Stress et implication des infirmières
Stress et implication des infirmières
Virginie Moisson-Duthoit
Dans Forum 2016/3 (N° 149), pages 35 à 43
Éditions Champ social
ISSN 0988-6486
DOI 10.3917/forum.149.0035
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virginie MOissOn-DUTHOiT
Résumé : Cet article met en exergue les liens entre stress, fatigue et implication dans le cadre du travail
auprès d’infirmières. Il s’agit de comprendre la complexité de leur activité professionnelle en mettant le
focus sur le paradoxe souffrance et plaisir au travail. En effet, comment gérer des salariés très impliqués
dans leur travail et dans un même temps en souffrance (stress élevé, épuisement professionnel)?
Une collecte de données qualitatives a été menée exclusivement auprès d’infirmières diplômées d’Etat
exerçant dans différents services et établissements en France (N=119).
Les résultats que nous présentons confirme le lien théorique qui peut être établi entre les travaux sur le
stress et ceux sur l’épuisement professionnel et sur le rôle prégnant du soutien social dans l’évaluation
cognitive des situations de travail potentiellement stressantes.
Des préconisations pour les gestionnaires afin de prévenir les risques psychosociaux sont exposées en
conclusion.
Mots clés : risques psychosociaux, stress, soutien social, soignants, management public.
Le milieu hospitalier présente une spécificité à plusieurs titres par rapport à cette situation
alarmante. Tout d’abord, c’est en son sein que le syndrome d’épuisement professionnel a été
observé en premier lieu, et ce secteur, à la fois déterminant et révélateur du niveau de vie et de
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1- Revue de littérature
Il existe de nombreuses définitions du stress et l’ambiguïté de ces définitions illustre la globalité
du concept : le nombre important de facteurs de stress ou stresseurs, la complexité des
interactions, le nombre de disciplines évoquées. L’étude du stress a donné lieu à de nombreux
modèles théoriques cherchant à comprendre les relations entre différents facteurs de stress et
différents indicateurs et symptômes de stress. Ainsi, se sont développées des approches
médicales, épidémiologiques et psychosociales pour tenter de comprendre le rôle de la
personnalité, la perception ou encore le fonctionnement du corps dans l’évaluation du stress.
On distingue deux approches fondamentales du stress, l’approche transactionnelle et l’approche
interactionniste. Dans l’approche transactionnelle nous allons nous intéresser plus
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particulièrement au modèle de Siegrist (1996) tandis que dans l’approche transactionnelle, c’est
le modèle de Karasek (1979) qui retiendra notre attention.
L’approche transactionnelle
L’échelle de stress perçu de Cohen repose sur la conception transactionnelle du stress selon
laquelle le stress ne repose ni dans l’environnement ni dans l’individu mais dans la transaction
particulière entre l’individu et son environnement. Cette approche donne une place importante
aux processus de faire-face (coping, processus d’ajustement ou d’adaptation), c’est-à-dire aux
stratégies individuelles mises en œuvre pour réduire les tensions, par des actions sur les causes
(coping centré sur les problèmes) ou sur les émotions (coping centré sur les émotions). Ces
stratégies dépendent de caractéristiques individuelles et les modèles transactionnels prennent
donc en compte la perception de l’individu sur son environnement comme déterminant
primordial de la réaction de stress. L’approche transactionnelle de Lazarus et Folkman (1984) a
défini le modèle de la double évaluation, selon lequel l’individu face à une situation procède à
l’évaluation de potentiel stressant de cette situation puis à l’évaluation des ressources dont il
dispose pour faire face à cette situation. Le processus et le résultat de ces évaluations dépendent
non seulement de la réalité des choses (contraintes présentes dans la situation, ressources dont
disposent l’individu) mais aussi des caractéristiques particulières de l’individu qui procède à ses
évaluations qui influencent son jugement.
Le modèle de Siegrist, dit modèle transactionnel « Effort-Reward Imbalance » (Siegrist, 1996),
avance que le stress chronique peut être défini en termes de déséquilibre entre un coût élevé et
un gain faible. En d’autres termes, selon ce modèle, le stress au travail résulte d’un gros effort
dépensé en combinaison avec une faible récompense obtenue. Siegrist distingue deux sources
d’efforts : une source extrinsèque et une source intrinsèque.
Les efforts extrinsèques sont définis par Siegrist comme des contraintes professionnelles telles
que les contraintes de temps, les interruptions, les responsabilités, la charge physique et une
exigence croissante du travail. Les efforts intrinsèques, ou « sur-engagement », correspondent à
des attitudes et motivations associées à un engagement excessif dans le travail allié à un fort
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2- Étude empirique
Méthodologie de l’étude auprès d’infirmières
Un questionnaire a été administré auprès d’un échantillon constitué exclusivement d’infirmières
diplômées d’État exerçant dans différents services et établissements en France (N=639). Le
questionnaire « papier » a été envoyé au responsable de la structure qui les transmettait, les
répondants complétant ensuite anonymement le questionnaire.
