Hébreux 5 11-14 – David Buick – Christ Pour Tous, 10/11/19
Dans les derniers versets du chapitre 5 de la lettre aux Hébreux, l’auteur fait un
aparté à son discours pour reprendre et exhorter ses lecteurs. Il trouve que ceux-ci
sont redevenus comme des bébés spirituels alors qu’ils devaient être en train de
grandir spirituellement pour, comme il le dit, manger de la nourriture solide, et
ainsi apprendre le discernement.
C’est un thème qui nous est très cher ici à Christ Pour Tous : ce désir de faciliter la
maturité spirituelle de chaque croyant ; de voir chacun être dans la mesure d’être
autonome dans sa foi ; que chacun de nous puisse savoir ce que nous croyons,
pourquoi nous le croyons, et comment l’appliquer chacun et chacune dans notre
vie de tous les jours. Bien sûr, nous avons aussi besoin les uns des autres pour nous
entraider mutuellement dans cette démarche, mais l’idée c’est que chacun assume
pleinement sa marche devant Dieu.
Pour faire cela à la lumière de ce passage, il est important de bien comprendre ce
dont il s’agit et ce dont il ne s’agit pas. L’auteur dit qu’il a encore des choses à dire
qui sont « difficiles à expliquer » (v11). Cela pourrait prêter à un malentendu. Il ne
faudrait pas imaginer qu’il y a une sorte de « christianisme pour débutants »,
« niveau 1 », et qu’une fois qu’on a réussi le test « niveau 1 » on va pouvoir passer
au « niveau 2 » et si on est vraiment très spirituel on va pouvoir attaquer le « niveau
3 super plus plus ».
Bien sûr, on peut étudier la Bible en plus ou moins de profondeur, dans ses langues
originales, etc. Mais le contenu ne change pas pour autant. La légende dit que
lorsqu’on a interrogé le grand théologien Karl Barth sur la plus grande découverte
de toutes ses études, il a répondu avec les paroles d’un cantique d’école du
dimanche : « Jésus m’aime, je le sais, car la Bible me le dit ».
La foi chrétienne n’est pas de l’ésotérisme. Bien qu’il y ait des profondeurs
théologiques, son message central est simple : « Car Dieu a tant aimé le monde,
qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais
qu’il ait la vie éternelle » (Jn 3 :16).
Le propos de l’auteur de la lettre aux Hébreux ne concerne donc pas sur le degré
de difficulté de la parole annoncée, mais sur la façon selon laquelle les auditeurs la
reçoivent : « vous n’êtes plus capables de manger de la nourriture solide » (v12),
dit-il.
La question essentielle, c’est donc de savoir ce que nous faisons avec ce que l’on
nous annonce, « les vérités de l’enseignement de Dieu » (v12). Dans l’image utilisée
par l’auteur ici, la différence entre le lait et la nourriture solide, c’est
essentiellement le besoin de digestion. Et son propos, c’est que nous devons être
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en mesure de « digérer » l’enseignement que nous recevons. Cette idée est
vraiment centrale à ce que nous voulons faire dans cette église, elle est vraiment à
contre-courant de notre société ; elle n’est même pas très à la mode dans de
nombreux autres milieux chrétiens.
Certains d’entre vous ont pu remarquer que j’ai enfin, avec beaucoup de réticence,
fait mes premiers pas sur Facebook. La raison essentielle, c’est que j’ai des
collègues aumôniers en Asie qui ne semblent communiquer que par Facebook
Messenger, il fallait donc que je m’y mette ! J’essaie de vivre avec mon temps,
néanmoins je confesse que je trouve l’expérience Facebook difficile. En particulier,
je constate une tendance qui aujourd’hui dépasse largement les réseaux sociaux :
l’accent est mis sur la diffusion et non pas sur la discussion, et très souvent sur la
diffusion de demie-vérités voire de contre-vérités (pour parler poliment !). Au lieu
d’un échange d’idées, on balance des « petites phrases » ; la victoire appartient à
celui ou celle qui en diffuse (ou qui en retransmet) le plus grand nombre, en laissant
le moins de place possible à la réflexion et à la discussion. Sur les réseaux sociaux,
celui ou celle qui ose manifester son désaccord risque gros. Le résultat, c’est que
l’on finisse par s’échanger des messages simplistes entre personnes d’à peu près le
même avis.
