Santé reproductive des adolescents en Afrique
Santé reproductive des adolescents en Afrique
approche globale
Josiane Carine Tantchou Yakam
Dans Natures Sciences Sociétés 2009/1 (Vol. 17), pages 18 à 28
Éditions EDP Sciences
ISSN 1240-1307
© EDP Sciences | Téléchargé le 04/04/2023 sur www.cairn.info (IP: 154.72.171.112)
Article
Santé reproductive des adolescents en Afrique :
pour une approche globale
Josiane Carine Tantchou Yakam
Anthropologue, INSERM-IRD-U2, Observatoire régional de la santé (PACA), UMR 912, Sciences économiques et sociales,
systèmes de santé, sociétés, 13006 Marseille, France
La santé reproductive est un sujet d’intérêt pour la revue NSS surtout lorsqu’il s’agit d’aborder cette question par une approche
globale. La reproduction humaine est un processus biologique qui est en effet devenu une question très médicalisée en même temps
qu’elle reste une dimension s’inscrivant dans le social et le culturel. C’est donc bien au croisement de la biologie et de la culture
que s’opère cette approche de la santé reproductive des adolescents, ce qui suppose un dialogue entre sciences biomédicales et
sciences sociales. Cette dimension prend encore plus d’importance avec l’épidémie de sida comme l’avait déjà souligné Marc Eric
Gruénais dans un dossier de notre revue sur la Santé (NSS, 9, 4). Josiane Tantchou revient sur cette question et discute comment les
adolescents africains perçoivent les risques liés à la sexualité (contraception, grossesse, avortement...) dans un contexte spécifique
de pauvreté et de violence.
La Rédaction
Mots-clés : Résumé – Le présent article est une synthèse de la littérature socio-anthropologique et démographique
adolescent ; sur la santé reproductive des adolescents en Afrique. Son objectif est de proposer une approche globale
sexualité ; du comportement sexuel des adolescents, en mettant en évidence les facteurs structurels susceptibles
risque ; de l’influencer. La littérature a été réunie à partir des bases de données JSTOR et Medline, consultées
facteurs structurels ; en 2006 et 2008. Cette recension met en évidence la vulnérabilité des adolescentes, évoluant dans des
Afrique contextes de précarité, d’inégalité de genre et de violence sexuelle ; elle suggère que le comportement
sexuel des adolescents est tributaire de facteurs contextuels que les analyses devraient prendre en compte.
Le texte s’articule en trois parties. Il traite d’abord des principaux problèmes associés à l’activité sexuelle
des adolescents ; sont ensuite évoquées les stratégies employées pour faire face à ces problèmes et leurs
limites. Enfin, dans la dernière partie, l’auteur revient sur quelques facteurs structurels qui influencent le
comportement sexuel des adolescents.
© EDP Sciences | Téléchargé le 04/04/2023 sur www.cairn.info (IP: 154.72.171.112)
Article publié par EDP Sciences et disponible sur le site http://www.nss-journal.org ou http://dx.doi.org/10.1051/nss/2009004
J. C. Tantchou Yakam : Natures Sciences Sociétés 17, 18-28 (2009) 19
troisième partie relève quelques facteurs structurels qui sociales : si elle est scolarisée, l’adolescente est parfois
influencent le comportement sexuel. obligée d’interrompre son cursus scolaire, ce qui réduit
ses perspectives d’avenir, notamment celle de trouver
un emploi stable. Ces grossesses non planifiées sont à
Grossesses, avortements, IST/VIH : l’origine de déception, de conflits familiaux et/ou matri-
le trio menaçant moniaux. La jeune mère s’expose à l’opprobre, court le
risque de rester célibataire ou de devoir épouser l’auteur
de la grossesse (Gorgen et al., 1993 ; Schwab Zabin et
En dépit du sentiment de gêne que les adultes peuvent
Kiragu, 1998 ; Calvès, 1999 ; Afenyadu et Goparaju, 2003 ;
éprouver à cette idée, leurs enfants adolescents sont sexuel-
Amuyunzu-Nyamongo et al., 2005)7 . Précisons toutefois
lement actifs ou ont eu des rapports sexuels avant l’âge
que les conséquences peuvent être très différentes selon
adulte (Shoveller et al., 2004). La curiosité, l’expérience,
les situations (par exemple, une grossesse chez une femme
les raisons économiques, les pulsions naturelles, l’amour,
mariée de 19 ans ou une grossesse « illégitime » chez une
une promesse de mariage, la pression des pairs, la peur
jeune fille de 17 ans).
