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Engagements féminins dans les sports à risques

L'article examine les facteurs susceptibles d'éclairer l'engagement des femmes dans les sports à risques tels que le BASE-jump, le parachutisme ou l'alpinisme. Il présente les résultats de cinq entretiens approfondis réalisés auprès de femmes pratiquant ces sports, mettant en évidence certains éléments déterminants dans la construction de leur engagement, notamment l'influence d'expériences récurrentes et originales.

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Engagements féminins dans les sports à risques

L'article examine les facteurs susceptibles d'éclairer l'engagement des femmes dans les sports à risques tels que le BASE-jump, le parachutisme ou l'alpinisme. Il présente les résultats de cinq entretiens approfondis réalisés auprès de femmes pratiquant ces sports, mettant en évidence certains éléments déterminants dans la construction de leur engagement, notamment l'influence d'expériences récurrentes et originales.

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« L'amour du risque ».

Modes d'engagements féminins


dans les pratiques sportives à risques.
Nicolas Penin
Dans Staps 2004/4 (no 66), pages 195 à 207
Éditions De Boeck Supérieur
ISSN 0247-106X
DOI 10.3917/sta.066.0195
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STAPS, 2004, 66, 195-207

R APPORT DE RECHERCHE

« L’amour du risque ».
Modes d’engagements féminins
dans les pratiques sportives à risques.
Nicolas Penin.
Doctorant U.F.R. STAPS. Paris-Sud XI.
Centre de Recherches en Sciences du Sport (UPRES EA 1609).
Unité de Recherche sur les Cultures Sportives.

Réumé : Si la plupart des sports sont aujourd’hui accessibles aux femmes, force est
de constater qu’il existe encore une inégale distribution sexuelle dans les pratiques
sportives. De fait, certaines disciplines restent des « sports d’hommes » tandis que
d’autres sont des « sports de femmes ». Les sports à risques font partie de ces terri-
toires très faiblement investis par les femmes. Elles sont pourtant quelques unes à
pratiquer le BASE-jump, le parachutisme ou l’alpinisme. Ce travail vise à mettre au
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jour les facteurs susceptibles d’éclairer les engagements féminins dans les sports à
risques. Soucieux d’appréhender la complexité des logiques de socialisation, cinq
entretiens approfondis de type récit de vie ont été réalisés. Ils ont permis de mettre
en évidence quelques traits déterminants dans la construction des engagements.
L’influence d’expériences récurrentes et originales est apparue particulièrement
signifiante dans l’explication de ces parcours singuliers.

Mots clés : Sports à risques, femmes, engagement, socialisation.

A taste for danger.


A few keys to understanding women’s
involvement in extreme sports

Abstract:Even if most sports are now open to women, we can’t help but notice that there is still an une-
qual gender distribution in sport activities. In fact, some sports still remain “men’s sports” while others
are deemed as “women’s sports”. Extreme sports are in these boundaries that women can hardly pene-
trate. Nevertheless, there are a few who do practice base-jumping, parachuting or mountain climbing.
This work was meant to discover the determining factors of particular life interests in order to unders-
tand how a woman becomes an extreme sports addict. With a willingness to grasp the complexity of
196 Nicolas PENIN

social influences, five detailed life account interviews were carried out. They bring to light a system of
determining factors that help to account for these extraordinary paths. The influence of original recur-
rent formative experiences is particularly significant.

Key words : Extreme sports, women, engagement, socialisation.

Si des travaux ont été réalisés dans la cultivent une forte symbolique de
perspective d’expliquer la construction des conquêtes du monde et de soi. Il s’agit de
goûts en matière de pratiques sportives gagner tous les espaces du globe, des plus
(Bourdieu, 1979 ; Pociello, 1981), ceux-ci hauts sommets (escalade, alpinisme) aux
se sont surtout attelés à rendre compte des fosses les plus profondes (spéléologie,
tendances lourdes. En revanche, ces plongée sous-marine), en passant par les
recherches abordent peu les dissidences. contrées les plus reculées (raids aventure
Elles offrent un cadre d’intelligibilité géné- dans les déserts ou jungles et toutes les
ral mais font peu de cas des singularités, en déclinaisons sportives de l’aventure). En
particulier s’il s’agit de parcours hors ce sens, les sports à risques sont des
normes. L’investissement féminin dans les sports extrêmes ou plus exactement des
sports à risques fait partie de ces parcours sports des extrêmes. Ce dont il est ques-
originaux. En premier lieu, les pratiques tion dans ces pratiques, c’est de rencon-
sportives à risques se posent comme des trer les frontières, naturelles, corporelles
disciplines surprenantes : elles sont le lieu ou psychologiques dans un rapport tou-
d’une mise en danger gratuite et délibérée jours présent avec l’ultime limite que
des pratiquants. Elles sont en ce sens un constitue la mort (Le Breton, 1996a).
déni d’une certaine « idéologie Dans ces sports, la mort n’est pas seule-
sécuritaire » prégnante dans les sociétés ment symbolique, mimée ni même euphé-
occidentales contemporaines (Le Breton, misée : elle est réelle. L’erreur, qu’elle
1996a, 81). Par ailleurs, les sports à risques soit technique ou matérielle, peut être
apparaissent comme des pratiques fatale. Le danger est grand, la peur pré-
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« d’hommes » puisqu’au même titre que la sente, le courage mis à l’épreuve. Les
force physique ou l’affrontement, il semble prises de risques se posent dès lors
que les prises de risques se présentent comme des épreuves viriles puisque ces
comme des espaces spécifiquement mascu- pratiques mettent en jeu la vaillance et le
lins (Louveau, 1986 ; Mennesson, 2000a), courage, vertus communément admises
terrains d’expression des valeurs mascu- comme étant proprement masculines. En
lines, des « fiefs de la virilité » (Dunning, ce sens les sports à risques sont des
1994, 367). Quelques femmes investissent « conservatoires des vertus viriles »
néanmoins ces territoires, transgressant les (Pociello, 1987). Assignés au masculin,
attentes sociales relatives aux rôles et atti- ces espaces ne devraient être que très peu
tudes de genre. Ces pratiquantes extra-ordi- investis par les femmes : « l’aventure
naires posent la question des processus de dangereuse est un jeu qui se règle au
construction d’un engagement exception- masculin » (Griffet, 1995, 103). Celles-ci
nel, celui de femmes dans des mondes mas- se trouvent d’ailleurs, de fait, quasi étran-
culins dont elles sont généralement exclues. gères à ces territoires. Les fortes dispari-
tés de sexes que mettent en évidence les
1. DES « SPORTS D’HOMMES1 ». statistiques accidentologiques témoignent
de ce qui apparaît comme une moindre
Les sports à risques sont le lieu d’une inclination des femmes aux prises de
mise en danger délibérée des pratiquants. risques. Elles sont par exemple 2,7 fois
Confrontés à un environnement instable, moins exposées que les hommes, en tant
incertain et susceptible de devenir hostile, que conducteur, aux accidents de la route
les « risqueurs » s’inscrivent dans une mortels, et de manière générale 1,6 fois
quête de limites à éprouver. Ces pratiques moins exposées que les hommes aux
« L’AMOUR DU RISQUE ». 197

