Séquence II : Manon Lescaut de l’Abbé Prévost (1731)
Explication linéaire n° 7 : L’évasion de Saint-Lazare
- Lecture : que pensez-vous du personnage de DG dans cette scène ? Peut-on toujours parler
de lui comme d’un « héros » ? (10 min)
- Relevez les qualités / les défauts de DG (en binôme, séparer la classe en 2) : 30 min. En quoi
cette scène de libération est-elle paradoxale ?
- Débat : scène de libération ou d’emprisonnement ? Justifiez chaque argument par une
preuve du texte. (30 min)
- Bilan : rédiger le compte-rendu du débat (20 min, écrit individuel) ;
I. Lecture + premières impressions + enjeux du passage
• Que pensez-vous du personnage de DG dans cette scène ? Peut-on toujours parler de lui
comme d’un « héros » ?
• DG-narrateur de la scène d’évasion vous semble-t-il avoir évolué ou changé de point de vue
par rapport à DG acteur de l’évasion ? Quels en sont les indices dans le texte ? (voir
modalisateurs notamment)
• Situation de l’extrait dans l’œuvre ? Presque à la fin de la Première partie. En quoi cette scène
est-elle absolument cruciale dans l’enchaînement des péripéties et la progression générale du
roman vers la Deuxième partie ? => évasion + crime = bascule de DG dans le péché capital =>
étape majeure dans la déchéance et marginalisation du personnage principal qui atteint un
point de non-retour. (cf. Sixième commandement de la Bible : « Tu ne tueras point » !)
• Type de texte ? narration très rythmée, course effrénée vers la liberté (scène d’action avec
suspense qui tient en haleine le lecteur) + dialogue avec l’homme d’Église (+ figure du
« Père ») qui dramatise la bascule de DG dans la marginalité + scène de violence physique
injustifiée (forte dimension morale).
• Caractéristiques stylistiques de ce passage décisif ?
=> rythme précipité, phrases courtes, vivacité des répliques // restitution au DD du dialogue
entre DG et le Père supérieur + réplique finale au DD de Des Grieux à Lescaut qui achève son
discrédit (lâcheté de DG qui encore une fois échoue à assumer ses responsabilités).
• Importance de cette course vers la liberté ? Essentielle car l’objectif de DG, clairement formulé
depuis le début de son emprisonnement = retrouver Manon au plus vite et coûte que coûte
(« j’étais tellement résolu de la secourir, à quelque prix et par quelque moyen que ce pût être,
que j’aurais mis le feu à Saint-Lazare »), afin de vivre leur amour hors de toute contrainte
familiale, sociale, religieuse et morale => c’est bien le passage du roman qui fait de DG et
Manon les vrais « Bonnie & Clyde » du XVIIIe !
•A quoi tient la dimension morale ici, outre l’acte de violence commis envers le domestique
(désarmé et inoffensif) ? => Rappel : récit tjrs fait par DG lui-même, donc jamais objectif =>
bien montrer en quoi le point de vue du narrateur est aussi biaisé que celui du personnage et
les condamne tous les deux sans retour possible à la marge.
