La Chimie: Science Ancienne et Noble
La Chimie: Science Ancienne et Noble
TRAICTÉ de la CHYMIE
PAR
N. LE FEBVRE
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 2
PREFACE.
Ceux qui veulent aujourd'hui faire passer la Chimie pour une science
nouvelle, montrent par là le peu de connaissance qu'ils ont de la nature & de
la lecture des Anciens. Je dis premièrement qu'ils ne connaissent pas la nature,
puis que c'est elle qui est la science de la nature même; Que c'est par son
moyen que nous cherchons les principes, desquels les choses naturelles sont
composées. Et que c'est elle encore qui nous découvre les causes & les
sources de leurs générations, de leurs corruptions, & de toutes les altérations
auxquelles elles sont sujettes. J’ai dit secondement qu'ils étaient ignorants de
la lecture des Anciens, puisque c'est de là qu'ils ont pris occasion de
philosopher, & que leurs faits & leurs écrits font voir très évidemment que
cet Art est presque aussi ancien que la nature même. Ce qui se peut prouver
par l'Écriture Sainte, qui nous apprend, que dés le commencement du monde
Tubal Caïn qui était le huitième homme d'après Adam, du coté de Caïn, était
forgeur de toute sortes d'engins d'airain & de fer; ce qu'il ne pouvait faire,
sans avoir la connaissance de la nature minérale, & sans savoir que cette
nature minérale contint la nature métallique, qui est la plus pure partie de son
être. Or cela ne se peut apprendre que par le moyen de la Chimie: puisque
c'est elle qui nous enseigne comment on peut tirer un corps métallique,
ductile & malléable de ces corps minéraux, qui sont informes & friables. Ce
qui nous fait conclure, qu'il a reçu cet Art scientifique de ses prédécesseurs,
ou que lui-même en a été l'inventeur, & qu'il l'a laissé à ses successeurs,
comme le plus précieux joyau de leur héritage. Ce qui je viens de dire peut
être prouvé par les plus anciens Auteurs, & qui sont les plus dignes d'être
crus. Ainsi nous voyons que Moïse prit le Veau d'or, l'Idole des Israélites, qu'il
le calcina & le réduisit en poudre, qu'il fit boire à ces idolâtres, pour leur être
le reproche de leur pêché. Or il n'y a personne qui ne sache que l'or ne peut
être réduit en poudre par la calcination, que cela ne se fasse ou par la
calcination immersive qui se pratique par le moyen des eaux régales, ou par
l'amalgamation qui se pratique par le moyen du Mercure, ou par la projection:
qui sont trois choses qui ne peuvent être comprises que par ceux qui sont
consommés dans la théorie & dans la pratique de la Chimie. Hippocrate
même confirme cette vérité, quand il dit au livre de la diaete Artifices aurum
molli igne liquant. Puisque tous les Artistes savent qu'il faut un feu bien
violent pour fondre l'or, & que le plus le feu purifierait l'or plutôt qu'il ne le
détruirait: s'il n'est rendu traitable & volatil par le moyen de quelques sels ou
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de quelques poudres, qui ne sont connues que le peu de personnes, qui l'ont
appris par le seul travail de la Chimie. Nous pourrions encore rapporter
l'autorité d'Aristote, que se sectateurs d'aujourd'hui veulent employer pour
combattre la Chimie, qui dit que les peuples d'Ombrie calcinaient des
Roseaux pour en tirer le Sel, qui était pour leur usage ordinaire; ce qu'ils ne
pouvaient faire sans que la Chimie leur eut appris, que le Sel était d'une nature
incorruptible, qui ne pouvait périr par cette simple calcination. Que si nous
parcourons tous les siècles depuis la création de l'Univers, il est très vrai que
nous n'en trouverons aucun qui n'ait fourni quelque excellent homme qui se
sera rendu recommandable à la postérité par le moyen de la Chimie. Témoin
ce trois fois grand Mercure Égyptien, dont les œuvres rendent encire les plus
savants de ce siècle confus. Témoins encore le premier qui trouva l'invention
du Verre, & cet autre beaucoup plus louable que lui qui savait le secret de le
rendre malléable, qui périt avec son secret par la politique étrange &
tyrannique de l'Empereur Tibère. Geber, Raymond Lulle, Pierre d'Apon,
Basile Valentin, Isaac Hollandais & Paracelse, prouvent par leur excellentes
œuvres que la Chimie est la véritable clef de la nature, que c'est par son
moyen que l'Artiste découvre ses plus rares beautés, & que sans elle personne
ne pourra jamais parvenir à la véritable préparation des remède nécessaires à
la guérison de tant de différentes maladies qui affligent le corps humain tous
les jours. Mais ce serait être ingrat à nôtre siècle, à la mémoire d'un très
excellent & très charitable Médecin; & au travail d'un des plus habiles & des
plus curieux Artistes qui aient jamais été, que de ne point nommer défunt
Monsieur de Helmont & Monsieur Glauber qui vit encore, puisque ce sont à
présent comme les deux phares qu'il faut suivre pour bien entendre la
Théorie de la Chimie, & pour en bien pratiquer les opérations. Nous tirerons
dons des œuvres de Paracelse, de Helmont & de Glauber la Théorie & la
pratique de ce traité de la Chimie, que nous réduirons en forme d'abrégé.
Nous de la Théorie, & la seconde de la Pratique.
La première partie aura deux livres, dont le premier traitera des principes &
des éléments des choses naturelles. Le second montrera les sources & les
effets du pur & de l'impur. La seconde partie sera pareillement divisée en
deux livres. Le premier contiendra tous les termes nécessaires pour bien faire
& pour bien entendre les opérations de la Chimie, pour finir par le dernier,
dans lequel nous donnerons le moyen & la description de pouvoir anatomiser
les mites que nous fournissent les végétaux, les Animaux & les minéraux,
pour en tirer les remède nécessaires à la cure des maladies. Mais auparavant
que d'entrer en matière, j'ai jugé nécessaire de traiter quelques questions qui
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concernent la nature de la
AVANT-PROPOS
Qui contient plusieurs questions de la nature de la Chimie.
C'est autre chose de traiter & d'enseigner une Science ou un Art; mais c'est
encore autre chose de discourir de cet Art & de cette Science: car le premier
regarde l'Artiste même; mais le second apparient à une science plus première
Philosophie qui puisse faire connaître avec la méthode requise, doit être
l'objet, la fin, & le devoir de la science ou de l'Art. Nous suivrons donc ses
règles dans cet Avant-propos, que nous diviserons par questions, qui
éclairciront en peu de mots la plupart des difficultés qui se proposent sur
cette matière.
QUESTION première.
Des noms qui se donnent à la Chimie.
Cette science, comme aussi beaucoup d'autres, a receu plusieurs noms selon
ses divers effets. Le plus ordinaire, est celui de Chimie, qui tire son
étymologie, à ce qu'on dit, d'un mot Grec, qui signifie suc, humeur ou liqueur;
parce qu'on apprend à réduire en liqueur les corps les plus solides, par les
opérations chimiques. On lui donne aussi le nom d’Alchimie, à l'imitation des
Arabes qui ajoutent la particule, Al, qui signifie Dieu & grand, lors qu'ils
veulent exprimer l'excellence de quelque chose. Les autres l'ont appelée
Alchamie, présupposant que Cham qui était un des fils de Noé, eut été après
le déluge l'inventeur & le restaurateur des sciences & des Arts, &
principalement celui de la métallurgie. Quelquefois on l'appelle Spagyrie, ce
qui déclare les plus nobles de ses opérations, qui sont celles de séparer & de
conjoindre. Et pour ce que ses opérations ne se peuvent faire que par le feu
du dehors, qui excite celui du dedans des mixtes, on lui donne encore le nom
de Pyrotechnie. Que si on l'appelle l'Art de Hermès ou Hermétique, ce nom
témoigne son antiquité; comme le nom d'Art distillatoire signifie la plus
commune de ses opérations. De tous ces noms, nous ne nous servirons que
de celui d Chimie, comme étant le plus commun.
pouvoir donner une vraie définition. Il faut donc examiner si c'est un Art ou
une science, afin d'en avoir le genre; & de chercher sa différence dans son
objet, puis qu'il n'y a rien de plus essentiel qui la fournisse. Mais afin de ne
point envelopper cette question de difficultés, disons en peu de mots la
différence qui est entre l'Art & la science, & comment on peut prendre le mot
de Chimie en beaucoup de façons. La différence qui se met entre l'Art & la
science ne se peut tirer que de la différence de leurs fins intentionnelles. Car
comme la science n'a pour but que la seule contemplation; & que sa fin n'est
que la seule connaissance, de quoi elle se repait & se contente sans passer
plus outre: de même aussi l'Art ne vise qu'à la seule opération, & ne cesse
point qu'il n'ait exécuté ce qu'il s'était proposé de faire. D'où nous pouvons
recueillir que la science n'est proprement que des choses qui ne sont pas en
nôtre puissance: & que l'Art s'occupe sur ce qui est en nôtre pouvoir. Cela
posé, il faut savoir, que comme la Chimie est d'une très grande étendue;
qu'aussi a t-elle plusieurs fins: & que comme elle a toute la nature pour objet,
qu'il y a des choses qui sont tout à fait sous la puissance de ses disciples, qu'il
y en a d'autres qui n'y sont nullement soumises; & qu'outre ces deux sortes de
sujets qui sont tout à fait différents; il y en a une troisième sorte qui sont en
partie sous leur domination, & qui n'y sont pas aussi en partie. Ce qui fait
qu'on peut dire qu'il y a trois espèces de Chimies; l'une qui est tout à fait
scientifique & contemplative, qui se peut appeler philosophique, qui n'a pour
but que la seule contemplation & la connaissance de la nature & de ses effets;
parce qu'elle prend pour son objet choses qui ne sont aucunement en nôtre
puissance. Ainsi cette Chimie philosophique se contente de savoir la nature
des Cieux & de leurs astres, la source des éléments, la cause des météores,
l'origine des minéraux, & la nourriture des plantes & des animaux, à cause
qu'il n'est pas en son pouvoir de faire aucune de toutes ces choses là; se
contentant de philosopher sur tant d'effets différents. La seconde espèce de
Chimie se peut appeler Iatrochymie, qui signifie Médecine chimique, & qui
n'a pour son but que l'opération, à laquelle toutefois elle ne peut parvenir que
par le moyen de la Chimie contemplative & scientifique: car comme la
médecine a deux parties, la Théorie & la Pratique, & que cette Théorie n'est
que pour parvenir à la Pratique; ainsi aussi cette Iatrochymie participera de
l'une & de l'autre, puis qu'elle ne contemple que pour opérer, & qu'elle
n'opère que pour satisfaire les esprits de ses disciples sur la contemplation des
choses qui ne sont pas, & celles qui sont en nôtre puissance. La troisième
espèce s'appelle la Chimie Pharmaceutique, qui n'a pour but que l'opération:
puisque l'Apothicaire ne doit travailler que selon les préceptes & sous la
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entre le Physicien chimique & le Physicien qui suit la doctrine de l'École: Qui
est, que si vous demandez au premier de quelles parties un corps est
composé, il ne se contentera pas de vous le dire simplement, & de satisfaire à
votre curiosité par vos oreilles; mais il voudra vous le faire voir aussi & le faire
connaître à vos autres sens, en vous faisant toucher, flairer & goûter les
parties qui composaient ce corps, à cause qu'il sait que ce qui demeure après
la résolution du mixte, était cela même qui faisait sa composition. Que si vous
demandez au dernier de quoi un corps est composé; il vous répondra, que
cela n'est pas encore détermine Traité de la Chimie. II détermine dans l'École;
que s'il est corps, il a de la quantité; & que par conséquent il doit être
divisible; qu'il faut donc que le corps soit composé de choses divisibles ou
d'indivisibles, c'est à dire de points ou de parties: or il ne peut être composé
de points, puisque le point est indivisible, qui n'a aucune quantité; & que par
conséquent il ne peut communiquer la quantité au corps, puis qu'il ne l'a pas
lui-même, ce qui devait conclure qu'il devrait être composé de parties
divisibles: mais on lui objectera, que si cela est ainsi, qu'il nous dit savoir si la
plus petite partie de ce corps est divisible ou non? si elle est divisible, que ce
n'est pas encore la plus petite partie, puis qu'elle peut être divisée en d'autres
plus petites: & si cette plus petite partie est indivisible, ce sera toujours la
même difficulté, à cause qu'elle sera sans quantité, qu'elle ne pourra
communiquer au corps, ne l'ayant pas elle-même, vu que la divisibilité est la
propriété essentielle de la quantité. Vous voyez que la Chimie rejette des
arguments de cette nature, pour s'attacher aux choses qui sont visibles &
palpables, ce que nous ferons voir dans le travail: car si nous vous disons
qu'un tel corps est composé d'un esprit acide, d'un Sel amer & d'une terre
douce, nous vous ferons voir, toucher, flairer & goûter les parties que nous en
tirerons, avec toutes les conditions que nous leur aurons attribuées.
QUESTION TROISIESME.
De la fin de la Chimie.
qu'eux la contemplation pour but: car ils ont cru qu'il y fallait joindre
l'opération, afin d'avoir un contentement entier, & de trouver des fondements
stables & fermes pour soutenir leurs raisonnements, ne voulant point bâtir
sur le sable mouvant des opinions vaines, frivoles & fantastiques. Ce qui leur
a fait prendre en gré les frais, la peine & le travail; & qu'ils ne se sont pas
rebutés pour les veilles, ni pour les mauvaises odeurs: mais ils se sont acquis
une belle & entière connaissance des choses naturelles, ayant trouvé par les
expériences de leur travail les causes de tant d'effets qui se voient en la nature
des choses: ce qui les distingue des Empiriques qui confondent & pêle-mêle
toutes les choses, sans aucun raisonnement. Disons donc que la fin générale
de la Chimie est véritablement l'opération; car le Philosophe n'opère que pour
mieux contempler; l'Iatrochymique n'opère aussi que pour savoir par le
moyen de l'opération celle qui se fait dans l’intérieur de l'homme sain, afin
qu'il puisse être capable de restaurer sa santé, lors qu'elle sera détraquée par la
maladie. Enfin le Pharmacien chimique n'opère que pour fournir des remèdes
bons & salutaires aux malades, selon l'ordre qu'il en recevra du Médecin
savant & bien expérimenté. Faut-il donc s'étonner si les Chimistes travaillent
tant pour acquérir cette belle science, puis qu'il est impossible de s'y rendre
parfait, sans avoir premièrement anatomisé la plus grande partie des choses
naturelle: car comme il est nécessaire de disséquer le corps humain, pour
avoir la connaissance de ses organisations; aussi est-il nécessaire d'ouvrir les
choses composées, pour découvrir ce que la nature a renfermé de plus beau
sous leur écorce; d'où il est aisé de recueillir, qu'il est impossible que personne
puisse devenir bon Physicien si on n'acquiert une parfaite connaissance de
toutes les parties de la Chimie, & qu'un homme ne peut être parfait Médecin,
sans avoir acquis cette belle Physique, puisque la Physique est le fondement
de la Médecine, & que sans elle personne ne se peut attribuer d'autre titre que
celui d’empirique; vu que ce n'est pas assez d'avoir du parchemin, des sceaux
& une soutane, ni d'avoir pris ses degrés dans quelque fameuse Université,
cela n'appartient ni ne peut véritablement appartenir qu'à celui qui aura acquis
une science bien solide, & qui se sera rendu bon praticien par une longue
expérience fondée sur le raisonnement, avec un jugement muet & parfait.
S'ensuit deux choses; la première, que la Chimie ne consiste pas simplement
savoir préparer quelque remède, comme quelques-uns se l'imaginent: mais
qu'elle consiste principalement à s'en savoir bien servir avec toutes les
circonstances & les dépendances des théorèmes de ce bel Art, qui n'est
proprement que la véritable Médecine La seconde, que celui qui se sert des
remède chimiques sans avoir la véritable connaissance de sa Théorie, ne peur
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avoir d'autre nom que celui d'Empirique, puis qu'il ignore les causes
efficientes internes de leurs effets, & qu'il ne sait pas les raisons physiques
pourquoi il donne un tel remède, dans telle ou telle maladie, n'ayant pas le
fonds, pour pouvoir connaître que ces rares médicaments n'agissent jamais
par leurs qualités premières ni secondes: mais qu'ils agissent toujours par des
vertus qui leur sont spécifiques, comme nous le ferons voir dans la suite de ce
traité.
peut avoir vient médiatement de cet esprit séminal qu'il contient en soi, ce qui
parait manifestement en la corruption de ce corps, pendant laquelle son esprit
interne se forge un nouveau, voire plusieurs corps nouveaux par le débris du
premier. C'est ce qui fait dire encore au même lieu à nôtre Trismégiste
Allemand, que la force de la mort est efficace; parce qu'alors l'esprit se dégage
des liens du corps, dans lequel il paraissait être comme sans pouvoir, puis qu'il
était prisonnier & qu'il commence à manifester sa vertu, lors qu'on croyait
qu'il le pouvait moins faire. Le grain de froment qui se pourrit en terre preuve
cette vérité, car par cette pourriture le corps étant ouvert, l'esprit interne
séminal qui est enfermé là dedans, pousse un tuyau au bout duquel il produit
un épi garni de plusieurs grains, qui sont totalement semblables à celui qui se
perd & qui se détruit en la terre. Cette substance spirituelle, qui est la
première & l'unique semence de toutes choses, a trois substances distinctes &
non pas différentes en soi-même: car elle est homogène comme nous avons
dit: mais parce qu'il se trouve en elle un chaud, un humide & un sec, & que
tous trois sont distincts entre eux, & non pas différents, nous disons que les
trois ne sont qu'une essence & une même substance radicale: autrement,
comme la nature est une simple & homogène, il ne se trouverait cependant en
la nature rien qui fut un, simple & homogène, parce que les principes
séminaux de ces substances seraient hétérogènes, ce qui ne peut être à cause
des grands inconvénients qui s'en ensuivraient: car si le chaud était différent
de l'humide, il ne pourrait en être nourri comme il le nourrit nécessairement,
à cause que la nourriture ne se fait pas de choses différentes, mais de choses
semblables. Que si l'aliment était en son commencement, différent de
l'alimenté, il faudrait qu'il se dépouillât de toute nécessité de cette différence,
auparavant qu'il peut être son dernier aliment. Or il est très-assuré que
l'humide radical est le dernier aliment de la chaleur naturelle, ce qui fait qu'il
ne peut être différent d'elle; de plus s'ils demeuraient différents, chacun
voudrait produire son semblable, & ainsi cette guerre intérieure empêcherait
la génération du composé. Concluons donc que cette substance radicale &
fondamentable de toutes les choses, est véritablement unique en essence:
admis qu'elle est triple en nomination; car à raison de son feu naturel, elle est
appelée soufre, à raison de son humide qui est le propre aliment de ce feu,
elle est nommée Mercure: Enfin à raison de ce sec radical qui est le ciment &
la liaison de cet humide & de ce feu, on l'appelle sel. Ce que nous ferons voir
plus exactement, lors que nous parlerons de ces trois principes en particulier,
& que nous examinerons, à savoir s'ils peuvent être transmués les uns aux
autres. après avoir ainsi parlé de la nature & de l'essence de cet esprit
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universel, il faut que nous examinions quelle est son origine, & les effets qu'il
produit. Pour le premier, il ne faut nullement douter que cet esprit n'ait été
créé par la Toute puissance de la première cause, lors qu'elle fit éclore ce beau
monde hors du néant, & qu'elle le logea dans toutes les parties de cette
grande machine, comme l'a très bien reconnu le Poète, quand il dit. Spiritus
intus agit totamque infusa per orbem, Mens agitas molem. D'autant que
toutes les parties de cet univers ont besoin de sa présence, comme nous le
remarquons par ses effets; car si on en a privée quelqu'une, il ne manque pas
de revenir se loger chez elle, afin de lui rendre la vie par son arrivée. Ainsi
nous voyons qu'après avoir tiré du vitriol beaucoup de différentes substances
qu'il contient, que si on expose la teste morte de ce vitriol à l'air, en quelque
endroit qui soit à couvert des injures de l'eau, que cet esprit ne manquera pas
d'y reprendre sa place, à cause qu'il est puissamment attiré par cette matrice,
qui n'a point d'autre avidité que de se refournir de cet esprit, qui est celui qui
fait la meilleure partie de tous les êtres: car comme les choses ne sont que
pour leurs opérations, elles ne peuvent agir aussi que par leurs principes
efficients internes; c'est pourquoi Dieu qui ne veut pas créer tous les jours des
choses nouvelles, a créé une fois pour toutes cet esprit universel, & l'a logé
par tout, afin qu'il se peut faire tout en toutes choses. Or comme cet esprit est
universel, aussi ne peut-il être spécifié que par le moyen des ferments
particuliers qui impriment en lui le caractère & l'idée des mixtes, pour être
faits tels ou tels êtres déterminés, selon la diversité des matrices qui reçoivent
cet esprit pour le corporifier. Ainsi dans une matrice vitriolique, il devient
vitriol, dans une matrice arsenicale, il devient Arsenic, la matrice végétable le
fait être plante, & ainsi de tous les autres. Mais remarquez ici deux choses, la
première; que lors que nous disons que cet esprit est spécifié dans telle ou
telle matrice, que nous ne voulons entendre autre chose, sinon que cet esprit a
été corporifié eu tel ou tel composé, selon la diversité de l'idée qu'il a reçue
par le moyen du ferment particulier, & que néanmoins on le peut retirer de ce
composé, en le dépouillant, par le moyen de l'Art, de ce corps grossier, pour
de revêtir d'un corps plus subtil, & le rapprocher ainsi de son universalité, &
c'est alors que cet esprit manifeste ses vertus beaucoup plus éminemment. La
seconde chose que vous avez à sa première indifférence, ou à sa première
universalité; qu'il n'ait perdu totalement l'idée qu'il a reçue de la matrice, dans
laquelle il a été corporifié. Je dis qu'il faut qu'il ait tout à fait perdu cette idée,
parce que quoi que ces esprits aient été decorporifiés par l'Art; si est-ce qu'il
ne laissent pas de conserver encore pour quelque temps le caractère de leur
première corporification, comme cela parait manifestement dans un air
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empesté des esprits réalgariques & arsenicaux, qui voltigent invisiblement par
tout; mais lors qu'il a perdu cette idée tout à fait, il se rejoint alors à l'esprit
universel; que s'il rencontre quelque matrice fertile étant encore un peu
empreint de son idée, alors il se corporifie en plusieurs composés différents,
comme cela parait, par les plantes & par les animaux qu'on voit être produits
sans semence, comme les champignons, les orties, les souris, les grenouilles.
les insectes & plusieurs autres choses, qu'il n'est pas besoin de rapporter.
Voilà ce que nous avions à dire touchant cet esprit universel; nous réservons
de parler des matrices qui le spécifient, qui le corporifient, & qui lui
communiquent l'idée & le caractère d'un tel être déterminé, lors que nous
traiterons des éléments.
CHAPITRE II.
Des diverses substances qui se trouvent après la résolution & l'anatomie du
composé.
Nous pouvons considérer les principes & les éléments qui constituent le
compose en trois différentes manières, à savoir ou avant sa composition, ou
après sa résolution, ou bien lorsqu'ils composent encore, & qu'ils constituent
le mixte. Nous avons montré au Chapitre précédent qu'elle était la nature des
principes, avant qu'ils composassent le mixte: Il faut que nous fassions voir en
se second chapitre quels ils sont après la résolution & pendant la
composition: ce que nous ne traiterons que généralement & succinctement,
parce que nous en parlerons amplement & en particulier dans les chapitres
qui suivent. Nous avons dit ci-dessus que l'esprit universel, qui contient
radicalement en soi les trois premières substances; était indifférent à être fait
toutes sortes de choses; & qu'il était spécifié fié & corporifié, selon l'idée qu'il
prenait de la matrice où il était reçu, qu'avec les minéraux il devenait minéral,
qu'avec les végétaux il devenait plante, & qu'avec les animaux il se faisait
animal, nous parlerons ci-après & de cette idée & des matrices qui la lui
communiquent. Pendant la composition du mixte, cet esprit retient la nature
& l'idée qu'il a prise dans la matrice. Ainsi s'il a pris la nature du soufre & qu'il
se soit empreint de son idée, il communiquera au composé toutes les vertus
& toutes les qualités du soufre. Je dis la même chose du sel & du mercure.
Car lors qu'il est spécifié ou qu'il est seulement idéifié en quelqu'un de ces
principes, il le fait incontinent paraitre par ces actions: ainsi les choses sont en
leur composition fixes ou volatiles, liquides ou solides, pures ou impures,
dissoutes ou coagulées, & ainsi des autres, selon que cet esprit tient plus ou
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moins de sel, de soufre ou de mercure; comme aussi selon qu'il tient plus
moins su mélange de la terrestreité & de la grossièreté des matrices. Mais
après que ces principes sont séparés les uns des autres & de la terrestreité &
de la corporeité qu'ils ont de leur matrices, ils montrent bien par leurs
puissants effets, que c'est en cet état qu'il les faut réduire, si on désire qu'ils
agissent avec efficace, quoi qu'ils retiennent encore leur caractère & leur idée
intérieure, Ainsi quelques goutes d'esprit de Vin feront plus d'effet qu'un
verre entier de cette liqueur corporelle, en laquelle il était enclos. Ainsi une
goute d'esprit de vitriol fera paraitre plus d'effet que plusieurs onces du corps
du vitriol. Mais remarquez que ces grandes vertus & ces grands & puissants
effets, ne demeurent en ces esprits qu'aussi long-temps, que l'idée du mixte,
dont ils ont été tiré leur demeure: car comme toutes choses tendent à leur
premier principe par une circulation continuelle qui se fait par la nature, qui
corporifie pour spiritualiser, & qui spiritualise pour corporifier. Ainsi ces
esprits tâchent continuellement de se dépouiller de cette idée qui les
emprisonne, pour se réunir à leur premier principe, qui est l'esprit universel.
après avoir éclairci ces choses, il faut que nous voyons combien la Chimie
trouve de substances en la résolution du composé, & qu'elles elles sont.
Aristote dit, que la résolution des choses montre & fait voir leurs principes
constituants: C'est sur cette même maxime que se fonde nôtre science, tant à
cause que cette maxime est très-véritable, qu'à cause aussi que la Chimie ne
reçoit pour principes des choses sensibles que ce qui se peut percevoir par les
sens. Et comme l'anatomiste du corps humain a trouvé un nombre certain de
parties similaires, qui composent ce corps, auxquelles il s'arrête; la Chimie
s'efforce aussi de même de découvrir le nombre des substances premières &
similaires de tous les composés, pour les présenter aux sens; afin qu'ils
puissent mieux juger de leurs offices, lors qu'ils sont encore joints dans le
mixte, après avoir vu leurs effets & leurs vertus en cette simplicité. Et c'est de
là que le nom de Philosophe sensal a été donné au Chimie. Car comme
l'Anatomiste se sert de rasoirs & d'autres instruments tranchants, pour faire la
séparation des différentes parties du corps humain, ce qui est son principal
but: s'est ce que fait aussi l'artiste chimique, qui se sert de l'instruction prise
de la nature même pour parvenir à sa fin, qui n'est autre que d'assembler les
choses homogènées, & de séparer les choses héterogenées par le moyen de la
chaleur: car il ne contribue rien autre chose que son soin & sa peine, pour
gouverner le feu selon que l'exigent les agents & les patients naturels, afin de
résoudre les mixtes en leurs diverses substance, qu'il sépare & qu'il purifie en
suite: car le feu ne cesse point son action, au contraire il la pousse &
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CHAPITRE III.
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La Chimie reçoit pour principes du composé les cinq substances, dont nous
avons parlé ci-dessus, parce que comme elle que sur ce que les sens lui
démontrent: & cela à cause qu'après avoir fait une très exacte anatomie d'un
corps naturel, elle ne trouve rien par delà qui ne réponde à l'une de ces cinq
substances. Mais on peut ici faire une question qui n'a pas peu de difficulté; à
savoir si ces cinq substances sont des principes naturels, ou s'ils sont
artificiels, & s'ils ne sont pas plutôt des principes de destruction & de des-
union, que des principes de composition & de mixtion. On peut répondre à
cela, qu'il n'y a pas véritablement peu de difficulté de savoir si ces principes
sont naturels, parce que nous ne les voyons pas sortir du composé, par une
corruption ou par une putréfaction naturelle; mais que cela ne peut être fait
que par une corruption artificielle qui se pratique par le moyen de la chaleur
du feu. Si on veut toutefois examiner la chose de prés, il se trouvera que quoi
qu'on ne puisse tirer ces substances que par le moyen de l'Art chimique: si
est-ce qu'elles sont néanmoins purement & simplement naturelles; puisque
l'Art ne contribue autre chose en cela, sinon qu'il fournit les vaisseaux pour
les recevoir; à cause que ces vaisseaux manquent à la nature, & qu'ainsi nous
ne pourrions les rendre palpables & visibles, afin qu'ils servent d'objet à nos
sens, sans l'aide de ces vaisseaux: ce qui fait qu'on ne doit pas trouver étrange
que nous n'apercevions pas ces substances dans la corruption & dans la
résolution naturelle du composé, car le nature qui travaille sans cesse se sert
de ces substances à la génération de plusieurs autres êtres, comme Aristote l'a
très-bien observé, quand il dit que corruptio unius est generatio alterius. Ainsi
nous sentons quelque chose qui choque nôtre odorat, dans la putréfaction
naturelle des choses, ce qui témoigne que l'air est plein d'esprits volatils, qui
sont salins & sulfureux, ce qui montre la dissolution radicale du mixte, qui se
fait ainsi; le sel se résout par le moyen du flegme, & comme le sel est le lien
des deux autres principes, aussi ne peuvent-ils plus subsister dans le mixte,
parce que la chaleur qui accompagne les putréfactions, les subtilise & les
emporte, porte, si bien qu'il ne nous reste que ce qu'il y a de terrestre dans le
composé. C'est pourquoi nous concluons qu'encore que ces principes ne
puissent être rendus manifestes & sensibles que par les opérations de la
Chimie, que néanmoins cela n'empêche pas qu'ils ne les soient naturel: Parce
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que si la nature ne les avait pas logés en toutes les choses, on ne les pourrait
pas tirer indifféremment de tous les corps, comme cela se peut faire; D'où
nous tirons cette conséquence, que c'est point par transmutation que ces
substances sortent du mixte: mais que c'est par une pure séparation naturelle,
aidée de la chaleur des vaisseaux & de la mains de l'Artiste. Car toutes les
choses ne peuvent pas être transformées indifféremment & immédiatement
toutes en unes, & mêmes choses. C'est pourquoi il ne faut pas trouver
étrange, lors qu'on tire d'autres substances de ces mixtes; quand on travaille
dessus, par d'autres voies que par la séparation des principes, comme sont les
quintessences, les arcanes, les magistères, les spécifiques, les fleurs, les extraits,
les fécules, les baumes, les fleurs, les panacées & les élixirs, dont Paracelse
parle en ses livres les Archidoxes, vu que toutes ces diverses préparations,
tirent leurs diverses vertus du divers mélange des principes: dont nous
parlerons dans les sections suivantes, selon l'ordre auquel ils tombent
premièrement sous nos sens: où nous les considérons comme lors qu'ils
composent encore le mixte, & comme étant séparées de lui.
SECTION SECONDE.
Du flegme.
moindres injures qui arrivent, tant par les causes intérieures, que par les
causes extérieures. C'est pourquoi il faut que ceux qui travaillent à la
conservation des mixtes, s'étudient à retenir ce principe dans le composé, à
cause que s'est lui qui retient tous les autres en bride. Il est de si facile
extraction, qu'il ne faut qu'une chaleur bien lente & bien modérée pour le
séparer des autres principes; comme on le voit dans les opérations: Il souffre
plusieurs altérations qui ne changent pas pourtant sa nature car s'il nous
parait en vapeurs; elles ne sont néanmoins essentiellement autre chose que le
flegme même. Vous remarquerez ici que les vapeurs sont de différentes
natures; les unes sont simplement aqueuses & flegmatiques; les autres sont
spiritueuses & mercurielles, les autres soufrées & huileuses, & il y en a encore
qui sont mélangées des trois précédentes ensemble; il faut encore noter que
les sels mêmes & les terres minérales & métalliques, peuvent être subtilisées
& réduites en vapeurs qui sont encore différentes des quatre précédentes, puis
qu'il résulte des esprits fixes & pesants, & des fleurs. On peut très-bien
rapporter toute la doctrine des météores ignés, aqueux ou aérés à la différence
de ces exhalaisons & de ces vapeurs: car comme on voit que les vapeurs
aqueuses se condensent facilement en eau dans les alambics, ce que ne font
pas les spirituelles ni les huileuses qui demandent beaucoup plus de temps &
de rafraichissement: on pourra aussi tirer de là plusieurs conséquences pour la
Médecine, & particulièrement pour ce qui concerne les douleurs, qu'on croit
provenir des vapeurs & des exhalaisons, qu'on appelle ordinairement des
météorismes du ventricule & de la rate: car les aqueuses ne peuvent faire tant
de distension, parce qu'elle sont plus promptement serrées & & condensées
que celles qui proviennent des esprits, des huiles & des sels mélangés. Or
comme trop de flegme éteint la chaleur naturelle, & ralentit le corps & toutes
ses actions: aussi le trop peu fait que le corps est comme brulé ou rongé, lors
que le soufre, l'esprit fixe ou le sel gagnent le dessus: ce qui preuve
cuidemment que l'intégrité du mixte ne peut subsister que par l'harmonie & la
juste proportion de toutes ses substances. Pour clore ce que nous avons dit de
ce principe, vous observerez que le flegme du mixte doit être ordinairement
le menstrue le plus propre pour en tirer la teinture & l'extrait, parce qu'il
garde encore quelque caractère de son composé & quelque idée de sa vertu:
mais principalement parce qu'il est accompagné le plus souvent de l'esprit
volatil du plus facilement & d'en extraire la vertu, parce qu'il est participant
d'une nature mêlée de soufre & de mercure très-subtils, & qui approchent le
plus de l'universel.
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SECTION TROISIÉME.
De l'Esprit.
services, parce qu'il empêche l'accroissement des excréments & de toute autre
substance contraint à la nature du composé, & qu'il multiplie encore qu'il
fortifie toutes ses facultés, tant à l'égard des animaux, des végétaux, que des
minéraux. Que si au contraire ce principe est contraint par quelqu'autre Agent
d'outre-passer la condition & la constitution de son mixte, il change alors
toute l'économie du composé, comme nous le ferons voir, lorsque nous
traiterons des principes de destruction.
SECTION QUATRIESME.
Du soufre.
On a baptisé ce principe de plusieurs noms, aussi bien que les autres, car on
lui donne le nom d'huile, de feu naturel, de lumière, de feu vital, de baume de
vie & de soufre; outre tour ces noms, les Artistes lui en ont encore donné
plusieurs autres, dont nous ne remplirons point cette section: nous nous
contenterons selon nôtre coutume, d'examiner la nature de la chose, & nous
laisserons ce combat aux ergotistes. La substance que nous appellerons
quelquefois soufre & quelquefois huile, est la troisième que nous tirons par la
résolution artificielle du composé; nous la nommerons ainsi, parce que c'est
une substance oléagineuse qui s'enflamme facilement, à cause qu'elle est d'une
nature combustible, & c'est par son moyen que les mixtes sont rendus tels.
On l'appelle principe aussi bien que les autres, parce qu'étant séparée du
composé, elle est homogène en toute ses parties, comme sont les autres
principes. On considère aussi cette substance de deux façons: car quand elle
est déliée d'avec les autres, elle surnage le flegme & les esprits, parce qu'elle
est plus légère & plus éthérée; mais lors qu'elle n'est pas absolument détachée
du sel & de la terre, elle peut tomber au fond, ou bien entrenager, car le
soufre supporte & soutient la terre & le sel, jusqu'à ce qu'il soit tout a fait
vaincu par leur pesanteur: il ne reçoit pas facilement le sel, qu'il ne soit
auparavant allié avec quelque esprit; ou que le sel ait été circulé avec l'esprit,
avec lequel il a une grande sympathie, & c'est alors qu'ils reçoivent ensemble
le soufre facilement, ce qui est très-remarquable, parce qu'on ne peut faire
exactement sans cette connaissance, les panacées, les vrais magistères, les
essences, les arcanes, ni les autres remède les plus secrets qui ne sont point du
gibier de la Médecine, non plus que de la Pharmacie galénique, à cause que
ceux qui font profession de cette médecine ne peuvent pas rendre raison des
plus beaux effets naturels, parce qu'ils attribuent ces effets aux 4. premières
qualités. Ce soufre est la matières des météores ignés, qui s'enflamment dans
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diverses régions de l'air, comme aussi ceux qui se voient dans les cavités de la
terre, & principalement dans les lieux où les minéraux & les métaux sont
engendrés. Il résiste au froid & ne se gèle jamais, car il est le premier principe
de chaleur; il ne souffre point de corruption, il conserve les choses qui sont
mises dans son sein, à cause qu'il empêche la pénétration de l'air, il adoucit
l'acrimonie du sel, il se coagule & se fixe par son moyen, il dompte l'acidité
des esprits de telle façon, que même les plus puissantes eaux fortes ne
peuvent rien sur lui, ni sur les composés où il abonde. Il aide à lier la terre, qui
n'est que poudre, avec le sel dans la composition du mixte, il cause aussi la
liaison des autres principes; car il tempère la sécheresse du sel & la grande
fluidité de l'esprit, enfin par ce moyen, ces trois principes causent ensemble
une viscosité qui s'endurcit quelquefois après, par le mélange de la terre & du
flegme.
SECTION CINQUIESME.
Du Sel.
Le flegme, l'esprit & le soufre sont des principes volatiles qui fuient le feu, qui
les fait monter & sublimer en vapeurs; ce qui fait qu'il ne pourraient donner
au mixte la fermeté requise pour sa durée, s'il n'y avait quelques-autres
substances fixes & permanentes, il s'en trouve deux qui sont tout à fait
différentes des autres dans la dernière résolution des corps. La première, est
une terre simple sans aucune qualité notable, exceptée la siccité & la
pesanteur: La seconde, est une substance qui résiste au feu & qui se dissout
en l'eau, à laquelle on a donné le nom de sel. Ces deux substances qui servent
de base & de fondement au mixte, quoi qu'elles se confondent par l'action du
feu, sont néanmoins deux divers principes auxquels on reconnaît des
différences si essentielles, qu'il n'y a nulle analogie entre les deux. Le sel se
rend manifeste par ses qualités qui sont innombrables, comme elles sont
pleines d'efficace, & bien autres que celles de la terre, qui est presque sans
pouvoir & sans action en comparaison de cette autre substance. Le sel étant
bien exactement séparé des autres principes, se présente à nous en corps sec
& friable, qui est aisé à mettre en poudre ce qui témoigne sa sécheresse
extérieure: mais il est doué d'une humidité intérieure, comme cela se prouve
par sa fonte. Il est fixe & incombustible, c'est à dire qu'il résiste au feu dans
lequel il se purifie, il ne souffre point de putréfaction & se peut conserver
sans jamais être altéré. Cette substance est estimée de quelques-uns, le
premier sujet & la cause de toutes les saveurs, comme le soufre celui des
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 21
odeurs, & le mercure celui des couleurs, mais nous ferons voir la fausseté de
cette opinion lors que nous traiterons de cette matière. Le sel se dissout
facilement à l'humide, étant dissout il soutient le soufre & se le joint par le
moyen de l'esprit. Il est utile à beaucoup de choses; car il fait que le feu ne
puisse pas consumer l'huile promptement: c'est pourquoi le bois flotté en
produit pas une flamme qui soit de longue durée à cause qu'il est privé de la
plus grande partie de son sel, c'est aussi le sel qui rend la terre fertile, car il
sert comme de baume vital avec l'huile pour les végétaux, & de la vient que
les terres qui sont trop lavées de la pluie perdent leur fécondité: Il sert aussi à
la génération des animaux, comme s'est encore lui qui endurcit les minéraux:
mais remarqués que ces effets ne se produisent que lors qu'il est dans une
juste proportion, car le trop, empêche la génération & l'accroissement, à cause
qu'il ronge & qu'il ruine par son acrimonie ce que les autres substances
peuvent produire. Mais afin que vous ne vous trompiez pas par l'ambiguïté de
ce mot de sel, il faut que vous sachiez, qu'il y a un certain sel central, principe
radical de toutes choses, qui est le premier corps dont se revêt l'esprit
universel, qui contient en soi les autres principes, que quelques-uns ont appelé
sel hermétique, à cause disent-ils que c'est Hermès qui en a parlé le premier:
mais on le peur appeler plus légitimement le sel hermaphrodite, à cause qu'il
participe de toutes les natures & qu'il est indiffèrent à tout. Ce sel est le siège
fondamental de toute la nature, d'autant que c'est le centre où toute les vertus
naturelle aboutissent, & que les véritables semences des choses ne sont qu'un
sel congelé, cuit & vous faites bouillir quelque semence que ce soit, vous la
rendrez stérile à l'instant, parce que cette vertu séminale consiste en un sel
très-subtil qui se résout en l'eau; d'où nous apprenons que la nature
commence la production de toutes les choses par un sel central & radical,
qu'elle tire de l'esprit universel. La différence qui est entre ces deux sels est
que ce premier engendre l'autre dans le mixte, & que le sel hermaphrodite est
toujours un principe de vie, & que l'autre est quelquefois un principe de mort.
Mais parce que nous traiterons ci-après des principes de mort & de
destruction, nous ne nous étendrons pas en ces sections sur les effets des uns
ni des autres, parce que la science des contraires étant une même science, ils
apporteront beaucoup plus de lumière lorsqu'ils seront respectivement
opposés.
SECTION SIXIESME.
De la Terre.
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La terre est le dernier des principes, tant de ceux qui sont volatiles que de
ceux qui sont fixes ; c'est une substance simple qui est dénuée de toutes les
qualités manifestes excepté de la sécheresse & de l'astriction; car pour ce qui
touche la pesanteur nous en parlerons ci-après. Le dit manifeste, parce que
cette terre retient toujours en soi le caractère indélébile de la vertu qu'elle a
possédée; de corporiser & d'idéifier l'esprit universel. La première idée qu'elle
lui donne; c'est celle de sel hermaphrodite qui redonne par son action à cette
terre ses premiers principes, si bien que le mixte est comme ressuscité, parce
qu'on peut encore retirer de ce même corps les mêmes principes en espèce,
qu'on en avait auparavant séparés par l'opération chimique: comme nous le
montrerons ci-après lors que nous serons sur cette matière. Considérons à
cette heure les usages de cette substance qui est très-nécessaire dans le mixte,
puis que c'est elle qui augmente la fermeté du composé: car lors qu'elle est
jointe au sel, elle cause la corporéité & par conséquent la continuité des
parties, étant mêlée avec l'huile elle donne la ténacité, la viscosité, & la lenteur,
elle donne donc avec le sel la dureté & la fermeté; car comme le sel est fort
friable de soi-même, aussi ne pourrait-il se joindre intimement à la terre que
par le moyen des substances liquides pour donner la solidité. Les
incommodités de ce principe se manifestent lors que le mixte requiert
l'abondance des autres substances: car si la terre prédomine elle rend le corps
pesant, tardif, froid & stupide selon la nature des composés dans laquelle elle
abonda. Remarqués pourtant en passant, que ce n'est pas la terre seule qui
cause la pesanteur du composé, comme cela est soutenu par ces Philosophes,
qui se promènent plus qu'ils ne travaillent: car on trouve plus de terre dans
une livre de liège après sa résolution, quoi que ce soit un corps qui parait très
léger, qu'on n'en trouvera dans trois ou quatre livres de gaïac ou de buis, qui
sont des bois si pesants que l'eau ne les peut presque soutenir. D'où nous
devons nécessairement conclure que la plus grande pesanteur provient des
sels & des esprits, qui abondent dans ces bois, dont le liège est privé. On voit
aussi par expérience qu'une fiole pleine d'esprit de vitriol ou de quelqu'autre
esprit acide, bien rectifié pèsera plus que deux ou trois autres fioles de pareil
volume remplies d'eau ou de quelqu'autre liqueur semblable. Je sais qu'on
objectera contre cette expérience, que la pesanteur du gaïac vient de la
compactitude de sa substance qui ne laisse aucune entrée à l'air, & que la
légèreté du liège procède de la grande quantité qu'il a de pores larges &
amples, qui fait qu'il surnage l'eau & que le contraire se voit au gaïac & au
buis. Mais cette réponse ne satisfait pas l'esprit: car si la légèreté & la
pesanteur sont causées par la raréfaction & par la condensation, il faudra que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 23
ces pores qui sont dans le liège viennent de l'abondance de la terre & du
manquement des autres principes, de là on conclura de nécessité,
premièrement que la terre est poreuse de soi-même, & secondement, que
c'est elle qui rend les corps poreux; parce que Nemo dat quod non habet &
propter quod unum quodque est tale, illud ipsum est magis tale, ainsi que
disent les Péripatéticiens, qui sont les Philosophes ambulatoires; d'où ils
seront contraints d'avouer par leurs propres maximes, quoi que ce soit
néanmoins contre leurs maximes, que la terre non aussi que la terre est légère
de sa propre nature: Ce qui est un monstre dans leur doctrine, & qui est en
effet contraire à l'expérience: car il n'y a pas un des principes plus pesant que
la terre, lors qu'ils sont artistement & dument séparés les uns des autres, car
elle tend toujours au fonds du vaisseau, lors qu'on les mêlera ensemble. Il faut
être imbu d'une plus haute Philosophie pour sortir de ce labyrinthe; &
courtiser la belle Ariane qui est la nature elle-même, pour obtenir ce peloton
de fil qui peut seul nous débarrasser de tant de détours: que si nous faire voir
par les opérations de la Chimie qu'il y a deux sortes de légèreté & de
pesanteur, savoir l'une qui est intérieure & l'autre qui est extérieure, que l'une
se trouve dans les principes lorsqu'ils composent encore le mixte, & l'autre
lorsqu'ils en sont séparés.
CHAPITRE IV.
Des Éléments, tant en général qu'en particulier.
SECTION première.
Des Éléments en général.
Galenistes ont raison de dire que les mixtes sont composés de ces éléments,
& s'il ne se trouve pas davantage de substances dans leurs résolutions, que
celles dont ils nous font mention dans leurs livres. Ils disent qu'on découvre
manifestement quatre substances diverses lors que le bois est brulé par le feu,
& assurent que ce sont les quatre éléments qui composaient le mixte avant sa
destruction. Examinons s'ils ont tout vu & s'ils nous ont ôté toute l'occasion
d'en chercher davantage. Ils fondent leurs raisonnements sur l'expérience qui
suit: Les quatre éléments, disent-ils, se manifestent à nos sens, lorsque le bois
est examiné & consommé par le feu, car la flamme représente le feu, la fumée
représente l'air, l'humidité qui sort par les extrémités du bois représente l'eau,
& la cendre représente la terre. D'où ils tirent cette conséquence, que puisque
nous ne voyons que ces quatre substances, qu'il n'y avait aussi qu'elle qui
composassent le mixte. Mais encore qu'il soit vrai que ce soit là tout ce qui se
peut voir dans cette grossière opération, si est-ce que si on prend la peine de
la faire plus artistement & plus exactement, on ne manquera jamais d'y
trouver quelque chose davantage: car si vous Prenez la peine d'enfermer des
copeaux ou de la sciure de bois dans une retorte bien lutée, & que vous
adaptiez un ample récipient au col de cette retorte, que vous donniez en suite
un feu bien gradué, vous trouverez deux substances, qui ne peuvent tomber
sous nos sens sans cet artifice, & c'est sur cela que les Péripatéticiens les
Philosophes chimiques sont en grand débat: c'est pourquoi je trouve
nécessaire de les accorder avant que de passer outre: pour cet effet, avouons
aux uns & aux autres que les principes & les éléments se rencontrent dans les
mixtes: mais voyons de qu'elle façon. Lorsque les premiers disent que la
fumée qui sont du bois qui se brûle représente l'air, nous disons qu'ils ont
raison, car ce n'est que par similitude & par ressemblance que cette fumée se
peut appeler air; ce n'est donc pas de l'air en effet: mais il l'est seulement par
dénomination, parce que l'expérience fait voir, que lors que cette fumée est
retenue dans un récipient, qu'elle a des qualités bien différentes de celle de
l'air, ce qui fait juger qu'elle ne peut être ainsi appelée que par analogie, &
voici la différence qui est entre les uns & les autres touchant cette substance,
c'est que les Péripatéticiennes l'appellent air, & les uns & les autres touchant
cette substance, c'est que les Péripatéticiens l'appellent air, & les Chimistes la
nomment mercure: laissons ensemble de la chose. Venons à l'autre élément
des Péripatéticiens qui est le feu, & à l'autre principe des Chimistes qui est le
soufre, & voyons en quoi ils sont différents, & en quoi ils s'accordent. Les
premiers disent que dans l'action qui brûle le bois, que le feu se découvre
manifestement à nos sens; mais on leur répond à cette expérience si sensible,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 25
que ce qui détruit le mixte ne peut être principe de composition, mais que
c'est plutôt un principe de destruction: que s'ils disent que le feu n'est pas
actuellement dans le mixte: mais qu'il y est seulement en puissance, c'est
proprement en ce point que je les veux accorder avec les Chimistes, qui
nomment soufre ce feu potentiel des Péripatéticiens. Je décide donc leur
différent, en disant que le feu que nous voyons sortir du bois qui brule, n'est
rien autre chose que le soufre du bois actué, parce que l'actuation du soufre
consiste en son inflammation. Pour ce qui est de ce qu'ils veulent faire passer
les cendres pour l'élément de la terre: le sel qui se tire de ces cendres par
l'elixiviation, doit persuader abondamment ces Philosophes, que les Chimistes
ont autant ou plus de raison qu'eux, dans l'établissement du nombre de leurs
principes. après avoir ainsi éclairci ces choses touchant le nombre des
principes & des éléments qui entrent en la composition du mixte; il faut que
nous disions quelque chose du nombre & des propriétés des éléments, avant
que de parler de chacun d'eux en particulier, comme aussi de leurs matrices &
de leurs fruits. C'est une chose assez surprenante, que les sectateurs d'Aristote
ne soient pas encore tombés d'accord du nombre des éléments depuis un si
long-temps que ses œuvres sont en crédit: car quelques-uns d'eux affirment
avec grande raison, qu'il n'y a point de feu élémentaire; je dis avec raison,
lorsqu'on le prend de la façon qu'ils l'entendent: car à quoi bon admettre un
élément du feu sous le ciel de la Lune, puis qu'on ne lui donne aucun autre
usage que celui d'entrer dans la composition du mixte: & qu'outre que cet
élément est trop éloigné du lieu où se font les mixtions; nous avons trouvé de
plus, que le feu des mixtes n'est rien autre chose que le soufre du composé,
c'est pourquoi je conclus ici avec Paracelse, qu'il y a point d'autre feu
élémentaire que le ciel même & sa lumière. Pour ce qui concerne les diverses
propriétés des éléments: On demande premièrement s'ils sont purs, & en
second lieu, s'ils peuvent être changés les uns aux autre, Quant à ce qui est de
leur pureté, je dis que s'ils étaient tels, qu'ils seraient absolument inutiles; car
une terre pure semence de fertilité, la salure de la mer & les diverses qualités
de l'air, témoignent aussi ce que je dis. Mais à l'égard de leurs changements
mutuels, ils ne sont pas si aisés que la Philosophie commune se l'est imaginé,
quoi qu'ils ne soient pas absolument impossibles: car elle enseigne que la terre
se change en eau en air, l'air en feu, & finalement que le feu redevient terre
par d'autres changements: parce qu'encore que la terre ou l'eau prennent
quelquefois la forme des vapeurs & des exhalaisons, si est-ce que ces vapeurs
sont toujours essentiellement de la terre ou de l'eau, comme cela se voit par le
retour de ces vapeurs en leur première nature. Ce changement ne se peut
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 26
donc faire, qu'en cas que tel ou tel élément s'étant tout à fait spiritualisé, vient
à quitter son idée élémentaire; & qu'après il se rejoignit à l'esprit universel, qui
puis aptes lui rendit l'idée d'un autre élément, duquel il aurait le corps, par le
caractère que lui donnerait la matrice. C'est pour cette raison que les
Chimistes donnent deux natures aux éléments lors qu'ils en parlent, l'une qui
est spirituelle, & l'autre qui est corporelle; la vertu de l'une étant cachée dans
le sein de l'autre. C'est ce qui fait que lors qu'ils veulent avoir quelque chose
qui agisse avec efficace, ils tâchent, autant que l'Art le peut permettre, de la
dépouiller de son corps & de la rendre spirituelle. Car comme la nature ne
nous peut communiquer ses trésors que sous l'ombre du corps, nous ne
pouvons aussi que les dépouiller du plus grossier de ce corps par le moyen de
l'Art, pour les appliquer à nôtre usage: car si nous les poussons plus avant &
que nous soient plus visibles & tangibles, ils ont alors perdu le caractère &
l'idée du corps, & ainsi se rejoignent à l'esprit universel, pour reprendre
quelque temps après leur première idée, ou quelque autre différente de celle-
là, par le caractère & le ferment de telle ou telle matrice, enclose dans telle ou
telle partie de tel ou tel élément. Ce sont là les véritables effets des éléments,
qui sont, comme nous avons dit, de corporifier & d'idéifier l'esprit universel
par les divers ferments qui sont contenus dans leurs matrices particulières, &
de lui donner le caractères qui sont gravés en elles: car, comme nous avons
dit, cet esprit est indiffèrent à tout, & peut être fait tout en toutes choses. Cela
se fait parce que la nature n'est jamais oisive, & qu'elle agit perpétuellement,
& que comme c'est une essence finie, aussi ne peut-elle pas créer non plus
que détruire aucun être, à cause que ces deux choses requièrent une puissance
infinie. Mais parce que ce discours est de trop longue haleine, nous le
remettrons aux sections suivantes, où nous traiterons des matrices
universelles de toutes les choses, où nous parlerons aussi des matrices
particulières qui sont en eux, qui donnent le caractère & l'idée à l'esprit, pour
produire tant de diversités de fruits, dont nous nous servons à toute heures,
par le moyen des diverses fermentations naturelles.
SECTION SECONDE.
De l'element du feu.
Puisque toutes les choses tendent à leur lieu naturel & à leur centre, c'est un
signe manifeste qu'elles y sont portées & attirées par une vertu naturelle
qu'elles cachent sous l'ombre de meurs corps, cette vertu ne peut être autre
chose que la faculté magnétique que chaque élément possède, d'attirer son
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 27
semblable & de repousser son contraire; car comme l'aimant attire le fer d'un
côté & qu'il le chasse de l'autre: les éléments attirent aussi de même par une
pareille vertu, les choses qui sont de leur correspondance, & chassent et
éloignent d'eux celles qui sont d'une nature différente de la leur vu donc que
cet effet ne provienne de ce qu'il tend à son lieu naturel qui est le feu
élémentaire, où il est porté par son propre esprit, lors qu'il se dégage du
commerce des autres éléments. Pour bien entendre cette doctrine, il faut
qu'on sache premièrement, que l'élément du feu n'est pas enclos sous le ciel
de la Lune, comme nous l'avons dit ci-devant, & qu'ainsi on ne peut admettre
d'autre feu comme le Ciel même, qui a ses matrices & et ses fruits, comme les
autres éléments. Car le grand nombre de diverses Étoiles que nous voyons qui
se promènent dans ce vaste élément, ne sont rien autre chose que des
matrices particulières, où l'esprit universel prend une très-parfaite idée, avant
que de venir se corporifier dans les matrices des autres éléments: & c'est de là
qu'on peut comprendre facilement la maxime de ce grand Philosophe, que
plusieurs ne conçoivent que comme une chimère, à savoir que nihil est
inferius, quod non sit superius & viceversa, & celle de Paracelse, qui assure
que chaque chose a son astre ou son ciel; car en effet la vertu des chose vient
des cieux, par la vertu de cet esprit dont nous vous avons tant parlé. Paracelse
appelle Pyromantie la connaissance de cette doctrine, & principalement
lorsqu'il traite de la Théorie des maladies. Car nous voyons que les éléments
sont comme les domiciles des choses qui ont quelque connaissance, soit
intellective, soit sensitive, soit végétative, soit même minérale, que quelques-
uns appellent les fruits des éléments, il ne faut pas douter, suivant cela, que
comme les cieux sont très-parfaits & très spirituels, qu'ils ne soient aussi la
demeure de ces substances spirituelles & parfaites, qu'on appelle Intelligences.
Mais remarquez que lorsque j'ai dit que le feu se dégage du commerce des
autres éléments lorsqu'il monte en haut, que je n'ai parlé de la sorte qu'à cause
que feu visible, duquel nous nous servons dans nos foyers, n'est en effet
qu'un météore ou bien un corps imparfaitement mêlé de quelques
éléments, le feu ou le soufre prédominent, vu que sa flamme n'est rien autre
chose qu'une fumée huileuse & soufrée qui est allumée; & lorsque le feu est
rendu spirituel par ce dégagement, il ne ce cesse point qu'il ne soit retourné
en son lieu naturel, qui doit être nécessairement en haut & par dessus l'air,
puisque nous voyons qu'il est dans une action perpétuelle dans l'air même,
afin de l'abandonner. C'est aussi par le moyen de ce feu, qui aspire toujours &
en tout temps à son centre, que les nuages qui sont des vapeurs chaudes &
humides, ou des météores qui sont composés de feu & d'eau, montent
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 28
jusques à la seconde région de l'air, ou le feu quitte l'eau pour monter plus
haut, & ainsi l'eau n'ayant plus ce feu qui la soutenait en forme de vapeur, est
contrainte de retomber en forme de pluie. Et remarqués ici le cercle que fait
la nature, par le moyen de cet esprit universel que nous vous avons décrit, car
comme sa puissance est finie & qu'elle ne crée ni ne produit rien de nouveau,
aussi ne peut-elle créer ni ne détruit-elle aucune substance: comme pour
exemple, les continuelles influences du Ciel & de ses astres, produisent
incessamment le feu ou la lumière spirituelle qui commence à se corporifier
premièrement en l'air où il prend l'idée de sel hermaphrodite qui tombe après
en l'eau & dans la terre, où il se revêt du corps de minéral, de végétal ou
d'animal, par le caractère & l'efficace de quelque matrice particulière, qui lui
est imprimé par l'action du ferment; & alors que ce corps se dissout par le
moyen de quelque puissant agent, son soufre, son feu ou sa lumière
corporifiée s'épure de telle sorte, que les astres l'attirent pour leur nourriture,
parce que les astres ne qu'une très-pure lumière actuée, qu'il en est de même
donc que la mèche de la lampe qui étant allumée attire continuellement l'huile
pour l'entretien de sa flamme, les astres attirent aussi de même ce feu qui est
épuré par cette action, & le spiritualisent de nouveau pour l'influer derechef
& pour le rendre à l'air, à l'eau & à la terre pour le recorporifier, ainsi vous
voyez par là que rien ne se perd en la nature, qui s'entretient par ces deux
actions principales qui sont spiritualiser pour corporifier, pour spiritualiser,
comme nous l'avons déjà dit, & ce sont comme deux échelles par ou les
influences descendent en bas, & qui du bas remontent en haut; car les vertus
des cieux ne seraient pas de si longue durée & s'envieilliraient tous les jours, à
cause de l'envoi perpétuel de tant de fertilités sans cette circulation, si nous ne
voulons admettre sans nécessité, une création & une destruction continuelle
des substances sublunaires, ce qui ne se peut faire sans miracle & cela étant &
devenant ordinaire se pourrait appeler miracle sans miracle, ce qui
envelopperait une contradiction manifeste. Qu'elle source croyez vous qui
peut fournir de matière à ce grand embrasement du Mont-gibel, qui dure
depuis tant de siècles sans cette circulation que fait la nature, & qu'est-ce qui
ferait fluer depuis tant de temps les fontaines minérales qui sont chaudes &
acides, si ce n'est par le moyen de ces admirables échelles. Voilà pourquoi il ne
faut pas croire qu'il soit impossible de pouvoir faire passer tout un corps en
esprit, & de remettre ce même esprit en corps; car vous savez que l'Art
appliquant l'agent au patient peut faire en peu de temps ce que la nature ne
pourrait faire dans un grand intervalle. Et parce que la circulation artificielle
qui se faisait dans un sépulcre antique qui fut ouvert à Padoue, représente
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 29
assez-bien la circulation naturelle, dont nous avons parlé; il sera très à propos
d'en rapporter l'histoire en peu de mots. Appian dit dans son livre des
antiquités, qu'on trouva un monument fort antique dans la ville de Padoue,
dans lequel on vit après l'avoir ouvert une lampe ardente qui avait été allumée
plusieurs siècles auparavant; comme le témoignent les inscriptions de ce
monument. Or cela ne se pouvait faire que par le moyen de la circulation, car
il est facile de conjecturer que cela se faisait ainsi; à savoir qu'il fallait que
l'huile qui était spiritualisée par la chaleur de la mèche ardente dans cette urne
se condensat au haut, & qu'elle retombât après dans le même lieu d'où elle
avait été élevée: La mèche pouvait être faite d'or, de talc, ou d'alun de plume
qui sont incombustibles, & cette urne était si exactement & si justement
fermée que la moindre particule des vapeurs huileuses ne pouvait expirer.
SECTION TROISESME.
De l'Élément de l'air,
Les philosophes ont douté fort longtemps, à savoir s'il y avait un air, & si cet
espace dans vide de toute substance. Mais l'usage des soufflets & la nécessité
de la respiration ont enfin aboli cet erreur. C'est pourquoi les Chimistes & les
Paripateriques n'ont aucun débat entre eux pour ce qui regarde l'existence &
le lieu de cet élément: mais ils ne sont pas d'accord de ses usage: car les
derniers font entrer l'air dans la composition des mixtes ce que nient
absolument les premiers, à cause qu'il ne tombe pas sous leurs sens dans la
dernière résolution du composé. Le principal usage que les Chimistes
donnent à cet élément, est qu'il sert de matrice à l'esprit universel, dans
laquelle il commence à prendre quelque idée corporelle, avant que de se
corporifier tout à fait dans l'élément de l'eau & dans celui de la terre, qui
produisent les mixtes, qui sont les fruits, quelques-uns ont voulu dire que les
oiseaux estoient les fruits de l'air: mais c'est à tort, car quoi que ces animaux
soient volatiles, si est-ce qu'il ne peuvent se passer de la terre pour leur
génération ni pour leur nourriture; ceux qui soutiennent que les météores
sont les vrais fruits de l'air ont beaucoup plus de raison, puisque c'est en l'air
qu'ils prennent leur vraie idée météorique. Quelques-uns appellent
chormantie la doctrine & la connaissance de la nature de cet élément, de ses
effets & de ses fruits, mais elle doit être nommée aéromantie: car la
chormantie est quelque chose de plus universel & de plus général, puisque
c'est la science du chaos, c'est à dire de cette très-grande matrice d'où tous les
éléments ont été tirés, c'est le tohu bohu ou le hylé des cabalistes, qui est
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 30
appelée eau dans l'Écriture sainte, lorsqu'il est dit que l'Esprit de Dieu couvait
les eaux, Spritus Domini incubabat aquis. Mais on peut demander ici, si ce
que nous avons dit ci-dessus est vrai, à savoir que les éléments ne peuvent
que très-difficilement quitter leur nature pour se revêtir de celle d'un autre
élément, comment dit-on que l'air est l'aliment du feu, & qu'il lui est en effet
si nécessaire, qu'il s'éteint aussitôt qu'on lui ferme le passage de l'air: la
réponse est aisée, car comme nous avons déjà montré, le feu de nos foyers
n'est pas pur, la matière allumée jette quantité de vapeurs & d'excréments
fuligineux qui nuisent beaucoup à l'entretien du feu, c'est pourquoi il a besoin
d'un air continuel qui chasse arrière de lui toute cette matière fuligineuse,
parce que sans cela elle étoufferait la flamme, de cette façon vous voyez en
quel sens on doit prendre cette conversion ou cette nourriture imaginaire,
comme aussi en quoi la vraie Philosophie diffère de la fausse. On peut faire
encore une question touchant l'usage de la respiration des animaux; à savoir si
l'air qu'ils aspirent ne leur sert purement & simplement que de
rafraichissement, comme le disent les Philosophes ordinaires, qui se
contentent de savoir ce que leurs Maitres leur ont enseigné, sans se mettre
beaucoup en peine s'il est vrai ou non, & qui se contentent d'alléguer leur
autorité pour toute raison; mais ceux qui veulent examiner la chose de plus
prés, disent qu'il à encore un autre usage qui est beaucoup plus excellent &
plus nécessaire, qui est d'attirer par ce moyen l'esprit universel que les cieux
influent dans l'air, où il est doué d'une idée toute céleste, toute spirituelle &
toute remplie d'efficace & de vertu, il se métamorphose dans le cœur en
esprit animal, où il reçoit une idée parfaite & vivifiante, qui fait que l'animal
peut exercer par son moyen toutes les fonctions de la vie: car c'est cet esprit
qui est dans l'air que nous respirons, qui subtilise & qui volatilise tout ce qu'il
y peut avoir de superfluités dans le sang veinal & dans le sang artériel, qui
sont la boutique & la matière des esprits vitaux & des esprits animaux, & c'est
par la force & par la vertu de cet esprit que la nature se décharge des
immondices des aliments qui passent jusques dans les dernières digestions,
par la transpiration qu'elle fait continuellement à travers des pores. Cela parait
mêmes dans les plantes, quoi que ce soit assez obscurément, car encore
qu'elles n'aient point de poumon ni aucun autre organe pour la respiration, si
est-ce qu'elles ne laissent pas d'avoir quelque chose d'analogue, qui est leur
aimant attractif, que quelques-uns appellent leur magnétisme, par lequel elles
attirent cet esprit qui est dans l'air, sans quoi elles ne pourraient faire leurs
opérations, comme se nourrir, croitre & engendrer: ce qui se voit
manifestement lors qu'on les couvre de terre, qui leur ôte le moyen d'attirer
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 31
cet esprit vivifiant qui les anime, ce qui fait qu'elles meurent incontinent
comme suffoquées.
SECTION QUATRIEME.
De l'élément de l'eau.
Les plus habiles & les plus illuminés des Anciens Philosophes, ont cru que
l'eau était le premier principe de toutes les choses, à cause qu'elle pouvait
engendrer les autres éléments, selon leur opinion, par sa raréfaction ou par sa
condensation. Mais comme nous avons montré ci-devant que ce changement
est impossible, aussi faut-il que nous philosophions d'une autre manière.
Nous ne considèrerons pas en cet endroit l'eau comme un principe qui
constitue & qui compose le mixte; car nous en avons parlé selon ce sens,
lorsque nous avons traité du flegme mais nous en parlerons comme d'un
vaste élément qui concourt à la composition de cet univers, qui contient en
soi une grande quantité de matrices particulières qui produisent une belle &
agréable diversité de fruits: & premièrement des animaux qui sont les
poissons, & toute autre espèce d'insectes aquatiques, secondement des
végétaux, comme la lentille d'eau, de qui la racine est dans l'eau même, &
finalement des minéraux, comme les coquillages, les perles & le sel qu'elle
charrie en abondance dans la terre, pour la production des fruits de cet
élément. L'eau est donc la seconde matrice générale où l'esprit universel
prend l'idée de sel qui lui est envoyé de l'air qui l'a reçu de sel de la lumière &
des cieux, pour la production de toutes les choses sublunaires. Paracelse
appelle sa science de l'eau hydromantie.
SECTION CINQUIESME.
De l'élément de la terre.
l'impur. Mais auparavant que nous entrions en cette matière, il faut que nous
disions quelque chose de ces principes de mort ou de destruction.
CHAPITRE V.
Des principes de destruction.
SECTION première.
De l'ordre de ce Chapitre.
Comme nous avons à traiter du pur & de l'impur dans le livre qui suivra ce
chapitre, & que les principes de mort sont en quelque façon contenus sous ce
genre, je trouve aussi très à propos de clorre ce premier livre par le discours
de ces principes, quoi qu'ils ne doivent pas, à proprement parler, être appellés
de ce nom, car les principes doivent toujours composer, & ne doivent jamais
détruire. Nous avons montré ci-devant que les principes pouvoient être
considerés de trois manieres 64 Traicté de la Chimie. manieres, à savoir ou
avant la composition du mixte, ou pendant la composition, ou finalement
après sa dissolution & sa destruction: nous pouvons dire en cet endroit des
principes de mort, ce que nous avons dit en l'autre des principes de vie. Mais
parce que les contraires éclatent davantage & font mieux connaître la
difference ce de leur nature, lors qu'ils sont opposés les uns aux autres: nous
dirons encore succinctement quelque chose des principes de vie avant la
composition du mixte; afin que nous puissions mieux connaître la condition
des principes de mort, lors que nous en parlerons dans la troisiéme section;
car nous reserverons à parler de leurs effets, lors qu'ils sont déjà corporifiés
dans les mixtes, lors que nous traiterons du pur & de l'impur.
SECTION SECONDE.
Des principes de vie avant la composition.
Nous avons dit souvent que l'esprit universel, qui est indifférent à tel être
particulier, que par le caractère des matrices particulières, & d'autant que
chaque élément est rempli de ces matrices, comme nous l'avons assez prouvé;
chaque élément contribue aussi quelque chose du sien pour la perfection du
composé. Le Ciel lui communique par ses astres sa vertu céleste, spirituelle
spirituelle & invisible, qu'il envoie dans l'air où elle commence à se corporifier
en quelque façon, l'air en suite l'envoie dans l'eau ou dans la terre, où elle
commence d'operer & de se lier à la matière pour se forger un corps par le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 34
moyen des diverses fermentations naturelles, qui causent les changements aux
choses; parce que cet esprit est le véritable agent, & la véritable cause
efficiente interne de ces fermentations qui se font dans la matière qui n'est de
soi que purement passive, d'autant qu'il en est l'archée & le directeur général.
Car lors qu'il est mêlé & uni dans le corps qui nous le couvre sous son écorce
il ne peut manifester ni produire les merveilleux effets qu'il recelle en soi, à
cause qu'il est emprisonné; & qu'il ne pourra jamais exercer ni montrer ses
vertus, s'il n'est premièrement dépêtré des liens de la corporeité & de la
grossièreté de la matière, c'est aussi à cela que la Chimie travaille avec tant de
peines, de soins & d'étude, pour faire connaître les belles vérités de cette
science naturelle. Or comme cet esprit universel est le premier principe de
toutes les choses, que toutes les choses sont faites de lui, & que toutes les
choses retournent à lui, cela prouve évidemment qu'il doit être aussi de
nécessité le premier principe de la vie & de la mort de toutes les choses, ce
qui n'enveloppe aucune contradiction, vu que cela se fait selon divers égards;
car comme la diversité des composés requiert une diversité de substances
pour leur entretien, il y a aussi une diversité de matrices dans les éléments
pour fabriquer ces diverses substances, & c'est de là que procède, que ce qui
sert à la vie de l'un, est bien souvent la destruction & la mort de l'autre: pour
exemple, un principe corrosif sera la mort d'un mixte doux, & au contraire la
principe doux sera la mort du corrosif, puis qu'il lui ôté son acrimonie, qui
constituait son essence & sa différence. Mais à parler absolument, il appert
que ce premier principe ideifié de telle ou telle façon ne peut être dit principe
de vie ou de mort: cela ne peut être dit que respectivement, eu égard à tel ou
tel mixte, mais parce que la plus grande partie des choses douces servent à
l'entretien de l'homme, parce qu'elles sont selon son goût, & qu'elles
participent plus de quelques substances qui sont analogues à sa nature: Il est
arrivé de là que lorsque l'esprit universel est frappé à ce coin là, qu'il prend
alors le nom de principe de vie, comme au contraire il prend celui de principe
de mort, s'il a pris une idée corrosive, qui nuise non seulement aux actions de
l'homme: mais qui fasse aussi tort à celles des mixtes qui servent à sa
nourriture, & desquels il tire sa subsistance. Ainsi lors que l'air est rempli
d'influences & de vapeurs arsenicales, réalgariques & corrosives, & que cela
cause bien souvent la mort des hommes, à cause de la nécessité de la
respiration, si est-ce que comme ces esprits ne sont pas influés à ce dessein, &
que cela ne se fait que par accident, aussi ne peuvent-ils être absolument
appelés principes de mort, puis qu'ils sont envoyés par la nature pour la
génération & pour l'entretien des arsenics, des réalgars & des autres mixtes
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 35
corrosifs, qui font partie de la nature des choses, aussi bien que l'homme, &
qui ont été créés par la sagesse du souverain Maitre de l'univers pour une
meilleure fin, quoi que plusieurs ne la reconnaissent pas; car la nature & l'art
se servent de ces mixtes & les font être utiles à l'homme. Il ne faut pas donc
pour cela appeler la nature marâtre envers l'homme, puisque Dieu lui a donné
les moyens & la connaissance de pouvoir éviter ces mauvaises & ces malignes
influences. Pour donc nous accommoder à la façon ordinaire de parler, nous
dirons que les principes de vie ne sont rien autre chose avant la composition
du mixte que l'esprit universel, entant qu'il aura pris l'idée des principes
bénins à la nature humaine, & qui portera dans le centre de son sel
hermaphrodite, un soufre modéré, un mercure tempéré, & un sel doux:
comme au contraire les principes de mort ne sont que ce même esprit; ayant
en son même sel hermaphrodite un soufre acre, un mercure mordicant & un
sel corrosif, comme nous le dirons en la section qui suit.
SECTION TROISIESME.
Des principes de Mort.