morts violentes1. Dans l’espace des sports tion qui se pose est celle de l’incorporation
à risques, les femmes sont également peu des dispositions. L’habitus, qui peut rendre
présentes : moins d’un alpiniste sur quatre compte des engagements en ce qu’il est une
et moins d’un parachutiste régulier sur « structure structurante », est également
sept est une femme2. Les prises de risques « structure structurée et qui est acquis par
s’inscrivent donc dans la sphère du mas- la pratique » (Bourdieu et Wacquant, 1992,
culin, faisant ainsi partie « d’attributs que 97). La constitution des systèmes de dispo-
les femmes semblent ne pas pouvoir faire sitions doit donc être comprise comme un
leurs, et qui appartiennent donc, en processus historique et biographique.
propre, à la masculinité » (Louveau L’habitus se structure tout au long de la
1996a, 266). Rien ne semble pouvoir socialisation par la rencontre d’expériences
orienter des femmes vers la pratique des vécues. Dès lors, la singularité des engage-
sports à risques. Certaines négligent ments pourrait trouver une explication dans
néanmoins les injonctions sociales rela- l’originalité des trajectoires. C’est par la
tives aux manières d’être et de se prise en compte des expériences que peu-
conduire lorsque l’on est une femme. vent être comprises les traductions indivi-
Elles sont quelques unes à « rompre avec duelles originales des habitus collectifs
les pesanteurs sociales et les convenances (Corcuff, 1999). C’est ce que tendent à
pour mener leur propre vie à leur guise prouver les travaux de Menesson (2000a),
sans craindre de franchir la ligne d’hori- qui montrent comment l’investissement de
zon » (Le Breton, 1996b, 62). C’est à ces femmes dans des sports de tradition mascu-
engagements improbables que nous sou- line peut être le fruit d’une « socialisation
haitons donner du sens. inversée » (Menesson, 2000b, 241), mar-
quée par une sensibilisation précoce à dif-
2. LES RESSORTS DE L’ENGAGEMENT FÉMININ férentes formes de mises en jeu « mascu-
DANS LA PRATIQUE DES SPORTS À RISQUES. lines » du corps et par l’influence de
socialisateurs masculins. Le jeu des acteurs
La compréhension de l’engagement impliqués dans le processus de socialisa-
sportif se présente comme un objet privilé- tion, - ceux que Berger et Luckmann
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gié de la sociologie du sport depuis son (1986) appellent les « autres significatifs »-
émergence. Des travaux fondateurs de la est d’ailleurs également susceptible de ren-
discipline ont montré comment les goûts et seigner la logique des choix singuliers.
par là même les pratiques sportives pou- Confronté à une pluralité de contextes de
vaient être socialement constitués. Néo- socialisation, on ne saurait donc se prononcer,
structuralistes, ces thèses proposent de a priori, dans le sens d’une unicité d’un sys-
comprendre l’engagement comme une tème de disposition. Les travaux de Louveau
réponse à un système de dispositions incor- (1986, 1996a) ou de Menesson (2000a) ont
porées (Bourdieu, 1979 ; Pociello 1981). d’ailleurs montré que parmi les pratiquantes
Ce « schème d’intelligibilité » (Berthelot, de sports « masculins », l’adoption d’attitudes
1991, 18) qui peut rendre compte des ten- communément considérées comme mascu-
dances lourdes, peut également éclairer la lines ne transcendait pas nécessairement le
construction des engagements singuliers. cadre de la pratique sportive. Plutôt que de
Les choix extra-ordinaires, s’ils échappent parler de cohérence de l’habitus il est donc
aux régularités statistiques n’en sont pas peut-être plus prudent de parler de « disposi-
moins socialement constitués. Ainsi, tions sous conditions » (Lahire, 1998, 63). Ce
comme le note Mennesson (2000a), « pour n’est que par l’épreuve des faits que nous
comprendre l’engagement des femmes dans pensons pouvoir contribuer à renseigner la
les pratiques « masculines », il importe de cohérence (ou non) des dispositions et la per-
saisir leurs dispositions ». Dès lors la ques- manence (ou non) de leur activation.
1. Par « masculines » « viriles » ou « d’hommes », tout comme pour l’emploi de « féminines » ou de « de femmes » nous
caractérisons dans cet article, des pratiques dans lesquelles, de fait, l’un des deux sexes est majoritairement présent ou qui corres-
pondent aux caractères communément associés à un sexe.
2. Alors que le temps passé sur la route est quasiment identique (source INSERM, SC8, 1998).
198 Nicolas PENIN

