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Santé reproductive des adolescents en Afrique

L'article présente une synthèse de la littérature sur la santé reproductive des adolescents en Afrique. Il met en évidence la vulnérabilité des adolescentes dans des contextes de précarité, d'inégalité de genre et de violence sexuelle, et suggère que le comportement sexuel des adolescents dépend de facteurs contextuels.

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Santé reproductive des adolescents en Afrique

L'article présente une synthèse de la littérature sur la santé reproductive des adolescents en Afrique. Il met en évidence la vulnérabilité des adolescentes dans des contextes de précarité, d'inégalité de genre et de violence sexuelle, et suggère que le comportement sexuel des adolescents dépend de facteurs contextuels.

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Santé reproductive des adolescents en Afrique : pour une

approche globale
Josiane Carine Tantchou Yakam
Dans Natures Sciences Sociétés 2009/1 (Vol. 17), pages 18 à 28
Éditions EDP Sciences
ISSN 1240-1307
© EDP Sciences | Téléchargé le 04/04/2023 sur www.cairn.info (IP: 154.72.171.112)

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Natures Sciences Sociétés 17, 18-28 (2009) Disponible en ligne sur :
© NSS Dialogues, EDP Sciences 2009 www.nss-journal.org Natures
DOI: 10.1051/nss/2009004
S ciences
S ociétés

Article
Santé reproductive des adolescents en Afrique :
pour une approche globale
Josiane Carine Tantchou Yakam
Anthropologue, INSERM-IRD-U2, Observatoire régional de la santé (PACA), UMR 912, Sciences économiques et sociales,
systèmes de santé, sociétés, 13006 Marseille, France

La santé reproductive est un sujet d’intérêt pour la revue NSS surtout lorsqu’il s’agit d’aborder cette question par une approche
globale. La reproduction humaine est un processus biologique qui est en effet devenu une question très médicalisée en même temps
qu’elle reste une dimension s’inscrivant dans le social et le culturel. C’est donc bien au croisement de la biologie et de la culture
que s’opère cette approche de la santé reproductive des adolescents, ce qui suppose un dialogue entre sciences biomédicales et
sciences sociales. Cette dimension prend encore plus d’importance avec l’épidémie de sida comme l’avait déjà souligné Marc Eric
Gruénais dans un dossier de notre revue sur la Santé (NSS, 9, 4). Josiane Tantchou revient sur cette question et discute comment les
adolescents africains perçoivent les risques liés à la sexualité (contraception, grossesse, avortement...) dans un contexte spécifique
de pauvreté et de violence.
La Rédaction

Mots-clés : Résumé – Le présent article est une synthèse de la littérature socio-anthropologique et démographique
adolescent ; sur la santé reproductive des adolescents en Afrique. Son objectif est de proposer une approche globale
sexualité ; du comportement sexuel des adolescents, en mettant en évidence les facteurs structurels susceptibles
risque ; de l’influencer. La littérature a été réunie à partir des bases de données JSTOR et Medline, consultées
facteurs structurels ; en 2006 et 2008. Cette recension met en évidence la vulnérabilité des adolescentes, évoluant dans des
Afrique contextes de précarité, d’inégalité de genre et de violence sexuelle ; elle suggère que le comportement
sexuel des adolescents est tributaire de facteurs contextuels que les analyses devraient prendre en compte.
Le texte s’articule en trois parties. Il traite d’abord des principaux problèmes associés à l’activité sexuelle
des adolescents ; sont ensuite évoquées les stratégies employées pour faire face à ces problèmes et leurs
limites. Enfin, dans la dernière partie, l’auteur revient sur quelques facteurs structurels qui influencent le
comportement sexuel des adolescents.
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Keywords: Abstract – For a comprehensive approach to reproductive health of adolescents in Africa. The
adolescents; paper reviews literature on adolescent reproductive health in Africa. It aims to highlight the structural
sexuality; factors which shape their sexual behaviour. The literature was collected using JSTOR and Medline databases.
risk; We first entered the words “reproductive health” to get an overall idea of existing literature. The field was
structural factors; then narrowed by entering: “reproductive health, youth”, “reproductive health, youth, Africa”, “youth,
Africa sexuality, Africa”. We looked into the references provided in the articles. The paper is structured in three
parts. The first presents the major problems associated with young people’s sexual behaviour. The second
deals with solutions used to tackle these problems. The third concerns the structural factors which shape
young people’s sexual behaviour. It focuses especially on economic factors, gender inequalities and sexual
violence. We conclude that: studies undertaken on reproductive health of adolescents especially highlight
the vulnerability of girls ; adolescents’ sexual behaviour cannot be separated from their social, cultural,
political and economic environment.

Auteur correspondant : [email protected]

Article publié par EDP Sciences et disponible sur le site http://www.nss-journal.org ou http://dx.doi.org/10.1051/nss/2009004
J. C. Tantchou Yakam : Natures Sciences Sociétés 17, 18-28 (2009) 19