de la violence, le viol sont évoqués pour commencer
Les grossesses d’adolescentes sont généralement per-
une activité sexuelle (Meekers et Calvès, 1997 ; Wood
çues comme un « problème social », car elles sont associées
et al., 1998 ; Rwenge, 2000 ; Gueye et al., 2001 ; Nyanzi
à la pauvreté, à la déscolarisation qui accompagne po-
et al., 2001 ; Afenyadu et Goparaju, 2003 ; Guiella, 2004 ;
tentiellement la grossesse et aux difficultés de carrière
Koenig et al., 2004 ; Amuyunzu-Nyamongo et al., 2005).
qui en résultent. L’adolescente enceinte est alors présen-
Afin d’éviter les IST, y compris le VIH/sida, et/ou les
tée comme une menace pour la sécurité économique.
grossesses non désirées, il est généralement demandé aux
Arline Geronimus souligne qu’aux États-Unis, les ado-
jeunes sexuellement actifs d’adopter des « comportements
lescentes mères viennent préférentiellement de familles
sains » ou « sans risque » tels que l’abstinence, la fidélité
défavorisées, appartiennent à des groupes minoritaires,
à son ou sa partenaire, l’utilisation des préservatifs lors
ont été élevées dans des banlieues ou des communautés
des rapports sexuels occasionnels4 , l’utilisation d’autres
rurales extrêmement isolées. Elles appartiennent donc à
méthodes contraceptives dont la pilule. Cependant, plu-
des groupes ou habitent des régions qui, sur les plans
sieurs facteurs conduisent les jeunes à ne pas suivre ces
scolaire et sanitaire, sont mal ou pas desservies et ont
recommandations, quand bien même ils auraient été « sen-
par conséquent des opportunités plus réduites d’accès à
sibilisés ».
une certaine aisance matérielle. Est-il, dans ces conditions,
pertinent d’établir une relation entre le statut socioéco-
Les grossesses d’adolescentes
nomique ou la mauvaise santé et l’âge de la première
grossesse ? La maternité est-elle réellement à l’origine
Dans le monde, environ 14 millions d’adolescentes de-
des problèmes socioéconomiques auxquels sont confron-
viennent mères chaque année et près de 90 % de celles-ci
tées les adolescentes mères, s’interroge A. Geronimus ?
vivent dans les pays en voie de développement (Reynolds
Elle constate qu’on n’évoque guère les adolescentes qui
et al., 2006). Les pays d’Afrique subsaharienne ont les taux
donnent naissance à des enfants en bonne santé et re-
de maternité d’adolescentes les plus élevés au monde.
tournent à l’école, parviennent à un statut social et éco-
© EDP Sciences | Téléchargé le 04/04/2023 sur www.cairn.info (IP: 154.72.171.112)
sont les principales coupables. Comme le remarque Varga les jeunes filles célibataires. Les raisons évoquées pour
(ibid.), « both research and programming have traditionally l’avortement sont le désir de finir ses études, le caractère
been dominated by the assumption that sexual and reproductive instable de la relation, le déni de la paternité, le sentiment
health issues are primarily female concerns ». En outre, les d’être trop jeune pour avoir un enfant, la pauvreté, la peur
grossesses précoces d’adolescentes sont souvent consi- de la réaction des parents.
dérées comme involontaires. Or, Hanna (2001) montre Interdits par la loi, les avortements sont réalisés « clan-
qu’en Australie, elles peuvent parfois être planifiées dans destinement » par des médecins ou des infirmières, des
la mesure où ces adolescentes désirent accéder, par la ma- étudiants en médecine, des sages-femmes ou par une va-
ternité, au statut d’adulte et à un certain accomplissement. riété de praticiens sans formation précise (Barker et Rich,
Des recherches menées en Afrique ont également montré 1992 ; Gorgen et al., 1993 ; Calvès, 2002). Ils sont pratiqués
que certaines adolescentes ne refusaient pas l’éventua- à domicile ou dans les structures sanitaires privées ou pu-
lité d’une grossesse, mais s’interrogeaient sur le moment bliques. Les filles ne recourent pas systématiquement aux
propice. « spécialistes » et emploient diverses substances pour ex-
Au regard des éléments avancés, on peut se demander, pulser le fœtus (Lallement et Jourdain, 1985 ; Gorgen et al.
comme A. Geronimus (2004), si la vision selon laquelle les 1993) : permanganate de potassium, doses importantes de
grossesses d’adolescentes sont un « problème social » ne chloroquine ou de paracétamol8 , grande quantité de café
peut être interprétée comme un engagement de la « culture en poudre, miel sans autre repas pendant plusieurs jours,
dominante » à promouvoir ses propres valeurs. En effet, fortes doses de sucre et de citron, éclats de verre écrasés
l’idéal familial blanc américain exige que les parents bio- et insérés dans le vagin. Conscientes des risques auxquels
logiques soient autosuffisants (Geronimus, 1991). Aînés elles s’exposent, quelques-unes perçoivent l’avortement
et parents emploient alors les espaces publics (médias, as- comme un fait de la vie comportant des risques inévitables
sociations militantes, campagnes politiques, programmes (Barker et Rich, 1992).