3. RECONSTITUER DES LOGIQUES D’ENGA- « hors-normes » de leur cohérence et de la


GEMENT. permanence de leur mise en pratique. Cinq
entretiens approfondis ont été réalisés avec
Envisager la construction des goûts et des femmes engagées dans différents sports
des choix individuels dans une perspective à risques. C’est certainement plus par la
dispositionnelle repose sur un préalable richesse des entretiens que par leur nombre
théorique : c’est par le processus historique que peut être saisie la complexité des prin-
de socialisation que s’incorporent les dispo- cipes de la socialisation et perçue la plura-
sitions génératrices de pratiques. Il s’agit lité des pratiques des « femmes du risque ».
donc d’interroger les déterminants de la
socialisation. Questionner les trajectoires de Les pratiquantes :
vie et les expériences se pose comme une Joséphine est free-rideuse, Jessica et
nécessité compte tenu de leur potentiel Catherine BASE-jumpeuses, Sandrine free-
explicatif dans la constitution de disposi- flyeuse3 et Christine est alpiniste. Ces spor-
tions originales. Le recours à l’entretien de tives sont âgées de 23 à 40 ans. Une seule
type récit de vie apparaît dès lors comme la est mariée et mère d’un enfant (Christine,
traduction empirique la plus pertinente. Cet 40 ans), les quatre autres sont célibataires.
outil « s’attache à saisir l’individu dans son Elles semblent toutes socialement bien
espace temporel, dans son histoire, et dans insérées, sont étudiantes (Sandrine, 23 ans,
sa trajectoire » (Blanchet et Gotmann, DEUST STAPS et Catherine, 28 ans, en
1992, 17). Les entretiens sont guidés tout doctorat de psychologie) ou ont un emploi
d’abord par l’ambition de mettre en lumière (Joséphine, 26 ans est monitrice de ski ;
les trajectoires sportives (pratiques, ren- Christine, 40 ans est alpiniste profession-
contres, expériences des prises de risques et nelle ; Jessica 30 ans est contrôleuse
des rôles et attitudes sexués) puisque ces aérienne). Elles sont issues de milieux
pratiques se posent comme des lieux privi- sociaux très différents : le père de Sandrine
légiés de prises de risques et de construction est ouvrier mécanicien, celui de Christine
des dispositions sexuées différenciées. Une est ingénieur. Elles ont toutes commencé la
attention accrue est portée à l’influence que pratique d’un sport dès l’enfance et se sont
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peuvent jouer celles et ceux qui prennent en rapidement orientées vers la pratique d’un
charge la socialisation, les « autres signifi- sport à risques. Elles pratiquent leur disci-
catifs » (Berger et Luckmann, 1986) : pères pline de manière intense : elles y consacrent
et mères, frères et sœurs, amis et amies… beaucoup de temps et d’argent (plusieurs
La pluralité de ces acteurs sociaux peut heures par semaine, de nombreux week-
contribuer à une éventuelle pluralité des ends et vacances). Aucune n’envisage d’ar-
principes de socialisation. Il est donc néces- rêter son activité sportive.
saire d’interroger leur influence et les prin-
cipes qu’ils dispensent pour éclairer la Sur la base de ce corpus une analyse par
question de la cohérence des dispositions et entretien est réalisée afin de « mettre en évi-
par conséquent renseigner la permanence dence des processus internes de formation
de l’activation des dispositions. Outre le des trajectoires » ou encore des « moments-
cadre des pratiques sportives, les pratiques clés » (Blanchet et Gotman, 1992). Une ana-
de loisirs, les univers familiaux, profession- lyse thématique est également utilisée pour
nels ou amicaux sont observés pour mesurer pouvoir adopter un regard transversal à
les conditions d’activation des dispositions même de rendre compte de la « cohérence
relatives aux prises de risques et à l’adop- thématique inter-entretiens » (ibid.). Par le
tion de rôles et attitudes « d’hommes ». croisement de ces deux méthodes d’analyse
Concrétisation empirique d’un questionne- on obtient une double observation des
ment théorique, ces thèmes d’entretiens logiques d’engagement féminin dans les
doivent permettre de répondre aux ques- sports à risques qui permet d’approcher l’ap-
tions de la construction de dispositions préhension de leur complexité.

3. Données Club Alpin Français, 2003 et Fédération Française de Parachutisme 2003.


« L’AMOUR DU RISQUE ». 199

4. LES LOGIQUES D’ENGAGEMENT : PRIN- tion parentale, nécessaire pour les para-
CIPES DE SOCIALISATIONS ET INCORPORA- chutistes mineurs. Très engagée dans ce
TION DE DISPOSITIONS. sport, elle pratique aujourd’hui le free-fly
et envisage d’essayer le BASE-jump, si
4.1. Parcours de pratiquantes de sports à l’occasion se présente.
risques. Christine est la plus âgée des femmes
Catherine, est parachutiste et BASE- que nous avons rencontrées : elle a 40 ans.
jumpeuse. Elle a 28 ans. Elle vit avec son Elle est originaire de la région parisienne et
compagnon, pratiquant de BASE-jump habite aujourd’hui en Savoie. Son père était
également. Elle habite la région de Genève. ingénieur. Elle est alpiniste et escaladeuse
Son père était moniteur de ski, comme l’est professionnelle. Elle est aujourd’hui
maintenant un de ses frères. Elle est la mariée et mère d’un enfant de 3 ans. Son
cadette d’une famille de quatre enfants : mari est alpiniste lui aussi. Elle est l’aînée
deux garçons et deux filles. Elle poursuit d’une famille de 6 enfants, 5 filles et 1 gar-
une thèse en psychologie. Elle pratique une çon (le cadet). Tous pratiquent ou ont prati-
discipline sportive depuis l’âge de 2 ou 3 qué l’escalade. Son père a rencontré ce
ans : le ski tout d’abord avec son père ; puis sport lors de ses études en école d’ingé-
de nombreux sports ensuite dans le cadre nieur. Christine pratique intensément l’es-
scolaire : gymnastique, équitation, basket- calade depuis l’âge de 12 ans. Dès l’ado-
ball, tir à l’arc, ou encore plongeon et esca- lescence, elle passe ses week-ends et ses
lade. À 12 ans, l’aîné de ses frères lui a vacances dans les Alpes avec un groupe
offert un baptême de deltaplane. C’est avec d’amis (exclusivement constitué de gar-
le cadet de ses frères qu’elle a plus tard çons) pour pratiquer l’escalade. Elle suit
commencé la plongée sous marine à l’âge une formation de kinésithérapeute avec
de 13 ans. Elle s’est investie dans cette dis- succès. Elle cesse d’exercer lorsqu’elle par-
cipline qu’elle a pratiquée intensément jus- ticipe aux premières compétitions d’esca-
qu’à 25 ans. Son engagement dans le para- lade et devient championne du monde. Elle
chutisme est contemporain de son abandon arrête ensuite après s’être blessée au dos.
de la plongée sous-marine. C’est dans le Elle commence alors l’alpinisme, jusqu’à
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parachutisme qu’elle rencontre celui qui est se lancer dans des ascensions particulière-
aujourd’hui encore son compagnon. Ce ment difficiles, de l’Everest à l’ouverture
dernier est BASE-jumpeur. C’est avec lui de voies en solitaire dans les Alpes. Elle
qu’elle débute cette activité. Elle n’envi- n’envisage pas d’arrêter cette discipline.
sage pas d’arrêter cette discipline pour le Joséphine free-rideuse. Elle à 26 ans.
moment mais pense pratiquer le parapente Elle est célibataire, monitrice de ski. Elle
avec son ami, lorsqu’ils seront plus âgés. est originaire des Alpes où elle habite
Sandrine est free-flyeuse. Elle à 23 encore. Elle pratique le ski depuis l’âge de
ans. Elle est célibataire. Elle habite dans le 5 ans. Elle est fille unique. La plupart de ses
Nord d’où elle est originaire. Son père est cousins sont skieurs, tout comme l’était son
ouvrier qualifié (mécanicien), sa mère est père. Après avoir pratiqué puis arrêté les
secrétaire. Elle est l’aînée d’une fratrie de compétitions de ski, elle a commencé le
deux enfants. Son frère aimerait faire du free-ride avec des amis à l’adolescence. Elle
sport automobile, il est étudiant en mainte- pratique également d’autres sports de mon-
nance automobile. Sandrine est étudiante tagne : escalade, alpinisme, randonnée, ski
en deuxième année de DEUST STAPS. de randonnée. Elle dit aussi aimer le surf et
Elle a pratiqué de nombreux sports étant la moto. Elle espère devenir « pro-rideuse »,
enfant, sous l’impulsion de ses parents : c’est-à-dire professionnelle en free-ride.
équitation, tennis, gym, danse ; ou dans le Jessica est parachutiste et BASE-jum-
cadre scolaire : natation, athlétisme. Elle a peuse. Elle a 30 ans. Elle est contrôleure
commencé le planeur à l’âge de 15 ans, aérienne. Elle a grandi dans une station de
encouragée par son père ancien parachu- ski en montagne. Elle habite maintenant
tiste. Elle débute le parachutisme à 17 ans, la région de Genève. Jessica a pratiqué
lorsque son père lui accorde une autorisa- l’équitation durant sa jeunesse. Elle dit
200 Nicolas PENIN

