Classe spéciale 📚
Imam Malick
DOMAINE 1 : SERIE DE TEXTES PHILOSOPHIQUES
TEXTE N° 1
Socrate n’enseigne pas, car il ne sait pas. Il ne possède pas la vérité. Celle-ci n’entend pas un savoir
transmissible ; mais il démolit les fausses certitudes, de qui croit savoir et la rend ainsi disponible à la
recherche, le questionnement, la réflexion. Mais c’est aussi le priver en quelque sorte des bénéfices
secondaires de sa maladie ignorante d’elle-même, la tranquille souffrance de qui croit savoir, le
conformisme secourable. Le conformisme ne cherche plus car il croit savoir ce qu’il en est et ce qu’il
faut. Seul celui qui sait ne pas savoir sait.
Vladimir GRIGORIEF, Philo de base
......................................................................................................................
TEXTE N° 2
Le mot grec « Philosophe » désigne celui qui aime le savoir, par différence avec celui qui, possédant le
savoir, se nomme savant. Ce sens persiste encore aujourd’hui ; l’essence de la philosophie, c’est la
recherche de la vérité non sa possession, même si elle se trahit elle-même, comme il arrive souvent
jusqu’ à dégénérer en dogmatisme, en un savoir mis en formule, définitif, complet, transmissible par
l’enseignement. Faire de la philosophie c’est être en route, les questions en philosophie sont plus
essentielles que les réponses, et chaque réponse devient une nouvelle question.
Karl JASPERS, Introduction à la philosophie
......................................................................................................................
TEXTE N° 3
La valeur de la philosophie doit être cherchée pour une bonne part dans son incertitude même. Celui
qui n’a aucune teinture de philosophie traverse l’existence, emprisonné dans les préjugés qui lui
viennent du sens commun, des croyances habituelles à son temps et son pays et des convictions qui
se sont développées en lui sans la coopération ni le consentement de sa raison. Pour un tel individu,
le monde est sujet à paraitre précis, fini, évident, les objets habituels ne lui posent aucune question et
les possibilités non familières sont dédaigneusement rejetées. Dès que nous commençons à
philosopher, au contraire, nous trouvons que même les choses les plus ordinaires de la vie quotidienne
conduisent à des problèmes auxquels nous ne pouvons que donner des réponses très incomplètes. La
philosophie, bien qu’elle ne soit en mesure de nous dire avec certitude quelle est la vraie réponse aux
doutes qu’elle élève, peut néanmoins suggérer diverses possibilités qui élargissent le champ de nos
pensées et les délivre de la tyrannie de la coutume. Tout en diminuant notre certitude à l’égard de ce
que sont les choses, elle augmente beaucoup notre connaissance à l’égard de ce qu’elles peuvent être
: elle repousse le dogmatisme quelque peu arrogant de ceux qui n’ont jamais pénétré dans la région
du doute libérateur et garde vivace notre sens de l’étonnement en nous montrant des choses
familières sous un aspect non familier.
Bertrand RUSSEL Problème de la philosophie
TEXTE N° 4
C’est, en effet, l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations
philosophiques. Au début, leur étonnement porta sur les difficultés qui se présentaient les premières
à l’esprit ; puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils étendirent leur exploration à des problèmes plus
importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du soleil et des Etoiles, enfin la genèse de
l’Univers. Or apercevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaitre sa propre ignorance ‘c’est
pourquoi même l’amour des mythes est, en quelque manière amour de la sagesse, car le mythe est un
assemblage de merveilleux). Ainsi donc, si ce fut bien pour échapper à l’ignorance que les premiers
philosophes se livrèrent à la philosophie, c’est qu’évidemment ils poursuivaient le savoir en vue de la
seule connaissance et non pour une fin utilitaire. Et ce qui s’est passé en réalité en fournit la preuve :
presque toutes les nécessités de la vie, et les choses qui intéressent son bien-être et son agrément
avaient reçu satisfaction quand on commença à rechercher une discipline de ce genre.
ARISTOTE, Métaphysique .....................................................................................................................
