Falling Again by Morgane Moncomble
Falling Again by Morgane Moncomble
1. « Vous pouvez abandonner. Vous pouvez être mauvais à quelque chose. Vous
pouvez être bizarre. Ce n’est pas grave, si d’autres vous critiquent. À la place,
assurez-vous d’avoir foi en vous-même. » - Lee Tae-yong.
SOMMAIRE
Titre
Copyright
Playlist
Note de l’auteure
Saison 1
Prologue
Saison 2
Épisode 1 - L’amnésie
Épisode 15 - Bromance
Épilogue
Remerciements
Playlist
Kim Tae Woo & BEN – Darling U
Gaho – Start
Gummy – Remember Me
SURAN – Heartbeat
DK – Missed Connections
WooSung – You Make Me Back
Junggigo – D-Day
SURAN – Step Step
Punch – Like a Heroine in the Movie
Suzy – Ring My Bell
Eric Nam – Sudden Rain
Tearliner – Blooming Story (feat. Jo Hae Jin)
George & Gang Haein – Something
Jinho & Rothy – A Little Bit More
MAMAMOO – Double Trouble Couple
Jeong Eun Ji – You Are My Garden
CHUNG HA – At the End
Park Boram – Left Over Left Hand
CHUNG HA – Pit A Pat
Hwa Sa – Orbit
Kim Kyung Hee – And I’m here
SoYou & Brother Su – You Don’t Know Me
V – Sweet Night
KLANG – Falling Again
HENRY – It’s You
VROMANCE – I Fall In Love
Kim Na Young – Because I Only See You
TAEYEON – All About You
SAM KIM – Who Are You
Crush – Beautiful
Suzy – I Love You Boy
Punch – Done For Me
HEIZE – Can You See My Heart
Hyolyn – Crazy of You
SoYou – I Miss You
Kim Kyung Hee – Stuck In Love
Yoonmirae – Always
JEONG SEWOON – It’s You
TAEYONG & Punch – Love Deluna
Note de l’auteure
J’ai toujours été beaucoup trop romantique pour mon propre
bien.
C’est peut-être pourquoi j’écris des romances. J’aime
l’amour. J’aime pouvoir écrire sur les amoureux ; sur ce que ce
sentiment les pousse à faire, bien ou mal. Je suis persuadée
que l’amour – l’amour romantique, l’amour platonique,
l’amour fraternel, l’amour de soi – est l’une des choses les
plus importantes au monde, mais aussi des plus dangereuses.
C’est pourquoi je ne fus pas surprise de tomber sous le
charme des kdramas. Cliché et mièvre à souhait, avec des
intrigues qui se répètent, des fins heureuses et des scènes plus
que jamais dramatiques : tout ce que j’aime.
Je sais que beaucoup critiquent les kdramas, tout comme
beaucoup critiquent les comédies romantiques et les romans
« à l’eau de rose », pour tous les motifs précédents.
Ils sont peut-être vrais, pour la plupart.
Mais c’est la raison pour laquelle je les aime tant.
J’ai donc voulu leur rendre hommage à travers ce livre tout
en les parodiant. Vous y retrouverez tous les clichés qu’on
adore, et même quelques références pour ceux/celles qui
sauront les trouver.
Falling Again, c’est un kdrama plongé dans la vraie vie :
Certaines choses se passent comme dans les films… puis
d’autres beaucoup moins.
5 ans
Cher Aaron,
Tu veux être mon ami ?
Chère Fleur,
Non.
6 ans
Cher Aaron,
Merci d’être venu à mon
aniversère. C’était tro cool ! Tu t’est
amuser ?
Ton cadeau était le plus bo. J’ai dit
à mes papas que tu étais mon
amoureu et qu’on allait se marier.
À lundi !
Je t’aime de tout mes tantacule,
Fleur.
Chère Fleur,
Parce que tu m’as forcé ! Tant
mieux si tu aimes ton cadeau.
Maintenant laisse-moi tranquille.
Je suis pas ton amoureux. Arrête
de dire à toute l’école qu’on va se
marier.
Aaron.
7 ans
Cher Aaron,
Tu est fâché ?
Chère Fleur,
Oui.
Cher Aaron,
Pourquoi ?
Chère Fleur,
Tu as taper Jordan et maintenant
tout le monde pense qu’on est
amoureux !
Cher Aaron,
Il arrète pas de t’embêté alors je lui
ai mis un coup de point ! J’ai pas
peur, tu sais. C’est un garçon mais je
suis plus forte. Je peux te défendre,
moi !
Chère Fleur,
Tu fais trop de fautes. On dit
poing, pas point. Tu devrais écouter
la maîtresse au lieu de faire la
bagarre.
Je veux pas que tu me défendes.
Cher Aaron,
D’accord. Je suis désolé. On reste
amis, hein ?
Je t’aime de tout mes tentacules,
Fleur.
8 ans (presque)
Cher Aaron,
On va à la cabane, demain ? Il va
pleuvoir, on pourra ramasser des
escargots. Rendévous devant l’étant ?
Chère Lilas,
J’aimerais bien… Mais ma
maman veut plus que j’aille dans la
forêt tout seul.
PS : tu as coupé tes cheveux
pendant les vacances ?
Cher Aaron,
Je m’appelle pas Lilas, d’abord. Je
m’appelle FLEUR.
STEUPLAIT STEUPLAIT
STEUPLAIT. Tu avais promis.
PS : oui. Je suis belle ?
Chère Lilas,
Il est nul ton prénom. Fleur, mais
on sait pas laquelle. C’est juste…
Fleur. Alors maintenant, tu
t’appelles Lilas. J’aime bien les
lilas.
Bon, d’accord.
PS : oui.
Cher Machin Truc,
Si je suis belle, pourquoi tu veux
pas te marier avec moi ?
Je t’aime de tous mes tentacules,
Fleur.
Chère Lilas,
Je vais y réfléchir.
SAISON 1
Prologue
J’ai toujours rêvé d’être l’héroïne d’un kdrama. Il faut dire
que j’ai plongé dedans très jeune ; je leur dois l’idée que je me
fais de l’amour aujourd’hui. Déjà toute petite, je m’inventais
mille et un scénarios. Aaron détestait les regarder. Il trouvait
cela trop niais, mais surtout trop prévisible.
Je n’osais pas lui dire que c’était justement ça, que
j’adorais. Le fait de savoir. D’avoir la certitude que malgré les
disputes, les ruptures et les obstacles qui semblaient pourtant
insurmontables, le couple principal finirait ensemble, marié et
heureux jusqu’à la fin des temps.
Parce qu’il n’y avait aucun intérêt à regarder si cela
finissait mal.
Je me fichais bien de savoir ce qui allait se passer. Au
contraire. J’aurais aimé dire la même chose de ma vie. Tout ce
que j’ai toujours voulu, c’est être sûre que malgré les coups
durs, la ligne d’arrivée en vaudrait la chandelle.
Alors, seulement dans ce cas-là, j’aurais la force de tout
endurer.
Malheureusement, la vie n’est pas un kdrama.
N’est-ce pas ?
ÉPISODE 1
Appelez-la Cendrillon
Kim Tae Woo & BEN – Darling U
Lilas
— Toi, Fleur Durand, tu as un entretien d’embauche ?
répète Dana d’un ton incertain, tandis que je lui conte les
folles aventures de ma journée.
Je hoche la tête frénétiquement, tentant toujours de calmer
mon mal de ventre. En toute honnêteté, je comprends son
scepticisme. Moi-même, j’ai du mal à y croire. Je suis du
genre à postuler à un emploi pour ensuite jouer les fantômes,
et mes deux colocataires le savent.
C’est simple, je fais la morte.
Un jour, mon futur employeur potentiel m’a appelée à
plusieurs reprises, au point que j’ai bloqué son numéro – ainsi
que son adresse e-mail. Je ne répondais plus à mon téléphone
de peur que ce soit lui. Pourtant, j’étais très intéressée !
J’ai juste de gros problèmes.
C’est pourquoi je ne me vexe pas de la réaction de mon
amie. Je ne comprends toujours pas ce qui vient de se passer, à
dire vrai. Comme tous les jours, je me suis levée à six heures
du matin pour prendre ma douche, petit-déjeuner en vitesse,
enfiler un tailleur et prétendre avoir un travail auquel me
rendre le matin…
Avant de me poser dans le sofa pour regarder Miraculous
Ladybug jusqu’à onze heures.
Rien d’anormal jusqu’ici.
Je ne m’attendais certainement pas à ce qu’une telle
compagnie me contacte pour me proposer un entretien
d’embauche.
— Une entreprise de jeux vidéo… continue Dana en levant
les yeux de son livre, de plus en plus suspicieuse.
Je suis quant à moi assise sur le canapé, mon ordinateur
posé sur mes genoux, toujours vêtue de mon tailleur et de mes
sandales à talons.
J’aime m’inventer une vie. Après tout, je suis écrivaine.
(Ou quelque chose comme ça.)
— Et pas n’importe laquelle, dis-je dans un souffle
conspirateur. On parle de la Jack Sparrow des compagnies de
jeux vidéo, là.
Mon amie prétend être impressionnée, même si je sais
qu’elle n’en comprend pas un mot. Le monde du gaming, elle
ne s’y connaît pas plus que moi. Son truc à elle, c’est le
basketball. Dana rêve de passer pro depuis qu’elle a cinq ans,
un vœu qui est déjà en train de se réaliser. En parallèle, elle
bosse comme vendeuse dans un magasin de chaussures
appartenant à sa petite amie.
— Je suis déjà surprise que tu aies décroché.
Son ton est accusateur, même légèrement impressionné.
Oui, car ce n’est pas seulement les employeurs que j’évite.
C’est tout le monde. Je hais téléphoner. C’est simple :
lorsqu’un numéro inconnu m’appelle, je fixe l’écran de
téléphone avec angoisse jusqu’à ce qu’il s’arrête de sonner.
Les filles se moquent de moi, persuadées que je me cache sous
mon lit chaque fois que l’engin du diable retentit.
C’est devenu une blague entre nous.
Quand on y pense plus de deux secondes, ce n’est pas drôle
du tout. C’est plutôt inquiétant, en fait.
— J’ai mûri, réponds-je, le menton haut. Je n’ai plus peur.
Son regard lourd de soupçons ne me lâche pas une seconde.
Je sais qu’il est impossible de lui mentir, pourtant j’essaie
toujours. J’adore Dana, mais son pire défaut est de passer son
temps à nous faire la morale.
Eleanor est assez forte pour l’envoyer paître, mais je suis
trop gentille pour faire de même.
— Tu as appuyé sur « décrocher » au lieu de
« raccrocher », devine-t-elle d’un air blasé.
Mon silence honteux lui donne raison. Inutile de préciser
que j’ai paniqué en sautillant sur place pendant au moins dix
secondes, hésitant entre raccrocher et feindre la boîte vocale –
un classique signé Fleur Durand.
Dana rit en secouant la tête. Au moins, je l’amuse.
— Plus sérieusement, qu’est-ce que je suis censée faire ?
J’aurais dû refuser l’entretien dès le début, tout simplement.
Mais je n’ai pas osé dire non…
— Tu as un vrai problème avec ça – en plus de toutes les
autres choses, je veux dire. Tu as rappelé ta psy ?
— … et voilà où j’en suis.
Dana comprend à mon changement de sujet que non, je n’ai
pas rappelé la psy et que non, je n’ai pas envie d’en parler. En
vérité, je n’y suis pas retournée depuis qu’elle m’a affirmé que
j’avais « des problèmes de riche » et qu’il fallait juste que je
grandisse.
Payer soixante euros pour entendre ça, non merci.
Dana m’adresse un regard attendri et confus à la fois. Elle a
totalement oublié son bouquin.
— Mais je ne comprends pas. Tu as postulé, au moins ?
J’ouvre la bouche pour répondre par l’affirmative, avant de
m’arrêter en plein mouvement. J’étais tellement paniquée à
l’idée de décrocher que ce léger détail m’a échappé. Si j’avais
envoyé ma candidature chez Abisoft, soit la plus grande
compagnie de jeux vidéo du pays, je le saurais.
— Merde, non, dis-je platement. Tu as raison. Les jeux
vidéo, ce n’est pas du tout mon domaine de prédilection… Oh
mon Dieu, chuchoté-je. Ils ont dû se tromper de personne. J’ai
volé l’entretien de quelqu’un d’autre !
— Ils ne t’ont pas appelée par ton nom ?
Je réfléchis, tentant de me remémorer les faits. J’étais trop
occupée à tenter de ne pas bégayer, mais je crois me souvenir
que l’homme au bout du fil m’a effectivement appelée Lilas.
Je suis totalement perdue. Rien ne fait sens. Tout ça doit être
une vaste blague.
— Si… Enfin, il a utilisé mon nom de plume. Ce qui veut
dire qu’il me connaît par le biais de mon statut d’auteure
illustratrice, continué-je. C’est vraiment étrange.
Quand je dis « auteure illustratrice », je suis gentille. Je ne
me considère pas comme telle, mais les filles m’obligent à leur
donner un euro chaque fois que j’utilise des guillemets en le
disant.
Et après, on se demande pourquoi je suis fauchée !
Petite, je voulais être pirate. Intelligente comme j’étais, j’ai
rapidement compris que les débouchés professionnels étaient
minces – raison pour laquelle je me suis tournée vers
l’écriture. De cette façon, je pouvais toujours affronter les
mers en quête de trésors à travers les pages.
À l’école, j’écrivais des histoires pour amuser la galerie.
Des lettres aussi, bien que bourrées de fautes, que je cachais
dans les casiers de mes camarades. J’ai terminé ma première
bande dessinée à l’âge de treize ans. J’en ai écrit dix de plus
depuis.
J’étais convaincue que cela fonctionnerait. Que j’avais
enfin trouvé quelque chose dans lequel j’excellais ; une
passion qui me tiendrait éveillée la nuit.
Spoiler alert : il faut croire qu’être auteure est tout aussi
compliqué qu’être pirate, de nos jours.
C’est pourquoi je tente de trouver un emploi à temps partiel
pour subvenir à mes besoins, en attendant de pouvoir vivre de
ma plume. Autant vous dire que ça ne se passe pas pour le
mieux…
— Pourquoi ça ? demande Dana en haussant les épaules.
Tu as déjà publié trois BD en auto-édition, et tu as même
rencontré un petit succès. Écoute, va à cet entretien et vois ce
qui se passe.
Je ne l’écoute déjà plus, arrachant les peaux de ma lèvre
inférieure avec les dents. Je me force à m’arrêter en
m’apercevant de ce que je fais, toujours pensive.
— Mmh. Très étrange.
Elle roule des yeux au moment où Eleanor, ma deuxième
colocataire, franchit la porte d’entrée en secouant ses longs
cheveux auburn mouillés par la pluie, en nous pointant du
doigt.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez mais si c’est à propos
d’hier, je tiens à répéter une bonne fois pour toutes que NON,
fantasmer sur Jean Reno n’est pas étrange. J’ai grandi en
regardant Léon, OK ?
Dana et moi échangeons un regard gêné et légèrement
déconcerté. Je ne sais toujours pas en quoi cette dernière
précision justifierait quoi que ce soit, mais nous savons bien
qu’il est inutile de discuter avec Eleanor quand elle a passé
une mauvaise journée.
Dana, pas du genre à arrondir les angles pour faire plaisir,
déclare :
— Tant de choses me déroutent dans ce que tu viens de
dire…
… Au moment où je m’empresse de répondre :
— C’est tout à fait normal, moi aussi ça m’arrive.
Dana fronce ses sourcils dans ma direction, dégoûtée, mais
je secoue la tête en guise d’explication. Je ne sais pas pourquoi
j’ai dit ça moi-même.
Cela semble toutefois calmer Eleanor car elle soupire et se
laisse tomber sur le canapé, l’air exténuée.
— Est-ce que cette journée peut se terminer rapidement ?
se lamente-t-elle.
— Oh, chaton…
Je pose mon ordinateur sur la table basse et tends les bras
vers elle, si bien qu’elle s’allonge sur mes cuisses et replie ses
genoux contre sa poitrine. Sa jupe plissée Givenchy se relève
tellement qu’on peut apercevoir sa culotte rouge « J’peux pas,
j’ai raclette ». Je caresse doucement ses cheveux soyeux et
ondulés, et m’apprête à lui demander ce qui se passe quand
elle me devance :
— Jeremy m’a foutu la honte devant ses potes. Quel
connard. Il m’emmène boire un verre dans l’endroit le plus
chic de Paris, me présente à ses amis d’enfance, pour ensuite
me faire le discours du : « C’était sympa, mais tu n’as quand
même pas cru que c’était sérieux ? On ne vient pas du même
monde blabla, je préfère qu’on arrête. » Qu’est-ce qu’il
croyait ? Que j’étais amoureuse ? Pff.
Je plisse le front, agacée. Dana, elle, reste impassible, son
attention reportée sur son bouquin. Les deux filles sont aux
antipodes l’une de l’autre, raison pour laquelle je me retrouve
bien trop souvent au milieu de disputes stupides. Eleanor est
extravertie, souriante et intelligente ; du genre à tomber
« amoureuse » à tous les coins de rue mais à toujours
privilégier ses copines à son mec. Son plus grand amour :
l’argent. Étudiante en droit des affaires, elle vit principalement
de ce que lui offrent les garçons qu’elle fréquente. Elle sait ce
que les gens peuvent en penser, mais elle s’en fiche. Elle
assume tout.
On ne lui dit jamais rien, même si Dana a toujours été
honnête sur le sujet. Celle-ci est facile à vivre, mais possède
un franc-parler qui peut parfois déconcerter.
— Jeremy… Ce n’est pas celui qui t’a offert la paire de
Valentino ?
— Si, soupire Eleanor après s’être redressée avec dignité.
Heureusement, ces petits bijoux restent avec moi. Il peut
essayer, je ne renoncerai jamais à leur garde.
Ce genre de situation arrive à peu près une fois tous les
mois, si bien que je ne suis plus surprise. Je sais qu’Eleanor
n’en a rien à fiche, de ce mec. D’ici dix jours, elle aura oublié
son prénom. C’est simplement son ego qui en prend un coup.
— Je croyais qu’il était stupide et imbu de lui-même ? Bon
débarras, non ? intervient Dana sans lever les yeux vers nous.
Eleanor la fusille du regard, l’air de dire : « Tu ne
comprends rien. »
— Ce n’était pas une raison pour m’humilier de la sorte.
Tout va toujours pour le mieux avec ces types-là, ils te traitent
comme une princesse, jusqu’au jour où ils s’ennuient. Et tout à
coup, tu deviens un mouchoir usagé bon pour la poubelle. Il
m’a traitée comme une… comme une prostituée, ajoute-t-elle
d’une voix abattue, et l’espace d’un instant je comprends que
ça la touche vraiment, mais elle se lève d’un bond et nous
adresse un sourire rayonnant. Il ne sait pas ce qu’il rate. Sinon,
vous parliez de quoi avant que j’arrive ?
Je suis quelque peu déroutée par son changement
d’humeur. Je veux insister mais le regard de Dana m’ordonne
de laisser tomber. Elle joue le jeu et lance :
— Fleur a un entretien d’embauche dans deux jours. Elle
refuse d’y aller. Rien de nouveau sous le soleil.
Je baisse les yeux, trop honteuse pour soutenir leurs regards
désapprobateurs. Eleanor me contemple avec de grands yeux,
perplexe. Une fois que Dana lui raconte l’affaire, mon amie se
tourne vers moi d’un air on ne peut plus sérieux.
— Tu vas y aller.
— Je…
— Non, me coupe-t-elle sèchement. Tu es flippée, on
comprend. Mais c’est la vie ; tu es partie de chez toi pour
réaliser ton rêve, tu refuses l’aide financière de tes parents
alors même que tu n’as pas les moyens de payer les factures,
donc bouge-toi.
— Mais…
— Mais rien. Tu as besoin d’un job au plus vite. Tu as
vingt-quatre ans, et je suis désolée d’être aussi franche mais je
ne veux que ton bien : il faut que tu sortes de ta zone de
confort et que tu affrontes le monde réel.
Ses mots font mal, mais ils ne sont douloureux que parce
qu’ils sont vrais. Mes problèmes de confiance en moi sont
légitimes, mais je n’ai plus dix ans. Je ne peux plus les laisser
m’empêcher de grandir. J’ai besoin d’argent, que je le veuille
ou non. Hors de question que j’avoue à mes parents avoir
échoué.
— Je vais te prêter une tenue correcte, ajoute-t-elle en
retournant dans sa chambre, si bien que je n’ai pas le temps de
décliner l’offre.
Dana m’observe en silence depuis son fauteuil. Je lui offre
un petit sourire, même si je n’ai qu’une seule envie : pleurer.
Elle le devine car elle ajoute d’une voix douce :
— Il est temps. Il est temps d’être adulte, maintenant.
J’opine, un grand sourire factice plaqué sur mon visage.
J’ai peur de laisser échapper une larme, c’est pourquoi je saisis
mon ordinateur portable et me réfugie dans ma chambre.
Je me déteste. Je déteste être comme je suis. Qu’est-ce qui
cloche chez moi ? Je ne manque pas de volonté, pourtant. Je
suis juste beaucoup trop flippée à l’idée d’échouer, trop flippée
à l’idée de me ridiculiser et de prouver à la terre entière que je
ne suis qu’une incapable.
Je me laisse tomber sur mon lit, les bras et les jambes en
étoile de mer, et ferme les yeux pour faire le vide.
Du plus loin que je me souvienne, je n’ai toujours eu qu’un
seul souhait : être aimée. Appréciée, admirée, louée.
Le plus drôle, c’est que je n’ai jamais manqué d’amour.
Bien au contraire. D’après mes papas, ils ont eu le coup de
foudre pour moi au premier regard. Les yeux d’Arthur ont
croisé les miens et c’était parti. Lui et James ont décrété que
du haut de mes quatre ans, chipie et toujours le sourire aux
lèvres, j’étais leur rêve incarné.
Je ne me suis jamais sentie comme une orpheline auprès
d’eux ; j’ai toujours eu tout ce que je voulais. Les plus jolies
robes, les week-ends à Disneyland Paris, toutes les Nintendo
DS possibles et j’en passe. James et Arthur passaient leur
temps à me montrer leur affection, à me faire voyager, à me
répéter que j’étais la plus belle, la plus intelligente, la plus
drôle et la plus gentille des petites filles.
Ils m’aimaient tellement, à dire vrai, qu’ils craignaient ne
pas aimer le suivant autant. Bien sûr, ils ont vite compris leur
erreur en adoptant mon petit frère, Sélim. Mais cet amour a
fini par m’étouffer.
Parce qu’en grandissant, la dure réalité de la vie m’a éclaté
au visage sans prévenir. Et celle-ci était bien différente de ce
que mes parents me laissaient croire.
Là où ils ont toujours dit que leur fille ferait des choses
extraordinaires, je ne suis que… moyenne. Ni laide ni belle, ni
bête ni intelligente, ni drôle ni ennuyeuse. Je suis aussi fade et
creuse qu’une huître.
Je sursaute lorsque mon téléphone m’annonce l’arrivée
d’un nouveau message. Justement, c’est Arthur.
Salut, ma puce. Tu veux manger à
la maison demain soir ? Tu nous
manques… Sélim te demande.
Mon préadolescent de frère qui
me quémande ? C’est suspect.
Il ne l’avouera jamais, mais c’est la
vérité…
C’est du chantage affectif, mais
OK. À demain alors.
Super. Je t’aime.
Je lui envoie un emoji cœur pour toute réponse, gênée.
Je ne suis pas très douée quand il s’agit de montrer ce que
je ressens. Je sais qu’il le sait et qu’il ne s’en formalise pas.
Je n’ai jamais dit « je t’aime » à mes parents ; c’est encore
trop dur. Pourtant, je les aime. Je les aime tellement, en fait,
que c’en est douloureux.
Ce n’est pas le problème.
Je pense juste que m’adopter était la plus grosse erreur de
leur vie.
ÉPISODE 2
L’un d’eux est un génie
Gaho – Start
Aaron
— Un nouveau jeu ?
Je regarde mon patron d’un air intrigué, les bras croisés sur
mon torse. Je n’ai même pas pris le temps de retirer mon
manteau. Lorsque Yves a dit vouloir me parler en arrivant au
travail ce matin, je m’attendais à tout sauf à ça.
Il me sourit d’un air excité, rangeant quelques dossiers dans
un tiroir. Son bureau est un bordel sans nom, à tel point que sa
simple vue me donne de l’anxiété. Je détourne le regard dans
un frisson.
— On a besoin d’un peu de nouveauté.
— Abisoft est le meilleur sur le marché européen, on n’a
absolument pas besoin d’un énième nouveau jeu cette année.
C’est toi et tes lubies, dis-je, un sourcil arqué.
Il me fusille du regard, mais je me contente de sourire
calmement. On sait tous les deux que j’ai raison. Yves est un
patron passionné et compétent, mais son seul défaut est son
impatience. Toujours à la recherche du prochain projet sans
jamais profiter du succès actuel.
J’ai beau lui dire que cette course à l’argent le perdra, il se
contente toujours de me sourire doucement, à croire qu’il sait
quelque chose que je n’ai pas encore compris.
Je reste donc debout devant son bureau, le front plissé,
tandis qu’il croise les mains en m’expliquant sa nouvelle idée.
La lueur de folie dans ses yeux me fait comprendre qu’il ne
plaisante pas.
— On fait toujours la même chose. J’en ai marre des
reboots. Soyons imaginatifs ! Soyons innovants ! Je veux
quelque chose de nouveau. D’unique. Un truc dans l’air du
temps.
— Et tu crois vraiment qu’on nous laissera faire ce qu’on
veut ?
Il hausse les épaules, manifestement calmé par mon ton
dubitatif. De toute évidence, il s’était attendu à cette question.
— Pour Abisoft Mobile, pourquoi pas… Cela dépend de ce
qu’on propose. C’est pour ça que je t’en parle. J’ai besoin de
ta magie, ajoute-t-il en m’adressant un clin d’œil flatteur.
— Je vois. Un jeu sur téléphones et tablettes, donc.
— Oui.
— Pourquoi pas ? Que veux-tu dire par innover ? demandé-
je, pensif.
Après tout, ce n’est pas une si mauvaise idée. Surtout s’il
me donne carte blanche sur ce projet. À seulement vingt-
quatre ans, je suis son plus jeune et meilleur game designer.
Yves et moi revenons de loin.
Après que j’ai créé mon premier jeu à dix-neuf ans – aussi
médiocre qu’il soit –, il est lui-même venu me chercher chez
moi pour me proposer un poste à ses côtés. J’ai refusé à
plusieurs reprises ; non par arrogance, mais parce que je
voulais devenir ingénieur. C’était ce qui, dans la durée, me
rapporterait le plus d’argent.
C’était ce qui devait permettre à mes parents de prendre
leur retraite anticipée et de se reposer une bonne fois pour
toutes. Le reste, je m’en fichais. Quand je l’avais expliqué à
Yves, à cette époque, il m’avait regardé avec des yeux ronds.
— Mais… c’est du gâchis. Gamin, tu es un génie !
— Je sais, avais-je répondu, car c’est ce qu’on me répétait
depuis des années. C’est pourquoi j’ai décidé de mettre mon
génie à contribution.
— Quitte à faire quelque chose que tu détestes ? Quitte à
être malheureux ?
— Je ne serai pas heureux tant que mon père continuera à
se briser le dos pour me permettre de manger tous les soirs. Je
ne viens pas d’une famille riche, moi… Je ne peux pas me
permettre de faire des choix selon mes envies personnelles.
Il a fini par comprendre. Mais Yves est un homme
persévérant. Quand il veut quelque chose, il fait tout pour
l’obtenir. Il a continué de se pointer à la sortie des cours, jour
après jour. J’ai fini par écouter ce qu’il avait à me proposer. Et
il a mis le prix.
Me voilà aujourd’hui.
Non seulement je fais ce que j’aime, mais j’ai également
réussi à acheter une maison à mes parents – petite mais
confortable. Comme prévu, ils se la coulent douce, me
cuisinent des dumplings au porc tous les dimanches et
participent à un club pour seniors.
Yves a été un mentor, un ami, un grand frère.
— Quelque chose dans l’air du temps, un truc qu’on ne voit
nulle part ailleurs, reprend-il.
Finalement, je finis par me prendre au jeu.
— Quelle serait la cible ?
— Tout le monde.
Je secoue la tête immédiatement.
— C’est impossible.
Yves m’offre un sourire narquois qui me hérisse le poil.
— Je croyais que tout était possible pour Choi Aaron ?
Je ne saisis pas sa perche, le cerveau en ébullition. C’est un
pari risqué. Ma tête tourne à cent à l’heure et je passe en revue
toutes les idées que j’ai pu avoir, éliminant d’office celles qui
ne fonctionneront jamais.
Cela va demander beaucoup de travail, et surtout beaucoup
de temps… Le challenge que cela représente m’excite plus
qu’autre chose. Je souris et déclare :
— Très bien. Je te ferai un nouveau jeu.
Son sourire s’élargit et il s’adosse à sa chaise, satisfait.
Mon esprit s’égare déjà et les idées fusent en pagaille aux
quatre coins de mon cerveau.
— Je mettrai les autres au courant demain, dis-je en posant
mon manteau en travers de mon bras, sur le départ.
Je m’apprête à prendre congé quand il fait claquer sa
langue contre son palais :
— Pas si vite !
Je m’arrête, surpris. Il hésite avant de lentement retirer ses
lunettes. Ce n’est jamais bon signe.
— J’aimerais engager quelqu’un comme scénariste
graphiste.
Je fronce les sourcils, soudain tendu.
— Tu ne m’as pas parlé de ça…
— Parce que je savais que ça n’allait pas te plaire, sourit-il.
Effectivement. Je ravale mon agacement et expire par le
nez. Je ne suis pas doué pour travailler en équipe ; c’est ma
seule faiblesse au boulot. Je fais pourtant des efforts ; je n’ai
pas le choix. Mais mes coéquipiers sont désormais des
collègues auxquels je me suis habitué pendant de longues
années.
Je n’aime pas les surprises de ce genre.
— Est-ce quelqu’un que je connais ?
— Je n’ai pas encore arrêté mon choix, répond Yves d’un
air vague. Fais-moi confiance, c’est tout.
— Je vous fais confiance. Je ne comprends simplement pas
pourquoi vous avez besoin d’aller voir ailleurs.
— Aaron. Gamin, dit-il d’une voix attendrie. Tu es un
excellent game designer, tu le sais, je le sais, tout le monde le
sait. Et nos scénaristes sont très bons également. On a une
dynamique qui fonctionne bien. Mais ça pourrait fonctionner
mieux. Je veux un nouveau regard, une pensée différente. Un
peu de folie.
Je résiste à l’envie de lui rétorquer que c’est justement son
côté fantasque qui lui vaut la position délicate dans laquelle il
se trouve. Le conseil d’administration n’apprécie pas sa
manière de faire.
— Pourquoi changer si ça fonctionne bien ainsi ?
Je ne comprends toujours pas, et je vois bien qu’Yves en est
légèrement déçu. Je ne sais pas pourquoi cela continue de
m’atteindre.
— Tu as toujours été trop pragmatique…
Sur ces paroles, il replace ses lunettes sur son nez et se
replonge dans ses papiers, signe que la conversation est
terminée.
ÉPISODE 3
Le premier amour, c’est sacré
Gummy – Remember Me
Lilas
— Mon Dieu, ce que ma fille est belle.
— Ugh, papa, bougonné-je tandis qu’il m’étreint, les bras
ballants le long de mon corps.
C’est littéralement la première chose que dit Arthur en m’ouvrant
la porte. Je fais mine de faire demi-tour mais il me serre encore plus
fort, sa douce odeur d’eau de toilette emplissant mes narines.
L’odeur de mon enfance.
Je sais qu’il ment parce que je n’ai même pas pris le temps de me
maquiller ce matin. J’ai littéralement passé la journée à potasser mon
entretien avec Abisoft.
Oui, je me suis fait une raison.
— Quoi ? s’offusque-t-il. C’est la vérité. On a fait du bon travail
en te faisant.
Je lui décoche un regard blasé qui le fait sourire.
— Toujours la même blague, à ce que je vois.
— Je sais, je sais. Allez, entre. Sélim, descends dire bonjour à ta
sœur ! crie-t-il, un immense sourire aux lèvres. James, ta fille est
arrivée.
Mon père ne détache pas son regard de moi tandis que je retire
ma veste en jean et rentre ma chemise dans mon pantalon ; à croire
qu’on ne s’est pas vus depuis des lustres. Ce qui est plutôt vrai,
quand on y pense.
La maison est restée la même depuis mon départ il y a deux ans.
Moderne et lumineuse, avec des photos de Sélim et moi dans toutes
les pièces, ainsi que des dessins d’enfants encadrés aux murs.
Je sens une bonne odeur de quiche provenant de la cuisine, ce qui
a le don de faire grogner mon estomac affamé. Cela fait un moment
que je ne me suis pas nourrie d’autre chose que de riz ; budget serré
oblige.
— Tu as faim ? Tu as maigri.
— Ça va, mens-je d’un sourire timide.
Au même moment, James apparaît dans le salon, les manches de
son pull retroussées sur ses avant-bras. Il m’adresse un sourire
lumineux avant de me prendre dans ses bras musclés. J’ai beau
frôler le mètre quatre-vingts – enfant, on m’appelait l’asperge –, je
me sens toujours aussi petite contre son torse.
— Salut, papa.
— Il a raison, tu sais ? Tu deviens de plus en plus magnifique.
On a fait du bon travail.
Arthur et lui échangent un high five complice. Je lève les yeux au
ciel, amusée. J’ai ma dose de compliments pour la semaine et je ne
suis là que depuis deux minutes.
— Mmh. Merci.
Je n’oserai jamais le leur dire, mais ils me manquent atrocement.
Je les regarde avec nostalgie tandis qu’Arthur demande à James si le
repas est prêt.
La vérité, c’est que je me fous d’être belle. Toute ma vie, je n’ai
voulu qu’une seule chose : leur ressembler. Que les regards curieux
cessent chaque fois que je présente mes parents à quelqu’un.
Mes papas se ressemblent bizarrement ; ils sont tous deux blancs,
minces et bruns. Les cheveux d’Arthur sont légèrement ondulés là
où ceux de James sont raides. La seule chose qui les différencie
vraiment, ce sont leurs yeux. Ceux d’Arthur ressemblent aux miens,
couleur chocolat. James, quant à lui, les a bleus sous des lunettes
fines et rondes.
Sans surprise, je suis tout leur opposé. Métisse, des cheveux
bruns courts et frisés, une bouche pulpeuse et des formes qu’on ne
peut s’empêcher de remarquer. La seule chose concrète qu’il me
reste de la femme qui m’a mise au monde est son nom : Rodriguez.
Il semblerait que j’aie des origines jamaïcaines, même si je ne m’en
sens pas très proche.
Pour moi, mes parents sont James et Arthur.
Dana et Eleanor disent que je suis le fruit d’une passion interdite
entre Clark Kent et James Potter. Étrangement, j’aime cette idée. Je
les soupçonne d’écrire une fanfiction coquine à ce propos… mais je
préfère ne pas savoir.
— Yo.
Je me retourne et mon visage se fend en un immense sourire.
Sélim s’approche, ses écouteurs pendant autour de son cou, et hoche
la tête dans ma direction pour me saluer. Du haut de ses quatorze
ans, mon petit frère fait quasiment ma taille.
— C’est comme ça que tu dis bonjour maintenant ? le nargué-je.
Tu m’as pris pour ton pote ? Viens là.
Il soupire et vient me faire la bise, mais je l’emprisonne dans un
câlin d’ours à la place. Le pire des câlins. Il se débat en criant tandis
que je lui fais autant de bisous que je le peux avant de le relâcher. Je
ris devant sa moue agacée et ses cheveux en bataille. Mon bébé
grandit si vite.
— Bien fait.
— Mes cheveux ! T’es encore pire qu’eux, dit-il en pointant nos
papas du menton.
— Ne me mets pas au défi de te prouver le contraire, le prévient
James. Allez, éteins ta console et viens dîner. Ça va être l’heure.
Il s’exécute sans discuter. Nous devons attendre une demi-heure
supplémentaire avant que Sélim puisse manger quelque chose. Mon
petit frère a décidé de faire le ramadan en entier pour la toute
première fois. Même si aucun de nous ne le fait, nos papas l’ont bien
sûr soutenu dans son choix, à condition qu’il le fasse bien.
Ils ont toujours été très tolérants envers nos origines et croyances
respectives, et c’est donc ainsi que nous avons été élevés. Sélim est
musulman, je suis catholique, et nos parents sont athées. Autant dire
qu’expliquer notre situation familiale à des étrangers n’est pas
toujours facile. Certains ne comprennent pas, ou trouvent cela
étrange.
Pour nous, c’est la normalité.
La quiche était délicieuse, ce qui ne m’étonne pas. James est un
cordon-bleu hors pair – et heureusement, sinon Arthur se nourrirait
exclusivement de nouilles chinoises. Nous dégustons des dattes et
desserts arabes en fin de repas, parlant de tout et de rien. Je reste
toute la soirée et pour une fois, Sélim lâche ses jeux vidéo pour
passer du temps en famille.
Mine de rien, je me sens apaisée. Le stress lié à l’entretien de
demain n’est plus qu’un mauvais souvenir au fin fond de mon
estomac. Je suis prête à persévérer, encore et toujours. Je n’ai plus le
choix.
— Et sinon, comment se passe l’écriture ? me demande James
quand nous nous retrouvons seuls dans le canapé, Arthur s’assurant
que Sélim aille se coucher.
Je hausse les épaules. La question qui tue.
— Bof. J’ai mis de côté l’auto-édition pour le moment… Ça ne
semble intéresser personne.
Il semble étonné, voire inquiet. Moi-même, je ne sais pas où je
vais, dans cette histoire.
— Oh, je ne savais pas. Donc… tu n’écris plus ?
— Si, si. En fait, je suis en train de faire un webtoon.
— Un quoi ?
— Un webtoon. Ce sont des webcomics coréens publiés en ligne.
Le site anglais lance un concours cet été… Il y a plusieurs
catégories, donc plusieurs gagnants. Si ça fonctionne, je peux gagner
jusqu’à quinze mille euros et me faire publier à compte d’éditeur –
même si je ne prétends pas pouvoir gagner ! Je fais ça juste pour
m’amuser. Enfin bref. J’ai posté mon premier épisode avant-hier…
Il hoche la tête, l’air intéressé. Je me sens stupide de lui raconter
ça, sans savoir pourquoi. Je lui donne de l’espoir pour pas grand-
chose. Personne ne me lira. Jusqu’ici je n’ai eu que trois lecteurs, et
je suis quasiment certaine qu’il s’agit de Dana, d’Eleanor et du
primeur en bas de l’appartement. Il m’adore.
— C’est une superbe idée ! me sourit James. Tu nous enverras le
lien, Arthur, Sélim et moi, on te donnera des vues ! Je sais que ce
n’est pas un monde facile… Mais tu as du talent. Ça va forcément
payer.
— Vraiment ? demandé-je d’un rire forcé, évitant son regard. S’il
suffisait d’avoir du talent, ça se saurait.
— C’est vrai. Mais ça n’empêche pas de continuer à y croire.
Moi, j’y crois. On y croit tous.
Il ne le dit pas, mais je peux presque l’entendre penser : « Sauf
toi. » Je le remercie pour le rassurer. Inutile de discuter de ce sujet
avec lui, nous ne serons jamais d’accord. Je suis trop pessimiste pour
cela.
Mes parents ne cessent de répéter à quel point ils sont fiers de
moi, ça a toujours été ainsi. Ils parlent de leur fille écrivaine à
pratiquement tout le monde. Et j’apprécie le geste, vraiment. Sauf
qu’ils ne voient pas l’envers du décor. Et je fais tout pour le leur
cacher, bien entendu.
La vérité, c’est qu’aucune maison d’édition ne veut me publier à
compte d’éditeur.
La vérité… c’est que je ne suis qu’une imposture.
Aaron
Oh, fit mon cœur.
ÉPISODE 5
Lilas
— Est-ce que vous allez bien ?
Je semble enfin sortir de ma transe au son de la voix de Nicolas,
qui s’est miraculeusement matérialisé auprès de moi. Il s’accroupit
pour ramasser les bouts de verre éparpillés à mes pieds, l’air inquiet.
J’ai toujours le regard rivé sur Aaron, qui m’observe lui aussi d’un
air confus.
Oh merde.
Je prends enfin conscience que je le fixe depuis trente secondes
interminables, les joues sillonnées de larmes. Attendez, je pleure ?
Oh mon Dieu. L’idiote ! Je brise le contact visuel, morte de honte, et
essuie mes joues à la hâte. Mes mains tremblent, mais je les
dissimule comme je le peux.
— Je… je suis vraiment désolée, bredouillé-je en me baissant
pour aider Nicolas, qui doit probablement me prendre pour une
cinglée.
Il me rassure, « cela arrive à tout le monde », et je fais appel à
des forces supérieures afin de m’aider à ne pas relever les yeux vers
Aaron. Je n’arrive pas à croire qu’il soit là. En face de moi. Après
seize ans.
C’est impossible, c’est impossible, c’est impossible.
Je me relève, les joues rouges, tandis qu’Yves me demande si
tout va bien. Je réponds que oui, guettant Aaron du coin de l’œil. Il
n’a pas bougé d’un cil. Son regard, néanmoins, reste rivé sur moi.
Va-t-il me saluer ? M’insulter ? M’ignorer ?
Je lui souris maladroitement, le cœur au bord des lèvres,
craignant sa réaction. Mais il me regarde toujours d’un air
impassible et l’espace d’un abominable instant… d’un terrible,
terrible instant… je ne suis pas sûre qu’il sache qui je suis.
Il me regarde de ces yeux en amande que j’ai toujours aimés, et
quand il se tourne vers Yves pour demander qui je suis, moi, la Fleur
de son enfance, mon visage se fige d’horreur.
En une nanoseconde, je suis redevenue une étrangère à son cœur.
— Voici Lilas, qui a passé un entretien ce matin.
L’effroi me gèle sur place en entendant ce pseudo maudit. Je jette
un coup d’œil paniqué à Aaron, avec le minime espoir qu’il tiquera à
ce nom qu’il m’a lui-même donné. Il ne réagit toujours pas, hochant
la tête avec indifférence. Il me tend la main et je me vois la lui
prendre pour la secouer, dans un état second.
Sa peau est douce, chaude, familière et malheureusement
disparaît trop tôt. Il ne m’a vraiment pas reconnue. Lui, le premier
garçon que j’aie jamais aimé ; celui à qui j’écrivais des lettres
d’amour suintantes de sentimentalisme puéril et qui regardait des
kdramas avec moi alors même qu’il les haïssait.
Peut-être que cela vaut mieux.
Yves raconte quelque chose mais je suis incapable de me
concentrer. Un tourbillon d’émotions me prend à la gorge et je n’ai
qu’une envie : me cacher sous mes couvertures. Évidemment, j’ai
longtemps rêvé de le revoir… mais certainement pas aujourd’hui,
encore moins comme ça.
J’envisage la possibilité que je me sois trompée de personne,
avant de me rendre à l’évidence.
C’est Aaron, je le sais. Je le sais.
Je le reconnaîtrais n’importe où, n’importe quand, même dans le
noir, même dans une pièce pleine de gens. Je le reconnaîtrais
toujours.
Il faut croire que ce n’est pas réciproque.
— Le game designer a un rôle très important, m’explique Yves.
C’est lui qui conçoit le gameplay ; c’est-à-dire qu’il traduit le
scénario écrit en jeu virtuel.
Aaron s’écarte pour nous laisser de la place, le visage
indéchiffrable. Je ne peux m’empêcher de scruter ses moindres
gestes, ses moindres expressions. Il est si différent du Aaron dont je
me souviens ; intelligent mais bizarre, sans amis, bègue, toujours
dans son petit monde. Les gens se moquaient de lui dans la cour de
récréation. J’étais la seule à lui adresser la parole, même quand il
refusait d’être mon ami, croyant à une énième mauvaise blague.
Il a fallu que je lui sauve la vie – littéralement – pour qu’il
accepte mon amitié.
Seize ans après, les rôles sont inversés. Il respire le pouvoir et la
confiance en soi, tellement que cela m’écrase. De toute évidence, il a
réussi. Game designer chez Abisoft, à son âge, ce n’est pas rien.
Et moi ? Vingt-quatre ans, au chômage, fauchée, vivant avec
deux colocataires dans un minuscule appartement. Finalement, je
suis heureuse qu’il ne m’ait pas reconnue. Je ne souhaite pas qu’il
soit témoin de cette déception.
Pas lui, qui me vouait tant d’admiration.
— Aaron, tu nous accompagnes pour le reste du tour ?
Il est clair qu’il n’en a pas du tout envie. Il obtempère tout de
même. Je suis bien trop consciente de sa présence dans mon dos,
même s’il reste silencieux. Je suis incapable de me concentrer sur ce
qu’Yves me raconte. De toute façon, je suis certaine de refuser ce
job désormais.
Hors de question que je travaille avec Aaron.
Il ne sait même pas qui je suis.
Celui-ci n’ouvre pas une seule fois la bouche de toute la visite. Je
tente tant bien que mal de ne pas le dévisager, ce qui se révèle
difficile. Je crains qu’il se souvienne de moi à tout moment, ou
qu’Yves m’appelle par mon vrai prénom et qu’un déclic s’opère
dans son esprit.
Avec surprise, je me rends compte qu’il est à mille lieues de faire
le lien. C’est tellement improbable, je suppose, que cette possibilité
n’existe même pas dans un coin de son esprit. Après tout, ça fait
longtemps… Je ne suis pas censée vivre à Paris non plus.
Bordel, faites que cela cesse rapidement.
— Donc, vous êtes scénariste.
Je me tourne vers Aaron, qui prend la parole pour la première
fois depuis que nous avons quitté l’open space. Ses yeux sont
plissés, suspicieux. De toute évidence, il ne m’apprécie pas
vraiment. Beaucoup de choses ont changé, mais pas ça : il reste
toujours aussi méfiant vis-à-vis des autres.
— Euh non, dis-je tout bas. J’écris des romans graphiques, en
fait.
— Auteure, dans ce cas… Avez-vous déjà écrit des scénarios ?
C’est un travail très différent.
Je fronce les sourcils. Je rêve, ou il essaie de faire rater mon
entretien d’embauche ? Prise au dépourvu, les joues rouges de
colère, je réponds :
— Non, pas vraiment.
— Je vois, dit-il en lançant un regard appuyé vers Yves. Est-ce
que vous jouez à des jeux vidéo, au moins ?
J’ouvre la bouche, hésitante. Je ne peux décemment pas lui dire
que je trouve les jeux vidéo débiles et inutiles, encore moins avec
Yves à mes côtés. Piquée au vif, je le fusille du regard. Qu’est-ce qui
lui prend ?
Aaron patiente, les traits impassibles.
— Quand j’étais plus jeune, oui… dis-je avec prudence. J’aimais
beaucoup ça.
Promis, ce n’est même pas un mensonge. J’aimerais lui clouer le
bec en ajoutant que la personne qui m’y a initiée se trouve en face de
moi, mais je me tais. Du plus loin que je m’en souvienne, Aaron a
toujours aimé les jeux vidéo. Il apportait sa Gameboy à l’école pour
s’occuper dans un coin des toilettes. Il avait essayé de faire de moi
une adepte, mais ce fut un échec cuisant.
Sa mère, en revanche, avait réussi à me rendre accro aux dramas
coréens qu’elle regardait les mercredis après-midi.
Je me rends compte que je souris comme une idiote lorsqu’Aaron
insiste :
— Vous jouiez à quoi ?
Quel emmerdeur. Je prends un air pensif, essayant de me rappeler
les seuls jeux que je tolérais.
— Hum… J’adorais Nintendo Dogs ! annoncé-je fièrement.
Cooking Mama, aussi.
Seul un silence interminable me répond. Il reste de marbre, le
regard fixe et froid. J’attends une réaction de sa part, gênée et un peu
peureuse, je l’avoue. Bon sang, comment a-t-il pu devenir si
effrayant ?
Il se tourne enfin vers Yves d’un air blasé.
— Qu’est-ce que je vous ai fait de mal ? soupire-t-il.
Celui-ci le fusille du regard, la joue frémissante. Je comprends
trop tard qu’ils se moquent tous les deux de moi.
— Pourquoi tu dis ça ?
Aaron ne bronche pas et répète, en prenant soin de bien détacher
chaque mot :
— Cooking. Mama.
Oh, je vois. Mes talents de cuisinière virtuelle apprentie ne sont
pas assez bien pour Monsieur. Je lui jette un regard noir qu’il ne voit
même pas, résistant à l’envie de lui avouer qui je suis pour pouvoir
l’insulter en toute impunité.
Cette fois, Yves se retient de rire et s’approche pour lui tapoter
l’épaule.
— Ce n’est pas une punition, Aaron. Crois-moi, tu me
remercieras plus tard. Je te laisse ramener Lilas jusqu’à la sortie, s’il
te plaît ?
Sur ce, il me fait ses salutations avant de s’en aller. Je me
retrouve seule avec Aaron dans le couloir et je soupire, les mains
moites. Cet entretien d’embauche fut le pire de tous, et de loin.
Je veux juste partir et ne jamais, jamais, revenir.
— Rien d’autre ?
Aaron attend, les bras désormais croisés sur son torse. Je fais la
moue, renfrognée. Au point où j’en suis…
— Animal Crossing ? Tom Nook, le type qui tient sa boutique,
était un vrai casse-pieds. Mais j’adorais pêcher et attraper des
papillons !
J’omets d’ajouter qu’il y a d’ailleurs un mignon petit cochon
nommé Aaron dans le jeu, ce qui pourrait l’énerver davantage. Il
hoche la tête en clignant des yeux, encore et encore, puis tourne les
talons sans prévenir. J’ouvre grand la bouche, éberluée, avant de
murmurer « Snob » dans ma barbe.
— J’ai entendu.
Merde.
Aaron me raccompagne vers la sortie, les mains toujours dans les
poches de son costume. Aucun de nous n’ose briser le silence. Je
suis toujours sous le choc, je crois. Je n’ai aucune idée de la façon
dont je devrais réagir. Devrais-je lui dire qui je suis ?
Une partie de moi en a terriblement envie.
L’autre, bien plus importante, est paralysée par la peur et la
honte.
— Avez-vous des questions ? me demande-t-il une fois que nous
sommes arrivés dans le hall d’entrée.
Je le regarde une dernière fois, imprimant son image dans mon
esprit. Une peau mate, des yeux magnifiques, sombres aux paupières
étirées, ainsi que des cheveux noir de jais parfaitement coiffés. Je
remarque qu’il ne porte plus ses lunettes rondes affreuses.
Je souris presque en apercevant le grain de beauté fièrement posé
sous son œil droit.
— Non, je ne crois pas, dis-je doucement. Merci de m’avoir
raccompagnée…
Il opine. Il s’apprête à tourner les talons et pour je ne sais quelle
raison, je panique à l’idée qu’il disparaisse à nouveau de ma vie,
cette fois pour toujours. C’est pourquoi je lance sans réfléchir :
— À bientôt.
Je regrette tout de suite d’avoir dit ça. Ce n’est rien comparé à
l’humiliation intense qui brûle mes joues quand il me regarde droit
dans les yeux en disant :
— Je n’espère pas.
— Je hais ma vie.
Je suis actuellement dans le bus direction l’appartement, en train
d’écouter ma playlist « You Suck » sur mon téléphone – parce que
j’aime me faire du mal. La chanson You Stupid Bitch de Crazy Ex-
Girlfriend retentit dans mes oreilles, et je soupire bruyamment en
contemplant le sol.
You ruined everything, you stupid bitch
You ruined everything, you stupid stupid bitch
Mes papas disent que je suis dramatique. Je ne trouve pas.
J’aime simplement poser ma tête contre la vitre d’un bus et
écouter des chansons tristes, le regard dans le vide. Qu’y a-t-il de
mal à ça ?
Mon téléphone se met à sonner alors qu’il ne me reste que trois
stations avant mon arrêt, coupant Rachel Bloom en plein refrain.
J’hésite quelques secondes, quand j’identifie mon interlocuteur, puis
décroche.
— Bonjour, vous êtes bien sur le répondeur de Fleur…
— Tu ne me la feras pas à moi, rétorque Dana. Alors, comment
c’était ?
Je grimace en massant mon talon, maudissant mes escarpins.
Quand j’y pense, Aaron a dû me prendre pour une gosse de riches,
avec ces vêtements de luxe. Ugh. Je devrais m’en ficher.
— Horrible, ronchonné-je.
— Oh. You Stupid Bitch horrible, ou I’m A Mess horrible ?
demande Eleanor.
Je les imagine toutes les deux pendues au téléphone sur le canapé
du salon, et cela me réchauffe le cœur.
— Le premier.
— Ouch, répondent-elles au même moment, et j’opine
tristement, même si je sais qu’elles ne peuvent pas me voir.
Quelles étaient les chances pour que je recroise mon premier
amour, qu’il ne se souvienne pas de moi et qu’il me déteste au
premier regard ?
Je devrais en faire une bande dessinée, tiens.
— J’arrive bientôt, de toute façon.
Je descends à mon arrêt et m’apprête à raccrocher quand
j’aperçois mes deux colocataires qui m’attendent avec des
expressions tristes. Dana tente de cacher le ballon rouge derrière son
dos, en vain.
Elles sont venues me chercher… car elles pensaient que je
réussirais. C’est plus fort que moi, l’adrénaline redescend en flèche
et les larmes coulent d’elles-mêmes sur mes joues. Dana et Eleanor
se précipitent sur moi pour m’emprisonner dans un câlin.
— Tu vas tout nous raconter et on va déprimer façon Bridget
Jones, ça te va ? me demande Eleanor.
Je hoche la tête et leur raconte tout sur le trajet jusqu’à
l’appartement. Nous passons acheter de l’alcool chez l’épicier d’en
bas, et puisque nous sommes trois jeunes femmes fauchées habitant
un 80 mètres carrés à Paris, j’achète de la bière bon marché en guise
de vin.
Désolée, Bridget.
— Attends, je suis perdue, m’arrête Dana quand nous passons la
porte de l’appart. Si je résume bien, ce game designer qui pète plus
haut que son cul est le garçon dont tu étais amoureuse plus jeune ?
— Yep.
— Vous ne vous êtes pas revus depuis seize ans et non seulement
il ne t’a pas reconnue, mais il t’a traitée comme de la merde ?
Je grimace, blessée dans mon ego.
— Yep.
— OK, c’est effectivement un niveau Stupid Bitch, confirme-t-
elle en claquant sa langue contre son palais. Mais l’entretien s’est
tout de même bien passé, non ?
Je pose les courses sur la table du salon, donnant un coup de pied
dans mes fichus talons.
— Je crois… Pour être honnête, le temps d’un instant, ça m’a
bien plu. Le chef de projet a dit avoir eu un coup de cœur pour mon
univers, avoué-je d’un sourire idiot. Même s’il a sûrement dit ça
pour être gentil.
— Alors accepte le poste, bordel ! s’écrie Eleanor. Tu crois qu’il
a le temps d’être gentil, celui-là ? Il s’en carre, de tes bons
sentiments. Fleur, c’est une superbe opportunité !
Je les regarde l’une après l’autre, frustrée. Elles ne comprennent
pas. Il est hors de question que je fasse ce test. Je ne peux pas
travailler avec Aaron, pas en sachant que je lui mens sur mon
identité, pas alors qu’il m’a littéralement fait comprendre qu’il ne
souhaitait pas me revoir.