scolaires, financement de la recherche scientifique et pu- En plus du risque de grossesse qui peut donner lieu à
blications) pour alerter leurs enfants sur les conséquences un avortement, mettant en danger la vie et la fertilité de
désastreuses des grossesses précoces. Si la situation est dif- la jeune mère, les adolescent(e)s sont aussi expos(é)es au
férente en Afrique, l’argument mérite tout de même d’être risque de contracter une IST ou le VIH.
examiné. D’une part, il existe une « culture de censure
politique et de peur » dont Horton (2006) remarque qu’elle
IST/VIH
se répand dans plusieurs institutions de santé publique
quand il est question de santé reproductive ; d’autre part,
les organisations internationales qui définissent l’orien- Il est difficile d’appréhender avec exactitude l’ampleur
tation de la plupart des politiques sanitaires menées en des IST, considérées comme des maladies honteuses
Afrique ont une influence déterminante. L’USAID (United (Guiella, 2004). La plupart des adolescents sexuellement
States Agency for International Development), par exemple, actifs indiquent qu’ils n’ont jamais eu d’IST , mais leurs
a imposé pendant une certaine période des messages de connaissances en ce domaine sont limitées. Afenyadu
prévention insistant plutôt sur l’abstinence et la fidélité et Goparaju (2003) ont relevé deux IST principalement
que sur l’usage du préservatif comme condition de fi- connues des adolescents du Ghana : la blennorragie et le
© EDP Sciences | Téléchargé le 04/04/2023 sur www.cairn.info (IP: 154.72.171.112)
En cas d’IST, les jeunes adoptent diverses attitudes. Au Les recherches menées par Amuyunzu-Nyamongo
Ghana, 59 % des adolescents qui ont manifesté des symp- et al. (2005) montrent que les jeunes ont des connaissances
tômes ont affirmé avoir recherché un traitement, mais les plus approfondies sur le VIH/sida que sur les autres IST.
auteurs ne précisent pas où (Afenyadu et Goparaju, 2003). Néanmoins, des préjugés persistent. Au Burkina Faso,
Au Burkina Faso, d’après l’enquête démographique et de 35 % des filles et 26 % des garçons de 15 à 19 ans ne
santé (EDS), 59 % des hommes et 72 % des femmes de 15 connaissent aucun moyen d’éviter le sida. 20 % des jeunes
à 49 ans ont recherché un traitement auprès du personnel filles et 3 % des jeunes garçons de 15 à 19 ans pensent
de santé, et seulement 36 % des hommes et 85 % des qu’« éviter d’embrasser », « éviter de boire et manger dans
femmes ont déclaré avoir informé leur partenaire. Une la même vaisselle qu’un sidéen » permettent de s’en pré-
autre étude, menée à Ouagadougou et à Tenkodogo, a munir, tandis que 9 % des 15-24 ans pensent que le sida
révélé que, dans la première de ces villes, seuls 15 % des ne peut pas être évité. En milieu rural, certains adoles-
adolescents interrogés consulteraient les services de santé cents continuent de croire que les moustiques peuvent
modernes en cas d’IST, contre 7 % dans la seconde. Par transmettre le virus du sida (Guiella, 2004). Amuyunzu-
contre, 31 % des adolescents à Ouagadougou ont déclaré Nyamongo et al. (2005) ont fait des constats semblables
qu’ils consulteraient un tradipraticien ou pratiqueraient et ajoutent que certains adolescents n’établissent pas de
l’automédication et 74 % des adolescents de Tenkodogo différences entre le VIH et le sida.
ont affirmé qu’ils auraient recours à l’automédication.