> À la scène d’action jouée par DG-personnage s’ajoutent en effet les remarques de DG-narrateur qui
renforcent l’amoralité du héros : aucun remords n’est exprimé, que ce soit au moment des faits ou au
moment du récit ! DG = marginal volontaire au sens où il est un impénitent de bout en bout (déf° :
qqun qui ne se repend pas de ses péchés et persiste même avec complaisance dans son état)
> Autre paradoxe à souligner : l’aveuglement du personnage-narrateur sur lui-même alors qu’il est le
personnage « focal » de cette scène, à ce moment fatidique où il renonce délibérément à toute vertu
et à toute probité
> Le plaidoyer pro domo de DG entraîne une nécessaire prise de distance critique du lecteur vis-à-vis
de ce personnage qui, y compris dans l’après-coup du récit censé permettre la réflexion, ne semble
tjrs pas avoir pris conscience de la violence de sa prise d’otage et de son geste criminel. Absence totale
de remords + sentiment d’impunité de DG : très choquants, tant chez le personnage en action que
chez le narrateur qui continue de justifier son comportement 3 ans plus tard ! (NB : l’évasion a lieu en
1714 après la friponnerie faite au vieux de G… M… / Le récit que DG fait à Renoncour se déroule lors
de leurs retrouvailles en 1717 à Calais)
II. Bilan : souligner la forte tension établie par Prévost entre deux grandes étapes du récit
• 1. Début du texte qui orchestre une course haletante vers la libération/la
délivrance… (NB : étymologie chrétienne du terme « evasio »)
• 2. … qui se révèle une terrible fuite en avant vers la perdition : cette scène de
violence constituant un grand moment de « Chute » au sens moral (disgrâce, perte
de crédit définitive auprès du lecteur) et religieux du terme (Faute grave envers Dieu,
cf. chute biblique originelle rejouée ici par le personnage de DG avant leur départ pour
la Louisiane rêvée en nouvel Eden.)
Pour résumer, en termes de « mouvements » du passage :
I. Mouvement I : Le récit haletant d’une course vers la délivrance (l. 1 à 15, de « de peur » […]
jusqu’à « de l’autre ») (libération de prison + libération de la loi morale et religieuse)
II. Mouvement II : Le meurtre du domestique et la condamnation définitive de DG à la
marginalité => la « chute » de DG ! (l. 16 à 28 de « Pendant » […] jusqu’à « pour longtemps »)
EL n° 7 détaillée : L’ÉVASION DE SAINT-LAZARE (première partie de Manon Lescaut)
Situation de l’extrait : Manon et Des Grieux, sévèrement punis pour l’escroquerie jouée au
vieux libertin M. de G... M..., sont incarcérés à l’Hôpital de la Salpêtrière pour la première et à Saint-
Lazare pour le second. Camouflant au Père Supérieur ses véritables desseins, Des Grieux ne pense alors
qu’à une chose : délivrer Manon et s’enfuir de nouveau avec elle pour vivre leur amour loin de toute
contrainte. Pour ce faire, Des Grieux échafaude un plan d’évasion à l’aide du frère de Manon, avec qui
il parvient à communiquer en manipulant encore une fois son fidèle ami Tiberge. Pour l’aider à
s’évader, Lescaut lui a procuré un pistolet devant servir de menace factice au cas où le Père Supérieur
refuserait de le laisser partir. A la nuit tombée, DG se rend donc chez l’homme d'Église afin qu’il le
libère. [LECTURE EXPRESSIVE]
Caractérisation de l’extrait : Acoquiné à Lescaut, grâce auquel il a déjà rallié les associations
de triche des « Confédérés » et de la « Ligue », des Grieux est déjà devenu, à ce stade du roman, un
« fripon » sans scrupule, passé maître en fourberie et en hypocrisie. L’ancien modèle de vertu gravit
toutefois un échelon supplémentaire dans ce passage déterminant du roman en tirant sur un
domestique sans défense et en s’enfuyant sans exprimer le moindre remords. Épisode clé de la
marginalisation de « notre héros » en véritable crapule, cette scène frappe à la fois par sa vivacité, son
rythme haletant mais aussi par la violence meurtrière de DG, qui se trouble doublée de son
impénitence, tant au moment de la scène qu’au moment de son récit.
Projets de lecture possibles :
• Comment cet épisode hautement romanesque nous montre-t-il le personnage de Des Grieux
basculer dans la marginalité ?
• En quoi cette scène de délivrance pleine de suspense signe-t-elle la Chute de DG ?
• En quoi la course hors de Saint Lazare marque-t-elle l’enfermement de DG dans la marginalité
et la passion criminelles ?
• Comment, dans cet épisode haletant et crucial, DG se transforme-t-il définitivement en
crapule ?