TEXTE N° 5
Classe spéciale 📚
Imam Malick
Où commence la philosophie ? Il y a deux façons d’entendre la question. On peut se demander d’abord
où situer les frontières de la philosophie, les marges qui la séparent de ce qui n’est pas encore ou pas
tout à fait elle. On peut se demander ensuite où est-elle apparue pour la première fois, en quel lieu
elle a surgi et pourquoi là plutôt qu’ailleurs. Question d’identité, question d’origine, liées l’une à
l’autre, inséparables même si en trop bonne, en trop simple logique, la seconde semble supposer déjà
résolue la première. On dira : pour établir la date et le lieu de naissance de la philosophie, encore faut-
il connaitre qui elle est, posséder sa définition afin de la distinguer des formes de pensée non
philosophiques ? Mais, à l’inverse, qui ne voit qu’on ne saurait définir la philosophie dans l’abstrait
comme si elle était une essence éternelle ? Pour savoir ce qu’elle est, il faut examiner les conditions
de sa venue au monde, suivre le mouvement par lequel elle s’est historiquement constituée, lorsque
l’horizon de la culture grecque, posant des problèmes neufs et élaborant des outils mentaux
qu’exigeait leur solution, elle a ouvert un domaine de réflexion, tracé un espace de savoir qui
n’existeraient pas auparavant, où elle s’est elle-même établie pour en explorer systématiquement les
dimensions. C’est à travers l’élaboration d’une forme de rationalité et d’un type de discours jusqu’alors
inconnus que la pratique philosophique et le personnage du philosophe émergent, acquièrent leur
statut propre, se démarquent, sur le plan social et intellectuel, des activités de métier comme des
fonctions politiques ou religieuses en place dans la cité, inaugurant une tradition intellectuelle
originale qui en dépit de toutes les transformations qu’elle a connues, n’a jamais cessé de s’enraciner
dans ses origines.
Jean-Pierre VERNANT, In philosopher
TEXTE N° 6
Quelles sont les origines de la philosophie. La philosophie a-t-elle débuté au VI ème siècle, dans les
cités ioniennes, comme l’admet une tradition qui remonte, ou a-t-elle une origine plus ancienne soit
dans les pays grecs, soit dans les pays orientaux ? L’historien de la philosophie doit- il se borner à suivre
le développement de la philosophie en Grèce et dans les et civilisation gréco- romaines, ou doit-il
étendre sa vue aux civilisations orientales ? La question des origines reste sans solution précise. A côté
de ceux qui, avec Aristote, font de Thales, au VIème siècle, premier philosophe, il y avait en Grèce des
historiens pour faire remonter au de-là de l’hellénisme, jusqu’aux barbares, les origines de la
philosophie. Il semble que les orientalistes, à mesure qu’ils nous dévoilent les civilisations
préhelléniques comme les civilisations mésopotamiennes et égyptiennes avec lesquelles les cités de
l’Ionie, berceau de la civilisation grecque, ont été en contact, donnent raison à la seconde thèse.
......................................................................................................................
TEXTE N° 7
La célèbre « maïeutique » de Socrate est l’art d’ « accoucher les idées». C’est une méthode, une
attitude, qui à poser des questions jusqu’à ce que l’interlocuteur arrive à fonder définitivement son
discours sur des bases irréfutables ou bien prenne conscience de ce manque. Afin de ne pas imposer
la vérité, mais pour permettre à chacun de la faire sienne. Socrate prend la position de celui qui ne sait
rien.
Mon art d’accoucheur comprend donc toutes les fonctions que remplissent les sages-femmes ; mais il
diffère du leur en ce qu’il délivre des hommes et non des femmes et qu’il surveille leurs âmes en travail
et non leurs corps. Mais le principal avantage de mon art, c’est qu’il rend capable de discerner à coup
sûr si l’esprit du jeune homme enfante une chimère et une fausseté, ou un fruit réel et vrai. J’ai
d’ailleurs cela de commun avec les sages-femmes que je suis stérile en matière de sagesse, et le
reproche qu’on m’a fait souvent d’interroger les autres sans jamais me déclarer sur aucune chose,
parce que je n’ai en moi aucune sagesse, est un reproche qui ne manque pas de vérité. Et la raison, la
voici : c’est que dieu me contraint d’accoucher les autres, mais ne m’a pas permis d’engendrer. Je ne
suis donc pas du tout sage moi-même et je ne puis présenter aucune trouvaille de sagesse à laquelle
mon âme ait donné le jour. Mais ceux qui s’attachent à moi, bien que certains d’entre eux paraissent
au début complètement ignorants, font tous, au cours de leur commerce avec moi, si le dieu le leur
permet, des progrès merveilleux, non seulement à leur jugement, mais à celui des autres. Et il est clair
comme le jour qu’ils n’ont jamais rien appris de moi, et qu’ils ont eux-mêmes trouvé en eux et enfanté
Classe spéciale 📚
Imam Malick
beaucoup de belles choses. Mais s’ils en ont accouché, c’est grâce au dieu et à moi. Plusieurs déjà,
méconnaissant mon assistance et s’attribuant à eux-mêmes leurs progrès sans tenir aucun compte de
moi, m’ont, soit d’eux-mêmes, soit à l’instigation d’autrui, quitté plus tôt qu’il ne fallait. Loin de moi,
sous l’influence de mauvais maîtres, ils ont avorté de tous les germes qu’ils portaient, et ceux dont je
les avais accouchés, ils les ont mal nourris et les ont laissés périr, parce qu’ils faisaient plus de cas de
mensonges et de vaines apparences que de la vérité, et ils ont fini par paraître ignorants à leurs propres
yeux comme aux yeux des autres.
