffré pour amant. Il n’eut que le sourire mauvais de
cette méchanceté, et, jetant son cigare dans le feu, il vint
s’asseoir de l’autre côté de la cheminée. Là, il parla raison,
il donna à entendre à Renée qu’ils devaient rester bons
camarades. Les regards fixes de la jeune femme
l’embarrassaient un peu, pourtant ; il n’osa pas lui annoncer
son mariage. Elle le contemplait longuement, les yeux
encore gonflés par les larmes. Elle le trouvait pauvre, étroit,
méprisable, et elle l’aimait toujours, de cette tendresse
qu’elle avait pour ses dentelles. Il était joli sous la lumière
du candélabre, placé au bord de la cheminée, à côté de lui.
Comme il renversait la tête, la lueur des bougies lui dorait
les cheveux, lui glissait sur la face, dans le duvet léger des
joues, avec des blondeurs charmantes.

328
— Il faut pourtant que je m’en aille, dit-il à plusieurs
reprises.
Il était bien décidé à ne pas rester. Renée ne l’aurait pas
voulu d’ailleurs. Tous deux le pensaient, le disaient ; ils
n’étaient plus que deux amis. Et quand Maxime eut enfin
serré la main de la jeune femme et qu’il fut sur le point de
quitter la chambre, elle le retint encore un instant, en lui
parlant de son père. Elle en faisait un grand éloge.
— Vois-tu, j’avais trop de remords. Je préfère que ça soit
arrivé… Tu ne connais pas ton père ; j’ai été étonnée de le
trouver si bon, si désintéressé. Le pauvre homme a de si
gros soucis, en ce moment.
Maxime regardait la pointe de ses bottines, sans
répondre, d’un air gêné. Elle insistait.
— Tant qu’il ne venait pas dans cette chambre, ça m’était
égal. Mais après… Quand je le voyais ici, affectueux,
m’apportant un argent qu’il avait dû ramasser dans tous les
coins de Paris, se ruinant pour moi sans une plainte, j’en
devenais malade… Si tu savais avec quel soin il a veillé à
mes intérêts !
Le jeune homme revint doucement à la cheminée, contre
laquelle il s’adossa. Il restait embarrassé, la tête basse, avec
un sourire qui montait peu à peu à ses lèvres.
— Oui, murmura-t-il, mon père est très fort pour veiller
aux intérêts des gens.
Le son de sa voix étonna Renée. Elle le regarda, et lui,
comme pour se défendre :

329
— Oh ! je ne sais rien… Je dis seulement que mon père
est un habile homme.
— Tu aurais tort d’en mal parler, reprit-elle. Tu dois le
juger un peu en l’air… Si je te faisais connaître tous ses
embarras, si je te répétais ce qu’il me confiait encore ce
soir, tu verrais comme on se trompe, quand on croit qu’il
tient à l’argent…
Maxime ne put retenir un haussement d’épaules. Il
interrompit sa belle-mère, d’un rire d’ironie.
— Va, je le connais, je le connais beaucoup… Il a dû te
dire de bien jolies choses. Conte-moi donc ça.
Ce ton railleur la blessait. Alors elle renchérit encore sur
ses éloges, elle trouva son mari tout à fait grand, elle parla
de l’affaire de Charonne, de ce tripotage où elle n’avait rien
compris, comme d’une catastrophe dans laquelle s’étaient
révélées à elle l’intelligence et la bonté de Saccard. Elle
ajouta qu’elle signerait l’acte de cession le lendemain, et
que, si c’était réellement là un désastre, elle acceptait ce
désastre en punition de ses fautes. Maxime la laissait aller,
ricanant, la regardant en dessous ; puis il dit à demi-voix :
— C’est ça, c’est bien ça…
Et, plus haut, mettant la main sur l’épaule de Renée :
— Ma chère, je te remercie, mais je savais l’histoire…
C’est toi qui es d’une bonne pâte !
Il fit de nouveau mine de s’en aller. Il éprouvait une
démangeaison furieuse de tout conter. Elle l’avait exaspéré,

330
avec ses éloges sur son mari, et il oubliait qu’il s’était
promis de ne pas parler, pour s’éviter tout désagrément.
— Quoi ! que veux-tu dire ? demanda-t-elle.
— Eh ! pardieu ! que mon père te met dedans de la plus
jolie façon du monde… Tu me fais de la peine, vrai ; tu es
trop godiche !
Et il lui conta ce qu’il avait entendu chez Laure,
lâchement, sournoisement, goûtant une secrète joie à
descendre dans ces infamies. Il lui semblait qu’il se
vengeait d’une injure vague qu’on venait de lui faire. Son
tempérament de fille s’attardait béatement à cette
dénonciation, à ce bavardage cruel, surpris derrière une
porte. Il n’épargna rien à Renée, ni l’argent que son mari lui
avait prêté à usure, ni celui qu’il comptait lui voler, à l’aide
d’histoires ridicules, bonnes à endormir les enfants. La
jeune femme l’écoutait, très pâle, les lèvres serrées. Debout
devant la cheminée, elle baissait un peu la tête, elle
regardait le feu. Sa toilette de nuit, cette chemise que
Maxime avait fait chauffer, s’écartait, laissait voir des
blancheurs immobiles de statue.
— Je te dis tout cela, conclut le jeune homme, pour que
tu n’aies pas l’air d’une sotte… Mais tu aurais tort d’en
vouloir à mon père. Il n’est pas méchant. Il a ses défauts
comme tout le monde… À demain, n’est-ce pas ?
Il s’avançait toujours vers la porte. Renée l’arrêta d’un
geste brusque.
— Reste ! cria-t-elle impérieusement.

331
Et le prenant, l’attirant à elle, l’asseyant presque sur ses
genoux, devant le feu, elle le baisa sur les lèvres, en disant :
— Ah ! bien, ce serait trop bête de nous gêner,
maintenant… Tu ne sais donc pas que, depuis hier, depuis
que tu as voulu rompre, je n’ai plus la tête à moi. Je suis
comme une imbécile. Ce soir, au bal, j’avais un brouillard
devant les yeux. C’est qu’à présent, j’ai besoin de toi pour
vivre. Quand tu t’en iras, je serai vidée… Ne ris pas, je te
dis ce que je sens.
Elle le regardait avec une tendresse infinie, comme si elle
ne l’eût pas vu depuis longtemps.
— Tu as trouvé le mot, j’étais godiche, ton père m’aurait
fait voir aujourd’hui des étoiles en plein midi. Est-ce que je
savais ! Pendant qu’il me contait son histoire, je n’entendais
qu’un grand bourdonnement, et j’étais tellement anéantie,
qu’il m’aurait fait mettre à genoux, s’il avait voulu, pour
signer ses paperasses. Et je m’imaginais que j’avais des
remords !… Vrai, j’étais bête à ce point !…
Elle éclata de rire, des lueurs de folie luisaient dans ses
yeux. Elle continua, en serrant plus étroitement son amant.
— Est-ce que nous faisons le mal, nous autres ! Nous
nous aimons, nous nous amusons comme il nous plaît. Tout
le monde en est là, n’est-ce pas ?… Vois, ton père ne se
gêne guère. Il aime l’argent et il en prend où il en trouve. Il
a raison, ça me met à l’aise… D’abord, je ne signerai rien,
et puis tu reviendras tous les soirs. J’avais peur que tu ne
veuilles plus, tu sais, pour ce que je t’ai dit… Mais puisque

332
ça ne te fait rien… D’ailleurs, je lui fermerai ma porte, tu
comprends, maintenant.
Elle se leva, elle alluma la veilleuse. Maxime hésitait,
désespéré. Il voyait la sottise qu’il avait commise, il se
reprochait durement d’avoir trop causé. Comment annoncer
son mariage maintenant ! C’était sa faute, la rupture était
faite, il n’avait pas besoin de remonter dans cette chambre,
ni surtout d’aller prouver à la jeune femme que son mari la
dupait. Et il ne savait plus à quel sentiment il venait d’obéir,
ce qui redoublait sa colère contre lui-même. Mais, s’il eut la
pensée un instant, d’être brutal une seconde fois, de s’en
aller, la vue de Renée qui laissait tomber ses pantoufles, lui
donna une lâcheté invincible. Il eut peur. Il resta.
Le lendemain, quand Saccard vint chez sa femme pour
lui faire signer l’acte de cession, elle lui répondit
tranquillement qu’elle n’en ferait rien, qu’elle avait réfléchi.
D’ailleurs, elle ne se permit pas même une allusion ; elle
s’était juré d’être discrète, ne voulant pas se créer des
ennuis, désirant goûter en paix le renouveau de ses amours.
L’affaire de Charonne s’arrangerait comme elle pourrait ;
son refus de signer n’était qu’une vengeance ; elle se
moquait bien du reste. Saccard fut sur le point de
s’emporter. Tout son rêve croulait. Ses autres affaires
allaient de mal en pis. Il se trouvait à bout de ressources, se
soutenant par un miracle d’équilibre ; le matin même, il
n’avait pu payer la note de son boulanger. Cela ne
l’empêchait pas de préparer une fête splendide pour le jeudi
de la mi-carême. Il éprouva, devant le refus de Renée, cette

333
colère blanche d’un homme vigoureux arrêté dans son
œuvre par le caprice d’un enfant. Avec l’acte de cession en
poche, il comptait bien battre monnaie, en attendant
l’indemnité. Puis, quand il se fut un peu calmé et qu’il eut
l’intelligence nette, il s’étonna du brusque revirement de sa
femme : à coup sûr, elle avait dû être conseillée. Il flaira un
amant. Ce fut un pressentiment si net qu’il courut chez sa
sœur, pour l’interroger, lui demander si elle ne savait rien
sur la vie cachée de Renée. Sidonie se montra très aigre.
Elle ne pardonnait pas à sa belle-sœur l’affront qu’elle lui
avait fait en refusant de voir M. de Saffré. Aussi, quand elle
comprit, aux questions de son frère, que celui-ci accusait sa
femme d’avoir un amant, s’écria-t-elle qu’elle en était
certaine. Et elle s’offrit d’elle-même pour espionner « les
tourtereaux. » Cette pimbèche verrait comme cela de quel
bois elle se chauffait. Saccard, d’habitude, ne cherchait pas
les vérités désagréables ; son intérêt seul le forçait à ouvrir
des yeux qu’il tenait sagement fermés. Il accepta l’offre de
sa sœur.
— Va, sois tranquille, je saurai tout, lui dit-elle d’une
voix pleine de compassion… Ah ! mon pauvre frère, ce
n’est pas Angèle qui t’aurait jamais trahi ! Un mari si bon,
si généreux ! Ces poupées parisiennes n’ont pas de cœur…
Et moi qui ne cesse de lui donner de bons conseils !

334
VI

Il y avait bal travesti, chez les Saccard, le jeudi de la mi-


carême. Mais la grande curiosité était le poème des Amours
du beau Narcisse et de la nymphe Écho, en trois tableaux,
que ces dames devaient représenter. L’auteur de ce poème,
M. Hupel de la Noue, voyageait depuis plus d’un mois, de
sa préfecture à l’hôtel du parc Monceau, afin de surveiller
les répétitions et de donner son avis sur les costumes. Il
avait d’abord songé à écrire son œuvre en vers ; puis il
s’était décidé pour des tableaux vivants ; c’était plus noble,
disait-il, plus près du beau antique.
Ces dames n’en dormaient plus. Certaines d’entre elles
changeaient jusqu’à trois fois de costume. Il y eut des
conférences interminables que le préfet présidait. On
discuta longuement d’abord le personnage de Narcisse.
Serait-ce une femme ou un homme qui le représenterait ?
Enfin, sur les instances de Renée, il fut décidé que l’on
confierait le rôle à Maxime ; mais il serait le seul homme, et
encore madame de Lauwerens disait-elle qu’elle ne
consentirait jamais à cela, si « le petit Maxime ne
ressemblait pas à une vraie fille. » Renée devait être la
nymphe Écho. La question des costumes fut beaucoup plus
laborieuse. Maxime donna un bon coup de main au préfet,

335
qui se trouvait sur les dents, au milieu de neuf femmes, dont
l’imagination folle menaçait de compromettre gravement la
pureté des lignes de son œuvre. S’il les avait écoutées, son
Olympe aurait porté de la poudre. Madame d’Espanet
voulait absolument avoir une robe à traîne pour cacher ses
pieds un peu forts, tandis que madame Haffner rêvait de
s’habiller avec une peau de bête. M. Hupel de la Noue fut
énergique ; il se fâcha même une fois ; il était convaincu, il
disait que, s’il avait renoncé aux vers, c’était pour écrire son
poème « avec des étoffes savamment combinées et des
attitudes choisies parmi les plus belles. »
— L’ensemble, mesdames, répétait-il à chaque nouvelle
exigence, vous oubliez l’ensemble… Je ne puis cependant
pas sacrifier l’œuvre entière aux volants que vous me
demandez.
Les conciliabules se tenaient dans le salon bouton d’or.
On y passa des après-midi entiers à arrêter la forme d’une
jupe. Worms fut convoqué plusieurs fois. Enfin tout fut
réglé, les costumes arrêtés, les poses apprises, et M. Hupel
de la Noue se déclara satisfait. L’élection de M. de Mareuil
lui avait donné moins de mal.
Les Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho
devaient commencer à onze heures. Dès dix heures et
demie, le grand salon se trouvait plein, et, comme il y avait
bal ensuite, les femmes étaient là, costumées, assises sur
des fauteuils rangés en demi-cercle devant le théâtre
improvisé, une estrade que cachaient deux larges rideaux de
velours rouge à franges d’or, glissant sur des tringles. Les

336
hommes, derrière, se tenaient debout, allaient et venaient.
Les tapissiers avaient donné à dix heures les derniers coups
de marteau. L’estrade s’élevait au fond du salon, tenant tout
un bout de cette longue galerie. On montait sur le théâtre
par le fumoir, converti en foyer pour les artistes. En outre,
au premier étage, ces dames avaient à leur disposition
plusieurs pièces, où une armée de femmes de chambre
préparaient les toilettes des différents tableaux.
Il était onze heures et demie, et les rideaux ne s’ouvraient
pas. Un grand murmure emplissait le salon. Les rangées de
fauteuils offraient la plus étonnante cohue de marquises, de
châtelaines, de laitières, d’Espagnoles, de bergères, de
sultanes ; tandis que la masse compacte des habits noirs
mettait une grande tache sombre, à côté de cette moire
d’étoffes claires et d’épaules nues, toutes braisillantes des
étincelles vives des bijoux. Les femmes étaient seules
travesties. Il faisait déjà chaud. Les trois lustres allumaient
le ruissellement d’or du salon.
On vit enfin M. Hupel de la Noue sortir par une
ouverture ménagée à gauche de l’estrade. Depuis huit
heures du soir, il aidait ces dames. Son habit avait, sur la
manche gauche, trois doigts marqués en blanc, une petite
main de femme qui s’était posée là, après s’être oubliée
dans une boîte de poudre de riz. Mais le préfet songeait bien
aux misères de sa toilette ! Il avait les yeux énormes, la face
bouffie et un peu pâle. Il parut ne voir personne. Et,
s’avançant vers Saccard, qu’il reconnut au milieu d’un
groupe d’hommes graves, il lui dit à demi-voix :

337
— Sacrebleu ! votre femme a perdu sa ceinture de
feuillage… Nous voilà propres !
Il jurait, il aurait battu les gens. Puis, sans attendre de
réponse, sans rien regarder, il tourna le dos, plongea sous
les draperies, disparut. Les dames sourirent de la singulière
apparition de ce monsieur.
Le groupe au milieu duquel se trouvait Saccard s’était
formé derrière les derniers fauteuils. On avait même tiré un
fauteuil hors du rang, pour le baron Gouraud, dont les
jambes enflaient depuis quelque temps. Il y avait là M.
Toutin-Laroche, que l’empereur venait d’appeler au Sénat ;
M. de Mareuil, dont la Chambre avait bien voulu valider la
deuxième élection ; M. Michelin, décoré de la veille ; et, un
peu en arrière, les Mignon et Charrier, dont l’un avait un
gros diamant à sa cravate, tandis que l’autre en montrait un
plus gros encore à son doigt. Ces messieurs causaient.
Saccard les quitta un instant pour aller échanger une parole
à voix basse avec sa sœur qui venait d’entrer et de s’asseoir
entre Louise de Mareuil et madame Michelin. Madame
Sidonie était en magicienne ; Louise portait crânement un
costume de page, qui lui donnait tout à fait l’air d’un
gamin : la petite Michelin, en almée, souriait
amoureusement, dans ses voiles brodés de fils d’or.
— Sais-tu quelque chose ? demanda doucement Saccard
à sa sœur.
— Non, rien encore, répondit-elle. Mais le galant doit
être ici… Je les pincerai ce soir, sois tranquille.

338
— Préviens-moi tout de suite, n’est-ce pas ?
Et Saccard, se tournant à droite et à gauche, complimenta
Louise et madame Michelin. Il compara l’une à une houri
de Mahomet, l’autre à un mignon d’Henri III. Son accent
provençal semblait faire chanter de ravissement toute sa
personne grêle et stridente. Quand il revint au groupe des
hommes graves, M. de Mareuil le prit à l’écart et lui parla
du mariage de leurs enfants. Rien n’était changé, c’était
toujours le dimanche suivant qu’on devait signer le contrat.
— Parfaitement, dit Saccard. Je compte même annoncer
ce soir le mariage à nos amis, si vous n’y voyez aucun
inconvénient… J’attends pour cela mon frère le ministre qui
m’a promis de venir.
Le nouveau député fut ravi. Cependant M. Toutin-
Laroche élevait la voix, comme en proie à une vive
indignation.
— Oui, messieurs, disait-il à M. Michelin et aux deux
entrepreneurs qui se rapprochaient, j’avais eu la bonhomie
de laisser mêler mon nom à une telle affaire.
Et, comme Saccard et Mareuil les rejoignaient :
— Je racontais à ces messieurs la déplorable aventure de
la Société générale des ports du Maroc, vous savez,
Saccard ?
Celui-ci ne broncha pas. La société en question venait de
crouler avec un effroyable scandale. Des actionnaires trop
curieux avaient voulu savoir où en était l’établissement des
fameuses stations commerciales sur le littoral de la

339
Méditerranée, et une enquête judiciaire avait démontré que
les ports du Maroc n’existaient que sur les plans des
ingénieurs, de fort beaux plans, pendus aux murs des
bureaux de la Société. Depuis ce moment, M. Toutin-
Laroche criait plus fort que les actionnaires, s’indignant,
voulant qu’on lui rendît son nom pur de toute tache. Et il fit
tant de bruit que le gouvernement, pour calmer et réhabiliter
devant l’opinion cet homme utile, se décida à l’envoyer au
Sénat. Ce fut ainsi qu’il pêcha le siège tant ambitionné,
dans une affaire qui avait failli le conduire en police
correctionnelle.
— Vous êtes bien bon de vous occuper de cela, dit
Saccard. Vous pouvez montrer votre grande œuvre, le
Crédit viticole, cette maison qui est sortie victorieuse de
toutes les crises.
— Oui, murmura Mareuil, cela répond à tout.
Le Crédit viticole, en effet, venait de sortir de gros
embarras soigneusement cachés. Un ministre très tendre
pour cette institution financière, qui tenait la Ville de Paris à
la gorge, avait inventé un coup de hausse dont M. Toutin-
Laroche s’était merveilleusement servi. Rien ne le
chatouillait davantage que les éloges donnés à la prospérité
du Crédit viticole. Il les provoquait d’ordinaire. Il remercia
M. de Mareuil d’un regard, et, se penchant vers le baron
Gouraud, sur le fauteuil duquel il s’appuyait familièrement,
il lui demanda :
— Vous êtes bien ? Vous n’avez pas trop chaud ?