Je répète encore une fois avant que de passer outre, que lorsque nous disons
que ces principes sont contre nature, que nous n'entendons pas la nature en
général: mais que nous entendons seulement que ce qui est poison à une
espèce, servira d'aliment à l'autre, ainsi la ciguë nourrit les étourneaux & tue
les hommes. Cela étant ainsi posé, je dis que toute chaleur ou plutôt que toute
substance chaude, acre, mordicante & corrosive qui détruit & qui consume,
est telle, parce qu'elle contient en soi un soufre contre nature, & que c'est de
ce soufre que découlent comme se leur source, toutes les propriétés & les
vertus du mixte où ce soufre impur prédomine. Car si la vie découle d'un
soufre qui soit doux, naturel & vital, & que cette vie soit suivie d'une longue
conservation par les propriétés essentielles de ce soufre; il faut conclure de là
nécessairement, que celui qui est de la nature opposée à celui-là soit suivi de
la mort & de la destruction. tous les arsenics, les réalgars, les orpins, les
sandaraques, & toutes les autres sortes de venins chauds & qui sont d'une
nature ignée, quoi qu'ils soient ou célestes ou aériens, ou aquatiques, ou
terrestres, tous ces venins dis je, sont tels par les seules actions & par les
seules propriétés de ce soufre contre nature. Ce n'est pas nôtre but de parler
ici des principes qui sont contraires à la nature humaine, lors qu'ils sont déjà
corporifiés & qu'ils composent quelqu'un de ces mixtes venimeux, parce que
nous réservons cela pour le livre suivant. Nous ne traiterons de ces principes
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 36
en cet endroit, qu'entant qu'ils sont encore spirituels & comme descendants
des astres, par le moyen de l'esprit universel, & comme ce principe est unique
à cet égard, aussi a-t-il trois dénominations diverses: car comme nous avons
déjà dit que le soufre, c'est à dire le chaud, ne peut être sans mercure, c'est à
dire l'autre, il s'ensuit aussi de là qu'il faut un mercure mordicant & un sel
corrosif & caustique pour la subsistance d'un soufre qui est acre; comme il
faut aussi de même un mercure tempéré & un sel doux pour la conservation
d'un soufre modéré. Car ces trois principes sont toujours unis & joints très-
étroitement ensemble, soit qu'on les considère comme principes de vie, ou
comme principes de mort, que si nous en parlons quelquefois séparément, ce
n'est que pour en mieux faire comprendre la nature & les effets; parce qu'il y
a toujours l'un de ces principes, qui prend la sur-éminence sur les autres, &
qui rend ses actions manifestes, cachant & rebouchant les effets & la vertu
des deux autres, encore qu'ils ne laissent pas d'agir par concomitance avec
celui qui prédomine, comme pour exemple, quand le mercure de mort agir, le
soufre contre nature & le sel corrosif, ne cessent pourtant pas leur action,
quoi qu'elle ne paraisse pas à cause de celle du principe qui prédomine, car à
potiori sumitur denominatio. Or de même que le soufre de mort se manifeste
dans les arsenics, réalgars, orpins & c. Le mercure de mort se manifeste aussi
dans tous les narcotiques: & ce n'est pas sans raison que nous avons dit, que
ces poisons n'étaient aussi aériens, car il y a beaucoup de ce mercure malin
dans tous les éléments, qui n'est pas encore spécifié dans aucun individu; mais
qui voltige & qui demeure volatil, & lors qu'il surabonde, il cause un nombre
infini de maladies épidémiques, pestilentes & contagieuses; Que si les venins
qui sont individués & qui sont déjà corporifiés ne l'attiraient pour leur
nourriture, cela causerait un grand dégât & un grand désordre dans le monde.
Or comme les sel est le principe qui cause la corporification en toutes les
choses, & que c'est lui qui rend le soufre & le mercure visibles & palpables, à
cause de l'alliage qu'il en fait; le sel corrosif corporifie aussi les deux autres
principes de mort, & les rend visibles par le moyen du corps qu'il leur donne;
car autrement, ces substances demeureraient invisibles dans l'esprit universel,
si elles n'étaient faites visibles & corporelles par l'action du sel; c'est par ce
moyen que nous trouvons véritable la maxime si importante de ce grand
Philosophe, qui dit que, quod est occulium fit manifestum & vice versa. La
violence & la malignité de ce sel de mort, ne se manifeste guère visiblement
dans les choses naturelles: mais lors que l'Art a travaillé sur un ou sur
plusieurs mixtes, c'est alors que son action parait, comme cela se voit dans les
sublimés corrosifs, dans les eaux fortes, dans le beurre d'antimoine & dans
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 37
plusieurs autres choses qui sont de cette nature. C'est par le moyen d'un sel de
semblable nature que les cancers, les gangrènes, les écrouelles, & tous les
autres ulcères rongeant sont engendrés en l'homme; ce qui est contre le
sentiment de ceux qui accusent de ces défauts les humeurs acres &
mordicantes, qui n'ont qu'un fondement chimérique dans la nature des
choses, comme nous le ferons voir dans le livre suivant, où nous montrerons
par qu'elle voie ces principes de mort entrent en l'homme.
Fin du premier livre.
CHAPITRE I.
Ce que c'est que le pur & l'impur.
Les mots de pur & d'impur peuvent être pris en diverses façons, car quelques-
uns entendent par le pur ce qui est utile & profitable à l'homme; & par
l'impur ce qui lui est nuisible: D'autres veulent que ce qui est homogène soit
pur, & que tout ce qui est hétérogène soit impur; mais il se peut faire que
l'hétérogène sera profitable & que l'homogène sera nuisible. On peut recueillir
de là que rien ne peut être dit pur ou impur, en parlant absolument; & que
cela ne se peut dire que par comparaison d'une chose à l'autre: Car comme
nous avons desja dit ci-dessus, il se peut faire que ce qui sera nuisible à l'un,
pourra profiter à l'autre. Pour exemple ne serait-ce pas une opinion bien
absurde, de croire que les os des animaux fussent impurs à cause que les
hommes ne les mangent pas, & qu'il n'y eut que la chair qui fut pure, parce
que les hommes en font leurs délices, quoi que ces mêmes os soient si
nécessaires aux animaux, & sans quoi ils ne seraient pas ce qu'ils sont, puis
que les os font la plus solide partie de leur être. Nous ne prendrons pas ici le
pur ni l'impur selon ces ententes: mais nous entendrons par le pur, tout ce qui
est dans le mixte qui peut servit à nôtre but & à nôtre dessein: comme au
contraire, nous entendrons par l'impur tout ce qui s'oppose à nôtre intention.
Car encore qu'il y ait beaucoup de parties dans les mixtes qui soient nuisibles
à l'homme, si est-ce que parlant absolument ou respectivement, eu égard au
même mixte, les parties de ce composé ne peuvent être dites impures, vu
qu'elles sont de l'essence de ce mixte, ou qu'elles constituent son intégrité; de
plus aussi ces paries-là ne peuvent être nuisibles à l'homme que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 38
conditionnellement, puis que rien ne l'oblige de s'en servir. Le pur & l'impur
sont considérés en ce sens, ou dans l'homme ou hors de l'homme. L'impur
qui se trouve dans l'homme trouble & empêche son intention, qui est de jouir
d'une pleine & d'une entière santé sans aucune interruption: ce qu'il fait aussi
hors de l'homme, puis que nous posons qu'il faut qu'il entre nécessairement
en lui; Et voici la différence qui est entre l'un & l'autre de ces impurs, c'est
que celui du dedans agit immédiatement par sa présence, & que l'autre n'est
considéré que comme absent, qui cependant doit être présent quelque jour:
Parce que, comme l'homme a nécessairement besoin de respirer & de se
nourrir. Aussi ne peut-il échapper l'action de l'impur qui se rencontre dans
l'air & dans les aliments: comme cous le ferons voir ci-après; de sorte que
nous montrerons que ce que quelques-uns appellent le pur; contient encore
néanmoins en soi beaucoup d'impuretés.
CHAPITRE II.
Comment le pur & l'impur entrent dans toutes les choses.
l'archée, directeur de nôtre vie & de nôtre santé; alors ces excréments se
coagulent, ou se volatilisent selon l'idée qu'ils prennent par la fermentation
naturelle qui est viciée par ce désordre, & c'est par ce défaut que toutes les
minières des maladies sont engendrées; Ce qui fait que ces maladies ne
peuvent être chassées que par ceux qui connaissent bien premièrement la
nature du vice du ferment; Et en second lieu, qui connaissent aussi le remède
propre & spécifique, qui peut remettre nôtre nature, & qui peut apaiser les
irritations des esprits, qui sont causés ordinairement par la mauvaise
fermentation. Car si le ferment ou le levain est coagulatif, il faut connaître un
dissolvant spécifique, qui ne blesse point le ventricule; que s'il est dissolvant,
& qu'il fasse une coliquantion mauvaise des aliments & des parties; il faut
aussi que celui qui veut guérir connaisse le remède capable de réparer ce
défaut & de corriger ce désordre. C'est de-là que viennent les redoublements
des fièvres & la suite des accès, nonobstant l'usage de beaucoup de remède
qui ne les peuvent empêcher, à cause qu'on ne connait pas les effets de la
bonne ou de la mauvaise fermentation. Que si nous avions le loisir de nous
étendre ici sur plusieurs questions qui sont belles & curieuses; cette
Philosophie nous apprendrait encore la cause de plusieurs effet que les
hommes ignorent. J'en donnerai pourtant un échantillon en passant, sur cette
question qui se fait d'ordinaire; A savoir pourquoi les hommes étaient
beaucoup plus robustes, & vivaient sans comparaison beaucoup plus long-
temps avant le déluge, qu'après cette inondation universelle, Car nous
pouvons rendre deux raisons ou deux causes de cet effet & de ce merveilleux
changement, suivant ce que nous avons dit ci-dessus. La première est, que
comme le monde était dans son commencement, aussi n'y avait-il encore
aucune altération ni aucun changement dans les choses, qui n'est avenue que
par les divers mélanges & par les diverses mutations qui ont été introduites
dans les composés, en suite de la malédiction que le péché mérita. La seconde
est, parce que les eaux qui sont les matrices universelles de plusieurs
minéraux, & particulièrement celles des sels, n'avoient pas encore couvert
toute la terre; & n'avoient pas aussi par conséquent communiqué les
semences minérales à la nourriture de la famille des végétaux, ce qui a vicié
leur vertu, & qui a changé en quelque façon leur nature première: Dont la la
famille des animaux a été rendue participante de ce défaut, à cause qu'ils se
nourrissent des végétaux: Comme cela parait principalement dans la vigne qui
abonde en tartre qui est son sel, & que ce tartre soit une espèce de minéral.
cela parait par son action, qui travaille puissamment sur les minéraux, & qui
agit avec grande efficace sur les métaux, puis que toute action se fait par son
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 40
semblable, & qu'il faut qu'il y ait quelque rapport de l'agent au patient: mais
afin de ne point donner lieu ici à beaucoup d'objections, je n'entens parler en
cet endroit ci, que d'une similitude générique. après avoir ainsi déduit ces
choses, il n'est pas mai-aisé d'entendre ce que c'est proprement que l'impur:
C'est à savoir que ce sont des principes de différente nature, qui sont mêlés
avec des autres principes qui ne sont pas de leur famille ni de leur catégorie:
comme lors que les minéraux s'unissent en quelque façon avec les animaux,
ou avec les végétaux. Il est de plus aussi très-aisé de connaître comment le
pur se fourre dans toutes les choses par l'opposition qu'on fera de ce que
nous avons dit de l'impur. Mais à présent il est nécessaire de montrer,
comment on peut retirer & chasser l'impur; puis que c'est un principe de
mort & de destruction, comme le pur est un principe de vie, ainsi que nous
l'avons dit ci-dessus.
CHAPITRE III.
Comment on sépare l'impur de toutes les choses.
Nous avons dit que l'impur était ce qui pouvait interrompre la perfection des
actions qui conduisent le mixte puisque au but de sa prédestination naturelle;
il est donc très nécessaire de savoir le moyen de le délivrer de cet ennemi
domestique, qui se glisse insensiblement dans les composés. Or comme les
mixtes sont sous des genres divers & sous des espèces différentes, & qu'il y a
des différentes sortes d'impur; Les hommes ont aussi inventé plusieurs Arts,
pour ôter & pour corriger toutes les différences de ces impuretés. Et comme
la Chimie a pour objet en général toutes les choses naturelles; aussi s'efforce-
t-elle de montrer, comment on les pourra toutes garantir de ce qu'elles ont
d'impur: Mais parce que ce serait passer les bornes d'un abrégé, que
d'entreprendre de particulariser toutes les parties de cette doctrine: nous nous
contenterons seulement de parler des impuretés qui se rencontrent dans les
opérations chimiques: Car ce n'est pas nôtre dessein de traiter ici de
l'iatrochymie, qui pourrait remplir plusieurs volumes toute seule. Remarquez
seulement en passant qu'il y a deux voies pour chasser l'impur de toutes les
choses. La première est universelle & l'autre est particulière. La première est
une médecine universelle qui se tire, ou qui se peut tirer de plusieurs sujets,
après les avoir réduits autant qu'il est possible à l'Art à leur universalité, après
leur avoir ôté leur spécification & leur fermentation naturelle qui les avoir fait
être un tel ou tel mixte déterminé, car alors que cette médecine est réduite au
plus haut degré de son exaltation, par une digestion, par une coction & par
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 41
une maturation requise; elle est capable de faire sortir l'impur de tous les
corps indifféremment, parce qu'elle consume cet impur insensiblement, tant
par le moyen de la fixation, que par celui de la volatilisation. La seconde est
une médecine particulière, qui peut chasser par sa faculté & par sa vertu
spécifique une impureté particulière: ce qui n'est pourtant pas de peu
d'importance, puis que ces secrets ne se trouvent que par ceux qui mettent la
main à l'œuvre & qui joignent un travail continuel, avec une étude sans
relâche, qui raisonnent sur les choses après les avoir faites, & qui ne les
hasardent sur les malades, que sur une expérience fondée sur les théorèmes
infaillibles de la belle Philosophie & de la véritable médecine. Pour revenir
donc à nos opérations, nous avons dit ci-dessus que l'artiste séparait de
chaque mixte par le moyen du feu, cinq substances ou cinq principes tous
différents, qui quoi que très-purs peuvent être néanmoins dits impurs selon
divers égards, à savoir ou à l'égard l'un de l'autre, ou à l'égard de nôtre
intention. Car si nous n'avons besoin que de l'esprit de quelque chose, & que
cet esprit soit mêlé de quelque portion du flegme de ce mixte, nous disons
que cet esprit est impur à cet égard, & ainsi des autres principes. Or pour ce
qui concerne le moyen particulier de séparer ces sortes d'impuretés, nous en
traiterons au livre suivant, & particulièrement au premier Chapitre du dernier
livre, auquel nous renvoyons pour cet effet.
CHAPITRE IV.
Des substances pures qu'on tire des mixtes.
On peut encore tirer des mixtes des essences, outre les cinq substances, ou les
cinq principes que nous avons dit qu'on en tirait par le moyen du feu, & cela
par la diversification des opérations chimiques, qui changent en mieux les
mêmes principes de ces mixtes, & qui les conduisent à leur pureté. Ces
essences ne seront pas seulement dissemblables de corps de celui du
composé, dont elles auront été tirées; mais elles auront aussi des qualités &
des vertus qui seront beaucoup plus efficaces que celles dont seront
beaucoup plus efficaces que celles dont leur corps était orné durant sont
intégrité; elles en auront mêmes beaucoup plus que pas un des principes de ce
composé, après sa dissolution & après la séparation artificielle qui en aura été
faite; Mais quoi que ces essences merveilleuses aient divers noms chez les
Auteurs qui les appellent arcanes, magistères, élixirs, teintures, panacées,
extraits & spécifiques; elles sont néanmoins comprises sous le mot général de
pur. Cela se dit de la sorte, à cause qu'après avoir tiré ces essences des mixtes
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 42
CHAPITRE V.
De la génération & de la corruption naturelle des mixtes & de leur diversité.
SECTION première.
De l'ordre que nous tiendrons en ce chapitre.
Pour bien entendre la nature des mixtes & de la mixtion, & pour bien
comprendre, comment ils sont engendrés purs ou impurs, il est nécessaire de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 43
bien savoir auparavant ce que c'est de l'altération, en suite de quoi il faut aussi
savoir ce que c'est que la génération & la corruption. C'est pourquoi il est bon
de dire succinctement quelque chose de la nature de l'altération, de la
génération, de la corruption & de la mixtion, avant que de faire la liste de tous
les mixtes, tant des parfaits que des imparfaits, qui sont les fruits de la nature,
l'objet de la Chimie, & par conséquent e sujet de ses opérations.
SECTION SECONDE.
De l'altération de la génération & de la corruption des choses naturelles.
point de réponse: Que lors qu'on fait manger quelque herbe médicinale à une
nourrice, pour communiquer la vertu de cette herbe à son lait; à savoir si c'est
la même qualité numérique, qui était dans l'herbe qui se trouve dans le lait; la
réponse est que non, quoi que ce soit la même qualité spécifique, ou plutôt la
même qualité générique: Car de même que le lait & une plante diffèrent
génériquement, la différence de leur qualité devrait être aussi tout à fait
générique. Mais pour parler plus nettement de ces choses, disons plutôt avec
Helmont, que la vertu de la plante était enclose dans sa vie moyenne, qui en
s'altère point ni ne se corrompt pas par les digestions; & qu'ainsi elle a été
portée jusque dans le lait: sans nous amuser davantage aux chicaneries
ordinaires de l'école, qui produisent beaucoup plus de doutes qu'elles ne
peuvent faire concevoir de vérités qu'elles ne peuvent faire concevoir de
vérités dans la Physique. Vous apprendrez d'ici, comment la génération d'une
chose fait la corruption de l'autre: & au rebours, que la corruption fait la
génération, c'est pourquoi nous ne dirons rien de la corruption, parce qui
entendra bien l'une de ces choses n'ignorera pas l'autre: nous montrerons
seulement succinctement en quoi la génération & la corruption diffèrent de la
création & de l'anéantissement ou de la destruction. La différence est, en ce
que la génération & la corruption présupposent une matière, qui doit être le
sujet de ces diverses formes; mais la création & la destruction ne requièrent
aucune matière; car comme l'une est la production de quelque chose tirée du
néant, l'autre est aussi réciproquement l'anéantissement de quelque chose
crée. La génération & la corruption sont des mouvements de la nature, &
d'une cause seconde & finie: mais la création & la destruction ne peuvent
venir que d'une cause infinie, parce qu'il y a une distance infinie entre l'être &
le non être, entre quelque chose & rien. Ces choses ainsi déduites, venons à la
mixtion, qui est double; à savoir l'une qui est impropre ou artificielle, & l'autre
qui est propre ou naturelle. L'impropre se prend pour une approche locale
des corps de diverse nature, qui sont confusément joints ensemble, ainsi un
monceau composé de froment & d'orge est dit improprement mixte. Cette
mixtion artificielle, en laquelle les parties sont de vrai mêlées ensemble; mais
cela, sans altération ni changement de toute la substance est encore double, à
savoir celle qui se fait par apposition & celle qui se fait par la confusion.
L'apposition se fait lors que les choses qui sont mêlées ensemble sont divisées
en si petites parties qu'à peine les peut-on voir, comme lors que les particules
de l'orge & du froment sont mêlées ensemble après avoir été réduites en
farine. La confusion se fait lors que les choses qui sont mêlées, ne sont pas
seulement divisées en parties imperceptibles, mais qu'elles sont aussi
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 45
tellement confuses entre elles comme lorsque les chartiers mêlent de l'eau
dans le vin, & lors que les Apothicaires mêlent des drogues ensemble, qui se
confondent de telle sorte, qu'on ne saurait plus en discerner aucune. La
mixtion naturelle & proprement dite, est une union étroite des substances, de
laquelle résulte quelque choses de substantiel, qui est néanmoins distinct des
autres substances, qui la constituent par le moyen de leur altération. Car par la
conjonction des principes, il s'engendre un mixte duquel la forme principale
est différente de celle de ses propres principes, comme cela se voit par la
résolution de ce mixte, suivant la maxime d'Aristote, qui dit que, Quod est
ultimum in resolutione, id fuit primum in compositione. Cette altération qui
cause l'unition, pour parvenir à l'union & à la mixtion, a été dépeinte lorsque
nous avons parlé de la jonction du sel & de l'esprit, de l'action du flegme &
du soufre, qui domptent l'acidité & l'acrimonie du sel & du mercure, & que
lors nous avons dit que la terre donne le corps & la solidité à toutes ces
diverses substances; c'est par le moyen de cette altération, de cette union & de
cette conjonction que se forme & que se fait le composé naturel. Que si on
objecte que ces principes sont plutôt artificiels que naturels, on trouvera la
réponse dans la première section du troisième chapitre du livre précédent.
SECTION TROISIESME.
De la différence des mixtes en general.
Après avoir assez amplement discouru des substances simples, pures &
homogènes que nous avons appelées du nom de principes; & après avoir
éclairci leurs diverses altérations devant leur union & devant leur mixtion qui
achèvent la perfection du composé, il reste que nous parlions des mixtes qui
résultent de cette action. Les mixtes sont parfaitement ou imparfaitement
composés selon la force ou la faiblesse de l'union de leurs principes. Le corps
qui est imparfaitement composé est celui qui n'a qu'une légère coagulation de
quelque principe, qui n'est pas de longue durée, & qui n'a point de maitresse
forme substantielle qui le rend différent essentiellement de ses principes,
comme la neige ou la glace, qui ne sont différentes de l'eau, que par
l'adjonction de quelques qualités étrangères: Le mixte parfait au contraire, est
celui qui a une forme substantielle principale, distincte des principes qui le
composent en suite de leur union parfaite, & qui est par conséquent de plus
longue durée, comme les minéraux les végétaux & les animaux. On appelle
météores les corps qui sont imparfaitement composés, dont la différence est
grande selon la diversité des principes, auxquels ils abondent, car il y en a qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 46
sont soufreux, d'autres qui sont nitreux, & les troisième aqueux, & ainsi des
autres; dont il faut que nous disions quelque chose, avant que de parler des
mixtes qui sont parfaitement composés, & en cela nous imiterons la nature
qui ne produit jamais de mixte parfait, qu'elle n'ait fait passer ses principes par
la nature météorique, comme nous le dirons ci-après, parce qu'elle ne doit, ni
ne peut passer d'une extrémité à l'autre sans passer par quelque milieu. Les
météores sont appelés des corps qui sont imparfaitement mêlés, & cela non
pas qu'ils aient la nature & la forme des mixtes; mais parce qu'encore qu'ils
gardent en quelque façon la nature des principes, si est-ce qu'ils diffèrent
néanmoins en quelque sorte de l'état naturel de ces principes là; & c'est pour
cette cause qu'ils semblent être d'une condition & d'une nature moyenne
entre les principes purs & simples, & les corps qui sont parfaitement
composés de ces mêmes principes: Ils sont aussi dits mixtes imparfaits, à
cause de leurs soudaine génération, & à cause de leur soudaine dissolution;
car comme la coagulation ou la mixtion des principes en ces corps-là est
imparfaite; aussi ne peuvent-ils être durables; mais ils repassent soudainement
& facilement en la nature du principe qui prédominait en eux. La cause
matérielle est éloignée de ces mixtes imparfaits ou de ces météores, ce sont les
principes, & la plus prochaine ce sont les fumées ou les esprits, auxquels ces
mêmes principes sont volatilisés & spiritualisés par la vertu de quelque cause
efficiente. Mais remarquez ici qu'il y a deux espèces d'esprits ou de fumées,
qui sont bien différentes l'une de l'autre, à savoir les vapeurs & les
exhalaisons: la vapeur est un esprit ou une fumée chaude & humide, & qui est
par conséquent produite du flegme si elle est aqueuse, de l'huile ou du soufre
si elle est inflammable, ou du mercure si elle est venteuse & spirituelle.
L'exhalaison est une fumée chaude & sèche, & qui par conséquent est
engendrée d'un corps terrestre & d'un principe de sel: Il faut aussi prendre
garde que la vapeur est dite chaude & humide, parce que l'eau est convertie
en vapeur, est qu'elle est soulevée en haut par le moyen du feu qu'elle a en
elle, & c'est pour cette raison qu'elle est appelée météore, ou un corps
imparfaitement composé de quelques principes. Pour ce qui regarde la
doctrine des météores en particulier; ceux qui seront curieux d'en savoir le
détail, liront les Auteurs qui ont écrit expressément de cette science: car ce
serait passer les justes bornes d'un abrégé, tel que nous l'avons proposé dans
l'avant-propos si nous entreprenions d'en parler exactement dans ce traité
chimique.
SECTION QUATRIESME.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 47
qui se fond au feu. Les marcassites sont fusibles au feu: mais elles ne
s'étendent pas sous le marteau: & les pierres ne s'étendent point sous le
marteau ni ne se fondent au feu. Quant aux mixtes qui ne se tirent pas de la
terre, on les tire ordinairement des corps animés par l'artifice humain, comme
les fruits, les semences, les racines, les gommes, les résines, la laine, le coton,
l'huile, le vin & diverses autres parties tranchées & séparées des végétaux &
des animaux qui ne sont plus considérées comme organiques; on se sert aussi
des animaux tous entiers, lors qu'ils sont privés de leur vie & de leur âme.
Nous traiterons brièvement de tous ces mixtes, tant des animés que des
inanimés dans les sections suivantes.
SECTION CINQUIESME.
Des moyens minéraux ou des marcassites.
Les moyens minéraux, sont des fossiles qui ont une nature moyenne entre les
métaux & les pierres, à cause qu'ils sont participants en quelque chose de
l'essence de ces deux corps: car ils conviennent avec les métaux par leur
fusion, ils répondent aussi aux pierres par leur friabilité. Les moyens
minéraux sont la plupart des sucs métalliques, dissous ou condensés, ou bien
ce sont des terres métalliques & minérales. Les principaux sucs métalliques
sont, premièrement le sel, qui est un corps fort friable, qui se résout à
l'humide & qui se coagule au sec; ce qui fait juger que le principe qui abonde
en ce mixte est le sel dont il tire son nom; on juge aussi que puis que c'est un
mixte, qu'il n'est pas aussi par conséquent destitué des autres principes,
comme cela se voit par l'action du feu sur ce composé. Les sels sont naturels
ou artificiels; la nature engendre les premiers, qu'on appelle des sels fossiles:
L'Art fait les sels artificiels, c'est pourquoi il y en a plusieurs espèces, comme
pour exemple, le sel gemme, le sel armoniac, le salpêtre ou le sel nitre, le sel
de puits, le sel marin, le sel de fontaines, les aluns & les vitriols, qui ont tous
des qualités spécifiques, & qui sont différentes les unes des autres, selon la
nature des principes auxquels ils abondent, qui sont ou fixes ou volatiles, ou
qui sont dissolvants ou coagulants, comme cela se peut voir par la diversité
des opérations, qu'on peut faire sur chaque espèce de ses sels. Les bitumes
suivent les sels, qui contiennent sous eux une grande diversité d'espèces,
comme sont, l'asphalte, l'ambre ou le karabe, l'ambre gris, le camphre, le
naphte, le pétrole & le soufre: & remarquez que nous ne parlons pas ici du
soufre principiel de toutes le choses: mais que nous parlons d'un suc minéral
gras & fétide, qui a en soi une partie subtile qui est inflammable, & une autre
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 49
qui est terrestre & vitriolique, par laquelle il détruit les métaux & s'éteint
aisément si elle abonde. Le soufre duquel nous nous servons est ou vif, c'est à
dire tel qu'il est tiré de la terre, & qui n'a pas passé par l'examen du feu: où il
est préparé par le feu, tel que nous le voyons en forme de canons ou de
magdaleons. L'Art tire de ces mixtes bitumineux plusieurs remède différents
pour la Médecine, comme nous le ferons voir dans le dernier livre de la
seconde partie de ce traité chimique. L'arsenic est ou naturel ou artificiel, le
naturel contient sous soi trois espèces, qui sont l'orpin qui est ainsi appelé, à
cause de sa couleur d'or, la sandaraque qui est rouge & le réalgar qui est jaune.
L'artificiel se fait par la sublimation du naturel avec le sel. L'antimoine est
aussi naturel, qui est celui qu'on appelle minéral; ou artificiel, qui est celui que
nous achetons, qui est passé par la fonte & qui est réduit en pains, nous
parlerons particulièrement du choix qu'on en doit faire, de ses parties
constituantes, & des différentes sortes de ce minéral dans la pratique. Le
cinabre est un corps minéral composé de soufre & de mercure ou d'argent
vif, qui sont coagulés ensemble jusques à une dureté pierreuse: le naturel se
tire des mines qui est mêlé plus ou moins de sable; l'artificiel se fait par la
sublimation du soufre & du mercure mêlés ensemble. La cadmie est naturelle
ou artificielle, la naturelle est une pierre métallique qui contient en soi le sel
volatil & l'impur de quelque métal, il y en a une infinité d'espèces qui sont
différentes en couleurs, en vertus & en consistance. L'artificielle se trouve
dans les fourneaux où se fait la fonte des métaux, & ce n'est rien autre chose
que le sel volatil ou la fleur des métaux, qui est sublimée & attachée aux
parois du fourneau, ou qui s'élève comme une folle farine jusques au toit du
lieu où se font les fontes métalliques, il y en a aussi de différentes espèces,
comme le pompholix, le spode & la tuthie. L'autre espèce des marcassites, ce
sont les terres minérales, comme les bols, la terre de Lemnos, la terre de
Silesie, la terre de Blois, la croie, l'argile, & toutes les autres sortes de terres
minérales. On pourrait encore ajouter les terres artificielles, comme les
différentes sortes de chaux qui se font de diverses pierres, qui contiennent en
elles un sel corrosif & un feu caché. Mais avant que de commencer la section
des métaux, il faut éclaircir une difficulté qui se présente en cet endroit: qui
est, que puis que les sels sont mis entre les sucs métalliques; comment se
peut-il faire que le sel armoniac qui est un sel, & quelques espèces de terres
métalliques dont nous avons parlé, soient mises au nombre des marcassites,
vu que les marcassites ou les moyens minéraux ne s'étendent pas de vrai sous
le marteau: mais qu'ils se fondent néanmoins: car il est constant que le sel
armoniac ne se fond pas, au contraire il se sublime, & encore que ces terres
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 50
Les métaux sont des corps durs qui sont engendrés dans les matrices
particulières des entrailles de la terre, qui peuvent être fondus au feu. Le
nombre des métaux est ordinairement septenaire, on rapporte ce nombre aux
sept plantes, dont ils empruntent quelquefois les noms. On divise les métaux
en parfaits & en imparfaits; les parfaits, ce dit-on, sont ceux que la nature a
poussés jusques à une dernière & parfaite fin. Les marques de cette perfection
sont la fixation parfaite, une très exacte mixtion & union des parties
constitutives de ces corps, qui est suivie de pesanteur, de son & de couleur,
qui sont capables d'une longue fusion & d'une très forte ignition, sans
altération de leurs qualités, & sans perte de leur substance: Il y en a deux de
cette nature, qui sont le Soleil & la Lune, ou l'or & l'argent. Les métaux
imparfaits sont de deux sortes, à savoir les durs & les mols; les durs sont ceux
qui se mettent plutôt en ignition qu'en fusion, comme Mars & Venus ou le fer
& le cuivre, les mols sont ceux qui se mettent plutôt en fusion qu'en ignition,
comme Jupiter & Saturne ou l'étain & le plomb. On met pour le septième
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 51
métal le Mercure ou l'argent vif, qui est un métal liquide qu'on appelle à cette
cause fluide, comme on appelle les autres solides. Cependant quelques-uns le
rayent du nombre des métaux à cause de cette fluidité, & le mettent entre les
choses qui ont de l'affinité avec les métaux, comme étant un espèce de
météore qui tient le milieu entr'eux, plusieurs veulent mêmes qu'il en soit la
première matière. On distingue le métaux & les minéraux de sexe, & selon
cela on se sert de divers menstruës pour leur dissolution, ainsi il n'y a que les
eaux régales qui puissent dissoudre l'or, le plomb & l'antimoine qu'on estime
être les mâles, & les eaux fortes simples sont capables de dissoudre tous les
autres qu'on croit être les femelles. Il faut éclaircir en peu de mots quelques
questions qui se font sur la nature métallique avant que de finir cette section.
On demande premièrement si lorsque plusieurs métaux sont fondus
ensemble, s'il en résulte après ce mélange quelque espèce métallique qui soit
différente des métaux dont elle est composée. Il faut répondre négativement,
à cause que ce n'est pas une vraie mixtion & encore moins une étroite union,
mais que c'est plutôt une confusion, puis qu'on les peut encore séparer les
uns des autres. On doute aussi les métaux différent entr'eux spécifiquement,
ou s'ils ne diffèrent seulement que selon le plus & selon le moins de
perfection: mais Scaliger répond à cela que la nature n'a pas plutôt produit les
autres métaux pour en faire de l'or que les autres animaux pour en faire des
hommes; on peut encore dire là dessus que Dieu a créé la diversité des
métaux, tant pour la perfection & l'embellissement de l'univers, que pour les
différents usages auxquels les hommes les emploient:
Il faut néanmoins confesser que les minéraux & les métaux imparfaits
tiennent toujours de l'un ou de l'autre des deux métaux parfaits & le plus
souvent de tous les deux ensemble, comme cela se prouve par l'extraction
qu'en font ceux qui ont le secret de cette séparation, soit après une digestion
précédente, soit en les examinant par le véritable séparateur, qui est le feu
externe, qui excite la puissance de feu intérieur des choses, & qui est le seul
instrument des sages, pour faire paraitre la vérité de ce que je viens de dire: ce
qui fait conclure, que ces métaux & ces minéraux imparfaits tendent
continuellement à la perfection de leur prédestination naturelle, pendant qu'ils
sont encore dans le ventre de leur mère, ce qu'ils ne peuvent plus faire lors
qu'ils font arrachés de leurs matrices. Cette question est ordinairement suivie
de celle qui demande, si l'Art est capable de pouvoir changer un métal
imparfait & de le pousser par cette métamorphose jusques à la perfection de
l'un des deux principaux luminaires: Il faut ici répondre affirmativement,
parce qu'il est vrai, que la nature & l'Art peuvent faire des belles
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 52
SECTION SEPTIESME.
Des pierres.
Les pierres sont des corps durs qui ne s'étendent sous le marteau ni ne se
fondent au feu, elles sont engendrées dans leurs matrices particulières d'un
suc emprunt de Pidée & du ferment lapidifique; elles prennent leurs diverses
couleurs des diverses mines, par où passe leur suc lapidifique & leur fumée ou
leur esprit coagulatif. Les pierres sont opaques ou transparentes, les
transparentes sont colorées ou sans couleur: ainsi on peut dire avec
apparence, que l'esprit coagulatif de l'émeraude passe par un une mine de
vitriol ou de cuivre, celui de l'opale par une mine de soufre, & celui du rubis
& de l'escarboucle par une mine d'or, les grenats & quelques autres pierres de
cette nature tirent leur couleur du fer, & cela se prouve par la pierre d'aimant
qui les attire à soi, & ainsi des autres pierres: mais l'esprit coagulatif du
diamant & du cristal de roche n'est qu'un pur & simple ferment pétrifiant qui
est privé de toute sulfuréité tingente; qui ne leur cause par conséquent que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 53
cette belle transparence qu'ils ont. On remarque que les pierres opaques ou
lucides ne s'engendrent pas seulement dans les entrailles de la terre ou dans
les eaux, mais qu'elles s'engendrent aussi dans les entrailles & dans les viscères
de toute sorte d'animaux, comme le prouvent les plus curieux Physiciens.
Cela soit dit brièvement touchant la nature des minéraux, car pour ce qui
concerne la doctrine de leur histoire particulière, il la faut rechercher chez les
naturalistes qui en ont écrit expressément & exactement, comme Georgius
Agricola & Lazarus Erker; car nous n'avons intention que de faire un abrégé
des catégories auxquelles vous pourrez rapporter tous les mixtes naturels qui
en ressortiront.
SECTION HUITIESME.
Des autres mixtes, tant des animés que des inanimés.
Nous avons dit ci-dessus qu'il y avait deux sortes de mixtes inanimés; à savoir
ceux qui se tirent du ventre de la terre & ceux qui n'en sont pas tirés, c'est
pourquoi il ne reste plus qu'à vous parler des derniers, vu que nous vous
avons suffisamment discouru des premiers, selon l'intention de nôtre
raccourci. Ceux qui sont de ce dernier ordre sont les sucs & les liqueurs qui se
tirent des plantes par expression; comme aussi des animaux médiatement ou
immédiatement: comme le vin, l'huile, le vinaigre, les gommes, les résines, les
fruits, les graisses, le lait, les cadavres & ses diverses parties, & plusieurs
autres choses qui servent de remède pour la restauration de la santé des
hommes. Les mixtes animés sont les végétaux ou les animaux, les végétaux ou
les plantes sont parfaites ou imparfaites, les plantes parfaites sont celles qui
ont & racine & surface; & les imparfaites sont celles qui manquent ou de
racine ou de surface; les truffes sont de cette espèce, car toute leur substance
est racine, & les champignons auxquels on ne voit point du tout ou fort peu
de racine. Les plantes parfaites sont divisées en herbe, en arbrisseau & arbre,
& chacun de ces genres est encore subdivisé en une infinité d'espèces
différentes, dont on apprend les noms des Botanistes. Les parties des plantes
parfaites sont principales ou moins principales, les principales sont celles qui
servent l'âme vegetative pour faire ses fonctions, elles sont similaires ou
dissimilaires; les similaires sont liquides ou solides; les liquides sont les sucs &
les larmes, que si elles sont aqueuses elles se coagulent en gommes, & si elles
sont sulfurées elles se coagulent en résines, & c'est la raison pourquoi les
gommes se dissolvent dans les liqueurs de la nature aqueuse, & que les résines
ne peuvent être dissoutes que par les huiles ou par les liqueurs qui lui sont
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 54
analogues. Les parties solides sont la chair & les fibres de la plante. Les
parties dissimilaires, c'est à dire celles qui contiennent en elles une diversité de
substances, sont perpétuelles ou annuelles: les perpétuelles & celles qui durent
longtemps sont la racine, le tronc, l'écorce, la moelle & les rameaux: les
annuelles sont celles qui renaissent tous les ans, comme les bourgeons, les
fleurs, les feuilles, les fruits, les semences &c. De même donc que les plantes
ont une grande diversité de parties, & qu'elles sont divisées en plusieurs
espèces; de même aussi les animaux, qui ont des parties similaires & des
dissimilaires sont divisés en une grande quantité d'espèces, car ils sont
raisonnables ou irraisonnables: les irraisonnables ou les bêtes sont parfaites
ou imparfaites: les parfaites sont celles qui n'ont point de césure & qui
engendrent du sang pour la nourriture de leurs parties: & les imparfaites qui
sont les insectes, sont celles qui n'engendrent point de sang & qui sont
divisées par césure. Toutes les bêtes, tant les parfaites que les imparfaites sont
ou gressiles ou reptiles, ou natatiles ou volatiles. Que si vous desirez de vous
rendre savants dans l'histoire de ces animaux, il faut lire Aldroandus qui en a
écrit très-exactement. Pour la connaissance de l'homme & de ses parties, il
faut consulter les Anatomistes.
CHAPITRE VI.
Comment la Chimie travaille sur tous ces mixtes pour en tirer le pur, & pour
en rejeter l'impur.
LIVRE PREMIER. Des termes nécessaires, pour entendre & pour faire les
opérations chimiques.
PREFACE. Nous vous avons montré dans la première partie de ce traité les
fondements, sur quoi toute la Théorie de la Chimie est appuyée: mais parce
que nous avons dit dans nôtre Avant propos, que la Chimie est une
Philosophie sensale, qui ne reçoit & qui n'admet que ce que les sens lui
démontrent & lui font paraitre; il est temps de venir à la pratique & aux
opérations, pour examiner si tout ce que nous avons dit ci-dessus est fondé
sur les sens. Personne ne doit trouver étrange que la science mette la main à
l'œuvre, puis que l'opération n'est que pour la contemplation, & que la
contemplation n'est que pour l'opération, ce qui fait que ces deux choses
doivent être inséparables. Que s'il est vrai que toutes les doctrines & toutes les
sciences doivent commencer par les sens, selon cette maxime qui dit, Nihil
esse in intellectu, quin prius non suerit in sensu, je trouve très à propos qu'on
ait les sens bien informés & bien instruits de plusieurs expériences avant
qu'on se puisse occuper theoretiquement & contemplativement, sur toutes les
choses naturelles: de peur qu'on ne tombe dans les mêmes fautes de ces
Philosophes superficiels, qui se contentent de philosopher sur les principes de
quelque science, dont l'expérience découvre la fausseté. Comme pour
exemple, n'est-ce pas un erreur bien manifeste, de se persuader que la flamme
ou la fumée qui sort de quelque mixte par une violente résolution, soit un feu
ou un air élémentaire, & quelque chose de bien simple; vu que si on les retient
dans un alambic ou dans quelqu'autre récipient: L'expérience fera voir aux
sens que cette flamme ou cette fumée ne sont pas des éléments purs, & que
ce ne sont pas aussi des mixtes imparfaits; mais que c'est quelquefois le corps
même d'un mixte très parfait, comme il appert bien clairement par la
sublimation du soufre, & par celle du sel armoniac, & par les fumées du
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 56
mercure qui est le vif argent, qui ne sont autre chose que le même mercure,
qui prent toute sorte de forme & de couleurs, comme le Prothée des anciens
Poëtes; mais qui reprend néanmoins sa première par la revivification. Ce que
nous venons de dire, fait voir qu'il ne faut pas donner un jugement téméraire
sur les choses; comme de dire que toute fumée est air, à cause qu'elle a
quelque ressemblance avec l'air: Car quoi que toute vapeur & toute exhalaison
soit semblable à la vue, si est-ce qu'elles sont d'une nature fort différente;
comme cela se voit par ceux qui les épluchent & qui les examinent à fonds,
après les avoir logées dans leurs vaisseaux; & c'est ce que nous ferons voir par
les opérations, dont nous traiterons dans cette dernière partie. Mais parce
qu'on rencontre dans la pratique de ces opérations plusieurs termes qui sont
essentiels à l'art chimique, & qui sont assez difficiles à entendre, il est
nécessaire de les expliquer avant que de traiter de ces opérations. Nous
parlerons donc en ce premier livre, premièrement des diverses espèces de
solutions & de coagulations, à cause qu'une des principales fins de la Chimie
est de spiritualiser & de corporifier, pour séparer par ce moyen le pur de
l'impur. Et suite de quoi nous enseignerons les divers degrés du feu, par le
moyen duquel on parvient avec l'aide de plusieurs fourneaux, & de beaucoup
de vaisseaux différents à cette véritable exaltation, qui tire du mystère de
nature de chaque mixte l'arcane , l'élixir, la teinture ou quelque sublime
essence, qui soit graduée jusqu'à un tel point qu'une seule goute, ou un seul
grain de ces remède merveilleux, fassent plus d'effet sans comparaison, que
plusieurs livres du mixte grossier & corporel, dont ces médicaments auront
été tirés.
CHAPITRE I.
Des diverses espèces de solutions & de coagulations.
Encore que la Chimie ait pour objet tous les corps naturels, si est-ce qu'elle
travaille particulièrement sur le corps mixte, duquel elle enseigne l'exaltation
par le moyen de la solution & par celui de la coagulation, qui contiennent
sous elles diverses espèces d'opérations, qui tendent toutes, ou à la
spiritualisation, ou à la corporification des minéraux, des végétaux, ou des
animaux: si bien que l'exaltation de quelque mixte, n'est rien autre chose; que
la plus pure partie de ce même mixte, qui est réduite à une suprême
perfection, par le moyen de diverses solutions & coagulations qui auront été
plusieurs fois retirées. Pour parvenir à réduire quelque chose au point de son
exaltation, il faut premièrement séparer le pur de l'impur, ce qui se fait
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 57
d'acier, elle a son usage dans les trois familles des composés, car on lime les
os des animaux, les bois des végétaux, comme aussi les corps des métaux les
plus durs & les plus solides. La rasion a beaucoup d'affinité avec la limation;
mais elle se fait avec quelqu'instrument plus tranchant, comme avec un
couteau ou quelqu'autre chose de pareille nature, on la peut aussi rapporter en
quelque façon à l'incision. La pulvérisation, ou la contusion, ne sont rien
autre chose que la réduction de quelque mixte en poudre, par le moyen de la
trituration dans un mortier sur le marbre, ou sur le porphyre. Que si on réduit
la matière en poudre très subtile, & qui soit impalpable & imperceptible, cela
s'appelle alkoholisation; qui se dit aussi quelquefois des choses liquides,
comme on appelle l'alkohol de vin, ou des autres esprits volatils &
inflammables, lors que ces esprits sont tellement dépouillés de leur flegme,
qu'ils brûlent & eux & la matière, qu'ils ont trempé comme du linge, du
papier ou du coton. On met par la granulation les matières minérales &
métalliques en grenaille: & par la lamination on la bat & l'étend en petites
lames déliées comme sont, l'or, l'argent & le cuivre en feuille. La putréfaction
se fait lors que le mixte tend à sa corruption, par une chaleur humide sans
aucun mélange: Que si cela se fait par le mélange & l'addition de quelque
levain, qui est le ferment, comme du tartre, du sel commun, de la levure de
bière, du levain, ou du ferment ordinaire & de la lie de vin, cela prend le nom
de fermentation. La macération est lors qu'on met quelque matière en
infusion dans un menstruë; qui n'est que quelque humeur, ou quelque liqueur
convenable & appropriée à vôtre intention, pour extraire la vertu du composé
sur lequel on agit, cette opération demande le temps propre & nécessaire
pour l'extraction, selon le plus ou le moins de fixité du corps sur lequel on
travaille. La fumigation est une corrosion des parties extérieures de quelque
corps, qui se fait par quelque vapeur, ou par quelque exhalaison acre &
corrodante: si c'est par une vapeur, comme par celle du vinaigre, c'est une
fumigation humide: & si c'est par une exhalaison, comme par la fumée du
plomb ou de l'argent vif, c'est une fumigation seiche, qui calcine les métaux
réduits en lames, & qui les rend si friables, qu'on les peut après réduire
facilement en poudre. La cohobation se fait, lors qu'il est nécessaire de rejeter
souvent le menstruë, qui a été tiré d'un ou de plusieurs mixtes, sur les propres
fèces ou le reste de ces mixtes, soit pour en tirer les vertus centriques, qui
sont enfermées dans ces composés, soit pour faire que ces mêmes fèces se
refournissent & reprennent ce qu'elles avaient laissé volatiliser par le moyen
de la chaleur dans la distillation, & c'est dans cette seule opération que la
cohobation à lieu. La précipitation fait quitter le menstruë dissolvant au corps
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 59
que ce menstruë avait dissout, ce qui se fait par l'analogie, qui est entre les sels
& les esprits; car ce qui se dissout par les esprits est précipité par les sels; &
au contraire. Cette opération requiert une considération particulière, de celui
qui désire travailler, parce qu'elle donne beaucoup de lumières, pour bien
comprendre la génération & la corruption des choses naturelles.
L'amalgamation est une calcination particulière des métaux, que quelques
Auteurs appellent la calcination philosophique elle se fait par le moyen de
l'union du mercure ou de l'argent vif dans les moindres particules des
métaux, ce qui les sépare de telle sorte, que cela les rend onctueux &
extensibles sur la main, si bien que faisant évaporer le mercure à la chaleur
requise, les métaux sont réduits en une chaux très-subtile, ce qui ne se peut
faire par quelqu'autre moyen que ce soit. La distillation se fait, lors que la
matière qui est enclose dans un vaisseau, pousse, chasse & envoie des vapeurs
dans un autre vaisseau, par le moyen & par l'activité du feu: Il y en a de trois
espèces. La première est, celle qui se fait quand les vapeurs des choses
distillées s'élèvent en haut. La seconde, quand ces mêmes vapeurs vont par le
côté: & la troisième, quand elles tendent en bas, le tout se fait selon les
matières distillables, & selon les vaisseaux qui se peuvent approprier à cet
effet. La rectification, n'est rien autre chose que la réitération de la distillation,
& cela afin de rendre les vapeurs distillées plus subtiles, ou pour priver
quelqu'esprit de son flegme ou de ses parties plus terrestres & plus grossières,
selon que ce sont des esprits ou acides fixes, ou que ce sont des esprits
volatiles inflammables. La sublimation est une opération, par laquelle le feu
fait passer en exhalaisons seiches tout un corps, ou quelqu'une de ses parties
qui se condensent au haut du vaisseau, en fleurs ténues & subtiles, ou en un
corps plus dense, plus compact & plus serré, cette façon d'opérer est opposée
à la précipitation. La calcination est une action violente, qui réduit le mixte en
chaux & en cendres; elle est double, à savoir la calcination actuelle & celle qui
est potentielle. Celle qui est actuelle se fait par le moyen du bois enflammé,
ou par celui des charbons ardents qui sont le feu matériel; & la calcination
potentielle est celle qui se fait par le moyen du feu secret & potentiel des eaux
sortes, simples ou composées, & par les vapeurs ou par les fumées corrosives,
comme cela se remarque dans la précipitation & dans la fumigation. La
vitrification est le changement d'un métal, des minéraux, des végétaux ou des
pierres en verre, & cela par le moyen de la projection après leur fusion, ou par
l'addition de quelques sels, alkalis ou fixes & lixiviaux, qui pénètrent & qui
purifient ces diverses substances & les vitrifient en leur donnant la fusibilité &
la transparence: Il y en a pourtant beaucoup qui sont opaques, qu'on appelle
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 60
vil & inutile: mais il le retire par distillation s'il est précieux, & capable de
pouvoir encore servir aux mêmes opérations; ce qui demeure au fonds du
vaisseau se nomme extrait. L'expression se fait pour séparer le plus subtil du
plus grossier, selon l'intention, qu'on a de garder l'un ou l'autre, cela se fait
avec l'aide de la presse & des plateaux. La digestion est une des principales
opérations, & une des plus nécessaires de la Chimie; parce que les mixtes sont
rendus par elle traitables & capables de nous fournir ce que nous en désirons;
elle se pratique par le moyen d'un menstruë convenable & d'une lente &
longue chaleur, on la fait ordinairement dans quelque vaisseau de rencontre,
qui sont deux vaisseaux qui s'embouchent l'un dans l'autre, afin qu'il ne se
perde rien des esprits volatiles de la chose qu'on digère, on se sert
ordinairement dans cette opération de la chaleur du bain aqueux, de celle du
bain vaporeux, de l'aérien, de la chaleur du fumier de cheval, ou de celle des
cendres, ou du sable. La digestion a beaucoup d'affinité avec la macération,
elle diffèrent néanmoins entr'elles, en ce qu'il se fait en digérant une espèce de
coction, ce qui ne se fait pas en la macération. On réduit le menstruë, qui a
servi à dissoudre on à extraire en vapeur, par le moyen de l'évaporation, & par
cette action se produit la dessiccation: mais: par l'exhalation les esprits secs
sont enlevés de la matière par le feu & sont réduits en exhalaisons. La
circulation est une opération, par quoi les matières contenues au fonds d'un
pélican ou d'un vaisseau de rencontre, sont poussées en haut par l'action de la
chaleur, puis retombent sur leurs propres corps, ou pour les volatiliser par le
moyen des esprits, ou pour fixer l'esprit par le moyen du corps; ce qui est
très-digne de la contemplation d'un homme qui veut être vrai naturaliste. La
congélation est la réduction des parties solides des animaux en gelée par
l'elixation avec quelque menstrue: comme sont les gelées des cornes, des os,
des muscles, des tendons & des cartilages; mais notés que cette congélation se
fait qu'à raison du sel volatil qui abonde dans les animaux comme la
cristallisation, se dit aussi, proprement des sels, lors qu'on ses purifie par
diverses solutions, filtrations & cristallisation, après que la liqueur qui les
contient a été évaporée jusque à pellicule. Les choses volatiles sont rendues
fixes par la fixation, comme au contraire les fixes sont rendues volatiles par la
volatilisation. On appelle fixe, ce qui est constant & permanent au feu;
comme on appelle volatil, ce qui fuit & qui s'exhale à la moindre chaleur. Mais
remarquez ici, que comme il y a une grande diversité de degrés de chaleur,
qu'aussi y a-t-il beaucoup de sortes de choses fixes, & beaucoup de volatiles.
La spiritualisation change tout le corps en esprit, en sorte qu'il ne nous est
plus palpable ni sensible: & par la corporification l'esprit reprend son corps &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 62
se rend derechef manifeste à nos sens, mais ce corps est un corps exalté, qui
est bien différent en vertu de celui dont il a été tiré, puis que ce corps ainsi
glorifié, contient en soi le mystère de son mixte. Par la mortification les
mixtes sont comme détruits, & perdent toutes les qualités & les vertus de leur
première nature; pour en acquérir d'autres qui sont beaucoup plus sublimes &
beaucoup plus efficaces par le moyen de la revivification. C'est cette
opération qui a fait dire à Paracelse que la force de la mort est efficace, puis
qu'il ne se fait point de résurrection sans elle: & comme dit l'Apôtre S. Paul, il
faut que le grain meure en terre, avant que de revivre, & de se multiplier dans
l'épi qui en provient.
CHAPITRE II.
Des divers degrés de la chaleur & du feu.
Le plus puissant agent que nous ayons sous le Ciel, pour faire l'anatomie de
tous les mixtes, c'est le feu, qui a besoin pour son entretien, premièrement de
matière combustible, huileuse & soufrée, soit minérale comme le charbon de
terre, soit végétable comme les bois & le charbon, & les huiles des végétaux,
soit enfin animale comme les graisses, les axonges & les huiles des animaux.
Le feu a secondement besoin d'un air continuel, qui chasse par son action les
excréments & les fuliginosités des matières qui se brûlent, & qui anime le feu,
pour le faire plus-ou moins agir sur son sujet, & c'est cette nécessité qui a fait
assez improprement dire à quelques-uns que l'air était la vraie nourriture & la
véritable pâture du feu. Si nous voulons parler très-exactement on ne peut pas
dire que le feu reçoive de soi ni en soi du plus ou du moins, ou comme disent
les Philosophes, qu'il ne peut recevoir intention ni rémission; si est-ce
toutefois que la matière sur quoi il agit peut recevoir une grande diversité de
degrés de chaleur, selon l'approche ou l'éloignement du feu, ou l'interposition
des choses qui peuvent recevoir l'impression de la chaleur; d'où il s'ensuit
nécessairement que le régime & la conduite de la chaleur du feu consiste en
une juste & convenable quantité de feu, qui soit administrée par l'artiste selon
les conditions de la matière sur quoi il travaille, & selon les moyens dont il se
sert, auxquels il faut qu'il donne une distance proportionnée. Pour accroître &
pour augmenter le feu, il faut ou mettre une plus grande quantité de charbon
dans le fourneau, ou s'il y en a assez, & qu'il n'agisse pas selon la volonté de
celui qui travaille, il faut donner entrée à un plus grand air, ou par la porte du
fourneau par où on met le feu, ou ce qui sera mieux en le donnant par la
porte du cendrier; comme aussi en ouvrant les registres, qui sont au haut ou
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 63
aux côtés des fourneaux, pour donner issue aux exhalaisons & aux vapeurs
fuligineuses qui suffoquent ordinairement le feu; ou encore en soufflant avec
des soufflets qui soient amples & qui soient capables de beaucoup de vent.
Ce que je viens de dire, doit faire juger & doit faire reconnaître qu'on peut
affaiblir le feu par le contraire, comme de fermer les portes & les registres,
pour empêcher l'entrée de l'air & la sortie des fuliginosités; ou bien on doit
diminuer la matière brûlable, ou couvrir le feu de cendres froides, ou d'une
platine de fer, ou d'une brique pour empêcher le désordre & les accidents qui
arrivent dans les opérations. Pour ce qui concerne la distance du vaisseau qui
contient la matière, cela ne se peut juger que selon les moyens entreposés &
la nature de la matière même. On peut néanmoins recevoir pour une règle
générale, qu'il faut qu'il y ait une distance d'environ huit pouces entre la grille
ou le réchaud, qui contient le feu & le cul ou le fonds du vaisseau qui doit
recevoir la chaleur: car le feu agit sur les matières; médiatement ou
immédiatement: immédiatement lors que le feu agit sans opposition sur la
matière, ou sur le vaisseau qui le contient, soit que ce soit un creuset, une
cornue ou quelqu'autre chose; & c'est ce qu'on appelle communément le feu
ouvert; le feu de calcination & le fen de suppression. Médiatement, lors qu'il y
a quelque chose qui est posée entre le feu & la matière, qui empêche son
action destructive, ce qui donne le moyen à l'artiste de le gouverner, comme
un habile Écuyer, qui sait régir & dompter un cheval par le moyen des rennes
de la bride qu'il tient en sa main. Nous comprendrons toutes les différences
des degrés de la chaleur sous neuf classes principales; que l'artiste pourra
diversifier encore en une infinité de manières, selon son intention & selon
que le requiert la qualité du mixte sur quoi il opère; ces différences sont celles
qui suivent. Nous prendrons le premier degré de la chaleur, par l'extrême &
par le plus fort, qui est le feu de flamme, qui calcine & qui réverbère toutes
les choses, & c'est proprement celui qui est capable de faire passer en vapeurs
& en exhalaisons les corps qui sont les plus solides & les plus fixes. Le second
est celui du charbon, qui sert proprement & principalement à la cémentation,
pour la coloration & pour la purgation, aussi bien que pour le rétroissement
des métaux, comme aussi pour celle des minéraux, qui tiennent le plus de la
nature métallique; on l'appelle quelquefois le feu de roue, & quelquefois le feu
de suppression, selon que le feu est approprié dessus, dessous ou à côté. Le
troisième degré du grand feu, c'est celui de la lame de fer rougie au plus haut
point, qui est une chaleur qui sert pour expérimenter & pour éprouver les
teintures métalliques, aussi bien que le degré de fixation des remèdes
minéraux. Le quatrième prend pour son sujet la limaille de fer enfermée dans
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 64
une capsule ou dans un chaudron de même matière; & cela, parce que ce
corps étant une fois échauffé, conserve sa chaleur beaucoup plus longtemps
que les autres, & qu'il la communique avec une plus grande activité au
vaisseau, qui contient la matière qui doit être ou distillée ou digérée, ou qui
doit être cuite. Le cinquième est celui du fourneau, auquel on met du sable
pour servir de moyen entreposé; Il tient une chaleur moindre que celle de la
limaille de fer, parce qu'il s'échauffe plus lentement, qu'il se refroidit plutôt, &
qu'il est plus aisé de le tenir en bride par le moyen des registres appropriés. Le
sixième c'est la chaleur des cendres, qui commence d'être d'une chaleur
tempérée à l'égard des autres degrés de feu, dont nous avons parlé ci-devant;
ce feu sert ordinairement pour les extractions des mixtes qui sont de
moyenne substance, soit de l'animal ou du végétable, comme aussi à leurs
digestions & à leurs évaporations. Le bain marie ou en parlant plus
proprement le bain marin, fait la septième de nos classes, & qui est la plus
considérable de toutes les autres, comme étant celle qui fait la plus excellente
& la plus utile partie du travail de la Chimie; parce que l'artiste la peut
conduire avec tant de jugement & avec tant de proportion, qu'il peut faire
avec son aide une grande diversité d'opérations, qui sont impossibles par
quelqu'autre voie imaginable: car il peut être bouillant, demi bouillant,
frémissant, tiède, demi tiède, & tenir encore le milieu entre tout ce que je
viens de dire. Le huitième degré du feu bien gradué, c'est le bain vaporeux,
car on peut mettre les vaisseaux, simplement à la vapeur de l'eau, qui est
contenue dans le bain marin, & pour le neuvième, on peut mettre de la sciure
de bois à l'entour du vaisseau, qui reçoive la vapeur; comme aussi de de la
paille d'avoine ou de la paille hachée menu, parce que ce sont des corps qui
attirent facilement cette vapeur & sa chaleur; & qui la conservent long-temps
dans une grande lenteur, & dans une égalité presque parfaite. Il y a encore le
feu de lampe par dessus tout ce que nous venons de dire, qui peut être
gradué, selon l'éloignement & l'approche de la lampe qui aura un ou plusieurs
lumignons, ces lumignons seront composés de deux, de trois, de quatre ou
d'un plus grand nombre de fils, selon qu'on voudra plus ou moins échauffer
la matière; cette chaleur sert principalement à cuire & à fixer. Les Chimistes
ont encore inventé plusieurs autres sortes de chaleurs qui ne leur coûtent rien;
comme celle du Soleil, soit en exposant leurs matières à la réflexion des
rayons de sa lumière, qui auraient été reçus par quelque corps plus ou moins
capable de les renvoyer: soit en concentrant les rayons de cette même lumière
par le moyen du miroir ardent, qui est un instrument capable de donner de
l'étonnement aux plus habiles, qui ne sont pas connaissants de la Sphère de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 65
son activité, puis que ses effets les moins considérables sont de fondre les
métaux, selon la coupe & la grandeur du diamètre de ces instruments
admirables. Mais ce qu'il y a de moins concevable, c'est que cette chaleur est
un feu magique qui est différent de tout autre feu, vu que le dernier est
destructif, & que ce premier est conservatif & multiplicatif, comme
l'expérience le fait voir en la calcination solaire de l'antimoine, qui perd par
cette opération son mercure & son soufre impur qui s'exhalent en fumée, ce
qui devrait diminuer de son corps, & qui acquiert une vertu cordiale &
diaphorétique avec une augmentation de son poids, ce qui se prouve ainsi. Si
on calcine dix grains de ce minéral au feu ordinaire, il diminue de quatre, &
par conséquent il n'en reste que six, qui seront encore cathartiques &
émétiques: mais si vous en calcinez autant à ce feu céleste, outre qu'il perd ses
mauvaises qualités, par l'exhalaison qui se fait de ses impuretés, qui ont du
poids & qui semblent avoir diminué les dix grains, il se trouve qu'il en a douze
après que la préparation est achevée, qui sont doués d'une vertu toute
admirable, & c'est ce qui cause avec que raison, l'admiration des plus rares
esprits: car il est augmenté de la juste moitié. Mais on cesse d'admirer quand
on a une fois connu & qu'on a bien compris que le lumière est ce feu
miraculeux, qui est le principe de toutes les choses naturelles, qui se joint &
qui s'unit indivisiblement à son semblable, lors qu'il le rencontre en quelque
sujet que ce soit. Les Artistes se servent encore de la chaleur su fumier de
cheval, qui est une chaleur putréfactive, que Paracelse recommande
particulièrement, quand il s'agit d'ouvrir les corps les plus solides & les plus
fixes, comme sont ceux des métaux & des minéraux: afin d'en extraire mieux
les beaux remède qu'il nous enseigne, on peut substituer à chaleur du fumier
celle des bains & des fontaines minérales qui sont chaudes naturellement,
comme aussi celle du bain marin, qui est artificielle, pourvu qu'on la sache
gouverner avec les proportions requises.
CHAPITRE III.
De la variété des vaisseaux.
Comme on ne met pas souvent les matières sur quoi l'Artiste travaille sur le
feu nu & à découvert: mais qu'il faut qu'elles soient nécessairement encloses
dans des vaisseaux propres & convenables à l'intention de celui qui travaille,
qu'on ajuste & qu'on pose artistement & avec un grand jugement sur le feu,
qui agit médiatement ou immédiatement; afin que ce qui en sortira ne se
perde pas inutilement, mais au contraire, qu'il soit soigneusement &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 66
de pélicans pour la circulation, comme aussi des jumeaux qui sont deux
cucurbites avec leurs chapiteaux, dont les becs entrent dans le ventre de la
cucurbite opposée. Les rencontres peuvent aussi servir à cette opération; mais
elles ne sont pas si commodes que les deux vaisseaux précédents. Il faut se
servir d'aludels pour la sublimation, ou de quelques autres vaisseaux
analogues, comme de mettre des pots de terre qui s'embouchent les uns dans
les autres, comme aussi des alambics aveugles, c'est à dire sans becs; on se sert
aussi du papier bleu qui soit fort & bien collé pour en faire des cornets
sublimables, comme cela se verra, quand on sublimera les fleurs de benjoin.
Pour fonte ou pour la fusion, comme aussi pour la cémentation, & pour la
calcination, il faut avoir des creusets qui soient faits d'une bonne terre qui soit
permanente au feu, & qui soit capable de retenir les sels en fonte, &
d'empêcher l'exhalation de leurs esprits, aussi bien que de retenir les métaux
en flux; il faut aussi avoir des couvercles pour les creusets qui se puissent ôter
& remettre avec les mollets, afin que les charbons, ou quelqu'autre corps
étrange, ne tombe pas dans la matière qui est au feu; ou qu'on puisse luter ces
couvercles bien exactement, comme cela se pratique dans les cémentations. Il
faut avoir finalement des terrines & des écuelles, des cuillères & des spatules
de verre, de faïence, de grès, ou de quelqu'autre bonne terre qui soit vernissée
ou non vernissée, qui serviront pour les dissolutions, les exhalations, les
évaporations, les cristallisations, & particulièrement pour les résolutions à l'air.
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Ceux qui voudront travailler aux véritables fixations, auront besoin des œufs
philosophiques, ou d'un autre instrument qui est de mon invention, que je ne
peux appeler autrement que du nom de l'œuf dans l'œuf, ou Ouum in ouo, il
participe de la nature du pélican pour la circulation de celle de cet instrument
qu'on appelle un enfer, à cause que tout ce qu'on y met n'en peut jamais
sortir, ce vaisseau sert à la fixation du mercure, il a aussi la figure d'un œuf
qui est enfermé dans un autre, si bien que c'est comme le raccourci & la
véritable perfection de ces trois vaisseaux qui peuvent servir à la fixation. Or
comme la naïve description de tous ces vaisseaux ne peut être faire par écrit,
& que la démonstration est beaucoup plus avantageuse que la lecture, on aura
recours pour cet effet à la planche qui est à l'entrée de ce Chapitre, où on en
verra la dilinéation, qui servira de modèle.
CHAPITRE IV.
De la variété de toutes sortes de fourneaux.
Il ne suffit pas que le Chimiste ait de la chaleur & des vaisseaux, il faut qu'il
ait aussi des fourneaux pour régler & pour gouverner sa chaleur & son feu,
comme aussi pour appliquer & pour ajuster les vaisseaux au degré de feu,
qu'il jugera convenable à sa matière. Les fourneaux sont des instruments qui
sont destinés aux opérations qui se font par le moyen du feu, afin que la
chaleur puisse être retenue & comme bridée, pour la pouvoir gouverner selon
le jugement, l'habilité & l'intention de l'Artiste. On leur donne des noms
divers selon la diversité des opérations auxquelles ils sont appropriés. Car ils
sont fixes & immobiles, ou mobiles & portatifs, nous ne parlerons ici que des
fourneaux immobiles, qui sont ceux qui servent plus utilement aux opérations
de la Chimie: & nous laisserons les autres à la fantaisie de ceux qui seront
curieux de s'appliquer à ce bel Art. La matière des fourneaux est triple, à
savoir les briques, le lut, & les ferrements, leur forme se prend de leur utilité.
Tous les fourneaux doivent avoir quatre parties qui leur sont absolument
nécessaires, de quelque forme qu'ils puissent être construits, qui sont
premièrement, le cendrier avec sa porte, qui sert pour recevoir & pour retirer
les cendres qui tombent du charbon. Secondement il y a la grille, qui reçoit &
qui soutient le charbon. Il y a en troisième lieu le réchaud ou le foire, avec sa
porte, pour jeter la charbon sur la grille: qui doit avoir ses registres pour
gouverner & pour régir la chaleur du charbon allumé qui est contenu là
dedans. Il y a finalement l'ouvroit ou le laboratoire, qui doit contenir les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 74
vaisseaux & les matières sur quoi on travaille. Ce sont là les remarques
générales qui se doivent faire sur la matière & sur la construction des
fourneaux, il faut en suite dire quelque chose de leur usage, & faire la
description de leurs parties. Il faut que nous commencions par le fourneau
qu'on appelle ordinairement ATHANOR, qui est un mot Arabe, qui signifie
un fourneau, on lui donne ce nom par excellence, parce que ce fourneau n'est
pas seulement le plus utile de tous les autres par une grande quantité
d'opérations en même temps; mais aussi parce qu'il épargne le charbon, qu'il
soulage les soins & l'assiduité de l'Artiste & que la chaleur qu'il communique
peut être régie avec une très-grande facilité. Il faut que l'Athanor ait quatre
parties, la première est la tour qui contient le charbon. La seconde est un bain
marie. La troisième un fourneau de cendres. Et la quatrième celui du sable. La
tour doit avoir quatre ou cinq pieds de hauteur ou environ: un pied & demi
de carrure en dehors, & dix pouces de diamètre de vidé en dedans. Il faut
qu'elle ait son cendrier & sa porte pour la communication de l'air, & pour
retirer les cendres, & la porte du dessus de la grille, qui ne sert que pour la
nettoyer, & pour ôter les terres & les pierrailles qui se rencontrent
quelquefois avec les charbons, qui boucheraient la grille, qui empêcheraient
l'air, & qui par conséquent éteindraient le feu. Il faut aussi que cette tour ait
trois ouvertures d'un demi pied de haut, & de trois pouces de large aux trois
autres faces, qui soient faites au dessus de la grille, afin qu'elles
communiquent la chaleur au bain marie, au fourneau de cendres & à celui du
sable qui doivent être bâtis contigus à cette tour, auxquels on fera aussi à
chacun un cendrier & une grille avec sa porte, pour s'en servir en particulier
sans la tour. Ces trous se doivent fermer avec des platines de fer, qui se
hausseront & se baisseront selon les degrés du feu qu'on voudra donner à
l'un ou à l'autre de ces fourneaux. On peut aussi faire accommoder un
chaudron quarré ou rond qui servira pour boucher le dessus de la tour, qui
peut être utile à beaucoup d'opérations, & principalement aux digestions: ce
chaudron s'emboitera entre d'eux fers, dont l'un fera le bord du dedans de la
tour, & l'autre celui du dehors, il faut aussi que le vide d'entre ces deux fers
soit rempli de cendres, ce qui empêchera l'expiration de la chaleur par le haut
de la tour; & ainsi le feu sera contraint de pousser son action par les côtés, y
étant appelé par les registres qui seront faits à chacun des trois fourneaux,
cela suffit pour comprendre la structure & l'usage de l'Athanor, car pour ce
qui est de la forme & de la figure, elle dépend de l'Artiste. On a encore besoin
d'un fourneau distillatoire, dans quoi on enferme la vessie de cuivre, pour la
distillation des eaux de vie, & pour celle des esprits ardents qui se tirent par le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 75
fournis de toutes les sortes de fourneaux, il faut que je donne la manière d'en
bâtir un qui pourra servir successivement à toutes les opérations de cet Art,
pourvu qu'on ait les vaisseaux nécessaires & qui soient de la même mesure du
fourneau que je décrirai, ce qui se fait ainsi. Il faut bâtir un fourneau d'un pied
& demi en quarré, faire le fonds du cendrier d'une brique de plat, & continuer
d'élever le mur d'alentour de deux briques, & laisser le vide au milieu avec la
porte en devant de quatre pouces de haut, qui sont deux briques, couvrez en
suite la porte d'une brique & achevés le tour du quarré de la même égalité,
posez la grille qui soit de sept barreaux de fer de la grosseur du maître doigt,
qui soient forgés carrément, il faut poser ces barreaux sur leur tranchant ou
leur arrête, afin que les cendres puissent mieux couler, & qu'ainsi elles ne
suffoquent pas le feu, qu'il n'y ait que la distance de l'épaisseur du doigt indice
entre chacun de ces barreaux, puis après avoir égalé l'épaisseur de vôtre fer
avec des tuileaux ou avec du carreau, qui est à peu près de la même épaisseur;
& bien lutté le tout ensemble, il faut commencer à bâtir en hotte, & ne laisser
que six pouces de découvert de vôtre grille, faisant à chaque lit de vos briques
une retraite de trois lignes, ce que vous continuerez jusques à dix pouces de
hauteur, qui est un espace nécessaire; tant pour contenir le charbon que pour
le jeu du feu; il faut aussi laisser une porte de la même grandeur que celle du
cendrier; après avoir achevé cela, il faut poser de plat deux barres de fer de la
grosseur d'un pouce, à la distance d'un demi-pied l'une de l'autre, puis égaler
le mur avec du gros carreau, ou avec quelqu'autre corps de pareille épaisseur,
& bâtir après cela tout à l'entour trois briques de côté pour avoir plus
d'espace, pour poser les vaisseaux nécessaires aux opérations qui suivent. Si
on veut travailler au bain marie, il faut avoir un chaudron rond qui soit
proportionné de diamètre au dedans de vôtre fourneau, & qui n'ait qu'un pied
de haut, afin de l'emboiter dans ce fourneau, & l'espace qui sera dans les
coins servira pour faire des registres pour l'évocation, ou pour la rémission de
la chaleur. Il faut avoir aussi autre chaudron qui ait le fond de bonne tôle ou
de planche de fer, avec le contour qui soit de moindre épaisseur, qui soit
approprié pour entrer dans le même fourneau, qui servira pour distiller &
pour travailler aux cendres était d'un bon fer de cuirasse, & qu'il fut forgé tout
d'une pièce, il pourrait aussi servir de bain marie. Que si on veut travailler
avec la retorte, on peut poser un couvercle de pots de terre, renversé sur les
barres, & mettre sur ce couvercle une poignée de sable qui servira de lut pour
empêcher que le verre ne se casse, & que le feu n'agisse trop prestement sur
le vaisseau & sur la matière qu'il contient; après quoi il n'y a plus qu'à couvrir
le dessus du fourneau d'une terrine de terre non vernissée, qui soit percée au
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 77
milieu, afin que ce trou serve de registre avec les quatre autres angles, pour la
direction du feu. Si l'Artiste désire de se servir de ce fourneau, à la fonte, à la
calcination, à la cémentation, ou à la réverbération, il pourra le faire après
avoir ôté le haut des briques qui sont bâties de côté, comme aussi les barres,
afin qu'il puisse introduire ses vaisseaux & ses matières plus librement & plus
facilement. C'est ce que nous avions à dire des fourneaux qu'on bâtir avec le
lut & les briques, il ne reste plus qu'à dire quelque chose du fourneau de
lampe, qui peut servir aux plus curieux à plusieurs opérations chimiques. Ces
fourneau doit être fait d'une bonne terre boleuse qui soit compacte, bien
pétrie, bien alliée & qu'elle soit bien cuite, afin que la chaleur de la lampe ne
puisse transpirer, & afin que cela n'arrive pas, on pourra faire un enduit au
dedans & au dehors du fourneau, après qu'il sera cuit avec des blancs d'œufs,
qui soient réduits en eau par une continuelle agitation. Ce fourneau doit être
de trois pièces, qui fassent en tout la hauteur de vingt & un pouces; qu'il soit
de l'épaisseur d'un pouce, & qu'il ait en dedans huit pouces de diamètre. Il
faut que la première pièce de ce fourneau qui est sa base, soit de la hauteur de
huit pouces, qu'il soit percé par le bas de quatre pouces & demi de diamètre,
afin que cette couverture serve pour l'introduction de la lampe qui doit être
de trois pouces de diamètre & de deux de profondeur, qu'elle soit ronde &
couverte d'une platine qui soit percée au milieu d'un trou qui puisse recevoir
une mèche de douze fils au plus, & qu'il y ait encore six autres trous de
pareille grandeur qui soient proportionnés à une distance également éloignée
de celui du milieu. La seconde pièce sera de sept pouces de haut, il faut qu'elle
s'emboite juste dans la première pièce, & qu'elle ait quatre pattes de terre qui
soit d'un pouce hors œuvre, pour soutenir un vaisseau de terre ou de cuivre
qui aura six pouces de diamètre & de quatre de haut, qui servira de bain marie
& de capsule pour les cendres ou pour le sable. Il faut aussi que cette seconde
pièce soit percée de deux trous à l'opposite l'un de l'autre qui soient d'un
pouce & demi de diamètre, auxquels on ajustera deux cristaux de Venise, ces
deux trous se doivent faire entre la hauteur du quatrième pouce & du dernier
de la hauteur, qui serviront de fenestre, pour voir le changement des couleurs
dans les opérations, comme aussi les dissolutions, en opposant une chandelle
allumée d'un côté & regardant de l'autre, parce que le vaisseau & la matière
qu'il contiendra seront entre deux. La troisième pièce du fourneau doit être
de six pouces pour achever les vingt & un pouces de la hauteur entière, qui
doit être fait en dôme ou en hémisphère, qui soit percée au haut d'un trou
d'un pouce de diamètre qui reçoive plusieurs pièces de trois lignes chacune,
qui aillent toujours en rétrécissant jusques à un bouton fait en pyramide qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 78
fermera le dernier. Il faudra qu'il y ait encore quatre autres trous de la même
façon qui soient faits dans le troisième & le quatrième pouce de la hauteur, &
qui soient également distants les uns des autres, ce sont ces trous qui servent
de registre au four à lampe, dont la chaleur est régie, pour l'augmentation ou
pour la rémission de son feu, par l'éloignement & par l'approche de la lampe,
qui dont être posée sur un rond de bois qui soit ajusté sur un à vis qui l'élève
ou qui l'abaisse autant qu'on voudra, comme aussi en augmentant le nombre
des mèches, & en faisant ces mèches d'un ou de plusieurs fils, selon que les
opérations le demanderont. Mais ce qu'il y a de plus considérable pour la
remarque du plus ou du moins de chaleur, se voit par le moyen du
thermomètre qui est un instrument de verre, dans lequel on met de l'eau qui
marque très-exactement les degrés de la chaleur par l'abaissement &
l'élévation de cette eau. On pourra rectifier les huiles dont on se servira pour
la lampe sur des sels fixes faits par calcination, afin qu'elles fassent moins de
suie, & qu'elles agissent plus puissamment, puisque cette rectification leur
oste leur humidité excrémenteuse & leur superflu. Les mèches doivent être
d'or ou d'alun de plume ou d'amianthos, qui est un minéral qui se trouve dans
l'Île d'Elbe, auxquelles on pourra substituer la moelle interne de sureau ou de
jonc qui soit bien desséchée, qu'il faudra changer de vingt-quatre heures en
vingt-quatre heures, ce qui fait qu'il faut avoir deux lampes, qu'on substituera
l'une à l'autre, afin qu'il y ait aucune intermission de la chaleur. Si on le sert de
la mèche de moelle de sureau, il faut qu'il y ait une petite pointe de feu aiguë
qui soit soudée au fonds de la lampe, & qui doit contenir la mèche. La figure
de tous ces fourneaux se verra dans la planche qui sera à la fin de ce Chapitre.
