L’AGNEAU
François Mauriac
de l’Académie française
L’AGNEAU
« L’Amour Infiniment tendre
qui m’a fait le don du malheur… »
Simone Weil.
FLAMMARION
Copyright 1954 by ERNEST FLAMMARION.
Les lecteurs de La Pharisienne retrouveront ici Jean de
Mirbel, Michèle et Brigitte Pian. Non qu’il s’agisse d’une suite
ou d’un épilogue : la tragédie de L’Agneau n’est liée en rien à
l’histoire que je racontais il y a quinze ans. Mais ce qu’offre
d’étrange, et peut-être de monstrueux, l’homme de trente ans
qui, dans L’Agneau, s’appelle Jean de Mirbel, s’éclairera pour
ceux qui se souviennent de son adolescence, telle que je l’ai
décrite dans La Pharisienne. Si, comme beaucoup de mes
romans, L’Agneau rapporte une crise qui se déroule en
quelques jours, ses racines s’enfoncent profondément ailleurs :
cette tragédie rapide s’inscrit dans une longue durée.
F. M.
LE froid l’éveilla ; ou plutôt une chaleur lui manquait :
celle de ce grand corps qu’elle ne sentait plus contre son
flanc. Sa main tâtonnante le cherchait et ne trouvait que le
drap glacé.
— Jean, où es-tu ?
Elle l’entendait respirer. Alors elle alluma la lampe et elle
le vit, assis sur ses talons, agenouillé, la tête contre un
fauteuil. Elle alla vers lui : il dormait, il s’était endormi à
genoux ; sa nuque maigre faisait pitié ; elle y appuya les
lèvres. Il gémit comme en rêve et leva une figure hagarde. La
veste entrouverte du pyjama découvrait une broussaille fauve.
— Tu es glacé. Viens dans le lit, vite !
Il obéit comme un enfant. Elle dit : « Blottis-toi, » et elle
tâtait ses pieds, les réchauffait entre ses mains.
— Je ne sais pas pourquoi je me suis levé, dit-il, ni
pourquoi le sommeil m’a pris à genoux.
Elle demanda à voix basse : « Pour prier ? » Il ne
répondit pas et elle se tut, espérant qu’il s’endormirait, mais à
l’odeur de son visage, elle devina qu’il pleurait. Alors elle lui
souffla à l’oreille : «Non, tu ne l’as pas tué. » Il gémit :
— C’est moi ou c’est lui… mais les saints ne se tuent pas,
donc c’est moi.
Elle ne sut que répéter : « Dors ! » et lui, dans le silence
qui régnait cette nuit-là, écoutait le chuchotement du sang à
son oreille, cette vague patiente qui déferlait depuis plus de
trente années au-dedans de ce corps. Et tout à coup il éleva la
voix :
— Je pense à ce que tu as cru, Michèle, à ce que tu ne
pouvais pas ne pas croire.
Elle se défendait : « Mais non ! » Il insista :
— Un garçon beaucoup plus jeune, j’étais de douze ans
son aîné, – dont j’ignorais jusqu’au nom… Je le rencontre
dans le train de Paris, moi qui t’avais quittée sans esprit de
retour, et je le ramène ici, à Larjuzon, dès le surlendemain…
Mais oui, bien sûr, tu as dû le croire, tu l’as cru ! Et pourtant
Dieu sait que ce n’était pas cela…
Comme pour calmer un malade ou un enfant, elle
acquiesçait : « Mais non, ce n’était pas cela ! » et soudain,
d’une voix changée, elle demanda :
— Que s’est-il passé en toi ? en lui ?
Il parut hésiter, cherchait ses mots.
— Tu crois que je vais inventer ce qu’il faut répondre
pour ne pas te blesser, pour ne pas te faire horreur, alors qu’il
s’agit de découvrir ce que moi-même j’ignore. J’étais un
autre.
Elle insista :
— Mais lui ? Il allait entrer au séminaire : sa place y était
retenue, on l’attendait. Et il y renonce pour suivre un
inconnu…
Il demanda :
— Que crois-tu ? qu’imagines-tu ?
