Quelle est l’action de l’École sur les destins individuels
et sur l’évolution de la société ?
I. Le rôle de l’École dans les sociétés démocratiques
A. L’École transmet des savoirs
→ Plusieurs objectifs de l’École :
• transmettre des connaissances indispensables : apprendre à lire, écrire, compter, etc… / mais
aussi des savoir-faire (compétences) ⇒ intégration sociale à la collectivité
• transmettre des connaissances communes : la langue, l’Histoire, la Science,… pour que les
français partagent les mêmes normes et les mêmes valeurs ⇒ intégration culturelle à la Nation
(=renforcer la cohésion sociale)
• former un citoyen éclairé : c’est-à-dire qui dispose de connaissances suffisantes pour exercer son
esprit critique ⇒ intégration démocratique
• donner aux individus une qualification nécessaire à l’exercice d’une activité professionnelle (les
diplômes) ⇒ intégration professionnelle
B. L’École vise à favoriser l’égalité des chances
→ L’École garantit en principe l’égalité des chances.
Égalité des chances : situation où l’accès aux positions sociales valorisées (niveau de diplôme,
statut social…) est indépendant de l’origine sociale ou d’autres caractéristiques (sexe, âge, lieu de
résidence, origine migratoire…)
Ainsi, l’origine sociale n’aurait pas d’influence sur le destin social, donc la position sociale
finalement atteinte par un individu. L’École devrait permettre de passer librement d’un statut
social hérité (celui de sa famille d’origine) à un statut social acquis (celui atteint en accédant à une
profession) ⇒ l’École peut donc être un moteur d’ascension sociale.
Le 20ème siècle a ouvert l’École aux enfants de toutes origines sociales et a donc donné le droit aux
enfants des classes populaires de poursuivre des études supérieures. Les valeurs républicaines ont
donc posé le principe d’une école ouverte à tous quelle que soit l’origine sociale des enfants selon
un principe démocratique basé sur la méritocratie
Démocratie : société dans laquelle il y a un processus d’égalisation des droits, des chances et des
positions sociales
≠ Méritocratie : principe selon lequel chacun est récompensé selon son mérite (son travail, ses
compétences, ses efforts, sa réussite...)
→ Quelques mesures emblématiques pour favoriser l’égalité des chances :
- augmentation de l’âge de la scolarité obligatoire à 16 ans en 1959
- création du collège unique en 1975 (loi Haby)
- création du baccalauréat technologique en 1965 et professionnel en 1985
⇒ On peut voir une augmentation globale du taux de scolarisation entre 1985 et 2005 : c’est
surtout vrai pour les +18 ans (=allongement de la durée des études)
Taux de scolarisation : rapport entre le nombre d’élèves d’un âge déterminé, inscrits dans un
établissement d’enseignement et le nombre total de jeunes de cet âge.
II. L’École s’est-elle démocratisée depuis les années 1950 ?
A. Depuis les années 1950, l’École française connaît un processus de massification...
→ La massification scolaire est le processus par lequel :
• de + en + d’élèves ont accès aux études secondaires, puis aux études supérieures (=hausse du
taux de scolarisation et du taux d’accès à un diplôme)
• il y a un allongement généralisé de la durée des études
Taux d’accès à un diplôme ou à une formation : proportion d’élèves d’une génération qui
obtiennent un diplôme ou accèdent une formation
⇒ Il y a donc bien une massification scolaire puisque, le taux de scolarisation, le taux d’accès au
baccalauréat et aux études supérieures augmentent et la durée des études s’allongent.
B. ...mais cette massification n’entraîne pas une réelle démocratisation de l’École
→ La démocratisation scolaire est un processus par lequel l’accès à une filière ou un niveau de
diplôme ne dépend plus de l’origine sociale d’un individu.
⇒ Il s’agit alors de démocratisation qualitative (pour la distinguer de la démocratisation
quantitative que serait la massification).
On peut voir que les enfants de cadres et de professions intermédiaires réussissent plus souvent
le baccalauréat que les enfants d’ouvriers et d’employés et qu’ils passent plus souvent un
baccalauréat général que professionnel.
Or, le taux de réussite du baccalauréat professionnel est plus faible, donc les enfants d’ouvriers ont
moins de chances de réussite scolaire (ce qui est contraire à l’objectif d’égalité des chances).
Le type de baccalauréat choisi dépend de l’origine sociale : les enfants d’ouvriers s’orientent plus
souvent en filière professionnelle, les enfants de cadres s’orientent plus souvent en filière générale.
