Polyphonie, Plurilinguisme Et Vision Carnavalesque Du Monde Dans D'Amour, P.Q. de Jacques Godbout
Polyphonie, Plurilinguisme Et Vision Carnavalesque Du Monde Dans D'Amour, P.Q. de Jacques Godbout
Voix et Images
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Jacques Godbout, D'Amour, P.Q., Montréal, Hurtubise HMH, 1983 (l r e édition, 1972).
Les citations tirées de cet ouvrage seront identifiées, dans le texte, par le sigle APQ,
suivi du folio.
Voir Mikhaïl Bakhtine, La Poétique de Dostoïevski, traduit du russe par I. Kolitcheff,
avec une présentation de Julia Kristeva, Paris, Seuil, 1970, ainsi que Esthétique et théorie
du roman, traduit du russe par D. Olivier, préface de M. Aucouturier, Paris, Gallimard,
coll. «Tel», 1978.
3. Jacques Godbout, Salut Galarneau/, Paris, Seuil, 1967. Publié juste avant D'Amour,
P.Q., Salut Galarneau! présente, en ce qui concerne la question de la langue et de la
culture, bien des ressemblances avec le roman qui nous occupe et mériterait d'être éga-
lement abordé selon une perspective bakhtinienne.
4. En ce qui a trait à la notion de carnavalesque, voir l'ouvrage de Bakhtine, L'Œuvre de
François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, traduit
du russe par A. Robel, Paris, Gallimard, coll. «Tel», 1970.
5. Voir André Belleau, Notre Rabelais, Montréal, Boréal, 1990, section «La dimension car-
navalesque du roman québécois», p. 152. Voir aussi p. 156 (note 3), où Belleau ajoute
à cette liste des romans carnavalisés d'autres textes, comme ceux de Jacques Ferron, de
Roch Carrier ou encore d'Albert Laberge.
de la société québécoise explicitement revendiqué par Godbout lui-
même 6 .
6. Voir André Renaud, «Entrevue avec Jacques Godbout», Voix et Images, vol. V, n° 1,
automne 1979, p. 30: «À l'époque où j'écrivais D'Amour, P. Q., j'avais l'impression que
les gens autour de moi avaient, pris charge de leur vie, de leur monde et puis qu'on
avançait.»
7. Sur ces différentes fonctions que le narrateur peut assumer dans un récit, on consultera
l'ouvrage, désormais classique, de Gérard Genette, Figures III, Paris, Seuil, coll. «Poé-
tique», 1972 (chap. «Voix»).
8. Pour une définition plus complète de ce terme, voir Mikhail Bakhtine, La Poétique de
Dostoïevski, op. cit., p. 259-260 (chap. «Le mot chez Dostoïevski»),
publicité, qui perce et est aussitôt questionnée (enfilade de «comme» iro-
nisant sur le code publicitaire, juxtaposition de clichés ou slogans eupho-
risants qui contrastent avec un vocabulaire du quotidien, volontairement
trivial). Mais, mis à part ces quatre présentations initiales ouvrant chaque
«Act», la voix du narrateur est relativisée. Celui-ci n'intervient plus que
très rarement, au détour du texte, par de brèves remarques qui fonction-
nent comme des sortes de didascalies impersonnelles n'ayant qu'une pure
fonction de régie 9 . En ne prenant plus position par rapport aux actions et
aux paroles des personnages, en n'émettant plus de jugements, le narra-
teur tend à devenir un observateur si discret que le lecteur finit par
l'oublier.
