0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
29 vues12 pages

Histoire de la Corée avant la division

Transféré par

A Laurendon
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
29 vues12 pages

Histoire de la Corée avant la division

Transféré par

A Laurendon
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

La Corée d’avant les deux Corées : les leçons de l’histoire

Pascal Dayez-Burgeon
Dans Pouvoirs 2018/4 (N° 167), pages 5 à 15
Éditions Le Seuil
ISSN 0152-0768
ISBN 9782021406597
DOI 10.3917/pouv.167.0005
© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])

© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])

Article disponible en ligne à l’adresse


[Link]

Découvrir le sommaire de ce numéro, suivre la revue par email, s’abonner...


Flashez ce QR Code pour accéder à la page de ce numéro sur [Link].

Distribution électronique [Link] pour Le Seuil.


La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le
cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque
forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est
précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.
Pas ca l Day e z - Bu r g e o n

L A C O R É E D ’ AVA N T
LES DEUX CORÉES :
L E S L E Ç O N S D E L’ H I S T O I R E

P our ceux qui ne la connaissent que de réputation, la Corée a tout


l’air d’un mythe. Depuis Percival Lowell, un excentrique américain
du xixe siècle qui se piquait d’histoire et de géographie, nous nous l’ima-
ginons en « pays du matin calme » ou en « royaume ermite », comme s’il
s’agissait d’une contrée mystérieuse nimbée des brumes poétiques de
© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])

© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])


l’exotisme. Puis, au mitan du xxe siècle, sacrifiée sur l’autel de la guerre
froide, la Corée se serait réincarnée sous les espèces ambiguës du « miracle
économique » au Sud et de « l’axe du mal » au Nord, érigée sous la férule
de la dynastie Kim en une dictature aussi ubuesque que concentra-
tionnaire. Quant au rapprochement actuel entre les deux Corées et au
dialogue entre Pyongyang et Washington, ils constitueraient un formi-
dable « coup de théâtre » auquel personne ne pouvait s’attendre.
Ces clichés, on s’en doute, ne reflètent pas la réalité. À l’instar de
tous les pays au monde, la Corée a un long passé derrière elle. Mais,
puisqu’on ne nous l’enseigne pas et que les puissances voisines, Chine et
Japon, États-Unis et Russie, captent toute l’attention, nous en ignorons
à peu près tout. Un peu comme s’il lui avait fallu attendre le drame de
la guerre (1950-1953) qui a ravagé la péninsule et tragiquement monté
le Nord contre le Sud pour que la Corée entre dans l’histoire. Or c’est
bien dommage. C’est bien dommage parce que l’histoire de la Corée est
passionnante, avec son lot de tragédies mais aussi de succès et d’inven-
tions géniales. Également parce que les Coréens, qu’on s’imagine voués
corps et âme aux technologies du futur, sont fascinés par leur passé et s’y
réfèrent de plus en plus. Au point qu’on peut se demander si les clés de
la Corée d’hier ne correspondent pas aux clés de la Corée d’aujourd’hui.
P O U V O I R S – 1 6 7 . 2 0 1 8