Introduction qui influencent le comportement sexuel des adolescents,


participent à la construction des situations de risque et
Depuis la Conférence internationale du Caire sur limitent l’adoption de comportements « sains ».
la population et le développement (1994), l’accès des La bibliographie a été constituée à partir des bases
adolescents aux services de santé reproductive1 est entré de données JSTOR et Medline. Nous nous sommes sur-
dans les agendas internationaux. tout intéressée aux textes publiés à partir des années
L’adolescence est une période de transition, de matura- 1990 et, exceptionnellement, à la fin des années 1980. Sur
tion physique, de formation de l’identité et d’acquisition JSTOR, nous avons, dans un premier temps, rentré les
des rôles sociaux qui est associée à l’émergence d’une mots « reproductive health » afin d’avoir une idée de l’en-
conscience de la sexualité et du désir de l’expérimenter semble des travaux sur la question. Nous avons ensuite
(Dehne et Riedner, 2001). À cette période de leur vie, restreint le champ en rentrant les termes : « adolescents
les jeunes sont particulièrement sensibles à la pression sexuality », « adolescents sexuality, Africa », « reproductive
des pairs et peuvent, en jugeant de façon irrationnelle les health, youth », « reproductive health, youth, Africa », « youth,
avantages et les inconvénients de certains comportements, sexuality, Africa ». Les bases de données ont été consul-
prendre des décisions mettant leur vie en danger. Or, la tées de mars à juin et de septembre à octobre 2006, puis
sexualité est perçue avec beaucoup d’ambiguïté dans la de janvier à février 2008. Nous avons aussi retenu cer-
plupart des régions du monde. En effet, si on admet que taines recherches menées en Europe, en Amérique ou en
les adolescents puissent avoir une vie sexuelle, elle est sou- Australie qui éclairent le contexte africain. Il s’agit des
vent jugée problématique à cause des risques encourus : in- travaux de Geronimus (1991, 1992 et 2004), Tolman (1994),
fections sexuellement transmissibles (IST), grossesses non Hanna, (2001), Gavey et al., (2001), Scott-Sheldon et al.
désirées , et les prohibitions sociales imposées aux adultes (2006), Shoveller et al., (2004). Nous avons noté que peu
sont accrues chez les adolescents. Toutefois, en insistant d’études se consacrent exclusivement aux adolescents
sur les risques que l’épidémie de VIH/sida est venue ren- (les 10-19 ans) et que cette catégorie reste très ambiguë.
forcer, on occulte l’expérience même de la sexualité : ex- Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS)3 , est
périmentation de l’émergence du désir, stratégies pour le adolescent tout individu dont l’âge est compris entre 10
gérer, le contrôler, négociation des rapports sexuels (ibid.). et 19 ans. La catégorie « adolescent » chevauche celle des
La découverte des liens de causalité entre les agents jeunes (15-24 ans) et la « population jeune » englobe les
de maladies et les comportements a déplacé la respon- individus de 10 à 24 ans. Dans la littérature, dominée
sabilité de la prévention de la société vers l’individu. La par les organisations internationales, l’adolescence est
maladie est passée d’un danger toujours présent à un située selon les cas entre 15-19 ans, 15-24 ans, 10-19 ans
risque lié au style de vie. Ainsi évoque-t-on les comporte- ou 10-24 ans (Dehne et Riedner, 2001). Dans les travaux
ments à risque, les situations à risque, les populations à de recherche, les auteurs retiennent des fourchettes diffé-
risque, ces dernières étant la plupart du temps « assumed rentes : « young people » pour les 14-19 ans ou les 12-26 ans ,
rather than revealed » (Standing, 1992). Dans le cadre de la « youth » pour les 14-21 ans , « young men and women » pour
prévention du VIH/sida, ont été visés les prostitués, les les 17-25 ans , « men » s’agissant des 15-26 ans , « jeunes »
routiers, les « hommes en tenue » (corps de l’armée), les de 10 à 24 ans (Guiella, 2004), voire « adolescents » sans
adolescents. Cette approche, individualisante, soutient précision d’âge. Les catégories utilisées dans la plupart
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l’idée d’une liberté de choix et d’une citoyenneté sexuelle des travaux excluent les 10-13 ans et les raisons qui ont
dont certaines catégories de population sont pourtant conduit à inclure ou exclure certaines tranches d’âge sont
privées. La focalisation sur l’individu occulte les facteurs rarement indiquées. Ce constat montre que les travaux
structurels (écologiques, environnementaux, contextuels) de recherche relatifs aux adolescents vont au-delà de la
qui influencent le comportement sexuel. Ce texte pro- catégorie telle qu’elle est définie par l’OMS. Pour notre
pose une analyse critique de l’approche individualisante étude, nous nous sommes donc intéressée à la littérature
et plaide pour une approche globale. Nous souhaitons sur la « population jeune » au sens le plus large (Guiella,
relever, à partir de la littérature2 , les facteurs structurels 2004), en accordant une attention particulière aux travaux
1 portant sur ou incluant les 10-19 ans.
La Conférence du Caire (organisée sous les auspices de
l’ONU, du 5 au 13 septembre 1994) en donne la définition Le présent texte est structuré en trois parties. Il traite
suivante : « Reproductive health is a state of complete physical, mental d’abord des principaux problèmes associés à l’activité
and social well-being and not merely the absence of disease or infirmity, sexuelle des adolescents, puis des mesures mises en œuvre
in all matters relating to the reproductive system and to its functions pour faire face à ceux-ci, ainsi que de leurs limites. La
and processes. Reproductive health therefore implies that people are able
to have a satisfying and safe sex life and that they have the capability pays en développement (AQUASOU). Projet FSP 2001-149. Nous
to reproduce and the freedom to decide if, when and how often to do tenons à remercier les lecteurs de NSS pour leurs commentaires
so » (Glasier et al., 2006). qui ont permis de mieux préciser l’objectif de ce texte.
2 3
Réalisée dans le cadre du programme d’Amélioration de la Cf. http://www.who.int/child-adolescent-health/OVERVIEW/
qualité et de l’accès aux soins obstétricaux d’urgence dans les AHD/adh_over.htm.
20 J. C. Tantchou Yakam : Natures Sciences Sociétés 17, 18-28 (2009)