« Je n’espère pas. »
Décidément, quelle mouffette ! Qu’est-ce que je lui ai fait, au
juste ?
Ou alors…
Non. Impossible.
Je chasse les mauvais souvenirs de ma mémoire et explique aux
filles que j’ai besoin d’y réfléchir à tête reposée. Eleanor roule des
yeux mais Dana ne me quitte pas du regard.
— Je sais ce que tu en penses, lui dis-je. Ça ne change rien.
Désolée… Je trouverai autre chose, promis.
Sur ce, je ferme la porte de ma chambre et m’adosse contre celle-
ci, les yeux fermés. Mon cœur bat à cent à l’heure chaque fois que je
me remémore son visage.
Beau. Froid. Distant. Familier et étranger à la fois.
Je crois très fort au destin. Rien n’est coïncidence. Et si revoir
Aaron signifiait quelque chose de plus profond ? Et si je tenais là
mon unique chance de faire pénitence ?
Avant même de savoir ce que je fais, je m’agenouille sur le sol de
ma chambre et sors ma boîte à souvenirs de sous mon lit. Elle est
pleine à craquer, mais je sais précisément ce que je recherche. Et
c’est toujours là. Je laisse échapper un souffle surpris quand mes
doigts touchent le doux papier poussiéreux. La boîte est encore
pleine de lettres et de mémos, tous provenant de lui. Je les ouvre un
par un, replongée dans un espace-temps oublié, manqué, idéalisé…
Chère Fleur,
Arrête de me parler pendant la classe. La maîtresse a dit à
ma maman que je bavardais et je me suis fait disputer.
Chère Fleur,
Oui, je veux bien venir à ton anniversaire, si tu arrêtes de
dire à tout le monde qu’on va se marier.
Chère Fleur,
Je sais que tu as le nez qui coule chaque fois que tu
manges, alors je t’ai pris des mouchoirs pour la cantine. De
rien !
Chère Lilas,
Tu avais une belle robe, aujourd’hui.
Tous ces souvenirs… Certains sont encore très nets dans mon
esprit. D’autres ont disparu. Ai-je changé au point de devenir
méconnaissable ? Ou a-t-il complètement oublié notre amitié, les
moments passés ensemble ? Je me demande sincèrement quel
scénario est le plus douloureux.
Je sursaute quand la porte s’ouvre et que Dana apparaît, jetant
mon téléphone portable sur mon lit. Au vu de son expression
victorieuse, je devine déjà ce qu’elle a fait.
— Yves a rappelé, dit-elle, me laissant bouche bée. J’ai confirmé
l’heure du test. Bonne chance !
ÉPISODE 6
Daddy issues obligatoires
WooSung – You Make Me Back
Aaron
Je n’ai aucune raison de la détester.
Et pourtant. Son prénom en lui-même est un affront à mon cœur.
Lilas. Lilas. Lilas.
Mais pas la mienne.
À cause d’elle, je passe la journée à penser à Fleur. C’est quelque
chose qui arrive souvent, encore aujourd’hui, mais je fais
généralement des efforts pour le contrôler. Et pour cause : ma mère
n’aime pas m’entendre parler d’elle. Selon son analyse de pseudo-
psychologue, j’ai nourri une réelle obsession.
Sans blague.
Oui, mais à ma décharge, le premier amour, c’est sacré.
C’est donc nostalgique que je vais rendre visite à mes parents,
pas très loin de Paris. J’ai grandi dans la campagne banlieusarde
jusqu’à mes huit ans, avant qu’on déménage. Mes parents voulaient
profiter de la ville. Parfois, notre village entouré de champs me
manque, bien que je ne m’en souvienne pas précisément. Pourtant,
chaque fois que l’envie me prend d’y retourner, quelque chose m’en
empêche.
Une fois devant la maison, j’appelle ma mère pour lui demander
le code du portail. Incapable de me souvenir de ces quatre fichus
chiffres.
— Combien de fois faut-il que je te le dise ! C’est ta date de
naissance.
— Ah oui, c’est vrai.
Ma mère m’attend à la porte lorsque je remonte l’allée de fleurs,
le sourire aux lèvres.
— 안녕 1, la salué-je tandis qu’elle me prend dans ses bras et me
reproche mon air pâle.
— 우리 아들 2, me salue ma mère, embrassant mes joues.
— 잘 지냈어 3 ?
— 그냥 그래. 아~ 우리 아들 잘 생겼네 4 ! sourit-elle en
inspectant mon visage.
Je rentre en laissant mes chaussures à l’entrée. Elle continue de
me demander si je vais bien, si je mange assez, si je me repose, si
mon patron ne me fait pas trop travailler – tout cela en coréen.
Ma mère a eu le coup de foudre pour mon père, qui était à
l’époque en voyage à Daegu à seulement dix-huit ans. Elle a tout
plaqué et l’a suivi jusqu’en France malgré l’interdiction de ses
parents ; tout ça par amour. Elle comprend et parle très bien français,
mais je sais qu’elle craint d’oublier d’où elle vient. C’est pourquoi
elle a toujours tenu à me rappeler mes origines, à m’en rendre fier.
Mine de rien, le fait d’avoir été reniée par sa famille lui pèse
encore aujourd’hui. Je ne m’en rappelle pas, mais mon père m’a
confié que peu après ma naissance, nous sommes allés en Corée.
Mon grand-père a refusé de me voir. Ma mère a pleuré pendant dix
jours non stop. Depuis, on n’en a plus jamais reparlé.
Nous sommes sa seule famille désormais. Cela explique
pourquoi elle est toujours sur mon dos…
— Eomma 5, soupiré-je d’un ton plaintif. Je mange bien, je dors
bien, je travaille comme il faut…
Elle fait claquer sa langue contre son palais, l’air dégoûtée, et
donne une claque sèche sur mes fesses. Je sursaute.
— C’est ça que tu appelles bien manger ! rétorque-t-elle avec un
accent prononcé. Tu as la peau sur les os !
— Je t’ai dit d’arrêter de faire ça ! crié-je à mon tour, protégeant
mon derrière de mes mains. J’ai vingt-quatre ans, bon sang. Je suis
adu… Aïe !
Elle me tire violemment l’oreille, son visage proche du mien. Je
me baisse en geignant de douleur.
— Un adulte, mon œil.
Et après, elle s’étonne que je ne vienne pas plus souvent les
voir ! Je la supplie d’arrêter mais elle n’obtempère qu’après m’avoir
fait promettre de manger davantage. Mon oreille me lancine encore
quand mon père apparaît enfin.
— Laisse le gamin se poser, pour l’amour de Dieu.
Ma mère lui lance un regard mauvais, déblatérant en coréen sur
le fait qu’il prend toujours ma défense quoi qu’elle fasse. Mon père
se contente de sourire calmement, prétendant ne pas comprendre. Ça
l’arrange bien. Mais on ne me la fait pas, à moi. Après trente ans de
vie commune, il n’ira pas me faire croire qu’il n’a pas appris un seul
mot de coréen.
— Je vais te donner une glacière avec quelques restes, comme
ça, tu n’auras plus qu’à réchauffer, d’accord ? me dit-elle en
repartant dans la cuisine. Tu partageras avec Sang-joon.
Je suis sur le point de lui dire que ce n’est pas nécessaire, surtout
si c’est pour que Sang-joon se serve comme bon lui semble, mais
mon père m’arrête.
— Laisse-la faire. Ça la rassure.
Je lui serre la main pour le saluer, comme un homme, mais il me
tire vers lui au dernier moment et m’emprisonne dans un câlin.
— Mon fils. Tu ne passes pas assez nous voir !
Ugh.
On peut penser que je n’entretiens pas une bonne relation avec
mon père, et pour plusieurs raisons, au premier rang desquelles le
fait que tout le monde ait cru que je n’étais pas de lui. C’est simple,
j’ai tout pris du côté maternel.
Et pourtant, on s’adore. Mon père est un nounours affectueux
tandis que ma mère passe son temps à crier et à m’insulter pour
montrer qu’elle s’inquiète. Je les aime tellement.
Quand j’étais plus petit, les autres enfants s’amusaient à me
répéter que je devais être adopté. Fleur, qui pour le coup l’était
vraiment, finissait toujours par sortir les poings. Moi, je ne répondais
jamais. Parce que je n’ai jamais été comme ça, mais surtout parce
que je m’en fichais. Mon père est blanc, petit et rondouillard. Je suis
asiatique, grand et bien trop maigre. On ne se ressemble pas du tout,
c’est vrai. Mais quoi qu’en disent les autres, il reste mon père.
— Vous savez que je déteste ça, maugréé-je quand il me lâche
enfin.
— Sinon, ça ne serait pas drôle.
Je m’assieds par terre à la petite table du salon, aidant à
concasser les tomates pour le dîner. Nous parlons du travail, du club
de lecture de ma mère et des talents de jardinier de mon père. Quand
nous nous mettons à table, celui-ci passe la télécommande à ma
mère, l’air excité.
— Ça va commencer, ça va commencer !
— Qu’est-ce qui va commencer ? demandé-je.
— 에이씨 6, jure ma mère. Je n’arrive toujours pas à croire qu’il
se soit agenouillé devant ce vieux croûton !
— Mais c’était pour sauver la femme qu’il aime, répond mon
père, la bouche pleine de porc caramélisé.
Ma mère secoue la tête d’un air désapprobateur, jurant de plus
belle. À en croire les yeux ronds de mon père, il comprend le coréen.
Et très bien, même !
— J’espère qu’il mourra bientôt.
— Eomma, personne ne va mourir, d’accord ? De qui tu parles ?
— Itaewon Class !
Elle pointe la télévision du doigt et je comprends. Il s’agit d’un
kdrama, sans surprise. Ma mère tente toujours de me rendre adepte,
mais je résiste durement. Mon père, quant à lui, a depuis longtemps
succombé. C’est simple, elle initie tout le monde.
Mon esprit divague vers une petite fleur aux cheveux longs et
frisés, allongée sur le ventre dans mon salon. Elle non plus
n’écoutait plus personne quand un kdrama passait à la télé. Je n’ai
jamais pu rivaliser.
— Qu’est-ce qui te fait sourire ?
Je reviens brutalement sur terre, ma mère prenant un air
suspicieux. Je secoue la tête, coupable, en répondant : « Le travail »
et elle roule des yeux sans insister.
1. « Bonjour » en coréen.
2. « Notre fils ».
3. « Comment ça va ? »
4. « Comme d’habitude. Ah, notre fils est vraiment beau ! »
5. Romanisation de « Maman ».
6. Interjection pouvant être utilisée pour exprimer la frustration, voire la colère.
ÉPISODE 7
Connard oui,
mais toujours gentleman !
Junggigo – D-Day
Lilas
J’ai été prise. Moi, Fleur Durand.
Je n’arrive toujours pas à y croire, pour être honnête.
J’ai tenté de rappeler pour leur dire qu’il s’agissait d’une erreur,
d’une blague, n’importe quoi. Dana et Eleanor ont dû confisquer
mon téléphone pendant deux bons jours – après m’avoir couru après
dans tout l’appartement, poêle à la main, en criant « Tu te fatigueras
avant moi, Madame lire-sur-ses-coudes-c’est-du-sport ! ».
… j’ai honte d’avouer m’être écroulée de fatigue après deux
minutes de course intensive. Dana a enjambé mon corps inerte et
s’est accroupie près de moi comme le fait Leroy Gibbs auprès d’un
cadavre.
— C’est pour ton bien, a-t-elle dit en m’arrachant mon téléphone
des mains.
Je crois me souvenir avoir versé une larme solitaire – oui, on ne
pleure que d’un œil, ici.
Voilà comment je me retrouve devant le bâtiment d’Abisoft lundi
matin, la boule au ventre. Je n’ai plus le choix… J’ai promis aux
filles d’essayer. Je ne veux pas les décevoir à nouveau. Même si la
peur me paralyse, à tel point que je reste plantée comme une idiote
pendant bien dix minutes.
Mon cerveau cherche une excuse crédible afin de m’exempter
d’y aller. Après tout, je n’ai pas encore signé de contrat…
— Tu comptes rester là longtemps ?
Je sursaute, écrasant le pied de Nicolas au passage. Il pose une
main sur mon coude pour me stabiliser, un rictus amusé étirant ses
lèvres. Il arbore le même costume que la dernière fois, mais sa
cravate est différente et me saute aux yeux.
Jaune pétant à motifs flamants roses.
— Hello.
— Bonjour… le salué-je avant de m’expliquer : j’allais rentrer.
Je prenais le temps de… profiter de la vue.
J’ai bien envie de faire un commentaire sur sa tenue, histoire
d’être sociable, mais je me dégonfle rapidement. Il hoche la tête,
bien qu’il ne me croie pas une seconde, et propose de
m’accompagner. Il attend sagement tandis qu’on me refait un pass,
un définitif cette fois, et nous prenons l’ascenseur avec tous les
autres.
Mon cœur est monté tellement haut dans ma gorge que j’ai peur
de le vomir à tout moment. J’encaisse l’anxiété en me remémorant la
fierté dans la voix d’Arthur, le soir où je lui ai dit avoir décroché un
CDD.
— Stressée ? murmure Nicolas, un rictus en coin.
— Un peu… Pour être honnête, je n’ai aucune idée de ce que je
fais là.
Il rit doucement dans sa barbe avant de se pencher vers moi, l’air
mutin :
— Si ça peut te rassurer… moi non plus. Et ça fait deux ans que
je travaille ici.
Je lui offre un sourire crispé, légèrement plus détendue. Nicolas
semble gentil et facile à vivre, bien qu’un peu décalé. Peut-être sera-
t-il un allié dans cet enfer qui se profile.
— La clé, c’est d’avoir l’air toujours occupé, me conseille-t-il.
Comme ça, les gens te laissent tranquille.
Ah… Je m’apprête à lui demander ce qu’il veut dire par là quand
les portes de l’ascenseur s’ouvrent et qu’une voix moqueuse me
coupe :
— Tu mérites d’être l’employé du mois, ça c’est certain.
Je m’immobilise, comme prise en flagrant délit. Je n’ai pas
besoin de me retourner pour savoir de qui il s’agit. Aaron nous
dépasse et sort de l’ascenseur, cartable en main et mâchoire
tranchante, sans nous accorder un seul regard.
— Oups, murmure Nicolas sans se départir de son sourire.
Il était derrière moi tout ce temps et je ne l’avais même pas
remarqué… Je soupire, déjà persuadée que cette journée sera un
fiasco. Nicolas, qui doit prendre cela comme un énième signe
d’angoisse, pose une main sur mon épaule tandis que nous marchons
en direction de l’open space.
— Ne t’en fais pas. Aaron est un drôle d’oiseau. C’est simple :
plus il a l’air de te détester, plus il t’apprécie. C’est juste qu’il
préférerait mourir que de l’avouer. On ne dirait pas comme ça, mais
lui et moi, on est best bros.
Je fais la moue, peu convaincue. Je crois surtout que ce garçon
nourrit beaucoup trop d’espoir sur cette relation à sens unique.
— Ah oui ? dis-je pour lui faire plaisir.
— Je t’assure. Regarde.
Il sort son téléphone et compose le numéro d’Aaron, je suppose.
Celui-ci décroche après quatre tonalités, lui demandant ce qu’il veut
d’une voix exaspérée. Nicolas ne se laisse pas démonter et lui
demande ce qu’il a fait de beau ce week-end.
— Allô ? Allô, allô ? Il a raccroché, annonce-t-il d’une voix
amusée. Il est fou de moi, je te dis.
Bon, j’ai peut-être parlé d’allié trop vite… Cet homme a un pet
au casque.
Je suis toutefois bien contente de l’avoir auprès de moi lorsque je
pénètre dans l’open space dédié au service de création. La salle est
propre et lumineuse, tout en longueur. Les murs que percent des
fenêtres sont faits de briques rouges et les bureaux ont un style épuré
qui m’apaise aussitôt. Trois se succèdent, offrant chacun la place
pour quatre personnes.
Nicolas salue tout le monde, me laissant en plan près de la porte.
Bon Dieu, j’ai déjà envie de prendre mes jambes à mon cou. Je jette
un coup d’œil autour de moi, mal à l’aise, et très vite chacun se
présente une nouvelle fois. Je suis de loin la plus jeune, bien
qu’Emma et Nicolas semblent proches de mon âge.
— Yves est absent pour la matinée, m’annonce Natasha (je
crois ?). C’est moi qui vais m’occuper de toi aujourd’hui, le temps
que tu te familiarises avec le service. N’hésite pas à poser des
questions si tu n’as pas compris quelque chose.
— Merci beaucoup, lui souris-je.
— Tiens, ton bureau est juste ici.
Je la suis et pose mon sac sur la chaise en face de Nicolas. Il
m’adresse un geste de la main avant d’allumer son ordinateur. La
place à ma droite, en bout de table, est vide. À ma gauche se trouve
Emma, élégamment vêtue d’une jupe portefeuille et d’un tee-shirt
Game of Thrones, concentrée sur son écran.
Je m’installe tranquillement avant que Natasha revienne et me
fasse signer mon contrat. Elle me répète certaines choses qu’Yves
m’avait déjà apprises, mais j’écoute tout très attentivement. Je
prends même mentalement des notes quand elle m’explique
comment fonctionne l’imprimante – ma pire phobie.
Natasha et Julien sont scénaristes, Emma et Nicolas sont
graphistes, et Maxime est info-designer.
— Tu verras les illustrateurs sonores et les testeurs assez souvent
également ; ils bossent au bout du couloir, m’apprend-elle. Notre
travail à nous, c’est de concevoir le gameplay.
— C’est ce qu’a dit Yves, oui… mais c’est-à-dire ?
— C’est-à-dire les règles du jeu, les fonctions à utiliser, les
possibilités d’interaction offertes au joueur, etc. Notre rôle va être de
construire des énigmes, d’imaginer le comportement des héros,
d’inventer des épreuves inédites ; de rendre le joueur accro, en
somme.
Je mentirais si je disais ne pas être curieuse. Je me rends compte
qu’écrire un jeu vidéo est assez similaire à l’écriture d’une bande
dessinée. C’est juste un support très différent. J’aime le challenge
que cela représente.
— Yves m’a aussi parlé d’un nouveau jeu.
— Yes ! sourit-elle en me passant une chemise cartonnée. Ce sera
un jeu sur smartphone et tablette. Le public est déjà ciblé et le type
de jeu ainsi que le budget ont été définis par Yves, mais c’est tout ce
qu’on a pour le moment. On vise principalement les jeunes en âge de
posséder un téléphone portable – entre quatorze et trente ans –,
idéalement de genre neutre. Enfin, ce sera un jeu d’aventures ; c’est
ce qui fonctionne le mieux en ce moment. Tiens, je te laisse
parcourir ça des yeux.
Natasha passe la matinée à m’expliquer ce qu’ils font, comment
ils le font, ainsi que les enjeux rencontrés. Si je comprends bien, ils
ne sont pas encore tombés d’accord concernant l’histoire, ni même
le concept. Chacun travaille sur des idées pour la semaine prochaine.
Je me détends au fil des heures, surtout parce qu’Aaron a
totalement disparu de la surface de la terre. Je meurs d’envie de
demander pourquoi il ne travaille pas avec nous, mais je n’en fais
rien. Au fond, je préfère ça…
La bonne nouvelle, c’est que tout le monde pense que je
m’appelle Lilas. Je joue le jeu, malgré le sentiment de culpabilité.
Un petit mensonge ne fait de mal à personne, pas vrai ?
Quand vient l’heure de déjeuner, ils m’emmènent tous au
restaurant thaïlandais du coin. Aaron n’est toujours pas réapparu.
— Prête pour la réunion de lundi ? me demande Nicolas, retirant
sa veste.
Ma panique doit se lire sur mon visage car Natasha le fusille du
regard.
— Arrête de lui faire peur ! Tout va bien se passer, me rassure-t-
elle. Tu viens d’arriver, personne ne s’attend à ce que tu débarques
avec tout un tas d’idées novatrices.
— Monsieur Choi a l’air grognon, aujourd’hui…
Je me tourne vers Maxime tandis que la tablée laisse échapper un
rire étouffé commun. Natasha roule des yeux, railleuse.
— « Monsieur Choi ». Il n’est pas là, tu peux arrêter de jouer les
fayots.
Il est sur le point de rétorquer, les joues rouges, quand Julien,
remontant ses lunettes sur son nez, répond d’un air timide :
— La question serait plutôt : quand est-ce qu’il n’est pas
grognon ?
— Est-ce que l’un de vous l’a déjà vu sourire ? chuchote Natasha
d’une voix curieuse et pleine d’effroi.
Tout le monde se regarde quelques secondes avant d’esquisser un
frisson commun. Cela me semble ridicule qu’un groupe de
personnes majoritairement plus âgées que lui le craignent à ce point.
Est-il si terrible ?
— Oui, moi, annonce fièrement Nicolas, les coudes posés sur la
table. L’année dernière. Il était là quand ma cravate s’est prise dans
l’imprimante et que j’ai failli mourir étouffé.
Il rit en se remémorant la scène, sans remarquer mon expression
terrorisée. Maxime opine, les yeux grands ouverts, et le pointe du
doigt pour confirmer ses dires.
— C’est vrai, il avait l’air bizarrement joyeux ce jour-là ! C’était
un 13 octobre. Je m’en souviens car je l’avais entouré au feutre
rouge sur mon calendrier…
Est-ce un nouveau genre de bizutage censé me faire peur ? Si
oui, cela fonctionne. J’hésite fortement à appeler Dana et Eleanor à
la rescousse. Aaron est-il réellement un sociopathe ?
Et moi qui pensais être la seule qu’il détestait…
Je crois avoir pensé cela à voix haute car toutes les têtes se
tournent vers moi au même moment. Je rougis, rentrant la tête dans
mes épaules.
— Ce n’est pas toi en particulier, répond Natasha. Je suis dans
cette boîte depuis dix ans. Il était déjà comme ça lors de son premier
jour.
— Aaron ne nous parle que quand il y est forcé, certifie Julien en
faisant la moue. On ne sait quasiment rien de lui, pour être
honnête… Il ne participe jamais aux activités de la boîte ; même pas
pour Noël. Il y a deux ans, j’étais le seul sans cadeau.
Quelque chose se brise dans mon cœur. Je baisse les yeux pour
qu’ils ne s’en rendent pas compte, pensive. Aaron a beau avoir
gagné en confiance en lui, il ne sait toujours pas y faire quand il
s’agit de se sociabiliser. Il n’a jamais su. Les amis, ce n’était déjà
pas son truc à cinq ans. J’étais la seule à comprendre qu’il avait
beaucoup d’amour à donner, mais qu’il ne savait tout simplement
pas comment faire.
Se souvient-il de la Fleur de son enfance ?
Est-ce qu’il… pense toujours à moi ?
J’ose enfin demander pourquoi je ne l’ai pas vu ce matin.
Maxime secoue la tête en croisant les bras sur sa poitrine.
— Il a un bureau séparé du nôtre.
— Oh… donc il ne travaille pas avec nous ?
Un soulagement sans nom s’empare de moi. Je vais peut-être
survivre, finalement. C’est ce que je pense avant que Maxime brise
tous mes espoirs :
— Si, il n’a pas le choix. Concevoir un jeu, c’est un travail
d’équipe. Ça dépend des jours, en fait. Parfois il bosse dans l’open
space, d’autres fois il s’enferme dans son bureau. Sa place est à côté
de la tienne.
Ah. Bah oui, sinon ce ne serait pas drôle.
— Essaie de ne pas le prendre trop personnellement, soupire
Natasha, remplissant son verre d’eau. Il est comme ça avec tout le
monde, sauf le patron. Il se montrera probablement plus dur avec toi,
parce que tu arrives comme un cheveu sur la soupe et qu’il avait
prévenu Yves de ne pas te prendre, mais…
— Vous avez fini ? demande Emma d’une voix froide, coupant
court à la conversation. C’est facile, de parler des absents.
Je lui jette un regard surpris, mais cette dernière garde les yeux
rivés sur son téléphone. Nicolas laisse échapper un petit rire par le
nez, perdu dans ses pensées. Je n’avais pas remarqué qu’il était resté
silencieux tout ce temps. Les autres semblent mal à l’aise et
changent rapidement de sujet.
Je ne parle pas beaucoup durant le reste du repas, confuse. Que
voulait dire Natasha par « il se montrera probablement plus dur avec
toi, parce que tu arrives comme un cheveu sur la soupe » ? C’est la
question qui tourbillonne dans mon esprit toute la journée.
Aaron ne fait aucune apparition. L’ambiance est agréable et sans
prise de tête, seule Emma semble ne pas vouloir prendre part aux
papotages.
— Alors, ton premier jour ? me demande Julien, avec un sourire
réservé.
Je n’ai pas le temps de chercher les mots justes. Nicolas sourit en
me regardant, l’air de savoir quelque chose qui m’échappe.
— Je pense que Lilas va se plaire avec nous.
Il avait tort.
Le reste de la semaine est un calvaire sans nom.
Mardi, Aaron se trouve dans l’open space quand j’arrive. Je
m’arrête près de la porte, prenant le temps de me préparer
psychologiquement. Je remarque que si j’étais la plus grande de
nous deux auparavant, il a eu le temps de me rattraper. Je n’aurais
jamais cru cela possible.
Je l’observe, un rictus amusé au coin des lèvres. Il porte un
pantalon de costume bleu marine ainsi qu’une chemise à rayures
blanches et bordeaux. Je remarque que les boutons sont ouverts aux
trois quarts sur un tee-shirt blanc.
C’est… foutrement sexy.
Fleur, concentre-toi.
J’ignore mon cœur qui bat furieusement dans ma cage thoracique
et rejoins ma place, balbutiant un « bonjour » quasi inaudible.
Je vois à la façon dont sa mâchoire se contracte qu’il m’a
entendue. Un espoir fou fleurit et éclôt dans ma poitrine, puis…
— Vous êtes en retard, m’annonce-t-il sans lever les yeux.
Je regarde l’horloge murale, les sourcils froncés. 9 h 31.
Sérieusement ? Je ne peux décemment pas lui dire que j’étais bel et
bien à l’heure, mais qu’il m’a effectivement fallu une minute pour le
reluquer en secret sur le seuil de la porte.
— Ça ne fait qu’une…
Il n’entend pas la fin de ma phrase puisqu’il s’en va avant que
j’aie pu la terminer, son attention à nouveau concentrée sur sa
tablette.
Bon… bah ça commence bien. Au moins, je sais à quoi
m’attendre. Et Dieu sait qu’il ne m’épargne pas une seule seconde,
cet abruti. Seize ans plus tôt, je lui aurais tiré les oreilles jusqu’à ce
qu’il s’excuse. Aujourd’hui, je me tais et encaisse.
Je prends peu à peu mes repères, tentant d’ignorer les jours où
Aaron travaille à ma droite. Nicolas est le seul à notre table qui me
prête un peu d’attention, me jetant des sourires discrets ici et là, ainsi
que des bouts de papier sur lesquels sont posées toute sorte de
questions inutiles.
Au bout du dixième, Aaron soupire et l’intercepte, le jetant à la
poubelle sans même le lire.
— Pas cool, bougonne Nicolas.
— Continue et je te vire.
Nicolas lève les yeux au ciel en mimant dans ma direction :
« Jaloux. » Un sourire se forme sur mes lèvres, que je ravale en
sentant le regard brûlant d’Aaron sur moi. Un frisson me parcourt
sous son intensité. Je fais semblant de m’occuper, mais ses yeux
restent concentrés sur mon profil pendant deux très longues minutes
durant lesquelles j’oublie comment respirer.
Après ça, je n’existe plus à nouveau.
Je passe mes journées à en apprendre plus sur leurs méthodes de
travail et à préparer la réunion de lundi prochain. J’essaie de le
dissimuler comme je le peux, mais je n’ai aucune idée potable à
apporter. Je me plains auprès des filles tous les soirs, bien qu’elles
refusent de m’écouter. Je n’ai même pas le goût de continuer mon
webtoon.
Le reste de la semaine, Aaron se contente de m’ignorer. Il croit
être discret – ou alors il s’en fiche royalement –, mais je sais qu’il
fait tout pour me croiser le moins possible. Malheureusement pour
lui, il tombe sur moi à peu près toutes les quinze minutes. L’angoisse
m’étreint un peu plus chaque fois qu’il roule des yeux, soupire ou
fait demi-tour en m’apercevant.
Eleanor en a déjà conclu que c’était un connard. Le mot me fait
mal, car je connais le vrai Aaron… mais force est de constater qu’il
est bien loin de ce à quoi je m’attendais.
C’est simple, il fait tout pour que je le déteste.
Chaque fois que quelqu’un me demande de faire quelque chose
et que je me loupe en beauté, je me retourne pour le retrouver en
train de me fixer, secouant la tête avec déception. Il n’y a pas une
seule fois où je ne le trouve pas témoin de mes échecs quotidiens.
Il n’y a pas de doute possible, quelqu’un Là-Haut m’en veut.
Mercredi matin, je transporte tant bien que mal les packs d’eau
jusqu’à la salle de repos quand il me croise, jette un coup d’œil sur
ce que j’ai dans les bras et passe son chemin.
Ce jour-là, j’hésite longuement à cracher dans son café.
Le lendemain, nous arrivons au travail en même temps. Il pousse
les portes en premier, les yeux fixés sur sa maudite tablette, et je
m’apprête à le remercier quand il les laisse se refermer brutalement
sur moi.
Ce jour-là, il est chanceux de ne pas avoir pris de café.
Mais c’est jeudi que je me sens sur le point de craquer. Je fais
tomber mon stylo par terre au moment où il revient de la salle de
repos en passant à côté. Je le vois s’arrêter puis se pencher.
— Merci, dis-je avec un sourire.
Il s’arrête pour me jeter un coup d’œil surpris.
— Pardon ?
Je m’aperçois avec mortification qu’il s’est simplement baissé
pour refaire son lacet. Une fois que c’est fait, il se redresse et
retourne dans son bureau, non sans lancer :
— Vous avez fait tomber votre stylo.
Je reste bouche bée sur ma chaise pendant dix bonnes secondes,
faisant appel à tout le self-control dont je suis capable. Je vais faire
une connerie, je vais faire une connerie, je vais…
— Attention, tu vas faire un trou dans la porte si tu continues à la
fixer comme ça.
Je me tourne vers Nicolas, qui a un sursaut de peur en voyant
mon expression furibonde.
— Wow. On dirait un petit chiot enragé… à la fois mignon et
terrifiant. Qui dois-je tuer ?
Je préfère ne rien répondre, de peur de m’emporter, et ramasse
mon stylo sans faire d’histoires.
Je ne sais pas ce que je – en tant que Lilas – lui ai fait de mal, ou
s’il est tout simplement devenu cette personne prétentieuse et
irritable que je hais, mais une chose est sûre : je ne supporterai pas
ça longtemps.
Même si cela signifie lui avouer qui je suis.
ÉPISODE 8
Besoin d’un parapluie ?
SURAN – Step Step
Aaron
Je devine tout de suite que c’est un rêve.
La scène m’est familière. L’odeur de poussière. Le bruit des
arbres qui poussent, des oiseaux qui chantent. La sensation de
mon pull qui me gratte par-dessus le tee-shirt.
Je suis assis sur le sol d’une cabane en bois, les jambes en
tailleur. Fleur se trouve en face de moi, la tête penchée sur le
côté. Sa robe bleu pastel s’étale autour d’elle tel un accordéon.
Elle m’examine le visage, l’air curieux.
— Arrête, lui dis-je.
— Pourquoi ?
Je hausse les épaules. Quelque chose d’inconfortable loge
dans mon cœur, semblable à une épine.
— Tout le monde me dévisage déjà à l’école. Je ne veux
pas que tu le fasses aussi.
— Est-ce que je peux le faire quand tu ne regardes pas ?
demande-t-elle en soulevant mes lunettes.
— Non.
— Mais je suis pas les autres, moi ! Je suis ton amie. Je te
regarde parce que je t’aime bien.
Je semble y réfléchir, peu convaincu. Privé de mes lunettes,
son visage m’apparaît tout flou. Cela dit, je n’ai pas besoin de
voir pour savoir qu’elle est belle. Son sourire s’élargit quand
elle continue, ses doigts pianotant sur mes tempes :
— C’est tes yeux que j’aime le plus.
Moi aussi, je les aime. Mais il y a certains jours où ce sont
les autres qui me poussent à les détester.
— Mes yeux ? Pourquoi ?
— Parce qu’ils sont différents des miens, dit-elle d’un ton
fasciné. Ils sont uniques. Comme des amandes ! Et quand tu
rigoles, on dirait qu’ils disparaissent. Quand ça arrive, j’ai
encore plus envie de sourire.
Je n’avais jamais senti mon cœur battre aussi fort avant ce
jour-là. J’essaie de lui dire qu’elle aussi, elle me donne envie
de sourire, mais mes lèvres sont scellées entre elles. Son
visage devient de plus en plus vague, à tel point qu’il finit par
disparaître et je tente de hurler mais une froide terreur me fige
soudain sur place.
Je me réveille en sursaut, le cou en sueur. Mon cœur bat
toujours aussi vite dans ma poitrine, seul vestige de ce
souvenir volé. Un coup d’œil à mon réveil m’apprend que j’ai
encore le temps avant de partir travailler.
Je prends une douche courte pour reprendre mes esprits,
puis retranscris mon rêve dans le journal que je tiens à cet
effet. Je passe la journée à y penser.
J’ai maintes fois tenté de la retrouver, en vain. Je suis
incapable de me remémorer son nom de famille. Je sais que
cela sonne de façon étrange… mais je suis convaincu d’une
chose : Fleur détient la clé de mes souvenirs. La clé de mon
passé.
Et s’il y a bien une chose qui pourrait mettre un terme à
cette obsession, c’est la revoir. Pas vrai ?
Même les pitreries de Nicolas ne réussissent pas à me faire
lever la tête de mon ordinateur aujourd’hui. Je suis dans la
lune, incapable de bosser. Plus le temps passe, plus le souvenir
de son visage s’évapore entre les fils de ma piètre mémoire.
Pour une fois, je pars plus tôt du travail. Je m’arrête devant
les portes d’entrée coulissantes, en grimaçant. Il pleut à verse
dehors. Lilas jure dans sa barbe à côté de moi, ce qui me fait
sursauter de peur le temps d’une seconde ; je ne l’avais même
pas remarquée.
— Comme par hasard, dit-elle en levant son sac par-dessus
sa tête.
Je ne fais pas attention à elle et déplie mon parapluie noir
devant moi.
— Oh ! dit-elle en m’apercevant.
Elle jette un coup d’œil au parapluie au-dessus d’elle, un
sourire reconnaissant étirant ses lèvres. Je ne comprends pas sa
réaction, jusqu’à ce qu’elle ajoute en tentant de me le prendre
des mains :
— Merci, c’est vraiment gentil.
Je recule d’un pas, stupéfait.
— Qu’est-ce que vous faites ?
Elle s’immobilise.
— Eh bien… vous me prêtiez votre parapluie ?
— Moi ? m’étonné-je, un doigt pointé sur ma poitrine.
— Oui.
— Ah non.
— Ah d’accord.
— Pourquoi ferais-je une chose pareille ? Il pleut.
— J’ai vu, oui, réplique-t-elle d’un ton sardonique.
J’arque un sourcil, perplexe. Pensait-elle vraiment que
j’allais le lui donner ? Nous ne sommes même pas amis.
— Faites attention, ça glisse, lui conseillé-je tout de même.
J’ignore son expression enragée et m’éloigne, bien au sec
sous mon parapluie. Je finis par me sentir coupable au bout de
vingt mètres, au point que je manque de faire demi-tour.
Oh et puis merde ! Après tout, je ne lui dois rien.
Sur le chemin du retour, mon rêve me heurte à nouveau de
plein fouet. Fleur est omniprésente dans mon esprit, rebelle et
insouciante. Au début, je ne comprenais pas pourquoi je
m’attachais à son souvenir. C’était étrange, de toujours penser
à elle, cette petite fille de huit ans qui n’a été mon amie que
quelques années.
Mais par la suite, j’ai compris que je le faisais parce qu’il
s’agissait du seul moment de ma vie où j’ai été parfaitement
heureux.
Elle a été ma seule et unique amie. Pathétique, hein ?
J’ai longtemps pensé à consulter concernant cette lubie
étrange, mais ma mère est catégorique : « Pas de
psychologues. On règle nos problèmes en famille, en privé. »
Elle pense toujours que je tente désespérément de l’oublier.
La vérité… c’est que je fais justement tout pour me
souvenir d’elle.
ÉPISODE 9
Situations humiliantes en veux-tu,
en voilà
Punch – Like a Heroine in the Movie
Lilas
Comme tout adulte ayant besoin de conseils sur sa vie
sentimentale et professionnelle, je fais appel à mon petit frère de
quatorze ans.
Après tout, la vérité sort de la bouche des enfants, non ?
Je me rends donc chez mes parents samedi après-midi avec
l’intention de demander de l’aide. Arthur et James sont surpris de
ma visite – deux fois en deux semaines, c’est un record – mais ne
s’en plaignent pas. Évidemment, je ne leur parle pas d’Aaron. Je leur
mens en leur disant que tout se passe à merveille. Je ne veux pas
qu’ils s’inquiètent.
— On a une réunion lundi matin, on doit se mettre d’accord sur
le concept et les personnages du jeu, leur expliqué-je.
— Je connais un ami qui bosse dans ce secteur, tiens. Je ne
t’aurais jamais imaginée dans le monde du gaming, m’avoue James
avec un sourire intrigué. C’est drôle, la vie.
— Moi non plus… Mais je dois avouer que c’est plutôt excitant.
Justement, ajouté-je en prenant Sélim par le bras, j’ai besoin de ton
aide précieuse. On monte ? J’ai des questions à te poser
concernant… les jeux vidéo.
Je suis persuadée que personne ne me croit, à commencer par
mon frère, qui arque un sourcil curieux, mais il se laisse faire. Une
fois à l’étage, je m’effondre sur son lit dans un soupir.
— Help.
— Tu t’es déjà fait virer ? me demande-t-il en allumant sa
PlayStation.
Je lui lance un regard noir, pliant mes jambes en tailleur.
— Je vois que tu as foi en moi…
Je prends le temps de raconter toute la vérité à mon frère, non
sans lui avoir fait promettre de ne rien dire aux parents. Il m’écoute
en plissant le front, l’air de me prendre pour une folle. Il ne connaît
pas Aaron puisqu’il n’était pas encore né quand nous nous sommes
connus. Aaron avait déménagé depuis un moment déjà…
C’est justement cette impartialité dont j’ai besoin.
— Donc… il ne sait pas que c’est toi.
— C’est ça.
Je le vois sur le point de rire, mais il se retient en mettant son
poing devant sa bouche. Mon regard blasé ne lui fait aucunement
peur.
— Et c’est ton boss ?
— Non, ce n’est pas mon boss ! On est à égalité, ici.
— Alors pourquoi tu le laisses te traiter comme ça ?
Très bonne question. Techniquement, nous sommes collègues. Je
ne suis pas sa subordonnée. Je ne sais pas si c’est sa confiance en lui
qui me terrifie et me pousse à m’écraser, ou si je pense sincèrement
le mériter.
Après tout…
Fleur, arrête. C’est du passé, tout ça.
— Je crois qu’il ne voulait pas d’une nouvelle scénariste mais
qu’Yves l’a fait dans son dos. Ça m’énerverait, moi aussi… Puis, il
faut avouer que je ne suis pas très débrouillarde.
Sélim soupire, agacé.
— Quand on t’entend, c’est toujours les autres qui ont raison.
— BREF. Ce n’est pas le sujet. Qu’est-ce que je fais, tu crois ?
Il prend le temps de réfléchir, l’air de vouloir en finir au plus vite
et de retourner à ses jeux vidéo, avant de hausser les épaules.
— J’en sais rien, moi. J’ai que quatorze ans. Tu ne connais aucun
adulte à qui demander ?
Génial. Quelle idée d’aller demander un truc pareil à mon petit
frère, pour commencer ? Je laisse échapper un bruit plaintif,
déchirée entre l’envie d’être honnête et la crainte d’être rejetée. Je ne
suis même pas certaine d’être assez courageuse pour avouer.
— Je ne sais pas prendre de décision, d’accord ?! J’ai besoin que
quelqu’un me dise quoi faire, et je le ferai.
— OK, OK, alors dis-lui la vérité.
Je grimace.
— Tu es sûr ?
— Tu m’as dit de choisir ! s’écrie-t-il. Si j’étais toi, je serais
honnête, c’est tout. Ce n’est pas cool, de prétendre être une autre
personne.
— Oui mais justement, je ne prétends pas être une autre
personne. La Fleur du passé n’existe plus… et de toute évidence, il
n’apprécie pas beaucoup la nouvelle.
À ma décharge, il ne m’a pas laissé le temps de lui montrer qui
j’étais. Mais Sélim a raison. Même si je n’ai aucune obligation de lui
dire que je suis la Fleur de son enfance, je me sens mal à l’aise à
l’idée de lui mentir.
J’ai juste peur qu’il me déteste pour de vrai après ça.
Et cette fois, il en aurait tous les droits.
Aaron
La réunion est décevante. Je suis trop distrait par l’image de Lilas
fouinant dans mon bureau pendant mon absence. J’ai beau essayer,
elle ne me quitte pas.
Pour des raisons étranges, cela m’agace.
Nous réussissons tout de même à nous mettre d’accord sur
certains détails : notre jeu se concentrera sur l’idée d’une quête.
Emma nous a orientés vers quelque chose qui serait le moins
hétéronormatif possible. J’aime le concept. Mais…
— Ça va être compliqué, Emma, dis-je en faisant tourner mon
stylo sur mes phalanges.
— Je sais, crois-moi.
— Surtout si notre cible est vaste.
Elle ne lâche pas le morceau pour autant, si bien que je promets
de trouver des solutions. Ce nouveau jeu s’avère un plus gros
challenge que ce que j’imaginais. Ce qui n’est pas pour me déplaire,
même si mes nuits se font de plus en plus courtes.
Pour être honnête, je passe le reste de la journée à tenter de me
rappeler le nom de famille de Fleur.
J’ai décidé une bonne fois pour toutes de me mettre à sa
recherche. Je suppose qu’il s’agit d’une mauvaise idée ; elle m’a très
probablement oublié, depuis. Et pourtant, elle continue d’emplir mes
rêves. De nouveaux souvenirs, auparavant oubliés, refont surface
aux moments les plus inopportuns. Ma mémoire me joue des tours.
J’ai besoin de la rencontrer pour pouvoir passer à autre chose.
Malheureusement, mon enquête a jusqu’ici été peu fructueuse. C’est
pourquoi j’appelle mon père à la pause déjeuner. Malheureusement,
c’est ma mère qui me répond :
— 여보세요 1 ?
Je grimace, pris de court, avant de me racler la gorge.
— Oh, Eomma. 안녕 2.
Nous échangeons quelques banalités et je finis par lui demander
où se trouve papa. En train de faire à manger, apparemment.
— Je peux t’aider ?
C’est un risque. Comme toutes les mères, la mienne a un sixième
sens : elle sait tout. Je tente tout de même, impatient.
— C’était quoi déjà, le nom de l’école primaire où j’allais ?
Un battement de cœur plus tard :
— Pourquoi ? demande-t-elle sèchement.
Et voilà. Je soupire, tout espoir m’abandonnant.
— Pour rien, on en parlait avec les collègues…
— Je ne m’en souviens plus, ment-elle. Ça n’a aucune
importance de toute façon. Tu dois te concentrer sur l’avenir, pas sur
le passé. Pourquoi est-ce que tu nous appelles, au lieu de travailler ?
C’est comme ça qu’elle finit par me reprocher tout un tas de
choses futiles, à commencer par mon associabilité à l’égard de Sang-
joon. J’encaisse pendant dix minutes au moins avant de raccrocher
en prétextant une réunion.
Je sais très bien que ma mère se rappelle Fleur. J’ai oublié
beaucoup de choses, mais je me souviens parfaitement des après-
midi où elle venait regarder des kdramas à la maison. Ma mère
l’adorait. Elle disait la prendre en pitié car elle n’avait pas de
maman ; que c’était « anormal ». Pourtant, moi, je trouvais que Lilas
se débrouillait très bien avec deux papas.
Je ne comprends pas pourquoi elle souhaite me la faire oublier à
tout prix.
La seule solution serait de faire un tour dans le grenier de mes
parents et de fouiller dans les cartons de mon enfance. Il doit bien y
avoir des photos de classe. Je passe la journée à chercher toutes les
écoles primaires du Vexin ; Dieu merci, il y en a très peu.
Seul problème : les informations relatives aux enfants restent très
limitées. Forcément. J’essaie tous les sites d’anciens élèves, juste au
cas où. Rien. Retrouver quelqu’un est bien plus difficile que ce que
les films nous font croire.
Lorsque je rentre du travail, il est presque vingt-trois heures.
Sang-joon, mon colocataire, mange le tteokbokki que ma mère m’a
donné dans le canapé. Nous nous croisons le moins possible,
principalement parce qu’il a compris que je ne cherchais pas à être
son ami. Malheureusement, cela arrive de temps en temps.
— Wesh, me salue-t-il.
C’est son nouveau mot préféré depuis qu’il est arrivé à Paris. Je
lui adresse un hochement de tête, le maximum que je puisse faire, et
m’isole presque immédiatement dans la salle de bains.
Vivement que je prenne un appartement plus grand.
Je ne sais pas ce qui m’a pris de dire oui quand ma mère m’a
demandé d’héberger le fils de son amie Hye-jin, tout droit venu de
Séoul pour ses études. C’est toujours comme ça, avec elle. Je dois
l’héberger, partager le kimchi qu’elle me cuisine et l’appeler 형 3 –
bah, bien sûr.
Je suis persuadé qu’il s’entretient avec elle au téléphone au
moins une fois par semaine, lui rapportant l’heure à laquelle je rentre
du travail et le nombre de yaourts que j’ingurgite par jour.
Pas assez, d’après elle.
Je me pose sous la douche, tête baissée, et laisse les perles d’eau
rouler sur ma peau lisse. Elle est bouillante, mais cela détend mes
muscles endoloris. Je ferme les yeux et tente de chasser l’anxiété
quotidienne.
Je suis exténué, autant physiquement que mentalement.
Toutefois, je serai incapable de m’endormir avant quatre heures du
matin, je le sais.
Je ne le dis à personne, mais j’ai peur de…
— Aaaaaaaahhhh ! hurlé-je lorsque je me retrouve soudain sous
un torrent d’eau glacée.
Je ferme tout de suite le robinet, la peau douloureuse. Derrière la
porte, Sang-joon s’écrie en coréen :
— Ça fait vingt-cinq minutes que t’es là-dedans ! T’as cru qu’on
était riches ? Je suis sûr que tu peux faire ce que tu faisais dans ta
chambre, comme tout le monde…
Je ne comprends pas tout de suite ce qu’il entend par là.
J’entoure ma taille d’une serviette blanche et sors, énervé. Quand
j’aperçois son sourire lubrique et complice, je saisis enfin l’allusion.
— Je n’étais pas en train de me masturber, imbécile, rétorqué-je.
Sans que je puisse m’en empêcher, l’image d’une Lilas à genoux
devant moi me revient en tête. Mon cœur s’emballe et je grogne de
frustration dans ma serviette en rejoignant ma chambre.
1. « Allô ? »
2. « Bonjour. »
3. Mot coréen utilisé par les garçons pour appeler un autre garçon plus vieux qu’eux ;
sa traduction littérale est « grand frère ». Se prononce « Hyung ».
ÉPISODE 11
Elle le remet à sa place…
et il adore ça
Eric Nam – Sudden Rain
Lilas
Une énième réunion. Tout le monde semble s’être trituré les
méninges, sauf moi. Il y a des jours où je regrette vraiment de me
retrouver là. Selon Maxime, ce qu’on fait là s’appelle la
Conceptualisation, ou High Concept. C’est déterminer quel type de
jeu sera créé : la manière dont il sera joué, les mécaniques
récurrentes, le cœur de gameplay, les grands thèmes abordés, le
setting de son univers, son scénario…
Je trouve déjà que tout cela prend une éternité, mais Nicolas m’a
dit qu’on en avait encore pour un moment.
— OK, je vous écoute, soupire Aaron, le talon droit posé sur son
genou gauche. Julien, commence.
— Moi ? Oh, OK. Euh, alors j’ai pensé à un jeu apocalyptique
avec des éléments de rogue-like, propose celui-ci avec peu
d’enthousiasme. Le joueur s’échoue sur une île déserte et doit
résister à des hordes de monstres en utilisant différentes armes, mais
aussi de la magie…
— Déjà fait.
Julien grimace, mais ne semble pas surpris. Les autres refusent
de regarder Aaron en face, sauf Emma, qui reste de marbre. Aaron
passe au suivant, son expression criant : « Ne me déçois pas. »
Natasha se racle la gorge et propose un jeu où le joueur est censé
délivrer une princesse captive en compagnie de son frère.
— Oh, vous voulez dire Mario ? la coupe Aaron, l’expression
faussement intéressée. La série la plus vendue de l’histoire du jeu
vidéo ?
Aïe. Natasha bredouille, se rendant compte de son erreur. Le fait
que tout le monde marche sur des œufs en sa présence m’exaspère.
Et pourtant, je fais exactement la même chose. Je baisse les yeux sur
mon carnet, où mes propres idées sont inscrites au crayon à papier.
J’aurais aimé qu’il me vire après m’avoir trouvée dans son
bureau, ainsi je n’aurais pas à me ridiculiser pendant les réunions.
Mais il faut croire que c’est devenu mon quotidien depuis que je suis
arrivée.
Les idées se succèdent et Aaron continue de soupirer, posant son
menton dans sa main d’un air ennuyé. Ses retours ne comportent
jamais plus de trois mots, et claquent toujours comme un coup de
fouet.
— Beaucoup trop genré.
— Ennuyeux.
— Mmh.
Cette fois, je ne peux m’empêcher de rouler des yeux, laissant
échapper un grognement agacé sans le faire exprès. Tout le monde se
tourne vers moi, choqué. Merde.
Aaron penche la tête sur le côté en me regardant, le sourcil arqué.
Je panique tandis que Nicolas ne peut s’empêcher de sourire comme
un idiot à côté de moi.
— Vous avez quelque chose à ajouter ? me demande Aaron,
croisant les mains sur son genou.
Vous êtes un abruti fini.
— Non.
Emma lève la main pour exposer son idée, mais Aaron l’ignore.
— Tiens, la Cooking Mama addict. Peut-être avez-vous une
meilleure idée que vos collègues à me proposer ?
Cette fois, Nicolas ne peut s’empêcher de rigoler dans son poing.
Je fusille Aaron du regard, comptant les différentes façons dont je
pourrais le faire taire. Cracher dans son café serait bien trop gentil…
— Après tout, vous êtes écrivaine, ajoute-t-il.
Je déglutis, les mains moites. Je n’ai absolument aucune
connaissance en ce qui concerne les jeux vidéo. Tout ce qui joue en
ma faveur, c’est mon imagination. Je suis à peu près certaine de faire
un flop, mais je refuse de rester silencieuse alors qu’il m’humilie
devant tout le monde.
Encore.
J’ai beau me déprécier à longueur de journée, je possède une
fierté et un ego qui atteint des sommets. Et si je me souviens bien
d’une chose, c’est qu’Aaron Choi n’a jamais su me dire non.
Je refuse que cela change également.
— J’ai pensé à un jeu sur la mythologie…
— Vu et revu.
Cette fois, je ne tiens plus. Ma voix tremble de colère refoulée
tandis que je rétorque, mes yeux plantés dans les siens :
— Peut-être devriez-vous me laisser finir ma phrase avant de
juger ? Je déteste qu’on m’interrompe.
Je comprends aux expressions abasourdies de mes collègues que
je viens de commettre une énorme erreur. Je ne bats pas en retraite
pour autant, la mâchoire serrée. Après ce qui s’est passé ce matin, je
n’ai de toute façon plus rien à perdre – à commencer par ma dignité.
Aaron semble légèrement décontenancé, si bien que j’en profite
pour continuer :
— La mythologie grecque a été surutilisée. Je pensais plutôt à la
mythologie japonaise… Avec la légende d’Amaterasu, la déesse du
Soleil. On la connaît aussi sous le nom de Okami.
— Oh ! s’étonne Nicolas. Ce nom me dit quelque chose… On la
voit dans Sailor Moon, non ?
J’acquiesce, reconnaissante de son intervention. Il m’adresse un
clin d’œil furtif pour m’inciter à continuer.
— Elle et son frère, Susanoo, étaient rivaux. Suite à une dispute
entre les deux, Amaterasu cacha le Soleil au fond d’une grotte
pendant une longue période. Et si… le joueur avait pour but de
retrouver le Soleil ?
Je ne suis pas du tout confiante. Un silence me répond et je
devine qu’ils attendent tous l’avis d’Aaron. Celui-ci ne dit rien, se
contentant de me fixer. J’imagine que c’était stupide. Je m’apprête à
proposer autre chose, regrettant mon intervention, mais c’est Emma
qui nous choque tous.
— J’aime bien.
Ah ? Elle se tourne vers Aaron, stylo en main.
— La mythologie japonaise n’est pas nouvelle en termes de jeux
vidéo, mais tout a déjà été fait de toute façon.
— Je suis d’accord, approuve Nicolas. On peut le mettre de côté,
ça ne coûte rien.
— Évidemment, que tu es d’accord, bougonne Aaron d’un ton
ironique, avant d’ajouter : les autres ?
Tout le monde secoue la tête, si bien qu’il se redresse. Je le
regarde, confuse, lisser sa cravate et mettre la main droite dans sa
poche de pantalon.
— Vous avez eu plus d’une semaine pour préparer cette réunion
et la seule idée à peu près potable qu’on ait, c’est ça ?
Mes joues chauffent sous l’embarras. Ma voix intérieure me crie
de rester muette et soumise, mais quelque chose en moi s’insurge
bruyamment. Je suis incapable de retenir les mots qui s’échappent de
mes lèvres après ça :
— Et vous ?
Le temps s’arrête.
— Pardon ?
— Et vous ? Vous avez sûrement une idée brillante, non ?
demandé-je avec audace.
Ses oreilles rougissent instantanément, comme l’autre jour dans
son bureau. Cela me peine de le mettre dans une telle situation, mais
c’est plus fort que moi. Jamais je n’aurais cru qu’il deviendrait un
tyran de la sorte.
Que s’est-il passé en mon absence ?
— C’est vous, la scénariste, pas moi. Vous ne faites pas mon
boulot, je ne vois pas pourquoi je ferais le vôtre.
— Si vous étiez un peu moins tyrannique et au contraire un peu
plus aimable, je suis certaine que les autres partageraient davantage
leurs idées sans craindre de se faire humilier.
Cette fois, même Nicolas ne rit plus. Je suis consciente de
l’erreur que je viens de commettre – en plus des précédentes. Le
pire, c’est que je ne le regrette pas. Dana et Eleanor diront que je me
sabote à nouveau, mais c’est faux. Je refuse d’être traitée comme un
chien quand je le fais déjà moi-même à longueur de journée. Je n’ai
pas besoin que quelqu’un me rappelle à quel point je suis nulle.
Encore moins Aaron Choi.
Je n’ai aucune idée de ce qu’il pense car ses traits demeurent
encore et toujours impassibles, mais il s’avance vers moi d’un air
tranquille et presque menaçant. La tension est à son comble.
— Si vous pensiez être tombée dans une cour de récréation, vous
feriez mieux de démissionner. Ce n’est pas le merveilleux pays
d’Oz, ici. Des patrons peu aimables, vous en aurez toute votre vie,
alors grandissez.
— Justement, vous n’êtes pas mon patron.