Pouvoirs 167_Livre [Link] 5 26/09/2018 13:57


P A S C A L D A Y E Z - B U R G E O N

C o r é e d e s o r i g i n e s e t o r i g i n e d e l’ As i e

À trop écouter les Coréens qui ont le goût des récits pathétiques, on
pourrait prendre leur histoire pour un martyrologue. Menacée et parfois
asservie par la Chine tout au long du Ier millénaire, la péninsule est
attaquée par les Mandchous au xie siècle, mise en coupe réglée par les
Mongols du xiiie au xive siècle, dévastée par deux invasions japonaises
en 1592 et en 1598, et à nouveau défaite par les Mandchous en 1637,
qui la confinent dans leur politique d’isolement. Lorsque la révolution
industrielle la force à s’ouvrir à nouveau, elle sert de terrain d’affron-
tement à la Chine et au Japon, et finit par tomber dans l’escarcelle
du Japon impérial, qui l’annexe en 1910 et la soumet jusqu’en 1945
à un implacable joug colonial. En somme, la pauvre et pacifique Corée
6 n’aurait vécu que des drames. Et le dernier d’entre eux, la déchirure entre
le Nord et le Sud, plaie qui reste à vif depuis la guerre froide, confirme
le dicton : « crevette plongée dans un marigot de baleines », la Chine,
le Japon, la Russie et les États-Unis, pour qui elle compte pour
quantité négligeable, la Corée aurait un destin de victime.
À y regarder de plus près, l’histoire coréenne s’avère pourtant plus
complexe. Selon la légende, c’est Tangun, un prince céleste ayant élu
© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])

© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])


résidence sur les flancs du mont Paektu, à la frontière actuelle de la
Chine et de la Corée du Nord, qui, en 2333 avant Jésus-Christ, aurait
fondé le premier État coréen, dénommé Choson. En fait, l’archéologie
nous renvoie plusieurs millénaires en amont. D’immémoriales migra-
tions depuis la plaine sibérienne mais également depuis les archipels du
Pacifique se seraient progressivement amalgamées jusqu’à faire souche
dans un vaste ensemble allant de la Mandchourie au sud de la péninsule
coréenne et de la mer Jaune à l’archipel japonais. Organisées en villages,
puis en tribus, en principautés concurrentes et enfin en royaumes rivaux,
ces Corées primitives et plurielles ont fini par se regrouper tant bien
que mal au début du xe siècle au sein du royaume de Koryo – dont nous
avons tiré le nom de Corée – pour donner naissance à la Corée unifiée
qui a duré jusqu’en 1945.
Ces Corées d’avant la Corée qui occupent un espace bien plus vaste
que la simple péninsule à laquelle on assimile naturellement la Corée
actuelle sont loin de se comporter en victimes passives. Jusqu’au début
de notre ère, les Corées septentrionales, regroupées au sein de la confé-
dération de Puyo, tiennent la dragée haute aux premiers royaumes
chinois, lovés à l’intérieur des terres, le long des boucles du fleuve Jaune.
Lorsque, à la fin du iiie siècle avant Jésus-Christ, la Chine unifiée part

Pouvoirs 167_Livre [Link] 6 26/09/2018 13:57


L A C O R É E D ’ A V A N T L E S D E U X C O R É E S

à l’assaut de la mer Jaune et de la Mandchourie qu’elle arrache progres-


sivement au monde coréen, les royaumes de Koguryo puis de Palhae,
qui ont succédé à Puyo, résistent pendant des siècles avec acharnement.
La Corée d’aujourd’hui, et notamment celle du Nord, en a gardé un
savoir-faire guerrier qui s’est transmis de génération en génération. On
songe bien sûr aux mouvements de résistance durant la colonisation
japonaise ou encore aux provocations bellicistes de cette dictature
militaire qu’est avant tout le régime de Pyongyang. Mais n’oublions
pas non plus les exploits sportifs des Coréens qui règnent en maître
sur certaines disciplines, notamment le tir à l’arc. Or c’est ainsi que
les premiers Chinois désignaient les Coréens d’avant la Corée : « les
archers de l’Est ». Aujourd’hui encore, la péninsule conserve une relation
spéciale avec la Mandchourie, qui reste une terre d’échanges et d’émi-
gration, au point que, selon le coréanologue Patrick Maurus 1, l’actuelle 7
province chinoise de Jilin, peuplée en majorité de Coréens d’origine,
constitue une « troisième Corée » de facto qui complique la donne entre
Pyongyang et Pékin.
Les Corées méridionales, elles, Shilla, à l’est, Kaya, au sud, et Paekche,
à l’ouest, se sont tournées vers la mer. Aux ve et vie siècles, Paekche
constitue même une véritable thalassocratie qui contrôle la mer Jaune
© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])

© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])


et le détroit de Corée, ouvre des comptoirs le long des côtes chinoises,
à Taïwan, aux Philippines et surtout sur l’archipel japonais. Chroniques
et témoignages archéologiques le confirment : ce sont des négociants de
Paekche qui ont porté sur les fonts baptismaux le premier État japonais
digne de ce nom, centré sur la ville de Nara – qui signifie « patrie » en
coréen. Compte tenu des tensions nationalistes qui divisent l’Asie du
Nord-Est depuis deux siècles, cette filiation passe pour une offense aux
yeux d’une majorité de Japonais. Elle ne prouve pourtant qu’une seule
chose. La Corée des origines a joué un rôle clé dans l’intégration de la
région et dans la constitution des trois pôles culturels qui la composent
aujourd’hui. Un peu comme une Lotharingie asiatique, c’est progres-
sivement que la Corée a été repoussée à l’est et à l’ouest et confinée à la
péninsule comme c’est le désormais le cas.
Le monde coréen a donc servi longtemps de relais. En substituant aux
principautés combattantes des temps primitifs de véritables royaumes,
c’est lui qui a contribué à diffuser le modèle étatique qui s’était développé
en Chine, reposant sur une cour centralisée, une administration civile
méritocratique et une véritable morale publique. En les adoptant à son

1. Les Trois Corées, Paris, Hémisphère, 2018.

Pouvoirs 167_Livre [Link] 7 26/09/2018 13:57


P A S C A L D A Y E Z - B U R G E O N

tour, il a généralisé dans toute la région l’usage des idéogrammes, les


concours de recrutement et la philosophie de Confucius, élaborés au
vie siècle avant Jésus-Christ. Cela a notamment été le rôle du royaume
de Shilla et de Kyongju, sa capitale, qui, du vie au viiie siècle, était si
florissante qu’on en célébrait la beauté et la richesse jusqu’en Inde
et en Perse. Enfin, la Corée a également contribué à la diffusion du
bouddhisme en Asie maritime, des côtes de la Chine à la péninsule
coréenne et, finalement, à l’archipel japonais. Elle en conserve de
remarquables témoignages, comme le temple Bulkug, près de Kyongju
(viiie siècle) ou le ravissant Bangasayusang, un Bouddha de l’avenir,
façonné dans le bronze au début du ixe siècle et qui fait la fierté du
musée de Séoul.

8 L e l a b o r a t o i r e d e l’ A s i e

Carrefour de l’Asie du Nord-Est, le monde coréen tient également


lieu de creuset. Ses habitants sont des négociants qui accueillent produits
et idées nouvelles avec curiosité puis les diffusent à leur tour. Mais ce
sont aussi des créateurs qui transforment et réinventent. Leur première
spécialité, c’est le papier, dont, à en croire les plus anciennes chroniques
© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])

© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])


chinoises, ils ont une maîtrise immémoriale. Au cours du Ier millénaire,
ils deviennent des orfèvres hors pair, qu’il s’agisse des ustensiles de
bronze, des armes en fer ou encore des parures d’or, comme les fameuses
couronnes de Shilla dont regorgent les tombeaux royaux et nobi-
liaires. Enfin, du xe au xiie siècle, ils poussent l’art de la céramique
à un tel niveau que l’Asie tout entière s’arrache ses poteries de grès
glacées au vert céladon et qu’on en exporte en Perse, au Proche-Orient
et jusqu’à Venise, qui fait ainsi découvrir à l’Occident l’existence de
la Corée.
Les drames qui frappent la péninsule n’entament pas cette créativité.
Le pire est la conquête mongole qui, pendant plus d’un siècle (1232-
1364), réduit le royaume de Koryo en grenier à riz et en haras pour les
descendants de Gengis khan. Cela n’empêche pas les moines boudd-
histes qui échappent aux pillages de perfectionner l’imprimerie élaborée
en Chine aux alentours du viie siècle en mettant au point les caractères
mobiles. Surnommé Jikji (« anthologie des enseignements zen »), le
texte le plus ancien réalisé selon ce procédé qui nous soit parvenu date
de 1377, près d’un siècle avant la bible de Gutenberg. Par les hasards de
l’histoire, il appartient désormais aux fonds de la Bibliothèque nationale
de France. Les Mongols chassés par la dynastie chinoise des Ming qui