troisième partie relève quelques facteurs structurels qui sociales : si elle est scolarisée, l’adolescente est parfois
influencent le comportement sexuel. obligée d’interrompre son cursus scolaire, ce qui réduit
ses perspectives d’avenir, notamment celle de trouver
un emploi stable. Ces grossesses non planifiées sont à
Grossesses, avortements, IST/VIH : l’origine de déception, de conflits familiaux et/ou matri-
le trio menaçant moniaux. La jeune mère s’expose à l’opprobre, court le
risque de rester célibataire ou de devoir épouser l’auteur
de la grossesse (Gorgen et al., 1993 ; Schwab Zabin et
En dépit du sentiment de gêne que les adultes peuvent
Kiragu, 1998 ; Calvès, 1999 ; Afenyadu et Goparaju, 2003 ;
éprouver à cette idée, leurs enfants adolescents sont sexuel-
Amuyunzu-Nyamongo et al., 2005)7 . Précisons toutefois
lement actifs ou ont eu des rapports sexuels avant l’âge
que les conséquences peuvent être très différentes selon
adulte (Shoveller et al., 2004). La curiosité, l’expérience,
les situations (par exemple, une grossesse chez une femme
les raisons économiques, les pulsions naturelles, l’amour,
mariée de 19 ans ou une grossesse « illégitime » chez une
une promesse de mariage, la pression des pairs, la peur
jeune fille de 17 ans).
de la violence, le viol sont évoqués pour commencer
Les grossesses d’adolescentes sont généralement per-
une activité sexuelle (Meekers et Calvès, 1997 ; Wood
çues comme un « problème social », car elles sont associées
et al., 1998 ; Rwenge, 2000 ; Gueye et al., 2001 ; Nyanzi
à la pauvreté, à la déscolarisation qui accompagne po-
et al., 2001 ; Afenyadu et Goparaju, 2003 ; Guiella, 2004 ;
tentiellement la grossesse et aux difficultés de carrière
Koenig et al., 2004 ; Amuyunzu-Nyamongo et al., 2005).
qui en résultent. L’adolescente enceinte est alors présen-
Afin d’éviter les IST, y compris le VIH/sida, et/ou les
tée comme une menace pour la sécurité économique.
grossesses non désirées, il est généralement demandé aux
Arline Geronimus souligne qu’aux États-Unis, les ado-
jeunes sexuellement actifs d’adopter des « comportements
lescentes mères viennent préférentiellement de familles
sains » ou « sans risque » tels que l’abstinence, la fidélité
défavorisées, appartiennent à des groupes minoritaires,
à son ou sa partenaire, l’utilisation des préservatifs lors
ont été élevées dans des banlieues ou des communautés
des rapports sexuels occasionnels4 , l’utilisation d’autres
rurales extrêmement isolées. Elles appartiennent donc à
méthodes contraceptives dont la pilule. Cependant, plu-
des groupes ou habitent des régions qui, sur les plans
sieurs facteurs conduisent les jeunes à ne pas suivre ces
scolaire et sanitaire, sont mal ou pas desservies et ont
recommandations, quand bien même ils auraient été « sen-
par conséquent des opportunités plus réduites d’accès à
sibilisés ».
une certaine aisance matérielle. Est-il, dans ces conditions,
pertinent d’établir une relation entre le statut socioéco-
Les grossesses d’adolescentes
nomique ou la mauvaise santé et l’âge de la première
grossesse ? La maternité est-elle réellement à l’origine
Dans le monde, environ 14 millions d’adolescentes de-
des problèmes socioéconomiques auxquels sont confron-
viennent mères chaque année et près de 90 % de celles-ci
tées les adolescentes mères, s’interroge A. Geronimus ?
vivent dans les pays en voie de développement (Reynolds
Elle constate qu’on n’évoque guère les adolescentes qui
et al., 2006). Les pays d’Afrique subsaharienne ont les taux
donnent naissance à des enfants en bonne santé et re-
de maternité d’adolescentes les plus élevés au monde.
tournent à l’école, parviennent à un statut social et éco-
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Diverses explications sont avancées par les chercheurs :
nomique respectable, se marient et ont d’autres enfants.
mariages précoces, besoin de prouver sa fertilité, igno-
Tout l’intérêt semble porter sur celles pour lesquelles la
rance, acceptation réduite des méthodes contraceptives
grossesse est supposée marquer le commencement d’un
« modernes », rareté des services de planning familial,
enchaînement de difficultés. Par ailleurs, les politiques et
séduction des « sugar-daddies5 ». Les grossesses chez des
les programmes destinés à prévenir les grossesses chez les
filles qui n’ont pas achevé leur développement physio-
adolescentes occultent complètement le rôle des hommes ,
logique et physique ont des répercussions sur la santé
renforçant la représentation selon laquelle les jeunes filles
de la mère et de l’enfant6 , mais aussi des conséquences
maternité, elles ne sont pas armées psychologiquement et émo-
4
Dans le cadre de la prévention de la transmission du VIH, tionnellement pour faire face et cela a des répercussions sur
il est recommandé d’arrêter l’usage des préservatifs lorsque l’alimentation et la santé des nourrissons. Nous soulignerons
les deux partenaires ont fait le dépistage deux fois à trois mois par ailleurs que les enfants nés d’adolescentes ont des poids
d’intervalle (pour éliminer le risque d’être en primo-infection inférieurs à ceux des enfants nés de mères plus âgées, ce qui
lors du premier test) et que les résultats des dépistages sont bien laisse supposer une plus grande fragilité (LeGrand et Mbacké,
négatifs. 1993).
5 7
Hommes plus âgés et d’un statut social plus élevé : voir, Amuyunzu-Nyamongo et al. (2005) ont constaté que les
plus loin, le paragraphe sur le facteur économique. adolescents ne sont pas jugés aussi sévèrement. Raillés de temps
6
L’immaturité du squelette au niveau de la zone pelvienne en temps, ils sont aussi perçus comme de « vrais hommes » et
augmente les risques d’accouchements difficiles : travail pro- admirés. Ils peuvent nier leur responsabilité, chose impossible
longé, etc. Les adolescentes n’ont aucune expérience de la aux mères.
J. C. Tantchou Yakam : Natures Sciences Sociétés 17, 18-28 (2009) 21