Or, le type de baccalauréat va déterminer les études supérieures : les élèves ayant obtenu un
baccalauréat professionnel ne s’orienteront quasiment jamais vers des études longues.
• Les enfants des catégories favorisées font + d’études que les autres :
Par exemple, la part des enfants de cadres parmi les étudiants (de nationalité française) est
3 fois plus grande que celle des enfants d’ouvriers.
• Les enfants de cadres font des études + longues et + prestigieuses :
Par exemple la part des enfants de cadres en classes préparatoires aux grandes écoles est
plus grande que la part des enfants d’ouvriers.
De plus, le choix des filières dès le lycée puis dans l’enseignement supérieur est genré.
Même si la part des filles obtenant un diplôme supérieur ou égal au niveau licence est supérieure à
celle des garçons, les filles sont sous-représentées dans les écoles d’ingénieur par exemple et
surreprésentées dans les filières sociales ou paramédicales.
⇒ Il s’agit là d’une inégalité et pas d’une simple différence, car les salaires sont bien plus élevés (et
donc la valorisation des métiers par la société) dans les emplois d’ingénieurs, que dans les emplois
d’aide-soignante par exemple.
Conclusion :
L’égalité des chances n’est de fait pas observée puisque le milieu social de naissance ou le
genre réduisent les chances d’accès aux diplômes les plus valorisés par la société.
Si les enfants des classes populaires et les filles ont désormais un accès libre à l’école, le
système scolaire a créé des filières dans le secondaire et le supérieur qui sont sélectives.
⇒ Il y a donc bien égalisation des chances par la massification scolaire (hausse du taux de scolarité,
du taux d’accès aux diplômes, de la durée de scolarité) mais l’égalité des chances n’est pas atteinte
Si on peut parler de démocratisation quantitative de l’École, au sens où tous les enfants
quelle que soit leur origine sociale y ont accès, on ne peut pas parler de démocratisation
qualitative, car si l’égalité des chances est un objectif que cherche à atteindre l’École républicaine, il
est loin d’être garanti dans les faits puisque l’origine sociale ou le genre continue d’influencer le
destin scolaire.
III. La multiplicité de facteurs d’inégalités de réussite scolaire
A. Le rôle de l’École et du capital culturel
Capital culturel : Ensemble des ressources culturelles valorisables d’un individu.
→ Il se présente, selon Pierre Bourdieu (sociologue français, 1930-2002) sous 3 formes :
- à l’état incorporé (langage, rapport à la lecture, capacité d’abstraction…),
- à l’état objectivé (ensemble de biens culturels possédés : livres, ordinateur...)
- à l’état institutionnalisé (titres scolaires : diplôme)
Tous les enfants ont un capital culturel qui leur est transmis lors de la socialisation par leur famille
et les autres agents de socialisation eux-mêmes déterminés par le milieu social (pairs, médias,…)
Socialisation : processus d’intériorisation des normes et des valeurs
→ Mais le capital culturel qui est valorisé à l’École est celui des milieux favorisés :
Pour Bourdieu, le contenu (littérature, théâtre…) et la forme (règles, dissertation…) de la culture
véhiculée par le système scolaire correspond aux valeurs, aux traditions et à la culture de la
classe dominante.
Ainsi, l’École, en considérant tous les élèves égaux face à cette culture (ce qu’ils ne sont pas)
perpétue les inégalités initiales devant cette culture.
⇒ Les élèves étant inégaux en capital, l’École reproduit les inégalités : plus les parents ont un
capital culturel légitimé par l’École, plus les enfants ont de chances de réussir à l’école.
Conclusion :
L’École est donc en partie responsable de la reproduction des inégalités car en ne valorisant
que le capital culturel des milieux favorisés, elle ne repose pas ainsi seulement sur le seul mérite
des élèves.
B. Le rôle des investissements familiaux
Investissements familiaux : Actions + ou - intentionnelles des membres de la famille qui visent à
favoriser la réussite scolaire des enfants (aide aux devoirs, importance et intérêt donnés par les
parents au travail scolaire,…)
→ Même si les investissements familiaux dans la scolarité des enfants sont + importants dans les
milieux favorisés, quelle que soit l’origine sociale des parents, le fait que les parents valorisent
l’école et aient des comportements qui incitent à la réussite scolaire de leurs enfants va accroître
les chances de chaque enfant de réussir à l’école.
• Il peut s’agir d’actions visant à mieux s’approprier les normes et valeurs de l’École (inciter à la
lecture alors qu’on ne lit pas soi-même) ou de comportements plus diffus tels que la valorisation de
l’autonomie de l’enfant.