340
Le baron eut un léger grognement.
— Il baisse, il baisse tous les jours, ajouta M. Toutin-
Laroche à demi-voix, en se tournant vers ces messieurs.
M. Michelin souriait, fermait de temps à autre les
paupières, d’un mouvement doux, pour voir son ruban
rouge. Les Mignon et Charrier, plantés carrément sur leurs
grands pieds, semblaient beaucoup plus à l’aise dans leur
habit depuis qu’ils portaient des brillants. Cependant il était
près de minuit, l’assemblée s’impatientait ; elle ne se
permettait pas de murmurer, mais les éventails battaient
plus nerveusement, et le bruit des conversations grandissait.
Enfin, M. Hupel de la Noue reparut. Il avait passé une
épaule par l’étroite ouverture, lorsqu’il aperçut madame
d’Espanet qui montait enfin sur l’estrade ; ces dames, déjà
en place pour le premier tableau, n’attendaient plus qu’elle.
Le préfet se tourna, montrant son dos aux spectateurs, et
l’on put le voir causant avec la marquise, que les rideaux
cachaient. Il étouffa sa voix, disant, avec des saluts lancés
du bout des doigts :
— Mes compliments, marquise. Votre costume est
délicieux.
— J’en ai un bien plus joli dessous ! répliqua
cavalièrement la jeune femme, qui lui éclata de rire au nez,
tant elle le trouvait drôle, enfoui de la sorte dans les
draperies.
L’audace de cette plaisanterie étonna un instant le galant
M. Hupel de la Noue ; mais il se remit, et goûtant de plus en

341
plus le mot, à mesure qu’il l’approfondissait :
— Ah ! charmant ! charmant ! murmura-t-il d’un air ravi.
Il laissa retomber le coin du rideau, il vint se joindre au
groupe des hommes graves, voulant jouir de son œuvre. Ce
n’était plus l’homme effaré courant après la ceinture de
feuillage de la nymphe Écho. Il était radieux, soufflant,
s’essuyant le front. Il avait toujours la petite main blanche
sur la manche de son habit ; et de plus, le gant de sa main
droite était taché de rouge au bout du pouce ; sans doute il
avait trempé ce doigt dans le pot de fard d’une de ces
dames. Il souriait, il s’éventait, il balbutiait :
— Elle est adorable, ravissante, stupéfiante.
— Qui donc ? demanda Saccard.
— La marquise. Imaginez-vous qu’elle vient de me
dire…
Et il raconta le mot. On le trouva tout à fait réussi. Ces
messieurs se le répétèrent. Le digne M. Haffner, qui s’était
approché, ne put lui-même s’empêcher d’applaudir.
Cependant, un piano, que peu de personnes avaient vu, se
mit à jouer une valse. Il se fit alors un grand silence. La
valse avait des enroulements capricieux, interminables ; et
toujours une phrase très douce montait le clavier, se perdait
dans un trille de rossignol ; puis des voix sourdes
reprenaient, plus lentement. C’était très voluptueux. Les
dames, la tête un peu inclinée, souriaient. Le piano avait, au
contraire, fait tomber brusquement la gaieté de M. Hupel de
la Noue. Il regardait les rideaux de velours rouge d’un air

342
anxieux, il se disait qu’il aurait dû placer lui-même madame
d’Espanet comme il avait placé les autres.
Les rideaux s’ouvrirent doucement, le piano reprit en
sourdine la valse sensuelle. Un murmure courut dans le
salon. Les dames se penchaient, les hommes allongeaient la
tête, tandis que l’admiration se traduisait çà et là par une
parole dite trop haut, un soupir inconscient, un rire étouffé.
Cela dura cinq grandes minutes, sous le flamboiement des
trois lustres.
M. Hupel de la Noue, rassuré, souriait béatement à son
poème. Il ne put résister à la tentation de répéter aux
personnes qui l’entouraient ce qu’il disait depuis un mois :
— J’avais songé à faire ça en vers… Mais, n’est-ce pas ?
c’est plus noble de lignes…
Puis, pendant que la valse allait et venait dans un
bercement sans fin, il donna des explications. Les Mignon
et Charrier s’étaient approchés et l’écoutaient attentivement.
— Vous connaissez le sujet, n’est-ce pas ? Le beau
Narcisse, fils du fleuve Céphise et de la nymphe Liriope,
méprise l’amour de la nymphe Écho… Écho était de la suite
de Junon, qu’elle amusait par ses discours pendant que
Jupiter courait le monde… Écho, fille de l’Air et de la
Terre, comme vous savez…
Et il se pâmait devant la poésie de la Fable. Puis, d’un
ton plus intime :
— J’ai cru pouvoir donner carrière à mon imagination…
La nymphe Écho conduit le beau Narcisse chez Vénus, dans

343
une grotte marine, pour que la déesse l’enflamme de ses
feux. Mais la déesse reste impuissante. Le jeune homme
témoigne par son attitude qu’il n’est pas touché.
L’explication n’était pas inutile, car peu de spectateurs,
dans le salon, comprenaient le sens exact des groupes.
Quand le préfet eut nommé ses personnages à demi voix, on
admira davantage. Les Mignon et Charrier continuaient à
ouvrir des yeux énormes. Ils n’avaient pas compris.
Sur l’estrade, entre les rideaux de velours rouge, une
grotte se creusait. Le décor était fait d’une soie tendue à
grands plis cassés, imitant des anfractuosités de rocher, et
sur laquelle étaient peints des coquillages, des poissons, de
grandes herbes marines. Le plancher, accidenté, montant en
forme de tertre, se trouvait recouvert de la même soie, où le
décorateur avait représenté un sable fin constellé de perles
et de paillettes d’argent. C’était un réduit de déesse. Là, sur
le sommet du tertre, Mme de Lauwerens, en Vénus, se tenait
debout ; un peu forte, portant son maillot rose avec la
dignité d’une duchesse de l’Olympe, elle avait compris son
personnage en souveraine de l’Amour, avec de grands yeux
sévères et dévorants. Derrière elle, ne montrant que sa tête
malicieuse, ses ailes et son carquois, la petite Mme Daste
donnait son sourire au personnage aimable de Cupidon.
Puis, d’un côté du tertre, les trois Grâces, Mmes de Guende,
Teissière, de Meinhold, tout en mousseline, se souriaient,
s’enlaçaient, comme dans le groupe de Pradier ; tandis que,
de l’autre côté, la marquise d’Espanet et Mme Haffner,
enveloppées du même flot de dentelles, les bras à la taille,
344
les cheveux mêlés, mettaient un coin risqué dans le tableau,
un souvenir de Lesbos, que M. Hupel de la Noue expliquait
à voix plus basse, pour les hommes seulement, en disant
qu’il avait voulu montrer par là la puissance de Vénus. En
bas du tertre, la comtesse Vanska faisait la Volupté ; elle
s’allongeait, tordue par un dernier spasme, les yeux
entr’ouverts et mourants, comme lasse ; très brune, elle
avait dénoué sa chevelure noire, et sa tunique striée de
flammes fauves montrait des bouts de sa peau ardente. La
gamme des costumes, du blanc de neige du voile de Vénus
au rouge sombre de la tunique de la Volupté, était douce,
d’un rose général, d’un ton de chair. Et sous le rayon
électrique, ingénieusement dirigé sur la scène par une des
fenêtres du jardin, la gaze, les dentelles, toutes ces étoffes
légères et transparentes se fondaient si bien avec les épaules
et les maillots, que ces blancheurs rosées vivaient, et qu’on
ne savait plus si ces dames n’avaient pas poussé la vérité
plastique jusqu’à se mettre toutes nues. Ce n’était là que
l’apothéose ; le drame se passait au premier plan. À gauche,
Renée, la nymphe Écho, tendait les bras vers la grande
déesse, la tête à demi tournée du côté de Narcisse,
suppliante, comme pour l’inviter à regarder Vénus, dont la
vue seule allume de terribles feux ; mais Narcisse, à droite,
faisait un geste de refus, il se cachait les yeux de la main, et
restait d’une froideur de glace. Les costumes de ces deux
personnages avaient surtout coûté une peine infinie à
l’imagination de M. Hupel de la Noue. Narcisse, en demi-
dieu rôdeur de forêts, portait un costume de chasseur idéal :
maillot verdâtre, courte veste collante, rameau de chêne
345
dans les cheveux. La robe de la nymphe Écho était, à elle
seule, toute une allégorie ; elle tenait des grands arbres et
des grands monts, des lieux retentissants où les voix de la
Terre et de l’Air se répondent ; elle était rocher par le satin
blanc de la jupe, taillis par les feuillages de la ceinture, ciel
pur par la nuée de gaze bleue du corsage. Et les groupes
gardaient une immobilité de statue, la note charnelle de
l’Olympe chantait dans l’éblouissement du large rayon,
pendant que le piano continuait sa plainte d’amour aiguë,
coupée de profonds soupirs.
On trouva généralement que Maxime était
admirablement fait. Dans son geste de refus, il développait
sa hanche gauche, qu’on remarqua beaucoup. Mais tous les
éloges furent pour l’expression de visage de Renée. Selon le
mot de M. Hupel de la Noue, elle était « la douleur du désir
inassouvi. » Elle avait un sourire aigu qui cherchait à se
faire humble, elle quêtait sa proie avec des supplications de
louve affamée qui ne cache ses dents qu’à demi. Le premier
tableau marcha bien, sauf cette folle d’Adeline qui bougeait
et qui retenait à grand’peine une irrésistible envie de rire.
Puis, les rideaux se refermèrent, le piano se tut.
Alors, on applaudit discrètement, et les conversations
reprirent. Un grand souffle d’amour, de désir contenu, était
venu des nudités de l’estrade, courait le salon, où les
femmes s’alanguissaient davantage sur leurs sièges, tandis
que les hommes, à l’oreille, se parlaient bas, avec des
sourires. C’était un chuchotement d’alcôve, un demi-silence
de bonne compagnie, un souhait de volupté à peine formulé

346
par un frémissement de lèvres ; et, dans les regards muets,
se rencontrant au milieu de ce ravissement de bon ton, il y
avait la hardiesse brutale d’amours offertes et acceptées
d’un coup d’œil.
On jugeait sans fin les perfections de ces dames. Leurs
costumes prenaient une importance presque aussi grande
que leurs épaules. Quand les Mignon et Charrier voulurent
questionner M. Hupel de la Noue, ils furent tout surpris de
ne plus le voir à côté d’eux ; il avait déjà plongé derrière
l’estrade.
— Je vous racontais donc, ma toute belle, dit madame
Sidonie, en reprenant une conversation interrompue par le
premier tableau, que j’avais reçu une lettre de Londres,
vous savez ? pour l’affaire des trois milliards… La
personne que j’ai chargée de faire des recherches m’écrit
qu’elle croit avoir trouvé le reçu du banquier. L’Angleterre
aurait payé… J’en suis malade depuis ce matin.
Elle était en effet plus jaune que de coutume, dans sa
robe de magicienne semée d’étoiles. Et, comme madame
Michelin ne l’écoutait pas, elle continua à voix plus basse,
murmurant que l’Angleterre ne pouvait avoir payé, et que
décidément elle irait à Londres elle-même.
— Le costume de Narcisse était bien joli, n’est-ce pas ?
demanda Louise à madame Michelin.
Celle-ci sourit. Elle regardait le baron Gouraud, qui
semblait tout ragaillardi dans son fauteuil. Madame Sidonie,

347
voyant où allait son regard, se pencha, lui chuchota à
l’oreille, pour que l’enfant n’entendît pas :
— Est-ce qu’il s’est exécuté ?
— Oui, répondit la jeune femme, languissante, jouant à
ravir son rôle d’almée. J’ai choisi la maison de
Louveciennes et j’en ai reçu les actes de propriété par son
homme d’affaires… Mais nous avons rompu, je ne le vois
plus.
Louise avait une finesse d’oreille particulière pour saisir
ce qu’on voulait lui cacher. Elle regarda le baron Gouraud
avec sa hardiesse de page, et dit tranquillement à madame
Michelin :
— Vous ne trouvez pas qu’il est affreux, le baron ?
Puis elle ajouta en éclatant de rire :
— Dites ! on aurait dû lui confier le rôle de Narcisse. Il
serait délicieux en maillot vert-pomme.
La vue de Vénus, de ce coin voluptueux de l’Olympe,
avait en effet ranimé le vieux sénateur. Il roulait des yeux
charmés, se tournait à demi pour complimenter Saccard.
Dans le brouhaha qui emplissait le salon, le groupe des
hommes graves continuait à causer affaires, politique. M.
Haffner dit qu’il venait d’être nommé président d’un jury
chargé de régler des questions d’indemnités. Alors la
conversation s’engagea sur les travaux de Paris, sur le
boulevard du Prince-Eugène, dont on commençait à causer
sérieusement dans le public. Saccard saisit l’occasion, parla
d’une personne qu’il connaissait, d’un propriétaire qu’on

348
allait sans doute exproprier. Et il regardait en face ces
messieurs. Le baron hocha doucement la tête ; M. Toutin-
Laroche poussa les choses jusqu’à déclarer que rien n’était
plus désagréable que d’être exproprié ; M. Michelin
approuvait, louchait davantage, en regardant sa décoration.
— Les indemnités ne sauraient jamais être trop fortes,
conclut doctement M. de Mareuil, qui voulait être agréable
à Saccard.
Ils s’étaient compris. Mais les Mignon et Charrier mirent
en avant leurs propres affaires. Ils comptaient se retirer
prochainement, sans doute à Langres, disaient-ils, en
gardant un pied-à-terre à Paris. Ils firent sourire ces
messieurs, lorsqu’ils racontèrent qu’après avoir achevé la
construction de leur magnifique hôtel du boulevard
Malesherbes, ils l’avaient trouvé si beau qu’ils n’avaient pu
résister à l’envie de le vendre. Leurs brillants devaient être
une consolation qu’ils s’étaient offerte. Saccard riait de
mauvaise grâce ; ses anciens associés venaient de réaliser
des bénéfices énormes dans une affaire où il avait joué un
rôle de dupe. Et, comme l’entr’acte s’allongeait, des
phrases d’éloges sur la gorge de Vénus et sur la robe de la
nymphe Écho coupaient la conversation des hommes
graves.
Au bout d’une grande demi-heure, M. Hupel de la Noue
reparut. Il marchait en plein succès, et le désordre de sa
toilette croissait. En regagnant sa place, il rencontra M. de
Mussy. Il lui serra la main en passant ; puis il revint sur ses
pas pour lui demander :

349
— Vous ne connaissez pas le mot de la marquise ?
Et il le lui conta, sans attendre la réponse. Il le pénétrait
de plus en plus, il le commentait, il finissait par le trouver
exquis de naïveté. « J’en ai un bien plus joli dessous ! »
C’était un cri du cœur.
Mais, M. de Mussy ne fut pas de cet avis. Il jugea le mot
indécent. Il venait d’être attaché à l’ambassade
d’Angleterre, où le ministre lui avait dit qu’une tenue
sévère était de rigueur. Il refusait de conduire le cotillon, se
vieillissait, ne parlait plus de son amour pour Renée, qu’il
saluait gravement quand il la rencontrait.
M. Hupel de la Noue rejoignait le groupe formé derrière
le fauteuil du baron, lorsque le piano entama une marche
triomphale. De grands placages d’accords, frappés
d’aplomb sur les touches, ouvraient un chant large, où, par
instants, sonnaient des éclats métalliques. Après chaque
phrase, une voix plus haute reprenait, en accentuant le
rythme. C’était brutal et joyeux.
— Vous allez voir, murmura M. Hupel de la Noue ; j’ai
poussé peut-être un peu loin la licence poétique ; mais je
crois que l’audace m’a réussi… La nymphe Écho voyant
que Vénus est sans puissance sur le beau Narcisse, le
conduit chez Plutus, dieu des richesses et des métaux
précieux… Après la tentation de la chair, la tentation de
l’or.
— C’est classique, répondit le sec M. Toutin-Laroche,
avec un sourire aimable. Vous connaissez votre temps,

350
monsieur le préfet.
Les rideaux s’ouvraient, le piano jouait plus fort. Ce fut
un éblouissement. Le rayon électrique tombait sur une
splendeur flambante, dans laquelle les spectateurs ne virent
d’abord qu’un brasier, où des lingots d’or et des pierres
précieuses semblaient se fondre. Une nouvelle grotte se
creusait ; mais celle-là n’était pas le frais réduit de Vénus,
baigné par le flot mourant sur un sable fin semé de perles ;
elle devait se trouver au centre de la terre, dans une couche
ardente et profonde, fissure de l’enfer antique, crevasse
d’une mine de métaux en fusion habitée par Plutus. La soie
imitant le roc montrait de larges filons métalliques, des
coulées qui étaient comme les veines du vieux monde,
charriant les richesses incalculables et la vie éternelle du
sol. À terre, par un anachronisme hardi de M. Hupel de la
Noue, il y avait un écroulement de pièces de vingt francs ;
des louis étalés, des louis entassés, un pullulement de louis
qui montaient.
Au sommet de ce tas d’or, Mme de Guende, en Plutus,
était assise, Plutus femme, Plutus montrant sa gorge, dans
les grandes lames de sa robe, prise à tous les métaux.
Autour du dieu se groupaient, debout, à demi couchées,
unies en grappe, ou fleurissant à l’écart, les efflorescences
féeriques de cette grotte, où les califes des Mille et une
Nuits avaient vidé leur trésor : Mme Haffner en Or, avec une
jupe roide et resplendissante d’évêque ; Mme d’Espanet en
Argent, luisante comme un clair de lune ; Mme de
Lauwerens, d’un bleu ardent, en Saphir, ayant à son côté la
351
petite Mme Daste, une Turquoise souriante, qui bleuissait
tendrement ; puis s’égrenaient l’Émeraude, Mme de
Meinhold, et la Topaze, Mme Teissière ; et, plus bas, la
comtesse Vanska donnait son ardeur sombre au Corail,
allongée, les bras levés, chargés de pendeloques rouges,
pareille à un polype monstrueux et adorable, qui montrait
des chairs de femme dans des nacres roses et entrebâillées
de coquillages. Ces dames avaient des colliers, des
bracelets, des parures complètes, faites chacune de la pierre
précieuse que le personnage représentait. On remarqua
beaucoup les bijoux originaux de Mmes d’Espanet et Haffner,
composés uniquement de petites pièces d’or et de petites
pièces d’argent neuves. Puis, au premier plan, le drame
restait le même : la nymphe Écho tentait le beau Narcisse,
qui refusait encore du geste. Et les yeux des spectateurs
s’accoutumaient avec ravissement à ce trou béant ouvert sur
les entrailles enflammées du globe, à ce tas d’or sur lequel
se vautrait la richesse d’un monde.
Ce second tableau eut encore plus de succès que le
premier. L’idée en parut particulièrement ingénieuse. La
hardiesse des pièces de vingt francs, ce ruissellement de
coffre-fort moderne tombé dans un coin de la mythologie
grecque, enchanta l’imagination des dames et des financiers
qui étaient là. Les mots : « Que de pièces ! que d’argent ! »
couraient, avec des sourires, de longs frémissements d’aise ;
et sûrement chacune de ces dames, chacun de ces messieurs
faisait le rêve d’avoir tout ça à lui, dans une cave.