Mouvement I (l. 1-15) : La course effrénée vers la délivrance (Une
scène d’action haletante)
- Idées importantes à mettre en valeur :
[Link] plan crapuleux, parfaitement manigancé par des Grieux
2. L’art du récit par Prévost, avec un suspense porté à son comble
3. Une dramatisation accentuée par le dialogue au DD de DG avec le Père Supérieur
[Link] plan crapuleux, parfaitement manigancé : DG apparaît en sombre et roué « mastermind », le «
cerveau » ayant tout anticipé dans sa fuite.
« De peur qu’il ne lui prit envie d’élever la voix pour appeler du secours, je lui fis voir une
honnête raison de silence, que je tenais sur mon justaucorps. » (l. 1-2)
• DG a bien prévu son coup : on le voit d’abord à la syntaxe qui antépose la subordonnée
conjonctive cc de BUT avant la principale et qui exprime toute la prévoyance (peur du bruit)
• « je lui fis voir une honnête raison de silence » : périphrase + euphémisme choquants car
employés par DG-narrateur => transgression double ici : à la fois dans la menace physique du
pistolet par DG acteur, mais aussi dans l’usage du langage par DG narrateur.
• Sub. relative à l’imparfait qui complète l’euphémisme : montre la détermination tout à fait
assurée de DG et son engagement physique dans l’action (prépare le crime à venir).
« J’aperçus les clefs qui étaient sur la table ; je les pris, et je le priai de me suivre en faisant
le moins de bruit qu’il pourrait.” (l. 9-10)
• Du verbe d’observation au verbe d’action (verbes qui passent au passé simple) + noter la
parataxe (point virgule) qui exprime la rapidité de DG
• Geste transgressif de DG qui est un pas de plus vers la marginalité criminelle.
• Anaphore des P1 (j’/je/je)
• Participiale (en faisant…) + superlatif « le moins de » : tjs autant d’anticipation criminelle de la
part de DG.
• Je le priai : formule de politesse choquante dans ce contexte de prise d’otage !
« Il fut obligé de s'y résoudre » (l.11)
• Tournure passive et euphémisante (obligé par qui ?) traduisant bien la lâcheté de DG
• Obliger vs contraindre : dans l’obligation, c’est le sujet (« il ») qui décide de se forcer à
qqchose alors que la contrainte renvoie à une pression extérieure.
2. L’art du récit par Prévost, qui porte le suspense à son comble ; le lecteur est tenu en haleine dans
cette scène d’action très visuelle, cruciale pour l’avenir des personnages.
GN détails accentuant l’importance des accessoires : « les clefs » / « une porte »/ « une espèce de
barrière »/ « la grande porte de la rue »
• Symboles de la captivité de DG dont il cherche à se défaire pour retrouver Manon
• Montrent aussi les étapes progressives de la libération : une à une, DG devient maitre des
entraves à sa liberté́
• + cc. de manière « avec impatience » ajouté par DG
L. 9-15 : Phrases et propositions courtes, traduisant le rythme rapide de l’évasion.
Relever aussi les nombreux marqueurs temporels l. 11-12-13-14 qui ponctuent la progression et
participent au suspense : « A mesure que… », « à tout moment », « enfin », « déjà »
« Je me croyais déjà libre, et j’étais derrière le père tenant ma chandelle d’une main et mon pistolet
de l’autre »
• Effet de prolepse souligné par le verbe modalisateur « me croyais » (DG narrateur sait que la
libération n’est pas encore gagnée et qu’elle le sera dans le sang)
• Liberté qui apparaît clairement de manière prophétique comme illusoire.
• Suspense accentué par la participiale « tenant… »
• Parallélisme de construction d’une main/de l’autre tout à fait théâtral // instant suspendu.
• Antithèse qui met sur le même plan de façon choquante la lumière (métaphore
traditionnelle du Salut) de la chandelle et l’arme du crime : très révélatrice de l’aveuglement
du personnage sur lui-même.
3. La dramatisation est enfin accentuée par le dialogue au DD de DG avec le Père Supérieur
« Un pistolet ! me dit-il. Quoi ! mon fils, vous voulez m’ôter la vie pour reconnaître la
considération que j’ai eue pour vous ? — À Dieu ne plaise ! lui répondis-je ; vous avez trop
d’esprit et de raison pour me mettre dans cette nécessité ; mais je veux être libre, et j’y
suis si résolu, que si mon projet manque par votre faute, c’est fait de vous absolument.