• Les configurations familiales (par ex avoir une grande sœur qui fait des études) ou l’existence
d’un agent socialisateur spécifique (par ex la marraine) peut aussi avoir un impact sur les
trajectoires scolaires.
⇒ Les investissements familiaux expliquent pourquoi les enfants des milieux sociaux moins
favorisés ou appartenant aux « classes moyennes » peuvent réussir à l’École : certains enfants
peuvent connaître des « trajectoires improbables », c’est-à-dire des destins sociaux qui ne sont pas
ceux que laissaient prédire leur origine sociale.
C. Les effets des stratégies des ménages
On va s’intéresser aux choix des familles, donc à leur stratégie. La perspective consiste à partir des
décisions familiales, c’est pour cela que l’on parle de stratégie. Les stratégies des ménages vont
expliquer des choix d’orientation différents et donc des destins scolaires inégaux selon l’origine
sociale.
1- Les stratégies d’évitement de la carte scolaire
Carte scolaire : système d'affectation des élèves dans une école, un collège ou un lycée publics situé
dans un secteur géographique où ces élèves sont domiciliés dans le but de garantir la mixité
sociale.
→ Les parents cherchent à contourner la carte scolaire afin que leurs enfants ne soient pas
scolarisés dans un collège où la majorité des enfants sont issus de milieux défavorisés, ce qui selon
eux poseraient des problèmes de « fréquentation » et de « discipline ». Ils cherchent à éviter l’effet
établissement et éviter les classes populaires, il s’agit souvent de classes moyennes.
Pour éviter la carte scolaire, les parents peuvent s’installer dans un quartier proche d’un « bon »
collège ou obtenir une adresse proche ou faire le choix d’option spécifique (« parcours scolaire
particulier ») ou scolariser leurs enfants dans une école privée.
Cette stratégie est génératrice d’inégalités scolaires car elle favorise l’entre soi et seuls peuvent la
mettre en place les parents qui connaissent le système.
⇒ Comme les familles contournent la carte scolaire, il y a création de véritables ghettos scolaires,
dans les quartiers populaires. L’effet indirect de ces stratégies individuelles est de renforcer les
inégalités.
2- L’influence de l’origine sociale sur les stratégies d’orientation au collège/lycée
Même lorsqu’ils ont une moyenne comprise entre 8 et 10, la part des enfants de cadres qui
veulent s’orienter en seconde générale est plus grande que celle des enfants d’ouvriers.
On peut faire la même analyse au lycée et pour les études supérieures : les enfants issus de
milieux défavorisés font faire plus souvent le choix d’études courtes.
3- Les choix d’orientation : un calcul coût-avantage
Selon le sociologue [Link], les familles seraient à l’origine de choix d’orientation différenciés
pour leurs enfants, compte-tenu d’un calcul coût-avantage.
Chaque famille chercherait à définir le statut légitime que son enfant peut chercher à obtenir : par
exemple, un instituteur sera content que son fils devienne professeur ce qui ne sera pas le cas d’un
professeur d’université.
À chaque étape de l’orientation scolaire les familles font un choix à partir des bénéfices et des
coûts anticipés : par exemple, implicitement une famille d’ouvrier estime que leurs enfants ont peu
de chances de réussir des études longues, et compte tenu du coût de celles-ci, il lui semble alors
plus rationnel de laisser le jeune s’orienter vers des études courtes.
⇒ Ces stratégies familiales différentes selon le milieu social expliquerait donc pourquoi les enfants
d’ouvriers font plus souvent le choix de s’orienter vers des filières professionnelles et de faire des
études courtes et seraient-elles aussi à l’origine des inégalités.
D. Le rôle de la socialisation selon le genre
→ La socialisation différenciée selon le genre a des effets paradoxaux :
• D’un côté, grâce à l’intériorisation de normes correspondant mieux à celles de l’École, les filles
réussissent mieux scolairement que les garçons : leur taux d’obtention au baccalauréat est plus
élevé, elles font en moyenne des études plus longues.
• Pourtant, elles sont moins présentes dans les filières scientifiques et plus représentées dans les
filières à dominantes littéraires ou sanitaires et sociales de par leur socialisation différenciée.
De plus, elles choisissent moins souvent des filières prestigieuses (on parle d’auto-censure) et font
des choix de carrière incluant davantage la possibilité de concilier vie familiale et professionnelle.
⇒ Ainsi, les filles peuvent faire des choix qui vont les mener vers des emplois moins rémunérés que
les hommes, malgré une meilleure réussite scolaire.