352
— L’Angleterre a payé, ce sont vos milliards, murmura
malicieusement Louise à l’oreille de Mme Sidonie.
Et Mme Michelin, la bouche un peu ouverte par un désir
ravi, écartait son voile d’almée, caressait l’or d’un regard
luisant, tandis que le groupe des hommes graves se pâmait.
M. Toutin-Laroche, tout épanoui, murmura quelques mots à
l’oreille du baron, dont la face se marbrait de taches jaunes.
Mais les Mignon et Charrier, moins discrets, dirent avec
une naïveté brutale :
— Sacrebleu ! il y aurait là de quoi démolir Paris et le
rebâtir.
Le mot parut profond à Saccard, qui commençait à croire
que les Mignon et Charrier se moquaient du monde en
faisant les imbéciles. Quand les rideaux se refermèrent, et
que le piano termina la marche triomphale par un grand
bruit de notes jetées les unes sur les autres, comme de
dernières pelletées d’écus, les applaudissements éclatèrent,
plus vifs, plus prolongés.
Cependant, au milieu du tableau, le ministre,
accompagné de son secrétaire, M. de Saffré, avait paru à la
porte du salon. Saccard, qui guettait impatiemment son
frère, voulut se précipiter à sa rencontre. Mais celui-ci, d’un
geste, le pria de ne pas bouger. Et il vint doucement
jusqu’au groupe des hommes graves. Quand les rideaux se
furent refermés et qu’on l’eut aperçu, un long chuchotement
courut le salon, les têtes se retournèrent : le ministre

353
balançait le succès des Amours du beau Narcisse et de la
nymphe Écho.
— Vous êtes un poète, monsieur le préfet, dit-il en
souriant à M. Hupel de la Noue. Vous avez publié autrefois
un volume de vers, les Volubilis, je crois ?… Je vois que les
soucis de l’administration n’ont pas tari votre imagination.
Le préfet sentit, dans ce compliment, la pointe d’une
épigramme. La présence brusque de son chef le
décontenança d’autant plus, qu’en s’examinant d’un coup
d’œil pour voir si sa tenue était correcte, il aperçut, sur la
manche de son habit, la petite main blanche, qu’il n’osa pas
essuyer. Il s’inclina, balbutia.
— Vraiment, continua le ministre, en s’adressant à M.
Toutin-Laroche, au baron Gouraud, aux personnages qui se
trouvaient là, tout cet or était un merveilleux spectacle…
Nous ferions de grandes choses, si M. Hupel de la Noue
battait monnaie pour nous.
C’était, en langue ministérielle, le même mot que celui
des Mignon et Charrier. Alors M. Toutin-Laroche et les
autres firent leur cour, jouèrent sur la dernière phrase du
ministre : l’Empire avait déjà fait des merveilles ; ce n’était
pas l’or qui manquait, grâce à la haute expérience du
pouvoir ; jamais la France n’avait eu une situation aussi
belle devant l’Europe ; et ces messieurs finirent par devenir
si plats, que le ministre changea lui-même la conversation.
Il les écoutait, la tête haute, les coins de la bouche un peu
relevés, ce qui donnait à sa grosse face blanche,
soigneusement rasée, un air de doute et de dédain souriant.
354
Saccard, qui voulait amener l’annonce du mariage de
Maxime et de Louise, manœuvrait pour trouver une
transition habile. Il affectait une grande familiarité, et son
frère faisait le bonhomme, consentait à lui rendre le service
de paraître l’aimer beaucoup. Il était réellement supérieur,
avec son regard clair, son visible mépris des coquineries
mesquines, ses larges épaules qui, d’un haussement,
auraient culbuté tout ce monde-là. Quand il fut enfin
question du mariage, il se montra charmant, il laissa
entendre qu’il tenait prêt son cadeau de noces ; il voulait
parler de la nomination de Maxime comme auditeur au
Conseil d’État. Il alla jusqu’à répéter deux fois à son frère,
d’un ton tout à fait bon garçon :
— Dis bien à ton fils que je veux être son témoin.
M. de Mareuil rougissait d’aise. On complimenta
Saccard. M. Toutin-Laroche s’offrit comme second témoin.
Puis, brusquement, on arriva à parler du divorce. Un
membre de l’opposition venait d’avoir « le triste courage »,
disait M. Haffner, de défendre cette honte sociale. Et tous se
récrièrent. Leur pudeur trouva des mots profonds. M.
Michelin souriait délicatement au ministre, pendant que les
Mignon et Charrier remarquaient avec étonnement que le
collet de son habit était usé.
Pendant ce temps, M. Hupel de la Noue restait
embarrassé, s’appuyant au fauteuil du baron Gouraud, qui
s’était contenté d’échanger avec le ministre une poignée de
main silencieuse. Le poète n’osait quitter la place. Un
sentiment indéfinissable, la crainte de paraître ridicule, la

355
peur de perdre les bonnes grâces de son chef, le retenaient,
malgré l’envie furieuse qu’il avait d’aller placer ces dames
sur l’estrade, pour le dernier tableau. Il attendait qu’un mot
heureux lui vînt et le fît rentrer en faveur. Mais il ne trouvait
rien. Il se sentait de plus en plus gêné, lorsqu’il aperçut M.
de Saffré ; il lui prit le bras, s’accrocha à lui comme à une
planche de salut. Le jeune homme entrait, c’était une
victime toute fraîche.
— Vous ne connaissez pas le mot de la marquise ? lui
demanda le préfet.
Mais il était si troublé, qu’il ne savait plus présenter la
chose d’une façon piquante. Il pataugeait.
— Je lui ai dit : « Vous avez un charmant costume ; » et
elle m’a répondu…
— « J’en ai un bien plus joli dessous, » ajouta
tranquillement M. de Saffré. C’est vieux, mon cher, très
vieux.
M. Hupel de la Noue le regarda, consterné. Le mot était
vieux, et lui qui allait approfondir encore son commentaire
sur la naïveté de ce cri du cœur !
— Vieux, vieux comme le monde, répétait le secrétaire.
Mmed’Espanet l’a déjà dit deux fois aux Tuileries.
Ce fut le dernier coup. Le préfet se moqua alors du
ministre, du salon entier. Il se dirigeait vers l’estrade,
lorsque le piano préluda, d’une voix attristée, avec des
tremblements de notes qui pleuraient ; puis la plainte
s’élargit, traîna longuement, et les rideaux s’ouvrirent. M.
356
Hupel de la Noue, qui avait déjà disparu à moitié, rentra
dans le salon, en entendant le léger grincement des anneaux.
Il était pâle, exaspéré ; il faisait un violent effort sur lui-
même pour ne pas apostropher ces dames. Elles s’étaient
placées toutes seules ! Ce devait être cette petite d’Espanet
qui avait monté le complot de hâter les changements de
costume, et de se passer de lui. Ça n’était pas ça, ça ne
valait rien !
Il revint, mâchant de sourdes paroles. Il regardait sur
l’estrade, avec des haussements d’épaules, murmurant :
— La nymphe Écho est trop au bord… Et cette jambe du
beau Narcisse, pas de noblesse, pas de noblesse du tout…
Les Mignon et Charrier, qui s’étaient approchés pour
entendre « l’explication » se hasardèrent à lui demander
« ce que le jeune homme et la jeune fille faisaient, couchés
par terre. » Mais il ne répondit pas, il refusait d’expliquer
davantage son poème ; et comme les entrepreneurs
insistaient :
— Eh ! ça ne me regarde plus, du moment que ces dames
se placent sans moi !
Le piano sanglotait mollement. Sur l’estrade, une
clairière, où le rayon électrique mettait une nappe de soleil,
ouvrait un horizon de feuilles. C’était une clairière idéale,
avec des arbres bleus, de grandes fleurs jaunes et rouges,
qui montaient aussi haut que les chênes. Là, sur une butte
de gazon, Vénus et Plutus se tenaient côte à côte, entourés
de nymphes accourues des taillis voisins pour leur faire

357
escorte. Il y avait les filles des arbres, les filles des sources,
les filles des monts, toutes les divinités rieuses et nues de la
forêt. Et le dieu et la déesse triomphaient, punissaient les
froideurs de l’orgueilleux qui les avait méprisés, tandis que
le groupe des nymphes regardaient curieusement, avec un
effroi sacré, la vengeance de l’Olympe, au premier plan. Le
drame s’y dénouait. Le beau Narcisse, couché sur le bord
d’un ruisseau, qui descendait du lointain de la scène, se
regardait dans le clair miroir ; et l’on avait poussé la vérité
jusqu’à mettre une lame de vraie glace au fond du ruisseau.
Mais ce n’était déjà plus le jeune homme libre, le rôdeur de
forêts ; la mort le surprenait au milieu de l’admiration ravie
de son image, la mort l’alanguissait, et Vénus, de son doigt
tendu, comme une fée d’apothéose, lui jetait le sort fatal. Il
devenait fleur. Ses membres verdissaient, s’allongeaient,
dans son costume collant de satin vert ; la tige flexible, les
jambes légèrement recourbées, allaient s’enfoncer en terre,
prendre racine, pendant que le buste, orné de larges pans de
satin blanc, s’épanouissait en une corolle merveilleuse. La
chevelure blonde de Maxime complétait l’illusion, mettait,
avec ses longues frisures, des pistils jaunes au milieu de la
blancheur des pétales. Et la grande fleur naissante, humaine
encore, penchait la tête vers la source, les yeux noyés, le
visage souriant d’une extase voluptueuse, comme si le beau
Narcisse eût enfin contenté dans la mort les désirs qu’il
s’était inspirés à lui-même. À quelques pas, la nymphe
Écho se mourait aussi, se mourait de désirs inassouvis ; elle
se trouvait peu à peu prise dans la raideur du sol, elle sentait
ses membres brûlants se glacer et se durcir. Elle n’était pas
358
rocher vulgaire, sali de mousse, mais marbre blanc, par ses
épaules et ses bras, par sa grande robe de neige, dont la
ceinture de feuillage et l’écharpe bleue avaient glissé.
Affaissée au milieu du satin de sa jupe, qui se cassait à
larges plis, pareil à un bloc de Paros, elle se renversait,
n’ayant plus de vivant, dans son corps figé de statue, que
ses yeux de femme, des yeux qui luisaient, fixés sur la fleur
des eaux, penchée languissamment sur le miroir de la
source. Et il semblait déjà que tous les bruits d’amour de la
forêt, les voix prolongées des taillis, les frissons mystérieux
des feuilles, les soupirs profonds des grands chênes,
venaient battre sur la chair de marbre de la nymphe Écho,
dont le cœur, saignant toujours dans le bloc, résonnait
longuement, répétait au loin les moindres plaintes de la
Terre et de l’Air.
— Oh ! l’ont-ils affublé, ce pauvre Maxime ! murmura
Louise. Et madame Saccard, on dirait une morte.
— Elle est couverte de poudre de riz, dit madame
Michelin.
D’autres mots peu obligeants couraient. Ce troisième
tableau n’eut pas le succès franc des deux autres. C’était
pourtant ce dénouement tragique qui enthousiasmait M.
Hupel de la Noue sur son propre talent. Il s’y admirait,
comme son Narcisse dans sa lame de glace. Il y avait mis
une foule d’intentions poétiques et philosophiques. Quand
les rideaux se furent refermés pour la dernière fois, et que
les spectateurs eurent applaudi en gens bien élevés, il
éprouva un regret mortel d’avoir cédé à la colère en

359
n’expliquant pas la dernière page de son poème. Il voulut
donner alors aux personnes qui l’entouraient la clef des
choses charmantes, grandioses ou simplement polissonnes,
que représentaient le beau Narcisse et la nymphe Écho, et il
essaya même de dire ce que Vénus et Plutus faisaient au
fond de la clairière ; mais ces messieurs et ces dames, dont
les esprits nets et pratiques avaient compris la grotte de la
chair et la grotte de l’or, ne se souciaient pas de descendre
dans les complications mythologiques du préfet. Seuls, les
Mignon et Charrier, qui voulaient absolument savoir, eurent
la bonhomie de l’interroger. Il s’empara d’eux, il les tint
debout, dans l’embrasure d’une fenêtre, pendant près de
deux heures à leur raconter les Métamorphoses d’Ovide.
Cependant le ministre se retirait. Il s’excusa de ne
pouvoir attendre la belle madame Saccard pour la
complimenter sur la grâce parfaite de la nymphe Écho. Il
venait de faire trois ou quatre fois le tour du salon au bras
de son frère, donnant quelques poignées de main, saluant
les dames. Jamais il ne s’était tant compromis pour Saccard.
Il le laissa radieux lorsque, sur le seuil de la porte, il lui dit,
à voix haute :
— Je t’attends demain matin. Viens déjeuner avec moi.
Le bal allait commencer. Les domestiques avaient rangé
le long des murs les fauteuils des dames. Le grand salon
allongeait maintenant, du petit salon jaune à l’estrade, son
tapis nu, dont les grandes fleurs de pourpre s’ouvraient,
sous l’égouttement de lumière tombant du cristal des
lustres. La chaleur croissait, les tentures rouges brunissaient

360
de leurs reflets l’or des meubles et du plafond. On attendait
pour ouvrir le bal que ces dames, la nymphe Écho, Vénus,
Plutus et les autres, eussent changé de costumes.
Madame d’Espanet et madame Haffner parurent les
premières. Elles avaient remis leurs costumes du second
tableau ; l’une était en Or, l’autre en Argent. On les entoura,
on les félicita ; et elles racontaient leurs émotions.
— C’est moi qui ai failli m’éclater, disait la marquise,
quand j’ai vu de loin le grand nez de M. Toutin-Laroche qui
me regardait !
— Je crois que j’ai un torticolis, reprenait
languissamment la blonde Suzanne. Non, vrai, si ça avait
duré une minute de plus, j’aurais remis ma tête d’une façon
naturelle, tant j’avais mal au cou.
M. Hupel de la Noue, de l’embrasure où il avait poussé
les Mignon et Charrier, jetait des coups d’œil inquiets sur le
groupe formé autour des deux jeunes femmes ; il craignait
qu’on ne s’y moquât de lui. Les autres nymphes arrivèrent
les unes après les autres ; toutes avaient repris leurs
costumes de pierres précieuses ; la comtesse Vanska, en
Corail, eut un succès fou, lorsqu’on put examiner de près
les ingénieux détails de sa robe. Puis Maxime entra, correct
dans son habit noir, l’air souriant ; et un flot de femmes
l’enveloppa, on le mit au centre du cercle, on le plaisanta
sur son rôle de fleur, sur sa passion des miroirs ; lui, sans un
embarras, comme charmé de son personnage, continuait à
sourire, répondait aux plaisanteries, avouait qu’il s’adorait
et qu’il était assez guéri des femmes pour se préférer à elles.
361
On riait plus haut, le groupe grandissait, tenait tout le milieu
du salon, tandis que le jeune homme, noyé dans ce peuple
d’épaules, dans ce tohu-bohu de costumes éclatants, gardait
son parfum d’amour monstrueux, sa douceur vicieuse de
fleur blonde.
Mais lorsque Renée descendit enfin, il se fit un demi-
silence. Elle avait mis un nouveau costume, d’une grâce si
originale et d’une telle audace, que ces messieurs et ces
dames, habitués pourtant aux excentricités de la jeune
femme, eurent un premier mouvement de surprise. Elle était
en Otaïtienne. Ce costume, paraît-il, est des plus primitifs :
un maillot couleur tendre, qui lui montait des pieds
jusqu’aux seins, en lui laissant les épaules et les bras nus ;
et, sur ce maillot, une simple blouse de mousseline, courte
et garnie de deux volants, pour cacher un peu les hanches.
Dans les cheveux, une couronne de fleurs des champs ; aux
chevilles et aux poignets, des cercles d’or. Et rien autre. Elle
était nue. Le maillot avait des souplesses de chair, sous la
pâleur de la blouse ; la ligne pure de cette nudité se
retrouvait, des genoux aux aisselles vaguement effacée par
les volants, mais s’accentuant et reparaissant entre les
mailles de la dentelle, au moindre mouvement. C’était une
sauvagesse adorable, une fille barbare et voluptueuse, à
peine cachée dans une vapeur blanche, dans un pan de
brume marine, où tout son corps se devinait.
Renée, les joues roses, avançait d’un pas vif. Céleste
avait fait craquer un premier maillot ; heureusement que la
jeune femme, prévoyant le cas, s’était précautionnée. Ce

362
maillot déchiré l’avait mise en retard. Elle parut se soucier
peu de son triomphe. Ses mains brûlaient, ses yeux
brillaient de fièvre. Elle souriait pourtant, répondait par de
petites phrases aux hommes qui l’arrêtaient, qui la
complimentaient sur sa pureté d’attitudes, dans les tableaux
vivants. Elle laissait derrière elle un sillage d’habits noirs
étonnés et charmés de la transparence de sa blouse de
mousseline. Quand elle fut arrivée au groupe de femmes qui
entouraient Maxime, elle souleva de courtes exclamations,
et la marquise se mit à la regarder de la tête aux pieds, d’un
air tendre, en murmurant :
— Elle est adorablement faite.
Madame Michelin, dont le costume d’almée devenait
horriblement lourd à côté de ce simple voile, pinçait les
lèvres, tandis que madame Sidonie, ratatinée dans sa robe
noire de magicienne, murmurait à son oreille :
— C’est de la dernière indécence, n’est-ce pas, ma toute
belle ?
— Ah bien ! dit enfin la jolie brune, c’est M. Michelin
qui se fâcherait, si je me déshabillais comme ça !
— Et il aurait raison, conclut la courtière.
La bande des hommes graves n’était pas de cet avis. Ils
s’extasiaient de loin. M. Michelin, que sa femme mettait si
mal à propos en cause, se pâmait, pour faire plaisir à M.
Toutin-Laroche et au baron Gouraud, que la vue de Renée
ravissait. On complimenta fortement Saccard sur la
perfection des formes de sa femme. Il s’inclinait, se

363
montrait très touché. La soirée était bonne pour lui, et sans
une préoccupation qui passait par instants dans ses yeux,
lorsqu’il jetait un regard rapide sur sa sœur, il eût paru
parfaitement heureux.
— Dites, elle ne nous en avait jamais autant montré, dit
plaisamment Louise à l’oreille de Maxime, en lui désignant
Renée du coin de l’œil.
Elle se reprit, et avec un sourire indéfinissable :
— À moi, du moins.
Le jeune homme la regarda, d’un air inquiet, mais elle
continuait à sourire, drôlement, comme un écolier enchanté
d’une plaisanterie un peu forte.
Le bal fut ouvert. On avait utilisé l’estrade des tableaux
vivants, en y plaçant un petit orchestre, où les cuivres
dominaient ; et les bugles, les cornets à pistons, jetaient
leurs notes claires dans la forêt idéale, aux arbres bleus. Ce
fut d’abord un quadrille : Ah ! il a des bottes, il a des bottes,
Bastien ! qui faisait alors les délices des bastringues. Ces
dames dansèrent. Les polkas, les valses, les mazurkas,
alternèrent avec les quadrilles. Le large balancement des
couples allait et venait, emplissait la longue galerie, sautant
sous le fouet des cuivres, se balançant au bercement des
violons. Les costumes, ce flot de femmes de tous les pays et
de toutes les époques, roulait, avec un fourmillement, une
bigarrure d’étoffes vives. Le rythme, après avoir mêlé et
emporté les couleurs, dans un tohu-bohu cadencé, ramenait
brusquement, à certains coups d’archet, la même tunique de

364
satin rose, le même corsage de velours bleu, à côté du
même habit noir. Puis un autre coup d’archet, une sonnerie
des cornets à pistons, poussaient les couples, les faisaient
voyager à la file autour du salon, avec des mouvements
balancés de nacelle s’en allant à la dérive, sous un souffle
de vent qui a brisé l’amarre. Et toujours, sans fin, pendant
des heures. Parfois, entre deux danses, une dame
s’approchait d’une fenêtre, étouffant, respirant un peu d’air
glacé ; un couple se reposait sur une causeuse du petit salon
bouton d’or, ou descendait dans la serre, faisant doucement
le tour des allées. Sous les berceaux de lianes, au fond de
l’ombre tiède, où arrivaient les forte des cornets à pistons,
dans les quadrilles d’Ohé ! les p’tits agneaux et de J’ai un
pied qui r’mue, des jupes dont on ne voyait que le bord,
avaient des rires languissants.
Quand on ouvrit la porte de la salle à manger,
transformée en buffet, avec des dressoirs contre les murs et
une longue table au milieu, chargée de viandes froides, ce
fut une poussée, un écrasement. Un grand bel homme, qui
avait eu la timidité de garder son chapeau à la main, fut si
violemment collé contre le mur, que le malheureux chapeau
creva avec une plainte sourde. Cela fit rire. On se ruait sur
les pâtisseries et les volailles truffées, en s’enfonçant les
coudes dans les côtes, brutalement. C’était un pillage, les
mains se rencontraient au milieu des viandes, et les laquais
ne savaient à qui répondre, au milieu de cette bande
d’hommes comme il faut, dont les bras tendus exprimaient
la seule crainte d’arriver trop tard et de trouver les plats