sont les principales coupables. Comme le remarque Varga les jeunes filles célibataires. Les raisons évoquées pour
(ibid.), « both research and programming have traditionally l’avortement sont le désir de finir ses études, le caractère
been dominated by the assumption that sexual and reproductive instable de la relation, le déni de la paternité, le sentiment
health issues are primarily female concerns ». En outre, les d’être trop jeune pour avoir un enfant, la pauvreté, la peur
grossesses précoces d’adolescentes sont souvent consi- de la réaction des parents.
dérées comme involontaires. Or, Hanna (2001) montre Interdits par la loi, les avortements sont réalisés « clan-
qu’en Australie, elles peuvent parfois être planifiées dans destinement » par des médecins ou des infirmières, des
la mesure où ces adolescentes désirent accéder, par la ma- étudiants en médecine, des sages-femmes ou par une va-
ternité, au statut d’adulte et à un certain accomplissement. riété de praticiens sans formation précise (Barker et Rich,
Des recherches menées en Afrique ont également montré 1992 ; Gorgen et al., 1993 ; Calvès, 2002). Ils sont pratiqués
que certaines adolescentes ne refusaient pas l’éventua- à domicile ou dans les structures sanitaires privées ou pu-
lité d’une grossesse, mais s’interrogeaient sur le moment bliques. Les filles ne recourent pas systématiquement aux
propice. « spécialistes » et emploient diverses substances pour ex-
Au regard des éléments avancés, on peut se demander, pulser le fœtus (Lallement et Jourdain, 1985 ; Gorgen et al.
comme A. Geronimus (2004), si la vision selon laquelle les 1993) : permanganate de potassium, doses importantes de
grossesses d’adolescentes sont un « problème social » ne chloroquine ou de paracétamol8 , grande quantité de café
peut être interprétée comme un engagement de la « culture en poudre, miel sans autre repas pendant plusieurs jours,
dominante » à promouvoir ses propres valeurs. En effet, fortes doses de sucre et de citron, éclats de verre écrasés
l’idéal familial blanc américain exige que les parents bio- et insérés dans le vagin. Conscientes des risques auxquels
logiques soient autosuffisants (Geronimus, 1991). Aînés elles s’exposent, quelques-unes perçoivent l’avortement
et parents emploient alors les espaces publics (médias, as- comme un fait de la vie comportant des risques inévitables
sociations militantes, campagnes politiques, programmes (Barker et Rich, 1992).
scolaires, financement de la recherche scientifique et pu- En plus du risque de grossesse qui peut donner lieu à
blications) pour alerter leurs enfants sur les conséquences un avortement, mettant en danger la vie et la fertilité de
désastreuses des grossesses précoces. Si la situation est dif- la jeune mère, les adolescent(e)s sont aussi expos(é)es au
férente en Afrique, l’argument mérite tout de même d’être risque de contracter une IST ou le VIH.
examiné. D’une part, il existe une « culture de censure
politique et de peur » dont Horton (2006) remarque qu’elle
IST/VIH
se répand dans plusieurs institutions de santé publique
quand il est question de santé reproductive ; d’autre part,
les organisations internationales qui définissent l’orien- Il est difficile d’appréhender avec exactitude l’ampleur
tation de la plupart des politiques sanitaires menées en des IST, considérées comme des maladies honteuses
Afrique ont une influence déterminante. L’USAID (United (Guiella, 2004). La plupart des adolescents sexuellement
States Agency for International Development), par exemple, actifs indiquent qu’ils n’ont jamais eu d’IST , mais leurs
a imposé pendant une certaine période des messages de connaissances en ce domaine sont limitées. Afenyadu
prévention insistant plutôt sur l’abstinence et la fidélité et Goparaju (2003) ont relevé deux IST principalement
que sur l’usage du préservatif comme condition de fi- connues des adolescents du Ghana : la blennorragie et le
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nancement des programmes nationaux de lutte contre VIH/sida. En Afrique du Sud, les jeunes citent différents
le sida. Alors que pendant de nombreuses années elle a types d’IST, mais ignorent les modes réels de transmission
été le principal exportateur de préservatifs dans les pays (Barker et Rich, 1992) ; au Burkina Faso et au Ghana,
africains, l’USAID était opposée à leur distribution aux la bilharziose9 a été classée dans la catégorie des IST
adolescents en dehors du mariage, « obligeant » même (Amuyunzu-Nyamongo et al., 2005).
ses partenaires à adopter la même politique en menaçant
de supprimer son aide. Devant les conséquences réelles 8
La chloroquine est un antipaludéen. C’est, avec la quinine,
ou présumées d’une naissance à venir, et en l’absence
le traitement qui a été le plus employé en prévention et comme
de contraception moderne ou efficace, les adolescentes remède contre le paludisme. Le paracétamol, également appelé
mettent souvent un terme aux grossesses en ayant recours acétaminophène, est un médicament de la classe des antalgiques
à des pratiques abortives. antipyrétiques non salicylés. Il est ainsi utilisé contre la fièvre et
la douleur.
9
L’avortement : pratique illégale, clandestine, D’après les auteurs de l’étude, l’identification de cette
dangereuse, mais courante maladie comme IST peut être due à la façon dont les modérateurs
ont introduit la discussion en langue locale. Au Burkina Faso,
chez les Mooré, les IST sont dites « illnesses of the front », front
Il n’y a pas de données officielles sur l’avortement incluant les parties génitales, mais aussi les intestins et le
en Afrique subsaharienne. Les taux semblent cependant foie ; la bilharziose a peut-être été mentionnée à cause de cette
très élevés et en continuelle progression, surtout chez représentation.
22 J. C. Tantchou Yakam : Natures Sciences Sociétés 17, 18-28 (2009)