PLATON, Théétète
TEXTE N° 8
Le doute est le sel de l’esprit ; sans la pointe du doute, toutes les connaissances sont bientôt pourries.
J’entends aussi bien les connaissances les mieux fondées et les plus raisonnables. Douter quand on
s’aperçoit qu’on s’est trompé ou que l’on a été trompé, ce n’est pas difficile ; je voudrais même dire
que cela n’avance guère ; ce doute forcé est comme une violence qui nous est faite ; aussi c’est un
doute triste ; c’est un doute de faiblesse ; c’est un regret d’avoir cru, et une confiance trompée. Le vrai,
c’est qu’il ne faut jamais croire, et qu’il faut examiner. [...]. Croire c’est agréable. C’est une ivresse dont
il faut se priver. Ou alors dites adieu à liberté, à justice, à paix. [...]. La fonction de penser ne se délègue
point. Dès que la tête humaine reprend son antique mouvement du haut en bas, pour dire oui, aussitôt
les rois reviennent.
ALAIN ......................................................................................................................
TEXTE N° 9
La philosophie nait d’une conscience angoissée, d’une conscience sommée de s’adapter à un univers
devenu étranger, inhabituel, un univers dont le silence, parce qu’il nous laisse démunis, inquiète et
trouble. La philosophie nait des situations troubles. S’il y a donc un besoin de philosophie, c’est qu’il y
a un manque dans la réalité, de l’irréalité dans la réalité, de l’inhumain dans l’humain. La philosophie
vient de ce qu’il y a un désir d’autre chose, d’une autre chose, d’une autre organisation de la société,
et de ce que ce désir ne peut s’affranchir des vielles formes sociales. C’est à partir du manque que nous
discernons dans le réel que nous philosophons comme pour résoudre, supprimer l’insatisfaction née
de la prise de conscience de ce manque ou de cette spéculation brumeuse détachée de la réalité et
des problèmes concrets, concrets dans les situations elles-mêmes concrètes. L’initiative philosophique
est indétachable des préoccupations pratiques et ne saurait être qu’une intention de grande envergure
à l’échelle des sociétés humaines.
Ebenezer Njoh MOUELLE. Jalon, Ed clé, 1970
......................................................................................................................
TEXTE N° 10
C'est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher de les ouvrir, que de vivre sans philosopher ; et le
plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre n'est point comparable à la satisfaction que
donne la connaissance de celles qu'on trouve par la philosophie ; et, enfin, cette étude est plus
nécessaire pour régler nos mœurs et nous conduire en cette vie, que n'est l'usage de nos yeux pour
guider nos pas. Les bêtes brutes, qui n'ont que leur corps à conserver, s'occupent continuellement à
chercher de quoi le nourrir ; mais les hommes, dont la principale partie est l'esprit, devraient employer
leurs principaux soins à la recherche de la sagesse, qui en est la vraie nourriture ; et je m'assure aussi
qu'il y en a plusieurs qui n'y manqueraient pas, s'ils avaient espérance d'y réussir, et qu'ils sussent
combien ils en sont capables. Il n'y a point d'âme tant soit peu noble qui demeure si fort attachée aux
objets des sens qu'elle ne s'en détourne quelquefois pour souhaiter quelque autre plus grand bien,
nonobstant qu'elle ignore souvent en quoi il consiste.
DESCARTES, Les principes de la philosophie.