— Mais, mon cher fils, reprit-il d’un air pâle et effrayé, que vous ai-je fait ? quelle raison avez-
vous de vouloir ma mort ? — Eh ! non, répliquai-je avec impatience. Je n’ai pas dessein de
vous tuer : si vous voulez vivre, ouvrez-moi la porte, et je suis le meilleur de vos amis. » (l. 2-
7)
+ répétition pathétique l. 12 : “Ah! mon fils, ah! Qui l'aurait jamais cru?”
+ « Point de bruit, mon Père »: contraste entre l’injonction au silence et l’apostrophe
respectueuse
• Discours direct : permet de traduire les émotions des personnages dans ce moment de tension
extrême.
• Émotions du prêtre retranscrite par les adresses affectives (« mon fils », « mon cher fils »), le
cc. de manière l. 7, la ponctuation expressive, les interjections et les questions rhétoriques qui
renforcent le pathos de sa prise de parole.
• Réponses de DG : marquées par la brutalité (=> phrases courtes, interjections parataxe l. 8
(vous tuer :)+ cc. de manière « avec impatience » l. 8
• + Ironie involontaire de DG qui glace le sang : locution adverbiale « A Dieu ne plaise ! » +
tournure superlative hyperbolique « je suis le meilleur de vos amis » (l. 9) introduite par la
subordonnée circonstancielle d’hypothèse (« si vous voulez vivre.. ») + impératif : « ouvrez-
moi la porte ». La conjonction « et » fonctionne ici comme euphémisme d’un chantage pur et
simple.
• Argumentation du personnage qui révèle un visage très cruel : rejette la responsabilité de la
situation sur le Père supérieur (« vous avez trop d’esprit et de raison pour me mettre dans
cette nécessité ») / cœur de la phrase : « MAIS JE VEUX ETRE LIBRE > réf° à mener sur le prix à
payer de cette liberté + synonymes : liberté/libération/délivrance vs
péché/perdition/damnation/fin tragique
• « Si résolu que si mon projet manque par votre faute, c’est fait de vous absolument » : menace
de mort exprimée après la sub cc de conséquence, qui entraîne le perso de DG vers l’acmé
fatale du 2 mouvement.
nd
BILAN-TRANSITION du mouvement I : Prévost réussit une scène d’évasion de DG dont la narration
souligne la teneur romanesque en créant du suspense et en opposant de manière dramatique DG à la
figure bienveillante du Père Supérieur. Symboliquement, cette évasion est donc aussi une libération
de DG vis-à-vis de toute forme d'autorité et de morale. L’acmé de cet épisode est toutefois atteinte
dans le second mouvement, lorsqu’un nouvel opposant, totalement secondaire et inoffensif, surgit sur
le chaotique chemin de DG vers la liberté. Bien que longuement préparée par les épisodes précédents
avec Manon et son frère, la délivrance hors de Saint Lazare va se renverser en perdition complète pour
le protagoniste, qui rompt définitivement les amarres avec tout ce qui pouvait faire obstacle à son
amour. Adieu Fortune, vertu, réputation, famille, amitié, respect des aînés, morale et religion… le
fripon persévère dans le crime !
Mouvement II (l. 16-28) : La « Chute » du Chevalier Des Grieux (le meurtre
du domestique signant la condamnation du personnage à la marginalité -
morale, sociale et géographique)
Idées importantes à mettre en valeur :
[Link] violence de la scène : DG devient véritablement un meurtrier
2. La détermination de DG acteur de la scène
3. L’impénitence de DG narrateur de la scène
« Pendant qu’il s’empressait d’ouvrir, un domestique qui couchait dans une chambre voisine,
entendant le bruit de quelques verrous, se lève et met la tête à sa porte.
