9019IIED
9019IIED
Christian Lund
Christian Lund est un chercheur attaché à la Faculté du développement international
de l’Université de Roskilde, au Danemark. Il a préalablement travaillé au Niger en
qualité de socio-économiste et chercheur. Il est titulaire d’un doctorat depuis 1995
pour sa thèse “ Law Power and Politics - Land Struggles and the Rural Code in
Niger ”. Depuis lors, il se consacre à l’étude de la politique locale et des questions liées
aux régimes fonciers, tant au Burkina Faso qu’au Niger. Pour en savoir plus, veuillez
contacter l’auteur sur : [email protected]
TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION2
BIBLIOGRAPHIE20
i
1
INTRODUCTION
Divers auteurs ont démontré que les “ récits sur le développement ”, même lorsque
leur impropriété est prouvée, ont néanmoins pour effet de standardiser, conditionner et
étiqueter les problèmes de développement, de façon à justifier le recours à de simples
solutions “ prêtes à l’emploi ” (Roe, 1991 ; Hoben, 1995 ; Leach et Mearns 1996).
Ces récits s’appuient sur certaines hypothèses et servent à justifier des interventions
qui privilégient des institutions ou des groupes d’intérêts particuliers. Prenons comme
exemple le domaine du régime foncier en Afrique et au Sahel. L’une des questions au
cœur du régime foncier au Sahel d’Afrique occidentale est décrite comme la
confrontation et l’interaction entre les régimes fonciers de droit coutumier et le droit
foncier moderne ou officiel (IIED, 1999 ; Lund, 1998: 9-19). Toutefois, la
proposition selon laquelle il existe deux domaines, le “ moderne ” et le “ traditionnel ”,
masque une réalité historique et sociopolitique bien plus complexe. Deux hypothèses se
démarquent comme particulièrement persistantes et influentes. Premièrement, il est
souvent mis en avant que la propriété privée est non africaine par nature.
Deuxièmement, la propriété privée est souvent considérée comme une condition
préalable à l’investissement et au développement. Ces deux affirmations prétendent
expliquer “ l’absence ” de développement par le manque de droits de propriété
clairement définis. On peut simplifier cette réflexion de la manière suivante : “ L’une
des raisons pour lesquelles le développement agricole s’est révélé médiocre en Afrique
sub-saharienne en matière de productivité et de durabilité réside dans l’absence
d’investissement ; cela est dû au manque de sécurité foncière, qui découle elle-même
de l’absence de propriété privée ”. Le problème est que si ces hypothèses de départ
sont fausses, les mesures qui s’en inspirent risquent non seulement de ne pas atteindre
les résultats escomptés, mais aussi d’aggraver davantage les problèmes qu’elles
souhaitent résoudre.
2
“ La terre n’est pas vendue en Afrique sub-saharienne ”. Cette affirmation répandue se
poursuit souvent de la manière suivante : “ La terre est distribuée selon un système de
caste, d’âge et de sexe. Elle peut uniquement être transmise conformément à certaines
clauses et ne peut être attribuée de façon permanente à une personne étrangère au
clan ”. Une variante de cette affirmation consiste à associer le “ village ” à la principale
unité sociopolitique en matière de régime foncier et d’autres décisions politiques. Alors
que l’existence d’unités au sein du village (individus et familles) est reconnue, les
entités supérieures au village (telles que l’Etat et les structures politiques comme les
églises, les partis politiques et les groupes ethniques) sont, en revanche, reléguées à
une place secondaire. Belloncle (1982) considère le rôle central de la vie villageoise
comme un avantage démocratique en puissance pour les communautés rurales
d’Afrique :
3
pouvoirs vitaux qu’il convient de traiter avec précaution. C’est dans cette
optique que nous proposons d’utiliser le concept de “ patrimoine commun ”
(Le Roy et al., 1996: 52) ”.
Mesures
4
s’approprier les ressources pour lesquelles les droits de propriété se sont
jusqu’ici révélés confus et difficiles à faire valoir ” (BNUS, 1994: 13).
Deuxièmement, le rapport affirme qu’une fois que les droits fonciers sont placés hors
du contrôle de l’Etat, ils deviennent négociables au niveau des villages et que
l’administration villageoise (soit les chefs traditionnels, soit les comités villageois) peut
et doit contrôler l’attribution et l’occupation des sols.