— Qu’il voulait te sauver ? C’est cela après tout…
Il dit : « Je ne sais pas. » Elle l’étreignit et lui couvrit le
visage de baisers, et elle gémissait : « Mais te sauver de quoi,
Jean ? de quoi ? »
I
XAVIER aurait pu ne pas retenir sa place : une seule était
louée en face de la sienne. Le voyageur qui l’occuperait y
avait déposé déjà un chapeau de feutre marron, un
imperméable usagé, des gants. Sa valise, dans le filet, était
vieille. Xavier espéra que c’était ce garçon debout sur le quai,
tête nue et lui tournant le dos, qui allait être son compagnon de
voyage. Il parlait à une jeune femme. Peut-être l’avait-elle
seulement accompagné au train ? Oui, au regard dont elle
couvait le garçon, Xavier comprit qu’elle ne partait pas. Elle
l’aimait, elle profitait des dernières minutes pour fixer au-
dedans d’elle les traits de ce visage qui, dans un instant, ne
serait plus là. « Mais moi, songea Xavier, je pourrai le
déchiffrer à loisir. Pendant les sept heures qu’il faut pour
atteindre Paris, il me sera livré. »
Il eut honte de cette délectation à laquelle il cédait, toute
innocente qu’elle était. Il n’y a pas de délectation innocente. Il
se rencogna, s’appliquant à couper les pages de La Vie
Spirituelle, revue qu’il lisait par devoir, et bien qu’il n’en tirât
d’autre profit que celui qu’il attribuait à tout acte accompli
sans plaisir et grâce à un effort de volonté.
Mais malgré lui son regard revint vers le couple dont le
silence était plus significatif qu’aucune parole. Leur
mésentente éclatait au regard de Xavier. Elle échappait sans
doute à ces deux messieurs d’âge mûr et à cette dame debout
dans le couloir qui observaient eux aussi le couple près de se
séparer. Xavier, lui, savait que la jeune femme attendrait pour
pleurer, après le départ du train, d’avoir retrouvé sa voiture. (Il
se rappelait qu’il les avait vus, tout à l’heure, dans une
conduite intérieure. C’était elle qui tenait le volant.) Un peu
lourde, un peu ramassée, pleine de santé et de force, elle fixait
vaguement sur le train une prunelle sombre, comme pour
s’interdire de regarder une dernière fois le visage du garçon –
ami ? amant ? fiancé ? époux ? – qui allait s’effacer, devenir
une image insaisissable. C’était sur elle maintenant que Xavier
se permettait de concentrer une attention avide, puisqu’il ne la
verrait jamais plus, puisqu’il devait se séparer d’elle comme
s’il allait mourir, avec la certitude que toute possibilité
d’histoire entre elle et lui finirait, à peine le train parti. Son
tailleur de toile à petits carreaux blancs et noirs était trop léger
pour ce dernier jour de septembre, tiède encore ; n’aurait-elle
pas froid en rentrant, ce soir, dans la campagne où il était sûr
qu’elle habitait ? Non que rien, dans sa mise, décelât
quelqu’un de la campagne, sinon les chaussures un peu
grosses. Mais le hâle de son cou trop fort n’était pas celui qui
se gagne en quelques jours au bord de la mer. Et puis Xavier
n’avait pas besoin de signes, il savait qu’elle vivait à la
campagne, qu’elle devait s’occuper activement de
l’exploitation d’un domaine : il en avait décidé ainsi.
Déjà les portières claquaient, les derniers voyageurs
avaient gagné leurs compartiments, il ne restait plus que ce
couple. La jeune femme, tout à coup, était devenue volubile.
Lui détournait la tête, ses larges épaules se soulevèrent un peu.
Ce fut elle qui appliqua ses lèvres brièvement sur la joue qu’il
ne tendait pas. Il ne lui rendit pas son baiser et monta dans le
wagon ; et, bien que le train fût immobile encore et que la
jeune femme demeurât sur le quai la tête levée, il ne lui
accorda pas ce regard qu’elle mendiait.