Ce sont les voix des personnages qui viennent remplir ce vide, profi-
ter de ce creux laissé par le narrateur. Les personnages dans D'Amour
P. Q. acquièrent le statut de voix autonomes, ils sont presque entièrement
constitués par leur propre discours. Ce discours direct des personnages
qui envahit le récit prend le plus souvent la forme du dialogue, d'un
échange de répliques, exactement comme dans le texte théâtral 10 . Ces
interactions verbales, en général «duelles», à deux personnages, sont mar-
quées par une polémique ouverte et mettent en place un «monde à l'en-
vers 11 », typique de la carnavalisation, où le langage populaire l'emporte
momentanément sur le langage relevé, l'employée sur son employeur, la
lectrice sur l'auteur, le sexe féminin sur le sexe masculin 12 . De tels détrô-
nements bouffons, rabaissements, permutations du haut et du bas empê-
chent les dialogues de fonctionner selon une motivation réaliste 13 . C'est
16. Voir l'article de Jacques Michon: «L'œuvre romanesque de Jacques Godbout, 1962-
1986», Le Roman contemporain au Québec (1960-1985), Archives des lettres cana-
diennes, tome VIII, Montréal, Fides, 1992, p. 281.
17. Ibid., p. 281.
Manette, dans le droit fil de la culture carnavalesque et y entraîne gra-
duellement l'écrivain Thomas. Avec Mireille et Mariette, personnages gro-
tesques et dynamiques à situer dans la lignée des héros rabelaisiens, sur-
git le «bas matériel et corporel», c'est-à-dire les caractéristiques physiques
du corps et certaines fonctions corporelles vitales comme la nutrition et la
copulation. Avec Mireille et Mariette, «on lit au lit» (APQ, p. 44) tout
comme on y pique-nique. Godbout décrit d'ailleurs très clairement ses
deux personnages féminins comme des êtres vitalistes «préoccupés par
leur présent dont elles profitent pleinement » ; elles représentent « les
moins de trente ans », ces jeunes gens « à l'aise chez eux, dans leur peau et
dans leur langage 18 ».
Outre la forme du dialogue, le discours des personnages prend aussi
la forme du monologue intérieur. Là encore, la vision monologique du
monde est évincée au profit d'une vision dialogique, où le tu devient pré-
pondérant. Le discours d'autrui se glisse en effet constamment dans les
monologues qui acquièrent dès lors toutes les caractéristiques d'un dia-
logue. Citons un passage où Mireille, qui vient de dactylographier une
partie du roman de Thomas, fait une pause dans son travail pour se par-
ler à elle-même :
— Justement, dites-moi, ma petite Mireille, pourquoi les âmes des justes
attendaient, dans les enfers, la venue du Sauveur?
Parcequelecielétaitfermédepuislepéchéd' Adam.
Tous ensemble maintenant :
Nous vous adorons, Ô Christ, et nous vous bénissons. Parce que vous avez
racheté le monde par votre sainte croix : Ma petite Mireille tu viens de gagner
trois ans d'indulgence, (p. 29-30) '
Le personnage invente ici tout un dialogué fictif en faisant à la fois les
questions et les réponses, qui constituent un discours religieux dont le
caractère figé est mis en évidence par la typographie même: la phrase
« Parcequelecielétaitfermédepuislepéchéd'Adam » est écrite en un seul mot
pour bien afficher l'aspect rigide et immuable du discours. Même dans le
monologue intérieur, les accents étrangers trouvent donc à s'infiltrer. Voici
un dernier et bref extrait montrant que le discours dans D'Amour P. Q.
consiste toujours en une interaction et un conflit de différentes voix :
MIREILLE : Me fais pas chier Mariette ! Nous sommes la salive de Dieu, une
goutte d'éternité, nous aurions pu choisir les oiseaux et nous aurions volé!
Mais non! On s'est fourré! Epis c'est pour ça que t'es rienk'une guenon qui
parle!... (APQ, p. 49)
Le personnage abandonne momentanément son langage familier,
saturé des marques de l'oralité, pour parler à la façon littéraire de Thomas
(«nous sommes la salive de Dieu, une goutte d'éternité...»). Pendant un
19- Sur cette problématique, on consultera l'article de Jean-Louis Major, » " Vécrire " : une
problématique de l'écrivain», Le Jeu en étoile. Études et essais, Ottawa, Éditions de
l'Université d'Ottawa, 1978, p. 49-82.