Confrontons tout d’abord les idées concernant l’égalité d’accès aux terres et la nature
démocratique des villages africains, telles qu’exprimées par Belloncle, avec les faits
observés par d’autres chercheurs. Historiquement, l’accès des populations aux terres et
autres ressources naturelles dépendaient de leur appartenance et de leur statut au sein
d’un groupe particulier exerçant le contrôle politique sur les terres. Ni l’Etat, ni le
marché ne canalisait la distribution des terres : au contraire, la parenté et
l’appartenance ethnique ainsi que le statut, le sexe et l’âge déterminaient l’accès et les
5
droits d’exploitation (Berry, 1989 ; Migot-Adholla et Bruce, 1994: 5). Dans une
certaine mesure, cela étaye certains aspects de la thèse défendue par Belloncle. Il
semble que le principe général sous-tendant l’attribution des terres ait été l’inclusion
plutôt que l’exclusion. Toutefois, le fait d’être membre d’un village ne garantit pas
l’accès aux terres, les régimes fonciers autochtones ne se distinguant ni par leur
égalitarisme, ni par la gestion collective des terres. Ils étaient, et restent, souvent assez
hiérarchisés, certains individus et ménages étant tributaires de divers arrangements en
matière de droits d’exploitation.
La fluidité et la négociabilité des identités et des prérogatives sociales ont également été
documentées, de telle sorte que l’accès fondé sur l’identité sociale est loin de
constituer un droit intemporel et sécurisé (Berry 1993 ; Moore 1986 ; Shipton et
Goheen 1993). Ce n’est pas par hasard que les chefs constituaient les principaux
informateurs sur les “ coutumes ” lorsque celles-ci ont été consignées pour la première
fois par les autorités coloniales, ni que ces coutumes plaçaient la terre sous le contrôle
et l’autorité des chefs et en interdisaient la vente. Il semblerait que la perspective de
Belloncle ne reflète que partiellement la situation.
Quant à l’idée que les terres sont inaliénables en Afrique, il apparaît de plus en plus
clairement que ce n’est pas le cas. Des processus de privatisation sont en cours depuis
longtemps dans de nombreuses régions d’Afrique (Shipton, 1989a). Le régime foncier
implique certains droits aux terres, qui peuvent aller des droits d’exploitation à court
terme jusqu’aux droits d’aliénation permanents. Divers auteurs ont tenté d’établir des
distinctions entre différents types de régime foncier (Place et al., 1994: 19-28 ; Le Roy
et al., 1996: 59-76 ; Hanna et al., 1995 ; Schlager et Ostrom, 1992). Ces auteurs
s’accordent à dire qu’il existe différents degrés de contrôle d’une ressource, qu’ils
désignent sécurité foncière. Généralement, le simple droit d’exploitation est classé
comme le plus faible, de même que les droits d’exploitation partagés sont moins
avantageux que les droits d’exploitation exclusifs. En outre, les droits d’exploitation
temporaires et à court terme sont plus faibles que les droits d’exploitation à long terme
ou permanents. Si le titulaire bénéficie du droit de transmettre les terres en plus de son
droit d’exploitation, cela représente un meilleur contrôle, et donc une sécurité foncière
accrue. Là encore, les droits de transfert permanent sont plus avantageux que les droits
de transfert temporaire. En dernier lieu, en ce qui concerne les droits de transfert
permanent, le droit de vendre les terres confère un meilleur contrôle que le droit de les
donner, qui surpasse lui-même le droit de transmission par héritage.
En classant les droits fonciers selon leur niveau d’utilisation et de contrôle, il est
possible d’envisager la privatisation comme un processus plutôt que comme une
situation. La privatisation peut ainsi accroître le pouvoir de l’ayant droits à limiter
l’accès, l’utilisation ou le contrôle de ses terres par d’autres personnes, ou encore les
droits de transmission s’y rapportant (Shipton 1989a: 13). Tout comme les droits, il est
possible de classer les détenteurs de ces droits, qui peuvent aller de vastes groupes à
un individu. Le processus de privatisation semble aller de pair avec celui de
6
l’individualisation. Shipton identifie des processus de privatisation des terres dans une
grande partie de la documentation existante sur l’Afrique sub-saharienne et démontre
les liens étroits qui existent entre pressions démographiques, cultures de rente de valeur
et privatisation des terres. Il convient de souligner que ces tendances sur la
privatisation évoluent souvent indifféremment de la législation. Ces observations
montrent que Shipton souscrit à l’Ecole des droits de propriété, sur laquelle je
reviendrai à la rubrique suivante.