Xavier l’entendait crier, cette bouche muette qu’il voyait
de tout près, maintenant, à travers la vitre, car elle s’était
rapprochée. Un collier de grains d’or brillait sur la chair mate
de la gorge un peu haletante. Xavier aurait voulu supplier le
voyageur : « Mais parlez-lui ! parlez-lui donc ! » Il avait pris
un journal : c’était une feuille d’extrême droite. Xavier ne
doutait pas qu’il ne fît semblant de lire. Comment aurait-il pu
lire, si impitoyable qu’il fût ? Un peu de temps lui était donné
contre tout espoir, puisque le train qui aurait dû être parti était
là encore pour tout sauver à la dernière seconde, il eût suffi
d’un sourire, d’un geste de la main, d’un mouvement des
lèvres.
« Si je baissais la glace… » songea Xavier. C’était tout ce
qu’il pouvait faire. Il se leva, fit mouvoir le levier,
s’appliquant à ne pas regarder le visage contracté de la jeune
femme. Elle dut se sentir devinée, car elle se détourna
brusquement et se hâta vers le passage souterrain. Alors
l’homme se leva à son tour et, penché à la portière, la suivit
des yeux ; elle ne se retourna pas. Le train glissait doucement.
L’inconnu alla dans le couloir et alluma une cigarette.
Xavier fut comme un enfant qui se réveille – oui, comme
lorsqu’il avait fait un rêve trouble, et qu’il était désespéré
d’avoir perdu l’état de grâce, et que, dans l’angoisse et dans la
joie, il découvrait qu’il n’était pas coupable. Il était fou,
décidément ! D’ailleurs tout le monde disait de lui qu’il était
fou. Que lui importait cette femme qu’il ne reverrait jamais ?
Et tout à coup il sut qu’il la reverrait. Il en était aussi sûr que
de l’existence du garçon debout dans le couloir, enveloppé de
fumée, les coudes sur la barre d’appui, ses larges épaules un
peu soulevées. Xavier chassa cette idée absurde, ouvrit La Vie
Spirituelle, commença de lire en articulant à voix basse chaque
mot : « Le Traité des Anges est un traité théologique où saint
Thomas s’appuie sur les lumières révélées. Mais il contient
virtuellement un traité de pure métaphysique concernant la
structure ontologique des substances immatérielles, et la vie
naturelle de l’esprit porté à l’état pur. La connaissance que
nous pouvons ainsi acquérir des purs esprits créés ressortit au
premier degré de l’intellection ananoétique ou de l’analogie.
Le sujet transobjectif domine la connaissance que nous avons
de lui, et ne devient objet pour nous que dans l’objectivation
d’autres sujets soumis à nos prises et transcendantalement
considérés : mais cependant l’analogué supérieur… »
La revue lui glissa des mains, il rejeta la tête en arrière,
ferma les yeux. Il ne croyait pas au hasard. Ce n’était pas un
hasard si, à peine commencé le voyage qui décidait de toute sa
vie, Dieu l’avait laissé succomber à cette tentation toujours la
même, à sa tentation qu’il appelait « la tentation des autres » –
cet insurmontable intérêt qu’ils éveillaient en lui. Et ce n’était
pas non plus un hasard s’il traversait leur histoire, s’il y était
mêlé : il les voyait, il les sentait ; les inconnus le happaient.
Personne, sauf lui, dans le train ou sur le quai de la gare,
n’avait fait attention à ce couple. Personne n’avait rien
remarqué d’insolite dans ce garçon et dans cette jeune femme
qui ne se parlaient pas. Depuis l’enfance, il entendait son père
et sa mère lui répéter : « De quoi te mêles-tu ? Laisse les
autres s’arranger… » Mais il fallait toujours qu’il mît son
doigt entre l’arbre et l’écorce.
Son directeur lui avait enseigné que ce qu’il prenait pour
des mouvements de charité recélait une secrète et périlleuse
délectation, qu’un jour viendrait, s’il plaisait à Dieu, où il
sortirait du Noviciat, fortifié, armé contre toutes les embûches,
et où ce don, enfin surnaturalisé, pourrait servir aux conquêtes
de la Grâce. Mais qu’il en était loin ! et comment pouvait-il en
douter à cette seconde même où son cœur fondait de tendresse
pour ces deux inconnus, pour elle surtout qui devait rouler
toute seule sur quelque route, du côté des Landes, ou au bord
du fleuve embrasé, vers une maison de campagne… Elle y
trouverait les souliers que le garçon avait quittés quelques
heures plus tôt, la veste de chasse jetée sur le lit, et sur la table,
la cendre de sa dernière cigarette.