20. Polymorphisme et polyphonie sont donc plus accentués dans D'Amour,P. Q. que dans
le récit godboutien suivant, intitulé Les Têtes à Papineau (Paris, Seuil, 1981), où le
monstre bicéphale Charles-François, placé sous le signe de la gémellité, constitue un
être clivé à deux têtes, deux voix et deux idéologies.
21. Les Confitures de coings, récit de Jacques Ferron publié tout comme D'Amour, P. Q. en
1972 précisément, présentent aussi un personnage très éclaté et, en ce sens, compa-
rable à Thomas: il s'agit de Frank, «dont les professions et les identités changent conti-
nuellement. Dès sa première apparition, Frank est dédoublé, au téléphone il demande
à parler à lui-même. Ensuite débute la valse des identités : il est prophète, géant, repré-
sentant des Rhodésiens montréalais, policier légiste, pseudo-politologue, mais égale-
ment cadavre ou diable [...] un mauvais plaisant, un sage, un ambassadeur de l'univers,
L'épigraphe de l'«épilogue» est significative à cet égard. Intitulée «En réa-
lité, je me parle à Toulmonde» (APQ, p. 143), elle met en équivalence
«me» et «Toulmonde», ces deux termes devenant en quelque sorte inter-
changeables. À l'instar de L'Antiphonaire de Hubert Aquin, mais selon
des modalités très différentes, puisque D'Amour P. Q. n'utilise pas en
priorité la technique de la confession mais celle de la parodie, Thomas ne
cesse de se poser la question «qui suis-je?» sans pouvoir y répondre une
fois pour toutes. Comme le souligne Gilles Marcotte, «[l]e je de Thomas
D'Amour se diffuse dans un texte qui nie son unité, son individualité. Il
se fait journal [...] mosaïque de faits divers, mille personnages différents,
mille histoires, mille peaux 22 ». Comme les personnages grotesques de
Gombrowicz, Thomas se voit «sans cesse tiraillé entre le désir de se trou-
ver une forme et le désir contraire, celui de détruire cette forme, une fois
acquise, parce qu'elle le limite 23 ». Par son polymorphisme, son corps
changeant, instable, sujet à toutes les métamorphoses, il participe aussi
pleinement que Mireille à l'univers du carnavalesque.
un Tarlane, et ainsi de suite» (cité d'après un texte inédit de Claude Bommertz sur
Jacques Ferron). Il faudrait interroger plus avant ce polymorphisme commun aux deux
personnages.
22. Gilles Marcotte, «La faute de François-Thomas Godbout», Le Roman à l'imparfait. Essais
sur le roman québécois d'aujourd'hui, Montréal, La Presse, 1976, p. 165-166.
23. Voir Maarten Van Buuren, op. cit., p. 62.
24. Voir Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, op. cit., p. 122-151 (deuxième
étude: «Du discours romanesque», partie III: «Le plurilinguisme dans le roman»,
p. 122-151), et La Poétique de Dostoïevski, op. cit., p. 145-237 (chap. IV: «Les particula-
rités de composition et de genre dans les œuvres de Dostoïevski»).
genres intercalaires se mettent à foisonner. Pour trouver leur voie propre,
les manuscrits en gestation se font expérimentaux, s'essaient à différents
genres, aussi bien «majeurs» que «mineurs». Ce choc des genres et des
styles littéraires, qui s'entrecroisent, se répondent et se questionnent
mutuellement, fait la spécificité esthétique de D'Amour, P. Q. Godbout
s'avère ici, selon l'expression de Marcotte, «un brillant technicien du lan-
gage romanesque 25 ». Examinons d'un peu plus près le fonctionnement
de cette manipulation générique exacerbée. Au cours de l'«Act Two»,
Thomas/Justman se fabrique deux biographies successives, s'invente deux
enfances 26 . C'est à une parodie de l'autobiographie classique, du style
des confessions personnelles, que l'on assiste. Mireille n'est d'ailleurs pas
dupe de ce «roman familial», qu'elle démystifie et parodie aussitôt 27 .