Comme les auteurs de l’étude le précisent, il s’agit d’in-
tentions qui ne peuvent toutefois pas permettre de prédire L’éducation, le préservatif :
les comportements (Guiella, 2004). des stratégies limitées
En 2001, la déclaration des Nations unies sur le
VIH/sida10 avait fixé l’objectif de diminuer de 25 % la L’éducation sexuelle
prévalence du VIH parmi les jeunes (15 à 24 ans) d’ici à
2005, dans les pays les plus touchés, en suivant l’évolution Le constat général est celui d’une absence de dialogue
des nouvelles infections. D’après les estimations d’ONU- entre parents et adolescents. Les adolescents craignent
SIDA et de l’OMS, plus de 4 millions de jeunes de moins la réaction des parents s’ils abordent le sujet , éprouvent
de 15 ans ont été infectés depuis le début de l’épidémie. une certaine gêne à parler de sexualité avec les adultes
Parmi eux, plus de 90 % étaient nés de mères séropositives (Barker et Rich, 1992) et, parfois, ce type de discussion
et ont été infectés pendant l’accouchement ou par le lait est simplement tabou (Nyanzi et al., 2001 ; Amuyunzu-
maternel. Parce que l’infection progresse rapidement chez Nyamongo et al., 2005). Le sujet est quelquefois traité dans
les enfants, la majorité des moins de 15 ans contaminés les cours de biologie, mais les adolescents n’y trouvent pas
ont développé la maladie et sont décédés. On estime que les informations pouvant véritablement leur permettre
10,3 millions de jeunes âgés de 15 à 24 ans vivent avec le de comprendre leurs émotions, les mécanismes de la
VIH/sida et la moitié de toutes les nouvelles infections sexualité, prévenir les grossesses, éviter les IST et le sida
(environ 7 000 par jour) survient parmi les jeunes11 . La (Barker et Rich, 1992). Pour la majorité, les pairs, les films
prévalence chez les femmes est toujours nettement plus et les magazines, dont les documents pornographiques,
élevée : 12 à 13 femmes pour 10 hommes sont infectées sont dans cet ordre les principales sources d’information
© EDP Sciences | Téléchargé le 04/04/2023 sur www.cairn.info (IP: 154.72.171.112)
discussion de groupe en Ouganda, le statut matrimonial évoque le « sugar-daddy syndrome », le « sugar-daddy trap ».
peut également limiter les capacités de négociation : « You Fragilisée par sa situation économique, une jeune fille ne
just accept, you have nothing to do because you are married. résistera pas longtemps aux avances d’un « sugar-daddy »
You have to accept everything he says... now if you are mar- qui piège (trap) la jeune adolescente contrainte à la survie
ried ; your husband might not be faithful to you. You might be ou désireuse d’améliorer ses conditions de vie (ibid.).
faithful but your husband sleeps with an infected person and On peut, à la lecture de ce qui précède, conclure
it becomes a problem... you see the problem you are already que les filles ne sont pas seulement des « victimes ».
married » (Amuyunzu-Nyamongo et al., 2005). Zellner Certaines prennent la décision de « sortir » avec un « sugar-
(2003) a montré, pour la Côte d’Ivoire, le rôle déterminant daddy » car il apporte, en plus de la sécurité économique
de l’éducation secondaire et supérieure dans l’usage du et d’un support matériel, une expérience et une plus
préservatif. grande satisfaction sexuelles, il peut se marier, prendre en
Néanmoins, d’autres facteurs influencent fortement charge une grossesse ou faciliter un avortement, il n’est
le comportement sexuel des adolescents et participent ni possessif ni aussi jaloux qu’un partenaire plus jeune, il
à la construction de situations à risque auxquelles il est a un appétit sexuel moins important (Meekers et Calvès
difficile, voire impossible, d’« échapper » ou de « s’échap- 1997 ; Nyanzi et al., 2001). Gorgen et al. (1993) ont montré
per ». Notre recherche bibliographique met en évidence que les filles recherchaient ce type de relation afin de se
les contraintes économiques, les constructions sociales de faire valoir auprès de leurs pairs. En effet, seul un adulte
la masculinité et de la féminité, les inégalités de genre et d’un statut économique respectable peut offrir des biens
la violence sexuelle. convoités et valorisés par les pairs. Nyanzi et al. (2001)
relèvent d’ailleurs que, confrontées au choix entre un
collégien et un « sugar-daddy », elles choisiraient ce dernier.
Tenir compte du contexte : pauvreté, Meekers et Calvès (1997) soulignent qu’au Cameroun, les
inégalité de genre, violence sexuelle garçons se plaignent du fait que les filles soient, de façon
prédominante, intéressées par les aspects financiers d’une
Le facteur économique relation, ce qui, selon eux, rend les relations amoureuses
coûteuses et instables.