Il faut seulement dire encore deux mots des instruments de fer qui sont
nécessaires pour les fourneaux: car il faut avoir des tenailles pour tirer les
creusets du feu, des mollets ou des pincettes, un racloir fait en crochet pour
nettoyer les grilles, une pelle de feu pour tirer les cendres. Il faut aussi avoir
un cornet de fer forgé & bien soudé pour le jet des régules dont on verra
aussi la figure avec les instruments de verre
CHAPITRE V.
Des lutations.
Après avoir fait la description de la variété des vaisseaux & de leurs usages,
comme aussi de la diversité des fourneaux, il faut que nous parlions de toutes
les lutations, tant du lut ou du mortier qui sert à la fabrique des fourneaux,
que lut qui sert à la conservation des vaisseaux & à radouber & raccommoder
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 79
leurs cassures, comme aussi à leur mutuelle conjonction. Le lut qui doit être
employé à la construction des fourneaux se doit faire avec de la terre
argileuse, qui ne soit pas trop grasse, de peur qu'elle ne face des fentes, & qui
ne soit pas trop maigre ni trop sableuse, de peur qu'elle n'ait pas assez de
liaison: il faut détremper cette terre avec de l'eau dans quoi on aura détrempé
de la crotte de cheval en bonne quantité & de la suie de cheminée, afin que
cela communique à l'eau un sel qui donne la liaison & la permanence au feu.
Que si on se veut servir de ce même lut pour enduire & pour lutter les
vaisseaux de verre ou de terre qu'on expose au feu ouvert, & principalement
pour les retortes, il y faudra ajouter du sel commun, ou de la tête morte d'eau
forte, du verre pilé & des paillettes de fer qui tombent en bas de l'enclume
quand on forge, & on aura un lut qui fera si bonne résistance au feu, qu'il sera
impénétrable aux vapeurs; jusques-là qu'il sert de retorte, lors que celles de
verre sont fondues par la longueur & par la grande violence du feu de flamme
qu'on donne sur la fin des opérations, qui se font sur les minéraux. Quand
nous avons parlé des vaisseaux, nous avons dit qu'il y en avait qu'on devait
joindre ensemble pour une seule opération, & que lorsque les substances sur
quoi on travaille sont subtiles, pénétrantes & éthérées, qu'il est nécessaire que
les jointures des vaisseaux soient très-exactement lutées. Il faut donc qu'il y ait
trois sortes de luts, pour joindre les vaisseaux ensemble, lors qu'ils ne sont pas
exposés au feu ouvert, le premier est le lut, qui se fait avec les blancs d'œufs
battus & réduits en eau par une longue agitation, dans quoi il faut tremper des
bandelettes de linge, sur quoi il faut poudrer de la chaux vive qui soit réduite
en poudre subtile, puis poser une autre bande de linge mouillé, puis poudrer
& continuer ainsi jusques à trois fois; mais notez qu'il ne faut jamais mêler la
poudre de la chaux vive avec l'eau des blancs d'œufs, d'autant que le feu secret
de cette chaux les brûlerait & les durcirait, qui est pourtant une faute que
beaucoup d'Artistes commettent; on peut aussi tremper de la vessie de porc
ou de celle de bœufs dans l'eau de blancs d'œufs, sans se servir de la chaux &
principalement dans la rectification & dans l'alkoholisation des esprits ardents
qui se tirent des choses fermentées. Le second lut est celui qui se fait avec de
l'amidon ou avec de la farine cuite & réduite en bouillie avec de l'eau
commune, ce lut suffit pour lutter les vaisseaux qui ne contiennent pas des
matières si subtiles. Le troisième n'est rien autre chose que du papier coupé
par bandes, plié & trempé dans l'eau qu'on met à l'entour du haut des
cucurbites, tant pour empêcher que le chapiteau ne froisse la cucurbite que
pour faire que les vapeurs n'exhalent, cette lutation n'a point de lieu que
lorsqu'on évapore & qu'on retire quelque menstruë vil, & qui ne peut être
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 80
utile à quelqu'autre opération. Il faut aussi faire un bon lut pour les fissures
des vaisseaux & pour les joindre ensemble, lors qu'ils doivent souffrir une
grande violence de feu, il y en a de deux sortes. Le premier est celui qui se fait
avec du verre réduit en poudre très subtile, du Karabé ou du succin & du
borax, qu'il faut détremper avec du mucilage de gomme arabique, qu'on
appliquera aux jointures des vaisseaux ou à leurs cassures, & après que cela
sera bien séché, il faudra passer un fer rouge par dessus, qui leur donnera une
liaison & une union presque parfaite avec les vaisseaux. Mais si on ne veut pas
tant prendre de peine, il faut faire simplement un lut avec du fromage mol, de
la chaux vive & de la farine de seigle, & l'expérience sera voir qu'il est très-
excellent pour cet effet. Que si vous adaptés le col de la cornue au récipient
pour la distillation des eaux fortes & des esprits des sels, il faut prendre
simplement du lut commun & de la teste morte de vitriol ou d'eau forte; avec
une bonne poignée de sel commun, qu'il faut bien pétrir ensemble avec de
l'eau, dans quoi on aura dissout le sel, & boucher avec ce lut l'espace qui joint
le récipient & la cornue ensemble & le faire sécher à une chaleur lente, afin
qu'il ne face point de fentes, que s'il arrivait qu'il fendit, il faut avoir soin d'en
refermer les fentes à mesure qu'elles se font, parce que cela est de grande
importance, pour empêcher l'exhalaison des esprits volatils. On peut encore
ajouter légitimement à toutes ces lutations, le lut ou le seau de Hermès, qui
n'est rien autre chose que la fonte du verre dont le col du vaisseau est fait, il
faut pour cet effet donner le feu de fusion peu, & lors qu'on voit que le col
du vaisseau commence à s'incliner par la chaleur du feu qui fond le verre, il
faut avoir des ciseaux qui soient forts & couper le col de ce vaisseau en
l'endroit ou le verre est comme coulant, cela fait une compression qui unit les
bords du verre inséparablement; Que si on aime mieux le serrer en pointe en
tortillant le col du vaisseau peu à peu, il faut après mettre le petit bout à la
flamme de la chandelle ou de la lampe, afin qu'il se forme un petit bouton qui
bouche bien exactement un petit trou qui demeure ordinairement au bout du
tortis, & qui est presques imperceptible. Or comme les vaisseaux ne sont pas
toujours fabriqués selon que nous le désirerions, & qu'il en faut ôter fort
souvent quelque partie qui peut incommoder dans opérations. Il faut aussi
enseigner de qu'elle façon cela se pourra faire sans risquer le vaisseau, ce qui
se fait en rompant & cassant le verre également en travers: on y procède de
trois façons, à savoir ou en appliquant un fer rouge pour commencer la fente
ou la fissure; ou en faisant trois tours de fil soufré à l'entour du col du
vaisseau, s'il gros & épais, ou finalement échauffant en tournant le vaisseau
qu'on veut casser à la flamme de la lampe ou de la chandelle, s'il est petit &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 81
mince, & lors que le verre est bien échauffé par l'un de ces trois moyens, il le
faut essuyer & jeter dessus quelques gouttes d'eau froide, qui feront une
fente, qu'il faudra continuer & conduire jusques au bout avec de la mèche
d'Arquebuse allumée, en échauffant le verre en soufflant sur le charbon de la
mèche, & ainsi on ne risquera jamais les vaisseaux.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 82
CHAPITRE VI.
De l'explication des caractères & des termes dont les Auteurs se sont servis
en Chimie.
Comme les anciens Sages cachaient les secrets de la nature sous des ombres
& sons des obscurités, de peur que le vulgaire ignorant ne profanât la sacrée
Philosophie. Les Philosophes Hermétiques qui sont les chimiques, en ont
aussi usé de même pour ne pas rendre leur science commune, & pour ne pas
profaner les mystères admirables qu'elle contient: c'est pourquoi ils se sont
servis de marques & de caractères hiéroglyphiques, comme aussi de quelques
termes qui sont inusités aux autres, pour exprimer plusieurs choses qui sont
qui sont de l'essence de la Théorie ou de la pratique de leur Art. Cela fait que
nous avons jugé nécessaire d'expliquer, autant que nous pourrons, ce que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 83
signifient ces marques & ces termes obscurs, afin que lors que les curieux de
la Chimie les rencontreront dans les Auteurs anciens ou dans les modernes,
cela ne les rebute pas & ne leur serve point d'achoppement; assurant que ce
que nous en dirons donnera assez de lumière aux plus nouveaux Chimistes
pour les introduire dans la claire intelligence de tous les livres qui traitent de
cette belle Physique. Les Chimistes se servent encore outre toutes ces
marques de plusieurs termes obscurs pour cacher leur science, qui semblent
très étranges aux novices en cet Art, c'est pourquoi il faut aussi que nous en
expliquions quelques-uns des plus cachés, pour mieux donner à connaître les
autres. Ainsi ils ont appelé Lili, la matière pour faire quelque teinture
excellente soit de l'antimoine, ou de quelque autre chose: l'eau forte, l'estomac
d'Autruche: le sel armoniac sublimé l'aigle étendue: la teinture d'or le lion
rouge: mercure sublimé le lion vert. Les deux dragons le beurre d'antimoine
l'écume envenimée des deux dragons. La teinture de l'antimoine, sang de
dragon: & lors que cette teinture est coagulée, ils l'ont nommée la gelée du
loup. Ils appellent encore la rougeur qui est dans le récipient, quand on distille
l'esprit du sel nitre, le sang de la Salamandre. Ils ont appelé la vigne, le grand
végétable. Et le tartre, l'excrément du suc du plan de Janus, & beaucoup
d'autres noms qui sont plus ou moins énigmatiques, que nous ne
rapporterons pas ici, tant à cause aussi qu'ils peuvent être facilement conçus
& entendus, par la lecture & par le travail, qui sont les deux fils qui peuvent
faire sortir de ce labyrinthe . Ainsi nous finirons ce chapitre & ce premier
livre, pour entrer par le second de nôtre deuxième partie, dans la description
ingénue que nous donnerons du travail, de la préparation des remèdes, & des
excellents usages auxquelles ils peuvent être appliqués.
Fin du premier livre de la seconde partie.
requiert encore un feu plus violent à cause de sa pesanteur, puisque les esprits
ne sont que des esprits fermés. Quelquefois le flegme, l'huile & l'esprit
montent confusément ensemble avec beaucoup de sel, par la grande violence
& par la véhémence du feu, & mêmes on trouve souvent beaucoup de terre,
qui s'est sublimée avec ces substances; comme on le peut voir en la suie des
cheminées, de quoi on peut aisément faire la séparation des cinq substances.
On peut donc séparer le flegme qui sort le premier à la chaleur du bain tiède,
ou à quelqu'autre qui lui soit analogue. On le sépare de l'huile par l'entonnoir,
parce que l'huile surnage: mais il le faut séparer de l'esprit par la chaleur
tempérée du bain marie ou quelqu'autre semblable, car cette chaleur est
capable de faire monter le flegme, & ne peut pousser l'esprit en haut à cause
de sa pesanteur; il faut donc un feu plus fort pour sublimer l'esprit, comme
celui des cendres, du sable ou de la limaille, ou mêmes de quelque chaleur
plus vive, selon la nature particulière de l'esprit. Le sel & la terre n'ont pas une
étroite liaison ensemble, c'est pourquoi on les peut facilement séparer par le
moyen de quelque liqueur aqueuse, qui est le menstrüe le plus propre pour
dissoudre les sels & pour les séparer de la terre: & comme la terre est d'une
nature indissoluble, elle se précipite au fond par sa pesanteur: après qu'on
aura séparé le sel de cette manière, il faut filtrer la lessive & faire évaporer
jusques à pellicule le menstruë dans des écuelles de verre, de faïence ou de
grès, puis les exposer au froid pour faire cristalliser le sel, qu'il faut dessécher
à une chaleur lente, puis le mettre dans des vases de verre qui soient bien
bouchés, afin d'empêcher qu'ils ne se résoudent par l'attraction de l'humidité
de l'air. Mais il faut remarquer que les esprits ardents qui sont faits des choses
fermentées, sont encore plus légers que les flegme, & qu'ainsi ils montent les
premiers dans leur distillation ou dans leur rectification. L'exemple en est
très-familier & très remarquable dans la façon dont se fait le vin: car si on
prend du mout pour le distiller, avant qu'il ait été fermenté il ne montera que
du flegme, car l'esprit demeurera lié & attaché avec le sel essentiel de ce suc,
qui s'épaissira en un extrait très doux & très agréable: Que si on attend de
distiller cette liqueur après que la fermentation aura été faite dans les celliers,
on tirera un esprit ardent le premier, que le flegme suivra, & il ne restera au
fonds qu'un extrait ingrat & mauvais, parce que ce sel essentiel du mout aura
été volatilisé en esprit par l'action de la fermentation. La différence des
vaisseaux & les divers degrés du feu servent aussi beaucoup à séparer & à
rassembler ces diverses substances, après qu'elles sont déliées les unes des
autres: car la liaison étant une fois rompue chacune se retire à part: mais lors
que le feu intervient, il met & réduit le tout en vapeurs & en exhalaisons, que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 85
prédominent, qui contiennent en eux les principes qui possèdent l'essence &
la principale vertu du mixte, il les faut purifier ou avec de l'eau de pluie
distillée, ou dans l'eau qu'on aura tirée des sucs des plantes, du foyer, ou sur
celles qui auront été faites par la calcination du marc des plantes qui auront
été pressées: afin que cela serve comme de filtration, pour ôter les
terrestréités & les viscosités qui pourraient empêcher la cristallisation de ces
sels: il faut en suite évaporer ce qui aura été coulé, jusques à la réduction du
quart de toute l'humidité, puis verser le reste dans une terrine qu'on mettra en
lieu froid, pour laisser cristalliser la substance saline qui est contenue dans la
liqueur. Quant aux sels alkali ou fixes qui se font par la calcination, il les faut
purifier en réverbérant les cendres jusques à ce qu'elles soient grises ou
blanchâtres, après cela il en faut faire la lessive, qu'il faut filtrer, & l'évaporer
jusque à sec, que si c'est le sel de quelque plante qu'on aura distillée, il faudra
réitérer la dissolution de ce premier sel dans l'eau propre de cette plante, afin
que ce qui est de spirituel & de sel essentiel dans cette eau se joigne au sel fixe
qui le retiendra, ce qui augmentera sa vertu, comme aussi cela empêchera que
ce sel ne se résoude à l'air si facilement qu'il ferait; si le sel a été ainsi préparé,
on le peut exposer au froid pour le cristalliser, après avoir été evaporé jusque
à pellicule: mais si c'est une simple lessive, il la faut évaporer jusque à sec,
après qu'elle aura été filtrée. Tout ce que nous venons de dire doit faire
considérer, qu'il ne faut épargner ni peine ni travail pour séparer & pour
purifier toutes ces diverses substances, puisque c'est une chose qui est
absolument nécessaire, afin que l'une ne contrarie point à l'autre, & qu'ainsi
on puisse se servir de ces beaux remède, selon les véritables indications de la
Médecine: car ces substances étant jointes encore ensemble, nuisent
quelquefois plus qu'elles ne soulagent, & ce mélange empêche que ce qui peut
faire à nôtre intention n'agisse selon toute l'étendue de la vertu du sel, de
l'huile ou de l'esprit, parce que la faculté de l'une de ces choses est rebouchée
& rabattue par la viscosité ou par la sécheresse de l'autre. Toutes ces
remarques générales peuvent être appliquées à toutes les préparations
chimiques, qui se font non seulement sur les animaux & sur les végétaux,
mais aussi sur celles qui se sont sur les minéraux; & autant pour ceux qui
travaillent à la métallique, que pour ceux qui cherchent des remède pour
exercer la Médecins, ou qui ne travaillent que pour contenter leur curiosité, &
pour l'examen des vérité physiques.
CHAPITRE II.
Apologie pour les remède qui sont préparés selon l'Art de la Chimie.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 88
J'ai cru qu'il était nécessaire de décharger ceux qui font profession de la
Chimie des calomnies & des impositions que les ignorants de ce bel Art leur
imputent, avant que de faire la description des préparations des remède dont
les véritables Médecins se servent: afin de prémunir de défense & de raison
ceux qui s'adonnent à cette science, contre la faiblesse de leurs ennemis. Je dis
que ces ennemis des Chimistes & de la Chimie sont ignorants, parce qu'ils
n'ignorent pas seulement la vraie préparation & les véritables effets de ces
remède; mais qu'ils ignorent encore de plus & la nature & ses effets, qui ne
peuvent être découverts que par ceux qui travaillent sur les produits naturels,
& qui anatomisent exactement sur les produits naturels, & qui anatomisent
exactement & curieusement toutes les parties qu'ils contiennent en particulier.
Mais avant que d'alléguer les raisons que les Galénistes & les Chimistes
peuvent apporter de part & d'autre dans le différent & le procès qui est
entr'eux: Il faut trouver premièrement un Juge qui soit compétant & qui soit
capable de décider la question; c'est à dire qu'il faut que ce Juge ait une exacte
connaissance de la science & des opinions des uns & des autres. Car un
Galeniste ne pourrait blâmer & réfuter légitimement la Théorie & la Pratique
de la Chimie, s'il n'a une parfaite connaissance des deux parties de cet Art.
D'autre part aussi le Chimiste ne peut réfuter l'erreur des Galénistes, s'il
n'avait connaissance de leur doctrine toute entière. Mais afin que personne ne
se scandalise, il faut qu'on sache qu'il y a une grande différence entre les
Galénistes & la doctrine de Galien, & que ce n'est pas contre cet Auteur que
la Chimie déclame, parce qu'elle sait le désir extrême qu'il a eu de pouvoir être
Chimiste, puis qu'il a recherché avec une grande avidité une science qui lui
apprit à séparer les diverses substances, dont les mixtes sont composés. Mais
aujourd'hui tel se dit être Galéniste, qui n'a cependant jamais mis le nés dans
les oeuvres de Galien, & tel se vante de suivre la doctrine d'Hippocrate, qui
n'a toutefois jamais examiné sa pratique. Il faut donc appeler Galénistes ces
Médecins que ne le sont que de nom seulement, & qui après avoir pris
quelques écrits dans une université, qui leur donnent la créance que la
Médecine n'est rien autre chose qu'une science du chaud & du froid, s'en vont
après cela dans quelque ville pour y pratiquer, où tous leurs discours ne sont
tissus que de la chaleur & de la froidure, tout leur entretien & toute leur
science ne prêche que le plus ou le moins de ces premières qualités. Mais le
grand Fernel qui a été qui a été l'ornement de son siècle, confesse & fait
paraitre, après avoir reconnu cet erreur, qu'il y a beaucoup d'autres vertus
dans les mixtes, par dessus ces premières qualités, comme il le fait voir
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 89
faire bouillir avec des herbes odorantes & des aromats, sans les avoir lavées &
sans leur avoir ôté les ordures dont elles sont toujours plaines. Les Galénistes
poursuivront encore, & diront que les remède chimiques sont à craindre à
cause de leur acrimonie: mais on leur répond à cela, que si l'usage des choses
acres doit être encore beaucoup plus raisonnablement des aliments, & qu'il
faut par conséquent exclure de la cuisine & des ragouts le sel, le vinaigre, le
verjus, l'ail, les oignons, la moutarde, le poivre & toutes les autres sortes
d'épiceries; comme il faudrait aussi rayer beaucoup de médicaments de leurs
antidotaires. Ils ne s'aperçoivent pas aussi qu'ils choquent Galien même par
cet argument, qui a mis les cantharides au rang des médicaments qui sont
mortels, à cause de la corrosion qu'elles exercent particulièrement sur la
vessie, il les ordonne pourtant, & ses sectateurs après lui en petite quantité, &
les fait prendre dans quelque liqueur convenable, pour provoquer les urines,
& les tient être fort souveraines pour cet effet. C'est ce que font les Chimistes
qui donnent leurs remède acres, en petite quantité dans des liqueurs propres
& spécifiques, pour faire produire les effets qu'ils espèrent de leurs
médicaments. Mais pour clore tout à fait la bouche aux Galénistes, il faut leur
prouver qu'ils se servent dans leur Pratique, quoi qu'empyriquement, des
remède chimiques, soit qu'ils soient naturels, ou qu'il soient artificiels, pour
exemple, ne se servent-il pas de l'acier & du mercure crû, comme aussi de
beaucoup d'autres mixtes naturels, ne se servent-il pas aussi de l'esprit de
vitriol, de l'aigre de soufre, du cristal minéral, de la crème & des cristaux de
tartre, du safran de mars apéritif & de l'astringent, du sel de vitriol, & du
sucre de Saturne; & quoi que la plupart d'entr'eux ne connaisse pas
l'antimoine ni ne sachent pas le temps ni la vraie méthode de donner cet
admirable remède, si est-ce qu'ils ne laissent pas de le donner en cachette, le
masquant ordinairement de quelque infusion de senné, ou de quelque petite
portion de leurs pilules ordinaires, car ils mêlent le vin émétique dans leurs
infusions, & la poudre émétique dans leurs pilules. Mais ce qui est encore de
plus considérable & de plus remarquable; c'est que les Galénistes envoient
leurs malades aux bains & aux fontaines minérales, lors qu'ils sont au bout de
leur rollet, & lors qu'ils trouvent plus dans leur méthode aucune chose qui
soit capable de déraciner le mal qu'ils n'ont pas quelquefois connu: Cette
Pratique leur fait tacitement avouer qu'il y a dans les minéraux une vertu plus
puissante, plus pénétrante & plus active que dans pas un des autres remède
dont ils s'étaient servis auparavant. Les remède dont les Chirurgiens se
servent tous les jours. avec un très-louable succès, témoignent encore la vérité
de ce que je dis, car ils sont tous composés des minéraux & des métaux, &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 92
principalement ceux qui agissent avec le plus d'efficace. Il est vrai que les
Chimistes envoient aussi leurs malades aux eaux minérales, & leur en font
pratiquer l'usage: mais il y a cette différence entr'eux & les Galénistes, que les
premiers se servent de ces remède, parce qu'ils connaissent distinctement quel
soufre, quel selon quel esprit prédomine dans les eaux qu'ils ordonnent: ce
que ne font pas les derniers, qui ne connaissent que confusément la vertu qui
réside dans ces eaux: & qui ne les prescrivent qu'à cause que d'autres s'en sont
servis devant eux, n'étants pas capables de raisonner sur les effets qu'elles
produisent, & encore moins de prouver les causes efficientes internes de ces
mêmes effets; puisque cela n'appartient qu'au Chimiste, qui peut anatomiser
les eaux minérales, & qui peut aussi faire une démonstration de ce qu'elles
contiennent de fixe ou de volatil: Que si l'Artiste ne trouve pas sa satisfaction
dans l'examen qu'il fait de ces eaux, il cherchera de quoi se contenter par le
travail qu'il fera sur les terres circonvoisines des fontaines minérales il tâchera
de découvrir quel métal abonde dans les marcassites qui se forment
ordinairement en ces lieux-là, après avoir trouvé cela il reconnaîtra quel sel &
quel esprit est le plus propre pour dissoudre ce métal, afin de l'unir & de le
mêler indivisiblement avec l'eau: son esprit étant instruit de cette sorte, il ne
manquera pas de rendre des raisons pertinentes & démonstratives des effets
& de la cause des vertus que produisent les eaux minérales. Que si quelqu'un
dit que les Galénistes rendent aussi raison de ces effets, & que mêmes ils les
attribuent au sel, au soufre, ou à l'esprit qui prédomine dans ces eaux: Je
réponds à cela, qu'il ne satisferont jamais parfaitement sur ce sujet par les
raisonnements qu'ils auront tirés des connaissances qu'ils auront prises de
l'École: mais qu'il faut qu'il ayent tiré ces lumières des Auteurs chimiques, &
qu'ainsi ce ne sera plus un Galéniste qui parlera: puis qu'il ne raisonnera que
par l'organe des Chimistes. Concluons donc pour les remède chimiques, &
disons que ce sont les véritables armes dont un Médecin se doit servir pour
chasser & pour dompter les maladies les plus rebelles & celles mêmes qui
passent pour incurables, selon la pratique & les remède ordinaires de la
Médecine Galénique, ainsi nous finissons cette Apologie en disant, que ces
merveilleux médicaments agiront toujours citius, tutius & jucundius.
CHAPITRE III.
Des facultés des mites, & des divers degrés de leurs qualités.
Il faut que nous considérions, après tout ce que nous avons dit ci-dessus,
quels fruits nous pouvons recueillir de la séparation des cinq principes qu'on
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 93
peut tirer des composés, pour l'établissement des vertus & des facultés des
médicaments, comme encore pour les degrés de leurs qualités. Quand donc
on aura distingué la diversité des substances que l'Artiste peut tirer des choses
naturelles, & qu'on aura remarqué que quelques-unes d'elles abondent plus ou
moins en soufre, en sel, en esprit, en terre ou en flegme, & que cela se
rencontre dans tous les mixtes des trois familles de la nature, qui sont les
animaux, les végétaux & les minéraux, il semble qu'on peut déterminer
légitimement quelque chose pour l'usage de la Médecine, pour faire
reconnaître les vertus & les propriétés qui sont spécifiques à chacune des
parties qui ont été tirées des mixtes. Car comme la Médecine ordinaire a tour
attribué aux divers degrés des premières & des secondes qualités, il faut aussi
faire servir ce chapitre de quelque milieu, pour faire connaître le
commencement de la vérité des vertus spécifiques de chaque principe du
composé, afin que ce que nous dirons ici serve d'introduction, pour mieux
pénétrer dans les pensées de tous les Auteurs qui en ont écrit jusques ici; car
on peut dire assurément que ce qui abonde en huile tient aussi des qualités de
l'huile, & que ce qui abonde en esprit tient de celles de l'esprit, & ainsi des
autres parties constituantes ou séparées. On pourrait mêmes insérer ici le
catalogue de tous les mixtes où le soufre prédomine, comme aussi les
composés où les autres principes abondent. On pourrait encore de plus
anatomiser tous les corps naturels, pour savoir précisément en qu'elle dose ils
sont participants de l'un ou de l'autre des cinq principes, & combien la nature
en aura départi à chacun d'eux en particulier; & après un travail de cette
manière, on pourrait se vanter de connaître distinctement toutes les facultés
des choses naturelles. Mais comme ce n'est pas seulement le travail de la vie
d'un seul homme, & qu'au contraire celle de plusieurs Artistes n'y suffirait
pas, & qu'outre ces considérations, il faudrait plusieurs volumes pour contenir
les remarques qui seraient nécessaires à cet effet; nous nous contenterons
d'en dire quelque chose en passant, lors que nous décrirons le travail qu'on
peut faire sur chaque mixte, afin que nous ne passions pas les bornes que
nous nous sommes prescrites, pour faire un traité de la Chimie en forme
d'abrégé. Pour donc revenir aux divers degrés des qualités des mixtes ou des
cinq substances qu'on en peut tirer; disons premièrement que l'huile échauffe,
ou qu'elle semble faire son opération par le moyen de la chaleur qui est une
qualité plus excellente que celle qu'on appelle élémentaire. Pour exemple,
nous voyons un effet qui est sensible à tous & qui est connu de tous, qui est
que si on sépare du vin son huile ou son esprit éthéré qui est sa partie soufrée
& son sel volatil, exalté par la fermentation qu'on appelle vulgairement eau de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 94
vie; que ce qui restera ne sera plus propre pour échauffer, & encore moins
pour communiquer la qualité que nous attribuons aux huiles & aux esprits;
que si on rejoint à cette portion d'esprit ou d'huile éthérée son flegme, on lui
redonnera aussi en même temps la même propriété d'échauffer qu'il avait
auparavant; ce qui nous oblige de conclure, que plus un mixte abonde en
huile éthérée & en esprit volatil, qu'aussi est-il plus capable d'échauffer, de
fortifier & d'augmenter nos esprits, comme étant le plus analogue & plus
approchant de la nature des esprits vitaux, comme étant le plus analogue & le
plus approchant de la nature des esprits vitaux, comme aussi de celle des
esprits animaux, à cause que c'est cette seule portion du mixte qui peut passer
jusques dans les dernières digestions. Le même jugement se peut faire dans
tout ce qui constitue le règne végétable; car on peut dire que les différentes
parties des plantes ont des divers degrés de qualités, selon qu'elles ont été plus
ou moins fermentées, digérées & cuites par la chaleur extérieure du Soleil, &
par celle qui leur est intérieure & essentielle, qui est contenue dans leur sel,
qui est l'enveloppe de leur esprit fermentatif & digestif; & selon que ce sel est
exalté par les actions de ces deux causes efficientes, ces efficace & de vertu.
Ainsi la semence doit tenir le premier lieu, parce qu'elle est poussée puisque à
sa perfection, & qu'elle contient en soi le germe & se multiplier spermatique,
qui peut produire & se multiplier en son semblable, & que c'est aussi dans le
corps de la semence que la nature a rassemblé, cuit, digéré, & concentré tout
ce qu'il y avait de sel, de soufre & d'esprit dans tout le corps de la plante,
comme cela se prouve par la distillation des semences, dont on tire une
grande quantité de sel volatil, qui n'est rien autre chose que ces trois principes
volatilisés & unis ensemble par la chaleur intérieure de la plante, & par la
chaleur extérieure du soleil: & c'est dans ce sel volatil que toutes les vertus des
choses sont cachées ce qui est cause que Helmont les appelle les Lieutenants
généraux des arcanes. Il faut en suite descendre par degrés pour reconnaître
les divers degrés des qualités des autres parties des plantes, en leur appliquant
le raisonnement que nous avais fait sur la semence; car la fleur est moindre
que la semence, & la feuille est moindre que la fleur en vertu; le bois vaut
moins que l'écorce, & le fruit vaut mieux que la feuille des arbres, & ainsi des
autres parties du végétable, qu'on estimera toutes selon qu'elles abonderont
en huile, en esprit, en sel essentiel ou en sel volatil. Mais il faut ici faire une
digression & remarquer la différence qui est entre les plantes annuelles &
celles qui est entre les plantes perpétuelles, car il y en a qui ont le siège de leur
vertu dans la racine, les autres l'ont dans la feuille, & la plupart l'ont dans la
semence, c'est pourquoi il faut être exact observateur de toutes ces
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 95
circonstances, afin d'en faire un jugement solide & de les examiner par les
sens extérieurs & par le raisonnement, pour en faire le choix nécessaire. Tous
ce que dessus se peut aussi appliquer aux autres principes pour la distinction
des degrés de leurs facultés, car si on prive pour exemple, un mixte de son sel,
il perdra la faculté dessiccative, détersive, coagulative, & toutes les autres
propriétés qui proviennent du sel. Or il se peut faire qu'un mixte aura deux,
trois, quatre ou cinq fois, plus ou moins de sel, d'esprit, de soufre, de flegme
ou de terre, à comparaison d'un autre composé, ce qui sera la raison & la
règle de pouvoir subdiviser les degrés de ses facultés; quand on aura
découvert par le travail l'abondance ou le défaut de ce qui produit la vertu
dans les choses naturelles, parce que cela nous est encore caché par la
négligence de ceux qui ont écrit, & par l'ignorance de ces Physiciens bâtards
qui ne connaissent ni leur mère ni les enfants qu'elle a produits: car nous
voyons que le suc de beris, celui des oranges & des citrons, que le vinaigre &
celui qui est distillé, que l'esprit de vitriol, celui du sel commun, du sel nitre,
du tartre & celui de beaucoup d'autres semblable, méritent qu'on leur attribue
divers degrés de qualités, à cause de l'éminence de leurs actions, qui
proviennent de l'abondance ou du défaut de quelque principe qui est plus ou
moins dépuré; ce qui fait connaître que les mixtes ont plus ou moins
d'efficace, d'action & de vertu, selon le beaucoup ou le peu des principes
efficients, C'est pourquoi on peut à bon droit tirer de la Théorie & de la
Pratique de la Chimie quelque vrai fondement pour orner & pour diversifier
la Médecine, pour redresser la Pharmacie commune, qui est sur le penchant
de sa ruine, & pour examiner à fonds la pratique des naturalistes ordinaires.
CHAPITRE IV.
De l'ordre que nous tiendrons dans la description des opérations chimiques.
L'ordre qu'on tient pour décrire les cinq principes qui se tirent de tous les
mixtes, par le moyen des opérations de la Chimie, se peut donner en deux
façons: car on peut premièrement assembler en un traité toutes les eaux
simples ou composées selon leurs espèces : en un autre tous les esprits; on
pourrait aussi en faire un pour les huiles en particulier: & un autre pour les
sels, & ainsi des autres principes. On peut aussi décrire secondement ces cinq
substances selon l'ordre qu'on les tire de chaque individu que nous fournit la
nature. Ce sera ce dernier ordre que nous suivrons,comme celui qui satisfait
mieux l'esprit, & où il y a moins de confusion; Nous donnerons donc à
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 96
chaque mixte en particulier un chapitre à part, dans lequel nous ferons une
exacte description de la nature de ce mixte; & de toutes les opérations
chimiques, qui sont utiles & nécessaires à la Médecine, sans oublier aucune
chose de ce que l'Artiste doit observer pour bien & curieusement anatomiser
le mixte sur quoi il travaillera, jusques à ce qu'il en ait séparé toutes les
différentes parties que la nature lui a données. Et pour faire les choses avec
quelque méthode, nous commencerons par les météores où nous parlerons
de la pluie, de la rosée, du miel, de la cire & de la manne. En suite de quoi
nous enseignerons les préparations qui se font sur les animaux & sur leurs
parties. Nous continuerons sur les végétaux, où nous montrerons comment il
faut anatomiser toutes les parties de cette ample & riche famille. Pour
finalement achever par les minéraux, par l'examen que nous ferons de ce que
contiennent les pierres, les sels, les marcassites & les métaux, dont nous
sépareront les parties les plus fixes & les plus dures, pour en tirer les remède
merveilleux qui sont enfermés dans le centre de ces véritables produits de la
terre.
CHAPITRE V.
De la rosée & de la pluie.
pluie durant l'espace de huit jours avant l'équinoxe de Mars, & huit jours
après, parce qu'en ce temps-là l'air est tout destinées au renouvellement de
toutes les productions naturelles, & lors que l'eau a été élevée de la terre &
qu'elle a été privée des divers ferments dont elle avait été remplie par les
diverses générations qui s'étaient faites dedans & dessus la terre par son
moyen, elle retombe en terre par l'air où elle se refournit d'un esprit pur, &
qui est indifférent à être fait toutes choses. Cela suffit pour montrer la
nécessité du temps de l'équinoxe pour le choix de l'eau de pluie. Qu'on
prenne donc en temps-là une grande quantité d'eau de pluie, qu'on la mette
dans quelque cuve de bois qui soit bien nette, en un lieu qui soit bien ouvert
& où l'air soit bien perméable, & qu'on la laisse fermenter, afin qu'elle face un
sédiment des impuretés les plus grossières qu'elle pourrait avoir acquises des
toits & des canaux qui la reçoivent & qui nous la fournissent; elle jettera de
plus une espèce d'écume en haut qui achève de la dépurer tout à fait; après
cela qu'on en emplisse des cruches de grès, des bouteilles ou des barils, si on
en veut garder comme elle est, vu qu'elle est déjà propre à beaucoup
d'opérations, & qu'elle est plus utile que pas une autre espèce d'eau que ce
puisse être, comme nous le ferons voir dans la suite de la pratique, à cause
qu'elle est plus subtile que les autres eaux, & qu'elle abonde en un sel
spirituel, qui est le seul agent capable de bien pénétrer dans les mixtes. Mais si
on veut rendre cette eau plus subtile & plus capable d'extraire les teintures &
la vertu des choses, il faut la distiller dans la vessie avec la teste de more & le
canal qui passe à travers du tonneau: & n'en retirer que les deux tiers de ce
qu'on en aura mis dans le vaisseau, & réitérer cette distillation jusques à ce
qu'on ait réduit cent pintes à dix, qui serviront après à l'extraction des
purgatifs. On peut faire la même chose sur la rosée, qui est encore préférable
à l'eau de pluie, il la faut prendre au mois de Mai, parce qu'elle est alors
beaucoup plus chargée de l'esprit universel, & qu'elle est remplie de ce sel
spirituel qui sert à la génération, à l'entretien & à la nourriture de toutes les
choses.
CHAPITRE VI.
Du miel & de la cire.
Il ne faut pas trouver étrange qu'on mette le miel entre les météores, puisque
la rosée contribue beaucoup à sa génération; car elle s'épaissit sur les plantes
après qu'elle est dessus; elle retient & condense en soi les vapeurs que les
plantes exhalent continuellement, ce qui se fait par la fraicheur de la nuit; & la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 98
chaleur du soleil digère & cuit le tout en miel & en cire, que les abeilles vont
recueillir en suite, & le portent en leurs ruches pour leur servir d'aliment. On
peut tirer une conséquence de ce que nous avons dit, pourquoi il y a plus de
miel en une saison qu'en l'autre. Le meilleur miel est celui qui est d'un blanc
jaunâtre, qui est agréable au goût & à l'odorat, qui n'est ni trop clair ni trop
épais, qui est continu en ses parties & qui se dissout facilement sur la langue.
celui des jeunes mouches est meilleur que celui des vieilles. On en fait l'eau,
l'esprit, l'huile, le sel & la teinture. On tire de la cire, qui est une substance
emplastique, du flegme, de l'esprit, du beurre, de l'huile & une très-petite
portion de fleurs, qui ne sont rien autre chose que le sel volatil de ce mixte.
La manière de tirer les principes du miel. Il faut prendre du miel & le mettre
dans une cucurbite de verre, de faïence ou de grès, & mettre par dessus
environ deux onces de chanvre ou d'étoupes, pour empêcher que le miel ne
monte dans le chapiteau par son ébullition, il faut couvrir la cucurbite de son
chapiteau & en lutter les jointures avec deux bandes de parier qui soient
enduites de colle faite avec de la farine & de l'eau cuites ensemble. On mettra
la cucurbite au sable, on l'échauffera lentement, afin de tirer l'eau par ce
premier degré du feu; puis on changera de récipient & on augmentera le feu,
pour faire monter une seconde eau qui sera jaune & qui contiendra l'esprit, &
augmentant encore le feu, il en sortira un esprit rouge avec l'huile, qu'il faudra
séparer par l'entonnoir & rectifier l'esprit. Il faut calciner dans un réverbère ce
qui reste au fonds de la cucurbite, pour en tirer le sel avec son flegme, qu'il
faudra évaporer jusques à sec ou jusques à pellicule, pour le faire cristalliser
en suite quelque lieu froid. L'une & l'autre des eaux du miel, à savoir la claire
& la jaune sont très-utiles pour déterger & pour nettoyer les yeux, &
principalement pour en ôter les suffusions & les taches; elles servent aussi
pour faire croitre les cheveux; l'esprit est un grand désopilatif, car étant pris
depuis six jusques à quinze ou vingts gouttes dans des eaux apéritives ou dans
de la décoction de racines d'ortie & de bardane, il ouvre les obstructions,
pousse les urines & chasse la gravelle, les colles & les glaires des reins & de la
vessie. Si on circule l'huile de miel dans de l'esprit de vin l'espace de vingt ou
de trente jours, elle devient très-douce & très-agréable, elle sert
admirablement pour guérir les arquebusades & pour mondifier & pour
nettoyer les ulcères rongeants & chancreux: c'est un excellent remède pour
apaiser les douleurs de la goutte: comme aussi pour effacer les taches du
visage, si on la mêlera avec de l'huile de camphre. Pour faire l'hydromel
vineux & le vinaigre du miel. Il faut prendre une partie de très-bon miel, &
huit parties d'eau de pluie dépurée, ou d'eau de rivière qu'on aura laissé
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 99
reposer quelques jours, afin de la dépouiller de ses impuretés: & les faire
bouillir lentement jusques à la consomption de la moitié, après l'avoir écumé
très-exactement. Il faut en suite mettre la moitié de la liqueur dans un
tonneau, à laquelle il faut ajouter sur un tonneau de trente pintes une once de
sel de tartre & deux onces de teinture de ce sel pour aider à la fermentation,
qui sera parachevée dans le mois philosophique qui est de quarante jours;
mais il faut noter qu'il faut tous les jours remplir le tonneau pour remplacer
ce que l'esprit fermentatif pousse dehors: cela étant achevé, il faut mettre le
tonneau dans la cave & le boucher comme il faut, puis on s'en peut servir de
boisson, tant pour les sains que pour les malades. Mais quand on voudra faire
du vinaigre du miel, il faut pendre dans le tonneau dans quoi on aura mis le
miel cuit à moitié avec l'eau, un noüer rempli de semence de roquette qui soit
battu grossièrement, puis mettre le tonneau dans un lieu chaud, si c'est en
hiver, mais si c'est en été, il le faut exposer à la chaleur du soleil, jusques à ce
que la liqueur cesse de bouillir & de fermenter, & cela se change par degrés &
doucement en un très-bon vinaigre, qu'on peut distiller comme l'autre; ce sera
un excellent menstruë pour la dissolution des cailloux, & pour celle de toutes
les autres pierres, quand mêmes elles n'auraient pas été calcinées auparavant;
c'est ce que Quercetan appelle dans ses œuvres le vinaigre philosophique. Il
faut aussi remarquer que ce même Auteur fait souvent mention du miel dans
ses œuvres sous les noms de rosée & de manne céleste. Pour faire la teinture
du miel. Cette teinture n'est pas un des moindres remède qui se tire de ce
météore, soit à cause de la vertu particulière de ce mixte, qu'à cause aussi de
celle du menstruë, qu'on emploie pour l'extraction des facultés de cette
manne céleste, qui contient beaucoup plus d'efficace que ne se le sont
imaginé ceux qui croient qu'elle se change facilement en bile, à cause que ce
faux axiome de leur école, qui leur fait passer pour véritable que, Omnia
dulcia facile bilescunt, parce qu'ils ne comprennent pas que ces changements
ne se font pas en nous par le mélange des humeurs; mais que le tout ne se fait
que par les diverses fermentations, qui ont leur origine dans le ventricule, &
que le levain qui les occasionne est ou sain ou malade, selon les idées bonnes
ou mauvaises que l'esprit de la vie, qui est dans les hommes les aura conçues.
Revenons donc à nôtre sujet & disons, que le miel est une des substances du
monde, qui contient le plus de l'esprit universel, & que c'est aussi celle qui est
la plus capable d'être réduite en la nature de cet agent général du monde, pour
en tirer des beaux remède pour la Médecine; pourvu que nous lui
conservions quelque chose de sa spécification, qui nous le rende utile &
sensible. Il faut donc choisir du meilleur & du plus beau miel qu'on puisse
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 100
trouver, suivant les marques que nous en avons données, & en mêlerez une
part avec trois parties de sable le plus net & le plus pur qui se puisse avoir,
dans un mortier de marbre & les battre ensemble, tant qu'on en fasse une
masse qui puisse être réduite en boulettes de telle grosseur qu'elles puissent
entrer dans un matras à long col, après les avoir mises là dedans, il faut verser
la dessus de l'esprit de vin très subtil, tant que le menstruë surpasse la matière
de trois ou de quatre doigts; puis il faut mettre un autre matras qui entre dans
le col du premier de deux travers de doigts ou environ, il faut lutter en suite
les jointures des vaisseaux de deux bandelettes de vessie de bœuf ou de porc,
qui aient été trempées dans du banc d'œuf qu'on aura réduit en eau par une
violente & fréquente agitation: & que cette remarque & cette façon de luter
les jointures des vaisseaux suffise, pour toutes les opérations qui suivront.
Qu'on lie le matras au couvercle du bain marie pour le suspendre à la vapeur,
& qu'on digère ainsi le miel avec son menstruë, jusques à ce que l'esprit de vin
soit bien empreint, bien teint & bien chargé du soufre intérieur de ce mixte;
que cet esprit attirera par l'analogie qui est entre lui & ce principe. Cela étant
en cet état, il faut laisser refroidir les vaisseaux, puis les ouvrir & filtrer la
teinture par le papier & le mettre dans une petite cucurbite qu'on couvrira de
son chapiteau, on en luttera très-exactement les jointures, & on adaptera un
récipient propre, puis on retirera la moitié de l'alkohol de vin à la très-lente
chaleur du bain marie, le bain étant refroidi, il faut ouvrir les vaisseaux &
garder précieusement ce qui sera resté de teinture dans une fiole qui ait
l'orifice étroit & qui soit bien bouchée avec du liège qui ait été trempé dans de
la cire bouillante pour en boucher les porosités & la couvrir d'une double
vessie mouillée & d'un papier, afin que rien ne puisse exhaler de ce remède, à
cause de la subtilité de ses parties, & qu'on s'en puisse servir au besoin.
L'usage de cette teinture est presque divin dans les affections de la poitrine
qui sont causées par des sérosités lentes & visqueuses qui sont amassées dans
la capacité du thorax: car elle a la vertu de les subtiliser & de les dissoudre,
parce qu'elle fortifie suffisamment le malade pour lui faire cracher ce qui lui
nuisait, ou il le chasse & le met dehors, par les urines, qui sont les bons effets
ordinaires que produisent les remède qui approchent de l'universel. Ce sont
ces rares médicaments qui font voir la vérité de cette belle maxime qui dit,
que natura corroborata est omnium morborum medicatrix. La dose de cette
teinture est depuis un quart de cuillerée jusques à une cuillerée entière, pour
les personnes qui sont avancées en age, & depuis cinq goutes jusques à vingt
pour les enfants. On peut la donner toute seule, ou la mêlerez dans des
décoctions ou dans des eaux spécifiques & appropriés à la maladie; comme
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 101
rétention de l'urine, ainsi on la peut donner pour cet effet dans de l'eau de
persil & dans celle du bois de sassafras, comme aussi dans la décoction du
bois néphrétique. Elle est fort résolutive quant on l'applique extérieurement,
ce qui fait qu'elle est excellente pour dissoudre les tumeurs schirreuses & les
œdémateuses. Elle est aussi très-bonne pour redonner le mouvement aux
membres perclus & paralytiques, & pour remédier à toutes les affections
froides des parties nerveuses; on s'en sert aussi très-heureusement contre la
sciatique & contre les goutes froides des pieds & des mains. Le beurre ou
l'huile grossière qu'on a réservé sans rectification, guérit les fissures des
engelures & soude & cicatrice les fentes du bout des mamelles. On peut
rectifier la liqueur aqueuse & on trouvera que le quart est un esprit de sel qui
n'est pas moins bon que celui se distille tout seul.
CHAPITRE VII.
De la manne.
Pline appelle la manne, avec raison, le miel de l'air qui contient en soi une
nature céleste. j'ai dit que c'était avec raison qu'il la nommait ainsi, parce que
la manne n'est autre chose qu'une rosée ou une liqueur agréable qui tombe
dans le temps de équinoxes sur les rameaux & sur les feuilles des arbres, de là
sur les herbes, sur les pierres & quelquefois sur la terre même, qui se
condense en peu de temps, & qui parait grumelée comme la gomme. On
choisit ordinairement celle qui est orientale, comme la persienne ou la
syriaque; mais on se peut légitimement contenter de celle qui vient de la
Calabre, qui est une partie du Royaume de Naples; il faut qu'elle soit récente
& blanche, car quand elle roussit, cela témoigne qu'elle commence à vieillir &
qu'elle a perdu la partie céleste & spiritueuse qui constituait sa vertu. Pour
faire l'esprit de la manne. Prenez autant que vous voudrez de manne bien
choisie, mettez-là dans une cucurbite de verre que vous couvrirez de son
chapiteau & la luterez ensemble exactement, puis vous la mettrez aux cendres
& donnerez un feu très-lent, aptes avoir adapté un récipient au bec de
l'alambic; & il en sortira un esprit insipide qui a des vertus très-notables: car
c'est un insigne sudorifique, & qui se peut donner heureusement, tant dans les
fièvres pestilentielles & malignes, que dans toutes les autres fièvres
communes; cet esprit fait suer copieusement, & chasse les excréments des
dernières digestions, comme on le peut remarquer par l'extrême puanteur de
la sueur qu'il provoque. La dose est depuis une demie cuillerée, jusques à une
entière. cet esprit a de plus une vertu toute particulière, qui est de dissoudre le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 103
soufre, dont on peut tirer par ce moyen une teinture jaune, qui n'est pas un
des moindres remède pour la poitrine & pour les principales parties qu'elle
contient; car cette teinture est comme un baume restauratif pour corriger le
défaut des poumons, & pour conserver leur action, on en peut donner depuis
deux goutes jusques à douze dans du suc d'ache dépuré & préparé, comme
nous l'enseignerons au chapitre des végétaux. O peut encore faire une eau de
manne qui sera laxative & sudorifique tout ensemble. Pour cet effet, il faut
prendre une partie de manne bien choisie & deux parties de nitre bien pur,
puis les ayant mêlés ensemble, il les faut mettre dans une vessie de bœuf, ou
dans celle d'un pourceau, qui soient bien nettes l'une ou l'autre; puis il faut lier
bien exactement le haut de la vessie & la suspendre dans l'eau bouillante
jusques à ce que le tout soit dissout: il faudra distiller cette dissolution de la
même façon que nous avons dit de l'esprit, & on aura une eau insipide qui
lâche le ventre, & qui fait aussi suer copieusement, la dose est depuis une
drachme jusques à six, dedans un bouillon ou dans quelque décoction
pectorale. On peut se servit de ce remède pour évoquer les sérosités
superflues, qui causent ordinairement les rhumatismes.
CHAPITRE VIII.
Des animaux.
Le traité des animaux est une partie de la Pharmacie chimique, qui contient
les remède qui se tirent des animaux, & la façon de les préparer. Or comme la
Chimie a pour son objet toutes les choses naturelles, aussi travaille-t-elle sur
les animaux & sur l'homme même, qui est le plus parfait de tous. Mais
comme l'étendue d'un abrégé ne souffre pas de faire un dénombrement très-
exact des animaux terrestres parfaits, ni celui des oiseaux, non plus que de
celui des poissons & des insectes, qui sont les quatre classes de cette grande,
belle & ample famille des animaux; aussi nous contenterons nous de faire
premièrement quelques observations sur la nature des animaux en général, &
sur le choix que l'Artiste en doit faire lors qu'il en veut tirer les médicaments
merveilleux qu'ils contiennent, pour le soulagement de la misère des hommes;
& de là nous passerons aux opérations qui se font sur quelques-uns de ces
animaux, qui serviront d'exemple & de guide pour travailler sur tous les autres
qui sont de même nature. Nous dirons donc en passant, que comme tous les
animaux sont composés d'un substance plus volatile, plus subtile & plus aérée
que les végétaux dont ils se sont nourris, qu'aussi n'ont ils point en leur
résolution artificielle tant de terre ni tant de diversité de substances: si bien
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 104
qu'on n'en peut tirer que trois médicaments qui sont très-efficaces, qui sont
l'esprit, le sel volatile & l'huile. Nous ne perdrons point le temps à disputer, si
les formes de ces animaux sont spirituelles ou matérielles, parce que ce sont
des disputes qui sont plus curieuses qu'elles ne sont utiles. Nous dirons
seulement qu'il faut que l'Artiste choisisse les animaux les plus sains pour en
tirer ses remède, qu'ils soient d'un age médiocre, afin que les parties puissent
avoir acquis la fermeté & la perfection qui est requise; car on sait que les
animaux meurent tous les jours en vieillissant, après qu'ils ont passé un
certain point de perfection, qui est leur non plus outre, selon la nature de
chacun d'eux pour leur durée. Il faut aussi que l'animal meure de mort
violente, & principalement qu'il ait été étranglé; parce que cette suffocation
concentre les esprits dans les parties, & qu'elle empêche leur dissipation; &
que c'est dans la conservation de cette flamme & de cette lumière vitale que
réside & que demeure proprement la vertu des animaux & de leurs parties,
comme cela se prouve par l'histoire que rapporte Bartholin dans ses centuries,
de ce qui est arrivé à Montpellier; c'est qu'une femme ayant acheté de la chair
d'un animal nouvellement tué & qui était encore toute fumante, la pendit
dans la chambre où elle couchait; s'étant éveillée la nuit, elle fut surprise de
voir une grande lumière dans sa chambre, quoi de la Lune ne luisit point; elle
en fut effrayée ne pouvant s'imaginer d'où cela pouvait provenir; elle reconnut
enfin que cela venait de la chair qu'elle avait pendue au croc, & en fit le
lendemain récit à ses voisines, qui voulurent voir cette chose qui leur semblait
incroyable, mais leur vue confirma la vérité, un morceau de cette chair
lumineuse fut portée à défunt Monseigneur le Prince Lieutenant général pour
sa Majesté en la Province de Languedoc en l'année I64I. qui perdit sa lumière
peu à peu comme elle approchait de sa corruption. Cette vérité ne peur être
contredite dans cette chair morte, & tous les curieux éprouveront quand il
leur plaira, qu'il sort des étincelles de lumière des animaux vivants, s'ils
prennent la peine de frotter le poil d'un chat à contre poil dans un lieu bien
obscur; ce qui n'est que trop suffisant pour vérifier de plus en plus que la
lumière n'est pas seulement le principe de composition dans toutes les choses,
mais qu'elle est aussi le principe de leur conservation, & principalement de
celle de la vie. L'histoire précédente me fait souvenir de la plainte que
faisaient des garçons bouchers à Sedan, de ce qu'entrants de nuit dans le lieu
où on tue les animaux, ils aperçevaient super lueurs extraordinaires, ce qu'ils
rapportaient superstitieusement à des apparitions des démons & s'effrayaient
de cela, dont je suis témoin oculaire: mais lors qu'il y avait de la chandelle
allumée dans le lieu, la lueur disparaissait, ce qui fait voir qu'elle ne provenait
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 105
que de la chair des animaux qui avoient este nouvellement tués. De l'Homme.
L'Artiste tire de l'homme, qui est ou mâle ou femelle, diverses substances sur
quoi il travaille, ou durant sa vie ou après sa mort. On tire du mâle & de la
femelle durant leur vie ce qui suit à savoir, les cheveux, le lait, l'arrière-faix,
l'urine, le sang & la pierre de la vessie. On en tire aussi après leur mort ou le
corps mort ou ses parties, qui sont les muscles ou la chair, l'axonge ou la
graisse, les os & le crane. C'est de ces différentes parties que l'Artiste tirera
des remède, comme nous allons l'enseigner exactement l'un après l'autre, qui
doivent servir d'exemple pour le pareil travail qui se peut faire sur les autres
animaux & sur leurs parties. Il y a néanmoins encore plusieurs autres parties
dans les animaux qui sont point utiles à la Médecine: mais comme elles ne
sont point soumises ordinairement aux opérations chimiques, aussi n'avons
pas jugé nécessaire d'en faire le rapport en ce chapitre, qui n'est qu'une petite
partie de l'abrégé de la Chimie.
Des cheveux.
Pour tirer quelque remède des cheveux, il les faut distiller afin de ne rien
perdre; car par cette opération on en tire l'esprit & l'huile, & on en conserve
la cendre, ce qui ce fait ainsi. Prenez des cheveux du mâle ou de la femelle,
comme on les trouve chez les Perruquiers & en emplissez une cornue de
verre, plutôt que de terre, à cause de la subtilité des esprits qui en sortent, &
les mettez au fourneau, que nous appellerons désormais du sable; à laquelle
vous adapterez un ample récipient, dont vous luterez exactement les
jointures, & lors que le lut sera sec, vous commencerez à donner le feu
modéré que vous augmenterez peu à peu, jusques à ce que les vapeurs
commenceront d'entrer en abondance dans le récipient; alors continuez le feu
selon ce même degré, jusques à ce qu'il ne sorte plus rien de la cornue & que
le récipient commence à redevenir clair de soi-même; poussez alors le feu
avec plus de violence, afin que rien ne demeure & que la calcination de ce qui
reste dans la retorte s'achève parfaitement; cessez alors le feu & laissez
refroidir les vaisseaux, vous trouverez dans le récipient deux substances
différentes, qui sont l'esprit armoniac des cheveux, & l'huile qui n'est rien
autre chose que la portion soufrée de ce mixte, mêlée avec la plus grossière
du sel volatil. On pourra se servir de ces deux substances en Médecine après
les avoir séparées: mais il sera pourtant nécessaire de les rectifier, à savoir
l'esprit au bain marie sur d'autres cheveux, qui soient coupés fort menus, dans
une petite cucurbite, couverte de son chapiteau avec toutes les précautions
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 106
requises. Et l'huile sur ses propres cendres, aux cendres, donnant d'abord une
chaleur modérée. L'esprit des cheveux ne se donne point intérieurement, tant
à cause de sa mauvaise odeur & de son mauvais goût, qu'à cause aussi que
l'Art tire des autres parties de l'homme d'autres esprits qui sont moins
désagréables en leur usages. On ne se sert donc de celui-ci que mêlé avec du
miel, pour oindre les parties où les cheveux sont en petite quantité, ou celles
dont ils sont tombés. l'huile est excellente pour extirper radicalement les
dartres en quelque endroit qu'elles soient situées, si on en fait un liminent
avec un peu de sel de Saturne, & qu'on en applique dessus, après avoir purgé
le patient avec quelque remède qui évacue les sérosités. La cendre étant mêlée
en forme de cérat avec du suif de mouton produit des beaux effets, pour
radouber les luxations, & pour fortifier le membre démis ou disloqué. On
peut encore ajouter que les cheveux entiers sont un remède très-prompt pour
arrêter le flux de sang des plaies, du nez & même le flux immodéré des
femmes. Du lait. Le lait de femme est de soi-même un tres-excellent remède
pour les yeux, soit pour en apaiser la douleur & pour en ôter l'inflammation,
soit celle de la substance même de l'œil, ou celle qui provient des petits
ulcères qui se font aux paupières ou dans les coins des yeux; on peut
substituer quelqu'autre sorte de lait, quand on ne peut avoir de celui d'une
femme. Mais il y a une eau vitriolée qui se distille avec le lait de femme ou
avec quelqu'autre lait, soit de celui de vache, d'ânesse ou de chèvre qui peut
être toujours prête, & qui fait des merveilles pour ôter les maux des yeux; elle
se fait de cette façon. Prenez du lait & du vitriol blanc en poudre de chacune
partie égale; mettez-les ensemble dans une cucurbite de verre avec tout
l'ajustement requis à la distillation, puis tirés-en l'eau dans le fourneau des
cendres avec une chaleur graduée, jusques à ce que les nuages blancs
apparaissent: après quoi il faut finir le feu, afin que l'eau ne devienne pas
corrosive: cette eau corrige la rougeur des yeux & en ôte les inflammations,
d'une façon merveilleuse. De l'arrière-faix. Pour préparer quelque remède de
l'arrière-faix, il faut en avoir un qui vienne du premier accouchement d'un
mâle, que la femme dont il sortira soit d'un age médiocre, comme depuis dix-
huit ans jusques à trente-cinq, que la femme soit saine, de poil noir ou
châtain, il en faut excepter les rousses, que si on n'en peut avoir du premier,
que ce soit toujours d'un mâle s'il se peut: mais si la nécessité presse on
pourra même se servir de celui qui suit une fille, car à parler véritablement, le
mâle & la femelle sont nourris d'un même sang & dans un même corps, il n'y
a que la différence de la force & de la vigueur. Prenez donc un arrière-faix
avec les conditions requises, mettez-le dans cucurbite de verre, & de distillez
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 107
au MB jusques à sec, & réservez l'eau dans une bouteille qui soit bien
bouchée d'un liège qui ait été trempé dans de la cire fondue. Que si ce qui
reste au fond de la cucurbite n'est pas assez sec pour être mis en poudre, il le
faut sécher dans un triple papier à une chaleur modérée: mais remarquez qu'il
ne faut pas qu'il soit retourné en distillant non plus qu'en le desséchant, afin
que les esprits & le sel volatil se concentrent, parce que c'est proprement ce
sel qui constitue la vertu de la poudre qu'on en doit faire. L'eau d'arrière-faix
est un excellent cosmétique, qui déterge doucement la peau des mains & du
visage, qui en unit aussi les rides & en efface les taches, pourvu qu'on y ajoute
un peu de sel de perles & un peu de borax. Mais elle est aussi très-excellente
pour faire sortir l'arrière-faix quand le travail de la femme a été long &
difficile, & qu'il y a eu de la faiblesse, pourvu qu'on mêlera avec cette eau le
poids d'une demie drachme de la poudre du corps dont elle a été tirée, ou le
même poids d'un foie d'anguille desséché avec son fiel, qui est un remède qui
ne manque jamais son effet. La poudre de l'arrière-faix donnée au poids
depuis un scrupule, jusques à deux ou à trois, est un souverain remède contre
l'épilepsie ou dans sa propre eau, ou dans celle de fleurs de pivoine, de fleurs
de muguet, ou dans celle de fleurs de tillot, il en faut donner sept jours
continuels à jeun dans le décours de la Lune. Que si on calcine l'arrière-faix
dans un pot de terre non vernissé qui soit bien couvert & bien lutté; les
cendres seront un remède spécifique contre les écrouelles & contre les
goitres, si on en donne durant le dernier quartier de la Lune, le poids de
demie drachme dans de l'eau d'auronne mâle tous les matins à jeun.
De l'urine.
Quoi que l'urine soit un excrément qu'on rejette tous les jours, si est-ce qu'elle
contient un sel qui est tout mystérieux & qui possède des vertus qui ne sont
connues que de peu de personnes. Il ne faut pas que son nom ou sa puanteur
fassent peur à l'Artiste qui aura connu ses propriétés, cela n'est propre qu'à
ceux qui se vantent d'avoir éminemment la connaissance de la Pharmacie &
de ses préparations, sans oser se noircir les mains ni séparer les différentes
parties qui composent les choses. Et pour prouver généralement combien
l'urine à de vertus médicinales, nous dirons seulement en passant, qu'elle
dessèche la gratelle lors qu'on la lave avec cette liqueur nouvellement rendue,
qu'elle résout les tumeurs étant appliquée chaudement, qu'elle mondifie,
déterge & nettoie les plaies & les ulcères venimeux, qu'elle empêche la
gangrène; qu'elle ouvre & lâche le ventre doucement & sans tranchées, si on
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 108
Prenez trente ou quarante pintes d'urine, qui ait les conditions que nous
avons dites & la faites évaporer à lente chaleur, jusques en consistance de
sirop, mettez ce qui vous restera dans une cucurbite qui soit haute d'une
coudée, que vous couvrirez de son chapiteau & que vous luterez très-
exactement; mettez vôtre vaisseau au bain marie ou aux cendres pour en tirer
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 109
l'esprit & le sel volatil par la distillation: si c'est au bain marie, il faut qu'il soit
bouillant: mais si c'est aux cendres, il faudra graduer le feu avec plus de
précaution. Ainsi vous aurez un esprit qui se coagulera en sel volatil dans
l'alambic, qui se coagule au froid & qui se résout en liqueur à la moindre
chaleur. Mais il faut noter qu'il ne faut pas évaporer l'urine que lors qu'elle est
nouvelle, car si elle avait été fermentée ou digérée, le meilleur s'évaporerait.
On peut aussi distiller l'esprit de l'urine dans un alambic au bain marie
bouillant, sans l'évaporer: mais il faudra le rectifier. On peut encore distiller
l'esprit d'urine sans feu apparent, qui est une opération merveilleuse, ce qui se
fait ainsi, il faut évaporer l'urine très lentement jusques aux deux tiers, après
quoi mettez trois ou quatre doigts de haut de bonne chaux vive dans une
cucurbite, & versez vôtre urine évaporée sur cette chaux, couvrez prestement
le vaisseau de son chapiteau & lui adaptez un récipient, ainsi vous aurez de
l'esprit d'urine en peu de temps & sans feu, qui sera très-subtil & très-volatil,
qui ne cèdera point aussi en bonté à celui qui aura été fait d'une autre
manière: ceux qui auront la cornue ouverte de Glauber, le distilleront plus
facilement & en plus grande quantité. Il est fort difficile de garder de sel
volatil de l'urine, à cause de sa subtilité & de la pénétrabilité de ses parties,
c'est pourquoi il est nécessaire de le digérer avec son propre esprit, & de les
unir ensemble, pour les conserver dans une fiole qui ait l'embouchure étroite,
qui n'ait point d'autre bouchon que de verre, & une double vessie mouillée
par dessus. Cet esprit salin volatil ou ce sel spirituel, a des vertus qui sont
presque innombrables: car il est premièrement très-souverain pour apaiser les
douleurs de toutes les parties du corps, & principalement celles des jointures,
lors qu'il est mêlé avec quelque liqueur convenable. Il ouvre plus que tout
autre remède toutes les obstructions tartarées des entrailles & du mésentere;
c'est ce qui fait que son usage est admirable dans le scorbut & dans toutes les
maladies hypocondriaques, dans les mauvaises fermentations qui se font dans
l'estomac & dans les deux sortes de jaunisse: il n'est pas moins bon pour
atténuer & pour dissoudre le sable & les glaires qui se forment dans les reins
ou dans la vessie. On peut mêmes en faire un remède très-excellent contre
l'épilepsie, l'apoplexie, la manie & contre toutes les autres maladies qu'on dit
prendre leur origine du cerveau: mais il le faut preparer comme il suit. Prenez
du vitriol qui ait été purifié par diverses dissolutions, filtrations &
cristallisations faites avec de l'eau de pluie distillée, ou ce qui serait encore
meilleur, avec de celle de la rosée; imbibés-le d'esprit d'urine, jusques à ce qu'il
surnage seulement la matière, bouchés très-exactement le vaisseau & le
mettez digérer durant huit ou dix jours, après quoi mettez la matière digérée
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 110
dans une haute cucurbite & la distillés aux cendres jusques à sec, & vous
aurez un très excellent céphalique qui guérit la migraine & les autres douleurs
de la tête par le seul flair; & qui concilie le sommeil si on le tient quelque peu
de temps sous le nez. Il faut mettre ce qui restera dans le fonds de la
cucurbite dans une retorte que vous mettrez au sable avec son récipient bien
lutté, & vous en tirerez encore le sel volatil & une espèce d'huile brune, qui
n'est pas méprisable dans la Médecine & dans la métallique; vous pourrez
aussi faire une dissolution de ce qui restera, que vous filtrerez, évaporerez &
cristalliserez en un sel qui sera un véritable stomachique pour chasser les
viscosités & les superfluités nuisibles qui s'attachent ordinairement aux parois
de l'estomac, on le donne dans du bouillon ou dans de la bière chaude. La
dose est depuis huit grains jusques à vingt, & même jusques à une demie
drachme. La dose de l'esprit d'urine est depuis deux goutes jusques à douze
ou quinze dans des émulsions, dans des bouillons, ou dans quelques autres
liqueurs appropriées; celle du sel volatil est depuis deux grains jusques à dix,
de la même façon que l'esprit.
Pour faire l'eau, l'huile, l'esprit, le sel volatil, & le sel fixe du sang humain.
depuis six goutes jusques à dix dans des bouillons ou dans de la décoction de
racine de squine, ou bien dedans du vin blanc. Il faut achever de calciner au
feu de roue ce qui sera resté dans la cornue, puis en extraire le sel avec l'eau
qu'on aura tirée du sang, il faut filtrer la dissolution, l'évaporer & laisser
cristalliser le sel, qu'il faut garder pour ce qui suit. Prenez l'huile distillée du
sang & la rectifiés sur du colcotar au sable dans une retorte, jusques à ce
qu'elle soit subtile & pénétrante, mêlez le sel fixe avec cette huile & les
digérez ensemble, jusques à ce qu'ils soient bien unis; ainsi vous aurez un
baume qui fait des merveilles pour apaiser la douleur des goutes des pieds &
des mains, & pour en ôter l'enflure & la rougeur: mais ce qui est de meilleur,
c'est que ce remède amollit, dissipe & résout les tophes & les nœuds des
gouteux, comme aussi ceux des vérolés, pourvu qu'on les ait purgés
auparavant avec les bons remède tirés du mercure ou de l'antimoine. Il faudra
pourtant ne s'arrêter pas toujours à la saison du printemps pour avoir du
sang, car on en pourra prendre dans les autres saisons de l'année, si la
nécessité le requiert. On peut aussi se servir du sang de bouc, de celui de
pourceau, de bœuf ou de mouton, qu'on pourra distiller de même façon que
le sang humain, car les digestions se font de même façon dans les animaux
parfaits, & leur sang est doué de mêmes facultés. sinon que celui des hommes
est plus subtil, à cause de la délicatesse de leurs aliments.