Xavier, par un effort de tout son vouloir, s’arracha à cette
vision. Il ne finirait jamais de remonter cette pente, il
retomberait indéfiniment sur les êtres, ceux qui ne lui étaient
rien, à qui il n’était uni par aucun lien de chair et dont il
ignorait tout, hors ce qu’il pressentait, « ce qu’il reniflait »,
comme il disait. En revanche, dans sa famille, il devait lutter
sans cesse contre des mouvements de colère et de mépris. Ni
son père, ni sa mère, ni son frère ne bénéficiaient de cet amour
dont il débordait devant le premier visage entrevu. Il reprit le
fascicule resté ouvert sur ses genoux : « Mais cependant
l’analogué supérieur ainsi atteint ne déborde pas le concept
analogue qui l’appréhende, l’ampleur transcendantale du
concept d’esprit suffit à envelopper l’esprit pur créé… »
Aucun de ces mots n’avait de sens pour lui. Comment
ferait-il au séminaire ? Comment s’en tirerait-il ? Dès qu’un
livre parlait de Dieu il ne reconnaissait rien de l’Être à qui lui-
même parlait. Il appuya son front à la vitre. Le train
ralentissait à cause de travaux sur la voie et n’avançait guère
plus vite qu’un homme au pas. Les ouvriers profitaient de ce
court repos. Xavier remarqua celui-là qui riait en regardant les
voyageurs et ce vieillard les mains appuyées sur le manche de
la pioche – plus séparé de lui que par les espaces
interstellaires. D’infimes choix de cet ordre : une place de
seconde, alors qu’il existe des troisièmes, nous coupe à jamais
des pauvres, creuse l’abîme. Xavier le ressentait jusqu’à la
douleur. Être prêtre, ce serait cela, qu’il n’y eût plus une
créature vers qui il ne pût aller, avec laquelle il ne se trouvât
de plain pied. Pourquoi était-il en seconde classe ? Il avait
cherché des prétextes. On lui avait dit qu’il n’y avait pas de
troisièmes à ce train, ou qu’elles seraient combles. Menteur !
C’était une permission qu’il s’était donnée, une dernière
permission de luxe – ce luxe d’être à part, à l’abri, défendu
contre ces hommes qu’il prétendait aimer et à qui il rêvait de
se donner sans partage !
Le sentiment de sa misère l’accabla. Le train reprenait de
la vitesse. Le brouillard se déchirait d’où émergeaient des
vendangeurs au milieu d’une vigne déjà roussie. Il fixa au
passage l’amorce d’une allée dans un jardin sous des
marronniers découronnés, où s’arrêtèrent un homme et une
femme âgés, vêtus de noir. Peut-être étaient-ils en deuil de leur
unique fils. 27 septembre 1921, Xavier avait aujourd’hui
vingt-deux ans. La guerre avait fini alors que son tour venait
d’être sacrifié. Et puis une pleurésie l’avait fait réformer. Non,
il n’acceptait pas d’être épargné. Il avait été mis de côté en vue
d’un autre sacrifice, il en était sûr, il le savait, il l’avait
toujours su. Il ferma les yeux. Oh ! présence, oh ! certitude !
