Fautrier, l’objection
Alice Massat
Dans La revue lacanienne 2019/1 (N° 20), pages 193 à 195
Éditions Érès
ISSN 1967-2055
ISBN 9782749265438
DOI 10.3917/lrl.191.0193
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Fautrier,
l’objection
Alice Massat
« En principe, je peins très vite. C’est que je m’ennuie à faire de la peinture.
Je n’ai pas envie de m’ennuyer dans la vie » a déclaré Jean Fautrier. Et s’il a consacré sa vie
à la peinture, nous ne savons pas beaucoup d’autres choses de son existence. Il a certes livré
quelques anecdotes biographiques pour des entretiens filmés, mais lorsque Jean Paulhan
insista pour obtenir une notice de présentation, Fautrier écrivit en préambule d’une brève
autobiographie : « Vous m’obligez à quelque chose de bien désagréable ! »
La plupart des artistes du xxe siècle ont utilisé fréquemment leurs œuvres comme support
pour raconter leurs vies, leurs opinions, leurs amours, leurs convictions, leurs théories. Jean
Fautrier n’était pas de ceux-là. Il faisait objection à la fois à tout ce qui aurait pu définir son
art, l’étiqueter, l’enfermer dans un courant artistique ou une école, mais aussi au moindre
épanchement personnel. On aura voulu qualifier ce courant artistique d’« art informel »,
mais là encore, Fautrier faisait objection. Tant et si bien qu’en fin de compte, ces objections
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mêmes sont celles qui, le mieux, exemplifient tout son travail.
Ce trait semble caractéristique quand on regarde les petits films d’entretiens de la fin des
années 1950 qui ont été présentés lors de la récente rétrospective au Musée d’art moderne
de la ville de Paris. Fautrier s’y oppose, constamment. Il prend chaque fois le contrepied
de ce que ses interlocuteurs proposent pour caractériser sa production. Au point que ces
oppositions, qui n’ont rien de systématique mais qui sont fondées sur des arguments précis Alice Massat est
et bien étayés, confirment que se trouve sans doute ici, dans l’objection, un lien manifeste psychanalyste et
écrivaine, membre de
entre l’homme et ses œuvres. Paulhan finit souvent par rétorquer, en remuant sa cigarette : l’Association lacanienne
internationale. Derniers
« Cher Jean, c’est ce que je voulais dire ! » Et ce que l’on en retient, c’est que cette attitude,
ouvrages parus : Le
ces réactions spontanées du peintre qui objecte nous en apprennent bien davantage sur lui succès de l’imposture,
préface de C. Melman,
et sur ses ambitions que s’il avait présenté des séries d’autoportraits, des dessins de sa Paris, Odile Jacob,
femme au tub, des représentations des guerres qu’il traversait, ou des écrits théoriques sur 2013 ; Les quatre
éborgnés, Paris, Joëlle
ses conceptions picturales. Losfeld, 2013.
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Que montre-t-il alors avec ses toiles ? Ce qui frappe au premier abord, c’est leur épais-
seur, comme celles de ses peintures appelées « matiéristes ». Aussi, ses couleurs intenses où
toutes les techniques sont mélangées, plâtre, huile, aquarelle et pigments. Cette production
s’impose effectivement comme une objection au mouvement cubiste contemporain, tellement
plat, où l’arête est sublimée pour figurer le jeu des surfaces. Aussi, une objection à l’art figu-
ratif et à l’art abstrait en même temps. Si un visage est dessiné, il figure un Otage. Il n’aura
rien de caractéristique, rien d’expressif. Si c’est un corps, il faut savoir le titre de l’œuvre
pour s’en apercevoir. Sa peinture en elle-même fait corps. Elle objecte non seulement en
étant inclassable, inédite, mais encore par sa puissance concrète et matérielle. Sans parler
du visuel et des effets fascinants de ses pigments colorés qui accusent le volume irrégulier
de cette production.
Justement, l’époque de Fautrier est celle de l’émergence des productions sérielles et
des objets manufacturés. Fautrier jouera avec cette révolution productiviste en lui objectant
son propre travail en série. À la fois œuvres uniques mais multiples, la série des Otages,
ou celle, magnifique, de ses Objets présentent la répétition, à la manière de l’Einziger Zug
freudien, toujours le même, jamais le même. Un peu plus tard, avec une platitude qui est
propre à la technique sérigraphique, Andy Warhol jouera lui aussi sur la production répétitive
d’œuvres en série. C’est comme si Fautrier, avec ses propres séries, lui portait objection par
anticipation. Car à la différence du pop artist, les séries de Fautrier valorisent la différence
dans la répétition bien plus intensément que par la seule couleur.
Fautrier prétendait valoriser « l’intention » dans ses partis pris de peintre, se démarquant
encore des expressionnistes, figuratifs comme abstraits. Cela aura pu mettre en colère Franz
Kline, représentant, avec Pollock, de l’action painting, où le geste et sa rapidité furent là
aussi mis en avant, et pour lesquels l’artiste se trouve lié à son œuvre de manière quasiment
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existentielle (bien plus qu’« intentionnelle »). Représentant chacun le pavillon de son pays
à la Biennale de Venise de 1960, où Fautrier fut couronné du Grand Prix, il aurait déclaré à
propos des peintures gigantesques de l’Américain qu’elles puaient, ce qui lui valut en retour
une gifle assez violente de la part du colosse américain.
Et peut-être en effet que pour Fautrier, l’expression pue. Il peint vite, certes, mais ce
n’est pas pour livrer un art seulement « expressif », où les traces de pinceaux se représentent
elles-mêmes sur des formats monumentaux. L’émotion qu’il propose est compacte et plus
propice à l’étonnement, au recueillement, qu’à l’exaltation.
Jean Paulhan regretta de ne pas pouvoir visiter l’atelier du peintre, de ne pas être auto-
risé à le filmer. Ici encore, Fautrier s’y refusait. Il acceptait de peindre en temps réel devant
une caméra, mais écartait les visiteurs de son propre atelier : « J’y gratte mes saletés, et je
m’en vais très propre. » Comment ne pas penser au « ravinement » lacanien, à la citation de
Joyce : « a letter, a litter » ? Aux « rinçures » de Rimbaud ? À la lettre, à l’objet ? Comment
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Jean Fautrier, sans écrits et sans bavardages, s’y est-il confronté de façon matérielle avec
tellement d’audace et d’obstination ? Ce que nous en savons, c’est : rien. À la manière de
cette sculpture de 1940, qui s’appelle Les yeux : un visage dont les yeux justement ne sont
rien, deux trous bordés d’un bronze accidenté. Et ce sont bien ces effets de motérialité, en
volume, en couleurs, mais sans voix et sans boniment, que savent provoquer les œuvres de
Jean Fautrier dans leur objection même à ce qui nous est familier, attendu, déjà vu.
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