C'est une chose admirable que ce qui cause tant de maux aux hommes, soit
pourtant capable de leur servir de remède, cela se voit en la pierre de la vessie
qui peut être donnée sans autre préparation que d'être mise en poudre, au
poids depuis un scrupule jusques à une drachme dans du vin blanc, ou dans
de la décoction de racines de bardane & d'ortie brûlante, pour dissoudre &
pour faire sortir la gravelle & les glaires des reins & de la vessie: mais les
remède qu'on en tire par la préparation chimique, ont beaucoup plus de vertu,
& agissent avec beaucoup plus de promptitude. Prenez donc une partie de
pierres de la vessie & les mettez en poudre, que vous joindrez avec deux
parties de charbon de hêtre pulvérisé, mettez-les ensemble en un creuset que
vous luterez & les calcinez au feu de roue ou au feu de réverbère cinq ou six
heures durant, & lors que le creuset sera refroidi, broyez ce qui restera & en
faites une lessive avec quelque eau diurétique, ou avec du flegme de salpêtre
ou d'alun, que vous filtrerez & l'évaporerez jusques à pellicule, puis la mettrez
cristalliser en un lieu froid, & continuerez ainsi jusques à ce que vous ayez tiré
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 112
tout le sel, que s'il n'était pas assez net, il le faut mettre dans un creuset, puis
le faire rougit au feu sans le mettre en fusion, il le faut purifier par plusieurs
dissolutions, filtrations, évaporations & cristallisations. Il faut mettre ce sel
bien desséché dans une fiole qui doit être bien bouchée, de peur qu'il ne soit
humecté par l'attraction de l'air. La dose de ce sel est depuis quatre grains
jusques à huit dans des liqueurs appropriées, pour faciliter l'excrétion de
l'urine, comme aussi pour dissoudre & pour faire sortir le sable & les glaires
qui sont ordinairement la cause occasionnelle de la génération & de la
fabrique de la pierre dans les reins, ou dans la vessie. Mais si vous en voulez
faire une essence ou un élixir qui soit encore plus efficace que ce sel, il faudra
que vous calciniez la pierre avec son poids égal de salpêtre très-pur dedans un
bon creuset, au feu de roue durant l'espace de six heures; puis il faut extraire
le sel de la masse avec de l'esprit de vin simple, qu'il faut filtrer, évaporer &
cristalliser; & lors que les cristaux seront desséchés, il les faut mettre digérer
durant douze jours dans un vaisseau de rencontre à la vapeur du bain marie,
avec de l'esprit de vin rectifié: après quoi mettez un chapiteau sur le vaisseau,
& retirez l'esprit de vin à la chaleur de l'eau du bain, & le cohobez tant de fois
que vous réduisiez le sel en une liqueur subtile & claire que vous garderez
précieusement. Il en faut donner depuis cinq goutes jusques à dix, pour les
mêmes maux & dans les mêmes liqueurs que nous avons dites ci-dessus. Il ne
faut pas que l'Artiste fasse aucune difficulté de se servir du nitre pour calciner
le calcul de peur que son sel ne se joigne à celui de cette pierre; car outre que
tout ce qu'il y a de volatil, d'acre & de corrosif dans le nitre s'évanouit par la
calcination, c'est que ce qui reste avec la pierre calcinée étant réduit à la nature
universelle par l'action du feu, cela ne peut qu'augmenter la vertu de ce
remède, plutôt que de la diminuer. après avoir achevé de traiter des choses qui
se tirent de l'homme durant sa vie, il faut que nous achevions ce chapitre par
l'examen que nous ferons de celles que nous en tirons après sa mort, & nous
commencerons par la chair, qui nous fournit beaucoup de belles préparations,
ainsi que la suite le fera voir.
les remède qu'on en tire sont très-nécessaires, l'Artiste pourra substituer une
cinquième sorte de mumie, qui est celle que Paracelse appelle mumiam
patibuli: & qu'on peut légitimement appeler la mumie moderne, qu'il
préparera de cette sorte. préparation de la mumie moderne. Il faut avoir le
corps de quelque jeune homme de l'age de vingt-cinq ou trente ans, qui ait été
étranglé, duquel on dissèquera les muscles sans perte de leur membrane
commune, après les avoir ainsi séparés, il les faut tremper dans de l'esprit de
vin, puis les suspendre en un lieu où l'air soit perméable & bien sec, afin de
les dessécher & de concentrer dans leurs fibres ce qu'il y a de sel volatil &
d'esprit, & qu'il n'y ait que la partie séreuse & inutile qui s'exhale. Que si le
temps est humide, il faut suspendre ces muscles dans une cheminée & les
parfumer tous les jours trois ou quatre fois avec un petit feu fait avec du bois
de genièvre, qui ait ses branches avec ses feuilles & ses baies, jusques à ce
qu'ils soient secs, comme la chair de bœuf salée de laquelle on charge les
navires, qui sont employés aux longs voyages. Ainsi vous aurez une mumie
qui ne cèdera nullement à la quatrième en bonté, & que j'estime même
davantage, à cause qu'on est assuré de la préparation, qu'on peut de plus en
avoir plus facilement, & qu'il semble que les esprits, le sel volatil & la partie
mumiale & balsamique y doivent avoir été mieux conservés, parce que les
chairs n'ont pas été séchées avec une si grande chaleur. Pour faire le baume de
la mumie des modernes. Prenez une livre de la cinquième mumie, concassez-
là dans le mortier avec un pilon de bois jusques à ce qu'elle soit réduite en
fibres très déliés, qu'il faut couper fort menu avec des ciseaux, puis la mettre
dans un matras à long col, & verser dessus de l'huile d'olives empreinte de
l'esprit de térébenthine, qui est proprement son huile éthérée, jusques à ce
qu'elle surnage de la hauteur de trois ou de quatre doigts, sellés le vaisseau
hermétiquement & le mettez digérer dans le fumier, ou dans de la sciure de
bois à la vapeur du bain durant l'espace du mois philosophique qui est de
quarante jours, sans discontinuer la chaleur. après quoi ouvrez le vaisseau,
versez la matière dans une cucurbite, que vous mettrez au bain marie sans la
couvrir, & laisserez ainsi exhaler la puanteur qu'elle aura contractée & que
toute la mumie soit dissoute, alors coulez le tout par le coton, & mettez
digérer au bain marie cette dissolution dans un vaisseau de rencontre avec
partie égale d'esprit de vin rectifié, dans quoi vous aurez dissout deux onces
de vieille thériaque & mêlé une once de chair de vipères en poudre, par
l'espace de trois semaines, au bout de ce temps, vous ôterez l'alambic aveugle
& couvrirez la cucurbite d'un chapiteau à bec, & retirerez l'esprit de vin à la
très-lente chaleur du bain, & coulerez ce qui restera par le coton, ainsi vous
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 115
aurez un baume très-efficace, de quoi vous vous pourrez servir au dedans &
au dehors. C'est un très-excellent remède intérieur contre toutes les maladies
venimeuses, & particulièrement contre les pestilentielles & toutes celles qui
sont de leur nature. Il est aussi très-bon d'en donner à ceux qui sont tombés
& qui ont du sang caillé dans le corps, aux paralytiques, à ceux qui ont des
membres contracts & atrophiés, aux pleurétiques & à toutes les autres
maladies où la sueur est nécessaire: c'est pourquoi il est nécessaire de bien
couvrir les malades auxquels on en donnera. La dose est depuis une drachme
jusques à trois, dans des bouillons, ou dans de la teinture de sassafras, ou de
baye de genièvre. Mais on ne peut assez exalter les beaux effets qu'elle produit
pour le dehors, car c'est un baume qui est même préférable au baume naturel,
pour apaiser toutes les douleurs externes qui proviennent du froid, ou de
quelque vent enclos dans les espaces des muscles; comme aussi contre celles
qui sont occasionnées par des foulures & des meurtrissures; il en faut oindre
aussi les membres paralytiques, les parties contractes & atrophiées, c'est à dire
qui ne reçoivent point de nourriture, il en faut encore frotter les endroits du
corps qui sont douloureux, ou néanmoins on ne voit aucune enflure ni
rougeur: mais notez qu'il en faut donner en même temps intérieurement, afin
que la chaleur interne coopère avec l'externe, car il faut couvrir le malade & le
laisser en repos quelques heures, afin de provoquer la sueur, ou que ce qui
cause la douleur & le vice des parties, s'exhale insensiblement.
Pour faire l'esprit, l'huile & le sel volatil des os & du crane humain.
qu'on donne des potions vulnéraires & purgatives au malade de deux jours en
deux jours. La dose de l'esprit est depuis trois goutes jusques à dix; & celle du
sel volatil arrêté, depuis quatre grains jusques à huit.
Quoi que nous ayons donné le modèle de faire toutes les opérations
chimiques, pour tirer les remède des parties des animaux; si est-ce qu'à cause
qu'il y en a plusieurs qui auraient de l'aversion de travailler sur les parties de
l'homme, & qu'il y a mêmes des parties de quelques animaux qui sont en
quelque façon différentes de celle-là, & qui ont en elles une plus grande
portion de ce qui peut être utile à la cure des maladies: j'ai cru qu'il était
nécessaire de décrire exactement les bons remède qui se tirent de la corne de
cerf, qu'on peut légitimement substituer à ceux qu'on prépare des parties de
l'homme. Car il faut avouer qu'il y a quelque chose de très-beau & de très-
considérable dans la production annuelle du bois du cerf, qu'il renouvelle tous
les printemps, comme une espèce de végétation. Et pour faire voir cette
vérité, il faut remarquer que les armes de cet animal ne lui deviennent inutiles
& insupportables que lors qu'il est tombé en pauvreté, comme disent les
veneurs: qui est une façon de parler qui est assez physique; car ils veulent dire
qu'ils manquent de bonne & de suffisante nourriture durant l'hiver, lors que la
terre est long-temps couverte de neige, & qu'ainsi ces pauvres bêtes n'ont
plus d'esprits naturels, ni d'humide radical en assez grande quantité, pour
pousser jusques dans leur bois, vu qu'ils n'en ont pas mêmes assez pour les
sustenter & pour entretenir leur vie, puis qu'ils sont en ce temps-là maigres &
langoureux. Mais lors que la riche saison du renouveau leur donne la pointe
de l'herbe & les bourgeons des arbrisseaux des taillis, ils sont comme ranimés
d'un nouveau feu si abondamment, que la sublimation des esprits pousse
jusques à leur tête, & leur donne des démangeaisons qui causent qu'ils
mettent bas leur vieille ramure qui est toute rare, spongieuse & privée de sa
meilleure & de sa principale partie qui est son sel volatil spirituel, en qui
consiste toute la vertu médicinale qu'on en désire: après quoi ils poussent un
nouveau bois qui est au commencement tout mol & tout rempli d'un sang
très-subtil; qui se durcit peu à peu & qui acquiert toute la perfection requise.
Ce qui fait juger de la nécessité du choix du bois de cet animal: car il ne faut
pas prendre pour vos opérations de ce qui aura été mis bas, il ne faut pas
aussi le prendre avant qu'il ait acquis la fermeté requise, comme encore faut-il
négliger celui qui approche de l'hiver: mais le vrai temps de le prendre en sa
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 119
perfection est entre les deux Fêtes nôtre-Dame de Septembre: car c'est en ce
temps qu'il est suffisamment fourni d'esprit, de sel volatil & d'huile pour en
faire les médicaments que nous allons décrire, il faut que le cerf ait été tué ou
pris par les chiens: mais il faut avant que d'en venir là montrer comment il
faut distiller l'eau de tête de cerf, lors qu'elle est encore tendre & qu'elle est
couverte de son poil, parce que cette eau est de grande vertu, & qu'elle
n'échauffe pas tant que les autres remède que nous décrirons, à cause que ses
esprits ne sont encore qu'embryonnés & qu'ils ne sont pas encore cuits &
digérés jusques à leur dernière perfection. Comment il faut distiller la corne
de cerf qui est encore molle, pour avoir l'eau de teste de cerf. Il faut prendre
ce nouveau bois du cerf pour le distiller, depuis le quinzième de Mai jusques
à la fin de Juin, il le faut couper par rouelles de l'épaisseur de la moitié d'un
travers de doigt, & les poser l'une sur l'autre en échiquier, dans le fonds d'une
cucurbite de verre qu'il faut mettre au bain marie, & lors que tout sera prêt, il
faut donner le feu jusques à ce que l'eau commence de distiller, & continuer la
même chaleur jusqu'à ce qu'il n'en sorte plus rien; On pourra de plus mettre
la cucurbite aux cendres pour achever de tirer l'humidité qui resterait, afin que
les morceaux soient plus secs & se puissent mieux conserver. Il y en a qui
ajoutent du vin, de la cannelle, du macis & un peu de safran à cette
distillation, pour rendre l'eau plus efficace, tant pour faciliter les
accouchements difficiles, que pour faire sortir l'arrière-faix quand les femmes
ont perdu leurs forces, comme aussi pour faire nettoyer la matrice des
sérosités, dont ses membranes ont été imbues durant la grossesse qui causent,
avec le sang qui reste, les tranchées qui tourmentent les femmes accouchées.
L'Apothicaire curieux pourra faire la simple & la composée, afin qu'il puisse
satisfaire aux intentions des Médecins qui les voudront employer. La dose de
la simple est depuis une demie, jusques à une & deux cuillerées entières, on
peut mêmes passer plus outre, parce que cette eau fortifie sans altérer & sans
échauffer; outre qu'elle est bonne aux femmes en travail, elle n'est pas moins
excellente à toutes les maladies qui participent de venin. Ceux qui la voudront
conserver longtemps ajouteront une drachme & demie de borax en poudre à
chaque livre de cette eau, ce qui la rendra encore meilleure, puisque le borax
est de soi un spécifique pour faciliter l'accouchement. La dose de l'eau
composée doit être moindre, car il ne faut pas aller au dessus de deux
drachmes, c'est un vrai contrepoison dans toutes les fièvres malignes &
pourpreuses, & principalement dans la rougeole & dans la petite vérole. Il ne
faut pas rejeter les morceaux qui sont restés au fond du vaisseau, il les faut au
contraire, employer en poudre très-subtile au poids, depuis un demi scrupule
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 120
jusques à une demie drachme, pour tuer les vers des enfants, comme aussi
pour en empêcher le séminaire, il leur faut faire boire cette poudre dans de la
décoction de râpure de corne de cerf & d'ivoire: cette poudre n'a de la vertu
qu'à cause que la chaleur du bain marie n'a pas été capable d'élever le sel
volatil qui était dans les plus solides parties de ces morceaux. La préparation
philosophique de la corne de cerf. Il y en a beaucoup qui croient qu'on ne
peut rendre la corne de cerf tendre & friable pour la pouvoir aisément mettre
en poudre, sans la calciner: mais comme cette calcination la prive de ses
esprits & de son sel; les Artistes ont trouvé le moyen d'en faire une espèce de
calcination philosophique, qui lui conserve sa vertu, ce qui doit faire
remarquer la belle différence qu'il y a entre l'ancienne Pharmacie & celle qui
est éclairée des lumières de la Chimie. Prenez donc de la corne de cerf bien
choisie & qui soit en son vrai temps, sciez-là par morceaux de la longueur
d'un empan vers les extrémités; puis mettez deux bâtons en travers du haut de
la vessie qui sert à la distillation des esprits & des eaux, auxquels vous
suspendrez avec de la ficelle les morceaux des andouillers du cerf, lors que
vous distillerez quelques eaux cordiales, comme sont celles de chardon bénit,
d'ulmaria ou de petite centaurée; où ce qui voudrait encore mieux, lors que
vous distillerez quelques matières fermentées, qui doivent avoir par ce moyen
des vapeurs plus pénétrantes & plus subtiles, il faut couvrir la vessie & donner
le feu comme pour la distillation ordinaire de l'eau de vie; & les vapeurs
pénètreront la corne de cerf jusques dans son centre & la rendront aussi
friable que si elle avait été calcinée à feu ouvert, & qu'elle eut été broyée sur le
porphyre: mais il faut continuer la distillation quatre ou cinq jours consécutifs
sans ouvrir le vaisseau, ce qui est cause qu'il faut que la vessie soit percée en
haut sur le côté, afin d'y pouvoir mettre de l'eau chaude à mesure qu'elle
diminue par la distillation, & qu'il ne faut pas que la liqueur approche de demi
pied de la matière qui est suspendue. Que si on objecte que les vapeurs
peuvent enlever avec elles la portion plus subtile des esprits de la corne de
cerf, nous répondons que cela se peut, & qu'ainsi les eaux cordiales &
sudorifiques, ou les esprits distillés de la fermentation des bayes de genièvre
ou de celle de sureau, n'en auront que plus de vertu: mais que cette chaleur
vaporeuse n'est pas suffisante pour en emporter le sel volatil, qui est retenu
dans la matière par la liaison très-étroite qu'il a avec l'huile ou le soufre, qui ne
peut être désuni que par une chaleur beaucoup plus violente. Cette corne de
cerf ainsi préparée est encore plus excellente que celle qui est restée de la
distillation précédente, tant pour fortifier & pour être diaphorétique, que
pour en donner aux enfants pour tuer les vers & pour empêcher toutes les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 121
corruptions qui se font ordinairement dans leur petit estomac. La dose est
depuis un demi scrupule jusques à une demie drachme & deux scrupules,
dans des eaux cordiales & sudorifiques, ou dans quelque conserve spécifique
contre toutes les maladies pestilentielles & venimeuses.
Prenez autant qu'il vous plaira de corne de cerf qui soit de la condition qui
est requise, sciez-là ou la faites scier par rouelles ou par talléoles, de
l'épaisseur de deux écus blancs, emplissez-en une cornue de verre qui soit
lutée, mettez-là au réverbère clos à feu nu, & graduez le feu jusqu'à ce que les
gouttes commencent à tomber les unes après les autres, dans le récipient qui
soit bien luté avec de la vessie mouillée, & que vous puissiez conter quatre
entre l'intervalle que les goutes feront eu tombant, continuez & réglez le feu
de cette même égalité, jusques à ce que les goutes cessent; alors ôtez le
récipient & le videz, puis remettez-le, lutez-le avec de bon lut salé comme il
faut, & augmentez le feu d'un degré, jusques à ce que l'huile commence de
distiller, avec encore quelque peu d'esprit, & le sel volatil commencera de
s'attacher aux parois du col de la cornue, & de là passera en vapeurs dans le
corps du récipient, ou il s'attachera en forme de cornes de cerf & de
branchages des arbres qui sont chargés de petite gelée ou de neige, qui est une
opération qui est très-agréable à voir, car il tombe même de ce sel volatil en
guise de neige au fonds du récipient, qui se joint à l'esprit qui est au dessous
de l'huile. Continuez le dernier degré du feu, jusques à ce qu'il n'en sorte plus
rien, & que le récipient paroisse clair sans aucune vapeur. Or ce n'est pas
assez d'avoir tiré ces diverses substances de la corne de cerf, il faut les savoir
rectifier, tant pour en ôter, autant qu'on le peut faire, l'odeur empyreumatique,
que pour en séparer la grossièreté; & pour commencer par la première
substance qui en est sortie, qui est l'esprit, il faut le rectifier aux cendres à feu
lent dans une cucurbite de verre, dans quoi on aura mis la hauteur de trois ou
de quatre doigts de la sciure ou de la râpure de corne de cerf, & cet esprit
sortira beau, clair, net, & privé de la plus grande partie de sa mauvaise odeur,
celui qui vient le premier est préférable au dernier, à cause que c'est un esprit
volatil, de qui la nature est de monter toujours le premier, il faut rejeter le
reste comme inutile, & mettre cet esprit rectifié dans une fiole d'embouchure
étroite qui soit bien bouchée. C'est un remède excellent pris au dedans ou
appliqué au dehors, car il nettoie & rectifie toute la masse du sang des
superfluités séreuses par les urines & par la sueur, comme aussi par la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 122
sel volatil arrêté que vous pourrez garder, transporter & envoyer avec moins
de risque que l'esprit: néanmoins je conseille de se servit plutôt de l'esprit
rempli & comme saoulé du sel volatil à tout ce que nous allons dire. On
pourrait véritablement appeler ce remède une panacée ou une Médecine
universelle, vu les merveilleux effets qu'il est capable de produire; car il est
très-excellent contre l'épilepsie, l'apoplexie, la léthargie & généralement contre
toutes les maladies, qu'on dit tirer leur origine du cerveau: il ôte toutes les
obstructions du foie, de la rate, du mésentere & du pancréas. Il résiste à tous
les venins, à la peste & à toutes les sortes de fièvres, sans en excepter aucune.
Il ôte & nettoie des reins & de la vessie toutes les limosités & les glaires qui
sont les causes de la pierre. Il corrige tous les vices du ventricule &
principalement ses indigestions, qui causent de la puanteur à la bouche, c'est
un spécifique pour le poumon, si on le digère avec du lait de soufre. Il apaise
le flux de ventre immodéré; comme aussi celui des femmes, parce qu'il évacue
les sérosités superflues qui en sont la cause: mais ce qui est de plus
merveilleux & de moins concevable, c'est qu'il ouvre le ventre constipé &
qu'il provoque les purgations lunaires, parce qu'il remet toutes les fonctions
naturelles en leur état, & qu'il ôte toutes les matières terrestres & grossières
qui en empêchaient l'effet. Je ne doute pas que je ne me rende ridicule à tous
ceux qui ne conçoivent pas la puissance & la sphère d'activité des sels volatils:
mais je sais d'ailleurs, que ceux qui sauront avec moi, que ce sel est la dernière
enveloppe de l'esprit & de la lumière, ne trouveront étrange que j'ai attribué
tant de beaux effets à ce remède admirable. Mais il faut que je le fasse
concevoir ce mystère, autant que je le pourrai, par la description de ce qui se
fait tous les jours dans la cuisine pour les sains & pour les malades. Ne sait-on
pas que les cuisiniers ne sauraient faire une bisque ni un bon ragout, s'ils ne se
servent du bouillon & du jus des meilleures viandes, or ce n'est que par le sel
volatile des chairs que cet agrément & ce chatouillement du palais se
communique. Ne fait-on pas aussi des gelées, des pressis, des jus de viandes
& des consumés pour les malades, dont on jette les restes qui sont matériels
& terrestres, & qui sont épuisés de ce sel qui demeure dans les gelées, & qui
est l'unique principe de congélation; on donne ces choses au malade, afin que
son estomac réduise plutôt les puissances de ces aliments en acte, & que ce
les puissances de ces aliments dans la substance des parties par la facilité des
digestions. C'est ce que l'Artiste fait quand il prépare les sels volatils, qui sont
capables de faire voir leurs vertus, d'autant qu'ils pénètrent toutes les parties
de nôtre corps, & qu'ils charrient avec eux cette merveilleuse puissance que
nous leur avons attribuée. Ne voit-on pas aussi que toute la Médecine, autant
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 124
l'ancien que la moderne, a fait entrer la corne de cerf dans toutes les
compositions cordiales qu'elle a prescrites, qu'elle a fait un grand état de l'os
du cœur du cerf, & qu'on fait encore tous les jours de la gelée de corne de
cerf, qui sert plutôt à fortifier le malade qu'à le nourrir. Mais laissons tout cela
à
malade & lui faites manger le poulet: continuez sept jours consécutifs; mais il
faut que le malade soit dans une étuve, ou dans une chambre bien chaude &
qu'on l'oigne avec la graisse de la vipère le long de l'épine & les autres
jointures, comme aussi les artères des pieds & des mains & la poitrine. Par ce
moyen on guérit les ulcères des poumons, car ils sont poussés jusques à
l'extérieur du cuir en tubercules & autres éruptions qui surviennent.
Quercetan parle aussi très-avantageusement des vipères dans sa Pharmacopée
dogmatique. Plusieurs autres Auteurs ont suivi les précédents: mais il faut
avouer qu'ils ont tous choqué contre un même écueil, puisque tous ont cru
que la vipère était de soi ou venimeuse toute entière, ou qu'elle l'était pour le
moins en quelques unes de ses parties. Mais l'expérience que rapporte
rapporte Galien, doit confondre les Anciens & les modernes, puis que la
vipère était & vive & entière quad elle fut suffoquée dans le vin qui guérit les
ladres. Les Dames Anglaises font honte aux Médecins, puis qu'elles ne font
pas de difficulté fe boire du vin, dans lequel on a suffoqué des vipères vives &
entières, pour se conserver l'embonpoint & l'enjouement, pour empêcher les
rides & pour se conserver en santé. Mais ce qui est encore de plus
remarquable, c'est que les plus fameuses Courtisanes Italiennes se préservent
de la maladie vénérienne & de ses accidents, en prenant au printemps & en
automne des bouillons de volaille avec de la chair de vipères & de la squine. Il
n'y a eu que le célèbre Potier & le très-docte & très-subtil Médecin &
Philosophe Helmont, qui aient bien expliqué dans quoi consiste le poison des
vipères, qui ne réside que dans l'aiguillon de la colère, qui imprime une idée
empoisonnée dans l'imagination de l'animal. Fabricius Hildanus & plusieurs
autres Auteurs graves, doctes & célèbres autorisent par leurs observations la
vérité des effets; mais il n'y a eu que les deux précédents qui nous ayent
enseigné le siège du poison, qui ne peut être que dans l'esprit de la vie de
l'animal; comme l'enseigne le proverbe Italien, qui dit que, morta la bestia,
morto il veleno, vu que l'homme même, le chien, le cheval, le loup, le chat, la
belette & plusieurs autres animaux, n'impriment aucun venin par leurs
morsures, que lorsqu'ils sont en colère & que leur imagination est empestée
du désir de la vengeance & de la rage. Cela soit dit en passant, pour vérifier de
plus en plus que toute la vertu des choses est logée dans les esprits & dans la
vie, qui ne sont rien autre chose qu'une portion de l'esprit universel & de la
lumière corporifiée. Venons en suite aux préparations qui se font sur les
vipères & sur leurs parties. La façon de dessécher les vipères pour en faire la
poudre & les trochiques. Le choix des vipères ne consiste qu'à les prendre
quelque temps après qu'elles sont sorties de leurs trous, afin qu'elles soient
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 126
avec l'accès: on le donne de plus dans la peste & dans toutes les autres
maladies contagieuses dans des émulsions faites avec les semences d'ancolie
joint les amandes & les pignons du sucre, & un peu d'eau de roses ou de
cannelle. Il fait encore des merveilles contre l'épilepsie & contre l'apoplexie:
car c'est un furet qui pénètre jusques au plus profond des moelles, il le faut
donner pour ces maladies dans des émulsions faites avec de eaux de muguet,
des fleurs de paeones ou de tillot, les semences de paeone, les amandes des
noyaux des cerises, des pèches & des abricots. La dose est toujours depuis six
grains jusques à douze. Mais à cause que ce sel est d'une odeur très-ingrate &
d'un goût tout à fait désagréable, on a depuis long-temps cherché le moyen de
le dépouiller de ces deux qualités, comme aussi celui de l'urine, celui du
succin, celui de la corne de cerf & celui des parties du microcosme: mais
personne n'a peu parvenir à cette perfection, sans priver ces sels volatils de
leur subtilité, & par conséquent de leur vertu pénétrante & diaphorétique. Il
n'y a eu que le très-docte & le très-expérimenté Monsieur Zuuelfer qui ait
bien reussi dans cette opération utile & curieuse, après avoir inutilement tenté
beaucoup d'autres voies différentes. Mais l'augmentation de la dose le ce sel
fait connaître que cette purification le fixe en quelque façon, & que quoi qu'il
soit arrêté & qu'il soit plus agréable, qu'il est néanmoins moins efficace. Et
comme ce grand & charitable Médecin provoque les Artistes à produire ce
qu'ils auront découvert pour le revolatiliser & lui ôter l'acide qui le fixe,
j'ajouterai après la préparation qu'il en a donnée, celle que le travail & l'étude
des choses naturelles m'ont appris.
Prenez tel sel volatil qu'il vous plaira, mettez-en quatre once dans une haute
cucurbite, que vous couvrirez de son chapiteau, qui ait un trou par le haut de
la grosseur du tuyau d'une plume d'oie, lutez exactement les jointures, &
insérez dans le trou du haut du chapiteau un tuyau de plume que vous
arrêterez avec de la cire d'Espagne, ou avec de la laque, mettez un petit
récipient au bec de l'alambic, puis versez goute à goute et très lentement, de
l'esprit de sel commun bien rectifié sur le sel volatil, & continuez ainsi,
jusques à ce que le bruit & le combat de l'esprit acide & du sel volatil sulfuré
soit passé, alors vous verrez qu'il s'est fait une union de ces deux diverses
substances qui seront converties en liqueur, qu'il faudra filtrer si elle parait
impure, sinon il faudra seulement boucher le trou du haut du chapiteau avec
un bouchon de verre, qu'on couvrira d'une vessie trempée dans du blanc
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 129
Prenez quatre onces de sel volatil arrêté & le mêlez avec une once de sel de
tartre fait par calcination & qui soit bien purifié, mettez-les dans une petite
cucurbite aux cendres, couvrez la cucurbite de son chapiteau, adaptez-y un
récipient si le chapiteau à un bec: car s'il est aveugle il ne sera pas nécessaire,
lutez exactement les jointures, & donnez le feu par degrés, jusques à ce que la
sublimation soit achevée: ainsi vous aurez le sel volatil le plus subtil qui soit
en toute la nature, & qui a une véritable analogie & une sympathie particulière
avec nos esprits, qui sont le sujet de nôtre chaleur naturelle & de nôtre
humide radical. Mais remarqués en passant, que tous les alkalis ont cette
propriété de tuer les acides & de ne point nuire aux substances volatiles. La
dose de ce sel ne peut être que depuis deux grains jusques à huit, à cause de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 130
son extrême subtilité qui est telle, qu'il est impossible de le conserver sans
être mêlé avec sa propre liqueur, ou sans être réduit en essence, comme nous
l'enseignerons ci-après. Il est propre à toutes les maladies que nous avons
énoncées, & principalement celui de la corne de cerf & celui de vipères, qui
doivent être considérés comme une des clefs de la Médecine.
Comment il faut faire l'essence des vipères, avec leur vrai sel volatil.
Prenez environ cinquante ou soixante cœurs & foies de vipères qui auront été
desséchés, comme nous l'avons dit ci-dessus, mettez-les en poudre, & les jetez
dans un vaisseau de rencontre, jetez dessus de l'alkohol de vin, jusques à ce
qu'il surnage de six pouces, couvrez le vaisseau & le lutez exactement, puis
vous le mettrez digérer au bain vaporeux trois ou quatre jours durant à une
chaleur de digestion, afin d'en extraire toute la vertu, cela passe, mettez le tout
dans une cucurbite au bain marie, afin de distiller l'esprit à une chaleur lente,
cohobez trois fois & à la quatrième, distillez jusques à sec; mettez dans
chaque livre de cet esprit une once & demie du vrai sel volatil de vipères, une
drachme d'ambre gris essensifié, comme nous le dirons ci-après, une demie
drachme d'huile de cannelle & autant de la vraie essence de la pellicule
extérieure de l'écorce de citron récente, mettez toutes ces choses dans un
pélican & les circulez ensemble durant huit jours; en suite de quoi mettez
cette véritable essence dans des fioles convenables à ce précieux remède, que
vous boucherez avec toutes les précautions requises. On peut attribue très
légitimement à ce noble médicament toutes les vertus que nous avons
données au sel volatil seul; il a même cela de meilleur, qu'il est plus agréable &
qu'il peut être mieux conservé que le sel volatil il y a seulement à dire de plus,
que c'est un des plus grands & des plus assurés contrepoisons qui soit au
monde, & qu'il est digne du cabinet des plus grands Princes. La dose est
depuis un demi scrupule jusques à deux scrupules dans du vin, dans des
bouillons, ou dans des autres liqueurs appropriées. La manière de faire le sel
thériacal simple, qui soit empreint de la vertu alexitaire & confortative des
vipères. Les Anciens, & Quecetan après eux, ont parlé de ces sels & en fait
une estime très particulière: mais la préparation ancienne & la correction
qu'en a faite ce célèbre Médecin, sont plutôt dignes de compassion que
d'imitation, quoi que le dernier soit digne de louange, d'avoir excellé en son
temps & d'avoir recherché la vérité autant qu'il a peu; mais comme nous
sommes montés sur ses épaules & que le travail des Médecins modernes, qui
s'appliquent à la recherche des secrets de la nature & nôtre propre expérience,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 131
nous ont appris à mieux faire, il est juste que nous en fassions part aux autres.
Prenez donc deux livres de sel marin qui soit blanc & net, ou bien autant de
sel gemme, dissoudez-les dans dix livres d'eau de rivière bien rassise, puis
ajoutez-y deux douzaines de vipères écorchées avec leurs cœurs & leurs foies,
faites les bouillir ensemble au sable, jusques à ce que les vipères se séparent
très-facilement de leurs os, pressés le tout, clarifiez-le & le filtrez, puis
évaporez-le, à la vapeur du bain bouillant jusques à sec, & le réservez à ses
usages dans une bouteille bien bouchée. C'est de ce sel qu'il faut faire manger
aux sains & aux malades, aux uns pour préservatif & aux autres pour
restauratif. C'est principalement dans les maladies chroniques où il est besoin
de purifier le mâle du sang & de réparer le vice des digestions que ce sel est
très-nécessaire. Ceux qui le voudront rendre encore plus spécifique & plus
stomacal y ajouteront des huiles distillées de cannelle, de girofles & de fleur
de muscades, qui est le macis, jointes avec un peu de sucre en poudre, qui leur
servira de moyen unissant pour les bien mêlerez avec le sel, il faut une
drachme de chacune de ces huiles, avec autant de bon ambre gris essensifié
pour chaque livre de sel ,car cela étant ainsi, ce sel aura beaucoup plus
d'efficace: Sa dose sera depuis dix grains jusques à une demie drachme dans
des bouillons le matin à jeun, pour nettoyer l'estomac de toutes les
superfluités précédentes qui sont ordinairement les causes occasionnelles de
nos maladies. La préparation d'un autre sel thériacal beaucoup plus spécifique
que le précédent. Prenez du scordium & de la petite centaurée récente, de
chacune de ces herbes une demie livre, des racines d'angélique, de zedoaire,
de contrayerva & desclepias, de chacune deux onces, coupez les herbes &
mettrez les racines en poudre grossière, faites-les bouillir ensemble au bain
marie dans un vaisseau de rencontre, dans dix livres des eaux distillées de
chardon bénit, & de celle du suc de bourrache & de buglosse, cela étant
refroidi, coulez la décoction, puis la remettez dans son vaisseau, ajoutez-y une
douzaine & demie de vipères nouvellement écorchées avec leurs cœurs &
leurs foies, comme aussi des sels alkali d'absinthe, de chardon bénit, de petite
centaurée & de scordium, de chacun huit on ces, fermés le vaisseau & le
lutez, puis le faites bouillir durant un demi jour, & après que le tout sera
refroidi, il le faut clarifier, le filtrer, & l'évaporer à la vapeur du bain dans une
cucurbite couverte de son chapiteau jusques à sec; ainsi vous aurez un sel rare
& précieux, & une eau qui sera douée de beaucoup de vertus; car c'est un
remède capable de déraciner toutes les fièvres, & c'est un vrai spécifique dans
toutes les maladies épidémiques, contagieuses & malignes. La dose est depuis
un scrupule & une demie drachme, jusques à une drachme entière. On pourra
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 132
encore ajouter à ce sel les mêmes huiles distillées & l'ambre gris essensifié,
comme nous l'avons dit en la préparation du se thériacal précédent, c'est par
cette opération que nous finissons le chapitre de la préparation chimique des
animaux.
CHAPITRE IX.
C'est en ce chapitre que nous ferons voir, que les persécuteurs de la Chimie
ont tort de blâmer ce bel Art, & que les reproches qu'ils sont aux Artistes
sont fausses; puisque les préparations que nous décrirons, seront capables de
faire rentrer les envieux en eux-mêmes, & feront avouer aux plus opiniâtres,
que la Pharmacie ancienne n'a jamais rien fait voir de pareil. C'est sur les
diverses parties de cette noble, de cette agréable, & de cette ample famille des
végétaux, que le véritable Pharmacien trouvera toujours de quoi s'occuper,
pour admirer de plus en plus les œuvres de son créateur. Mais comme le
dessein de nôtre abrégé ne permet pas que nous fassions l'examen & la
résolution de tous les végétaux & de leurs parties; nous nous contenterons de
donner un ou deux exemples du travail qui se peut faire, ou sur le végétable
entier, ou sur ses parties, qui sont les racines, les feuilles, les fleurs, les fruits,
les semences, les écorces, les bois, les graines ou les bayes, les sucs, les huiles,
les larmes, les résines, les gommes résines & les gommes. Nous donnerons
une section à chacune de ces parties, afin de mieux faire comprendre le
travail, & d'agir avec moins de confusion. Mais avant que d'entrer en matière,
j'ai jugé nécessaire de dire quelque chose des abus que commettent tous les
jours les Apothicaires qui ne sont pas éclairés des lumières de la Chimie, &
qui ne sont conduits que par des aveugles, qui souffrent & qui admirent tous
les défauts de leur mauvaise préparation, faute de connaître la nature des
choses & d'avoir bien compris la physique, qui est la véritable porte de la
Médecine. Ce qui fait qu'on ne s'étonne pas, si des aveugles qui sont conduits
par d'autres aveugles tombent ensemble, & font tomber journellement avec
eux tant de personnes dans la fosse. Et comme l'Allemagne a Monsieur
Zuuelfer Medecin de l'Empereur, qui a reformé la Pharmacie dans les belles
& doctes remarques qu'il a faites sur la Pharmacopée d'Auxbourg: aussi avons
nous en France Monsieur Vallot très-digne premier Médecin de nôtre
invincible Monarque, qui a travaillé & qui travaille encore tous les jours à
défricher le champ de la Médecine & celui de la Pharmacie ordinaire, pour en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 133
bannir les épines & les chardons que l'ignorance de la Chimie n'a que trop
cultivés jusques à présent. Je veux faire paraitre cette vérité par l'exemple des
eaux distillées, & par celui des sirops, parce que je sais très-certainement que
c'est principalement en ces deux choses que les Apothicaires ordinaires
pèchent le plus souvent, ou par ignorance ou par malice, ou par avarice, au
grand déshonneur de la Médecine & des Médecins: au mépris de leur
profession, & ce qui est encore pis, au dommage de la République.
Si les choses ne sont bien connues, il est impossible de pouvoir jamais bien
réussir en leur préparation, puisque c'est de cette connaissance que dépend
absolument la belle manière de travailler. Que si cela est nécessaire dans tous
les travaux de la Chimie, il l'est encore beaucoup davantage dans les
opérations qui se font sur les végétaux, & principalement en ce qui concerne
la façon de les distiller, sans qu'on les prive de leurs vertu; ce qui fait que j'ai
cru qu'il fallait donner une idée générale de la nature des plantes, avant que je
parle de leur préparation particulière. Nous ne parlerons pas ici des plantes
selon le goût de plusieurs, parce que nous ne suivrons pas la piste des Auteurs
botanistes, qui ne nous ont presque tous laissé que la peinture extérieure de la
plante, & les divers degrés le leurs qualités, sans qu'ils se soient mis en peine
de nous apprendre les différences de la nature intérieure de ces mêmes
plantes, & encore beaucoup moins la véritable façon de les anatomiser, pour
en séparer & pour en tirer tout ce qui peut aider, de ce qui est inutile. Pour
commencer avec méthode, il faut que nous fassions connaître la nature des
plantes par elles-mêmes, par la division que nous en faisons, selon les degrés
de leur accroissement & de leur perpétuation: car elles sont vivaces ou
annuelles, les vivaces sont celles dont les racines attirent à elles aux deux
équinoxes l'aliment universel. A l'équinoxe du printemps, elle attirent ce qui
leur est nécessaire pour pousser & pour végéter, jusques à la perfection de la
plante qui finit pat sa fleur & par sa semence; & à celui de l'automne elles
attirent ce qui leur est nécessaire pour se refournir de l'épuisement de toutes
leurs forces, que la chaleur du Soleil & des autres astres en avoient tirées. Or
nous n'avons pas fait cette remarque inutilement, vu qu'elle est absolument
nécessaire pour faire connaître à l'Artiste le temps de prendre la plante avec
sa racine, ou de la laisser comme inutile; car s'il a besoin de la plante un peu
après qu'elle sera sortie hors de la terre, il faut qu'il médite en soi-même, &
qu'il fasse une réflexion judicieuse, que cette plante n'est pas encore fournie
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 134
de cet aliment spirituel & salin, dont le principe est enclos dans la racine, &
qu'ainsi son travail sera inutile sur cette plante, puisque ce qu'il en tirera n'aura
pas la vertu que le Médecin désire, ni encore moins celle qui est requise pour
agir sur la maladie. Il aura donc recours à la racine qui contient le sel volatil,
qui est l'âme de toute la plante & qui possède en soi la vertu séminale de son
tout. Mais s'il désire de travailler sur cette même plante, lors qu'elle sera
montée à peu prés au point de sa perfection, il faut qu'il connaisse que la
racine a tout donné à cette plante, & qu'elle ne s'est réservée qu'une petite
portion de sa vertu qui lui fournit encore une vie languissante, jusques à ce
qu'elle se soit refournie de vertu, de force & de nouvelle vie au temps de
l'équinoxe de l'automne, afin de se pouvoir conserver en hiver, & de renaitre
encore au renouveau. Ce qui fait voir que lors que la plante est en son état,
comme on parle ordinairement, il faut que l'Artiste la prenne entre fleur &
semence, s'il désire d'en avoir la vertu toute entière, car lors qu'elle est
parvenue à ce point, la tige, la feuille, les fleurs & la première semence sont
encore remplies de vigueur & de vertu, qu'elles communiquent à la liqueur
qu'on en tire par la distillation, qui sont un sel volatil mercuriel, & un soufre
embryonné, qui contiennent toute la vertu de la plante, car ce qui se tire d'elle
est une eau spiritueuse qui se conserve longtemps avec le propre goût & la
propre odeur de son sujet, sur laquelle il surnage une huile éthérée & subtile,
qui est ce soufre embryonné, mêlé de son mercure. Mais si l'Artiste attend
que la plante ait poussé toute sa vie jusques dans la semence, & que ce soufre
qui n'était qu'embryonné soit actué & parfaitement mur, il doit alors rejeter la
racine, la tige & la feuille, à cause qu'elles n'ont plus en elles mêmes cette
vertu qu'elles avaient auparavant. C'est ici que l'Artiste doit méditer de
nouveau, & qu'il doit consulter la façon d'agir de la nature, car la semence
étant une fois parfaite, elle n'a plus cette humidité mercurielle & saline, qui
faisait qu'on pouvait extraire sa vertu plus facilement, au contraire tout est
réuni comme en son centre, & toutes les belles idées que l'esprit de la plante
avait expliquées durant les divers temps de la végétation, sont réunies &
renfermées sous l'écorce du noyau & de la semence; & de plus ces semences
sont de trois genres différents, car les unes sont mucilagineuses & glaireuses,
dans ces premières le sel mercuriel & le soufre sont plus fixes que volatils, &
ainsi ces semences ne donnent leur vertu que par le moyen de la décoction,
car comme elles sont tenaces & gluantes, cette vertu ne monte point en la
distillation. Les autres sont laitées, d'une substance blanche & tendre, dont on
peut tirer de l'huile par expression, si elles sont bien mures & bien séchées:
mais leur meilleure vertu ne se peut tirer que lors qu'on en extrait l'émulsion
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 135
ou le lait, car cette seconde sorte de semence est également mêlée de sel
volatil & de soufre, qui se communiquent facilement à l'eau: l'Artiste ne doit
pas espérer de tirer la vertu de cette sorte de semence par la distillation non
plus que de la première. Mais il y a la troisième sorte de semence qui est tout
à fait oléagineuse & sulfurée, qui ne communique à l'eau aucun mucilage ni
aucune viscosité ni senteur, non plus que de blancheur, au contraire leur
substance est compacte, aride & resserrée par un soufre qui prédomine par
dessus le sel. L'Artiste distillera ce genre de semences, ou seules ou avec
addition, seules, si c'est pour l'extérieur, avec addition, si c'est pour donner le
remède qu'il en tirera intérieurement au malade. Ces trois semences
différentes font bien voir qu'il faut que l'Apothicaire chimique soit bien versé
dans la science naturelle, afin de faire les observations nécessaires sur les
parties fixes ou volatiles des matières sur lesquelles il opère, afin de ne point
confondre inutilement son travail. Il faut appliquer les mêmes théorèmes &
les mêmes remarques aux plantes annuelles, qui ne se conservent pas par leur
racine, mais qu'il faut renouveler chaque année par leur semence. Or ces deux
sortes de plantes, soit les vivaces ou les annuelles, sont aussi bien que les
semences de trois genres différents. savoir celles qui sont inodores, & de
celles-là, il y en a qui sont comme insipides, ou qui sont acides ou amères, ou
mêlées de plusieurs façons de ces deux saveurs, & d'autres encore qui ont un
goût séparé, qui est piquant & subtil; toutes ces sortes de plantes sont vertes
& tendres, dont la vertu parait dés le commencement de leur végétation,
parce qu'elles abondent en suc, qui contient en soi un sel essentiel tartareux,
qui s'épaissit avec le temps & la chaleur en un mucilage, duquel il est bien
difficile de les dégager; c'est pourquoi il faut les prendre lors qu'elles sont
encore succulentes & tendres, en sorte que leur tige se rompe & se casse
facilement en les voulant plier. Le second genre des plantes est tout à fait
opposé au premier, car la plante n'a que peu ou point de vertu au
commencement qu'elle sort hors de la terre, & encore beaucoup de temps
après, car lors qu'elles sont encore vertes & tendres, elles n'ont presque point
de goût ni d'odeur, elles ne sentent proprement que l'herbe, parce que
l'humidité superflue prédomine encore, & que leur vertu ne réside pas en un
sel essentiel & tartareux; mais cette sorte de plante charie avec son aliment
naturel un sel spiritueux & volatil mêlé d'un soufre embryonné très-subtil, qui
n'est réduit de puissance en acte, & qui ne parait au goût ni à l'odeur, qu'après
que cette humidité superflue est cuite & digérée par la chaleur, & alors la
vertu de ces plantes commence à se faire connaître par leur odeur .On doit
travailler sur cette seconde sorte de végétaux, lors que le bas de leur tige
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 136
Prenez une grande quantité de l'une de ces plantes, dont nous avons fait
mention ci-dessus, qu'il faut battre par parcelles au mortier de pierre, de bois,
ou de marbre, jusqu'à ce qu'elle soit réduite en une espèce de bouillie, c'est à
dire que les parties de la plante soient bien désunies et confondues, de sorte
que tout ce qu'elle aura d'humeur ou de suc puisse être totalement tirée en la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 137
pressant à force dans un sac de crin, d'étamine ou d'une toile neuve claire.
Lorsque le tout sera battu et pressé, il faut couler tout le suc à travers un
couloir de toile un peu plus serrée, puis le laisser rassoir, jusqu'à ce qu'il ait été
de quelque façon épuré de soi-même ; ensuite de quoi il faut verser ce suc
doucement par inclination dans des cucurbites ou des pots d'alambics de
verre, que vous placerez au bain marie, si vous voulez avoir un bon extrait &
une eau faible, parce que la chaleur du bain marie n'est pas capable d'élever le
sel essentiel nitreux de la plante, ce qui fait que ce sel demeure au fonds du
vaisseau mêlé avec le suc épaissi, qu'on appelle improprement extrait; lors
qu'il est réduit en une consistance un peu plus épaisse. Mais si vous coulez
une eau qui dure longtemps & qui soit animée de son sel spiritualisé, il faudra
placer vos cucurbites au sable, à cause que ce degré de chaleur est capable
d'élever & de volatiliser les plus dernières vapeurs aqueuses: néanmoins il faut
sur tout prendre garde de bien prés, que la chaleur ne soit pas trop violente
sur la fin, & que la matière ne se dessèche pas tout à fait au fonds de la
cucurbite, & encore beaucoup moins qu'elle vienne à s'attacher & à brûler.
Mais avant que de venir à la fin de l'opération, il faut avoir soin de bien
prendre garde à l'entière défécation de vôtre suc, car il se fait deux séparations
lors que la chaleur du bain marie ou celle du sable, a fait la séparation de la
substance radicale du suc de la plante d'avec la lie qui s'affaisse au bas du
vaisseau, & de l'écume qui s'élève au dessus, c'est pourquoi il faut couler ce
suc ainsi dépuré à travers le couloir de drap, qu'on appelle ordinairement
blanchet dans les boutiques. En suite de quoi, lorsque le suc est ainsi séparé
de toutes ses hétérogénéités & du mélange étranger de la terre, il faut
continuer la distillation au bain marie ou au sable, suivant l'intention de celui
qui travaillera, jusques à ce que ce suc soit réduit en consistance de sirop, qu'il
faudra mettre en une cave fraiche ou en quelqu'autre lieu pareil, jusques à ce
que le sel essentiel nitro-tartareux soit cristallisé & séparé de la viscosité du
suc épaissi, qu'il faut retirer en le versant doucement par inclination, puis le
remettre au bain marie ou au sable, & l'achever d'évaporer en extrait, qui
contiendra encore beaucoup de sel s'il a été fait au bain marie, & qui pourra
servit à mettre dans des opiates, suivant l'indication que voudra prendre le
savant & l'expert Médecin ou l'Artiste mêmes, lorsqu'ils s'en voudront servir
dans quelque maladie, selon la nature & la vertu de la plante, sur laquelle on
aura travaillé. Et voilà toutes les remarques nécessaires pour la purification du
suc des plantes succulentes, pour la distillation le leur eau, & pour la façon
d'en faire le sel essentiel & l'extrait. Venons à présent à la préparation de leur
sel fixe, il faut faire sécher pour cet effet, le marcou le résidu de l'expression
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 138
du suc,puis en suite le bien calciner & le bien brûler, jusques à ce que le tout
soit réduit en cendres grisâtres & blanchâtres, dont il faudra faire une lessive
avec de l'eau commune de pluie ou de rivière, qu'il faudra filtrer à travers du
papier brouillard qui ne soit guère collé, afin que le corps de la colle
n'empêche pas la liqueur de passer bien claire en peu de temps. après que la
première lessive qui est empreinte du sel des cendres de la plante est filtrée, il
faut verser de la nouvelle eau dessus les cendres, pour achever le tirer le reste
du sel, & continuer ainsi de lessiver & d'extraire le sel, jusques à ce que l'eau
en sorte insipide comme on l'y aura versée, ce qui est un signe manifeste &
évident qu'il n'y a plus aucune portion de sel dans les cendres, qui ne font
plus qu'une terre inutile, à ce qu'il semble, ou comme quelques-uns les
nomment, la teste morte de la plante sur laquelle on aura travaillé: mais il faut
pourtant que je prouve le contraire par l'histoire de ce qui m'est arrivé à
Sedan, après avoir travaillé sur le fenouil: car comme je croyais avec les autres,
que ces cendres dépouillées de leur sel étaient tout à fait inutiles, je les fis jeter
dans une cour où on tenait ordinairement du fumier & des autres
immondices; je reconnus par ce qui arriva l'année suivante que je m'étais
trompé, car il crût une grande abondance de fenouil dans cette cour, dont je
tirai beaucoup d'huile distillée, après qu'il fut venu à sa perfection, ce qui me
fit reconnaître avec cet excellent Philosophe & Médecin Helmont, que la vie
moyenne des choses ne périt pas si facilement qu'on se l'imagine, & que selon
cet axiome de Philosophie formae rerum non pereunt, parce que l'Art &
l'Artiste ne font que suivre la bonne mère nature de bien loin, & que cela
nous fait bien connaitre que nous ne comprenons pas le moindre ses ressors,
& encore beaucoup moins les secrets ressors qu'elle emploie pour arriver à
ses fins. Revenons à nôtre sujet, après un digression que j'ai cru devoir faire,
puisque c'était son propre lieu. après donc qu'on aura assemblé toutes les
lessives bien filtrées, il les faut évaporer dans des écuelles de grès sur le sable,
jusques à pellicule, c'est à dire jusques à ce qu'on aperçoive que la liqueur
commence à faire une petite croute au dessus, à cause qu'elle est trop chargée
de sel, il faut alors commencer d'agiter & de remuer doucement la liqueur
avec un bistortier, ou avec une spatule, jusques à ce que le sel soit tout
desséché, qu'il faut mettre après cela dans un creuset pour le réverbérer au
four à vent entre les charbons ardents, jusques à ce qu'il devienne rouge de
tous les côtés, sans que néanmoins il vienne à fondre, & c'est à quoi il faut
bien prendre garde: cela achevé, il faut tirer le creuset du feu, le laisser
refroidir, & puis dissoudre le sel dans l'eau qu'on aura tirée de la plante, d'où
provient le sel, pour le filtrer encore une fois, afin de le purifier & de lui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 139
succulentes qui ont en elles un suc nitro-tartareux, & que les opérations que
nous avons décrites doivent servir de règle & d'exemple pour toutes les autres
plantes succulentes; nous avons néanmoins jugé nécessaire d'ajouter ici
quelques Traicté de la Chimie. 273 quelques remarques, qui concernent la
nature de ces plantes, le temps de les cueillir pour en avoir la vertu propre, &
d'ajouter encore la manière de faire les esprits de ces plantes par l'aide de la
fermentation, parce que nous n'en avons pas parlé ci-devant. Il faut donc
premièrement noter que ces plantes aquatiques ou cultivées participent dés
leur naissance d'une grande abondance de sel essentiel, qui est d'une nature
très-subtile, pénétrante & volatile: & qu'ainsi l'Artiste doit travailler sur celles-
ci avec plus de précaution & de diligence que sur les précédentes. La raison
est, à les autres n'avaient pas en elles cet esprit salin, subtil & volatil qui
s'évapore & qui s'envole facilement, si on ne prend son temps pour le
conserver, car si on demeure trop longtemps à travailler sur ces plantes après
qu'elles ont été cueillies, cet esprit s'échauffe facilement & lors que la chaleur
l'a volatilisé il s'envole, & le corps de la plante demeure pourri ou inutile. Il
faut donc prendre cette sorte de végétable lors qu'il est monté nouvellement
& qu'il commence à former les ombelles de ses fleurs, car c'est en ce vrai
temps que le sel essentiel de la plante est suffisamment exalté, & qu'il a acquis
toute la vertu qu'on en espère, car si on attendait davantage, toute cette
efficace se concentrerait en peu d'espaces dans la semence, à cause de la
chaleur de la plante & de celle de la saison; comme cela se remarque
évidemment en la culture du cresson alénois. Cela suffit pour servir
d'avertissement à l'Artiste, de prendre garde à soi lors qu'il travaillera sur des
plantes de cette nature, pour le reste il n'aura qu'à se conduire, ainsi que nous
l'avons enseigné ci-devant; sinon qu'il doit avoir égard aux circonstances
précédentes, & sur tout de ne point mettre le sel essentiel volatil de ces
plantes au creuset, autrement tour ce sel s'évanouirait, à cause de son principe
plus du lumineux & du céleste que de l'eau ni de la terre, de qui tient celui qui
est nitro-tartareux.
Comment il faut faire l'esprit des plantes succulentes qui ont un sel essentiel
volatil.
Après avoir donné toutes les observations nécessaires pour bien travailler sur
les plantes de cette nature, il faut que nous achevions le discours que nous en
avons commencé, par la façon de bien faire leur esprit volatil par le moyen de
la fermentation; ce qui se doit faire ainsi. Prenez autant qu'il vous plaira de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 142
l'une de ces plantes, & la mondez de tout ce qu'il aura de terrestre &
d'étranger, battez-là dans un mortier de marbre, de pierre ou de bois, & la
mettez aussi-tôt dans un grand récipient de verre, qu'on appelle
ordinairement un grand ballon, & versez dessus de l'eau qui soit entre tiède &
bouillante, que les cuisiniers appellent de l'eau à plumer, jusques à l'éminence
d'un demi-pied, & puis bouchez le col du ballon avec un vaisseau de
rencontre, on laissera reposer cela environ deux heures, après quoi il y faut
ajouter de la nouvelle eau qui ne soit qu'amortie, afin de tempérer la chaleur
de la première, jusques à ce que l'Artiste n'aperçoive pas, que le doigt puisse
sentir la chaleur de la liqueur, & c'est ce que les plus expérimentés en la
Théorie & dans la Pratique de la Chimie, appellent chaleur humaine, & le vrai
point de la fermentation. C'est ici proprement ou l'Opérateur chimique a
besoin de son jugement, & qu'il doit bien prendre le temps de cette douce &
amiable chaleur, parce que si ce degré de chaleur excède, il volatilise trop
subitement l'esprit & les parties subtiles de la plante sur laquelle on travaille;
qui s'envole & qui s'évanouit facilement, quelque précaution qu'on y apporte,
car le tout se convertit en suite en un acide ingrat, qui n'a plus aucun esprit
volatil en soi. Que si aussi cette chaleur est moindre qu'elle ne doit être, elle
n'aide pas suffisamment au levain ou au ferment, pour dissoudre & pour
diviser les parties les plus solides de la plante, qui contiennent encore en elles
un sel centrique qui contribue beaucoup à la perfection de l'esprit qu'on
prétend tirer de cette plante, & que de plus elle n'aide pas aussi à la désunion
de la viscosité du suc de la plante, qui contient en soi la principale portion du
sel essentiel volatil, qui est celui qui fournit l'esprit: néanmoins il vaut mieux
manquer au moins, que de pécher au plus. Lorsque les choses sont en cette
température, il faut avoir de la levure de bière, de son ferment ou de son ject,
si on est en lieu pour cela, sinon il faut faire lever de la farine dissoute &
mêlée dans de l'eau un peu moins que tiède, avec environ une demie livre de
levain ou du ferment, dont on se sert par toute la terre, pour faire lever la
pâte dont on fait le pain, & lors que ce levain à bien enflé la liqueur & qu'il a
fait monter la farine au haut, il faut prendre garde lorsque cela vient à se
fendre par le haut, car c'est le vrai signe que l'esprit fermentatif est
suffisamment excité pour être réduit de puissance en acte, & pour être
introduit dans la matière, qui sera preste pour être fermentée: mais notez qu'il
ne faut pas que vôtre vaisseau soit plus qu'à demi, autrement tout sortirait &
fuirait, à cause de l'action du ferment qui élève les matières & qui les agite par
un mouvement intérieur, en qui consiste la puissance de la nature & celle de
l'Art. Lors que cette violence est passée, il faut laisser agir doucement le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 143
maligne, dont le venin imprimé dans les lassitudes, les douleurs vagues, les
enflures & les tâches au cuir; qui sont toutes les marques du scorbut. Or
comme ces maladies ne se terminent que par les diaphorétiques & par les
diurétiques, il faut avoir recours aux esprits & aux sels volatils des plantes
antiscorbutiques, dont nous venons de parler. La dose de l'esprit est depuis
six goutes, jusques à vingt dans du bouillon, ou dans la boisson ordinaire du
malade, celle du sel volatil est aussi depuis cinq jusques à quinze ou vingt
grains dans les mêmes liqueurs, ou ce qui vaut encore, mieux dans de l'eau de
la même plante. Il ne sera pas nécessaire de faire un grand discours à part,
pour faire comprendre comment ou distillera la petite centaurée, l'absinthe, la
rue, la melisse, la menthe, l'herbe à chat, la fleur du tillot & les autres plantes
de cette nature, qui n'ont en elles aucune humidité, lors qu'elles sont en état
d'être cueillies avec leur propre vertu. Il faut seulement les piler grossièrement
au mortier, après les avoir coupées & ajouter dix livres d'eau pour chaque
livre de la plante qu'on voudra fermenter & distiller pour en tirer l'esprit, &
procéder au reste, comme nous avons dit ci-dessus, avec toutes les règles &
toutes les remarques qui sont essentiellement nécessaires à bien faire réussir la
fermentation. Mais si on ne veut que simplement tirer par la distillation l'huile
éthérée & l'eau spiritueuse de la plante, il faut seulement distiller cette plante
hachée & coupée bien menu avec dix livres d'eau pour une livre de la plante,
sans aucune préalable infusion, macération, & encore moins sans
fermentation. Il y a pourtant encore un autre moyen de conserver les plantes
de cette nature & les fleurs mêmes, & de les faire fermenter sans aucune
addition: & c'est ici encore où l'Artiste a besoin de beaucoup de
circonspection: car il ne faut pas omettre aucune des circonstances que nous
allons décrire, à moins que de vouloir perdre son temps & sa peine, ceci se
fait donc de la manière qui suit. Il faut cueillir la plante ou la fleur lors qu'elles
sont en leur perfection; il faut pour cela que la plante soit entre fleur &
semence, & si c'est simplement une fleur, il faut qu'elle soit dans la vigueur de
son odeur, & que les feuilles tiennent fermement à leurs queues: mais il y a
outre cela la principale remarque, qui est de cueillir ces choses un peu après le
lever du Soleil, afin qu'elles ne soient pas chargées de la rosée, ce qui les ferait
corrompre; il ne faut pas aussi les prendre lors qu'il a plu le jour précédent, à
cause qu'elles auraient de l'humidité superflue, qui causerait le même accident.
Lors qu'on aura ces plantes ou ces fleurs ainsi conditionnées, il faut en emplir
des grandes cruche de grès qui soient bien nettes & bien sèches, & les presser
très-fort, jusques à ce que la cruche en soit toute remplie & qu'il ne reste du
vide que pour y placer un bouchon de liège qui sont fort juste, & qu'on aura
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 145
trempé dans de la cire fondue, pour en boucher la porosité, cela étant fait, il
faut verser de la poix noire fondue sur le bouchon de liège, & en enduire tout
l'entour de l'embouchure de la cruches de grès, après cela il faut placer vos
cruches à la cave sur un ais, afin que la terre ne communique trop de
fraicheur, & que cela n'altère la plante ou la fleur; ainsi vous conserverez des
années entières des plantes & des fleurs qui seront fermentées par elles-
mêmes, & qui seront prêtes pour être distillées à tous les moments qu'on en
aura besoin, en y ajoutant dix livres d'eau pour chaque livre de fleurs ou de
plantes entières fermentées d'elle-mêmes; & vous en tirerez un esprit & une
eau qui seront vraiment remplis & doués de l'odeur & de toutes les vertus de
la plante, comme nous en avons donné les exemples sur des plantes ainsi
digérées & fermentées en elles-mêmes & par elles mêmes, par les ordres de
Monsieur Vallot premier Médecin du Roi; qui a toujours commandé de faire
ces démonstrations en public, afin de mieux faire connaître la vertu des
choses & la plus excellente façon de les distiller, & qu'on puisse légitimement
confesser, que c'est de lui qu'on tiendra dorénavant cette belle & cette savante
manière de travailler. Nous n'avons à présent rien autre chose à dite touchant
les règles générales & les observations communes que l'Artiste doit faire sur
le végétable en général & sur ses parties en particulier, sinon qu'il faut que
nous donnions les moyens de faire les liqueurs des plantes entières ou de
leurs parties, comme aussi de purifier ces liqueurs & de les exalter de plus en
plus, jusques à ce qu'on les ait remis en la nature de leur premier être, qui ne
laissera pas de posséder très-éminemment toutes les vertus centrales de leur
mixte, parce que la nature & l'Art ont conservé dans ce travail toutes les
puissances séminales qu'il possédait: ainsi que le prouve & l'enseigne très
doctement nôtre très-grand & très-grand & très-illustre Paracelse, dans le
Traité qu'il intitule de renovatione & restauratione. La manière de faire les
liqueurs des plantes, & leurs premiers êtres. Toutes les plantes ne sont pas
propres à cette opération, à cause qu'elles n'ont pas également en elles une
proportion suffisante de sel, de soufre & de mercure, pour communiquer à
leurs liqueurs & à leurs premiers êtres la vertu de renouveler & de restaurer:
& Paracelse même ne nous en recommande que deux entre toutes, qui
doivent servir de règle & d'enseignement pour toutes les autres sortes de
plantes, qui sont à peu prés de la nature de ces deux, qui sont la mélisse & la
grande chélidoine; entre celles qui approchent de ces deux, nous y pouvons
légitimement comprendre la grande scrophulaire, la petite centaurée & les
plantes vulnéraires, comme le pyroha, la consolida saracenica, la verge dorée,
le millepertuis, l'absinthe, & généralement toutes les plantes alexitères, comme
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 146
le scordium, l'asclepias, la gentiane & les gentianelles, la rue, le persil, l'ache &
beaucoup d'autres que nous laisserons au choix & au jugement de l'Artiste,
qui les préparera toutes de la sorte que nous le dirons ci-après, & lors qu'il en
aura tiré la liqueur ou le premier être, il s'en servira dans les occasions, selon
la vertu de la plante. Il faut cueillir celle de ces plantes, qu'on voudra préparer,
lors qu'elle est en son état, c'est à dire lors qu'elle est tout à fait fleurie, mais
qu'elle n'est pas encore en semence, au temps que Paracelse nomme
balsamiticum tempus, le temps balsamique, qui est un peu devant le lever du
Soleil, parce qu'on a besoin dans cette opération de cette douce & agréable
humeur que les plantes attirent de la rosée durant la nuit, par la vertu
magnétique & naturelle qu'elles ont de se refournir de l'humidité dont elles
ont besoin, tant pour leur subsistance & pour leur vie, que pour résister aussi
à la chaleur du Soleil, qui les suce & qui les dessèche durant le jour. Lors que
vous aurez une quantité suffisante de la plante que vous voulez préparer, il la
faut battre au mortier de marbre & la réduire en une bouillie impalpable,
autant que faire se pourra, puis il faut mettre cette bouillie dans un matras à
long col, qu'il faut sceller du sceau de Hermès, & le mettre digérer au fumier
de cheval durant un mois philosophique, qui est l'espace de quarante jours
naturels; ou bien mettre le vaisseau au bain vaporeux & qu'il soit enfermé
dans de la sieure de bois ou dans de la paille coupée, durant le même temps,
& à une chaleur analogue à celle du fumier de cheval. Ce temps étant expiré, il
faut ouvrir vôtre vaisseau pour tirer la matière qui sera réduite en liqueur, qu'il
faut presser & séparer le pur de l'impur par la digestion au bain marie à une
lente chaleur, afin qu'il se fasse une résidence des parties les plus grossières,
que vous séparerez par inclination, ou ce qui sers mieux en filtrant cette
liqueur à travers du coton par l'entonnoir de verre, il faut mettre cette liqueur
ainsi dépurée dans une fiole, afin d'y joindre le sel fixe qu'on tirera de
l'expression de la plante, ou de la même plante desséchée: ce qui servira pour
augmenter sa vertu & pour la rendre de plus longe durée, & même comme
incorruptible. Mais lors que l'Artiste veut pousser plus outre & qu'il veut
purifier cette liqueur au supréme degré & la réduire en premier être, il y
procèdera de la sorte. Il faut prendre parties égales de cette liqueur & de l'eau
de sel, ou de sel résout, dont nous enseignerons la pratique au traité des sels,
& les mettre dans un matras, qu'il faudra sceller hermétiquement & l'exposer
au Soleil six semaines durant, & ainsi, sans aucun autre travail, cette liqueur
saline séparera toutes les hétérogenéités & les limosités qui empêchaient la
pureté & l'exaltation de ce noble médicament, mais à la fin de ce temps, on
verra trois séparations différentes, qui sont les fèces de la liqueur de l'herbe, le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 147
premier être de la plante qui est vert & transparent comme l'émeraude, ou
clair & rouge comme le grenat oriental, transparent comme l'émeraude, ou
clair & rouge comme le grenat oriental, selon la qualité & la quantité du sel,
du soufre ou du mercure, qui auront prédominé dans la plante qu'on aura
ainsi préparée. Je sais qu'il y en aura plusieurs qui diront que la pratique de
cette opération est facile, & que la plupart ne croiront jamais que la liqueur
des plantes ni leur premier être, puissent posséder les vertus que nous leur
attribuerons après Paracelse. Je souhaiterais néanmoins que chacun en fut
persuadé par des expériences légitimes & très-assurées, comme je le suis; afin
que les Artistes se missent à travailler à ces rares préparations, avec une
confiance de n'être point frustré du bien qui leur en peut revenir en
particulier, & de celui qu'ils procureront à la société civile, par la santé qu'ils
conserveront ou qu'ils répareront dans les sujets particuliers qui la
composent.
On pourra se servir du premier être des plantes à tout ce à quoi nous avons
dit que leurs liqueurs étaient utiles. Mais il y doit avoir cette notable
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 149
différence, que comme ces beaux remède sont beaucoup plus purs & plus
exaltés que les liqueurs qui sont plus corporelles, qu'aussi faut-il
nécessairement diminuer leur dose de beaucoup: si bien que ce qui se donnait
par drachmes avant ce haut degré de préparation, ne se donne plus que par
goutes: La dose en est donc depuis trois goutes jusques à vingt, en
augmentant par degrés; on peut prendre ce remède dans du vin blanc, dedans
du bouillon, ou dedans quelque décoction ou quelque eau, qui pourront
servir de véhicule au médicament, pour le faire agir & le faire pénétrer par la
subtilité de ses parties jusques dans nos dernières digestions, pour en chasser
le mauvais & l'inutile, y établit les forces, & finalement remettre la nature dans
son vrai train, pour la direction de la santé du sujet dans lequel elle agit. Mais
il faut que nous montrions que ce n'est pas sans raison que Paracelse parle de
la préparation des premiers êtres dans le traité que nous avons cité ci-dessus,
qui est celui de renovatione & restauratione, c'est dire du renouvellement &
de la restauration: car ce grand homme conclut ce traité par la façon de faire
les premiers êtres de quatre matières différentes, à savoir le premier être des
minéraux: celui des pierres précieuses; celui des plantes & celui des liqueurs,
qui est celui des soufres ou des bitumes, il ne s'est pas voulu contenter de
faire le discours théorique de la possibilité du renouvellement & de la
restauration de nos manquements intérieurs & extérieurs; mais il a voulu de
plus donner la pratique de travailler sur diverses matières, pour en tirer les
premiers êtres, & conclut enfin par la manière de s'en servir pour se pouvoir
renouveler. Il dit donc qu'il faut simplement mettre autant de cette précieuse
liqueur dans du vin blanc, qu'il en faudra pour le colorer de la couleur
approchante de celle du remède, & qu'il en faut boire ou faire boire un verre
tous les matins à jeun, à celui ou à celle qui aura quelque défaut d'age ou de
maladie. De plus, il donne les signes du commencement & du progrès de ce
renouvellement & le temps auquel il faut cesser l'usage de ce médicament
admirable: car il n'a pas cru devoir dire les signes ni les observations qu'on
doit faire, lors qu'on le prend pour quelque maladie sensible, puis qu'il s'ensuit
nécessairement qu'on en doit continuer l'usage, jusques à ce qu'on en ressente
du soulagement, ou jusques à ce que le mal diminue, & c'est alors qu'il faudra
cesser l'usage du remède. Mais pour les signes du renouvellement, il les met
d'une suite judicieuse, comme s'il voulait prévenir l'incrédulité de ceux qui ne
connaissent pas la puissance ni la sphère d'activité de la vertu & de l'efficace
que Dieu a logée dans les êtres naturels, ors qu'ils sont réduits par le moyen
de l'Art à leur principe universel, sans perte de leur bonté séminale: ou bien
encore pour prévenir l'étonnement de ceux qui s'en serviront, puisque ce qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 150
arrive ne cause pas une petite surprise, lors que la personne qui se sert de ces
remède voit premièrement tomber les ongles des pieds & des mains, qu'en
suite de cela tout le poil du corps lui tombe & les dent en suite: & pour le
dernier de tous, que la peau se ride & se dessèche peu à peu & tombe aussi de
même que le reste, qui sont tous les signes & les observations qu'il donne du
renouvellement intérieur par ce qui se fait en l'extérieur. Car c'est comme s'il
voulait nous insinuer & nous faire comprendre qu'il faut de toute nécessité,
que le médicament ait pénétré par tout le corps, & qu'il l'ait rempli de
nouvelle vigueur, puisque les parties extérieures qui sont insensibles, &
comme les excréments de nos digestions tombent d'elles-mêmes, sans aucune
douleur: mais remarqués qu'il fait cesser l'usage du remède, lors que le dernier
signe apparait, qui est la sècheresse de la peau, ses rides & sa chute; parce que
c'est un signe universel que l'action du renouvellement s'est étendue
suffisamment par toute l'habitude cu corps, que la peau couvre généralement,
& qu'ainsi il a fallu que cette veille écorce tombât & qu'il en revint un autre,
parce que la première n'était plus assez poreuse ni assez perméable, pour faire
que la chaleur naturelle qui est renouvelée, peur chasser au dehors toutes les
superfluités des digestions, qui sont les causes occasionnelles internes &
externes de la plupart des maladies du corps humain. Je sais que ce remède &
les vertus rénovatives & restauratives qu'on lui attribue, passeront pour
ridicules parmi le vulgaire des savants, & mêmes parmi ceux qui prétendent
d'être Physiciens. Tant à cause que la Philosophie du cabinet n'est pas capable
de comprendre ce mystère de nature; qu'à cause aussi qu'ils ne sont pas
convaincus ni les uns ni les autres par aucune preuve, ni par aucune
expérience. Mais il faut que j'entreprenne de les convaincre par deux
exemples, l'un tiré de ce qui se fait naturellement tous les ans, par le
renouvellement de quelques animaux en une certaine saison seulement: &
l'autre de l'histoire très-véritable que je rapporterai, de ce qui arriva à un de
mes meilleurs amis, qui prit du premier être de mélisse; à une femme plus que
sexagénaire, qui en prit aussi, & enfin grain, qu'on avait abreuvé de quelques
goutes de ce premier être. Pour ce qui est du premier exemple, il n'y a
personne qui ne sache le renouvellement de la tête ou du bois du cerf, comme
aussi la dépouille de la peau des serpents & des vipères, sans parler de celui
des alcions, puisque Paracelse en fait l'histoire dans le traité que nous suons
cité ci-devant: mais de tous ceux qui savent que cela se fait, il y en a peu qui
sachent, ou qui se mettent en peine de savoir & de connaître comment, par
quel moyen & pour ce qui est des serpents en général, il faut considérer qu'ils
demeurent cachés sous terre, ou dans les creux des arbres & des rochers, ou
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 151
logés parmi des pierrailles, depuis la fin de l'automne jusques bien avant dans
le printemps, & qu'ainsi durant ce temps, ils sont comme assoupis & comme
morts, que leur peau devient épaisse & dure, que même elle perd sa porosité
pour la conservation de l'animal qu'elle couvre; car s'il se faisait une
expiration continuelle, il se ferait aussi une déperdition de la substance de cet
animal: or après que les serpents sont sortis de leurs trous au printemps &
qu'ils ont commencé à paitre & à prendre pour leur nourriture la pointe des
herbes, qui ont la vertu de renouveler, aussi-tôt cet animal étant excité par une
démangeaison qu'il sent vers le contour de sa tête, à cause de la chaleur des
esprits qui sont échauffés par ce remède naturel, il se frotte & se glisse
jusques à ce qu'il se soit dépouillé la teste de sa veille peau, ce qu'il continue le
reste du même jour, jusques à ce qu'il ait jeté cette dépouille, qui lui était non
seulement inutile; mais qui mêmes l'eut fait suffoquer faute d'être poreuse &
transpirable, & alors il parait tout glorieux & tout nouveau, ce qui se
remarque par la différence du mouvement lent & paresseux de ceux qui ne
sont pas renouvelés, d'avec celui de ceux qui sont dépouillés, dont le
mouvement est si prompt & si léger, que mêmes ils se dérobent facilement à
nôtre vue; & de plus, la peau des uns est vilaine & de couleur de terre, &
l'autre au contraire est unie, belle, luisante & bien coloriée. Pour ce qui est de
l'exemple du cerf, cela se fait d'une autre manière & pour une autre raison,
que cela n'arrive aux serpents: car cet animal ne se cache point en la terre, ni
ne renouvelle pas toutes ses parties extérieures, puis qu'il n'y a que ses cornes,
sa teste ou son bois qu'il met bas au printemps: mais la raison est, à cause que
ce pauvre animal est privé durant l'hiver d'une nourriture qui sont bastante de
nourrir & d'entretenir cette production merveilleuse qu'il a sur la tête, puisque
mêmes il n'en a pas assez pour sa propre subsistance & pour sa vie: alors les
veneurs disent que les bêtes sont tombées en pauvreté, ce qui se reconnaît,
non seulement par leur maigreur & par leur faiblesse, mais aussi
principalement par leur bois, qui devient aride, spongieux & sec, parce que cet
animal n'a pas de vigueur assez abondante pour pousser un aliment spiritueux
& salin, jusques dans ce bois, à cause du défaut de l'aliment, comme nous le
disions tout à l'heure, or c'est cet aliment qui donne la force, la vigueur & la
subsistance au bois du cerf, ce qui est cause qu'il est contraint de mettre bas,
lors qu'un aliment bon & succulent lui revient au printemps, qui l'anime, qui
l'échauffe, & qui fait végéter de nouveau, s'il faut dire ainsi, la teste de
l'animal. Nous ne dirons rien davantage de ce renouvellement, ni de la vertu
qui est contenue dans le nouveau bois du cerf, comme dans celui qui est une
fois durci & comme parfait, parce que nous en avons amplement fait mention
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 152
la porosité dans les corps vivants pour les faire vivre, avec toutes les fonctions
nécessaires aux parties qui les composent: qu'ainsi faut-il aussi de toute
nécessité, que l'Art qui n'est que l'imitateur de la nature, fasse la même chose,
pour entretenir & pour restaurer la santé des individus qui sont commis à son
soin & à sa tutelle. Ce qui fait que je dis conséquemment, qu'il faut que le
médecin & l'Artiste chimique travaillent incessamment à découvrir, par
l'anatomie qu'ils feront des mixtes naturels, cette partie subtile, volatile,
pénétrante & agissante, qui ne soit point corrosive: mais au contraire qui soit
amie de nôtre nature, & qui aide simplement à la faire enfanter, sans la
contraindre. Et comme je sais qu'il n'y a que les sels volatils sulfurés qui
puissent avoir la puissance d'agir de la manière que nous avons dite, aussi
faut-ils qu'ils étudient de toute leur puissance, de détacher cet agent amiable
& qui est néanmoins très-efficace, du commerce du corps grossier & matériel,
s'ils veulent être les vrais imitateurs de la nature, qui se sert toujours de ce
même agent, pour conduire tous les corps animés à la perfection de leur
prédestination naturelle, si elle n'en est empêchée par quelque cause
occasionnelle externe ou interne, qui interrompent ordinairement l'ordre,
l'économie & la conduite des ressors, qui maintiennent une agréable
harmonie dans tous les composés animés. Or c'est ce que Paracelse a fait en
nous apprenant la façon de préparer les liqueurs & des premiers êtres, parce
que cette opération sépare le subtil du grossier, qu'il conserve & qu'il exalte
les puissances séminales du composé, jusque à ce qu'elle l'ait rendu capable de
réparer les défauts des fonctions naturelles; afin qu'à l'exemple de ce grand
naturaliste, & que suivant les idées que nous avons données dans ce discours
que nous avons tracé, avant que de venir au détail des parties des végétaux &
de toutes les opérations auxquelles ils sont soumis par le travail de la Chimie,
que tous ceux qui s'adonnent à bon escient à ces belles préparations, soient
prévenus d'une connaissance générale de leurs actions, selon les théorèmes &
les notions que nous avons donnés, qu'ils approprieront par la direction de
leurs intentions à chaque végétable en particulier, & qu'ainsi l'Artiste puisse
satisfaire à soi-même; à l'illustration & à l'ennoblissement de sa profession, &
encore ce qui doit être son but principal, à l'entretien & au recouvrement de
la santé de son prochain.