Cette main qui le tenait, dont il sentait la brûlure, devenait un
étau parfois au point qu’il perdait le souffle. Sans doute le
pousserait-elle où il n’imaginait pas qu’il pût aller. Ce Dieu
sans visage, sans autre visage que ceux qu’il avait chéris
depuis qu’il était au monde, ces millions de Christs aux yeux
sombres et doux… Où avait-il lu cela ? Ah ! parole brûlante en
lui : « Ce que vous avez fait à l’un de ces petits, c’est à moi-
même que vous l’avez fait… » C’était donc que chacun d’eux
était le Christ, se confondait avec le Christ. Présence sensible
de la grâce dans les êtres, – sensible pour lui seul Xavier qui
avait vingt-deux ans et qui entrerait demain soir à six heures et
demie au séminaire de la rue de Vaugirard : « pour étudier sa
vocation ». Au vrai, son étude consisterait à se laisser faire,
croyait-il, à s’abandonner. Tout son être se repliait, en ce
moment, sur une impression de bonheur contre laquelle son
directeur n’avait cessé de le mettre en garde. « Dans une
nature aussi sensible, répétait-il, tout ce qui est délectation
vient de vous et son origine est suspecte. Attachez-vous à la
foi, à la vertu de foi qui ne demande aucune réponse dans le
temps, qui, pour s’exercer, exige même qu’il n’y ait pas de
réponse. La chair profite de tout, fait son profit de tout, et
même de l’état de Grâce. Les saints eux-mêmes, ce n’est pas à
cause de leur extase qu’ils sont des saints, mais malgré leur
extase ».
Xavier chercha sa revue, ne la trouva plus.
— Veuillez m’excuser… Elle avait glissé sur le tapis.
Le garçon inconnu lui tendait le fascicule.
— Gardez-la, je vous en prie, dit Xavier.
— Non, je feuilletais simplement… ce n’est pas des sujets
pour moi, ajouta le garçon en riant.
Il avait des dents très blanches, écartées ; les rides à peine
marquées de son front pouvaient faire croire qu’il était plus
âgé qu’il ne paraissait à première vue. Plus près de trente ans
que de vingt, sans aucun doute. Un beau visage, mais déjà
touché. Des excès ? la guerre peut-être ? Il l’avait faite,
comme le prouvait ce ruban à sa boutonnière. La veste de
sport marron, la cravate nouée avec négligence, les souliers
aux semelles épaisses donnaient la même impression que le
visage : tout cela était beau mais circulait depuis longtemps
comme si ce garçon eût traversé le feu. La nicotine avait roussi
son pouce et l’ongle de l’index.
— Vraiment, ça vous intéresse ? demanda-t-il à Xavier
avec un mouvement de tête qu’il devait faire depuis l’enfance
pour rejeter une mèche fauve. Xavier répondit non avec une
énergie qui fit rire l’inconnu.
— Alors, pourquoi lisez-vous ça ?
— Parce qu’il le faut, dit Xavier, parce que je dois…
Il s’interrompit, ne sachant quelle raison donner, mais
surtout inquiet, soucieux de ne pas céder à l’emballement sur
une pente où il n’était que trop enclin, à glisser. C’était
tellement inespéré que, grâce à la revue, ils eussent atteint
d’emblée le problème essentiel. Et en même temps, il luttait
contre le plaisir d’intéresser ce grand type qui maintenant le
fixait de son œil bleu, sans impudence, mais d’un air de
curiosité froide et tranquille.
— Ce sont des maniaques, des fous, déclara-t-il.
Et comme Xavier l’interrogeait du regard :
— Oui, les gens qui écrivent ces choses… Vous ne le
pensez pas ?
Xavier secoua la tête :
— Si je le croyais…
Il s’interrompit au moment où il allait dire : « Je
n’entrerais pas là où je dois être dès demain soir… » Il retint
l’aveu par crainte, que ce garçon, du coup, ne se désintéressât
de lui. Ce n’était pas par respect humain qu’il se taisait : il ne
voulait pas rompre ce lien, cette frêle liane invisible jetée
comme d’un arbre à l’autre qui depuis quelques secondes les
unissait. Toujours ce sentiment qu’il éprouvait de Robinson
dans son île, devant qui se dresse un homme tout à coup – non
à la suite de quelque naufrage imprévisible, mais par une
volonté particulière de ce Dieu qui connaît le secret de chaque
cœur. Il redoutait de dire le mot qui finirait l’histoire avant
qu’elle fût commencée. L’autre insistait :
— Vous reconnaissez que ça ne vous intéresse pas.
— On m’a conseillé de lire cette revue…
— Qui ça « on » ?