Plusieurs auteurs ont mentionné que les échanges Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, les pa-
sexuels en Afrique ont une composante financière. Rece- rents ne s’opposent pas nécessairement à ce type de
voir de l’argent ou des cadeaux d’un homme avec qui on relations et les adolescentes y sont parfois « encouragées ».
a des rapports sexuels est normal et une fille se sentirait Des discussions de groupes au Malawi ont révélé que
humiliée si elle ne recevait rien en retour13 , car seule les parents poussaient leurs filles à avoir des rapports
une séropositive peut « donner gratuitement » (Nyanzi sexuels avec des hommes plus âgés et nantis, l’argent
et al., 2001). Il faut alors faire la différence entre la jeune obtenu permettant de pourvoir aux besoins de la famille
fille qui choisit de commencer une activité sexuelle et de (Amuyunzu-Nyamongo et al., 2005). Les filles se « servent »
recevoir par la suite des cadeaux et celle qui s’y engage même de ces « sugar-daddies » à travers la pratique dite
pour des raisons économiques. Nyanzi et al. (2001) le « detoothing » (ibid.), qui consiste à obtenir le maximum
mettent bien en évidence pour l’Ouganda. Ici, les ado- d’argent et de cadeaux d’un homme, sans lui accorder
© EDP Sciences | Téléchargé le 04/04/2023 sur www.cairn.info (IP: 154.72.171.112)
discussion de groupe. Il ne s’agissait pas, indiquent les douleurs lors de rapports sexuels, infections urinaires,
auteurs, d’une expression de gêne ou de malaise, mais de inflammations et douleurs pelviennes (Koenig et al., 2004).
ridiculiser un jeune homme « faisant des choses qu’il ne La violence ou la menace de violence limitent les capa-
devrait pas » (Amuyunzu-Nyamongo et al., 2005). cités de négociation des comportements de prévention,
notamment chez les femmes infectées par le VIH, qui
Les constructions sociales de la masculinité ne peuvent dévoiler leur statut sans accroître encore ce
et de la féminité risque (Maman et al., 2000 ; Jewkes et al., 2003). Des tra-
vaux montrent que les femmes séropositives mentionnent
Le comportement sexuel des adolescents est aussi plus de violence physique et sexuelle que les femmes sé-
déterminé par les constructions sociales de la masculinité ronégatives (Koenig et al., 2004). On note une association
et de la féminité, ce que Wood et al. (1998), Varga (2003), entre la violence et les grossesses non désirées, entre la
Eaton et al. (2003) ont bien montré pour l’Afrique du violence et une utilisation inconstante des contraceptifs.
Sud. Chez les Zoulous d’Afrique du Sud, une jeune fille On note également une diminution de la probabilité d’uti-
convenable doit être « disponible » pour son partenaire, lisation des méthodes contraceptives et du préservatif
lui être fidèle, éviter les grossesses et n’exprimer aucun chez les femmes qui ont préalablement été exposées à
désir sexuel ni prendre l’initiative. L’homme, quant à lui, la violence sexuelle et physique, ou qui en ont peur. Les
est perçu comme un être ayant un besoin « naturel » de abus sexuels dans l’enfance et l’adolescence sont aussi
sexe, un désir sexuel irrépressible, ce qui rend acceptable associés ultérieurement à des comportements à risque.
le fait qu’il puisse avoir plusieurs partenaires. Cette idée Des enquêtes à l’échelle mondiale montrent que 10
d’un désir sexuel masculin irrépressible est très courante à 20 % de femmes ont été violentées par un partenaire
(Moore et Rosenthal, 1992 ; Nyanzi et al., 2001 ; Gavey et al., et que 33 à 50 % sont sujettes à des violences sexuelles
2001), de même que celle qui associe la masculinité à des (Gupta, 2002). Une étude au Nigeria révèle que, pour 20 %
rapports sexuels non protégés avec plusieurs partenaires des jeunes filles sexuellement actives, le premier rapport
(Nyanzi et al. 2001 ; Eaton et al., 2003 ; Jewkes et al., 2003). a été forcé (Ajuwon et al., 2001) ; au Ghana, sur 86 femmes
En outre, un « vrai » homme doit être capable de vaincre sexuellement actives, 33 % ont eu des rapports forcés
les résistances, en employant si besoin la violence, pour (Afenyadu et Goparaju, 2003) ; au Cameroun, une étude
satisfaire ses désirs ; une « vraie » femme doit, pour sa part, menée auprès de 671 jeunes dans la province du Nord-
être fidèle, n’exprimer aucun désir, « s’offrir », « se laisser Ouest révèle que, pour 37 % des filles et 30 % des garçons,
faire », tout en évitant les grossesses. Les filles doivent les premiers rapports sexuels n’ont pas été volontaires.