SECOND DISCOURS.
Des sirops.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 154
Nous avons, ce me semble assez insinué la diversité de la nature des plantes &
de la différence de leurs parties dans le discours précédent, pour préparer
l'esprit de l'Artiste à reconnaître la vérité de ce que nous avons à dire dans
celui que nous commençons, pour réprimer & pour ôter, s'il est possible,
l'abus & la mauvaise préparation que la plupart des Apothicaires pratiquent
lors qu'ils travaillent à leurs sirops, qui sont ou simples ou composés: & qui
ne sont rien autre chose que du sucre ou du miel cuits en une certaine
consistance liquide, ou avec des eaux distillées, ou avec des sucs, ou encore
avec les décoctions des plantes entières, ou avec celle de leurs parties, comme
sont les feuilles, les fleurs, les fruits, les semences & les racines. Or comme
nous avons enseigné ci-devant da diversité de la nature de ces choses, pour y
avoir égard, lors que l'Artiste les veut distiller: c'est aussi là que nous
renvoyons l'Apothicaire qui veut devenir Chimiste, pour acquérir la même
connaissance, lors qu'il voudra bien faire ses sirops simples & les composés.
néanmoins comme je sais que tous les dispensaires commettent les mêmes
fautes en ce qui concerne les sirops, & qu'il n'y a eu qu'un Médecin chimique
qui ait osé entreprendre de les corriger; je me sens obligé de suivre l'exemple
de Monsieur Zuuelfer Médecin de l'Empereur, qui a fait des remarques très-
doctes sur tous les défauts de la Pharmacie ancienne, mais comme il écrit en
latin, & que de plus il raisonne en Chimiste, j'ai creu que j'étais obligé de
mettre au bon chemin ceux qui n'y entrent pas, à faute d'être Chimistes & de
ne savoir pas assez de latin pour entendre & pour suivre un Auteur si
admirable: & de plus d'exhorter ceux qui savent le latin & qui croient être
Chimistes, de ne point enfouir leur talent. mais au contraire de le faire valoir
au bien des malades, à l'honneur du Médecin & de la Pharmacie, là l'acquit de
leur conscience, & à leur profit particulier. Il faut pourtant que nous mettions
ici quelque exemples des fautes qu'on a commis par le passé; que nous
prouvions qu'on a failli, faute de n'avoir pas connu les choses comme il faut;
que nous enseignions enfin le moyen de mieux faire, & que nous donnions
les raisons positives & qui aient leur fondement dans la chose même & dans
la manière de travailler, pourquoi on aura mieux fait, & pourquoi on aura
réussi. Avant que de venir à la preuve à laquelle nous nous sommes engagés, il
est nécessaire que nous fassions voir à nu le but qu'ont eu les anciens & les
modernes en la composition des sirops simples & des composés, dont ils
nous ont laissé les descriptions dans leurs antidotaires & dans leurs
dispensaires. Tous les vrais amateurs de la Médecine ont cru de tout temps
qu'il fallait que les remèdes eussent trois conditions, à savoir qu'ils fussent
capables d'agir prestement, surement & agréablement: cito, tuto & jucunde.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 155
De plus, ils ont aussi travaillé pour faire que ce qu'ils préparaient se pût
conserver quelque temps avec sa propre vertu, afin qu'on y eut recours au
besoin. Voilà pourquoi ils ont composé tous leurs sirops & les autres remède
qui sont approchants de cette nature, avec du miel & avec du sucre, ou avec
tous les deux ensemble. Ils se sont donc servis de ces deux substances,
comme de deux sels balsamiques, qui fussent propres à recevoir & à
conserver la vertu des eaux distillées; comme celle de l'eau de roses dans leur
sirop ou julep alexandrin: celle des sucs des plantes ou des fruits, comme
celles du vin, du vinaigre, du suc de coings, de citrons, d'oranges, de grenades
& de beaucoup d'autres choses, dans les sirops qu'ils ont voulu que les
Apothicaires tinssent dans leurs boutiques. Celle des infusions des bois, des
racines, des semences & des fleurs, dont ils ont ordonné de faire les sirops: &
enfin celle des décoctions d'un bon nombre de toutes ces choses mêlées
ensemble, comme les aromats, les fleurs, les fruits mucilagineux, les semences
laitées, les racines glaireuses & celles qui sont douées de sels volatils, dont ils
nous ont donné la méthode, pour en faire les sirops composés. Mais comme
la plus grande partie de ceux qui ont prétendu de vouloir & de pouvoir
enseigner la Pharmacie & le modus faciende aux Apothicaires, n'ont pas eux-
mêmes connu la différence des matières, ni n'ont pas su les divers moyens
d'extraire leur vertu sans aucune perte, à cause qu'ils ignoraient la Chimie;
aussi ne se faut-il pas étonner si les Apothicaires qui les ont suivi & qui les
suivent encore tous les jours, ont péché & ont failli beaucoup plus
lourdement qu'eux, puisque pour l'ordinaire, ils ne font pas même exactement
ce qu'ils trouvent dans leurs livres. Il faut donc avoir recours à la Physique
chimique, qui nous prescrira les règles qui empêcheront dorénavant les
Médecins & les Apothicaires de commettre des fautes pareilles, s'ils prennent
la peine de les suivre: & s'ils profitent des exemples & des enseignements que
nous allons faire suivre, pour apprendre à bien méthodiquement faire les
sirops simples & les composés, sans que l'Apothicaire perde aucune portion
de la vertu qui réside dans le sel volatil sulfuré, & dans sel fixe des mixtes qui
entrent en leur dispensation. Nous commencerons par les sirops simples, &
cela par degrés, & premièrement par ceux qui sont composés des sucs qui
sont déjà dépurés d'eux-mêmes, ou qui se peuvent séparer, sans crainte que la
fermentation leur nuise, comme sont les sucs acides. après cela nous
parlerons des sirops, qui se font avec les sucs qui se tirent des plantes, qui
sont de deux natures; les uns sont inodores & qui participent d'un goût
vitriolique tartareux; & les autres ont de l'odeur & participent d'un sel volatil
sulfuré: ces deux sortes de sucs ont besoin de l'œil & de l'industrie de l'Artiste
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 156
pour en séparer les impuretés, sans aucune perte de leurs facultés, avant que
d'en faire les sirops, & c'est ce que l'Apothicaire ne fera jamais, qu'en suivant
les préceptes de la Chimie. En suite de cela nous finirons par la
démonstration des fautes qu'on a faites jusques ici, lors qu'on a travaillé aux
sirops composés, dont nous donnerons quelques exemples, afin que le tout
soit rendu plus sensible à celui qui se voudra rendre plus connaissant & plus
exact en son travail.
Prenez cinq livres de sucre clarifié, quatre livres d'eau de fontaine, & trois
livres de bon vinaigre de vin blanc. Cuisez le tour selon l'Art en consistance
de sirop. Il semble à voir cette nue & simple description qu'elle est toute
ingénue, toute nette & toute selon la nature & selon l'Art; mais il faut que
nôtre examen chimique sasse voir qu'il y a plus de fautes qu'il n'y a de mots,
& qu'elle est toute remplie d'absurdités, qui sont indignes d'un apprenti
Apothicaire chimique, & par conséquent encore beaucoup plus indigne de ce
célèbre & renommé Médecin Arabe Mesué, auquel on attribue l'invention de
ce sirop. Mais avant que d'entrer à faire les remarques de cette mauvaise façon
de faire, il faut que nous fassions connaître qu'elles vertus Mesué & ses
sectateurs, ont attribué à ce sirop & à l'oxymel simple, & pour qu'elles
maladies ils les ont employées, parce que cela ne servira pas peu à faire
reconnaître les mauvaises indications qu'ils ont prises, faute d'avoir bien
connu la nature des choses & le travail de la Chimie. Ils attribuent à ce sirop,
& non sans raison, la vertu & la faculté d'inciser, d'atténuer, d'ouvrir & de
mondifier: celle encore de rafraichir & de tempérer les chaleurs qui
proviennent de la bile, celle de résister à la pourriture & aux corruptions, &
finalement celle de chasser les urines & de provoquer la sueur. J'avoue que
tout cela est possible lors que ce sirop est bien fait; mais qu'il n'aura jamais
toutes ces belles vertus, s'il n'est préparé comme nous le dirons ci-après. j'ai
pris la description de ce sirop de la Pharmacopée d'Auxbourg comme de la
plus correcte qui se voit aujourd'hui; car si je l'avais pris de celle de Bauderon,
ou de quelqu'autre encore plus ancien, j'y ferais remarquer des absurdités
beaucoup moins tolérable que celles que nous allons faire voir. Qui a-t-il, je
vous prie, de plus mal digéré, que de commander de cuire cinq livres de sucre
avec quarante livres d'eau à un feu de charbons allumés & enflammés, &
d'écumer incessamment, jusques à la consomption de la moitié; sans l'avoir
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 157
clarifié auparavant, & puis d'y ajouter trois au quatre livres de vinaigre, pour
achever de cuire le tout en sirop, vu que le vinaigre possède aussi ses
impuretés & son écume, & qu'ainsi c'est à recommencer. Voilà néanmoins ce
que commande Bauderon. Les autres n'ont pas mieux réussi avec leur sucre
clarifié, & ne méritent pas moins d'avoir sur les doigts. Car l'expérience même
répugne à ce qu'ils prétendent: car cet axiome qui dit que frustra fit plura,
illud, quod aeque bené vel melius fieri potest per pauciora, montre
évidemment que c'est très-mal fait de mettre quatre livres d'eau avec avec le
sucre & le vinaigre pour les réduire en sirop: puis qu'outre que l'eau est ici
tout à fait inutile, je dis mêmes qu'elle y est absolument nuisible pour deux
raisons, la première, parce que ébullition de cette eau cause la perte de
beaucoup de temps, qui doit être précieux à l'Artiste; & la seconde, qui est
encore beaucoup plus considérable, est à cause que l'eau enlève avec soi en
bouillant longtemps, les parties les plus subtiles, les volatiles & les salines du
vinaigre, qui sont celles qui constituent la du vertu incisive & apéritive, qui est
propre & spécifique de ce sirop. Car je souhaiterais de grand cœur, qu'on me
pût dire à quoi quatre livres d'eau peuvent servir à ce sirop, qu'elle vertu elles
lui peuvent communique: car si on me dit que c'est pour servir à la
dépuration du sucre, & que c'était la pensée de Bauderon. Je demanderai la
raison pourquoi la Pharmacopée d'Auxbourg y demande aussi quatre livres
d'eau, puis qu'elle prescrit de prendre du sucre clarifié: tellement que je trouve
que les uns ni les autres n'ont aucune raison. C'est pourquoi il faut que ceux
qui voudront faire ce sirop comme il faut, avec toutes les vertus & les
puissances qui sont nécessaires, pour suivre l'intention des Médecins, le
fassent de la manière qui suit. Prenez une terrine de faïence de terre vernissée
ou de grès, que vous placerez sur un chaudron plein d'eau bouillante, que
nous appellerons le bain marie bouillant: mettez dans cette terrine deux livres
de sucre fin en poudre très-subtile, sur quoi vous verserez dix-huit onces de
vinaigre distillé dans une cucurbite de verre an sable, & rectifié au bain marie,
pour en tirer toute l'aquosité ou le flegme, comme nous l'enseignerons lors
que nous traiterons du vinaigre, agités le sucre & le vinaigre distillé ensemble
avec une spatule ou avec une cuiller de verre, jusques à ce que le tout soit
dissout & réduit en sirop, qui sera d'une juste consistance, qui sera de longue
durée, & qui aura toutes les vertus qu'on désire dans le sirop acéteux simple.
Je laisse à présent le jugement libre & le choix aussi de faire ce sirop à
l'antique ou à la moderne, & je sais que ceux qui connaitront les choses,
suivront toujours la raison & l'expérience qui conduisent à faire citius, tutius,
& jucundius; c'est à dire plus prestement, plus surement & plus agréablement:
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 158
afin de faire voir que la Chimie est & sera toujours la belle école de la vraie
Pharmacie. Pour la fin de cet examen, notez en passant, que neuf onces de
liqueur claire de soi même ou clarifiée, selon les préceptes de l'Art, sont
suffisantes pour réduire une livre de sucre en consistance de sirop, par une
simple dissolution à la chaleur du bain vaporeux; afin que cela serve de
remarque générale, lors que nous parlerons des autres sirops simples ou
composés.
La façon générale de faire comme il faut les sirops des sucs acides, des fruits,
comme ceux du suc de citrons, d'oranges, de cerises, de de grenades, d'épine
vinette, de coings, de groseilles, de framboises, de pommes & c.
Nous n'avons pas beaucoup de remarques à faire sur ces sirops, parce que ce
sont ceux où la Pharmacie ordinaire pèche le moins; si est-ce que comme il y
a quelque petite observation que nous jugeons nécessaire à l'instruction de
nôtre Apothicaire chimique, nous ne 'avons pas voulu négliger. Prenez donc
celui qu'il vous plaira de ces fruits, dont vous tirerez le suc artistement, selon
la nature de chacun d'eux en particulier, avec cette précaution de ne se servir
d'aucun vaisseau métallique pour les recevoir; & qu'on ait aussi grand soin de
séparer les grains & les semences de ces fruits, tant à cause qu'il y en a qui
sont amers, qu'à cause aussi qu'il y en a qui ont la semence mucilagineuse &
glaireuse; & qu'ainsi cela ferait acquérir un goût étranger aux sucs, ou une
viscosité qui nuirait à la perfection du sirop. Et pour les fruits qui doivent être
râpés pour en tirer le suc, il faut avoir des râpes d'argent, ou de celles qui sont
faites d'une fer blanc qui soit bien net & bien étamé, car le fer communique
très-facilement son goût & la couleur à la substance du fruit acide, ce que
font aussi le cuivre, l'airain ou le laiton. Tout cela ayant été observé avec
exactitude, il faut laisser dépurer les sucs qui sont liquides d'eux-mêmes,
jusques à ce qu'ils aient posé une certaine limosité & des corpuscules ou des
atomes, qu'on séparera par la filtration. Mais pour ce qui est des sucs des
fruits qui sont d'une substance molle, lente & visqueuse, il faut laisser
affaisser & comme fermenter leurs sucs en quelque lieu frais, & séparer après
le suc qui se fait le plus clair de soi-même, & qui surnage dessus le reste,
parce que si on fait autrement, on fera plutôt une gelée qu'un sirop. après que
toutes ces sortes de sucs seront bien & dument préparés, comme nous
venons de le dire: il faut les mettre dans une cucurbite de verre au bain marie,
& les évaporer jusques à la consomption du tiers, ou même de la moitié. Or
on ne doit pas craindre que cette façon d'agir fasse perdre quelque portion de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 159
l'acidité du suc, puis qu'au contraire cela l'augmentera, vu que l'acide demeure
toujours le dernier, & qu'il ne s'évapore que le flegme ou l'aquosité inutile, &
que de plus cette opération servira pour séparer ce qu'il y pourrait rester de
féculence dans le suc: car on doit remarquer que deux heures de digestion au
bain marie dépureront plutôt va suc que trois jours d'insolation du même suc:
mais ce qui est encore de plus notable, c'est que les sucs qui sont dépurés de
cette façon, ne se moisissent que très-rarement, & qu'on les peut conserver
beaucoup plus longtemps que la autres sans aucune altération. Pour ce qui est
de la préparation du sirop, il faut suivre le modus faciendi, que nous avons
donné ci-devant au sirop acéteux, c'est à savoir qu'il faut prendre neuf onces
de suc bien préparé pour une livre de sucre en poudre, ou pour le même
poids de sucre qui soit cuit en électuaire solide ou en sucre rosat, & les faire
dissoudre à la chaleur du bain vaporeux, dans des vaisseaux de terre vernissée
ou dans du verre, sans jamais se servir d'aucun vaisseau métal, lorsqu'on
maniera des acides. Comment il faut faire les sirops des sucs qui se tirent des
plantes, tant de celles qui sont inodores, que le celles qui sont odorantes, avec
les remarques nécessaires à leurs dépurations. Nous avons ici trois sortes de
plantes à considérer, & par conséquent trois sortes d'exemples à donner pour
en bien faire les sirops, avec la conservation de leur vertu propre &
essentielle, ce que nous partagerons en trois classes. La première sera des
plantes inodores succulentes, telles que sont les espèces d'oseille, la chicorée,
la fumeterre, la mercuriale, le pourpier, la bourrache, la buglosse, le chardon
bénit & les autres de pareille nature. La seconde sera de l'odeur, mais donc le
suc est rempli d'un esprit & d'un sel volatil très-subtil, telles que sont les
plantes antiscorbutiques, comme le cochlearis, les cressons, les espèces de
sium, de moutarde & de mourtadelle, la berle & le pourpier aquatique, qu'on
appelle beccabunga. Et la troisième sera des plantes qui sont odorantes &
succulentes, telles que sont la bétoine, l'hysope, le scordium, l'âche, le persil,
l'eupatoire, & les autres de même catégorie. Comment on fera les sucs & les
sirops des plantes de la première classe. Il faut prendre la plante dont vous
voudrez tirer le suc, que vous couperez menu, puis la battrez au mortier ou de
pierre, vous la presserez avec tout le soin & les observation, que nous avons
données dans les discours que nous avons fait ci-devant sur les eaux distillées
de ces mêmes plantes, & lors que le suc sera bien dépuré au bain marie, &
qu'on en aura tiré une suffisante quantité de flegme ou d'eau, qui est de trois
parties en tirer deux par la distillation, & alors il faut mêlerez une livre &
demie de sucre avec une livre de ce suc ainsi dépuré & distillé, & les cuire
ensemble, jusques en consistance de sucre rosat, qu'il faudra décuire &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 160
réduire en sirop, avec six ou sept onces de l'eau que vous aurez retirés du suc
par la distillation au bain marie; ainsi vous aurez un sirop qui sera doué de
toutes les vertus de la plante, & lors que vous voudrez faire des aposémes ou
des juleps, vous mêlerez une once ou deux de l'un de ces sirops avec trois ou
quatre onces de son eau, que cous appliquerez aux maladies, selon les vertus
& les qualités qu'on attribue à cette plante. Notez qu'on peut garder ces sucs
ainsi dépurés par la distillation une ou deux années sans aucune corruption, à
cause qu'ils sont suffisamment chargés du sel essentiel nitro-tartareux de ces
plantes: mais qu'il faut néanmoins les couvrir avec de l'huile, pour empêcher
la pénétration de l'air, qui est le grand altérateur de toutes choses, & qu'il faut
aussi les tenir en un lieu qui ne soit ni trop humide, ni trop sec.
Comment on fera les sucs & les sirops des plantes de la seconde classe.
Il faut tirer le suc de ces plantes avec les mêmes précautions que nous avons
enseignées lors que nous avons parlé des esprits des plantes, de leurs eaux
distillées & de leurs extraits, où nous renvoyons l'Artiste, pour éviter la
répétition inutile & ennuyeuse. Mais comme nous avons déjà dit plusieurs fois
que les plantes antiscorbutiques étaient composées de parties subtiles, &
qu'elles avaient en elles un esprit salin qui est volatil, mercuriel & sulfuré, qui
s'évanouit & qui s'envole facilement, aussi faut-il que l'Apothicaire chimique
travaille soigneusement & diligemment à leur préparation, lors qu'il aura une
fois commencé. afin qu'il ne perde pas par sa négligence, ce qu'il doit
conserver avec étude, & qui ne se peut plus recouvrer, lors qu'il est une fois
échappé. Voici donc la seule différence qu'il y a de la préparation de ces sucs
& de ces sirops avec les précédents. C'est que lors qu'on les distille au bain
marie, il faut avoir un égard très-judicieux, de recevoir à part cinq onces de la
première eau, qui montera de chaque livre de suc, parce que ces cinq onces
auront enlevé avec elles la portion de l'esprit & du sel volatil d'une livre de
suc: vous continuerez en suite la distillation jusques à ce que vous ayez retiré
la moitié de l'humidité de vôtre suc, alors vous cesserez & mettrez une livre
de ce suc avec une livre & demie de sucre, que vous cuirez en sucre rosat, &
que vous réduirez en sirop, par une simple dissolution à froid, avec six ou
sept onces de l'eau spiritueuse & subtile, qui est montée la première, & que
vous aurez réservée à cet effet; ainsi vous aurez un sirop rempli se prouvera
manifestement par l'odeur & par le goût: mais principalement par les beaux
effets qu'il produira dans toutes les maladies scorbutiques, soit que vous le
donniez seul ou mêlé avec la seconde eau que vous aurez réservée. Vous
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 161
pourrez aussi garder de ces sucs pour en être fourni en la nécessité, au temps
que les plantes ne sont pas en vigueur, y apportant les précautions requises à
cet effet.
Comment on fera les sucs & les sirops des plantes de la troisième classe.
Nous ne ferons pas ici de redites creuses & vaines, puis qu'il suffit que nous
disions qu'il faut que l'Artiste prépare son suc, comme il le doit, pour en faire
ce que nous allons faire suivre. Lors que vous aurez le suc de quelqu'une de
ces plantes odorantes, il faut le mettre au bain marie pour le dépurer par une
simple & pente digestion, afin d'en séparer les fèces & l'écume qui surnage.
après avoir coulé ce suc à froid par le banchet, il faut en prendre quatre livres
& les mettre dans une cucurbite qui ait un chapiteau aveugle, ou un vaisseau
de rencontre qui joigne bien exactement, il faut mettre dans ce suc une livre
& demie des sommités & des fleurs de la même plante, qui ne soient point
battues au mortier, mais qui soient simplement coupées fort menu avec des
ciseaux, puis il faut fermer les vaisseaux & les lutter avec de la vessie trempée
dans du blanc d'œuf battu, & les mettre au bain marie, à une chaleur lente
vingt-quatre heures durant, après quoi il faut ôter le dessus du vaisseau & y
appliquer un chapiteau qui ait un bec, afin de tirer de ce suc empreint de la
nouvelle vertu de sa plante, vingt onces d'une eau spiritueuse & très-odorante,
cela fini, il faut cesser le feu & presser ce qui reste au fonds de la cucurbite, &
le garder jusques à ce que vous ayez fait ce qui suit. mettez les vingt onces
d'eau odorante dans un vaisseau de rencontre, à laquelle vous ajouterez
encore dix onces de nouvelles sommités de la plante, sur laquelle vous
travaillez, que vous luterez & ferez digérer à la lente chaleur du bain le temps
d'un jour naturel, qu'il faut laisser refroidir & presser cela doucement, afin
qu'il ne soit pas trouble, & le garder jusques à ce que vous ayez fait bouillir ce
qui vous était resté avec le marc de l'expression, & que vous l'ayez clarifié
avec des bancs d'œufs, & cuit avec trois livres de sucre, en consistance de
tablettes, qu'il faudra décuire à froid ou seulement sur l'eau tiède, avec les
vingt onces de vôtre eau odoriférante, qui contient la vertu mumiale &
balsamique de la plante, & vous aurez un sirop auquel il n'y manquera rien de
ce qu'il doit avoir, pour suivre nettement l'intention de la nature & celle de
l'Art. Mais il me semble que j'entends la plupart des Apothicaires, qui diront
que c'est allonger la méthode de faire les sirops, & que personne ne voudra
récompenser la peine qu'ils se donneront à bien faire: Que de plus ils seront
obligés de faire les frais d'un bain marie & des vaisseaux de verre, qui sont
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 162
nécessaires à la digestion & à la distillation, que ces vaisseaux sont fragiles, &
qu'ainsi tout cela joint ensemble, rehaussera le prix du remède: Que mêmes il
y en aura d'autres qui ne seront pas si circonspects, qui donneront leurs sirops
au prix commun, que le peuple court au meilleurs marché, sans connaissance
de la bonté de la chose, & que par ce moyen la boutique se déchalandera. Il
faut répondre à toutes ces objections, qui ne sont pas sans quelque
fondement. Et premièrement pour ce qui est du bain marie, il n'étonnera que
par son nom, ceux qui ne savent ce que c'est: car ce n'est qu'un chaudron, qui
leur pourra servir à toutes les nécessités de la boutique. Secondement pour les
vaisseaux, ne sont-ils pas obligés d'en avoir pour d'autres distillations, s'ils se
veulent acquitter d'autres distillations, s'ils se veulent acquitter dignement de
leur vocation, ou au moins en faire le semblant: Que s'ils en appréhendent la
rupture, ils pourront avoir des cucurbites de grès & de faïence pour les acides,
& de celles de cuivre étamé pour les autres matières; il y aura néanmoins
encore un inconvénient, qui est qu'ils ne pourront pas juger de la dépuration
des matières, ni de la quantité qui demeure, non plus que de la consistance, à
cause de l'opacité des vaisseaux. Mais la dernière considération doit
l'emporter par dessus toutes les autres: car chacun est obligé par le serment
qu'il a presté lors de la maitrise, de faire sa profession avec toute l'exactitude
requise & à l'acquit de sa conscience. Il faut donc que ce dernier but prévaille
par dessus tout le reste, & qu'il serve d'aiguillon & d'amorce à bien faire: car
ceux qui le feront de la sorte trouveront le support de Messieurs les
Médecins, qui recommanderont leurs boutiques; & lors que les honnêtes gens
seront informés de leur candeur & de leur assiduité au travail, ils
contribueront de grand cœur à récompenser la vertu de ceux qui travailleront
aux médicaments, qui sont capables de conserver leur santé présente, & de
faire renouveler celle qui sera perdue ou altérée. Continuons donc à faire voir
le défaut de l'ancienne Pharmacie, & ne nous contentons pas de prouver
qu'on à mal fait : mais enseignons comme il faut mieux faire. Pour cet effet, il
faut que nous donnions encore trois exemples des sirops simples, qui seront
ceux des fleurs odorantes, des écorces de même nature, & ceux des aromats :
afin que lors que les Apothicaires cuiront des sirops de cette sorte, on sente
point leurs boutiques de trois ou quatre cens pas, ce qui témoigne la perte de
la vertu essentielle des parties volatiles & sulfurées des substances des fleurs
& des écorces odorantes & celle des aromats : si ce n'est que ces Apothicaires
veuillent faire sentir leurs boutiques de bien loin, par une politique vaine, qui
est néanmoins très dangereuse & très dommageable à la société civile. Et
comme les contraires paraissent beaucoup mieux lors qu'ils sont opposés:
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 163
Prenez une demie livre de fleurs d'orangers récentes : faites-les infuser dans
deux livres d'eau claire & nette qui soit chaude, durant l'espace de vingt-
quatre heures: après quoi faites-en l'expression, & réitérez encore la même
infusion deux fois avec une demie livre de nouvelles fleurs à chaque fois.
L'expression & la colature faite, cuisez vingt onces de cette infusion en sirop
avec une livre de sucre très-blanc: Notez ici une fois pour toutes, que je
n'entends pas ici le poids médicinal; mais que j'entends le poids ordinaire des
Marchands, qui est de seize onces la livre. Avant que de faire voir le défaut de
ce récipé, il faut que nous disions les vertus qu'on attribue au sirop qui en
provient, afin que nous fassions mieux connaître qui a tort, ou qui a droit. On
dit donc que ce sirop réjouit merveilleusement le cœur & le cerveau, qu'il
restaure les esprits, qu'il provoque les sueurs; qu'il est par conséquent très-
salutaire contre les maladies malignes & pestilentes, parce qu'il chasse & qu'il
pousse ce qui est infecté de ce venin, du centre à la circonférence, & en fait
paraitre les tâches les marques. Tout cela peut être vrai, si ce sirop est bien
fait: mais on est frustré de ces nobles effets par la mauvaise façon que nous
venons de décrire. Parce qu'il ne reste à ce sirop qu'une amertume ingrate, qui
lui vient de son sel matériel & grossier, au lieu de cette pointe agréable au
goût ; & de ce fumet subtil & délicat qui se discerne par l'odorat : qui est
proprement la marque que ce sirop n'est pas privé de son sel volatil sulfuré,
dans lequel résident toutes les vertus qu'on en espère. Mais la coction de ce
sirop, qui ne se peut faire sans bouillir, emporte toute cette vertu subtile, ce
qui est cause qu'il ne répond pas aux indications du savant & de l'expert
Médecin, & encore moins à l'espérance du malade.
Prenez une livre & demie de fleurs d'oranges, qui auront été cueillies un peu
de temps après le lever du Soleil, mettez-les dans une cucurbite de verre & les
arrosez de douze onces de bon vin blanc, & d'autant d'excellente eau de
roses, couvrez le vaisseau de son chapiteau,dont vous luterez très-exactement
les jointures, placés-le au bain marie, & en retirez par la distillation faite avec
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 164
un feu, que vous augmenterez par degrés, huit onces d'esprit ou d'eau
spiritueuse, qui sera très-odorante & très-subtile, que vous garderez à part :
continuez le feu & tirez une seconde eau, jusques à peu prés de la sécheresse
de vos fleurs, après cela cessez le feu & faites bouillir les fleurs qui vous sont
restées dans deux livres d'eau commune, jusques à la consomption d'une livre,
pressez cette décoction qui est remplie de l'extrait & du sel fixe des fleurs,
clarifiez-là avec les blancs d'œufs, & la cuisez en consistance de sucre rosat
avec une livre de sucre, que vous décuirez après avec les huit onces d'eau
spiritueuse, & cela à froid, & vous aurez le vrai sirop de fleurs d'oranges,
pleinement rempli de toutes leurs vertus. La seconde eau que vous aurez tirée
servira d'eau cordiale & alexitaire pour y mêler le sirop, lorsque le Médecin
l'ordonnera. Cette préparation servira de modèle pour faire les sirop des
autres fleurs, qui sont ou qui approchent de la nature des fleurs d'oranges.
Suivons à présent par l'exemple du sirop des écorces odorantes, & prenons
celle du citron.
Prenez une livre de l'écorce extérieure des citrons récents: deux drachmes de
graine d'écarlate ou de Kermès, & cinq livres d'eau commune ; faites cuire &
bouillir le tout ensemble, jusques à la consomption de deux parties, coulez ce
qui reste, & y ajoutez une livre de sucre, que vous réduirez à la juste
consistance de sirop, que vous aromatiserez avec quatre grains de musc. Voilà
leur manière d'ordonner & de faire, qui est tout à fait indigne d'un bon &
d'un vrai Physicien, comme nous le ferons voir par les vertus qu'ils attribuent
à ce sirop, & par la confession ingénue qu'ils font, que la bonne odeur lui est
tout à fait nécessaire pour l'élever & le faire parvenir jusques au haut point
des vertus qu'ils lui attribuent. Qui sont telles, de fortifier l'estomac & le
cœur: de reboucher & de corriger les humeurs pourries, corrompues &
puantes du ventricule: d'ôter la mauvaise haleine; de résister aux maladies
venimeuses & pestilentes, de remédier à la palpitation ou aux battements du
cœur, & de dissiper la tristesse. Toutes ces vertus sont propres & essentielles
au sel volatil sulfuré de l'écorce du citron, comme le témoigne très-dignement
son odeur & son goût. Mais voyons, je vous prie, comment ces prétendus
Maitres s'imaginent de pouvoir introduire & conserver ce goût & cette odeur
dans le sirop dont il est question, ou dedans un julep de sucre & d'eau cuits
ensemble en consistance de sirop. Ils ordonnent de mettre dans l'un ou dans
l'autre une quantité judicieuse de l'écorce extérieure du citron, sans dire si ce
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 165
sera à chaud ou à froid, vu que quand mêmes ils auraient eu cette précaution,
encore ne servirait elle rien: car si c'est à chaud qu'on y met l'écorce, son
fumet & son esprit volatil s'évanouiront aussitôt, & ne laissera qu'une odeur
& qu'un goût de térébenthine : & si c'est à froid, la viscosité & la lenteur du
sirop, qui est chargé de l'amertume & de l'extrait de l'écorce précédente, ne
pourra pas recevoir, ni ne sera capable d'extraire cette puissance qu'on y veut
introduire encore qu'elle soit très-subtile de soi-mêmes. Ils auraient
néanmoins beaucoup mieux fait, s'ils avoient prescrit à l'Apothicaire de
presser entre ses doigts des zestes d'écorce de citron, & de faire entrer cette
humidité spiritueuse & oléagineuse dans du sucre très-fin réduit en poudre
très-subtile, jusques à ce qu'il commençât à se fondre, & alors achever la
dissolution de ce sucre avec un peu de suc de citrons bien filtré, & ainsi
aromatiser leur sirop tout cuit avec cette agréable liqueur, Mais cette manière
d'agir n'est pourtant pas encore digne d'un Artiste ou d'un Apothicaire
chimiste, il y procèdera donc de la sorte qui suit.
Prenez une demie livre de l'écorce extérieure & mince des citrons nouveaux,
hachez là fort menu avec des ciseaux ou avec un couteau ; mettez-là dans une
cucurbite de verre, & l'arrosez avec une livre & demie de bon vin blanc, ou ce
qui sera encore mieux avec autant de bonne malvoisie ou de bon vin
d'Espagne; tenez cela quelque peu de temps en digestion, retirez par la
distillation que vous ferez avec les précautions que nous avons dites, dix ou
douze onces d'eau spiritueuse ou d'esprit très subtil & très-odorant, sans autre
addition, si c'est pour les femmes, à cause de la matrice, qui ne peut souffrir
l'odeur du musc ni le goût de l'ambre. Mais si c'est pour des hommes, ou
pour des femmes qui ne soient pas sujettes aux passions hystériques, mettez
dans le bec du chapiteau qui servira à cette distillation, un nouet de toile de
soie crue, qui contiendra une demie once de graine de kermès, qui ne soit , ni
surannée ni vermoulue; huit grains d'ambre-gris & quatre grains de musc ; &
ainsi les premières vapeurs qui sont très-subtile, très-pénétrantes & très-
dissolvantes, étant condensées en liqueur qui distillera par ce bec,
emporteront avec elles, la teinture, la vertu, l'essence & l'odeur de ces trois
corps, dont tout le reste sera empreint & parfumé. Mettez en suite en
digestion à froid encore trois onces d'écorce de citron qui ne soit que
superficielle, mince & subtile, &qui soit coupée bien menu, dans l'eau
spiritueuse que vous avez tirée la première : coulés cette macération à travers
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 166
un linge net & fin sans expression & le gardez dans une fiole qui soit bien
bouchée ; jusques à ce que vous ayez fait bouillir dans deux livres d'eau
commune l'écorce qui vous est restée de la distillation & encore celle de
l'expression, tant que la liqueur soit réduite à la moitié, que vous presserez,
clarifierez & cuirez en sucre rosat, avec une livre de sucre très-blanc ; qu'il
faut après cela décuire en consistance de sirop, avec la quantité requise de
l'eau spiritueuse essensifiée. Il faut garder ce sirop avec soin, parce qu'il est
autant ou plus utile durant la santé, que pendant la maladie ; car une cuillerée
de ce sirop mêlée avec du vin blanc ou avec du sucre & de l'eau, composent
ensemble une limonade très-agréable & très-odoriférante, ceux qui voudraient
rendre cette boisson d'une agréable acidité, pourront y joindre du jus de
citron, ou bien quelques goutes d'aigre de soufre ou d'esprit de vitriol, si c'est
dans la maladie, pourvu que ce soit de l'ordre d'un bon Médecin. Ce sirop
donnera aussi l'exemple de faire comme il faut celui de l'écorce d'orange, qui
n'est pas moins utile que le précédent, & principalement pour les femmes, &
pour ceux qui sont sujets aux indigestions & aux coliques. Continuons nôtre
troisième exemple des sirops des aromats.
Prenez deux onces & demie de cannelle fine & subtile, c'est à dire qui ait un
goût pénétrant & piquant, mettez-là en poudre grossière, & la digérez en un
lieu chaud dans une cucurbite de verre avec deux livres de très-bonne eau de
cannelle l'espace de vingt-quatre heures, que le vaisseau soit si bien bouché
que rien ne puisse expirer. Ce temps passé faites-en la colature & l'expression,
puis remettez deux autres onces & demie de nouvelle cannelle en infusion,
autant de temps que la précédente que vous garderez, & continuez ainsi
jusques à quatre fois; gardez cette infusion empreinte des vertus de la cannelle
à part, puis Prenez la cannelle qui reste des expressions, & versez dessus une
livre de malvoisie, ou de quelqu'autre vin généreux & fort, faites-en aussi
l'infusion, puis en tirez toute la liqueur par une forte expression, que vous
joindrez à l'infusion précédente, avec deux onces de très-odorante eau de
roses & une livre de sucre, & les cuirez ensemble en sirop dans un pot de
terre bien couvert. Je sais qu'il n'y a personne qui connaisse tant soit peu la
cannelle, & les parties qui fournissent & qui contiennent ses vertus, comme
aussi celles des autres aromats, & principalement celles du girofle: qui ne
s'étonne & qui ne hausse les épaules de pitié, lors qu'on lira cette sotte & cette
absurde description, d'un des plus nobles sirops & des plus excelles qu'un
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Apothicaire puisse faire ou puisse tenir dans sa boutique, & que ses Auteurs
destinent à la récréation & au rétablissement des esprits vitaux; à réveiller & à
ramener la chaleur & la vie au cœur & à l'estomac, lors qu' elle en a été
chassée par quelque froidure mortelle, qui corrige aussi la puanteur de la
bouche & celle du ventricule, qui aide à la digestion, & qui en fin est capable
de réparer & de conserver universellement toutes les forces du corps. Je sais,
dis-je, que pour peu qu' une personne soit versée dans la distillation, & dans
l'extraction de la substance éthérée des aromats & particulièrement de la
cannelle, qui n'ait une secrète horreur de voir des manquements si grossiers,
dans un dispensaire, ou tant de graves Docteurs ont mis la main. Toutes les
vertus qu'on attribue au sirop de cannelle sont vraies & réelles, pourvu
qu'elles y soient conservées: mais examinons un peu, je vous prie, & voyons
de quelle belle & judicieuse précaution les Auteurs se servent pour cet effet.
Ils ordonnent à l'Apothicaire de cuire ce sirop dans un pot de terre qui soit
exactement bouché; mais considérez, qu'en même temps qu'ils prescrivent la
clôture du vaisseau, qu'ils veulent qu'on fasse cuire ce qu'il contient en
consistance de sirop, ce qui ne se peut faire que par l'évaporation lente de la
liqueur superflue, ou par son ébullition. Que si le couvercle du pot dans
lequel on le cuira, a un rebord qui entre en dedans & qui soit juste ; qu'il
ferme exactement ce pot & que les jointures en soient bien lutées, afin qu'il
ne se puisse faire aucune expiration, l'Artiste ou l'Apothicaire ne parviendront
jamais à leur but, qui est de faire un sirop, comme on le leur a ordonné, puis
qu'il se fera une circulation perpétuelle des vapeurs du bas au haut ; car ce qui
s'élèvera du bas se condensera au haut du couvercle & retombera, sans
espérance d'acquérir par ce moyen la consistance d'un sirop. Il faut donc
nécessairement qu'il se face de l'expiration, voire mêmes de l'ébullition, pour
consumer deux livres & demie de liqueur surabondante pour la consistance
du sirop. Or ne serais ce pas un grand dommage & une perte très-
considérable, de laisser aller en l'air inutilement deux livres & demie &
davantage d'une eau spiritueuse, d'une odeur très-soyeuse, d'un goût très-
délicieux & d'une très-grande efficace. Il n'y a pourtant que la Chimie qui soit
capable de réparer ces défauts, puis qu'elle nous fait connaître que la cannelle
possède en soi, comme aussi les autres aromats, un sel volatil sulfuré si subtil,
que la moindre chaleur est capable de l'extraire & de le chasser, si l'Artiste
n'observe avec exactitude de boucher comme il faut, non seulement les
jointures de l'alambic; mais aussi celles du bec, à l'endroit qu'il joint à
l'embouchure du récipient, autrement il perdra le plus subtil & le plus efficace
de l'esprit salin de la cannelle, qui est accompagné de celui de la malvoisie, ou
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 168
Ce sirop servira de règle pour bien faire tous les autres sirops des aromats,
dont il n'est pas besoin que nous donnions les recettes, puisque la présente
servira pour tous. Prenez dix onces de très-bonne cannelle que vous couperez
menu, & la mettrez dans une cucurbite de verre, sur laquelle vous verserez
trois livres de bon vin d'Espagne ou de malvoisie, ou mêmes de quelqu'autre
vin qui soit fort & généreux, & une livre de très-bonne eau de roses, couvrez
la cucurbite de son chapiteau, dont il faut lutter exactement les jointures,
mettez-là au bain marie, & lui adaptés un récipient, que vous luterez aussi
avec le bec de l'alambic, donnez un petit feu de digestion durant douze
heures; puis donnez le feu de distillation, en sorte que les goutes se suivent
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 169
l'une l'autre, sans néanmoins que le chapiteau s'échauffe trop: mais qu'on y
puisse souffrir la main sans peine; continuez ainsi tant que la cannelle paroisse
sèche; cessez alors & mettez cette cannelle à part. Réitérez ce que vous aurez
fait avec autant de cannelle, versant dessus l'eau que vous aurez retirée &
distillées comme auparavant, faites cela la troisième fois, & quand vous aurez
achevé, mettez vôtre eau dans une bouteille, que vous boucherez avec du
liège ciré, & la couvrirez avec de la vessie mouillée, afin qu'elle n'exhale pas le
meilleur & le plus subtil de sa vertu. Prenez en suite toute la cannelle qui vous
est restée, mettez-là dans la cucurbite, & versez dessus quatre livres d'eau
commune, couvrez-là de son chapiteau, lutez & distillez au sable & en retirez
une livre & demie, afin que s'il était resté quelque substance volatile &
virtuelle dans la cannelle, vous le retiriez sans le perdre: cette dernière eau
servira dans le laboratoire pour la dernière lotion des magistères & des
précipités, comme aussi à l'extraction de quelques teintures. Faites bouillir en
suite la cannelle au sable sans chapiteau, parce qu'il n'y a a plus rien à espérer.
Coulez & pressez toute la liqueur, qui est empreinte de l'extrait & du sel fixé
de la cannelle, clarifiez-là & la cuisez en tablettes avec deux livres de sucre fin,
qu'il faudra décuire à froid avec une livre de l'eau spiritueuse que vous aurez
réservée; il faut mettre aussi-tôt ce sirop dans une bouteille qui soit bien
bouchée, afin qu'il ne perde pas ce qu'on aura conservé avec tant de travail.
C'est un trésor dans toute sortes de faiblesses: mais principalement dans les
accouchements longs & difficiles, où les femmes sont épuisées de leurs
forces, & par conséquent elles sont privées de la meilleure partie de leurs
esprits & de leur chaleur naturelle, si bien qu'il est nécessaire de refournir ces
pauvres languissantes de nouveaux esprits & de chaleur: comme il n'y a point
de végétable qui en possède davantage que la cannelle, & principalement lors
qu'elle est animée de l'esprit du vin, tout cela se trouve concentré dans ce
sirop avec un agrément admirable, si bien qu'il est capable de produire tous
les effets que nous lui avons attribués. La dose est depuis une demi, jusques à
une & deux cuillerées. Ceux qui désireront rendre ce sirop encore plus
excellent, mettront dans le bec du chapiteau un scrupule d'ambre gris mêlé,
avec une drachme de vrai bois d'aloé réduit en poudre, & repasseront une
demie livre de leur excellente eau de cannelle par la distillation, dont ils feront
le sirop, qui sera beaucoup plus efficace. Il faut que nous achevions ce
discours des sirops, par les remarques & les observations que nous ferons sur
les sirops composés: parce que comme ils sont destinés à différents usages,
aussi sont-ils composés de différentes matières, qui demandent aussi une
différente manière de les préparer. Mais avant que d'entrer en matière, il faut
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 170
que nous disions quelque chose qui puisse frapper l'esprit du lecteur, afin
qu'il nous puisse mieux entendre, & que cela soit aussi plus capable d'instruire
ceux qui se dédient à l'étude de la belle Pharmacie. Et pour commencer je
dirai: que les Philosophes naturels, qui sont ceux qui jugent le plus sainement
des choses; assurent que tout ce qui reçoit, reçoit à sa façon de recevoir, &
non pas à la façon de celui qui est reçu, & qui doit introduire quelque qualité
nouvelle dans celui qui reçoit. Si cet axiome philosophique est vrai en soi,
comme personne de jugement sain n'en doutera: c'est ici particulièrement que
nous en ferons voir la vérité. Parce que l'Apothicaire ne peut faire aucun sirop
composé, qu'il ne face l'extraction de la vertu & des teintures de diverses
choses, qui doivent être reçues dans quelque liqueur, qui est ce que les
Chimistes appellent ordinairement Menstrue. Or de quelque nature que soit
ce menstrue ou cette liqueur, elle ne se peut charger ni s'empreindre de la
teinture, ou de l'essence de quelque végétable, de quelque animal, ou de
quelque minéral que ce soit, que selon sa manière de recevoir, qui ne peut être
autre que selon le poids de nature; n'est autre chose que la portée & la
quantité suffisante de la matière plus subtile du corps qu'on extrait, dont le
menstrue est chargé: & lors qu'il en est ainsi saoulé & rempli, soit à froid ou à
chaud, il est impossible à l'Art de lui en faire prendre davantage; parce que
comme nous avons dit, il est chargé selon le poids de nature, qu'on ne peut
outre passer, si on ne veut tout gâter, ou qu'on ne perde inutilement les
choses ; car Est modus in rebus, sunt certi denique fines, Quos ultra, citraque
nequit consistere rectum. Pour exemple, Prenez quatre onces de sel ordinaire,
faites-les dissoudre dans huit onces d'eau commune à chaud, & vous verrez
que l'eau ne se changera que des trois onces de ce sel, & qu'elle laissera la
quatrième, & quoi que vous fassiez bouillir l'eau, & que vous l'agitiez avec le
sel, si est-ce qu'elle n'en recevra pas davantage; parce que s'il parait dissout à
la chaleur, il se décharge au fonds, & se coagule lors que l'eau est refroidie.
Mais pour une preuve plus manifeste, que l'eau est chargée suffisamment &
naturellement; il faut avoir une assez grande quantité de cette eau chargée de
sel, pour y mettre un œuf dedans, qui fera connaître visiblement, si l'eau est
chargée, selon le poids de la nature; car si elle en a autant qu'elle en peut
recevoir, l'œuf surnagera sans qu'il aille au fonds, & si elle n'en est pas assez
chargée, l'œuf ne manquera pas d'aller au fonds; parce que l'eau n'est pas
suffisamment remplie du corps dissout pour l'empêcher. Cela se prouve
encore dans la cuite de l'hydromel; car lors que l'eau n'est pas encore assez
chargée du corps du miel, l'œuf ne surnagera jamais; mais au contraire, il va
tout aussi tôt au fond: mais lors que par diverses tentatives on est venu à ce
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 171
point que l'œuf puisse surnager, alors c'est le vrai signe de la cuite parfaite de
l'hydromel, & que l'eau est chargée autant qu'elle le doit être, pour faire un
breuvage agréable & vineux après sa fermentation ; au lieu que s'il est chargé
davantage, ce breuvage est gluant & attachant aux lèvres à cause du trop de
miel, & s'il ne l'est pas assez, il n'a pas assez du corps du miel en soi, pour lui
donner le goût & la force qu'il doit avoir, à cause que les esprits du miel, qui
causent sa bonté n'y sont pas assez abondamment pour faire une légitime
fermentation. Nous disons aussi la même chose de l'esprit devin, de l'eau de
vie, du vinaigre simple & du distillé, des esprits corrosifs du sel, du nitre, du
vitriol, des eaux fortes & généralement de toutes les liqueurs, ou de tous les
menstrues qui sont capables d'extraire ou de dissoudre quelque corps, soit
animal, soit végétable, soit minéral. Pour exemple, mettez du corail en poudre
grossière dans un matras & versez dessus du vinaigre distillé, jusques à
l'éminence de trois ou de quatre doigts peu à peu, aussi-tôt vous verrez son
action & vous entendrez un certain bruit dans son ébullition, qui fait la
dissolution du corps du corail; mais lors que cette ébullition & ce bruit est
cessé, filtrés la liqueur qui surnage & la mettez sur du nouveau corail en
poudre & vous verrez qu'il ne se fera plus aucune action, ni aucun bruit, ce
qui prouve évidemment que cette liqueur est saoule de ce corps, & qu'elle
n'en peut recevoir davantage. Prenez aussi de l'eau, de l'eau de vie, ou de
l'esprit de vin & en mettez sur du safran, jusques à ce qu'elle soit exaltée en
très-haute couleur ; Prenez en suite du nouveau safran & versez cette teinture
dessus, vous verrez que cette liqueur n'extraira plus, & que vôtre safran
demeurera de le même couleur que vous l'aurez mis dans le vaisseau. Il en est
de mêmes de tous les corps végétables qui entrent en la préparation des
sirops composés, comme les herbes, les fleurs, les fruits, les semences, les
racines. Tous ces corps ont en eux un sel, qui quoi qu'il soit de différente
nature, ne laisse pas de charger de sa substance plus ou moins visqueuse, le
menstrue dont l'Apothicaire se sert, selon le dispensaire qu'il suit, du poids de
nature; & lors que ce menstrue est une fois empreint de la vertu & de
l'essence de quelqu'une de ces choses; jusques à la concurrence du poids de
nature, il est impossible qu'il puisse attirer à soi la teinture & la vertu des
autres corps qu'on y ajoute en suite, sans qu'il se face quelque perte: car la
vertu de ces corps sera ou fixe ou volatile, si elle est fixe, le menstrue est déjà
chargé de quelque chose de même nature, & ainsi ce corps ne communiquera
point sa vertu à la décoction du sirop qui est suffisamment chargée: que si la
vertu de ce corps est volatile, elle s'évaporera inutilement pendant l'ébullition
de la liqueur superflue dans la cuite du sirop. Tout ce que nous avons dit ci-
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 172
devant, fait voir que nous avons besoin de donner les remarques que nous
avons promises sur les sirops composés, & les exemples de la division des
matières qui entrent dans ces sirops, afin d'en tirer l'essence & la vertu, selon
la diverse nature qu'elles ont en elles, soit qu'elle réside dans la partie fixe, soit
qu'elle se trouve dans celle qui est volatile. Nous nous servirons donc de
l'exemple de six sirops, qui sont de six différents usages, & par conséquent
qui sont composés de différentes matières, & qui sont extraits avec des
menstruës différents, afin de faire mieux voir la vérité de toutes les manières
possibles. Ces sirops sont, premierement un sirop stomacal, qui est le sirop
d'absinthe composé. Secondement, un sirop apéritif, qui est le sirop acéteux
ou le sirop de vinaigre composé. Le troisième, un sirop hystérique ou pour la
matrice, qui est le sirop cholagogue & hépatique, qui est le sirop de chicorée
composé avec la rhubarbe. Le cinquième, est un sirop thorachique ou
pectoral, qui est dédié aux maladies de la poitrine, qui est celui d'hysope. Le
sixième un sirop purgatif & phlegmagogue, qui est le sirop de carthame ou de
safran bâtard. Nous donnerons premièrement leur dispensation ancienne &
les remarques de leurs manquements, en suite de quoi nous mettrons
comment il les faut faire à la moderne, c'est à-dire chimiquement & sans
défauts.
premièrement évaporer par la coction & par l'ébullition cinq livres & plus de
la liqueur superflue, ce qui ne se peut faire qu'on ne perde l'esprit du vin & le
sel volatil sulfuré des ingrédients, & ainsi il ne restera que l'acide du suc de
coings & l'extrait grossier & matériel du reste. Il faut donc que nous donnions
une autre dispensation de ce remède, & la manière de le bien faire sans
aucune perte de ses bonnes qualités.
Prenez six onces d'absinthe récent: trois onces de menthe: une once de
galanga: deux onces de calamus aromatique; une once & demie de roses
rouges; & une demie once de nard indic, que vous couperez bien menu, &
mettrez dans une cucurbite de verre, avec quatre livres de bon vin clairet;
vous mettrez le tout au bain marie avec les précautions requises au travail & à
la distillation, & en retirerez, après qu'ils auront été vingt-quatre heures en
infusion, dix-huit onces d'eau spiritueuse & odorante, que vous mettrez dans
un vaisseau de rencontre, & mettrez dedans encore deux onces & demie de
sommités d'absinthe, deux drachmes de girofles, une demie once de noix
muscade, & deux drachmes de mastic choisi, tous réduits en poudre subtile,
& après que cela aura été deux jours en infusion au bain vaporeux, vous le
presserez à froid, & filtrerez la liqueur que vous garderez dans une fiole,
jusques à ce que vous ayez fait bouillir ce qui vous est resté de vôtre
distillation, & de l'expression dans un pot de terre vernissé, jusques à la
réduction de la moitié, que vous clarifierez & cuirez en consistance de
tablettes, pour le décuire après en sirop avec l'eau essensifiée de la vertu
stomacale de l'absinthe & des aromats: si vous le voulez encore rendre plus
agissant & plus prêt à suivre vos indications; vous y pourrez ajouter de l'esprit
de vitriol, ou de celui de sel, jusques à ce qu'il ait acquis vue agréable acidité:
qui vaudra beaucoup mieux que l'acide qui vous serait demeuré du suc de
coings, après une si longue & si inutile ébullition.
lent, jusques à la diminution de la moitié, que vous cuirez en sirop selon l'Art,
dans un vaisseau de terre vernissée, avec trois livres de sucre & deux livres de
vinaigre très-fort. Nous avons encore à nous plaindre ici des mêmes erreurs,
dont nous avons si souvent parlé ci-devant: car qui est-ce, je vous prie, qui ne
voie une absurdité toute notoire, de faire bouillir des semences & des racines
qui sont composées de parties subtiles & volatiles, à un feu lent avec dix livres
d'eau: & de plus, de joindre deux livres de vinaigre à cinq livres de liqueur,
afin de lui faire perdre ce qu'il a de plus pénétrant & de plus actif, & d'où
dépend toute la vertu incisive & apéritive de ce sirop. Ne nous rendons pas
pourtant ennuyeux à répéter si souvent une même leçon, disons seulement le
moyen de mieux faire, puis que nous nous sommes suffisamment expliqués
là-dessus dans nos remarques précédentes sur le sirop acéteux simple.
Prenez deux poignées d'armoise lors qu'elle est montée & qu'elle est encore
en fleur: du pouillot royal, du calament, de l'origan, de la mélisse, du dictamne
de crête, de la perficaire, de la sabine, de la marjolaine, du chamaedrys, du
millepertuis, du chamaepythis, de la matricaire avec sa fleur, de la petite
centaurée, de la rue, de la bétoine & de la buglosse, de chacun une poignée:
des racines de fenouil, d'ache, de persil, d'asperge, de bruscus, de pimprenelle,
de canpane, de cyperus aromatique, de garance, d'iris & de poeone, de
chacune une once: des baies de genièvre, des semences, de levesche, de persil,
d'ache, d'anis, de nielle romaine; des racines de cabaret, de pyrèthre, de
valeriane, du costus amer, du carpobalsamum, ou des cubebes du cardamome,
du cassia lignea aromatique, & du calamus de même nature de chacun une
demie once. Il faut couper les herbes & les racines récentes, & mettre en
poudre grossière tout ce qui est sec, puis les mettre macérer & infuser durant
vingt-quatre heures dans dix livres d'eau pure; après cela il les faut cuire &
faire évaporer jusques à la consomption de la juste moitié, puis ôter la bassine
du feu, & lors que la décoction sera tiède, il faut frotter & manier les espèces
avec les mains, puis en faire une exacte colature, qu'il faudra cuire en sirop
avec quatre livres de sucre. Notez qu'ils recommandent encore iterativement
d'avoir grand égard, à ce que la décoction soit coulée & recoulée bien
nettement avant que de la cuire avec le sucre, ou qu'autrement se sirop se
rancira & se troublera facilement; parce qu'ils prétendent de ne le point
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 176
clarifier, de peur que les blancs d'œufs n'atirent à eux la vertu de la décoction:
& que de plus, ils ordonnent de ne mettre les aromats que sur la fin de
l'ébullition, afin que la vertu de ces substances volatiles ne se perdent par une
trop longue coction. Voilà qui fait bien voir que ces gens-là ne pèchent, que
pour n'avoir pas été initiés aux mystères de la Chimie, qui leur aurait appris à
raisonner plus judicieusement, & à travailler avec plus de circonspection. Mais
venons à l'examen, & aux remarques qui sont nécessaires pour l'enseignement
de l'Apothicaire chimique, & nous n'en ferons que trois qui feront assez
connaître l'impertinence de leur façon de faire. Et premièrement, à quoi est
nécessaire, je vous prie, cette friction & ce maniement des espèces, puis qu'il
les faut presser, pour retirer par cette violence toute la liqueur, dont les
espèces sont imbues, & à quoi encore cette double & triple colature, puis
qu'elle ne purifiera jamais la décoction, & qu'il est absolument nécessaire de la
clarifier avec les blancs d'œufs, pour en faire un sirop qui soit agréable à la
vue & à la bouche. La seconde, c'est qu'ils veulent & ordonnent, qu'on ne
mette les aromats que sur la fin de la décoction, de peur, disent-ils, que leur
vertu qui consiste en une grande subtilité ne s'évapore, & ils ne considèrent
pas, que quoi que la décoction peut avoir reçu quelque vertu des aromats, à
cause que l'ébullition ne s'en serait pas ensuivie, si est ce qu'il faudrait que
cette vertu s'évanouit lors qu'on cuira cette même décoction avec le sucre, &
qu'ainsi leur précaution est peu judicieuse pour ne pas dire ignorante. Mais
pour le troisième, est-ce qu'il ne faut avoir égard qu'aux aromats dans la façon
ce sirop? vu que toutes les plantes, toutes les racines, tous les fruits, & toutes
les semences qui entrent en sa composition sont toutes odorantes, & par
conséquent remplies d'un sel d'un esprit, & d'un soufre très-subtils; qu'il faut
aussi bien conserver, que la vertu des aromats, puis que ce sont ces seules
choses qui donnent l'efficace & la puissance à ce sirop d'apaiser, comme on le
prêtent, toutes les irritations & les exorbitations de la matrice. Il n'est pas
nécessaire que nous donnions une particulière méthode de faire ce sirop
selon les ordres de la Chimie, puisque nous avons assez de fois enseigné &
répété la manière de le pouvoir faire dans les autres que nous avons décrits ci-
devant, & principalement en parlant du sirop acéteux composé: ceux qui
feront ce sirop avec les précautions, & avec la méthode chimique que nous
avons insinuée ci-devant, pourront alors se vanter qu'ils auront fait un chef-
d'œuvre de Pharmacie; puis qu'il ne suffit pas de connaître les matières; &
d'en faire une démonstration pompeuse: pour après négliger la conservation
de la vertu des choses qui entrent en la dispensation, dont on fait
ordinairement parade devant les Maitres Apothicaires.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 177
de chacune deux onces. Il faut hacher les herbes & les racines & les faire
bouillir dans trente livres d'eau jusques à la réduction de la moitié, puis vous
cuirez cette décoction avec dix livres de sucre clarifié en sirop, auquel vous
ajouterez en bouillant un noüet de linge clair, dans lequel il y aura sept onces
& demie de rhabarbe excellente coupée fort délié, & deux scrupules de nard
indic; il faudra presser le noüet de temps en temps, & lors que le sirop sera
cuit en consistance & qu'on l'aura mis dans son pot, il y faut suspendre le
noüet avec la rhabarbe & le spinard pour mieux entretenir sa vertu. Ce que
nous avons dit ci-dessus est l'ordre commun de faire ce sirop: mais ils ont
jugé nécessaire d'y joindre quelques observations pour le faire mieux, qui ne
valent néanmoins pas davantage que le reste: car quoi qu'ils croient d'avoir
mieux rencontré qu'auparavant, ils ne font pourtant que hésiter & tâter, sans
qu'ils puissent trouver le vrai chemin, à cause que le flambeau de la Chimie ne
les illumine pas. Ils disent donc, qu'il faut faire macérer durant vingt-quatre
heures l'orge, les racines & les choses sèches de cette composition dans la
quantité d'eau qu'ils demandent, & puis qu'on fasse bouillir tous le reste
ensemble jusques à la diminution de la moitié. Qu'il faut en suite couler la
décoction & en prendre une portion, dans laquelle on fera infuser durant
l'espace de douze heures pour le moins, les sept onces & demie de rhabarbe
& le spinard, pour en extraire la teinture & la vertu; après quoi il faut les faire
un peu bouillir, puis les exprimer doucement, & qu'il ne faut joindre cette
teinture au reste, que lors que l'autre partie de la décoction sera cuite en
parfaite consistance de sirop, & y mettre aussi la rhabarbe & le nard indic
dans un noüet de toile, afin qu'ils communiquent leur vertu au reste du sirop,
parce qu'autrement on ne reconnaitrait pas que la suspension de ce même
noüet dans le sirop pourrait contribuer à sa vertu, & lors que le tout sera
joint, il faut épaissir lentement ce sirop jusques à la consistance requise. Il
semble par-là que ces Messieurs aient eu grand soin de reformer la
préparation de ce sirop: mais c'est très-grossièrement: car ne jugent-ils pas
que cette décoction est chargée du corps des racines & de celui des herbes, &
qu'ainsi elle ne se peut charger davantage, ni ne peut extraire comme il faut la
rhabarbe, qui est la base & le fondement de la vertu de ce remède. encore s'ils
avoient ordonné de clarifier cette décoction auparavant, afin de la dépouiller
du corps grossier que la colature ne lui peut ôter; ils auraient fait voir quelque
étincelle de jugement, qui clocherait pourtant encore, puis que cela pourrait
mieux extraire: mais il ne conserverait pas le volatil de la rhabarbe, ni l'odeur
du spinard; parce qu'il faut nécessairement consumer & faire évaporer plus de
dix ou onze livres d'humidité superflue pour en faire un vrai sirop: qui ne se
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 179
Prenez assez de toutes les plantes succulentes qui entrent en ce sirop, pour en
avoir huit livres de suc hachez-les & les battez au mortier de pierre, tirez-en le
suc, que vous mettrez au bain marie dans une cucurbite de verre couverte de
son chapiteau, pour en faire la due dépuration, réservez l'eau qui en sera
sortie, coulez vôtre suc par le blanchet & le remettez au bain marie, & y
ajoutez les racines mondées & les capillaires; vous en retirerez quatre livres
d'eau que vous joindrez à la première. Mettez la quantité de la rhabarbe & le
nard indic que vous destinez à vôtre sirop; je présuppose une demie drachme
pour once de sirop, qui fait une once pour livre; dans un matras, & versez
dessus de l'eau que vous avez retirée de vos sucs, jusques à ce qu'elle surnage
de trois doigts, digérez au bain vaporeux durant douze heures pour en faire
l'extraction; coulez & pressez doucement cette première impression, remettez
la rhabarbe au matras avec de la nouvelle eau & continuez ainsi jusques à trois
fois, & vous aurez toute la teinture de la rhabarbe, que vous purifierez par
résidence au bain marie à cause de l'expression, qui fait toujours passer
quelque corps grossier & matériel: cela fait cuisez le reste de vôtre suc, après
l'avoir coulé & clarifié avec le sucre, & le réduisez en consistance de tablettes,
que vous décuirez avec vôtre teinture de rhabarbe en un vrai sirop, qui aura
toutes les vertus qu'on en espère, & qui se conservera longtemps sans perte
de ses facultés, à cause de l'abondance des sels des plantes & du vrai soufre
balsamique de la rhabarbe. Notez qu'une demie once de ce sirop, fait mieux
qu'une once entière de celui qui est fait à l'ordinaire.
d'impropre & de mal digéré dans les recettes des sirops précédents; celle-ci
néanmoins fait encore beaucoup plus paraitre l'ignorance de la vraie
Pharmacie en ceux qui l'ont faite. Car si nous prenons la peine d'examiner à
fonds les ingrédients qui la composent, nous n'y trouvons qu'un abîme d'abus
& d'erreurs, ce que j'y trouve mêmes de pis, c'est que la Chimie est ici au bout
de son rollet, sans qu'elle puisse sauver ni rabiller les manquements de cette
pratique: car les racines & les herbes donnent déjà d'elles seules une
décoction assez crasse: les fruits la rendent lente & visqueuse, mais la gomme
& les semences la rendront tout à fait mucilagineuse, si bien qu'il sera
impossible d'en pouvoir jamais faire un sirop, que si quelqu'un se vante de le
pouvoir faire. Talem vix repperit unum Millibus è multis hominum consultus
Apollo. Car s'il prêtent de faire sa decoction superficiellement, sans que les
racines, les fruits, les semences & la gomme soient bien cuits, il frustrera
l'intention de l'Auteur, & privera le sirop de la prétendue vertu qu'on lui
attribue: que si encore il les fait cuire comme il faut, il perdra le volatil des
racines, & principalement celui de l'hysope & des capillaires: & s'il clarifie sa
décoction, les blancs d'œufs retiendront la gomme & les mucilages. Je sais
encore que les Apothicaires qui font ce sirop, prétendent s'être acquittés de
leur devoir, lors qu'ils ont fait bouillir les substances mucilagineuses parmi la
décoction dans un noüet, qu'ils retirent après sans le presser, & ainsi leur
décoction est dépouillée de ce qu'on y demande. De plus, qu'y a-t-il de plus
ridicule que de substituer le sucre penide au sucre commun, car je ne peux
m'imaginer aucune autre raison de cette prescription, sinon que c'est
seulement pour rehausser le prix du sirop, & pour abuser le commun & les
ignorants. Comme donc ce sirop est impossible, nous le laisserons comme
inutile, puis qu'il ne peut avoir les vertus qu'on lui attribue, d'être bon aux
maladies froides de la poitrine, où il est besoin de déterger & d'atténuer la
matière crasse & lente qui l'obsède, d'ôter les obstructions, d'alléger les
douleurs des hypocondres & d'être salutaire à ceux qui sont travaillés de la
gravelle. Or il n'y a personne qui connaisse tant soit peu les matières qui
entrent en ce sirop, qui ne voie que c'est une absurdité manifeste d'espérer
d'ouvrir les obstructions avec des glaires & avec des colles, qui les
produiraient plutôt que d'être en aucune façon capables de les pouvoir ôter.
C'est pourquoi quiconque voudra avoir un bon sirop pectoral, qu'il le fasse de
la manière qui suit.
d'extraire la vertu de toutes ces choses différentes mêlées ensemble, que cela
donne de l'horreur & de la pitié. Et comme ces sirops sont encore en
pratique en plusieurs endroits, quoi qu'ils soient dorénavant retranchés de la
pratique des Médecins, qui sont les plus éclairés: nous avons cru nécessaire,
de conduire à la vraie méthode de bien faire ces sirops, les Apothicaires qui
ne sont pas connaissants des lumières de la Chimie: mais disons auparavant la
façon commune de le faire.
Prenez donc pour ce sirop purgatif composé, du vrai capillaire, de l'hysope,
du thym, de l'origan, du chamedrys, du chamepythis, de la lascolopendre, &
de la buglosse de chacune une demie poignée: de la cuscute, du fruit
d'alkekange, des racines d'angélique, de reglisse, de fenouil, d'asperges, de
chacune une once: du polypode de chêne une once & demie: de l'écorce de
tamarisc, une demie once: des semences d'anis, de fenouil, d'ammi, de daucus
de chacune une once: de celle de carthame légèrement pilée quatre onces: des
raisins sols, dont on aura ôté les pépins deux onces: faites bouillir tout cela,
haché & battu grossièrement dans six livres d'eau claire, que vous réduirez au
tiers; il faut couler cette décoction, & y mettre chaudement en infusion une
once & demie de senné mondé, une demie once d'agaric trochisqué, six
drachmes de rhabarbe choisie, & une drachme de gingembre: il les faut laisser
en macération une nuit entiere, & le lendemain en faire une forte expression,
& la colature, qu'il faudra cuire en sirop avec une livre de sucre fin, & y
ajouter des sirops violat solutif, rosat solutif, & de l'acéteux simple de chacun
deux onces. Ils dédient l'usage de ce sirop à la guérison des fièvres invétérées,
des quotidiennes & des quartes. Pour ouvrir les obstructions, qui proviennent
de la lenteur & grossièreté de ce qu'on appelle pituite. Et pour chasser par les
voies du ventre les sérosités dommageables. Je demande à cette heure, s'il est
possible que cette décoction qui est chargée de la substance des premières
matières de ce sirop, & qui de plus est réduite au tiers: je demande, dis-je, si
elle est capable de recevoir, ni encore de pouvoir extraire la vertu des
purgatifs: & de plus à quoi bon, je vous prie, l'addition de deux onces de
chacun des sirops qu'on demande, puis qu'on y peut mettre du sucre en la
place, & ajouter en leur lieu de l'infusion de violettes, de celle de roses, & un
peu de vinaigre simple & ordinaire, ou de celui qui sera distillé, comme nous
le dirons ci-après. Mais ce n'est pas encore tout; car il faut outre tout cela,
considérer la perte très-importante des sels volatils & sulfurés, des herbes, des
racines & des semences, qui s'envolent & qui s'évaporent par la coction.