365
vides. Un vieux monsieur se fâcha parce qu’il n’y avait pas
de bordeaux, et que le champagne, assurait-il, l’empêchait
de dormir.
— Doucement, messieurs, doucement, disait Baptiste de
sa voix grave. Il y en aura pour tout le monde.
Mais on ne l’écoutait pas. La salle à manger était pleine,
et des habits noirs inquiets se haussaient à la porte. Devant
les dressoirs, des groupes stationnaient, mangeant vite, se
serrant. Beaucoup avalaient sans boire, n’ayant pu mettre la
main sur un verre. D’autres, au contraire, buvaient, en
courant inutilement après un morceau de pain.
— Écoutez, dit M. Hupel de la Noue, que les Mignon et
Charrier, las de mythologie, avaient entraîné au buffet, nous
n’aurons rien si nous ne faisons pas cause commune…
C’est bien pis aux Tuileries, et j’y ai acquis quelque
expérience… Chargez-vous du vin, je me charge de la
viande.
Le préfet guettait un gigot. Il allongea la main, au bon
moment, dans une éclaircie d’épaules, et l’emporta
tranquillement, après s’être bourré les poches de petits
pains. Les entrepreneurs revinrent de leur côté, Mignon
avec une bouteille, Charrier avec deux bouteilles de
champagne ; mais ils n’avaient pu trouver que deux verres ;
ils dirent que ça ne faisait rien, qu’ils boiraient dans le
même. Et ces messieurs soupèrent sur le coin d’une
jardinière, au fond de la pièce. Ils ne retirèrent pas même
leurs gants, mettant les tranches toutes détachées du gigot
dans leur pain, gardant les bouteilles sous leur bras. Et,
366
debout, ils causaient, la bouche pleine, écartant leur menton
de leur gilet, pour que le jus tombât sur le tapis.
Charrier, ayant fini son vin avant son pain, demanda à un
domestique s’il ne pourrait avoir un verre de champagne.
— Il faut attendre, monsieur ! répondit avec colère le
domestique effaré, perdant la tête, oubliant qu’il n’était pas
à l’office. On a déjà bu trois cents bouteilles.
Cependant, on entendait les voix de l’orchestre qui
grandissaient, par souffles brusques. On dansait la polka des
Baisers, célèbre dans les bals publics, et dont chaque
danseur devait marquer le rythme en embrassant sa
danseuse. Mme d’Espanet parut à la porte de la salle à
manger, rouge, un peu décoiffée, traînant, avec une
lassitude charmante, sa grande robe d’argent. On s’écartait
à peine, elle était obligée d’insister du coude pour s’ouvrir
un passage. Elle fit le tour de la table, hésitante, une moue
aux lèvres. Puis elle vint droit à M. Hupel de la Noue, qui
avait fini et qui s’essuyait la bouche avec son mouchoir.
— Que vous seriez aimable, monsieur, lui dit-elle avec
un adorable sourire, de me trouver une chaise ! j’ai fait le
tour de la table inutilement…
Le préfet avait une rancune contre la marquise, mais sa
galanterie n’hésita pas ; il s’empressa, trouva la chaise,
installa Mme d’Espanet, et resta derrière son dos, à la servir.
Elle ne voulut que quelques crevettes, avec un peu de
beurre, et deux doigts de champagne. Elle mangeait avec
des mines délicates, au milieu de la gloutonnerie des

367
hommes. La table et les chaises étaient exclusivement
réservées aux dames. Mais on faisait toujours une exception
en faveur du baron Gouraud. Il était là, carrément assis,
devant un morceau de pâté, dont ses mâchoires broyaient la
croûte avec lenteur. La marquise reconquit le préfet en lui
disant qu’elle n’oublierait jamais ses émotions d’artiste,
dans les Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho.
Elle lui expliqua même pourquoi on ne l’avait pas attendu,
d’une façon qui le consola complètement : ces dames, en
apprenant que le ministre était là, avaient pensé qu’il serait
peu convenable de prolonger l’entr’acte. Elle finit par le
prier d’aller chercher Mme Haffner, qui dansait avec M.
Simpson, un homme brutal, disait-elle, et qui lui déplaisait.
Et, quand Suzanne fut là, elle ne regarda plus M. Hupel de
la Noue.
Saccard, suivi de MM. Toutin-Laroche, de Mareuil,
Haffner, avait pris possession d’un dressoir. Comme la table
était pleine, et que M. de Saffré passait avec Mme Michelin
au bras, il les retint, voulut que la jolie brune partageât avec
eux. Elle croqua des pâtisseries, souriante, levant ses yeux
clairs sur les cinq hommes qui l’entouraient. Ils se
penchaient vers elle, touchaient ses voiles d’almée brodés
de fil d’or, l’acculaient contre le dressoir, où elle finit par
s’adosser, prenant des petits fours de toutes les mains, très
douce et très caressante, avec la docilité amoureuse d’une
esclave au milieu de ses seigneurs. M. Michelin achevait
tout seul, à l’autre bout de la pièce, une terrine de foie gras
dont il avait réussi à s’emparer.

368
Cependant, Mme Sidonie, qui rôdait dans le bal depuis les
premiers coups d’archet, entra dans la salle à manger, et
appela Saccard du coin de l’œil.
— Elle ne danse pas, lui dit-elle à voix basse. Elle paraît
inquiète. Je crois qu’elle médite quelque coup de tête…
Mais je n’ai pu encore découvrir le damoiseau… Je vais
manger quelque chose et me remettre à l’affût.
Et elle mangea debout, comme un homme, une aile de
volaille qu’elle se fit donner par M. Michelin, qui avait fini
sa terrine. Elle se versa du malaga dans une grande coupe à
champagne ; puis, après s’être essuyé les lèvres du bout des
doigts, elle retourna dans le salon. La traîne de sa robe de
magicienne semblait avoir déjà ramassé toute la poussière
des tapis.
Le bal languissait, l’orchestre avait des essoufflements,
lorsqu’un murmure courut : « Le cotillon ! le cotillon ! »
qui ranima les danseurs et les cuivres. Il vint des couples de
tous les massifs de la serre ; le grand salon s’emplit, comme
pour le premier quadrille ; et, dans la cohue réveillée, on
discutait. C’était la dernière flamme du bal. Les hommes
qui ne dansaient pas regardaient, du fond des embrasures,
avec des bienveillances molles, le groupe bavard
grandissant au milieu de la pièce ; tandis que les soupeurs
du buffet, sans lâcher leur pain, allongeaient la tête, pour
voir.
M. de Mussy ne veut pas, disait une dame. Il jure qu’il ne
le conduit plus… Voyons, une fois encore, monsieur de

369
Mussy, rien qu’une petite fois. Faites cela pour nous.
Mais le jeune attaché d’ambassade restait gourmé dans
son col cassé. C’était vraiment impossible, il avait juré. Il y
eut un désappointement. Maxime refusa aussi, disant qu’il
ne pourrait, qu’il était brisé. M. Hupel de la Noue n’osa
s’offrir ; il ne descendait que jusqu’à la poésie. Une dame
ayant parlé de M. Simpson, on la fit taire ; M. Simpson était
le plus étrange conducteur de cotillon qu’on pût voir ; il se
livrait à des imaginations fantasques et malicieuses ; dans
un salon où l’on avait eu l’imprudence de le choisir, on
racontait qu’il avait forcé les dames à sauter par-dessus des
chaises, et qu’une de ses figures favorites était de faire
marcher tout le monde à quatre pattes autour de la pièce.
— Est-ce que M. de Saffré est parti ? demanda une voix
d’enfant.
Il partait, il faisait ses adieux à la belle madame Saccard,
avec laquelle il était au mieux, depuis qu’elle ne voulait pas
de lui. Ce sceptique aimable avait l’admiration des caprices
des autres. On le ramena triomphalement du vestibule. Il se
défendait, il disait avec un sourire qu’on le compromettait,
qu’il était un homme sérieux. Puis, devant toutes les mains
blanches qui se tendaient vers lui :
— Allons, dit-il, prenez vos places… Mais je vous
préviens que je suis classique. Je n’ai pas pour deux liards
d’imagination.
Les couples s’assirent autour du salon, sur tous les sièges
qu’on put réunir ; des jeunes gens allèrent chercher

370
jusqu’aux chaises de fonte de la serre. C’était un cotillon
monstre. M. de Saffré, qui avait l’air recueilli d’un prêtre
officiant, choisit pour dame la comtesse Vanska, dont le
costume de Corail le préoccupait. Quand tout le monde fut
en place, il jeta un long regard sur cette file circulaire de
jupes flanquées chacune d’un habit noir. Et il fit signe à
l’orchestre, dont les cuivres sonnèrent. Des têtes se
penchaient le long du cordon souriant des visages.
Renée avait refusé de prendre part au cotillon. Elle était
d’une gaieté nerveuse, depuis le commencement du bal,
dansant à peine, se mêlant aux groupes, ne pouvant rester
en place. Ses amies la trouvaient singulière. Elle avait parlé,
dans la soirée, de faire un voyage en ballon avec un célèbre
aéronaute dont tout Paris s’occupait. Quand le cotillon
commença, elle fut ennuyée de ne plus marcher à l’aise, elle
se tint à la porte du vestibule, donnant des poignées de main
aux hommes qui se retiraient, causant avec les intimes de
son mari. Le baron Gouraud, qu’un laquais emportait dans
sa pelisse de fourrure, trouva un dernier éloge sur son
costume d’Otaïtienne.
Cependant M. Toutin-Laroche serrait la main de Saccard.
— Maxime compte sur vous, dit ce dernier.
— Parfaitement, répondit le nouveau sénateur.
Et, se tournant vers Renée :
— Madame, je ne vous ai pas complimentée… Voilà
donc ce cher enfant casé !
Et, comme elle avait un sourire étonné :

371
— Ma femme ne sait pas encore, reprit Saccard… Nous
avons arrêté ce soir le mariage de mademoiselle de Mareuil
et de Maxime.
Elle continua de sourire, s’inclinant devant M. Toutin-
Laroche, qui partait en disant :
— Vous signez le contrat dimanche, n’est-ce pas ? Je vais
à Nevers pour une affaire de mines, mais je serai de retour.
Elle resta un instant seule au milieu du vestibule. Elle ne
souriait plus ; et, à mesure qu’elle descendait dans ce
qu’elle venait d’apprendre, elle était prise d’un grand
frisson. Elle regarda les tentures de velours rouge, les
plantes rares, les pots de majolique, d’un regard fixe.
Puis elle dit tout haut :
— Il faut que je lui parle.
Et elle revint dans le salon. Mais elle dut rester à l’entrée.
Une figure du cotillon obstruait le passage. L’orchestre
jouait en sourdine une phrase de valse. Les dames, se tenant
par la main, formaient un rond, un de ces ronds de petites
filles chantant Giroflé girofla ; et elles tournaient le plus
vite possible, tirant sur leurs bras, riant, glissant. Au milieu,
un cavalier, — c’était le malicieux M. Simpson, — avait à
la main une longue écharpe rose ; il l’élevait, avec le geste
d’un pêcheur qui va jeter un coup d’épervier ; mais il ne se
pressait pas, il trouvait drôle, sans doute, de laisser tourner
ces dames, de les fatiguer. Elles soufflaient, elles
demandaient grâce. Alors il lança l’écharpe, et il la lança
avec tant d’adresse, qu’elle alla s’enrouler autour des

372
épaules de madame d’Espanet et de madame Haffner,
tournant côte à côte. C’était une plaisanterie de
l’Américain. Il voulut ensuite valser avec les deux dames à
la fois, et il les avait déjà prises à la taille toutes deux, l’une
de son bras gauche, l’autre de son bras droit, lorsque M. de
Saffré dit, de sa voix sévère de roi du cotillon :
— On ne danse pas avec deux dames.
Mais M. Simpson ne voulait pas lâcher les deux tailles.
Adeline et Suzanne se renversaient dans ses bras avec des
rires. On jugeait le coup, les dames se fâchaient, le tapage
se prolongeait, et les habits noirs, dans les embrasures des
fenêtres, se demandaient comment Saffré allait sortir à sa
gloire de ce cas délicat. Il parut, en effet, perplexe un
moment, cherchant par quel raffinement de grâce il mettrait
les rieurs de son côté. Puis il eut un sourire, il prit madame
d’Espanet et madame Haffner, chacune d’une main, leur
posa une question à l’oreille, reçut leur réponse, et,
s’adressant ensuite à M. Simpson :
— Cueillez-vous la verveine ou cueillez-vous la
pervenche ?
M. Simpson, un peu sot, dit qu’il cueillait la verveine.
Alors M. de Saffré lui donna la marquise, en disant :
— Voici la verveine.
On applaudit discrètement. Cela fut trouvé très joli. M.
de Saffré était un conducteur de cotillon « qui ne restait
jamais à court » ; telle fut l’expression de ces dames.
Pendant ce temps, l’orchestre avait repris de toutes ses voix

373
la phrase de valse, et M. Simpson, après avoir fait le tour du
salon en valsant avec madame d’Espanet, la reconduisait à
sa place.
Renée put passer. Elle s’était mordu les lèvres au sang,
devant toutes « ces bêtises ». Elle trouvait ces femmes et
ces hommes stupides de lancer des écharpes et de prendre
des noms de fleurs. Ses oreilles bourdonnaient, une furie
d’impatience lui donnait des envies brusques de se jeter la
tête en avant et de s’ouvrir un chemin. Elle traversa le salon
d’un pas rapide, heurtant les couples attardés qui
regagnaient leurs sièges. Elle alla droit à la serre. Elle
n’avait vu ni Louise ni Maxime parmi les danseurs, elle se
disait qu’ils devaient être là, dans quelque trou des
feuillages, réunis par cet instinct des drôleries et des
polissonneries, qui leur faisait chercher les petits coins, dès
qu’ils se trouvaient ensemble quelque part. Mais elle visita
inutilement le demi-jour de la serre. Elle n’aperçut, au fond
d’un berceau, qu’un grand jeune homme qui baisait
dévotement les mains de la petite madame Daste, en
murmurant :
— Madame de Lauwerens me l’avait bien dit : vous êtes
un ange !
Cette déclaration, chez elle, dans sa serre, la choqua.
Vraiment madame de Lauwerens aurait dû porter son
commerce ailleurs ! Et Renée se serait soulagée à chasser
de ses appartements tout ce monde qui criait si fort. Debout
devant le bassin, elle regardait l’eau, elle se demandait où
Louise et Maxime avaient pu se cacher. L’orchestre jouait

374
toujours cette valse dont le bercement ralenti lui tournait le
cœur. C’était insupportable, on ne pouvait réfléchir chez
soi. Elle ne savait plus. Elle oubliait que les jeunes gens
n’étaient pas encore mariés, et elle se disait que c’était bien
simple, qu’ils étaient allés se coucher. Puis elle songea à la
salle à manger, elle remonta vivement l’escalier de la serre.
Mais, à la porte du grand salon, elle fut arrêtée une seconde
fois par une figure du cotillon.
— Ce sont les « Points noirs », mesdames, disait
galamment M. de Saffré. Ceci est de mon invention, et je
vous en donne la primeur.
On riait beaucoup. Les hommes expliquaient l’allusion
aux jeunes femmes. L’empereur venait de prononcer un
discours qui constatait, à l’horizon politique, la présence de
« certains points noirs ». Ces points noirs, on ne savait
pourquoi, avaient fait fortune. L’esprit de Paris s’était
emparé de cette expression, au point que, depuis huit jours,
on accommodait tout aux points noirs. M. de Saffré plaça
les cavaliers à l’un des bouts du salon, en leur faisant
tourner le dos aux dames, laissées à l’autre bout. Puis il leur
commanda de relever leurs habits, de façon à s’en cacher le
derrière de la tête. Cette opération s’accomplit au milieu
d’une gaieté folle. Bossus, les épaules serrées, avec les pans
des habits qui ne leur tombaient plus qu’à la taille, les
cavaliers étaient vraiment affreux.
— Ne riez pas, mesdames, criait M. de Saffré avec un
sérieux des plus comiques, ou je vous fais mettre vos
dentelles sur la tête.

375
La gaieté redoubla. Et il usa énergiquement de sa
souveraineté vis-à-vis de quelques-uns de ces messieurs qui
ne voulaient pas cacher leur nuque.
— Vous êtes les « points noirs, » disait-il ; masquez vos
têtes, ne montrez que le dos, il faut que ces dames ne voient
plus que du noir… Maintenant, marchez, mêlez-vous les
uns aux autres, pour qu’on ne vous reconnaisse pas.
L’hilarité était à son comble. Les « points noirs » allaient
et venaient, sur leurs jambes grêles, avec des balancements
de corbeaux sans tête. On vit la chemise d’un monsieur,
avec le coin de la bretelle. Alors ces dames demandèrent
grâce, elles étouffaient, et M. de Saffré voulut bien leur
ordonner d’aller chercher les « points noirs. » Elles
partirent, comme un vol de jeunes perdrix, avec un grand
bruit de jupes. Puis, au bout de sa course, chacune saisit le
cavalier qui lui tomba sous la main. Ce fut un tohu-bohu
inexprimable. Et, à la file, les couples improvisés se
dégageaient, faisaient le tour du salon en valsant, dans le
chant plus haut de l’orchestre.
Renée s’était appuyée au mur. Elle regardait, pâle, les
lèvres serrées. Un vieux monsieur vint lui demander
galamment pourquoi elle ne dansait pas. Elle dut sourire,
répondre quelque chose. Elle s’échappa, elle entra dans la
salle à manger. La pièce était vide. Au milieu des dressoirs
pillés, des bouteilles et des assiettes qui traînaient, Maxime
et Louise soupaient tranquillement, à un bout de la table,
côte à côte, sur une serviette qu’ils avaient étalée. Ils
paraissaient à l’aise, ils riaient, dans ce désordre, ces verres

376
sales, ces plats tachés de graisse, ces débris encore tièdes de
la gloutonnerie des soupeurs en gants blancs. Ils s’étaient
contentés d’épousseter les miettes autour d’eux. Baptiste se
promenait gravement le long de la table, sans un regard
pour cette pièce, qu’une bande de loups semblait avoir
traversée ; il attendait que les domestiques vinssent remettre
un peu d’ordre sur les dressoirs.
Maxime avait encore pu réunir un souper très
confortable. Louise adorait les nougats aux pistaches, dont
une assiette pleine était restée sur le haut d’un buffet. Ils
avaient devant eux trois bouteilles de champagne entamées.
— Papa est peut-être parti, dit la jeune fille.
— Tant mieux ! répondit Maxime, je vous reconduirai.
Et comme elle riait :
— Vous savez que, décidément, on veut que je vous
épouse. Ce n’est plus une farce, c’est sérieux… Qu’est-ce
que nous ferons donc, quand nous allons être mariés ?
— Nous ferons ce que font les autres, donc !
Cette drôlerie lui avait échappé un peu vite ; elle reprit
vivement, comme pour la retirer :
— Nous irons en Italie. Ça me fera du bien à la
poitrine… Je suis très malade… Ah ! mon pauvre Maxime,
la drôle de femme que vous allez avoir ! Je ne suis pas plus
grosse que deux sous de beurre.
Elle souriait, avec une pointe de tristesse, dans son
costume de page. Une toux sèche fit monter des lueurs

377
rouges à ses joues.
— C’est le nougat, dit-elle. À la maison, on me défend
d’en manger… Passez-moi l’assiette, je vais fourrer le reste
dans ma poche.
Et elle vidait l’assiette, quand Renée entra. Elle vint droit
à Maxime, en faisant des efforts inouïs pour ne pas jurer,
pour ne pas battre cette bossue qu’elle trouvait là, attablée
avec son amant.
— Je veux te parler, bégaya-t-elle d’une voix sourde.
Il hésitait, pris de peur, redoutant un tête-à-tête.
— À toi seul, tout de suite, répétait Renée.
— Allez donc, Maxime, dit Louise avec son regard
indéfinissable. Vous tâcherez, en même temps, de retrouver
mon père. Je l’égare à chaque soirée.
Il se leva, il essaya d’arrêter la jeune femme au milieu de
la salle à manger, en lui demandant ce qu’elle avait de si
pressé à lui dire. Mais elle reprit entre ses dents :
— Suis-moi, ou je dis tout devant le monde !
Il devint très pâle, il la suivit avec une obéissance
d’animal battu. Elle crut que Baptiste la regardait ; mais, à
cette heure, elle se souciait bien des regards clairs de ce
valet ! À la porte, le cotillon la retint une troisième fois.
— Attends, murmura-t-elle. Ces imbéciles n’en finiront
pas.
Et elle lui prit la main pour qu’il n’essayât pas de
s’échapper.