alors affronter ces contradictions, sachant que refuser une En Afrique du Sud, la contrainte sexuelle fait partie
relation sexuelle peut donner lieu à des scènes de violence de l’expérience de certaines adolescentes (Wood et al.,
(Eaton et al., 2003). 1998 ; Varga, 2003). Wood et al. (1998) relèvent un contrôle
Ces discours, qui privilégient les désirs sexuels des masculin de tous les aspects de l’expérience sexuelle de ces
hommes, construisent la masculinité d’une façon qui adolescentes qui n’ont, de façon générale, aucune idée du
affecte profondément l’expérience hétérosexuelle des « sexe » avant leur première relation et sont donc « initiées »
femmes (Gavey et al., 2001) et reflètent une inégalité par les hommes. Cette ignorance fait de la première
de pouvoir et de genre dont l’une des manifestations est expérience, souvent forcée, une expérience traumatisante,
© EDP Sciences | Téléchargé le 04/04/2023 sur www.cairn.info (IP: 154.72.171.112)
mari avant la survenue des premières règles. En 2001, plus sur le désir masculin, violentées « par amour ». Toutefois,
de 567 cas de refus de mariage forcé ont été enregistrés par nous pensons, comme Wojcicki et Malala (2001), qu’on
la police de Fada N’gourma, une province située à environ ne doit pas exclusivement considérer les jeunes femmes
250 km de Ouagadougou (Guiella, 2004). Il est clair que comme des victimes. Si elles ne sont pas « empowered » dans
ces chiffres ne représentent qu’une part de la réalité. Au le sens d’être en mesure d’orienter leur vie en fonction des
Cameroun, dans le Nord et l’extrême Nord, les mariages opportunités, elles prennent des décisions, font des choix,
forcés sont fréquents et la coordinatrice de l’Association ont même à un niveau microsocial des initiatives ayant
de lutte contre les violences faites aux femmes (ALVF), une incidence réelle, positive ou négative, sur leur vie.
qui soutient et accompagne les victimes, rappelait16 qu’il Les grossesses non désirées et les IST posent des pro-
n’est pas possible de mesurer l’ampleur du phénomène blèmes sociaux réels. Cependant, une focalisation exclu-
ni d’obtenir des statistiques fiables. Ne se présentent à sive sur les facteurs de risque tend à faire oublier le
l’association que celles qui se sont échappées du domicile contexte. Le comportement sexuel des adolescents est
conjugal et ne sont déclarées à la police que les femmes tributaire des autres aspects de leur vie, de l’environ-
recherchées par la belle-famille ou les parents, ou bien nement social, économique et culturel dans lequel ils
celles qui ont porté plainte auprès de l’association. De évoluent. Ainsi, l’usage ou non du préservatif ne peut
celles qui ont été contraintes au mariage et qui demeurent se comprendre sans prendre en compte les éléments qui
encore chez leurs époux, on ne sait pas grand-chose et il investissent le champ des rapports hétérosexuels : les
est difficile d’obtenir des témoignages. On pourrait faire le contraintes économiques, les constructions sociales de la
même constat au sujet du viol. En Afrique du Sud, 45 825 masculinité et de la féminité avec les inégalités de pou-
viols de femmes de tous les âges ont été déclarés à la voir et la violence qu’elles supposent, la disponibilité du
police entre le 1er avril 2003 et le 31 mars 2004, soit un taux préservatif, les contraintes liées à son utilisation.
de viol de 194 pour 100 000 femmes, trois fois plus élevé
qu’aux États-Unis. Lorsque les recherches sont menées,
les estimations sont plus élevées que les chiffres fournis Références
dans les rapports de police. Ici, les hommes se servent
du viol comme stratégie d’affirmation, de domination, Afenyadu, D., Goparaju, L., 2003. Adolescent Sexual and
d’expression de puissance. On pense aussi que violer une Reproductive Health Behaviour in Dodowa, Ghana, Washington,
vierge peut guérir de l’infection par le VIH. Ces mêmes USAID/CEDPA.
auteurs ont noté par la suite (Jewkes et al., 2006) que, pour Ajuwon, A.J., Akin-Jimoh, I., Olley Iladapo, B., Akintola, O.,
échapper aux stigmates du viol, les victimes réinterpré- 2001. Perceptions of sexual coercion: Learning from young
people in Ibadan, Nigeria, Reproductive Health Matters, 9, 17,
taient l’acte sous divers formes (affection débordante du 128-136.
partenaire habituel, rapport sexuel forcé ?). Le viol peut Amuyunzu-Nyamongo, M., Biddlecom, A.E., Ouedraogo, C.,
être une action de groupe, considérée comme une sanction Woog, V., 2005. Qualitative Evidence on Adolescents Views
« légitime » envers une femme infidèle, une femme dont le of Sexual and Reproductive Health in sub-Saharan Africa.
comportement ne correspond pas aux normes de genre. Il Occasional Report, The Alan Guttmacher Institute, New
peut aussi s’agir d’une « faveur » faite à des amis lorsqu’on York and Washington.