Pouvoirs 167_Livre [Link] 8 26/09/2018 13:57


L A C O R É E D ’ A V A N T L E S D E U X C O R É E S

fonde un empire absolutiste et agrarien (1368), la Corée demeure dans


sa zone d’influence et se transforme à son tour en royauté centralisée
et confucéenne qui privilégie le travail de la terre. En 1392, le général
Yi Song-gye s’empare du trône et fonde une nouvelle capitale, appelée
à devenir Séoul, et renomme son pays Choson, comme le royaume du
légendaire Tangun.
Or Choson n’est pas moins ingénieux que Koryo. Soucieux de permettre
aux cultivateurs d’accéder aux traités d’agronomie diffusés par le gouver-
nement, le roi Sejong (1418-1450) charge une commission de savants
de faciliter l’accès à la lecture et à l’écriture. En 1446, cette commission
n’invente ni plus ni moins que le hangeul, un alphabet de vingt-
quatre lettres, toujours utilisé. Dans un monde culturel dominé par les
idéogrammes, c’est un tour de force expliquant sans doute l’engouement
des Coréens pour les études qui ne s’est plus jamais démenti et frappe 9
encore de nos jours. Choson encourage également les techniciens les
plus habiles, comme l’étonnant Jang Yeong-sil (début du xve siècle), à
qui l’on doit une clepsydre, un pluviomètre, une sphère armillaire et
même des automates. Il s’agit d’une des raisons qui, à la fin du xvie siècle,
ont conduit le condottiere Toyotomi Hideyoshi, ayant réuni tous les fiefs
japonais sous son pouvoir, à envahir la Corée. Le nouveau Japon qu’il
© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])

© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])


appelait de ses vœux avait besoin de potiers, de forgerons, d’orfèvres
et d’agronomes. C’est sans vergogne qu’il vint se servir en Corée, dont
les artisans furent déportés par milliers vers l’archipel.
La chute des Ming, remplacés par les Mandchous en 1644, est une
nouvelle épreuve. La Corée doit prêter allégeance à une nouvelle Chine
militariste et immobiliste dont elle ne partage plus les valeurs. Elle n’en
conserve pas moins son esprit curieux que traduit le développement
du courant de pensée silhak (savoir pratique), qui ressemble peu ou prou
au mouvement encyclopédique. Tout en restant monarchistes, confu-
céens et soumis à Pékin, les Coréens du xviiie siècle se passionnent pour
les idées qui leur parviennent d’Occident et notamment pour le chris-
tianisme, qu’ils interprètent comme une mystique humaniste et égali-
tariste. Un lettré comme Dasan (1762-1836), poète, philosophe, mais
aussi architecte, juriste, hygiéniste et économiste, est typique de cette
période intellectuellement et artistiquement très riche que les historiens
surnomment « le beau siècle coréen ». En somme, malgré les embûches,
le chat coréen retombe toujours sur ses pattes.
Pourtant, au moment où la Corée en aurait le plus besoin, cette
capacité de résilience dont elle a si souvent fait preuve semble lui faire
défaut. Paralysée par le système mandchou, elle s’arc-boute contre la