L’effet que cette remarque a sur lui se lit facilement sur son
visage. Dans tes dents, Choi !
— Depuis que je suis arrivée, vous n’avez fait que vous montrer
froid, odieux et prétentieux. Vous avez peut-être l’impression que
cela vous donne un style, mais croyez-moi, le seul style que cela
vous donne, c’est l’air stupide.
Nicolas me donne des coups de coude dans le flanc, me faisant
signe d’arrêter, mais je me redresse pour continuer :
— Si vous voulez que les gens vous proposent des idées de
qualité, commencez par les écouter et les encourager. Je suis peut-
être naïve, mais c’est quand même la base.
Son expression se ferme dans une moue impétueuse. Je ne sais
pas s’il se rend compte qu’il s’approche de très près mais soudain il
se trouve à quelques centimètres de mon visage.
— Ne me prenez pas de haut, gronde-t-il d’une voix grave.
— Alors, soyez à la hauteur.
Il semble si outré qu’on dirait un chiot à qui l’on aurait donné un
coup de pied en passant. Son regard se pose soudain sur mes lèvres.
Cela ne dure qu’une demi-seconde mais suffit à embraser mes os.
Je n’attends pas de réponse de sa part. Je saisis mon carnet et
quitte la salle de réunion, consciente des regards plantés entre mes
omoplates.
Oh bordel, qu’est-ce que je viens de faire ? Je lui ai tenu tête
devant tout le monde. Moi, Fleur Durand. Digne d’une héroïne de
kdrama ! Ou presque. Mes jambes tremblent tellement que je crains
qu’elles se dérobent sous moi.
Nicolas n’est pas loin derrière quand je reprends ma place dans
l’open space. Je me lamente bruyamment, cognant ma tête contre le
verre de mon bureau. Son air impressionné ne m’échappe pas quand
il me tapote le dos.
— Bah dis donc… vous avez répété avant, ou c’était de l’impro ?
J’ai adoré le : « Alors soyez à la hauteur », dit-il en m’imitant d’une
voix dramatique. Regarde ! La chair de poule, je te dis.
Je lui pince la peau du bras, ce qui le fait crier de douleur.
— Arrête de te moquer.
— Je suis sérieux… Hâte de retranscrire tout ça dans mon
journal intime. Je t’assure, depuis que tu es là, ma vie est devenue
bien plus intéressante.
Les autres arrivent peu après lui, m’observant d’un air perplexe
mais admiratif, si ce n’est envieux. Emma, égale à elle-même, fait
comme si rien ne s’était passé et retourne à son ordinateur. C’est
Julien qui ouvre les festivités :
— T’es tellement virée.
— Tellement, confirme Nicolas, mort de rire.
— Tu auras duré quoi, cinq minutes ?
— C’est pour ça que je ne m’attache pas aux nouveaux, soupire
Natasha.
Maxime hoche la tête, l’air solennel.
— On n’oubliera jamais ta bravoure.
— Clairement, si, dit Nicolas d’un air désolé. Demain nous
t’aurons oubliée, désolée.
Je ferme les yeux, le regret faisant enfin surface. Je tente de
réfléchir à la suite, mais leurs voix m’empêchent de penser
intelligemment. Il faut que j’appelle Dana et Eleanor, pour
commencer.
— C’est vrai. Comment s’appelait le dernier, déjà ? Martin ?
Manu ?
— Stéphanie.
Nicolas hausse les épaules, fourrant un chewing-gum dans sa
bouche.
— C’est bien ce que je dis.
Je finis par ne plus faire attention à leurs discussions, fixant mon
écran d’ordinateur sans le voir. Aaron ne réapparaît pas. Je passe la
journée dans l’attente qu’Yves débarque et me demande de ranger
mes affaires. Emma me montre ce sur quoi elle travaille mais je
n’écoute qu’à moitié. Elle doit s’en rendre compte car elle finit par
me dire :
— Il ne te virera pas.
Je suis étonnée qu’elle prenne la peine de me rassurer. Elle est
toujours restée silencieuse et solitaire jusqu’à présent. Pour une
raison que j’ignore, Aaron semble ne prendre qu’elle au sérieux.
— Je n’en suis pas si sûre… souris-je tristement.
— Il n’a pas ce pouvoir, même s’il aimerait, m’assure-t-elle.
Quand bien même. Aaron a besoin d’être bousculé. Il ne le sait pas,
mais cela fait du bien à son ego.
Sur le coup, je ne la crois pas. Mais il faut croire qu’elle a raison,
car je reçois un e-mail d’Aaron en fin de journée.
Je ne sais pas ce que vous faisiez dans mon bureau l’autre jour,
et je ne veux pas le savoir. Mais sachez que je ne vous apprécie pas.
Et que je vous ai à l’œil.
Je le lis et le relis une bonne dizaine de fois.
Au bout de la onzième, je comprends sans aucun effort qu’il
s’agit d’une déclaration de guerre.
Et je suis bien déterminée à ne pas me laisser faire.
Aaron
Je ne lui fais pas confiance, d’accord… mais je dois avouer
qu’elle est surprenante.
Lilas est restée tard tous les soirs de cette semaine, même quand
la fatigue tirait ses traits. Je ne l’avouerai jamais à voix haute, mais
j’ai hâte d’entendre ce qu’elle a à proposer pendant la réunion.
Justement, j’entre le dernier en salle de réunion, saluant tout le
monde. Je m’assieds sans croiser aucun regard, affichant un air
professionnel. Cette fois, je n’ai pas l’intention de laisser Lilas
Rodriguez me clouer le bec devant mes collègues.
— Qui veut commencer ?
Personne ne se dévoue, sans surprise. Jusqu’à ce que Nicolas
lève la main et nous offre son sourire le plus éclatant. Il ne sait faire
que ça.
— Lilas et moi avons bossé sur l’idée de la légende d’Okami.
— OK, je vous écoute.
Il se lève, la tablette de Lilas en main, quand je l’interromps.
— Pas toi.
Lilas devient livide lorsque je pose mes yeux sur elle. Si elle a
passé toutes ses soirées sur cette idée, je veux l’entendre d’elle,
personne d’autre. Elle semble réticente, mais j’arque un sourcil pour
la mettre au défi.
Comme prévu, elle se redresse de toute sa taille, sans jamais
détourner les yeux des miens, et prend la tablette des mains de
Nicolas, qui se rassied.
— Vous connaissez tous la légende d’Amaterasu, puisqu’on l’a
évoquée la semaine dernière, commence-t-elle d’une voix assurée. Il
existe un autre personnage du folklore japonais, que vous connaissez
peut-être, c’est celui du Kitsune. Il s’agit du renard, un animal
polymorphe doté d’une intelligence supérieure, d’une longue vie et
de pouvoirs magiques. Dans League of Legends notamment, il y a
Ahri, la championne renarde à neuf queues.
Elle nous envoie à tous par e-mail des esquisses électroniques de
sa création, représentant le renard sous plusieurs apparences et
différents styles. Je les examine un à un avec surprise. D’accord, elle
a un bon coup de crayon. Je vois ce qu’Yves lui trouve.
— Il est connu pour avoir neuf queues. Plus il en a, plus cela
signifie qu’il est puissant. Un kitsune peut aussi prendre forme
humaine, quand il atteint un certain âge. L’idée, c’est que le joueur
se retrouve dans la peau d’un Kitsune dont la mission est de
retrouver le Soleil caché par Amaterasu. En accomplissant des
missions, faites de combats et d’énigmes, il gagne en puissance.
— Comment ?
Elle sourit, heureuse d’avoir réussi à capter mon attention.
— Il remporte des queues au fil des missions réussies. Comme je
l’ai dit, plus le kitsune a de queues, plus il est fort. Ce sera la même
chose ici.
Je prends le temps d’y réfléchir, pensif.
— Je ne comprends pas. À quoi lui servent ses queues ?
— Ce sont des armes. Il peut aussi changer de forme et prendre
différentes apparences. Je pense que c’est une bonne idée pour
rendre le jeu moins ciblé au niveau du genre… Le joueur peut
prendre la forme d’un animal, d’un homme, d’une femme, d’un
enfant ; l’apparence qu’il souhaite. Ainsi, chacun pourra se sentir
représenté.
Nicolas continue après ça, évoquant l’ennemi juré du Kitsune, et
les autres semblent assez inspirés pour proposer leurs propres idées.
La réunion dure une bonne heure. Sans m’en rendre compte, je
participe au brainstorming en faisant avancer le débat, et bientôt le
tableau est rempli de Post-it.
On a tout ce qu’il nous faut pour commencer.
Je ne suis arrivé à rien hier, seul dans mon appartement. Mais en
une heure, grâce à l’aide de toute l’équipe, nous avons notre concept
et nos personnages.
Je dois dire que c’est une grosse claque pour mon ego.
Je me lève pour mettre fin à la réunion, rassemblant mes
documents.
— Il y a des défauts dans votre idée. Je ne dis pas ça pour être
méchant, mais parce que je connais mon métier et que je le fais bien,
dis-je en jetant un coup d’œil à ma montre. Cela dit, ça peut se
retravailler.
C’est un compliment, et au vu de son air victorieux, elle le sait.
Je dois avouer que leur idée est bonne, même si ce n’est qu’un
début.
Nous retournons tous à l’open space. Je fais tout pour ne pas
croiser son regard à ma gauche, mais sa joie irradie tout autour d’elle
tel un halo lumineux. Elle sourit de toutes ses dents, la poitrine
gonflée de fierté.
Nicolas en rit, lui tapant dans la main par solidarité.
— Pour la peine, je paie la première tournée !
— La première tournée ? répète-t-elle, perdue.
— Tu n’as pas reçu l’e-mail de Natasha ? On va tous boire un
verre ce soir. Tu es invitée. Aaron, chéri, tu te joins à nous ?
Je n’ai pas reçu d’e-mail non plus. Je ne sais pas pourquoi cela
me touche autant. Je lance un regard noir à Nicolas, bien qu’habitué
à son flirt quotidien.
— Non merci.
— Quelle surprise. Lilas, t’es partante ?
Je lève les yeux vers elle, attendant sa réponse pour je ne sais
quelle raison. Elle ouvre la bouche, hésitante, puis sourit d’un air
timide.
— Partante.
Je la sens regarder dans ma direction, mais je suis déjà parti.
Lilas
Voilà pourquoi je ne bois pas. Parce que tout le monde sait que je
n’ai pas besoin de ça pour m’humilier. Si j’avais su qu’Aaron
passerait durant la soirée, je me serais abstenue.
Lorsque je me réveille, la tête sens dessus dessous, les filles
m’attendent de pied ferme et me racontent en détail la soirée de la
veille.
— Aaron m’a ramenée ? m’étonné-je, la gueule de bois
menaçant. Ici ?
— Yep ! Le pauvre essayait de te faire sortir de la voiture, mais
tu t’accrochais aux sièges…
— Oh, mon Dieu.
— Il a dû t’attraper par la taille, continue Dana depuis le canapé,
un sourire moqueur aux lèvres. J’ai cru qu’il voulait te violer, ce
connard.
— Et ?!
— Quoi, « et » ? Je lui ai mis mon parapluie dans la gueule,
tiens.
Son… quoi ?
Je soupire, les tempes douloureuses. Combien de fois devrai-je
m’humilier devant cet homme ? Le monde tente de m’envoyer un
message, c’est tout vu. Je fais mine de pleurer, nichant ma tête dans
le creux de mes bras.
Je n’ai pas la force de l’affronter aujourd’hui. Il ne laissera
jamais passer ça.
— C’était à se pisser dessus, approuve Eleanor, qui enfile une
jupe taille haute et un beau pull en cachemire jaune. Tu aurais vu sa
tête ! Il ne savait plus où se mettre.
— Cette fois, c’est sûr, il me déteste.
Dana se lève pour me tapoter l’épaule et me servir un bol de
céréales.
— Il te détestait déjà, chérie.
Je déjeune en silence, redoutant le moment d’aller travailler.
J’espère simplement qu’il ne va pas m’en faire trop baver
aujourd’hui…
Et si je lui ramenais des Skittles ? Il n’a pas trop l’air du genre
pot-de-vin, mais ça se tente.
— Tu vas en cours ? demandé-je à Eleanor, qui se sert d’une
cuillère pour vérifier son reflet.
— Non, j’ai rencard.
Je siffle. Au moins, l’une de nous a une vie amoureuse
intéressante.
— Si tôt ? Qui c’est ?
— Un type rencontré comme ça. Regarde ce qu’il m’a offert, dit-
elle en dévoilant fièrement le collier à son cou.
Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau, ni d’aussi étincelant. Discret
et élégant, tout comme elle. J’en conclus qu’il s’agit encore d’un
type plein aux as.
Parfois, je me demande où elle les déniche.
— Il te traite bien ?
— Évidemment, répond-elle en roulant des yeux, enfilant ses
escarpins. Il est jeune, gentil, attentionné et cultivé. Et non, il n’est
pas marié.
Je sais qu’elle ajoute cela pour Dana, qui reste silencieuse mais
qui n’en pense pas moins. Je lui souris chaleureusement.
— Alors c’est parfait. Amuse-toi bien.
Elle dépose un bisou sur ma joue et s’en va, laissant un nuage de
parfum fleuri dans son sillage.
Je profite de mon trajet en bus pour rattraper les épisodes du
kdrama que je regarde depuis quelques jours sur mon téléphone.
L’histoire d’un chat qui a le don de se transformer en humain et qui
tombe secrètement amoureux de sa maîtresse. Adorable.
Au final, je ne réussis qu’à regarder sept minutes de tout
l’épisode ; primo parce que je l’ai trouvé sur un site de streaming
sombre à la qualité très douteuse, et deuxio car je suis tellement
impatiente que je n’ai pas voulu attendre les sous-titres anglais. Je ne
comprends qu’un mot sur cinq, mais ça vaut le coup !
Arrivée au travail, je rase les murs. Je termine mon thermos dans
l’ascenseur, espérant que le thé calmera ma migraine. Je me fais
toute petite jusqu’à l’open space. Je veux passer rapidement devant
le bureau d’Aaron, souhaitant éviter la moindre interaction, mais je
pile net.
Le store est relevé, si bien qu’il est visible derrière la baie vitrée.
Je le regarde, une vague de chaleur enveloppant mon cœur imbibé
d’alcool. Aaron est penché au-dessus de son aquarium, occupé à
nourrir son poisson. Celui-ci se précipite à la surface de l’eau,
tentant d’attraper chaque miette.
Les lèvres d’Aaron bougent presque imperceptiblement, signe
qu’il lui parle. Un flash me revient soudain en tête et je pâlis.
« Gngngn, je suis le meilleur game designer du monde, je porte
des vêtements de marque et mon seul ami est un poisson bleu
gngngn. »
Mais qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? J’ai été terminée à l’eau
chaude, je ne vois pas d’autre explication possible. Mémo : poser la
question à James et Arthur.
Je ne reste pas plus longtemps, redoutant qu’il m’aperçoive, et
vais m’installer à mon poste. Évidemment, Nicolas se fait un plaisir
de me rappeler les faits de la veille. Il passe la matinée à se moquer
de moi, sans savoir qu’il n’a même pas assisté au pire moment de la
soirée. Ce n’est pas moi qui vais le lui dire…
— Je ne savais pas que tu étais si drôle, me dit-il au moment où
Aaron débarque dans l’open space.
Je me raidis et lui donne un coup de pied sous le bureau, feignant
être occupée. Nicolas pouffe de rire mais ne dit rien de plus,
probablement grâce au regard noir que lui lance Emma.
— Bonjour tout le monde, dit Aaron en s’asseyant à ma droite.
Emma et Lilas, vous pouvez commencer à bosser sur le design des
personnages ? Je dois faire un rapport à Yves.
— Oui, on va s’y mettre, répond Emma.
Je l’observe du coin de l’œil tandis qu’il retire son long manteau
marron, laissant apparaître un col roulé noir et oversized. Mon
regard se perd le long de la ligne de sa mâchoire, glissant sur ses
fines oreilles.
Je remarque avec surprise qu’elles sont percées.
Je prie pour ne jamais le voir avec une boucle d’oreille, sinon je
ne serai plus physiquement capable de le détester.
— Pourriez-vous arrêter de me fixer ? C’est gênant.
Je sursaute presque, prise en flagrant délit. Il arque un sourcil,
l’expression mi-agacée mi-gênée. Je lui offre un sourire mielleux.
— Pardon… je pensais juste que vous étiez étrangement gentil
aujourd’hui.
Il détourne le regard, à nouveau froid et moqueur.
— Gentil, pour un prédateur sexuel connard et débile ?
Je roule des yeux.
— Bon, bah ça aura duré deux minutes.
Nicolas m’interroge du regard mais je l’ignore et me mets au
travail. Aussi étonnant que cela puisse paraître, Aaron ne fait pas de
ma vie un enfer. Les prochains jours passent tranquillement. Il fait
quelques réflexions ici et là, et je les lui autorise volontiers.
À sa place, moi aussi, je serais rancunière.
Je dors très peu. Pas à cause d’une insomnie, mais parce qu’il n’y
a pas assez d’heures dans une journée. Les filles tentent de me
scotcher au canapé pour que je visionne Descendants of the Sun
projeté sur le mur du salon – pour la neuvième fois au moins. Je les
laisse faire, parce que j’en ai bien besoin, et souris tandis qu’elles
fourrent des parts de pizza trois fromages dans ma bouche.
— Aw, il lui refait son lacet ! C’est trop mignon, soupiré-je,
envieuse. Ma vie est nulle.
Dana grimace, l’air dégoûtée. Les dramas coréens, ce n’est pas
tellement son truc. Les niaiseries de tout genre lui donnent des haut-
le-cœur. Parfois, je me demande comment elle me supporte.
— Ça te plairait vraiment, à toi ? Qu’un mec se baisse pour te
faire ton lacet ?
Le temps d’une seconde, j’imagine Aaron mettre un genou à
terre, un doux sourire aux lèvres. « Fais attention, ton lacet est
défait », dirait-il, et je…
STOP.
— C’est romantique, murmuré-je, les joues rouges.
— Mouais. Je trouve ça juste infantilisant.
Je roule des yeux. Je sais que la plupart des clichés liés aux
kdramas le sont, mais qu’est-ce que j’y peux ? C’est ce qui fait leur
charme ! Je ne peux pas leur tourner le dos après avoir baigné
dedans pendant vingt ans.
Il est une heure du matin lorsque les filles commencent à
fatiguer. Elles vont se coucher, me faisant promettre de ne pas
regarder un épisode de plus sans elle. J’éteins donc le projecteur
mural et allume mon ordinateur à la place. Puisque je n’arrive pas à
dormir, autant essayer d’améliorer mes talents de joueuse !
Animal Crossing me fait de l’œil, mais je me fais violence. Je
lance plutôt Fortnite, et envoie un message à Nicolas pour lui
proposer une partie. Ce n’est que récemment que nous avons
commencé à jouer ensemble. Il m’aide grandement à m’améliorer.
Tu vas devoir te trouver un autre
camarade de jeu… Je suis de sortie.
Jamais là quand j’en ai besoin. Nul.
Désolé, princesse. Tiens, si tu
t’ennuies vraiment : noraa0301
Qui c’est ?
Julien. Amusez-vous bien ;)
J’hésite un instant. Julien et moi ne sommes pas tellement
proches, mais il est gentil. Oh et puis merde ! Je n’ai pas envie
d’aller dormir, de toute façon.
Je demande Julien en ami, attachant mes cheveux en une petite
queue mal faite. Je suis étonnée de voir qu’il accepte mon invitation
presque instantanément. Je ne l’aurais jamais pensé couche-tard,
sérieux comme il est.
Je lance une partie et branche mon casque et mon micro en
attendant qu’il me rejoigne. J’en profite pour parer mon personnage
des armes nécessaires, avalant les dernières bouchées de ma pizza.
— Allô ?
— Hey ! Merci d’avoir accepté ma demande. C’est Lilas, Nicolas
m’a passé ton pseudo. Mode créatif, ça te va ? proposé-je
timidement.
Un silence, si bien que je crains de l’avoir dérangé, puis :
— Ce n’est pas Julien.
Je me raidis instantanément. Je reconnais cette voix. La panique
fait battre mon cœur plus fort à l’idée d’avoir Aaron à l’autre bout
du fil, si tard dans la nuit. Je repense au message de Nicolas et à son
smiley ambigu : « Amusez-vous bien ;) ». Quelle enflure.
— Je… J’ai dû me tromper.
Je ferme les yeux bien fort, humiliée. Il va croire que je le
harcèle, c’est certain. Que fait-il encore debout, pour commencer ?
— Alors comme ça, vous jouez à autre chose qu’à Cooking
Mama, raille-t-il doucement. Cuisiner des soufflés au chocolat
devient lassant ?
Je me retiens de lui dire d’aller se faire voir, un sourire hypocrite
aux lèvres. Il ne peut pas le voir, mais j’espère qu’il l’entend. Tout
comme mon doigt d’honneur.
— Vous n’allez jamais laisser ça passer, hein ?
Je crois qu’il sourit lui aussi et je maudis les dieux de me priver
de ce spectacle, lorsqu’il répond :
— Jamais.
— Vous pouvez vous moquer autant que vous le souhaitez, mais
ce sont des jeux qui ont rencontré de francs succès. Même Animal
Crossing a fait son grand retour quatorze ans après, et regardez !
Tout le monde est accro.
— En effet. Ramasser des pommes, pêcher des bouvières,
attraper des papillons… C’est trépidant. Je ne comprends pas
pourquoi nous n’y avons pas pensé les premiers.
Tu aurais aimé, manqué-je de dire. Je pense à lui raccrocher au
nez le temps d’un instant, avant de me dégonfler.
— C’est vrai que construire et détruire des murs, c’est plus
passionnant. Vous êtes un snob, c’est tout.
Il ne dit rien pendant une longue minute. Je pense qu’il s’est
déconnecté quand mon personnage se retrouve soudainement projeté
dans la partie.
— Si vous gagnez ne serait-ce qu’une fois, je m’excuserai.
— Deal. Vous vous excusez ET vous essayez le nouvel Animal
Crossing.
— N’abusez pas.
J’aurai essayé. Je saute évidemment sur l’occasion, ne serait-ce
que pour avoir des excuses en bonne et due forme. Nous ne parlons
pas beaucoup, concentrés sur notre tâche. Je suis encore débutante,
mais je refuse de perdre quelque chose face à Aaron Choi.
— Vous ne jouez pas si mal, pour une Bambi.
Je grogne dans ma barbe. Je suis peut-être une Bambi, comme il
le dit si bien, mais je suis assez expérimentée pour savoir ce que le
terme signifie. Les Bambis sont des joueurs débutants facilement
reconnaissables lors d’un game, parce qu’ils ne font que courir.
Je fusille mon écran du regard, où mon personnage construit mur
sur mur entre lui et ses adversaires. Je récupère des bandages dans la
salle de bains d’une maison abandonnée, puis réponds :
— Ne prenez pas cet air surpris. J’apprends vite.
— Je suppose que Nicolas est un bon instructeur…
— Non. Mais mon frère de quatorze ans, oui.
Je l’entends rire doucement dans son micro, avant de s’arrêter
subitement. Trop tard, je l’ai entendu. Mon cœur se réchauffe à
l’idée qu’il se laisse aller à mon contact. Peut-être qu’il ne me hait
pas, finalement. Aaron a toujours été comme ça. Petite, il a fallu que
je le sorte de l’eau pour qu’il m’accorde un peu d’attention.
Son affection se mérite. C’est un homme méfiant qui a besoin de
preuves, et non de paroles, avant d’accorder sa confiance à
quelqu’un.
Il a de la chance, je suis patiente.
— Je suis désolée, pour lundi.
Il semble aussi décontenancé que moi par ma confession, car il
ne répond pas tout de suite. Dans le jeu, je troque mon fusil d’assaut
pour un mitrailleur, tentant de retrouver le personnage d’Aaron.
— Je me suis pris un parapluie en pleine tête. Je tiens à le
rappeler.
— J’ai dit que je m’excusais ! N’en faites pas trop.
— Mmh.
— Vous voyez ? On n’en meurt pas. J’ai toujours mes deux bras,
promis.
Je suis presque certaine qu’il secoue la tête, l’expression blasée,
ce qui me fait légèrement sourire. Comme prévu, il m’extermine
assez vite. C’est qu’il est bon, cette mouffette. Nous jouons encore
deux parties, durant lesquelles je deviens de plus en plus vicieuse,
mais c’est peine perdue.
Je souffle sur l’une de mes mèches rebelles, exténuée.
— Je suppose que je ne le découvrirai pas ce soir, annonce-t-il
d’une voix victorieuse. À demain. Neuf heures et demie pile. Ne
soyez pas en retard.
— Je ne suis jamais en…
Trop tard, cet abruti a raccroché. J’arrache mon casque de ma
tête avec force, agacée. Ce soir est une défaite, mais je ne perds pas
espoir. Il s’excusera un jour ou l’autre, je m’en fais la promesse.
Cette nuit-là, je rêve que je suis sur une île en train de secouer
des arbres et de ramasser des pêches lorsqu’Aaron débarque et me
hurle de ne pas être en retard.
Je me réveille en criant « Bambi ! » à pleins poumons, les
couvertures emmêlées autour de mes jambes. Ironie du sort, je suis
en retard. Je ne prends pas le temps de déjeuner, enfilant un jean
taille haute et un chemisier blanc à manches bouffantes.
Je cours jusqu’à la station de bus, l’attrapant juste à temps. Un
petit garçon me laisse sa place, allant s’installer près de son ami, et
je m’assieds en regardant ma montre.
J’arriverai pile à l’heure. J’en profite pour sortir mon mascara et
mon rouge à lèvres, Cherry Bomb dans mes oreilles. Je me maquille
en mimant les paroles, bougeant légèrement des épaules pour imiter
la chorégraphie, tandis que le bus se remplit peu à peu. Celui-ci
roule de façon abrupte, si bien que je suis secouée toutes les deux
minutes.
Cela ne me dérange pas. J’aime prendre le bus – et pas seulement
parce qu’il s’agit du plus romantique des moyens de transport.
Si, je vous assure. En tout cas, c’est ce qu’on me fait croire
depuis que j’ai six ans…
Dans Reply – la version de 1988, évidemment –, Ryu Jun-yeol se
place derrière l’héroïne, les mains de part et d’autre de son corps,
pour lui éviter tout à coup. Comment ne pas succomber ? Dans The
Great Seducer, Eun Tae Hee trébuche, sur le point de tomber à la
renverse, quand Gwon Si Hyeon la rattrape au ralenti, ses bras
autour de sa taille et ses lèvres tout près des siennes…
Sans ajouter toutes les fois où les héros courent après ce
véhicule, prenant conscience de leurs sentiments une minute trop
tard.
Bref, les bus sont the place to be.
Évidemment, rien de tel ne m’est jamais arrivé à moi.
Je suis en train de me mettre du rouge à lèvres lorsque le bus
s’arrête brusquement. Ma main tressaute, formant une ligne
rougeâtre tout le long de ma joue.
— Oh merde.
Le petit garçon en face de moi rigole, me désignant à son copain.
Je me regarde dans mon miroir de poche, tentant d’effacer le rouge à
lèvres avec ma bave. Pourquoi suis-je la seule personne sur cette
terre à ne jamais avoir de mouchoirs ?
— Vous êtes dégoûtante.
Je lève les yeux et tombe sur – devinez – l’expression dégoûtée
d’Aaron Choi, debout à ma gauche. Si proche que je suis surprise de
ne pas l’avoir vu avant. Je reste bouche bée, ignorant le paquet de
mouchoirs qu’il me tend. Il soupire et le laisse tomber sur mes
genoux, secouant la tête.
— Qu’est-ce que… vous faites là ?
— Je fais mon jogging matinal. À votre avis ?
Je fronce les sourcils, consciente du rouge à lèvres étirant ma
bouche de clown.
— Je prends le bus, comme tout le monde, m’explique-t-il d’un
ton ironique.
— Vous n’avez pas de voiture ?
— Elle est au garage. Qu’est-ce que cela peut vous faire ? Ce bus
est-il à votre nom ? Votre père est-il le conducteur, à tout hasard ?
Je lui jette un regard de travers, pas du tout amusée.
— Tout doux. Je ne m’attendais pas à vous voir ici, c’est tout.
Je prends l’un de ses mouchoirs et tente d’effacer les dégâts.
Malheureusement, le rouge est si bien incrusté que ma joue reste
entièrement rose. J’ai l’air d’avoir pris la gifle du siècle.
D’autres passagers montent à bord et Aaron tente de leur laisser
de la place, se rapprochant un peu trop près de mon épaule. J’essaie
d’en faire abstraction, même si tous les poils de mes bras se
hérissent.
Il t’en faut vraiment peu, ma pauvre.
— Je tiens à faire remarquer que je ne suis pas en r…
Ma phrase reste en suspens tandis que le bus pile à nouveau avec
violence. Tous les passagers manquent de chuter – y compris Aaron
qui, au ralenti, perd l’équilibre et finit affalé sur mes genoux.
Le temps s’arrête tandis que ses yeux écarquillés plongent dans
les miens. Je sens la courbe de ses fesses sur mes cuisses et son
souffle sur mes lèvres. Je m’immobilise, n’osant pas bouger d’un cil.
J’ai toujours rêvé d’une scène en bus niaise à mourir, mais… pas
comme ça, je l’avoue.
Je patiente, mais il ne semble pas vouloir bouger. Je hausse un
sourcil et souris doucement.
— C’est très romantique, mais… vous êtes un peu lourd.
Ses oreilles deviennent plus roses que mes sandales. Il bredouille
des excuses, tentant de se relever avec grâce. Je lui offre un clin
d’œil pour détendre l’atmosphère.
— Ça y va, les Skittles.
— Pardon ? bafouille-t-il.
— Je plaisante. Faites-vous plaisir.
Mais qu’est-ce qui me prend, de dire ça ? Si les rôles étaient
inversés, le pauvre s’en serait pris plein la tête.
— C’est une blague. Je ne vous trouve pas lourd du tout,
m’expliqué-je. Vous êtes très beau. Enfin, non ! Je veux dire… vous
êtes normal. Voilà. Moyen. Et quand bien même si vous étiez lourd !
Tous les corps sont magnifiques, vraiment. Mangez tous les Skittles
que vous voulez. La beauté n’a pas de taille. Body positivity !
Je termine mon slogan en levant le poing d’un geste
encourageant. Il me regarde comme si j’étais folle. Moi-même, je
comprends qu’il faut que je me taise.
— Je n’ai absolument rien compris de ce que vous venez de dire.
— Moi non plus…
— Votre visage est recouvert de rouge à lèvres.
— Encore ?
— Vous ressemblez à Kirby.
Je saisis mon miroir de poche pour vérifier mon reflet à nouveau.
Il a raison. J’essaie d’effacer le plus possible de rose,
malheureusement nous sommes déjà arrivés à notre arrêt. Je me
tourne vers lui, sur le point de dire quelque chose, mais il est déjà
parti.
ÉPISODE 14
Il la regarde dormir
Jinho & Rothy – A Little Bit More
Aaron
Je me suis habituée à elle. Je me surprends à la regarder de temps
à autre et à rôder autour de son bureau pour voir ce qu’elle fait. Elle
est partout où je vais.
Lilas.
Elle est effectivement très étonnante. Je déteste avoir tort, mais je
dois reconnaître que je l’ai jugée trop vite. Elle n’est pas ce que je
croyais.
Je l’observe. Plus que je ne le voudrais. Quelque chose chez elle
me perturbe, me pousse à y regarder à deux fois, sans que je sache
quoi.
Elle reste tard quasiment tous les soirs, au point que je
commence à me demander si personne ne l’attend chez elle, hormis
ses colocataires. N’a-t-elle pas des parents, un petit copain ou une
petite amie qui se plaint du temps qu’elle passe ici ?
Est-elle seule… comme moi ?
Elle ne prend jamais de pause, si ce n’est quand Nicolas la traîne
de force dans la salle de repos. Chaque fois que je jette un coup
d’œil dans sa direction, elle gribouille dans son carnet. Son bureau
est un bordel sans nom.
Lors de mes insomnies, il m’arrive de lancer Fortnite par pure
curiosité. Elle y est toujours connectée, même à deux heures du
matin. Je joue de mon côté, curieux de voir si elle me défiera à
nouveau ; attendant qu’elle le fasse.
Cela n’arrive jamais.
Lorsque je débarque dans l’open space, je la vois dormir sur
place, les lèvres entrouvertes. Je plisse le front. Nicolas, quant à lui,
s’amuse à empiler gomme après gomme sur son crâne, sous les yeux
amusés de Maxime.
Des enfants de cinq ans.
Je me dirige vers ma chaise et claque des doigts devant le visage
de Lilas, ce qui la fait sursauter sur son siège. Les gommes
s’écroulent en catastrophe sur le sol.
— On se réveille.
— Pardon, je… je fermais juste les yeux quelques secondes,
s’empresse-t-elle de dire en essuyant la bave au coin de ses lèvres.
Nicolas ramasse les gommes, me fusillant du regard.
— Pff. Je parie qu’au lycée, tu étais celui qui faisait rappliquer
les flics aux fêtes, bougonne-t-il.
— Je n’allais pas aux fêtes.
— On se demande pourquoi.
Je ne réponds rien. Après tout, il n’a pas tort. Aussi surprenant
que cela puisse paraître, c’est Lilas qui prend ma défense.
— Je n’allais pas aux fêtes non plus.
Je lève le regard vers elle, quelque peu sceptique. C’est gentil de
sa part, mais son mensonge ne tient pas la route.
Lilas est ce genre de personne que tout le monde apprécie. Je la
connais depuis peu, mais même un idiot s’en rendrait compte.
J’ai bien vu la façon dont elle se comporte avec les autres. Lilas
est… naturellement gentille. Elle remplit la bonbonne d’eau quand
c’est nécessaire, elle paie le déjeuner de Nicolas dès qu’il prétend
avoir oublié son porte-monnaie (un peu trop souvent à mon goût),
elle s’occupe des photocopies de tout le monde, elle arrose les
plantes chaque matin, et je ne compte plus le nombre de fois où je
l’ai aperçue en train de nourrir Wilfred.
Cela fait cinq ans que je travaille ici et personne ne sait une seule
chose à mon propos.
Lilas est là depuis vingt jours et elle est devenue la meilleure
amie de tout le monde. Le pire, c’est qu’elle ne fait pas d’efforts
pour. C’est comme ça, c’est tout.
Même moi, je commence à tomber sous le charme.
— Ne me dis pas que tu t’asseyais au premier rang ? lui demande
Nicolas en faisant une moue déçue. Et dire que j’avais de grands
espoirs pour toi…
Je tique. Qu’y a-t-il de mal à s’asseoir au premier rang ? Je ne me
suis jamais assis autre part. On y voit bien mieux.
J’aperçois Lilas qui me regarde du coin de l’œil, si bien que je
reporte mon regard sur mon écran d’ordinateur. Cette conversation
est stupide.
— Je ne vois pas le problème, hasarde-t-elle.
— Ah, je sais ! s’écrie Nicolas, un sourire rêveur aux lèvres.
Laisse-moi deviner : tu étais du genre intello mais cool. Jolie,
intelligente, déléguée mais invitée aux fêtes les plus prisées. Tout le
monde t’aimait. J’ai tort ?
Je fais semblant de travailler, l’oreille aux aguets. Je
n’interviendrai pas, mais je pense exactement la même chose.
Aucune réponse ne vient. Emma finit par intervenir, ordonnant à
Nicolas de travailler au lieu de dire des bêtises. Je suis assez près
pour entendre Lilas marmonner d’un ton mélancolique :
— J’aurais bien aimé…
Évidemment, elle continue de s’endormir n’importe où. Le plus
souvent, je la trouve en train de somnoler debout en face de la
machine à café, la tête dodelinante. Une nouvelle pile de gommes
trône sur son crâne, ce qui me fait sourire malgré moi.
Parfois je la laisse se débrouiller. D’autre fois, je claque des
doigts devant son nez, ce qui la réveille en sursaut.
— Je ne dors pas, je ne dors pas ! s’écrie-t-elle alors, les yeux
grands ouverts pour confirmer ses propos.
J’arque un sourcil.
— Vous ronflez souvent éveillée ? Il faut consulter.
Elle me reluque sans savoir quoi répondre, les joues rouges. Je
déglutis, gêné sous l’intensité de son regard.
— Je ne ronflais pas.
— Dormez la nuit ou ne vous donnez pas la peine de venir
travailler.
Sur ces paroles, je m’empare de mon café et l’abandonne à son
sort, la main remplie de gommes. Je ne sais pas pourquoi cela
m’agace autant. Elle devrait dormir, c’est tout. Le sommeil, c’est
important.
Plus les jours passent, moins j’arrive à la cerner. Elle sourit tout
le temps, encaisse les blagues incessantes de Nicolas – aussi lourdes
soient-elles –, chantonne à longueur de journée et pousse les autres à
toujours voir le positif.
À côté de ça, elle semble ne pas savoir accepter le moindre
compliment. Je ne compte plus le nombre de fois où je l’ai entendue
se traiter de « sombre conne » dès qu’elle fait une erreur. Oh, et elle
s’excuse pour tout et n’importe quoi, même si elle n’y est pour rien.
L’autre jour, je l’ai vue se prendre le coin de la chaise et dire
« pardon ».
Évidemment, les autres en profitent. Surtout Nicolas.
Lilas lui paie le déjeuner à peu près une ou deux fois par semaine
sous prétexte qu’il a oublié sa carte.
— On mange italien aujourd’hui ? lui propose-t-elle, attachant
ses cheveux courts en une petite queue-de-cheval.
Je regarde Nicolas chercher son porte-monnaie dans ses poches
tandis que Lilas l’attend sagement.
— Princesse ? sourit-il soudain dans sa direction, ce qui me fait
bouillir de l’intérieur. C’est toi qui régales, aujourd’hui ?
— Oh…
J’attends qu’elle refuse, mais elle se contente de détourner le
regard d’un air gêné. Elle ouvre son porte-monnaie, se mordant les
lèvres. Elle va le faire, deviné-je. Bon sang, mais n’a-t-elle aucun
cerveau ? Pourquoi ne l’envoie-t-elle pas balader une bonne fois
pour toutes ?
C’est en sondant l’expression de son visage que je comprends.
Toutes ces choses qu’elle fait pour les autres… Dans la plupart
des cas, c’est par pure bonté de cœur. Le reste du temps, c’est
simplement parce qu’elle ne sait pas dire non.
Lilas Rodriguez est une people pleaser.
— Oui, pas de problème, dit-elle dans un petit sourire. Tiens.
Elle sort un billet de vingt euros et le lui tend.
— T’es la meilleure. La prochaine fois, c’est moi qui…
— Non.
Les deux me regardent d’un air surpris tandis que je saisis
fermement le poignet de Lilas. Je n’ai même pas remarqué m’être
levé de ma chaise. Son pouls bat rapidement sous la pulpe de mon
doigt, envoyant des décharges électriques le long de mon corps.
Nicolas m’interroge du regard, sa dernière phrase en suspens. Je
sors mon portefeuille de ma poche de pantalon et le lui lance. Il
l’attrape au vol, perplexe.
— Fais-toi plaisir.
Je ne m’attends pas à ce qu’il refuse. Comme je m’en doutais, il
sourit et me tapote l’épaule.
— Merci !
— Paie pour vous deux.
Je lâche enfin le poignet de Lilas, les doigts me démangeant
étrangement. Son épiderme est aussi doux qu’une peau de pêche.
Sent-elle la même chose ?
Aaron, tu t’égares. Lilas me regarde toujours de ses immenses
yeux chocolat, silencieuse. Son regard est si acéré que je dois m’en
détourner pour dissimuler ce qu’il suscite en moi.
Nicolas me souhaite bon appétit et part le premier, appelant Lilas
à le suivre. Celle-ci l’ignore, rangeant son argent. Je craque sans
pouvoir m’en empêcher :
— Pour l’amour de Dieu, arrêtez de vous faire marcher sur les
pieds. Vous êtes bête, ou quoi ? Vous ne voyez pas qu’il le fait
exprès ?
Elle rougit jusqu’à la racine des cheveux, les dents serrées.
— Je ne suis pas bête. Je le sais.
— Mais vous le faites quand même. Vous vous rendez bien
compte que c’est encore pire, n’est-ce pas ?
— Je… Nicolas n’est pas méchant. Je ne vais pas lui dire non et
le laisser mourir de faim.
Je fronce les sourcils. Je ne comprendrai jamais ce genre de
raisonnement.
— Ce n’est pas comme ça que les gens vous aimeront, vous
savez.
L’expression sur son visage prouve que je l’ai blessée ; pire,
piquée au vif. Je soupire, les mains sur mes hanches. Je m’apprête à
m’excuser – une première pour moi – quand elle me devance :
— Ironique, venant de vous.
Ouch. Ça fait plus mal que je le pensais.
— C’est vrai. Les gens ne m’aiment pas particulièrement, dis-je
avec désinvolture. Mais au moins, je ne me force pas à faire quelque
chose que je n’ai pas envie de faire dans le simple but qu’on
m’apprécie.
Elle rit jaune, baissant les yeux sur ses chaussures à talons. Je me
sens frustré. Ce n’est pas la direction que cette conversation prenait
dans ma tête. Je voulais simplement dire que les gens l’aimaient sans
qu’elle ait besoin de faire tous ces efforts…
Il faut croire que je suis vraiment nul, à ces choses-là.
— Quand j’aurai besoin de conseils sur « Comment me faire des
amis », je viendrai vous demander, Aaron Choi.
Sur ce, elle tourne les talons et s’en va. Je passe la pause à
ressasser notre conversation. À son arrivée, j’étais persuadé qu’il
s’agissait d’une fille de riches, fière et arrogante, une miss-je-sais-
tout fainéante et hypocrite. J’avais tout faux. Plus je l’observe, plus
je me rends compte que nous sommes similaires sur beaucoup de
points.
Contre toute attente, je meurs d’envie d’être son ami.
L’après-midi même, elle évite mon regard. Elle fait en sorte de ne
pas avoir à me parler, aussi. Je dois avouer que cela me dérange. Il
en faut beaucoup pour lui taper sur les nerfs, et pourtant, il
semblerait que j’aie réussi l’impossible.
Si je fuyais ses regards jadis, j’en viens à les rechercher
avidement aujourd’hui.
Lorsque Nicolas vient me trouver près de la machine à café pour
me rendre mon portefeuille, je ne tiens plus.
— Nicolas.
Celui-ci lève les yeux vers moi et m’offre un sourire.
— Mmh ?
— Arrête de demander à Lilas de te payer à manger.
Il cille, perplexe.
— Pardon ?
— N’oublie plus ton porte-monnaie, c’est tout, répété-je d’un
regard appuyé.
Il met quelques secondes à comprendre, puis éclate de rire.
— Ne t’en fais pas, me rassure-t-il. Elle sait très bien que je
plaisante avec elle. Je le lui rembourse toujours en dehors du travail,
avec un verre ou deux. C’est notre façon de faire.
Oh. Donc… Nicolas et elle sont assez proches pour se voir en
dehors du travail. Lui a-t-elle demandé d’être son ami, à lui aussi ?
Je chasse cette pensée négative et me racle la gorge. Sa réponse
me rassure, bien que l’expression gênée de Lilas me revienne en
mémoire. Je ne suis pas certain que cette façon de faire lui plaise, à
elle.
— Ah et je te rembourserai le déjeuner sans faute, ajoute Nicolas.
Lilas a payé pour sa part.
— Quoi ?
Il hausse les épaules pour toute réponse, rejoignant son bureau.
Je ne sais pas pourquoi je suis surpris. Évidemment, qu’elle n’allait
pas me laisser lui offrir son déjeuner.
Les jours qui suivent, je la croise à nouveau dans le bus. Mardi
matin, elle entre en bâillant si fort que je crains que sa mâchoire se
décroche. Elle titube de fatigue jusqu’au fond du bus, où une place
vient de se libérer.
Ne dort-elle donc jamais ? Idiote.
Un homme baraqué aperçoit la place disponible et s’y dirige,
mais je réagis sans réfléchir et lui bloque le passage, faisant
semblant de refaire mon lacet.
— Pardon, dit-il d’un ton bourru. Vous gênez le passage.
— Oh, excusez-moi. Juste une seconde.
Je ne bouge pas pour autant. Il me bouscule pour passer, agacé,
mais Lilas vient tout juste de s’asseoir. Je laisse échapper un petit
sourire, l’examinant à distance. En quelques secondes à peine, elle
s’assoupit contre la vitre.
Même les secousses du bus ne réussissent pas à la réveiller. Je
m’assure que personne ne lui vole son sac, les yeux rivés sur elle
plutôt que sur ma tablette.
Elle dort toujours lorsque nous arrivons à destination. J’hésite,
puis m’approche pour tapoter son épaule. Elle se réveille d’un seul
coup, marmonnant des choses inintelligibles. Je lui tourne le dos,
dissimulé par la femme enceinte devant moi, tandis qu’elle prend
conscience de l’endroit où elle est.
— Merde, jure-t-elle en se précipitant vers la sortie. Attendez, je
descends ici !
Le conducteur rouvre les portes et elle s’élance à l’extérieur,
s’arrêtant sur le trottoir pour vérifier l’intérieur de son sac. Les
portes se referment et le bus redémarre.
Je la suis du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse de ma vue, et
secoue la tête. Si elle continue à s’endormir n’importe où, elle va
avoir de sérieux problèmes.
— Excusez-moi, interpellé-je le conducteur. Combien de temps
avant la prochaine station ?
— Dix minutes.
— Quoi ? Depuis quand ?
— Certaines stations sont fermées à cause d’une manifestation.
Je ne m’y arrête pas.
Je soupire et envoie un message à Yves pour le prévenir.
J’imagine que je serai en retard au travail pour la première fois en
cinq ans.
J’ai la tête ailleurs. Je passe la journée à oublier où je mets mes
affaires et ce que j’ai à faire. Je reste seul à bosser sur des priorités
en retard, une terrible migraine pesant sur mes tempes. Il est vingt
heures lorsque je reviens des toilettes et trouve un café fumant sur
mon bureau.
Je sais qu’il s’agit de Lilas car des Skittles l’accompagnent. Est-
ce que cela signifie qu’elle n’est plus fâchée ? Cette idée me rassure
bien plus qu’elle ne le devrait.
Je mets ça de côté et finis d’écrire mon dernier rapport.
J’imprime le tout et pousse un immense soupir une fois terminé, prêt
à tout déposer sur le bureau d’Yves. Je rassemble toutes mes piles,
cherchant la clé USB contenant les premiers prototypes. Elle n’est
plus là. Je fouille mon bureau de fond en comble, jetant un coup
d’œil par terre au cas où : rien.
Incapable de me rappeler où je l’ai mise. Pourtant, je suis
persuadé de l’avoir vue tout à l’heure.
— Putain de merde ! explosé-je, passant une main frustrée dans
mes cheveux.
Je repasse la pièce au peigne fin, puis finis par fouiller l’open
space également. Lilas lève les yeux de son ordinateur, me
demandant ce que je cherche.
— Les prototypes. Je les ai perdus.
— Quoi ?
— Les prototypes pour demain, répété-je d’une voix dont je
peine à contrôler la panique. J’ai perdu la clé USB.
— Vous n’avez pas de sauvegarde ?
Je grogne de frustration.
— Non. Je suis un triple idiot qui travaille directement sur le port
USB.
Elle se lève et m’aide à chercher, me posant toutes sortes de
questions. Je finis par perdre patience, donnant un coup de pied dans
l’imprimante. Lilas sursaute.
— Pardon, soupiré-je en me pinçant l’arête du nez.
— Elle est forcément là… Est-ce qu’on ne peut pas demander un
jour de plus ?
— On est déjà suffisamment en retard.
Je ne le lui dis pas, mais je refuse que le Conseil ait des raisons
de virer Yves, encore plus à cause de nous. Je dois absolument
rapporter ces prototypes à la réunion de demain.
— Bon… Alors il ne reste qu’une seule chose à faire, dit-elle.
Je la regarde, confus. Elle retire ses escarpins, ce qui me prend de
court pendant une seconde, et s’attache les cheveux. Je remarque
qu’elle fait ça chaque fois qu’elle doit réfléchir ; à croire que les
boucles léchant ses joues l’empêchent de penser clairement. Je
tressaille sous mon costume.
— Qu’est-ce que vous faites ?
— Je me mets à l’aise, dit-elle en sortant son téléphone. Je
commande sushis, vous aimez ?
— Je ne comprends pas.
— Si les prototypes sont introuvables et qu’on ne peut pas
demander un délai de rendu, il ne nous reste plus qu’à les refaire. On
a treize heures devant nous. J’ai bien l’impression qu’on va y passer
la nuit, et je ne travaille jamais le ventre vide. Alors… sushis ?
Je prends le temps de la regarder, bouche bée. J’ai utilisé le mot
« étonnante » à plusieurs reprises pour la décrire, mais je ne crois
pas que cela lui rende vraiment justice.
— Sushis, confirmé-je bêtement.
Je ramène une chaise supplémentaire et nous nous posons dans
mon bureau. À peine trente minutes plus tard, nos membres
deviennent douloureux. Nous continuons donc par terre, chacun sur
sa tablette électronique, les esquisses manuscrites éparpillées tout
autour de nous.
Nous parlons peu en dessinant. Pourtant, sa présence est
impossible à ignorer. Elle s’applique, soigneuse mais rapide. Elle me
demande toujours si cela me convient avant de passer au prochain.
Les sushis finissent par arriver, si bien que nous en profitons pour
faire une pause.
Je n’arrive toujours pas à croire qu’elle soit restée pour m’aider.
Je m’en veux de la priver de sommeil quand elle en a clairement
besoin. Toutefois, j’avoue apprécier le fait de ne pas être seul ce soir.
— Cela ne dérange pas les gens avec lesquels vous vivez ? osé-je
lui demander. Que vous rentriez si tard tous les jours.
Elle enfourne un sushi dans sa bouche, les yeux braqués sur
Wilfred, qui nage sans faire attention à nous.
— Dana et Eleanor comprennent ; c’est le travail. Et je les
préviens toujours, pour ne pas qu’elles s’inquiètent. Elles sont très
protectrices…
— Ma tête s’en souvient, oui.
Elle sourit d’un air amusé mais coupable, attrapant un mouchoir
sur mon bureau. C’est au moins le quatrième qu’elle prend depuis
que nous avons commencé à manger.
— Est-ce que vous êtes malade ?
— Oh, non, dit-elle avec embarras. Il y a des gens qui ont le nez
qui coule quand ils mangent épicé. Moi, c’est chaque fois que je
mange, épicé ou non.
Je me raidis soudainement, une impression de déjà-vu me
frappant de plein fouet. Je crois avoir déjà entendu ça quelque part…
mais impossible de me rappeler où.
Lilas interrompt mes pensées en débarrassant la table, marquant
la fin de notre pause dîner. Nous nous remettons au travail et cette
fois, nous interagissons davantage. Je complète ses dessins et elle
termine les miens. J’en suis le premier étonné, mais nos styles
s’accordent bien. Yves avait raison, comme toujours.
Il est minuit lorsque je me décide à ouvrir le sachet de bonbons.
Elle m’en pique quelques-uns, toujours les mêmes.
— Je suppose que les jaunes sont tes préférés, commenté-je avec
une moue dégoûtée.
Elle fronce les sourcils sans s’arrêter de dessiner. Je crois d’abord
que c’est parce que je l’ai tutoyée, mais elle ne semble pas s’en être
rendu compte.
— Non, pourquoi ?
— Tu ne manges que ceux-là. Pourquoi une telle discrimination ?
— Parce que ce sont les seuls que tu détestes, dit-elle du tac au
tac, avec un tel d’évidence que cela me fait battre en retraite.
J’ouvre la bouche, surpris, mais aucun son n’en sort. Je frissonne
lorsqu’un flash-back m’assaille soudain. Fleur, joviale et persistante,
tentant d’attirer mon attention en m’offrant des bocaux de Skittles
après avoir retiré tous les jaunes du sachet.
Elle disait que je faisais du favoritisme, que les jaunes devaient
se sentir tristes. C’est pourquoi elle s’efforçait de les manger à ma
place.
Je faisais semblant de détester ça, mais ses petites attentions me
remplissaient le cœur d’une chaleur inconnue et plaisante. De la
gratitude.
— Comment le sais-tu ? demandé-je d’un ton plus dur que
nécessaire.
La main de Lilas s’immobilise sur la tablette. Elle pose les yeux
sur moi, l’air tout aussi surprise. Je sais que je ne devrais pas, mais
cela m’agace. Elle ne devrait pas savoir cela. C’était notre truc, à
Fleur et à moi. Lilas n’a pas sa place dans ces souvenirs.
Ses lèvres s’entrouvrent et elle finit par avouer :
— Tu as dit que tu détestais le citron, l’autre jour…
— Non.
— Si.
Elle a l’air si sûre d’elle que je me mets à douter. Comment
aurait-elle pu deviner autrement ? J’ai tendance à tout oublier de
toute façon. Je m’en veux de m’être emporté si facilement. C’est
débile.
— Ah… peut-être…
Elle me sourit bizarrement avant de retourner à son dessin. Ma
réaction est stupide et injustifiée. Ce ne sont que des bonbons,
Aaron, calme-toi.
Je me remets au travail à mon tour, et aucun de nous ne prend la
parole pendant une bonne heure. Je suis tellement pris dans ce que je
fais que je ne le remarque pas tout de suite.
Ce n’est que plus tard, lorsque je lève les yeux pour m’étirer le
cou, que je jette un coup d’œil vers elle.
Lilas est endormie sur le sol, son stylo électronique à la main. Le
silence emplit la pièce. Je l’observe longuement, la respiration
coupée, de peur de faire un bruit qui puisse la réveiller. Je l’entends
respirer paisiblement, ses lèvres pulpeuses légèrement ouvertes. Je
remarque que des taches de rousseur sont posées là ; trois petites
étoiles brunes en équilibre sur la ligne de sa lèvre inférieure. Je ne
les avais jamais vues avant. D’autres strient son nez et ses joues de
pêche. Mon regard détaille son visage à la peau mate, découvrant sa
précision pour la toute première fois.
Sa frange tombe en boucles sombres sur son front, cachant ses
paupières. Ses traits sont détendus… paisibles.
Mon cœur se met à battre légèrement plus fort, ce qui
m’interpelle. J’ignore comment j’ai pu ne pas le remarquer plus
tôt… mais bordel, ce qu’elle est belle !
Le sang me monte aux oreilles à cette simple pensée. Je la chasse
aussitôt, desserrant ma cravate autour de mon cou. Il fait trop chaud
dans les bureaux.
Cette position ne doit pas être très confortable, pensé-je. Je
soupire et saisis ma veste, m’approchant d’elle le plus doucement
possible.
Je pose la main sous ses cheveux et soulève sa tête en douceur,
étalant ma veste sous elle. Wilfred est le seul témoin de cet acte de
faiblesse improbable. Je recule, mon visage tout près du sien. Tout
mon corps se raidit quand je me rends compte qu’elle ne dort plus.
— Qu’est-ce que tu fais ? souffle-t-elle, les yeux à demi-ouverts.
Merde. Elle semble prendre conscience de la position dans
laquelle je suis car elle plisse les yeux de confusion. Dans la
panique, je saisis mon vêtement et le tire plus brusquement que je
l’aurais voulu. Elle se redresse en vitesse, se frottant le crâne avec
une grimace douloureuse.
— Tu dormais sur ma veste, mentis-je précipitamment. Et tu
bavais, en plus.
— Mince… vraiment ? Je suis désolée.
— Rentre chez toi.
— Mais je n’ai pas terminé !
