Le Malade imaginaire (Molière)
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Une pièce à la structure complexe
Complexité de la composition
Différentes étapes jalonnent la pièce, qui voit alterner le chant, la danse et le jeu théâtral,
selon les codes de la comédie-ballet inventée par Molière.
On trouve tout d’abord une églogue « en musique et en danse ».
Une églogue est une forme poétique inspirée de textes de l’Antiquité. Les personnages en
sont des bergers et des bergères, ainsi que de personnages aux noms tirés de la mythologie et
évoquant la nature : Flore, Pan, Climène, Daphné, Tircis et Dorilas. Il s’agit alors de ce qu’on
appelle un univers de pastorale, l’intrigue se déroule dans un cadre qui n’a rien de
réaliste, la fonction de berger et bergère n’est là que pour évoquer une nature idyllique et
bienveillante, et les personnages échangent sur des questions liées à l’Amour. Ici le cadre de
la pastorale est un prétexte : Tircis et Dorilas s’efforcent d’obtenir des aveux d’amour de la
part de Climène et Daphné, mais le véritable sujet du dialogue est le retour victorieux du roi
après la campagne de Hollande. « Vos vœux sont exaucés. LOUIS est de retour ».
Cette églogue est donc un prologue de la pièce qui présente des dialogues versifiés destinés à
être chantés et entremêlés de danses. Il a alors pour fonction de chanter les louanges de
Louis XIV à qui est offert ce spectacle. Il s’agit aussi de lui plaire dès l’ouverture du rideau
par le choix d’un univers merveilleux et mythologique dans lequel il s’est plu lui-même à
danser lors de nombreux spectacles.
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Le Roi danse, Gérard Corbiau, 2000
Puis la pièce commence et fait alterner les trois actes de l’intrigue théâtrale avec trois
intermèdes.
Les trois actes :
Le premier acte est largement consacré à l’exposition. Argan est présenté comme uniquement
préoccupé par sa maladie prétendue et des médecins qui l’accompagnent ; les projets de
mariage d’Angélique et Cléante sont alors contrecarrés par l’idée d’Argan d’avoir un gendre
médecin ; Toinette, la servante, se présente comme alliée de la jeune fille quand Béline, la
seconde épouse d’Argan, semble surtout préoccupée par son héritage.
Au deuxième acte se noue l’intrigue autour de la question du mariage et de l’hypocondrie
d’Argan.
Le dernier acte est celui des stratagèmes, des révélations et des retournements de situation
jusqu’à la résolution.
Les trois intermèdes : ils apportent des moments intermédiaires de chants et de danse,
mais ils ne sont pas pour autant similaires, Molière mettant en place une forme de
progression. Le premier intermède fait la jonction entre l’univers merveilleux de l’églogue et
l’univers réel et quotidien de la comédie. Il présente en effet le personnage de Polichinelle
dans une saynète farcesque détachée de l’intrigue théâtrale. Il essaie de faire une sérénade à
la femme qu’il aime mais il se heurte à différents obstacles qui l’empêchent de mener son
projet à bien. Cet intermède apporte une pause plaisante au spectateur après les multiples
annonces de l’exposition, mais il conserve la thématique de l’amour contrarié et Polichinelle
est aussi annoncé par Toinette comme son amant.
Dans le deuxième intermède, le spectacle entre dans l’intrigue théâtrale, puisque
le divertissement est offert par Béralde à son frère Argan. Des femmes maures chantent et
dansent, exhortant à céder aux douceurs de l’amour.
Enfin, le troisième intermède réunit les caractéristiques des deux premiers : le spectacle est
de nouveau intégré à l’intrigue théâtrale, et cette fois Argan est un des acteurs de cette
cérémonie fantaisiste et parodique de la réception d’un médecin. La pièce se clôt donc sur
une réunion du théâtre, du chant et de la danse, Argan dansant parmi les faux médecins, se
croyant peut-être lui-même investi en médecine.