“ par exemple par prêt, échange, héritage, transmission entre vivants, dons,
troc, gage, contrat de partage, empiétement, location ou vente. Tous ces
termes ne reflètent ni la variété, ni la flexibilité et inventivité, ni la possible
renégociabilité inhérentes aux transactions foncières dans de nombreuses
régions d’Afrique rurale. Des termes tels que “ marché ” se transforment
parfois en véritables pièges cognitifs pour l’analyste. Sur l’ensemble du
continent, les populations locales réalisent effectivement des transactions
foncières, que ce soit par vente ou non. Pourtant, il est fréquent que ces
transactions ne figurent pas dans les résultats d’enquêtes, car les chercheurs ne
posent pas les questions de façon appropriée ou le font de manière trop
réductrice ” (Shipton, 1989a: 58).
Dans certaines sociétés, les ventes de terres rurales sont interdites à la fois par le droit
officiel et par le droit coutumier. Soit cette interdiction est clairement stipulée par la loi,
soit elle l’est de façon si compliquée et si confuse que les chefs peuvent interpréter les
“ coutumes ” de façon à empêcher les populations de faire valoir leurs droits à la
propriété. Les pratiques des populations peuvent néanmoins ébranler, contourner et
neutraliser la législation et le droit coutumier. Cela n’implique par forcément que les
populations recourent à des actions bien organisées et préparées, mais qu’elles
7
poursuivent leurs intérêts personnels au quotidien et négocient leur situation avec bon
sens. C’est ainsi que les terres prêtées, louées et promises peuvent devenir non
échangeables (voir Reenberg et Lund, 1997 ; Platteau, 1995: 13) ; les terres qui sont
hypothéquées pour un prêt sont par voie de conséquence transférables ; et les “ gages
sont parfois des ventes déguisées, lorsque ces dernières sont plus formellement
interdites ” (Shipton, 1989a: 67). De telles pratiques ont été observées dès les années
20 au Ghana. Au Nigeria, on constate un autre processus de privatisation et
d’individualisation lorsque le gardien des biens familiaux hypothèque ceux-ci en
période de difficultés financières.
Ce cas, extrait d’une zone densément peuplée de Nigeria, ne doit toutefois pas nous
inviter à croire que l’individualisation et la privatisation ne se produisent que dans les
régions à forte densité démographique. La recherche de Benjaminsen, effectuée dans
le sud du Mali, de même que celle de Bolwig et la mienne (Lund 1999), réalisée dans
la province de Séno dans le nord du Burkina Faso, illustrent cette thèse. Deux grands
groupes occupent cette région : les Foulbés et les descendants de leurs esclaves, les
Rimaïbes. Historiquement, une division du travail particulière s’est manifestée entre les
deux groupes : les maîtres, les Foulbés, possédaient le bétail et contrôlaient les terres
tout en s’occupant du bétail, alors que leurs esclaves, les Rimaïbes, cultivaient la terre.
Cependant, ces derniers se sont émancipés au cours de la première décennie du XXe
siècle avec la colonisation française. Malgré l’égalisation officielle des rangs sociaux,
les rapports de dépendance entre les anciens maîtres et esclaves ont persisté et existent
toujours dans une mesure non négligeable. Chaque Foulbé connaît “ son Rimaïbe ” et
chaque Rimaïbe connaît “ son Foulbé ”. Une fois émancipés, les Rimaïbes ont
toutefois été libres d’émigrer et de vendre leur main d’œuvre et, notamment après la
deuxième guerre mondiale, les hommes jeunes et moins jeunes se sont rendus au
Ghana et en Côte d’Ivoire pour travailler. A leur retour, nombre d’entre eux ont acheté
les terres qu’ils avaient cultivées pour leurs anciens maîtres et sont devenus de
véritables propriétaires terriens, malgré le fait que la législation en vigueur ne prévoyait
pas explicitement de tels arrangements. Localement, il était admis que les terres
pouvaient être vendues aussi définitivement qu’une “ chèvre vendue sur le marché ”.