Ses paupières sont encore lourdes du sommeil auquel je viens de
l’arracher. Je campe sur ma position et lui tends un billet.
— Prends un taxi et va dormir. Je n’ai plus besoin de toi.
Elle semble comprendre que je ne changerai pas d’avis, car elle
secoue la tête et attrape son sac à main, ignorant ma main tendue.
— Très bien.
Je veux la remercier d’être restée mais elle s’en va trop vite et les
mots restent bloqués en travers de ma gorge. Je me retrouve seul au
milieu de mon bureau, comme un imbécile.
Je ne rentre chez moi qu’à cinq heures du matin.
Plus tard, je raconte à Yves notre nuit de l’enfer quand il fronce
les sourcils, déconcerté.
— Mais enfin, c’est moi qui ai les prototypes, m’annonce-t-il.
Je le regarde, abasourdi. Il se force à rire, une main sur mon
épaule.
— Aaron, c’est toi-même qui es venu me les rendre hier après-
midi, pour t’assurer que je les aie à temps.
Je fronce les sourcils, perplexe et un peu inquiet.
— Ah oui, c’est vrai… Désolé.
— Fiston, tu es sûr que ça va ? Tu as l’air ailleurs, ces derniers
temps.
— Tout va bien, le rassuré-je dans un sourire crispé.
Il semble me croire, ce dont je me félicite. Je ne le lui dis pas…
mais je n’ai aucun souvenir de ce qu’il vient de me dire.
ÉPISODE 15
Ma tête sur ton épaule
MAMAMOO – Double Trouble Couple
Lilas
J’ai enfin cédé à Animal Crossing, sans surprise.
Pour être honnête, je ne comprends pas pourquoi Aaron se
moque autant. Ce jeu est encore mieux que dans mes souvenirs !
Fini Fortnite, je passe désormais mes soirées sur la Switch, au plus
grand désarroi de mes colocataires.
Pourtant, ce n’est pas comme si j’avais le temps. Je travaille la
journée, jusqu’à tard le soir, et termine mes nuits dans mon lit pour
avancer sur mon webtoon. J’essaie de relativiser, même si j’ai
l’impression que personne ne le lit vraiment. Les vues augmentent
mais les commentaires stagnent. Je n’ai aucune idée de la
satisfaction du public.
Il faut dire que c’est très différent des livres que j’ai publiés
jusqu’ici. Plus enfantin. Moins romantique. Plus… plombant. Je
voulais quelque chose de réaliste ; une héroïne triste à la poursuite
de son rêve, aimée mais se sentant toujours aussi seule au fond de
son cœur. En compagnie de son meilleur ami Monsieur Mouffette,
elle part en quête de son amour-propre, qu’un méchant voleur lui a
dérobé pendant qu’elle dormait.
Une fois qu’elle retrouve ce dernier, elle se rend compte qu’il a
son visage. La morale est simple : chacun est maître de son destin.
Personne ne peut vous dérober votre confiance en vous si vous
décidez du contraire. Vous êtes votre pire ennemi, mais vous n’avez
pas à l’être.
— Tes récents updates sont de plus en plus optimistes, commente
Eleanor au petit déjeuner, encore en nuisette. Puis-je espérer une fin
heureuse ?
Je lui offre un sourire mystérieux, enfilant une casquette
gavroche sur mes cheveux frisés.
— Tu me connais. Je suis une éternelle romantique. Pourquoi
est-ce que je choisirais une fin triste ?
— Parce que cette histoire est différente des autres que tu as
écrites jusqu’ici. Tu es Ruelf, l’héroïne. Je suis la souris coquette,
avare et incroyablement intelligente, Ronaele. Dana est Anad, le cerf
droit et vertueux qui n’a pas la langue dans sa poche…
Je rougis, gênée qu’elle ait tout compris si facilement. Elle lève
les yeux au ciel, désabusée.
— Ce n’était pas compliqué à deviner, Einstein. Tu ne t’es pas
trop foulée.
Je grogne dans ma barbe.
— Alors ? insiste Eleanor. Ruelf pourra-t-elle retrouver son
amour-propre et vaincre son Némésis ? Et c’est qui, le putois à
lunettes ?
J’ignore sa dernière question, résistant à l’envie de lui rétorquer
qu’il s’agit d’une mouffette, et réponds :
— Je n’ai pas encore décidé. J’imagine que je verrai au fil des
chapitres…
Je finis de déjeuner tandis qu’elle me parle du nouveau voisin.
D’après elle, un jeune professeur de maternelle vient d’emménager
et s’est présenté à notre porte avec des muffins qui avaient un goût
atroce.
Dana se réveille à temps pour m’accompagner à la station de bus.
Elle rentre aussi très tard en ce moment, trop occupée à s’entraîner
au gymnase.
— Tu viendras à mon prochain match ? J’ai besoin de
cheerleaders, ma parfaite petite copine ne peut pas venir, bougonne-
t-elle.
— Bien sûr ! Euh attends, c’est quel jour ? J’ai un séminaire à la
campagne le week-end prochain.
— C’est dans deux semaines, me rassure-t-elle.
Elle reste avec moi jusqu’à ce que le bus arrive, me demandant
comment se passe le travail. Je pense soudain à Aaron et à la nuit
qu’on a passée sur le sol de son bureau. À l’expression étrange sur
son visage lorsque je me suis réveillée et qu’il se trouvait à quelques
centimètres seulement de mon nez.
Il m’a envoyé un e-mail une heure après pour savoir si j’étais
bien rentrée. Je lui ai dit qu’il ferait mieux de se reposer à son tour,
mais il ne m’a jamais répondu.
Le lendemain, il était redevenu lui-même, rôdant autour de mon
bureau – probablement pour s’assurer que je ne lambine pas –,
claquant des doigts devant mon visage chaque fois que je ferme les
paupières et me fusillant du regard quand j’ai le malheur de rire à
une blague de Nicolas.
Malgré tout cela, j’arrive au travail et repars de bonne humeur. Je
n’aurais jamais pensé que travailler pour une compagnie de jeux
vidéo me galvaniserait autant, mais il faut croire que la vie est faite
de surprises.
J’aime ça. J’ai toujours la boule au ventre à l’idée de faire
quelque chose qui ne plaise pas, mais je passe par-dessus et donne le
meilleur de moi-même.
— Super épisode, hier, dit Nicolas en guise de salutation.
Je me raidis, paniquée.
— Qu… quoi ?
Il me montre l’écran de son téléphone pour toute réponse. Il
s’agit bel et bien du dernier chapitre de mon webtoon. J’ouvre grand
les yeux, abaissant sa main dans un geste précipité.
— Comment tu l’as su ? chuchoté-je.
Il sourit à pleines dents.
— Eleanor m’a tenu au courant. Je n’arrive pas à y croire… Tu
participes à un concours et tu ne penses même pas à en parler à ton
meilleur ami !
— Tu n’es pas mon meilleur ami.
— J’ai prévenu toute ma famille, continue-t-il, ils vont voter
pour ton histoire. Ma mère est déjà accro.
C’est tellement d’informations d’un coup que je peine à
comprendre ce qui se passe. Je bredouille :
— Attends, on rembobine… Eleanor ? Ma Eleanor ?
— La seule et l’unique.
— Mais tu la connais d’où ?
Il hausse les épaules, satisfait de ma réaction. Dans quelle
dimension parallèle ai-je atterri ?
— Elle a répondu à ton téléphone un soir où tu étais sous la
douche. Elle riait à mes blagues, alors on a échangé nos numéros
pour prendre des nouvelles de toi. Au fait, tu as toujours des
douleurs au sein droit ? Tu devrais consulter.
— Non mais ça ne va pas bien ? m’écrié-je, faisant sursauter le
reste de mes collègues. Supprime son numéro, et tout de suite !
— Qu’est-ce qui se passe, ici ?
Je tourne la tête vers Aaron, les joues rouges. Il se trouve devant
la porte, tablette en main, un sourcil arqué dans ma direction.
— Rien, répond Nicolas d’un air détendu. Je disais à Lilas d’aller
chez le médecin, elle a des douleurs…
J’abats violemment ma main sur sa bouche, le regard mauvais. Il
sourit angéliquement sous mes doigts, ajoutant d’un ton étouffé :
— … dorsales.
Aaron semble perdre tout intérêt à notre petite scène et part
retrouver son siège.
— Cette nouvelle amitié ne me plaît pas du tout, sache-le, répété-
je à Nicolas, le doigt levé dans sa direction. J’aurai une longue
conversation avec Eleanor concernant la divulgation d’informations
personnelles et intimes.
Je passe la journée à travailler avec Natasha sur les grandes
lignes du scénario. Yves nous rend visite, très brièvement. Je
m’assoupis en pleine réunion, ce qui me vaut un discours
moralisateur d’Aaron. Je ne lui en veux pas. Il a raison, je ne suis
pas du tout professionnelle ces derniers jours.
Ma vie privée n’est pas son problème. Soit je viens au travail
pour travailler, soit je ne viens pas du tout.
Je réussis à rester éveillée tout l’après-midi, principalement grâce
à la machine à café – ma sauveuse. Aaron mange à l’extérieur avec
un client, j’en profite donc pour nourrir Wilfred, qui a petite mine.
Le soir venu, les autres sont déjà partis depuis une heure quand
j’éteins mon ordinateur. Les filles et moi avons prévu de sortir voir
un film, ce soir. C’est rare qu’on trouve le temps de se voir à trois,
en ce moment.
— La séance est à vingt heures, alors t’as intérêt à courir, me
menace Dana à l’autre bout du fil.
Je souris et saisis mon sac, prête à partir.
— Promis, je fais vite. Laisse-moi juste éteindre les lumières et
fermer les portes.
— Tu es encore la dernière au bureau ?
— Peut-être, grimacé-je. À ma décharge, je…
Un bruit soudain m’interrompt, me faisant sursauter. Je regarde
autour de moi, avant de comprendre que cela provient du bureau
d’Aaron. On aurait dit que quelque chose de lourd est tombé.
— Dana, je te rappelle.
Je raccroche avant qu’elle réponde quoi que ce soit. Un mauvais
pressentiment me serre la gorge. Je me dirige à grandes enjambées
vers son bureau, dont la porte est étrangement ouverte.
— Aaron ?
J’arrive au moment où il sort, me heurtant à son torse comme un
mur fait de béton.
— Tout va b…
Je m’interromps tout de suite en apercevant son visage, les mots
s’emmêlent sur ma langue.
Je n’ai jamais vu une peur aussi vive, aussi réelle, ni aussi
intense. Elle est partout sur ses traits, pure et agressive. Ses yeux
grands ouverts et embués de larmes me fixent, comme perdus, et ses
mains m’agrippent les épaules. Tout son corps tremble comme une
feuille.
Derrière lui, sur le sol, gît sa tasse de café.
Je pose mes mains sur les siennes pour le stabiliser, tentant de
calmer la panique qui s’empare de mon cœur. Ses doigts serrent les
miens avec désespoir.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Il ouvre la bouche pour parler, sans pouvoir prononcer quoi que
ce soit. Une perle de sueur glisse le long de sa tempe, intensifiant
mon appréhension.
— Aaron, regarde-moi.
Je pose mes mains sur ses joues, les yeux fichés dans les siens, et
lui demande ce qui se passe. Des mots sortent enfin de sa bouche,
essoufflés, comme arrachés de force :
— Wilfred… il est… m-m-m… il…
Je tourne le regard vers l’aquarium. Le poisson d’un bleu
majestueux flotte, inerte. Oh non. Mon cœur se retourne dans ma
poitrine lorsque je comprends.
— Je suis désolée, chuchoté-je.
Aaron ferme les yeux très fort, baisse la tête, et finit par se
boucher les oreilles des deux mains. Il tente à nouveau de prononcer
le mot tant redouté, mais il ne semble pas capable de le terminer.
Quatre lettres. Une syllabe terrifiante qui lui donne des sueurs
froides.
Sa réaction me prend de court. Je n’ai aucune idée de ce que je
dois faire.
— Je travaillais… dit-il alors, les yeux toujours fermés. Je ne
faisais pas attention…
Mon cœur se brise. Il rouvre les yeux, sa respiration s’accélère.
— Emmène-le.
— Pardon ?
— Je ne peux pas… commence-t-il, tremblant toujours autant. Je
ne peux pas le regarder. Il faut que l’un de nous sorte. Emmène-le,
vite. Vite !
— D’accord, d’accord. Est-ce que ça va aller ?
— Je fais de l’hyperventilation, dit-il sans me regarder, peinant à
respirer. Fais-le, je t’en supplie.
Sa voix se casse sur son dernier mot. Je réagis tout de suite, lui
ordonnant de ne pas bouger, et vais plonger mes mains en coupe
dans l’aquarium. L’eau de celui-ci est remplie de filaments
blanchâtres. Je sors de la pièce à la hâte, déposant le poisson dans un
bocal au hasard, lorsque je remarque sa queue qui tressaute.
— Oh !
Je remplis le bocal d’eau presque immédiatement. Wilfred bouge
légèrement, signe qu’il est encore en vie. Oh, Dieu merci ! Je saisis
le récipient et un sac plastique trouvé au hasard, puis retourne à la
hâte auprès d’Aaron. Je le trouve accroupi par terre, tentant
misérablement de respirer, ses bras cachant sa tête. Je m’agenouille
devant lui et m’occupe de défaire sa cravate.
— Aaron. Prends le sac et respire dedans, lui dis-je d’une voix
que j’espère apaisante malgré l’inquiétude. Concentre-toi sur des
objets dans la pièce. Ancre-les dans le réel. Tu es là, je suis là, tout
va bien.
Il obtempère, des larmes silencieuses roulant sur ses joues. Il les
ignore, respirant à fond dans le sac. Mon cœur bat la chamade. Je ne
l’ai jamais, ô grand jamais, vu dans un état pareil. Je comprends la
tristesse, voire la panique, engendrée par le décès d’un animal de
compagnie.
Mais… je ne me serais jamais attendue à cette réaction.
— Il vit encore, Aaron.
— Quoi ? souffle-t-il.
— Wilfred est encore vivant. Mais je crois qu’il a un problème…
Il faut l’emmener chez le vétérinaire au plus vite.
Il met une bonne minute à s’en remettre, relevant la tête vers
moi. Je comprends qu’il n’ose pas regarder dans la direction du
poisson. Il a encore l’air terrifié, comme si l’animal pouvait
l’attaquer à tout moment.
— Tu veux que j’y aille seule ? lui proposé-je.
Il secoue la tête et finit par se relever. Nous saisissons nos
affaires en deux trois mouvements, le bocal fermement posé dans
mes mains, et prenons la route en vitesse.
— Tiens bon, Wilfred.
Wilfred va bien, heureusement. Il s’avère que les filaments
blancs aperçus dans l’aquarium n’étaient autres qu’une régurgitation
de sa part. Le vétérinaire nous a confirmé qu’il s’agissait d’une
intoxication alimentaire. Il ira mieux bientôt, mais il doit être mis en
aquarium de quarantaine pendant un certain temps.
Aaron ne dit rien pendant un long moment. Lorsque le médecin
part s’occuper de Wilfred, il lâche un soupir.
— Viens t’asseoir.
Je l’emmène dans la salle d’attente, où il s’installe en silence. Je
me joins à lui après nous avoir pris deux cafés au distributeur.
— Soulagé ?
— Oui, avoue-t-il.
Je sais qu’il pense encore à sa crise de panique, car ses mains
sont incapables de rester immobiles. Le connaissant, il doit
probablement se sentir gêné d’avoir craqué devant moi.
— Décidément… murmure-t-il d’une voix blanche. Je t’ordonne
de dormir, mais c’est moi qui persiste à te retenir le soir.
Je souris tristement.
— Est-ce que tu veux en parler ?
Il reste muet si longtemps que je suis persuadée qu’il évitera la
question. Il fixe le mur en face de lui, la mâchoire contractée.
— Je n’ai jamais particulièrement voulu d’animal de compagnie.
Je ne suis pas doué pour… prendre soin de quelqu’un d’autre,
avoue-t-il tel un enfant. Mais ce jour-là je me suis arrêté devant la
vitrine. Je l’ai regardé en me disant qu’il était beau.
Il s’interrompt un instant, perdu dans ses pensées.
— Tu sais quel genre de poisson c’est ? Un combattant. C’est ce
qu’ils m’ont dit, au magasin. C’est drôle, non ? Les combattants sont
des poissons qui apprécient peu la compagnie. Ils sont solitaires et
ont tendance à être agressifs avec leurs congénères.
— Cela me rappelle bizarrement quelqu’un, oui…
Il tourne la tête vers moi, un sourire sincèrement amusé
déformant sa bouche. C’est comme un coup de jus en plein cœur.
Une fossette, rien qu’une, se creuse dans sa joue gauche, et je crois
mourir sur place.
— Mon Dieu, est-ce que tu viens de… sourire ?
— Répète-le à quelqu’un et je te vire, dit-il en haussant un
sourcil.
— Pff, tu parles.
— J’ai déjà essayé. Yves m’a envoyé sur les roses.
— Bien fait.
Je souris, heureuse de voir qu’il se sent mieux. Nous finissons
nos cafés dans le plus grand des silences. Il se lève pour jeter nos
gobelets tandis que je bâille comme une baleine sur ma chaise.
Lorsqu’il se retourne, Aaron s’adosse au comptoir et croise mon
regard.
C’est étrange, mais je comprends tout de suite ce qu’il veut me
dire, sans toutefois y parvenir.
Merci. Je hoche la tête, les mains timidement posées sur mes
genoux.
— C’est quoi, ta plus grande peur ? me demande-t-il tout à coup.
Ne pas être aimée.
Je fais mine de réfléchir, prise de court par ce retournement de
situation. Son ton est sérieux et intrigué. J’aimerais pouvoir avoir
cette conversation avec lui. Seulement, je n’en ai pas le courage.
C’est plutôt ironique, étant donné qu’il ne se souvient pas de
moi, mais…
— Tomber dans l’oubli. Et toi ?
Son ton est placide, presque défaitiste, lorsqu’il murmure :
— Mourir.
Wilfred est resté chez le vétérinaire pour le moment.
Aaron et moi prenons le bus du retour ensemble, assis l’un à côté
de l’autre. Il semble avoir la tête ailleurs, le regard perdu à travers la
fenêtre. En temps normal, j’aurais tenté de détendre l’atmosphère.
Mais ce soir, je n’ai pas envie de faire semblant. Je suis fatiguée.
Je laisse mes paupières se reposer quelques secondes, incapable
de penser à autre chose qu’à son bras et sa cuisse effleurant les
miens.
C’est dingue. Même seize ans après, il est capable de me faire
perdre toute pensée cohérente. Plus il me repousse, plus je force.
Non pas par manque de dignité. Mais parce que depuis toujours, j’ai
su voir plus loin que ce mur qu’il met en place.
Je ne comprendrai jamais ce besoin viscéral que je ressens, que
j’ai toujours ressenti, de le protéger – parfois au péril de ma vie. Je
sais juste que le savoir en difficulté m’est physiquement douloureux.
Parfois, je me demande si ce besoin instinctif de lui éviter de
souffrir résulte juste de l’amour que je lui porte… ou du fait
qu’égoïstement, je n’ai jamais su le supporter moi-même.
Je l’observe du coin de l’œil. Il ne fait pas attention à moi. Mon
arrêt arrive bientôt, mais je n’ai pas envie de le quitter tout de suite.
Mon esprit se remémore soudain toutes les scènes de kdrama où
l’héroïne s’endort malencontreusement sur l’épaule du héros, telle
Nam Hong Ju dans While You Were Sleeping. Je me mords la lèvre,
prends mon courage à deux mains et ferme les yeux, déposant
doucement ma tête sur l’épaule d’Aaron.
J’irai en enfer pour cela.
Je le sens se raidir sous moi, pourtant il ne bouge pas. Le contact
est simple, familier, réconfortant. J’essaie de réellement m’endormir,
morte de fatigue, quand il remue enfin. Je le sens qui souffle
bruyamment sur mes cheveux, tentant de se dérober avec subtilité.
L’enfoiré.
Je persiste à faire semblant, regrettant ma décision, pendant qu’il
se bat avec mes cheveux pendant au moins deux minutes. Je
comprends que ceux-ci se sont pris dans les boutons de sa veste. Il
tire dessus à de nombreuses reprises, manquant de m’arracher un cri
de douleur.
Ça n’a absolument rien de romantique.
Il finit par me secouer l’épaule. Je me redresse et le fusille du
regard, les dents serrées. Mes cheveux pointent dans toutes les
directions.
— Tu es arrivée, m’apprend-il d’une voix douce, utilisant sa
main pour tendrement aplatir mes mèches rebelles.
Je détourne le regard, pour dissimuler mes joues rougies par la
honte. Quand j’étais petite, ses rejets ne faisaient que me motiver à
essayer davantage. Aujourd’hui, j’ai juste envie de me cacher dans
un trou de souris.
— Salut, lâché-je abruptement.
Je descends du bus lorsqu’il me rappelle. Je lève les yeux vers
lui, qui a légèrement ouvert la fenêtre. Son expression est sérieuse,
bien que fatiguée.
— À partir de maintenant, je ne veux plus te voir au bureau avant
ou après tes heures de travail. Je te l’interdis.
Je laisse échapper un soupir étonné, les bras ballants. Il n’a aucun
droit de m’interdire quoi que ce soit et il le sait. Je croyais qu’il
voulait que je fasse mes preuves ?
— Tu n’es pas…
— … ton boss, termine-t-il d’un sourire amer. Je sais. J’ai
consulté Yves à ce propos, et il est de mon avis. Si je te vois faire
des heures supplémentaires, je te renvoie chez toi.
Quelle mouffette ! Je fulmine, les poings serrés le long de mes
flancs. Il le voit, si bien qu’il hausse les épaules et lance, tandis que
le bus s’éloigne :
— Ça vaut aussi pour les parties de Fortnite à deux heures du
matin !
ÉPISODE 16
Le back hug
Jeong Eun Ji – You Are My Garden
Aaron
Tous les ans, lorsque l’été commence, Yves organise un
séminaire de deux jours avec l’équipe. Généralement, j’arrive
toujours à m’esquiver. Chaque année, je tombe malade début juin –
c’est en tout cas ce que j’essaie de faire croire. Même si je sais que
personne n’avale mes piètres mensonges, encore moins Yves.
Mais cette fois, je n’y coupe pas.
— Je vais au mariage de mon fils, m’a annoncé Yves de but en
blanc, deux jours avant le séminaire. Ce n’est pas mon enfant
préféré, mais je dois quand même faire une apparition.
Je n’ai pas relevé sa plaisanterie, pris de court.
— Mais… Qui va accompagner l’équipe ? On va devoir annuler.
— Pourquoi ? m’a-t-il nargué, un demi-sourire aux lèvres. Tu es
là, toi.
Je me suis imaginé assis dans un mini-van à écouter Maxime et
Natasha chanter du Jean-Jacques Goldman, et j’ai paniqué.
— Ah mais je couve quelque chose, j’ai peur que cela soit
contagieux…
Yves a haussé les épaules, hilare.
— Pas mon problème.
Voilà comment je me retrouve deux jours plus tard, en plein
milieu des Vosges, à jouer à des jeux idiots en compagnie de mes
collègues.
Le trajet en voiture a duré une éternité, coincé sur la banquette du
milieu entre Maxime et Julien. Je pensais que ça ne pouvait pas être
pire ; j’avais tort.
— Vous êtes sûrs de ne pas vouloir vous changer ? me demande
Maxime, me reluquant des pieds à la tête.
Ce matin, je suis le seul à m’être pointé en tenue de travail, ce
qui m’a valu des sourires moqueurs. J’avais pourtant choisi de
mettre un jean et un tee-shirt. Mais au dernier moment, l’idée que
mes collègues me voient si décontracté – si humain – m’a paru
saugrenue.
La chaleur me fait regretter fortement ce choix.
— Ça va aller, merci.
— Bon. Si vous le dites.
Nous nous trouvons tout près de la forêt, ce qui m’angoisse. Je
déteste les forêts. Elles sont anxiogènes, monstrueuses, étranges, et
renferment très probablement des secrets glauques dont je ne veux
pas entendre parler.
Malheureusement, Yves y a réservé deux cabanes pour la nuit –
les autres ne le savent pas, mais j’ai déjà prévu de dormir dans la
voiture. Les cabanes sont grandes et majestueuses, entièrement faites
de bois, certaines au sol, d’autres, hautes dans les arbres. On se
croirait embarqués chez les Enfants perdus.
Les nôtres sont deux grosses noisettes reliées par un petit pont en
chêne. Nous y avons déposé nos affaires un peu plus tôt, les hommes
d’un côté, les femmes de l’autre. Nous voilà désormais au point de
rendez-vous.
Les autres membres des services d’Abisoft arrivent un par un, et
chacun se salue gaiement. Je reste dans mon coin, serrant la main de
certains. Voilà pourquoi je ne viens jamais aux séminaires : non
seulement il y a beaucoup trop de monde – ce qui signifie être social
–, mais il faut en plus de cela participer aux activités sportives.
Mon plus grand cauchemar.
— Votre attention, s’il vous plaît ! s’écrie Jean-Jacques, un autre
chef de projet. Est-ce que chaque équipe a un nom et une couleur ?
Tout le monde acquiesce. Effectivement, on nous a
précédemment donné des foulards rouges. Nous sommes l’équipe
Kitsune. Lilas me sourit timidement à quelques mètres, son foulard
élégamment enroulé autour de sa courte natte. Le mien est fourré
dans ma poche de costume.
Je soupire, le dos droit et les bras croisés sur mon torse.
Faites qu’on soit éliminés très vite.
— Nous allons procéder par duos au sein même des équipes,
nous explique Jean-Jacques. Il y aura quatre étapes cet après-midi.
Maintenant, faites vos binômes pour qu’on puisse commencer !
Puisque nous sommes un nombre impair, un autre employé se
joint à nous. Nicolas se dévoue pour se mettre avec Emma, qui
semble aussi excitée que moi à l’idée de cette journée. Natasha et
Maxime décident de faire équipe sous prétexte qu’ils sont les plus
vieux.
Je les laisse faire, feignant l’indifférence, même si je peux voir
l’expression suppliante de Julien auprès de Lilas. Il ne veut pas se
retrouver en tête à tête avec moi. Les autres détournent le regard à
leur tour, embarrassés.
Mon ventre me fait mal. Je sens mes oreilles brûler. Je déteste ça.
Je suis à deux doigts d’annoncer mon forfait immédiat quand
Lilas sourit à pleines dents.
— Je vais faire équipe avec Aaron. Ça ne te dérange pas, Julien ?
— Non, pas du tout, dit celui-ci, clairement soulagé.
Je ne dis rien, mort de honte. Je sais qu’elle fait cela par charité,
mais je lui en suis reconnaissant. Lilas se place à côté de moi, étirant
ses jambes comme si elle se préparait aux Jeux olympiques. Elle est
adorable.
Le reste de la journée est un enfer sur terre. La première étape est
une course à relais – mais pas n’importe laquelle. L’un de nous doit
monter sur le dos de l’autre et attraper tous les petits drapeaux sur le
chemin.
Au secours. Lilas semble penser la même chose car elle fuit mon
regard. Contrairement à moi, elle est habillée d’un tee-shirt et d’une
paire de leggins noirs, ce qui est déjà ça de gagné.
— Allez, on donne tout ! nous encourage Nicolas, faisant monter
Emma sur son dos sans grand effort.
Bon sang, faut-il vraiment que je fasse ça ? Les séminaires sont
censés nous aider à nous rapprocher. Selon moi, cela crée
simplement des situations gênantes.
— Partez !
Nicolas s’élance, plus rapide que la lumière. Nous sommes très
vite en tête. Tout le monde crie ses encouragements autour de moi,
même Lilas s’y met. Je veux faire de même, mais je ne sais pas quoi
crier, alors je me tais. Maxime et Natasha sont les prochains,
légèrement plus lents. Les autres nous rattrapent.
Lilas et moi sommes les derniers à passer.
— Je peux ? me demande-t-elle lorsque notre tour approche.
Je hoche la tête et me baisse dignement pour lui faciliter la tâche.
Elle pose les mains sur mes épaules et passe ses jambes de part et
d’autre de mon dos. Je me relève difficilement, emprisonnant ses
jambes entre mes mains. Je sens ses cheveux me chatouiller les
joues, ainsi que son souffle chaud le long de mon cou.
Proche, trop proche, pas assez proche.
Je tente de me concentrer, faisant abstraction du bruit alentour.
Lorsque Julien et son partenaire tapent dans la main de Lilas, je
cours à toute vitesse. Ou du moins, j’essaie. Maxime avait raison, le
costume n’était pas une bonne idée.
Lilas attrape tous les drapeaux un à un, me criant d’aller plus
vite. Je me retiens de lui dire que je fais de mon mieux. Nous
arrivons en troisième position. Lilas descend de mon dos en douceur,
me demandant si ça va.
Je suis beaucoup plus essoufflé que je ne le devrais.
Le sport, ce n’est vraiment pas mon truc.
— Ça va.
La course suivante consiste à traîner un drap sur lequel ma
coéquipière est assise. Elle propose d’être celle qui tire, mais je
refuse par simple logique : elle est plus légère. Évidemment, nous ne
gagnons pas. Mes coéquipiers essaient de le cacher, mais je sais ce
qu’ils pensent.
C’est ma faute.
Même Maxime s’en sort mieux que moi ; c’est dire.
Malgré tout, Lilas ne cesse de sourire et de m’applaudir à chaque
fin de course. Si je voulais en finir au plus vite, je suis désormais
guidé par le désir vorace de gagner. Je refuse qu’on perde à cause de
moi. Je ne veux pas non plus que Lilas me prenne pour un perdant,
je l’admets.
Je suis déjà trempé de sueur lorsque nous commençons la
seconde étape. Je me raidis en apercevant la piscine. Ma partenaire
doit le sentir car elle lève les yeux vers moi, inquiète. Je me racle la
gorge, cachant mon embarras.
— Je… n’aime pas beaucoup l’eau.
Son visage s’éclaire soudain, comme si elle venait de
comprendre quelque chose qui m’échappe. Elle me sourit
chaleureusement.
— C’est une course dans des bulles. À aucun moment on ne
touchera l’eau.
Je ne suis pas très convaincu, et elle le devine.
— On sera deux dedans. Mais si tu préfères t’abstenir, je le ferai
seule. Pas de problème.
Je finis par céder, choisissant de lui faire confiance. Après tout,
je peux le faire. Je refuse juste d’entrer dans l’eau. Tout ira bien. Je
ne suis pas seul. Je jette un regard à Lilas, qui se prépare, et
acquiesce.
— Attends, viens là.
Je m’immobilise tandis qu’elle attrape mon foulard rouge et
attache mes cheveux en mini queue de cheval sur mon crâne. Tout
mon corps me crie de l’en empêcher, mais je n’en fais rien. Ses
doigts plongent dans mes mèches soyeuses d’un geste familier qui
envoie des frissons le long de ma colonne vertébrale.
Faites qu’elle ne les retire jamais.
— Ils sont un peu longs sur le devant, ça va te gêner.
Elle se recule enfin et m’adresse un pouce en l’air encourageant
qui me fait sourire malgré moi.
— De quoi j’ai l’air ?
— Mignon à croquer.
Génial. Nous entrons à deux dans l’immense bulle. La sensation
de marcher sur l’eau est tellement déconcertante que je suis tout de
suite déséquilibré. Je trébuche et entraîne Lilas dans ma chute. Je
l’aide à se relever, maladroitement.
— Ça va être drôle, je le sens, dit Nicolas sur le bord de la
piscine, hilare. Emma, sors l’appareil photo.
Je le hais.
— On peut le faire, m’encourage Lilas.
C’est une catastrophe. La course à peine commencée, Lilas et
moi trébuchons comme un seul homme. Marcher à deux dans une
bulle flottant sur l’eau est plus dur que ça n’en a l’air. Nicolas nous
encourage sur le bord, prenant des photos sous tous les angles, et je
fulmine intérieurement.
Hors de question que je me ridiculise une nouvelle fois.
Galvanisé par le sens de la compétition, je fais de mon mieux
pour tenir en équilibre. Lilas est quant à elle morte de rire, au point
qu’elle peine à respirer.
Mine de rien, elle tombe moins souvent que moi. Nous tentons
de courir aussi vite que possible, nous cognant à d’autres bulles,
mais je glisse encore et encore. La plupart du temps, j’emmène Lilas
avec moi.
Je ne compte plus le nombre de fois où elle se retrouve couchée
sur moi, les joues rouges. La bonne nouvelle, c’est que nous ne
sommes pas les seuls à connaître des difficultés.
— On y est presque !
Les autres crient tandis que nous approchons de la ligne
d’arrivée. Au dernier moment, c’est Lilas qui glisse dans un cri de
stupeur, tentant de se rattraper à mon bras. Elle tombe presque au
ralenti devant mes yeux, les doigts fermement accrochés à ma veste
dans une dernière tentative de sauvetage. Le bruit de déchirure est
atroce.
Son poids m’entraîne à mon tour et je fais un grand écart pour
m’éviter de tomber. Un autre bruit monstrueux s’ensuit, et je devine
tout de suite d’où il provient.
— Oh, mon Dieu.
Lilas se relève sans faire attention à moi et pousse sur la bulle de
toutes ses forces. Nous arrivons troisièmes.
Je n’ose pas regarder ma partenaire dans les yeux lorsque je
retourne sur la terre ferme.
— Je suis tellement désolée, s’excuse Lilas en jetant un coup
d’œil à ma veste complètement fichue. J’ai tiré trop fort, c’est ma
faute.
— Ce n’est rien.
Silence.
— Hum… Aaron ?
— Quoi ?
Lilas grimace, gênée, avant de s’approcher pour me murmurer
tout bas :
— Tu as un trou dans ton pantalon.
Lilas
Je ne sais plus écrire, ni dessiner.
Est-il possible de perdre un talent ?
C’est l’impression constante que j’ai. Ou peut-être ai-je
simplement été chanceuse jusqu’ici. Plus le temps passe et moins je
crois en mes capacités. Les gens me disent que j’ai un don. Que je
devrais continuer. Que ce que je fais est incroyable.
Et parfois… j’ai l’audace d’y croire.
Parce que j’ai envie que ce soit vrai.
Puis je me réveille, et la réalité me rattrape. C’est comme si je ne
savais plus écrire, ni dessiner. Je relis des choses que j’ai pu faire des
années auparavant, et je suis persuadée que plus jamais je n’arriverai
à faire mieux. Comme si j’étais – déjà – arrivée au bout de mes
capacités. Je déteste ça.
— Tu te mets beaucoup trop de pression, Fleur, me dit Dana
lorsque je soupire pour la dix-septième fois de la matinée.
Je ne réponds rien, les yeux rivés sur mon ordinateur. Certes, je
n’ai jamais espéré gagner ce concours de webtoon. Mais les retours
me blessent malgré tout.
Je les lis tous. « trop puéril », « trop déprimant », « mouais »,
« ennuyeux à mourir », « on ne comprend rien » et j’en passe. Cela
pourrait être pire, j’imagine. Pourtant, cela me donne envie de tout
supprimer. C’est Eleanor qui m’en empêche, me confisquant mon
ordinateur.
— Pourquoi est-ce que ça te toucherait ? C’est subjectif, comme
avis. Tout le monde ne peut pas aimer ce que tu fais !
— Ça me prend la tête, soupiré-je en m’enroulant dans mon
plaid, retenant mes larmes.
— Tu aimes les abricots, non ? me demande soudain mon amie.
— Ce n’est vraiment pas le moment de penser à manger…
Quoique. Passe-moi le pot de Ben & Jerry’s.
— Tu aimes les abricots, reprend-elle. Non, tu adores ça.
Personnellement, je trouve ça fade et sans goût. Est-ce que mon avis
te pousse à changer le tien pour autant ?
Je ne réponds rien, pas certaine de comprendre. Elle insiste :
— La réponse est non, imbécile. Ce n’est pas parce que je n’aime
pas les abricots que ça les rend mauvais pour autant. Il y a toujours
des gens qui adorent ça. Tes BD, c’est pareil. Tant que tu crois en ce
que tu fais, c’est tout bon. Maintenant, va m’écrire le prochain
chapitre, et fissa.
Elle me donne une tape sur les fesses, lourdement approuvée par
Dana à l’autre bout du canapé.
— Tu sais quel est ton problème ? me demande celle-ci.
— J’ai beaucoup de problèmes, Dana. Sois plus précise.
— Tu te demandes trop si les gens aimeront ce que tu fais.
Spoiler alert : on s’en fout ! Tu le fais pour toi, pas pour eux. Tu
passes tellement de temps à tenter de réussir à te vendre que tu en
oublies ton génie artistique…
— Totalement, confirme Eleanor en terminant de s’épiler les
jambes à la cire.
Je reste silencieuse, honteuse. Je n’avais jamais réfléchi de cette
manière.
— Ce webtoon… il est personnel. On l’a tous deviné. Et je pense
que tu as besoin de l’écrire ; non pas pour les autres, mais pour toi.
Saisis cette occasion pour faire ce qui te plaît sans te poser de
questions. Si tu veux garder l’écriture et le dessin comme passions,
ça ne doit pas devenir une obligation ou une telle source de stress.
Chill.
Je me rends compte qu’elle a raison. J’ai tellement envie d’en
faire mon métier que j’en oublie mes besoins. Je suis trop concentrée
sur ce qui plaira, plutôt que sur ce qui me donne envie.
« Tu peux être tout ce que tu souhaites, si tu y crois assez fort »,
avais-je l’habitude de dire à Aaron, étant petite. Que s’est-il passé,
pour que j’oublie moi-même d’y croire ?
Je passe mon samedi dans Paris, seule. Je me pose au jardin des
Tuileries avec ma tablette et dessine en profitant des premiers jours
d’été. Les enfants jouent bruyamment à côté de moi, mais cela ne
me dérange pas.
Je fais abstraction des critiques et laisse mon imagination guider
mon stylo électronique. Je ne vois pas la journée passer. Je suis
toujours sur mon banc lorsque Dana m’appelle pour me demander
où je suis.
— J’arrive, je vais prendre le métro.
Je raccroche et jette un regard à la dernière scène de mon
nouveau chapitre. Un sourire se dessine sur mes lèvres à la vue de
Ruelf et Monsieur Mouffette assis au beau milieu de la forêt,
contemplant ensemble le soleil couchant.
« Tu n’es plus seul, désormais », dit Ruelf en prenant sa patte
dans sa main.
J’essuie une larme, le cœur lourd.
J’avais promis à Aaron de toujours être là pour lui. J’ai manqué à
ma promesse une fois… mais je suis là, maintenant. Et je compte
bien rester.
Aaron
« Tu n’es plus seul désormais. »
Je fixe le dessin sur l’écran de mon téléphone, le front plissé.
Ruelf et Monsieur Mouffette sont tous les deux assis au milieu de la
forêt, contemplant le coucher du soleil. Je ne peux empêcher mon
cœur de palpiter plus fort dans ma poitrine.
S’est-elle inspirée de ce jour-là ?
Je ne compte pas le lui demander. Je suis un abonné secret. J’ai
entendu Nicolas et Emma en parler l’autre jour ; Lilas participe
visiblement à un concours de webtoon. J’ai voté à tous les chapitres
sans faute, laissé quelques commentaires positifs et cliqué sur des
pouces rouges à toutes les mauvaises critiques.
Bien sûr, plutôt mourir que l’avouer.
Jouer à Animal Crossing est déjà assez humiliant comme ça.
C’est que c’est addictif, cette connerie. Je me surprends à vendre
mon âme pour pouvoir rembourser mes prêts à Tom Nook.
Je soupire et me remets au travail. Je ne vois pas la journée
passer. Il est dix-neuf heures lorsque je sors de mon bureau pour
aller prendre un café, exténué. Il ne reste plus personne – ou c’est ce
que je crois. Car une silhouette se forme soudain dans l’obscurité du
couloir et je sursaute de terreur en la voyant.
Il s’agit de Lilas. Je calme mon cœur et lui reproche, un peu trop
sèchement :
— Qu’est-ce que tu fais encore là ?
Elle garde la tête baissée, bredouillant des choses que je ne
réussis pas à comprendre, et tente de me contourner. Je l’en
empêche, lui bloquant le passage. Elle évite mon regard, ce qui
m’agace pour je ne sais quelle raison. De toute évidence, elle revient
des toilettes.
— Tout va bien ?
Elle soupire et lève enfin le regard. Je suis pris de court par ses
yeux bouffis et baignés de larmes, si bien que je reste silencieux trop
longtemps. Mon cœur se brise et mon premier instinct est de lui
demander qui lui a fait du mal – ce que je ne fais pas.
Je n’ai aucune idée de comment réagir.
— Ce n’est rien, dit-elle d’une voix chargée de pleurs refoulés.
Qu’est-ce que je fais ? J’aimerais la consoler, mais comment ? Je
lève la main, maladroit, et la pose sur son crâne pour le tapoter d’un
geste rassurant. Ils font ça, dans les kdramas, non ? Je comprends à
son expression que c’est aussi bizarre que ce que je pensais. Ce n’est
pas un chien, bon sang ! Je n’arrive pas à croire que j’aie fait ça. Je
retire ma main et me racle la gorge.
— Tu as faim ?
Elle semble hésiter, puis acquiesce.
— Allons manger, alors.
Lilas me suit. Nous quittons le bâtiment ensemble, puis prenons
un taxi en direction de Saint-Lazare. Elle me demande si j’ai
récupéré ma voiture. Je lui réponds que non, bien que ce soit un
mensonge. J’aime prendre le bus, c’est tout.
Elle semble si profondément triste que cela me compresse la
poitrine. Néanmoins je n’évoque pas le sujet, attendant qu’elle le
fasse d’elle-même. Nous allons manger près d’Haussmann, dans un
restaurant que m’avait conseillé Sang-joon sans que je lui demande
quoi que ce soit.
J’aurais pensé que ce serait gênant, mais pas du tout. Je me sens
étrangement à l’aise. J’avais déjà remarqué ce phénomène lors du
séminaire. Lilas a ce pouvoir incroyable de rendre les choses
simples. Elle me rassure. Elle me donne envie de rire davantage.
Je n’ai rencontré qu’une seule autre personne qui me fasse me
sentir comme ça dans ma vie.
— Tu n’étais pas obligé, murmure soudain Lilas, faisant tourner
sa fourchette dans ses spaghettis.
— Je ne fais jamais quelque chose que je n’ai pas envie de faire,
dis-je en haussant un sourcil.
Un demi-sourire apparaît sur le coin de ses lèvres.
— Je le sais, crois-moi.
Nous continuons de manger en silence. Je jette des coups d’œil
dans sa direction, par peur qu’elle éclate en sanglots à tout moment.
Je meurs d’envie de savoir ce qui la fait pleurer, elle qui a tout le
temps le sourire…
Je saisis un bout de mon bœuf avec mes couverts et le dépose sur
le bord de son assiette sans réfléchir. Je comprends mon erreur
quand elle me regarde, confuse.
Je me sens tout à coup très idiot.
— C’est plein de protéines, dis-je pour toute explication. Tu es
toute pâle.
Je m’attends à ce qu’elle me le rende d’un air dégoûté, mais elle
éclate de rire en secouant la tête.
— Comme dans les kdramas… murmure-t-elle, amusée.
Je tique, espérant avoir mal entendu.
— Ah non, pas toi aussi.
— Comment ça ?
— Ma mère en regarde à longueur de temps. Elle a même réussi
à convertir mon père… Il n’y a que moi qui résiste encore, soupiré-
je.
J’avale une gorgée d’eau tandis qu’elle me contemple avec un
doux sourire. Elle… est vraiment belle. Aujourd’hui, Lilas porte une
robe portefeuille noire qui la met très en valeur. J’ai tenté de
l’ignorer toute la journée, avec grande difficulté. Craignant qu’elle
lise dans mes pensées, je fuis son regard.
— Tu n’as peut-être pas vu les bons.
— Crois-moi, beaucoup de gens ont tenté de me faire changer
d’avis, expliqué-je. Ce n’est pas pour moi.
Elle avale un bout du morceau que je lui ai donné, puis croise les
bras sur sa poitrine, le regard fixe. Je reconnais cette posture. Elle est
prête à en découdre. Elle est terrifiante, quand elle le veut. Sexy,
aussi.
— Pourquoi ? me questionne-t-elle.
— Ce n’est pas réaliste.
— Quoi donc ?
— Rien de ce qu’ils nous font voir ne se passe comme ça dans la
vraie vie. Tout y est exagéré et…
— … prévisible, finit-elle à ma place. C’est vrai. C’est justement
pour cela que je les aime. On sait déjà que cela finira bien. C’est
rassurant. Non ?
Je n’y avais jamais réfléchi de cette façon. Pour moi, cela n’a
aucun intérêt. Si je sais déjà comment l’histoire termine, je perds
toute curiosité. Pourtant, Dieu sait que je déteste les surprises.
— Qu’est-ce qu’il y a de mal à cela ? persiste-t-elle.
Je finis par poser mes couverts sur la table, gêné. J’ai bien
compris, grâce aux bandes dessinées qu’elle publie, que Lilas était
une éternelle romantique. Je n’ai rien contre cette idée. Je ne suis pas
comme ça, c’est tout.
La vie, la vraie, n’a rien d’un kdrama. Rien ne nous garantit une
fin heureuse et les gens devraient s’en rappeler plutôt que d’espérer
que le destin s’occupe de tout à leur place.
— Je pense que c’est mal, de faire croire des choses à des
pauvres gens crédules. La réalité n’est pas un conte de fées. Aucun
fils de chabeols 1 beau et bad boy ne va tomber amoureux de vous,
devenir un gentil garçon « par amour », vous sauver la vie à de
(trop) nombreuses reprises, découvrir que vous êtes en fait son
premier amour oublié (comme c’est pratique) et vous demander de
l’épouser, dis-je d’un rire absurde. Quel genre d’espoir cela donne
aux jeunes filles…
— Je regarde des kdramas depuis l’âge de six ans, me coupe-t-
elle d’un ton hargneux qui me surprend. Si cela peut te rassurer, je
n’ai pas attendu que ce genre de scénario m’arrive avant de batifoler
avec des garçons.
Mon cœur manque un battement. Je baisse les yeux, embarrassé,
et sens mes oreilles me brûler délicieusement. Le fait qu’elle soit
sortie avec plusieurs hommes ne devrait pas me surprendre. Lilas est
une femme intelligente et attirante.
Alors, pourquoi grincé-je des dents ?
— Changeons de sujet, propose-t-elle soudain.
J’opine, mais la tension est si électrique qu’aucun de nous n’ose
prendre la parole. Elle finit son morceau de viande, ce qui me fait
étrangement plaisir. J’insiste pour payer, malgré ses protestations,
mais ma carte ne passe pas.
Code incorrect.
Je fronce les sourcils et demande à recommencer. J’ai soudain un
énorme trou de mémoire. Quel est mon code, déjà ? Je réessaie
plusieurs fois, en vain. Merde. Pas maintenant, Aaron. Fais un
effort.
La serveuse s’impatiente, si bien que Lilas se propose de payer :
— Je t’invite.
— Attends…
Son regard me fait taire immédiatement. Je laisse tomber et la
remercie. Nous attendons la ligne 6 du métro en silence, il y a
beaucoup de monde sur le quai. Elle prend la parole quand nous
sommes assis sur les strapontins, le regard rivé sur ses ongles :
— Je ne sais pas ce que je vais faire de ma vie.
Je m’attendais à tout sauf à ça. Je l’observe du coin de l’œil,
surpris. Voilà donc pourquoi elle pleurait, au bureau. Quelque chose
a dû se passer.
— Petite, je pensais qu’à vingt ans, j’aurais déjà tout compris,
continue-t-elle à voix basse. Je serais auteure à plein temps, j’aurais
un appartement, un salaire stable, une voiture, un petit ami… Mais
j’en ai déjà vingt-quatre et je suis totalement perdue. Je ne sais pas
où je vais.
— Ce n’est pas l’impression que j’ai, réponds-je. Tu as dégoté un
travail dans une très bonne entreprise, tu as publié plusieurs bandes
dessinées à un jeune âge, tu es financièrement indépendante… C’est
ce que j’appelle se débrouiller avec brio. Certaines choses prennent
plus de temps que d’autres. Chacun son rythme.
— Mais pourquoi est-ce moi qui ne vais pas assez vite ?
— Peut-être qu’au contraire, en prenant le temps, tu verras des
choses que les autres n’auront pas l’occasion de voir… trop occupés
à courir.
Je parle en connaissance de cause. C’est mon cas. Depuis
toujours, j’ai voulu me dépêcher. J’ai couru, bien trop vite, en
espérant atteindre la ligne d’arrivée avant tout le monde. Maintenant
que j’y suis, je m’aperçois que j’aurais dû prendre le temps de
tourner la tête sur le chemin.
Si je le pouvais, je ferais autrement…
Je n’ai pas fait les choses comme tout le monde. J’ai beaucoup
manqué. J’ai vingt-quatre ans, mais je ne sais pas comment vivre
avec mon âge. Je suis toujours seul. Lorsque je ne suis pas au travail,
je joue aux jeux vidéo dans ma chambre ou rends visite à mes
parents.
Une fille me plaît terriblement et je n’ai aucune idée de ce que je
dois faire, tout simplement parce que ça ne m’est jamais arrivé. Quel
genre de vie ai-je mené ?
— J’aimerais que les choses soient comme avant, souffle Lilas.
Tout était plus simple quand j’étais enfant.
Je souris, le visage de Fleur riant aux éclats emplit mon esprit.
Voilà peut-être la raison pour laquelle j’ai réellement choisi de la
retrouver. Je ne me souviens pas de tout, mais je sais qu’à cette
époque, j’étais heureux. Je le sens dans mes tripes chaque fois que je
repense à son visage, à son prénom, à ses lettres bourrées de fautes.
Je suis tout aussi perdu que Lilas.
Retrouver Fleur est un moyen de me raccrocher à ce bonheur
passé et envié. Elle seule a les réponses à mes questions.
— Où allais-tu, quand tu avais besoin de réconfort ? demandé-je
en me tournant vers elle.
Elle semble hésiter, refusant de me regarder dans les yeux. Sa
méfiance est naturelle. Pourtant, je viens tout juste d’avoir une idée
brillante.
— Pourquoi ?
Je me contente de sourire.
Lilas
« Tu ne voudrais pas… si c’était toi ? ».
Les mots d’Aaron me hantent le jour et m’empêchent de dormir
la nuit. J’aurais voulu lui dire la vérité à ce moment précis, j’étais
d’ailleurs à deux doigts de le faire. Je pensais pouvoir m’en tirer
avec un tel mensonge, mais j’avais tort. Je meurs d’envie de le
retrouver… en tant que Fleur, cette fois.
Pourtant, je cours dans le sens inverse. Il a beau tout faire pour
me retrouver, je me cache. Et moi qui pensais être incapable de fuir
Aaron Choi ! Il faut croire qu’il n’existe aucun scénario dans lequel
je n’aime pas cet homme avec toutes les fibres de mon corps.
Seize ans après, alors même qu’il me détestait à en mourir, je
suis retombée sous son charme. Une fois n’est pas coutume, je veux
être celle vers qui il se tourne en cas de coup dur. Je veux le rassurer,
le consoler, le protéger. Être la raison pour laquelle il sourit avant
d’aller se coucher.
Malheureusement, Fleur est la seule qu’il a en tête.
Je suis en compétition contre moi-même. Ironique, hein ?
Samedi, Eleanor et moi accompagnons Dana à son match de
basket. À la maison, l’ambiance est tendue depuis quelques jours…
Les filles évitent de se parler lorsque je ne suis pas dans les parages.
Je remarque leurs expressions soulagées lorsque je rentre du travail,
même si je ne fais aucun commentaire.
— Tu as invité Quentin ? m’étonné-je en voyant notre voisin
traverser la rue, à quelques mètres.
Il nous aperçoit et offre un immense sourire à mon amie, qui le
salue d’un mouvement de la main timide.
— Pourquoi pas ?
Je croise les bras sur ma poitrine, l’air soupçonneux.
— Vous vous êtes beaucoup rapprochés…
— Ne va pas t’imaginer n’importe quoi, me prévient-elle. On est
juste amis. Je suis avec Rémi, tu le sais.
Bien sûr. Quentin nous rejoint et Eleanor devient tout de suite
beaucoup moins confiante. Nous discutons tranquillement jusqu’au
gymnase, profitant du soleil. Nous nous installons au premier rang,
comme toujours. Lorsque Dana nous remarque debout en train de
crier son nom, un sourire s’étale sur ses lèvres.
Je sais qu’elle a terriblement honte de nous mais qu’elle nous
aime pour cela.
— Alors, Fleur… Eleanor m’a dit que tu étais auteure-
dessinatrice ? me demande Quentin.
— Je n’irais pas jusque-là. Je suis encore novice.
— Elle ment, intervient mon amie, que je fusille du regard.
Chérie, ton syndrome de l’imposteur était mignon au début, mais
maintenant j’ai juste envie de te secouer dans tous les sens.
Je le prends mal, même si je sais qu’elle ne cherche pas à me
blesser. Quentin change de sujet, me posant des questions sur mon
univers imaginaire, mes personnages, etc. Il dit être un très grand
lecteur.
— Star Trek et Doctor Who régissent ma vie tout entière,
annonce-t-il fièrement.
Eleanor grimace d’un air dramatique.
— Mon Dieu, encore un nerd.
— Tu n’aimes pas ça ? demande Quentin, amusé.
— Ce n’est pas vraiment mon truc.
— Je pourrais bien te faire changer d’avis, dit-il d’une voix basse
qui fait rougir Eleanor.
Je les laisse discuter tranquillement jusqu’à la fin du match,
concentrée sur le jeu de Dana. Son équipe remporte la victoire, sans
grande surprise. J’applaudis en criant de fierté, la retrouvant peu
après. Je la prends dans mes bras, ce qui la fait rouler des yeux.
— Tu te plains de tes papas, mais tu es la même.
— J’y peux rien, je suis trop fière de toi, ronchonné-je en posant
ma tête sur son épaule.
Je remarque Cécile, sa petite amie, derrière son épaule. Elle s’est
littéralement habillée en pom-pom girl pour l’événement, ses
cheveux noirs coiffés en deux chignons sur son crâne.
— Tu as pu te libérer, finalement ? lui demandé-je en la prenant
dans mes bras.
On se connaît peu, mais elle a toujours été adorable envers
Eleanor et moi. Cécile est musicienne ; batteuse, pour être plus
précise. Elle est probablement l’une des filles les plus cools que j’aie
jamais rencontrées.
Elle m’offre un sourire, déposant un baiser sur la joue de Dana.
— Je ne pouvais pas manquer ça.
Nous rentrons tous ensemble en voiture, Eleanor au volant.
Quentin et Cécile restent manger à l’appartement et nous finissons la
soirée en jouant au Pictionary.
Pour une raison que j’ignore, cela me fait penser au séminaire et
au regard de compétiteur d’Aaron à chaque début de jeu. Je jette un
coup d’œil à mon téléphone : pas de message.
Je n’ai qu’une envie, retourner au travail lundi matin pour le voir.
Que fait-il de ses week-ends ? Voit-il des amis… ou de la famille ?
Encore une fois, j’espère qu’il n’est pas seul sur sa console de jeux.
Une curiosité malsaine s’empare de moi et je me connecte sur
Fortnite pour vérifier. Cet idiot est bel et bien en ligne. Je soupire, en
tailleur sur mon lit, et lui envoie une invitation via le logiciel
Discord, qui permet de jouer tout en apparaissant à l’écran.
C’est osé… mais j’ai terriblement besoin de le voir.