En cas d’IST, les jeunes adoptent diverses attitudes. Au Les recherches menées par Amuyunzu-Nyamongo
Ghana, 59 % des adolescents qui ont manifesté des symp- et al. (2005) montrent que les jeunes ont des connaissances
tômes ont affirmé avoir recherché un traitement, mais les plus approfondies sur le VIH/sida que sur les autres IST.
auteurs ne précisent pas où (Afenyadu et Goparaju, 2003). Néanmoins, des préjugés persistent. Au Burkina Faso,
Au Burkina Faso, d’après l’enquête démographique et de 35 % des filles et 26 % des garçons de 15 à 19 ans ne
santé (EDS), 59 % des hommes et 72 % des femmes de 15 connaissent aucun moyen d’éviter le sida. 20 % des jeunes
à 49 ans ont recherché un traitement auprès du personnel filles et 3 % des jeunes garçons de 15 à 19 ans pensent
de santé, et seulement 36 % des hommes et 85 % des qu’« éviter d’embrasser », « éviter de boire et manger dans
femmes ont déclaré avoir informé leur partenaire. Une la même vaisselle qu’un sidéen » permettent de s’en pré-
autre étude, menée à Ouagadougou et à Tenkodogo, a munir, tandis que 9 % des 15-24 ans pensent que le sida
révélé que, dans la première de ces villes, seuls 15 % des ne peut pas être évité. En milieu rural, certains adoles-
adolescents interrogés consulteraient les services de santé cents continuent de croire que les moustiques peuvent
modernes en cas d’IST, contre 7 % dans la seconde. Par transmettre le virus du sida (Guiella, 2004). Amuyunzu-
contre, 31 % des adolescents à Ouagadougou ont déclaré Nyamongo et al. (2005) ont fait des constats semblables
qu’ils consulteraient un tradipraticien ou pratiqueraient et ajoutent que certains adolescents n’établissent pas de
l’automédication et 74 % des adolescents de Tenkodogo différences entre le VIH et le sida.
ont affirmé qu’ils auraient recours à l’automédication.
Comme les auteurs de l’étude le précisent, il s’agit d’in-
tentions qui ne peuvent toutefois pas permettre de prédire L’éducation, le préservatif :
les comportements (Guiella, 2004). des stratégies limitées
En 2001, la déclaration des Nations unies sur le
VIH/sida10 avait fixé l’objectif de diminuer de 25 % la L’éducation sexuelle
prévalence du VIH parmi les jeunes (15 à 24 ans) d’ici à
2005, dans les pays les plus touchés, en suivant l’évolution Le constat général est celui d’une absence de dialogue
des nouvelles infections. D’après les estimations d’ONU- entre parents et adolescents. Les adolescents craignent
SIDA et de l’OMS, plus de 4 millions de jeunes de moins la réaction des parents s’ils abordent le sujet , éprouvent
de 15 ans ont été infectés depuis le début de l’épidémie. une certaine gêne à parler de sexualité avec les adultes
Parmi eux, plus de 90 % étaient nés de mères séropositives (Barker et Rich, 1992) et, parfois, ce type de discussion
et ont été infectés pendant l’accouchement ou par le lait est simplement tabou (Nyanzi et al., 2001 ; Amuyunzu-
maternel. Parce que l’infection progresse rapidement chez Nyamongo et al., 2005). Le sujet est quelquefois traité dans
les enfants, la majorité des moins de 15 ans contaminés les cours de biologie, mais les adolescents n’y trouvent pas
ont développé la maladie et sont décédés. On estime que les informations pouvant véritablement leur permettre
10,3 millions de jeunes âgés de 15 à 24 ans vivent avec le de comprendre leurs émotions, les mécanismes de la
VIH/sida et la moitié de toutes les nouvelles infections sexualité, prévenir les grossesses, éviter les IST et le sida
(environ 7 000 par jour) survient parmi les jeunes11 . La (Barker et Rich, 1992). Pour la majorité, les pairs, les films
prévalence chez les femmes est toujours nettement plus et les magazines, dont les documents pornographiques,
élevée : 12 à 13 femmes pour 10 hommes sont infectées sont dans cet ordre les principales sources d’information
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par le VIH et la moyenne des taux d’infection chez les (Amuyunzu-Nyamongo et al., 2005). Dans une étude
filles est, dans certains pays, cinq fois plus élevée que chez menée au Ghana, les jeunes ont indiqué qu’ils obtenaient
les garçons (Gupta, 2002). 57 % des adultes séropositifs l’information de quatre sources principales : les médias (la
sont des femmes et les jeunes femmes âgées de 15 à 24 radio était évoquée comme source majeure et privilégiée) ;
ans sont trois fois plus susceptibles d’être infectées que les écoles ou les maîtres ; les personnels de santé ; la famille
les jeunes hommes (Kim et Watts, 2005). Le récent Point et les amis. Les ONG, les centres de jeunes, les clubs de
sur l’épidémie de sida relève cependant que, pour 11 des jeunes, les leaders religieux ont aussi été cités (ibid.).
15 pays les plus touchés par la maladie et disposant de Devant le constat d’une absence de dialogue entre
données suffisantes (trois années différentes), la préva- parents et adolescents, des programmes d’éducation par
lence du VIH chez les jeunes femmes enceintes de 15 à les pairs, fondés sur l’idée que les adolescents parlent
24 ans, vues en consultation prénatale, a diminué depuis plus facilement de sexualité avec ceux-ci et que la connais-
2000-2001. Par contre, en Afrique du Sud, au Mozambique sance entraîne un changement de comportement, ont été
et en Zambie, aucun signe de décroissance de l’infection développés. Erulkar et al. (2006) ont mené une étude sur la
parmi les jeunes n’est observé. couverture et l’utilisation de ce type de programmes
10
Cf. http://data.unaids.org/publications/irc-pub03/aidsdecla- à Addis-Abeba, en Éthiopie. En dépit de leur multi-
ration_en.pdf plicité, ces programmes n’atteignent pas véritablement
11
Cf. http://www.who.int/child-adolescent-health/over.htm leur cible. Ils s’avèrent surtout adaptés à ceux qui ha-
(consulté le 7 janvier 2007). bitent à proximité des centres de jeunes, ont du temps
J. C. Tantchou Yakam : Natures Sciences Sociétés 17, 18-28 (2009) 23

libre, des facilités de déplacement. Ceux qui résident Le préservatif