Une part de lui-même, celle qui était soumise à un
directeur, soufflait à Xavier : « C’est justement ce qui
s’impose : que tu dises le mot qui éloignera cet homme. Tu te
paies de motifs sublimes. Au vrai, jusqu’au seuil du séminaire,
tu cèdes à la curiosité qu’éveille en toi le premier venu, alors
que c’est ce sacrifice qui t’est demandé avant tout autre. Tu
n’auras rien donné si tu ne donnes cela… » Xavier répondait :
« Peut-être… mais ce n’est pas de moi seulement qu’il
s’agit. » Où était la jeune femme à cette minute ? Il imaginait
un salon de campagne, une fenêtre ouverte sur une prairie
pareille à celle qu’il voyait encadrée par la portière du wagon
avec des traînées de brume et une ligne de peupliers
frémissants. C’était d’elle qu’il aurait voulu parler, à cause
d’elle d’abord, il en était sûr, qu’il ne fallait pas que l’entretien
fût rompu. Cependant le garçon disait :
— C’est vrai que je suis indiscret. J’ai cette manie de
poser des questions…
Il prit son journal, et c’était comme s’il se fût rembarqué,
comme s’il s’éloignait à jamais. Avec la même hâte qui l’eût
fait se jeter à l’eau pour sauver quelqu’un, Xavier dit
précipitamment :
— C’est un article de mon directeur. Il m’a demandé de le
lire.
— Votre directeur ? Vous travaillez dans un bureau ?
— Non ! mon directeur de conscience.
Xavier ne doutait point que l’inconnu dût éclater de rire
ou trouver une formule d’excuse polie et se dérober à
l’entretien. Mais il redoubla au contraire d’attention et arrêta
sur Xavier un regard où il y avait de la curiosité, peut-être de
l’irritation, de la pitié, mais en tout cas un intérêt puissant.
Oui, il l’intéressait à cette minute. Les sentiments qu’il avait
éveillés en lui par cette confidence glissaient sur ce beau
visage amer comme des nuées sur le ciel. Xavier se sentit
heureux. Et il se demandait en même temps s’il ne trahissait
pas déjà : « Toute créature, si ce n’est pas son âme seule qui
vous importe, même en dehors de toute pensée coupable, vous
dérobe à Dieu. Vous n’avez plus le droit de disposer de ce
cœur que vous allez donner sans retour, mais non plus même
de cette faculté d’attention qu’exerce en vous toute rencontre
humaine. » Xavier avait recopié dans ses notes ce passage
d’une lettre de son directeur. Il fallait couper court, il fallait
risquer la confidence dernière, celle qui rejetterait à la mer cet
inconnu et qui rendrait Xavier à son île, à son désert.
— J’entre demain soir au séminaire des Carmes, dit-il.
— Vous vous faites Carme ?
Le garçon paraissait confondu.
— Mais non, au séminaire de l’Institut Catholique, rue de
Vaugirard…
Il ajouta aussitôt…
— Rien n’est décidé encore : c’est pour étudier ma
vocation. Je n’ai pris aucun engagement.
L’inconnu se leva brusquement, puis se rassit, une jambe
repliée sous lui, penché en avant comme pour observer Xavier
de plus près. Une brusque montée de sang avivait ses joues, lui
donnait l’air très jeune tout à coup. Il dit :
— Ce n’est pas possible ? Vous ne ferez pas ça ?
Il ajouta aussitôt, d’un ton impérieux :
— Il est encore temps : vous êtes un innocent tombé entre
les mains de ces étrangleurs : je les connais, allez ! Je vous
aiderai à leur échapper, je vous arracherai de leurs griffes,
vous verrez !
Xavier se rappela alors comment ses parents avaient
accueilli sa décision, leur haussement d’épaules, cette
affectation de ne pas le prendre au sérieux, leur certitude qu’il
ne tiendrait pas trois mois au séminaire ! « Surtout ne le dis à
personne… Tu te couvrirais de ridicule lorsque tu en sortiras.