Pouvoirs 167_Livre [Link] 9 26/09/2018 13:57


P A S C A L D A Y E Z - B U R G E O N

première mondialisation que cherche à imposer l’Occident porté par


la révolution industrielle. Contrairement à la Chine, forcée de s’ouvrir
en raison du traité de Nankin (1842), puis au Japon, qui cède face aux
canonnières du commodore Perry (1854), la Corée prétend se murer
dans son isolement, parvenant même, au cours de la même année 1866, à
repousser les Français qui menacent Séoul (expédition de l’amiral Roze
sur l’île de Kanghwa) et les Américains qui débarquent à Pyongyang
(équipée du croiseur Sherman). À en croire la propagande officielle,
c’est d’ailleurs l’ancêtre de Kim Il-sung qui aurait incendié le Sherman.
Bon sang ne saurait mentir. Pour faire bonne mesure, le régent Daewongun
(1863-1873) fait reconstruire à grands frais le palais royal de Séoul,
symbole de l’absolutisme royal, et lance des proscriptions à l’encontre
des catholiques, accusés de sédition, qui font près de dix mille morts.
10 Sans surprise, alors que la Chine entre en ébullition et que le Japon
se convertit radicalement à la modernité à compter de l’ère Meiji (1868-
1912), cette révolution conservatrice échoue. Paysans ruinés par le fisc et
la corruption, aristocratie attachée à ses privilèges, progressistes exaspérés
par l’incurie du pouvoir, tous les mécontentements se coalisent au sein
d’une guerre civile larvée qui rend le pays ingouvernable. De jacqueries
à répétition en révoltes millénaristes et xénophobes, prônant le retour
© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])

© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])


aux valeurs orientales (tonghak), la monarchie ne peut plus résister à
la pression étrangère. En 1876, le Japon impose un traité commercial
qui, de fait, ouvre le pays. Des milliers de négociants, d’ingénieurs et de
missionnaires chrétiens – la liberté religieuse a été proclamée – prennent
aussitôt le chemin de la Corée qui se modernise au pas de charge : mines,
chemin de fer, réseau électrique, universités. En quelques décennies,
Séoul devient une des capitales les plus en vue d’Asie.
Politiquement cependant, la monarchie ne suit pas. Attachée à l’ordre
ancien, hostile à une présence japonaise de plus en plus impérieuse,
elle finit par appeler Pékin à la rescousse, ce que Tokyo prend pour un
casus belli. Inévitable, la guerre sino-japonaise qui se déroule sur son
sol ruine la péninsule et s’achève par un fiasco chinois (1895). Le faible
roi Kojong (1864-1907), qui a succédé au régent, se tourne alors vers la
Russie, alors solidement implantée dans les ports de la côte nord-est.
Mais Moscou ne fait pas le poids et les Japonais lèvent facilement cette
dernière hypothèque par la victoire navale de Tsushima (1905). Après
s’être entendu avec les États-Unis, qui obtiennent les mains libres aux
Philippines (traité de Portsmouth, 1905), le Japon s’empare définitivement
de la Corée, qu’il finit par annexer purement et simplement en 1910.
Après des siècles de rivalité, l’archipel triomphait enfin de la péninsule.

Pouvoirs 167_Livre [Link] 10 26/09/2018 13:57


L A C O R É E D ’ A V A N T L E S D E U X C O R É E S

L’occupation japonaise est très dure, si dure qu’aujourd’hui encore


aucun Coréen ne peut l’oublier. Le pays est transformé en grenier à
riz pour nourrir le prolétariat et bientôt l’armée japonaise. Réduites à
la portion congrue, les campagnes coréennes découvrent la famine et
la misère. Même s’ils ont recouvré l’indépendance et, au Sud tout au
moins, renoué avec la prospérité, le spectre de cette période noire hante
toujours les Coréens, obsédés par la pauvreté. L’industrie japonaise,
elle, fait main basse sur les ressources du pays, essentiellement situées
au Nord : mines de charbon, chute d’eau permettant de faire tourner
des usines hydroélectriques, mais également main-d’œuvre, taillable et
corvéable à merci. Bientôt viendra le recrutement de « malgré-nous »,
enrôlés de force dans l’armée impériale pour soutenir l’effort de guerre,
et de « femmes de réconfort », contraintes de se prostituer pour assurer le
repos des soldats nippons. En réaction à cet asservissement, les révoltes 11
ne manquent pas. En mars 1919, par exemple, invoquant le principe
wilsonien du droit des peuples à se gouverner eux-mêmes, les Coréens
manifestent dans tous les pays. Sanglante, la répression fait sept mille
morts. La terreur ne cessera plus.
À cela s’ajoute une volonté farouche d’acculturation. Le Japon s’emploie
à nier la culture coréenne, quitte à dénaturer les sites archéologiques
© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])

© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])


qui prouvent l’antériorité de l’histoire coréenne sur celle du Japon. Le
patrimoine coréen est pillé, la censure est omniprésente et, à la veille de
la Seconde Guerre mondiale, l’alphabet, la langue et même les noms
de famille coréens sont interdits. Or le pire est que le Japon réussit dans
son entreprise. L’Occident, qui à la fin du xixe siècle s’était passionné
pour cette péninsule méconnue, l’abandonne progressivement à son
sort. À force de présenter les Coréens en paysans arriérés et en brutes
dégénérées, Tokyo finit par en persuader l’Occident. Les difficultés
de l’après-guerre viennent de là. Certes, dès le mois d’août 1945, la
Corée obtient son indépendance. Mais ni Truman ni Staline n’en font
grand cas. À Moscou comme à Washington, les Coréens passent pour
des Japonais de seconde classe dont il vaut mieux se méfier et qu’on
peut bien parquer en deux États hostiles sans que cela prête vraiment à
conséquence.
Pour parvenir à ses fins, le Japon impérial exploite jusqu’à la corde
le cliché de la Corée victime, comme s’il était au fond dans sa nature
d’être occupée. En découle l’idée que la Corée arriérée ne serait entrée
dans la modernité que grâce à l’aide du Japon, vision qui a longtemps
prévalu avec, comme corollaire, celle que le « miracle coréen » ne serait
finalement qu’un produit dérivé du miracle japonais. Or les travaux

Pouvoirs 167_Livre [Link] 11 26/09/2018 13:57


P A S C A L D A Y E Z - B U R G E O N

historiques actuels battent cette idée en brèche 2. À la fin de la monarchie


comme à l’époque coloniale, les Coréens ne sont pas restés passifs. Certes,
la classe politique a échoué à réformer le pays, malgré des tentatives,
comme celle de Kim Ok-gyun (coup d’État de Gapsin, décembre 1884),
de moderniser le pays sur l’exemple du Japon mais sans s’inféoder à
lui. En revanche, nombreux sont ceux qui ont résisté, à commencer par
Kim Il-sung, qui en a retiré un prestige immense, légitimant aujourd’hui
encore sa dynastie. Quant aux intellectuels, notamment progressistes
(le groupe kapf – fédération des artistes prolétariens) et aux artistes (le
cinéaste Na Un-gyu), aux ingénieurs et aux entrepreneurs (fondation
du groupe Samsung en 1938), ils ont continué à rivaliser d’inventivité,
même durant la période coloniale. Le Japon impérial l’a bien compris qui
s’est efforcé d’inciter ces talents à collaborer et y est parfois parvenu. Les
12 Corées de l’après-guerre se sont donc largement faites d’elles-mêmes,
celle du Nord, résistante et industrielle, comme celle du Sud, commer-
çante puis capitaliste.