dans les quartiers éloignés et ont des obligations do-
mestiques importantes ne sont pas touchés par ces ini- Dans les programmes destinés aux adolescents, le
tiatives. Par ailleurs, l’éducation n’entraîne pas néces- préservatif est conseillé pour éviter les grossesses, se pro-
sairement l’adoption de comportements « sains ». On téger des IST et du sida. Or, pour les raisons suivantes,
pourrait, au regard des messages diffusés lors des cam- il n’est pas systématiquement utilisé : il diminuerait le
pagnes d’éducation, affirmer que cela n’est pas surpre- plaisir sexuel, suggérerait l’infidélité, la promiscuité, l’ab-
nant : « restez abstinent », « soyez monogame », « ré- sence de confiance ; il n’est pas « naturel », il pourrait
duisez le nombre de vos partenaires » et « connaissez rester « coincé » dans le vagin. Certains jeunes sont op-
votre partenaire ». Ces messages ambigus peuvent être posés à son utilisation parce qu’ils estiment ne courir
interprétés différemment. Ainsi, la monogamie pourrait aucun risque (Harrison et al., 2001). Si les dernières dé-
désigner le fait d’avoir un(e) même partenaire pendant cennies ont vu une augmentation considérable de son
une durée d’une semaine, un mois ou une année – ce utilisation pour les premières relations sexuelles ou en
que Marshall et Suggs (1970) désignent sous l’expression début de relation , le préservatif est ensuite progressi-
« serial monogamy ». vement abandonné, cette attitude symbolisant le début
La littérature sur l’éducation sexuelle des adolescents d’une « relation de confiance », un nouveau niveau d’en-
en Afrique est, dans un certain sens, restée figée sur le gagement. Par ailleurs, lors des relations sexuelles oc-
constat de l’absence de dialogue entre parents et adoles- casionnelles, l’état d’ivresse favorise les rapports sans
cents. Pourtant, si cela reste vrai dans une certaine mesure, protection (Singer et al., 2006). L’utilisation des préserva-
si une éducation sexuelle en tant que programme destiné tifs dépend aussi de leur disponibilité, de leur accessibilité
à informer les jeunes sur toutes les questions relatives (dans des conditions qui évitent la gêne ou l’embarras)
à la santé de la reproduction n’existe toujours pas dans et de leur coût.
plusieurs pays africains, le VIH/sida est venu boulever- Le Point sur l’épidémie de sida (ONUSIDA et OMS, 2007)
ser le contexte de prohibition et de silence qui jusque-là indique une évolution contrastée de certains comporte-
était la norme. Entendre les religieux parler de sexualité, ments à risque chez les jeunes. La proportion de jeunes
écouter les questions de sexualité développées sur les qui signalent avoir eu des rapports sexuels avec des par-
antennes d’une radio nationale sont autant de choses qui, tenaires occasionnel(le)s au cours de l’année écoulée a
quelques années avant et même après l’apparition du diminué tant chez les hommes que chez les femmes au
VIH/sida, étaient inacceptables. L’évolution de la maladie Kenya, au Malawi et au Zimbabwe. Par contre, elle a
a poussé les responsables d’églises, d’associations, des augmenté au Cameroun, en Ouganda et au Rwanda. On
États à plus de réalisme. Pour prévenir il faut parler, il note également des variations dans le recours au pré-
faut parler de sexe, de sexualité, de rapport sexuel de fa- servatif à cette occasion. Ainsi, la proportion de jeunes
çon claire et précise. Les projections cinématographiques déclarant l’avoir utilisé lors du dernier rapport sexuel
ou les conférences suivies de débats sur divers thèmes occasionnel a augmenté chez les deux sexes au Came-
liés à la sexualité sont autant d’occasions qui permettent roun, au Malawi et en Tanzanie, chez les femmes en Côte
aux adolescents de s’exprimer et d’approfondir leurs d’Ivoire, au Kenya, en Ouganda, au Rwanda et au Togo,
connaissances. Les « semaines culturelles » organisées mais elle a diminué chez les hommes en Côte d’Ivoire
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dans les établissements secondaires constituent aussi des et au Rwanda.
canaux importants de communication. Enfin, les ONG Lors de campagnes de sensibilisation, il est conseillé
diffusent l’information à travers des dépliants, des af- aux femmes et aux jeunes filles d’exiger le port du préser-
fiches. Des campagnes dites « de sensibilisation » sont vatif au moins lors de relations sexuelles occasionnelles.
aussi organisées : « caravanes contre le sida » au Burkina Or, proposer un préservatif à son partenaire est un signe
Faso (Guiella, 2004), « vacances sans sida » ou campagne de « mœurs légères » ; la jeune fille s’expose à la violence
« pincez, déroulez » sur l’utilisation du préservatif au et réduit ses chances de construire une relation durable.
Cameroun. Si celles-ci ne permettent pas vraiment aux Plus que l’évitement d’un risque, les femmes privilégient
adolescents de comprendre les mécanismes de la sexua- le fait d’être en couple et, même si elles souhaitent que le
lité, on peut tout de même constater que le temps du partenaire mette un préservatif, elles ne « l’ennuieront »
silence et de la prohibition est révolu. Notons par ailleurs pas en le lui suggérant (Singer et al., 2005). En outre,
que les adolescents ont désormais accès, grâce à Inter- le pouvoir économique, l’autorité symbolique (l’âge du
net, à toutes sortes de documents sur les SOW et les partenaire dans une relation avec un « sugar-daddy », par
SEW12 . Les programmes d’éducation doivent s’ajuster à exemple) peuvent ruiner toute volonté de négociation,
ces changements. les problèmes financiers supplantant le désir de se proté-
ger d’une maladie hypothétique (Afenyadu et Goparaju,
12
SOW : sexually oriented websites ; SEW : sexually explicit 2003 ; Eaton et al., 2003 ; Amuyunzu-Nyamongo et al.,
websites. 2005). Ainsi que le soulignait une jeune épouse dans une
24 J. C. Tantchou Yakam : Natures Sciences Sociétés 17, 18-28 (2009)