C’est tout le contraire de l’ordre missionnaire de Jésus d’aller dans le monde !
Certes, nous sommes censés y aller en faire des disciples, mais je pense très
sérieusement que si Jésus a chargé ses disciples d’une telle mission, c’était aussi
pour les forcer à aller à la rencontre de l’autre et ne pas rester en grappe
évangélique entre eux. Ils n’étaient pas dans une démarche de « diffusion » mais
dans une démarche d’échange, de « discussion » (cf Actes 8 :4, illustration du
mégaphone).
Si nous, chrétiens, nous restons dans un registre de « diffusion/réception », nous
sommes en train de « boire du lait » et à inciter notre entourage à en boire aussi.
Au verset 13, l’auteur de la lettre aux Hébreux dit ceci : « Celui qui continue à boire
du lait, c’est un bébé. Il ne peut donc pas discuter de ce qui est juste. » La version
TOB traduit cette phrase « il ne peut pas suivre un raisonnement sur ce qui est
juste ». Le but de la prédication, le but même du témoignage, le but de notre
communication, ne devrait pas être de crier plus fort que l’autre, mais de construire
un raisonnement qu’on peut discuter et analyser : en bref, d’entrer dans l’échange.
Regardez déjà les paroles de Jésus dans les Evangiles. Combien de fois Jésus
répond-il à une question en posant une autre question ? Ou en racontant une
histoire ? Le plus souvent, il n’est pas dans un registre de diffusion de lois mais dans
un registre d’interpellation, de remise en question. La raison, c’est qu’il cherche à
faire réfléchir ses interlocuteurs, à les aider à raisonner pour eux-mêmes. C’est
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comme ça que nous grandissons en maturité. Lorsque l’auteur de notre lettre
évoque l’impossibilité d’aborder avec les Hébreux des sujets qui sont « difficiles à
expliquer », ce n’est pas qu’il se plaint de ne pas pouvoir donner des enseignements
super compliqués ; c’est qu’eux ne sont pas prêts à faire l’effort de réfléchir à ce
qu’on leur dit.
Prenons un exemple tout simple. L’un des dix commandements, c’est « honore ton
père et ta mère ». C’est beau, c’est joli, cela rentrerait très bien dans un de ces gros
carrés de couleur qu’on peut placarder sur Facebook, on peut le « liker » sans
problème, le « retweeter », etc. Mais ce n’est pas du tout la même chose que de se
dire « qu’est-ce que cela veut dire pour moi d’honorer mon père, ma mère… ? » ;
après ce que l’un ou l’autre m’a fait ; alors que ne j’ai pas connu l’un ou l’autre ;
alors qu’aujourd’hui je suis majeur ; alors que je suis toujours dépendant d’eux
financièrement ; alors que je suis marié et l’un ou l’autre voudrait s’ingérer dans
mon couple ; alors qu’ils préfèrent l’un de leurs petits-enfants à l’autre ; alors qu’ils
ont eu des gestes déplacés envers eux… Prendre cette parole comme du lait, c’est
simple, mais cela court le danger d’être simpliste, superficiel, irréfléchi. C’est toute
autre chose que d’y réfléchir, de la mastiquer, de digérer ses implications possibles
à la lumière des réalités qui nous entourent.
C’est pour cela que nos études bibliques ont le format qu’ils ont. Certains sont
surpris de voir qu’on n’y déroule pas un enseignement : c’est parce que nous avons
envie de nous laisser travailler par le texte ; nous croyons que c’est dans cette
étude du texte, et dans l’échange qui s’ensuit, que l’Esprit de Dieu nous parle. Nous
faisons l’animation à tour de rôle : le travail de l’animateur n’est pas de nous faire
passer ses idées sur le texte (ce serait de la « diffusion ») ; son travail, c’est de
trouver des questions à nous poser, de préférence des questions dites « ouvertes »,
c’est-à-dire des questions auxquelles on ne peut pas répondre par « oui » ou par
« non ». Nous ne nous réunissons pas dans le but d’ingurgiter un message
prédéterminé mais pour voir ce que Dieu va nous montrer à chacun alors que nous
nous réunissons autour des Ecritures.