Selon les termes de Paul Mathieu, ces pratiques se produisent “ en marge de la loi ”.
Cela signifie que ces pratiques sont tolérées et, quelquefois, rendues légitimes par les
8
institutions publiques, en dépit du fait qu’elles ne respectent pas la législation. En Côte
d’Ivoire par exemple, le personnel gouvernemental agit parfois en tant que témoin,
alors que dans d’autres occasions il valide et confirme les transactions foncières non
officielles, telles que les ventes, qui ne sont pas prévues par la loi. Au Rwanda (avant
1994), Mathieu rapporte que les ventes foncières illégales entre paysans étaient
vérifiées, enregistrées et ensuite admises de manière “ officiellement officieuse ” par le
biais d’une “ attestation ”. Dans de tels cas de figure, on peut affirmer que les
pratiques populaires anticipent la loi, qui elle-même ne correspond pas aux
circonstances réelles (Mathieu, 1997: 40-41). Ces observations, réalisées dans des
pays s’inspirant du régime juridique et administratif français, sont complétées par
Bruce, qui a examiné la situation au Ghana et au Nigeria :
“ Les gages, locations et autres formes africaines de transfert foncier qui sont
acceptables au niveau local peuvent se transformer, à terme, en coutumes de
vente à part entière. Toutefois, un accroissement des ventes n’élimine jamais
entièrement les autres formes de transactions foncières, telles les dons, les
prêts, les contrats de partage ou encore le troc. Ces autres formes d’échange
restent plus pratiques que les ventes dans de nombreuses situations. Le troc
demeure important lorsque ceux qui ont perdu leurs droits fonciers préfèrent
être indemnisés sous forme non liquide, afin de se préserver de l’inflation ou
des revendications des autres membres de la famille ” (Shipton, 1989a: 61).
Il est évident que nombre de ces transactions n’impliquent pas toujours le village ; elles
peuvent impliquer des individus ou des groupes (extérieurs ou non) et ne font pas
9
nécessairement l’objet d’une consultation au niveau du village. Cela n’annule pas les
efforts de développement fondés sur la communauté en tant que tels, mais remet en
cause l’idée selon laquelle les transactions foncières sont placées sous le contrôle d’un
processus consultatif au niveau du village. Il convient maintenant d’examiner la
deuxième hypothèse, qui suscite de nombreux débats concernant les droits fonciers en
Afrique.
L’une des approches qui a exercé le plus d’influence sur la politique foncière africaine
réside dans “ l’Ecole des droits de propriété ”. Les idées et les hypothèses émises par
cette école ont fait l’objet de nombreuses critiques au fil des ans. Je me pencherai à cet
égard sur deux éléments. Le premier problème concerne l’hypothèse selon laquelle la
propriété et l’investissement présentent un lien de cause à effet, tandis que l’autre
problème réside dans l’amalgame de plusieurs concepts différents, qui entraîne une
simplification abusive. Je me réfère ici en particulier aux concepts tels que la sécurité
et la certitude concernant les droits fonciers.
1
Free-rider en anglais.
10
propriété, aux motifs qu’ils ne font qu’accélérer un processus social inéluctable (voit
Bruce ; Migot-Adholla et Atherton, 1994). Cela engendre le raisonnement suivant,
selon lequel la propriété foncière privée accroît la sécurité foncière, et donc
l’investissement et la productivité :
Comme mentionné plus haut, il existe des signes évidents reliant la croissance
démographique, la commercialisation et la privatisation, tel que signalé par Shipton
(1989a). Certaines interprétations de l’Ecole des droits de propriété défendent
toutefois qu’il existe un fort lien de cause à effet spécifique entre la forme de propriété
et l’investissement, à tel point que la privatisation des terres engendre des
investissements accrus. Cette hypothèse a été incorporée dans l’établissement de
mesures à l’échelle de toute l’Afrique, notamment au Sahel.
Mesures
11
logements, tout en respectant les ressources naturelles et l’environnement
(Gouvernement du Burkina Faso, 1993: 45)2 ”.