veut rompre ou sceller un accord. Acte humiliant, ce type Bankole, A., Singh, S., Woog, V., Deirdre, W., 2004. Risk and
© EDP Sciences | Téléchargé le 04/04/2023 sur www.cairn.info (IP: 154.72.171.112)
Cameron, K., Salazar, L., Jay, B., Burgess-Whitman, N., Wingood, South African men: Prevalence, patterns and risk factors,
G., DiClemente, R., 2005. Adolescents experience with sex Social Science and Medicine, 63, 2949-2961.
on the web: Results from online focus groups, Journal of Kau, M., 1991. Sexual behaviour and knowledge of adolescent
Adolescence, 28, 535-540. males in the Molopo Region of Bophuthatswana, Curationis,
Dehne, K., Riedner, G., 2001. Adolescence: A dynamic concept, 14, 1, 37-40.
Reproductive Health Matters, 9, 17, 11-15. Kim, J., Watts, C., 2005. Gaining foothold: Tackling poverty,
Dowsett, G., Aggleton, P., 1999. Sex and Youth: Contextual gender inequality, and HIV in Africa, British Medical Journal,
Factors Affecting Risk for HIV/AIDS. A Comparative Analysis of 331, 769-772.
Multi-Site Studies in Developing Countries, Geneva, UNAIDS. Koenig, M., Zablotska, I., Lutalo, T., Nalugoda, F., Wagman,
Document téléchargeable sur : http://data.unaids.org/ J., Gray, R., 2004. Coerced first intercourse and reproduc-
Publications/IRC-pub01/jc096-sex\%26youth-2_en.pdf tive health among adolescent women in Rakai, Uganda,
Eaton, L., Flisher, A., Leif, A., 2003. Unsafe sexual behavior in International Family Planning Perspectives, 30, 4, 156-163.
South African youth, Social Science and Medicine, 56, 149-165. Lallemant, M., Jourdain, G., 1985. La grossesse impossible
Erulkar, A., Mekbib, T-A., Simie, N., Gulema, T., 2006. chez les jeunes filles scolarisées à Brazzaville, Cahiers de
Differential use of adolescent reproductive health programs l’ORSTOM, série Sciences humaines, XXI, 2-3, 363-372.
in Addis Ababa, Ethiopia, Journal of Adolescent Health, 38, Langer, A., 2006. Cairo after 12 years: Successes, setbacks, and
253-260. challenges, The Lancet, 368, 1552-1553.
Gage, A.J., 1998. Sexual activity and contraceptive use: The LeGrand, T., Mbacké, C., 1993. Teenage pregnancy and child
components of the decisionmaking process, Studies in Family health in the urban Sahel, Studies in Family Planning, 24, 3,
Planning, 29, 2, 154-166. 137-149.
Gavey, N., MacPhillips, K., Doherty, M., 2001. “If it’s not on, Luke, N., 2005. Confronting the “Sugar Daddy” stereotype:
it’s not on”: or is it? Discursive constraints on women’s Age and economic asymmetries and risky sexual behavior
condom use, Gender and Society, 15, 6, 917-934. in urban Kenya, International Family Planning Perspectives,
Gazmararian, J., Petersen, R., Spitz, A.M., Goodwin, M.M., 31, 1, 6-14.
Macleod, C., 2002. Economic security and the social science
Saltzman, L.E., Marks, J.S., 2000. Violence and reproductive
literature on teenage pregnancy in South Africa, Gender and
health: Current knowledge and future research directions,
Society, 16, 5, 647-664.
Maternal and Child Health Journal, 4, 2, 79-84.
MacPhail, C., Campbell, C., 2001. “I think condoms are good but,
Geronimus, A., 1991. Teenage childbearing and social and repro-
aai, I hate those things”: Condom use among adolescents
ductive disadvantage: The evolution of complex questions
and young people in a Southern African township, Social
and the demise of simple answers, Family Relations, 40, 4,
Science and Medicine, 52, 1613-1627.
463-471.
Maina Ahlberg, B., 1994. Is there a distinct African sexuality? A
Geronimus, A., 1992. Teenage childbearing and social disadvan-
critical response to Caldwell, Africa, Journal of the International
tage: Unprotected discourse, Family Relations, 41, 2, 244-248.
African Institute, 64, 2, 220-242.
Geronimus, A., 2004. Teenage childbearing as cultural prism, Maina Ahlberg, B., Jylkäs, E., Krantz, I., 2001. Gendered
British Medical Bulletin, 69, 155-166. construction of sexual risks: Implications for safer sex among
Glasier, A., Gülmezoglu, A., 2006. Putting sexual and reproduc- young people in Kenya and Sweden, Reproductive Health
tive health on the agenda, The Lancet, 368, 9547, 1550-1551. Matters, 9, 17, 26-36.