discussion de groupe en Ouganda, le statut matrimonial évoque le « sugar-daddy syndrome », le « sugar-daddy trap ».
peut également limiter les capacités de négociation : « You Fragilisée par sa situation économique, une jeune fille ne
just accept, you have nothing to do because you are married. résistera pas longtemps aux avances d’un « sugar-daddy »
You have to accept everything he says... now if you are mar- qui piège (trap) la jeune adolescente contrainte à la survie
ried ; your husband might not be faithful to you. You might be ou désireuse d’améliorer ses conditions de vie (ibid.).
faithful but your husband sleeps with an infected person and On peut, à la lecture de ce qui précède, conclure
it becomes a problem... you see the problem you are already que les filles ne sont pas seulement des « victimes ».
married » (Amuyunzu-Nyamongo et al., 2005). Zellner Certaines prennent la décision de « sortir » avec un « sugar-
(2003) a montré, pour la Côte d’Ivoire, le rôle déterminant daddy » car il apporte, en plus de la sécurité économique
de l’éducation secondaire et supérieure dans l’usage du et d’un support matériel, une expérience et une plus
préservatif. grande satisfaction sexuelles, il peut se marier, prendre en
Néanmoins, d’autres facteurs influencent fortement charge une grossesse ou faciliter un avortement, il n’est
le comportement sexuel des adolescents et participent ni possessif ni aussi jaloux qu’un partenaire plus jeune, il
à la construction de situations à risque auxquelles il est a un appétit sexuel moins important (Meekers et Calvès
difficile, voire impossible, d’« échapper » ou de « s’échap- 1997 ; Nyanzi et al., 2001). Gorgen et al. (1993) ont montré
per ». Notre recherche bibliographique met en évidence que les filles recherchaient ce type de relation afin de se
les contraintes économiques, les constructions sociales de faire valoir auprès de leurs pairs. En effet, seul un adulte
la masculinité et de la féminité, les inégalités de genre et d’un statut économique respectable peut offrir des biens
la violence sexuelle. convoités et valorisés par les pairs. Nyanzi et al. (2001)
relèvent d’ailleurs que, confrontées au choix entre un
collégien et un « sugar-daddy », elles choisiraient ce dernier.
Tenir compte du contexte : pauvreté, Meekers et Calvès (1997) soulignent qu’au Cameroun, les
inégalité de genre, violence sexuelle garçons se plaignent du fait que les filles soient, de façon
prédominante, intéressées par les aspects financiers d’une
Le facteur économique relation, ce qui, selon eux, rend les relations amoureuses
coûteuses et instables.
Plusieurs auteurs ont mentionné que les échanges Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, les pa-
sexuels en Afrique ont une composante financière. Rece- rents ne s’opposent pas nécessairement à ce type de
voir de l’argent ou des cadeaux d’un homme avec qui on relations et les adolescentes y sont parfois « encouragées ».
a des rapports sexuels est normal et une fille se sentirait Des discussions de groupes au Malawi ont révélé que
humiliée si elle ne recevait rien en retour13 , car seule les parents poussaient leurs filles à avoir des rapports
une séropositive peut « donner gratuitement » (Nyanzi sexuels avec des hommes plus âgés et nantis, l’argent
et al., 2001). Il faut alors faire la différence entre la jeune obtenu permettant de pourvoir aux besoins de la famille
fille qui choisit de commencer une activité sexuelle et de (Amuyunzu-Nyamongo et al., 2005). Les filles se « servent »
recevoir par la suite des cadeaux et celle qui s’y engage même de ces « sugar-daddies » à travers la pratique dite
pour des raisons économiques. Nyanzi et al. (2001) le « detoothing » (ibid.), qui consiste à obtenir le maximum
mettent bien en évidence pour l’Ouganda. Ici, les ado- d’argent et de cadeaux d’un homme, sans lui accorder
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lescentes se sentent embarrassées à l’idée de demander de faveurs sexuelles en retour – le risque de cette pra-
vêtements, chaussures, dessous, accessoires, etc., à leurs tique étant le viol, mentionné comme le principal moyen
parents. Désirer de telles choses suggère une volonté de de vengeance des hommes « victimes » des « detoothers »
séduction, et les parents sont incapables de satisfaire ces (Nyanzi et al., 2001 ; Amuyunzu-Nyamongo et al., 2005).
attentes en raison de leur pauvreté. Plusieurs filles entre- Les jeunes garçons ont aussi des motivations écono-
tiennent de ce fait des rapports sexuels avec des hommes miques et matérielles dans le choix de leurs partenaires,
plus âgés et d’un statut social respectable. On parle de ce qui peut expliquer que certains décident d’en avoir
« sugar-daddies » (Luke, 2005) ou « uncles » (Amuyunzu- plusieurs (Meekers et Calvès, 1997). La littérature sur
Nyamongo et al., 2005) pour désigner les hommes qui ces expériences et sur les « sugar-mummies » est rare. En
s’investissent dans ce type de relations (« sugar-mummies » Ouganda, ce sont souvent des veuves dont le mari est
pour les femmes) ; on parle également de « sponsors », de décédé des suites de l’infection au VIH, qui n’arrivent pas
« VVV » (voiture, villa, virement), de « cous pliés14 ». On à trouver un nouveau partenaire. En général, les jeunes
13
gardent le secret de ce type de relations, ont une « petite
Cette constatation fait dire à Standing (1992) que, si le
amie » de leur âge et maintiennent la relation avec la
terme prostitution désigne une relation dans laquelle le sexe est
échangé contre l’argent, la majorité des unions non maritales en « sugar-mummy » pour ses avantages économiques. Dans
Afrique rentrent dans cette catégorie. une étude menée entre autres au Ghana, l’évocation de
14
Ils sont souvent obèses, ce qui est perçu comme un signe de l’expression « sugar-mummies » a provoqué une grande
bien-être socioéconomique (Meekers et Calvès, 1997). hilarité parmi les jeunes filles qui prenaient part à une
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discussion de groupe. Il ne s’agissait pas, indiquent les douleurs lors de rapports sexuels, infections urinaires,
auteurs, d’une expression de gêne ou de malaise, mais de inflammations et douleurs pelviennes (Koenig et al., 2004).
ridiculiser un jeune homme « faisant des choses qu’il ne La violence ou la menace de violence limitent les capa-
devrait pas » (Amuyunzu-Nyamongo et al., 2005). cités de négociation des comportements de prévention,
notamment chez les femmes infectées par le VIH, qui
Les constructions sociales de la masculinité ne peuvent dévoiler leur statut sans accroître encore ce
et de la féminité risque (Maman et al., 2000 ; Jewkes et al., 2003). Des tra-
vaux montrent que les femmes séropositives mentionnent
Le comportement sexuel des adolescents est aussi plus de violence physique et sexuelle que les femmes sé-
déterminé par les constructions sociales de la masculinité ronégatives (Koenig et al., 2004). On note une association
et de la féminité, ce que Wood et al. (1998), Varga (2003), entre la violence et les grossesses non désirées, entre la
Eaton et al. (2003) ont bien montré pour l’Afrique du violence et une utilisation inconstante des contraceptifs.
Sud. Chez les Zoulous d’Afrique du Sud, une jeune fille On note également une diminution de la probabilité d’uti-
convenable doit être « disponible » pour son partenaire, lisation des méthodes contraceptives et du préservatif
lui être fidèle, éviter les grossesses et n’exprimer aucun chez les femmes qui ont préalablement été exposées à
désir sexuel ni prendre l’initiative. L’homme, quant à lui, la violence sexuelle et physique, ou qui en ont peur. Les
est perçu comme un être ayant un besoin « naturel » de abus sexuels dans l’enfance et l’adolescence sont aussi
sexe, un désir sexuel irrépressible, ce qui rend acceptable associés ultérieurement à des comportements à risque.
le fait qu’il puisse avoir plusieurs partenaires. Cette idée Des enquêtes à l’échelle mondiale montrent que 10
d’un désir sexuel masculin irrépressible est très courante à 20 % de femmes ont été violentées par un partenaire
(Moore et Rosenthal, 1992 ; Nyanzi et al., 2001 ; Gavey et al., et que 33 à 50 % sont sujettes à des violences sexuelles
2001), de même que celle qui associe la masculinité à des (Gupta, 2002). Une étude au Nigeria révèle que, pour 20 %
rapports sexuels non protégés avec plusieurs partenaires des jeunes filles sexuellement actives, le premier rapport
(Nyanzi et al. 2001 ; Eaton et al., 2003 ; Jewkes et al., 2003). a été forcé (Ajuwon et al., 2001) ; au Ghana, sur 86 femmes
En outre, un « vrai » homme doit être capable de vaincre sexuellement actives, 33 % ont eu des rapports forcés
les résistances, en employant si besoin la violence, pour (Afenyadu et Goparaju, 2003) ; au Cameroun, une étude
satisfaire ses désirs ; une « vraie » femme doit, pour sa part, menée auprès de 671 jeunes dans la province du Nord-
être fidèle, n’exprimer aucun désir, « s’offrir », « se laisser Ouest révèle que, pour 37 % des filles et 30 % des garçons,
faire », tout en évitant les grossesses. Les filles doivent les premiers rapports sexuels n’ont pas été volontaires.
alors affronter ces contradictions, sachant que refuser une En Afrique du Sud, la contrainte sexuelle fait partie
relation sexuelle peut donner lieu à des scènes de violence de l’expérience de certaines adolescentes (Wood et al.,
(Eaton et al., 2003). 1998 ; Varga, 2003). Wood et al. (1998) relèvent un contrôle
Ces discours, qui privilégient les désirs sexuels des masculin de tous les aspects de l’expérience sexuelle de ces
hommes, construisent la masculinité d’une façon qui adolescentes qui n’ont, de façon générale, aucune idée du
affecte profondément l’expérience hétérosexuelle des « sexe » avant leur première relation et sont donc « initiées »
femmes (Gavey et al., 2001) et reflètent une inégalité par les hommes. Cette ignorance fait de la première
de pouvoir et de genre dont l’une des manifestations est expérience, souvent forcée, une expérience traumatisante,
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la violence sexuelle (« sexual coercion15 »). marquée par une série d’injonctions : « undress », « lie on
the bed », « open your legs ». Le langage qu’utilisent les
La violence sexuelle filles pour décrire leur expérience met en évidence la
brutalité, la contrainte : « he just push me and overcame me »,
La contrainte sexuelle consiste à forcer ou essayer de « he forced himself into me », « he did as he wanted with me ».
forcer, par la ruse, la violence, les paroles, les contraintes Néanmoins, pour elles, il ne s’agit pas de viol, mais de
économiques, les normes sociales, etc., une personne à signes de passion ou de stratégies pour se faire aimer. Ce
s’engager dans une activité sexuelle. Elle inclut les attou- paradoxe apparaît dans des expressions telles que : « he
chements, le mariage forcé, les tentatives de viol, le viol. forced me to love him » ou « I fell in love with him because he
Les filles et les femmes en sont le plus souvent les victimes, beat me up ». Par la suite, plusieurs filles se complaisent
affectées de manière inégale et les hommes, les auteurs. La aux désirs/demandes des hommes, n’imaginant pas que
violence ou le risque de violence sexuelle affectent la santé les rapports sexuels puissent apporter un quelconque
reproductive de diverses façons. Des études montrent plaisir.
une association entre violence physique et sexuelle et di-
Le mariage forcé, qui consiste à « donner » sa fille en
vers problèmes gynécologiques : saignements vaginaux,
mariage contre son gré, est une autre forme de violence
15
Nous emploierons indifféremment les expressions sexuelle. Il intervient le plus souvent à l’âge de 13-14 ans,
« contrainte sexuelle » ou « violence sexuelle » pour « sexual parfois moins, pour éviter un risque d’opposition (Guiella,
coercion ». 2004) ou parce qu’on estime qu’une fille doit être chez son
26 J. C. Tantchou Yakam : Natures Sciences Sociétés 17, 18-28 (2009)