Ce serait un peu compliqué de faire comme ça le dimanche matin avec le nombre
qu’on est, mais le but de la prédication est très similaire : c’est de nous faire
réfléchir, le prédicateur en premier, dans le but de développer notre propre
application dans la vie de tous les jours et de développer ainsi notre propre
démarche de foi. L’idée ce n’est pas que l’on subisse la prédication mais qu’on y
réfléchisse et qu’on en vérifie le contenu. Voici ce que Dieu dit au peuple à propos
de sa loi dans le livre de la Deutéronome : « Les commandements que je te donne
aujourd’hui resteront dans ton cœur. Tu les enseigneras à tes enfants. Tu en
parleras quand tu seras assis chez toi, quand tu marcheras sur la route, quand tu te
coucheras et quand tu te lèveras » (Dt 6 :6-8). Evidemment, on ne va pas parler que
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de versets bibliques à longueur de journée, mais l’intention de Dieu dès le départ
c’était bien qu’ils soient le sujet d’un échange, qu’ils soient débattus.
Dans le Nouveau Testament, le livre des Actes nous raconte la réaction des
habitants de la ville de Bérée à la mission de Paul : « Ils reçoivent la parole de Dieu
avec beaucoup d’intérêt. Chaque jour, ils étudient les Livres Saints pour voir si les
paroles de Paul sont exactes » (Actes 17 :11). Déjà à l’époque du Nouveau
Testament il y avait du « fact-checking » ! Dans l’église où j’ai grandi on ne cessait
de nous dire d’être de « bons Béréens » et ce conseil m’a été précieux. Combien de
fois j’ai entendu ou lu des choses annoncées avec référence biblique à l’appui où
une simple vérification a permis de constater que la référence en question ne disait
rien de la sorte !
Le dernier verset de ce passage (v14) nous donne le résultat de cette démarche :
elle nous permet d’entraîner notre conscience à faire la part entre le bien et le mal,
ou comme le disent les versions plus anciennes, à apprendre le discernement par
l’usage. Ailleurs dans la Bible, il est question d’un don spirituel de « discernement
des esprits », mais le discernement dont il est question ici semble être non pas un
don qui nous tombe du ciel, mais quelque chose qu’on acquiert par l’usage, par le
travail, par la digestion.
Malheureusement nous ne pouvons pas apprendre le discernement par
procuration : c’est à chacun de s’y mettre. Cela veut dire que nous allons sans doute
faire des erreurs ; l’important, ce n’est pas de jamais en faire – par la grâce de Dieu
nous avons droit à l’erreur ! – mais d’en tirer les bonnes leçons.
Cette capacité est importante dans la vie chrétienne ; et à l’époque de l’intox et du
« fake news » elle est importante aujourd’hui dans la vie tout court. Pour ne pas
être déroutés il est vraiment important d’entretenir notre esprit critique. En
particulier, sachons prendre du recul par rapport à des paroles qui enflamment les
passions, qui font peur, qui poussent à une action sans un temps de réflexion, ou
qui promettent des solutions de facilité.
Laissons le mot de la fin à l’apôtre Paul : « finalement, nous serons des chrétiens
adultes et nous atteindrons la taille parfaite du Christ. Nous ne serons plus des
bébés. Nous ne ressemblerons plus à un petit bateau poussé dans tous les sens par
les vagues de la mer. Nous ne serons plus emportés de tous les côtés par le vent des
idées fausses. Les gens ne nous tromperont plus avec leurs mensonges habiles. Mais
en disant la vérité avec amour, nous grandirons en tout vers celui qui est la tête, le
Christ » (Eph 4 :13-16). Que Dieu nous aide à recevoir sa parole de manière adulte,
à la digérer, et que notre discours et notre vie soient caractérisés par la vérité et
par l’amour.