également avoir fait de la course à pied des mêmes schèmes d’action » (Bourdieu,
jusqu’à ce qu’un accident de parachu- 1979, 192). Sandrine adopte un mode de
tisme ne l’en empêche. Elle a commencé vie sans aucune stabilité « moi j’ai zoné
le parachutisme lorsque l’occasion s’est dans le para pendant un an, c’est génial.
présentée au cours d’un stage de forma- Tu plantes ta tente quelque part, tu
tion professionnelle à vingt-deux ans. squattes là, tu tiens le bar le matin pour
Elle a ensuite été initiée au BASE-jump, pouvoir avoir la bouffe gratuite. Le pro-
quelques années plus tard, par son com- blème c’est que c’est un truc où tu
pagnon (qu’elle a rencontré dans le cadre vivotes. T’as besoin de trente balles tu
de la pratique du parachutisme). Elle suit fais un pliage. T’as pas de loyer parce
actuellement une formation de brevet que tu squattes. C’est un peu la vie au
d’état de parachutisme. jour le jour ». La précarité sociale volon-
taire de Sandrine s’apparente à une
4.2. Le goût du risque, la passion du « métaphore pratique » (Bourdieu, 1979,
danger. 192), des prises de risques corporels.
En ce qui concerne les pratiques spor- Que ce soit donc par la pratique d’une
tives, toutes celles que nous avons ren- pluralité de disciplines sportives à risques,
contrées témoignent d’une attirance pro- par l’adoption de conduites à risques au
noncée pour les sports dans lesquels volant ou par le choix d’un mode de vie
existent d’importantes prises de risques précaire, les femmes du risque font preuve
corporels : Christine pratique le parachu- de manière récurrente d’un attrait certain
tisme, le BASE-jump, la plongée sous- pour les prises de risques. Nous pourrions
marine, le free-ride, ou encore l’escalade. donc penser qu’il est possible de parler
Elle envisage aussi de commencer le d’habitus - comme tendance systématique
parapente. Catherine est alpiniste et esca- à l’adoption de prises de risques - si les
ladeuse, tout comme Joséphine qui est récits de vie ne nous donnaient à voir
aussi free-rideuse et surfeuse. Jessica pra- quelques exemples de non-activation de
tique le parachutisme, le BASE-jump et cette disposition. Jessica ne fait pas de
l’alpinisme. Sandrine, parachutiste, pra- moto, parce qu’elle considère que « ça fait
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tique également le planeur, et souhaite prendre trop de risques ». Elle refuse éga-
essayer le BASE-jump. Ce qui est lement l’idée de sauter d’un plongeoir
constaté dans les pratiques sportives est haut de cinq mètres à la piscine. Pour
parfois avéré dans d’autres cadres de vie. Christine, les expéditions en escalade ou
Pour Joséphine et Catherine, la route peut alpinisme ont toujours été guidées par la
être un lieu de rencontre volontaire avec sécurité plus que par les prises de risques :
le danger. Joséphine aime prendre des « J’ai toujours fais gaffe. Je faisais très
risques à moto, « ça m’éclate, je n’arrête peu de glace et de neige. C’est dans la
pas de prendre des gamelles mais pour glace et la neige qu’il peut arriver des
l’instant j’ai de la chance, je me suis accidents. Et puis dès qu’il y avait des
jamais fait trop mal…je fais de la moto gens devant on y allait pas ». D’une
aussi, je me suis déjà pris deux ou trois manière générale, tous les entretiens met-
râteaux à moto ». En voiture, Catherine tent en évidence les précautions prises par
aime la vitesse et les situations extrêmes : ces sportives dans leurs pratiques. Alors,
« j’aime bien aussi la sensation de vitesse s’il est possible de relever « une série de
en voiture […] c’est vraiment la comportements, d’attitudes, de pra-
recherche de vitesse. Quand t’as un bon tiques…cohérentes » (Lahire, 2002, 19) –
virage et que tu sens que la voiture colle c’est-à-dire en d’autres termes, une dispo-
bien, quand tu accélères, là aussi ça te sition aux prises de risques -, mobiliser le
procure des sensations qui sont assez concept de l’habitus apparaît probléma-
proches d’un plaisir ». L’exemple de tique puisqu’on ne peut noter une « dispo-
Sandrine semble même pouvoir illustrer sition générale et transposable » activée
ce à quoi Bourdieu fait référence lorsqu’il de manière « systématique et universelle »
parle de « transfert d’un champ à un autre (Bourdieu, 1979, 190).
« L’AMOUR DU RISQUE ». 201