mari avant la survenue des premières règles. En 2001, plus sur le désir masculin, violentées « par amour ». Toutefois,
de 567 cas de refus de mariage forcé ont été enregistrés par nous pensons, comme Wojcicki et Malala (2001), qu’on
la police de Fada N’gourma, une province située à environ ne doit pas exclusivement considérer les jeunes femmes
250 km de Ouagadougou (Guiella, 2004). Il est clair que comme des victimes. Si elles ne sont pas « empowered » dans
ces chiffres ne représentent qu’une part de la réalité. Au le sens d’être en mesure d’orienter leur vie en fonction des
Cameroun, dans le Nord et l’extrême Nord, les mariages opportunités, elles prennent des décisions, font des choix,
forcés sont fréquents et la coordinatrice de l’Association ont même à un niveau microsocial des initiatives ayant
de lutte contre les violences faites aux femmes (ALVF), une incidence réelle, positive ou négative, sur leur vie.
qui soutient et accompagne les victimes, rappelait16 qu’il Les grossesses non désirées et les IST posent des pro-
n’est pas possible de mesurer l’ampleur du phénomène blèmes sociaux réels. Cependant, une focalisation exclu-
ni d’obtenir des statistiques fiables. Ne se présentent à sive sur les facteurs de risque tend à faire oublier le
l’association que celles qui se sont échappées du domicile contexte. Le comportement sexuel des adolescents est
conjugal et ne sont déclarées à la police que les femmes tributaire des autres aspects de leur vie, de l’environ-
recherchées par la belle-famille ou les parents, ou bien nement social, économique et culturel dans lequel ils
celles qui ont porté plainte auprès de l’association. De évoluent. Ainsi, l’usage ou non du préservatif ne peut
celles qui ont été contraintes au mariage et qui demeurent se comprendre sans prendre en compte les éléments qui
encore chez leurs époux, on ne sait pas grand-chose et il investissent le champ des rapports hétérosexuels : les
est difficile d’obtenir des témoignages. On pourrait faire le contraintes économiques, les constructions sociales de la
même constat au sujet du viol. En Afrique du Sud, 45 825 masculinité et de la féminité avec les inégalités de pou-
viols de femmes de tous les âges ont été déclarés à la voir et la violence qu’elles supposent, la disponibilité du
police entre le 1er avril 2003 et le 31 mars 2004, soit un taux préservatif, les contraintes liées à son utilisation.
de viol de 194 pour 100 000 femmes, trois fois plus élevé
qu’aux États-Unis. Lorsque les recherches sont menées,
les estimations sont plus élevées que les chiffres fournis Références
dans les rapports de police. Ici, les hommes se servent
du viol comme stratégie d’affirmation, de domination, Afenyadu, D., Goparaju, L., 2003. Adolescent Sexual and
d’expression de puissance. On pense aussi que violer une Reproductive Health Behaviour in Dodowa, Ghana, Washington,
vierge peut guérir de l’infection par le VIH. Ces mêmes USAID/CEDPA.
auteurs ont noté par la suite (Jewkes et al., 2006) que, pour Ajuwon, A.J., Akin-Jimoh, I., Olley Iladapo, B., Akintola, O.,
échapper aux stigmates du viol, les victimes réinterpré- 2001. Perceptions of sexual coercion: Learning from young
people in Ibadan, Nigeria, Reproductive Health Matters, 9, 17,
taient l’acte sous divers formes (affection débordante du 128-136.
partenaire habituel, rapport sexuel forcé ?). Le viol peut Amuyunzu-Nyamongo, M., Biddlecom, A.E., Ouedraogo, C.,
être une action de groupe, considérée comme une sanction Woog, V., 2005. Qualitative Evidence on Adolescents Views
« légitime » envers une femme infidèle, une femme dont le of Sexual and Reproductive Health in sub-Saharan Africa.
comportement ne correspond pas aux normes de genre. Il Occasional Report, The Alan Guttmacher Institute, New
peut aussi s’agir d’une « faveur » faite à des amis lorsqu’on York and Washington.
veut rompre ou sceller un accord. Acte humiliant, ce type Bankole, A., Singh, S., Woog, V., Deirdre, W., 2004. Risk and
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de facteurs expliquant le silence, la réinterprétation de discussion, Studies in Family Planning, 23, 3, 199-210.
l’acte et l’absence de statistiques fiables. Les études sur Bearinger, L., Sieving, R., Ferguson, J., Sharma, V., 2007. Global
cette question en Afrique concernent principalement les perspectives on the sexual and reproductive health of ado-
femmes. Pourtant, les garçons peuvent également en être lescents: Patterns, prevention and potential, The Lancet, 369,
victimes , mais ce type de violence est encore plus difficile 7, 1220-1231.
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Reçu le 7 février 2007. Accepté le 6 novembre 2008.


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