Carnet de santé et VIH au Cameroun
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RÉSUMÉ
L’élimination de la Transmission du vih de la Mère à l’Enfant (etme) est l’un des enjeux définis au niveau international pour les
pays à faibles ressources. Au Cameroun, un protocole théorique définit la trajectoire de toute femme enceinte au sein de l’offre
publique de soins avant et après le dépistage pour le vih. Dans la pratique professionnelle, ce protocole se décline en inscriptions
sur différents types de supports, dont le carnet de santé. Notre article montre que ce carnet, qui devrait faciliter la maîtrise du
risque de transmission du vih de la mère à l’enfant, contribue paradoxalement à le faire réémerger.
Mots‑clés : vih. Accouchement. Carnet de santé. Risque. Cameroun.
Josiane Tantchou Annick Tijou‑Traoré
Les Afriques dans le monde (umr‑5115) Les Afriques dans le Monde (umr‑5115)
Institut d’Études Politiques (iep) de Bordeaux Institut d’Études Politiques (iep) de Bordeaux
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Fondamentalement différent des autres risques qui femmes enceintes séropositives. Elle fait partie de
ne découlent pas de décisions humaines, comme les l’équipe assurant les consultations prénatales mais n’in-
catastrophes naturelles, le risque lié à la transmission du tervient pas dans la salle d’accouchement. Le « point
vih d’une mère à son enfant revêt une spécificité ayant focal ptme » lui transmettra un « bulletin d’examen »
des conséquences sur le statut du carnet de santé et pour le calcul des lymphocytes T4 (cd4)5. À partir des
donc sur le scénario. Contrairement aux autres modes résultats de cet examen, la femme enceinte sera mise
de transmission du vih, ce danger spécifique pour la ou pas sous traitement. La date du début du traite-
santé de l’enfant renvoie à trois moments de contami- ment devra être notifiée dans le carnet. On note donc
nation possible : la grossesse, l’accouchement et l’allai- que le calcul des lymphocytes T4 est déterminant pour
tement – l’accouchement étant un des moments les la suite de la prise en charge. Pour autant, le résultat
plus empreints de risque. Sauf circonstances particu- n’est pas systématiquement porté sur le carnet, souvent
lières, la transmission du vih à un enfant est donc dif- parce que, pour différentes raisons (coût, équipement
ficilement associable à une temporalité précise dans la en panne, rupture des stocks de réactifs), l’examen n’a
trajectoire d’une femme. Le carnet de santé doit per- pas encore été réalisé. Le suivi de la grossesse d’une
mettre de relier les femmes enceintes séropositives et femme séropositive se poursuivra ensuite comme
les soignants autour du protocole de la ptme pour faci- celui de n’importe quelle autre femme enceinte. Lors
liter la prévention de la transmission du vih à l’enfant de l’ultime consultation prénatale, il leur est rappelé de
pendant la grossesse, l’accouchement et l’allaitement. ne pas oublier d’apporter du linge, de l’eau de javel, le
Or, comme nous le montrerons, il peut paradoxale- carnet de santé et, pour les femmes séropositives, un
ment contribuer à faire réémerger ce risque ou à créer désinfectant. Le carnet présenté en salle d’accouche-
des situations de vulnérabilité4. ment comporte donc un « script » (des inscriptions)
qui doit orienter les conduites à tenir pour maîtriser la
transmission du vih lors de l’accouchement. Si aucune
mention du test ne figure dans le carnet, le test sera
Un
■■ script pour l’action théoriquement proposé.
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indicateurs d’autres risques spécifiques à l’accouche- parfois au cours de sa trajectoire dans le service. De
ment sont mentionnés. Ces derniers se traduisent par plus, le déplacer à chaque stade de la prise en charge
des indications sur la tension artérielle, le poids, la taille (de l’accueil vers la salle de travail puis la salle d’accou-
et signalent les examens de laboratoire et les vaccina- chement) n’indique pas nécessairement l’intention de
tions. Après toutes ces vérifications, un examen cli- prendre les inscriptions en compte dans la pratique.
nique est effectué et le script mis à jour. Il devient alors un objet privé de sa dimension infor-
Théoriquement, pendant le travail, les soignants mative, suivant mécaniquement la femme ou les soi-
espaceront les touchers vaginaux et éviteront toute gnants. En outre, les indicateurs de risque ne sont
rupture artificielle des membranes. Au moment de pas systématiquement inscrits ou le sont a posteriori,
l’accouchement, ils porteront un tablier, des bottes en de mémoire, ou encore mentionnés sur un « bout de
caoutchouc, une double paire de gants et des lunettes papier », subterfuge pour contourner la mise à jour du
pour assurer leur propre protection. Enfin, à la nais- script. Une soignante déclare : « Parfois on note juste
sance, le bébé sera nettoyé avec un antiseptique et une sur une feuille de papier. S’il faut encore aller noter
première dose d’un antirétroviral sous forme de sirop dans les carnets, c’est trop compliqué ».