Je m’attends à ce qu’il refuse, mais soudain j’ai Aaron Choi en
grand sur mon écran d’ordinateur et je panique. Mon cœur bat une
fois, deux fois, trois fois, puis accélère tellement que je peine à
continuer de compter.
— Salut, me dit-il d’une voix éraillée, à croire qu’il vient de se
réveiller.
J’ouvre la bouche pour lui répondre, rougissante. Je n’ai
clairement pas réfléchi avant d’agir. Suis-je présentable, au moins ?
Je suis trop concentrée sur lui pour m’en soucier.
Aaron est posé sur ce qui semble être son lit, le dos adossé contre
le mur et une jambe pliée. Oublié, le costume de tous les jours et les
cheveux parfaitement coiffés. Il semble ne pas porter ses lentilles
lorsqu’il est chez lui, puisqu’une paire de lunettes fines et dorées est
posée sur son nez fin. Ses cheveux humides retombent sur celles-ci,
fraîchement lavés.
Mais c’est le voir habillé d’un immense hoodie gris qui me fait
tout drôle dans mon cœur. Il fait tout de suite beaucoup plus jeune.
— Tu as passé la journée à jouer à Fortnite ? lui demandé-je pour
briser le silence.
— Non.
Je souris, soulagée, mais il ajoute plus doucement :
— J’ai joué à Animal Crossing, aussi. D’ailleurs, est-ce que tu
aurais des clochettes à me passer ?
— Dans tes rêves. C’est chacun pour sa poire.
Après l’épisode de la piscine, où j’ai bêtement cru qu’il allait
m’embrasser, tout est revenu à la normale. Je suis rentrée avec la
honte au ventre, mais il a agi comme si de rien n’était. Est-il possible
qu’il ne s’en soit pas rendu compte ?
Étant donné toutes les fois où j’ai tenté un rapprochement et où il
m’a rejetée, j’imagine que oui. Cet homme est un génie, et pourtant
qu’est-ce qu’il est bête…
Malgré tout ça, mon cœur bat moins de fois qu’il ne tombe
amoureux d’Aaron chaque jour. C’est inévitable.
— Tu n’es pas du tout sorti ? insisté-je, intriguée.
Je veux tout savoir de lui, de sa nouvelle vie. Bien sûr, je ne peux
décemment pas lui dire cela. Il semble soudain gêné, car il hausse
une épaule.
— Et toi ?
Je lui raconte ma journée sans rien omettre, et il m’écoute
attentivement, souriant ici et là. Le voir si à l’aise à mon contact me
réchauffe le cœur. Finalement, il me demande si je suis prête à me
faire écrabouiller.
— Je trouve que tu prends un petit peu trop la confiance, Aaron
Choi.
— Et moi je trouve qu’être conscient de ses talents est très
important, répond-il en lançant la partie. Jouer et créer des jeux,
c’est la seule chose à laquelle je suis bon. Pourquoi devrais-je
étouffer cette qualité ?
— Tu peux avoir conscience de tes talents tout en restant
humble.
Il hausse un sourcil.
— « Être humble »… tu veux dire, faire comme toi ? Rejeter tout
compliment, te dévaloriser à la première occasion et minimiser
chacun de tes accomplissements ? Personnellement, je trouve ma
méthode bien plus saine que la tienne.
Je reste clouée sur place, la chair de poule recouvrant mes bras.
Je le déteste de lire en moi comme dans un livre ouvert.
— Avouer être bonne dans ce que tu fais ne te rend pas imbue de
toi-même, Lilas, ajoute-t-il en continuant de jouer. Je trouve ça
dommage qu’on ne puisse pas avoir confiance en soi sans être vu
comme prétentieux… Pourquoi devrais-je m’écraser pour faire
plaisir aux autres ? Ils ne sont personne pour moi.
Son raisonnement fait sens, et pourtant… Il n’est pas question de
ça, dans mon cas. Je suis incapable de dire « Je suis écrivaine, je suis
bonne dans ce que je fais » tout simplement parce que je n’y crois
pas une seule seconde.
— Tu n’es pas concentrée. Est-ce que je t’ai blessée ? me
demande Aaron, l’air soudainement inquiet.
Je souris pour le rassurer.
— Non, pas du tout.
— Pardon, dit-il doucement. Je sais que je suis… un peu bizarre.
Je ne pense pas toujours aux sentiments des autres avant de parler. Je
vais droit au but. Je ne pense aux dommages collatéraux qu’une fois
qu’il est trop tard. J’ai trop tendance à supposer que les gens
réfléchissent comme moi… mais c’est faux.
— Tu n’es pas bizarre. Tu es juste trop intelligent. Mais ne
prends pas trop la grosse tête, souris-je.
Bien sûr, il m’écrabouille encore et encore, comme prévu. Il
gagne tel un gentleman, en silence. Il me donne des conseils pour
m’améliorer, mais ne crie jamais victoire. Il peut effectivement se
montrer humble.
— J’abandonne, déclaré-je quand l’horloge sonne vingt et une
heures. Je ne suis pas faite pour les jeux en ligne.
— Tu n’es pas faite pour les jeux tout court. Tu as d’autres
talents, mais certainement pas celui-ci.
Je lui lance un regard noir à travers l’écran de mon ordinateur, ce
qui lui arrache un rictus timide.
— Je te parie dix euros que je suis plus douée que toi en jeux
d’arcade.
Il éclate de rire, ce qui me prend par surprise. Sa main se pose sur
son ventre qui tressaute, puis il secoue la tête.
— Petite joueuse. Vingt.
— Deal. Tu es disponible ?
Son sourire s’évapore doucement. Il vérifie sa montre, puis plisse
le front.
— Là maintenant ?
— La Tête dans les nuages est ouvert jusqu’à deux heures du
matin, le samedi. À moins que tu ne sois pas très confiant…
— Deal, approuve-t-il d’un ton déterminé. Tu as déjà mangé ?
Mon cœur bat la chamade à l’idée de sortir avec lui ce soir. Je ne
me reconnais pas. Depuis quand suis-je celle qui prend des
initiatives ? Avec Aaron, je n’ai jamais peur qu’il refuse. J’ai
confiance, c’est tout.
Je m’apprête à lui répondre quand Eleanor ouvre la porte de ma
chambre et me jette une pile de culottes et soutiens-gorge au visage.
— Tiens, j’ai fait une machine ! Ah et j’ai racheté des tampons.
— Eleanor ! hurlé-je en me débarrassant des sous-vêtements à la
va-vite, dont l’un finit en équilibre sur ma lampe de chevet. Je suis
en appel vidéo !
Je lui montre mon micro du doigt, rouge tomate. Elle met la main
sur sa bouche, morte de rire, et jette un coup d’œil en catimini vers
l’écran. Elle joue des sourcils en apercevant un Aaron à l’expression
extrêmement gênée, puis chuchote bien trop fort :
— Je t’ai pris des super absorbants.
— Oh, mon Dieu, hurlé-je, reviens là !
Je referme l’ordinateur avec force et lui cours après dans tout
l’appartement, une poêle à la main.
Aaron
Lilas est enfin devenue mon amie.
Cette simple idée me donne assez de force pour affronter la
semaine. Nous travaillons d’arrache-pied sur notre nouveau jeu, et
pour la première fois, je passe la semaine entière dans l’open space –
au grand dam de Wilfred, qui se sent seul.
À côté de ça, Nicolas et moi préparons notre participation à la
Gamescom 2020, à Cologne. Aujourd’hui, je dois passer ma pause
déjeuner à travailler. Je sors quelques minutes pour aller acheter
quelque chose à manger en bas de la tour, concentré sur ma tablette.
Tellement concentré, en fait, que je manque de heurter un gamin au
passage.
— Merde, désolé, m’excusé-je. Ça va ?
Le garçon, un préadolescent aux cheveux bouclés, hoche la tête
en me reluquant de la tête aux pieds. Il porte un pull de sport et un
sac à dos noir.
— Vous bossez ici ? me demande-t-il.
— Euh… oui. Pourquoi ?
— J’aimerais entrer, mais le gars à la porte me prend pour un
voyou.
Je plisse le front vers Sylvain, l’homme de la sécurité, et lui
demande gentiment ce qu’il vient faire ici.
— Ma sœur travaille là. Je viens manger avec elle.
— Je vois… Comment s’appelle ta sœur ? Dans quelle société
travaille-t-elle ?
Il ouvre la bouche pour répondre au moment où une voix
féminine s’écrie :
— Sélim ?
Nous nous tournons en même temps et découvrons Lilas et
Natasha qui sortent de la tour. La première semble perplexe, voire
paniquée, en nous voyant ensemble. Elle s’approche et prend le petit
par les épaules dans un geste presque protecteur.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? Comment t’es venu ?
— Bah, en train. Je suis plus un bébé, se plaint-il en roulant des
yeux.
Je comprends tout de suite que la sœur en question n’est autre
que Lilas. Pour une raison que j’ignore, je me poste plus droit.
— Tu es le petit frère de Lilas ? lui demandé-je.
Il me regarde sans comprendre.
— De qui ?
Un sentiment étrange s’empare de moi devant son expression
déconcertée. Je jette un coup d’œil à sa sœur, perdu, mais elle reste
comme figée, les yeux aussi ronds que des soucoupes. Lilas finit par
laisser échapper un rire forcé.
— Moi, débile. Aaron, je te présente Sélim. Sélim, voici Aaron
et Natasha, mes collègues.
Le petit opine, impassible. Il n’a pas l’air très communicatif.
Natasha lui offre un sourire chaleureux digne des mamans-poules.
— Heureuse de te rencontrer, Sélim. Tu as un très beau prénom,
ta maman a très bien choisi.
Ce dernier répond du tac au tac :
— Je n’ai pas de maman.
Oh. Mes yeux se portent sur Lilas, qui a l’air de ne plus savoir où
se mettre. Elle se racle la gorge, évitant mon regard. Natasha danse
d’un pied sur l’autre, déconfite.
— Oh, je suis vraiment désolée… Je ne savais pas.
Moi non plus, même si je me retiens de le dire. Lilas m’a déjà
parlé de sa famille, mais toujours très vaguement. Elle me parlait de
« son frère » et de « ses parents ». J’en avais conclu que tout allait
bien. De toute évidence, j’avais tort.
Sélim se tourne alors vers sa grande sœur et lui explique la raison
de sa venue. Elle l’écoute en lui caressant les cheveux d’un geste
maternel, et s’adresse à lui en l’appelant « mon prince », ce que je
trouve adorable.
— Tu n’as qu’à venir manger avec Natasha et moi, dit-elle.
Je comprends qu’il est temps de les laisser tranquilles.
— Bon, bah, bon appétit.
Lilas m’adresse un sourire timide et je les laisse partir. Je mange
seul dans mon bureau, ressassant l’expression de Sélim quand il a dit
ne pas avoir de maman. Je ne l’ai pas trouvée triste. Au contraire, il
a annoncé ça d’un ton très factuel et désinvolte.
Je passe la journée à y réfléchir dans mon coin, espérant
qu’aucune histoire sordide ne se cache derrière.
— Tu as rendez-vous avec Philippe, ce soir, me rappelle Yves
lorsque je quitte le boulot.
— C’est la sixième fois que tu me le rappelles aujourd’hui. J’ai
compris.
Il hausse un sourcil par-dessus ses lunettes.
— Je te connais, Aaron. Tu pourrais oublier ta propre tête, si elle
n’était pas aussi lourde sur tes épaules.
Sa remarque me fait tiquer, mais je fais tout pour ne pas le
montrer. Je lui adresse un rictus ironique et lui promets d’être là à
l’heure. Ce n’est pas comme si j’avais rendez-vous avec Philippe
toutes les deux semaines, après tout !
Je repasse par l’open space avant de partir, sans raison aucune si
ce n’est celle de voir Lilas. Cette dernière est concentrée sur son
écran d’ordinateur, mâchouillant le bout de son stylo. Elle arbore
cette expression que j’adore, ce qui me fait sourire tendrement.
Nicolas est placé derrière son épaule, lui conseillant je ne sais
quoi. Il est le premier à remarquer ma présence, son sourire
s’agrandit quand il repère ma tenue.
— C’est rare, de te voir en tee-shirt. Une occasion particulière ?
Un rendez-vous galant, peut-être ?
La tête de Lilas se relève aussitôt, surprise. Ses yeux tombent sur
les miens avant d’examiner mes vêtements à son tour. Je hais
Nicolas pour avoir soulevé une idée aussi idiote. Je ne veux pas
qu’elle pense que je vois quelqu’un, c’est pourquoi je m’empresse
de dire :
— Un rendez-vous professionnel, rien de plus.
Je tente de deviner ce qui se passe dans la tête de Lilas, mais
c’est peine perdue. Elle reste aussi impassible que jamais. J’ai pu
constater qu’elle avait ramené mon sweat-shirt, fraîchement lavé et
plié dans son sac à main, mais je ne lui ai laissé aucune occasion de
me le redonner.
Une petite partie de moi souhaite qu’elle le garde.
Bordel, qu’est-ce qui m’arrive ?
Je veux lui proposer de rentrer ensemble, mais le regard de
Nicolas me cloue le bec. Ne peut-il pas aller voir ailleurs, rien
qu’une minute ? Il est constamment là, à côté d’elle, à la suivre
partout où elle va.
Ma timidité a raison de moi, si bien que je me racle la gorge et
abandonne.
— Bonne soirée.
Lilas m’accorde un petit sourire qui fait papillonner mon cœur. Je
ne sais pas très bien ce que cela signifie… mais une chose est sûre :
ça n’augure rien de bon.
Lilas
Je suis désespérément amoureuse d’Aaron Choi.
Ce n’est pas une surprise. Je me demande même si j’ai un
jour arrêté de l’être. Le pire, dans tout ça, c’est qu’il
m’apprécie en retour.
Enfin, je crois. Je ne sais pas. Peut-être ?
Il y a des moments où je me persuade du contraire ; lorsque
mes insécurités refont surface et me répètent à quel point il est
impossible qu’il m’aime en étant ce que je suis aujourd’hui. La
plupart du temps, j’y crois.
Puis Aaron débarque et fait tout un tas de choses qui me
font douter à nouveau. Ses regards sont différents. Ses
sourires, aussi. Je n’ose pas en parler aux filles, pour la simple
et bonne raison que je connais déjà leur réponse :
Je vais devoir être honnête avec lui.
La vérité, c’est que je passe mes journées à craindre que ses
recherches soient fructueuses. Il va bien finir par me retrouver,
je le sais. Et de toute façon, je ne peux pas lui mentir
indéfiniment. Je vais donc devoir lui avouer la vérité, et
bientôt.
Sauf que j’en suis physiquement incapable. C’est ironique,
je sais, mais j’ai peur de le perdre.
— Oh, Lilas, bonsoir.
Je sursaute, prise de court. Yves se trouve dans l’entrée de
l’open space, téléphone en main. Je me lève et le salue.
— Bonsoir Yves ! Je m’apprêtais à partir, justement. Est-ce
que vous avez besoin de quelque chose ?
Il semble embêté. L’hésitation se lit sur son front.
Finalement, il soupire et me demande si j’ai des nouvelles
d’Aaron. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine.
— Je l’ai vu partir il y a une heure et demie environ. Il a
rendez-vous, je crois.
— Je sais, oui. Mais Philippe m’a appelé pour me dire
qu’Aaron ne s’est jamais pointé au rendez-vous…
Je fronce les sourcils.
— Ce n’est pas son genre.
— Exactement. J’essaie de l’appeler, mais son téléphone
sonne dans le vide. Ça m’inquiète un peu.
Pour le coup, moi aussi. J’essaie de l’appeler à mon tour,
mais je tombe sur sa messagerie à trois reprises. Aaron n’est
jamais en retard. Et quand il a un imprévu, il prévient. Il
répond à son téléphone. Ce n’est pas normal. Je prends peur,
ce qu’Yves devine tout de suite.
— Je suis sûr que ce n’est rien de grave, me rassure-t-il.
— Pourriez-vous me donner l’adresse du rendez-vous ?
Dix minutes plus tard, je suis à l’arrière d’un taxi. Je donne
l’adresse que m’a communiquée Yves, près de la butte
Bergeyre. Je sais que ma réaction est disproportionnée, mais
j’ai un mauvais pressentiment. Je repense à sa crise de panique
lors du séminaire et ma gorge se contracte.
Et s’il lui était arrivé quelque chose ?
Je garde l’œil grand ouvert sur la route, sans savoir
pourquoi. Y est-il allé en bus, ou en taxi ? Soudain, notre
voiture est immobilisée.
— Qu’est-ce qui se passe ? demandé-je.
Habituellement, le coin est plutôt calme. Pourtant, plusieurs
véhicules devant nous sont à l’arrêt.
— Je ne sais pas. On dirait un bouchon. Il doit y avoir
quelque chose d’abandonné sur la route, hasarde mon
conducteur.
Je me détache, tentant d’apercevoir quelque chose. C’est
peine perdue. Les gens klaxonnent en masse, d’autres tentent
de faire demi-tour ou de rouler sur le trottoir.
J’ouvre ma portière et arrête un homme qui retourne dans
sa voiture, jurant dans sa barbe.
— Excusez-moi, vous pouvez me dire ce qui se passe
devant ?
— Un enfoiré a laissé sa voiture au feu rouge et refuse
d’avancer ! Quelqu’un a appelé les flics, ça ne devrait plus
tarder.
Je pâlis, des frissons me parcourant l’échine. Il ne m’en
faut pas plus. Je sors de la voiture en m’excusant auprès du
taxi et marche à grandes enjambées jusqu’à l’origine du
bouchon.
Mon cœur martèle ma poitrine. Je ne sais pas pourquoi,
mais je suis persuadée qu’il s’agit d’Aaron. Je finis par courir
à toute vitesse, le vent fouettant mes joues. Je suis soudain
propulsée seize ans en arrière, incapable de l’aider, incapable
de venir à son secours.
Cette fois, je suis là. Cette fois, je peux le sauver.
Mes mains tremblent toujours lorsque j’aperçois enfin la
voiture en question. La portière côté conducteur est grande
ouverte. Un homme à l’expression blasée se trouve à côté, le
téléphone à l’oreille.
— Vous pouvez vous dépêcher ? Il bloque tout le monde
depuis vingt minutes ! J’aimerais bien rentrer chez moi.
J’avance de deux pas supplémentaires… et le voilà enfin, à
genoux sur le bitume, les mains sur ses oreilles. Mon cœur
tombe comme une pierre à mes pieds.
— Oh, Aaron, soufflé-je avant de me précipiter vers lui.
Je stoppe en face de lui ; une femme tente de l’aider, mais il
est immobile. Ses yeux sont résolument fermés.
— Vous le connaissez ? me demande l’homme, qui me
reluque des pieds à la tête.
— O… oui, je suis désolée… Je m’en occupe.
— La police arrive, m’annonce-t-il d’un ton bourru.
Je m’agenouille devant Aaron, craignant de le brusquer, et
l’appelle par son prénom. Il ne répond pas, les larmes roulent
sur ses joues. C’est comme si je n’existais pas. Je ne peux
m’empêcher de pleurer à mon tour devant le regard de tous ces
inconnus, désemparée.
Je n’ai aucune idée de la manière dont je pourrais l’aider.
Qu’est-ce qui se passe de si affreux dans son esprit ?
— Aaron.
Je pose mes mains sur son visage, tentant d’attirer son
attention. Il tremble comme une feuille. Ses tempes sont
trempées.
— Aaron, ouvre les yeux !
Je caresse ses joues avec mon pouce, les pleurs redoublant
le long de mon cou. Je l’appelle encore et encore, ne sachant
que faire d’autre. Alors que je n’y crois plus, il finit par
soulever les paupières.
Ses yeux sont si vitreux que je ne suis pas certaine qu’il me
voie vraiment. Il entrouvre les lèvres, puis s’effondre comme
une loque sur moi. Je le rattrape comme je peux contre ma
poitrine, mes mains protégeant sa tête.
— Il s’est évanoui ? me demande la dame à mes côtés.
Je hoche la tête, son visage dans le creux de mon cou. Sa
peau est humide et brûlante contre moi. Il ne va clairement pas
bien.
Mon cerveau est en ébullition, déterminé à trouver une
solution avant que la police arrive.
— Vous voulez qu’on vous aide à le mettre dans la
voiture ? Vous conduirez.
— Je n’ai pas le permis, avoué-je.
— Les jeunes, bougonne l’homme en repartant, les bras
croisés. Des bons à rien.
Inutile de préciser que je ne suis pas d’humeur à rétorquer.
Je demande à la dame de m’aider à le mettre dans la voiture et
de déplacer celle-ci, afin que la voie soit dégagée. Elle
s’exécute. Personne d’autre ne daigne nous aider.
Elle déplace la voiture un peu plus loin, ce qui nous vaut
une envolée d’applaudissements sarcastiques. Je les ignore, la
tête d’Aaron confortablement posée sur mes genoux. Son front
est toujours aussi chaud.
— Merci de votre aide.
— Ça va aller ? me demande-t-elle après avoir garé la
voiture près d’un supermarché.
Je la rassure et elle nous fausse compagnie. Aaron n’a pas
l’air de vouloir se réveiller de sitôt. J’envoie un message à
Yves pour lui dire qu’Aaron est avec moi, et appelle Nicolas
pour lui demander s’il connaît son adresse.
Il me taquine à coups de sous-entendus lubriques, mais je
lui fais comprendre que ce n’est pas le moment. Il n’habite pas
si loin. Dix minutes à pied. Je veux commander un taxi, mais
ma carte est refusée pour fonds insuffisants.
— C’est une blague…
C’est comme ça que je finis par marcher jusqu’à son
appartement, un Aaron endormi et à moitié affalé sur mon dos.
Je jure dans ma barbe, écrasée par son poids ; pourtant, j’ai
beaucoup de force dans les bras. À la maison, les filles
m’appellent Shrek – je suis la seule à savoir ouvrir les
couvercles de bocaux en verre, ce pour quoi on m’acclame.
Malgré le corps maigre d’Aaron, je dois m’arrêter plusieurs
fois pour faire une pause, le dos en compote.
La situation me fait penser au drama Strong Woman Do
Bong Soon, en particulier à cette fameuse scène où l’héroïne
s’occupe de porter les deux hommes qui lui plaisent,
totalement bourrés, sur chacune de ses épaules. La seule
différence, c’est qu’elle possède une force surhumaine.
Pas moi.
J’arrive enfin en bas de l’immeuble, morte de fatigue.
— 민혁아 1 ?
Je me retourne, surprise. Un homme asiatique aux cheveux
très courts me fixe d’un air soupçonneux. J’utilise mon anglais
pour lui dire que je ne parle pas coréen. Il me demande alors
dans un français approximatif :
— Vous l’avez tué ?
— Pas du tout !
— Moi juger personne, me rassure-t-il en levant les mains
devant lui, ses R transformés en L. Moi connaître le gars ;
chiant à mourir. Mais quand même… le tuer ?
Je lui demande qui il est, ce à quoi il répond :
« Roommate. » Oh. Je ne savais pas qu’Aaron vivait en
colocation. Je lui apprends qu’Aaron est tombé dans les
pommes.
— J’ai laissé sa voiture à quelques pâtés de maisons.
Il m’aide finalement à le porter jusqu’au deuxième étage.
Nous le faisons passer par la porte d’entrée quand il rouvre
peu à peu les yeux. Je l’appelle par son prénom, mais il semble
encore dans les vapes.
— Tu m’as retrouvé, souffle-t-il.
Je n’ai pas le temps de répondre. Les larmes inondent à
nouveau ses joues. Il grimace quand il s’en rend compte, gêné.
Je me rappelle qu’il a toujours détesté pleurer devant les gens.
Jadis, j’avais une solution pour cela.
— Où est la salle de bains ? demandé-je à son colocataire.
Il me montre la porte au fond du couloir. Je le laisse en plan
dans le salon et emmène Aaron jusqu’à la pièce en question,
son bras toujours sur mes épaules.
J’allume la lumière, puis j’ouvre le robinet de la douche.
— Entre, lui ordonné-je.
— Je vais bien.
— Tu es trempé de sueur, insisté-je en passant la main sur
son cou humide. Entre, s’il te plaît.
Il ne se fait pas prier deux fois. Je lui retire ses chaussures
et il s’assied tout habillé sous la douche. L’eau dégringole sur
lui, aplatissant ses cheveux bruns. Les gouttent perlent le long
de son menton, rendant son tee-shirt blanc entièrement
transparent.
Je m’agenouille en face de lui, si près que mes jambes
touchent les siennes. La vapeur est telle qu’elle fait frisotter les
cheveux sur mes tempes.
— Vas-y.
Il rouvre les yeux, assez pour m’apercevoir, adossée contre
le mur.
— Quoi ?
— Tu peux pleurer, maintenant. Personne ne saura si ce
sont des larmes, ou tout simplement l’eau de la douche.
Son expression change du tout au tout. Il semble bien
réveillé désormais. Ses yeux me transpercent et me sondent,
intenses. Il ne dit rien pendant un moment, les larmes se
mélangeant aux jets d’eau. Puis il attrape mon poignet et me
tire doucement jusqu’à lui.
Mon cœur s’arrête de battre dans ma poitrine. Son visage
est si près que nos nez s’effleurent. Je remarque à peine l’eau
qui dégouline sur mes cheveux et s’infiltre sous ma chemise.
J’attends qu’il dise quelque chose, mais il se contente de
me regarder. Ses yeux embrassent chaque détail de mon
visage, ses doigts les mémorisant un à un, avant de s’arrêter
sur mes lèvres. Le désir est tellement fort qu’il me fait mal.
Je sais que le moment est mal choisi, et pourtant.
Ses mains saisissent délicatement mon visage. Je ferme les
yeux par automatisme, ses lèvres à un cheveu des miennes. Il
reste un moment comme ça, en suspens, avant d’enfin
m’embrasser.
Chaque carré de ma peau s’embrase à son contact. Ses
lèvres cueillent les miennes avec douceur, avec une certaine
retenue, presque. C’est doux, tendre, magique. Comme si nos
lèvres avaient été créées pour s’emboîter à la perfection. Je
suis en train d’embrasser Aaron Choi, bordel de merde.
J’ouvre la bouche par automatisme, en désirant davantage,
mais il s’écarte, les pupilles dilatées par l’envie. Ses pouces
caressent mes joues. Je pose mes mains sur ses poignets,
incapable de fuir l’intensité de son regard.
— Tu lui ressembles tellement, souffle-t-il soudain d’une
voix qui se brise sur les dernières syllabes.
… et je comprends alors mon erreur.
Je ne suis pas la personne qu’il pense embrasser.
Je ne sais pas si je la serai un jour.
Lilas
Les larmes dévalent sur mes joues sans que je puisse les arrêter.
Je vois le moment où Aaron s’en rend compte, ses traits déformés
par la douleur et l’inquiétude.
— Lilas ?
Je souris à travers le rideau qui floute ma vue, tentant de faire
passer ça pour l’eau de la douche. Je me tourne pour éviter toute
question, et sors de la cabine. Je suis trempée. J’attrape une serviette,
la gorge gonflée, et essore mes vêtements pour éviter qu’ils inondent
le sol. Aaron semble encore secoué. Je l’aide à sortir et à se mettre
au lit, après que son colocataire a trouvé un pyjama dans lequel il
peut dormir.
Je profite de ce temps en solo pour m’asperger le visage et
reprendre mes esprits. Cette fin de journée m’a drainée de toute
énergie. J’aimerais l’aider, mais j’en suis incapable. J’aimerais
l’aimer, mais je n’en ai pas le droit.
J’avais tort : il n’a pas oublié Fleur, bien au contraire. Elle peuple
son esprit et ses souvenirs, à tel point qu’à côté, Lilas ne fait pas le
poids.
Je ne comprends pas. Aurait-il pardonné à Fleur pour ce qui s’est
passé ? Je pensais qu’il ne voulait plus jamais entendre parler de
moi… raison pour laquelle apparaître sous le nom de Lilas m’avait
semblé une bonne idée.
J’avais peur qu’il me déteste.
Je sors de la salle de bains et tombe pile sur une porte
entrouverte. Je suis surprise de voir qu’Aaron vit en colocation, lui
qui ne supporte pas la compagnie. Cet homme aux cheveux courts
est peut-être de sa famille.
Je m’apprête à refermer la porte, par réflexe, quand quelque
chose attire mon attention. Un bureau trône au milieu de la pièce,
derrière lequel une photo de famille est accrochée au mur. Je
reconnais les parents d’Aaron, ce qui me fait légèrement sourire.
Voilà donc l’antre du dragon…
La curiosité est si forte que je pousse la porte et entre en allumant
la lumière. Mon sourire s’efface progressivement à mesure que je
découvre la pièce. Mes yeux parcourent chaque objet, chaque mètre
carré de mur, et ma main se porte lentement à ma bouche pour
écraser un souffle choqué.
La salle est recouverte de Post-it colorés. Sur les murs, sur son
bureau, sur les coins de son écran d’ordinateur, mais aussi sur ses
trop nombreux cahiers. Il y en a absolument partout. Mon cœur
s’emballe tandis que j’en lis quelques-uns au hasard. Si les premiers
semblent anodins, la liste devient peu à peu inquiétante.
Date de naissance : 010396.
RDV 20 heures Philippe.
Colocataire : Sang-joon. Fils de Hye-jin.
Collègues : Yves, Nicolas, Emma, Julien, Maxime, Natasha.
A été rajouté mon prénom à côté, en petit.
Nourrir Wilfred (poisson).
Cela continue encore et encore. Certains sont sans conséquence,
de simples mémos. D’autres, en revanche, me font peur. Les pièces
du puzzle se forment devant mes yeux. Au fond de moi, je sais déjà
ce qui se passe. Le déni me force toutefois à repousser l’idée.
Un carnet de cuir noir est posé près de son ordinateur, ouvert à la
page d’aujourd’hui. Je n’aurais jamais regardé si je n’y avais pas
aperçu mon nom. Cette fois, plus aucun doute n’est possible.
N’oublie pas Fleur. Fleur est ton premier amour. Fleur est ton
ange gardien. Tu lui dois la vie. Oublie tout ce que tu veux… mais
s’il te plaît, pas elle.
Mon cœur se brise en mille morceaux. Je prends le carnet dans
mes mains tremblantes, terrifiée, et feuillette les pages précédentes.
Chaque jour, c’est la même chose. Je ne lis pas, par pudeur, me
mettant seulement à la recherche de mon – mes – prénoms.
Fleur est présente à chaque page. Son discours ne change pas.
N’oublie pas Fleur. N’oublie pas Fleur. N’oublie pas Fleur.
N’oublie pas Fleur. N’oublie pas Fleur. N’oublie pas Fleur. N’oublie
pas Fleur. N’oublie pas Fleur. N’oublie pas Fleur. N’oublie pas
Fleur. N’oublie pas Fleur.
Je peine à respirer sous le choc de la découverte. Je comprends
tout désormais.
— Oh, mon Dieu, soufflé-je en portant ma main à ma gorge.
Il ne déteste pas Fleur… tout simplement parce qu’il n’a aucun
souvenir de ce qu’elle lui a fait. J’ai pris ses oublis répétés à la
légère. Je pensais qu’il était tête en l’air, mais j’avais tort. C’est bien
plus grave que cela.
Sa mémoire lui fait défaut. À tel point qu’il doit écrire sa propre
date de naissance sur un Post-it.
Ce soir, il a très probablement oublié où il allait sur la route, et
cela l’a fait paniquer.
Je m’apprête à remettre le carnet à sa place quand je remarque à
nouveau mon prénom… mais cette fois, celui de Lilas. Mon cœur a
un raté.
Je ne suis pas sûr que ce soit quelque chose dont je veuille me
rappeler… mais aujourd’hui, Lilas m’a souri et ça m’a fait tout
drôle au creux de mon ventre. J’ai passé la journée à espérer qu’elle
recommence.
Cette fois, je ne peux vraiment plus respirer. Les larmes affluent
tellement que je m’étouffe presque avec. Je lâche le carnet et prends
mon visage entre mes mains, déchirée. Je ne sais absolument pas
quoi penser, encore moins quoi faire.
Je n’aurais jamais dû revenir dans sa vie. Je n’aurais jamais dû
mentir. Tout est de ma faute. Encore.
— Are you Fleur ?
Je sursaute de peur, faisant volte-face tellement vite que cela me
donne le tournis. Le colocataire d’Aaron fronce les sourcils devant
ma réaction disproportionnée, l’épaule adossée au chambranle de la
porte.
— W… what ? demandé-je, paniquée.
Il hausse les épaules, l’air désinvolte.
— He speaks in his sleep.
Cela signifie qu’il rêve de Fleur. Je baisse les yeux, essuyant mes
larmes. Les mots m’arrachent la bouche, mais ils sont plus vrais que
je ne le pensais :
— No. I’m not Fleur.
— Okay… so, who the hell are you ?
— No one of importance. I’ll go now.
Je récupère mes affaires, jetées sur le sol du salon un peu plus
tôt, et lui demande d’appeler un docteur. Il hoche la tête, la mine
indifférente. J’insiste, de crainte qu’il ne le fasse pas. Si Aaron
refuse mon aide, peut-être qu’il acceptera celle de son ami.
— I will. Oh and I’ll tell Min-hyuck-ah to call you when he
wakes up. My name’s Sang-joon, by the way.
Min-hyuck. Je suis sur le point de lui demander de qui il parle,
avant de comprendre. Il s’agit probablement du nom coréen
d’Aaron. Je lui souris maladroitement.
— No need.
Je passe le trajet du retour à pleurer silencieusement sur la
banquette arrière du taxi. Comment ai-je pu ne rien remarquer ?
Maintenant que j’y repense, l’évidence me saute aux yeux.
Le soir où il a perdu les prototypes, la fois où je lui ai demandé
quand était son anniversaire et qu’il n’a pas su me répondre, plus
toutes les fois où j’ai pris ses oublis répétés pour un trait de
personnalité sans importance.
Il tient un carnet quotidien dans le but de se souvenir de tout ce
qui se passe dans sa vie. Cette simple pensée me brise le cœur. Je
devine tout de suite qu’il n’en a parlé à personne et qu’il a gardé ça
pour lui.
Oh, Aaron… Que cache-t-il d’autre ? À quel point la situation
est-elle grave ? S’agit-il d’une forme d’amnésie que je ne connaîtrais
pas, ou bien d’une maladie mentale qui s’attaque à son cerveau ?
Lorsque je rentre à l’appartement, Dana est la première à
apercevoir mon visage défait.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Eleanor, alertée par le ton de sa voix, se tourne à son tour vers
moi. Je suis tellement exténuée que j’éclate en sanglots sans rien
pouvoir dire.
Mes deux amies se précipitent vers moi pour me prendre dans
leurs bras et nous nous effondrons à trois sur le sol, noyées par les
larmes et les bras réconfortants.
1. « Bonne nuit. »
ÉPISODE 2
Le hand grabbing
V – Sweet Night
Aaron
Je suis une véritable épave.
Suis-je vraiment en train de devenir fou ? C’est l’impression que
j’ai. Les oublis ici et là sont depuis longtemps présents, mais force
est de constater que mon état empire. Ma mémoire me lâche et c’est
le pire sentiment au monde.
Savoir quelque chose mais ne plus pouvoir s’en rappeler.
Cette sensation de black-out complet dans un recoin de ma tête,
je ne souhaiterais cela à personne. Même les Post-it n’aident plus. Je
perds pied.
Je ne sais pas vers qui me tourner. Mes parents s’affoleraient.
Yves me ferait voir tous les neurologues de la ville, ce que je ne
souhaite pas non plus. J’ai même menti au docteur que Sang-joon a
insisté pour appeler, l’autre jour. Il en a simplement conclu que
j’étais stressé. Que j’avais besoin de repos.
Je n’ai pas évoqué mes crises d’angoisse à répétition, ni mes
oublis. C’est comme si je me sabotais moi-même…
Au fond, je crois que j’ai peur de connaître la vérité. Je suis
terrifié à l’idée que les médecins trouvent quelque chose de
terrible… Dans ce cas-là, je n’aurais pas d’autre moyen que d’y faire
face.
Le déni, ça me va. Je n’ai pas le temps pour tout ça. Pourtant, en
parler me ferait du bien. Or, je n’ai pas vraiment d’amis à qui me
confier.
Enfin, si. Lilas est mon amie, désormais.
C’est encore si nouveau pour moi que j’ai tendance à oublier –
sans mauvais jeu de mots. Pourtant, je ne me vois pas lui en parler.
La pauvre a déjà assez fait pour moi. Je ne veux pas l’inquiéter. De
toute façon, si je lui racontais la vérité, elle me prendrait pour un
fou.
Cinglé, cinglé, cinglé, cinglé.
Je ne veux pas qu’elle me voie avec cet œil-là. Pas elle.
C’est pourquoi j’ai préféré ne pas évoquer le baiser. Le moment
dans la douche, mes doigts entremêlés à ses cheveux, ma bouche sur
la sienne, le goût incroyable et mouillé de ses lèvres… et les larmes
sur ses joues.
J’ai beau avoir la mémoire courte, pas moyen que j’oublie avoir
embrassé Lilas Rodriguez.
Évidemment, il a fallu que je gâche tout.
J’ai pris ma journée le lendemain, tentant de mettre de l’ordre
dans mes pensées – sans succès. Sang-joon se montre étrangement
attentionné envers moi, ne cessant de me répéter à quel point je suis
chanceux qu’il soit rentré après s’être disputé avec sa copine.
La pauvre Lilas m’a porté seule sur son dos ; une vraie Super
Woman. Je n’ai aucune idée de la façon dont elle a fait pour me
retrouver, mais je commence à penser que les coïncidences
n’existent pas. Je crois au destin, à la réincarnation et aux signes en
tout genre.
Or, Lilas est toujours là. Je n’ai toujours pas oublié le fait qu’elle
ait pleuré la première fois que son regard s’est posé sur le mien.
Depuis, elle est toujours présente quand j’en ai besoin : ma crise de
panique dans mon bureau, la seconde fois dans la forêt, et
maintenant en plein milieu de Paris.
Son visage est toujours celui que je vois dans ces moments-là.
Elle m’apaise. Elle me donne l’impression d’enfin appartenir à ce
monde, pour la première fois depuis longtemps.
Elle a raison. Auprès d’elle, je ne suis plus seul.
Je crois… Merde. Je crois avoir des sentiments pour Lilas.
L’image de ses yeux fermés et de ses lèvres entrouvertes
inclinées vers moi me revient et… Yep, c’est clair comme de l’eau
de roche.
Les jours qui suivent, aller au travail m’angoisse tellement que
cela me donne mal au ventre. Je peine à regarder Lilas dans les yeux.
Elle doit le sentir, car elle marche sur des œufs en ma présence.
— Tiens, goûte-moi ça, dit Nicolas en tendant un bonbon tout
rose en direction de ma bouche.
Je fronce les sourcils et le repousse, resserrant ma cravate.
— Je n’aime pas les sucreries.
Nicolas secoue la tête en soupirant, avalant la friandise à ma
place. J’essaie de bosser, mais mon esprit est ailleurs. Je suis censé
rendre visite à mes parents ce week-end. Ce serait l’occasion idéale
pour fouiller le grenier à la recherche d’informations sur Fleur…
Pourtant, l’envie me manque. Pour une fois, j’ai envie d’enterrer
le passé et de me concentrer sur le présent.
En parlant du loup, Lilas débarque soudain dans l’open space, de
retour de sa pause déjeuner. Nicolas lui propose un bonbon, qu’elle
accepte.
— Alors ?
— Super bon ! s’étonne-t-elle.
Je la regarde l’avaler et plonger la main dans le paquet à
nouveau. Elle en retire un jaune, choix qui la fait grimacer, et en
choisit un autre avant de me le tendre en souriant.
— Aaron, goûte !
— Il n’aime pas les… commence Nicolas.
Il ne finit jamais sa phrase. Il me regarde la bouche grande
ouverte tandis que je saisis le bonbon et l’avale. Comme prévu, c’est
immonde et beaucoup trop sucré. Je garde toutefois une mine
impassible, avant de lever le pouce en signe d’approbation.
Bordel, je ferais vraiment tout pour qu’elle m’aime bien.
— Je vois… souffle Nicolas en m’observant, un demi-sourire
aux lèvres.
Sans commentaire.
— Dis, on va toujours à la Gamescom le week-end prochain ? me
questionne-t-il insidieusement.
— Oui. Comme tous les ans.
— Pourquoi Lilas ne viendrait pas avec nous ? Ce serait son
premier salon du jeu vidéo ! Et en Allemagne, en plus.
La principale intéressée relève la tête en demandant ce qui se
passe. Je réfléchis quelques secondes, hésitant. Un week-end à
Cologne en compagnie de Nicolas et Lilas ? Pas sûr que je survive.
Nicolas est déjà assez casse-pieds tout seul, mais hors de question
qu’il passe les deux jours à flirter avec elle sous mon nez.
— Princesse, ça te tente ? lui demande-t-il sans attendre mon
avis.
— Euh… je suppose ?
— Alors c’est plié, répond Nicolas en m’adressant un immense
sourire.
Je ne sais pas pourquoi, mais je sens qu’il manigance quelque
chose.
Aaron
J’avais raison.
Nicolas manigançait bien quelque chose, cette enflure. Je ne sais
pas si je dois le maudire ou lui en être reconnaissant. Vendredi
matin, dix minutes avant que notre train en direction de Cologne ne
parte, Lilas arrive enfin. Elle me salue poliment, un peu gênée.
La semaine qui vient de s’écouler a été tendue ; c’est le moins
qu’on puisse dire. Après notre discussion dans l’escalier de son
immeuble, nous n’avons échangé que des banalités, travail oblige.
« Tu penses que je te plais, mais quand tu me regardes, ce n’est
pas moi que tu vois. » Cette phrase ne fait que me hanter, jour après
jour. A-t-elle raison ? Suis-je une personne aussi dérangée qu’elle le
dit ? Pourtant, j’ai la forte conviction que ce que je ressens pour elle
dépasse tout ça. J’aimerais qu’elle s’en rende compte.
— Nicolas ne viendra pas, dis-je alors.
Elle relève brusquement les yeux vers moi, un peu paniquée, et
me demande pourquoi.
— Il vient de m’appeler. D’après lui, il est bloqué au lit avec une
vilaine fièvre.
Lilas serre les dents.
— Quel petit escroc mythomane, jure-t-elle dans sa barbe, le
poing serré.
— Pardon ?
— Non, rien.
Je vois. La perspective de se retrouver seule avec moi n’a pas
l’air de la réjouir, et je le comprends. Je m’attends à ce qu’elle fasse
demi-tour et annule sa venue elle aussi, mais elle lâche un soupir
défaitiste et monte dans le train.
— Qu’est-ce qu’on est censé y faire, déjà ?
— Rencontrer tout un tas d’éditeurs, de journalistes et de
développeurs. Assister au congrès Gamescom. Faire de la lèche.
Elle hausse un sourcil dans ma direction, amusée, mais ne fait
aucun commentaire. Le trajet en train se fait en silence. Je bosse sur
ma tablette tandis qu’elle joue à Animal Crossing sur sa console en
écoutant la musique.
Je ne crois pas qu’elle en ait conscience, mais son playback est
bruyant, si bien que je l’entends souffler « Chicken noodle soup » à
répétition. Je souris sans pouvoir m’en empêcher.
Nos coudes se frôlent mais elle ne se dégage pas. Lorsqu’elle
s’assoupit sur mon épaule, j’écarte les cheveux qui retombent sur ses
lèvres et la laisse dormir.
Nous arrivons à Cologne en fin de matinée et prenons un taxi
jusqu’à notre hôtel, en plein milieu du quartier d’Agnesviertel.
— C’est magnifique, lance Lilas en observant les rues pavées et
les immeubles tour à tour de couleur rose, bleue, jaune, orange. Ça
fait très pittoresque.
Nous passons de nombreux bars, galeries et boutiques de
créateurs avant d’arriver à destination. Je devine à l’expression
fascinée et curieuse de Lilas que c’est sa première fois en
Allemagne.
— On visitera la ville demain, si tu veux, lui proposé-je.
L’hôtel est grand et luxueux. J’annule la chambre de Nicolas
auprès de l’hôtesse d’un niveau d’allemand intermédiaire, ce qui me
vaut un coup d’œil impressionné de la part de ma partenaire.
— Tu parles français, anglais, coréen, et aussi allemand ? me
demande-t-elle dans l’ascenseur.
— Ein bisschen 1. J’ai choisi allemand LV2 au collège.
Elle secoue la tête, comme déçue d’elle-même.
— Et dire qu’il y a des moments où j’ai encore du mal à parler
français…
Je ris, car c’est quelque peu ironique de la part d’une auteure.
Nous arrivons enfin à notre étage et déposons nos valises dans nos
chambres voisines. Le programme de la journée est plutôt chargé,
raison pour laquelle nous ne tardons pas à repartir. Je lui donne son
pass dans le taxi.
Elle a l’air stressée et joue avec son portable entre ses doigts. Je
pose une main sur la sienne, par réflexe.
— Ça va ?
Je sens le tressaillement qu’elle tente de refouler, fuyant mon
regard.
— Oui. J’ai peur de ne pas me sentir à ma place, c’est tout… J’ai
l’impression d’être une fraudeuse. Tu ne me lâches pas dans la
nature, hein ?
Je prends le temps de la regarder. Elle a lissé ses cheveux
aujourd’hui. Elle porte un tailleur bleu canard sur une paire de talons
aiguilles, ce qui lui donne l’air diablement sexy et puissante.
— Un jour, quelqu’un m’a dit que je pouvais être ce que je
voulais si j’y croyais assez fort, lui dis-je en caressant tendrement sa
main du pouce. Tu vas assurer, Lilas Rodriguez.
Elle me regarde droit dans les yeux, l’air un peu secouée. Mon
cœur me fait mal. J’aimerais qu’elle continue de me regarder comme
ça jusqu’à la fin de ma vie. Malheureusement, elle déglutit et retire
sa main de la mienne. J’imagine qu’elle doute encore un peu…
Une fois arrivés au Parc des expositions, Lilas me suit jusqu’à
l’entrée professionnelle, où nous montrons nos pass.
— Gamescom est l’un des plus importants salons au monde, lui
expliqué-je tandis qu’elle regarde tout autour d’elle avec des yeux
émerveillés.
— Je sais, oui. J’ai potassé avant de venir, comme tu t’en doutes.
— Je n’en attendais pas moins de toi, dis-je en souriant. C’est
l’occasion de dévoiler des nouveaux trailers, démos jouables et
d’autres actualités. On propose aussi des animations, des concours et
du cosplay, comme tous les ans.
Elle écoute attentivement, hochant même la tête aux informations
qu’elle sait déjà. Je lui fais faire le tour du salon, posant ma main
sous son coude pour la guider à travers la foule. Nous avons pénétré
dans un tout autre monde plongé dans l’obscurité, où seuls les néons
des différents stands nous éclairent. Je dois dire que cela m’avait
manqué.
Chaque fois, je redeviens un adolescent solitaire et obsédé par
ses jeux vidéo.
Le stand d’Abisoft est facile à trouver. Le logo trône fièrement
dans les airs, immense, et une foule l’entoure.
— Qu’est-ce qu’ils font ? me demande Lilas en pointant du doigt
des joueurs alignés devant des ordinateurs.
Je m’approche de son oreille à cause du bruit, répondant :
— Ils essaient la démo du prochain Assassin’s Creed.
— C’est absolument génial.
Je souris, fier de sa réaction.
— Les fans peuvent recevoir des récompenses en faisant ça, via
un QR Code scanné sur place. Viens, je vais te présenter.
Je lui prends la main et l’emmène jusqu’au cœur du stand. Je la
présente à certaines personnes de l’équipe du jour. Comme prévu,
elle se débrouille comme une cheffe. Elle parle anglais avec une
certaine aisance, les épaules bien droites. Je devine qu’elle s’est
mise en mode business woman.
— J’imagine que c’est le moment d’évoquer notre super jeu, me
glisse-t-elle au détour d’une conversation.
Je lui adresse un clin d’œil complice qui la fait sourire.
— Exactement.
Et c’est ce que nous faisons. Nous sautons le déjeuner, trop
occupés à aller et venir entre les stands. Lilas semble fascinée,
quoiqu’un peu dépassée par cet univers dans lequel elle est encore
novice.
Je lui montre la scène centrale, qui possède un programme
complet dont des démonstrations de jeux, et notamment Just Dance.
Je lui propose d’essayer mais elle me rappelle l’humiliation que
c’était, aux arcades. Je me retiens de lui dire qu’au contraire, elle se
débrouille pas mal.
Je dois la tirer par le bras chaque fois qu’on s’arrête deux
minutes à une masterclass, ce qui m’amuse malgré moi.
— Mais ils parlent du système de jeu de Mad Dogs ! ronchonne-
t-elle d’un ton suppliant. C’est le directeur de jeu en personne qui
explique tout, tu imagines ? Ça pourrait beaucoup m’aider…
— Tyler Phillips ? Oui, je le connais. Chouette type.
— Frimeur, bougonne-t-elle en me laissant l’emmener.
Nous participons enfin au congrès, une conférence sur le
potentiel des jeux vidéo pour la société autant que pour l’économie.
Lilas gribouille dans un carnet tout du long. Je crois d’abord qu’elle
dessine par ennui, mais je comprends finalement qu’elle prend des
notes.
— C’était super intéressant, commente-t-elle une fois que nous
sortons.
— Vraiment ? la taquiné-je, un sourcil arqué. Tu as bâillé
exactement huit fois.
Elle se rembrunit, rangeant son carnet.
— Je suis simplement fatiguée. Ce n’était pas la peine de les
compter…
— Rentrons, dans ce cas. Tu dois avoir mal aux pieds.
Sur le retour, nous passons la boutique officielle, qui propose des
produits exclusifs et des objets collector, où elle achète plusieurs
figurines. « Pour mon petit frère », se justifie-t-elle.
Nous rencontrons quelques difficultés à rejoindre la sortie,
happés par un groupe de personnes. Je suis sur le point d’attraper la
main de Lilas quand elle cherche mon bras d’elle-même, se collant à
moi.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Je crois que c’est à cause de la finale nationale de la
compétition Mad Dogs. Viens, on va passer par le Cosplay Village.
C’est mon endroit préféré, même si je ne le lui dis pas. J’aime
regarder ces gens assez courageux et créatifs pour se déguiser. Je
n’en serais jamais capable. Je me soucie trop du regard des autres
pour cela. Lilas a le sourire aux lèvres en les examinant.
L’un d’eux est engoncé dans un costume Pacman, jaune et
énorme. L’homme jure dans sa barbe tandis que tout le monde se
cogne à lui. Le pauvre tourne sur lui-même.
— Je veux changer de petite amie, grogne-t-il, sa peau mate
recouverte de transpiration. J’ai changé d’avis.
— T’as perdu ton pari, Delaunay. Assume, répond la fille qui
l’accompagne, le contemplant d’un sourire moqueur.
Il la fusille du regard et se tourne vers moi au moment où nous
les croisons.
— Vous la voulez ? Je vous la fais pas cher.
— Euh…
La fille aux cheveux roses l’attrape par le col, ce qui le
déséquilibre, et le traîne de force. Les étoiles dans ses yeux me font
comprendre qu’il n’a pas besoin d’être sauvé.
Je me tourne vers Lilas, qui ne peut s’empêcher de rire en les
regardant. Je pensais qu’elle s’ennuierait, entourée de geeks et de
nerds toute la journée, mais une fois dans le taxi, elle me résume sa
journée avec enthousiasme, comme si je n’y avais pas assisté à ses
côtés.
Je la laisse faire avec plaisir, amusé. Une fois de retour à l’hôtel,
il est l’heure de dîner.
— Est-ce que ça te dirait de dîner avec moi ? lui proposé-je
devant sa porte.
Elle semble hésiter, ce qui me met mal à l’aise. Finalement, elle
me sourit.
— J’aurais adoré, mais je dois absolument bosser sur quelque
chose. Je vais très probablement tomber comme une masse.
— Pas de souci, concédé-je. Repose-toi.
Je lui souhaite une bonne nuit et ouvre ma porte pour m’y
engouffrer. Je suis déçu, mais je ne le montre pas.
Ce n’est que partie remise. Il reste encore demain.
1. « Un peu » en allemand.
ÉPISODE 4
Des héros plus que chastes
HENRY – It’s You
Aaron
Je t’aime de tous mes tentacules.
C’est comme un déclic. Une illumination. Soudain, tout
s’éclaircit par magie. Lilas qui trie mes Skittles, Lilas qui a le
nez qui coule chaque fois qu’elle mange, Lilas qui adore les
kdramas, Lilas qui me demande d’être son ami et qui rigole
quand je refuse : « Toujours le même. »
Non.
Lilas, qui me comprend mieux que tout le monde, Lilas…
qui porte le prénom que j’ai moi-même un jour donné à une
petite fille.
Non. Impossible.
Et pourtant, je le sais déjà. Au fond de moi, je l’ai toujours
su. J’ai juste choisi de l’ignorer, parce que j’avais trop peur
que ce soit vrai.
J’appelle Yves en tremblant comme une feuille. Il décroche
tout de suite, me demandant comment se passe mon week-end.
Je l’interromps d’une voix sourde :
— Est-ce qu’elle s’appelle vraiment Lilas ?
Il s’agit d’une seule seconde, la plus longue de ma vie.
— Hein ?
Je répète ma question, même si je connais déjà la réponse.
— Non, bien sûr que non, répond Yves sur le ton de
l’évidence. C’est son nom de plume. Elle s’appelle…
— … Fleur, dis-je en même temps que lui.
La tête me tourne. Mon cœur bat à mille à l’heure dans ma
poitrine. J’ai peur de m’évanouir. Je raccroche sans même dire
au revoir, les poings serrés.
Lilas est Fleur. Fleur est Lilas.
Elle l’a toujours été. Je la cherchais désespérément, et tout
ce temps elle était là, assise au bureau d’à côté. Seize ans
après, sans même le vouloir, je suis retombé fou amoureux de
la même fille.
« Il y a quelque chose que je ne t’ai pas dit. Quelque chose
que je n’arrive pas à te dire. Et une fois que tu le sauras, je ne
te plairai plus. »
Oh bordel. Ce n’est pas un rêve, pas cette fois. C’est réel.
Je n’y tiens plus. Je me lève brusquement et vais frapper à
sa porte sans m’arrêter, les genoux flageolants. Je manque de
me dégonfler, mais elle m’ouvre enfin et je la regarde,
incrédule.
Elle me fixe sans comprendre, déjà en pyjama.
— Aaron ?
C’est comme si je la voyais enfin. Son visage rond et
sublime, sa peau douce, ses beaux cheveux frisés et les
légendaires taches de rousseur qui recouvrent son nez et ses
lèvres… Les larmes coulent silencieusement sur mes joues
tandis que je la fixe sans pouvoir m’arrêter.
C’est elle. Évidemment, que c’est elle. C’est inscrit partout
sur son visage. Comment ai-je pu passer à côté ?
— C’est toi, soufflé-je.
J’ai enfin retrouvé mon ange gardien.
Fleur
— C’est toi.
Je n’ai pas besoin de lui demander ce qu’il veut dire par là.
Je le devine tout de suite au regard qu’il me lance. Il me voit
enfin. Il me voit telle que je suis vraiment.
Je tressaille de terreur et d’émotion mêlées, ne sachant quoi
dire. Oh, bon sang. On y est enfin. Comment l’a-t-il su ? Est-il
furieux ? J’ouvre la bouche pour m’excuser mais il me
devance avec urgence.
— Fleur ? souffle-t-il douloureusement.
C’est le moment que j’attendais et redoutais le plus.
J’aimerais nier, lui dire qu’il se trompe, mais je suis fatiguée
de mentir, fatiguée de faire semblant.