4.3. Des pratiques et des attitudes « mas- lines ». Elles sont en quelque sorte por-
culines ». teuses d’une disposition sexuée déviante4,
Les entretiens réalisés font également c’est-à-dire ne répondant pas aux attentes
apparaître ce qui se présente comme une relatives à leur sexe. Il faut néanmoins res-
disposition à l’adoption de rôles et d’atti- ter mesuré quant à la généralisation de cette
tudes communément considérés comme disposition. Certains récits montrent que
étant masculins. Celle-ci se manifeste tout l’adoption d’attitudes masculines ne peut
d’abord par le choix de pratiques sportives être considérée comme une permanence
très peu féminisées : « il y a très peu de absolue : « je suis pas hyper féminine mais
femmes dans le BASE. Quand j’ai com- je suis une fille quand même, de ce côté-là
mencé il n’y avait que moi » (Catherine), dans la tête ça va très bien » (Sandrine). Si
« des nanas qui sautent régulièrement y’en elle affirme sa différence par rapport au sté-
a pas énormément. À Lille, y’en a une seule réotype de « la petite minette qui va se
et moi » (Sandrine). Les orientations vers refaire un maquillage toutes les cinq
des pratiques « masculines » se traduisent minutes », Sandrine revendique une iden-
également dans les choix professionnels. tité « féminine » qu’elle présente par l’at-
Toutes les femmes questionnées embras- tention qu’elle porte parfois à son appa-
sent des professions ou formations forte- rence ou son orientation vers les relations
ment masculinisées : Christine est alpiniste hétérosexuelles. Le rôle que joue Christine
professionnelle, kinésithérapeute de forma- à la naissance de son enfant montre égale-
tion, Joséphine est monitrice de ski, ment que celles que nous avons rencontrées
Sandrine est en formation STAPS, et ne développent pas de manière systéma-
Jessica est contrôleuse aérienne : « dans tique des attitudes « masculines ». En l’oc-
notre boulot on est à peu près 10 pour-cent currence, depuis qu’elle est mère, Christine
de filles » (Jessica). Outre les pratiques place sa carrière sportive au second plan
« masculines », celles que nous avons ren- « j’ai un petit garçon de trois ans donc ça
contrées sont en décalage avec les repré- me prend beaucoup de temps. Il faut s’en
sentations de ce qu’elles reconnaissent occuper. J’ai envie de m’en occuper. C’est
comme la féminité « conventionnelle ». vraiment la priorité dans mes projets. Je ne
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Jessica (30 ans) dit ne pas s’inscrire dans ce veux pas m’en séparer ». On sait qu’au-
qu’elle présente comme une norme pour les jourd’hui encore lorsque l’arrivée d’un
femmes : « après les filles une fois qu’elles enfant dans une famille doit avoir une
ont l’âge de 25 ans c’est famille, gamins influence sur les carrières professionnelles
maison. Moi c’est pas du tout mon truc ! ». de l’un ou l’autre des parents, dans une très
En ce qui concerne les relations interper- large majorité, ce sont les mères qui quit-
sonnelles, Catherine et Sandrine déclarent tent ou réduisent leur activité profession-
se sentir plus proche des modèles mascu- nelle. En ce sens on peut dire de la position
lins : « ça me faisait vraiment plaisir qu’il de Christine qu’elle est « féminine ». Au
y’ait peu de femmes dans le BASE. Entre même titre que les prises de risques,
femmes il y a toujours une mise en compa- l’adoption d’attitudes « masculines » se
raison que je n’aime pas, beaucoup plus donne à voir comme une tendance activée
que chez les hommes » (Catherine) « moi je dans différents contextes, sans que l’on
suis bien avec les mecs. Les équipes de puisse parler pour autant d’un « principe
filles ça se bouffe le nez. Je pense que les unificateur et générateur de toutes les pra-
nanas c’est plus compliqué » (Sandrine). tiques » (Bourdieu, 1979, 193). Pour celles
Des pratiques aux représentations, les que nous avons rencontrées, les rapports à
femmes interrogées manifestent donc à la sexualité ou à la maternité semblent
plusieurs occasions une tendance à l’adop- notamment être des espaces dans lesquels
tion de pratiques ou d’attitudes « mascu- les manières d’être et de penser restent
4. Le free-ride est une discipline sportive dérivée du ski qui se pratique hors piste et qui consiste à descendre d’un point de
départ à un point d’arrivée le plus rapidement possible et en empruntant la voie la plus difficile et spectaculaire possible. Le free-
fly est une discipline du parachutisme dans laquelle la chute libre se fait en position verticale. La vitesse est ainsi considérablement
accrue. Le BASE-jump consiste à réaliser un saut en parachute à partir d’un point fixe : immeuble, antenne, pont ou falaise.
202 Nicolas PENIN

proches de la « féminité traditionnelle », tion de ces expériences vécues se présente


alors que les pratiques sportives sont des comme des moments d’apprentissage de
lieux d’adoptions d’attitudes façons d’être, de penser et de se conduire.
« masculines ». Lahire (2002, 421) parle d’incorporation
Quoi qu’il en soit, la question des dispo- de dispositions « par entraînement ou
sitions renvoie aux modes d’incorporation pratique directe […] au travers de parti-
de ces principes générateurs de pratiques. cipations directes à des activités récur-
rentes ». Ces rencontres répétées avec les
4.4. Sports, prises de risques et mondes mondes masculins et les prises de risques
de garçons. se posent comme des moments importants
Comme nous avons pu le noter plus de la socialisation participant à l’incorpo-
haut les trajectoires sportives des femmes ration de dispositions. Les trajectoires
questionnées commencent toutes dès originales sont également marquées par
l’enfance. Elles sont parfois même très l’intervention de quelques socialisateurs
précoces. C’est notamment le cas de déterminants dans les constructions des
Catherine : « j’ai fait beaucoup de sports engagements.
étant petite. Je pense que j’ai commencé
vers l’âge de 2 ou 3 ans, et puis j’ai conti- 4.5. L’influence des acteurs de la socia-
nué après de manière assez intensive lisation.
[…]. Quand je suis arrivée au collège Dans les « carrières » sportives, la pré-
y’avait moyen de faire beaucoup de sence d’instigateurs de pratiques apparaît
sports. En fait j’ai un peu fait de tout, comme une constante. Quelques acteurs de
j’avais envie de faire plein de sports dif- la socialisation sont extrêmement présents
férents ». De nombreuses disciplines sont dans les trajectoires de celles que nous
pratiquées de manière relativement inten- avons rencontrées. Les pères se posent
sive et souvent compétitive. Elles appa- comme les premiers initiateurs des pra-
raissent comme des lieux propices aux tiques sportives. Au cours de l’enfance, ils
rencontres avec les prises de risques puis- sont présentés comme les acteurs de réfé-
qu’il s’agit, entre autre, de grimper, de rence : c’est à leur contact et sous leur
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skier, ou de monter à cheval. Ces pra- impulsion que se construisent les premiers
tiques, et les pratiques sportives d’une goûts et se concrétisent les premiers enga-
manière générale sont également connues gements sportifs. Ils sont les instigateurs
pour être des lieux de construction et de involontaires de manières d’être ou de faire
différenciation des identités sexuées par les attitudes qu’ils adoptent. Comme
(Louveau, 1996b). Les pratiques dont il pour Sandrine, ils sont en quelque sorte des
est ici question, en particulier dans leur modèles qu’il semble souhaitable d’imiter:
version compétitive, sont majoritairement « en fait j’ai mon père qui traînait beaucoup
« masculines ». Elles s’inscrivent dans ce dans le para quand j’étais petite. Et après il
qui se présente comme une tendance à la a fait de l’avion donc je l’ai suivi un peu
fréquentation des garçons et de leurs uni- dans l’avion ». Au même titre que les pères,
vers. À l’école primaire, Catherine préfé- les frères proposent eux aussi des références
rait « jouer au foot dans la cour, courir sportives masculines : « après j’ai com-
avec les garçons », Christine passait l’es- mencé la plongée sous-marine avec mon
sentiel de ses vacances et de ses week- frère. C’est lui qui en faisait et j’en ai fait
ends à pratiquer l’escalade avec un avec lui » (Catherine). Les copains et
groupe d’amis exclusivement masculin, amants sont les derniers acteurs de ce trip-
Joséphine skiait elle aussi avec un groupe tyque socialisateur. Rencontrés le plus sou-
de garçons et Sandrine n’invitait aucune vent à partir l’adolescence ou à l’âge adulte,
fille lors de ses fêtes d’anniversaires. Il ils sont des activateurs de dispositions : « le
apparaît donc que les « femmes du fait d’avoir rencontré mon ami dans le
risque » ont pratiqué de manière précoce parachutisme, c’est ce qui fait que je me
les sports, les prises de risques et fré- suis vraiment bien engagé dedans. Et j’ai
quenté les mondes des garçons. La répéti- connu le BASE-jump par lui. J’ai vu les pre-
« L’AMOUR DU RISQUE ». 203