Quant à l'histoire ampoulée d'Imroul et de Manât qui se passe en des
temps anciens et des lieux exotiques, elle peut se lire, selon les recom-
mandations mêmes de Jacques Godbout 28 , comme une dénonciation de
l'Ancien Testament et du poids de la religion, mais elle peut aussi se con-
cevoir comme une parodie de l'épopée lyrique ou encore de la science-
fiction 29. Le texte se répartit en effet en six « Chants » rappelant les chants
homériques. Il intègre des thèmes épiques comme celui du voyage long
et périlleux, ainsi que des thèmes propres au récit d'aventures et à la
science-fiction (il y est question, notamment, d'un étrange voyage dans la
galaxie à bord d'un engin appelé la «Toupie du Temps»). L'onomastique,
avec ses cocasseries phonétiques (Imroul/Manât —> I[l] m[e] roul[e] ma
nat[tel), donne le ton démystifiant qui règne dans ce récit pseudo-épique.
Godbout fait subir à ce langage étranger et figé par excellence qu'est
l'épopée un nettoyage vivifiant, un dépoussiérage tonique, comme le
montre l'extrait suivant, morceau burlesque qui présente un style élevé
pour un sujet bas et vulgaire, le nettoyage des oreilles :
Le plus important c'est l'oreille, nous en prenons un soin jaloux et il n'est pas
rare de voir l'un d'entre nous penché sur la tête couchée d'un congénère,
30. Sur la façon dont Bakhtine envisage l'épopée, voir les commentaires que formule
Tzvetan Todorov dans Mikhaïl Bakhtine : le principe dialogique, Paris, Seuil, 1981,
p. 136-140.
31. L'extrait suivant est très explicite à cet égard : « Quand vint la nuit, entre chien et loup, à
la brúñante, ils [Imroul et Manât] redescendirent vers le terrain de camping en contre-
bas [...] se fiant aux marques des voitures stationnées pour retrouver leur chemin et
leur tente devant laquelle brûlait inutilement une lampe au Kérosène [...].» (APQ, p. 56-
57)
32. Voir par exemple l'échange suivant :
«— On sait que cet homme, ce Justman, ce Fantôme comme l'ont appelé les journa-
listes, ne vole que chez une certaine catégorie de citoyens.
— Il laisse au menton de chacune de ses victimes le minuscule symbole de sa secte :
un crâne incrusté dans la chair, comme on marque les bébés au fer rouge.
— Il se dirige vers ici, ma parole !
— Vous avez raison. Avertissez les patrouilles, que personne ne bouge !
L'ombre grise s'est arrêtée soudain, au détour d'une ruelle fortifiée ; on ne devine que
les yeux derrière le masque, l'inquiétude, la colère. » (APQ, p. 71)
33. Gilles Marcotte, op. cit., p. 149-150.
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Julia Kristeva affirme que «le texte [polyphonique] n'a pas d'idéologie
propre car il n'a pas de sujet [idéologique]. Il est dispositif où les idéolo-
gies s'exposent et s'épuisent dans leur confrontation35». Cette affirmation
vaut pour D'Amour, P. Q. qui, malgré une dimension politique bien mise
en valeur par les critiques, pose des questions d'ordre idéologique plutôt
qu'il ne les résout. Godbout ne cherche pas à présenter un livre mani-
feste, il se contente de réfracter les tendances idéologiques de son
temps 3 6 . Cette position caractérise tout particulièrement le personnage
de Mireille, pour qui l'écrivain doit devenir «le secrétaire du peuple»,
se mettre au service de la société à laquelle il appartient, thèse très
34. Dans sa préface à La Poétique de Dostoïevski, Cop. cit., p.15), Julia Kristeva souligne que
le fantastique et l'onirisme sont liés à la polyphonie.
35- Ibid., p. 18. Au lieu de parler, comme Kristeva, d'épuisement des idéologies, je serais
plutôt tentée de privilégier le terme d'exacerbation.