378
M. de Saffré plaçait le duc de Rozan, le dos contre le
mur, dans un angle du salon, à côté de la porte de la salle à
manger. Il mit une dame devant lui, puis un cavalier dos à
dos avec la dame, puis une autre dame devant le cavalier, et
cela à la file, couple par couple, en long serpent. Comme
des danseuses causaient, s’attardaient :
— Voyons, mesdames, cria-t-il, en place pour les
« Colonnes. »
Elles vinrent, les « colonnes » furent formées.
L’indécence qu’il y avait à se trouver ainsi prise, serrée
entre deux hommes, appuyée contre le dos de l’un, ayant
devant soi la poitrine de l’autre, égayait beaucoup les
dames. Les pointes des seins touchaient les parements des
habits, les jambes des cavaliers disparaissaient dans les
jupes des danseuses, et quand une gaieté brusque faisait
pencher une tête, les moustaches d’en face étaient obligées
de s’écarter, pour ne pas pousser les choses jusqu’au baiser.
Un farceur, à un moment, dut donner une légère poussée ; la
file se raccourcit, les habits entrèrent plus profondément
dans les jupes ; il y eut de petits cris, et des rires, des rires
qui n’en finissaient plus. On entendit la baronne de
Meinhold dire : « Mais, monsieur, vous m’étouffez ; ne me
serrez pas si fort ! » ce qui parut si drôle, ce qui donna à
toute la file un accès d’hilarité si fou, que les « colonnes, »
ébranlées, chancelaient, s’entre-choquaient, s’appuyaient
les unes sur les autres, pour ne pas tomber. M. de Saffré, les
mains levées, prêt à frapper, attendait. Puis il frappa. À ce
signal, tout d’un coup, chacun se retourna. Les couples qui

379
étaient face à face, se prirent à la taille, et la file égrena dans
le salon son chapelet de valseurs. Il n’y eut que le pauvre
duc de Rozan qui, en se tournant, se trouva le nez contre le
mur. On se moqua de lui.
— Viens, dit Renée à Maxime.
L’orchestre jouait toujours la valse. Cette musique molle,
dont le rythme monotone s’affadissait à la longue,
redoublait l’exaspération de la jeune femme. Elle gagna le
petit salon, tenant Maxime par la main ; et le poussant dans
l’escalier qui allait au cabinet de toilette :
— Monte, lui ordonna-t-elle.
Elle le suivit. À ce moment, madame Sidonie, qui avait
rôdé toute la soirée autour de sa belle-sœur, étonnée de ses
promenades continuelles à travers les pièces, arrivait
justement sur le perron de la serre. Elle vit les jambes d’un
homme s’enfoncer au milieu des ténèbres du petit escalier.
Un sourire pâle éclaira son visage de cire, et, retroussant sa
jupe de magicienne pour aller plus vite, elle chercha son
frère, bouleversant une figure du cotillon, s’adressant aux
domestiques qu’elle rencontrait. Elle trouva enfin Saccard
avec M. de Mareuil, dans une pièce contiguë à la salle à
manger, et que l’on avait transformée provisoirement en
fumoir. Les deux pères parlaient de dot, de contrat. Mais,
quand sa sœur lui eut dit un mot à l’oreille, Saccard se leva,
s’excusa, disparut.
En haut, le cabinet de toilette était en plein désordre. Sur
les sièges traînaient le costume de la nymphe Écho, le

380
maillot déchiré, des bouts de dentelle froissés, des linges
jetés en paquet, tout ce que la hâte d’une femme attendue
laisse derrière elle. Les petits outils d’ivoire et d’argent
gisaient un peu partout ; il y avait des brosses, des limes
tombées sur le tapis ; et les serviettes encore humides, les
savons oubliés sur le marbre, les flacons laissés débouchés
mettaient, dans la tente couleur de chair, une odeur forte,
pénétrante. La jeune femme, pour enlever le blanc de ses
bras et de ses épaules, s’était trempée dans la baignoire de
marbre rose, après les tableaux vivants. Des plaques irisées
s’arrondissaient sur la nappe d’eau refroidie.
Maxime marcha sur un corset, faillit tomber, essaya de
rire. Mais il grelottait devant le visage dur de Renée. Elle
s’approcha de lui, le poussant, disant à voix basse :
— Alors tu vas épouser la bossue ?
— Mais pas le moins du monde, murmura-t-il. Qui t’a dit
cela ?
— Eh ! ne mens pas, c’est inutile…
Il eut une révolte. Elle l’inquiétait, il voulait en finir avec
elle.
— Eh bien, oui, je l’épouse. Après ?… Est-ce que je ne
suis pas le maître ?
Elle vint à lui, la tête un peu baissée, avec un rire
mauvais, et lui prenant les poignets :
— Le maître ! toi, le maître !… Tu sais bien que non.
C’est moi qui suis le maître. Je te casserais les bras, si
j’étais méchante ; tu n’as pas plus de force qu’une fille.
381
Et comme il se débattait, elle lui tordit les bras, de toute
la violence nerveuse que lui donnait la colère. Il poussa un
faible cri. Alors elle le lâcha, en reprenant :
— Ne nous battons pas, vois-tu ; je serais la plus forte.
Il resta blême, avec la honte de cette douleur qu’il sentait
à ses poignets. Il la regardait aller et venir dans le cabinet.
Elle repoussait les meubles, réfléchissant, arrêtant le plan
qui tournait dans sa tête, depuis que son mari lui avait
appris le mariage.
— Je vais t’enfermer ici, dit-elle enfin ; et, quand il fera
jour, nous partirons pour le Havre.
Il blêmit encore d’inquiétude et de stupeur.
— Mais c’est une folie ! s’écria-t-il. Nous ne pouvons
pas nous en aller ensemble. Tu perds la tête…
— C’est possible. En tout cas, c’est toi et ton père qui me
l’avez fait perdre… J’ai besoin de toi et je te prends. Tant
pis pour les imbéciles !
Des lueurs rouges luisaient dans ses yeux. Elle continua,
s’approchant de nouveau de Maxime, lui brûlant le visage
de son haleine :
— Qu’est-ce que je deviendrais donc, si tu épousais la
bossue ! Vous vous moqueriez de moi, je serais peut-être
forcée de reprendre ce grand dadais de Mussy, qui ne me
réchaufferait pas même les pieds… Quand on a fait ce que
nous avons fait, on reste ensemble. D’ailleurs, c’est bien
clair, je m’ennuie lorsque tu n’es pas là, et comme je m’en

382
vais, je t’emmène… Tu peux dire à Céleste ce que tu veux
qu’elle aille chercher chez toi.
Le malheureux tendit les mains, supplia :
— Voyons, ma petite Renée, ne fais pas de bêtises.
Reviens à toi… Pense un peu au scandale.
— Je m’en moque, du scandale ! Si tu refuses, je
descends dans le salon et je crie que j’ai couché avec toi et
que tu es assez lâche pour vouloir maintenant épouser la
bossue.
Il plia la tête, l’écouta, cédant déjà, acceptant cette
volonté qui s’imposait si rudement à lui.
— Nous irons au Havre, reprit-elle plus bas, caressant
son rêve, et de là nous gagnerons l’Angleterre. Personne ne
nous embêtera plus. Si nous ne sommes pas assez loin, nous
partirons pour l’Amérique. Moi qui ai toujours froid, je
serai bien là-bas. J’ai souvent envié les créoles…
Mais à mesure qu’elle agrandissait son projet, la terreur
reprenait Maxime. Quitter Paris, aller si loin avec une
femme qui était folle assurément, laisser derrière lui une
histoire dont le côté honteux l’exilait à jamais ! c’était
comme un cauchemar atroce qui l’étouffait. Il cherchait
avec désespoir un moyen pour sortir de ce cabinet de
toilette, de ce réduit rose où battait le glas de Charenton. Il
crut avoir trouvé.
— C’est que je n’ai pas d’argent, dit-il avec douceur, afin
de ne pas l’exaspérer. Si tu m’enfermes, je ne pourrai pas
m’en procurer.

383
— J’en ai, moi, répondit-elle d’un air de triomphe. J’ai
cent mille francs. Tout s’arrange très bien…
Elle prit, dans l’armoire à glace, l’acte de cession que son
mari lui avait laissé, avec le vague espoir que sa tête
tournerait. Elle l’apporta sur la table de toilette, força
Maxime à lui donner une plume et un encrier qui se
trouvaient dans la chambre à coucher, et, repoussant les
savons, signant l’acte :
— Voilà, dit-elle, la bêtise est faite. Si je suis volée, c’est
que je le veux bien… Nous passerons chez Larsonneau,
avant d’aller à la gare… Maintenant, mon petit Maxime, je
vais t’enfermer, et nous nous sauverons par le jardin, quand
j’aurai mis tout ce monde à la porte. Nous n’avons même
pas besoin d’emporter des malles.
Elle redevenait gaie. Ce coup de tête la ravissait. C’était
une excentricité suprême, une fin qui, dans cette crise de
fièvre chaude, lui semblait tout à fait originale. Ça dépassait
de beaucoup son désir de voyage en ballon. Elle vint
prendre Maxime dans ses bras, en murmurant :
— Je t’ai fait mal tout à l’heure, mon pauvre chéri ! Aussi
tu refusais… Tu verras comme ce sera gentil. Est-ce que ta
bossue t’aimerait comme je t’aime ? Ce n’est pas une
femme, ce petit moricaud-là…
Elle riait, elle l’attirait à elle, le baisait sur les lèvres,
lorsqu’un bruit leur fit tourner la tête. Saccard était debout
sur le seuil de la porte.

384
Un silence terrible se fit. Lentement, Renée détacha ses
bras du cou de Maxime ; et elle ne baissait pas le front, elle
continuait à regarder son mari de ses grands yeux fixes de
morte ; tandis que le jeune homme, écrasé, terrifié,
chancelait, la tête basse, maintenant qu’il n’était plus
soutenu par son étreinte. Saccard, foudroyé par ce coup
suprême qui faisait enfin crier en lui l’époux et le père,
n’avançait pas, livide, les brûlait de loin du feu de ses
regards. Dans l’air moite et odorant de la pièce, les trois
bougies flambaient très haut, la flamme droite, avec
l’immobilité d’une larme ardente. Et, coupant seul le
silence, le terrible silence, par l’étroit escalier un souffle de
musique montait ; la valse, avec ses enroulements de
couleuvre, se glissait, se nouait, s’endormait sur le tapis de
neige, au milieu du maillot déchiré et des jupes tombées à
terre.
Puis le mari avança. Un besoin de brutalité marbrait sa
face, il serrait les poings pour assommer les coupables. La
colère, dans ce petit homme remuant, éclatait avec des
bruits de coups de feu. Il eut un ricanement étranglé, et,
s’approchant toujours :
— Tu lui annonçais ton mariage, n’est-ce pas ?
Maxime recula, s’adossa au mur :
— Écoute, balbutia-t-il, c’est elle…
Il allait l’accuser lâchement, rejeter sur elle le crime, dire
qu’elle voulait l’enlever, se défendre avec l’humilité et les
frissons d’un enfant pris en faute. Mais il n’eut pas la force,

385
les mots se séchaient dans sa gorge. Renée gardait sa
roideur de statue, son défi muet. Alors Saccard, sans doute
pour trouver une arme, jeta un coup d’œil rapide autour de
lui. Et, sur le coin de la table de toilette, au milieu des
peignes et des brosses à ongles, il aperçut l’acte de cession,
dont le papier timbré jaunissait le marbre. Il regarda l’acte,
regarda les coupables. Puis, se penchant, il vit que l’acte
était signé. Ses yeux allèrent de l’encrier ouvert à la plume
encore humide, laissée au pied du candélabre. Il resta droit
devant cette signature, réfléchissant.
Le silence semblait grandir, les flammes des bougies
s’allongeaient, la valse se berçait le long des tentures avec
plus de mollesse. Saccard eut un imperceptible mouvement
d’épaules. Il regarda encore sa femme et son fils d’un air
profond, comme pour arracher à leur visage une explication
qu’il ne trouvait pas. Puis il plia lentement l’acte, le mit
dans la poche de son habit. Ses joues étaient devenues
toutes pâles.
— Vous avez bien fait de signer, ma chère amie, dit-il
doucement à sa femme… C’est cent mille francs que vous
gagnez. Ce soir, je vous remettrai l’argent.
Il souriait presque, et ses mains seules gardaient un
tremblement. Il fit quelques pas, en ajoutant :
— On étouffe ici. Quelle idée de venir comploter
quelqu’une de vos farces dans ce bain de vapeur !…
Et s’adressant à Maxime, qui avait relevé la tête, surpris
de la voix apaisée de son père :

386
— Allons, viens, toi ! reprit-il. Je t’avais vu monter, je te
cherchais pour que tu fisses tes adieux à M. de Mareuil et à
sa fille.
Les deux hommes descendirent, causant ensemble. Renée
resta seule, debout au milieu du cabinet de toilette,
regardant le trou béant du petit escalier, dans lequel elle
venait de voir disparaître les épaules du père et du fils. Elle
ne pouvait détourner les yeux de ce trou. Eh quoi ! ils
étaient partis tranquillement, amicalement. Ces deux
hommes ne s’étaient pas écrasés. Elle prêtait l’oreille, elle
écoutait si quelque lutte atroce ne faisait pas rouler les corps
le long des marches. Rien. Dans les ténèbres tièdes, rien
qu’un bruit de danse, un long bercement. Elle crut entendre,
au loin, les rires de la marquise, la voix claire de M. de
Saffré. Alors le drame était fini ? Son crime, les baisers
dans le grand lit gris et rose, les nuits farouches de la serre,
tout cet amour maudit qui l’avait brûlée pendant des mois,
aboutissait à cette fin plate et ignoble. Son mari savait tout
et ne la battait même pas. Et le silence autour d’elle, ce
silence où traînait la valse sans fin, l’épouvantait plus que le
bruit d’un meurtre. Elle avait peur de cette paix, peur de ce
cabinet tendre et discret, empli d’une odeur d’amour.
Elle s’aperçut dans la haute glace de l’armoire. Elle
s’approcha, étonnée de se voir, oubliant son mari, oubliant
Maxime, toute préoccupée par l’étrange femme qu’elle
avait devant elle. La folie montait. Ses cheveux jaunes,
relevés sur les tempes et sur la nuque, lui parurent une
nudité, une obscénité. La ride de son front se creusait si

387
profondément, qu’elle mettait une barre sombre au-dessus
des yeux, la meurtrissure mince et bleuâtre d’un coup de
fouet. Qui donc l’avait marquée ainsi ? Son mari n’avait pas
levé la main, pourtant. Et ses lèvres l’étonnaient par leur
pâleur, ses yeux de myope lui semblaient morts. Comme
elle était vieille ! Elle pencha le front, et, quand elle se vit
dans son maillot, dans sa légère blouse de gaze, elle se
contempla, les cils baissés, avec des rougeurs subites. Qui
l’avait mise nue ? Que faisait-elle dans ce débraillé de fille
qui se découvre jusqu’au ventre ? Elle ne savait plus. Elle
regardait ses cuisses que le maillot arrondissait, ses hanches
dont elle suivait les lignes souples sous la gaze, son buste
largement ouvert ; et elle avait honte d’elle, et un mépris de
sa chair l’emplissait de colère sourde contre ceux qui la
laissaient ainsi, avec de simples cercles d’or aux chevilles et
aux poignets pour lui cacher la peau.
Alors, cherchant, avec l’idée fixe d’une intelligence qui
se noie, ce qu’elle faisait là, toute nue, devant cette glace,
elle remonta d’un saut brusque à son enfance, elle se revit à
sept ans, dans l’ombre grave de l’hôtel Béraud. Elle se
souvint d’un jour où la tante Élisabeth les avait habillées,
elle et Christine, de robes de laine grise à petits carreaux
rouges. On était à la Noël. Comme elles étaient contentes de
ces deux robes semblables ! La tante les gâtait, et elle
poussa les choses jusqu’à leur donner à chacune un bracelet
et un collier de corail. Les manches étaient longues, le
corsage montait jusqu’au menton, les bijoux s’étalaient sur
l’étoffe, ce qui leur semblait bien joli. Renée se rappelait

388
encore que son père était là, qu’il souriait de son air triste.
Ce jour-là, sa sœur et elle, dans la chambre des enfants,
s’étaient promenées comme de grandes personnes, sans
jouer, pour ne pas se salir. Puis, chez les dames de la
Visitation, ses camarades l’avaient plaisantée sur « sa robe
de Pierrot, » qui lui allait au bout des doigts et qui lui
montait par-dessus les oreilles. Elle s’était mise à pleurer
pendant la classe. À la récréation, pour qu’on ne se moquât
plus d’elle, elle avait retroussé les manches et rentré le tour
de cou du corsage. Et le collier et le bracelet de corail lui
semblaient plus jolis sur la peau de son cou et de son bras.
Était-ce ce jour-là qu’elle avait commencé à se mettre nue ?
Sa vie se déroulait devant elle. Elle assistait à son long
effarement, à ce tapage de l’or et de la chair qui était monté
en elle, dont elle avait eu jusqu’aux genoux, jusqu’au
ventre, puis jusqu’aux lèvres, et dont elle sentait maintenant
le flot passer sur sa tête, en lui battant le crâne à coups
pressés. C’était comme une sève mauvaise ; elle lui avait
lassé les membres, mis au cœur des excroissances de
honteuses tendresses, fait pousser au cerveau des caprices
de malade et de bête. Cette sève, la plante de ses pieds
l’avait prise sur le tapis de sa calèche, sur d’autres tapis
encore, sur toute cette soie et tout ce velours, où elle
marchait depuis son mariage. Les pas des autres devaient
avoir laissé là ces germes de poison, éclos à cette heure
dans son sang, et que ses veines charriaient. Elle se
rappelait bien son enfance. Lorsqu’elle était petite, elle
n’avait que des curiosités. Même plus tard, après ce viol qui

389
l’avait jetée au mal, elle ne voulait pas tant de honte. Certes,
elle serait devenue meilleure, si elle était restée à tricoter
auprès de la tante Élisabeth. Et elle entendait le tic-tac
régulier des aiguilles de la tante, tandis qu’elle regardait
fixement dans la glace pour lire cet avenir de paix qui lui
avait échappé. Mais elle ne voyait que ses cuisses roses, ses
hanches roses, cette étrange femme de soie rose qu’elle
avait devant elle, et dont la peau de fine étoffe, aux mailles
serrées, semblait faite pour des amours de pantins et de
poupées. Elle en était arrivée à cela, à être une grande
poupée dont la poitrine déchirée ne laisse échapper qu’un
filet de son. Alors, devant les énormités de sa vie, le sang de
son père, ce sang bourgeois qui la tourmentait aux heures de
crise, cria en elle, se révolta. Elle qui avait toujours tremblé
à la pensée de l’enfer, elle aurait dû vivre au fond de la
sévérité noire de l’hôtel Béraud. Qui donc l’avait mise nue ?
Et, dans l’ombre bleuâtre de la glace, elle crut voir se
lever les figures de Saccard et de Maxime. Saccard,
noirâtre, ricanant, avait une couleur de fer, un rire de
tenaille, sur ses jambes grêles. Cet homme était une
volonté. Depuis dix ans, elle le voyait dans la forge, dans
les éclats du métal rougi, la chair brûlée, haletant, tapant
toujours, soulevant des marteaux vingt fois trop lourds pour
ses bras, au risque de s’écraser lui-même. Elle le
comprenait maintenant ; il lui apparaissait grandi par cet
effort surhumain, par cette coquinerie énorme, cette idée
fixe d’une immense fortune immédiate. Elle se le rappelait
sautant les obstacles, roulant en pleine boue, et ne prenant

390
pas le temps de s’essuyer pour arriver avant l’heure, ne
s’arrêtant même pas à jouir en chemin, mâchant ses pièces
d’or en courant. Puis la tête blonde et jolie de Maxime
apparaissait derrière l’épaule rude de son père : il avait son
clair sourire de fille, ses yeux vides de catin qui ne se
baissaient jamais, sa raie au milieu du front, montrant la
blancheur du crâne. Il se moquait de Saccard, il le trouvait
bourgeois de se donner tant de peine pour gagner un argent
qu’il mangeait, lui, avec une si adorable paresse. Il était
entretenu. Ses mains longues et molles contaient ses vices.
Son corps épilé avait une pose lassée de femme assouvie.
Dans tout cet être lâche et mou, où le vice coulait avec la
douceur d’une eau tiède, ne luisait pas seulement l’éclair de
la curiosité du mal. Il subissait. Et Renée, en regardant les
deux apparitions sortir des ombres légères de la glace,
recula d’un pas, vit que Saccard l’avait jetée comme un
enjeu, comme une mise de fonds, et que Maxime s’était
trouvé là, pour ramasser ce louis tombé de la poche du
spéculateur. Elle restait une valeur dans le portefeuille de
son mari ; il la poussait aux toilettes d’une nuit, aux amants
d’une saison ; il la tordait dans les flammes de sa forge, se
servant d’elle, ainsi que d’un métal précieux, pour dorer le
fer de ses mains. Peu à peu, le père l’avait ainsi rendue
assez folle, assez misérable, pour les baisers du fils. Si
Maxime était le sang appauvri de Saccard, elle se sentait,
elle, le produit, le fruit véreux de ces deux hommes,
l’infamie qu’ils avaient creusée entre eux, et dans laquelle
ils roulaient l’un et l’autre.