• Suspense exacerbé par la 1 phrase du 2 mouvement + sub cc. de temps (« pendant que.. »)
ère e
qui retarde l’apparition du personnage secondaire = future victime de DG + verbes d’action
conjugués placés à la toute fin de la phrase : suspense insoutenable !
• Victime sacrificielle : car il s’agit d’un perso complètement innocent, anonyme et secondaire
(l’expendable par excellence) => non nommé, déterminant indéfini « un », sub relative +
participiale qui précisent les actions légitimes de la victime. DG ne se trouve absolument pas
en situation de légitime défense : il est armé et déterminé, l’autre est en pyjama…
« C’était un puissant coquin qui s’élança sur moi sans balancer »
• Contraste avec le jugement dépréciatif (hyperbole + insulte) suggérant la malhonnêteté du
domestique : importance du vocabulaire choisi par DG narrateur 3 ans plus tard. Aucune prise
de conscience de ses actes. DG narrateur coïncide tjrs avec DG acteur et criminel.
• Sub relative avec verbe d’action + CC de manière « sans balancer » : DG inverse la
responsabilité de la violence en fabulant une situation de légitime défense.
Mauvaise foi totale du personnage de DG qui pousse le lecteur à se désolidariser totalement de lui (si
ce n’était déjà fait, cela est accompli par cette scène) :
+ Le crime se déroule en 4 temps extrêmement rapides :
1. DG narrateur anticipe en commençant par rejeter la faute sur le Père supérieur l. 17-19 : « Le
bon père le crut apparemment capable de m’arrêter. Il lui ordonna avec beaucoup
d’imprudence de venir à son secours.” Cc de manière qui exprime la désapprobation
morale de DG à l’égard du vieil homme : tout à fait révoltante dans ce contexte.
2. Ensuite, DG plaide la légitime défense en accusant directement sa victime : « c’était un
puissant coquin, qui s’élança vers moi sans balancer »
3. L’acte en lui-même (l. 20) : « Je ne le marchandai point ; je lui lâchai le coup au milieu de
la poitrine.” > voc familier (“marchander” “lâchai”) + parataxe (deux points entre les prop°
indépendantes pour exprimer la vitesse de l’action) + détail physique avec le cc “au milieu de
la poitrine”
4. DG-acteur finit par accuser carrément le religieux (l. 20-21) : cette réplique témoigne de son
sang-froid de criminel : « voilà (présentatif d’insistance) de quoi vous êtes cause mon Père »
puis Lescaut « c’est votre faute ; pourquoi me l’apportiez-vous chargé ? » (q° rhétorique l. 26),
essayant ainsi de se dédouaner de la mort du domestique : ces accusations sont un moyen
pour DG de justifier son action en présentant le prêtre et Lescaut comme responsables de son
propre crime.
La Chute de DG est enfin consacrée par ses retrouvailles avec Lescaut l. 23 : « je trouvai, à quatre
pas, Lescaut qui m'attendait avec deux amis suivant sa promesse.»
• Proximité physique & morale avec l’agent de sa chute : DG lié aux malfrats, devenu une
crapule.
• Le pronom de 1 p. du pluriel « Nous nous éloignâmes » (l. 25) témoigne clairement de leur
ère
fraternité dans le monde du crime et des bas-fonds.
• Enfin, DG est devenu une vraie crapule car il n’éprouve absolument aucun regret comme le
montrent les adverbes modalisateurs l. 21 : « dis-je assez fièrement à mon guide ». Il sombre
donc dans la criminalité́, faisant de Lescaut son complice : le remerciement (« CEPENDANT je
le remerciai d’avoir eu cette précaution) = connecteur logique d’opposition qui introduit la
fraternité entre les deux, montrant bien que DG appartient maintenant pour de bon à la
famille des marginaux et leur est redevable.
• Intertextualité possible : « Mon guide » / « la dernière porte » (l. 21-22) : allusion à l’Enfer de
Dante ? (Père supérieur qui serait un nouveau Virgile pour un DG/Dante définitivement damné
alors qu’il recherche à tout prix sa Manon/Béatrice).