36. Voir à ce sujet les affirmations de l'auteur dans « Entre l'Académie et l'écurie », Le Réfor-
miste. Textes tranquilles, Montréal, Les Quinze, 1975, p. 28. Godbout s'explique ici sur
la façon dont D'Amour, P. Q. retrace le contexte sociopolitique des années soixante et
soixante-dix, de Duplessis à l'époque péquiste, en passant par la Révolution tranquille.
Citons aussi cette remarque de Jacques Pelletier (loc. cit., p. 343) : DAmour, P. Q. pré-
sente «l'accouchement d'un écrivain authentiquement populaire qui saura se faire un
juste écho — caisse de résonance — de l'âme collective».
bakhtinienne, où la littérature devient indissociable des questions sociales,
où les mots, la langue, les discours sont inséparables des valeurs qu'y
impriment la collectivité. Mireille s'adresse à Thomas en ces termes : « [L]es
mots ne t'appartiennent pas: le langage est une richesse naturelle natio-
nale comme l'eau 37 .» (APQ, p. 156) C'est donc elle qui, sans conteste,
soumet l'écriture au nous collectif et donne l'impulsion aux communiqués
politiques 3 8 de l'«Act Three». Ces communiqués dits «de la cellule
d'Amour» sont eux-mêmes polyphoniques. On y décèle des références
très explicites au Front de libération du Québec et au mouvement indé-
pendantiste 39 , mais ils intègrent aussi certains aspects de la contre-culture
des années soixante-dix qui situent le discours au-delà d'un programme
politique précis 40 . Jacques Pelletier relève cet étrange mélange de contre-
culture et de nationalisme, curieux ,
dans la mesure où la contre-culture, née aux U. S. A., se définissait plutôt
comme nouveau modele de civilisation mondiale, universelle, voulant dépas-
ser les frontières nationales tenues pour archaïques : au Québec, celle-ci ren-
contre le nationalisme et se l'annexe (ou est annexée par lui?), ce qui don-
nera lieu à une idéologie hybride dont D'Amour, P. Q. est, à ce point de vue,
une excellente illustration 41 .
37. Formule que l'on aimerait mettre en relation avec cette déclaration de Bakhtine :
«Comme résultat du travail de toutes ces forces stratificatrices, le langage ne conserve
plus de formes et de mots neutres, " n'appartenant à personne " : il est éparpillé, sous-
tendu d'intentions, accentué de bout en bout.» (Voir Mikhaïl Bakhtine, «Du discours
romanesque», Esthétique et théorie du roman, op. cit., p. 114)
38. On se souvient que Le Couteau sur la table (Paris, Seuil, 1965) se terminait déjà par un
communiqué politique faisant irruption dans la vie amoureuse du narrateur: «Le récit
se termine par un communiqué qui est le communiqué du F.L.Q. c'est-à-dire l'insertion
de l'actualité dans la vie tranquille, individualisée, calme, amoureuse du personnage
principal qui s'imaginait, jusqu'à ce moment-là, Canadien." («Entrevue avec Jacques
Godbout», loc. cit., p. 22)
39. Voir «TOUT LE MONDE TOUT LE PEUPLE TOUT KÉBÉKOIS FAIT PARTIE DU FRONT
DE LIBÉRATION DU KÉBEK CAR CEUX QUI NE SONT PAS POUR LA LIBÉRATION DU
KÉBEK SONT POUR SON ASSUJETTISSEMENT ET LE FRONT RÉUNIT LES AMANTS DE
LA LIBERTÉ. » (APQ, p. 130)
40. ••[...] METTEZ UN HIPPIE DANS VOTRE JOURNÉE UN PEU DE SOLEIL BEAUCOUP
D'INATTENDU UN PEU DE LIBERTÉ BEAUCOUP DE COURAGE KÉBÉKOIS NE FAITES
JAMAIS CE QUE VOUS .N'AIMEZ PAS FAIRE [...] JETEZ VOS MONTRES AU PUISARD
ARRÊTEZ REGARDEZ ÉCOUTEZ [...]. » ÇAPQ, p. 132)
41. Jacques Pelletier, loc. cit., p. 359.
42. Gilles Marcotte, op. cit., p. 166.
Thomas, de l'auteur qui cherche à affirmer son individualité, qui dit sa
difficulté d'être. D'un côté donc, les communiqués cherchent à produire
une parole efficace engagée dans l'action concrète; de l'autre, les textes
«poétiques» abordent une question d'ordre ontologique, le «qui suis-je?»