Ce raisonnement réapparaît dans d’autres documents de projets qui exigent l’appui des
bailleurs de fonds au secteur agricole et préparent la mise en œuvre de la RAF :
Pour le Niger toutefois, ce groupe d’hypothèses (la propriété privée engendre sécurité
et investissements accrus) commence tout juste à se manifester, comme exposé ci-
dessous.
“ Dans cette situation [rivalité pour les terres entre paysans et éleveurs, ainsi
qu’entre paysans eux-mêmes] la nouvelle réforme foncière, le Code Rural,
2
Traduction de l’anglais.
12
privilégie la propriété. En revanche, la réforme semble presque ignorer le
concept du droit d’exploitation, malgré le fait qu’il figure parmi les moyens
d’accéder aux ressources naturelles et qu’il joue un rôle dans la croissance
agricole. En conséquence, on peut aussi bien parvenir à la sécurité foncière via
les droits d’exploitation que via la propriété ” (Gastaldi 1995, 14).
Tout d’abord, le lien entre propriété privée et investissement est loin d’être probant.
Dans un article fréquemment cité, Feder (1989) examine le rapport entre ces facteurs
dans trois provinces de Thaïlande et déduit que la propriété privée accroît la sécurité et
l’investissement dans deux d’entre elles. La réalité africaine ne soutient toutefois pas
cette thèse. Lors de l’étude de plusieurs régions du Ghana, du Kenya et du Rwanda,
Migot-Adholla et al. (1993: 269) ont constaté que, en général, la productivité agricole
ne variait pas de manière systématique selon les régimes de droits fonciers, suggérant
ainsi que des facteurs autres que le régime foncier sont plus contraignants pour le
développement agricole. Les zones étudiées présentaient toutes une population
relativement dense ainsi que des exploitations agricoles commerciales, c’est-à-dire des
zones où Shipton anticiperait l’existence de processus de privatisation. La plupart des
champs figurant dans l’étude étaient “ acquis par des voies non commerciales, telles
que par héritage, legs, don public et attribution coutumière ” (Migot-Adholla et al.,
1993: 275). Les terres étaient soumises à divers régimes fonciers, allant des droits
d’exploitation temporaires aux droits d’aliénation. Les résultats ont révélé que les
populations étaient davantage disposées à améliorer leurs terres si leurs droits
d’exploitation pouvaient être transmis à leurs enfants que si ces droits ne pouvaient
être transmis. Toutefois :
13
“ il n’existe pas de différence en ce qui concerne l’amélioration des terres
entre le “ transfert préférentiel ” [c’est-à-dire le droit de transmettre à un
parent] et le “ transfert total ” [c’est-à-dire le droit de vendre à quiconque
(aliénation)], de même que la demande d’accord préalable n’a aucune
importance ” (Migot-Adholla et al., 1993: 281).
“ les parcelles exploitées à court terme étaient plus productives que les
parcelles soumises à tous les autres régimes de droits fonciers. ... les
agriculteurs qui louent des terres ayant généralement terriblement besoin de
ces ressources, ils s’y investissent davantage pour subvenir aux besoins de
leurs familles ” (Migot-Adholla et al., 1993: 281).
Sjaastad et Bromley (1997) vont même jusqu’à suggérer que l’équation “ sécurité
synonyme d’investissement ” peut être renversée :
14
Ainsi, bien que l’insécurité foncière soit défavorable à l’investissement, elle
peut paradoxalement aussi l’encourager, car l’investissement en soi accroît la
sécurité... Si l’on accepte que certains types d’investissements fonciers
représentent une façon légitime de revendiquer la sécurisation des droits aux
terres et que les investissements peuvent être récupérés même si les terres sont
perdues, il devient plus difficile de soutenir que l’insécurité des droits fonciers
au sein des régimes autochtones représente un sérieux obstacle à
l’investissement (Sjaastad et Bromley, 1997: 553). ”
Ces quelques exemples suggèrent que les liens de cause à effet entre l’accroissement
de la privatisation et l’accroissement des investissements et de la productivité ne sont
pas simples et qu’il convient de se pencher sur le concept de “ sécurité ” qui est censé
relier ces éléments.