L e s e n s d e l’ h i s t o i r e

Or une des forces qui permit aux Coréens de tenir durant l’occupation,
© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])

© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])


c’est la redécouverte et l’exaltation de leur passé. Le pays a toujours eu
du respect pour son histoire. Chacune des dynasties qui se sont succédé
au pouvoir a tenu ses annales et encouragé la publication de chro-
niques. Les plus fameuses qui nous soient parvenues sont les « mémoires
historiques des trois royaumes » (Samguk sagi, 1145), rédigés par Kim
Busik, un ministre lettré du royaume de Koryo, puis la « geste mémo-
rable des trois royaumes » (Samguk yusa), compilée à la fin du xiiie siècle
par le moine bouddhiste Il-yeon et qui détaille tous les mythes fonda-
teurs de la Corée primitive, notamment le règne du légendaire Tangun.
Mais, jusqu’à la fin du xixe siècle, le passé coréen ne passionnait que les
érudits et, pour le reste de la population, tenait surtout lieu de folklore.
Tout change lorsque, forcée de s’ouvrir aux influences et aux religions
étrangères puis soumise au joug japonais, l’existence même de la Corée est
remise en question. Le passé sert soudain de recours. D’aimable légende,
Tangun devient un mythe fondateur qui incarne l’antiquité millénaire et
l’authenticité irréductible de la nation coréenne. Au tournant du xxe siècle,
Na Cheol, un mystique hostile aux religions importées, qu’il s’agisse du

2. Cf. notamment Hartmut O. Rotermund et al., L’Asie orientale et méridionale aux XIXe
et XXe siècles, Paris, puf, 2018, chap. 4-6.

Pouvoirs 167_Livre [Link] 12 26/09/2018 13:57


L A C O R É E D ’ A V A N T L E S D E U X C O R É E S

bouddhisme, du christianisme ou du shintoïsme, fonde le taejongkyo, la


religion du divin géniteur, qui sacralise la nation coréenne – il a conservé
des fidèles jusqu’à nos jours. Quant aux indépendantistes, ils érigent
Tangun en symbole de résistance afin de mobiliser tous les patriotes
coréens. Proclamée le 1er mars 1919, la déclaration d’indépendance
coréenne est ainsi datée de l’an 4252 après Tangun. L’occupant japonais
ne le supporte pas et répond par une répression sanglante.
Le mouvement ne s’éteint pas, bien au contraire. Les lettrés coréens,
qui se piquaient depuis toujours de maîtriser les caractères chinois
comme nos élites de jadis qui ne prisaient que le latin, se prennent de
passion pour le hangeul, qui trouve enfin ses lettres de noblesse. Et
de nos jours, au Sud comme au Nord, aucun Coréen ne doute de la
nature profondément patriotique, voire démocratique, de cet alphabet
qui se maintient contre les autres systèmes d’écriture. Jouant avec la 13
censure, les historiens multiplient les études et les romans exaltant la
Corée au temps où les Japonais n’y faisaient pas la loi, Choe Nam-seon
notamment, qui publie une « histoire de Choson » (1931) ou une édition
annotée de la « geste mémorable des trois royaumes » (1940) qui, malgré
leur caractère érudit, remportent un énorme succès. En somme, plus
l’occupant s’engage sur la voie de l’acculturation, plus les Coréens se
© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])

© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])


redécouvrent coréens.
Néanmoins, ce qui est intéressant, c’est que trois quarts de siècle
après l’indépendance le goût pour l’histoire ne s’est pas estompé. Cela
peut se comprendre pour la Corée du Nord, qui par bien des aspects
vit dans le passé. Outre l’exaltation de la résistance anti-japonaise qui
continue à cimenter la légitimité du régime, la dynastie Kim se pose
volontiers en continuatrice des monarchies qui se sont succédé sur la
péninsule. Comme la dynastie Lee à la fin du xive siècle, elle a repris le
nom de Choson, alors que la Corée du Sud, elle, s’appelle officiellement
Hankuk, le pays han. Pyongyang se réfère aussi souvent au royaume de
Koryo (918-1392), qui a réussi à bouter l’envahisseur mongol hors
de la péninsule et qui est le premier à l’avoir unifiée. Quant à Kim Il-sung,
il s’est présenté sa vie durant comme le nouveau Tangun, s’étant battu
comme lui sur les flancs du mont Paektu et ayant suscité comme lui
aussi l’ouverture d’une ère nouvelle, surnommée juche. En cette année
2018 qui s’annonce décisive pour l’avenir de la péninsule, le Nord n’est
plus en 4351 après Tangun mais en juche 107, c’est-à-dire en 107 après
Kim Il-sung.
Mais le Sud capitaliste et ultralibéral, lui aussi, se passionne pour son
histoire. Passons sur la période de la dictature (1948-1988), qui s’intéresse