Gorgen, R., Maier, B., Diesfeld, H.J., 1993. Problems related to Maman, S., Campbell, J., Sweat, M., Gielen, A., 2000. The
schoolgirl pregnancies in Burkina Faso, Studies in Family intersections of HIV and violence: directions for future
Planning, 24, 5, 283-294. research and interventions, Social Science and Medicine, 50,
Gueye, M., Castle, S., Konate, M., 2001. Timing of first inter- 459-478.
course among Malian adolescents: implications for contra- Marshall, D.S., Suggs, R.C., 1970. Human Sexual Behaviour:
© EDP Sciences | Téléchargé le 04/04/2023 sur www.cairn.info (IP: 154.72.171.112)
Reynolds, H.D., Wong, E.L., Tucker, H., 2006. Adolescents use of Sumartojo, E., 2000. Structural factors in HIV prevention:
maternal and child health services in developing countries, Concepts, example, and implications for research, AIDS,
International Family Planning Perspectives, 32, 1, 6-16. 14, Supp. 1, S3-S10.
Rwenge, M., 2000. Sexual risk behaviors among young peo- Sumartojo, E., Doll, L., Holtgrave, D., Gayle, H., Merson, M.,
ple in Bamenda, Cameroon, International Family Planning 2000. Enriching the mix: Incorporating structural factors
Perspectives, 26, 3, 118-130. into HIV prevention, AIDS, 14, Supp. 1, S1-S2.
Sariola, H., Uutela, A., 1994, The prevalence of child sexual Swart-Kruger, J., Richter, L., 1997. Aids-related knowledge,
abuse in Finland, Child Abuse and Neglect, 18, 10, 827-835 attitudes and behaviour among south African street youth:
Scheper-Hughes, N., 1994. Aids and the social body, Social Reflections on power sexuality and the autonomous self,
Science and Medicine, 39, 7, 991-1003. Social Science and Medicine, 45, 6, 957-966.
Schwab Zabin, L., Kiragu, K., 1998. The health consequences Tolman, D. L., 1994. Doing desire. Adolescent girl’s struggles
of adolescent sexual and fertility behavior in sub-Saharan for/with sexuality, Gender and Society, 8, 3, 324-342.
Africa, Studies in Family Planning, 29, 2, 210-232. Varga, C., 2001. The forgotten fifty per cent: A review of sexual
Scott-Sheldon, L., Glasford, D., Marsh, K., Lust, S., 2006. Barriers and reproductive health research and programs focused on
to condom purchasing: Effects of product positioning on boys and young men in sub-Saharan Africa, African Journal
reactions to condoms, Social Science and Medicine, 63, 2755- of Reproductive Health, 5, 3, 175-195.
2769. Varga, C., 2003. How gender roles influence sexual and repro-
Shoveller, J., Johnson, J., Langille, D., Mitchell, T., 2004. Socio- ductive health among South African adolescents, Studies in
cultural influences on young people’s sexual development, Family Planning, 34, 3, 160-172.
Social Science and Medicine, 59, 473-487. WHO, 1998. The Second Decade: Improving Adolescent Health and
Singer, M., Erickson, P., Badiane, L., Diaz, R., Ortiz, D., Abraham, Development, Geneva, WHO.
T., Nicolaysen, A., 2006. Syndemics, sex and the city: Wojcicki, J.M., Malala, J., 2001. Condom use, power and
Understanding sexually transmitted diseases in social and HIV/AIDS risk: Sex workers bargain for survival in
cultural context, Social Science and Medicine, 63, 2010-2021. Hillbrow/Joubert Park/Bera, Johannesburg, Social Science
Singh, S., 1998. Adolescent childbearing in developing countries: and Medicine, 53, 1, 99-121.
A global review, Studies in Family Planning, 29, 2, 117-136. Wood, K., Maforah, F., Jewkes, R., 1998. “He forced me to love
Speizer, I., Tambashe, O., Tegang, S-P., 2006. An evaluation of the him”: Putting violence on adolescent sexual health agendas,
“entre nous jeunes” peer-educator program for adolescents Social Science and Medicine, 47, 2, 233-242.
in Cameroon, Studies in Family Planning, 32, 4, 339-351. Zellner, S., 2003. Condom use and the accuracy of AIDS
Standing, H., 1992. AIDS: Conceptual and methodological knowledge in Cote d’Ivoire, International Family Planning
issues in researching sexual behaviour in sub-Saharan Perspectives, 29, 1, 41-47.
Africa, Social Science and Medicine, 34, 5, 475-483.