391
Elle savait maintenant. C’étaient ces gens qui l’avaient
mise nue. Saccard avait dégrafé le corsage, et Maxime avait
fait tomber la jupe. Puis, à eux deux, ils venaient d’arracher
la chemise. À présent, elle se trouvait sans un lambeau,
avec des cercles d’or, comme une esclave. Ils la regardaient
tout à l’heure, ils ne lui disaient pas : « Tu es nue. » Le fils
tremblait comme un lâche, frissonnait à la pensée d’aller
jusqu’au bout de son crime, refusait de la suivre dans sa
passion. Le père, au lieu de la tuer, l’avait volée ; cet
homme punissait les gens en vidant leurs poches ; une
signature tombait comme un rayon de soleil au milieu de la
brutalité de sa colère, et pour vengeance, il emportait la
signature. Puis elle avait vu leurs épaules qui s’enfonçaient
dans les ténèbres. Pas de sang sur le tapis, pas un cri, pas
une plainte. C’étaient des lâches. Ils l’avaient mise nue.
Et elle se dit qu’une seule fois elle avait lu l’avenir, le
jour où, devant les ombres murmurantes du parc Monceau,
la pensée que son mari la salirait et la jetterait un jour à la
folie, était venue effrayer ses désirs grandissants. Ah ! que
sa pauvre tête souffrait ! comme elle sentait, à cette heure,
la fausseté de cette imagination, qui lui faisait croire qu’elle
vivait dans une sphère bienheureuse de jouissance et
d’impunité divines ! Elle avait vécu au pays de la honte, et
elle était châtiée par l’abandon de tout son corps, par la
mort de son être qui agonisait. Elle pleurait de ne pas avoir
écouté les grandes voix des arbres.
Sa nudité l’irritait. Elle tourna la tête, elle regarda autour
d’elle. Le cabinet de toilette gardait sa lourdeur musquée,

392
son silence chaud, où les phrases de la valse arrivaient
toujours, comme les derniers cercles mourants sur une
nappe d’eau. Ce rire affaibli de lointaine volupté passait sur
elle avec des railleries intolérables. Elle se boucha les
oreilles pour ne plus entendre. Alors elle vit le luxe du
cabinet. Elle leva les yeux sur la tente rose, jusqu’à la
couronne d’argent qui laissait apercevoir un Amour joufflu
apprêtant sa flèche ; elle s’arrêta aux meubles, au marbre de
la table de toilette, encombré de pots et d’outils qu’elle ne
reconnaissait plus ; elle alla à la baignoire, pleine encore, et
dont l’eau dormait ; elle repoussa du pied les étoffes
traînant sur le satin blanc des fauteuils, le costume de la
nymphe Écho, les jupons, les serviettes oubliées. Et de
toutes ces choses montaient des voix de honte : la robe de la
nymphe Écho lui parlait de ce jeu qu’elle avait accepté,
pour l’originalité de s’offrir à Maxime en public ; la
baignoire exhalait l’odeur de son corps, l’eau où elle s’était
trempée, mettait, dans la pièce, sa fièvre de femme malade ;
la table avec ses savons et ses huiles, les meubles, avec
leurs rondeurs de lit, lui parlaient brutalement de sa chair,
de ses amours, de toutes ces ordures qu’elle voulait oublier.
Elle revint au milieu du cabinet, le visage pourpre, ne
sachant où fuir ce parfum d’alcôve, ce luxe qui se
décolletait avec une impudeur de fille, qui étalait tout ce
rose. La pièce était nue comme elle ; la baignoire rose, la
peau rose des tentures, les marbres roses des deux tables
s’animaient, s’étiraient, se pelotonnaient, l’entouraient
d’une telle débauche de voluptés vivantes, qu’elle ferma les

393
yeux, baissant le front, s’abîmant sous les dentelles du
plafond et des murs qui l’écrasaient.
Mais, dans le noir, elle revit la tache de chair du cabinet
de toilette, et elle aperçut en outre la douceur grise de la
chambre à coucher, l’or tendre du petit salon, le vert cru de
la serre, toutes ces richesses complices. C’était là où ses
pieds avaient pris la sève mauvaise. Elle n’aurait pas dormi
avec Maxime sur un grabat, au fond d’une mansarde. C’eût
été trop ignoble. La soie avait fait son crime coquet. Et elle
rêvait d’arracher ces dentelles, de cracher sur cette soie, de
briser son grand lit à coups de pied, de traîner son luxe dans
quelque ruisseau d’où il sortirait usé et sali comme elle.
Quand elle rouvrit les yeux, elle s’approcha de la glace,
se regarda encore, s’examina de près. Elle était finie. Elle se
vit morte. Toute sa face lui disait que le craquement
cérébral s’achevait. Maxime, cette perversion dernière de
ses sens, avait terminé son œuvre, épuisé sa chair, détraqué
son intelligence. Elle n’avait plus de joies à goûter, plus
d’espérances de réveil. À cette pensée, une colère fauve se
ralluma en elle. Et, dans une crise dernière de désir, elle
rêva de reprendre sa proie, d’agoniser aux bras de Maxime
et de l’emporter avec elle. Louise ne pouvait l’épouser ;
Louise savait bien qu’il n’était pas à elle, puisqu’elle les
avait vus s’embrasser sur les lèvres. Alors, elle jeta sur ses
épaules une pelisse de fourrure, pour ne pas traverser le bal
toute nue. Elle descendit.
Dans le petit salon, elle se rencontra face à face avec Mme
Sidonie. Celle-ci, pour jouir du drame, s’était postée de
394
nouveau sur le perron de la serre. Mais elle ne sut plus que
penser quand Saccard reparut avec Maxime, et qu’il
répondit brutalement à ses questions faites à voix basse
qu’elle rêvait, qu’il n’y avait « rien du tout. » Puis elle flaira
la vérité. Sa face jaune blêmit, elle trouvait la chose
vraiment forte. Et, doucement, elle vint coller son oreille à
la porte de l’escalier, espérant qu’elle entendrait Renée
pleurer, en haut. Lorsque la jeune femme ouvrit la porte, le
battant souffleta presque sa belle-sœur.
— Vous m’espionnez ! lui dit-elle avec colère.
Mais Mme Sidonie répondit avec un beau dédain :
— Est-ce que je m’occupe de vos saletés !
Et retroussant sa robe de magicienne, se retirant avec un
regard majestueux :
— Ma petite, ce n’est pas ma faute s’il vous arrive des
accidents… Mais je n’ai pas de rancune, entendez-vous ? Et
sachez bien que vous auriez trouvé et que vous trouveriez
encore en moi une seconde mère. Je vous attends chez moi,
quand il vous plaira.
Renée ne l’écoutait pas. Elle entra dans le grand salon,
elle traversa une figure très compliquée du cotillon, sans
même voir la surprise que causait sa pelisse de fourrure. Il y
avait, au milieu de la pièce, des groupes de dames et de
cavaliers qui se mêlaient, en agitant des banderolles, et la
voix flûtée de M. de Saffré disait :
— Allons, mesdames, « la Guerre du Mexique… » Il faut
que les dames qui font les broussailles, étalent leurs jupes
395
en rond et restent par terre… Maintenant, les cavaliers
tournent autour des broussailles… Puis, quand je taperai
dans mes mains, chacun d’eux valsera avec sa broussaille.
Il tapa dans ses mains. Les cuivres sonnèrent, la valse
déroula une fois encore les couples autour du salon. La
figure avait eu peu de succès. Deux dames étaient
demeurées sur le tapis, empêtrées dans leurs jupons.
Madame Daste déclara que ce qui l’amusait dans « la
Guerre du Mexique, » c’était seulement de faire « un
fromage » avec sa robe, comme au pensionnat.
Renée, arrivée au vestibule, trouva Louise et son père,
que Saccard et Maxime accompagnaient. Le baron Gouraud
était parti. Madame Sidonie se retirait avec les Mignon et
Charrier, tandis que M. Hupel de la Noue reconduisait
madame Michelin, que son mari suivait discrètement. Le
préfet avait employé le reste de la soirée à faire la cour à la
jolie brune. Il venait de la déterminer à passer un mois de la
belle saison dans son chef-lieu, « où l’on voyait des
antiquités vraiment curieuses. »
Louise, qui croquait en cachette le nougat qu’elle avait
dans la poche, fut prise d’un accès de toux, au moment de
sortir.
— Couvre-toi bien, dit le père.
Et Maxime s’empressa de serrer davantage le lacet du
capuchon de sa sortie de bal. Elle levait le menton, elle se
laissait emmailloter. Mais, quand madame Saccard parut,
M. de Mareuil revint, lui fit ses adieux. Ils restèrent tous là

396
à causer un instant. Elle dit, voulant expliquer sa pâleur, son
frissonnement, qu’elle avait eu froid, qu’elle était montée
chez elle pour jeter cette fourrure sur ses épaules. Et elle
épiait l’instant où elle pourrait parler bas à Louise, qui la
regardait avec sa tranquillité curieuse. Comme les hommes
se serraient encore la main, elle se pencha, et murmura :
— Vous ne l’épouserez pas, dites ? Ce n’est pas possible.
Vous savez bien…
Mais l’enfant l’interrompit, se haussant, lui disant à
l’oreille :
— Oh ! soyez tranquille, je l’emmène… Ça ne fait rien,
puisque nous partons pour l’Italie.
Et elle souriait, de son sourire vague de sphinx vicieux.
Renée resta balbutiante. Elle ne comprenait pas, elle
s’imagina que la bossue se moquait d’elle. Puis, quand les
Mareuil furent partis, en répétant à plusieurs reprises : « À
dimanche ! » elle regarda son mari, elle regarda Maxime, de
ses yeux épouvantés, et, les voyant la chair tranquille,
l’attitude satisfaite, elle se cacha la face dans les mains, elle
s’enfuit, se réfugia au fond de la serre.
Les allées étaient désertes. Les grands feuillages
dormaient, et, sur la nappe lourde du bassin, deux boutons
de nymphéa s’épanouissaient lentement. Renée aurait voulu
pleurer ; mais cette chaleur humide, cette odeur forte
qu’elle reconnaissait, la prenait à la gorge, étranglait son
désespoir. Elle regardait à ses pieds, au bord du bassin, à
cette place du sable jaune, où elle étalait la peau d’ours

397
l’autre hiver. Et, quand elle leva les yeux, elle vit encore
une figure du cotillon, tout au fond, par les deux portes
laissées ouvertes.
C’était un bruit assourdissant, une mêlée confuse où elle
ne distingua d’abord que des jupes volantes et des jambes
noires piétinant et tournant. La voix de M. de Saffré criait :
« Le Changement de dames ! le Changement de dames ! »
Et les couples passaient au milieu d’une fine poussière
jaune ; chaque cavalier, après avoir fait trois ou quatre tours
de valse, jetait sa dame aux bras de son voisin, qui lui jetait
la sienne. La baronne de Meinhold, dans son costume
d’Émeraude, tombait des mains du comte de Chibray aux
mains de M. Simpson ; il la rattrapait au petit bonheur, par
une épaule, tandis que le bout de ses gants glissait sous le
corsage. La comtesse Vanska, rouge, faisant sonner ses
pendeloques de corail, allait, d’un bond, de la poitrine de
M. de Saffré, sur la poitrine du duc de Rozan, qu’elle
enlaçait, qu’elle forçait à pirouetter pendant cinq mesures,
pour se pendre ensuite à la hanche de M. Simpson, qui
venait de lancer l’Émeraude au conducteur du cotillon. Et
madame Teissière, madame Daste, madame de Lauwerens,
luisaient comme de grands joyaux vivants, avec la pâleur
blonde de la Topaze, le bleu tendre de la Turquoise, le bleu
ardent du Saphir, s’abandonnaient un instant, se cambraient
sous le poignet tendu d’un valseur, puis repartaient,
arrivaient de dos ou de face dans une nouvelle étreinte,
visitaient à la file toutes les embrassades d’hommes du
salon. Cependant, madame d’Espanet, devant l’orchestre,

398
avait réussi à saisir madame Haffner au passage, et valsait
avec elle, sans vouloir la lâcher. L’Or et l’Argent dansaient
ensemble, amoureusement.
Renée comprit alors ce tourbillonnement des jupes, ce
piétinement des jambes. Elle était placée en contrebas, elle
voyait la furie des pieds, le pêle-mêle des bottes vernies et
des chevilles blanches. Par moments, il lui semblait qu’un
souffle de vent allait enlever les robes. Ces épaules nues,
ces bras nus, ces chevelures nues qui volaient, qui
tourbillonnaient, prises, jetées et reprises, au fond de cette
galerie, où la valse de l’orchestre s’affolait, où les tentures
rouges se pâmaient sous les fièvres dernières du bal, lui
apparurent comme l’image tumultueuse de sa vie à elle, de
ses nudités, de ses abandons. Et elle éprouva une telle
douleur, en pensant que Maxime, pour prendre la bossue
entre ses bras, venait de la jeter là, à cette place où ils
s’étaient aimés, qu’elle rêva d’arracher une tige du Tanghin
qui lui frôlait la joue, de la mâcher jusqu’au bois. Mais elle
était lâche, elle resta devant l’arbuste à grelotter sous la
fourrure que ses bras ramenaient, serraient étroitement, avec
un grand geste de honte terrifiée.

399
VII

Trois mois plus tard, par une de ces tristes matinées de


printemps qui ramènent dans Paris le jour bas et l’humidité
sale de l’hiver, Aristide Saccard descendait de voiture, place
du Château-d’Eau, et s’engageait, avec quatre autres
messieurs, dans la trouée de démolitions que creusait le
futur boulevard du Prince-Eugène. C’était une commission
d’enquête que le jury des indemnités envoyait sur les lieux
pour estimer certains immeubles, dont les propriétaires
n’avaient pu s’entendre à l’amiable avec la Ville.
Saccard renouvelait le coup de fortune de la rue de la
Pépinière. Pour que le nom de sa femme disparût
complètement, il imagina d’abord une vente des terrains et
du café-concert. Larsonneau céda le tout à un créancier
supposé. L’acte de vente portait le chiffre colossal de trois
millions. Ce chiffre était tellement exorbitant que la
commission de l’Hôtel de Ville, lorsque l’agent
d’expropriation, au nom du propriétaire imaginaire, réclama
le prix d’achat pour indemnité, ne voulut jamais accorder
plus de deux millions cinq cent mille francs, malgré le
sourd travail de M. Michelin et les plaidoyers de M. Toutin-
Laroche et du baron Gouraud. Saccard s’attendait à cet
échec ; il refusa l’offre, il laissa le dossier aller devant le

400
jury, dont il faisait justement partie avec M. de Mareuil, par
un hasard qu’il devait avoir aidé. Et c’était ainsi qu’il se
trouvait chargé, avec quatre de ses collègues, de faire une
enquête sur ses propres terrains.
M. de Mareuil l’accompagnait. Sur les trois autres jurés,
il y avait un médecin qui fumait un cigare, sans se soucier le
moins du monde des plâtras qu’il enjambait, et deux
industriels, dont l’un, fabricant d’instruments de chirurgie,
avait anciennement tourné la meule dans les rues.
Le chemin où ces messieurs s’engagèrent était affreux. Il
avait plu toute la nuit. Le sol détrempé devenait un fleuve
de boue, entre les maisons écroulées, sur cette route tracée
en pleines terres molles, où les tombereaux de transport
entraient jusqu’aux moyeux. Aux deux côtés, des pans de
murs, crevés par la pioche, restaient debout ; de hautes
bâtisses éventrées, montrant leurs entrailles blafardes,
ouvraient en l’air leurs cages d’escalier vides, leurs
chambres béantes, suspendues, pareilles aux tiroirs brisés de
quelque grand vilain meuble. Rien n’était plus lamentable
que les papiers peints de ces chambres, des carrés jaunes ou
bleus qui s’en allaient en lambeaux, indiquant, à une
hauteur de cinq et six étages, jusque sous les toits, de
pauvres petits cabinets, des trous étroits, où toute une
existence d’homme avait peut-être tenu. Sur les murailles
dénudées, les rubans des cheminées montaient côte à côte,
avec des coudes brusques, d’un noir lugubre. Une girouette
oubliée grinçait au bord d’une toiture, tandis que des
gouttières à demi détachées pendaient, pareilles à des

401
guenilles. Et la trouée s’enfonçait toujours, au milieu de ces
ruines, pareille à une brèche que le canon aurait ouverte ; la
chaussée, encore à peine indiquée, emplie de décombres,
avait des bosses de terre, des flaques d’eau profondes,
s’allongeait sous le ciel gris, dans la pâleur sinistre de la
poussière de plâtre qui tombait, et comme bordée de filets
de deuil par les rubans noirs des cheminées.
Ces messieurs, avec leurs bottes bien cirées, leurs
redingotes et leurs chapeaux de haute forme, mettaient une
singulière note dans ce paysage boueux, d’un jaune sale, où
ne passaient que des ouvriers blêmes, des chevaux crottés
jusqu’à l’échine, des chariots dont le bois disparaissait sous
une croûte de poussière. Ils se suivaient à la file, sautaient
de pierre en pierre, évitant les mares de fange coulante,
parfois enfonçaient jusqu’aux chevilles et juraient alors en
secouant les pieds. Saccard avait parlé d’aller prendre la rue
de Charonne, ce qui leur aurait évité cette promenade dans
ces terres défoncées ; mais ils avaient malheureusement
plusieurs immeubles à visiter sur la longue ligne du
boulevard ; la curiosité les poussant, ils s’étaient décidés à
passer au beau milieu des travaux. D’ailleurs, ça les
intéressait beaucoup. Ils s’arrêtaient parfois en équilibre sur
un plâtras roulé au fond d’une ornière, levaient le nez,
s’appelaient pour se montrer un plancher béant, un tuyau de
cheminée resté en l’air, une solive tombée sur un toit voisin.
Ce coin de ville détruite, au sortir de la rue du Temple, leur
semblait tout à fait drôle.