du sujet. Communiqués et textes «poétiques» se répondent, forment des
plans juxtaposés sans que l'un ou l'autre de ces deux pôles soit favorisé
par Godbout. Dans D'Amour P. Q., tout se passe comme si l'écriture hési-
tait entre les exigences politiques et sociales représentées par Mireille et
les exigences individuelles de l'auteur. S'il y a un vœu de Godbout qui
semble se dégager du roman, c'est celui de pouvoir concilier ces deux
extrêmes. L'alternance du je individuel et du nous collectif dans l'«Act
Three » vient rappeler que l'œuvre godboutienne, dont on évoque souvent
la perméabilité à l'actualité sociale, comporte aussi une dimension intro-
spective et autoreprésentative 43.
**
43. Dimension que fait apparaître Yvon Bellemare dans son article «Jacques Godbout, dia-
riste», Voix et Images, vol. X, n° 3, printemps 1985, p. 152-164. Bellemare cite notam-
ment cette déclaration d'André Belleau {Le Romancier fictif, Québec, Presses de
l'Université du Québec, 1980, p. 22-23) : « Le roman qui met en scène un écrivain
accomplit une réitération et même un dédoublement de l'auteur. »
44. Selon Jacques Michon (foc. cit., p. 285), le lecteur est «la seule autorité» que Godbout
reconnaisse, «la seule loi, le seul juge dont il admette la sanction et la validité. C'est lui
qui dans la société marchande fait et défait un auteur, qui le stimule ou le réduit au
silence ». Et de citer une déclaration de Godbout lui-même : « Moi, si je me retrouve sans
lecteur, je ne vais pas m'obstiner plus longtemps. La littérature, c'est un échange. Je ne
vais pas écrire pour moi seul. »
long apprentissage fait de conflits, de tâtonnements et d'errances, une
écriture davantage enracinée dans la réalité québécoise. Comme le pré-
cise Gobdout, D'Amour, P. Q., «c'est l'histoire de la littérature québécoise
des années soixante en un seul livre. C'est mon manuel de littérature45».
Par la médiation critique de la lectrice, on passe d'une langue et
d'une culture «d'ailleurs» incarnées par le récit exotique d'Imroul et de
Manât, à*" un parler et une culture « d'ici », à l'histoire de Tarzan, « fils de
Lord Durham et de Jeanne-Mance, la plus belle fille de Ville-Marie» ÍAPQ,
p. 119); Grâce à Mireille, se met en place une reconnaissance graduelle
de la spécificité du langage et des valeurs québécoises, se fait entendre,
conformément à l'épigraphe de l'«Àct Two», «la voix du Kébec», elle-
même polyphonique, puisqu'elle comporte plusieurs registres de langue
et qu'elle emprunte tant à la culture nord-américaine que française, elle-
même carnavalesque en ce qu'elle porte une «joyeuse relativisation des
langages jointe à une topique du changement, du renouveau, du Deve-
nir 46 ». Pour se faire le chantre de la « québécitude », l'auteur Thomas est
sommé par sa lectrice de renoncer à son identité et à sa voix propre, afin
d'endosser celle de «Toulmonde».