J’acquiesce, incertaine. Je veux me confondre en excuses et
en explications, paniquée, mais les mots ne sortent pas et
soudain ses bras sont autour de moi et je suis serrée contre son
torse puissant, incapable de faire un geste.
Je me mets à pleurer, le visage enfoui dans le creux de son
épaule. Ses mains s’accrochent à moi comme à une bouée en
pleine mer quand il murmure :
— Tu m’as tellement manqué.
Aaron
Je suis incapable de la lâcher. J’ai trop peur qu’elle
disparaisse à nouveau. Je la serre fort contre moi, Fleur, Lilas,
peu importe son nom ; les deux seules femmes que j’aie jamais
aimées de ma vie.
Je le savais. Je l’ai toujours su. Elle est la clé de ce bonheur
fantasmé.
— Je suis désolée, chuchote-t-elle entre deux sanglots, ses
bras autour de ma taille.
J’ai envie de lui dire que je m’en fiche, que je l’ai
retrouvée, que tout le reste m’est égal. Je lui embrasse l’oreille
à la place, déposant des « ce n’est pas grave » et des « je
t’aime » silencieux. Ma bouche continue de la rassurer,
glissant de sa joue au creux exquis de ses lèvres. Je saisis son
visage avec délicatesse, mes pouces caressant ses pommettes.
Ses yeux sont plongés dans les miens et je me demande
comment j’ai pu ne pas le voir avant. Je me souviens,
maintenant. Ce sont les mêmes. Elle n’a pas changé.
— Je t’ai retrouvée.
C’est plus fort que moi. Je l’embrasse, le regard rivé sur
cette bouche indécemment belle. Elle a le goût salé des larmes.
Je chasse celles-ci à coups de baisers chastes, créant un
chemin humide de son menton à son cou.
C’est si bon que plus rien d’autre n’existe. Ses mains
s’infiltrent sous ma chemise, douces et froides, et plus rien
n’existe.
Je ferme la porte de la chambre avec mon pied.
Fleur
Je suis ivre de son odeur, ivre de ses baisers, ivre de ses
mains sur mon corps.
Mes doigts prennent le temps de déboutonner sa chemise,
découvrant la peau lisse et satinée de son torse.
Sa bouche m’embrasse le visage avec une révérence qui
fait battre mon cœur plus fort. Un feu
brûle
au creux de mon ventre.
Il s’agenouille, mes doigts fourrés dans sa chevelure brune,
et ses lèvres font tomber ma nuisette sur le sol.
Mon cœur va exploser.
Aaron
Je me perds dans un tourbillon de cheveux, de peau humide
et de soupirs de plaisir.
Je fais courir ma bouche partout où je le peux, tendrement,
avidement, pour vénérer chaque carré de sa peau.
Elle se cambre sous moi, encore et encore, et mon cœur bat
si fort que j’ai peur qu’il me lâche.
Fleur
Je pose mes lèvres sur son cou et embrasse sa pomme
d’Adam, que je sens battre contre ma bouche.
Puis le grain de beauté posé sous son œil droit… juste
parce que je me l’étais promis.
Aaron
Elle gémit mon prénom et c’est la plus belle mélodie au
monde. Je garde le regard rivé sur le sien, nos doigts entrelacés
à plat sur les draps. J’ai bien trop peur qu’elle s’évapore sous
mes yeux.
Ça ne peut pas être un rêve, je ne le permettrai pas.
Je la soulève soudain et la ramène assise contre moi, ses
jambes de part et d’autre de mon corps. Je lui enlace le dos,
front contre front, et l’embrasse à en perdre haleine.
Elle jouit de la plus séduisante des façons ; mon prénom sur
sa langue.
Je n’ai jamais rien connu de tel. J’ai peur de ne plus me
souvenir de ce moment demain.
Je préférerais mourir que d’oublier cela.
Fleur
— Est-ce que je peux dormir ici ? souffle-t-il contre mon
ventre.
Je reprends mon souffle, caressant ses cheveux d’un geste
absent. Sa joue est posée sur mon nombril, ses yeux enfantins
dirigés vers moi. Je lui effleure le visage, peinant à croire ce
qui vient de se passer.
— Il faut qu’on parle de tout ça, chuchoté-je.
Il ferme les yeux, comme pour échapper à la conversation,
et murmure d’un ton fatigué :
— Demain. On parlera demain. Ce soir, je veux juste rester
comme ça avec toi… s’il te plaît ?
Je ne peux pas lui en vouloir. C’est tout ce que je souhaite
également. Parce que je sais qu’une fois que le choc sera
passé, la colère fera surface. Je veux profiter de nos
retrouvailles avant qu’il ne soit trop tard.
— D’accord.
Il sourit faiblement, puis remonte vers moi pour embrasser
mes lèvres et enlacer ma taille. Son nez touche le mien.
— 잘 자 내 사랑 1, dit-il.
Aaron est le premier à s’endormir. Je reste un long moment
à l’observer, sa main dans la mienne, priant pour que sa
mémoire conserve le souvenir de cette journée à jamais.
Aaron
Fleur me fait face, magnifique, et pour la première fois
depuis longtemps, ce n’est pas un souvenir.
C’est bel et bien le présent.
Je l’ai retrouvée. Je ne compte plus jamais la laisser
repartir.
Fleur
Je me réveille doucement au son de la douche. Le lit est
vide à mes côtés.
Les événements de la veille viennent me frapper en plein
visage. Oh merde. J’ai couché avec Aaron. Il sait qui je suis ;
j’ignore toujours comment.
J’en profite pour enfiler la chemise qu’il portait hier, faute
de trouver mes propres vêtements, et ai tout juste le temps de
me rasseoir avant qu’il sorte de la salle de bains.
Je déglutis en voyant la serviette enroulée autour de ses
hanches et les perles d’eau dévalant les muscles de son torse.
Des images de cette nuit me reviennent en mémoire et je
rougis.
Aaron doit lire dans mes pensées car il sourit, amusé, et
s’allonge sur le ventre près de moi. Il me regarde à travers ses
cils, silencieux, puis frotte ses cheveux mouillés contre mes
jambes.
— À quoi tu penses ? murmure-t-il.
J’ai peur que cette nuit ait été un adieu définitif.
Impossible de lui dire cela. Je prends donc l’oreiller et
l’appuie contre son visage, ce qui le fait doucement rire. Il
réussit à le retirer, emprisonnant mes poignets entre ses mains,
et me fait face, l’un air sérieux.
— On s’était promis de ne jamais faire cela… que c’était
trop dégoûtant, marmonné-je d’une grimace.
Son visage s’éclaire à ce souvenir. Il hausse une épaule,
comme à son habitude.
— Ce n’est pas si mal, finalement.
— C’est vrai, souris-je avec nostalgie. Il t’a fallu tout ce
temps pour t’en rendre compte ?
Ma plaisanterie tombe à plat quand il me répond très
sérieusement :
— C’était ma première fois. Donc oui.
Je le regarde en cillant, étonnée. Je n’arrive pas à croire
qu’Aaron soit resté vierge tout ce temps, et pourtant. Son
visage est sincère et honnête, comme toujours. Je ne réponds
rien, me contentant de lui sourire.
Nous nous observons un long moment, probablement pour
retarder le moment fatal. C’est lui qui se lance le premier, ses
doigts caressant mes mollets.
— Je suppose qu’il est temps d’en parler, maintenant.
J’avale ma salive, hochant la tête. Je n’y couperai pas, je le
sais. J’ai déjà trop tardé.
— Je suis désolée… D’avoir menti, avoué-je en baissant
les yeux. Je n’ai aucune excuse.
Il opine, digérant l’information. Malgré sa joie de me
retrouver, je sais qu’il est déçu, voire énervé. Il le cache bien,
voilà tout.
— Pourquoi l’avoir fait ?
Je lui raconte tout, sans filtre. Je n’ai plus rien à perdre…
ou presque.
— Quand je t’ai vu, ce jour-là, je t’ai reconnu tout de suite,
expliqué-je. Mais toi…
Il comprend, l’air coupable. Je devine sur ses traits qu’il
veut se justifier, me dire que sa mémoire n’est plus ce qu’elle
était, mais il n’y arrive pas.
— J’ai eu honte, continué-je, le menton posé sur mes
genoux repliés. Je me suis sentie tellement nulle que je n’ai
pas osé te dire qui j’étais. J’ai changé, Aaron. Je ne suis plus la
Fleur dont tu te souviens et que tu aimes…
— Ça n’a aucune importance. Parce que cette fois, je suis
tombé sous le charme de Lilas. Pas de Fleur.
— Mmh. J’ai tout de même essayé de te dire la vérité, ce
matin-là, quand tu m’as trouvée sous ton bureau. Je t’avais
écrit une lettre, soupiré-je en me cachant le visage de mes
mains. Mais quand j’ai vu à quel point tu me détestais, le
courage m’a quittée. Mentir m’a paru plus facile. Sauf que
c’est allé beaucoup trop loin, je ne savais plus comment
rectifier le tir, et j’ai regretté…
Aaron encaisse le coup, l’air pensif. Je me mords la lèvre,
honteuse et coupable.
— Je comprends… Je suis désolé, dit-il enfin. Si je n’avais
pas été un crétin prétentieux, tu m’aurais probablement dit la
vérité.
— Mentir était ma décision. Je suis en faute.
Il penche la tête sur le côté, un léger sourire aux lèvres, et
repousse une mèche de cheveux derrière mon oreille. Je lui
demande comment il l’a découvert. Il me montre le dernier
update de mon webtoon pour toute réponse.
Je tombe des nues.
— Tu… es l’un de mes lecteurs ?
— Je laisse même des commentaires, se félicite-t-il en
venant s’asseoir à côté de moi.
En somme, je me suis trahie toute seule. Quelle idiote.
— Je ne pensais pas que tu te souviendrais de ça… Des
tentacules, je veux dire.
— Comment faire autrement ?
J’hésite. Il doit le sentir, car il fronce les sourcils et prend
un air sérieux.
— J’ai vu les Post-it, chez toi… avoué-je, craintive.
— Oh.
C’est tout ce qu’il répond. Un silence pesant nous
enveloppe et aucun de nous ne le brise pendant de longues
minutes. Il semble mal à l’aise. Frustré, peut-être, de ne pas
savoir quoi dire.
— Ce n’est rien de grave, me rassure-t-il alors. Ne
t’inquiète pas, d’accord ?
— Tu ne peux pas me dire ça. Ça fait beaucoup d’oublis…
Sans parler des crises de panique. Ce n’est pas anodin. Est-ce
que tu as consulté ? Qu’est-ce que le médecin t’a dit ?
Il soupire en se passant la main dans les cheveux, pris au
dépourvu. Je le vois hésiter, puis fuir mon regard en déclarant :
— Il a dit que c’était passager. C’est le stress, c’est tout.
Menteur, ai-je envie de lui crier au visage. Il me ment en
pleine face et cela me brise légèrement le cœur. Mais ai-je
vraiment le droit de lui faire des reproches, après tous mes
mensonges ?
— Aaron…
— S’il te plaît, insiste-t-il en prenant mon menton dans sa
main. Je ne suis pas encore prêt à en parler.
Je l’embrasse tendrement pour lui montrer que je capitule.
S’il ne se sent pas prêt, je ne vais certainement pas le forcer.
Mais je ne suis pas près de laisser tomber.
— J’ai encore du mal à y croire, soupire-t-il contre ma
bouche. Tu es là. Bien réelle.
— Je sais, j’ai mis plusieurs jours à m’en remettre aussi.
Son sourire s’élargit et soudain, il ne peut plus s’arrêter de
rire, chose si rare que je suis prise de court. Je lui demande ce
qui l’amuse. Il secoue la tête, moqueur.
— Rien… je trouve juste ça très drôle que tu sois auteure,
après la catastrophe grammaticale que tu étais à l’époque.
Désolé, mais je n’aurais jamais parié sur toi.
Je lui frappe l’épaule, le regard noir.
— Le destin, Aaron. Le destin.
Il opine, posant un tendre baiser sur mon épaule.
— Le destin, répète-t-il lentement. Voilà un concept qui me
plaît de plus en plus.
Aaron
C’est comme si l’on ne s’était jamais quittés.
Nous passons la matinée entière au lit, à discuter de tout et
de rien. Je comprends enfin pourquoi Sélim a dit qu’ils
n’avaient pas de mère. Je lui demande comment vont ses papas
et ce qui s’est passé dans sa vie ces seize dernières années.
Nous n’avons pas le temps de trop nous appesantir sur la
question. Elle s’excuse encore et encore, mais je l’arrête en lui
répétant que je ne suis pas fâché.
Sa méfiance et son manque de confiance en elle me font
mal au cœur. Elle a dû souffrir de ce mensonge. J’aurais aimé
qu’elle ait assez confiance pour pouvoir tout me dire.
— Comment tu peux ne pas m’en vouloir ? insiste-t-elle. Je
t’ai menti. Tu devrais m’engueuler.
— Tu veux que je t’engueule ?
— Non !
— Alors tais-toi.
— Mais ce serait légitime, ajoute-t-elle.
Je roule des yeux. Je n’ai aucune envie de me disputer avec
elle. Elle ne pensait pas à mal. Je comprends qu’elle ait agi
comme elle l’a fait, même si j’aurais préféré qu’elle fasse
autrement. Ces quinze derniers jours font désormais sens, ce
qui me soulage également.
— Fleur, dis-je, et elle sursaute. Je m’en fiche. Je t’ai
retrouvée, c’est tout. Si tu savais depuis combien de temps je
te cherche…
Toute ma vie, est ce que je ne dis pas.
Fleur
Aaron retourne dans sa chambre pour faire sa valise
pendant que je saute dans la douche. Je suis sur un petit nuage.
Je ne comprends pas pourquoi j’ai attendu si longtemps avant
de lui dire la vérité.
Tout s’est bien passé, finalement.
Je peux enfin respirer. Profiter de lui, de nous, de ce destin
qui nous a de nouveau réunis. Je n’ai aucune idée de ce que le
futur nous réserve, et Dieu sait que j’ai très peur pour lui, mais
j’ai choisi de faire confiance.
Lorsque je m’habille, je trouve un petit bout de papier posé
sur mon lit. Mon cœur s’emballe en le lisant :
Chère Lilas/Fleur,
Veux-tu être mon amoureuse ?
Plus bas, je suis censée cocher la case « oui » ou la case
« non ». Je souris comme une idiote, car je me souviens de
tout comme si c’était hier. C’est de cette même façon qu’il
m’avait fait la demande seize ans plus tôt, peu avant qu’il
déménage.
Je gribouille quelque chose au stylo et le retrouve dans le
couloir dix minutes plus tard, prête à partir. Il porte de
nouveau l’un de ses sempiternels costumes. Son regard est
timide mais plein d’espoir.
Je lui passe le bout de papier, qu’il ouvre. Son sourire refait
surface en lisant mon « oui » majuscule.
— À une condition, ajouté-je.
— Tout ce que tu veux.
— Je veux toutes tes clochettes Animal Crossing,
murmuré-je d’un ton lascif.
Aaron ouvre grand la bouche, l’air trahi, et secoue la tête.
— Oublie ce que j’ai dit. Amis, c’est bien.
— Espèce de c…
Sa bouche me fait taire et je m’y soumets avec plaisir.
Une heure plus tard, je suis riche de clochettes.
Lilas
Aaron Choi est mon petit ami.
Pour de vrai. J’ai attendu ça pendant presque vingt ans, et c’est
enfin devenu réalité. Je m’endors sur son épaule dans l’avion, et
cette fois il se contente de poser sa tête sur la mienne. C’est la vieille
dame à côté de nous qui nous réveille une fois que nous sommes de
retour à Paris.
Dans le taxi, Aaron refuse de lâcher ma main. Je me sens comme
sur un petit nuage. C’est tout nouveau pour moi, et pourtant… cela
me paraît naturel.
— À demain, me dit-il quand nous sommes arrivés devant chez
moi.
Je lui souris et m’apprête à refermer la portière quand il me
rattrape par le poignet, les sourcils froncés.
— Avant de te laisser partir, j’ai une question – ou plutôt deux.
— OK…
— Premièrement, est-ce que tu préfères que je t’appelle Fleur ou
Lilas ?
Je rougis, car toute cette situation me gêne toujours autant. J’ai
vraiment l’impression d’être schizophrène – ou Hannah Montana, la
perruque en moins.
— Comme tu le sens. Les deux me vont.
Il semble réfléchir quelques secondes, puis acquiesce sagement.
— Lilas, j’aime bien. Et deuxième question : qu’est-ce que tu as
écrit, dans ta lettre ?
Je devine tout de suite de quoi il parle. Je grimace, mal à l’aise.
Son air curieux me pousse à tout lui avouer :
— J’ai dit que j’étais Fleur et que j’étais désolée.
J’omets la seconde partie du mot, qui disait à quel point je
l’aimais, et que cela me faisait peur.
— Et toi ? lui demandé-je avec curiosité.
Il hausse un sourcil et m’offre un sourire taquin.
— Tu verras dans un an.
Aaron
Cette idée de relation secrète ne me plaît pas du tout. Lilas
va trop loin. J’ai failli perdre mon œil à cause de ses
conneries ! Je ne suis pas doué pour me cacher, encore moins
pour mentir.
Tout le monde au bureau sait ce que je ressens, j’en suis
persuadé. Impossible qu’ils n’aient pas remarqué la façon dont
je la regarde. Emma m’a pris en flagrant délit à plusieurs
reprises, mais a fait comme si de rien n’était.
Je continue de voler quelques baisers ici et là, dans
l’ascenseur ou en pleine salle de repos. Ma petite amie est
devenue paranoïaque.
De mon côté, j’ai encore du mal à m’y faire. J’ai toujours
peur qu’elle disparaisse d’un moment à l’autre. Sérieusement,
je crois avoir développé un syndrome de l’abandon. Je dois
toujours m’assurer qu’elle est là, que je peux lui tenir la main,
que tout cela n’était pas un doux rêve.
Elle le devine, et c’est pourquoi elle reste patiente.
En cela, Lilas est encore plus merveilleuse que ce que
j’imaginais. D’une façon très différente que dans mes
fantasmes, mais étrangement, c’est encore mieux.
Après deux semaines à nous cacher, je n’en peux plus.
J’emmène Lilas en voiture, mais elle insiste encore et toujours
pour que j’entre quelques minutes avant elle, afin de ne pas
éveiller les soupçons.
Je suis tellement fatigué que quand j’arrive dans l’open
space, je stoppe net et déclare d’un ton désinvolte :
— Fleur et moi sortons ensemble.
Seule la tête de Maxime se lève, les sourcils froncés.
— Euh, félicitations… Qui est Fleur ?
— Lilas.
Cette fois, tout le monde me regarde avec perplexité. Seuls
Nicolas et Emma ne semblent pas si étonnés.
— Lilas n’est pas encore arrivée, répond Natasha en jetant
un coup d’œil à son bureau.
— Je sais, soupiré-je. Je dis que Fleur est ma petite amie.
— On a compris, pas besoin de vous vanter, marmonne
Maxime, qui semble tout aussi perdu. Mais qui est cette
Fleur ?
Je garde mon calme, bien que légèrement agacé par la
tournure que prend cette conversation.
— Lilas.
— Je ne comprends pas, avoue Julien.
Je tente de leur faire comprendre la situation avec mes
mains, séparant chaque mot par un silence significatif :
— Fleur = Lilas = petite amie.
Natasha me jette un coup d’œil mauvais, me reluquant des
pieds à la tête. Son air choqué me trouble.
— Je ne vous pensais pas de cet acabit, Aaron. Jouer avec
le cœur de deux pauvres femmes…
— Quoi ? Non, je…
— Bravo, mec, dit Nicolas en me tapotant l’épaule, hilare.
Quel Casanova. Qui l’aurait cru ? Pas moi.
— Et il en est fier, en plus.
— Vous m’avez mal compris, dis-je en vitesse, craignant
que Lilas débarque à tout moment. Je sors avec Lilas.
Personne d’autre. Lilas est un nom de plume, son vrai nom est
Fleur, et on se connaît depuis qu’on a quatre ans. Elle était
mon premier amour, je l’ai perdue de vue mais on s’est
retrouvés, et maintenant elle est officiellement devenue ma
petite amie, mais elle refuse de vous le dire par peur de votre
réaction, alors faites semblant de ne rien voir et soyez gentils.
J’ai sorti ça d’une seule traite. Cette fois, j’ai réussi à attirer
l’attention de tout le monde. Ils me regardent tous avec
stupéfaction. J’imagine que c’était un peu trop d’informations
d’un seul coup.
C’est le moment que choisit Lilas pour arriver dans l’open
space, le sourire aux lèvres.
— Hello tout le m…
Sa voix s’interrompt en remarquant les têtes qui se tournent
simultanément vers elle. Je ferme les yeux, exaspéré. Elle va
me tuer, c’est certain.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Je suis sur le point de tout avouer quand Emma nous
surprend tous en déclarant :
— C’est mon anniversaire.
Nous la regardons, étonnés. Je ne sais pas si c’est vrai, mais
sa révélation a le don de distraire tous nos collègues. Nous le
lui souhaitons à tour de rôle, ce qui semble lui faire regretter
son aveu.
Une fois que tout le monde retourne à son bureau, je lui
offre un petit sourire timide en guise de remerciement.
Après ma révélation, je pensais que l’un d’eux finirait
éventuellement par faire une bourde, mais nous tenons une
bonne semaine sans que Lilas se doute de quoi que ce soit.
Nous nous voyons beaucoup à l’extérieur, pour compenser.
Que ce soit pour se balader aux Tuileries, partager un bingsu à
la mangue au café Pus82 ou traîner sous la couette jusqu’à
quinze heures… Nous rattrapons les années perdues, évoquant
nos enfances et nos adolescences, ainsi que nos premiers
émois – ou plutôt les siens.
— Tu as eu beaucoup de copains ? lui demandé-je un soir,
tandis que nous flânons dans une petite librairie japonaise près
d’Opéra.
Nous sommes installés à même le sol, moi adossé contre
une bibliothèque, elle allongée, sa tête posée sur mes genoux.
Elle ne détache pas les yeux de son manga, un stylo calé entre
ses dents. Elle répond quelque chose que je ne comprends pas,
si bien que je lui retire le stylo pour le mettre dans ma propre
bouche.
— Non, dit-elle. Quelques-uns. Un au lycée, deux à la fac.
Ce n’était pas très glorieux, pour être honnête.
J’essaie de l’imaginer avec d’autres hommes, mais c’est me
faire du mal pour pas grand-chose. Elle me demande si cela
me dérange, je lui réponds que je m’en fiche. Qui elle a eu
avant moi n’a aucune importance. J’étais tout de même là le
premier, et je compte bien être le dernier.
— Et toi ? me demande-t-elle, levant les yeux vers moi.
— Je te l’ai déjà dit. Tu es la première.
— J’ai toujours du mal à y croire, pour être honnête…
Je fronce les sourcils, confus.
— Tu ne me crois pas ?
Elle se redresse, se collant à mon bras.
— Si, bien sûr que si ! Je suis juste étonnée. Tu es
séduisant. Intelligent. Attentionné.
De drôles d’adjectifs, qu’elle utilise pour me qualifier. Je ne
me suis jamais considéré comme séduisant. On me l’a très peu
dit, si ce n’est pas du tout. Intelligent, certes. Attentionné… Je
ne le suis qu’avec elle, même si je ne le lui dis pas.
À la place, je hausse les épaules.
— Les filles ne se sont jamais intéressées à moi. Ou alors je
ne les voyais pas. De toute façon, je n’avais ni le temps ni
l’envie.
Ce qui est vrai. Je n’ai jamais vraiment ressenti de désir
sexuel, pour personne. Sang-joon a failli s’évanouir quand je
lui ai avoué n’avoir jamais regardé de film pornographique, un
soir où je l’ai surpris en pleine affaire sur le canapé du salon.
Je crois… je crois que j’ai besoin d’une très forte
connexion émotionnelle pour ressentir un désir sexuel
quelconque. Et c’est ce qui s’est passé avec Lilas. C’est quand
j’ai commencé à développer des sentiments profonds pour elle
que s’est éveillée une bête avide dans mon bas-ventre.
Parfois, je continue d’être surpris face à l’intensité de mon
désir pour elle.
Je lui demande quel genre d’adolescente elle était. Je suis
surpris quand elle répond « Solitaire et réservée, timide et sans
amis ».
— Ma chambre était mon monde tout entier, dit-elle en
repliant les jambes contre son menton. Je n’en sortais que pour
aller à l’école. Je gardais toujours les volets fermés. Je passais
mon temps sur mon ordinateur à écrire ou à dessiner. Mes
papas en ont beaucoup souffert. Ils voulaient que je voie des
amis, que je fasse le mur, que je sorte avec des garçons… mais
le monde me terrifiait.
— Pourquoi ? soufflé-je. Je me rappelle une petite fille qui
n’avait peur de rien. Qui prenait la vie à bras-le-corps. Qui
était aimée de tout le monde.
— Les gens changent… Quelque chose en moi s’est brisé.
J’ai perdu toute confiance. C’est pourquoi j’aimais écrire. De
cette façon, je pouvais être quelqu’un que je ne suis pas.
Cette phrase me brise le cœur, car j’ai toujours cru que la
vie devait être si belle et si facile en ayant une personnalité
comme celle de Fleur. Je suppose que j’avais tort. Les parents
ont beau tout faire pour aimer leurs enfants et le leur montrer,
certains manquent le message.
Je me souviens soudain de quelque chose : Je crois qu’elle
a voulu mettre de la distance… De la distance avec quoi ?
Qu’a-t-il pu arriver pour la faire changer du tout au tout ?
— Est-ce que tu m’en voulais ? lui demandé-je soudain.
Elle plisse le front, me demandant ce que je veux dire par
là. Je creuse ma mémoire pour tenter de me souvenir.
— C’est encore très vague dans mon esprit… mais je me
rappelle avoir continué de t’écrire des lettres après avoir
déménagé. Je n’ai jamais eu de réponse.
Elle se raidit et fronce les sourcils, les yeux baissés.
— Tu m’as envoyé des lettres ?
— Oui. Beaucoup. Puis j’ai fini par abandonner.
— Je suis désolée, chuchote-t-elle. Je n’ai jamais rien
reçu… Je ne savais pas.
Je m’en doutais. Je lui souris pour la rassurer, entrelaçant
mes doigts aux siens. Je suis presque certain que ma mère ne
les a jamais envoyées, même si je ne sais toujours pas
pourquoi.
— Tout allait bien, alors ? Entre nous, je veux dire.
Elle met quelques secondes à me répondre, comme si elle
cherchait aussi dans ses souvenirs. Elle déglutit.
— Je ne t’en ai jamais voulu de quoi que ce soit. En fait, je
ne me souviens pas de tout non plus.
Je m’apprête à insister, mais elle change de sujet.
— Dis… Concernant les Post-it…
Mon visage se ferme presque automatiquement. Je serre les
dents pour ne pas lui montrer mon agacement. Je n’ai aucune
envie de parler de ça tout de suite. Je ne veux pas gâcher ce
moment.
— Je sais que tu refuses d’en parler, mais je m’inquiète,
continue-t-elle. Je veux t’aider.
— Ce n’est pas ton rôle, Lilas.
— Alors, c’est quoi mon rôle ? dit-elle en plissant le front.
Rester assise à sourire et à faire semblant que tout va bien ? Tu
t’es trompé de fille, Aaron Choi. Je vais te traîner chez le
docteur par la peau du cul, s’il le faut.
C’est plus fort que moi, je ris. Elle se redresse et entremêle
ses doigts aux miens, le regard doux et chaleureux. Je manque
de craquer à la seconde tellement elle est mignonne.
— Je sais que ça fait peur… Je sais que tu crains le pire.
Mais on a besoin de savoir ce qui se passe pour pouvoir agir
en fonction. Je suis là pour t’accompagner. Tu n’as plus à
traverser ça seul.
J’avale ma salive, hésitant. Je sais bien que rien de tout ça
n’est normal. Mes pertes de mémoire, mes crises de panique,
mes cauchemars… J’ai un problème. Moi aussi, j’ai envie de
savoir.
Et si j’étais devenu fou ?
Est-ce qu’elle voudra toujours de moi après ?
— Je prendrai rendez-vous, lui assuré-je.
Son sourire illumine son visage et ses épaules s’affaissent
de soulagement. Elle hoche la tête, heureuse.
Je déteste lui mentir, mais j’ai encore plus peur de la
perdre.
Nous passons l’après-midi dans un coin de la librairie, à
lire nos mangas favoris respectifs. Nous y laissons des Post-it
à certaines pages, faisant des commentaires drôles et parfois
philosophiques, espérant qu’un futur lecteur tombera dessus et
se demandera toujours, sans jamais le savoir, qui les a écrits.
Une fois fini, nous échangeons les mangas.
C’est l’une des meilleures journées de ma vie. Lilas dort
souvent à la maison, principalement les soirs où Sang-joon
n’est pas là. En revanche, elle ne m’invite jamais chez elle.
Elle m’avoue que ses amies sont en froid et qu’elle tente
d’échapper le plus possible à l’atmosphère qui règne à
l’appartement. Forcément, je lui offre l’asile avec grand
plaisir.
Pouvoir être qui je suis en sa présence, sans effort ni
artifice, est un soulagement sans nom. Je ne porte pas mes
costumes, ni mes lentilles de contact. Je ne coiffe pas mes
cheveux, non plus. Je mange des ramens sans prétendre savoir
cuisiner quoi que ce soit d’autre, et elle accepte de s’essayer à
mes jeux vidéo favoris.
Il y a deux jours, nous avons passé la soirée l’un à côté de
l’autre dans mon lit, chacun sur sa Switch, nourrissant l’autre
de chips à la patate douce. Je sais que beaucoup d’autres
m’auraient trouvé barbant, mais elle ne s’en plaint pas.
C’est l’une des très nombreuses raisons pour lesquelles je
l’aime.
Parce que je l’aime, c’est évident. Je l’ai toujours aimée.
Même quand je ne la reconnaissais pas.
— Tu es déjà allé en Corée ? me demande-t-elle soudain, la
bouche pleine. Tu ne parles jamais de ta famille maternelle.
Je m’essuie les doigts, pensif.
— Une fois seulement, mais j’étais très petit. C’était avant
même de te rencontrer. Le seul souvenir que j’ai, ce sont les
cerisiers en fleurs… Ma mère s’est fâchée avec sa famille à ma
naissance, alors je ne les connais pas, lui expliqué-je.
Elle sourit faiblement, digérant l’information, puis plante
ses dents dans sa cuisse de poulet rôti. Je secoue la tête devant
le carnage, amusé.
— Tu manges comme un ogre, lui dis-je.
Moi qui me nourris rarement, Lilas me donne l’impression
de toujours manger pour deux. C’est quelque chose que j’aime
chez elle, car j’ai pu remarquer que manger lui faisait plaisir.
— Fais attention à ce que tu es en train de dire, me menace-
t-elle, le doigt graisseux pointé vers moi. Sujet sensible.
— Pourquoi ça ?
— Les filles au cinéma sont des menteuses, tu sais ? Le
coup de la gloutonne qui reste mince et ferme, c’est un mythe.
La vie, la vraie, c’est la terrible malédiction de la cellulite, dit-
elle d’un ton dramatique. Mon pire cauchemar. Tu ne l’as
peut-être pas remarquée, mais…
— Si, je l’ai remarquée.
Je l’ai vue toute nue à de nombreuses reprises, comment
faire autrement ? Elle m’observe d’un air blasé, assez
longtemps pour me foutre les jetons, puis laisse tomber son
poulet dans une grimace dégoûtée.
— Ah bah merci.
— Et donc ?
Je tends mes baguettes vers elle pour lui faire goûter mon
bœuf sauté, mais son regard est mauvais.
— Et donc tu m’as fait perdre l’appétit. Crétin.
Elle essuie ses doigts graisseux sur sa serviette, silencieuse,
et c’est le temps qu’il me faut pour comprendre mon erreur.
Lilas, dont les yeux m’hypnotisent et les hanches me mettent à
genoux, est complexée par sa cellulite. On croirait rêver !
Je penche la tête sur le côté et lui demande :
— Tu savais que la cellulite est un phénomène propre aux
femmes ? Elle n’est pas là pour vous embêter, mais pour vous
permettre de stocker des graisses et de subvenir aux besoins de
l’organisme en période de grossesse. C’est beau, le corps
humain, non ? Je ne pense pas que tu devrais en avoir honte.
Je crois avoir fait une erreur, à déblatérer mon savoir
scientifique, mais elle me regarde en secouant lentement la
tête, intriguée.
— Aaron. Je crois que je suis amoureuse de ton cerveau.
Je hoche la tête, pas le moins du monde étonné.
— As you should.
— Il est vraiment très impressionnant. Je suis persuadée
qu’il doit être très gros.
Je hausse un sourcil, ce qui la fait sourire, et me rapproche
dangereusement d’elle.
— Je rêve où tu me fais du dirtytalk ?
Son rictus en coin suffit à m’enflammer tout entier.
— Peut-être…
— Et pourquoi diable est-ce que ça m’excite autant ?
— Parce que tu es un geek, Aaron Ch…
Je la fais taire d’un baiser, ne pouvant plus me retenir. Elle
s’agrippe à mes cheveux, virant mes lunettes, et me plaque
contre le canapé pour me chevaucher. Je ne me fatiguerai
jamais du goût qu’elle a, ni de la façon dont ses mains
tremblent chaque fois qu’elles s’infiltrent sous mon tee-shirt et
caressent le creux de mon ventre.
Je réponds à son baiser avec passion, le cou brûlant. Mes
doigts s’accrochent à ses hanches tandis qu’elle fait glisser sa
bouche le long de mon cou jusqu’à mon torse. Elle embrasse
mon point faible, sa langue jouant délicatement avec chacun
de mes tétons. Je respire avec difficulté.
— Tu es trop habillée, soufflé-je en lui retirant sa robe à
fleurs.
Elle ne porte presque rien en dessous, ce qui a le don de me
faire soupirer de plaisir. Je lui écarte les cuisses avec mon
genou, ma main se perdant entre celles-ci, et avale ses doux
gémissements.
— Ta chambre, chuchote-t-elle.
Je la soulève, ses cuisses m’enserrant la taille, au moment
où la porte d’entrée s’ouvre. Merde ! Pris de panique, je lâche
Lilas, qui retombe sur le canapé dans un cri de stupeur. Elle ne
s’y attend tellement pas qu’elle roule et s’écroule sur le sol
dans un bruit sourd.
— 민혁아 1 ?
Sang-joon et ma mère se trouvent sur le seuil, choqués.
— Oh mon Dieu, jure Lilas sur le sol, les mains cachant
son visage et sa poitrine nue.
Je bouge enfin, les oreilles cramoisies, et attrape la robe de
Lilas pour la lui donner. Je lui demande si elle s’est fait mal
mais elle se contente de faire la morte.
— Eomma, grondé-je en me rhabillant.
Je prends ma mère par le bras et lui demande de revenir
plus tard, mais ses yeux restent rivés sur le canapé, qui
dissimule partiellement Lilas. Celle-ci est toujours allongée
face contre terre sur le sol, ses cheveux en rideaux sur son
visage.
— Très bien, très bien, cède ma mère. Je vous laisse… Au
revoir !
Le bras de Lilas est tout juste assez long pour que sa main
dépasse du canapé, saluant ma mère en silence. Au moins, elle
est polie. Je m’excuse auprès de ma mère et fusille Sang-joon
du regard en lui disant de revenir dans dix minutes.
Je referme la porte derrière eux, en poussant un soupir de
soulagement. Les murs sont malheureusement assez fins pour
qu’on entende ma mère s’exclamer en coréen :
— Cette diseuse de bonne aventure avait raison ! J’aurai
peut-être des petits-enfants, finalement. Dieu merci, l’honneur
de la famille est sauvé.
Je ferme les yeux, passant une main sur mon visage. Lilas
fait dépasser sa tête du canapé, une moue gênée aux lèvres.
— Qu’est-ce qu’elle a dit ?
Je la rejoins pour l’aider à se relever, puis lui offre un
sourire rassurant.
— Que tu as l’air charmante.
Lilas
Eleanor et Dana ne se parlent plus du tout.
Je suis le seul lien qui unisse encore notre trio, si l’on peut
appeler ça comme ça. Je n’en veux pas à Dana pour les mots qu’elle
a eus ce soir-là ; ils étaient vrais. Eleanor non plus, j’en suis
persuadée. Elle est simplement encore trop blessée et perdue pour
pouvoir revenir la première.
Je discute secrètement par SMS avec Cécile, chez qui Dana passe
le plus clair de son temps. Elle me fait comprendre que la situation
lui pèse et que Dana se sent coupable de nous avoir maternées de la
sorte. Malheureusement, sa fierté est aussi grande que le QI
d’Aaron. C’est dire !
La bonne nouvelle, c’est qu’Eleanor a consenti à supprimer le
numéro de tous les hommes avec qui elle est « sortie » et qui ne lui
manqueront pas. L’étape suivante passe par son dressing
impressionnant.
— Pourquoi est-ce qu’on me force à faire ça, déjà ? se plaint-elle.
— Parce que tu fais du tri dans ta tête. Tu possèdes trop de
choses, Eleanor. On va suivre la méthode Marie Kondo ; tu verras,
ça va changer ta vie.
Je l’aide à trier ses affaires en trois piles : à donner, à vendre, à
conserver. L’idée est de ne garder que les objets qui parlent au cœur
et de jeter ceux qui n’apportent plus de joie. Cela nous prend toute la
journée.
Elle commence par vouloir tout conserver, mais je la rappelle à
l’ordre.
— Tu as besoin d’argent si tu veux garder le même train de vie,
argumenté-je. Tu n’as pas encore de job, tu te souviens ?
Elle finit par consentir, remerciant silencieusement chaque objet
avant de le mettre dans les piles « à vendre » ou « à donner ». Je
l’avoue, c’est dur à regarder. Mais je suis fière d’elle, et je le lui dis.
Le lendemain, je l’accompagne pour aller revendre tous ses articles
de luxe. Elle n’en garde que quelques-uns, prétextant un attachement
symbolique et affectif.
Lorsque nous rentrons à la maison, elle semble fascinée par
l’argent qu’elle vient de récolter et qui lui revient ; à elle et à elle
seule. Elle m’invite à dîner pour l’occasion, et nous trinquons au
commencement de son indépendance.
— Il faut que tu trouves une alternance, maintenant.
Elle opine, silencieuse. Je sais ce qu’elle pense, même si je laisse
couler. On se ressemble bien plus que je ne le pensais. Eleanor est
intelligente et possède une grande confiance en elle. Pourtant, elle
n’a jamais bossé de sa vie. Elle est terrifiée à l’idée de ne pas savoir
comment faire.
Quand elle jette un coup d’œil à sa chambre nouvellement
désencombrée, elle se met à pleurer. Je la prends dans mes bras, le
cœur brisé, et lui demande si ça va.
— Je suis vraiment en train de faire ça, renifle-t-elle.
— Tu l’es. Et tu sais quoi ? Tu t’en sors à merveille.
Elle sèche ses larmes, cachant son visage dans mon épaule.
— Fleur.
— Oui ?
— Quentin me plaît. J’ai fait une énorme erreur.
Je n’ai pas de réponse à cela. Je me contente donc de la serrer
dans mes bras, et lui promets de tout faire pour l’aider à arranger les
choses.
Lilas
— Qu’est-ce que tu fais là ?
Aaron est dans ma cuisine, l’air un peu perdu. Le voir ici est
étrange. Ce n’est pas la première fois qu’il vient, il avait l’habitude
de passer ses samedis après-midi ici il y a longtemps. Mais la
situation n’est plus la même.
— J’ai parlé à Yves et il m’a tout expliqué. Je me doutais que tu
viendrais voir tes parents, alors… Tu as pleuré ? demande-t-il en
caressant ma pommette.
Je lui souris tristement et baisse la voix, persuadée que mes
papas écoutent comme deux commères derrière la porte :
— Tout va bien. Tu avais raison, c’était un malentendu.
— Je sais.
J’arque un sourcil. Il m’offre un sourire soulagé.
— Il a entendu parler de toi par tes parents, c’est vrai. Mais c’est
sa fille Marlène, l’une de tes lectrices, qui lui a vanté tes mérites. Il a
décidé de voir ce que tu valais, et ton test d’écriture lui a beaucoup
plu. Tu vois, Lilas. Tu l’as mérité. Tu as gagné ta place chez Abisoft.
L’entendre est un soulagement indescriptible. Je le remercie
d’avoir foncé ici pour venir me le dire, même si ce n’était pas
nécessaire. Il semble se rendre compte de son erreur.
— Désolé d’avoir débarqué comme ça. Je n’aurais pas dû. Tu
crois qu’ils m’ont reconnu ? chuchote-t-il, l’air stressé.
— Ce n’est rien. Et non, je ne crois pas.
J’aimerais pouvoir lui présenter mes parents, mais c’est trop
risqué. J’ai peur qu’Arthur et James fassent une gaffe.
Malheureusement, ces derniers ne me laissent pas le choix et
débarquent dans la cuisine, un sourire complice aux lèvres.
— Est-ce que ce jeune homme veut rester un moment ? propose
Arthur. James a fait une tarte aux pommes ce matin et Sélim va
bientôt arriver.
Je lui fais les gros yeux, bougeant ma main près de ma gorge,
mais il m’ignore volontairement. Aaron rougit, incertain, et me
consulte du regard.
— Eh bien… je ne voudrais pas m’imposer…
— Au contraire, intervient James. Les amis de Fleur sont les
bienvenus dans cette maison. Comment tu t’appelles ?
— Aaron, monsieur. Vous ne vous souvenez sûrement pas de
moi…
Eh merde. Mes parents le dévisagent avec curiosité, comme s’ils
cherchaient dans leur mémoire, puis Arthur laisse soudain échapper
un cri de stupéfaction. Son regard passe de lui à moi, puis de moi à
lui. James semble à son tour comprendre, car son expression
s’assombrit.
Merde, merde, merde.
— Mais non… Ne me dites pas que tu es le petit Aaron Choi ?
Avec tes lunettes rondes et tes jeux vidéo ?
Ses oreilles rougissent davantage encore.
— C’est bien moi.
Mes deux parents se tournent vers moi, peinés que je ne leur ai
rien dit.
— Alors là… on veut tout savoir.
On leur raconte tout – ou presque. Nous nous posons autour de la
table du salon et James nous sert du thé, la vieille bouilloire sifflant
avec bruit. Je leur raconte mon entretien chez Abisoft, Aaron qui ne
me reconnaît pas, mon mensonge, puis notre lent parcours jusqu’à
l’amitié. Je m’arrête là, sans trouver le courage de leur dire la vérité.
— Incroyable, souffle Arthur, fasciné. On pourrait dire que c’est
le destin. Pas vrai, chéri ?
— C’est vrai. Perdus de vue à l’âge de huit ans, retrouvés à l’âge
de vingt-quatre. C’est beau.
Ils me demandent pourquoi je n’ai rien dit, mais je prétexte avoir
oublié de le mentionner. Évidemment, personne ne me croit. Je sais
qu’ils se doutent de ce qui se passe, et c’est pourquoi Arthur se
permet de sortir les albums photos.
— Papa, me plains-je. Non.
— Je sais déjà à quoi tu ressemblais, tu sais, sourit Aaron. Cette
partie de toi n’a aucun secret pour moi.
Je lui réponds d’un sourire crispé, car je ne sais pas quoi faire
d’autre. James m’examine avec soin de l’autre côté du canapé. Il
sent que quelque chose cloche.
— Je vais débarrasser, murmuré-je tandis qu’Arthur s’efforce de
trouver les photos de nous plus jeunes.
Je ramène les tasses dans la cuisine, le cœur lourd. Je sais déjà
que James m’a suivie, si bien que je ne suis pas surprise de
l’entendre entrer après moi. Il me prend la vaisselle des mains et me
demande si tout va bien.
Pour une fois, je n’ai pas le courage de mentir.
— Pas vraiment.
— Est-ce que je peux te poser une question ? me demande-t-il, et
j’acquiesce en sachant déjà ce qui va suivre. Est-ce que vous avez
parlé de ce qui s’est passé ? La dernière fois qu’on a vu Aaron, il
n’allait pas très bien…
Je ferme les yeux, comme si cela pouvait me permettre de ne pas
y répondre.
— Il ne s’en souvient pas.
La compréhension se peint sur ses traits. Je lui explique
qu’Aaron souffre de troubles de la mémoire, et qu’il ne manifeste
aucun souvenir de ce qui s’est passé. Mon père fronce les sourcils.
— Pourquoi, à ton avis ?
Je hausse les épaules. J’ai quelques pistes, principalement via des
recherches Internet intensives, mais je peux me tromper. Après tout,
je ne suis pas psychologue.
— J’attends encore le verdict du docteur, mais je crois… qu’il est
amnésique. Ce n’est pas tout. Il dort peu, il fait des cauchemars, il
prend peur très facilement. Il a des crises de panique au cours de
situations bien particulières, aussi.
— Ses pauvres parents, soupire-t-il.
— Il a peur de mourir.
— Quoi ?
Je m’efforce de ne pas pleurer.
— Il a peur de mourir, papa. Constamment. Il ne peut même pas
prononcer le mot à voix haute. Et c’est de ma faute. Je voudrais le
lui dire, mais je n’y arrive pas…
Il pose ses mains sur mes épaules, le regard sévère.
— Fleur, stop. On en a déjà parlé mille fois. Rien n’est de ta
faute. Tu as toi-même mis des années à te remettre de ce qui s’est
passé. C’est tombé sur Aaron, mais ça aurait pu être toi. Ne l’oublie
pas.
Parfois, j’aurais préféré que ce soit moi.
— Mais il a quand même fini avec un foutu traumatisme. Un
traumatisme tellement gros, en fait, que son cerveau a effacé et
modifié tous ses souvenirs liés à ce jour-là. Tu imagines ? Quand il
se rappellera, il va me détester.
— Je suis certain que non. Il est intelligent, il saura faire la
différence. Cela dit… il faut le lui dire au plus vite. Le mensonge est
toujours tentant, et on se persuade souvent qu’on protège les gens
qu’on aime en faisant cela, mais finalement… ce n’est jamais une
bonne solution.
Je le sais. Même si Aaron a pardonné mon premier mensonge,
rien ne dit qu’il fera la même chose avec le second. Mais je ne sais
pas comment il réagira à tout ça.
J’ai peur qu’il perde les pédales.
James promet de faire attention à ce qu’il dit, et nous retournons
dans le salon. Arthur est en train de montrer des photos de moi à
quatre ans, accroupie en train de faire pipi sur la plage.
— Papa ! m’écrié-je, ce qui fait sourire Aaron.
— Mais tu étais tellement belle ! Regarde, tu avais ton chapeau
favori. Tu voulais même dormir avec.
— Adorable, commente Aaron dans sa barbe, tournant les pages
de lui-même.
Je les regarde s’extasier devant l’album, jusqu’à trouver des
photos d’Aaron et moi. Nous sur une balançoire, nous endormis sous
un château de couvertures dans ma chambre, nous ramassant des
escargots un jour de pluie, nous riant dans un champ de
coquelicots…
Que de beaux souvenirs.
Aaron saisit l’une d’elles, qui nous montre glissant sur un
toboggan. Je suis assise entre les petites jambes d’Aaron, qui me
tient fermement par la taille. Mon sourire est intergalactique. Lui
fronce les sourcils dans ma direction, l’air très méfiant.
— Est-ce que je peux vous l’emprunter ? demande-t-il à Arthur
d’une voix timide. Juste le temps de la scanner, et je vous la
rapporterai…
— Garde-la.
Aaron veut insister, mais James approuve l’idée de son mari.
Finalement, je lui offre un sourire encourageant.
Il finit par hocher la tête, la gardant bien précieusement.
C’est le moment que choisit Sélim pour passer le pas de la porte,
une canette de soda à la main. Il me voit et me fait la bise, étonné de
ma venue.
— Tu te souviens d’Aaron ?
— Ouais, dit-il, impassible. Salut. Pourquoi vous êtes chez moi ?
— Hé ! C’est pas une façon de parler, intervient James.
Aaron hésite, puis lance :
— Je suis amoureux de ta grande sœur.
Toutes les têtes se tournent vers lui, ébahies. Mon cœur s’arrête
de battre dans ma poitrine et le temps se fige autour de moi.
Amoureux.
Il est amoureux.
Je ne crois pas qu’il se rende compte de ce qu’il vient de dire, car
il attend que quelqu’un prenne la parole.
— Oh. OK. Cool, répond Sélim en plissant les yeux.
— Cool.
— Cool.
Je passe le reste de la journée dans une sorte de nuage rose, trop
heureuse pour remarquer les regards et sous-entendus embarrassants
de mes parents.
Aaron
Les papas de Lilas sont adorables. Ils m’ont accueilli à bras
ouverts et n’ont pas arrêté d’évoquer des choses qui restent encore
vagues dans mon esprit. Je dois avouer que cela m’a fait beaucoup
de bien. Mes propres parents n’ont jamais voulu parler de cette
période de notre vie… Quant à Lilas, elle semble toujours réticente à
l’idée de le faire.
J’évite d’évoquer le sujet, mais je commence à me rappeler. Petit
à petit. Être à ses côtés semble déclencher une horde de souvenirs.
Certains sont une douce chanson à mon cœur. D’autres m’inquiètent.
Je continue de rêver de cette foutue forêt. Je ne vois pas grand-
chose d’autre, mais le sentiment qui me colle à la peau après chaque
cauchemar est toujours le même.
La peur. La colère.
La mort.
Et je panique, encore et encore. Car je sais que quelque chose
cloche. Ma mémoire me cache un truc et ma mère est sa plus grande
complice. Ce que je ressens n’est pas normal. Ces crises de panique
ne sont pas normales. Mes pertes de mémoire non plus.
Je rêve de Fleur. Encore et encore. Elle est toujours là. Mais cette
fois, c’est différent de mes autres cauchemars. Elle pleure. Elle me
regarde avec ses grands yeux larmoyants, l’expression peinée, et
j’essaie de m’approcher mais elle recule dans un élan de crainte.
Je lui fais peur. Moi, Aaron Choi, qui n’ai jamais rien fait de ma
vie si ce n’est l’aimer, je lui inspire la crainte.
Je remarque une marque rouge sur sa joue, et je comprends tout
de suite que j’en suis à l’origine.
Je veux lui demander qui l’a frappée, mais soudain les bras de
mon père me tirent en arrière et ma mère arrive en criant, son visage
inondé de larmes.
— Aaron, lâche-la ! répète mon père. Tu vas lui faire mal !
Non. Non, Fleur, je suis désolé… je ne voulais pas.
Je me réveille en sursaut, le cœur palpitant à mille à l’heure dans
ma poitrine. Lilas dort à côté de moi dans mon lit, les draps la
recouvrant jusqu’à la taille. Je pose une main sur son dos délicat
pour m’assurer qu’elle est bien réelle, mais surtout qu’elle respire
correctement.
Je me recule presque automatiquement, comme peureux à l’idée
de la toucher.
Le souffle me manque. Je me prends la tête entre les mains, mort
de peur. Était-ce vraiment un souvenir ? Ai-je frappé Fleur quand
j’étais petit ? Si oui, cela expliquerait pourquoi elle a arrêté de
répondre à mes lettres après mon déménagement…
Mais pourquoi aurais-je fait une chose pareille ? C’est
impossible. Je n’ai jamais été violent. Quand bien même. S’il y a
une personne à qui je n’aurais jamais pu faire de mal, c’est elle.
Pourtant, quelque chose au fond de moi me pousse à penser le
contraire. Ce sentiment glauque au fond de mon ventre… La
violence. La mort.
Encore la mort.
Toujours la mort.
Je suis incapable de me rendormir après ça. Je reste assis sur le
matelas, bercé par la douce respiration de Lilas.
Hanté par la conviction d’avoir commis quelque chose
d’atroce… quelque chose dont ma mémoire me protège.
Lilas
Je n’aurais jamais cru me retrouver dans une voiture
direction Disneyland Paris en compagnie d’Aaron, Emma et
Nicolas.
Et pourtant, nous en sommes là.
Je suis assise à l’arrière avec Aaron, qui boude en regardant
par la fenêtre. Il s’imaginait passer une journée en amoureux,
mais voilà que nos collègues se sont joints à la fête. J’avoue
être un peu déçue moi aussi, raison pour laquelle je lui prends
discrètement la main.
Ses épaules se détendent à mon contact, son petit doigt
s’accrochant au mien.
— Je croyais que tu ne voulais pas venir, Aaron, dit Nicolas
en lui souriant dans le rétroviseur.
Effectivement, j’ai lancé l’idée au hasard pendant une
pause déjeuner. Nicolas arrivait au même moment et s’est
incrusté dans nos plans, raison pour laquelle Aaron a vite
annoncé qu’il ne viendrait pas. Il a changé d’avis au dernier
moment, probablement par jalousie.
Mon petit ami ne lui accorde aucun regard en disant :
— Finalement, je suis libre.
— Je ne savais pas non plus que tu étais fan de Disney.
Cette fois, Aaron lui adresse un coup d’œil blasé, l’air de
dire : « Ne me cherche pas. » Nicolas prend cela pour une
invitation à l’ennuyer davantage, ce qui fait rouler Emma des
yeux.
— Maintenant, tu le sais.
— C’est quoi, ton Disney favori ? demande Nicolas.
Je tourne la tête vers Aaron. Il reste impassible, mais je le
connais assez pour voir qu’il panique intérieurement. Il prend
le temps de répondre, pensif.
— Celui… avec l’arbre qui parle ?
Je souris sans pouvoir m’en empêcher. Je me demande s’il
se rappelle. Pocahantas était mon dessin animé préféré, petite.
C’était un passage obligatoire quand j’étais malade. Au regard
en coin qu’il m’adresse, comme s’il voulait s’assurer que
c’était bien le bon, il s’en souvient parfaitement.
— Oh, Mulan ? demande Nicolas en hochant la tête.
Quel salopard. Je le fusille du regard dans le rétroviseur, au
moment même où Emma lui donne un coup de coude dans le
flanc. Il se contente de sourire comme un idiot.
— Oui, voilà, approuve Aaron d’un air légèrement soulagé.
Et toi ?
Je comprends qu’il me pose la question, à moi.
— Je dirais la même chose.
— Moi, c’est Le Roi lion, intervient Nicolas.
Emma le coupe dans son élan :
— Personne ne te l’a demandé.
Cette journée s’annonce merveilleuse.
À peine arrivée, je deviens une tout autre personne. J’ai
l’impression d’avoir cinq ans à nouveau, chantant l’air de It’s
A Small World et sautillant d’attraction en attraction. Nicolas
me ressemble sur ce point-là, si bien qu’on finit par avancer en
groupe de deux. On discute un moment avec le personnage de
Cruella qui passe par là ; Aaron sourit à la vue des tentacules
mauves.
Celui-ci nous suit partout comme un robot, discutant
calmement avec Emma. Je n’arrive toujours pas à cerner celle-
ci, pour être honnête. Elle semble froide et solitaire, mais à la
fois geek et super gentille. J’ai toujours l’impression qu’elle
n’apprécie personne au bureau.
Mais je n’aime pas juger sans connaître.
— OK, qu’est-ce que vous voulez faire ? demande Nicolas
en dépliant le plan.
— Pas besoin de carte, dis-je en la lui retirant. Tu parles à
une pro, là. Je sais où je vais.
— OK, Dora l’Exploratrice. Toutes mes excuses.
— On doit absolument faire Star Tours. Le Train de la
mine, aussi. Les Poupées : un classique.
— Et la Tour de la terreur ? propose-t-il. Je veux entendre
Aaron crier comme une fille.