Comme si tu avais jamais persévéré dans quoi que ce soit ! Tu
as commencé le droit, puis une licence de lettres. Maintenant,
c’est une autre histoire… L’état ecclésiastique ? avait ajouté
son père, pourquoi pas ? On a beau dire : être évêque, c’est
encore quelque chose ou même curé d’une grande paroisse. Et
après tout, c’est aujourd’hui la carrière la moins encombrée.
Mais toi, je te connais, tu ne suivras jamais aucune filière, ce
qui veut dire que tu n’arriveras jamais à rien. » Et son frère
Jacques : « Tu es dingue ! Tu es un pauvre type. Tu le seras
toute ta vie… » Son père, sa mère, son frère qui
« pratiquaient », « communiaient aux fêtes », et lui, ce garçon
qui le blâmait, bien sûr, et même qui avait horreur de cette
voie où il entrait. Du moins sentait-il que c’était grave, qu’il y
allait de la vie. Et tout à coup Xavier entendit poser la
question : « Comment vous appelez-vous ? » presque du
même ton que prennent les enfants, le jour de la rentrée, dans
la cour de récréation lorsqu’ils demandent à un nouveau :
« Comment t’appelles-tu ? » Oui, Xavier n’eût pas été étonné
d’être tutoyé par ce grand type. Il prononça son nom de l’air
timide qu’il aurait eu à cet âge-là : « Xavier Dartigelongue. »
— Le fils de l’avoué ? Je connais votre frère Jacques.
Xavier se sentit immédiatement classé avec son
parentage, ses alliances, à la place exacte qu’il occupait dans
la hiérarchie de la ville.
— Je suis Jean de Mirbel, dit tout à coup le garçon. Il ne
dit pas : « Je m’appelle Jean de Mirbel. » Il savait qu’au seul
énoncé de son nom il brillerait à son rang, au zénith, pour ce
petit bourgeois.
— Oh ! je vous connais bien !
Xavier observait avec respect ce mauvais sujet fameux
mais qui avait fait une belle guerre. « Ce sont ceux-là qui se
battent le mieux, comme disaient ses parents, alors que tant de
garçons sérieux ne sont pas revenus ! » Le bruit courait que
Jean de Mirbel divorçait.
— Votre femme est une demoiselle Pian ? dit Xavier d’un
air connaisseur. Ma mère est très liée avec Mme Pian.
— Oui, cette vieille garce !
Xavier s’étonna de n’être ni choqué ni blessé. Il respira
l’odeur poussiéreuse de ce wagon, regarda comme s’il le
voyait, pour la première fois ce capitonnage bleu, déchiffra les
initiales de la compagnie, le long de la guipure accrochée sous
des photographies dont l’une représentait le pont de Cahors.
Mirbel demanda :
— Comment avez-vous pu vous décider ? Que vous ayez
eu cette pensée, je le comprends. On est tenté par n’importe
quoi d’absurde à votre âge. Mais de là à sauter le pas… Je sais
bien qu’il n’y a rien de définitif… Il n’empêche que d’être
passé par le séminaire c’est grave déjà, ça reste, ça vous
marque…
Xavier hésita à répondre. Il demanda :
— Vous vous rappelez cette phrase de Rimbaud… car
vous devez aimer Rimbaud, vous !
— Vous savez, moi, la littérature… J’ai une mère qui écrit
des romans, les romans édifiants de la comtesse de Mirbel sont
très connus, ont de gros tirages… Des romans pour vous,
ajouta-t-il, sur un ton de moquerie affectueuse.
— J’en ai entendu parler, dit Xavier.
— Eh bien ! tenez-vous-en là et n’y mettez pas le nez.
Qu’est-ce que vous disiez de Rimbaud ?
— Oui, vous savez, lorsqu’il parle d’un de ses amis
anciens qu’il voit en songe dans ce salon, à la campagne, où il
y a des bougies et des boiseries antiques : « Cet ami prêtre et
vêtu en prêtre… c’était pour être plus libre », ajoute Rimbaud.
Pour être plus libre, comprenez-vous ?
— Non, dit Mirbel, je ne comprends pas. Comment
entrerait-on volontairement au bagne pour être plus libre ?