miers sauts, j’ai vu comment ça se passait et être imité. Puisque par ailleurs ce modèle
puis je pense que peu à peu l’idée a germé » s’impose comme une référence valorisée, le
(Catherine). Pères, frères, amis ou amants « véritable » processus de socialisation
proposent donc des modèles dans le cadre sportive procède par identification aux
des pratiques sportives. Ils sont des indivi- socialisateurs masculins.
dus masculins dont celles que nous avons Outre leur influence « silencieuse »,
rencontrées revendiquent l’héritage. A les socialisateurs participent aussi de
contrario, les modèles sportifs féminins, manière active à la socialisation par les
sont très peu valorisés. Sandrine, alors incitations qu’ils dispensent. Ils s’appa-
qu’elle souhaite faire du parachutisme avec rentent en ce sens à des « autres significa-
son père, refuse les sports « féminins » que tifs » (Berger et Luckmann, 1986). Leur
propose (ou impose) sa mère : « la danse influence socialisante passe par des
c’est quand j’étais petite. C’est ma mère qui injonctions quotidiennes qui contribuent,
m’avait inscrite…cours de danse et de gym. nous semble-t-il, à inscrire en profondeur
Elle m’avait inscrite au cours de gym et il y les dispositions chez les individus. Elles
avait une heure de danse avant. C’est pas sont comme des rappels à l’ordre entendus
une idée de moi, ça c’est sûr » (Sandrine). de façon récurrente, propices à l’incorpo-
Catherine qui dit avoir toujours été proche ration de façon d’être ou d’agir. Les inci-
de ses frères, ne se reconnaît pas dans la tations aux prises de risques commencent
forme de féminité qu’adopte sa sœur et les souvent dès l’enfance. C’est ainsi que
activités qu’elle pratique : « j’ai fait moins Joséphine et Catherine se souviennent
de trucs avec ma sœur [qu’avec mon frère] avoir été encouragées à se confronter au
parce que c’est vrai qu’elle était quand danger : « mon père, quand j’étais petite, il
même plus âgée et donc à l’époque où on me forçait à sauter du balcon du chalet
aurait pu faire des choses ensemble elle dans la neige. Peut-être bien que si je fais
était plutôt intéressée par les petits des trucs frappés ça vient de là »
copains ». L’influence des frères dans la (Joséphine) ; « petite, mon père poussait
socialisation de Catherine est probablement beaucoup à ce que je grimpe au mur, à ce
décisive, puisque c’est par leur contact que que je fasse le…Quand je tombais il était
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semblent se construire les dispositions mas- pas question de commencer à pleurer,
culines dont la sœur de Sandrine n’est pas c’était « relève toi, t’as rien, arrête ton
porteuse (aînée de la famille elle n’a pas été char » un côté un peu casse-cou »
socialisée par ses frères). On observe donc (Catherine). De la même manière ces
la coexistence de principes de socialisation jeunes femmes sont l’objet d’injonctions
différents qui donnent lieu à une adhésion originales en matière de rôles et attitudes
différente aux rôles et attitudes présentés. sexuées. Elles ont parfois été invitées à
La valorisation des modèles masculins est adopter des comportements communé-
associée à un déni des modèles féminins. ment considérés comme étant masculins.
Dès lors, il n’est pas surprenant que les L’exemple de Sandrine est particulière-
jeunes femmes adoptent plutôt les attitudes ment significatif : « je traînais toujours
produites par leurs pères, frères, amis ou avec mon père. Il m’a jamais trop fait le
amants puisque « il n’y a véritablement pro- coup de la petite fi-fille. C’était « bon
cessus de socialisation que lorsque l’enfant allez débrouille toi toute seule ». J’ai pas
(ou l’adulte) peut s’identifier à la personne été élevée comme un mec mais on n’a
qu’il fréquente. Il faut pour cela que l’en- jamais fait de chichi non plus ». Au même
fant puisse sentir qu’il est non seulement titre que la répétition des expériences de
possible d’imiter cette personne mais que socialisation dans les univers masculins,
parvenir à l’imiter est même une perspec- c’est probablement la récurrence des inci-
tive hautement désirable » (Lahire, 2001, tations à ne pas se comporter comme
18). Le fait qu’elles pratiquent des disci- « une petite fi-fille » qui fait son œuvre en
plines sportives « masculines » depuis l’en- matière de construction des dispositions
fance, montre que même si elles sont des sexuées singulières et qui guide alors les
femmes, le modèle sportif masculin peut engagements sportifs.
204 Nicolas PENIN