Cette structure de l’œuvre est ainsi considérée comme un tout cohérent construisant un
spectacle complet. Il ne faut donc pas concentrer son attention sur les seules parties
théâtrales car la pièce est bien conçue comme un ensemble alliant de multiples expressions
artistiques du spectacle vivant, la danse, le chant, la musique, le théâtre. Les parties du
spectacle, hors jeu théâtral, peuvent d’ailleurs représenter jusqu’à une heure dans le temps de
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la représentation, ce qui n’est pas négligeable.
Complexité de la mise en scène
Un décor changeant : la diversité induite par l’alternance des intermèdes et des actes
entraîne une mise en scène complexe qui suppose des changements de décor et qui joue alors
que l’unité de lieu préconisée dans la comédie classique. Parmi les règles qui régissent la
comédie au XVIIe siècle se trouve en effet la nécessité de faire se dérouler l’intrigue en un
seul lieu, afin de limiter les contraintes des changements de décor pour la troupe mais aussi
de ne pas disperser l’attention du spectateur avec des ingéniosités techniques ou des
découvertes nouvelles. Tout doit être fait pour concentrer le regard et la réflexion sur
l’intrigue et les personnages.
Or ici, l’églogue présente « un lieu champêtre », on imagine alors des éléments évoquant la
campagne, la verdure, les rochers et pourquoi pas un troupeau de moutons sur une toile
peinte.
Toile peinte.
Puis à la fin de cette étape, « le théâtre change et représente une chambre ». Nous passons
donc de l’extérieur à l’intérieur, d’un lieu lié à un univers merveilleux de
pastorale à un lieu de la vie quotidienne, ici un intérieur bourgeois. Une modification
radicale a lieu, de même, lors du premier intermède : « le théâtre change et représente une
ville » pour les tentatives de sérénades de Polichinelle. Nous repassons donc de
l’intérieur à l’extérieur, avant de revenir à nouveau à la chambre d’Argan pour le
deuxième acte. On doit donc envisager des éléments de décor faciles à déplacer, d’autant que
le premier intermède, comme l’églogue d’ailleurs, fait intervenir un ballet composé de
nombreux danseurs et des musiciens, ce qui exige de l’espace sur le plateau scénique.
Les deux intermèdes suivants sont des spectacles proposés chez Argan. Le décor ne change
donc pas totalement cette fois, mais les indications du dramaturge laissent entendre un
équipement de la troupe en mobilier puisque « plusieurs tapissiers viennent préparer la salle
et placer les bancs en cadence » (3e intermède).
Il faut donc envisager trois lieux différents représentés sur le plateau théâtral : la campagne,
la ville et la chambre d’Argan, suffisamment vaste pour se transformer en lieu de spectacle.
Une troupe artistique très nombreuse. Une autre contrainte est celle du nombre de
comédiens, danseurs, chanteurs et musiciens : outre les personnages de l'intrigue et outre les
personnages qui chante lors de l’églogue des trois intermèdes, il faut en effet compter un
corps de ballet complet pour jouer une « troupe des bergers et des bergères », des « archers
danseurs », un ballet de maures avec des singes et enfin « huit porte seringue, six
apothicaires, vingt-deux docteurs (…) huit chirurgiens dansants ». Et n'oublions pas les
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musiciens qui accompagnent les passages chantés et dansés.
Les comédiens ne sont donc qu'une petite partie de la troupe artistique et il faut
envisager le travail complet autant que complexe nécessité par la mise en scène d'une
comédie-ballet. Le maître de ballet Beauchamp, le compositeur de la musique Charpentier et
le dramaturge Molière collaboraient donc étroitement à la création du spectacle pour lui
apporter cohérence et unité dans la diversité. Les comédiens eux-mêmes devaient faire
preuve de qualités artistiques diverses : Armande Béjart, qui jouait ici le rôle d'Angélique,
était réputée pour être chanteuse et musicienne, mais d'autres comédiens moins aguerris au
chant, durent prendre des cours particuliers spécifiques, comme le comédien Baron qui
jouait le rôle de Cléante et devait donc chanter à l’acte II, scène 5.
L'esthétique de la variété
La variété des discours et des formes entraîne le plaisir du spectateur et suscite
l'attention. Il s'agit en effet pour les auteurs de l'âge classique de plaire et instruire, le
plaisir du texte et du spectacle apportant l'ouverture de l'esprit à la démarche de réflexion.