Il importe de bien saisir que, contrairement à nombre d'autres romans
de la modernité, cette ouverture sur le multiple n'aboutit pas, dans le cas
de D'Amour, P. Q., à un état d'angoisse, à un constat d'échec; elle repré-
sente au contraire une force positive et vitale, un aspect régénérateur et
libérateur, inhérent à la conception bakhtinienne du carnavalesque. Le
multiple est ici fondamentalement positif. Ceci explique que Jacques
Pelletier puisse placer, à juste titre, D'Amour, P. Q., avec Salut Galarneau !,
parmi les «romans de l'affirmation», par opposition aux «romans du pro-
blématique» que sont L'Aquarium et Le Couteau sur la table47. Le para-
doxe n'est qu'apparent: avec D'Amour, P. Q., le fragmentaire et l'ina-
chevé, le multiple et le conflictuel sont saisis non comme vertige
inconfortable, mais plutôt en tant que valeur suprême à cultiver. Godbout,
comme le fait apparaître Jean-Marie Klinkenberg, est avant tout «l'écrivain
de la dissociation48», et comme le souligne Jacques Michon, à propos des
45. Aurélien Boivin, Gilles Dorion, André Gaulin et Christian Vandendorpe : «Propos»,
entrevue avec Jacques Godbout, réalisée le 15 mars 1977, dans Romanciers du Québec,
Éditions Québec français, 1980, p. 86.
46. André Belleau, Notre Rabelais, op. cit., p. 149.
47. • Les héros des deux premiers récits sont qualifiés de «velléitaires, irrésolus, le plus sou-
vent passifs», tandis qu'à travers Salut Galarneau! et D'Amour, P. Q. s'expriment «la
santé et la vitalité du peuple québécois » : « Ces deux romans ne traduisent plus tant une
recherche problématique d'une identité qu'une reconnaissance, une affirmation
(défense et illustration) de celle-ci.» (Jacques Pelletier, loc. cit., p. 343)
48. Godbout préfère aux figures de la liaison celles de la dissociation : « La figure de la dua 7
lité est chez lui centrale. Mieux, la stratégie argumentative de ses romans tourne
presque toujours autour de la difficulté qu'il y a à élaborer une médiation entre les
termes de ses paires». 0ean-Marie Klinkenberg, «Y a-t-il une rhétorique du roman? Les
Têtes à Papineau, à la fusion des deux personnages en « une conscience
appauvrissante ne parlant plus qu'une seule langue», Godbout préfère la
«diglossie», la «bicéphalie», «la nécessité de préserver les monstres 49 ».
Quant à Thomas, « à la recherche d'une voix et d'un style 50 », il en trouve
non deux mais mille 51 . Davantage que le binaire, c'est vraiment le mul-
tiple qui l'emporte chez lui sur le singulier, ce qui fait que D'Amour, P. Q.,
roman pourtant fermement greffé sur des événements culturels, sociaux et
politiques historiquement datés, et donc, en un certain sens, dépassés,
continue à susciter l'intérêt du lecteur d'aujourd'hui. Quelque vingt ans
après sa parution, ce roman reste pour le lecteur contemporain, par son
esthétique du choc et de l'éclatement, un exercice stimulant et tonique,
libérant des routines linguistiques et culturelles, afin que «l'oreille
devien[nne] attentive à nouveau ».
figures d'argumentation chez Jacques Godbout», Louise Milot et Jan Lintvelt (dir.), Le
Roman québécois depuis I960. Méthodes et analyses, Sainte-Foy, Les Presses de
l'Université Laval, 1992, p. 48-49)
49. Jacques Michon, loc. cit., p. 283.
50. Ibid., p. 281.
51. Aussi ne faut-il pas s'étonner que c'est à ce roman protée qu'incombe, précisément, le
soin de fournir, comme le fait encore remarquer Jacques Pelletier {loc. cit., p. 342),
«une image condensée, synthétique du trajet de l'œuvre depuis le début. Dans le per-
sonnage de Thomas, aux différents moments de son évolution, on peut retrouver en
effet les héros des œuvres antérieures: le narrateur de L'Aquarium aux prises avec ses
émois existentiels, celui du Couteau sur la table à la recherche de son identité person-
nelle (et collective), celui de Salut Galarneau ! se reconnaissant comme Canadien fran-
çais nationaliste, mais non indépendantiste, n'ayant pas encore tiré les conséquences
politiques de la découverte de son identité nationale ».