lui sera administrée. Un autre flacon de ce sirop sera Rappelons que le carnet de santé est un support d’ins-
donné à la mère ; il devra être administré quotidien- criptions parmi d’autres. Aussi, les liens qui s’établissent
nement jusqu’à une semaine après le sevrage, si l’en- entre les soignants et lui s’inscrivent dans un faisceau de
fant est allaité. Après six heures d’observation et en tâches où la place accordée à l’écriture est vécue comme
l’absence de complications, la mère quittera l’hôpital ; particulièrement contraignante : « Il faut beaucoup rem-
son carnet de santé, chargé d’inscriptions de différents plir […]. Ça t’énerve beaucoup parce que tu as beaucoup
types, lui sera alors rendu. de registres à remplir », déclare un infirmier‑accoucheur.
Les soignants accordent au script une fonction Il faut préciser que, de manière générale, le carnet de
essentielle en termes d’évaluation et de maîtrise de la santé (sa conception, son usage) est peu régi par les ins-
transmission du vih de la mère à l’enfant. Or, on relève tances internationales et nationales. Si son utilisation est
dans les pratiques des discontinuités liées aux habitudes généralisée dans les structures de santé, son format n’est
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alerter les soignants. Elle s’avère parfois probléma- l’enfant à la naissance. À la lecture de cette inscription,
tique dans leur routine professionnelle. Si l’inscription la sage‑femme en charge de la ptme comprend que
« ptme+ » est présentée comme un « code » inconnu la patiente est séropositive, considère qu’elle est déjà
du public et justifiée par le souci de respecter la confi- informée de son statut sérologique et qu’elle vient
dentialité de la sérologie, d’autres « codes » peuvent chercher la boîte de sirop qui doit être administré à
alerter les soignants et induire les mêmes conduites : son enfant. La patiente est appelée dans le bureau de
pvvs, pour désigner une séropositivité connue avant cette sage‑femme, point focal ptme, elle entre et s’as-
la grossesse, le signe Alpha associé à un signe +, ou soit. Au cours de l’entretien très tendu, celle‑ci finit
encore lav + (dénomination antérieure à vih). Mais il par comprendre que la jeune mère ignore qu’elle est
arrive que figurent dans le carnet des inscriptions diffi- séropositive. Très agacée, elle lui annonce brutalement
cilement décodables, lesquelles plutôt que d’alerter les qu’elle a le vih tout en s’entêtant à l’interroger sur ce
soignants les plongent dans le doute quant à l’existence qu’elle sait du sirop qui a déjà été donné à son enfant.
d’un risque de transmission du vih et la conduite à Clarisse désemparée, ne comprend pas le sens des
tenir. Les mentions « ptme faite » ou « résultat rendu » questions. Elle finit par dire : « je me suis évanouie,
en sont des illustrations. En outre, certaines femmes je ne sais pas moi […] ce n’est pas de ma faute ». On
se présentent pour accoucher avec de nouveaux car- finit par comprendre que le personnel de la salle d’ac-
nets de santé ou sans carnet. Ce qui entraîne systéma- couchement a informé la mère de Clarisse, laquelle
tiquement une suspicion de séropositivité, les soignants craignant de voir l’état de santé de sa fille hypertendue
interprétant l’absence de traces comme une volonté de s’aggraver, n’a pas souhaité que celle‑ci soit au courant
dissimuler son statut sérologique. Dans ces deux cas, des résultats du test de dépistage. Clarisse repartira sans
une proposition de dépistage du vih devrait alors théo- avoir reçu d’autres informations.
riquement être faite en salle d’accouchement ; or les Le script est ici pensé par des soignants comme un
habitudes de travail ne le permettent pas toujours. moyen suffisant pour communiquer entre collègues sur
En dépit des pratiques professionnelles autour du la prévention de la transmission du vih à l’enfant : on
carnet de santé (pas toujours consulté ni mis à jour, suppose que l’autre sait, et on prédit qu’il adoptera la
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une conjoncture internationale où, depuis des décen- explique qu’elle avait « plein de questions » à poser au
nies, la réduction de la mortalité materno‑infantile est professionnel concernant le sirop. Elle dit ne pas l’avoir
un enjeu majeur, remis à l’ordre du jour par les objectifs fait en raison de la présence de son amie et de la crainte
du Millénaire pour le développement (omd)6. La sépa- que cette dernière n’apprenne ainsi sa séropositivité.
ration de ces deux types de risques peut aussi s’expliquer Toutefois, elle est parvenue à interroger le soignant sur
par leur incidence directe en termes de mortalité ; ne la raison pour laquelle il n’avait pas utilisé de désinfec-
pas prendre en compte une hypertension ou les signes tant, produit peut‑être moins équivoque. Celui‑ci lui a
d’une hémorragie peut avoir des conséquences fatales répondu qu’elle n’était pas concernée. Mariam recon-
immédiates, ce qui n’est pas le cas du vih. Par ailleurs, naît que le fait d’avoir transmis son carnet de santé à
alors que la gestion des autres formes de risque est per- l’infirmier a contribué à la rassurer : « comme il a vu le
çue comme faisant partie des fonctions des soignants carnet, il le sait comment on va faire […] comme il n’a
exerçant à la maternité, la prévention de la transmission pas parlé, j’ai dit que peut‑être [l’enfant] n’a pas encore
du VIH est pensée comme un « programme » à part. l’âge, peut‑être il va prendre ça après ».