La variété des échanges théâtraux
Même dans les parties théâtrales, Molière exploite toutes les potentialités de
l'écriture dans les formes de répliques des personnages, apportant une grande
variété rythmique à la conduite des scènes. La scène majeure de l'acte II, scène 5 en
est un remarquable exemple (personnages qui parlent en même temps, échanges de répliques
courtes, long portrait ridicule, conversation mondaine, échange en aparté, un récit plus un
dialogue lyrique…En une seule scène, Molière propose ainsi des discours variés en usant
habilement de multiples formes d'échanges possibles au théâtre. Et cette variété se retrouve
dans l'ensemble de la pièce.
La variété des formes de discours
Molière propose différentes formes de discours, direct ou rapporté. La plupart du
temps, la situation d'énonciation est claire, le locuteur et l'interlocuteur directs sont les deux
personnages en scène. Mais pour évoquer ce qui se passe en coulisses, Molière use aussi des
discours rapportés, laissant alors place au récit. Ainsi à l’acte II, scène 8 , Argan interroge
Louison pour savoir ce qu'il s'est passé dans la chambre d'Angélique et la petite fille, sous la
menace de son père, rapporte ce qui a été dit dans la chambre de sa sœur . Ce procédé est
courant dans le théâtre classique qui impose que toute l'action se déroule en un seul lieu et en
un seul jour. Le récit permet donc de faire une incursion hors du plateau scénique, de
donner matérialité aux coulisses dans l'intrigue. En tragédie, chez Racine par exemple, le
récit peut permettre de raconter ce qu'on ne peut pas montrer du fait de la bienséance,
comme la mort d'Hippolyte dans Phèdre, ou le suicide de Eriphile dans Iphigénie. Ici le
procédé a une fonction plus comique : l'écriture théâtrale qui juxtapose le discours
scénique et le discours rapporté, permet de jouer de manière plaisante sur les
réactions du personnage dont on a trompé la vigilance.
Variations sur l'amour
La pièce propose de multiples discours et des variations sur l'amour, dans l'imaginaire des
parties chantées et dansées comme dans l'inspiration réelle de la partie théâtrale : il s'agit
bien à travers toutes ses voies et situations de se questionner sur la sincérité du sentiment,
sur son expression et la possibilité de se laisser emporter par la douceur d'aimer. Le choix
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d'un discours multiple montre l’habileté du dramaturge mais révèle aussi
l'universalité du questionnement et il permet à chacun de trouver une
expression qui le touche et le questionne.
Variations sur la médecine
La médecine et les médecins sont aussi une source d'inspiration féconde pour des variations
multiples du discours. La pratique médicale est ainsi présentée en actes, par exemple lors de
la consultation d'Argan par les Diafoirus à l’acte II, scène 6, lorsque les deux hommes lui
prennent le pouls et font des commentaires. À cette mise en situation qui se veut sérieuse,
avec l'emploi du latin et des termes médicaux, répond l’imitation burlesque par Toinette qui
s'est déguisée en médecin à l’acte III, scène 10.
Mais il est question de médecine et de soins dès l'ouverture de la pièce par le monologue
d'Argan qui fait les comptes de tout ce qu'il doit à son médecin et à son apothicaire, en
énumérant de manière très technique tous les traitements prescrits. Les références aux
purges et au lavement parcourent aussi toute la pièce. On n'entend alors le discours du
prétendu malade virgule du médecin, de l'apothicaire, c'est-à-dire de ceux qui sont
directement concernés par la médecine, mais aussi de ceux qui la regardent depuis
l'extérieur, en spectateur. La variété des discours participe donc du plaisir de la comédie-
ballet, elle permet au spectateur d'apprécier un spectacle changeant en proposant des paroles
diverses, mais sur des thématiques communes qui préoccupent tous les personnages. Molière
fait ici la preuve de ses recherches et connaissances précises sur le vocabulaire de la
médecine, des potions et des médicaments en usage à son époque, comme il s'amuse des
différents registres de langue et de jeu qui lui permettent de les mettre en scène.