Disons donc comme on fera mieux, & que le sirop qui suivra, serve de règle
pour tous les autres sirops purgatifs qui sont composés.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 183
décoctions, les digestions & les ébullitions, de tout ce que Messieurs les
Médecins ordonnent aux Apothicaires, pour les apozèmes, pour les juleps &
pour les potions qu'ils prescrivent pour le bien des malades: & je sais qu'après
que les Apothicaires autant connu ce qui se peut évaporer de bon par les
actions de la chaleur, qu'ils étudieront à le conserver, afin de faire tout au bien
de leur prochain. à l'acquit de leur conscience & à l'honneur de la Pharmacie:
& que de plus, ils reconnaitront qu'ils n'ont peu recevoir ces lumières
d'ailleurs, que par les dogmes de la Pharmacie chimique. Or après avoir ainsi
donné une idée générale des végétaux entiers & de leurs parties constituantes,
de ce qu'ils contiennent de fixe & de volatil; & après avoir donné les
remarques nécessaires, pour faire que l'Artiste chimique ne perde rien de ce
qu'il doit conserver: il est temps que nous passions aux parties que la nature
& l'art nous fournissent de cette ample famille, & que nous donnions une
section à chacun des quatorze genres subalternes, qui se tirent du genre
végétable principal: afin que l'exemple que nous donnerons du travail
chimique, qui se doit faire sur l'espèce de même nature de ce genre
subalterne, serve de phare & de guide pour être capable de travailler sur
toutes les autres espèces qui lui ressemblent. Ces genres subalternes sont
comme nous l'avons déjà dit, les racines, les feuilles, les fleurs, les fruits, les
semences, les écorces, les bois, les graines ou les baies, les sucs, les huiles, les
larmes, les résines, les gommes résines, & les gommes. Nous donnerons une
section à chacun de ces genres en particulier, afin que si ce genre, quoi que
subalterne a pourtant encore quelque subordination sous soi, que nous en
fassions la subdivision, pour donner par ce moyen, tant plus de lumière à
l'Artiste, à cause qu'il se rencontre de la variété & de la différence entre les
parties d'un même genre, qui demandent, par conséquent une différente
manière de les travailler, nous commencerons par les racines.
SECTION première.
Des Racines.
Les racines sont les parties les plus basses des végétaux; & comme le lieu & la
boutique de leur première digestion. Or la digestion est la volatilisation, ou la
spiritualisation d'un aliment qui était en quelque façon fixe: il semble donc
que c'est avec raison, que quelques-uns on dit que les racines étaient plus fixes
que les autres parties des plantes, à cause qu'elles sont nourries d'un aliment
moins élaboré que le reste. Cela semble vrai à l'égard de plusieurs racines,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 185
mais non pas à l'égard de toutes: car il y en a qui possèdent en elles la vertu de
toute la plante, en sorte qu'il y a quelques plantes, dont il n'y a que la seule
racine qui entre dans l'usage de la Médecine, à cause que les Naturalistes ont
reconnu par leur expérience & par leur raisonnement, que le sel, le soufre &
le mercure de ces plantes tenaient leur siège principal dans la racine: comme
leur goût & leur odeur en fait foi. Et comme il y a des racines qui sont
ligneuses, nerveuses & noueuses; aussi y en a-t-il qui sont rares, molles &
spongieuses: il y en a qui sont mucilagineuses & glaireuses: comme il y en a
aussi qui sont laitées & moelleuses: il y en a qui sont amères & d'autres qui
sont douces; il y en a qui sont aigres & agréables au goût, comme au
contraire, il y en a qui sont acres, corrodantes & mêmes corrosives: enfin les
unes sont d'une odeur agréable, & les autres sentent très-mal & blessent le
cerveau & la poitrine, au lieu que les premières les récréent & les fortifient.
Or nous n'avons fait le dénombrement, de toutes ces différences, qu'afin de
faire mieux comprendre à l'Artiste, qu'il ne faut pas qu'il travaille d'une même
façon sur toutes sortes de racines, sans avoir au préalable murement &
judicieusement examiné de qu'elles parties elles sont composées, ce qu'elles
ont de fixe ou de volatil, afin qu'après qu'il aura bien conçu leur nature par
l'aide des sens extérieurs, il conclue après cette connaissance de qu'elle
manière il pourra faire l'extraction de leur vertu. Et comme nous entrons
dans le détail des opérations, qui se font par le moyen de la Chimie sur les
végétaux & sur leurs parties, il faut faire suivre les exemples du travail qui se
doit faire selon la diversité des racines.
PREMIER EXEMPLE.
manière qui suit. Il faut presser & couler le tout, puis le clarifier avec des
blancs d'œufs, puis les couler par le blanchet, ou à travers de la chausse, &
faire évaporer cette liqueur claire très-lentement, jusques en la consistance
d'extrait, qui est celle qu'on peut dire entre une masse de pilules & celle d'un
électuaire liquide, afin qu'on le puisse donner en bol, ou en pilules, lors que le
Médecin l'ordonnera, ou qu'on le puisse plus prestement dissoudre dans
quelque liqueur appropriée à l'intention pour laquelle on s'en sert. Or avant
que de déterminer la dose de cet extrait, il faut que nous disions, comme en
passant, que tous les extraits qui se font de cette manière sont fort amis de
l'estomac, & qu'ils lâchent doucement le ventre, sans troubler l'économie de la
digestion, & faire aucune colliquation superflue & nuisible: & que ceci serve
de remarque générale pour tous les extraits qui se font des végétaux sulfurés
& volatils après qu'on en a tiré l'esprit, l'huile & l'eau. La dose de cet extrait
comme des autres de même nature est depuis une demie drachme, jusques à
une demie once, ou seul, ou dissout, & mêlé dans son eau, ou dans
quelqu'autre liqueur analogue, & cela afin d'ouvrir doucement le ventre du
malade, sans aucune crainte des bouleversements, qui arrivent à cause de
l'irritation & de la violence des purgatifs ordinaires. Et comme il ne faut rien
perdre de ce qui possède quelque vertu, il faut faire sécher le marc de
l'expression, qu'on calcinera dans un creuset ou dans un pot de terre non
vernissée, jusques à ce que la matière soit réduite en cendres grisâtres, dont
on fera la lessive, avec de l'eau de pluie distillée, qu'on filtrera & qu'on
évaporera jusques à sec, pour en retirer le sel des racines; qu'il faudra mettre
après cela dans un creuset & le faire rougir entre les charbons ardents, sans
qu'il se fonde, puis le dissoudre dans la dernière eau qu'on aura tirée, le filtrer
& l'évaporer jusques à pellicule, le laisser cristalliser au froid, en retirer le sel
pur & net, & continuer ainsi, jusques à ce qu'il ne se fasse plus aucune
cristallisation. Vous pourrez mêler une portion de ce sel dans son eau, pour la
rendre moins susceptible d'altération; vous en pourrez mettre aussi une autre
partie dans l'extrait, & il augmentera la vertu stomachique & cathartique
d'icelui. Le reste vous le garderez, afin que si vous voulez réunir toutes les
vertus fixes & volatiles de la racine d'angélique en un seul corps, pour en faire
le Clyssus, qui est proprement ce qui contient en soi, comme en raccourci
toutes les vertus d'une chose, dont on a séparé & dépuré les parties; vous
fassiez l'assemblage de l'esprit rectifié & de l'huile éthérée, par le moyen
unissant, le sel fixe, sans lequel on ne pourrait jamais parvenir à faire l'union
de l'huile & de l'esprit, à cause qu'ils sont d'une nature diverse, & qu'ils
surnagent toujours l'un sur l'autre: mais lors que vous aurez alkalisé l'esprit
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 188
subtil & rectifié, avec le propre sel alkali de la plante, alors vous y joindrez
inséparablement l'huile, ce qui produit une essence merveilleuse. Mais pour le
Clyssus, il n'est pas nécessaire de tant de raffinement, il faut seulement mêler
une partie de sel fixe purifié, avec deux parties de l'huile distillée, & trois
parties de l'esprit très-subtil, & les digérer ensemble à la vapeur du bain dans
un vaisseau circulatoire, jusques à ce que le tout soit joint & uni
indissolublement ensemble; ce qui arrive pour l'ordinaire dans le temps du
mois philosophique, qui est de quarante jours naturels, ou l'espace que nous
disons de six semaines. Ce remède étant ainsi achevé, peut être légitimement
donné en la place de l'esprit, de l'huile, de l'extrait & du sel, puis qu'il a toutes
les propriétés essentielles de ces quatre ensemble. La dose est depuis six
grains jusques à un scrupule, dans toutes les maladies auxquelles les Médecins
emploient le corps de la racine d'angélique, dont il a été préparé.
Quoi que cette opération ne soit pas mystérieuse à ce qu'il semblera à ceux
qui liront ceci, si est-ce qu'elle est digne de considération, puis que c'est
toujours pour faire voir de plus en plus la vérité de ce que nous avons tant dit
de fois ci-devant, à savoir que les sels sont des esprits fermés, & qu'ils ont en
eux un soufre caché, & par conséquent qu'ils possèdent une nature moyenne
entre les liqueurs aqueuses & les huiles, qui ne se peuvent assembler & encore
moins s'unir sans la médiation du sel, qui rend l'huile dissoluble & unissable
avec l'eau, & avec toutes les liqueurs qui sont de sa nature, ce qui n'est pas un
des moins importants secrets de la Chimie, quoi qu'il semble en quelque
façon méprisable, à cause de sa simplicité: mais que personne ne méprise
cette louable simplicité, puisque ceux qui la suivront se pourront vanter de
suivre la nature, dont les beautés & les ressors les plus admirables ne se
rencontrent jamais dans l'embarras & dans le mélange imparfait, que pour
produire des monstres. Or comme il faut étudier à rendre les choses agréables
& faciles, & que ceux qui ont besoin de ces beaux remède ne sont pas
toujours en lieu où il y ait des fourneaux & des vaisseaux, pour unir le sel fixe
avec l'huile de son sujet, & de plus, ce sel est ordinairement désagréable, à
cause de son goût lixivial & urineux. J'ai jugé plus commode & moins ingrat
de prendre du sucre très-fin en poudre impalpable ou réduit en alkohol, dont
on emplira une boitte d'ivoire ou d'argent doré, sur lequel on fera tomber
goute à goute de l'huile distillée des racines d'angélique ou de quelque autre,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 189
jusques à ce que le sucre en soit suffisamment imbu, & qu'il soit réduit en une
consistance qui puisse être contenue dans la boitte, lors mêmes qu'elle sera
renversée. Ainsi vous aurez un baume admirable, que vous pourrez prendre
en temps de peste par précaution & pour préservatif, en moindre dose
néanmoins que si on le prenait pour remède curatif. La dose est depuis la
grosseur d'un pois, jusques à celle d'une noisette, dans du vin le matin à jeun
pour préservatif, ou dans son esprit ou dans son eau pour remède curatif.
Que personne ne s'étonne que le sucre rende les huiles mêlables &
dissolubles avec l'eau, car le sucre est un sel végétable qui est capable de cela,
à cause que c'est un sel qui est mêlé de soufre & de mercure, ce qui le rend
perceptible de recevoir l'huile, & la change pourtant tellement de nature,
qu'elle se dissout & s'unit très-facilement avec l'eau, à cause de la substance
saline du sucre. C'est proprement ces baumes que vous trouverez dans les
Auteurs modernes, sous le nom d'Elaeosaccharum.
Pour faire ce baume, il faut avait un corps incorruptible, inodore & sans
couleur, qui soit capable de recevoir l'huile & d'en conserver l'odeur & la
vertu. Or ceux qui se sont adonnés à ce travail se sont beaucoup peinés avant
que d'avoir peu rencontrer une substance qui ne contractât aucune couleur,
aucune odeur & qui ne se corrompit pas avec le temps. On s'est servi durant
quelques années de la cire blanche & de la moelle, du suif de chevreau & de
la graisse de porc bien préparés & bien lavés, pour faire le corps des baumes
odorants & onctueux, mais tout cela n'a pas eu de durée, à cause qu'ils
devenaient rances, de mauvaise odeur & jaunes. Enfin les Chimistes ont
raffiné la dessus & se sont servis de l'huile qui se tire de la noix muscade par
expression, pour en faire le corps de ces baumes, sans néanmoins perdre la
vertu subtile éthérée & odorante de la noix muscade. Ce qu'ils font ainsi,
Prenez quatre onces d'huile de noix muscade qui soit bien pure & sans aucun
mélange étranger, mettez-là dans un matras à long col ou dans un vaisseau de
rencontre, & versez dessus de l'esprit de vin tartarisé, jusques à l'eminence de
quatre doigts, & les mettez digérer & extraire au bain marie à une chaleur
modérée, & lors que l'esprit sera bien empreint de la teinture de l'huile,
retirez-le par inclination & en reversez de l'autre, & cela jusques à ce que
l'esprit ne tire plus de teinture. Alors il faut mettre tout ce qui vous reste dans
une écuelle de faïence, & le laver avec de l'eau bouillante, jusques à ce que
toute la masse soit inodore & blanche, & c'est ce qui fait le corps de tous les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 190
baumes onctueux, qui ne contracte aucune mauvaise qualité, & qui s'empreint
facilement de l'odeur & de la vertu des huiles odorantes & aromatiques. Mais
à cause qu'il faut plaire à la vue aussi bien qu'à l'odorat, on donne la couleur
verte aux baumes des plantes, avec le suc de quelque plante inodore, dans
lequel on fait bouillir le corps des baumes, jusques à ce qu'il soit
suffisamment chargé de la couleur verte, puis après on s'en sert pour tous les
baumes, auxquels on veut donner cette couleur. On colore aussi les baumes
des huiles des racines & des aromats qui sont de leur couleur avec un peu de
terre d'ombre, & ceux des fleurs avec un peu de fine laque des Peintres. Or
comme ce corps des baumes est desséché, à cause de l'extraction qu'on a fait
de son huile subtile & onctueuse, par le moyen de l'esprit de vin tartarisé, il
n'y a plus rien à faire, sinon de le refournir d'une quantité proportionnée de
l'huile de la racine d'angélique, ou de quelqu'autre huile aromatique, pour en
faire le baume onctueux; duquel on se sert pour frotter les narines & les
temples, comme aussi le dessus de la main, pour empêcher que les puanteurs
n'attaquent le cerveau, & pour corriger la malignité des esprits empestés &
malins, qui sont dans l'air en temps de contagion, ou lors qu'on est obligé de
passer & de converser en des lieux où il sent mauvais, ou en ceux où il y a des
malades. Mais avant que de passer outre, il ne faut pas oublier de dire ce que
l'Artiste fera de l'extraction qu'il aura faite de l'huile de muscades, avec l'esprit
de vin, il retirera l'esprit au bain marie, jusques en consistance de miel cuit, &
ainsi il aura l'extrait de la noix muscade rempli du meilleur de son essence
corporelle; & un esprit doué de son huile, de son esprit & de son sel volatil;
s'il veut, il pourra garder une portion de son extraction; car cela tiendra le
milieu entre l'extrait & l'esprit qu'on en aura retiré, & pourra être employé aux
mêmes usages, parce qu'il possède la même efficace & la même vertu. La
vertu de l'extrait, de l'esprit & de la teinture, réjouit l'estomac, le cerveau & la
matrice, elle dissipe les ventosités, aide à la digestion, corrige la mauvaise
haleine, fortifie l'embryon, est bonne contre la syncope & contre la
palpitation du cœur, ouvre & dissipe les obstructions de la rate, arrête le flux
de ventre & le vomissement. Et comme je suis témoin de la vertu vulnéraire
de la noix muscade: je me sens obligé pour le bien commun, de mettre ici ce
que j'ai vu dans les armées d'Allemagne, en la personne d'un Capitaine de
cavalerie, qui était tout percé de coups, soit de ceux de feu, ou de ceux d'épée,
& qui néanmoins n'avait jamais eu la fièvre dans tout le temps du traitement
de ses plaies, non pas mêmes lors que la suppuration se faisait. Cela semblera
sans doute étrange & paradoxe: mais lors qu'on aura appris, que ce
Gentilhomme portait toujours sur soi des noix muscades, & qu'il en mangeait
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 191
une entière aussi-tôt qu'il se sentait blessé, l'admiration cessera; puis que la
vertu balsamique de la muscade qui réside dans son huile & dans son sel
volatil, était poussée par la chaleur de l'estomac dans toutes les parties, qui
corrigeait la sérosité maligne, qui est la cause occasionnelle des douleurs, des
inflammations, & par conséquent de la fièvre & de la mort, de la plupart de
ceux qui sont blessés dans quelque partie considérable. Il ne faut donc pas
que les Chirurgiens appréhendent les potions vulnéraires, & encore moins
l'usage de cet aromat, dans les bouillons de leurs blessés, à cause de la
prétendue chaleur qu'ils contiennent; au contraire ceux qui seront les mieux
sensés y auront toujours recours, comme à un asile très-assuré & qui ne leur
manquera jamais: mais principalement s'ils se servent intérieurement &
extérieurement de la teinture qu'on aura tirée comme nous l'avons dit ci-
dessus. Qu'on ne m'allègue pas ici que j'apporte un exemple personnel, puis
que la chose est arrivée à plusieurs de ses amis quoi qu'ils fussent de différent
tempérament, comme on parle, & qu'ils eussent été très-mal dans la cure de
diverses autres blessures, à cause qu'ils ne s'étaient pas servi de la noix
muscade. Je crois que cette digression ne déplaira pas, puis qu'elle est utile, au
général & au particulier: mais il faut que nous fassions voir que la Chimie ne
se contente pas du coloris des baumes onctueux, dont nous venons de faire
mention, parce qu'elle a trouvé le secret de colorer le corps des baumes avec
le magistère des mêmes plantes dont on veut faire le baume, ce qui se fait
ainsi. Prenez de la rue ou de la marjolaine, ou même de quelque autre plante
odorante & balsamique, autant que vous voudrez, lors qu'elles sont dans la
vigueur de leur verdure, faites-les bouillir dans de l'eau qui soit suffisamment
empreinte d'huile de tartre par défaillance, ou de sel de tartre résout; coulez la
décoction, versez-y de la dissolution d'alun de roche, faire dans de l'eau de
pluie distillée, & la matière se précipitera au fonds en forme d'une bouillie
verte: séparez la liqueur qui surnage par le filtre, puis lavez la matière filtrée
avec de l'eau commune au commencement, & avec de la propre eau odorante
de la plante sur la fin, jusques à ce que vous l'ayez privée de tout le goût salin,
qu'elle peut avoir acquis du sel de tartre & de l'alun: évaporez ensuite à une
chaleur très-lente ce magistère jusques en consistance d'une bouillie fort
épaisse, avec laquelle vous teindrez le corps blanc & inodore de la noix
muscade, que vous sècherez à l'air doucement pour le garder pour en faire le
baume, où vous y ajouterez sur le champ l'huile distillée de la plante & le
baume fera parfait, & qui se conservera en odeur & en couleur tout autant
qu'on le peut désirer. Mais il faut noter qu'il ne faut pas dessécher tout à fait le
magistère des fleurs ou des herbes, avant que de colorer le corps du baume,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 192
SECOND EXEMPLE.
Cette racine mérite bien que nous parlions de sa préparation, & que nous
fassions les remarques nécessaires pour l'instruction de l'Artiste: car outre
qu'elle est remplie de beaucoup de vertu & de propriétés très-particulières,
c'est que de plus nous ferons voir tout d'une suite ce que l'Apothicaire
chimique doit faire, selon le jugement & l'expérience, pour tirer de cette
racine, qui nous est domestique, plusieurs bons remède pour orner & pour
fournir sa boutique, afin que Messieurs les Médecins y aient recours lors qu'ils
en auront besoin, pour le bien des malades. Commençons par le choix du
temps auquel il faut arracher cette racine de terre, afin qu'elle soit fournie
abondamment de ce que nous y cherchons, qui est un sel volatil, spirituel &
sulfuré, qui se manifeste par son goût & par son odeur. Disons donc qu'il faut
arracher cette racine au commencement du printemps, lors qu'on commence
à voir pousser les œilletons ou les pointes aiguës qu'elle pousse hors de terre
en ce temps-là, car si on attend davantage, cette vertu qui est concentrée dans
la racine & qui est l'âme de la végétation, s'explique soi-même & se pousse au
dehors, pour faire paraitre le caractère visible de l'idée invisible, qui lui a été
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 193
l'emmènent avec elles dans le récipient, & c'est ce sel qui communique à l'eau
son goût, son odeur & sa vertu. Que ceux qui ne me croiront pas, travaillent
comme je viens de le dire, & qu'ils prennent garde très- exactement lors qu'ils
verront que le chapiteau deviendra plein de nuages blancs, & qu'il s'attachera
quelque chose au dedans d'icelui; qu'alors ils aient un autre chapiteau pareil,
qu'ils délutent le premier, & qu'ils substituent le second en sa place, & lors ils
se trouveront convaincus par leurs propres sens, de la vérité que j'ai énoncée:
car l'esprit de ce sel leur remplira le nez & le cerveau de la vraie odeur de la
campane, & s'ils mettent un peu du sel qui sera sublimé sur la langue, ils
avoueront que la plante même n'a jamais eu un goût si subtil, si pénétrant, ni
si efficace, & qu'ainsi ce serait un dommage irréparable & une ignorance
grossière, de laisser perdre ce qui est le principal & le plus virtuel du sujet sur
lequel on travaille. Ceux qui voudront faire l'extrait de la racine d'aunée, la
feront sécher un peu plus qu'à demi, puis ils la battront en poudre grossière,
& la mettront dans un vaisseau de rencontre avec du vin blanc subtil, tant
qu'il surnage de quatre doigts, ils feront digérer & extraire à la lente chaleur
des cendres, jusques à ce que le vin soit chargé du goût, de l'odeur & de la
couleur jaunâtre de la racine, alors ils retireront ce qui sera chargé & y en
remettront du nouveau, jusques à ce qu'il ne tire plus rien, puis ils feront
l'expression du tout; qu'ils mettront dans une cucurbite au bain marie avec les
précautions requises, pour en tirer l'esprit & l'eau spiritueuse, jusques à ce que
ce qui sortira n'ait plus de goût ni d'odeur; clarifiez en suite ce qui reste au
fonds du vaisseau & l'évaporez dans une terrine au sable, jusques à la
consistance d'extrait, qui aura en soi toute la vertu de ce qu'il y a de fixe dans
cette racine & qui n'est pas méprisable; parce qu'il ouvre le ventre & qu'il
fortifie l'estomac: La dose est depuis une drachme jusques à une demie once;
cet extrait est très-efficace pour dissoudre & pour évacuer les substances
fixes, gluantes & tartarées, du ventricule, de la rate & de la poitrine: mais
principalement dans la cure des asthmes périodiques, pourvu qu'on y mêle du
diaphorétique d'antimoine & du sel volatil de karabé, qui ne manqueront pas
de fortifier le ventricule, & d'apaiser les mouvements & les gonflements
météoriques de la rate, qui presse ordinairement le diaphragme, qui est un des
principaux organes de la respiration, & qui cause l'oppression de la poitrine &
le défaut de la respiration. cet extrait servira de règle pour faire ceux des
racines de valériane, de celles de l'impératoire, de la carline, & principalement
du contrayerval, qui est une racine qui vient du Pérou, & qui est un des plus
souverains remède contre le poison: mais principalement dans toutes les
maladies pestilentes & malignes, comme dans les fièvres d'armée, dans le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 195
pourpre, dans la rougeole & dans la petite vérole, parce qu'elle dégage
puissamment le venin, & qu'elle chasse subitement les sérosités dangereuses,
par la voie des sueurs & par celle de l'urine. Elle fait aussi des merveilles
contre les corruptions de l'estomac & particulièrement contre les vers. Il y en
a mêmes qui croient que son usage est capable de dissiper le charme & le
poison des filtres amoureux. La dose de la racine en poudre est depuis un
demi scrupule jusques à une drachme entière, dans du vin ou dans des eaux
cordiales & sudorifiques, comme sont celles de reyne des prés, de chardon
bénit & de sassafras. Mais son extrait fait avec exactitude, & l'esprit qui en est
tiré par distillation, font sans comparaison beaucoup mieux que le corps
matériel de la racine; & leur dose est moindre de la moitié. Je n'ai pu
m'empêcher de parler en passant de cette digne racine, à cause que je sais
qu'elle est encore cachée à la plupart des Apothicaires François: & je veux
croire que ceux qui la mettront en usage par l'ordre de Messieurs les
Médecins, trouveront que les effets répondront aux vertus que je lui ai
attribuées. De la racine de la grande consolide: & de celles du satyrion. après
avoir parlé des racines odorantes, aromatiques, & qui ont beaucoup de goût &
de sel volatil sensible: il faut que nous parlions en suite de celles qui sont
mucilagineuses & qui sont presque insipides: mais quoi qu'elles paraissent
n'avoir aucune saveur, si est-ce qu'elles possèdent de la vertu en assez grande
abondance; pourvu que l'Artiste sache délier la viscosité & la lenteur de leur
substance, afin de faire paraitre le sel & l'esprit qu'elles contiennent, dont la
pointe & l'efficace sont emprisonnées & arrêtées par les liens de cette
substance gluante, qui les empêche de produire au dedans de nous les beaux
effets qu'elles recèlent dans leur centre. Or cela ne se peut pratiquer que par le
travail de la Chimie, qui rend visibles les vertus cachées, & qui manifeste le
mystère que chaque mixte possède. Nous commencerons par la préparation
de la racine de la grande consoude, qui quoi que visqueuse & insipide, ne
laisse pas néanmoins de produire des très beaux effets au dehors & au dedans
de nos corps. Car elle est merveilleuse pour résoudre toutes les contusions,
elle fortifie les parties nervales des jointures dans toutes les espèces de
luxations; mais elle est encore plus admirable en cataplasme avec de la poudre
de la pierre nommée Osteocolla, tant pour empêcher les accidents des
fractures, que pour engendrer le calus qui est nécessaire pour la réunion des
os rompus. Que si cette racine produit des effets si notables pour arrêter le
crachement de sang, soit qu'il soit causé par la rupture de quelque veine, ou
qu'il procède de l'érosion de ces mêmes vaisseaux, qui se fait ordinairement
en la poitrine & en la gorge: de plus, son usage continué guérit les hernies de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 196
diverses espèces; pourvu qu'on ait soin en même temps de tenir la partie
sujette avec un bon bandage, & d'appliquer tous les trois jours un cataplasme
fait avec la même racine, du crocus de mars astringent, & de la terre douce de
vitriol. Or nous n'avons avancé ce que dessus, que pour faire mieux
comprendre que cette racine recèle une puissante vertu, & que pourvu que
l'Apothicaire chimique soit capable de la digérer & de l'extraire pour en
séparer les hétérogénéités nuisibles, & qui empêchent que cette belle
puissance cachée ne soit réduite en acte, pour faire paraitre le mystère de
nature, que chaque individu cache profondément en son centre. Et pour y
parvenir il y procèdera de la manière qui suit.
Quoi que cet extrait ou ce sang se puisse faire avec la seule racine de la grande
consolide & qu'il aurait beaucoup de vertu: si est-ce que je trouve non
seulement à propos; mais aussi très- nécessaire d'y joindre les racines, les
feuilles & les fleurs de la consolide moyenne, de celles du prunella ou de la
consolide petite & de la semence de millepertuis; parce que le sel balsamique
des feuilles & le soufre embryonné des fleurs & de la semence, contribuera
très-infailliblement à la perfection du remède que nous allons décrire. Prenez
deux livres racines de la grande consolide & autant des racines, des herbes &
des fleurs des trois autres espèces, qu'il faut soigneusement monder & laver;
puis battez-les au mortier de marbre avec un pilon de bois, tant que le tout
soit réduit en bouillie, à laquelle vous ajouterez une demie livre de semence de
millepertuis, qui aura aussi été réduite en bouillie dans le même mortier en
l'arrosant peu à peu avec du vin blanc, joignez-y tout une livre de mie de pain
de seigle & autant de celle de pain de froment, mêlez tout cela comme il faut
ensemble & l'imbibez encore d'un peu de bon vin blanc, jusques à ce qu'il soit
converti en une forme de bouillie claire que vous mettrez dans un matras à
long col, que vous boucherez avec un autre matras, dont le col entrera dans le
premier jusques à la dimension de quatre pouces, lutez-en les jointures très-
exactement avec du blanc d'œuf battu, du linge, de la vessie & de la chaux
vive, comme nous l'avons enseigné dans le traité des lutations. Suspendez le
vaisseau dans le bain vaporeux, ou le mettez digérer à la chaleur du fumier ou
à quelqu'autre qui lui soit analogue, & donnés une chaleur lente & digestive,
tant & si longtemps que la matière soit changée en une espèce de chyle qui
soit rouge & coloré comme le sang. Alors laissés refroidit le fourneau, tirez-
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 197
par la rectification ou dans des bouillons, comme aussi dans du vin blanc. Il
faut que la fermentation de cette racine, & la distillation servent d'exemple
pour toutes les autres racines qui sont de la même nature, ou qui en
approchent en quelque façon.
Comme nous nous sommes proposés de donner des exemples des racines qui
sont d'une nature différente: nous avons jugé nécessaire de proposer celle de
jalap & celle de mechoacan; à cause que ce sont deux racines qui sont
purgatives, & qui purgent mêmes toutes deux les sérosités, & néanmoins elles
ont de la différence entre elles; car l'une est résineuse qui est le jalap, & l'autre
est mucilagineuse, qui est mêlée de résine & d'une substance saline insipide,
en laquelle réside en partie sa faculté purgative, pourvu qu'elle soit bien
extraite, qui est le mechoacan: ce qui oblige l'Artiste de se servir de
préparation diverse & de menstrues différents pour extraire la vertu de ces
racines, afin de les donner en moindre dose & de les faire agir avec moins de
violence.
La racine de jalap nous est venue des Indes, elle est plus ou moins remplie de
vertu, selon qu'elle participe plus ou moins de résine, qui n'est rien autre
chose qu'une substance volatile sulfurée, qui est plus cuite & plus exaltée que
le sel volatil, qui se rencontre ordinairement dans les autres racines, & comme
c'est dans cette partie résineuse & grasse, que réside la vertu purgative
purgative du jalap, & qu'il n'y a que les esprits éthérés, volatils & sulfurés, qui
sont capables d'extraire & de dissoudre cette résine; les Chimistes se servent
ordinairement de l'esprit de vin rectifié pour cette extraction, ce qui se fait
ainsi. Prenez une livre de racine de jalap qui soit bien choisie, c'est à dire qui
ait des cercles noirâtres de distance en autre jusques dans son centre, qui soit
massive, compacte & serrée, & qui soit luisante dans son intérieur lorsqu'on la
rompue, mettez-là en poudre qu'on passera par le tamis, versez cette poudre
dans un matras & versez dessus du très-bon esprit devin, qui ne soit
participant d'aucun flegme, digérez cela quelques jours aux cendres, & lorsque
le menstrue sera bien chargé de couleur, retirez-le par inclination & le filtrez,
continuez cette extraction, jusques à ce que l'esprit de vin ne se teigne plus.
mettez toutes vos teintures filtrées dans une cucurbite, & retirez au bain
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 200
marie par la distillation les trois quarts de l'esprit, qui servira encore à des
opérations semblables; après cela tirés vôtre cucurbite du bain & versez sur la
liqueur qui vous reste, environ une pinte d'eau bien claire, qui précipitera la
résine du jalap au fonds du vaisseau: parce que l'eau affaiblit l'esprit de vin qui
avait dissout cette résine & qui la tenait en liqueur, ce qui fait qu'elle gagne le
fonds, à cause qu'il n'y a plus d'esprit assez subtil pour la tenir en dissolution.
Remettez vôtre cucurbite au bain, & retirez le reste de l'esprit de vin qui est
mêlé avec l'eau & cela pour deux raisons; la première, afin que vous ne
perdiez pas cette portion d'esprit de vin qui est toujours utile, & la seconde, à
cause que par ce moyen vous faites encore comme une seconde précipitation
de résine, parce que l'esprit de vin en retenait encore quelque peu avec soi,
comme la blancheur laitée de l'eau le témoigne évidemment. Tirez la résine de
la cucurbite & la mettez dans une écuelle de grès ou de faïence, & la lavez
trois fois avec de l'eau simple, pour lui ôter l'odeur & le goût de l'esprit de
vin, qui n'est pas également agréable à tous; mais il la faut laver la quatrième
fois avec de l'eau de roses & de celle de cannelle mêlées ensemble, puis il la
faut faire sécher lentement aux cendres & la garder au besoin. La dose de
cette résine est depuis trois grains jusques à quinze, en bol, dans des
conserves, ou dans de la gelée de coings ou de groseilles; on peut encore la
broyer sur le marbre avec trois fois autant de crème de tartre, jusques à ce que
le tout soit réduit en poudre impalpable, puis en dissoudre une dose dans de
l'eau ou dans un bouillon: mais il faut avoir une précaution bien exacte lors
que l'on donne de cette résine & de toutes les autres qui lui ressemblent, &
principalement de celles qui sont purgatives; parce que comme leur substance
n'est pas dissoluble dans les liqueurs aqueuses, & qu'au contraire, elles se
rassemblent en corps, lors qu'on pense les avoir parfaitement mêlées; & que
de plus, l'estomac est ordinairement rempli de quelque humidité, on doit
appréhender légitimement, que cette résine ne se rassemble & ne s'attache
aux parois du ventricule, au passage du pylore ou dans le duodenum; ce qui
est la cause ordinaire des surpurgations; ce qui n'est pas proprement un
mauvais effet du remède: mais ce n'en est qu'un accident, qui arrive pour
n'avoir pas bien connu la nature de la chose: car lors que ces médicaments
sont bien dissous, & qu'on les a alliés & joins à la liqueur aqueuse par le
moyen de quelque corps neutre, il n'y a plus rien à craindre. Il faut donc se
servir du jaune d'œuf pour dissoudre les résines purgatives, afin de les allier
avec la ptisane ou avec le bouillon, dans lequel on les fera prendre au malade:
car il n'y a jamais eu que les accidents qui aient fait craindre ces sortes de
remède, qui ne sont aucunement dangereux en leur opération, que lors qu'ils
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 201
ne sont pas bien dissous & bien unis avec la liqueur aqueuse, c'est néanmoins
un très-bon avis que nous avions à donner à cause des maux qui en arrivent
tous les jours.
Prenez une livre de mechoacan qui soit bien choisi, qui ne soit carié & qui ne
soit point mêlé de racine de bryone, ce qu'on connaîtra facilement par la vue
& par le goût. Par la Traicté de la Chimie. 393 vuë, parce que la racine de
mechoacan a des cercles depuis le centre jusques à la circonférence, ce que
celle de bryone n'a pas; de plus, le goût dé couvre encore mieux la vérité, car
celle de mechoacan n'a qu'un goût farineux insipide: mais celle de bryone
pique la langue & le gosier, lors qu'elle a été tenue longtemps dans la bouche:
il faut donc prendre le mechoacan le plus blanc, & celui qui se casse
facilement sans jeter de la poussière, qui témoigne qu'elle est altérée & cariée.
mettez cette racine bien élue en poudre subtile, que vous jetterez dans une
cucurbite de verre, & vous verserez dessus de l'esprit de vin qui ne soit point
rectifié jusques à l'éminence de quatre doigts & plus, couvrez la cucurbite de
sa rencontre & lutez en les jointures, digérez le tout à la chaleur des cendres,
jusques à ce que le menstrue soit bien coloré, que vous retirerez par
inclination & y en remettrez du nouveau, tant & si souvent qu'il ne tire plus
aucune teinture, pressez la racine fortement, filtrez toutes les extractions, &
les distillés au bain marie, pour retirer l'esprit de vin de l'eau de vie qui a servi
de menstrue jusques à ce qu'il n'ait plus aucun goût ; cessez alors le feu &
retirez la résine qui nagera dans ce qui reste dans le vaisseau, & la faites sécher
lentement au sable dans une petite écuelle: mettez cette liqueur qui contenait
la résine dans une terrine vernissée, ajoutez-y une drachme de sel de tartre, &
mettez dedans le marc de l'expression, que vous ferez bouillir ensemble
jusques à la consomption de la moitié, clarifiez cette décoction avec des
blancs d'œufs & la coulez par le drap, évaporez là doucement au sable en
consistance d'extrait liquide; auquel vous ajouterez la résine que vous aurez
mis en poudre très-subtile, avec trois ou quatre amandes pelées & deux
drachmes de sucre: puis vous conserverez cet extrait pour le dissoudre lors
qu'on en aura besoin, ou pour le donner en pilules. Notez en passant que ce
n'est pas sans raison, que j'ai dit qu'il fallait ajouter des amandes & du sucre
lorsqu'on triturera la résine: car il ne faut pas croire que ce soit simplement
pour empêcher qu'elle n'adhère au mortier ou au porphyre comme cela y est
utile: mais c'est de plus, afin que ces deux substances servent de moyens
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 202
Nous ne pouvons assez admirer l'abus qu'ont pratiqué si longtemps les plus
censés & les plus expérimentés Médecins touchant les foecules, & je
m'étonne que des personnes qui ont tant de fois avoue, confessé & enseigné,
que toute la vertu des choses ne réside en aucune autre substance que dans
les sels qu'elles contiennent & principalement les végétables: je m'étonne, dis-
je, que ces Physiciens chimiques se soient servis des fécules, & leur aient
attribué la vertu d'ouvrir, de dissoudre, & de pouvoir pénétrer jusques dans
les digestions les plus éloignées. Pour prouver la véritable raison de mon
étonnement, il faut qu'on sache que les fécules ne sont rien autre chose que la
partie farineuse & insipide de la racine, qui n'est à proprement parler que de
l'amidon: or il n'y a personne qui ne connaisse que l'amidon coagule une
grande quantité d'eau, & que par conséquent elle fera le même effet dans
l'estomac, lors que les fécules y seront introduites & que la chaleur naturelle
agira dessus, comme la moindre chaleur fait sur l'amidon. Mais pour mieux
faire connaître cet abus, il faut que je die la façon de faire le plus exactement
& le plus artistement les fécules, afin de faire voir aux moins intelligents, que
je n'ai rien avancé contre la vérité; & que ce n'est qu'avec l'appui de la raison
& de l'expérience que je les ai condamnées.
On fait ordinairement les fécules de cinq racines principales, qui sont celles
d'arum ou de pied de veau, d'iris, de poeone, de bryone & de grande
serpentaire. Or il suffira de donner l'exemple de l'une de ces cinq, qui servira
de mode le pour les autres, & pour toutes celles qui leur ressemblent. Il faut
premièrement avoir égard au temps auquel on doit arracher la racine, lors
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 203
qu'on en veut faire la fécule, qui est celui duquel la plante commence
seulement de pousser le moindre petit bourgeon, autrement on ne ferait rien
qui vaille. Prenez donc de la racine de bryone au point que nous avons dit, &
la lavez exactement, ratissés l'extérieur de l'écorce de la racine & la rapez bien
nettement, pressez au bas de la terrine ce qu'il y a de féculente blancheur,
jusques à ce que le suc soit éclairci, qu'il faut retirer doucement par
inclination, & comme il y a une substance mucilagineuse & jaunâtre qui est au
dessus de la farine blanche qui est au bas, il faut y verser un peu d'eau claire
qui soit tiède, pour en faire la séparation en faisant une agitation lente &
circulaire, lors que cela est achevé, il faut mettre cette farine ou cet amidon
dans un mortier de marbre & l'agiter avec de l'eau claire, jusques à ce qu'elle
soit blanche comme du lait, alors il faut passer cette eau blanche dans une
étamine neuve & qui soit un peu serrée, afin que ce qui serait trop grossier
demeure dedans, il faut couvrir la terrine & laisser affaisser la fécule an bas, il
faut réitérer cette agitation avec de la nouvelle eau, jusques à trois ou quatre
fois, en suite de quoi il faut mettre séparer l'eau par une douce & lente
inclination, puis couvrir la terrine d'un papier blanc, auquel on fera plusieurs
petits trous avec une aiguille, puis on l'exposera au Soleil, jusques à ce que la
fécule soit sèche, qui sera blanche comme du vrai amidon, si on y procède
exactement & nettement. Voilà la manière de faire artistement les fécules:
mais il serait à souhaiter qu'elles eussent les belles vertus qu'on leur attribue,
car il n'y a personne de sain jugement & qui soit tant soit peu initié aux
mystères de la Chimie, qui ne conçoive facilement que cette portion terrestre
& féculente qui se sépare de son suc par sa pesanteur, ne soit plutôt un
excrément de la racine, qu'une substance qui en contienne la vertu. Car il n'en
est pas dans la famille des végétaux, comme dans celle des minéraux & des
métaux: vu que les végétaux ne possèdent qu'une substance saline & volatile
qui contient leur vertu, au lieu que les minéraux & les métaux sont fixes en
quelque façon, & que c'est dans cette substance fixe & dans leur centre
matériel & serré que loge leur principale vertu. Or cette substance saline est
assurément dans le suc de la plante, puis que c'est le propre des sels de se
dissoudre dans l'eau, que s'il en restait quelque portion parmi les fécules, les
lotions qu'on fait avec de l'eau simple pour les purifier, emportent sans doute
le reste de leur vertu; si bien qu'il ne demeure qu'une terre subtile ou un
amidon pur & simple. Il serait donc beaucoup plus à propos de se servir des
racines, dont on tire les fécules, lors qu'elles auront été séchées, ou entières ou
coupées par rouelles; car on est assuré que leur vertu saline & mucilagineuse
s'est concentrée dans leur propre corps, par l'exsiccation, & qu'il ne s'en est
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 204
évaporé que la substance aqueuse, flegmatique & inutile. J'assure mêmes que
ce qu'on jette de l'expression de ces racines, vaut sans comparaison mieux que
les fécules qu'on en tire, il vaut donc beaucoup mieux couler le suc & le
dépurer, puis l'évaporer au bain marie en consistance de suc épaissi ou
d'extrait, afin de s'en servit au besoin, puis qu'il aura la vertu de la racine, &
qu'il produira les effets qu'on en espère. Je finis avec cela l'exemple des
racines, pour passer aux autres selon leur rang & selon leur ordre.
SECTION SECONDE.
Des feuilles.
Quoi que nous ayons amplement & généralement parlé des feuilles des
végétaux, lors que nous avons parlé de leur préparation & de leur différence
au commencement de ce chapitre des végétaux: si est-ce que nous avons
pourtant encore beaucoup de choses à y ajouter, tant pour la distillation de
leurs eaux simples, que pour celle de leurs esprits & de leurs huiles; car pour
leur extraction & pour leur réduction en sel, nous en avons assez parlé ci-
devant, nous en dirons pourtant encore quelque chose de plus particulier.
Nous avons suffisamment instruit l'Artiste pour tout ce qui concerne les
plantes odorantes, les plantes aigrettes & succulentes, & celles que nous avons
appelées antiscorbutiques, qui sont succulentes & piquantes, à cause du sel
volatil qu'elles contiennent, pour en tirer diverses préparations: mais il faut
que nous enseignions ici le moyen de distiller les plantes pour le général de la
boutique de l'Apothicaire chimique, selon la classe à laquelle elles peuvent
être réduites. Pour cet effet, l'Artiste aura recours à la figure qui est peinte à
côté de cette page, afin de se fournir d'un vaisseau & d'un fourneau qui soit
capable de lui servir à distiller les plantes qui n'ont point d'odeur & qui ne
sont pas acides, comme sont l'alchimille ou le pied de lion, la bourrache, la
fumeterre, le charbon bénit, l'euphraise, la fumeterre, la laitue, la mercuriale,
la morelle, la primevère, le pourpier, le pissenlit ou taraxacon, la verveine, &
toutes les autres plantes qui sont de cette classe ou qui en approchent. Pour
se servir de ce vaisseau avec utilité, il faut que nous disions en peu de mots le
moyen de s'en servir, & les raisons pourquoi on le préfère aux autres. Ceux
qui se sont servis jusques ici & qui se servent encore de la cloche de plomb &
du pot de dessous pour la distillation des eaux des plantes & des fleurs, n'ont
peu éviter jusques ici que leurs eaux n'aient senti le brûlé, qui est ce qu'on
appelle empyreume, à cause qu'ils n'ont pas eu la patience requise, ni l'attache
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 205
pour bien gouverner leur feu, & aussi à cause qu'ils ne se sont pas servis de
quelques moyens entreposés, pour empêcher la trop violente action du feu
sur une matière si peu fixe, qu'est la végétable: or comme les Chimistes ont
reconnu ce défaut, ils ont étudié pour empêcher un si mauvais effet. Et pour
y parvenir, ils ont trouvé la construction du fourneau que nous avons fait
représenter, & celle du vaisseau distillatoire qu'il contient, dont voici la
description. Il faut premièrement bâtir un fourneau rond, qui ait deux pieds
& demi de diamètre & deux pieds & demi de hauteur, auquel on laissera un
cendrier & un foyer pour contenir les charbons, il faut approprier un pied au
dessus de la grille du foyer, un chaudron de taule ou de plaque de fer qui ait
huit pouces de profondeur, & qui ait de chaque coté un pouce moins de
largeur, que n'en a le diamètre du dedans du fourneau, afin qu'il reçoive la
chaleur de toutes parts; il faut aussi que ce chaudron ait un bort plat en haut
qui soit large de trois pouces, afin de l'appuyer sur le bort du fourneau, &
qu'il soit soutenu par dessous de deux barres de fer mises en travers: ce bord
doit être percé de huit trous d'un pouce de diamètre également distants l'un
de l'autre, qui se puissent ouvrir & fermer avec une lunette de même matière
que le chaudron, afin que ces trous servent de registres pour augmenter &
pour supprimer le feu. Il faut que ce vaisseau ait au fonds deux pouces de
sable ou de cendres, afin de poser là-dessus le second chaudron qui sera de
cuivre étamé, qui soit d'un demi pouce moins large de chaque coté que celui
qui est de fer & qui le doit recevoir, & de la hauteur de cinq pouces & demi;
c'est ce vaisseau qui doit recevoir la plante, le fruit ou la fleur qu'on voudra
distiller, ou mêmes quelque liqueur, pourvu qu'elle ne soit pas acide. Ce
second vaisseau doit être couvert de son chapiteau qui sont ample & relevé
en dôme avec deux canaux, par lesquels sortira l'eau qui aura été condensée
dans icelui; on pourra mieux concevoir les proportions du reste par la figure
qui est à coté, que de la décrire: mais il faut que nous parlions en suite de son
utilité. Le principal but qu'à eu L'Artiste dans la construction de ce fourneau
& de son vaisseau distillatoire, a été sans doute d'empêcher l'odeur
empyreumatique, qui se contracte ordinairement par la trop prochaine action
du feu sur le vaisseau qui contient la plante qu'on distille: or cela ne peut
arriver ici pour les raisons suivantes: qui sont premièrement; que le feu Cc
n'agit pas immédiatement sur le vaisseau qui contient le sujet distillable, puis
qu'il rencontre le fonds du chaudron de fer qui fait la première résistance, en
suite le sable ou les cendres font la seconde, parce que l'une de ces deux
substances rompt l'action & la violence de cet agent dévorant, & ainsi le
fonds du vaisseau de cuivre ne reçoit qu'une chaleur tempérée, & qui est
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 206
lorsque les deux becs de son chapiteau vont goutte à goutte sans aucune
intermission: car alors, il est assuré qu'il n'aura pas besoin d'avoir aucun égard
au gouvernement du feu de plus de huit ou dix heures. Mais ce qui est encore
le plus avantageux & le plus considérable: c'est que les eaux qui ont été
distillées de cette manière, ont en elles toute la vertu requise, qui consiste
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 208
celles qui sont de cette classe. Le vrai temps de cueillir ces plantes pour en
tirer ce qu'on en espère; c'est lors qu'elles sont tout à fait en fleur & que la
semence commence à se former dans leurs épis ou dans leurs ombelles: car
c'est le vrai point auquel la racine est tout à fait épuisée, & que la nature est
dans l'intention de concentrer & d'unir dans la semence, ce qui se trouve alors
encore épars & diffus dans la tige, dans les feuilles, dans les fleurs & dans
cette semence embryonnée; Or il faut nécessairement empêcher que cette
concentration ne se fasse & ne s'accomplisse, autrement on ce serait plus
capable d'extraire la vertu de ces plantes, par le moyen de la distillation avec
de l'eau, comme elle se fait par la vessie. La raison est, à cause que tout ce qui
est encore volatil & de la nature saline & volatile se digère, se cuit & se fixe en
quelque façon par la maturité, & par l'union de cette substance spirituelle en
une huile grasse, visqueuse & lente, qui ne se communique plus si facilement
à l'eau, que par le moyen de la désunion de ses parties & de leur
défermentation, s'il est permis de parler ainsi: mais il n'est pas nécessaire de se
donner du travail inutilement, puis que nous pouvons prendre ces plantes
dans le temps que la nature n'a pas encore poussé ce végétable au point de sa
prédestination naturelle, qui est la perfection de la semence, qui est la source
de la perpétuation & de la multiplication des êtres. Lorsque vous aurez l'une
de ces plantes qui aura été cueillie le matin, un peu après le lever du Soleil,
lorsqu'elle est en l'état que nous venons de dire; il la faut couper fort menu
avec des ciseaux, & la mettre dans la vessie, qu'on en emplira jusques à demi
pied prés d'être pleine, vous y verserez de l'eau jusques à la même hauteur,
vous couvrirez la vessie de la teste de maure, luterez les jointures avec des
bandes de papier enduites de colle faite avec de la farine & de l'eau, donnez le
feu, & tenez la porte du fourneau & les registres ouverts, jusques à ce que les
gouttes commencent à tomber dans le récipient, & que vous ne puissiez plus
empoigner le canal qui est entre la teste de maure & le tonneau sans vous
brûler, il faut alors fermer exactement la porte & les registres, afin que la
matière ne monte pas en corps jusques dans la teste de maure, par une trop
violente ébullition: mais que les vapeurs en soient seulement élevées &
poussées jusques dans le canal qui passe à travers du tonneau qui contient de
l'eau froide, qui les condense en une liqueur mêlée d'eau, d'esprit & d'huile
éthérée & subtile: comme cela se voit appertement dans le récipient ou l'eau
spiritueuse soutient l'huile qui surnage au dessus. Il faut continuer le feu dans
ce même degré jusques à ce que l'eau qui en sort insipide & inodore. après
quoi, il faut ouvrir la vessie & retirer ce qu'elle contient, qu'il faut couler &
presser l'herbe, la faire sécher & la brûler pour en tirer le sel. Mais il faut
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 210
soit soutenu sur deux barres de fer, mettez une poignée de cendres ou de
sable sur ce couvercle, qui servira pour empêcher que la terre ne casse le
verre, & le couvercle servira de lutation à la cornue, & de moyen entreposé
pour rompre la violence de l'action du feu: couvrez le fourneau & adaptez le
récipient au col de la cornue, lutez-en les jointures avec un bon lut salé que
vous laisserez sécher lentement: donnés le feu par degrés & l'augmentez peu à
peu, jusques à ce que le récipient s'emplisse de nuages & de vapeurs, alors
entretenez l'égalité du feu, jusques à ce qu'il commence à s'éclaircir, & donnés
alors le dernier & l'extrême degré du feu qui est celui de flamme, afin que la
matière se calcine & qu'il ne reste aucune substance saline volatile ou
oléagineuse, il faut cesser l'opération, lors qu'on voit que le récipient devient
clair de soi-même, & que quoi que le feu agisse, il ne sort néanmoins aucune
vapeur, ni aucune liqueur de la cornue. Lors que le tout sera refroidi, il faut
désunir les vaisseaux, & verser ce qui sera dans le récipient dans une bouteille,
afin que l'esprit & l'huile se séparent l'une de l'autre, il faut en suite filtrer
l'esprit par le papier, & l'huile demeurera dedans l'entonnoir avec le papier,
qu'il faut percer au fonds & faire couler l'huile dans une fiole, il faut rectifier
l'esprit afin d'en séparer le flegme. On peut garder l'huile sans la rectifier pour
l'usage extérieur: mais si on s'en veut servir intérieurement, il la faut aussi
rectifier par la cornue au sable ou aux cendres; & pour y bien procéder, il faut
mêler cette huile avec le reste de ce qui est demeuré dans la cornue après la
distillation du tabac, jusques à ce que le tout soit réduit en une masse, dont on
puisse former des boulettes qui puissent entrer dans une cornue qui soit
nette, afin de la mettre après au sable, & en retirer l'huile par une seconde
distillation qui sera subtile & claire, dont on se pourra servir en dedans aux
usages que nous dirons ci-après. Cela étant fait, vous mettrez tout ce qui sera
resté de la première & de la seconde distillation dans un pot de terre non
vernissé ou dans un creuset, afin de la calciner au feu de roue, jusques à ce
qu'il soit réduit en cendres grisâtres & blanchâtres, qu'il faudra mettre digérer
aux cendres dans un matras, avec une quantité suffisante du flegme qu'on a
retiré lors qu'on a rectifié l'esprit, afin de dissoudre le sel que ces cendres
contiennent; filtrez cette première dissolution & remettez de la liqueur sur les
cendres, & continuez jusques à ce que l'eau en sorte insipide comme on l'y
aura mise: joignez ensemble tout ce que vous aurez filtré & le faites évaporer
dans une terrine de grès, jusques à pellicule à la vapeur du bain bouillant, puis
le mettez cristalliser au froid, ou achevez de le dessécher à la même vapeur, en
l'agitant doucement avec une petite spatule de bois, & lors qu'il sera bien sec,
il le faut mettre dans une fiole qui soit bien bouchée, pour le conserver à sec
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 213
usages. Nus ne nous mettrons pas en peine de décrire les vertus générales du
tabac: car il y a tant d'Auteurs modernes qui en ont amplement traité, selon
les règles de la méthode ordinaire, que cela serait superflu: je suis seulement
obligé de dire que je m'étonne de ce que ces Messieurs qui ne connaissent le
tabac que par son écorce; & par ses qualités premières & secondes, donnent
l'estrapade aux passages qu'ils tirent d'Hippocrate & de Galien, pour les faire
venir à leur sens; & de ce qu'ils font agir ces deux grands Génies de la
Médecine, pour & contre le tabac, sans qu'ils les ont jamais connu, ni par sa
figure ni par ses effets. Agissons d'une autre manière, & faisons voir que les
Physiciens chimiques ne se contentent pas de la superficie des choses: mais
qu'au contraire, ils les ouvrent pour pénétrer jusques à leur centre, afin de
découvrir ce qu'elles contiennent de bon, pour en suite les approprier aux
maladies extérieures & intérieures, auxquelles ils ont trouvé qu'elles étaient
propres par les expériences redoublées, qui ont été remarquées avec un
jugement solide. L'esprit du tabac est tellement rempli de sel volatil, que cela
doit insinuer son usage & sa vertu, puis que c'est le propre de ce sel de
déterger, d'atténuer & de dissoudre tout ce qui est contre nature, de quelque
qualité soit & en quelque partie qu'il soit contenu: c'est pourquoi on se peut
servir fort heureusement de cet esprit dans l'asthme & dans les autres
oppressions de la poitrine & des parties qu'elle contient, qui proviennent
ordinairement des colles & des matières tartarées, dont cet esprit est le vrai
spécifique dissolutif; on le prent dans de l'hydromel, dans du vin blanc, dans
du bouillon, dans des eaux distillées ou dans des décoctions incisives
atténuantes ou pectorales. La dose est depuis trois goutes jusques à quinze ou
vingt, selon l'âge & les forces des malades qui en crachats, par les urines &
par les sueurs, il provoque mêmes quelques fois le vomissement, s'il rencontre
l'estomac du maladie farci de quelque matière mucilagineuse, à cause que cet
esprit agit aussi-tôt dessus, qu'il élève & fermente cette matière nuisible, &
ainsi qua data porta ruit. Que si cet esprit est profitable en dedans, son usage
n'est pas moins merveilleux pour le dehors, car il n'a pas son pareil, pour
mondifier les ulcères qui sont sinueux & chancreux, sur tout il fait très-bien
dans les fistules: il excelle aussi par dessus les autres remède pour les récentes
& pour les contusions, si on en mêle avec de l'urine pour en laver les parties,
& en appliquer en suite un peu chaudement sur la partie blessée. Disons pour
la dernière louange de cet esprit que Hartman, qui était un très-célèbre
Médecin, autant renommé pour la théorie que pour la pratique, n'a trouvé
aucun autre remède contre la cristaline, qui est le plus pernicieux & le plus
dangereux de tous les accidents véroliques, que le seul esprit de tabac, qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 214
le sel fixe du tabac, qui possède aussi ses vertus: car outre que c'est un
escarotique mondifiant, qui est très-bénin lors qu'on l'applique sur les chairs
baveuses des ulcères, & sur les bords calleux qui empêchent la réunion; c'est
que de plus, il lâche doucement le ventre, si on en prend dans des bouillons; il
est aussi ennemi des vers & de toutes les autres mauvaises générations, qui se
font au fonds de l'estomac & dans les intestins. De plus, il est diurétique &
désopilatif, il ôte toutes les obstructions des parties qui sont voisines du
ventricule, & principalement celles du mésentere & celles du pancréas. Il
nettoie toutes les impuretés de la matrice, s'il est pris intérieurement, & qu'on
mette incontinent après la femme sur une chaise percée, & qu'on mette
dessous elle un parfum des feuilles du tabac, en forme de bain vaporeux, il
faut que le tabac ait bouilli dans de l'urine & dans du vin blanc. La dose du sel
est depuis quatre grains, jusques à quinze & vingt grains, dans des décoctions
ou dans des eaux qui soient appropriées à la maladie, pour laquelle on s'en
servira. Mais si l'Artiste prend la peine de faire le clyssus des trois principes
du tabac, qui sont l'esprit ou le mercure, l'huile ou le soufre & le sel, qui
soient mêlés ensemble, avec la proportion telle que nous l'avons enseignée ci-
devant, & qu'il les fasse digérer ensemble jusques à ce que l'union inséparable
on soit faite, ce sera un remède qui vaudra mieux sans comparaison, que l'un
de ces trois principes séparés: mais la dose en doit être moindre de la moitié.
Peut-être que beaucoup de personnes s'étonneront de ce que j'attribue tant de
si belles & de si différentes vertus aux remède qu'on tire du tabac: mais je sais
que leur étonnement cessera, lorsqu'ils prendront la peine de faire réflexion
sur les différents usages, auxquels le commun peuple, les Chirurgiens & les
Médecins mêmes appliquent la plante récente, ou ses feuilles apprêtées &
séchées: car on s'en sert en fumée, en masticatoire & en poudre pour faire
éternuer; dont les effets sont différents selon la diversité de la constitution
des personnes qui s'en servent: car il enivre les uns, il désivre les autres, il en
fait vomir, dormir & veiller; en fin il semble (comme aussi est-il vrai) que
cette plante ait quelque chose d'universel pour ne pas dire divin. Il faut aussi
que l'on considère qu'il y a quelque mystère chimique, qui est caché sous la
préparation de cette feuille: car quoi que ceux qui l'apprêtent ne soient pas
capables de rendre raison de leur façon de faire, si est-ce pourtant que le
Naturaliste trouve beaucoup à philosopher là-dessus; vu qu'il faut faire le
choix des grandes feuilles du milieu, rejeter celles du bas, & tronquer tous les
surgeons des côtés du tronc de la plante avec les boutons ou les
commencement de leurs fleurs, & couper le haut de la tige & toutes les
petites feuilles qui croissent déca & delà par les intervalles des grandes feuilles
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 216
& de la tige, afin de concentrer l'aliment spirituel & salin de la plante, & de
l'arrêter pour la nourriture des dix ou douze principales feuilles qui sont
environ le milieu. Il y a de plus, un point de constellation qui est d'une
observation très-nécessaire pour cueillir le tabac, aussi bien que pour le
semer; si on prétend en faire quelque chose par dessus le vulgaire, la semence
du tabac est dédiée à la planète du verseau & à celle de mars. On le sème au
croissant de la Lune d'Avril, qui est un peu auparavant l'entrée du Soleil en
ariès, & cela très-prudemment, à cause qu'il a besoin d'eau & de chaleur
tempérée dans son commencement, ce qui ne se rencontre pas si
particulièrement tempéré en pas une autre saison de l'année. On le cueille au
déclin de la Lune d'Aout lors que le Soleil est dans le lion, qui est une
constellation de dignité, de force & de vertu, & en une saison qui peut par sa
chaleur digérer comme il faut l'humidité superflue des feuilles du tabac. Mais
ce qui est encore de plus considérable, c'est que les feuilles, les bourgeons, les
boutons & les fleurs naissantes ne sont point inutiles, au contraire tout cela
sert de baume & de liqueur préparante & conservative, sans laquelle les
feuilles les mieux conditionnées perdraient leur vigueur, leur force & leur
vertu, ou par leur trop prompte exsiccation, ou par leur subite corruption &
leur pourriture. On tire le suc de ces parties qu'on a cueillies & coupées, après
les avoir battues au mortier de bois ou de pierre, puis on les fait bouillir avec
du vin d'Espagne qui soit douçâtre, qu'on appelle du vin cuit, ou avec de la
malvoisie, jusques à ce que le tout soit bien & curieusement écumé, après
quoi, il y faut ajouter du sel, jusques à ce que la tout soit bien & curieusement
écumé, après quoi, il y faut ajouter du feu, jusques à ce que la liqueur ait
acquis le goût & la salure approchante de celle de l'eau de la mer, & pour la
fin il y faut jeter & mêler de l'anis & du gingembre en poudre subtile, &
laisser reposer cette liqueur, afin qu'elle se dépure & qu'elle dépose des
féculences au fonds du vaisseau; lors que cela est fait, il faut la mettre dans
des vaisseaux bien bouchés, autrement toute sa vertu s'évanouirait. C'est avec
cette liqueur qu'on embaume les feuilles du tabac, lors qu'elles sont cueillies;
car on les trempe les unes après les autres dans un baquet rempli de cette
sauce, qui est un peu plus que tiède, car si elle était bouillante sa vertu s'en
irait en l'air à cause de la volatilité: & de plus, la chaleur trop violente cuirait la
feuille qu'on y tremperait & la rendrait inutile. Il faut en suite entasser ces
feuilles ainsi préparées les unes sur les autres & les couvrir de tous les côtés,
afin qu'elles se mitonnent, qu'elles se digèrent & qu'elles se fermentent en
quelque façon, jusques à ce que la liqueur les ait pénétrées en toutes leurs
parties, & qu'elles commencent à s'échauffer, alors il faut prendre une de ces
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 217
SECTION TROISIESME.
Des Fleurs.
Entre le grand nombre de fleurs que la famille des végétaux nous fournit avec
une si belle, une si agréable & une si divertissante profusion, la nature ne
nous a pas témoigné plus de soin que pour la rose, qu'on peut en quelque
façon appeler la reine des fleurs, tant à cause de la beauté & de l'agrément de
son coloris & de son odeur, qu'à cause aussi qu'elle est celle de toutes les
fleurs qui fournit à la Médecine & à la Pharmacie le plus de bel emploi. Car
un des Auteurs qui a recherché avec le plus d'exactitude tout ce que les
anciens & les modernes ont tiré de simple & de composé de la rose, conte
jusques à trente-sept pièces différentes, que cette noble fleur prête à la
Médecine & à la Pharmacie. Ce qui fait que je m'étonne que les Grecs aient
donné le nom de fleur, qui est λουλούδι en leur langue, à la fleur du romarin
par une façon de parler de Rhétorique, comme qui dirait par excellence: vu
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 218
que cette fleur ne fournit pas un si grand nombre de remède que la rose.
néanmoins comme la fleur de romarin possède aussi bien que la rose
beaucoup d'excellentes vertus, & qu'elle est mêmes plus balsamique: nous
nous servirons de ces deux fleurs dans cette section, pour apprendre aux
Artistes comment il faut travailler sur les fleurs, afin que ce que nous en
dirons leur serve d'exemple pour celles qui seront de la nature approchante de
la leur: car pour les autres sortes de fleurs, nous avons assez insinué comment
il fallait travailler sur elles, lorsque nous avons parlé généralement des plantes
dans les discours que nous avons ci-devant faits au commencement du
chapitre des végétaux.
Avant que d'entrer dans le détail des opérations que l'Artiste peur faire sur la
rose, il est nécessaire que nous disions quelque chose de ses différences & de
choix que l'Artiste en doit faire, pour parvenir à la fin qu'il se sera proposée
dans son travail: car les roses possèdent des vertus différentes, selon le plus
ou le moins de leurs couleur, de leur goût & de leur odeur. Pour exemple, les
roses de provins sont plus colorées que toutes les autres & ont un goût plus
austère, leur substance même est plus compacte & moins altérable &
corruptible que celle des autres, ce qui témoigne un alliage bien proportionné
de leur soufre & de leur sel, c'est pourquoi aussi elles sont plus céphaliques &
plus stomachiques, ce qui fait que les Médecins se servent de celles-là plutôt
que des autres pour la conserve & pour le vinaigre: mais principalement pour
en tirer la teinture après qu'elles sont sèches, comme nous le dirons ci-après.
Les roses pâles, qui sont celles qu'on appelle les roses communes entre elles
qui sont cultivées, sont d'une odeur plus pénétrante & plus subtile que les
précédentes, abondent en suc & sont plutôt fanées & altérées, jusques-là
mêmes qu'à peine les peut-on sécher, elles ont aussi un goût plus amer & plus
salin, qui témoigne leur faculté purgative & colliquative, comme les effets
qu'elles produisaient le vérifient: c'est pourquoi on les emploie à la distillation,
aux sirops & aux miels, à cause de l'abondance de leur mercure, de leur soufre
& de leur sel qui sont surmontés par une humidité, qui les rend capables
d'une prompte fermentation, & qui fait qu'elles communiquent facilement
leur vertu aux sujets, qui tiennent de l'un des trois principes qui abondent en
elles. Il y a une troisième sorte de roses, qui sont celles qu'on appelle roses de
Damas ou roses muscates, qui sont d'une odeur agréable, qui ne choque pas
le cerveau si violemment que les roses pâles, qui ne font pas une colliquation
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 219
roses ainsi desséchées, & les mettez dans une terrine de grès ou de faïence,
versez dessus autant d'eau bouillante qu'il en faut pour les humecter, & lors
que l'eau les aura bien pénétrées, il faut verser dessus goutte à goutte en
remuant toujours les roses quatre scrupules de bon esprit de vitriol, ou autant
de bon aigre de soufre, ou encore le même poids d'esprit de sel, selon
l'indication qu'on aura prise du remède & de la maladie; après quoi, il faut
verser là-dessus quatre livres d'eau bouillante, & couvrir le vaisseau jusques à
ce que la liqueur soit refroidie, qu'il faut couler par le blanchet ou la filtrer: on
y pourra ajouter une once ou deux de sucre pour livre de teinture si le
Médecin le prescrit & s'il agrée au malade. Cette teinture est un excellent
remède pour corriger tous les défauts de l'estomac, & principalement lors
qu'il est dévoyé par les vomissements & par les flux de ventre, lors aussi que
la digestion est dépravée & qu'il y a du défaut à l'appétit naturel; à cause de
quelque relâchement des fibres du ventricule, ou par la dilatation de ses
membranes. Sur tout c'est un spécifique dans la maladie qu'on appelle Coléra
morbus, trousse galant ou dévoiement haut & bas, pourvu que le malade en
boive à grands traits: car la vertu balsamique de la rose qui est aidée de l'acide
stomachique du vitriol, du soufre ou du sel, remet admirablement toutes ces
agitations & ces tempêtes dans un calme agréable: c'est aussi un breuvage
très-agréable & très-utile dans toutes les fièvres ardentes, soit qu'elles soient
intermittentes ou continues: car comme la plus grande partie de ces fièvres
proviennent de quelque corruption qui s'est faite dans l'estomac, qui a produit
une altération au ferment de la digestion, qui ne manque pas d'introduire la
malignité de l'idée qu'il a conçue dans les aliments que le malade prend, qui
charrient continuellement ce venin dans les veines & dans les artères, ce qui
cause l'effervescence des esprits, la suite de la fièvre & de ses redoublements.