4.6. Des dispositions renforcées par la « socialisation sexuée inversée »


pratique. (Mennesson, 2000b, 241) explique certai-
Les pratiques sportives apparaissent nement les engagements « hors-la-norme »
ensuite comme des lieux de renforcement que constitue l’investissement féminin dans
des dispositions acquises lors de la « socia- les sports à risques.
lisation primaire » (Berger et Luckmann,
1986,177). Car dans leur pratique sportive, 4.7. Des modèles contradictoires.
ces femmes doivent justifier leur présence De toute évidence, la socialisation
dans des territoires dont elles sont le plus sexuée passe par de nombreux canaux. Si
souvent étrangères. Les femmes du risque nous avons observé qu’en ce qui concerne
sont confrontées à l’altérité sexuée et aux l’influence de quelques acteurs de la socia-
attentes qui découlent de leur présence lisation et autres expériences socialisantes,
parmi les hommes. Elles doivent faire la les femmes de risques connaissaient une
preuve de leur légitimité à investir ces socialisation « peu conventionnelle », elles
mondes dont elles ne devraient pas être. ne peuvent échapper totalement à ce « for-
Elles rencontrent au quotidien les injonc- midable travail de socialisation diffuse et
tions masculines à se conformer aux façons continue » (Bourdieu, 1998, 29) qui tend à
d’être et de se conduire de ces territoires produire des individus sexués différenciés.
virils : « j’essaye toujours de sauter parce La socialisation « par inculcation idéolo-
que je me dis « aller, fais comme les mecs, gique-symbolique » (Lahire, 2001, 21)
vas-y essaye de sauter », et puis je me donne à voir quotidiennement des images
prends le gros râteau à chaque fois » mettant en scène les manières d’être et de
(Joséphine). Il s’agit de « faire comme » se conduire pour les femmes et pour les
pour pouvoir « en être ». Dans cette même hommes. Ces représentations répondent
logique, les pratiquantes disent éviter de souvent à une « ritualisation de la fémi-
dispenser une image trop proche de la nité » (Goffman, 1988, 150), reproduisant
féminité « traditionnelle » : « moi je me les codes de ce qui est communément
méfie de l’image que je donne », « quand considéré comme « la féminité » ou « la
j’arrive quelque part je fais gaffe, pas don- masculinité ». Dès lors, on ne saurait
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ner l’image de la petite minette qui vient accepter l’idée d’un principe de socialisa-
voir comment ça se passe cet univers de tion unique qui tendrait à construire chez
mecs » (Sandrine). Elles doivent adopter les pratiquantes de sports à risques un
des attitudes « masculines » pour être «habitus masculin » comme schème unifi-
acceptées parmi les hommes : « soit tu cateur de toutes les pratiques. De plus, si
arrives d’un univers complètement exté- nous avons noté plus haut que les modèles
rieur et là tu fais rire cinq minutes, soit tu sportifs féminins faisaient l’objet d’un
te mets à leur niveau, tu te mets un peu rejet, il serait imprudent de généraliser ce
dans une conversation de mec et puis tu te constat sans tenter d’en mesurer les limites.
la joues un peu comme un mec. C’est-à- Ce qui prévaut dans l’espace des pratiques
dire que s’ils te font des grosses blagues physiques ne peut être systématiquement
bien lourdes, à la limite tu leur réponds valable. L’exemple de Catherine montre
encore plus crade et puis tu finis par te que les modèles féminins ne sont pas
faire une place » (Sandrine). Ces expé- nécessairement rejetés : « ma mère, c’est
riences concrètes des comportements à quand même grâce à elle que j’ai un peu le
suivre en ce qui concerne l’identité sexuée côté, les intérêts quand même assez fémi-
activent et renforcent la disposition à nins ». L’influence socialisatrice maternelle
l’adoption d’attitudes « masculines ». n’est donc pas systématiquement niée. En
Des expériences vécues, aux pratiques l’occurrence, Catherine revendique un héri-
sportives, en passant par l’influence des tage maternel en ce qui concerne notam-
socialisateurs, les pratiquantes de sports à ment le soucis de son apparence physique
risques rencontrent donc une socialisation et son goût pour le « shopping ». La plura-
« extra-ordinaire ». Comme pour les lité des principes de socialisation proposés
boxeuses, footballeuses et haltérophiles, la et l’adhésion différente dont ils peuvent
« L’AMOUR DU RISQUE ». 205

faire l’objet, contribuent certainement à développent des façons d’être tantôt « mas-
produire chez les individus socialisés une culines » tantôt « féminines ». Les
incorporation de dispositions hétérogènes, « femmes du risque » contribuent ainsi, à
parfois contradictoires. Il est alors peu pro- leur échelle, à inventer des formes de
bable que la socialisation puisse conduire à « féminité originales », et participent ainsi
l’incorporation d’un système de disposi- à un brouillage des frontières déjà floues
tions cohérent, produisant à son tour un qui séparent « masculin » et « féminin ».
ensemble de pratiques et représentations
parfaitement homogènes. Il est probable- BIBLIOGRAPHIE
ment plus pertinent de parler de « disposi-
tions sous conditions » (Lahire, 1998, 67) Berger, P. et Luckmann, T. (1986). La
plutôt que d’un habitus stricto-sensu, construction sociale de la réalité. Paris:
comme principe relativement permanent Méridiens Klincksieck.
agissant de telle sorte que « toutes les pra- Becker H. (1985). Outsiders. Etudes de
tiques et les œuvres d’un même agent sont la sociologie de la déviance. Paris :
objectivement harmonisées entre elles » Métailié.
(Bourdieu, 1979, 192). La pluralité des Blanchet A. et Gotman A. (1992).
principes de socialisation proposés conduit L’enquête et ses méthodes : l’entretien.
à une pluralité des dispositions acquises. Paris: Nathan.
Berthelot J.-M. (1991). L’intelligence
5. CONCLUSION : SOCIALISATIONS ORIGI- du social. Paris: Seuil.
NALES ET DISPOSITIONS PLURIELLES. Bourdieu P. (1979). La distinction.
Paris : Éditions de minuit.
Engagées dans des pratiques sportives Bourdieu P. et Wacquant L. (1992).
originales, par hypothèse les « femmes du Réponses. Paris : Seuil.
risque » ne pouvaient avoir connu une socia- Bourdieu P (1995). La domination mas-
lisation « conventionnelle ». La rencontre culine. Paris : Seuil.
avec les pratiquantes a effectivement montré Corcuff, P. (1999). Le collectif au défi
que l’investissement féminin dans des sports du singulier : en partant de l’habitus. In Le
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« d’hommes » passait par une construction travail sociologique de Pierre Bourdieu
sociale de dispositions sexuées « hors- (coordonné par B. Lahire), pp. 95-121.
normes ». La précocité et la répétition des Paris : La découverte.
expériences de mise en jeu du corps, dans Elias, N. et Dunning ; E. (1994). Sport
des situations de prises de risques et dans et civilisation. La violence maîtrisée. Paris :
l’adoption de manières d’être « mascu- Fayard.
lines », apparaît comme un processus Goffman E. (1988). Les moments et
continu d’incorporation et de renforcement leurs hommes. Paris : Éditions du Seuil.
de dispositions aux prises de risques et à Griffret, J. (1995). Aventures marines.
l’adoption d’attitudes « masculines ». En ce Images et pratiques. Paris : L’harmattan.
sens il semble possible de considérer que Lahire, B. (1998). L’homme pluriel.
s’est construit un habitus, structure structu- Les ressorts de l’action. Paris : Nathan.
rée, modelé par une pluralité d’expériences Lahire B. (2001). « Héritages sexués :
socialisatrices vécues au quotidien. incorporation des habitudes et des
Mais si la thèse des dispositions socia- croyances ». In La dialectique des rapports
lement incorporées, génératrices de pra- hommes-femmes (coordonné par T. Blös),
tiques peut rendre intelligibles les parcours pp 9-26. Paris : Puf.
singuliers, les pratiquantes de sports à Lahire B. (2002). Portraits sociolo-
risques mettent en cause l’habitus comme giques. Dispositions et variations indivi-
principe unificateur de toutes les pratiques. duelles. Paris : Nathan.
Elles développent en effet un ensemble de Le Breton, D. (1996,a). Passions du
rôles et attitudes discordantes, parfois risque. Paris : Métailié.
même contradictoires. Elles prennent par- Le Breton, D. (1996,b). L’aventure. La
fois des risques et sont parfois prudentes, passion des détours. Paris : Autrement.
206 Nicolas PENIN