402
— C’est vraiment curieux, disait M. de Mareuil. Tenez,
Saccard, regardez donc cette cuisine, là-haut ; il y reste une
vieille poêle pendue au-dessus du fourneau… Je la vois
parfaitement.
Mais le médecin, le cigare aux dents, s’était planté devant
une maison démolie, et dont il ne restait que les pièces du
rez-de-chaussée, emplies des gravats des autres étages. Un
seul pan de mur se dressait du tas des décombres ; pour le
renverser d’un coup, on l’avait entouré d’une corde, sur
laquelle tiraient une trentaine d’ouvriers.
— Ils ne l’auront pas, murmura le médecin. Ils tirent trop
à gauche.
Les quatre autres étaient revenus sur leurs pas, pour voir
tomber le mur. Et tous les cinq, les yeux tendus, la
respiration coupée, attendaient la chute avec un
frémissement de jouissance. Les ouvriers, lâchant, puis se
roidissant brusquement, criaient : « Ohé ! hisse ! »
— Ils ne l’auront pas, répétait le médecin.
Puis, au bout de quelques secondes d’anxiété :
— Il remue, il remue, dit joyeusement un des industriels.
Et quand le mur céda enfin, s’abattit avec un fracas
épouvantable, en soulevant un nuage de plâtre, ces
messieurs se regardèrent avec des sourires. Ils étaient
enchantés. Leurs redingotes se couvrirent d’une poussière
fine, qui leur blanchit les bras et les épaules.
Maintenant, ils parlaient des ouvriers, en reprenant leur
marche prudente au milieu des flaques. Il n’y en avait pas
403
beaucoup de bons. C’étaient tous des fainéants, des mange-
tout, et entêtés avec cela, ne rêvant que la ruine des patrons.
M. de Mareuil, qui, depuis un instant, regardait avec un
frisson deux pauvres diables perchés au coin d’un toit,
attaquant une muraille à coups de pioche, émit cette idée
que ces hommes-là avaient pourtant un fier courage. Les
autres s’arrêtèrent de nouveau, levèrent les yeux vers les
démolisseurs en équilibre, courbés, tapant à toute volée ; ils
poussaient les pierres du pied et les regardaient
tranquillement s’écraser en bas ; si leur pioche avait porté à
faux, le seul élan de leurs bras les aurait précipités.
— Bah ! c’est l’habitude, dit le médecin en reportant son
cigare à ses lèvres. Ce sont des brutes.
Cependant, ils étaient arrivés à un des immeubles qu’ils
devaient voir. Ils bâclèrent leur travail en un quart d’heure,
et reprirent leur promenade. Peu à peu, ils n’avaient plus
tant d’horreur pour la boue ; ils marchaient au milieu des
mares, abandonnant l’espoir de préserver leurs bottes.
Comme ils avaient dépassé la rue Ménilmontant, l’un des
industriels, l’ancien rémouleur, devint inquiet. Il examinait
les ruines autour de lui, ne reconnaissait plus le quartier. Il
disait qu’il avait demeuré par là, il y avait plus de trente
ans, à son arrivée à Paris, et que ça lui ferait bien plaisir de
retrouver l’endroit. Il furetait toujours du regard, lorsque la
vue d’une maison que la pioche des démolisseurs avait déjà
coupée en deux, l’arrêta net au milieu du chemin. Il en
étudia la porte, les fenêtres. Puis, montrant du doigt un coin
de la démolition, tout en haut :

404
— La voilà ! s’écria-t-il, je la reconnais !
— Quoi donc ? demanda le médecin.
— Ma chambre, parbleu ! C’est elle !
C’était au cinquième, une petite chambre qui devait
anciennement donner sur une cour. Une muraille ouverte la
montrait toute nue, déjà entamée d’un côté, avec son papier
à grands ramages jaunes, dont une large déchirure tremblait
au vent. On voyait encore le creux d’une armoire, à gauche,
tapissé de papier bleu. Et il y avait, à côté, le trou d’un
poêle, où se trouvait un bout de tuyau.
L’émotion prenait l’ancien ouvrier.
— J’y ai passé cinq ans, murmura-t-il. Ça n’allait pas fort
dans ce temps-là, mais, c’est égal, j’étais jeune… Vous
voyez bien l’armoire ; c’est là que j’ai économisé trois cents
francs, sou à sou. Et le trou du poêle, je me rappelle encore
le jour où je l’ai creusé. La chambre n’avait pas de
cheminée, il faisait un froid de loup, d’autant plus que nous
n’étions pas souvent deux.
— Allons, interrompit le médecin en plaisantant, on ne
vous demande pas des confidences. Vous avez fait vos
farces comme les autres.
— Ça, c’est vrai, continua naïvement le digne homme. Je
me souviens encore d’une repasseuse de la maison d’en
face… Voyez-vous, le lit était à droite, près de la fenêtre…
Ah ! ma pauvre chambre, comme ils me l’ont arrangée !
Il était vraiment très triste.

405
— Allez donc, dit Saccard, ce n’est pas un mal qu’on
jette ces vieilles cambuses-là par terre. On va bâtir à la
place de belles maisons de pierres de taille… Est-ce que
vous habiteriez encore un pareil taudis ? Tandis que vous
pourriez très bien vous loger sur le nouveau boulevard.
— Ça, c’est vrai, répondit de nouveau le fabricant, qui
parut tout consolé.
La commission d’enquête s’arrêta encore dans deux
immeubles. Le médecin restait à la porte, fumant, regardant
le ciel. Quand ils arrivèrent à la rue des Amandiers, les
maisons se firent rares, ils ne traversaient plus que de
grands enclos, des terrains vagues, où traînaient quelques
masures à demi écroulées. Saccard semblait réjoui par cette
promenade à travers des ruines. Il venait de se rappeler le
dîner qu’il avait fait jadis, avec sa première femme, sur les
buttes Montmartre, et il se souvenait parfaitement d’avoir
indiqué, du tranchant de sa main, l’entaille qui coupait Paris
de la place du Château-d’Eau à la barrière du Trône. La
réalisation de cette prédiction lointaine l’enchantait. Il
suivait l’entaille, avec des joies secrètes d’auteur, comme
s’il eût donné lui-même les premiers coups de pioche, de
ses doigts de fer. Et il sautait les flaques, en songeant que
trois millions l’attendaient sous des décombres, au bout de
ce fleuve de fange grasse.
Cependant, ces messieurs se croyaient à la campagne. La
voie passait au milieu de jardins, dont elle avait abattu les
murs de clôture. Il y avait de grands massifs de lilas en
boutons. Les verdures étaient d’un vert tendre très délicat.

406
Chacun de ces jardins se creusait, comme un réduit tendu
du feuillage des arbustes, avec un bassin étroit, une cascade
en miniature, des coins de muraille où étaient peints des
trompe-l’œil, des tonnelles en raccourci, des fonds bleuâtres
de paysage. Les habitations, éparses et discrètement
cachées, ressemblaient à des pavillons italiens, à des
temples grecs ; et des mousses rongeaient le pied des
colonnes de plâtre, tandis que des herbes folles avaient
disjoint la chaux des frontons.
— Ce sont des petites maisons, dit le médecin, avec un
clignement d’œil.
Mais comme il vit que ces messieurs ne comprenaient
pas, il leur expliqua que les marquis, sous Louis XV,
avaient des retraites pour leurs parties fines. C’était la
mode. Et il reprit :
— On appelait ça des petites maisons. Ce quartier en était
plein… Il s’y en est passé de fortes, allez !
La commission d’enquête était devenue très attentive.
Les deux industriels avaient les yeux luisants, souriaient,
regardaient avec un vif intérêt ces jardins, ces pavillons,
auxquels ils ne donnaient pas un coup d’œil avant les
explications de leur collègue. Une grotte les retint
longtemps. Mais lorsque le médecin eut dit, en voyant une
habitation déjà touchée par la pioche, qu’il reconnaissait la
petite maison du comte de Savigny, bien connue par les
orgies de ce gentilhomme, toute la commission quitta le
boulevard pour aller visiter la ruine. Ils montèrent sur les
décombres, entrèrent par les fenêtres dans les pièces du rez-
407
de-chaussée ; et, comme les ouvriers étaient à déjeuner, ils
purent s’oublier là, tout à leur aise. Ils y restèrent une
grande demi-heure, examinant les rosaces des plafonds, les
peintures des dessus de porte, les moulures tourmentées de
ces plâtras jaunis par l’âge. Le médecin reconstruisait le
logis.
— Voyez-vous, disait-il, cette pièce doit être la salle des
festins. Là, dans cet enfoncement du mur, il y avait
certainement un immense divan. Et tenez, je suis même
certain qu’une glace surmontait ce divan ; voilà les pattes
de la glace… Oh ! c’étaient des coquins qui savaient
joliment jouir de la vie !
Ils n’auraient pas quitté ces vieilles pierres qui
chatouillaient leur curiosité, si Aristide Saccard, pris
d’impatience, ne leur avait dit en riant :
— Vous aurez beau chercher, ces dames n’y sont plus…
Allons à nos affaires.
Mais avant de s’éloigner, le médecin monta sur une
cheminée, pour détacher délicatement, d’un coup de pioche,
une petite tête d’Amour peinte, qu’il mit dans la poche de
sa redingote.
Ils arrivèrent enfin au terme de leur course. Les anciens
terrains de Mme Aubertot étaient très vastes ; le café-concert
et le jardin n’en occupaient guère que la moitié, le reste se
trouvait semé de quelques maisons sans importance. Le
nouveau boulevard prenait ce grand parallélogramme en
écharpe, ce qui avait calmé une des craintes de Saccard ; il

408
s’était imaginé pendant longtemps que le café-concert seul
serait écorné. Aussi Larsonneau avait-il reçu l’ordre de
parler très haut, les bordures de plus-value devant au moins
quintupler de valeur. Il menaçait déjà la Ville de se servir
d’un récent décret autorisant les propriétaires à ne livrer que
le sol nécessaire aux travaux d’utilité publique.
Ce fut l’agent d’expropriation qui reçut ces messieurs. Il
les promena dans le jardin, leur fit visiter le café-concert,
leur montra un dossier énorme. Mais les deux industriels
étaient redescendus, accompagnés du médecin, le
questionnant encore sur cette petite maison du comte de
Savigny, dont ils avaient plein l’imagination. Ils
l’écoutaient, la bouche ouverte, plantés tous les trois à côté
d’un jeu de tonneau. Et il leur parlait de la Pompadour, leur
racontait les amours de Louis XV, pendant que M. de
Mareuil et Saccard continuaient seuls l’enquête.
— Voilà qui est fait, dit ce dernier en revenant dans le
jardin. Si vous le permettez, messieurs, je me chargerai de
rédiger le rapport.
Le fabricant d’instruments de chirurgie n’entendit même
pas. Il était en pleine régence.
— Quels drôles de temps, tout de même ! murmura-t-il.
Puis ils trouvèrent un fiacre, rue de Charonne, et ils s’en
allèrent, crottés jusqu’aux genoux, satisfaits de leur
promenade comme d’une partie de campagne. Dans le
fiacre, la conversation tourna, ils parlèrent politique, ils
dirent que l’empereur faisait de grandes choses. On n’avait

409
jamais rien vu de pareil à ce qu’ils venaient de voir. Cette
grande rue toute droite serait superbe, quand on aurait bâti
des maisons.
Ce fut Saccard qui rédigea le rapport, et le jury accorda
trois millions. Le spéculateur était aux abois, il n’aurait pu
attendre un mois de plus. Cet argent le sauvait de la ruine,
et même un peu de la cour d’assises. Il donna cinq cent
mille francs sur le million qu’il devait à son tapissier et à
son entrepreneur, pour l’hôtel du parc Monceau. Il combla
d’autres trous, se lança dans des sociétés nouvelles,
assourdit Paris du bruit de ces vrais écus qu’il jetait à la
pelle sur les tablettes de son armoire de fer. Le fleuve d’or
avait enfin des sources. Mais ce n’était pas encore là une
fortune solide, endiguée, coulant d’un jet égal et continu.
Saccard, sauvé d’une crise, se trouvait misérable avec les
miettes de ses trois millions, disait naïvement qu’il était
encore trop pauvre, qu’il ne pouvait s’arrêter. Et, bientôt, le
sol craqua de nouveau sous ses pieds.
Larsonneau s’était si admirablement conduit dans
l’affaire de Charonne, que Saccard, après une courte
hésitation, poussa l’honnêteté jusqu’à lui donner ses dix
pour cent et son pot-de-vin de trente mille francs. L’agent
d’expropriation ouvrit alors une maison de banque. Quand
son complice, d’un ton bourru, l’accusait d’être plus riche
que lui, le bellâtre à gants jaunes répondait en riant :
— Voyez-vous, cher maître, vous êtes très fort pour faire
pleuvoir les pièces de cent sous, mais vous ne savez pas les
ramasser.

410
Madame Sidonie profita du coup de fortune de son frère
pour lui emprunter dix mille francs, avec lesquels elle alla
passer deux mois à Londres. Elle revint sans un sou. On ne
sut jamais où les dix mille francs étaient passés.
— Dame, ça coûte ! répondait-elle, quand on
l’interrogeait. J’ai fouillé toutes les bibliothèques. J’avais
trois secrétaires pour mes recherches.
Et lorsqu’on lui demandait si elle avait enfin des données
certaines sur ses trois milliards, elle souriait d’abord d’un
air mystérieux, puis elle finissait par murmurer :
— Vous êtes tous des incrédules… Je n’ai rien trouvé,
mais ça ne fait rien. Vous verrez, vous verrez un jour.
Elle n’avait cependant pas perdu tout son temps en
Angleterre. Son frère, le ministre, profita de son voyage
pour la charger d’une commission délicate. Quand elle
revint, elle obtint de grandes commandes du ministère. Ce
fut une nouvelle incarnation. Elle passait des marchés avec
le gouvernement, se chargeait de toutes les fournitures
imaginables. Elle lui vendait des vivres et des armes pour
les troupes, des ameublements pour les préfectures et les
administrations publiques, du bois de chauffage pour les
bureaux et les musées. L’argent qu’elle gagnait ne put la
décider à changer ses éternelles robes noires, et elle garda
sa face jaune et dolente. Saccard pensa alors que c’était bien
elle qu’il avait vue jadis sortir furtivement de chez leur frère
Eugène. Elle devait avoir entretenu de tous temps de
secrètes relations avec lui, pour des besognes que personne
au monde ne connaissait.
411
Au milieu de ces intérêts, de ces soifs ardentes qui ne
pouvaient se satisfaire, Renée agonisait. La tante Élisabeth
était morte ; sa sœur, mariée, avait quitté l’hôtel Béraud, où
son père seul restait debout, dans l’ombre grave des grandes
pièces. Elle mangea en une saison l’héritage de sa tante.
Elle jouait, maintenant. Elle avait trouvé un salon où les
dames s’attablaient jusqu’à trois heures du matin, perdant
des centaines de mille francs par nuit. Elle dut essayer de
boire ; mais elle ne put pas, elle avait des soulèvements de
dégoût invincibles. Depuis qu’elle s’était retrouvée seule,
livrée à ce flot mondain qui l’emportait, elle s’abandonnait
davantage, ne sachant à quoi tuer le temps. Elle acheva de
goûter à tout. Et rien ne la touchait, dans l’ennui immense
qui l’écrasait. Elle vieillissait, ses yeux se cerclaient de
bleu, son nez s’amincissait, la moue de ses lèvres avait des
rires brusques, sans cause. C’était la fin d’une femme.
Quand Maxime eut épousé Louise, et que les jeunes gens
furent partis pour l’Italie, elle ne s’inquiéta plus de son
amant, elle parut même l’oublier tout à fait. Et, quand au
bout de six mois Maxime revint seul, ayant enterré « la
bossue » dans le cimetière d’une petite ville de la
Lombardie, ce fut de la haine qu’elle montra pour lui. Elle
se rappela Phèdre, elle se souvint sans doute de cet amour
empoisonné auquel elle avait entendu la Ristori prêter ses
sanglots. Alors, pour ne plus rencontrer chez elle le jeune
homme, pour creuser à jamais un abîme de honte entre le
père et le fils, elle força son mari à connaître l’inceste, elle
lui raconta que, le jour où il l’avait surprise avec Maxime,

412
c’était celui-ci qui la poursuivait depuis longtemps, qui
cherchait à la violenter. Saccard fut horriblement contrarié
de l’insistance qu’elle mit à vouloir lui ouvrir les yeux. Il
dut se fâcher avec son fils, cesser de le voir. Le jeune veuf,
riche de la dot de sa femme, alla vivre en garçon, dans un
petit hôtel de l’avenue de l’Impératrice. Il avait renoncé au
conseil d’État, il faisait courir. Renée goûta là une de ses
dernières satisfactions. Elle se vengeait, elle jetait à la face
de ces deux hommes l’infamie qu’ils avaient mise en elle ;
elle se disait que, maintenant, elle ne les verrait plus se
moquer d’elle, au bras l’un de l’autre, comme des
camarades.
Dans l’écroulement de ses tendresses, il vint un moment
où Renée n’eut plus que sa femme de chambre à aimer. Elle
s’était prise peu à peu d’une affection maternelle pour
Céleste. Peut-être cette fille, qui était tout ce qu’il restait
autour d’elle de l’amour de Maxime, lui rappelait-elle des
heures de jouissance mortes à jamais. Peut-être se trouvait-
elle simplement touchée par la fidélité de cette servante, de
ce brave cœur dont rien ne semblait ébranler la tranquille
sollicitude. Elle la remerciait, au fond de ses remords,
d’avoir assisté à ses hontes, sans la quitter de dégoût ; elle
s’imaginait des abnégations, toute une vie de renoncement,
pour arriver à comprendre le calme de la chambrière devant
l’inceste, ses mains glacées, ses soins respectueux et
tranquilles. Et elle se trouvait d’autant plus heureuse de son
dévouement, qu’elle la savait honnête et économe, sans
amant, sans vices.

413
Elle lui disait parfois, dans ses heures tristes :
— Va, ma fille, c’est toi qui me fermeras les yeux.
Céleste ne répondait pas, avait un singulier sourire. Un
matin, elle lui apprit tranquillement qu’elle s’en allait,
qu’elle retournait au pays. Renée en resta toute tremblante,
comme si quelque grand malheur lui arrivait. Elle se récria,
la pressa de questions. Pourquoi l’abandonnait-elle,
lorsqu’elles s’entendaient si bien ensemble ? Et elle lui
offrit de doubler ses gages.
Mais la femme de chambre, à toutes ses bonnes paroles,
disait non du geste, d’une façon paisible et têtue.
— Voyez-vous, madame, finit-elle par répondre, vous
m’offririez tout l’or du Pérou, que je ne resterais pas une
semaine de plus. Vous ne me connaissez pas, allez !… Il y a
huit ans que je suis avec vous, n’est-ce pas ? Eh bien, dès le
premier jour, je me suis dit : « Dès que j’aurai amassé cinq
mille francs, je m’en retournerai là-bas ; j’achèterai la
maison à Lagache, et je vivrai bien heureuse… » C’est une
promesse que je me suis faite, vous comprenez. Et j’ai les
cinq mille francs d’hier, quand vous m’avez payé mes
gages.
Renée eut froid au cœur. Elle voyait Céleste passer
derrière elle et Maxime, pendant qu’ils s’embrassaient, et
elle la voyait, avec son indifférence, son parfait
détachement, songeant à ses cinq mille francs. Elle essaya
pourtant encore de la retenir, épouvantée du vide où elle
allait vivre, rêvant malgré tout de garder auprès d’elle cette

414
bête entêtée qu’elle avait crue dévouée, et qui n’était
qu’égoïste. L’autre souriait, branlait toujours la tête, en
murmurant :
— Non, non, ce n’est pas possible. Ce serait ma mère,
que je refuserais… J’achèterai deux vaches. Je monterai
peut-être un petit commerce de mercerie… C’est très gentil
chez nous. Ah ! pour ça, je veux bien que vous veniez me
voir. C’est près de Caen. Je vous laisserai l’adresse.
Alors Renée n’insista plus. Elle pleura à chaudes larmes,
quand elle fut seule. Le lendemain, par un caprice de
malade, elle voulut accompagner Céleste à la gare de
l’Ouest, dans son propre coupé. Elle lui donna une de ses
couvertures de voyage, lui fit un cadeau d’argent,
s’empressa autour d’elle comme une mère dont la fille
entreprend quelque pénible et long voyage. Dans le coupé,
elle la regardait avec des yeux humides. Céleste causait,
disait combien elle était contente de s’en aller. Puis,
enhardie, elle s’épancha, elle donna des conseils à sa
maîtresse.
— Moi, madame, je n’aurais pas compris la vie comme
vous. Je me le suis dit bien souvent, quand je vous trouvais
avec M. Maxime : « Est-il possible qu’on soit si bête pour
les hommes ! » Ça finit toujours mal… Ah bien, c’est moi
qui me suis toujours méfiée !
Elle riait, elle se renversait dans le coin du coupé.
— C’est mes écus qui auraient dansé ! continua-t-elle, et
aujourd’hui, je m’abîmerais les yeux à pleurer. Aussi, dès

415
que je voyais un homme, je prenais un manche à balai… Je
n’ai jamais osé vous dire tout ça.
D’ailleurs, ça ne me regardait pas. Vous étiez bien libre,
et moi je n’avais qu’à gagner honnêtement mon argent.
À la gare, Renée voulut payer pour elle et lui prit une
place de première. Comme elles étaient arrivées en avance,
elle la retint, lui serrant les mains, lui répétant :
— Et prenez bien garde à vous, soignez-vous bien, ma
bonne Céleste.
Celle-ci se laissait caresser. Elle restait heureuse sous les
yeux noyés de sa maîtresse, le visage frais et souriant.
Renée parla encore du passé. Et, brusquement, l’autre
s’écria :
— J’oubliais : je ne vous ai pas conté l’histoire de
Baptiste, le valet de chambre de monsieur… On n’aura pas
voulu vous dire…
La jeune femme avoua qu’en effet elle ne savait rien.
— Eh bien, vous vous rappelez ses grands airs de dignité,
ses regards dédaigneux, vous m’en parliez vous-même…
Tout ça, c’était de la comédie… Il n’aimait pas les femmes,
il ne descendait jamais à l’office, quand nous y étions ; et
même, je puis le répéter maintenant, il prétendait que c’était
dégoûtant au salon, à cause des robes décolletées. Je le crois
bien, qu’il n’aimait pas les femmes !
Et elle se pencha à l’oreille de Renée ; elle la fit rougir,
tout en gardant elle-même son honnête placidité.