Or comme cette maxime de la Médecine est très-vraie, que sublata causa
tollitur effectus, qui est que lors que la cause est ôtée, qu'il faut aussi de
nécessité que l'effet qui en provient cesse, & que ces fièvres dans le
commencement, ne sont que les produits & les suites de la corruption qui
s'est faite dans le ventricule, il s'ensuit nécessairement que si cette cause est
ôtée, qu'assurément la fièvre cessera puis qu'elle n'en est que l'effet: & comme
nous avons dit ci-devant, que la teinture de roses remettait l'estomac & ses
fonctions en leur devoir, c'est aussi d'elle qu'on doit faire la boisson ordinaire
des malades, lors qu'ils seront attaqués de cette sorte de fièvres. Ce breuvage
n'est pas moins nécessaire contre la dysenterie, contre la lienterie, &
généralement contre toutes les espèces de flux de ventre, qui causent aux
malades une soif & une sécheresse de bouche très-importune, que cette
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 221
Nous ne répèterons pas ici les raison s pourquoi nous prenons les roses pâles
ou communes, ni le choix du temps pour les cueillir, à cause que nous l'avons
enseigné au commencement de cette section. Disons seulement comment
l'Apothicaire chimique procèdera pour en tirer ce qu'elles contiennent. Pour
commencer, il faut prendre huit livres de roses pâles qu'il faut éplucher pour
désunir les feuilles de leur queues, qu'il ne faut pourtant pas rejeter comme on
le fait à l'ordinaire: au contraire, il les faut laisser avec les roses, parce que ce
qu'il y a de jaune au milieu de la rose contient une huile matérielle, qui monte
en la distillation en forme de beurre qui surnage l'eau, qui tire à soi l'huile
subtile & éthérée des feuilles de la rose & qui l'arrête, si bien que cette
manière de travailler fait que l'Artiste aura le double ou le triple d'huile
davantage; mettez les roses dans une vessie dont la teste de maure & le canal
du tonneau qui rafraichit soient d'étain ou à tout le moins de cuivre qui soit
nouvellement étamé, parce qu'autrement l'huile tirera du goût & de la couleur
verte du cuivre à cause de son sel volatil qui est très-pénétrant & très-actif,
versez sur les roses qui ne doivent être aucunement contuses, le quadruple
d'eau de pluie s'il se peut ou de celle de rivière, puis distillez selon que nous
l'avons déjà dit assez de fois. Ne cessez point le feu que vous n'aperceviez par
la vue, par le goût & par l'odorat, que l'eau qui sort n'est plus chargée d'huile,
qu'elle n'a plus de goût ou qu'elle ne sent plus rien; lors que cela est ainsi,
ouvrés la vessie, videz-là dans un tonneau dont on ait ôté nouvellement la lie,
& recommencez la distillation avec des roses nouvelles, afin de ne point
interrompre & de ne point perdre la chaleur du fourneau qui est en train, il
faut continuer ainsi, jusques à ce que vous ayez suffisamment d'huile pour en
faire ce que nous dirons ci-après. Lorsque vous aurez assemblé toutes vos
eaux distillées en un grand ballon, il faut la laisser reposer afin que l'huile
s'assemble au dessus, afin de la pouvoir tirer avec une cuiller d'argent; ou ce
qui est encore mieux, il faut couler toutes vos eaux au travers d'un linge bien
net qui soit tendu au dessus d'un carlet & toute l'huile demeurera sur le linge,
que l'on mettra dans une fiole qui soit bien bouchée à cause de la subtilité de
ses parties. Si vous voulez conserver vôtre eau comme elle est, vous le
pouvez, car elle est bonne, néanmoins vous la pouvez rendre meilleure &
beaucoup plus efficace, si vous la cohobez deux fois sur huit livres de roses
battues au mortier de marbre. Que si on demande la raison, pourquoi nous
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 222
avons dit ci-dessus qu'il les fallait laisser entières, & pourquoi nous disons à
présent qu'il les faut battre au mortier; il faut répondre, que dans la première
distillation, nous n'avons eu l'intention que de tirer l'huile sans nous soucier
beaucoup de la perfection de l'eau, & que comme l'Artiste doit savoir que
l'huile se confond avec le sel & avec l'esprit, par le mélange & la contusion qui
s'en fait au mortier, ce qui empêcherait qu'elle n'en peut être dégagée par
l'action du feu dans la distillation, à cause que l'esprit & le sel la tiennent avec
eux invisiblement dans l'eau: ce qui fait voir la raison, pourquoi nous avons
ordonné de battre les roses dans la seconde distillation, qui n'est que pour
méliorer l'eau & lui communiquer plus de vertu. Revenons à présent aux
restes des distillations qu'on a mises dans le tonneau; qu'il faut couler à
travers d'un couloir de linge grossier, & presser tout ce qui restera dessus, afin
de faire sécher le marc de l'expression pour le calciner, & en tirer le sel, qu'il
faudra purifier & cristalliser, comme nous l'avons dit ci-devant, lors que nous
avons parlé des sels fixes des végétaux. Mais comme nous voulons mettre la
liqueur qui a été coulée en fermentation avec des roses nouvelles, on pourrait
demander pourquoi nous avons fait presser les roses distillées avant la
fermentation, & comme cette demande n'est pas sans fondement, il y faut
répondre avec des raisons pertinentes, qui fassent connaître que nous ne
l'avons point avancé, que cela ne fut absolument nécessaire: car si la
substance des roses avait été fermentée, ce qu'il y a de sel fixe en elle aurait
été dissout par l'action du ferment, & aurait été volatilisé en sorte, que
presque toute cette substance saline aurait passé en esprit, au lieu que la
première distillation n'a été capable que de l'extraction de l'huile éthérée &
d'une partie du sel volatil de cette fleur. Il faut chauffer modérément ce qui
aura été coulé & le mettre en fermentation avec vingt ou trente livres de
nouvelles roses entières, soit par le moyen du levain ordinaire, soit par celui
de la levure ou du ject de la bière, avec toutes les observations & toutes les
précautions requises à cette opération, qui sont amplement déduites au
commencement de ce chapitre, auquel nous renvoyons l'Artiste pour ce sujet,
comme aussi pour la distillation & pour la rectification de l'esprit qu'on aura
tiré. Le moyen de faire la véritable essence des roses. L'exemple que nous
allons donner, n'est pas un des moindres mystères de la Chimie, c'est
pourquoi nous le dépeindrons le plus exactement qu'il sera possible, afin que
l'Artiste s'en puisse servir avec utilité & avec plaisir. Pour y parvenir, il faut
prendre quatre onces de sel de roses & les mettre dans une petite cucurbite,
puis verser dessus une demie livre du meilleur esprit de roses qu'on aura tiré,
il faut couvrir la cucurbite de son chapiteau & en luter très-exactement les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 223
jointures, & retirer l'esprit à la chaleur lente du bain marie, afin que l'esprit
devienne alkoholisé, c'est à dire bien déflegmé, car il n'y aura que la pure &
seule substance spiritueuse & éthérée qui montera, & le sel retiendra tout ce
qu'il y avait de flegme. Mais ce n'est pas encore assez de cette subtilisation de
l'esprit, car il faut encore, outre tout cela, que cet esprit soit empreint de la
plus pure & de la plus subtile partie du sel fixe, sur lequel il a été distillé, &
c'est ce que les Chimistes appellent de l'esprit alkalisé, comme qui dirait un
esprit qui participe du sel alkali, de sa plante, qui est le nom que les Artistes
donnent à tous les sels qui ont été tirés des végétaux ou de leurs parties, par le
moyen de la calcination & délixiviation. Il faut donc mettre le sel qui a servi à
l'alkolisation de cet esprit dans un creuset, & le sécher au feu par degrés,
jusques à ce qu'il rougisse, & sur tout bien prendre garde qu'il ne se fonde, &
lors qu'il sera modérément refroidi, il le faut mettre dans la cucurbite &
l'esprit par dessus & distiller comme auparavant: & continuer ainsi trois fois
de sécher le sel & de distiller l'esprit, afin de l'acuer & de le fournir de la
portion suffisante de son propre sel, qui lui servira de moyen unissant pour se
joindre & pour se mêler indivisiblement ensemble, pour en former une
essence admirable, tant pour son parfum que pour ses vertus médicinales, qui
surpassent de très-loin toutes les autres opérations qu'on a peu faire sur les
végétaux. Or le principal de tout ce mystère est l'alkalisation de l'esprit, c'est
pourquoi l'Artiste aura très-exactement égard de la faire avec les ponctualités
requises. Pour faire le mélange de ces deux corps avec proportion, il faut
mettre une partie de l'huile éthérée très-pur & très-subtil, & verser dessus
trois parties de l'esprit alkalisé, & vous verrez qu'il s'en fera en un instant une
union admirable, & qu'ainsi vous aurez une essence qui se mêle avec toute
sortes de liqueurs, & qui recrée les sens à merveilles par sa bonne odeur. Que
si on y joint de l'essence de très-bon ambre gris & de celle d'écorce de citron,
ce sera un cordial & un céphalique qui n'aura point son pareil au monde, tant
à cause de l'excellence de son odeur, qu'à cause aussi des vertus subtiles &
efficaces des choses qui le composent, qui sont très-pénétrantes, & qui sont
capables de réveiller les esprits assoupis ou exténués par les affections
soporeuses, qui attaquent ordinairement le cerveau, & qui en abâtardissent les
fonctions, comme aussi dans toutes les faiblesses & les autres passions du
cœur, soit qu'on donne ces essences dans du bouillon, dans du vin ou dans
quelque eau cordiale, ou mêmes qu'on se contente seulement d'en laisser
couler quelques goutes entre les dents, si elles sont serrées, & d'en introduire
dans les narines avec une plume ou avec un peu de coton: La dose ordinaire
de ces essences est depuis deux goutes jusques à six, huit & dix goutes dans
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 224
l'une des choses que nous avons dites. On pourra faire les essences de cette
même manière, de tous les végétaux qui produisent de l'huile éthérée, & qui
peuvent être fermentées pour en avoir l'esprit: soit que ces plantes aient une
odeur agréable ou non. Car celles qui ne nous semblent pas agréables, ne
laissent pas d'être utiles & d'avoir leurs vertus spécifiques pour quelques
parties du corps humain. Mais comme il ya des choses simples qui ont été
tirées des végétaux, ou de quelqu'autre substance qui donnent néanmoins des
huiles qui ont beaucoup de vertu, mais qui en auraient néanmoins beaucoup
plus, si elles étaient converties en essences, comme sont celles des gommes,
des résines, & celle du succin; il faut que nous disions en peu de mots, qu'on
se pourra servir de l'esprit de vin alkalisé pour les essensifier, ou bien prendre
de l'esprit de quelque'autre plante qui aura du rapport avec la maladie ou avec
la partie qui souffre. Ce qui doit suffire pour la rose, passons au romarin,
duquel on pourra faire la même chose; & ainsi nous n'avons rien à ajouter,
sinon la préparation de l'eau de sainte Élisabeth, ou de sainte Isabelle Reine
de Hongrie, qui est véritablement un très-digne remède.
Prenez vingt onces de fleurs de romarin, qui aient été cueillies un peu après le
lever du Soleil, mettez-les dans un vaisseau de rencontre, & versez dessus
trente onces d'esprit de vin alkolisé, lutez exactement les jointures de la
rencontre & la mettez digérer & extraire à la très-lente chaleur du bain
vaporeux durant l'espace de trois jours naturels: laissez refroidit le vaisseau
avant que de l'ouvrir, après cela tirez la teinture & pressez les fleurs, filtrez le
tout & gardez à part un partie de cette teinture balsamique, afin de s'en
pouvoir servir intérieurement & extérieurement: car elle a autant ou plus de
vertu que l'eau qu'on en tire, mais elle n'est pas si agréable ni si subtile. Il faut
distiller l'autre partie au bain marie à une chaleur si bien graduée, que le
chapiteau ne s'échauffe aucunement, & que l'Artiste puisse conter deux ou
trois entre les gouttes qui tombent, & continuer ainsi, jusques à ce que vous
ayez réduit la teinture en consistance d'extrait. Il faut boucher bien
exactement la bouteille ou sera cette eau, car elle est extraordinairement
subtile. Zapata qui était un Médecin & Chirurgien Italien, attribue aux remède
qui se tirent du romarin des vertus presque innombrables, & cela avec
beaucoup de raison: car cette plante est remplie de sel & de soufre volatils,
qui sont les deux principaux agents de la nature: mais particulièrement
lorsque leur vertu est animée de la subtilité de l'esprit de vin, qui pénètre en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 225
autres maladies semblables. Ils fortifient la vue & corrigent la mauvaise odeur
de l'haleine; ils confortent l'estomac, ôtent les obstructions du foie, de la rate
& de la matrice; ils sont admirables contre la jaunisse & pour remédier aux
fleurs blanches; enfin ils réjouissent le cœur & toutes ses fonctions,
renouvellent la mémoire débilitée, & entretiennent en une vigueur égale tous
nos sens intérieurs & extérieurs, soit qu'on les applique en dehors ou qu'on
les prenne en dedans. La dose de la teinture & celle de l'eau est depuis un
scrupule jusques à quatre dedans du vin blanc, dans des bouillons ou dans
quelqu'autre liqueur qui soit appropriée à la maladie: mais il faut remarquer
que si on fait prendre ces remède dans du bouillon, qu'il faut attendre de les
mêler, lors que le bouillon sera de la chaleur tempérée pour être avalé,
autrement tout se perdrait & s'évanouirait à cause de la subtilité. La dose de
l'extrait est depuis un demi scrupule jusques à une drachme ou seul ou mêlé
avec quelque conserve ou dissout dans du vin blanc ou dans quelqu'eau
distillée. Ce remède est si nécessaire à cause des accidents qui arrivent à toute
heure dans une famille; comme de se blesser, de se brûler, de se fouler & de
s'enrhumer, qu'il faudrait en avoir toujours chez soi, afin de prévenir par un
secours prompt & sûr les malheurs & les douleurs qui suivent ordinairement
les commencement de ces maux. Principiis obsta, sero medicina paratur, dum
mala per longas invaluere moras.
SECTION QUATRIESME.
Des Fruits.
Les fruits sont des parties des végétaux, qui sont le moins employés dans la
Pharmacie chimique: c'est pourquoi nous n'aurons pas beaucoup de choses à
dire de leur préparation. Puis qu'il n'y à que la coloquinte que nous trouvons
capable de nos remarques & de nôtre travail. Et comme c'est un purgatif qui
est employé, & qu'on a manqué jusques ici à sa vraie correction, nous ne
produirons que ce que le raisonnement & l'expérience nous ont appris là-
dessus. quoi que les plus célèbres Auteurs chimiques aient prescrit de faire
l'extrait de coloquinte avec l'esprit de vin, si est-ce que je ne suis pas de leur
sentiment en cela. Parce que le fruit de la coloquinte est volatil & qu'il a un sel
subtil & nuisible en soi, qui fait des colliquations étranges, & qui fait aussi des
érosions à l'estomac & aux intestins, comme cela se voit évidemment, lors
que ce mauvais remède a des hypercatharses ou surpurgations. Or l'esprit de
vin ne tire de la substance de la coloquinte que le sel volatil & nuisible sans
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 227
toucher à sa partie fixe, qui est celle qui purge véritablement les sérosités, les
glaires & les mucosités de tout le corps: de plus, l'esprit de vin subtilise &
atténue tellement la coloquinte, qu'elle est charriée dans les veines & dans les
artères, d'où elle attire jusques au meilleur & au plus pur sang. Il faut donc
que l'Artiste trouve quelque moyen de corriger & d'extraire ce fruit purgatif,
afin qu'il purge sans aucune nuisance, comme il en est capable. Or il faut que
ce soit un menstrue qui soit d'une nature différente à l'esprit de vin, afin qu'il
fixe en quelque façon ce qu'il y a de volatilité maligne, qui prédomine dans ce
fruit & qui cause tous ses mauvais effets; c'est pourquoi, il faut
nécessairement que ce soit le vinaigre distillé qui soit le menstrue & le
correctif de la coloquinte, pourvu qu'il soit animé & aidé d'un sel fixe qui soit
pénétrant & subtil, qui puisse agir sur ce volatil & de le changer de nature; ce
sel est celui de tartre préparé selon Sennert, comme nous l'enseignerons lors
que nous travaillerons sur le tartre. Car nous n'avons ici aucun égard à cette
prétendue correction des Pharmacopées anciennes ou nouvelles, qui se
contentent de la pulvérisation & de la mixtion, des aromats ou de la gomme
tragacanth, pour empêcher les mauvais & pernicieux effets de la coloquinte,
on fera donc le vrai extrait de ce fruit comme il suit. Comment il faut bien
faire l'extrait de coloquinte. Prenez de la coloquinte qui soit bien blanche &
bien légère, séparez la semence que la pulpe ou la chair de la coloquinte
desséchée contient; à cause qu'il y en a qui craignent sa violence: mais comme
ce ne peut être qu'à cause de son sel volatil sulfuré, auquel consiste tout son
venin qu'on rejette cette semence, & que nous enseignons le vrai moyen de le
fixer & de le corriger, nous en prendrons aussi la moitié d'autant que de la
pulpe pour faire cet extrait. mettez le tout en poudre grossière, que vous
verserez dans un matras, & l'imbiberez peu à peu avec du très-bon vinaigre
distillé, qui soit empreint d'une demie once de sel de tartre de Sennert pour
chaque livre de vinaigre, & lors que le tout sera bien abreuvé versez de ce
même vinaigre jusques à l'éminence de quatre doigts, & mettez digérer aux
cendres à une chaleur moyenne durant l'espace de huit jours, à condition que
vous agiterez le vaisseau trois ou quatre fois par jour pour le moins, & qu'il
faut observer que le vaisseau ne soit pas rempli plus que de moitié, à cause
que ce fruit a été rétréci par l'exsiccation, & que lors qu'il reprend son volume
ordinaire dans le menstrue il renfle extraordinairement, & ainsi il serait
capable de faire casser le vaisseau lors qu'on y penserait le moins & serait
perdu; lors que les huit jours seront expirés, coulez & pressez le tout, puis
remettez encore le marc en digestion comme auparavant, filtrez la liqueur
simplement par un linge & s'il y a du corps qui reste, joignez-le à la digestion,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 228
coulez pressez, filtrez & digérez ainsi aux cendres par trois fois, & vous serez
assurés d'avoir tiré & d'avoir corrigé tout ce qui était de bon & de malin dans
la coloquinte: évaporez en suite toutes vos extractions jusques en consistance
d'extrait, dont vous garderez la moitié pour en donner dans les maladies
vénériennes avec quelque bonne préparation de mercure, comme aussi dans
l'hydropisie & dans les douleurs arthritiques, pourvu que vous ayez affaire à
des corps robustes: la dose est depuis deux grains jusques à un demi scrupule,
& un scrupule entier: si on le donne sans mercure, il faut faire prendre par
dessus trois doigts de malvoisie, de bon vin d'Espagne, d'hydromel vineux ou
de quelqu'autre vin fort & vigoureux: mais s'il y a du mercure qui soit
incorporé avec l'extrait, il faut faire prendre un petit bouillon par dessus, dans
lequel on aura mêlé dix grains de sel de corail & autant de macis en poudre.
Mais si vous voulez donner l'extrait de coloquinte en plus grande dose & sans
aucune crainte qu'il puisse faire mal; il faut poursuivre & achever de faire la
due préparation de cet extrait: il faut donc mettre cet extrait dans un matras &
y mêler pour chaque drachme d'extrait un scrupule de magistère dissoluble de
corail & le circuler un mois dans ce matras de rencontre qui soit bien lutté,
après qu'on y aura versé de l'esprit de vin tartarisé jusques à l'éminence de
quatre doigts, il faut que la circulation se fasse à la lente chaleur du bain
marie, & lors qu'elle sera achevée, il faut verser le tout dans une cucurbite de
verre & y ajouter le poids d'une drachme d'huile de noix muscade exprimée,
qui aura été unie & bien mêlée avec deux drachmes de sucre en poudre:
mettez cette cucurbite au bain marie & retirez l'esprit de vin par la distillation,
& lorsqu'il ne sortira plus d'esprit augmentez un peu de feu & évaporez tout
ce mélange en consistance d'un extrait qui se puisse mettre en pilules: alors
vous aurez un extrait purgatif qui sera corrigé parfaitement & duquel vous
pourrez vous servir assurément en toutes les maladies où les Auteurs
recommandent la coloquinte: mais principalement dans toutes les maladies du
cerveau, des nerfs, des jointures & du poumon: c'est pourquoi il ne faut
aucunement feindre de donner de cet extrait ou de ce magistère ainsi préparé
aux apoplectiques, aux épileptiques, à ceux qui ont des vertiges ou des
tournoiements de tête & sur tout à tous les accidents de la vérole: la dose est
depuis six grains jusques à un scrupule & à une demie drachme dans de la
moelle de pomme cuite ou dans quelque gelée délicieuse: on le pourrait aussi
dissoudre dans du vain d'Espagne, mais on appréhende son amertume: c'est
pourquoi on fera prendre de ces liqueurs vineuses ou du bouillon par dessus,
selon les personnes auxquelles on aura affaire & selon la maladie. Mais
comme ceux qui s'adonnent à la Médecine chimique, & par conséquent à la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 229
lecture des Auteurs qui en traitent, & qu'ils trouveront dans Rullandus & dans
plusieurs autres qu'ils font mention d'un esprit spécifique contre plusieurs
maladies opiniâtres, auquel on donne le nom de spiritus vitae aureus Rullandi,
& que néanmoins on n'en trouve point la description dans l'Auteur même, &
que ce que les autres en disent n'est que par conjecture; j'ai cru nécessaire de
soulager l'esprit des Artistes sur ce sujet, & de leur dire l'opinion des autres &
la mienne. Ceux qui soutiennent que cet esprit est fait de la coloquinte, disent
qu'il purgeait sans faire vomir, & qu'ainsi ce remède ne pouvait provenir que
de ce fruit qui est le seul purgatif végétable qui se donne en la moindre dose
& principalement lors qu'il est exalté par le moyen de l'esprit de vin: car si ce
médicament eut été vomitif & purgatif tout ensemble, ils eussent tous
unanimement attribué ses vertus à quelque préparation qui aurait été tirée de
l'antimoine: or comme il n'est point émétique, les plus sensés ont cru que
c'était de l'esprit de vin empreint par une longue digestion & par une longue
circulation des vertus des trochisques alhandal, qui ne sont rien autre chose
que la coloquinte préparée. Il y en a d'autres qui soutiennent le contraire,
entre lesquels Franciscus Antonius Medecin de Londres n'est pas un des
moindres: car ils veulent que ce soit une préparation d'or potable ou quelque
teinture tirée de ce noble métal, & disent pour leurs raisons, que la coloquinte
qui est un végétable, ne peut avoir une vertu si ample, que celle dont les effets
sont rapportés dans les centuries des observations de Rullandus, & qu'il n'y a
qu'un remède minéral ou métallique qui soit capable de cette universalité
d'actions: & que de plus, que ce n'est pas sans raison & sans mystère que cet
Auteur lui donne le nom, d'esprit de vie doré ou auré: car il semble qu'il
veuille insinuer par cette dénomination ce qu'il n'a pas voulu déclarer dans ses
écrits. quoi qu'il semble que les raisons des uns & des autres soient valables, si
est-ce que je suis contraint de souscrire à la première opinion pour la
coloquinte, à cause que je sais par le récit de plusieurs Médecins très anciens
& dignes de foi & qui disent le savoir du jeune Rulland, que l'esprit dont sont
père s'était servi, & dont il rapportait les histoires dans ses centuries, n'était
rien autre chose que la teinture des trochisques alhandal: mais qu'il y avait le
temps à observer, le menstrue, le poids des trochisques & leur préparation; &
comme ce remède est rempli de belles vertus, j'ai cru le devoir mettre ici, quoi
qu'il ne soit pas si bien corrigé que le dernier extrait dont nous avons donné
la description, vu que l'esprit acide & fixatif, n'a pas été employé que pour la
préparation des trochisques, & que le sel qui l'accompagne est un sel alkali,
qui tue & qui rebouche l'action maligne du sel volatil de la coloquinte; il faut
pourtant considérer que le menstrue qui sert pour faire l'esprit de vie auré, est
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 230
empreint de la plus pure partie de ce sel alkali, puis que ce doit être l'esprit de
vin alkalisé, qui extraira les trochisques alhandal, & que par conséquent il en
corrigera la malignité par le moyen de ce sel & par la longueur & la réitération
de la digestion: ce qui se fait ainsi.
quatre grains. Nous aurions encore peu ajouter à cette section des fruits
beaucoup d'autres opérations qui se tirent de ces mixtes, comme l'esprit
ardent des poires & des pommes, & de beaucoup d'autres fruits de cette
même nature: mais comme personne n'ignore que les sucs de ces fruits se
fermentent deux mêmes, & que l'art n'y apporte rien du sien que la distillation
pour en tirer l'esprit: j'ai cru qu'il n'était pas nécessaire d'en donner la manière
en cet endroit, puis que nous en donnerons l'exemple, lors que nous
enseignerons l'anatomie du vin dans la section des sucs. Il semble aussi que
nous aurions été obligés de mettre dans cette section comment il faut faire les
esprits ardents des grains de sureau & de ceux d'hieble, des cerises noires, des
fraises, des framboises, des groseilles & de tous les autres fruits semblables:
mais comme nous réservons l'exemple de toutes leurs fermentations, au
temps que nous décrirons celle des grains du genièvre nous y renvoyons
l'Artiste; il y a seulement cet avertissement à donner pour ces fruits, qui est
que nous dirons qu'il faut distiller les baies de genièvre avant la fermentation,
à cause qu'elles ont en elles une bonne quantité d'huile éthérée, qu'il en faut
extraire avant que de les fermenter: mais que, comme ces fruits sont
simplement succulents & sans aucune portion d'huile, sinon celle qui est
concentrée dans leur semence, qu'aussi n'est-il pas nécessaire de les distiller
avant la fermentation.
SECTION CINQUIESME.
Nous avons déjà donné une idée générale de la composition des semences &
de leur différence, lors que nous avons traité des végétaux en général; nous
avons aussi, comme insinué la manière de les distiller, pour en extraire la
vertu qu'elles contiennent: mais comme nous connaissons par nôtre propre
expérience, que ces dogmes généraux ne désignent pas assez le travail; il faut
que nous particularisions les opérations, selon la division que nous ferons de
ce genre universel en quatre autres genres subalternes; qui seront les
semences insipides & inodores, celles qui sont odorantes & aromatiques:
celles qui sont inodores, mais qui ont un goût subtil & piquant; & finalement,
celles qui n'ont presque point d'odeur, si elles ne sont frottées ou pressées, &
qui ont un goût mielleux mêlé de quelque saveur balsamique & aromatique.
Pour le premier, nous prendrons le froment, le seigle & l'orge, dont nous
ferons l'anatomie pour en extraire la vraie eau de vie. Pour le second, nous
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 232
Du ferment & de son action, & comment il faut faire la fermentation du blé,
du seigle ou de l'orge, pour en tirer l'esprit ardent.
Quoi que le métier de faire le pain & celui de faire la bière, semblent à présent
être viles & abjects; si est-ce qu'il y a néanmoins beaucoup de personnes
savantes, & mêmes de ceux qui veulent passer pour Naturalistes, qui boivent
de la bière & qui mangent du pain, sans avoir jamais fait une réflexion
judicieuse, pourquoi ces aliments les entretiennent & les sustentent, & encore
beaucoup moins, qu'elle portion de ces aliments passe dans leur substance
pour l'entretien de leur vie. Et c'est pourtant cette étude qui devrait être le
plus sérieux emploi de ceux qui se veulent ingérer de traiter de la nature & de
ses produits: & comme nous avons dit si souvent, qu'il n'y a que la seule
Chimie qui puisse introduire les hommes dans le sanctuaire de la nature, pour
en découvrir les beautés à nu; c'est principalement ici qu'il faut que nous
fassions voir cette vérité plus essentiellement qu'ailleurs, par la description
que nous donnerons de l'introduction du levain ou du ferment dans les
choses qui nous nourrissent, qui nous fait paraitre par son action la portion
qu'il y a de substance vitale, spiritueuse & céleste dans les matières que nous
employons tous les jours pour nous conserver la vie. Or il faut
nécessairement recourir à l'inventeur du levain, si nous en voulons trouver
l'origine ailleurs, que de le faire dériver de Dieu, de la nature, de la lumière &
des esprits: puis que l'action du ferment est toute divine & toute céleste; c'est
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 234
proprement ce feu du Ciel que les anciens Poètes ont feint que Prométhée
avait dérobé, & qui depuis a servi d'instrument pour l'exercice de tous les
Arts, puisque c'est le seul qui aiguise les esprits, qui les illumine & qui les
guide aux plus belles connaissance du levain à la traditive, il faut avoir recours
au premier de qui on l'aura reçu, qui ne peut être que nôtre premier Père, qui
avait la science infuse. Que si on la veut attribuer au hasard, il faut que le
premier qui l'aura découvert, ait rencontré fortuitement quelque matière
fermentée qui lui ait fait concevoir, que ce qui agissait dans ce corps fermenté
l'ouvrait, le dilatait, lui faisait acquérir beaucoup de qualités par l'altération
que le levain y avait causée, qui faisait qu'il reconnaissait des nouvelles
productions & comme des nouvelles générations dans le sujet fermenté. Or
un homme ne peut faire toutes ces considérations ni tous ces discernements,
que son esprit n'ait reçu quelque teinture de la Philosophie naturelle, ou de la
Philosophie acquise. Et ainsi l'une ou l'autre de ces deux Philosophies lui
auront fait éplucher par ses sens extérieurs. ce que les intérieurs lui avaient fait
concevoir, ou ce qui est encore plus vrai, son odorat & son goût l'auront
obligé de méditer là dessus, puis qu'il n'i a aucune fermentation qui ne donne
une odeur spiritueuse, subtile & pénétrante qui fait raisonner, que c'est un
agent céleste & d'une nature ignée qui produit cela; de plus de goût y
rencontre une certaine acidité piquante, & qui n'est pas austère ni corrosive:
mais au contraire qui est agréable & qui fait connaître qu'il y a quelque esprit
bien subtil qui est caché là dedans: ce qui aura sans doute obligé celui qui a le
premier mis le levain en usage de faire l'essai de cette matière fermentée, par
le mélange qu'il en aura fait avec de l'autre matière, qui avait de la disposition
naturelle au ferment, & qu'ainsi il en aura reconnu l'effet, qui s'est
communiqué depuis lui à la postérité. néanmoins de quelque manière que les
hommes ayent reçu la connaissance du ferment & de son action, il en faut
pourtant toujours rapporter l'honneur & la gloire au Créateur de la nature &
de tous les produits naturels, puis que ceux qui ont fait la recherche du
ferment & du moyen de son action. ont bien reconnu que cela provenait
d'une source qui était au dessus de la nature même, puis que tout ce que les
plus sublimes esprits en ont peu dire, n'a jamais bien exprimé son essence, ils
se sont seulement contentés de dire, que comme Dieu & ses attributs sont
une même chose, dont l'esprit humain ne peut rien concevoir que son
existence, & dont il ne peut aussi rien affirmer que par le négatif: de même
aussi les plus profonds de tous les Philosophes reconnaissent bien le ferment
& son action: mais ils n'ont jamais peu parvenir jusques à pouvoir définir ce
que c'est, ni comment il agit. Car nous trouvons dans les sacrés caillés, que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 235
Moïse ne s'est servi d'aucun autre terme, que du FIAT, que la chose soit, pour
exprimer la pensée & la volonté de Dieu, qui faisait sortir les choses de soi,
comme l'a très-bien remarqué un des plus savants Physiciens du siècle, lors
qu'il dit que Dieu s'est ouvert & s'est expliqué, dans l'ouvrage de la création
comme un livre, dans lequel il s'est peint en très-beaux & en très-visibles
caractères; comme si Dieu s'était logé soi-même dans les êtres, afin qu'ils
fussent participants de sa bonté. Or comme les choses devaient durer & se
perpétuer par une suite de générations, Dieu logea le ferment ou le levain
dans la masse confuse du chaos, pour introduire là dedans par sa toute
puissance les semences de toutes les choses sublunaires, dont il avait eu les
idées en soi-mêmes de toute éternité. Ce qui nous fait connaître que le
ferment n'est rien autre chose qu'une étincelle de lumière céleste & divine, qui
est logée dans tous les individus, qui ne parait pourtant pas aux sens intérieurs
& encore beaucoup moins aux sens extérieurs, qui ne laisse pourtant pas
d'agir incessamment, & de réduire de puissance en acte toutes les choses, afin
de les conduire au point de leur prédestination naturelle. Nous n'avons à
présent rien d'autre chose à dire là-dessus, sinon que nôtre ignorance cause
l'admiration, & qu'il faut quitter la contemplative, pour nous réduire à faire,
selon les connaissances que Dieu nous a permises, qui sont de pouvoir imiter,
quoi que de bien loin, les mystères des fermentations naturelles par les
artificielles. Pour parvenir à faire comme il faut cette belle opération, il faut
préparer une portion de la semence que l'on veut fermenter, afin qu'elle
reçoive un disposition toute entière à recevoir le levain; & que de plus, elle
soit capable de l'introduire dans un grande quantité d'une semence semblable
qui n'aura pas été préparée; ce qui se pratique ainsi. Il faut choisir le temps de
l'équinoxe du Printemps, pour faire cette préparation; parce qu'en ce temps-là
la nature est comme en un mouvement, pour faire germer & pour faire
pousser toutes les choses en ce renouveau; c'est pourquoi elle emploie toutes
les astrations à son dessein, qui fécondent la terre par le moyen de l'eau de la
pluie vernale qui est remplie d'un esprit & d'un sel très-subtil & très efficace,
qui la rend perméable & pénétrante, plus qu'en pas-une autre saison. Prenez
donc alors cinquante livres de blé, de seigle ou d'orge, que vous mettrez
tremper dans un cuvier de bois dans de l'eau de la pluie de l'équinoxe, ou
dans de l'eau de rivière si la saison du Printemps est sèche, faites en sorte qu'il
n'y ait pas davantage d'eau qu'il en faudra pour bien humecter vôtre grain,
laissez-le ainsi durant vingt-quatre heures, puis faites écouler l'eau superflue
par un trou qui doit être sous le cuvier; en suite de quoi, tirez vôtre grain du
cuvier & le mettez en un lieu aéré, mais qui ne soit point exposé aux vents,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 236
faites en un monceau qui soit de la hauteur d'un demi pied, couvrez-le d'un
linceul & d'une couverture de laine par dessus, & le laissez ainsi mitonner, &
échauffer tout doucement, jusques à ce que vous trouviez lorsque vous y
regarderez, que le grain a commencé de germer & de pousser un petit filet
qui est blanc & subtil, comme de la soie blanche, il faut alors découvrir le
grain, parce que le filet témoigne que la chaleur a déjà suffisamment excité
l'esprit intérieur & fermentatif du grain, pour le réduire de puissance en acte,
par le moyen de la substance spiritueuse qu'il avait tirée de l'eau, qui avait
réveillé cet esprit interne qui était assoupi & concentré en soi-mêmes: parce
que si on le laissait encore couvert, il se fermenterait tout à fait & passerait à
la putréfaction, qui gâterait tout ce qui serait dans le milieu & qui le
convertirait en une masse confuse & informe qui dégénèrerait en terre, qui
servirait de soutien & de nourriture au grain germé qui serait à la superficie,
qui croitrait en peu de temps & qui pousserait tout en herbe, à cause de
l'abondance de l'eau & de la précipitation de la chaleur. Or pour éviter tous
ces accidents, il faut étendre le grain germé dans un lieu bien aéré & qui soit
sel volatil sulfuré que le noyau ou le grossier de la semence contient, qui est à
proprement parler l'âme & la vie de la chose, si bien que lors que le grain
trempe dans cette eau de l'équinoxe qui est remplie des semences invisibles de
toutes les choses, il attire puissamment & avidement ce qui lui est propre &
analogue pour pousser à la perfection à laquelle la nature l'avait destiné. Et
lors qu'il en est engrossé, il s'échauffe en soi-même & se fermente afin de
produire les germe, qui est le principe de toute végétation; ce qu'il ne manque
pas de faire, & pousserait outre, si l'Artiste ne reconnait & ne repoussait cette
puissance ébranlée, qui nécessairement se réduirait en acte. Mais la plus belle
preuve & la plus naturelle que nous puissions donner que le grain a attiré la
portion spiritueuse & saline de l'eau: c'est que cette eau se corrompt en très-
peu de temps, & qu'elle contracte une puanteur différente de toutes les autres,
qui choque & qui irrite le cerveau & les organes de la respiration, en sorte
qu'il semble qu'on suffoque. Ceux qui passent devant les logis des brasseurs
de bière aux mois de Mars & de Septembre, peuvent rendre témoignage à
cette vérité: car c'est en ces deux saisons qu'ils font tremper une grande
quantité de grains pour en faire la bière, & comme ces eaux croupissent dans
leurs logis & dedans la rue, elles produisent une puanteur exécrable. Or ceux
qui ont travaillé avec de l'eau de l'équinoxe & qui en ont conservé des
tonneaux pleins, savent qu'elle ne se corrompt point & qu'elle se conserve des
années entières, ce que ne fait pas l'eau de pluie des autres saisons. Ce qui fait
voir évidemment que cette longue conservation ne peut provenir que de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 237
l'esprit salin que les astres avoient dardé dans cette eau par leurs influences, &
que comme le grain l'a tiré à soi par son magnétisme pour germer, qu'aussi
l'eau n'a peu se conserver sans altération, sans corruption & sans
putréfaction, à cause qu'elle en était privée. Prenez douze livres & demie de
ce grain germé & sec, & le mêlez avec trente-sept livres & demie de blé, de
seigle ou d'orge, ou de tous les trois ensemble, & les faites moudre
grossièrement, comme les brasseurs font moudre le grain qui est préparé
pour en faire de la bière: lors que vous aurez vôtre farine mettez-en la moitié
dans un muid, dont on ait tiré le vin nouvellement, & autant dans un autre
pareil, versez dessus de l'eau demi bouillante par seaux & remuez
incessamment vôtre farine avec un palon de bois & avec une fourche qui soit
à quatre fourchons de bois, afin de la bien humecter & de faire comme une
dissolution de la substance interne du grain, & lors que vous y aurez mis huit
ou dix seaux d'eau chaude au degré que nous avons dit, & que la farine sera
bien détrempée & bien mêlée, il faut ajouter de l'eau froide, jusques à ce que
le tout soit réduit à une chaleur si modérée, qu'on y puisse souffrir la main
sans aucune incommodité: lors que cela sera, il faut mêler dans chaque
tonneau un demi seau de levure ou de ject de bière, qui servira de levain & de
ferment; parce que ce ject n'est rien autre chose que la farine fermentée; que
l'action de l'esprit fermentatif jette hors du tonneau comme inutile, superflu
& féculent, & qui a encore conservé en soi la puissance fermentative, qu'elle
est capable d'introduire dans la matière que l'on veut fermenter. Après avoir
diligemment & exactement agité & mêlé le levain avec la matière, il faut
couvrir les tonneaux avec des couvercles de bois, & mettre par dessus un
linceul plié en quatre & une couverture de lit, & regarder de temps à autre si
la fermentation commence, ce qui se remarquera par l'élévation du plus
grossier du grain au dessus de la liqueur & par un arrondissement qui se fait
au dessus en hémisphère: lors que cela est en cet état, il faut prendre garde
que la matière ne surmonte, & qu'elle ne fasse une trop prompte ébullition, ce
qui témoigne trop de chaleur ou le trop de levain, que si cela arrive il en faut
ôter deux seaux ou y verser un seau d'eau froide, puis laisser agir. Mais ce qu'il
y a de plus physique & de plus admirable à remarquer dans l'action de cette
fermentation: c'est que lorsque cette hémisphère est formée & que le ferment
a élevé le corps grossier du grain à la superficie; que cela témoigne la sagesse
de la Providence de celui qui est le Maitre des fermentations: car cela sert de
rempart & de défense contre l'éruption des esprits, qui agissent sur la matière
depuis le centre jusques à la circonférence, & qui se joue au dessous de cette
croute, jusques à ce qu'il ait dissout & volatilisé toutes les parties du corps sur
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 238
lequel il agit hormis les écorces qui sont au dessus de cet encroutement, qui
se fend par intervalles & qui fait paraitre au dessous une crème blanche
comme la neige, qui se dilate & qui forme des ampoules, qui se crèvent en
suite & qui poussent au nez des assistants une vapeur spiritueuse pénétrante,
subtile & piquante, qui chatouille le nez, & qui enivrerait & stupéfierait en
très-peu de temps, si on tenait la tête au dessus du tonneau, ni plus ni moins
que ferait la vapeur volatile & narcotique qui expire du vin, lorsqu'il
commence à fermenter dans la cuve. Or comme nous avons dit que la
fermentation que nous enseignerions, ferait connaître celle qui se fait dans
l'estomac humain, il faut que nous en fassions un peu le parallèle, afin de
mieux faire paraitre la vérité de ce que nous avons avancé: car comme on voit
que le pur se sépare de l'impur, & que les substances qui semblaient
hétérogènes deviennent homogènes, par l'action du ferment, qui dissout la
substance du grain & qui l'allie avec l'eau, pour la changer de goût & d'odeur
& pour en donner l'esprit; cela se fait aussi dans le ventricule, où tout ce que
nous avalons de liquide & de solide se mêle & s'allie ensemble pour n'en faire
qu'une masse qui est est de même nature, quoi qu'il semblât que ce que nous
avons pris fut d'une nature différente, comme le dur & le mol, le salé & le
doux, l'acre, l'épicé, le gras & l'huileux, l'acide & toutes les autres choses qui
se rencontrent dans l'estomac, tout cela dis-je, forme un chyle uniforme par le
moyen de l'esprit volatil qui se rencontre dans le fonds de l'estomac & qui
levain. Mais ce qui fait encore plus nettement paraitre cette conformité de
fermentation; c'est l'odeur que les éructations produisent & rapportent à la
bouche & au nez quelques heures après le repas, qui font connaître le goût &
l'odeur de ce qu'on a mangé & de ce qu'on a bu, & principalement lorsqu'on a
bu du vin nouveau ou de la bière nouvelle, les rots que l'on sent rapportent
par leur exhalaison un esprit fermentatif & chatouillant, comme celui dont
nous avons fait mention ci-dessus, ce qui ne se peut comprendre autrement,
que par la comparaison de ces ampoules qui se forment en la plus pure partie
du chyle de nôtre fermentation du grain, qui envoient cet esprit subtil &
chatouillant qui picote le nez; car il s'en fait de mêmes dans l'estomac, & lors
que l'éruption de ces ampoules se fait, on est contraint de roter, & alors on
sent le goût & l'odeur de ce qui prédomine dans le chyle. Tout ce que nous
venons de dire fait voir combien il importe que le Médecin connaisse bien la
bonne fermentation & ses effets, puisque c'est d'elle que dépend la
conservation de la santé. Aussi faut-il qu'il connaisse la contraire qui est
ordinairement la cause occasionnelle interne de toutes les maladies. Ce qui se
confirme par le grand Hippocrate, lors qu'il dit dans ses aphorismes, que les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 239
éructations acides des malades convalescents sont de bon augure. Qui n'est
dire autre chose, sinon que l'estomac commence à se remettre & que la
digestion se fait bien, parce que l'acide fermentatif naturel a repris le dessus,
ce qui fait conclure avec raison que tout ira de bien en mieux. Revenons à
nôtre fermentation que nous avons laissé agir pendant cette digression, qui
n'était pas de peu d'importance, & disons que lors que l'Artiste voit que ce
qui s'était élevé par l'action de l'esprit est retombé au fonds du tonneau, &
qu'il connait par le goût que la liqueur qui surnage a acquis un goût qui est
entre doux, acide & piquant: & que de plus, son odorat lui fait aussi
remarquer que cette liqueur a une odeur vineuse & spiritueuse qui lui recrée
les sens & qui est subtile, cela arrive ordinairement le quatrième ou le
cinquième jour. Il faut alors oindre le fonds de la vessie qui sert à la
distillation des esprits ardents avec un morceau de lard, afin d'empêcher que
la matière du fonds ne s'y attache & ne cause qu'elle se brûle, ce qui
communiquerait un goût empyreumatique & mauvais à l'esprit, après cela il
faut agiter la fermentation avec le palon de bois, pour faire que ce qui est au
fonds se mêlera également à la liqueur, de laquelle il faut emplir la vessie à
demi pied prés de son haut, & agiter perpétuellement cette liqueur, jusques à
ce que le feu l'ait assez échauffée, pour faire monter tout le corps en haut,
alors il n'y aura plus de péril de fermer la vessie avec la teste de maure, de
luter les jointures & de pousser le feu, jusques à ce que l'Artiste ne puisse plus
durer la main au canal de la teste de maure sans se brûler, alors il faut fermer
exactement la porte du fourneau & ses registres avec grande précaution, &
attendre ainsi patiemment que les esprits commencent d'entrer en vapeurs
dans le canal, où ils se condensent en liqueur spiritueuse ardente qui tombe
goutte à goutte dans le récipient. Il faut entretenir le feu dans cette
modération, jusques à ce que la liqueur qui sortira soit insipide tout à fait,
alors il faut ouvrir la vessie, retirer la matière & la remplir & continuer ainsi,
jusques à ce qu'on ait distillé tout ce qui aura été fermenté. Cela fait, il faut
mettre dans la vessie ce qu'on aura distillé & jeter dedans un pain de deux
livres qui soit tout chaud, ou en faire rôtir & l'y mettre; parce que ce pain
attire à soi tout ce qu'il peut y avoir de mauvais goût en la première
distillation, il faut couvrir la vessie, donner le feu avec jugement & règle,
jusques à ce que l'esprit commence à distiller, comme nous avons dit ci-
devant, & continuer jusques à ce que le flegme vienne, ce qui se distinguera
facilement au goût.
Ainsi on trouvera qu'on aura après cette rectification une eau de vie de fort
bon goût & de bonne odeur & qui ne cèdera guère à celle qu'on tire du vin,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 240
quoi que le grain soit insipide & fade de soi-même, ce qui fait d'autant mieux
remarquer les admirables effets de la nature & de l'Art, & qui éclaircit
véritablement le dire de ce docte Philosophe Romain Morienus, Quod est
occultum fiat manifestum & è contra, ce qui ne se peut jamais faire que par le
moyen du ferment, qui pénètre jusques dans le centre des mixtes & qui nous
y fait trouver ce que nôtre intelligence ni nos sens ne nous auraient jamais fait
apercevoir. Ceux qui voudront subtiliser cet esprit par une troisième
distillation le pourront faire, & y ajouteront un seau de lie de vin sur le tout,
alors il deviendra si subtil & si délicat, que les plus habiles seront bien
empêchés de le discerner d'avec l'esprit de vin, ni par le goût ni par l'odorat.
On s'en peut alors servir à toutes le opérations, ou l'eau de vie & l'esprit de
vin sont nécessaires; ce qui sera très-utile à ceux qui travailleront en Chimie
dans les lieux où il n'y a point de vignobles & où l'eau de vie est fort chère. Je
conseille néanmoins de se servir de l'esprit de vin dans les opérations, parce
qu'il est toujours plus agréable, plus subtil & plus pénétrant: mais lorsqu'on
n'en aura pas, on peut légitimement substituer cet esprit, dans la composition
de tous les remède où l'eau de vie est nécessaire. Nous ne mettrons pas ici les
vertus de cet esprit; parce qu'outre que le vulgaire même sait qu'il échauffe,
qu'il restaure & qu'il fortifie: c'est que de plus, nous réservons d'en parler lors
que nous traiterons de l'esprit du vin. Il faut pourtant que nous ajoutions
encore quelque chose en faveur des Artistes curieux, qui voudront faire cet
esprit & qui sont néanmoins dans des pays où on ne sait ce que c'est que de
bière, & par conséquent où il n'y a pas de levure ni de ject de cette liqueur,
pour mettre la farine en fermentation. Or il n'y a point de lieu au monde où
on ne fasse du pain, & par conséquent il faut qu'il y ait du levain ou du
ferment de quoi faire lever la pâte de quoi on fait le pain; c'est pourquoi ils
prendront une demie livre de levain ordinaire qu'il mêleront avec deux livres
de farine dans quinze ou vingt livres d'eau tiède, ils couvriront en suite le
vaisseau qui contiendra cela & se donneront la patience que cette liqueur
commence à fermenter, ce qu'ils connaitront lors que la farine s'élèvera au
dessus & que la liqueur s'enflera, alors ils introduiront cette liqueur dans la
matière qu'ils voudront fermenter, & les mêmes choses que nous avons dites
arriveront: mais non pas si prestement que si c'était avec du levain de la bière.
Nous n'avons plus qu'une remarque à faire, qui est qu'on peut mettre la farine
des grains en fermentation, sans en ajouter de celui qui aura été préparé: mais
il faut qu'on sache que l'Artiste ne tirera pas tant d'esprit, qu'il ne sera pas si
subtil ni si délicat, qu'il n'aura pas si bon goût: & que de plus, ce qui est le
plus important, c'est que les fermentations ne réussiront pas si bien, que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 241
Comment on fera l'eau spiritueuse & l'huile éthérée des semences d'anis, de
fenouil, de persil & de leurs semblables.
Il faut prendre l'une de ces semences la plus récente qu'on la pourra avoir &
en mettre quatre, six ou huit livres en poudre grossière, qu'on jettera dans la
vessie selon sa grandeur & la quantité d'eau qu'elle peut contenir, & on
versera dessus de l'eau de pluie ou de rivière jusques à demi pied prés du bord
du vaisseau, qu'on fermera & donnera-t-on le feu jusques à ce que les gouttes
tombent dans le récipient, alors il faut boucher le fourneau & continuer la
distillation, jusques à ce que l'eau soit inodore & qu'on ne voie plus aucune
oléaginosité par dessus, alors il faut cesser le feu, ou ouvrir la vessie & tirer ce
qui y est & substituer de la même chose pendant que le fourneau est en feu:
mais il faut avoir séparé auparavant l'huile de l'eau, afin de la reverser sur la
nouvelle semence: car on aura par ce moyen beaucoup plus d'huile en la
seconde distillation qu'en la première, & comme on distille ordinairement ces
semences plutôt pour leur huile que pour avoir leur eau, il y faut aussi avoir
plus d'égard. On séparera les huiles avec le coton, selon la figure dont on
trouvera la description à coté de celle de la vessie, qui se trouvera au chapitre
des vaisseaux. Que si l'huile n'était pas fluide & qu'elle fut congelée, comme
cela arrive à l'huile d'anis, il faut couler l'eau à travers un linge net & l'huile
demeurera dessus, comme nous l'avons dit ci-devant, en parlant de l'huile de
roses. Il faut seulement remarquer en passant qu'il y a des Auteurs, qui
veulent qu'on fasse digérer ces semences avant que de les distiller, prétendant
que l'Artiste en tirera beaucoup plus d'huile, à cause que le corps de la
semence sera plus ouvert: mais ils ne remarquent pas que ces semences
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 242
abondent en sel volatil qui est d'une nature moyenne, & qu'ainsi l'eau la peut
attirer à soi par la longueur de la digestion: ce qu'elle ne fera pas si on distille
aussi-tôt après avoir mêlé l'eau & la semence. Il est vrai que si la digestion
précède, que l'eau en sera toute spiritueuse & beaucoup plus efficace que sans
digestion: mais aussi aura-t-on davantage d'huile, si on fait comme nous
l'avons prescrit. Nous ne dirons rien de la vertu de ces huiles & de ces
essences improprement dites, non plus que de leur dose: car il y en a tant
d'autres qui en ont amplement traité, que ce serait faire des redites inutiles.
Quoi que ces semences aient en elles une grande abondance de sel volatil
très-subtil & très-pénétrant comme leur goût le témoigne, si est-ce pourtant
que la fermentation ne leur fait pas produire un esprit ardent comme à
beaucoup d'autres végétaux: mais elle les ouvre néanmoins & les raréfie de
telle sorte, que tout le sel & l'huile que ces semences ont en elles & qui sont le
siège de leur vertu , passent en vapeurs & en esprits qui se condensent en
liqueur & tombent dans le récipient, avec une odeur si subtile & si pénétrante
qu'elle prend au nez & aux yeux & pousse jusques dans tous les conduits du
cerveau aussi subitement que peut faire l'esprit d'urine volatil le plus subtil. Il
n'est pas nécessaire que nous répétions ici comment il faudra procéder en la
façon de la fermentation & en celle de la distillation, il suffira seulement que
nous donnions les précautions nécessaires au travail, à cause que ces
semences sont d'une nature différente des autres à cause de la subtilité de leur
sel volatil. Il faudra donc sur tout avoir égard que le vaisseau où la
fermentation se fera ne soit qu'à demi, afin que la matière ne surmonte trop
dans l'action du levain, il faudra aussi avoir la même précaution de ne mettre
la vessie qu'à demi, de luter exactement & de conduire le feu avec un
jugement net & une assiduité bien réglée, autrement tout monterait en
substance dans la tête de maure. On pourra rectifier ces esprits au bain marie,
si on les désire plus nets & plus subtils que par la vessie: ce sont des vrais
remède diurétiques & apéritifs, sur tout pour ôter les obstructions de la rate:
ce sont aussi de plus, des vrais spécifiques contre le scorbut, dont la vertu &
la dose a été mise ci-dessus lors que nous avons parlé des plantes
antiscorbutiques, où nous renvoyons l'Artiste pour en être informé. Mais
comme les huiles & les esprits de ces semences se peuvent faire sans addition;
& que de plus, il est nécessaire de les distiller de la sorte, pour les employer
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 243
aux usages du dehors; disons qu'il faut emplir une cornue de verre jusques
aux deux tiers de l'une de ces semences: mais particulièrement de celle de
moutarde, à cause des rares vertus de son huile: puis il l'a faut poser au
fourneau sur un couvercle de terre renversé garni de sable qui lui servira de
lut, il faut en suite couvrir le fourneau & adapter un ample ballon ou récipient
au col de la cornue & le luter avec de la chaux vive & des blancs d'œufs, &
donner le feu par degrés, jusques à ce que les gouttes commencent à tomber,
& l'entretenir ainsi jusques à ce que le récipient qui était trouble, redevienne
clair de soi-même, qui est un signe manifeste que l'action du feu a chassé dans
le récipient tout ce que la semence contenait de vaporable, & que par
conséquent, il n'y a plus rien à espérer. Cette opération est ordinairement
achevée dans le temps de douze heures. après que tous les vaisseaux sont
refroidis, il faut déluter le récipient d'avec la cornue, puis séparer les
substances qui se trouveront dedans, qu'on pourra rectifier si on veut: mais
comme on ne les applique qu'extérieurement, il ne sera pas fort nécessaire:
que si on les rectifie, il faut laisser l'huile & l'esprit ensemble & les verser dans
une cucurbite de basse coupe, qu'il faut couvrir de son chapiteau, & placer cet
alambic aux cendres & donner le feu par degrés, jusques à ce que le sel volatil
& l'esprit commencent à se faire apercevoir dans le chapiteau, alors il faut
seulement entretenir le feu dans l'égalité, jusques à ce que le flegme
commence, ce qui se connaîtra par le goût: car l'esprit volatil qui est acué du
même sel, est extraordinairement piquant subtil & pénétrant, & le flegme est
d'un goût simplement acide & presque insipide: cela fait, changez de récipient
& fortifiez le feu afin de faire monter l'huile & continuez ainsi jusques à ce
qu'il n'y ait plus rien, séparez l'huile du flegme, mettez les matières distillées
ou rectifiées dans des fioles qu'il faut boucher exactement à cause de la
subtilité de cet esprit & de son sel volatil. L'esprit fait des merveilles, lors qu'il
est appliqué sur des membres atrophiés, avec de l'esprit de vin & de l'urine
humaine nouvellement rendue, & lorsque le membre a été bien fomenté, il
faut faire un liniment avec l'onguent martiatum, l'axonge humaine & l'huile de
la semence de moutarde qu'on appliquera dessus, qui réveillera la chaleur
naturelle dans la partie, & qui y attirera les esprits des autres parties plus
éloignées: ce que le malade sentira dans peu de temps, à cause de
frémissements & des démangeaisons qui précèderont la guérison entière: on
peut de là conclure, qu'il doit être souverainement bon dans tous les
assoupissements des nerfs, leur restriction ou leur relâchement, qui causent
ou la paralysie ou la contraction, pourvu qu'on fasse prendre de l'esprit de
cette semence, fait par fermentation au malade, & qu'on le fasse suer en suite.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 244
l'huile qui n'aura pas été rectifiée, mondifiée, déterge & incarne les ulcères les
plus vilains & les plus malins: il dissout les nodosités & les tophes des
gouteux & des vérolés: mais il faut faire agir en même temps & auparavant,
les remède intérieurs, comme sont ceux que nous enseignerons de tirer du
mercure & de l'antimoine. Nous ne parlerons pas ici de la dose ni des belles
vertus de l'esprit qu'on aura tiré par la fermentation, de cette sorte de
semences, parce que nous en avons assez instruit l'Artiste, lors que nous
avons parlé des vertus & de la dose de l'esprit de la plante nommée
cochlearia: il me reste seulement à dire que ceux qui n'auront pas du
cochlearia, pourront substituer l'esprit de la semence de cresson allenois, qui
leur servira dans les mêmes maladies avec les mêmes effets: mais il serait
pourtant meilleur de distiller la plante toute entière, lors qu'elle est seulement
entre fleur & semence.
Encore que cette plante soit commune, si est ce qu'elle mérite des éloges qui
ne sont pas communs, à cause des beaux remède qu'elle prête à la Médecine
par le secours de la Chimie: car qui voudra se donner la peine de considérer
cet arbrisseau avec des yeux & des pensées de naturaliste, il sera sans doute
contraint de reconnaître, qu'il y a quelque chose en lui qui surpasse l'ordinaire,
tant à cause de ce qu'il résiste aux injures des hivers & de toutes ses tempêtes;
qu'à cause aussi du long-temps que la nature emploie à murir le grain qui croît
dessus; il faut nécessairement croire qu'il y a quelque baume intérieur dans ce
végétable, qui le maintient & qui le conserve, & qui néanmoins a de la peine à
se produire dans son fruit, puis qu'il faut que le Soleil fasse deux fois son
cours naturel avant que le grain du genièvre soit en état d'être cueilli avec
toutes ses perfections requises, nous ferons donc l'anatomie de toutes les
parties que nous fournit cette admirable plante, puis que les bons remède
qu'elles contiennent nous y convient; quoi que nous soyons obligés de parler
d'autre chose que des semences, qui sont le vrai sujet de cette section. Nous
parlerons donc premièrement de son bois qui fournir un esprit acide, une
huile & un sel. Secondement, nous parlerons de ses baies, qui donnent avant
la fermentation une eau spiritueuse, un huile éthérée, & un extrait cordial &
alexitère; & après la fermentation elles donnent un esprit ardent, & un extrait
purgatif & diurétique, pour en suite enseigner de faire la vraie teinture ou
l'élixir des baies de genièvre. Et finir en troisième lieu par sa gomme, qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 245
qui est la vraie saison en laquelle on les doit cueillir; savoir lors que le Soleil
est dans le signe de la Vierge: car si on anticipait ce temps-là, ce grain ne
serait pas encore assez mur, & n'aurait pas en soi cette douce amertume
mielleuse & balsamique, qui contient son sel volatil & par conséquent son
esprit. Lors que vous aurez une suffisante quantité de ces baies ainsi
conditionnés; à savoir qu'elles soient bien noires & lisses, odorantes si on les
frotte & presse, & que l'huile paraisse sur l'ongle & à l'odorat dans cette
légère expression, qu'elles aient une substance interne, mielleuse & visqueuse,
qui ait des petits grains en soi qui sont la semence, & que lors qu'on mâche
cette baie, elle ait au commencement un goût doux & balsamique, qui
dégénère peu à peu en une amertume qui n'est pas trop désagréable. Il
semblera peut être que nous nous serons trop étendus sur les qualités que
doit avoir ce fruit: mais comme la vertu de ce qu'on préparera dépend de la
bonté du sujet, aussi a-t-il été nécessaire de les déclarer au long, afin que
l'Artiste ne consume pas le temps & les matières inutilement, comme cela
arrive trop souvent. Prenez huit livres de baies de genièvre qui soient de la
nature ci-devant dites, battez-les au mortier de bronze avec un gros pilon de
bois, jusques à ce qu'il vous paraisse qu'elles sont toutes écachées, mettez-les
dans la vessie & y versez de l'eau de pluie ou de celle de rivière, jusques à
demi pied prés d'être pleine, couvrez & lutez, donnez le feu avec jugement &
distillez l'eau spiritueuse & l'huile éthérée qui surnagera: avec cette remarque,
qu'il ne faut pas que l'Artiste abandonne son récipient de l'œil, lorsque l'eau &
l'huile commencent à monter dans le col du récipient: car comme cette
distillation ne se fait que pour tirer l'huile, il la perdrait par sa faute, à cause
que l'eau venant à surmonter l'huile serait toute perdue, & pour éviter cette
perte, il faut être assidu afin de substituer un autre récipient lors que l'huile
approche de trois ou de quatre doigts de l'orifice du premier récipient: &
continuer la distillation jusques à ce qu'il ne paroisse plus d'huile sur l'eau lors
qu'on recevra ce qui distille dans une cuiller. On continuera cette opération de
la même sorte, jusques à ce qu'on ait achevé ce qu'on a de baies, en remettant
toujours l'eau distillée sur les distillations, après qu'on en aura séparé l'huile
par le coton. Que si on veut faire l'extrait simple, le miel ou la thériaque des
allemands de ces grains, il faut couler & presser chaudement une partie de ces
distillations, & les évaporer lentement jusques en consistance d'un sirop fort
épais ou d'un extrait liquide: que si on dit que l'huile en est déjà séparée, &
que par conséquent, il n'en aura pas tant de vertu, la réponse est aisée: car on
n'a qu'à considérer, qu'aussi bien l'huile s'en serait-elle évaporée pendant la
coction & l'evaporation, comme son odeur le témoigne bien loin, lors que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 247
l'extrait se fait avant la séparation de l'huile. Prenez ce qui reste de toutes les
distillations sans en rien séparer, & y joignez le marc de l'expression de
l'extrait, faites-en chauffer plein la vessie, afin d'échauffer le reste que vous
aurez mis dans un tonneau au point qui est nécessaire pour la fermentation;
introduisez-y le levain avec les circonstances & avec les précautions requises
& le laissez ainsi quatre ou cinq jours: après quoi vous le distillerez à diverses
fois, jusques à ce que vous ayez achevé de tirer tout l'esprit: que vous
rectifierez dans la même vessie, avec six livres de nouvelles baies de genièvre
choisies & concassées, & vous aurez un esprit ardent, qui a des vertus très-
excellentes & très particulières: vous séparerez le premier esprit à part:
comme aussi le second & le troisième, afin de les employer aux usages que
nous dirons ci après Et afin de faire voir que la Chimie ne perd rien de ce qui
est utile, il faut couler & presser les restes de la distillation fermentée, & la
passer chaudement au travers d'une chausse à hippocras ou d'un blanchet,
puis l'évaporer en consistance d'un extrait liquide, qui est un des plus doux &
des plus bénins purgatifs, dont on puisse se servir: cette vertu purgative
causera peut être, & avec raison, l'étonnement de quelques-uns: mais il faut
ôter ce scrupule & faire connaître, que l'action de fermentation a dissout &
uni avec l'eau la meilleure partie du sel fixe de ces baies, & comme les sels
fixes lâchent le ventre, c'est aussi celui qui prédomine dans cet extrait & qui
cause sa vertu purgative. Il faut après cela, faire sécher le marc des expression
& le calciner en suite, afin d'en faire la lessive, & de tirer le sel selon la
méthode que nous avons ci-devant enseignée, lequel il faut après réverbérer
au creuset sans le fondre, le dissoudre dans de la dernière eau distillée du
genièvre afin de le filtrer, de l'évaporer à pellicule & de le faire cristalliser pour
le réserver à ses usages. Voilà ce que nous avions à dire sur les baies de
genièvre: il ne nous reste plus que de dire la vertu & les doses des belles
préparations que cette semence nous fournit, & de donner la description d'un
élixir ou d'une teinture des baies de genièvre, qui est un remède très-accompli,
duquel nous dirons aussi les propriétés & l'usage. Nous donnerons aux baies
de genièvre en général, les vertus qu'elles méritent, avant que de venir aux
propriétés particulières de chacun des remède qu'on en aura tiré, afin que
cette application générale serve pour en pouvoir mieux faire les remarques
lors qu'on voudra se servir de ces médicaments. Et premièrement, disons que
le principal usage de ces baies est d'inciser, d'atténuer & de dissiper en
général: mais on s'en sert particulièrement, pour provoquer l'urine & la sueur,
pour évoquer les purgations lunaires, pour ôter les obstructions de la rate,
contre les affections du cerveau, des nerfs, de la poitrine & contre la toux,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 248
pour dissiper les ventosités du bas ventre, contre la colique, & sur tout, pour
dissoudre & pour évacuer les glaires & le sable des reins & de la vessie: elles
sont aussi très-utiles pour servir de préservatif en temps de contagions, soit
qu'on les mange, soit qu'on s'en serve en parfum, pour corriger le venin & la
malignité de l'air. Il est à présent fort aisé d'appliquer à chacun des remèdes
leur vertu, car elle leur est commune à tous, puis qu'ils ont été tirés de ce
corps qui les contenait en soi, sinon le dernier extrait qui est purgatif, à cause
des raisons que nous avons ci-devant alléguées. l'huile éthérée de genièvre est
un souverain remède pour faire uriner & pour apaiser les douleurs de la
colique; c'est aussi un excellent topique dans les affections froides des nerfs,
& mêmes dans leur piqure & dans leur coupure, à cause de sa qualité
pénétrante, & principalement à cause de sa vertu balsamique. La dose est
depuis trois goutes jusques à quinze ou vingt goutes, dans du vin blanc ou
dans sa propre eau. L'eau spiritueuse qui se tire en même temps que l'huile est
diurétique & diaphorétique; la dose est depuis une once jusques à quatre &
cinq onces: mais elle agit tout autrement, lors qu'elle est exaltée avec quelques
goutes de son huile qui aient été mêlées avec du sucre en poudre pour les
rendre dissolubles. Pour l'extrait qui a été fait avant la fermentation, c'est un
remède très-bon de soi même pour fortifier la poitrine & l'estomac, c'est un
bon diurétique & un très-sur alexitère, c'est pourquoi, il est employé au lieu
du miel commun cuit & écumé, pour recevoir les poudres qui constituent cet
excellent antidote qu'on appelle Orvietan: c'est aussi un corps qui est
merveilleux pour la composition & l'assemblage de ce qu'on destine pour
former des opiates ou des électuaires liquides, contre la peste, contre toutes
les autres maladies contagieuses, & contre la vérole & ses dépendances; la
dose est depuis une demie drachme jusques à une demie once. Mais l'esprit
est un agent qui surpasse tout ce que nous venons de dire; car il pénètre
comme en un instant tout le corps: si bien qu'on le peut employer en toutes
les maladies auxquelles les baies sont utiles; & pour une preuve manifeste de
sa vertu pénétrante & balsamique; c'est que pour peu qu'on en avale, il est
très-assuré que la première urine qu'on rendra aura une odeur agréable d'iris
ou de violette: la dose est depuis une demie drachme jusques à deux, dans des
bouillons, dans du vin blanc ou dans sa propre eau: on peut augmenter la
dose des autres esprits non rectifiés, du second & du troisième à proportion
de la subtilité de leurs parties. L'extrait purgatif est admirable pour recevoir
en soi les autres remède purgatifs, soit les résines ou les magistères, les
extraits ou les poudres, afin d'en faire quelque électuaire composé, qui
conserve & qui aide de sa faculté purgative la vertu des choses qu'on y a
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 249
mêlées. La dose de cet extrait seul est depuis deux drachmes jusques à une
once, soit qu'on le dissoude ou qu'on le fasse prendre en bol, sa quantité ne
peut nuire, comme celle des autres médicaments purgatifs, parce qu'il ne
causera jamais aucune hypercatharse, qui est la surpurgation, & à cause aussi
qu'il ne fait aucune colliquation dangereuse: mais il lâche simplement &
doucement le ventre, par une détersion naturelle de tous les excréments qui
sont contenus dans les intestins, ce qui est une vertu grandement requise dans
plusieurs constipations opiniâtres & rebelles. Il ne reste plus que le sel fixe,
qui est diurétique & laxatif, au poids depuis un scrupule jusques à une
drachme dans des bouillons ou avec son eau, ou ce qui est encore meilleur
dans l'extrait purgatif en bol. Ce sel est aussi capable de conserver long-
temps la vertu de son eau, si on en dissout une drachme ou deux dans chaque
pinte.
Prenez des baies de genièvre bien meures & bien lisses, faites le choix des
plus grosses & des plus polies jusques au poids d'une livre, que vous
concasserez au mortier de marbre avec un pilon de bois, mettez-les dans une
cucurbite de rencontre & versez dessus de l'eau de suc de pariétaire & de celle
du virga aurea de chacune deux livres, couvrez le vaisseau de sa rencontre &
digérez le tout au bain marie durant trois jours, puis ôtez la rencontre & faites
la colature & l'expression des matières que vous distillerez au bain lentement,
jusques à ce qu'il vous reste un extrait de consistance moyenne, que vous
mettrez dans un pélican ou dans quelqu'autre vaisseau circulatoire avec une
livre du meilleur esprit des baies de genièvre, que vous luterez & le ferez
digérer & circuler durant huit jours à la chaleur du bain vaporeux: cela expiré
laissés refroidir les vaisseaux, puis filtrez la liqueur très-purement, & vous
aurez la vraie teinture ou l'élixir de genièvre, qui est un souverain remède, soit
préservatif, soit curatif, dans la peste & dans les autres maladies pestilentielles
& malignes: mais cet élixir est particulièrement dédié aux reins & à la vessie,
non seulement pour en évacuer ce qu'il y aurait de visqueux & de graveleux:
mais aussi encore pour en ôter le séminaire & pour empêcher par un usage
continuel de ce bon remède qu'il ne s'en fit plus aucune génération: c'est aussi
un spécifique stomachique & hystérique, qui dissipe par sa chaleur & par sa
vertu alexitère, balsamique & cordiale, tout ce qui peut causer des mauvaises
altérations dans le ventricule ou dans la matrice. La dose est depuis une demie
cuillerée jusques à une & deux cuillerées entières. Il ne nous reste plus rien du
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 250
genièvre que sa gomme ou résine, qui est très-bonne en parfum pour toutes
les defluxions du cerveau si on en reçoit la fumée dans les cheveux & à
l'entour du col, comme lors qu'on a le nés bouché, le maniement du col
empêché, & lors qu'on a les amygdales enflées & qu'on a de la difficulté
d'avaler, il faut aussi parfumer les linges qu'on met à l'entour du col & ce qui
doit couvrir la tête. Mais ce qui est de meilleur, c'est que cette résine qu'on
appelle communément vernis ou gomme de genièvre donne une huile par le
moyen de la distillation qui est merveilleuse pour l'usage extérieur pour les
maladies des nerfs, contre le froid & l'impuissance des parties qui ont souffert
quelque résolution ou paralysie, contre les contractures des membres &
généralement contre toutes les douleurs froides de toutes les parties du corps,
dont on ne peut donner aucune cause apparente, & qui ne font remarquer
aucune enflure ni aucune rougeur à l'extérieur. Elle est aussi très-efficace pour
dissiper les œdèmes froids. Elle se fait ainsi. Prenez de la gomme de genièvre,
du charbon & du sel décrepité de chacun parties égales, mettez les en poudre
grossière & les mêlez bien ensemble, introduisez ce mélange dans une cornue
du verre, & la placés au réverbère clos, adaptez-y le récipient, que vous luterez
très bien, couvrez le fourneau & donnez le feu par degrés & le poussez peu à
peu, jusques à ce qu'il n'en sorte plus rien & que le récipient s'éclaircisse, ce
qui arrive d'ordinaire dans l'espace de douze ou quinze heures Il faut séparer
les deux substances qui sont dans le récipient; car l'une est aqueuse & acide,
qui provient du sel, & du sel volatil de la gomme du genièvre, avec une petite
portion de son esprit mercuriel qui sont aussi acides: & l'autre substance est
oléagineuse, inflammable & sulfurée, qui est encore un peu lente & grossière:
c'est pourquoi, il faut rectifier cette huile au sable dans une retorte de verre
avec du sel de tartre, & ainsi on aura une huile, claire, subtile & pénétrante,
qui sera capable de tous les beaux effets que nous lui avons attribués.
SECTION SIXIESME.
Des Écorces.
Nous n'aurons ici que deux exemples à donner sur les écorces en général,
dont l'un sera sur les écorces de citron & sur celles d'orange, qui sont
volatiles, & qui doivent être distillées d'une façon particulière, & avec des
remarques qui sont de grande importance & que l'Artiste doit considérer avec
soin: l'autre sera sur l'écorce du gayac, qui est plus dense & plus fixe, afin que
ces deux extrêmes étants opposés, fassent concevoir les choses avec
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 251
beaucoup plus de lumière & de vérité. Pour mieux entendre les raisons qui
nous obligent à distiller ces écorces volatiles, tout autrement que les fleurs qui
sont si volatiles, il faut faire la remarque du goût & de l'odeur de ces deux
écorces lors qu'elles sont encore tendres, récentes & lisses, & les comparer
avec le goût & l'odeur de ces mêmes écorces lors que le fruit a été gardé, que
l'écorce en est flétrie, ridée & demi desséchée: car on trouvera que ces écorces
ont un goût & une odeur agréable, qui pousse subtilement au cerveau & qui
le recrée & le fortifie, lors que l'écorce est récente: mais on trouve tout le
contraire, lors que le fruit est suranné & que son écorce est rétrécie en soi
mêmes, leur goût est ingrat & amer, pique trop & leur odeur n'a plus cette
vivacité & ce fumet agréable qu'on y remarquait auparavant, & c'est
néanmoins cet agrément qu'il faut nécessairement conserver, si on prétend
réussir avec les remèdes qu'on en prépare. Pour y parvenir, il faut prendre le
temps auquel on a les citrons & les oranges récentes en abondance & à bon
marché, & en couper l'écorce fort déliée, jusques à ce qu'on en ait deux ou
trois livres, qu'il faut hacher menu & la mettre dans une cucurbite de verre
avec de l'eau simple jusques à l'éminence de demi pied & distiller au sable
avec un feu modéré d'abord, qu'on augmentera peu à peu, jusques à ce que ce
qui distille n'ait plus de goût ni d'odeur, & qu'il n'apparaisse aucune
oléginosité au dessus de l'eau qui tombe. Ainsi vous trouverez une huile
subtile & éthérée, qui aura toutes les vertus & l'agrément de l'écorce de citron
ou de celle d'orange, que vous garderez au besoin dans des fioles qui soient
bien exactement bouchées. On pourrait m'objecter ici que je fais au contraire
des Auteurs, qui ont ci-devant donné la façon de distiller ces huiles: puis que
je désire qu'on les distille aussitôt après que l'écorce est séparée du fruit, au
lieu que les autres prescrivent de les digérer & de les fermenter, afin d'en
avoir une plus grande quantité. A quoi nous répondons, qu'il n'est pas ici
question de la quantité, à laquelle il ne faut pas que l'Artiste ait jamais d'égard,
lorsqu'il se fait un changement en la chose & que la vertu en est amoindrie:
car comme nous avons remarqué ci-dessus, que le fumet de ces écorces est si
subtil, qu'à peine se peut-il conserver avec son propre sujet, qu'aussi à plus
forte raison s'évanouira-t-il encore beaucoup plutôt lorsqu'il en est séparé, &
que quoi qu'il soit vrai que la quantité de l'huile distillée soit plus grande,
lorsque l'écorce a été digérée & fermentée durant quelque temps, si est-ce
néanmoins, qu'une drachme de celle qu'on aura distillée à nôtre mode vaudra
sans comparaison mieux à cause de sa subtilité & de sa vertu, que des on ces
entières de celle qui aura été faite autrement. Ceux qui voudront avoir encore
moins d'huile: mais qui voudront avoir aussi en même temps un excellent
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 252
esprit des écorces susdites, les distillera avec du bon vin blanc & bien subtil,
& ainsi il aura l'esprit qui ne vaudra guère moins que l'huile, duquel nous
avons fait mention lors que nous avons parlé des sirops de ces écorces, ce qui
fait que nous n'en dirons rien davantage.
Prenez la pellicule extérieure de l'un de ces deux fruits que vous mettrez dans
un vaisseau de rencontre après l'avoir coupée très-déliée au poids de deux on
ces ajoutez-y un scrupule d'ambre gris & six grains de musc de levant, qu'il
faut avoir broyez avec deux drachmes de fin sucre, versez sur cela huit onces
du plus pur esprit que vous aurez retiré de dessus l'une de ces écorces avec le
vin blanc, bouchés & lutez bien les jointures & mettez ce vaisseau digérer à la
vapeur du bain l'espace de trois jours naturels à une chaleur lente, au bout de
ce temps laissez refroidir le vaisseau, coulez & pressez ce qu'il contient & le
filtrez dans un vaisseau couvert afin qu'il n'expire rien de sa vertu, conservez
cet élixir précieusement, car c'est un remède cordial, qui n'en a guère de
semblable dans les grandes faiblesses, dans les palpitations de cœur, &
principalement dans tout ce qui peut arriver à l'instant, après avoir fait
quelque exercice violent, ou en suite des douleurs poignantes & vives. Tous
deux sont excellents aux hommes & aux femmes vec l'ambre & avec le musc,
hormis à celles qui sont sujettes aux passions hystériques: ce qui fait qu'il faut
en avoir qui soit privé d'ambre & de musc à cause de la matrice. L'élixir des
écorces d'orange est beaucoup plus efficace que celui de celles de citron pour
les femmes, auxquelles on ne le saurait assez recommander, à cause du bon
secours qu'elles en peuvent espérer dans le temps de leurs accouchements. La
dose de ce remède est depuis un scrupule jusques à une drachme entière, ou
seul, ou mêlé dans du vin, dans du bouillon ou dans quelqu'eau distillée qui
soit propre à la maladie ou au remède.