TEXTE N° 11
J’aurais voulu premièrement y expliquer ce qu’est la philosophie, en commençant par les choses les
plus ordinaires comme sont, que ce mot philosophie, signifie l’étude de la sagesse, et que par la
sagesse on n’entend pas seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite connaissance de
Classe spéciale 📚
Imam Malick
toutes les choses que l’homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour le conservation
de sa santé et l’invention de tous les arts et qu’afin que cette connaissance soit telle il est nécessaire
qu’elle soit déduite des premières causes ; en sorte que pour étudier à l’acquérir ,ce qui se nomme
proprement philosopher, il faut commencer par les premiers principes.
DESCARTES, Les principes de la philosophie
......................................................................................................................
TEXTE N° 12
De façon générale, nul ne peut se nommer philosophe s’il ne peut pas philosopher. Mais on apprend
à philosopher que par l’exercice et par l’usage qu’on fait de soi-même de sa propre raison. Comment
la philosophie se pourrait-elle, même à proprement parler, s’apprendre ? En philosophie, chaque
penseur bâtit son œuvre pour ainsi dire sur les ruines d’une autre ; mais jamais, aucune n’est parvenue
à devenir inébranlable en toutes ses parties. De là vient qu’on ne peut apprendre à fond la philosophie,
puisqu’elle n’existe pas encore. Mais à supposer même qu’il en existât une effectivement, nul de ceux
qui l’apprendraient ne pourrait se dire philosophe, car la connaissance qu’il en aurait demeurerait
subjectivement historique.
KANT, Logique ......................................................................................................................
TEXTE N° 13
Quiconque veut vraiment devenir philosophe devra "une fois dans sa vie" se replier sur soi-même et,
au-dedans de soi, tenter de renverser toutes les sciences admises jusqu'ici et tenter de les reconstruire.
La philosophie - la sagesse - est en quelque sorte une affaire personnelle du philosophe. Elle doit se
constituer en tant que sienne, être sa sagesse, son savoir qui, bien qu'il tende vers l'universel, soit
acquis par lui et qu'il doit pouvoir justifier dès l'origine et à chacune de ses étapes, en s'appuyant sur
ses intuitions absolues. Du moment que j'ai pris la décision de tendre vers cette fin, décision qui seule
peut m'amener à la vie et au développement philosophique, j'ai donc par là même fait vœu de
pauvreté en matière de connaissance. Dès lors il est manifeste qu'il faudra alors me demander
comment je pourrais trouver une méthode qui me donnerait la marche à suivre pour arriver au savoir
véritable. Les méditations de Descartes ne veulent donc pas être une affaire purement privée du seul
philosophe Descartes, encore moins une simple forme littéraire dont il userait pour exposer ses vues
philosophiques. Au contraire, ces méditations dessinent le prototype du genre de méditations
nécessaires à tout philosophe qui commence son œuvre, méditations qui seules peuvent donner
naissance à une philosophie.
HUSSERL, Méditations Cartésiennes
TEXTE N° 14
Assurément, la philosophie est, à notre époque attaquée de toutes parts. Elle l’est sur le plan de la
connaissance par les savants ou plutôt par les pseudo-philosophes qui, éblouis par les succès de la
science voudraient réduire toute activité de type scientifique. Elle l’est selon le souci de l’efficacité par
les techniciens qui constatent qu’elle n’augmente en rien notre pouvoir sur le monde. Elle l’est,
politiquement par certains réactionnaires qui lui reprochent de nous détacher des tâches sociales, ou
d’être une idéologie au service d’un régime ou d’une classe. Mais la philosophie se laisse
maladroitement intimider. Elle sait que ces attaques ne datent pas d’aujourd’hui, et que ce n’est pas
à notre siècle que Socrate a été condamné à mort par la cité, toujours hostile. En effet, elle l’est au
mode de vie que la philosophie suppose, à la perpétuelle remise en question qu’elle exige, à la
recherche sans résultat utilisable qu’elle entreprend.
Ferdinand ALQUIE
......................................................................................................................