416
— Quand le nouveau garçon d’écurie, continua-t-elle, eut
tout appris à monsieur, monsieur préféra chasser Baptiste
que de l’envoyer en justice. Il parût que ces vilaines choses
se passaient depuis des années dans les écuries… Et dire
que ce grand escogriffe avait l’air d’aimer les chevaux !
C’était les palefreniers qu’il aimait.
La cloche l’interrompit. Elle prit à la hâte les huit ou dix
paquets dont elle n’avait pas voulu se séparer. Elle se laissa
embrasser. Puis elle s’en alla, sans se retourner.
Renée resta dans la gare jusqu’au coup de sifflet de la
locomotive. Et, quand le train fut parti, désespérée, elle ne
sut plus que faire ; ses journées lui semblaient s’étendre
devant elle, vides comme cette grande salle, où elle était
demeurée seule. Elle remonta dans son coupé, elle dit au
cocher de retourner à l’hôtel. Mais, en chemin, elle se
ravisa ; elle eut peur de sa chambre, de l’ennui qui
l’attendait ; elle ne se sentait pas même le courage de
rentrer changer de toilette, pour son tour de lac habituel.
Elle avait un besoin de soleil, un besoin de foule.
Elle ordonna au cocher d’aller au Bois.
Il était quatre heures. Le Bois s’éveillait des lourdeurs de
la chaude après-midi. Le long de l’avenue de l’Impératrice,
des fumées de poussière volaient, et l’on voyait, au loin, les
nappes étalées des verdures que bornaient les coteaux de
Saint-Cloud et de Suresnes, couronnés par la grisaille du
Mont-Valérien. Le soleil, haut sur l’horizon, coulait,
emplissant d’une poussière d’or les creux des feuillages,
allumait les branches hautes, changeait cet océan de feuilles
417
en un océan de lumière. Mais, après les fortifications, dans
l’allée du Bois qui conduit au lac, on venait d’arroser ; les
voitures roulaient sur la terre brune, comme sur la laine
d’une moquette, au milieu d’une fraîcheur, d’une senteur de
terre mouillée qui montait. Aux deux côtés, les petits arbres
des taillis enfonçaient, parmi les broussailles basses, la
foule de leurs jeunes troncs, se perdant au fond d’un demi-
jour verdâtre, que des coups de lumière trouaient, çà et là,
de clairières jaunes ; et, à mesure qu’on approchait du lac,
les chaises des trottoirs étaient plus nombreuses, des
familles assises regardaient, de leur visage tranquille et
silencieux, l’interminable défilé des roues. Puis, en arrivant
au carrefour, devant le lac, c’était un éblouissement ; le
soleil oblique faisait de la rondeur de l’eau un grand miroir
d’argent poli, reflétant la face éclatante de l’astre. Les yeux
battaient, on ne distinguait, à gauche, près de la rive, que la
tache sombre de la barque de promenade. Les ombrelles des
voitures s’inclinaient, d’un mouvement doux et uniforme,
vers cette splendeur, et ne se relevaient que dans l’allée, le
long de la nappe d’eau, qui, du haut de la berge, prenait
alors des noirs de métal rayés par des brunissures d’or. À
droite, les bouquets de conifères alignaient leurs
colonnades, tiges frêles et droites, dont les flammes du ciel
rougissaient le violet tendre ; à gauche, les pelouses
s’étendaient, noyées de clarté, pareilles à des champs
d’émeraudes, jusqu’à la dentelle lointaine de la porte de la
Muette. Et, en approchant de la cascade, tandis que, d’un
côté, le demi-jour des taillis recommençait ; les îles, au delà
du lac, se dressaient dans l’air bleu, avec les coups de soleil
418
de leurs rives, les ombres énergiques de leurs sapins, au
pied desquels le Chalet ressemblait à un jouet d’enfant
perdu au coin d’une forêt vierge. Tout le bois frissonnait et
riait sous le soleil.
Renée eut honte de son coupé, de son costume de soie
puce, par cette admirable journée. Elle se renfonça un peu,
les glaces ouvertes, regardant ce ruissellement de lumière
sur l’eau et sur les verdures. Aux coudes des allées, elle
apercevait la file des roues qui tournaient comme des étoiles
d’or, dans une longue traînée de lueurs aveuglantes. Les
panneaux vernis, les éclairs des pièces de cuivre et d’acier,
les couleurs vives des toilettes, s’en allaient, au trot régulier
des chevaux, mettaient, sur les fonds du Bois, une large
barre mouvante, un rayon tombé du ciel, s’allongeant et
suivant les courbes de la chaussée. Et, dans ce rayon, la
jeune femme, clignant les yeux, voyait par instants se
détacher le chignon blond d’une femme, le dos noir d’un
laquais, la crinière blanche d’un cheval. Les rondeurs
moirées des ombrelles miroitaient comme des lunes de
métal.
Alors, en face de ce grand jour, de ces nappes de soleil,
elle songea à la cendre fine du crépuscule qu’elle avait vue
tomber un soir sur les feuillages jaunis. Maxime
l’accompagnait. C’était à l’époque où le désir de cet enfant
s’éveillait en elle. Et elle revoyait les pelouses trempées par
l’air du soir, les taillis assombris, les allées désertes. La file
des voitures passait avec un bruit triste, le long des chaises
vides, tandis qu’aujourd’hui le roulement des roues, le trot

419
des chevaux sonnaient avec des joies de fanfare. Puis toutes
ses promenades au Bois lui revinrent. Elle y avait vécu,
Maxime avait grandi là, à côté d’elle, sur le coussin de sa
voiture. C’était leur jardin. La pluie les y surprenait, le
soleil les y ramenait, la nuit ne les en chassait pas toujours.
Ils s’y promenaient par tous les temps, ils y goûtaient les
ennuis et les joies de leur vie. Dans le vide de son être, dans
la mélancolie du départ de Céleste, ces souvenirs lui
causaient une joie amère. Son cœur disait : Jamais plus !
jamais plus ! Et elle resta glacée, quand elle évoqua ce
paysage d’hiver, ce lac figé et terni sur lequel ils avaient
patiné ; le ciel était couleur de suie, la neige cousait aux
arbres des guipures blanches, la bise leur jetait aux yeux et
aux lèvres un sable fin.
Cependant, à gauche, sur la voie réservée aux cavaliers,
elle avait reconnu le duc de Rozan, M. de Mussy et M. de
Saffré. Larsonneau avait tué la mère du duc, en lui
présentant, à l’échéance, les cent cinquante mille francs de
billets signés par son fils, et le duc mangeait son deuxième
demi-million avec Blanche Müller, après avoir laissé les
premiers cinq cent mille francs aux mains de Laure
d’Aurigny. M. de Mussy, qui avait quitté l’ambassade
d’Angleterre pour l’ambassade d’Italie, était redevenu
galant ; il conduisait le cotillon avec de nouvelles grâces.
Quant à M. de Saffré, il restait le sceptique et le viveur le
plus aimable du monde. Renée le vit qui poussait son cheval
vers la portière de la comtesse Vanska, dont il était

420
amoureux fou, disait-on, depuis le jour où il l’avait vue en
Corail, chez les Saccard.
Toutes ces dames se trouvaient là, d’ailleurs : la duchesse
de Sternich, dans son éternel huit-ressorts ; madame de
Lauwerens, ayant devant elle la baronne de Meinhold et la
petite madame Daste, dans un landau ; madame Teissière et
madame de Guende, en victoria. Au milieu de ces dames,
Sylvia et Laure d’Aurigny s’étalaient, sur les coussins d’une
magnifique calèche. Madame Michelin passa même, au
fond d’un coupé ; la jolie brune était allée visiter le chef-
lieu de M. Hupel de la Noue ; et, à son retour, on l’avait vue
au Bois dans ce coupé, auquel elle espérait bientôt ajouter
une voiture découverte. Renée aperçut aussi la marquise
d’Espanet et madame Haffner, les inséparables, cachées
sous leurs ombrelles, qui riaient tendrement, les yeux dans
les yeux, étendues côte à côte.
Puis passaient ces messieurs : M. de Chibray, en mail ;
M. Simpson, en dog-cart ; les sieurs Mignon et Charrier,
plus âpres à la besogne, malgré leur rêve de retraite
prochaine, dans un coupé qu’ils laissaient au coin des
allées, pour faire un bout de chemin à pied ; M. de Mareuil,
encore en deuil de sa fille, quêtant des saluts pour sa
première interruption lancée la veille au Corps législatif,
promenant son importance politique dans la voiture de M.
Toutin-Laroche, qui venait une fois de plus de sauver le
Crédit viticole, après l’avoir mis à deux doigts de sa perte,
et que le Sénat maigrissait et rendait plus considérable
encore.

421
Et, pour clore ce défilé, comme majesté dernière, le
baron Gouraud s’appesantissait au soleil, sur les doubles
oreillers dont on garnissait sa voiture. Renée eut une
surprise, un dégoût, en reconnaissant Baptiste à côté du
cocher, la face blanche, l’air solennel. Le grand laquais était
entré au service du baron.
Les taillis fuyaient toujours, l’eau du lac s’irisait sous les
rayons plus obliques, la file des voitures allongeait ses
lueurs dansantes. Et la jeune femme, prise elle-même et
emportée dans cette jouissance, avait la vague conscience
de tous ces appétits qui roulaient au milieu du soleil. Elle ne
se sentait pas d’indignation contre ces mangeurs de curée.
Mais elle les haïssait, pour leur joie, pour ce triomphe qui
les lui montraient en pleine poussière d’or du ciel. Ils
étaient superbes et souriants ; les femmes s’étalaient,
blanches et grasses ; les hommes avaient des regards vifs,
des allures charmées d’amants heureux. Et elle, au fond de
son cœur vide, ne trouvait plus qu’une lassitude, qu’une
envie sourde. Était-elle donc meilleure que les autres, pour
plier ainsi sous les plaisirs ? ou était-ce les autres qui étaient
louables d’avoir les reins plus forts que les siens ? Elle ne
savait pas, elle souhaitait de nouveaux désirs pour
recommencer la vie, lorsque, en tournant la tête, elle
aperçut, à côté d’elle, sur le trottoir longeant le taillis, un
spectacle qui la déchira d’un coup suprême.
Saccard et Maxime marchaient à petits pas, au bras l’un
de l’autre. Le père avait dû rendre visite au fils, et tous deux

422
étaient descendus de l’avenue de l’Impératrice jusqu’au lac,
en causant.
— Tu m’entends, répétait Saccard, tu es un nigaud…
Quand on a de l’argent comme toi, on ne le laisse pas
dormir au fond de ses tiroirs. Il y a cent pour cent à gagner
dans l’affaire dont je te parle. C’est un placement sûr. Tu
sais bien que je ne voudrais pas te mettre dedans !
Mais le jeune homme semblait ennuyé de cette
insistance. Il souriait de son air joli, il regardait les voitures.
— Vois donc cette petite femme là-bas, la femme en
violet, dit-il tout à coup. C’est une blanchisseuse que cet
animal de Mussy a lancée.
Ils regardèrent la femme en violet. Puis Saccard tira un
cigare de sa poche et, s’adressant à Maxime qui fumait :
— Donne-moi du feu.
Alors ils s’arrêtèrent un instant, face à face, rapprochant
leurs visages. Quand le cigare fut allumé :
— Vois-tu, continua le père, en reprenant le bras du fils,
en le serrant étroitement sous le sien, tu serais un imbécile
si tu ne m’écoutais pas. Hein ! est-ce entendu ?
M’apporteras-tu demain les cent mille francs ?
— Tu sais bien que je ne vais plus chez toi, répondit
Maxime en pinçant les lèvres.
— Bah ! des bêtises ! il faut que ça finisse, à la fin !
Et, comme ils faisaient quelques pas en silence, au
moment où Renée, se sentant défaillir, enfonçait la tête dans

423
le capiton du coupé, pour ne pas être vue, une rumeur
grandit, courut le long de la file des voitures. Sur les
trottoirs, les piétons s’arrêtaient, se retournaient, la bouche
ouverte, suivant des yeux quelque chose qui approchait. Il y
eut un bruit de roues plus vif, les équipages s’écartèrent
respectueusement, et deux piqueurs parurent, vêtus de vert,
avec des calottes rondes sur lesquelles sautaient des glands
d’or, dont les fils retombaient en nappe. Ils couraient, un
peu penchés, au trot de leurs grands chevaux bais. Derrière
eux, ils laissaient un vide. Alors dans ce vide, l’empereur
parut.
Il était au fond d’un landau, seul sur la banquette. Vêtu
de noir, avec sa redingote boutonnée jusqu’au menton, il
avait un chapeau très haut de forme, légèrement incliné, et
dont la soie luisait. En face de lui, occupant l’autre
banquette, deux messieurs, mis avec cette élégance correcte
qui était bien vue aux Tuileries, restaient graves, les mains
sur les genoux, de l’air muet de deux invités de noce
promenés au milieu de la curiosité d’une foule.
Renée trouva l’empereur vieilli. Sous les grosses
moustaches cirées, la bouche s’ouvrait plus mollement. Les
paupières s’alourdissaient au point de couvrir à demi l’œil
éteint, dont le gris jaune se brouillait davantage. Et le nez
seul gardait toujours son arête sèche dans le visage vague.
Cependant, tandis que les dames des voitures souriaient
discrètement, les piétons se montraient le prince.
Un gros homme affirmait que l’empereur était le
monsieur qui tournait le dos au cocher, à gauche. Quelques
424
mains se levèrent pour saluer. Mais Saccard, qui avait retiré
son chapeau, avant même que les piqueurs eussent passé,
attendit que la voiture impériale se trouvât juste en face de
lui, et alors il cria de sa grosse voix provençale :
— Vive l’empereur !
L’empereur, surpris, se tourna, reconnut sans doute
l’enthousiaste, rendit le salut en souriant. Et tout disparut
dans le soleil, les équipages se refermèrent, Renée n’aperçut
plus, au-dessus des crinières, entre les dos des laquais, que
les calottes vertes des piqueurs, qui sautaient avec leurs
glands d’or.
Elle resta un moment les yeux grands ouverts, pleins de
cette apparition, qui lui rappelait une autre heure de sa vie.
Il lui semblait que l’empereur, en se mêlant à la file des
voitures, venait d’y mettre le dernier rayon nécessaire, et de
donner un sens à ce défilé triomphal. Maintenant, c’était
une gloire. Toutes ces roues, tous ces hommes décorés,
toutes ces femmes étalées languissamment s’en allaient
dans l’éclair et le roulement du landau impérial. Cette
sensation devint si aiguë et si douloureuse, que la jeune
femme éprouva l’impérieux besoin d’échapper à ce
triomphe, à ce cri de Saccard qui lui sonnait encore aux
oreilles, à cette vue du père et du fils, les bras unis, causant
et marchant à petits pas. Elle chercha, les mains sur la
poitrine, comme brûlée par un feu intérieur ; et ce fut avec
une soudaine espérance de soulagement, de fraîcheur
salutaire, qu’elle se pencha et dit au cocher :
— À l’hôtel Béraud !
425
La cour avait sa froideur de cloître, Renée fit le tour des
arcades, heureuse de l’humidité qui lui tombait sur les
épaules. Elle s’approcha de l’auge verte de mousse, polie
sur les bords par l’usure ; elle regarda la tête de lion à demi
effacée, la gueule entr’ouverte, qui jetait un filet d’eau par
un tube de fer. Que de fois elle et Christine avaient pris
cette tête entre leurs bras de gamines, pour se pencher, pour
arriver jusqu’au filet d’eau, dont elles aimaient à sentir le
jaillissement glacé sur leurs petites mains. Puis elle monta
le grand escalier silencieux, elle aperçut son père au fond de
l’enfilade des vastes pièces ; il redressait sa haute taille, il
s’enfonçait lentement dans l’ombre de la vieille demeure,
de cette solitude hautaine où il s’était absolument cloîtré
depuis la mort de sa sœur ; et elle songea aux hommes du
Bois, à cet autre vieillard, au baron Gouraud, qui faisait
rouler sa chair au soleil, sur des oreillers. Elle monta
encore, elle prit les corridors, les escaliers de service, elle fit
le voyage de la chambre des enfants. Quand elle arriva tout
en haut, elle trouva la clef au clou habituel, une grosse clef
rouillée, où les araignées avaient filé leur toile. La serrure
jeta un cri plaintif. Que la chambre des enfants était triste !
Elle eut un serrement de cœur à la retrouver si vide, si grise,
si muette. Elle referma la porte de la volière laissée ouverte,
avec la vague idée que ce devait être par cette porte que
s’étaient envolées les joies de son enfance. Devant les
jardinières, pleines encore d’une terre durcie et fendillée
comme de la fange sèche, elle s’arrêta, elle cassa de ses
doigts une tige de rhododendron ; ce squelette de plante,
maigre et blanc de poussière, était tout ce qu’il restait de
426
leurs vivantes corbeilles de verdure. Et la natte, la natte
elle-même, déteinte, mangée par les rats, s’étalait avec une
mélancolie de linceul qui attend depuis des années la morte
promise. Dans un coin, au milieu de ce désespoir muet, de
cet abandon dont le silence pleurait, elle retrouva une de ses
anciennes poupées ; tout le son avait coulé par un trou, et la
tête de porcelaine continuait à sourire de ses lèvres d’émail,
au-dessus de ce corps mou, que des folies de poupée
semblaient avoir épuisé.
Renée étouffait, au milieu de cet air gâté de son premier
âge. Elle ouvrit la fenêtre, elle regarda l’immense paysage.
Là, rien n’était sali. Elle retrouvait les éternelles joies, les
éternelles jeunesses du grand air. Derrière elle, le soleil
devait baisser ; elle ne voyait que les rayons de l’astre à son
coucher jaunissant avec des douceurs infinies ce bout de
ville qu’elle connaissait si bien. C’était comme une chanson
dernière du jour, un refrain de gaieté qui s’endormait
lentement sur toutes choses. En bas, l’estacade avait des
luisants de flammes fauves, tandis que le pont de
Constantine détachait la dentelle noire de ses cordages de
fer sur la blancheur de ses piliers. Puis, à droite, les
ombrages de la Halle aux vins et du Jardin des Plantes
faisaient une grande mare, aux eaux stagnantes et
moussues, dont la surface verdâtre allait se noyer dans les
brumes du ciel. À gauche, le quai Henri IV et le quai de la
Râpée alignaient la même rangée de maisons, ces maisons
que les gamines, vingt ans auparavant, avaient vues là, avec
les mêmes taches brunes de hangars, les mêmes cheminées

427
rougeâtres d’usines. Et, au-dessus des arbres, le toit ardoisé
de la Salpêtrière, bleui par l’adieu du soleil, lui apparut tout
d’un coup comme un vieil ami. Mais ce qui la calmait, ce
qui mettait de la fraîcheur dans sa poitrine, c’étaient les
longues berges grises, c’était surtout la Seine, la géante,
qu’elle regardait venir du bout de l’horizon, droit à elle,
comme en ces heureux temps où elle avait peur de la voir
grossir et monter jusqu’à la fenêtre. Elle se souvenait de
leurs tendresses pour la rivière, de leur amour de sa coulée
colossale, de ce frisson de l’eau grondante, s’étalant en
nappe à leurs pieds, s’ouvrant autour d’elles, derrière elles,
en deux bras qu’elles ne voyaient plus, et dont elles
sentaient encore la grande et pure caresse. Elles étaient
coquettes déjà, et elles disaient, les jours de ciel clair, que la
Seine avait passé sa belle robe de soie verte, mouchetée de
flammes blanches ; et les courants où l’eau frisait mettaient
à la robe des ruches de satin, pendant qu’au loin, au-delà de
la ceinture des ponts, des plaques de lumière étalaient des
pans d’étoffe couleur de soleil.
Et Renée, levant les yeux, regarda le vaste ciel qui se
creusait, d’un bleu tendre, peu à peu fondu dans
l’effacement du crépuscule. Elle songeait à la ville
complice, au flamboiement des nuits du boulevard, aux
après-midi ardents du Bois, aux journées blafardes et crues
des grands hôtels neufs. Puis, quand elle baissa la tête,
qu’elle revit d’un regard le paisible horizon de son enfance,
ce coin de cité bourgeoise et ouvrière où elle rêvait une vie

428
de paix, une amertume dernière lui vint aux lèvres. Les
mains jointes, elle sanglota dans la nuit tombante.
L’hiver suivant, lorsque Renée mourut d’une méningite
aiguë, ce fut son père qui paya ses dettes. La note de Worms
se montait à deux cent cinquante-sept mille francs.

FIN

429
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