Emma lui assène un coup de genou, lui arrachant un
gémissement de douleur.
— Tu veux dire, comme ça ?
— Je retire ce que j’ai dit, bougonne-t-il, le souffle coupé.
Finalement, j’aime beaucoup cette nana.
Aaron secoue la tête sans rien dire, et je devine qu’il me
juge silencieusement. J’ai un côté fangirl qu’il ne réussira
jamais à faire taire. Il me laisse toutefois profiter, faisant tout
ce que je souhaite sans se plaindre.
Il va même jusqu’à accepter les oreilles de Minnie que je
dépose sur son crâne.
— On a les mêmes, maintenant, lui dis-je victorieusement.
— Comme des oreilles de couple ?
— Si tu veux, oui.
Il acquiesce, satisfait de cette réponse, et je nous prends en
photo pour immortaliser le moment. Il ne les lâche pas une
seule seconde de la journée. Nicolas se moque un moment,
jusqu’à ce qu’Emma lui fasse porter un diadème Reine des
Neiges en guise de sanction.
— Je vais être honnête, annonce-t-il en se regardant dans le
miroir. Je me trouve plutôt bonne.
— J’aurais dû m’en douter, soupire Emma.
Si Aaron est resté silencieux toute la matinée, quelque
chose change durant le déjeuner. Nous faisons la queue pour le
Bella Notte, pour déguster des pizzas et du pain à l’ail. Nicolas
propose de payer pour tout le monde, ce qui se révèle plutôt
surprenant venant de lui.
Aaron tique une fois.
Lorsque Nicolas se propose de porter mon plateau. Aaron
tique à nouveau. « Je vais le porter », dit-il alors, lui prenant
l’objet des mains. Je plisse le front et leur rappelle que je ne
suis pas handicapée. Le reste du déjeuner est un concours de
coqs sans queue ni tête.
— J’ai fait quelques jobs de mannequinat étant plus jeune,
m’explique Nicolas. Ma petite copine de l’époque voulait
devenir photographe.
— Tu as le profil type, oui, approuvé-je, intéressée. Et
c’était comment ? Ça m’a toujours fascinée… Poser, ce n’est
vraiment pas mon truc.
— C’était sympa. Je te montrerai les photos, si tu veux.
Je suis sur le point de le questionner davantage quand
Aaron, les doigts serrés autour de son verre, nous coupe en
déblatérant d’une traite :
— Moi, j’ai eu mon bac S à seize ans.
Nous nous tournons vers lui comme un seul homme,
abasourdis. Il se contente de lever le menton, pas peu fier.
Notre réaction n’est pas celle qu’il prévoyait car il rougit et se
racle la gorge. Je m’efforce de ne pas éclater de rire.
— Mention très bien, ajoute-t-il.
Nicolas prend pitié et lui entoure les épaules de son bras.
— Félicitations.
La conversation se poursuit et Nicolas nous montre
comment ouvrir une capsule de bouteille avec les dents. Je n’ai
jamais réussi à le faire, c’est pourquoi je reste bluffée devant
sa prestation.
— Alors là, tu m’impressionnes, l’applaudis-je.
Il me répond d’un clin d’œil complice et soudain Aaron
saisit une autre bouteille, l’air impassible.
— Moi aussi, je peux le faire.
Je fronce les sourcils, mon sourire disparaissant.
— Arrête, tu vas te casser les dents.
Il arque un sourcil et incline la tête, l’air légèrement énervé.
— Pourquoi tu ne lui as pas dit ça, à lui ?
Oh. Je comprends tout de suite qu’il s’agit d’une affaire de
jalousie mal placée. Je le laisse donc faire, les mains levées
devant moi en guise d’excuse.
Aaron commence à suivre la méthode de Nicolas sous nos
yeux intrigués, mais il ne réussit qu’à se faire mal aux dents –
comme prévu.
Je ne peux m’empêcher de secouer la tête, amusée. C’est
qu’il est idiot, mais mignon.
— L’important, c’est d’essayer, renchérit Nicolas, ce qui
n’aide pas.
Aaron se mure dans le silence après ça. Je sais qu’il n’est
pas énervé, mais juste frustré. Il aimerait afficher notre relation
au grand jour et Nicolas et moi sommes proches… même s’il
n’a absolument rien à craindre.
Les deux hommes attendent sagement dehors tandis
qu’Emma et moi passons aux toilettes. Cinq minutes plus tard,
je ressors et les retrouve discutant dans un coin. Je me dirige
vers eux quand j’entends mon prénom par accident :
— … honnête. Est-ce que tu es amoureux de Lilas ?
demande Aaron.
Je m’immobilise immédiatement, me dissimulant derrière
un stand à costumes de princesse. Nicolas éclate de rire, l’air
sincèrement pris de court.
— Moi, amoureux de Lilas ? Pour le coup, tu es vraiment
loin du compte.
L’expression sérieuse d’Aaron se craquelle et il a l’air de se
sentir bête, tout à coup. J’aime le fait qu’il le croie et ne
cherche pas la bagarre.
— Alors c’est non ?
— Non, je ne suis pas amoureux de Lilas, approuve
Nicolas en s’approchant dangereusement de lui. En fait… c’est
pour toi que je craque.
Je manque de m’étouffer sur place. Aaron devient livide,
aussi immobile qu’une statue.
— Qu… quoi ? bredouille-t-il, les oreilles rouges.
— Relax, je plaisante, rit Nicolas en lui tapotant l’épaule.
Je sors avec Emma. Désolé de te décevoir.
Aaron lui lance un regard noir.
— Arrête de te payer ma tête. Je ne suis pas idiot.
— Non, cette fois je suis sérieux. On est ensemble depuis
trois ans.
— Quoi ? s’offusque Aaron, le miroir exact de ma propre
réaction.
Dans quel univers parallèle ai-je atterri ? Nicolas et Emma,
en couple depuis trois ans ? Mais… ils ne se parlent quasiment
pas au travail ! Nicolas drague tout ce qui bouge, et en
particulier Aaron. Pour être honnête, je serais moins surprise
s’il voulait me piquer mon petit copain.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Je fais volte-face, découvrant Emma à la sortie des toilettes.
Je bafouille des excuses auxquelles elle ne croit probablement
pas, puis les garçons finissent par nous apercevoir.
C’est comme si rien ne s’était passé. Aaron semble plus
détendu qu’il y a une heure, et Nicolas reste le même que
d’habitude. Je tente d’oublier ce que je viens d’apprendre,
mais ce n’est pas facile.
Nous faisons le plus d’attractions possibles, même les plus
folles. Aaron passe son tour pour certaines, à contrecœur.
Lorsque nous ressortons du RC Racer, la tête me tourne.
— J’ai vraiment cru que j’allais te vomir dessus, grimace
Nicolas auprès d’Emma. Encore un peu et c’était bon.
Je cherche Aaron des yeux, censé nous attendre à la sortie,
mais il est introuvable. Je fais quelques pas autour de
l’attraction, pensant qu’il s’est assis quelque part en attendant.
Il n’est nulle part.
— Merde.
Je l’appelle automatiquement, la panique se frayant un
chemin dans mon cœur. Je m’imagine mille et un scénarios,
tremblante, tandis que son téléphone sonne. Nicolas me dit de
me calmer, qu’Aaron est un adulte, mais je lui réponds qu’il ne
comprend pas.
Aaron n’est pas n’importe quel adulte. Et s’il s’était éloigné
quelques secondes et avait oublié le chemin du retour ? Et s’il
s’était perdu ? Il pourrait très bien avoir fait une crise de
panique quelque part, seul, pendant que je m’amusais comme
une imbécile.
— Réponds, bordel de merde, sifflé-je contre mon
téléphone.
— Lilas ?
Je me retourne vers Nicolas, prête à faire exploser ma
frustration, au moment où j’aperçois Aaron à ses côtés. Je
raccroche, soulagée, et lui demande où il était. Il comprend
soudain la raison de ma panique et ses traits s’adoucissent.
— Je vais bien.
Il va bien. J’aperçois enfin un détail important qui me fait
tiquer. En effet, une petite fille, joufflue et avec deux petites
couettes brunes, lui tient la main. Je hausse un sourcil dans la
direction d’Aaron, l’expression interrogatrice.
— Je crois que j’ai volé un enfant, annonce-t-il.
Emma est la première à éclater de rire. Nicolas la suit
rapidement, puis je craque à mon tour. Aaron m’explique qu’il
allait aux toilettes quand il a croisé cette petite fille, toute seule
en train de pleurer.
— Elle ne retrouve plus sa maman.
— Comment tu t’appelles, chaton ? lui demandé-je en
m’accroupissant devant elle.
La petite se cache derrière les longues jambes d’Aaron et
lève les bras vers lui. Il semble surpris pendant une seconde,
mais il obtempère et la soulève dans ses bras. Elle semble
l’avoir adopté.
— Elle s’appelle Louise et elle a trois ans, m’explique-t-il.
On a fait connaissance en chemin.
Nous nous mettons alors en route vers un point de sécurité
pour expliquer la situation. C’est Aaron qui s’en occupe, ce
qui m’émeut un peu. Il refuse de partir tant que la maman n’a
pas été retrouvée, et de toute façon la petite Louise s’accroche
à lui comme à la vie elle-même.
Nous attendons une bonne heure. Au bout du compte, la
mère arrive en trombe, le visage baigné de larmes, et Louise
accourt vers elle.
— Merci, merci beaucoup, sanglote-t-elle auprès d’Aaron.
— De rien, répond-il, un peu gêné, avant de saluer la petite
Louise de la main. Au revoir.
Quand nous repartons, il semble légèrement secoué, plongé
dans ses pensées. Je décide de tout envoyer au diable et
entrelace mes doigts aux siens, ma main autour de son bras. Il
me sourit pour toute réponse.
Nous restons pour le feu d’artifice. Nous nous postons le
plus en arrière possible, espérant bien voir, mais les arbres
m’en empêchent. Aaron le comprend à ma moue déçue et se
baisse pour me laisser monter sur son dos.
— Non, me coupe-t-il. Sur mes épaules.
— T’es fou, tu vas te casser quelque chose !
— Monte, Lilas.
Je soupire et passe mes jambes autour de sa tête,
m’accrochant à ses cheveux. Il grogne sous l’effort en se
relevant, ses mains sur mes cuisses, mais il réussit à me porter.
Je pensais que Nicolas ferait une remarque, mais son regard
reste concentré sur le spectacle.
C’est magnifique. Encore plus que dans mes souvenirs.
Lorsque le dernier feu s’éteint dans le ciel, Aaron relève la tête
vers moi. Je lui souris et me penche au maximum pour déposer
un baiser sur sa bouche.
— Tu es magnifique, souffle-t-il.
C’est sorti si naturellement que cela me fait rougir. Je crois
que je n’ai jamais été aussi épanouie de ma vie.
— Mais si je ne te dépose pas tout de suite par terre, je vais
me briser tous les os du dos, ajoute-t-il.
— Merde, je suis désolée !
Je descends immédiatement, ce qui lui arrache un soupir
fatigué. Je souris, car il est tout bonnement adorable et que je
n’aurais jamais pensé cela de lui. Est-ce le même homme qui
m’a abandonnée sous la pluie, s’enfuyant avec son seul
parapluie ?
Sur le chemin du retour, c’est Emma qui conduit. Je la
rejoins à l’avant, laissant les deux garçons endormis sur la
banquette arrière. Je ris dans ma barbe en contemplant la
bouche ouverte d’Aaron, assoupi. Emma suit mon regard.
Je me sens contrainte de me justifier :
— Il est mignon quand il dort.
Elle sourit malicieusement, ce qui est tellement rare que
j’en suis surprise pendant une seconde. Emma est vraiment
une jolie fille.
— Ah oui ?
— Oui, confirmé-je, observant à nouveau son expression
endormie. Il ne fait ni ne dit rien de stupide. Il dort, c’est tout.
Elle s’esclaffe. J’hésite, la regardant de plus près. J’ai
encore du mal à me faire à l’idée qu’elle et Nicolas sortent
ensemble. Depuis trois ans, qui plus est. Je me demande
comment ils ont fait pour nous cacher cela, quand Aaron et
moi avons déjà du mal à garder notre relation secrète.
— Nicolas t’a dit, pour lui et moi, dit-elle soudain. Je le
vois à la façon dont tu me regardes.
— Je suis désolée. Il ne m’a rien dit, je… je l’ai entendu en
parler avec Aaron tout à l’heure.
Elle rougit, ce qui est une première. J’aimerais lui confier
mon secret à mon tour, mais pour une raison que je ne saurais
expliquer, je sais que ce n’est pas la peine. Après aujourd’hui,
elle doit probablement s’en douter. Quant à Nicolas, c’est
simple : on ne peut rien lui cacher.
— Tu es surprise ?
— Un peu, j’avoue. Je me demande surtout comment tu as
fait, tout ce temps, pour supporter de le voir flirter avec à peu
près tout le monde au bureau.
Elle sourit. Son regard se porte sur Nicolas, à l’arrière, qui
a la tête posée sur l’épaule d’Aaron. Les deux hommes se
collent l’un à l’autre, cherchant de la chaleur humaine.
— Nicolas est un drôle d’oiseau. Il a l’air d’un Casanova,
comme ça, mais ce n’est qu’une couverture. Quand on s’est
connus, il était en couple depuis quatre ans. C’est bête, mais ça
a été le coup de foudre. Pourtant, on n’a rien fait. Il a été
honnête et a rompu avec sa petite amie. Je m’en suis voulu,
mais Nicolas m’a dit que c’était la vie. Qu’on rencontrait des
gens, qu’on les aimait, puis qu’on en rencontrait d’autres, et
que parfois on les aimait plus. On n’y peut rien.
— Et c’est ce qui est arrivé ?
— Oui. Il flirte avec tout le monde, c’est vrai, mais c’est
parce qu’il aime les gens. C’est l’une des raisons pour
lesquelles moi, je l’aime.
Je comprends mieux, maintenant. Je souris, parce que ce
qu’elle dit est très beau et parle à mon cœur.
— Tu crois qu’on peut appeler ça le destin ? demandé-je.
Elle secoue la tête.
— Je ne crois pas au destin. Pour moi, c’est trop facile. La
vie est ce qu’on en fait. Si tu veux être avec quelqu’un, sois
avec cette personne. Ne laisse pas l’univers s’en occuper pour
toi, au risque d’attendre toute ta vie… et de passer à côté de
jolies choses.
ÉPISODE 10
La mère problématique
Suzy – I Love You Boy
Lilas
Dana passe toujours très peu de temps à la maison. Elle nous
évite clairement. Je ne sais plus trop si c’est parce qu’elle nous en
veut ou parce qu’elle se sent coupable. J’ai essayé de lui en toucher
un mot à de multiples reprises, mais elle fuit toujours la
conversation, rapide comme l’éclair.
Ce matin, je suis en retard pour aller au travail. C’est pourquoi je
suis toujours là quand elle rentre de chez Cécile au petit matin.
— Oh, salut, dis-je en tentant un sourire.
Elle se fige, prise en flagrant délit, et m’adresse un rictus crispé.
— Salut. T’es encore là ?
— Oui. Tu tombes bien, je voulais qu’on parle…
Comme prévu, elle se dérobe en prétextant devoir repartir à
l’entraînement. Je lui bloque alors le passage, en étoile de mer contre
la porte d’entrée. Dana me regarde en arquant un sourcil.
— Tu ne crois pas avoir mieux à faire que de bloquer la porte en
soutif ? Tu n’as qu’une seule jambe dans ton jean.
— Je peux arriver en retard, je couche avec le game designer,
plaisanté-je en haussant une épaule.
— Très classe.
Au moins, cela m’a valu un sourire amusé.
— Tu nous manques, déclaré-je de but en blanc.
Dana baisse les yeux, impassible. Je sais que cela la touche mais
qu’elle refuse de le laisser paraître.
— Eleanor a dit ça ? murmure-t-elle.
— Tu sais bien qu’elle préférerait mourir que de l’avouer. Mais
elle n’en a pas besoin. Je la connais par cœur.
— Je ne regrette pas ce que j’ai dit. Je le pensais, Fleur. Et je sais
que je suis toujours exigeante et dure dans mes propos, mais ça part
d’un bon sentiment. Je le fais parce que je vous aime et que je veux
que vous vous bougiez.
Je hoche la tête, lui prenant la main. Elle se laisse faire, l’air
exténuée.
— Je le sais. Et je suis désolée si j’ai pu te faire souffrir par
extension avec mes problèmes… J’apprends. Je grandis. Et Eleanor
aussi, je peux te l’assurer.
— Mmh.
— Je t’assure, insisté-je d’un ton mystérieux. Et n’oublie pas
qu’on est là pour toi, nous aussi.
Elle soupire et finit par me prendre dans ses bras comme une
maman avec son bébé. Elle me demande si tout va bien dans ma vie
en ce moment, regrettant de tout rater, mais je lui promets de tout lui
raconter dans un Powerpoint à dix slides une fois qu’on aura du
temps pour nous.
Évidemment, je suis totalement à la bourre. Je m’excuse mille
fois auprès d’Aaron, mais il me jette un regard impassible.
— Tu as cru que je passerais l’éponge parce qu’on couche
ensemble, c’est ça ?
— Wow, m’offusqué-je. Pour qui tu me prends ? Pas du tout.
— Tant mieux, car tu aurais tort. Va bosser.
J’obtempère avec joie. Aujourd’hui, rien ni personne ne peut me
gâcher cette journée. Dana et moi sommes réconciliées, et c’est tout
ce qui m’importe. Elle et Eleanor sont les sœurs que je n’ai jamais
eues, et je sais pertinemment que c’est réciproque.
Je travaille sur quelques prototypes avec Emma et Julien pendant
plusieurs heures, inspirée. Même Nicolas a mis en pause ses
pitreries, concentré sur son écran.
— On mange ensemble ? me propose ouvertement Aaron à la
pause déjeuner. Je connais un endroit où on sert des dumplings au
tofu, ce n’est pas loin. On peut prendre ma voiture.
Tous les regards se posent sur moi, dans l’attente. Aaron ne
mange jamais avec nous, encore moins en tête à tête. Qu’est-ce qui
lui prend ?
Je lui fais silencieusement comprendre que c’est suspect, mais il
reste impassible. C’est Emma qui vole à mon secours et lance en
direction d’Aaron :
— Tu ne devais pas emmener ton poisson chez le vétérinaire
pour t’assurer qu’il est bien guéri ? Comment il s’appelle déjà ?
Fred ?
Aaron s’apprête à la corriger mais aucun son ne sort de sa
bouche. Il buggue quelques secondes tandis que tout le monde
attend, pendu à ses lèvres.
— Je… non, c’est…
Je devine tout de suite qu’il ne s’en souvient plus. Il déglutit avec
panique, clignant des yeux comme un dératé.
— Wilfred, dis-je en souriant, l’air de rien.
Aaron acquiesce pour confirmer mes propos, fuyant mon regard,
et se redresse. Son ton est froid et expéditif :
— Je dois y aller.
Jour après jour, je m’inquiète davantage. Pourtant, il refuse
toujours de m’en parler. Il a honte, je le sais. Sauf que je ne peux pas
l’aider si je ne sais pas ce qui se passe. Je me sens immensément
impuissante, mais surtout coupable.
Je lui demande tous les jours s’il a pris rendez-vous chez le
neurologue, de crainte qu’il oublie. Chaque fois, il me répond de
façon vague et cryptée, avant de changer de sujet. Je sais qu’il ne l’a
pas fait, c’est pourquoi j’ai tenté de prendre rendez-vous pour lui.
Eleanor m’a toutefois déconseillé de le faire. « C’est à lui de
prendre l’initiative », m’a-t-elle dit. Elle n’a pas tort.
Aaron
Je perds pied. Pour de vrai, cette fois.
Je ne dors plus. Les insomnies prennent le pas sur ma vie, et j’en
arrive à un point où je leur en suis presque reconnaissant. Car quand
je ferme les yeux, les cauchemars s’emparent de mes nuits.
Je ne sais jamais s’il s’agit de rêves ou de souvenirs.
Tout s’embrouille dans mon cerveau.
Je ne sais plus ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas.
Je deviens fou. Je perds la tête, et pour de bon. Lilas semble
m’éviter, et je la comprends. Même si cela me brise le cœur, je ne
fais rien pour nous rapprocher. Moi aussi, je préfère l’éviter au
possible.
Je n’aurais jamais cru dire cela un jour, mais je commence à me
demander si nous réunir n’était pas une erreur.
L’image de sa joue rouge et de son air blessé me hante jour et
nuit. J’ai eu tort de croire ma mère une seule seconde. Je lui ai fait
du mal, j’en suis persuadé. Lilas ne s’en rappelle peut-être pas, sinon
elle aurait déjà évoqué le sujet.
Mais pourquoi ?
Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? Étais-je déjà sujet à ces
troubles de la mémoire ? Ai-je perdu la tête le temps d’un instant…
assez longtemps pour frapper ma meilleure amie ?
Qu’est-ce qui m’arrive, bordel ?
C’est la question qui rythme chacun de mes pas. Je me tue au
travail, m’occupant suffisamment pour ne pas avoir à traîner avec
Lilas. Elle me manque atrocement. Plus que je le pensais.
— Tu vis ici ou quoi ? me demande Nicolas en me voyant assis à
mon bureau après vingt et une heures.
Je hausse les épaules, fatigué et à fleur de peau. Lilas m’a
proposé de rentrer avec elle plus tôt, mais j’ai prétendu devoir
bosser. Elle a semblé déçue, mais elle n’a pas insisté davantage.
— Tu as mangé ? demande Nicolas.
— Je mangerai plus tard.
C’est un mensonge. Cela fait sept jours que je me nourris de café
et de fruits secs, oubliant de manger convenablement.
— Tu devrais peut-être t… Euh, Aaron ?
Je lève les yeux vers lui, ennuyé. Je sens quelque chose de chaud
couler sur mes lèvres au moment où Nicolas plisse le front, inquiet.
— Tu saignes du nez.
Merde. Il me prête un mouchoir et je tente d’essuyer ce qui
coule, appuyant sur ma narine avec mon doigt.
— Penche la tête en avant, me conseille Nicolas. T’as vraiment
mauvaise mine.
— Merci.
— Je ne plaisante pas.
— Ce serait une première, raillé-je.
Je lui jette un coup d’œil, surpris qu’il n’ait pas de réponse
sarcastique à m’offrir. Son regard est effectivement très sérieux. Je
pousse un soupir. Je préfère ne pas lui avouer que c’est la troisième
fois de la semaine.
— Tu te surmènes. Rentre chez toi, va voir ta copine, fais un truc
fun pour une fois. Tu me fais pitié.
— Ce que je fais est fun.
Son expression me fait comprendre qu’effectivement, il me
trouve bien pathétique.
— Crois-moi, tu n’as de toute évidence aucune idée de ce qui est
fun et de ce qui ne l’est pas.
Je l’ignore et vais me nettoyer le visage, faisant disparaître le
sang. Mon corps me lâche, tout comme mon cerveau. J’ai beau
travailler, je n’arrive à rien. J’aurais besoin de dormir cent ans pour
récupérer. Je me sens sur le point de m’effondrer à tout moment, et
je sais que c’est mauvais signe, mais je persiste.
Je ne veux pas me retrouver seul avec mes pensées.
Nicolas insiste pour me ramener chez moi, sa voiture suivant la
mienne. Je le menace d’appeler la police pour harcèlement, mais il
s’en fiche. Quelque part, son inquiétude me touche.
— Tu as un numéro de portable ? lui demandé-je en sortant de
ma voiture.
Il pose le coude sur sa fenêtre, vitre baissée, m’adressant un clin
d’œil séducteur.
— Pourquoi, intéressé ?
— Non, c’est pour te bloquer.
Il rit, de bon cœur, et secoue la tête. Je n’attends pas sa réponse,
me dirigeant vers mon immeuble. Nicolas redémarre, non sans
ajouter :
— Tu sais ce qu’on dit… « Entre l’amour et la haine, il n’y a
qu’un pas. »
Le soir même, je reçois un message d’un numéro inconnu :
Fais gaffe à ne pas trop tomber
amoureux de moi.
C’est un abruti, mais je ne le bloque pas.
La première chose que je fais après ma douche est de chercher un
bon neurologue sur Internet, comme je l’avais promis à Fleur il y a
trop longtemps déjà.
J’ai toujours peur, mais j’en suis arrivé à un point où je n’ai plus
le choix.
Le prochain créneau est pour dans deux mois. C’est long, mais je
prends tout de même rendez-vous… en espérant tenir jusque-là.
Le lendemain, je peine à me réveiller pour retourner au travail.
Lilas me propose à nouveau d’y aller ensemble, mais je prétexte
devoir m’arrêter quelque part avant. Je ne sais pas comment j’ai pu
céder à cette histoire de congés près de la mer.
Lorsque j’arrive au bureau, elle est la première personne que
j’aperçois – comme toujours. Elle porte un pantalon à taille haute en
lin et une chemise à manches courtes. Un béret beige est posé sur ses
cheveux sombres. Elle est beaucoup trop jolie pour ma propre santé
d’esprit.
Pourtant, je la salue froidement quand elle m’offre un sourire
éclatant. Elle ne se laisse pas démonter, et ce durant toute la
semaine. Son sourire devient de plus en plus terne et triste au fil des
jours.
Je m’en veux comme jamais.
Mais je ne sais pas faire autrement. Je n’arrive pas à la regarder
dans les yeux, pas avant d’être fixé sur ce qui m’arrive.
— Tu as une minute ? me demande-t-elle à plusieurs reprises. Il
y a quelque chose dont j’aimerais te parler…
— Je suis désolé, je n’ai pas du tout le temps en ce moment,
inventé-je sans pouvoir soutenir son regard.
— On ne se voit plus, ces temps-ci.
Je continue d’inventer des excuses, car je ne suis pas prêt à
affronter la vérité.
— Ça ne peut pas attendre ?
Elle se tord les mains, l’air angoissée.
— Si, je suppose… Hâte qu’on soit à la plage, alors.
Elle va me demander ce qui me prend, pensé-je. Ou, pire, elle va
rompre car je suis devenu un abruti fini.
Cette possibilité suffit à me remplir d’effroi.
J’ai peur.
J’ai soif, aussi. Mes mains et mes bras sont gelés. Je tremble. Je
me balance d’avant en arrière, les mains sur mes oreilles, murmurant
mille et une prières.
Je garde les yeux fermés. De toute façon, il fait si noir que je ne
vois rien. J’ai mal partout, au point que je suis incapable de bouger.
La terreur m’étreint la gorge. Ma tête est remplie de Fleur. De ma
mère, aussi. Je lui demande pardon.
Elle va m’en vouloir.
Je suis désolé, je suis désolé, je suis désolé.
Je prie pour que Fleur me pardonne. Je prie pour que ma maman
ne soit pas fâchée.
Pardon. J’ouvre enfin les yeux, et ce que je vois me fait pleurer
de panique.
Mes petites mains sont tachées de sang.
Je me réveille en sursaut, le cœur battant à tout rompre contre
mes tempes en sueur. Il me faut quelques secondes pour comprendre
que ce n’était qu’un cauchemar. Je tente de me calmer, en vain.
Une impression de déjà-vu me colle à la peau et refuse de me
quitter. Je suis certain qu’il s’agit d’un souvenir, semblable à celui
qui me montre giflant Fleur.
La crise d’angoisse pointe le bout de son nez et je peine à
respirer. Mes mains tremblent. Je les frotte devant moi, comme pour
en retirer le sang invisible. Elles sont immaculées, mais elles ne l’ont
pas toujours été.
Qu’ont-elles pu faire, et à qui ?
Je vais ouvrir la fenêtre, tentant de respirer, et bois un verre
d’eau. La peur persiste. Une question ne me quitte pas, et je crains
de la formuler à voix haute tellement elle me terrifie.
Et si j’avais… fait une bêtise ? Une énorme bêtise. Une bêtise
irréversible que ma mère tente d’étouffer par peur des conséquences.
Je sais que cela semble absurde, mais je ne peux me détacher de ce
sentiment glauque et morbide qui m’habite.
Je me prends la tête dans les mains, perdu. Les larmes de colère
et de frustration coulent sur mes joues. Je ne sais pas quoi faire ni
vers qui me tourner.
Il n’y a qu’une seule personne à qui je veux me confier. Et même
si j’ai longtemps repoussé le moment par peur qu’elle me prenne
pour un fou, il s’agit désormais d’un appel à l’aide.
Je ne sais même pas comment je réussis à conduire dans cet état.
Je sais juste que dix minutes plus tard, je suis devant chez elle,
frappant à sa porte sans m’arrêter.
Je presse les paupières, craignant de tomber dans les pommes, au
moment où la porte s’ouvre enfin sur Dana, en pyjama.
— Aaron ? s’étonne-t-elle, confuse.
Je veux lui demander où est Lilas mais celle-ci apparaît derrière
l’épaule de son amie, les sourcils froncés. Elle fonce sur moi et pose
les mains sur mes joues, mon front, mon cou.
— Qu’est-ce qui se passe ? Parle-moi. Je suis là.
Je respire enfin. Je respire enfin.
— J’ai fait quelque chose d’horrible, soufflé-je en la regardant
droit dans les yeux.
Elle frissonne, silencieuse. Dana propose que je rentre pour ne
pas réveiller les voisins. J’avais oublié qu’il était cinq heures du
matin. Lilas fait un commentaire sur la quantité de transpiration sur
mon cou ; je ne m’en étais même pas rendu compte.
Elle m’emmène dans sa chambre, me tend un verre d’eau. Sa
main ne lâche jamais la mienne. C’est la première fois que je
découvre sa chambre et je regrette de ne pas être d’humeur à
l’explorer comme il se doit.
— Aaron ?
Je me suis calmé, assez du moins pour regretter d’être venu dans
cet état. Elle est la seule qui peut comprendre.
— J’ai peur. Je ne sais pas quoi faire.
— Peur de quoi ? Tu peux tout me dire.
Je la regarde, sincère et ouverte ; magnifique. Je sais qu’elle peut
tout entendre. Je sais qu’elle pardonnera beaucoup aussi, bien plus
que ce qu’elle devrait.
C’est la seule raison pour laquelle j’avoue, d’une voix brisée :
— Je crois avoir tué quelqu’un.
Elle se raidit instantanément, l’expression figée par le choc et la
peur. Elle ne retire pas ses mains des miennes pour autant.
— Co… comment ça ? chuchote-t-elle.
— Je deviens fou, Lilas. Je perds la tête. Ma mémoire me joue
des tours. Je ne me rappelle plus rien, et je continue d’avoir des
flashs ici et là, des cauchemars horribles, et je ne sais pas si c’est
vrai ou si c’est une sorte de démence qui parle…
Ses doigts serrent les miens plus fort à mesure que je parle, son
expression virant de la peur à l’inquiétude.
— Doucement, essaye-t-elle de me calmer. Ça va aller.
— J’avais les mains pleines de sang, continué-je sans pouvoir
m’arrêter. Je ne crois pas que c’était le mien. Je… je me revois te
faire du mal, aussi. Je continue d’être assailli par un sentiment de
peur et de colère. Je pense à la Mort, encore et encore. C’est comme
si… comme si je la redoutais, mais que je la recherchais à la fois.
— Aaron, me coupe Lilas d’un ton sec. Calme-toi.
Je me lève d’un seul coup, les mains tremblantes. Je suis
incapable de rester immobile.
— Tu ne comprends pas. Ma mère refuse de me dire quoi que ce
soit, et je sais pertinemment qu’elle me cache quelque chose. Tout le
monde me ment, ma mère me ment, mon père me ment, mon
cerveau me ment… Il n’y a que toi de vrai dans ma vie.
À ces mots, Lilas fond en larmes. Sa réaction a le don de me
couper en pleine tirade. Je m’en veux. Elle est là, à pleurer à cause
de moi. Elle a passé sa vie à me protéger, à sécher mes larmes et à
prendre soin de moi.
Je n’ai fait que lui causer de l’angoisse.
C’est pour cette raison que ça ne peut pas continuer. C’est pour
cette raison que tout ça, nous, est une immense erreur.
— Fleur, soufflé-je en m’accroupissant entre ses jambes. Mon
cœur.
Je lui prends le visage entre mes mains, le cœur douloureux. Elle
ferme les yeux en pleurant, honteuse. Je prononce son prénom,
encore et encore, et embrasse son nez, sa joue, son front, sa bouche.
— Je t’aime.
Cette fois, elle rouvre les yeux. Ceux-ci sont baignés de larmes
salées. Je les essuie avec mon pouce, mais d’autres viennent
immédiatement les remplacer.
— Tu sais depuis combien de temps je t’aime ?
Un battement de cœur.
— Toujours.
Je lui souris, les larmes coulant enfin d’elles-mêmes.
— Tu sais à quel point je t’aime ?
Deux battements de cœur.
— Je t’aime tellement que même si tu changeais, même si ma
mémoire t’effaçait et que tu devenais une étrangère, je tomberais
amoureux de toi, encore et encore.
Elle secoue la tête, me priant d’arrêter, mais je la force à écouter
ce que j’ai à dire. Je le fais parce que c’est important. Parce qu’elle
doit savoir. C’est elle, ça l’a toujours été, et ça le sera toujours.
— Sauf que j’ai peur de ce dont je suis capable…
— Il faut que je te dise quelque chose, dit-elle en reniflant, prise
de hoquet.
Je ne l’écoute pas, car si je ne sors pas ce que j’ai à dire
maintenant, je n’en aurai jamais la force.
— Je ne sais pas ce que je t’ai fait quand nous étions enfants,
mais je compte le découvrir. Et alors seulement là, je pourrai tout
faire pour me rattraper auprès de toi. Parce que je veux être un
homme qui te mérite. Parce que je veux être celui qui te protège, et
non l’inverse.
Cette fois, elle me laisse parler. Elle me regarde en pleurant
silencieusement, et j’en profite pour lui caresser les cheveux.
Ma décision est prise. Elle me fait un mal de chien, plus mal que
n’importe quoi d’autre, mais elle me soulage également. Je ne veux
pas faire semblant auprès d’elle. Je ne veux plus qu’elle s’inquiète à
mon sujet, je refuse qu’elle continue à s’occuper de moi et de mes
problèmes.
Si j’ai fait ce que j’imagine, je ne la mérite pas.
Si je deviens fou, elle est mieux sans moi.
J’ai été assez fort pour la perdre une fois. Je le serai à nouveau.
Malgré cela, ma dernière phrase me donne l’impression de
mourir de l’intérieur.
— Je t’aime… mais je préfère qu’on arrête là.
ÉPISODE 12
Traumatismes, bonjour
HEIZE – Can You See My Heart
Lilas
— Je t’aime… mais je préfère qu’on arrête là.
Je ne sais pas ce qui fait le plus mal. Qu’il rompe avec moi
ou qu’il pense ne pas me mériter. Je pleure de plus belle, au
point que son visage m’apparaît tout flou.
Je comprends mieux pourquoi il s’est montré froid toute la
semaine.
Je crois avoir tué quelqu’un.
Cette phrase m’a brisée en mille morceaux. Je n’y tiens
plus et le prends dans mes bras, mon visage enfoui dans le
creux réconfortant de son cou. Il me le rend avec force, la
respiration saccadée.
— Je suis désolée, murmuré-je.
— Tu n’as pas à…
— Je t’ai menti. Encore.
Je ne crois pas qu’il comprenne, car il continue de me
serrer contre lui. Il est temps. Peu importe ce qui se passe
après ça, je refuse de le laisser penser qu’il devient fou ; ou
pire, qu’il est un meurtrier.
Je me recule, plongeant le regard dans le sien, et fais courir
mes mains sur ses joues lisses.
— Tu n’as rien fait.
— Lilas, je m’en souviens, insiste-t-il. J’ai toujours les
mêmes rêves, je…
— Je le sais car j’étais là. Et que contrairement à toi, je me
souviens de tout.
À cela, il devient silencieux. L’incompréhension se lit sur
son visage. Je ne pensais pas avoir à faire cela ici, maintenant,
à cinq heures du matin. Mais ça ne peut plus attendre.
— Tu m’as dit que tu ne te souvenais plus de cette période.
— Je sais… J’ai menti.
Il digère le coup, les sourcils froncés.
— Encore, répète-t-il d’une voix blanche.
Je m’excuse et il hoche la tête, mais je peux facilement
apercevoir la déception, et le sentiment d’avoir été trahi aussi,
se peindre sur ses traits.
— Tu n’as tué personne, expliqué-je. C’est un malentendu.
Ta mémoire te joue des tours, c’est tout.
— Et mes flash-back, alors ? Ils sont réels, Lilas. J’en suis
certain.
J’avale ma salive, la terreur me tordant le ventre. Les
souvenirs me submergent et tout à coup, je ne sais même pas
par où commencer.
— Il s’est effectivement passé quelque chose. Quelque
chose que ta mémoire a choisi d’oublier. Mais ce n’est pas
cela.
— Comment tu sais tout ça ? me reproche-t-il, me lâchant
enfin les mains.
Je serre les poings, essayant de ne pas me sentir trop déçue.
Sa réaction est naturelle. Je me méfierais aussi, à sa place.
C’est moi qui ne le mérite pas.
— Tu souffres de stress post-traumatique, avoué-je après
une grande inspiration.
Le mot tombe comme une sentence sur nos têtes. Il plisse
le front, confus. Je le connais assez pour savoir qu’il cherche
la définition et les symptômes dans les recoins de sa mémoire.
— Tu as vécu quelque chose qui t’a traumatisé, à tel point
que ta mémoire s’est modifiée… pour te protéger.
Malheureusement…
— … j’en ai gardé les séquelles psychologiques, finit-il
dans un murmure, le regard dans le vide.
J’acquiesce doucement. Je savais qu’il comprendrait.
L’accepter est une autre affaire. Et le pire est à venir.
— Quand tu m’as avoué vouloir retrouver Fleur… j’ai
compris que tu avais probablement oublié ce qui s’était passé.
Ça s’est confirmé quand tu as appris qui j’étais et que tu m’as
accueillie les bras grands ouverts.
— Je ne comprends toujours pas, s’agace-t-il. Pourquoi est-
ce que…
— Parce que si tu t’en souvenais, tu refuserais de me voir.
Un silence pesant s’abat sur nous. Je continue avec
difficulté :
— Tu m’as effectivement giflée, ce jour-là. J’étais venue te
rendre visite parce que j’étais inquiète, mais tu m’as repoussée
en m’insultant de tous les noms. Tu étais en colère, confus,
terrifié. Tu refusais de me voir.
Je me rappelle encore la brûlure sur ma joue, puis les
parents d’Aaron accourant pour le retenir. Il était fou de rage,
au point de finir en pleurs sur le sol de sa chambre. C’est ce
jour-là que sa mère m’a renvoyée chez moi en m’ordonnant de
ne jamais revenir.
C’est la dernière fois que j’ai vu Aaron.
— Mais pourquoi ? souffle-t-il, l’expression douloureuse.
Qu’est-ce qui s’est passé ?
Je contracte la mâchoire, les larmes presque taries, et fixe
mon regard sur le sien.
— Parce que tout est de ma faute.
8 ans
— Ma maman veut pas que j’y aille, je te l’ai déjà dit !
Je roule des yeux vers Aaron, agacée. En ce moment, on ne
peut jamais rien faire pour s’amuser. Avant, on avait l’habitude
de se balader dans la forêt et de se partager des madeleines
dans notre cabane secrète. C’était bien.
— Allez, insisté-je en faisant la moue. On n’est pas obligés
de lui dire !
Il grimace. Je vois qu’il hésite.
— J’aime pas mentir.
— T’es nul. Je te parle plus, de toute façon.
Bon, OK, c’est faux. Mais je sais qu’Aaron déteste que je
lui fasse la tête. En général, il fait tout pour me faire plaisir,
même s’il râle un peu au début. J’en joue un peu.
Après tout, il a accepté de se marier avec moi. Il doit
assumer, maintenant !
— D’accord, ronchonne-t-il. Mais pas longtemps.
Je retrouve le sourire illico presto, et l’attends dehors tandis
qu’il prévient sa maman. Quand nous marchons en direction
de la forêt, main dans la main, je lui demande ce qu’il a
inventé comme excuse.
— Qu’on allait caresser les chevaux, près de chez Antoine.
Logique, puisqu’on y va souvent aussi. Nous parlons de
l’école et de Noël qui approche. Cette année, il a neigé ! Un
miracle. Nos petits pas s’impriment dans la neige compacte
tandis que nous entrons dans la forêt blanche.
— Il fait un peu froid, quand même, se plaint Aaron.
Je frissonne en répondant qu’il a raison. J’aurais dû prendre
une écharpe avant de sortir. Comme s’il lisait dans mes
pensées, Aaron déroule la sienne et la pose autour de mon cou.
— Et toi ?
— J’en ai pas besoin, me rassure-t-il en grelottant.
Je lui réponds qu’il faut se dépenser pour avoir chaud.
Nous courons sur plusieurs mètres, jouant à qui est le plus
rapide – c’est moi –, si bien que nous allons plus loin que nous
ne sommes jamais allés jusqu’à présent.
Nous ramassons des bâtons et des insectes en tout genre,
puis jouons aux chevaliers. Aaron est nul en escrime. Il finit
par terre sur les fesses, ce qui me fait rire. Il est trop mignon.
— Tu as les fesses pleines de neige.
— Arrête de rire, elles sont toutes mouillées maintenant,
dit-il en se frottant le derrière.
Je ne sais pas combien de temps nous restons, mais je le
rassure en lui disant qu’on va rentrer boire quelque chose de
chaud. Nous faisons demi-tour, mais Aaron ne reconnaît pas le
chemin.
— On est passés par là, tout à l’heure ?
— Non, on prend un raccourci. Je connais, t’inquiète.
Il me fait confiance, bien qu’il semble douter de mon sens
de l’orientation. J’évoque mon anniversaire, en février, qui
arrive bientôt. Je fais une fête avec plein d’amis, et Aaron est
l’invité d’honneur. On n’a pas neuf ans tous les jours !
— Je n’ai pas très envie de venir, dit-il soudain sans oser
me regarder.
Je m’arrête net, me tournant vers lui, surprise.
— Quoi ? Pourquoi ? Tu es obligé de venir, c’est mon
anniversaire !
Il hausse les épaules, frappant du pied sur une pierre.
— Je veux pas voir les autres. Je les aime pas.
Je comprends qu’il n’ait pas envie de passer la soirée avec
les gens qui ne sont pas venus à son propre anniversaire. Je
pense soudain à annuler mon goûter pour pouvoir rester avec
Aaron, mais j’ai aussi envie d’avoir plein de cadeaux.
La colère prend le pas et je croise les bras sur ma poitrine.
— Moi, j’étais là à ton anniversaire ! Tu pourrais faire un
effort.
Ses oreilles, déjà rougies par le froid, deviennent carrément
écarlates, ce qui me fait regretter mes pensées.
— Je veux pas me retrouver tout seul pendant que tu
t’amuses avec les autres.
— Tu n’essaies même pas. Certains sont gentils, mais tu
restes toujours dans ton coin !
Il ne répond rien. Je fulmine intérieurement. Pas au sujet de
mon anniversaire, mais parce que je suis fatiguée de le voir
toujours en retrait, mal aimé de tous. J’ai envie qu’il ait des
amis, comme moi. J’en ai marre de le voir toujours triste.
— Tu vas pas changer d’avis ? lui demandé-je.
Il hésite, puis secoue la tête d’un air déterminé. Je serre les
dents et déclare :
— Si c’est comme ça, ne viens pas. Salut.
Sur ce, je l’abandonne et fuis à toute vitesse. Il ne me
rattrape pas, ce qui me déçoit encore plus. Je pleure sur le
chemin du retour, et bruyamment en plus. Je suis fâchée contre
lui, car j’aurais aimé qu’il fasse un effort pour moi, mais je
suis encore plus fâchée contre moi-même.
Si c’est ça, je ne veux plus de goûter d’anniversaire. Je n’ai
pas besoin des autres. Je m’en fiche, des cadeaux. Aaron n’a
pas besoin d’amis s’il n’en veut pas, puisqu’il m’a, moi.
Je décide de faire demi-tour, regrettant de l’avoir laissé tout
seul, mais je m’arrête net en faisant volte-face.
Un homme se trouve à quelques mètres, le regard braqué
sur moi. Il me sourit gentiment, mais je ne peux m’empêcher
de me raidir. Il porte un jean et un manteau noir avec une
écharpe bleue. Je ne l’ai même pas entendu approcher.
— Bonjour, petite, me dit-il.
Je recule d’un pas sans réfléchir, méfiante. D’habitude, il
n’y a jamais d’inconnu ici. C’est plus fort que moi, un radar
retentit dans ma tête. J’ai un mauvais pressentiment. Pourtant,
il a l’air gentil.
Mais mes papas m’ont toujours dit de ne jamais faire
confiance à un inconnu.
— Bonjour.
— Tu es toute seule ? Tu t’es perdue ? me demande-t-il
d’une voix douce.
Mes lèvres sont clouées. Tout à coup, je veux retrouver mes
papas. J’avale ma salive et secoue la tête pour toute réponse. À
cela, il tourne la tête et jette un coup d’œil autour de nous.
Il n’y a que les arbres et la neige à l’horizon.
Mon cœur bat la chamade dans ma poitrine. J’ai peur.
Encore plus lorsqu’il s’approche en me tendant la main.
— Je peux te ramener chez toi, si tu veux. Je sais où tu
habites. Ta maman m’a dit de venir te chercher.
Je n’ai pas de maman, ai-je envie de lui dire. Je secoue la
tête, encore et encore. Mon corps tremble comme une feuille.
Je recule, mais il se contente d’avancer davantage.
Non, non, non.
Je me mets soudain à courir, morte de peur, mais il perd son
sourire et s’élance sur moi.
— Viens là !
Je hurle, effrayée, tandis que sa main attrape ma capuche et
me tire en arrière. Je m’étrangle le temps d’une seconde, puis
tombe violemment par terre. Ses mains sont sur moi et mon
cœur me remonte dans la gorge, je panique, je tremble,
j’appelle à l’aide, je devine ce qui est en train de se passer, et
je sais au fond de moi que si je ne m’enfuis pas maintenant,
personne ne me retrouvera jamais.
Je me débats comme une diablesse, mais c’est peine
perdue. Il est trop fort pour moi. Il me fait taire en posant sa
main sur ma bouche, m’intimant au creux de l’oreille l’ordre
d’être sage, et me soulève contre lui.
— Tu es si belle, chuchote-t-il, essoufflé par l’effort. Fallait
pas être si belle.
Les larmes ne cessent de couler sur mes joues. Je pense à
mes papas, à la colère qu’ils ressentiront en apprenant que je
n’ai pas fait attention. Que je ne les ai pas écoutés.
Je suis désolée.
L’homme fait tomber quelque chose, des clés de voiture je
crois, et se baisse pour les récupérer tandis que je tente de me
libérer de son emprise.
— Tiens-toi tr…
Un bruit sourd retentit et il laisse échapper un grondement
de douleur. Oh mon Dieu. Mes yeux s’écarquillent lorsque
j’aperçois Aaron, un énorme bâton en main… qu’il vient
d’abattre sur la tête du monsieur.
Il tremble, il a peur, mais sa poigne est ferme. Je manque de
m’évanouir de soulagement.
— Lâchez-la ! s’époumone-t-il en abattant son bâton avec
force, encore et encore.
L’homme tente de se dégager, mais ses mains sont
occupées à me tenir tranquille. Il finit par lâcher un
grognement animal qui effraie mon propre cœur, puis l’une de
ses mains gifle Aaron en plein visage.
Je ne sais pas ce qui me prend. Je profite de cette
distraction pour lui mordre les doigts qui me réduisent au
silence, puis réussis à me faufiler hors de son emprise.
— Non ! gronde l’homme en tentant de me rattraper.
Aaron suit le mouvement, jetant son bâton, et s’élance
après moi. Je ne réfléchis pas. Je cours comme jamais de ma
vie je n’ai couru. Je cours jusqu’à me rendre compte qu’Aaron
ne se trouve plus à mes côtés. Je m’arrête en pleine course et
me retourne, bouche bée.
— Fleur ! l’entends-je crier.
Son appel au secours me déchire les entrailles. Aaron se
débat comme un fou dans les bras de l’homme, criant mon
prénom au secours, comme pour me supplier de le sauver.
— Tu feras l’affaire, halète l’homme en sortant quelque
chose de sa poche.
Je suis pétrifiée d’effroi. Incapable de bouger. Je tremble
tellement que mes dents s’entrechoquent. Je me fais pipi
dessus tant j’ai peur.
Aaron se fait kidnapper. Aaron se fait kidnapper !
Cours, m’ordonne ma voix intérieure. Sauve-toi.
Et c’est ce que je fais.
La dernière chose que je vois est l’homme recouvrant la
bouche d’Aaron de Scotch. La dernière chose que je vois est
mon meilleur ami, les yeux rivés sur moi, tentant de hurler,
pleurant à chaudes larmes, ainsi que la terreur dans ses yeux.
À ce moment-là, je sais qu’on ne se reverra plus jamais.
Je décampe au plus vite, le cœur bondissant hors de ma
poitrine, les larmes floutant ma vue. Je me sauve pour
survivre. Je ne m’arrête pas une seule fois, même quand mes
mollets me brûlent, même quand ma gorge sèche me gratte,
même quand mes pieds me font mal.
Papa James sort la poubelle quand j’arrive. J’y suis. J’y
suis arrivée. Je suis chez moi, saine et sauve. Cette simple
pensée déclenche quelque chose en moi et je m’effondre par
terre, morte de fatigue, en pleurant.
— Fleur ? Citrouille, qu’est-ce qui se passe ?
Mon papa me prend dans ses bras, inquiet. Je tremble
tellement qu’il me demande ce qui m’est arrivé. J’aimerais le
lui dire mais les mots sont bloqués dans ma trachée. Je pleure,
encore et encore. La peur redescend.
Il me faut quelques minutes pour être capable de murmurer,
la morve au nez :
— A… A… Aaron.
Papa Arthur fronce les sourcils, inquiet.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Fleur, réponds-moi, c’est très
important. Où est Aaron ? Est-ce qu’il va bien ?
Je secoue la tête, à bout de forces. C’est ce simple
mouvement de tête qui suffit à déclencher quelque chose d’une
ampleur que je n’avais pas anticipée.
Très vite, ma maison est peuplée de policiers en uniforme.
Les parents d’Aaron sont là aussi. Sa maman pleure et crie
beaucoup. On me pose des questions, trop de questions, et je
n’arrive plus très bien à me souvenir des détails.
Tout me semble si irréel.
Tout le monde le cherche. Je n’arrive plus à dormir. Chaque
fois que je ferme les paupières, je revois ses yeux. Ils me
hantent. J’ai peur. Quelqu’un va venir m’enlever dans la nuit,
j’en suis sûre.
Aaron, où es-tu ? As-tu peur ? Me détestes-tu ?
Un jour passe.
Puis deux.
Puis quatre.
Je ne mange plus. Mes parents parlent tout bas dans la
cuisine, ils s’engueulent presque tous les soirs à cause de moi.
Ils ne savent pas quoi faire, je le sais.
Moi non plus, je ne sais pas.
C’est le sixième jour, le soir du réveillon, que la police
débarque à nouveau. Je suis affalée dans le canapé, amorphe,
quand papa Arthur ouvre la porte.
— Le petit a été retrouvé.
Quoi ? Je me lève si vite que la tête me tourne. J’écarquille
mes yeux, choquée. Mon cœur palpite dans ma poitrine. Je
prie pour qu’il ne soit pas…
— Dieu soit loué, soupire mon papa. Est-ce qu’il va bien ?
L’officier hoche la tête et je fonds en larmes. Il est vivant, il
est vivant, il est vivant. Aaron a été retrouvé, sain et sauf. Il
n’est pas mort. Il est bel et bien vivant. Je veux leur demander
si l’homme en question a été arrêté, mais son souvenir me
terrifie tellement que je reste muette.
— C’est un soulagement.
— Pourrait-on en parler… en privé ?
Je comprends à leurs expressions que je ne suis pas conviée
à écouter le reste de cette conversation. Mes papas me mettent
au lit, séchant mes larmes. Ils me promettent d’aller voir
Aaron dès que cela sera possible.
Mon cœur est apaisé. Pour la première fois depuis une
semaine, j’ai espoir.
Je n’attends que deux petites minutes avant de sortir de
mon lit et de descendre l’escalier sur la pointe des pieds. Je
m’assieds au milieu de celui-ci, dissimulée, et les écoute en
catimini.
Ce que j’apprends ce soir-là suffit à me donner des
cauchemars pendant plusieurs mois.
Je retourne dans mon lit peu après et m’endors au son de
mes propres pleurs.
ÉPISODE 13
Une rupture plus
que dramatique
Hyolyn – Crazy of You
Aaron
Je ne suis pas fou. Je ne suis pas fou. Je ne suis pas fou. Je
ne suis pas fou. Je ne suis pas fou. Je ne suis pas fou. Je ne
suis pas fou. Je ne suis pas fou. Je ne suis pas fou. Je ne suis
pas fou. Je ne suis pas fou. Je ne suis pas fou. Je ne suis pas
fou. Je ne suis pas fou. Je ne suis pas fou. Je ne suis pas fou.
Je ne suis pas fou. Je ne suis pas fou. Je ne suis pas fou. Je ne
suis pas fou. Je ne suis pas fou. Je ne suis pas fou. Je ne suis
pas fou. Je ne suis pas fou. Je ne suis pas fou. Je ne suis pas
fou.
Je ne suis pas un meurtrier, non plus.
J’avale ce que vient de me raconter Lilas, à genoux sur le
sol de sa chambre. Kidnappé ? Moi ? C’est trop d’un seul
coup. Je ne sais pas comment réagir. C’est comme si elle me
parlait d’une autre personne. D’un fait divers quelconque.
Pas de ma propre vie.
— Je t’ai abandonné, reprend-elle, honteuse. Si ça n’avait
pas été toi, ça aurait été moi. Tu m’as sauvée, mais je n’ai pas
su te rendre la pareille. J’ai été lâche. Je me suis enfuie… et je
t’ai laissé. Parce que j’avais trop peur. Parce que je préférais
vivre, moi, plutôt que de risquer ma vie pour toi.
J’encaisse difficilement, mon cœur battant dans mes
tempes. Mon angoisse irrationnelle liée aux forêts… je
comprends, maintenant. Elles me rappellent le trauma.
C’est l’endroit où j’ai été enlevé.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? soufflé-je, craignant sa
réponse.
Elle se remet à pleurer en silence, les épaules tremblantes.
Je ne la touche pas, même si l’envie reste présente. Je n’ai pas
assez de force pour la rassurer. Je ne sais déjà pas quoi faire de
ces émotions qui me submergent actuellement.
— Ils ont dit… t’avoir retrouvé chez cet homme.
Ses mots restent bloqués dans sa trachée. Elle soupire,
frustrée, et sèche ses larmes pour se forcer à continuer. Je ne
dis rien, sonné.
— Tu étais enfermé dans un placard. L’homme… était
mort, souffle-t-elle difficilement. Il s’est tiré une balle en
entendant les policiers enfoncer sa porte. Il se savait pris au
piège.
Mon cœur tombe au fond de ma gorge. Je cligne des yeux,
une fois, deux fois, et une angoisse inconnue, une terreur
inhumaine, m’emplit les poumons.
Le noir. L’étouffement. L’attente.
La mort. La mort. La mort. Toujours la mort.
J’ai soudain du mal à respirer. Je veux retirer ma veste,
mais c’est inutile. Lilas continue, désormais lancée :
— Tu étais inconscient. Affamé. Le corps rempli
d’hématomes. Ils disent que tu portais les mêmes vêtements
que ce jour-là… mais qu’ils étaient tachés de sang.