TEXTE N° 15
L'occident, cet univers issu de la rencontre entre la culture gréco-romaine et l'héritage judéo- chrétien,
n'est pas le seul à avoir inventé la philosophie : il a certes, apporté une contribution originale à la
philosophie universelle, mais d'autres civilisations en ont fait autant, chacune à sa manière. Reste à
prouver, sans doute, qu'il existe bien quelque chose comme "la philosophie universelle". Que ranger
sous ce terme ? A titre provisoire, je répondrai : tout discours rationnel visant à réfléchir, expliquer ou
Classe spéciale 📚
Imam Malick
interpréter les principaux aspects de la condition humaine. Aujourd’hui même, les pensées extra-
européennes deviennent de mieux en mieux connues : or, plus nous les connaissons, plus nous nous
rendons compte qu'il serait absurde de vouloir leur refuser le nom de philosophies.
Christian DELACAMPAGNE, La philosophie ailleurs.
.....................................................................................................................
TEXTE N° 16
Un second résultat concerne l’attitude à l’égard de certaines productions de la pensée africaine telles
que nous les révèle l’ethnologie. Leur façon de procéder n’est ni purement philosophique, ni purement
ethnologique, mais ethno-philosophique. L’ethnophilosophie expose objectivement les croyances, les
mythes, les rituels, puis brusquement, cet exposé objectif se mue en profession de foi métaphysique,
sans ne se soucier ni de réfuter la philosophie occidentale, ni fonder en raison son adhésion à la pensée
africaine. De la sorte l’ethnophilosophie trahit à la fois l’ethnologie et la philosophie. L’ethnologue
décrit, expose, explique, mais ne s’engage pas quant au bien fondé de ce qui est ainsi décrit, expliqué.
Elle trahit aussi la philosophie parce que la pierre de touche qui lui permet d’opérer un choix entre les
diverses opinions est avant tout l’appartenance ou la non appartenance à la tradition africaine, alors
qu’un exposé philosophique est toujours une argumentation, une démonstration ou une réfutation.
Ce qu’un philosophe retient et propose est toujours, du moins en droit, la conclusion d’un débat
contradictoire, c'est-à-dire d’un examen critique et absolument libre.
Marcien TOWA, Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle.
TEXTE N° 17
Déterrer une philosophie, ce n’est pas encore philosopher. L’occident peut se vanter d’une brillante
tradition philosophique mais l’occidental qui a reconnu l’existence de cette tradition et qui en a même
saisi le contenu, n’a pas encore commencé à philosopher. La philosophie ne commence qu’avec la
décision de soumettre l’héritage philosophique et culturel à une critique sans complaisance. Pour le
philosophe aucune donnée, aucune idée si vénérable soit-elle, n’est recevable avant d’être passée au
crible de la pensée critique. En fait, la philosophie est essentiellement sacrilège en ceci qu’elle se veut
l’instance normative suprême ayant seul droit de fixer ce qui doit, et de ce fait abolit le sacré pour
autant qu’il veuille s’imposer à l’homme du dehors. C’est pourquoi tous les grands philosophes
commencent par invalider ce qui était considéré jusqu’à eux comme absolu.
Marcien TOWA, Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle
......................................................................................................................
TEXTE N° 18
La philosophie entre en conflit avec la religion du fait que celle-ci se veut l’autorité absolue tant dans
le domaine de la vérité que dans celui de la pratique. Mais, la vérité de la religion se présente comme
un donné extérieur en présence duquel on s’est trouvé. Cela est particulièrement net dans les religions
dites révélées, celles dont la vérité a été annoncée par quelque prophète, quelque envoyé de Dieu.
Ainsi, dans la religion, « le contenu est donné, il est considéré comme au-dessus ou au-delà de la raison
». La religion conçoit l’esprit humain comme borné, limité, et ayant donc besoin que les vérités
essentielles pour l’homme, que sa raison infirme serait incapable de découvrir par soi-même, lui soient
révélées de façon surnaturelle et mystérieuse. Mais, l’idée d’une vérité au-delà de la raison,
inaccessible naturellement à l’esprit humain, est absolument inconcevable par la philosophie qui
repose sur le principe diamétralement opposé selon lequel la pensée ne doit rien admettre comme
vrai qui n’ait été saisi comme tel par la pensée. L’homme est certes un être borné, fini (sauf du côté où
il est esprit). « Le fini concerne les autres modes de son existence ... ; mais quand, comme esprit, il est
esprit, alors il ne connait pas de limites. Les bornes de la raison ne sont que les bornes de la raison de
ce sujet-là, mais, s’il se comporte raisonnablement, l’homme est sans bornes, infini ».
Marcien TOWA, Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle.