Pouvoirs 167_Livre [Link] 13 26/09/2018 13:57


P A S C A L D A Y E Z - B U R G E O N

principalement à la guerre de Corée et à la lutte contre la menace commu-


niste que représente le Nord. C’est depuis que la Corée s’est transformée
en démocratie, désireuse de faire connaître ses succès au monde entier,
que la tendance s’est imposée. Ce qu’on appelle le Hallyu, c’est-à-dire
la nouvelle vague coréenne qui a mis à la mode la création coréenne,
a une forte composante historique. Parmi ses plus grands succès, on
compte des séries comme Le Joyau du Palais (Kim Keun-hong, 2005)
ou Le Roi et le Clown (Lee Jun-ik, 2005), qui dépeignent la Corée
au début du xvie siècle, Kwanghae, l’homme qui devint roi (Choo
Chang-min, 2012), qui se passe un siècle plus tard, et surtout La Bataille
de Myeong-ryang (Kim Han-min, 2014), qui retrace la victoire de l’amiral
Yi Sun-sin sur les envahisseurs japonais en 1598 et qui a attiré dix-huit
millions de spectateurs, soit un Coréen sur trois.
14 Poussée de fièvre nationaliste ? Ce n’est pas sûr. Ces productions
à grand spectacle témoignent avant tout du savoir-faire sud-coréen,
de son sens de la mise en scène et de la reconstitution historique, et font
de plus en plus souvent un tabac en Asie, parfois même dans le reste du
monde. Mais leur réussite tient surtout au fait qu’elles s’attachent à poser
des questions de société qui dépassent le cas coréen : comment exercer
le pouvoir, comment gérer les relations entre les classes sociales et entre
© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])

© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])


les sexes, comment maintenir l’équilibre entre la nature et la technique ?
En d’autres termes, les Sud-Coréens ne se contentent pas d’exalter leur
histoire pour justifier leur existence et légitimer leurs succès écono-
miques. Ils en profitent aussi pour s’interroger collectivement sur leur
présent, la course au développement, l’explosion des nouvelles techno-
logies et surtout les moyens d’approfondir la démocratie. En somme,
contrairement au Nord, où elle renvoie immanquablement au passé,
l’histoire, au Sud, permet de s’interroger sur l’avenir, un avenir où le
carrefour coréen est à nouveau ouvert sur l’Asie mais aussi, désormais,
sur le monde.

Pouvoirs 167_Livre [Link] 14 26/09/2018 13:57


L A C O R É E D ’ A V A N T L E S D E U X C O R É E S

R É S U M É

Comme elle n’a ni leur puissance ni leur prestige, on s’imagine souvent la


Corée en supplétif de la Chine ou en ersatz du Japon. Or elle possède une
histoire millénaire, riche et complexe sans laquelle l’Asie du Nord-Est ne
serait sans doute pas ce qu’elle est et qui, dans bien des domaines, nous
permet de comprendre pourquoi il existe aujourd’hui deux Corées diamé-
tralement opposées, celle du Nord, archétype abouti d’absolutisme, et celle
du Sud, qui, pour sa part, a choisi la démocratie.

15
© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])

© Le Seuil | Téléchargé le 17/04/2024 sur [Link] via UPEC (IP: [Link])

Pouvoirs 167_Livre [Link] 15 26/09/2018 13:57

Vous aimerez peut-être aussi