Dans l’enquête un espace libre a été prévu en fin de questionnaire afin d’offrir aux répondants la
possibilité de s’exprimer librement sur un thème qui leur semble important. Ces libres réponses
ont ensuite été analysées par le biais du logiciel [Link] 2.0, dont l’efficacité dans l’analyse de texte
est un avantage considérable, en termes de gain de temps et de facilité de traitement (Bournois
et al. 2002).
Nous allons présenter les principales caractéristiques de notre échantillon puis nous exposerons
les principaux résultats de l’analyse qualitative (libres réponses).
Échantillon
La moyenne d’âge dans l’échantillon d’infirmières est de 38 ans, pour une ancienneté moyenne
de 7 ans dans le poste, de 11 ans dans l’hôpital et de 14 ans dans le métier. En ce qui concerne
l’étude spécifique en services des soins palliatifs, les moyennes sont respectivement de 42 ans,
10 ans et 15 ans. Les caractéristiques des échantillons sont donc très proches. Conformément à
la population des infirmières françaises, la grande majorité des répondants sont des femmes
(91%). La plupart vivent en couple (74%) et ont en moyenne 1 enfant à charge.
Différents types d’hôpitaux sont concernés : publics (32%), privés à but non lucratif (51%) et privés
à but lucratif (17%). Enfin, les personnes interrogées travaillent dans une grande variété de
services hospitaliers : urgences, cancérologie, oncologie, bloc opératoire…
Le questionnaire recueille également des informations concernant diverses caractéristiques
démographiques des répondants que nous avons mesurées par des questions fermées à plusieurs
modalités et des questions ouvertes suivies d’un post-codage.
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gynécologie). L’épuisement professionnel apparaît surtout comme ici, pour des personnes très
engagées ce qui est d’ailleurs confirmé par les analyses statistiques.
Ainsi, sur la centaine de libres réponses récoltées près de 15 individus abordent spontanément
l’épuisement professionnel. Alors que certaines infirmières ont fait le choix de prendre de la
distance par rapport aux patients pour se protéger, d’autres vivent les situations avec un amour
inconditionnel du métier. Dès lors on peut s’interroger sur cette relation passion et travail. Il est
reconnu que les passions sont faites pour être une échappatoire au travail. Lorsque passion et
travail se côtoient, le risque peut être de travailler « exagérément » conduisant alors à ne plus
avoir d’échappatoire et à être en situation d’épuisement professionnel.
Le taux d’épuisement professionnel est en constante progression, particulièrement dans les
professions d’aide. La prévalence de ce problème serait d’environ 15 % chez les professionnels
de la santé et de l’éducation (Vézina et al. 1992). Plusieurs études soulignent que les travailleurs
en santé mentale exercent une profession à risque élevé de stress et d’épuisement professionnel
(Patrick, 1984; Pines et Maslach, 1978).
Dans le prolongement de l’épuisement professionnel, peut survenir des violences vis-à-vis des
patients. Récemment une étude empirique originale a tenté d’établir un lien entre burnout et
violences du personnel soignant hospitalier. Daloz et al. 2005, cité par Neveu 2006 ).1Ce
phénomène grave ne faisant que renforcer la problématique du stress au travail.
Il apparaît aussi un manque de reconnaissance pour bon nombre des répondants. Le manque de
considération de la part de l’organisation aurait des répercussions sur la qualité des soins « Il
devient difficile de travailler efficacement avec une direction qui n’est pas toujours à votre écoute,
elle crée des tensions dans le service qui augmente notre pénibilité au boulot. Le travail peut
parfois s’en trouver altéré » (N°355, femme, 31 ans, pédiatrie). La reconnaissance attendue peut
-ou pas- se trouver auprès de sa hiérarchie. Certains soignants n’attendent rien de la direction,
ce qui prime pour eux c’est une reconnaissance provenant des patients « 1) je suis infirmier de
nuit depuis toujours. 2) je travaille pour les patients pas pour l’hôpital 3) j’ai la reconnaissance
des patients pas celle de l’institution qui n’est qu’une organisation de comptables. Merci » (N°134,
homme, 45 ans, cardiologie).
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3- Discussion
Le stress et l’épuisement professionnel ne sont pas le propre d’une seule profession. Les causes
en sont diverses mais les effets peuvent être les mêmes. Qu’il s’agisse de soignants, infirmières
ou non, en service d’urgence ou de soins palliatifs, ou bien d’enseignants, de fonctionnaires
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