Louveau, C. (1986). Talons aiguilles et de doctorat non publiée, Université Paris


crampons alus. Les femmes dans les sports V, Paris.
de tradition masculine. Paris : INSEP. Mennesson C. (2000,b). « Les femmes
Louveau, C. (1996a). Sport mascu- dans les sports « masculins » : évolution et
lin/sport féminin. Intérêt et apports de reproduction des rapports sociaux de
l’analyse couplée. In Histoire du sport sexe ». In Erraïs B et Lanfranchi M.-C.
féminin (coordonné par P. Arnaud et (coord.), Femmes et sport dans les pays
T. Terret), pp. 257-269. Paris : méditerranéens. Actes du Colloque
L’Harmattan. Euroméditerranéen. Nice, Imprimerie La
Louveau, C. (1996,b). Masculin/fémi- Toscane. pp 241-243
nin, l’ère des paradoxes. Cahiers interna- Pociello, C. (1981). Sport et société.
tionaux de sociologie, 100, 13-31. Paris : Vigot.
Mennesson, C. (2000,a). Des Pociello, C. (1987). Un nouvel esprit
femmes au monde des hommes. Thèse d’aventure. Esprit, n° spécial 4, 95-105.

„Die Liebe des Risikos“


Arten des Engagements von Frauen in den Risikosportarten

Zusammenfassung. Auch wenn die meisten Sportarten heutzutage für Frauen zugänglich sind, stellt man
noch immer eine ungleiche geschlechtsspezifische Verteilung im Sport fest. Es gibt also weiterhin
„Männersportarten“ und „Frauensportarten“. Die Risikosportarten sind Teil der Sportarten, in denen die
Beteiligung der Frauen sehr gering ist. Allerdings gibt es einige, die Base-jumping, Fallschirmspringen oder
Bergsteigen betreiben. Diese Arbeit hat sich zur Aufgabe gemacht, die Faktoren aufzudecken, welche das
Engagement der Frauen in den Risikosportarten erhellen können. Es konnten einige determinierende
Faktoren hinsichtlich der Konstruktion der Beteiligung gezeigt werden. Dem Einfluss wiederkehrender und
origineller Erfahrungen kommt eine große Bedeutung in den individuellen Lebensläufen zu.

Schlagwörter: Risikosportarten, Frauen, Engagement, Sozialisation


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«L’amore del rischio».
Modi d’impegno femminili nelle pratiche sportive con rischi
Riassunto: Se la maggior parte degli sport sono oggi accessibili alle donne, è giocoforza constatare che esiste
ancora un’ineguale distribuzione sessuale nelle pratiche sportive. Di fatto, certe discipline restano degli
«sport da uomini», mentre altri sono «sport da donne». Gli sport di rischio fanno parte di questi territori
molto poco praticati dalle donne. Tuttavia, alcune praticano il BASE-jump, il paracadutismo o l’alpinismo.
Questo lavoro ha lo scopo di evidenziare i fattori in grado di chiarire gli impegni femminili negli sport ris-
chiosi. Preoccupati di valutare la complessità delle logiche di socializzazione, sono state realizzate cinque
interviste approfondite di questo tipo di “vissuto”. Esse hanno permesso di evidenziare alcuni tratti deter-
minanti nella costruzione degli impegni. L’influenza di esperienze ricorrenti ed originali è apparsa partico-
larmente significativa nell’esplicazione di questi singolari percorsi.

Parole chiave: donne, impegno, sport rischiosi, socializzazione.

“El amor al peligro”


Maneras de compromiso femenino en las prácticas deportivas de riesgo.
Resumen:Si hoy en día la mayoría de los deportes son accesibles a las mujeres, es necesario constatar que
todavía existe una distribución sexual desigual en las practicas deportivas. De hecho, ciertas disciplinas
siguen siendo “deportes de hombre” mientras que otros son “deportes de mujeres”. Los deportes de riesgo
hacen parte de aquellos territorios débilmente incursionados por las mujeres. Algunas de ellas practican el
« L’AMOUR DU RISQUE ». 207

Base-jump, paracaidismo o alpinismo. Este trabajo apunta a poner en evidencia los factores susceptibles de
esclarecer los compromisos femeninos en los deportes de riesgo. Preocupados de rescatar la complejidad de
las lógicas de socialización, fueron realizadas cinco entrevistas profundizadas, de tipo relato de vida.
Permitieron poner en evidencia algunas líneas determinantes en la construcción de compromisos. La influen-
cia de experiencias recurrentes y originales aparición particularmente significante en la explicación de estos
particulares recorridos.

Palabras claves: deportes de riesgo, mujeres, compromiso, socialización.


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