Comment il faut faire l'esprit, l'huile & le sel: l'extrait, la teinture & le
magistère de l'écorce de gayac.
jointures avec du lut salé, couvrez le fourneau & laissez sécher le lut, donnez
le feu par degrés, jusques à ce que vous voyez que les vapeurs blanches
paraissent & que vous aperceviez des gouttelettes d'huile rougeâtre qui se
mêlent dans les veines que l'esprit fait au dedans du récipient, alors
augmentez le feu auquel vous joindrez mêmes la flamme, jusques à ce que le
récipient s'éclaircisse de soi-même. Il faut attendre au lendemain pour ouvrir
les vaisseaux, & ont trouvera dans la cornue les restes de l'écorce qui seront
convertis en charbon, qu'il faudra calciner & réverbérer dans un pot non
vernissé à feu ouvert afin de les réduire en cendres, desquelles il faudra tirer le
sel par ellixiviation, par filtration & par évaporation, selon la manière que
nous avons déjà tant de fois enseignée. On doit mêlerez toujours de ce sel
dans tous les purgatifs qu'on donne à ceux qui sont atteints du mal vénérien;
car outre qu'il aide à la vertu de ces purgatifs: c'est que de plus, il purge de
soi-mêmes, & que ce sel est un des spécifiques antivénériens. On trouve dans
le récipient deux substances, une aqueuse mercurielle & acide, qui est l'esprit
de cette écorce; & l'autre, une huile crasse & pesante qui est au dessous de
l'esprit, à cause de l'abondance du sel volatil qui se joint intimement au soufre
de l'huile, & aussi à cause d'une portion du sel fixe qui a été volatilisé par la
violence du feu, qui est aussi confondu dans cette huile; il faut séparer l'huile
de l'esprit en filtrant l'esprit à travers du papier sur l'entonnoir & l'huile
demeurera sur le papier, qu'il faudra crever au fonds pour faire couler l'huile
dans la bouteille qui lui est destinée. On peut se servir de cet esprit & de cet
pour l'extérieur sans qu'il soit besoin de les rectifier: car on peut mettre un
peu de cet esprit dans les fomentations liquides, dont on lavera les ulcères
chancreux, baveux, fistuleux, rongeants, & principalement ceux qui sont
causés par le venin de la vérole: afin d'y appliquer après de l'huile, soit seule
ou mêlée avec quelqu'autre corps onctueux qui rebouche un peu sa pointe qui
causerait trop de douleur. On ne saurait assez prêcher les dignes vertus de
cette huile pour la guérison de tous les vieux ulcères, & pour dissiper les
nodus; mais sur tout, pour hâter & pour bien faire l'exfoliation des os, pourvu
qu'on y mêlera un peu de l'huile distillée d'euphorbe. Mais si on se veut servir
de cet esprit & de cette huile intérieurement, il les faudra rectifier au sable
l'esprit dans un alambic, & comme c'est un esprit acide, il faut que l'Artiste
soit averti, que le flegme monte le premier, & que l'esprit qui est acide &
piquant monte le dernier, c'est pourquoi il séparera le flegme, & substituera
un récipient lors que le goût lui fera connaître que les gouttes qui tombent
sont acides. cet esprit résiste puissamment au venin de la vérole, qu'il combat
par tout où il le rencontre & le chasse par la voie des urines, par les sueurs ou
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 254
par une insensible transpiration, pourvu qu'il soit empreint de son huile, qui a
la meilleure & la plus ample portion du sel volatil de nôtre écorce, & duquel il
ne la faut pas dépouiller si on désire lui conserver sa vertu, pour cet effet, il la
faut rectifier par la cornue avec les cendres qui seront restées de l'extraction
du sel, & l'huile montera belle, claire & subtile, qui sera dépouillée de la plus
grande partie de l'odeur empyreumatique, qu'elle avait de sa première
distillation: car ces cendres qui seront mêlées avec l'huile retiendront en elles
tout l'impur & le grossier, & ne retiendront pas le sel volatil, qui est le
principe actif & virtuel, non seulement de cette huile: mais qui l'est aussi de
l'efficace & de la vertu de toutes les substances sublunaires, à cause que c'est
la dernière enveloppée & le dernier lien du ferment & du feu interne de tous
les mixtes; en qui réside la puissance & l'énergie de toutes leurs actions: c'est
pourquoi, il ne faut pas que les Artistes trouvent étrange, que nous leur
répétions si souvent les vertus de ce sel, & que nous leur recommandions sa
conservation avec tant d'empressement, vu qu'il doivent considérer que nous
ne faisons pas cela par une vaine ostentation ni par aucun défaut de
répétitions inutiles, qui ne sont jamais de la bienséance, que lors qu'elles sont
absolument nécessaires: comme elles le sont en cet endroit. Les vertus
générales de cet esprit & de cette huile sont de provoquer abondamment les
urines & la sueur, & de mondifier & dépurer par ce moyen la masse du sang
de toutes ses impuretés, de résister à la corruption des parties & d'en
conserver l'usage, comme on en voit les effets dans les les maladies des
jointures, dans les goutes vagues, dans l'hydropisie, dans tous les catarrhes &
dans toutes les autres maladies qui tirent leur origine de la viscosité & de la
lenteur des matières tartarées & fixes: ce sont sur tout des spécifiques contre
la vérole & contre toutes ses dépendances. La dose de l'esprit est depuis un
scrupule, jusques à une drachme dans de l'eau de sassafras, ou dans de la
décoction de la racine de salsepareille & de squine. Celle de l'huile est depuis
deux goutes, jusques à six & huit goutes, qu'il faut allier avec le sucre avant de
la mêlerez avec l'esprit & avec les autres liqueurs. Il y en a qui croient que
l'huile de gayac est celle que Rullandus nomme heraclée, dans les centuries de
ses observations, dans lesquelles il en rapporte tant de beaux effets: ce que je
crois véritable, vu qu'un tailleur d'habits nommé le Cerf, s'est acquis de la
vogue & du crédit dans Paris par l'usage de la seule huile de gayac. D'autres
emploient cette huile pour la cure de l'épilepsie, comme aussi pour faciliter les
accouchements difficiles, & faire sortir l'enfant vif ou mort, & mêmes aussi
l'arrière faix: il ne faut pas sur tout oublier que cette huile apaise
instantanément la douleur des dents cariées: car le sel volatile pénètre en un
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 255
moment jusques au petit nerf qui est à la racine de la dent, & le stupéfie & le
cautérise en quelque façon & lui ôte la sensibilité. Outre les vertus
médicinales de l'esprit, il est encore utile au travail de la la Chimie pour la
dissolution des perles, du corail, des pierres d'écrevisses & d'autres choses
semblables: mais ce qui fait qu'on ne l'emploie pas, c'est qu'il laisse toujours
quelque goût empyreumatique.
SECTION SEPTIESME.
Des Bois.
moins compacte & serrée. Nous travaillerons pour cet effet sur le bois
d'aloès, sur le bois de roses qu'on appelle dans les boutiques, lignum rhodium
sur le bois nephretique & sur le sassafras, à cause que ces quatre exemples
suffiront pour tout le reste: car pour ce qui est du gayac, du buis & des autres
semblables, nous en avons donné la méthode dans la distillation du buis de
genièvre & dans celle de l'écorce du gayac, où on aura recours pour le travail
& aux Auteurs qui en ont traité pour leur vertu.
Nous avons dit ci-dessus, que les bois étaient de différente nature, & que
c'était la raison pour laquelle nous étions obligés d'en donner des exemples
divers: c'est ce que nous allons faire voir par la due préparation & l'extraction
du bois d'aloès, qui est un des plus excellents de ceux qui se trouvent dans les
boutiques, jusques-là que les Allemands lui donnent le nom de bois du
paradis, à cause des belles & hautes vertus qu'il possède: il servira donc
d'exemple pour faire tous les extraits & les essences des bois précieux &
aromatiques, à cause que ces deux préparations se font sans aucune perte des
vertus de ce bois. Pour faire l'extrait, il faut prendre une demie livre de vrai
bois d'aloès, dont les marques sont, que ce bois soit noirâtre & pourpré
entremêlé de veines d'un gris cendré, qu'il soit pesant & amer, & le principal,
que lorsqu'on en met un petit brin sur un charbon ardent, qu'il jette une
humeur gommeuse & résineuse, dont la fumée ait une odeur un peu piquante
au nez à l'abord, mais qui se termine en une odeur suave & agréable, comme
celle du benjoin & du baume du Pérou: & de plus, qu'il laisse avec son
charbon après qu'il est brulé, quelques marques d'une espèce de liquation, il
faut râper ce bois grossièrement & le mettre dans une cornue & l'arroser d'un
peu d'esprit de vin, puis placer la retorte aux cendres, adapter le récipient,
luter, donner le feu avec jugement & proportion pour éviter l'empyreume, &
tirer ainsi doucement l'huile éthérée & subtile de ce bois qui montera avec
l'esprit de vin, lors que les veines manqueront dans le récipient & qu'il sera
sec, il faut cesser le feu & mettre ce qui reste dans un matras de rencontre &
verser dessus de l'alkohol de vin, afin d'extraire toute sa résine, lors que le
bois est bien ouvert par cette digestion, il faut verser le tout dans une
cucurbite & distiller avec les précautions requises environ le tiers de l'esprit à
part: en suite de quoi, il faut finir le feu & filtrer l'esprit qui reste, afin d'en
remettre d'autre, jusques à ce qu'il ne tire plus de goût ni de couleur, alors il
faut couler & presser le tout & le filtrer, pour en retirer l'esprit jusques en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 257
consistance d'un extrait liquide, qu'il faut garder à part, & faire bouillir le bois
qui reste dans de l'eau de rosée ou dans celle de pluie distillée, & presser la
décoction qu'il faut clarifier avec des blancs d'œufs, & l'évaporer aussi en
consistance d'un extrait liquide: il faut chauffer les deux extraits & les joindre
ensemble, afin d'en retirer encore un peu d;humidité & de les réduire en une
masse d'extrait plus solide, auquel on joindra la moitié de l'huile qu'on a tirée
la première après l'avoir rendue mêlable & dissoluble avec du sucre en
poudre. Il faut garder cet extrait à ses usages dans une boîte d'argent qui soit
tournée & qui se ferme à vis, afin que ce qu'il possède de subtil & de virtuel
ne puisse exhaler. Prenez l'esprit que vous avez réservé de la distillation de
l'extraction du bois, mettez-y encore une once du meilleur bois d'aloès réduit
en poudre subtile, que vous digèrerez & extrairez à la vapeur du bain durant
six jours naturels dans un matras de rencontre, après cela coulez & pressez à
froid la liqueur & la filtrez dans un entonnoir couvert; il faut joindre à cette
liqueur le reste que vous avez réservé de l'huile de ce bois qu'on aura jointe
avec deux fois autant du sel, qu'on aura tiré du bois d'aloès sur lequel on a
travaillé, ou avec autant de sel de tartre préparé selon Sennert dont nous
avons déjà dit quelque chose, & ainsi vous aurez la vraie essence du bois
d'aloès, qui sera empreinte de toutes les vertus & de toutes les puissances du
mixte dont elle a été tirée. La dose de l'extrait est depuis quatre grains jusques
á dix en bol, ou dissout dans quelque esprit ardent spécifique: car outre qu'il
ne se dissoudrait pas dans une liqueur aqueuse; c'est que de plus, il n'aurait
pas tant de vertu, & que quand mêmes il s'y dissoudrait, il se ferait une
précipitation de la substance résineuse qui ne se mêlerait aucunement avec
l'eau, qui débiliterait le remède au lieu de l'exalter. La dose de l'essence est
depuis quatre goutes jusques à dix, qu'il faut donner au malade, dans des
esprits ardents de genièvre, de cerises noires ou dans de l'élixir de vie de
matthiol, & non point dans des liqueurs aqueuses, à cause des raisons sus-
alléguées: mais à cause qu'il y a beaucoup de personnes délicates, qui ne
peuvent souffrir le goût & la force de ces esprits, on pourra mêler l'extrait ou
l'essence avec une cuillerée de sirop convenable, qui soit de consistance un
peu épaisse: car le sucre retient l'eau & l'empêche d'agir sur la substance
résineuse de l'extrait ou de l'essence. Ces deux remède sont deux confortatifs
spécifiques de toutes les parties principales qui sont contenues dans le ventre
inférieur, dans le moyen & dans le supérieur. Il recrée les esprits vitaux & les
animaux du cerveau & de la matrice: c'est pourquoi, il est excellent contre
toutes les faiblesses de ces deux parties: il sont aussi excellents pour fortifier
la faculté digestive de l'estomac, pour tuer par l'amertume de leur sel & de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 258
leur esprit les vers qui sont dans le ventricule & pour en effacer tout à fait le
séminaire, tant pour les personnes âgées, que pour les jeunes enfants, sinon
qu'il faut avoir égard à la dose.
dans son eau, ou dans quelque eau diurétique, pour nettoyer les reins & la
vessie de glaires & de sable. On s'en peut aussi servir heureusement en
gargarisme, pour déterger & pour guérir les ulcères de la bouche & pour laver
& mondifier ceux des autres parties, & particulièrement ceux des parties
destinées à la génération.
Le bois néphrétique vient de la nouvelle Espagne, il est tendre & sec, quoi
qu'il soit pesant, ce qui témoigne qu'il est plus salin qu'huilleux, aussi
communique-t-il sa couleur & sa vertu très facilement à l'eau, qu'il teint de
couleur jaune brune en décoction, & qui parait bleue au dessus. Il y en a qui
croient que c'est une espèce de frêne. Nous avons choisi ce bois, afin de faire
voir la différence de lui aux autres; car quoi qu'il soit inodore & sans goût, si
est-ce pourtant qu'il a beaucoup de vertu & qu'il chasse puissamment par les
urines, soit qu'il soit simplement infusé à froid dans, l'eau pour en boire la
colature, ou seule ou mêlée avec du vin blanc; ou qu'on en fasse la décoction,
qui n'a que peu ou point de goût. De cette façon il fait beaucoup de bien à
ceux qui sont tourmentés de la gravelle & de la difficulté d'urine: Mais il est
sur tout considérable dans les décoctions contre la vérole & contre le scorbut,
car il dégage avec efficace le venin de ces deux maladies. Mais à cause que ce
bois ne se trouve pas par tout, nous avons jugé nécessaire d'enseigner son
extraction, afin que cela serve de règle à l'Artiste pour tous les bois qui seront
de ce genre. Il faut râper six livres de bois néphrétique & en faire une
décoction avec des racines d'arête de bœuf & de chardon rolland ou à cent
têtes, de chacune trois livres, & une livre de virga aurea dans trente livres
d'eau de pluie ou de rivière, jusques à la réduction de la moitié, puis couler &
presser, & faire encore une seconde décoction du marc de l'expression dans
vingt livres de nouvelle eau, puis couler & presser & continuer ainsi, jusques à
ce que la décoction ne se colore plus: en suite de quoi il faut clarifier toutes
les décoctions & les couler par la chausse, & les évaporer à chaleur lente sans
bouillir, jusques en la consistance d'un extrait liquide, auquel il faudra joindre
le sel qu'on aura tiré des restes de l'extraction. cet extrait est un excellent
diurétique & apéritif, dont on peut donner depuis un scrupule jusques à une
drachme dans des bouillons, dans du vin blanc, ou dans de la décoction du
bois néphrétique, lorsque ceux qui sont tourmentés de la gravelle, de la
difficulté d'urine ou de la colique néphrétique sont dans le demi bain: mais
avec cette précaution, qu'ils ayent auparavant reçu & rendu un lavement avec
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 260
de la térébenthine.
Le bois de sassafras ou pavame vient de la Floride, qui est encore d'une toute
autre nature que les précédents; car il est très-odorant, & pour peu qu'on
l'échauffe en le frottant, il pousse des esprits qui frappent agréablement
l'odorat, & qui témoignent que cet arbre est rempli très-abondamment de sel
volatil, ce qui fait qu'il est rempli de beaucoup de vertu. Il faut choisir pour la
distillation le plus menu sassafras, & qu'il soit garni de son écorce & mêmes,
s'il était possible, il faudrait que ce fut de la racine qui eut aussi son écorce,
parce que l'écorce possède plus d'huile éthérée, de sel volatil & d'esprit que la
substance intérieure du bois, qui est légère & spongieuse, ce que l'écorce
témoigne aussi par son goût subtil & aromatique, qui représente celui du
fenouil. Et comme nous avons dit qu'il fallait ouvrir le bois de roses pour le
volatiliser, il faut faire ici le contraire, car il faut distiller le sassafras aussitôt
qu'il est haché en morceaux, il le faut distiller par la vessie avec de l'eau de
pluie: mais si on veut avoir une eau excellente & peu d'huile, il faut le distiller
avec du vin blanc: mais si on désire l'huile qui est très-excellente, il ne faut que
de l'eau. l'huile de sassafras va au fonds de l'eau comme celle de tous les
aromats. L'eau spiritueuse est excellente contre toutes sortes d'obstructions &
principalement contre celles de la rate, qu'elle décharge mieux que pas un
autre remède. C'est aussi un excellent stomachique, qui fortifie la chaleur
digestive & corrige ce que la crudité des aliments pourrait avoir causé de
mauvais: elle est excellente pour guérir les coliques venteuses. C'est un
sudorifique ou un diurétique infaillible, car il ne manquera jamais son effet
par l'une de ces deux voyes naturelles, parce que si le malade ne peut souffrir
d'être couvert, & qu'ainsi la sueur soit concentrée, la vertu du médicament ne
manquera jamais de se faire connaître par les urines: parce que l'action des
esprits & des sels volatiles, ne peut jamais être empêchée. C'est pourquoi cette
eau spiritueuse est très-spécifique dans les maladies vénériennes, comme aussi
dans les scorbutiques. La dose de ce remède est depuis une once jusques à
six, ou seule ou mêlée avec du vin blanc. La teinture que l'Artiste tirera du
sassafras avec le vin blanc, au bain marie dans un vaisseau du rencontre, peut
être légitimement substituée à l'eau spiritueuse, lors qu'il sera pressé de s'en
servir, il ne faut qu'une demie once de sassafras pour une livre de vin: mais il
faut que la dose soit le double de celle de l'eau. Or comme l'huile est plus
subtile que l'eau, parce qu'elle n'est composée que d'un peu de soufre très-
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 261
subtil & que tout le reste n'est que du sel volatile, aussi en doit-elle être
moindre: car il n'en faut donner que depuis trois goutes jusques à dix, réduite
en dissolubilité avec du sucre en poudre, soit qu'on la donne dans sa propre
eau, dans celle de cannelle, dans du vin blanc ou dans du bouillon, pour
toutes les maladies que nous avons dites ci-dessus: mais sur tout dans les
accouchements difficiles, soit que l'enfant soit mort ou en vie; comme aussi
pour faire sortir la secondine, & pour purger l'accouchée sans beaucoup de
tranchées: car cette huile fortifie la matrice & fait qu'elle évacue plus
facilement & en moins de temps, les sérosités dont elle était remplie depuis la
grossesse. Enfin on peut donner légitimement cette louange au sassafras, que
c'est comme une vraie panacée végétable, puis qu'on peut donner les remède
qu'on en tire à toutes sortes de maladies; & que de plus, son usage continuel
peut rendre fécond l'un & l'autre sexe: mais principalement la femme: car il
échauffe & fortifie doucement & naturellement toutes les parties internes:
mais principalement celles qui servent à la génération.
Fin du premier Tome.
TRAICTÉ DE LA CHIMIE.
TOME SECOND.
Qui contient la suite de la préparation des sucs qui se tirent des végétaux,
comme aussi celle de leurs autres parties, & celle des minéraux. Par N. LE
FEBVRE Apothicaire ordinaire du Roi, Distillateur chimique de sa Majesté,
& de Monseigneur de Metz Duc de Verneuil, & c. APARIS, Chez THOMAS
JOLLY, Libraire Juré, ruë S. Jacques, aux Armes d'Hollande. M. DC. LX.
Avec privilège du Roi.
AVIS AUX LECTEURS. Nous n'avions résolu que de faire une forme
d'Abrégé de la Pr attique des opérations de la Chimie: mais comme nous
avons été une fois dans le Traité des végétaux, nous avons trouvé une si belle
& une si ample moisson pour instruire l'Artiste chimique, que nous n'avons
peu moins faire que de nous étendre autant que nous avons du, pour donner
la satisfaction que nous devons aux curieux, sur le travail qui se peut faire,
non seulement sur les minéraux & les leurs. Ce qui est cause que nous avons
été obligés de partager cet œuvre en deux Tomes, quoi que cela ait de
beaucoup augmenté le travail & l'étude, de que nous avons fait de grand cœur
pour vôtre satisfaction.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 262
SECTION HUITIESME.
Des Sucs.
Le suc qui est l'aliment des plantes convient aux végétaux, comme le sang
convient aux animaux: or comme il y a des superfluités inutiles ou maladives,
qui résultent de l'élaboration & de l'assimilation du sang, lors qu'il est
approprié à la substance des animaux, comme les excréments, les urines, la
sueur, la graisse, les glaires, les pierres & les sucs vitriolés, nitreux, alumineux,
acides, amers, acres, & ceux encore qui sont de quelque autre nature mêlée,
desquels l'animal se décharge, ou doucement & naturellement ou par force:
Ainsi, aussi y a-t-il dans les végétaux des sucs qui sont de diverses saveurs, qui
répondent analogiquement à ces excréments, comme sont les huiles, les
résines, les gommes, les viscosités, les tartres & les sels. Il y a pourtant cette
différence, que les animaux ont des conduits appropriés à la décharge de leurs
superfluité: ce que les plantes n'ont pas, si ce n'est qu'on veuille leur attribuer
la porosité, par laquelle elles exhalent la bonne & la mauvaise odeur, comme
le plus subtil & le plus volatile de ce qu'elles contiennent, & que le plus
grossier demeure dans le corps du végétable, ce qui est cause qu'elles ont
besoin de la main & du travail de l'ouvrier pour les en séparer: il semble
pourtant qu'il y a quelques-une de ces substances, qui cherchent de pouvoir
sortir: car on voit que des aussi-tôt qu'on a fait quelque incision à leur écorce,
qu'elles en font une abondante éruption, & de cela il y en a de quatre espèces:
qui sont premièrement les substances aqueuses qui sont les sucs, comme sont
celui du bouleau & celui de la vigne. Secondement les terrestres qui sont les
gommes: Tiercement les sulfurées qui sont les huiles, les baumes, les résines
& les gommes résines: & en quatrième lieu, les substances salines, qui sont le
sucre & le tartre. Mais comme tout ce que nous venons de dire, fait voir que
ces choses-là sont naturellement des parties des plantes, auxquelles nous
avons aussi destiné une section à chacune en particulier, pour enseigner ce
que l'Apothicaire chimique pourra faire là-dessus: nous ne prétendons parler
dans cette section présente, que des sucs que la nature & l'Art nous
fournissent, qui seront le vin, le vinaigre & leur tartre: l'opium qui est le suc
condensé du pavot, & l'elaterium qui est le suc de la concombre sauvage: ces
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 263
trois exemples suffiront, parce qu'il y aura suffisamment à remarquer sur ces
matières en général & sur le travail qui se fera dessus en particulier, pour
instruire l'Artiste, pour tout le reste qui leur peut ressembler.
L'anatomie du Vin.
Le vin est le suc du fruit de la vigne, qui est exalté par la fermentation: que
Paracelse nomme le sang de la terre, le suc du Prince de tous les végétaux, le
souverain cordial, il y en a qui croient que c'est le suc de la grande lunaire de
Raymond-Lulle: d'autres l'appellent encore le suc du plan de Janus & celui du
grand végétable: mais laissons tous ces noms pour venir à l'anatomie de la
chose & à ses parties. Le vin donne donc premièrement, par le moyen de la
distillation, une essence très-subtile & incorruptible, qu'on appelle
vulgairement eau de vie, eau ardente, esprit de vin, soufre céleste, soufre
bezoardique végétable, menstrue céleste, eau coelique, le ciel de Raymond-
Lulle, la clef des Philosophes, un corps éthéré composé de feu & d'eau, le
baume volatil de la liqueur catholique ou universelle, & finalement la
quintessence du vin. Secondement on en sépare une grande quantité d'eau
insipide & corruptible, qu'on appelle son flegme. En troisième lieu, il en sort
un certain esprit fumeux, qui n'est rien autre chose que la plus grossière partie
du sel volatil du vin, qui est réduit & qui monte en fumée blanchâtre. Il suit
en quatrième lieu, une certaine huile qui est grasse, onctueuse & combustible,
mais qui est en très-petite quantité. Pour le cinquième, on tire de la substance
crasse & noire qui est restée un sel lixivial, pénétrant, subtil & fixe, après
qu'elle ait été calcinée. Et finalement pour le sixième, il reste après l'extraction
du sel une terre limoneuse & inutile. Nous avons dit que le vin n'est tel que
par le bénéfice de la fermentation, & c'est aussi ce qu'il faut que nous
prouvions, ce que nous ferons sans beaucoup de peine: car il n'y a personne
qui ne sache que le moût ne fut jamais vin, & que personne aussi ne lui donne
le nom de vin qu'après que la fermentation est achevée: mais il y a une autre
preuve qui est plus philosophique que celle-là, qui satisfait pleinement l'esprit
de l'Artiste chimique, qui connait que tout ce qui est vin & qui est appelé tel,
donne son esprit avant le flegme, & que si il distille du moût, qu'on appelle
improprement du vin doux avant la fermentation, on n'en tirera que de l'eau
pure & insipide comme celle de la pluie, ce qui est une preuve convaincante,
puis qu'elle tombe en démonstration: car il reste après la distillation un extrait
agréable qui est doux & sucrin, qui contient en soi le sel essentiel & volatile
du moût & son soufre céleste, qui n'est plus en puissance d'agir à cause qu'il
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 264
est trop resserré, & qu'il n'a pas suffisamment d'humidité, pour réduire sa
puissance en acte: mais si on lui rend une portion d'eau suffisante, & qu'on
sache introduire adroitement une étincelle de lumière là dedans, par le moyen
du levain, qui lui soit propre, il agira dans peu de temps & fera paroisse
visiblement, qu'il n'y a que la seule fermentation qui puisse faire le vin: car le
tout fermentera & la liqueur acquerra par ce moyen le goût, la force,
l'agrément & toutes les autres perfections du vin, ce qui fait voir évidemment,
que l'Art est capable d'imiter en quelque façon la nature, & qu'entre tous les
Arts, il n'y a que la seule Chimie, qui soit capable de la théorie & de la
pratique de cette fermentation artificielle. Or il ne suffit pas d'avoir dépeint
les six parties qui se tirent du vin en général, si nous ne venons à l'anatomie
particulière du vin: ceux qui voudront se satisfaire par la vue distilleront du
bon vin bien clair & subtil, qui soit généreux & fort, au bain marie dans une
grande cucurbite de verre, afin qu'il puisse faire l'examen de tout ce qui
montera à l'œil: car lors que le pur esprit monte à peine voit-on paraitre les
veines dans le chapiteau tant elles sont subtiles, & lors qu'elles sont tout à fait
privées de flegme, elles ne sont pas droites: mais elles sont sinueuses, tordues
& vont en serpentant: mais lors que le flegme commence à s'y mêler, elles se
sont droites & plus visibles, à cause de la pesanteur de l'eau qui se corporifie
plus visiblement; lors que cela arrive, il faut mettre la cucurbite au sable qui
soit un peu échauffé: mais il faut avoir ôté l'humidité des vaisseaux en les
essuyant & continuer la feu par degrés, afin de faire ainsi l'anatomie entière
du vin, afin de se satis faire l'esprit. Mais à cause que cela va trop lentement,
& qu'il faut que le laboratoire de l'Apothicaire chimique soit fourni d'une
grande quantité d'esprit de vin de toutes les sortes, parce que c'est le principal
menstrue de tous & le plus belles opérations; il faut que nous enseignions une
méthode plus prompte & plus abrégée de distiller le vin: pour en suite dire
tout le travail qu'on fera dessus, pour le rendre utile à toutes les préparations
que l'Artiste voudra entreprendre. Pour faire l'esprit de vin. Pour y bien
réussir, il faut prendre d'un bon vin, fort & puissant, qui soit bien dépouillé
de sa lie & en emplir la vessie, jusques à demi pied prés de son haut, couvrir,
luter, donner le feu doucement & l'augmenter peu à peu, jusques à ce que les
goutes commencent à tomber, & qu'on ne puisse plus endurer la main au
canal de la teste de more sans se brûler: alors il faut boucher le fourneau de
tous côtés, & entretenir l'eau du tonneau toujours froide, & conduire son feu
si modérément & si judicieusement, que ce qui coule dans le flegme ne peut
facilement monter & se mêler avec l'esprit, lors que la chaleur est bien
proportionnée: il faut toujours mettre le premier esprit à part comme le plus
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 265
pur & le plus subtil, & continuer la distillation, jusques à ce que la liqueur qui
sort n'ait plus de goût: il faudra reverser cet esprit flegmatique qui sort le
dernier avec le premier vin qu'on distillera & continuer ainsi, jusques à ce que
vous ayés assez d'eau de vie, pour en faire une rectification dans la même
vessie: mais c'est ici où il faut sur toutes choses avoir égard au feu, afin de le
gouverner délicatement; parce que les vapeurs de ces esprits ardents sont
beaucoup plus chaudes, que celles des corps plus grossiers. Il ne faut pas jeter
ce qui reste après la distillation du vin; au contraire, il le faut évaporer en
consistance d'un extrait noir & gluant comme de la poix, qu'il faudra distiller
par la cornue à feu ouvert, & on en tirera un esprit acide, un esprit volatil &
une huile noire & pesante, tout cela sent très-fort l'empyreume: mais il faut
achever de calciner ce qui reste dans la cornue, dans un creuset ou dans un
pot de terre non vernissé, jusques en blancheur & en faire après cela le
lessive, qu'il faut filtrer, évaporer & dessécher en sel, qu'il faut réverbérer au
creuset jusques à faire rougir le creuset & la matière qui est dedans sans la
fondre, puis l'exposer à l'air pour le faire résoudre, pour le rendre plus subtil,
& il se dépouillera encore de beaucoup de féculences visqueuses, qu'il faut
séparer par la filtration, retirez l'eau de ce sel aux cendres jusques à sec,
mettez-le encore au creuset pour le faire rougir sans le fondre, exposez-le à
l'air jusques à ce qu'il soit résout, filtrez, évaporez & desséchez, & continués
ainsi jusques à ce que le sel ne laisse plus aucunes impuretés dans le filtre, &
que lors que vous retirerez l'humidité au bain marie jusques au quart, qu'alors
il se cristallise en un sel clair, blanc & transparent: alors vous pourrez vous
vanter d'avoir un véritable sel de vin qui sera une des clefs, qui servira à un
Artiste diligent, curieux & connaissant pour ouvrir tous les corps naturels,
lors qu'il sera acué de son esprit, & qu'il sera capable de voler avec lui: car
alors ils pénètreront ensemble non seulement dans l'animal & dans le
végétable en général: mais de plus, ils agiront aussi sur les minéraux & sur les
métaux mêmes, pourvu qu'ils aient été détruits & qu'on les ait mis en état de
pouvoir être extraits par le moyen de ce noble menstrue, que nous
recommandons sur toutes choses à ceux qui voudront réussir.
Il faut que le laboratoire chimique, qui est, la vraie boutique d'un bon
Apothicaire, soit bien garni d'esprit de vin très-subtil & très-pur, qui est celui
que les Auteurs appellent. Alkohol de vin, & comme il faut beaucoup de
temps & beaucoup de frais pour arriver à ce point de perfection, j'ai donné le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 266
modèle d'un vaisseau qui est capable de faire cette opération d'un seul coup &
à peu de frais, sans qu'il soit besoin de tant de distillations réitérées, qu'il
fallait faire avant cette belle invention pour y bien réussir, à cause que les
vaisseaux, dans lesquels on faisait les cohobations pour la rectification &
l'alkoholisation étaient trop bas, ce qui était cause que le flegme se trouvait
toujours mêlé avec l'esprit; mais dans le vaisseau que nous donnons, il est
impossible qu'il puisse jamais monter, quand mêmes on donnerait une
chaleur bien violente, ce qui se connait sur la fin de la distillation de l'esprit de
vin qu'on amis dans la vessie: car lors que le flegme commence de dominer
sur l'esprit à cause qu'il est en plus grande quantité, l'Artiste est obligé de
doubler & de tripler le feu afin de faire monter le reste de l'esprit, qui ne laisse
pas pourtant d'être aussi pur & aussi subtil que le premier, comme les
épreuves & les marques en font foi: qui sont que lors que cet esprit est
enflammé dans une cuiller d'argent ou de quelqu'autre métal, il brule & se
consume tout, sans qu'il reste aucune goute du flegme, ni mêmes aucune
humidité dans le fonds de la cuiller: la seconde marque est lors qu'on trempe
un morceau de linge, de papier ou du coton dans de cet esprit & qu'on
l'enflamme, qu'il ne se consume pas seulement entièrement: mais que de plus,
il enflamme & allume le corps qu'il avait humecté, pourvu qu'il ait été bien
séché auparavant: la troisième & la meilleure marque & celle qui est infaillible,
c'est lors qu'on imbibe de cet esprit de la fine poudre à canon qui soit bien
sèche, & qu'on met le feu à l'esprit, & sur la fin enflamme & qu'il consume la
poudre; car alors c'est un vrai signe concluant, qu'il n'y reste aucune portion
de flegme: car pour peu qu'il y en eut, la poudre ne prendrait jamais feu: ce
qui fait que cette opération épargne beaucoup de temps & de peine: car lors
que tout l'esprit est monté de ce que l'Artiste aura mis dans la vessie, il n'aura
qu'à remplir le siphon d'eau & l'introduire dans le vaisseau par le petit canal
qui est à coté, & il videra la vessie jusques au fonds, sans qu'il soit besoin de
déluter aucune des parties de cette machine, & il remplira la vessie de
nouvelle eau de vie avec un entonnoir par le même canal, ainsi son travail
continuera presque sans peine jour & nuit, pourvu qu'il ait le soin d'y mettre
du feu lors qu'il se retirera. Et lors que l'Artiste désirera de faire de l'esprit de
vin encore plus subtil, plus pénétrant & plus actif que le précédent, il faut
qu'il mette au fonds de la vessie de nôtre machine une livre de sel de tartre
qui soit bien sec, & qu'il verse son esprit de vin rectifié par la vessie dessus ce
sel, qu'il lute les jointures de toutes les pièces qui s'emboitent l'une dans
l'autre, avec de la vessie de porc ou de bœuf, qui soit trempée dans du blanc
d'œuf battu, puis qu'il donne le feu, jusques à ce qu'il ait retiré tout l'esprit
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 267
pur, qui sera d'un goût & d'un odeur plus agréable que le précédent, & qui
sera propre pour en faire les imprégnations & les imbibitions du sel, duquel
nous avons parlé ci-dessus, comme aussi pour l'extraction de plusieurs belles
& excellentes teintures. Il y en a qui appellent cet esprit, ainsi alkoholisé sur le
sel de tartre, de l'esprit de vin tartarisé, mais très-mal à propos: car le vrai-
esprit de cette nature, ne peut être autre que celui dans lequel on a fait passer
la plus subtile & la plus pure partie du sel du vin: qui est une opérations très-
laborieuse, & qui mérite l'emploi de ceux qui sont consommés dans la
Chimie, plutôt que l'impatience & l'incapacité de ceux qui commencent à
travailler aux belles opérations de cet Art. Il ne nous reste plus que de dire les
belles & admirables vertus de ce noble esprit, que personne n'estimera jamais
assez; quoi que le vain babil de ceux qui ne le connaissent pas, puissent dire
au contraire: car c'est un esprit très pénétrant & incorruptible, qui résiste
puissamment à la pourriture & à toutes les injures de la gelée; & considérez,
je vous prie, si cet esprit n'est pas capable de conserver les corps vivants &
leurs parties, lors qu'il est bien & dument administré, puis qu'il conserver les
corps morts, ceux qui conservent des fétus dans cet esprit durant plusieurs
années en peuvent rendre témoignage, comme aussi feront les Chirurgiens
qui s'en servent avec tant d'utilité, pour empêcher les gangrènes & les autres
accidents qui amènent la corruption des parties. Il réveille les facultés vitales
& les animales: c'est pourquoi, il produit des effets tout à fait surprenants
dans les apoplexies, dans les léthargies, dans les épilepsies, & dans toutes les
autres affections soporeuses, où le passage des esprits sont bouchés, où le
passage des esprits sont bouchés par quelque viscosité lente & crasse qui
bouche les nerfs qui sont les organes du sentiment & du mouvement: car cet
esprit pénètre en un moment comme la lumière, qui résout & qui incise ce qui
causait l'obstruction, ce qui fait reluire aussi la vie & toutes ses fonctions, qui
étaient comme ensevelies & suffoquées: mais s'il est considérable pour
l'intérieur, il est aussi très-estimable pour l'extérieur: car il résout & dissipe par
sa vertu ignée & céleste, les tumeurs froides & schirreuses ; il ouvres les pores
& fait pénétrer & exhaler les vents qui sont quelquefois contenus entre les
espaces des muscles, qui causent des douleurs poignantes: il empêche la
coagulation du sang extravase qui se pourrit nécessairement sans ce secours,
& qui suppurerait ensuite si cet esprit n'empêchait tous ces mauvais effets.
Sur tout, cet esprit est un spécifique miraculeux contre toutes sortes de
brulures, dont il apaise les douleurs & en retire le feu étrange, avec un secours
si subit & si prompt, qu'il ne se fait aucune pénétration, ni aucune mauvaise
impression dans les parties brulées, non pas mêmes des ampoules, pourvu
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 268
qu'il ait été appliqué avant que la peau ait été élevée, & avant tout autre
remède: mais les paroles manquent pour pouvoir exprimer les dignes vertus
de ce baume divin: c'est pourquoi nous laissons le reste à l'expérience de ceux
qui s'en serviront, lesquels je peux assurer en conscience, qu'ils n'y seront
jamais trompés. Or comme les Artistes pourraient équivoquer lourdement sur
le mot de l'esprit de vin alkoholisé, qu'on prononce & qu'on écrit alkolisé par
abréviation, & sur celui d'esprit de vin alkalisé, il est nécessaire que nous en
disions les différences, & que nous enseignions aussi le moyen de faire le
dernier autant ou plus artistement que pas un autre l'ait décrit: mais avant que
d'en donner la description, il faut dire la différence de l'un à l'autre: qui est
que l'esprit de vin alkolisé n'est que cet esprit put & privé de tout flegme, que
nous avons décrit ci-devant: mais l'esprit de vin alkalisé, est un esprit de vin
qui est empreint de son propre sel, ce qui se fait de deux manières: la
première, par le moyen de sont sel essentiel, qui est le tartre, & celui-là ne se
peut bonnement appeler esprit alkalisé, parce que le mot alkali signifie un sel
fixe qui est fait par calcination, & lorsque l'Artiste a été capable d'empreindre
l'esprit de vin de son alkali, c'est proprement, alors qu'il l'appellera esprit de
vin alkalisé: car celui qui se fait avec le tartre est beaucoup mieux nommé,
esprit de vin acué de son tartre ou tartarisé: mais je ne peut passer sous
silence, l'erreur de ceux qui prétendent de pouvoir unir l'esprit de vin très-pur
& son alkali purifié ensemble par une simple dissolution, pour en faire leur
esprit de vin alkalisé, vu que ceux qui connaissent la nature des alkali & celle
de l'alkohol de vin, savent qu'il n'agissent pas l'un sur l'autre, pourvu que le sel
soit très-sec & que l'esprit soit très-pur: mais si le sel a tant soit peu
d'humidité, ou que l'esprit ait encore quelque petite portion de flegme, il se
fera quelque dissolution du sel: mais il ne se fera aucune union du sel avec
l'esprit, à cause qu'il sont tout à fait différents, puisque l'un est éthéré &
combustible, & que l'autre est un sel qui se dissout à l'eau: ceux qui savent ce
que c'est de la vraie Philosophie chimique jugeront sainement de ce que nous
venons de dire, & confesseront que cela devait être éclairci, pour ne point
faire de tort aux Artistes.
moins piquant, que l'alkohol de vin à cause que le soufre interne du sel
calciné a rebouché & comme amorti la pointe de cet esprit, qui est très-
excellent pour tirer les teintures & les extraits de tous les purgatifs, desquels il
corrige l'immaturité & toutes les autres mauvaises qualités, parce qu'il les
digère & qu'il les change en mieux, par le moyen du feu céleste qu'il a dans
son intérieur: ce qui fait aussi qu'il est capable de conserver les vertus & les
facultés des animaux, des végétaux, des minéraux & des métaux, des
végétaux, des minéraux & des métaux. C'est un grand arcane dans la pratique
de la Médecine, & principalement dans les maladies tartarées qui proviennent
des obstructions d'un sel fixe & tenace, qui se forment à cause que la coction
manque de cet esprit subtil, volatil & énergique, qui est capable ou de les faire
transpirer insensiblement, ou de les évacuer par les urines & par les sueurs:
c'est pourquoi cet esprit est très-puissant pour la guérison du scorbut, de
toutes les maladies de la rate & des hypocondres, de l'asthme & de la cachexie
de tous les viscères. Il concilie aussi le sommeil, si on en donne avec un peu
de teinture de safran. La dose est depuis un demi scrupule, jusques à une
drachme entière dans du vin, dans des bouillons, dans des décoctions, ou
dans quelques autres liqueurs appropriées selon l'intention du Medecin. Nous
laissons les autres préparations qui se peuvent faire sur le vin & sur son esprit,
à la recherche à la curiosité de l'Artiste, il suffit que nous ayons insinué toutes
les méthodes nécessaires, qui lui donnent les règles de ne point faillir dans ses
commencements, comme aussi celles de pousser plus outre, lors qu'il voudra
satisfaire son esprit sur les belles opérations qu'il rencontrera dans les plus
célèbres Auteurs. L'anatomie du vinaigre. Le mot de vinaigre témoigne assez
que ce doit être du vin aigri: néanmoins l'usage a voulu qu'on donnât le nom
de vinaigre à toutes les liqueurs aigres qui se tirent des fruits ou des grains,
comme sont les liqueurs aigres, qui se font de la bière, du cidre & du poiré: il
faut pourtant se servir toujours du vinaigre de vin dans toutes les opérations
de la Chimie, qui est toujours le plus excellent de tous les autres vinaigres, à
cause qu'il provient de l'altération du du suc du Prince des végétaux, qui
abonde le plus en un sel vitriolique & acide qui est le tartre: & lorsque le vin
est privé de la plus pure partie de son soufre spirituel & ignée, alors le tartre
qui prédomine, change toute la liqueur qui reste en vinaigre: ce qui est de
très-grande importance & qui est digne de très-haute considération: car
Paracelse se sert de la comparaison de la sphère d'activité du ferment
vinaigrifique, dans les livres des Archidoxes, pour prouver la vertu & la force
des teintures transmutatives: & le très-docte Helmont ne saurait mieux
prouver l'action cachée & la puissance interne du feu, de la lumière & du
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 271
ferment interne des mixtes, que par la comparaison qu'il fait de ce levain avec
celui du pain & avec celui de l'estomac: mais il rapporte de plus une histoire
de la force & de la puissance des esprits qui sont empreints du ferment du
vinaigre qui est, que si on emplit d'eau de rivière un tonneau de chêne qui soit
sec, dans lequel il y ait eu durant quelque temps du très bon vinaigre de vin,
& qu'on expose ce tonneau aux rayons du Soleil durant les jours caniculaires.
que l'esprit fermentatif du vinaigre transmuera & changera par sa vertu
magistériale, tingente & transmutative toute cette quantité d'eau en vinaigre;
ce qui est plus que faisable; si on fait réflexion, qu'une livre ou deux de pâte
qui ont en elles le principe du levain, sont capables de réduire cent livres de
farine pétrie, non seulement en esprit, en animaux & en eau: Or le tonneau
est fait de planches de chêne, qui est un arbre tout vitriolique & dont on tire
un acide très puissant par la distillation; mais ce qui fait le tout, c'est que les
pores de ce bois sont remplis du plus subtil esprit & du sel du vinaigre qu'il
avait contenu, qui retient toujours avec soi & en soi le caractère & la
puissance de convertir en vinaigre les liqueurs qu'on mettra dans le vaisseau,
pourvu qu'il soit aidé de la chaleur du Soleil, ou de quelqu'autre chaleur
continuelle, qui puisse suppléer au défaut de celle-là. Mais ce qu'il remarque
de plus admirable, c'est que ce vinaigre d'eau était tout spirituel, car au lieu
que le vinaigre de vin passe le flegme le premier lors qu'on le distille, & ne
donne son esprit que sur la fin: au contraire ce vinaigre d'eau pousse toujours
de l'esprit également depuis le commencement de la distillation jusques à la
fin, & toujours avec la même force & la même vertu dissolutive. La façon de
distiller le vinaigre. Il faut choisir du plus fort & du meilleur vinaigre qui se
puisse trouver & en mettre dans des cururbites de verre jusques à moitié, il
les faut placer au sable & les couvrir de leurs chapiteaux, qu'il faut
simplement luter avec une bande de papier mouillé: puis donner le feu & le
flegme montera le premier, ce qui prouve évidemment, que le vinaigre n'est
rien autre chose qu'un vin qui a été fixé, par le sel & par l'esprit acide qui a
prédominé sur le soufre éthéré & subtil. Il faut gouter de temps à autre les
goutes qui tombent, afin de changer de récipient lors que les goutes seront
acides, & pousser ainsi le feu également, jusques à ce qu'on ait tiré tout l'esprit
du vinaigre, qu'on appelle communément, vinaigre distillé: or il faut
remarquer de ne point continuer le feu lors qu'il n'y a plus guère de vinaigre,
autrement ce qui serait au fonds de la cucurbite se brulerait, ce qui
communiquerait une mauvaise odeur empyreumatique à l'esprit du vinaigre:
mais pour obvier à cet accident, il faut faire chauffer du vinaigre, pour en
remettre dans la cucurbite, cela servira à trois fins, à exhaler premièrement
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 272
Prenez cinq ou six livres de très-fort vinaigre distillé, qui soit bien déflegmé,
dans lequel vous ferez dissoudre une livre de cristaux de vinaigre, qui ne sont
rien autre chose que son tartre bien purifié, que quelques-uns appellent son
sel essentiel, & les autres son sel volatil: mais assez improprement, digérez-les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 273
Il faut distiller au bain marie quinze livres de très-bon vinaigre, qui soit bien
clair & en extraire doucement jusques à douze livres de flegme, il faut mettre
ce qui reste dans une cornue & le distiller au sable & donner le feu par degrés,
jusques à ce que la matière qui restera soit bien sèche, il faut cohober le même
esprit qui a été retiré dessus ses fèces jusques à quatre ou cinq fois: en suite de
quoi, il faut faire une pâte d'une demie livre de cristaux du tartre du vinaigre
& de quatre onces de sel de tartre avec trois livres de bol en poudre & un peu
de très-bon vinaigre distillé, & réduire cette pâte en boulettes, qui puissent
entrer dans une cornue de verre ou de grès; qu'il faut placer au réverbère clos,
& y adapter le récipient où est le vinaigre qu'on a distillé le premier, avec les
cristaux par cohobation, & donner le feu graduellement, jusques à ce que tous
les esprits en soient sortis par la forte expression du feu: il faut ouvrir les
vaisseaux aptes que le tout sera refroidi, & rectifier le tout au sable & on aura
un esprit de vinaigre qui ne cèdera point au précédent: mais au contraire, qui
sera encore plus subtil & par conséquent plus capable de tous les effets qu'on
en espère.
vous mettrez en suite cristalliser en lieu froid, retirés dans quelque temps la
liqueur par inclination & la laissez couler lentement, jusques à ce que les
cristaux en soient déchargés: dissoudez le jus épais & noirâtre qui reste dans
du flegme acide de vinaigre, passés cette dissolution au travers du banchet,
afin d'en ôter les fèces, puis evaporés la colature encore une fois à la vapeur
du bain en la même consistance qu'auparavant, & faites cristalliser pour la
seconde fois, séparez les superflu, qui n'est propre que pour être calciné avec
du tartre pour en tirer le sel. Joignez vos cristaux & les dissoudez à la lente
chaleur du bain dedans une quantité suffisante de don vinaigre distillé, filtrez
la dissolution chaudement, puis la mettez cristalliser au froid, continuez
d'évaporer & de cristalliser, jusques à ce que vous ayez retiré tout ce sel
essentiel: qu'il faut dissoudre, filtrer & cristalliser ainsi jusques à trois ou
quatre fois, afin de l'avoir bien pur & bien net: ce sel sert pour faire le vrai
vinaigre radical; & si de plus, c'est un tartre bien pur & bien subtil, dont on
peut donner dans des bouillons pour nettoyer l'estomac, des impuretés
glaireuses qui sont dans son fonds qui enduisent ses parois, ce qui cause le
défaut de l'appétit, il est aussi bon pour ouvrir, désopiler & nettoyer les
conduits de l'urine, qu'il provoque bien doucement, comme aussi la sueur: la
dose est depuis un demi scrupule, jusques à deux scrupules & à une drachme
Paracelse & les Auteurs qui l'ont suivi, ont tant parlé du tartre dans leurs
livres, que cela est quelquefois capable de brouiller l'esprit de ceux qui les
lisent, parce qu'ils confondent le tartre microcosmique, le tartre des aliments
& le tartre remède. Il faut donc que nous disions en trois mots la différence
qu'il y a de l'un à l'autre, afin de soulager l'Artiste dans son étude & dans son
travail. On appelle tartre dans la Médecine paracelsique, la chose qui est
capable de se coaguler en pierre ou qui est déjà coagulée: on entent
néanmoins principalement par le tartre microcosmique, ou par celui qui
s'engendre en l'homme, qui est appelé le petit monde, une matière lente &
visqueuse qui se forme en nous par le défaut des digestions, qui a en soi une
prochaine puissance de se durcir ou de se coaguler, & par conséquent de
causer des obstructions, à cause du défaut d'un esprit fermentatif, qui soit
capable de les pousser par les émonctoires naturels du centre du corps à sa
circonférence, & de là le chasser sensiblement ou insensiblement par les
pores: puis que c'est le défaut de la transpiration, qui cause la plus grande
partie des maladies internes, comme il cause aussi les externes, Car il ne faut
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 275
pas attribuer au vice des aliments les maux & les accidents, dont nous avons
le séminaire en nous, comme le prouve très-bien le très-docte Helmont dans
le traité qu'il intitule, Almenta tartari insontia. Or la pensée des Paracelsistes
est cause qu'on donné le nom de tartre au sel terrestre & essentiel qui se tire
de quelques plantes, soit qu'il se sépare de soi-même de leurs sucs, ou que cela
se fasse par artifice: nous avons enseigné ci-devant au commencement du
chapitre des végétaux la façon de séparer les tartres ou les sels essentiels des
plantes: mais comme nous ne pouvons comprendre celui qui se fait de soi-
même qu'intellectuellement, par le raisonnement & par la comparaison, il faut
que nous fassions connaître ce que nous en pensons, avec les Auteurs les plus
sensés. Pour pouvoir mieux concevoir & mieux comprendre l'origine du
tartre, duquel nous avons à parler, il faut que l'Artiste se représente que les
principes des choses sont indigestes & crues dans leur origine, & qu'ils sont
comme simples & homogènes dans cette disposition de leur chaos: mais
qu'après cela il se fait une séparation des parties grossières de celles qui sont
subtiles par la maturation. Les parties qui sont grossières penchent
naturellement l'état élémentaire, qui est aqueux & terrestre: mais celles qui
sont subtiles s'exaltent, & pour proprement parler, se spiritualisent elles-
mêmes par la force & par la puissance de leur Archée intérieur, qui contient
en soi le ferment & l'esprit, qui les réduit aussi à l'état élémentaire qui est aéré
& ignée, c'est à dire qui est de la nature éthérée & céleste. Que si cette
considération & cette méditation philosophique peut être appliquée à quelque
sujet, on ne la peut appliquer plus légitimement qu'au vin: car lors que le
moût est nouvellement tiré des raisins c'est un vrai chaos, jusques à ce que
l'archée interne ait excité l'esprit fermentatif, qui fait la séparation du subtil &
du grossier, & qui ne cesse point sa fonction, jusques à ce qu'il ait conduit les
choses au plus sublime état de leur prédestination naturelle, qui est la partie
spirituelle, ignée & céleste du vin: & celle qui est grossière retourne, comme
par une réincrudation, à la nature aqueuse, terrestre & saline qui fait le tartre,
qui est un sel essentiel, permanent & incorruptible de soi-même, ainsi qui
peut recevoir beaucoup de diverses altérations par le moyen de l'Art & du feu,
à cause qu'il contient en soi des forces & des puissances insignes &
merveilleuses, qui approchent fort de celles des esprits, par le moyen de son
sel & de son soufre qu'il possède très-abondamment. Mais passons de la
théorie à la pratique, qui nous enseigne la purification du tartre, sa distillation,
sa salification, & l'extraction de la teinture du soufre interne de son sel. La
purification du tartre. On peut purifier le tartre en le lavant simplement avec
de l'eau chaude pour en ôter la poudre & une partie de la lie terrestre qu'il a
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 276
mais ceux qui font cela ne considèrent pas le grand mal qui en doit arriver &
qui en arrive tous les jours: car outre que la chaux fixe en quelque façon le sel
essentiel du tartre, & qu'elle le rend moins tôt dissoluble dans des bouillons &
dans les autres liqueurs: c'est que de plus, il imprime à ce sel une qualité
maligne qui blesse l'estomac & qui échauffe extraordinairement la poitrine &
mêmes toute l'habitude de ceux qui en prennent souvent: si bien que la bonne
intention de Messieurs les Médecins n'est pas suivie: car au lieu qu'ils
prétendent de donner un apéritif & un désopilatif, on donne quelquefois un
remède coagulatif & fixatif à cause de l'idée pétrifiante qui est inséparable du
sel de la chaux, qui est mêlé & uni avec celui du tartre. Cela soit dit en
passant, afin que les Apothicaires prennent la peine de préparer eux-mêmes
les remède, dont ils sont responsables à Dieu, à l'honneur des Médecins & à
leur prochain. Les vertus de ce tartre purifié sont, premièrement &
principalement de dissoudre & d'atténuer les humeurs grossières & tartarées,
qui causent les obstructions de la première région du ventre: c'est pourquoi
on s'en peut servir avec utilité pour ouvrir celles du foie, de la rate, du
mésentere, du pancréas & des reins, il est sur tout recommandable dans les
maladies mélancoliques & dans toutes les affections des hypocondres. Tous
les Auteurs disent que c'est un digestif universel, c'est aussi pour cela qu'ils le
font toujours précéder la purgation, afin qu'il prépare & qu'il atténue ce que le
purgatif doit évacuer. C'est aussi un remède fort convenable pour ceux qui
sont naturellement constipés, car il ouvre & lâche doucement le ventre, sans
nuire aucune à l'estomac, ni à sa faculté digestive. La dose est depuis un
scrupule, jusques à une & deux drachmes, dedans des bouillons ou dans
quelque décoction apéritive & digestive. Mais à cause que ce remède est
destiné pour ouvrir les obstructions de la rate & du foie, & que le mars ou le
fer est un des plus excellents spécifiques, dont on se puisse servir à cet effet:
les Chimistes ont trouvé le moyen de marier & d'unir le mars & le tartre
ensemble par l'action qui se fait de l'un sur l'autre, dans leur dissolution ce qui
se fait ainsi.
Prenez une livre de tartre purifié comme nous venons de l'enseigner, avec
lequel vous mêlerez deux onces de limaille d'aiguilles qui soit pure & nette:
faites bouillir dans un pot de terre vernissée huit livres d'eau de pluie qui soit
bien claire, ou mêmes de celle qui a été distillée, & lors qu'elle sera en cet état
versez-y doucement le mélange du tartre & de l'acier, faites-les bouillir
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 278
ensemble autant de temps qu'il en faut pour cuire un œuf mollet: coulez
aussi-tôt à travers un blanchet, & agitez la liqueur jusques à ce qu'elle soit
refroidie, & vous aurez une poudre de tartre martial ou chalibé, qui sera
verdâtre & étincelante lors qu'elle sera sèche, qui est sans comparaison plus
apéritive que le tartre purifié qui a précédé: car elle a en soi le vitriol du mars,
que l'acide du tartre a tiré comme la couleur verdâtre le témoigne: on la
donne dans les mêmes liqueurs; mais la dose en est moindre: celle-ci n'excède
pas depuis un demi scrupule jusques à une drachme, dans toutes les maladies
& toutes les obstructions, auxquelles nous avons dit que l'autre était propre.
Prenez six livres de tartre purifié par la dissolution & par la transcolation,
mettez-les dans une retorte de verre qui soit lutée: ajustés-là au réverbère clos,
adaptez à son col un ample récipient ou ballon, dont vous luterez les jointures
avec de la terre salée ou mêlée avec un peu de la tête morte d'eau forte, laissez
sécher le lut, puis donnez le feu par degrés, jusques à ce que vous voyez que
le récipient s'emplit de nuages blanchâtres, & qu'il se forme des veines
rougeâtres tout à l'entour du dedans du ballon, alors augmentez le feu & le
continuez, mêmes avec la flamme d'un bois qui soit bien sec, jusques à ce que
le récipient devienne clair de soi-même, dans la plus grande & dans la plus
forte expression du feu: lorsque les vaisseaux & le fourneau seront refroidis, il
faut déluter le récipient peu à peu, en versant de l'eau chaude sur la terre, puis
ôter le récipient & séparer les matières, dont l'une est aqueuse, mercurielle,
subtile & spiritueuse qui a un goût acide & pénétrant, qui témoigne son sel
volatil, & l'autre est une huile noire & pesante, qui est d'une odeur
empyreumatique aussi bien que l'esprit, & qui a un goût acre & mordicant,
quoi qu'elle soit inflammable comme les autres huiles distillées, qui témoigne
aussi que cette huile contient en soi beaucoup de sel volatil qui ne s'est point
séparé de son soufre, à cause de l'étroite union qui est entre eux: cette
séparation se fait de la même sorte que celle que nous avons dite ci-devant: il
faut après cela rectifier l'esprit aux cendres, avec cette remarque, que comme
le tartre est un sel qui provient du vin, qu'aussi l'esprit qui s'en tire est de la
nature approchante de la sienne: c'est à dire que l'esprit du tartre n'est pas de
la nature des esprits acides, qui poussent leur esprits en soi, dont le premier &
le meilleur monte le premier, qui est son esprit volatil; le flegme vient après,
& pour le dernier, il sort un esprit acide, qui n'a pas eu jusques ici beaucoup
d'usages en la Médecine. On peut garder l'huile sans la rectifier, pour s'en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 279
& subtil de l'esprit de tartre purifié avec celui qui est impur, & ils connaitront
que c'est avec grande raison que nous avons été obligés de corriger cet abus,
qui cause quelquefois beaucoup plus de mal qu'on ne pense, à cause que ces
hétérogénéités ont en elles quelque malignité, qui ne se communique pas
seulement à l'esprit: mais qui se mêlera intimement avec le sel & qui l'imprime
d'une mauvaise idée, qui ne peut être corrigé dans les remède que l'Artiste est
obligé de faire, qui causent quelquefois des accidents pernicieux, sans que le
Médecin puisse soupçonner d'où ils procèdent. Venons à présent aux vertus
de l'esprit de tartre, de son huile distillée & brulable, de son sel & de l'huile
par défaillance ou du sel résout. Lorsque cet esprit est fait comme nous
l'avons enseigné, & qu'il a encore été rectifié au bain marie dans un vaisseau
bien net: c'est un des meilleurs remède que fournisse la Chimie: car il a la
force & l'efficace d'inciser, d'atténuer, de résoudre tout ce qui cause les
obstructions des viscères; il est de plus, capable de pénétrer jusques dans les
subtilité: car il chasse tout ce qu'il a de superflu dans les digestions, par les
urines & par la sueur: c'est pourquoi on le peut employer très-utilement dans
les hydropisies, dans les douleurs des goutes & dans toutes les maladies
arthritiques, dans la paralysie, dans le scorbut, dans la vérole, contre la gratelle
& la galle, contre les démangeaisons & contre la contraction des membres: la
dose est depuis un demi scrupule, jusques à deux scrupules & jusques à une
drachme entière, dans des bouillons, dans du vin blancou dans quelque
décoctions appropriées selon la maladie & selon l'indication de l'expert & de
l'habile Médecin. Nous avons dit qu'on pouvait garder une partie de l'huile
distillée sans rectification, ce que nous n'avons pas fait sans raison: car cette
huile a beaucoup de sel en soi qui demeure au fonds du vaisseau lors que la
rectification se fait: or c'est ce sel qui cause par se vertu pénétrante & active
les beaux effets que cette huile produit, dans la guérison de la teigne, & des
dartres malignes & corrodantes: car comme nous avons dit que les sels
volatiles sont antipathiques avec les sels acres & rongeants, qui causent la
teigne & les dartres, c'est aussi le sel volatil qui est joint au soufre de l'huile
qui tue l'acide & qui est dessèche & remet la peau en son état naturel: or cette
huile n'est pas seulement utile à cela: mais elle fait de plus, des petits miracles
pour la résolution des tophes & des nodus des gouteux & des verolés: pourvu
qu'on les ait auparavant purgés avec quelque bonne préparation de mercure,
joint à un bon extrait de coloquinte bien corrigé. L'huile qui aura été rectifiée
doit être employée au dehors avec précaution, à cause de sa pénétrabilité & de
sa grande activité: mais on la peut mêler dans les onguents qu'on préparera
pour guérir la galle simple, celle qu'on appelle galle de chien & contre toutes
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 281
Prenez une livre d'huile de tartre par défaillance qui soit bien claire & bien
nette; notez que lors que le sel est très-pur & que la résolution a été faite en
un lieu net & que la liqueur a été bien filtrée, que cette huile est d'une couleur
verdâtre; mettez-là dans une cucurbite qui soit haute d'une coudée & qui soit
étroite d'embouchure, versez dessus goute à goute de l'huile de vitriol ou de
son esprit très-bien rectifié, jusques à ce qu'il ne se fasse plus d'ébullition ni
de bruit, le poids de l'huile ou de l'esprit de vitriol peut être déterminé à une
demie livre ou environ: mais le meilleur est de faire comme nous avons dit:
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 282
mettez un chapiteau sur la cucurbite & retirez toute l'humidité qui surnage le
magistère, jusques en consistance de bouillie un peu épaisse, cela fait, il faut
mettre cette bouillie dans un vaisseau de grès ou de faïence & achever de la
sécher tout à fait à la vapeur du bain bouillant en l'agitant continuellement
avec une spatule de verre & non pas de métal: car ce sel en tirerait le goût &
la teinture: mettez ce magistère dans une fiole qui soit bouchée bien
exactement: c'est le meilleur digestif qui se puisse donner pour préparer les
malades à la purgation: car il dissout toutes les matières tartarées qui causent
les obstructions au corps humain: sur tout, il est efficace contre celles des
hydrochondres & celles des veines mesaraiques, contre toutes sortes de
fièvres & sur tout contre la quarte: pour accélérer les purgations lunaires &
pour les procurer lors qu'elles sont tout à fait supprimées.
Prenez deux livres de sel de tartre bien pur & net, mettez-le dans une
cucurbite de verte, versez dessus feux pintes ou quatre livres de vinaigre
distillé qui sont bien déflegmé, agitez le tout jusques à ce que tout le sel soit
bien dissout, placés la cucurbite aux cendres & en retirez la liqueur qui sera
insipide comme l'eau de pluie: continuez de dissoudre peu à peu vôtre sel
avec deux pintes de nouveau vinaigre distillé, & de retirer aux cendres tant &
si longtemps, que vous goutiez que le vinaigre en sortira avec la même force
que vous l'y aurez versé, ce qui arrive environ la vingtième fois. Le sel qui
vous restera après tout ce travail est extrêmement noir: mais il n'a plus de
goût lixivial, acre, mordicant ni urineux; au contraire, il est d'une saveur qui
n'est pas désagréable; car elle tient du salé & de l'acide: la changement du
goût de ce sel prouve la vérité de ce que nous avons dit ci-devant, que les
acides & les alkali se changeaient l'un l'autre en un être neutre qui n'est plus ni
l'un ni l'autre, & qui néanmoins a la vertu plus excellente & beaucoup moins
nuisible que les corps qui les ont composés: comme l'exemple s'en voit
évidemment dans le tartre vitriolé: car l'huile de vitriol est un corrosif très-
fort, & qui est comme un feu qui consume tout, & l'huile de tartre est d'un
goût acre, piquant & d'un goût urineux très-désagréable, & néanmoins il en
résulte des deux un magistère agréable par son acidité, qui ne participe plus
en aucune manière, des qualités de l'un ni de l'autre des corps dont il a été
fait, hormis sa faculté pénétrante, subtile & dissolvante: cela se voit encore ici,
ou le vinaigre perd toute son acidité & passe en eau insipide, & ce sel volatil
acide du vinaigre combat & change la pointe & le mauvais goût du sel de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 283
tartre, pour en faire un très bon remède: il faut donner le feu un peu fort à ce
sel la dernière fois qu'on en retirera le vinaigre, afin qu'il n'y reste aucune
humidité: faites dissoudre ce sel dans de l'alkohol de vin & le filtrez pour en
séparer les noirceurs qu'il a contractées: mettez-le au bain marie & en retirez
doucement l'esprit de vin jusques à sec, dissoudez, filtrez & retirez ainsi
jusques à quatre fois, mais à la cinquième mettez vôtre vaisseau aux cendres
& cohobez derechef l'esprit de vin dessus & continuez ces cohobations, en
donnant toujours le feu de plus en plus fort sur la fin, jusques à ce que le sel
soit devenu blanc: mettez-le après cela en lieu humide & net dans un vaisseau
de verre & il se résoudra facilement en une liqueur rouge, qu'il faut filtrer & la
garder une patrie en liqueur & évaporer l'autre en sel, qui soit sec & qui soit
mis dans une fiole d'orifice étroit & qui soit très-bien bouchée, si on le veut
conserver sans qu'il se résoude. Nous ne pouvons assez recommander ce sel à
tous ceux qui pratiquent la Médecine, à cause des merveilleux effets, qu'il est
capable de produire: car il n'a point d'égal, pour ouvrir les obstructions de
toutes les parties du corps, & pour évacuer doucement toutes les matières qui
surchargent la nature, & principalement dans toutes les maladies chroniques
& déplorées; à cause qu'il purge doucement & sans violence par tous les
émonctoires: la dose est depuis cinq grains jusques à vingt, s'il est sec: &
depuis dix goutes, jusques à trente s'il est en liqueur & résout: il le faut faire
prendre dans du bouillon de volaille & de veau, qui soit altéré avec des racines
de scorzonere & de celles de persil: ou dans du vin blanc dans lequel on ait
fait tremper des raisins de Damas & un peu de très-bonne cannelle: le remède
doit être pris le matin à jeun, & si la nécessité le requiert on le peut réitérer
environ des cinq heures après midi.
Prenez une livre de sel de tartre bien pur, que vous mettrez dans un creuset
d'Allemagne, afin qu'il puisse résister au feu de fonte très violent: placez le
creuset au milieu du four à vent sur une culotte de terre, couvrez le creuset
d'un couvercle qui soit fait exprès & emplissez le fourneau de charbons
jusques par dessus le creuset, & lors que le feu sera une fois allumé, ouvrez
les portes du four à vent les unes après les autres, & placez les canaux au
dessus du dôme du fourneau, afin de concentrer le feu pour fondre ce sel, qui
demande une chaleur plus violente que l'or: & lors que vous apercevrez que le
sel est en pleine fonte & qu'il flue dans le milieu des flammes comme le feu
tant & si longtemps qu'il ait acquis une couleur bleue & qu'il commence de se
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 284
charger de rouge & de vert: car alors c'est le vrai signe, que le soufre interne
de ce sel admirable est ouvert & comme tiré de son centre par l'extrême
action du feu, & faut souvent faire l'épreuve de la couleur du sel avec une
spatule de fer qui soit bien nette & bien sèche; parce que s'il y avait la
moindre humidité, cela ferait sauter le sel en l'air & ferait péter le creuset, il
faut donc avoir grand égard de faire chauffer la spatule avant que de
l'introduire dans le sel fondu: or dés que l'Artiste aura connu par la couleur,
que le sel est suffisamment ouvert, il le jettera dans un mortier de bronze qui
soit bien net & bien chaud, autrement l'extrême chaleur du sel fondu le ferait
fendre, & lors qu'il est coagulé, il faut mettre la masse en poudre avec un
pilon chaud, & mettre la poudre dans un matras qui ait aussi été chauffé &
séché & verser dessus peu à peu de l'alkohol de vin jusques à ce qu'il ait
pénétré jusques au portion du sel qui soit sèche: cela fait, il faut achever d'y
mettre de l'alkohol de vin jusques à ce qu'il surnage de quatre doigts &
couvrir le matras avec un autre qui soit plus petit, & dont le col entre dans le
plus grand jusques à trois pouces en dedans, lutez la jointure avec de la vessie
trempée dans du blanc d'œuf qui soit déjà chaud & lui donnez le feu jusques
à ce que l'esprit de vin commence à bouillir; continuez le feu de la même
sorte trois ou quatre jours & l'esprit de vin se chargera d'une couleur de rubis
d'orient & acquerra une odeur agréable & suave, comme celle de la vigne en
fleur: filtrés la liqueur & y en remettez de l'autre & continuez ainsi jusques à
ce que l'alkolol de vin ne se colore plus: mettez toutes les teintures filtrées
dans une cucurbite & en retirez trois quarts du menstrue & il vous restera une
teinture réelle & véritable du sel fixe du tartre, dont la couleur provient du
soufre interne de ce sel, qui lui communique des vertus très efficaces contre
plusieurs maladies opiniâtres & comme désespérées: car cette teinture fortifie
toutes les facultés naturelles, & les remet dans le juste devoir de leurs actions,
dont elles avoient été détraquées par la malignité & par la longueur de la
maladie: car elle tient le ventre libre, elle provoque abondamment les urines &
la sueur: c'est pourquoi son usage continué fait des merveilles dans toutes les
maladies mélancolique & hypocondriaques, dans le scorbut, dans l'hydropisie
& généralement pour ôter toutes les obstructions du foie, de la rate, du
mésentere, du pancréas & des veines mésaraiques. Sur tout, elle fait connaître
sa vertu & sa force, dans les corps de ceux qui ont la masse du sang infectée
du venin vérolique: car elle ne fortifie pas seulement les facultés vitales &
animales, que ce venin attaque & ruine peu à peu: mais elle empêche aussi de
plus, qu'il ne gagne plus avant, & rectifie la masse du sang des sérosités
impures & malignes, qui causent tous les mauvais effets de cette pernicieuse
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 285
mettre facilement en poudre dans le mortier, pour après les triturer sur le
porphyre ou sur l'écaille de mer, jusques à ce qu'ils soient réduits en alkohol,
c'est à dire en poudre impalpable, qu'il faut bien sécher & la mêler dans un
mortier chaud, avec cinq fois autant de sel de tartre qui soit très-sec & très
pur, il faut une livre de ce mélange dans un grand creuset d'Allemagne, afin
que la moitié ou les deux tiers en demeurent vides, à cause de l'élévation & du
gonflement de la matière, lorsqu'elle se font à l'extrême chaleur du four à vent
il faut avoir soin lors que cela est en fonte de tirer souvent un peu de la
matière avec une pointe de fer, afin de voir si elle est réduite en une forme de
verre jaune verdâtre, clair & transparent, mais il faut sonder le creuser jusques
au fonds, fondue & toute unie avec ce sel: si cela est ainsi, il faut aussi-tôt tirer
le creuset & jeter le verre dans un mortier bien chaud & le mettre aussitôt en
poudre avec un pilon qui ait été chauffé: car si on laissait seulement refroidir
ce verre, il se résoudrait aussi-tôt en une liqueur visqueuse, qui renfermerait le
soufre & qui empêcherait que l'alkohol de vin ne peut agir dessus: chauffez le
matras avant que d'y mettre la poudre de ce verre résoluble & jetez dessus du
très subtil esprit de vin peu à peu, jusques à ce qu'il soit humecté & pénétré
de toutes parts, alors versez de ce même esprit jusques à l'éminence de trois
ou de quatre doigts au de la matière: mettez le vaisseau au sable qui soit déjà
chaud, & y donnez avec le feu jusques à faire frémir l'esprit; il faut que les
vaisseaux soient couverts & bouchés avec avec les mêmes précautions qu'à la
teinture précédente. Lorsque l'extraction sera faite & que l'alkohol de vin sera
chargé d'une belle couleur rouge, il faut le retirer & le filtrer, puis y en
remettre du nouveau & continuer ainsi de digérer, d'extraire & de filtrer,
jusques à ce que l'esprit ne se colore plus du tout: joignez alors toutes les
teintures & en retirez l'esprit au bain marie à une chaleur très-lente, jusques à
ce que vous voyez une teinture très-rouge, qui sent très-bon & qui a un goût
ignée, pénétrant & perçant, cessez alors le feu & tirez la teinture, que vous
mettrez dans une fiole qui ait l'orifice très-étroit, qu'il faut boucher, s'il se peut
avec un bouchon de verre qui entre juste, ou avec du liège qui ait été trempé
dans de la cire fondue, & une double vessie mouillée par dessus: cette belle &
excellente teinture conserve sa couleur & sa vertu beaucoup plus long-temps
que celle qui se tire du simple sel de tartre réverbéré, parce que le sel a tiré des
cailloux le soufre métallique, qui est de la nature solaire: or le sel ne peut
retenir ce soufre lors qu'il est en digestion avec l'esprit de vin pur, parce que
le soufre se communique aussi-tôt à l'esprit de vin, qui est un soufre éthéré &
volatil, qui l'extrait & le tire par l'analogie & par la sympathie qu'ils ont
ensemble, hors du centre des moindres particules du sel. Cette teinture a une
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 287
vertu plus générale & plus diffuse que la précédente: c'est pourquoi on peut la
donner non seulement à toutes les maladies, auxquelles nous avons dit que
l'autre