• « cette précaution, sans laquelle j’étais sans doute à Saint-Lazare pour longtemps » (l. 27)
« précaution » vs « votre faute » : antithèse révélatrice de l’ambivalence morale de DG, qui passe
d’une ligne à l’autre du reproche à la satisfaction finale. + La sub. relative finale enfonce le clou : DG
est bien passé de l’autre côté et s’il a réussi à fuir Saint Lazare, il y a aussi laissé une partie de son âme.
A cet égard, le cc de temps « Pour longtemps » annonce de manière prophétique son destin tragique.
CONCLUSION
Bilan du projet de lecture :
Tout comme la scène du souper avec M. de G…M… qui était à la fois comique et abjecte,
l’épisode de l’évasion de la prison de Saint Lazare correspond parfaitement au double intérêt du roman
de Prévost : on y retrouve le fort contraste entre des personnages en marge, terriblement immoraux
et prêts au pire pour atteindre leur but (ou faire hypocritement s’accomplir la « Destinée »), à l’instar
de DG signant définitivement ici sa déchéance morale, et les qualités proprement « romanesques »
d’un récit toujours haletant, plein de suspense et de rebondissements, apte à captiver les lecteurs de
toutes les époques.
L’emprisonnement de Des Grieux et son obsession pour Manon le conduisent à verser ici dans
la marginalité la plus condamnable. Lui qui avait déjà choisi de s’enrichir rapidement grâce à son
« habilité à filer la carte » dans les tripots, se montre capable d’abattre sans vergogne un innocent.
Des Grieux rejoint ainsi la grande famille littéraire des criminels (pensons entre autres à Vautrin chez
Balzac, à Edmond Dantès/Monte-Cristo ou Horace de Beuzeval chez Alexandre Dumas, à Jacques
Lantier chez Zola, éventuellement à Meursault chez Camus…) même s’il tente encore une fois de se
dédouaner en pointant lâchement la responsabilité de Lescaut. Évadé de prison, délivré de tout lien
moral à son temps et son milieu, DG est à présent libre de courir à sa perte avec Manon. C’est d’ailleurs
à partir de cet épisode hautement romanesque que la fuite en avant des amants s’accélère
tragiquement pour les mener des cercles interlopes de Paris jusqu’aux confins du monde, dans la
Deuxième partie de l’œuvre. Paradoxalement, c’est aussi en se libérant de Saint Lazare que Des Grieux
démontre à quel point il reste bel et bien prisonnier de sa passion destructrice pour Manon.
Ouverture possible : comparaison avec d’autres « amants terribles » de la littérature, notamment
avec le Tristan de Béroul lié par le philtre d’amour à Yseut la Blonde, qui déroge au modèle de la
courtoisie en mettant ses prouesses de chevalier au service de l’amour adultère et en poussant
toujours plus loin la vie en marge (dans la forêt du Morois notamment) d’une société qui le rejette
(cf. les « barons félons »). Les échos entre Manon Lescaut et Tristan et Yseut de Béroul sont
nombreux : le récit est également partagé en deux parties miroir et structuré en épisodes
récurrents (scènes d’échange des anneaux et du chien, scènes d’adieu, lépreux…). On y retrouve bien
sûr l’idée d’une Fatalité supérieure de l’amour matérialisée par le philtre magique, comparable à
celle que Des Grieux ne cesse de se donner comme excuse dans le roman de Prévost. Rappelons pour
finir que chez Béroul, contrairement à Prévost, l’ambiguïté morale des personnages principaux
(prêts à toutes les feintes et à tous les doubles sens pour vivre leur passion coupable) est thématisée
non seulement sous la forme d’un soutien inconditionnel du peuple de Cornouailles à leur égard (que
ce soit lorsqu’Yseut est conduite au bûcher ou lorsque Tristan s’évade de la chapelle), mais
également sous la forme des interventions du narrateur hétérodiégétique lui-même, qui ne cesse de
condamner vivement leurs opposants et de rappeler à ses lecteurs combien les amants maudits par
le sort sont admirables et méritent notre compassion.