..................................................................................................................... TEXTE N° 19
La science, dans son besoin d’achèvement comme dans son principe, s’oppose absolument à l’opinion.
S’il lui arrive, sur un point particulier de légitimer l’opinion, c’est pour d’autres raisons que celles qui
fondent l’opinion ; de sorte que l’opinion a, en droit, toujours tort. L’opinion pense mal ; elle ne pense
Classe spéciale 📚
Imam Malick
pas ; elle traduit des besoins en connaissances. En désignant des objets par leur utilité, elle s’interdit
de les connaitre. On ne peut rien fonder sur l’opinion : il faut d’abord la détruire. Elle est le premier
obstacle à surmonter. Il ne suffirait, par exemple, de les rectifier sur des points particuliers, en
maintenant, comme une sorte de morale provisoire, une connaissance vulgaire provisoire. L’esprit
scientifique nous interdits d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des
questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes.
Et quoi qu’on dise, dans la vie scientifique les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes. C’est
précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit
scientifique, toute connaissance est une réponse à une question.
Gaston BACHELARD, La formation de l’esprit scientifique
TEXTE N° 20
Dans la formation d’un esprit scientifique, le premier obstacle, c’est l’expérience première, c’est
l’expérience placée avant et au-dessus de la critique qui, elle, est nécessairement un élément intégrant
de l’esprit scientifique. Puisque la critique n’a pas opéré explicitement, l’expérience première ne peut,
en aucun cas, être un appui sûr. Nous donnerons de nombreuses preuves de la fragilité des
connaissances premières, mais nous tenons tout de suite à nous opposer nettement à cette
philosophie qui s’appuie sur un sensualisme plus ou moins facile, plus ou moins romancé, et qui
prétend recevoir directement ses leçons d’un donné clair, net, sûr, constant, toujours offert à un esprit
toujours ouvert. Voici alors la thèse philosophique que nous allons alors soutenir : l’esprit scientifique
doit se former contre ce qui est en nous et hors de nous. Il doit se former en se réformant.
Gaston BACHELARD
......................................................................................................................
TEXTE N° 21
Dans la mesure où une science est méthodique, dans cette même mesure, il devient accidentel que
ses résultats soient le fait de tel savant plutôt que tel autre. L’œuvre du génie de la pensée, l’œuvre
philosophique tout spécialement est bien différente de l’œuvre scientifique : elle s’en distingue surtout
par ceci qu’elle est, de par sa nature même imprévisible et qu’elle apparaît dans l’existence comme
une sorte de miracle. Chose caractéristique, il se passe exactement le contraire pour l’œuvre
scientifique: les plus grandes découvertes de la science ont été faites presque simultanément et d’une
manière indépendante par plusieurs personnes à la fois qui ignoraient que la même découverte avait
été faite par une autre personne. Je mentionnerais par exemple, la découverte par Galilée et Léonard
de Vinci du principe de l’inertie. Jusqu’à un certain point, la méthode amène ici le progrès. Les savants
sont plus les serviteurs de la méthode que ses maîtres. Aussi, l’homme qui connaît l’état de la science
à son époque sait que toutes les découvertes, avant même d’être faîte sont déjà ordinairement comme
on dit « dans l’air ».
MAX SCHELLER, Le Saint, le Génie, le Héros
......................................................................................................................
TEXTE N° 22
Voici le fondement de la critique de la religion : l’homme fait la religion, la religion ne fait pas l’homme.
Et en effet, la religion est la conscience et le sentiment de l’homme qui ne s’est pas encore trouvé ou
qui s’est déjà perdu. Mais l’homme ce n’est pas un être abstrait, extérieur au monde. L’homme’ c’est
le monde de l’homme, l’Etat, la société. Cet Etat, cette société, produisent la religion, conscience
pervertie du monde, parce qu’ils sont un monde perverti. La religion est la théorie générale de ce
monde, sa logique sous une forme populaire, son « point d’honneur » spiritualiste, son enthousiasme,
sa sanction morale, son solennel complément, sa raison générale de consolation et de justification.
Elle est la réalisation fantastique de l’essence humaine, parce que l’essence humaine n’a pas de
véritable réalité. La lutte contre la religion est donc une lutte indirecte contre la misère réelle. La
religion est le soupir de la créature accablée, le cœur d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit
d’un temps sans esprit. Elle est l’opium du peuple.
Karl MARX, Critique de la Philosophie du droit de Hegel