Nous entendons souvent dire « qui dit programme dit Un mois après l’accouchement, elle se rend dans le
motivation financière ». Or, les soignants ne sont pas centre de santé où elle a accouché, pour soulager son
« motivés » pour les activités menées dans le cadre de fils d’un problème gastrique. Elle en profite pour inter-
la ptme. La désignation d’un « point focal ptme » – qui, roger la soignante et apprend que son enfant aurait dû
rappelons‑le, est le seul soignant régulièrement formé recevoir une première dose de sirop à la naissance puis
à la ptme – ainsi que le manque d’intérêt du chef de durant l’allaitement : « Il y avait toutes les informations
service pour cette procédure7 contribuent à en faire une nécessaires pour agir », déclarera‑t‑elle.
activité supplémentaire limitant de fait son appropria- Nous sommes ici face à un script qui n’induit pas les
tion par l’ensemble des soignants. À tous ces facteurs conduites professionnelles appropriées et, chez la femme,
qui règlent les usages du script du point de vue des pro- face à des représentations du carnet de santé qui génèrent
fessionnels, viennent parfois se greffer des négociations des non‑dits : crainte du dévoilement du statut sérolo-
entre le risque biologique (transmission du vih) et un gique et conception du carnet comme mode de commu-
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l’évaluation et de la maîtrise du risque de transmission décisions humaines, est mouvante et complexe, du fait
du vih de la mère à l’enfant. Le scénario qui y figure est d’imprévus qui surgissent au fil des usages, des interac-
destiné à informer les pratiques médicales afin d’écarter tions avec le script et des façons de l’interpréter. La ges-
ce risque pendant la grossesse, l’accouchement et l’allai- tion de ce risque est fonction d’enjeux de nature qui
tement. Il s’agit donc d’un script pour l’action [Akrich, diffèrent selon les acteurs : tension entre la lutte contre
1990]. Or, son existence, sa mise à jour et sa transmis- la mortalité maternelle et infantile et la ptme chez les
sion ne suffisent pas pour évaluer et maîtriser ce risque. soignants, puis chez les femmes, tension entre la divul-
L’usage du carnet peut contribuer, au contraire, à faire gation de la séropositivité et la ptme. On peut alors affir-
réémerger le risque de transmission du vih de la mère mer que les usages du carnet de santé par les femmes et
à l’enfant ou à créer des situations de vulnérabilité peu par les soignants induisent des effets non recherchés, qui
propices à sa prévention. Cet objet permet ainsi d’illus- annihilent son rôle en termes de prévention de la trans-
trer à quel point la gestion d’un risque, qui dépend de mission du vih à l’enfant. ■
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❙❙ABSTRACT
The health record of pregnant women in Cameroon: a tool for the prevention of AIDS?
Elimination of mother‑to‑child‑transmission of HIV infection is one approach to reduce the impact of HIV, especially on the child-
ren. In Cameroon, a protocol defines the trajectory of pregnant women within public health facilities before and after screening for
HIV. In practice, this protocol is implemented through inscriptions on various types of supports. The health record is one of them.
Our paper shows that this health record which is supposed to help in preventing mother to child transmission of HIV, paradoxically
contributes to the re‑emergence of that risk.
Keywords: HIV. Health record. Risk. Childbirth. Cameroon.
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❙❙Résumen
La cartilla médica de las mujeres embarazadas en Camerún : ¿ una herramienta de prevención del sida ?
La eliminación de la trasmisión del VIH de la Madre al Niño (eTME) es uno de los desafíos definidos a nivel internacional por
los países de escasos recursos. En Camerún, un protocolo teórico define la trayectoria de cada mujer embarazada dentro de la oferta
pública de los cuidados médicos, antes y después del examen médico preventivo para el VIH. En la práctica profesional, este protocolo
se concreta en apuntes sobre distintos documentos, entre ellos la cartilla médica. Nuestro artículo muestra que esta cartilla, que debería
facilitar el control del riesgo de trasmisión del VIH de la madre al niño, contribuye al contrario a que vuelva a resurgir.
Palabras‑clave : VIH. Parto. Cartilla médica. Riesgo. Camerún.