C’est comme si elle avait appuyé sur un interrupteur au
coin de mon cerveau. Soudain, une image inconnue apparaît.
Une pièce petite et sombre. Je suis roulé en boule dans un
coin, mais il me saisit le bras et me force à me relever. Je
pleure. Je le supplie.
Il me traîne de force hors de la pièce.
Oh mon Dieu.
Je me prends la tête entre mes mains, les paupières closes.
C’est comme empêcher le soleil de se lever chaque matin. Les
images m’assaillent les unes après les autres, toutes porteuses
d’une épouvante familière dont j’aurais voulu me passer.
La peur, la faim, l’attente.
Le froid du placard.
Pire encore.
— Tu étais en état de choc, dit Lilas. J’ai essayé de venir te
voir une semaine après. Je voulais m’excuser. Mais tu n’étais
plus le même. Tu ne parlais plus. Tu regardais dans le vide.
Puis… d’un seul coup, tu m’as attaquée en hurlant. C’était
comme si tu ne supportais plus la vue de mon visage.
Je secoue la tête, encore et encore. Impossible. Je refuse
que ce soit vrai. Tout cela est un cauchemar, rien de plus. Ce
genre de chose n’arrive qu’à la télé. Dans les kdramas. Je ne
suis pas l’un de ces enfants. J’ai vécu une enfance normale,
tout ce qu’il y a de plus normale.
Mes parents me l’auraient dit.
Lilas me l’aurait dit.
— Je ne t’ai plus vu après ce jour-là, continue-t-elle. Tes
parents t’ont fait déménager au plus vite. Je crois qu’ils
voulaient fuir ce qui s’était passé, ce que je comprends…
Je me redresse pour faire les cent pas, en sueur. La panique
m’étreint la poitrine comme un étau, et soudain je ne peux plus
respirer. J’essaie, mais c’est peine perdue.
Lilas se redresse comme par réflexe et pose ses mains sur
moi pour me calmer. Je me dérobe instinctivement, repoussant
son aide. Je n’aurais jamais cru dire cela un jour, mais je ne
veux pas qu’elle me touche.
Je veux que personne ne me touche, là tout de suite.
Je devine la douleur sur son visage, mais elle le cache
instantanément.
— Tu savais, et tu ne m’as rien dit, suffoqué-je d’un ton
accusateur.
Le sentiment de trahison est bien plus fort que tout.
— J’avais peur. Je voulais te protéger, je ne savais pas
comment te le dire…
— Tu avais le temps. Tu as eu des occasions.
J’ai envie de lui hurler dessus, de crier ma frustration, mais
je n’y arrive pas. Tout s’accumule dans mon cœur, et je
n’arrive plus à respirer, je n’arrive plus à gérer ce que je
ressens. J’ai envie de tout casser. J’ai mal. J’ai tellement mal.
Je me mets à pleurer, la souffrance brûlant dans ma poitrine, et
Lilas ne peut s’empêcher de faire de même.
— Je sais, avoue-t-elle, les larmes disparaissant sous son
tee-shirt. J’aurais dû. Je suis désolée. Je suis tellement désolée.
Je secoue la tête, incapable de me poser. Tout ce temps, elle
savait et elle est restée silencieuse pendant que je souffrais
dans mon coin. Je la déteste. Je déteste cet homme pour ce
qu’il m’a fait. Je déteste le monde entier. J’ai beau ne pas crier,
chacun de mes mots est un poignard pointé de sorte à la
blesser.
— Tu es une menteuse, tu ne fais que ça. Je pensais que tu
étais la seule à me comprendre, mais tu te révèles être comme
les autres. Comme ma mère. Tout ce que tout le monde fait,
c’est mentir ! crié-je de rage.
Elle se tient le cœur comme pour le retenir de tomber,
endurant chaque accusation en silence.
— Est-ce que tu t’imagines ? insisté-je, le regard et la voix
tranchants. J’ai cru que je devenais fou, Fleur ! J’ai cru que je
perdais la tête. J’ai même pensé que j’avais tué quelqu’un, bon
sang. Est-ce que tu t’imagines ?
Je ne peux plus empêcher les larmes de couler. Toutes mes
inquiétudes enfouies ces derniers mois me heurtent à nouveau
en plein visage. Le stress retombe et je peine à trouver ma
respiration.
Je me suis senti si mal, si seul, si perdu.
Alors que la réponse était là depuis tout ce temps.
— Je ne savais pas si c’était vrai, ce que je devais faire, si
l’on devait m’enfermer avant que je commette quelque chose
d’horrible. Et tout ce temps… tout ce temps, tu riais dans mon
dos de mon idiotie. Pas vrai ?
Elle secoue la tête sans rien dire, prise de haut-le-cœur.
— Aaron qui ne se souvient de rien, Aaron qui ne sait pas
nager, Aaron qui n’a pas d’amis, pauvre Aaron qui a besoin de
la merveilleuse Fleur pour le calmer de ses crises de panique,
ironisé-je, et je regrette tout de suite d’être aussi mesquin.
La partie rationnelle de mon cerveau sait qu’elle n’a jamais
pensé à mal. Au contraire, elle voulait me protéger de ce qui
pouvait potentiellement me faire souffrir. Mais sur le moment,
je suis incapable d’être rationnel. Je lui en veux, c’est tout.
Parce que si je ne peux pas faire confiance à Lilas, je ne
peux faire confiance à personne dans ma vie.
— J’ai essayé, je te le jure, plaide-t-elle enfin. Mais ta mère
m’a ordonné de ne rien dire et…
— Attends, quoi ?
Elle soupire, m’apprenant la venue récente de ma mère. Je
ris amèrement, refusant presque d’y croire. C’est un vrai
complot. Je suis tellement déçu, tellement en colère, que j’en
perds les mots.
C’est à peine si je réagis à la découverte de mon trauma. Je
suis dans le déni. Je refuse de m’y confronter, et c’est
pourquoi je me concentre sur la trahison de Lilas. C’est plus
facile.
Cette dernière est dans un état pitoyable. Je veux la prendre
dans mes bras, mais je m’en empêche. Ce soir, je veux être en
colère. J’en ai le droit, non ?
— Je n’ai jamais voulu te faire souffrir, murmure-t-elle
alors. J’avais simplement trop peur. Je ne savais pas quoi faire
qui puisse à la fois te protéger et te garder près de moi. Depuis
toujours, tu dis que je suis ton ange gardien… et j’ai voulu
jouer le jeu parce que t’empêcher de souffrir n’a cessé d’être
ma priorité. Mais c’est faux, sanglote-t-elle. La seule fois où
j’aurais pu te sauver, j’ai fui à toutes jambes. Je ne suis pas un
ange, Aaron.
Je l’écoute sans rien dire, le cœur battant la chamade. Sans
le vouloir, j’ai mis sur ses épaules d’enfant une pression
énorme ; celle de me protéger coûte que coûte.
J’étais dans l’erreur depuis le début. Je n’aurais pas dû.
— Tu es surpris, mais tu ne devrais pas. J’ai toujours été
comme ça, avoue-t-elle tristement. Imparfaite. Égoïste.
Je veux lui répondre qu’elle n’est rien de tout ça, car je ne
l’ai jamais remarqué, mais elle me devance :
— Tu penses que c’est faux car tu m’as toujours trop
idéalisée. Je ne suis pas parfaite, Aaron. Je fais des erreurs. Je
t’ai menti ; à deux reprises. Tu as le droit de m’en vouloir. Je
ne me chercherai pas d’excuse. Je veux juste que tu saches que
je n’ai jamais cherché à te blesser, bien au contraire.
Mon cœur souffre. Pour elle, pour moi, pour mes souvenirs
volés et notre futur compromis. Une larme de plus coule sur sa
bouche tandis qu’elle m’offre un faible sourire.
— Je ne me rappelle pas une période de ma vie où je
n’étais pas déjà folle amoureuse de toi, Aaron Choi. Je suis
désolée d’avoir tout gâché.
À ce stade, je ne sais même pas qui rompt avec qui. Mon
cœur brûle dans ma poitrine, parce qu’elle vient tout juste de
me dire qu’elle m’aimait, mais aussi parce que tout est fini
avant même d’avoir commencé.
Son visage baigné de larmes disparaît et soudain je revois
exactement le même, seize ans plus tôt. Fleur était là,
larmoyante, à s’excuser de m’avoir abandonné, et je n’ai pas
pu supporter de la voir.
Elle me rappelait trop le traumatisme.
Je suis sur le point de vomir. Je secoue la tête et refuse de la
regarder plus longtemps. Je traverse sa chambre et ouvre la
porte à la volée, sortant au plus vite. La brise du soir s’infiltre
dans mon tee-shirt, me rappelant soudain le froid hivernal et
insupportable de ce jour-là.
Une fois chez moi, je me dirige tout de suite vers mon
bureau. La vue des Post-it partout sur mes murs m’agresse et
me donne le tournis. Pris d’une crise folle, je les arrache tous
avec fureur. Ils finissent tous froissés sur le sol… au même
titre que moi.
Comme seize ans plus tôt au fond de ce foutu placard, je
suis seul et désespéré.
Sauf que cette fois, personne ne part à ma recherche.
ÉPISODE 14
Dépression post-rupture
SoYou – I Miss You
Lilas
La playlist « You Suck » fait son grand retour.
— Yeah, you guys know this one / Karma’s come to tap you on
the shoulder / All the lying that’s been festering, chanté-je depuis
mon canapé, où j’ai passé tout le week-end à pleurer.
Je monte le son pour mon moment préféré, mon plaid autour de
mes épaules. Dana m’espionne depuis la cuisine, prétendant être
concentrée sur son téléphone.
— You ruined everything, you stupid bitch / You’re just a lying
little bitch who ruins things / And wants the world to burn. Bitch.
You’re a stupid bitch… and lose some weight.
Je tiens la note jusqu’au bout, jusqu’à ce que Dana se lève et
arrête la musique. Je ne suis pas surprise. Pour être honnête, je suis
étonnée qu’elle ne soit pas intervenue plus tôt… quand j’ai fondu en
larmes parce que le dentifrice est tombé de ma brosse à dents, par
exemple. Ou quand j’ai refusé de me laver pendant trois jours
consécutifs. Pas mon moment le plus glorieux.
— Fleur, dit-elle d’un ton choqué. Cette chanson est absolument
horrible !
— C’est fait exprès. C’est censé être drôle.
— Je ne te vois pas rire.
Je lui adresse un regard blasé, puis lui reprends le téléphone des
mains. Je lance la fin de la chanson, les larmes aux yeux, et finis de
chanter en pleurant pitoyablement :
— Now he knows I’m not some innocent lamb / He sees me for
what I am / Which is a horrible, stupid, dumb and ugly, fat and
stupid, simple self-hating bitch !
— Mon Dieu, murmure Dana en me regardant avec de grands
yeux.
Je ne pensais pas que cette chanson pouvait s’accorder si bien à
ma vie. Je ne sais pas si je dois en rire ou en pleurer.
J’avais presque oublié nos jours de congé près de la plage, à
Aaron et moi. Cela fait donc cinq jours que je me morfonds sur mon
canapé, en tee-shirt et culotte.
J’ai appelé Aaron un nombre incalculable de fois, plus que je
n’oserais l’avouer. Plus que ma dignité ne me le permet. Je n’ai pas
cherché à m’excuser à nouveau, puisque je l’ai déjà fait. Quelque
part, je suis contente qu’il m’en veuille. J’ai fait n’importe quoi, je le
mérite.
Je suis enfin punie pour mes actions.
De l’autre côté… il me manque atrocement. Mon cœur est vide
sans lui à l’intérieur. J’ai besoin de le voir, de lui parler, de faire
naître un sourire sur ses lèvres.
Mais surtout : je veux m’assurer qu’il va bien. J’ai peur pour lui,
peur de ce qu’il pourrait faire.
Il ne m’a jamais rappelée.
Soudain, la porte d’entrée s’ouvre et Eleanor s’immobilise en
nous apercevant. Je n’ai pas le temps ni la motivation d’évoquer leur
querelle, si bien que je me laisse tomber sur le canapé, les paupières
closes.
— Elle n’a pas changé de position ou je rêve ? chuchote Eleanor
à Dana.
C’est bien la première fois qu’elles se reparlent depuis notre
dispute.
— Pire. Elle n’a pas changé de soutien-gorge.
— Je ne porte pas de soutien-gorge, interviens-je sans rouvrir les
yeux.
Je les imagine secouer la tête devant ma dépouille avec dégoût et
désespoir. Je n’ai aucune excuse. Je suis censée retourner au travail
demain et l’angoisse me paralyse le ventre. Je pense à démissionner,
même si l’idée me brise le cœur, mais Dana m’a hurlé dessus en me
disant que je n’avais pas intérêt.
« On ne démissionne pas à cause d’un garçon ! » m’a-t-elle dit, et
j’ai trouvé sa logique plutôt bonne. J’avais oublié ce léger petit
détail.
— Bon, allez hop, lance Eleanor en me retirant le plaid des
épaules.
— J’ai froiiiiiid !
— Il fait trente degrés dehors, me contredit-elle. Maintenant
lève-toi et va te doucher, si tu ne veux pas attirer tous les rats du
quartier.
Je m’assieds, la tête rentrée dans les épaules, et frotte mes jambes
nues. J’ai l’impression de ne plus avoir aucune force. L’angoisse et
le chagrin m’ont drainée de toute énergie.
— Qu’est-ce que font les filles de kdrama, à ce stade de
l’histoire ? me demande soudain Dana, les bras croisés.
— Hein ?
Elle hausse les épaules.
— C’est le seul langage que tu connaisses. Alors ?
— Je suppose qu’elles dépriment, comme moi…
— Et après ? Il faut bien qu’elles arrêtent de déprimer, pour
qu’on arrive au happy ending.
Je roule des yeux.
— En général, elles finissent à l’hôpital après avoir failli mourir,
et le personnage masculin revient vers elles en comprenant ne pas
pouvoir vivre sans elles…
Je reste la bouche ouverte à mesure que mon cerveau réfléchit.
Dana semble comprendre car elle claque des doigts devant mes yeux
et tonne :
— Pas d’accident quasi mortel.
— T’es cinglée, ma parole, s’indigne Eleanor.
Elles ne sont vraiment pas drôles. Dana pose les mains sur ses
hanches, déterminée.
— Tu sais ce que tu vas faire ? Tu vas commencer par aller te
doucher. Ensuite on va manger quelque chose. Puis demain tu vas
retourner au travail la tête haute, et rester forte. Tu vas assumer tes
erreurs. Et si vraiment tu veux récupérer Aaron… on mettra un plan
au point. OK ?
Cela semble beaucoup de travail, mais j’acquiesce tout de même.
Au moins, elles ne se font plus la tête. J’aurai accompli cela.
Je vais me laver, restant sous la douche plus longtemps que
nécessaire, et je dévore les spaghettis qu’Eleanor nous cuisine. On
ne parle pas beaucoup. Elles évitent encore de trop se regarder dans
les yeux, mais elles restent là pour moi.
Elles tiennent à regarder la suite de The King : Eternal Monarch
mais je prétends être trop fatiguée pour regarder un kdrama ;
désolée, Lee Min-ho. Je m’enferme dans ma chambre et mon cœur
se serre en voyant la photo d’écran de mon téléphone.
Aaron et moi à Disneyland Paris, nos oreilles sur la tête. Je souris
joyeusement à la caméra tandis qu’il se contente d’un rictus timide,
sa main paresseusement posée sur ma hanche.
Les larmes viennent toutes seules. Je l’appelle une nouvelle fois,
le cœur battant, mais je tombe tout de suite sur sa boîte vocale. Cette
fois, je laisse un message.
— C’est moi. Fleur, ajouté-je d’un ton brisé. Je sais que tu ne
veux plus me voir… je resterai en retrait, je te le promets. Mais s’il
te plaît, réponds-moi… Je veux juste m’assurer que tu vas bien… Si
tu ne réponds pas, je vais débarquer chez toi, Aaron… S’il te plaît,
dis-moi que tu vas bien.
Je raccroche avant de fondre à nouveau en larmes, me cachant
sous les couvertures. J’ai tellement mal que j’ai l’impression de
mourir. Je n’ai aucune idée de ce que je vais faire.
Mes yeux sont si rouges qu’ils me picotent. Je m’apprête à
m’endormir quand mon téléphone vibre soudain. Son nom apparaît
sur mon écran, faisant bondir mon cœur.
Je vais bien. Ne viens pas.
Je soupire, de soulagement mais aussi de frustration, et lâche le
téléphone pour la soirée.
Aaron refuse de me parler, mais au moins il va bien.
Au moins, il continue d’écouter mes messages.
Aaron
Je pensais être assez fort.
De toute évidence, je me suis surestimé. La voir chaque jour est
déjà douloureux, mais l’ignorer est un véritable calvaire. J’ai voulu
la rattraper peu après qu’elle a quitté mon bureau, ce jour-là. Je
voulais m’excuser de mon comportement enfantin.
J’ai vite changé d’avis en la voyant pleurer dans les bras de
Nicolas.
Ça fait un mal de chien. Bien plus que ce que je pensais. Je me
rends compte que sans elle, je n’ai personne. Wilfred est toujours là,
mais même lui semble m’éviter ; à croire qu’il a choisi son camp.
— Maman te manque ? lui reproché-je en le nourrissant. Dis-le
tout de suite, si tu la préfères à moi.
Je ne peux pas l’en blâmer. J’ai beau en vouloir à Lilas de
m’avoir menti, elle me manque davantage encore. Je la vois partout
où je vais, même quand elle n’est pas physiquement là. Son souvenir
est entêtant, au point que je ne sais pas comment j’ai pu l’oublier
une première fois.
J’ai toujours l’impression de devenir fou ; mais je sais désormais
que je ne le suis pas. Mon cerveau tente de m’envoyer un message,
c’est tout. Il n’arrive plus à tout garder enfermé, il a besoin d’en
laisser partir quelques-uns.
Cela me terrifie au plus haut point. Mais bizarrement,
j’appréhende beaucoup moins mon rendez-vous avec le neurologue
maintenant. Je sais à quoi m’en tenir.
J’ai été kidnappé pendant six jours. Retrouvé enfermé dans un
placard. À quelques mètres d’un cadavre. Qui sait ce qui s’est
passé ? Qui sait ce que j’ai subi ?
Ma confrontation avec Lilas a été un vrai déclic ; comme si elle
m’avait enfin autorisé à me souvenir. Certains détails me reviennent,
petit bout par petit bout. Cela m’arrive à tout moment de la journée
ou de la nuit, par flashs très brefs précédant de longs maux de tête.
La première chose que j’aie faite, c’est de chercher sur Internet.
Ça n’a pas été difficile, cela dit ; la section « Enlèvements faits
divers » est longue, mais rien ne se passe jamais dans notre village
perdu. J’ai tout de suite trouvé. Je le regrette.
Brueil-en-Vexin : un enfant de 8 ans enlevé et séquestré dans un
placard.
La scène s’est produite mardi soir au détour des sentes à Brueil-
en-Vexin. Aux environs de 17 h 30, un garçon et une fille de huit ans
se promenaient dans la forêt lorsqu’un individu a embarqué l’un des
enfants avant de prendre la fuite.
C’est la fillette, seule rescapée, qui a alerté ses parents. Un vaste
dispositif de policiers a été mis en place pour retrouver le petit
garçon.
Lundi, les forces de l’ordre effectuaient une perquisition au
domicile d’un homme de trente-trois ans soupçonné de distribuer du
matériel pédopornographique. En fouillant l’appartement, ils sont
tombés sur le garçon, inconscient et enfermé dans un placard. Le
suspect a été retrouvé mort à l’arrivée de la police.
J’ai vomi tout de suite après avoir lu ces lignes. Je ne me
souviens de rien précisément, mais lire ces phrases suscite un tel
sentiment de familiarité en moi que nier l’évidence est impossible.
Je l’ai bel et bien vécu.
Je possède plusieurs pièces d’un même puzzle, mais je n’ai
aucune idée de l’ordre dans lequel les positionner. C’est pourquoi je
me retrouve dans mon ancien village un dimanche matin, guidé par
la soif de vérité. J’ai besoin de savoir.
La dernière fois que je suis venu, c’était le jour où Lilas a
confronté ses parents à propos du piston. Avant cela, c’était il y a
seize ans. Je n’avais pas vraiment pris le temps de regarder par la
fenêtre. Maintenant, si. Et je ressens un étrange sentiment de
détresse, comme s’il fallait que je m’enfuie au plus vite.
Comme si la ville allait m’attraper de ses bras longs et
menaçants, et ne plus jamais me lâcher.
Je me force tout de même, laissant ma voiture garée près de
l’ancienne église. C’est désert. Je marche dans le silence, mes pieds
reconnaissant naturellement la direction à prendre. La forêt se trouve
devant moi, moins grande et menaçante que dans mes souvenirs.
À la voir comme ça, je suis presque déçu. Elle n’a rien de très
impressionnant. Elle est plutôt ordinaire, pour être honnête. Je
prends une grande inspiration, regrettant de ne pas être accompagné
de Lilas, et y pénètre.
Je serre mes poings pour cacher mes mains tremblantes. Je me
souviens vaguement des journées que nous passions ici à ramasser
des bâtons et à cueillir des fleurs. Un jour, nous avions croisé un
lièvre et j’avais hurlé de peur en me cachant derrière elle.
Fleur était toujours sans crainte. Imprudente, peut-être, mais
aussi terriblement courageuse. Cela lui avait valu de se faire mordre
les doigts par l’un des chevaux d’Antoine.
J’aperçois une cabane en bois entre les arbres, vue qui fait battre
mon cœur plus fort. C’est la fameuse cabane. Je m’y dirige, curieux.
Rien n’a changé. Elle est toujours à l’abandon, comme autrefois.
Je m’aventure à l’intérieur, toussant à cause de la poussière. Je
me demande si…
Je vais vérifier si ce que j’y avais gravé au couteau est toujours
là, dans un coin de la pièce. Mon cœur bondit dans ma poitrine
quand mes doigts caressent le bois qui porte nos initiales.
FA.
Tellement cliché. Tellement mièvre.
Mais je souris, ému. On était là, et l’Histoire en est témoin. On y
a laissé notre trace. Si ma mémoire me refait un jour défaut, j’aurai
au moins laissé des preuves.
Une douleur soudaine et lancinante heurte ma tempe. Je grogne,
le souffle coupé, et ferme les yeux en me tenant la tête.
Une image s’infiltre dans mon cerveau, nouvelle mais
étrangement familière. Je revois le moment exact de ma dispute avec
Fleur, et celle-ci qui disparaît en me laissant seul dans cette forêt
maudite.
Je culpabilise. Je veux la rattraper pour lui dire que je viendrai à
son anniversaire, mais elle est déjà loin.
Je tente de retrouver mon chemin, mais les arbres se ressemblent
tous. Je tourne en rond. Je prends peur, l’angoisse se frayant un
chemin dans ma poitrine.
Je suis perdu. Je suis perdu. Je suis perdu.
Soudain, je vois Fleur au loin. Un homme l’attrape brusquement
et elle se met à crier. Mon cœur se tord dans ma poitrine. Je ne
réfléchis pas une seconde de plus.
Je lui écrase un bâton sur le crâne.
Fleur finit par se libérer. Elle court. Je veux faire de même, mais
je m’effondre par terre. Il m’attrape. Je sais que c’est la fin.
Fleur me voit et s’arrête. Je crie son nom et la supplie des
yeux… Pour qu’elle s’enfuie, pas pour qu’elle me sauve.
Je suffoque. C’est comme si je revivais tout seize ans plus tard.
Je ressens l’effroi, l’adrénaline, le besoin d’appeler au secours.
Je suis à l’arrière d’une voiture. Il m’a attaché. Il ne m’a pas
bandé les yeux. Il se fiche que je voie où il m’emmène ou à quoi il
ressemble.
Je n’en reviendrai pas, de toute façon.
Je pleure. J’ai peur. Davantage encore lorsqu’il se gare et me
sort de la voiture. C’est une petite maison. Entourée d’arbres,
encore. Je déteste les arbres. Il me dit de ne pas m’inquiéter, qu’il
sera gentil si je suis sage. Qu’il aime les enfants.
Qu’il ne veut pas me faire de mal.
— Non, murmuré-je dans le présent, la respiration entrecoupée.
Je ne veux plus me souvenir. Stop.
Je sors de la cabane en vitesse, trébuchant au passage, et essaie
de rejoindre la voiture au plus vite. Il fait soudain trop chaud. Je
transpire, je ferme les yeux pour ne pas voir les arbres se resserrer
autour de moi. C’est peine perdue. Je m’effondre par terre, ne voyant
pas où je vais, et les souvenirs trouvent une faille assez grosse pour
m’atteindre.
Il me frappe. Je pleure en appelant ma maman. Il dit que je n’ai
plus de maman. J’ai du sang sur mes mains. J’aimerais qu’il meure.
J’aimerais pouvoir le tuer. Mais je n’en fais rien, car j’en suis
incapable.
Il m’abandonne dans le placard toute la journée. C’est petit. Il
fait noir. Mais ça ne me dérange pas, au contraire. Ici, je suis en
sécurité.
J’ai peur du moment où il reviendra.
J’espère être mort avant.
J’étouffe, à quatre pattes dans la terre. Les larmes continuent
d’affluer. Je suis triste, triste pour le Aaron de huit ans, triste parce
qu’il a certainement pensé qu’il allait mourir là-bas.
En fin de compte, je ne suis plus très sûr de vouloir me souvenir.
Aaron
Je l’avoue, Nicolas est un bon confident.
Il lui a fallu moins de trois bières pour me faire tout déballer – il
faut dire que je n’ai jamais très bien toléré l’alcool. C’est d’ailleurs
pourquoi je suis déjà si soûl.
— Waouh, lâche-t-il après que j’ai fini. C’est comme Les Feux
de l’amour, votre truc.
Je pouffe de rire.
— Comme un kdrama.
— Un quoi ?
— Rien, rien.
Il continue de secouer la tête, choqué. Il me demande si ça va, et
je hausse les épaules. Je n’ai pas envie de parler de ça en particulier.
Il le comprend, car il change vite de sujet.
À la place, il dit comprendre ma colère envers Lilas, ce qui me
rassure un peu. Mais du coup, me voilà qui repense à elle. À son
sourire éclatant. Aux grains de beauté sur sa lèvre inférieure. À ses
cuisses autour de moi…
Merde.
— Tu dois en parler à tes parents, dit Nicolas en interrompant
mes pensées lubriques. Les secrets de famille, ça peut détruire. Il
faut crever l’abcès.
— Je suis trop énervé pour l’instant.
Je hoquette, finissant le reste de ma bière. Je vois triple. C’est
mauvais signe, non ?
— Plus t’attends, pire ce sera.
Je hoche la tête, la tête qui dodeline. Il a raison. Cet homme est
tellement sage ! Ou est-ce l’alcool ? Peu importe. C’est leur silence
qui m’a poussé au bord du précipice, je ne compte pas faire la même
chose. Je me lève alors, bancal sur mes propres pieds.
— Allons-y.
— Quoi, maintenant ?
Nicolas me regarde comme si j’étais fou. Je hausse une épaule.
Pourquoi pas ? J’ai assez bu de courage liquide pour oser le faire. Je
ne prétends pas être aussi brave demain.
— Si je conduis dans cet état, je vais nous encastrer dans une
cabine téléphonique.
— On est en 2020, rétorqué-je. Ça n’existe plus, les cabines
téléphoniques.
Il me regarde sans bouger, si bien que je soupire.
— On peut prendre le vélo de Sang-joon. Tu montes à l’avant.
Il fronce les sourcils, les joues rouges.
— Primo : je ne suis pas sûr que le vélo soit une meilleure idée
que la voiture. Deuzio : je ne suis pas ta gonzesse. C’est moi qui
pédale.
Après avoir galéré pendant près de dix minutes à sortir ledit vélo
de la cave, nous nous retrouvons en route pour la maison de mes
parents. Je pédale comme je le peux, gérant le guidon en slalom. Je
ne vois pas très clair, le cerveau embrumé par l’alcool, mais j’ai
tellement confiance en moi que je ne me fais pas trop de souci.
Je suis un pilote-né.
Nicolas est bel et bien à l’avant, assis sur le guidon. Il a les yeux
fermés et un sourire béat aux lèvres, ses cheveux blonds volant dans
le vent.
— Tu as raison, s’écrie-t-il en respirant l’air du soir. C’est
vraiment romantique !
Je pousse sa tête avec ma main, incapable de voir la route.
— Je n’ai jamais dit un truc pareil. Bouge-toi, je ne vois rien !
Nous tombons à de nombreuses reprises. Nous manquons de
percuter plusieurs voitures, aussi. Nous frôlons la mort plus de
quatre fois au total, ce qui fait rire Nicolas.
Quant à moi, je suis trop galvanisé par l’adrénaline pour avoir
peur. Je mets quelques minutes à me rappeler le code du portail de
chez mes parents. Une fois devant la porte d’entrée, je sonne sans
interruption.
Nicolas me chuchote des encouragements dans l’oreille. Je n’ai
même pas le temps d’avoir peur. Les lumières s’allument au rez-de-
chaussée et soudain ma mère ouvre la porte, reserrant sa robe de
chambre autour d’elle.
— Aaron ? murmure-t-elle, choquée. Qu’est-ce que tu fais ici à
cette heure ? Tout va bien ?
Elle commence à inspecter mon visage, paniquée, mais je lui
retiens les poignets.
— Eomma, il faut qu’on parle.
Elle semble enfin remarquer mes joues écarlates et mon haleine
alcoolisée, car elle recule en grimaçant. Nicolas lui adresse un
coucou de la main derrière mon épaule.
— Tu as bu ?
Je ne réponds rien, me contentant d’entrer. J’ordonne à Nicolas
d’enlever ses chaussures avant, par réflexe, et il obéit en me
montrant ses chaussettes Mickey du doigt. J’arrive dans le salon au
moment où mon père descend l’escalier, les yeux encore bouffis de
sommeil.
— C’est quoi, ce boucan ?
— Je suis très, très, très énervé, dis-je en les pointant du doigt.
— Très, confirme Nicolas.
Ma mère le toise d’un œil méfiant.
— 백인 아이는 누구입니까 1 ?
— Enchanté, je suis le meilleur ami de votre fils, répond Nicolas
en lui serrant la main. Très belle maison. Vous l’avez fait
construire ?
— Ce n’est pas le moment, grondé-je.
Ma mère secoue la tête en toisant Nicolas, méfiante.
— 나는 네가 싫어 2.
— D’accord… J’ai un mauvais pressentiment mais je vais faire
comme si vous m’adoriez déjà, OK ? dit-il d’un sourire forcé.
Je soupire en fermant les yeux, le mal de crâne toujours
menaçant. Rien ne se passe comme prévu. Je suis fatigué. Je suis
triste. Je suis en colère. Mes parents sont là, en face de moi, à me
mentir droit dans les yeux depuis seize ans.
Seize ans.
Soudain, je ne tiens plus. Il faut que ça sorte. J’explose.
— Je suis en couple !
Le silence se fait autour de nous. Mon cœur bat la chamade dans
ma poitrine. Mes parents froncent les sourcils, confus. Ma mère n’a
pas l’air très contente, mais peu surprise aussi. Forcément, elle sait
déjà tout.
Nicolas se penche vers moi, murmurant :
— Euh… tu es sûr de vouloir commencer par ça ?
— C’est génial, Aaron, répond mon père en riant, amusé de mon
état d’ébriété. Eh bien, enchanté… monsieur-le-petit-ami.
Hein ? Je le vois tendre la main vers Nicolas, qui la prend
comme un idiot.
— Papa, ce n’est pas de lui que je parle, soupiré-je.
— Oh.
Nicolas lui serre tout de même la main, un sourire aux lèvres.
— Aaron n’est pas trop mon genre. Je les préfère petites et
dominatrices…
— C’en est fini, oui ? éclate soudain ma mère, nous faisant tous
sursauter. Ça rime à quoi, tout ça ? Il est trois heures du matin,
Aaron ! Regarde dans quel état tu es, à peine capable de tenir
debout !
Une vague de honte s’abat sur moi. Je la repousse, car je ne suis
pas en faute ici. Pas aujourd’hui, pas ce soir. Je plante mon regard
dans le sien, sévère, et lance :
— Elle s’appelle Fleur.
Mon père cille, hésitant. Ma mère, quant à elle, ne montre aucune
réaction. Cela ne fait que confirmer les propos de Lilas.
Elle savait. Et elle n’en a pas informé mon père.
— Fleur Durand. Vous vous en rappelez, je suis sûr.
Cette fois, mon père comprend. Il pâlit et jette un coup d’œil en
direction de sa femme. Ce simple geste me met hors de moi. Il a
toujours été comme ça ; à attendre qu’elle prenne les décisions. À ne
pas parler tant qu’elle ne le fait pas.
Je suis quasiment certain qu’elle a été seule à décider de me
mentir. Il a juste suivi, comme d’habitude.
— Elle t’a tout dit, murmure ma mère.
Ce n’est pas une question, mais une affirmation. Elle le voit sur
mon visage, elle le lit dans mes yeux.
L’entendre me le confirmer me donne envie de vomir.
— Aaron, intervient mon père, faisant un pas hésitant vers moi.
Je… Je ne sais même pas par où commencer. Est-ce que tu vas
bien ?
— Pourquoi ? croassé-je, bouillonnant désormais de colère.
Pourquoi avoir fait ça ?
L’alcool semble s’être fait la malle. Ma mère répond :
— On a fait ça pour toi. Ce qui t’est arrivé… c’est absolument
horrible, pleure-t-elle soudain. Mon fils… mon petit bébé… Si tu
savais comme j’ai détesté la terre entière. Je priais pour que tu sois
sain et sauf chaque jour. Puis tu es revenu… mais tu n’étais plus le
même. Tu refusais de parler. Personne n’a jamais su ce qui s’était
passé là-bas, car tu t’entêtais à rester muet, et puis cette ordure avait
choisi de se suicider.
Elle tente de sécher ses larmes, en vain.
— Tu étais constamment en colère, tu avais peur de ton propre
reflet dans la glace… C’est moi qui te consolais chaque nuit après
tes cauchemars.
Mes yeux s’embuent de larmes et je manque de vaciller. Dans ma
douleur, je n’avais même pas pensé à leur souffrance. Ils ont cru
perdre un fils, leur seul enfant. À mon retour, j’ai arrêté de parler.
Depuis, ne pas savoir ce qui s’est passé, imaginer le pire des
scénarios, doit probablement hanter leurs nuits.
Je comprends. En un sens, je comprends leur geste.
Et pourtant, je leur en veux. Je leur en veux tellement.
— Puis du jour au lendemain… c’était parti. Tu ne te souvenais
plus de rien. Tu demandais à voir Fleur, comme d’habitude, tu
t’entêtais à vouloir lui envoyer des lettres ; tu as arrêté de pleurer,
aussi. Le médecin nous a dit que c’était normal. Que tu avais tout
rejeté, pour te protéger.
Je tremble tellement que Nicolas doit poser une main sur mon
épaule pour me dire que tout va bien, que je ne suis pas seul. Il doit
sûrement être dégrisé, se demandant pourquoi il se trouve en plein
milieu d’un drame familial.
— Donc vous avez joué le jeu.
— On a juste voulu te protéger, soupire mon père, l’air coupable.
On a eu tort, c’est vrai. On le regrette.
— Pas moi, intervient ma mère, nous choquant tous. Si c’était à
refaire, je le referais.
Je plisse le front, blessé. Je ne crois pas qu’elle se rende compte
de ce qu’elle a fait. Son geste partait d’une bonne intention, mais je
ne lui ai jamais rien demandé. Sa décision a tout de même fini par
me blesser. En voulant me protéger, ils m’ont empêché de me
soigner, et donc de guérir ; d’avancer.
— Tu n’as vraiment aucune idée de ce que ça a été pour moi,
soufflé-je, le cœur douloureux. J’ai passé des mois à penser que
j’étais fou. J’ai même cru avoir tué quelqu’un. Comment tu peux
dire une chose pareille en sachant ce que ça m’a fait, toutes ces
années ? Les crises de panique, les cauchemars, les peurs
irrationnelles… Est-ce que tu sais ce que ça fait, de ne pas se
souvenir de tout un pan de sa vie ? De savoir que tu as oublié
quelque chose d’important, mais d’être incapable de t’en souvenir,
peu importe combien tu essaies ?
Elle fuit mon regard, secouant la tête sans s’arrêter. Elle sait
qu’elle a tort. Mais sa mauvaise foi l’empêche de m’accorder raison.
Quand elle relève la tête, des larmes strient son visage. Mon cœur se
retourne à l’idée d’être l’objet de son mal-être.
— Ma mère m’avait prévenue… Elle m’avait bien dit de ne pas
faire d’enfants.
Le souffle me manque. J’ouvre la bouche, perplexe.
— J’ai tout sacrifié pour ce rôle de maman, continue-t-elle. Je
t’ai aimé plus que n’importe quoi, plus que ton père, plus que moi-
même. J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour que tu souffres
le moins possible. Mais les enfants sont ingrats… On leur donne
tout, à commencer par la vie, et ils finissent toujours par nous
reprocher quelque chose ; à nous, leurs mères.
Mon père tente de l’arrêter, mais elle ne le voit même pas. J’ai
mal, si mal, je veux juste que ça s’arrête.
— On fait des erreurs, c’est vrai. Mais parce qu’on vous aime.
Ce n’est pas un reproche, ajoute-t-elle en voyant mon air
douloureux. Ne le prends pas personnellement. L’être humain est
comme ça par nature. Je l’étais aussi. Je détestais ma mère, et c’est
pourquoi j’ai donné à mon enfant tout ce dont je pensais avoir
manqué. J’ai beaucoup sacrifié pour te protéger de tous les malheurs
du monde. Mais maintenant, c’est à ton tour de me détester…
J’avale ma salive, la vue brouillée de larmes. Je suis totalement
sobre désormais et je n’ai qu’une seule envie : rentrer chez moi et
dormir jusqu’à la semaine prochaine.
— Je ne te déteste pas. Loin de là.
— Enfin bon, soupire-t-elle. On a peut-être eu tort… Je ne sais
pas.
C’est une moitié d’excuses, mais je prends. Je sèche mes larmes,
exténué.
— Tu… tu te souviens, alors ? ose demander mon père.
— À moitié.
Il nous propose de s’asseoir sur le canapé et de boire quelque
chose pour dessoûler. Nicolas me demande si je veux qu’il parte,
mais je lui dis de rester. De toute façon, on n’a qu’un seul vélo pour
deux. Je ne crois pas avoir apporté mon téléphone portable, non
plus.
— Racontez-moi, demandé-je. Et cette fois, je veux la vérité.
C’est ce qu’ils font. Leur version confirme celle de Lilas, comme
je m’en doutais. À mon tour, je leur parle de mes insomnies, du
retour graduel de mes souvenirs, des crises de panique… De Fleur.
Mon père trouve cela incroyable, qu’on se soit retrouvés par hasard.
L’expression de ma mère montre qu’elle n’approuve pas, mais
elle est assez sage pour ne pas faire de commentaire.
— Ce n’est pas une obsession, tu sais, dis-je doucement. Ce que
je ressens pour elle… c’est bien réel. Je comprends ton inquiétude,
mais tu n’as pas à t’en faire.
— On verra.
On dirait qu’elle n’attend que ça, que je me trompe. Mais
j’acquiesce et accepte le défi. Au bout de quatre heures de
conversation, le jour fait son apparition à travers les rideaux. Nicolas
semble prêt à s’endormir à tout moment. Moi-même, je commence à
piquer du nez.
— On va y aller.
— Tu comptes revenir, hein ? me supplie mon père. J’aimerais
qu’on continue d’en parler. C’est important.
— Promis. J’ai juste… besoin de digérer.
— On t’aime. Si tu as la moindre question, on est là.
Je le laisse me prendre dans ses bras sans rechigner. Je suis trop
faible, de toute façon. Ma mère me serre contre elle à son tour,
silencieuse. Je choisis de le lui annoncer tout de suite, de but en
blanc :
— J’ai pris rendez-vous chez le médecin. Je veux suivre une
thérapie, aussi. J’en ai marre, de me sentir seul.
Elle n’approuve pas, je le sais, mais elle opine en silence. C’est
tout ce dont j’ai besoin pour l’instant.
Lorsque nous repartons, notre vélo à la main, Nicolas pousse un
long soupir.
— Tu vas bien ?
— Je ne sais pas, avoué-je. Soulagé, dans un sens.
Il s’étire les bras au-dessus de sa tête, grognant.
— Ça mérite un bon jour de congé !
— Tu rêves. On a besoin de nous au bureau. J’appelle un taxi.
Il se plaint, mais finit par me suivre malgré tout. Il somnole sur la
banquette arrière tandis que, incapable de dormir, je pense à envoyer
un message à Lilas.
Je commence à taper « Tu me manques », le pouce au-dessus de
la touche Envoyer. C’est débile, mais depuis quelques jours, je me
demande si ses sentiments ne sont pas liés à sa culpabilité.
Je suis retombé amoureux d’elle sans savoir qui elle était. Mais
elle, elle pensait me devoir quelque chose.
La nausée me prend soudainement et je verrouille mon téléphone
avant de faire une bêtise. Nous sommes arrivés en face de chez
Nicolas. Ce dernier se réveille et se tourne vers moi. Ses yeux
s’élargissent, fixant mes lèvres.
Je comprends trop tard.
— Tu saignes du nez.
— Merde.
Décidément. N’ayant pas de mouchoir, j’utilise ma manche pour
m’essuyer le nez. J’attends que cela passe, mais le sang continue de
couler abondamment et Nicolas semble inquiet.
— Je vais bien…
J’ai à peine fini ma phrase que je me sens partir.
Tout est noir.
Je rouvre les yeux, dans les vapes. Je comprends m’être évanoui
au regard paniqué que Nicolas pose sur moi, la main retenant ma tête
lourde.
— Tu ne vas pas bien du tout, mec. Je t’emmène à l’hôpital.
Je n’ai même pas la force de le contredire.
Lilas
J’ai perdu le concours webtoon.
Je ne suis pas surprise, bien que tout de même un peu déçue. Les
filles m’ont réconfortée à coups de fondue au chocolat faite maison.
Même si je n’ai pas gagné, je suis étonnamment fière de mon
histoire et des efforts que j’ai fournis.
Pour la première fois depuis longtemps, j’ai écrit ce qui me plaît.
J’ai retrouvé ce goût de la création que j’avais perdu dans cette
course à l’argent.
Aujourd’hui est un jour important.
L’équipe et moi travaillons sur notre pitch depuis plusieurs
semaines maintenant. D’après ce que j’ai compris, il s’agit d’une
version élaborée et structurée de notre projet. C’est Aaron et Yves
qui le présentent oralement à l’aide d’un support visuel. L’idée est
d’exposer en un quart d’heure en quoi notre jeu est intéressant, la
manière dont il se joue et l’expérience joueur visée.
On a aussi décidé de présenter nos premiers plannings et budgets
prévisionnels, ainsi que nos idées concernant le marketing. Pour
cela, nous avons mis au point des premiers avancements : concept
art, prototypes généraux, et même une mini-bande annonce du rendu
idéal visé.
Ce n’est pas parfait, mais on a tous bossé très dur pour cet oral.
Tout le monde est angoissé, moi la première.
Dieu merci, je n’ai pas à être présente.
— Tu crois que ce jeu nous prendra combien de temps ?
demandé-je à Natasha tandis qu’elle effectue quelques dernières
modifications.
Elle répond du tac au tac :
— Quatre ans, au moins.
— Quatre ans ? m’écrié-je. Mais… C’est énorme ! Je ne sais
même pas si je serai encore là, dans quatre ans !
Elle m’adresse un sourire amusé. Je suis sur le cul.
— Qu’est-ce que tu croyais ? Que ça se faisait en six mois ?
Je n’ose pas répondre que oui, c’est exactement ce que je
pensais. Yves m’a-t-il engagée en pensant que je resterais autant de
temps ? En ai-je envie ? Une partie de moi crie que oui. L’autre
soupire à l’idée de vivre dans une telle atmosphère pendant quatre
longues années.
Si Aaron continue d’ignorer ma présence, je ne serai pas assez
forte pour endurer un tel calvaire.
— Aujourd’hui, on termine seulement la première étape de tout
un processus, Lilas. Du moins, s’ils acceptent notre projet…
— La première étape seulement ? Mon Dieu, soufflé-je, ébahie.
Et après ?
Elle s’arrête de taper et se tourne vers moi, comptant sur ses
doigts manucurés :
— Une fois le pitch validé, on passe à une autre évaluation qui
s’appelle le Game Design document, la feuille de route principale en
gros. Ensuite, il y a les premiers vrais prototypes, où on playteste au
préalable les idées à inclure dans le jeu. Et enfin : la production. Là,
c’est un défilé de designers, programmeurs, level designers, artistes
graphiques, ingénieurs son, testeurs et j’en passe…
— Et ça prend autant de temps ?
Elle rit de mon ignorance, comme si j’étais mignonne mais
stupide. Je le suis certainement.
— Ma puce, l’un des développeurs qui bossait sur Batman
Arkham Asylum a passé deux ans à travailler exclusivement sur la
cape du héros.
Ah. Dit comme ça, effectivement. Je secoue la tête, car tout cela
me dépasse. C’est un monde qui a encore beaucoup à m’apprendre,
de toute évidence.
— Un jeu passe par plusieurs phases, m’explique-t-elle. Sa
confection peut prendre deux ans, comme dix ; ça varie surtout en
fonction de si oui ou non tu pars d’un moteur existant.
Je hoche la tête, feignant de comprendre. Mes yeux dérivent et
croisent soudain ceux, amusés, d’Aaron. Il perd son sourire presque
immédiatement, posant son regard sur son ordinateur. Cela me fait
mal, je l’avoue.
Je le vois de moins en moins. La bonne nouvelle, c’est qu’il ne
m’ignore plus. Il me dit bonjour le matin, il me remercie quand je lui
tiens la porte, il m’offre un sourire crispé quand on se croise dans le
couloir.
Je remarque aux veines de son cou qu’il est anxieux. Je me
demande s’il a lu le Post-it que j’ai collé sur l’aquarium de Wilfred,
ce matin. « 화이팅 ! » ai-je écrit, à côté d’un cœur. C’est une
expression d’encouragement beaucoup utilisée en Corée, aussi
prononcée « Fighting ! »
J’espère qu’il l’a vue, et qu’il a souri en me trouvant bête.
Je le regarde relire son pitch, seules ses lèvres bougent en
silence. Nicolas vient soudain lui tapoter l’épaule.
— Prêt ?
Aaron opine au moment où Yves débarque dans l’open space.
C’est l’heure de partir. Aaron attrape sa veste, fourrant les mains
dans ses poches. Il hausse un sourcil surpris, et je devine qu’il a pris
connaissance du sachet de Skittles que j’y ai caché.
Je fais semblant de travailler, les yeux rivés sur mon écran.
— Bonne chance ! crient Julien et Maxime.
Aaron passe à côté de moi en se dirigeant vers la sortie, son bras
frôlant mon épaule. Je remarque le Post-it sur mon bureau une
seconde après qu’il a passé la porte.
C’est le même que celui que j’ai laissé sur son aquarium, à une
exception.
Dans le coin droit, gît un cœur rouge pour toute réponse.
Lilas
— On va être en retard, chuchote Aaron.
Je jette un coup d’œil au réveil à côté de mon lit ; il a raison,
nous sommes déjà en retard. Pourtant, ses mains restent agrippées à
mes cheveux tandis que ma bouche se fraie un chemin le long de son
torse nu. Je goûte sa peau, son ventre se creusant à mon contact, et
descends plus bas encore.
Il se raidit et sa bouche forme un O majuscule. Bientôt, ce sont
des jurons qui passent la porte de ses magnifiques lèvres.
— Ça ne va pas le faire du tout, soupire-t-il en me soulevant
jusqu’à lui, ses mains sur mes cuisses. Je n’ai absolument pas le
temps pour ça, le matin.
Il dit cela en m’embrassant le cou, ses cheveux chatouillant mon
menton. Je fais la moue.
— Mais le morning sex, c’est ce que je préfère… Ça me met de
bonne humeur !
Il grogne, retombant à plat sur mes oreillers. Je lui demande ce
qui le dérange mis à part un retard de dix minutes et il secoue la tête,
le regard fixé sur mon corps à moitié dénudé.
J’ai mis mon plus joli ensemble pour lui, d’un mauve quasi
translucide qui se marie très bien avec le ton de ma peau. Il pourrait
apprécier l’effort, non ?
— Maintenant, je vais passer la journée avec cette image très
précise en tête. Je vais au travail pour bosser, Lilas. Je dois rester
concentré.
— Boo-hoo, me moqué-je en m’allongeant sur lui. C’est ton
problème, si tu te déconcentres pour si peu.
Ses oreilles rougissent, tellement que je les embrasse doucement.
Il laisse échapper un rire par le nez, indigné.
— « Si peu. »
Cela fait cinq jours qu’Aaron passe ses nuits ici. Je crois que
depuis qu’il sait ce qui s’est passé, il a peur de dormir seul. Ses
cauchemars ont tendance à nous réveiller au beau milieu de la nuit.
J’ai toujours peur qu’il se souvienne de quelque chose de plus atroce
encore, quelque chose que lui seul sait.
Généralement, il attend que tout le monde aille se coucher pour
me rejoindre incognito dans ma chambre. Mais il se fait toujours
prendre en flagrant délit au petit matin, que ce soit par Dana ou par
Eleanor.
Elles ne s’en plaignent pas, surtout comme il prend chaque fois
la peine de passer à la boulangerie pour nous offrir le petit déjeuner.
On a prévu une soirée à quatre bientôt, histoire de le présenter de
manière officielle.
Nous prenons notre douche en vitesse, puis je m’habille tandis
qu’il se brosse les dents. Il m’aide à me sécher les cheveux puis à les
natter pendant que j’ingurgite une tartine de confiture.
Au final, nous sommes bel et bien en retard.
Cela passerait inaperçu si ce n’était pas la cinquième fois de la
semaine. Tout le monde nous regarde quand nous pénétrons dans
l’open space à trois secondes d’intervalle.
Nicolas s’adosse à sa chaise, son stylo en équilibre entre sa
bouche et son nez. Le sourire narquois qu’il nous adresse veut tout
dire.
— Panne de réveil ?
— Mmh, dis-je en lui intimant le silence d’un regard.
Il choisit de ne pas comprendre le message, se tournant vers
Aaron.
— Ça devient une mauvaise habitude.
Mon petit ami lui donne une tape sur la tête, lui ordonnant de
travailler. Il ne le dit pas, mais je sais que la situation lui pèse. Il
aimerait parler de nous et arrêter de se cacher. J’en ai envie, moi
aussi… Tous ces stratagèmes pour se retrouver seuls ont fini par
m’exténuer.
J’avais peur qu’on me juge, peur qu’on remette en question la
manière dont j’ai eu mon job, voire mes ambitions. Mais j’ai
compris que c’était moi, qui avais ces doutes, personne d’autre.
Plus maintenant.
Je me lève d’un seul coup, l’adrénaline gonflant mes veines.
Aaron arque un sourcil dans ma direction.
— J’ai quelque chose à vous annoncer, déclaré-je, attirant
l’attention de tous nos collègues.
Je déglutis, le cœur battant plus rapidement dans ma poitrine, et
prends une grande inspiration.
— Aaron et moi sortons ensemble.
Je n’irai pas jusqu’à dire que j’attendais des cris de stupéfaction,
mais tout de même. Personne ne réagit. Je regarde Aaron, cherchant
un peu d’aide, mais il se contente de sourire d’un air amusé.
Il se tourne alors vers les autres, le regard lourd. Soudain, ils
prennent tous des expressions stupéfaites.
— Oh, waouh, dit Julien. C’est si… soudain !
— Je ne m’y attendais pas, approuve Maxime.
— Je suis très choquée, continue Natasha, la main sur la bouche.
Je plisse les yeux, puis fusille Aaron du regard.
— Tu le leur as dit, sale traître.
Je n’arrive pas à croire que tout le monde était au courant alors
que je faisais tous les efforts du monde pour le cacher. Ils ont dû me
prendre pour une sacrée folle.
— Désolé, s’excuse Aaron.
— Alors tu t’appelles vraiment Fleur ? me demande Julien,
remontant ses lunettes sur son nez.
Je le regarde, surprise. C’est vrai que personne ici ne connaissait
mon vrai nom… Ça ne m’a jamais dérangée, pour être honnête.
Fleur me correspond de moins en moins, même si c’est un prénom
qui reste cher à mon cœur. C’est celui qu’on m’a donné à ma
naissance.
Je souris, me remémorant la lettre exacte où Aaron m’a
renommée pour la vie.
— Lilas, je préfère.
Goblin (2016)
POURQUOI LE REGARDER ? Une histoire d’amour
tragique qui défie l’espace-temps, une bromance au top, et des
scènes absolument absurdes et désopilantes. Spoiler : préparez
les mouchoirs.
Welcome (2020)
POURQUOI LE REGARDER ? Adorable et sans prise
de tête. Un chat qui se transforme en bel homme et tombe sous
le charme de sa maîtresse ? Yes please.
Remerciements
Puisqu’un roman ne s’écrit jamais vraiment seul, je tiens à
remercier les personnes qui m’ont accompagnée tout au long
de ce passionnant – et fastidieux – processus.
Merci à mes parents, toujours. Merci de me pousser encore
et encore, mais surtout de croire en moi.
À mes frères, qui m’écoutent quand j’ai besoin de me
défouler, ou même d’un avis ; même quand vous n’en avez
absolument rien à faire (désolée Naïm, je n’ai pas choisi la fin
pour laquelle tu avais votée… Mais celle-ci est cool quand
même, promis !).
À mes amis incroyables, mais aussi lectrices et lecteur :
Mariame, Sarah, Joëlle (4 Makes 1 Team), Johan et Lucie.
Merci pour vos précieux avis, votre patience mais également
votre honnêteté à toute épreuve. Merci d’avoir su me supporter
durant les doutes et les crises d’anxiété, de m’inspirer au
quotidien, mais aussi de toujours me remettre sur pied, même
quand je n’y crois plus moi-même.
Merci à Audrey, bien évidemment, de m’avoir fait
découvrir cet univers fabuleux des kdramas, et plus tard de la
kpop. C’est un peu dramatique, mais ça a bel et bien changé
ma vie.
Merci à Lily bubu, qui m’a beaucoup accompagnée dans
l’exactitude des traductions en coréen – et qui, accessoirement,
a contribué à ma santé d’esprit grâce à ses Tiktok quotidiens.
Hâte qu’on se voie autour d’une bouteille de soju. Noona
gomawo, saranghae !
À Sylvie, ma super éditrice, comme toujours. Je sais que
tout cet univers t’est un peu étranger, mais tu t’es prise au jeu
avec plaisir. Merci de toujours me faire confiance.
À Park Seo Joon, pour avoir pollué mon esprit – et parfois
même mes rêves – tout au long de l’écriture de ce roman.
Et enfin, merci à vous qui lisez ce livre. Il y a encore des
fois où je n’arrive pas à croire à ce qui m’arrive. Grâce à vous,
je n’ai jamais l’impression d’être seule. Vous me soutenez et
m’aimez, vous me poussez à toujours faire mieux, vous me
faites confiance, mais surtout : vous me faites vivre un rêve
éveillé. Je sais que je ne suis pas parfaite, mais je travaille sur
moi tous les jours pour le devenir le plus possible. Je vous ai,
et vous m’avez. Faisons de cette vie, une belle et heureuse vie.
Ensemble.