Bien que cette définition soit séduisante du fait qu’elle englobe étendue, durée et
certitude, elle peut néanmoins prêter à confusion. Le terme “ sécurité foncière ” est
utilisé dans plusieurs sens différents qu’il conviendrait de distinguer davantage. La
sécurité désigne le degré de contrôle exercé sur la ressource, c’est-à-dire la mesure
dans laquelle l’ayant droits peut utiliser et transmettre la ressource, ainsi que la durée
de validité de ces droits. La sécurité foncière désigne aussi un degré de certitude
concernant l’étendue et la durée des droits. De nombreux ayants droits peuvent
bénéficier de droits sûrs et à long terme sans pour autant posséder le droit de propriété
absolue. Le sens n’étant pas identique, il me semble utile de désigner ce type de
sécurité foncière certitude foncière.
15
Ainsi, lorsque nous parlons “ d’accroître la sécurité foncière ”, la plupart du temps cela
suppose la détérioration de la sécurité foncière de certains groupes.
Mon étude sur le Code Rural du Niger soutient entièrement la thèse de Platteau. La
seule annonce d’un programme d’immatriculation foncière a non seulement eu pour
effet de réveiller des litiges anciens, mais aussi d’en créer de nouveaux. En outre, la
gestion des conflits s’en est trouvée transformée, notamment parce que la réforme a
été introduite parallèlement à l’avènement de la démocratie multi-partite (Lund, 1998).
Un aspect de l’immatriculation, qui peut sembler plutôt banal, réside dans la gestion et
la mise à jour d’un cadastre. Le programme d’immatriculation le plus “ avancé ” en
Afrique sub-saharienne concerne la réforme réalisée au Kenya dans les années 60 et
70. Ce programme n’a toutefois pas été tenu à jour correctement. Les subdivisions,
ventes et autres transferts n’ont pas été enregistrés et le cadastre n’est pas à jour. En
conséquence, ce dernier contribue peu à fournir des preuves de propriété privée et à sa
mise en application, ce qui risque en fait d’accroître l’incertitude. Nous devons
16
réexaminer l’hypothèse selon laquelle l’immatriculation et la propriété privée procurent
des droits d’exploitation plus sûrs que d’autres droits fonciers.
Troisièmement, bien que la grande diversité des régimes fonciers africains puisse
paraître obscure et irrationnelle vue de l’extérieur, ces modes d’appropriation servent
généralement les intérêts de ceux qui sont directement concernés. Pour paraphraser
Sjaastad et Bromley (1997:551) : “ l’appropriation d’un bien et l’affectation
consécutive d’un droit, ne se matérialise pas dans un vide institutionnel ; un “ contrat
social ”, soit un accord tacite ou explicite sur la légitimité du mode d’exploitation de la
ressource, doit précéder l’appropriation individuelle de cette dernière ”. Platteau
affirme, dans la même veine :
17
“ Le fait est que, si la propriété n’a aucune légitimité sociale, il ne s’agit pas de
propriété car il lui manque son ingrédient fondamental : la reconnaissance par
les autres ” (Platteau, 1995a: 46).
En d’autres termes, ce n’est pas le fait qu’elle soit “ privée ” qui rend une propriété
foncière sûre. La propriété privée peut être plus ou moins sûre selon le contrat social
en vigueur. Dans le “ monde développé ”, le consensus social, institutionnel et
juridique en faveur des modes privés de propriété est si fort qu’ils se fondent souvent
en un seul : “ privé ” signifie “ sûr ”. Il n’empêche que ce n’est généralement pas le
cas dans la plupart des sociétés africaines, ce qui explique peut-être pourquoi au Kenya
il est souvent arrivé que des personnes ayant acheté des terres soient dans l’incapacité
d’en prendre possession. La communauté locale n’accepte tout simplement pas que les
terres aient été vendues à un “ étranger ”. Dans ces cas de figure, “ privé ” ne signifie
pas du tout “ sûr ”. Dans de nombreuses régions d’Afrique, les modes de possession
autres que les “ privés ” sont souvent plus sûrs pour les ayants droits. Bien entendu, il
se peut que les contrats sociaux évoluent et changent de telle sorte que les régimes
fonciers privés soient acceptés comme légitimes, et donc sûrs, aux yeux de la société,
mais rien ne prête à penser que les droits deviendront entièrement exclusifs.
18
plutôt que de chercher des solutions qui promettent faussement de mettre fin à ces
derniers.
19
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