— Plus libre d’aimer.
Xavier rougit faiblement et ajouta :
— N’appartenir à personne pour appartenir à tous.
Pouvoir se donner tout entier à chaque être sans trahir
personne. Dans le mariage….
Xavier s’interrompit, se souvenant tout à coup qu’il
parlait à un jeune mari, qui venait d’abandonner sa femme sur
un quai de gare, sans même lui rendre son baiser.
— Mais, Dieu merci, protesta Mirbel, on s’évade du
mariage. C’est plus facile à dire qu’à faire, je suis payé pour le
savoir. Mais on y arrive tout de même. Ainsi, moi…
Il n’ajouta rien. Après quelques minutes de silence,
Xavier dit à mi-voix :
— Elle est bien belle.
Et, comme Mirbel feignait de ne pas comprendre, il
insista :
— Oui, la jeune femme qui vous accompagnait à la gare.
C’est elle, n’est-ce pas ?
Mirbel détourna un visage soudain durci.
— Vous regardez encore les femmes ?
Xavier voyait bouger un muscle sous l’oreille, à
l’articulation des mâchoires. Ce fut pourtant Mirbel qui, après
quelques minutes, parla de nouveau :
— Et puis, quoi ! toutes ces histoires, vous n’y croyez
tout de même pas ! On ne joue pas sa vie sur un conte à dormir
debout. Vous savez bien que ce n’est pas vrai ? insista-t-il avec
une exaspération mal contenue. Personne n’y croit au fond.
Et comme Xavier gardait le silence, il insista :
— Enfin, y croyez-vous, oui ou non ?
Il s’était penché, les coudes aux genoux, et Xavier voyait
de tout près cette figure si avide, si triste, ses yeux qu’un léger
strabisme rendait un peu égarés. Xavier ne savait quel obscur
obstacle l’empêchait de répondre : « Oui, je crois. » Pour rien
au monde, il n’eût consenti à dire une parole qui pût tromper
cet enfant de colère assis en face de lui. Il s’en tira par une
défaite :
— Si je ne croyais pas, pensez-vous que j’entrerais au
séminaire ?
— Vous répondez à une question par une question. Tout
de même, ce serait trop fort si vous commettiez cette folie
pour défendre et pour propager ce que vous savez n’être qu’un
mythe.
Xavier ne protesta pas. Il dit seulement, comme s’il se
parlait à lui-même :
— Dieu existe puisque je L’aime. Que le Christ ne soit
pas mort, qu’il vive, je suis payé pour le savoir. C’est un fait
qu’il est dans ma vie et que chacune de ses paroles s’adresse à
moi en particulier et que je finis toujours par Le préférer aux
êtres que j’aime le plus.
Il fut étonné de ce qu’il osait dire devant ce garçon qui
était là, une tête brûlée, comme l’appelaient ses parents, un
débauché.
— Jusqu’au jour, dit Mirbel, où vous préférerez
quelqu’un de vivant… Mais alors il sera trop tard ; vous serez
prisonnier de cet horrible habit, de ce suaire noir. Et vous ne
serez plus jeune ; vous serez coincé entre les risques de
scandale et le dégoût que vous susciterez. Ou alors ce sera
l’étouffement, la mort par la soif.
Il prit la main de Xavier et lui parla de tout près :
— Quelle chance que vous m’ayez rencontré alors qu’il
est temps encore. Savez-vous à quoi vous renoncez, pauvre
innocent ? Avez-vous seulement jamais…
Le mot ignoble à peine lâché, Mirbel sentit la main de
Xavier se dérober. Ce n’était pas un jeune homme de vingt-
deux ans qu’il tenait sous son regard, mais un être encore tout
baigné d’enfance et qui s’éloignait vertigineusement de lui.
Mirbel se reprit et dit aussitôt qu’il comprenait ce dégoût, qu’il
ne lui était nullement étranger, qu’il l’avait ressenti lui aussi.
— Pouvoir se passer de femmes, rendre les hommes
capables de s’en passer, sur ce point, je vous comprends, dit
Mirbel. Le célibat des clercs, c’est une profonde pensée de
l’Église catholique.
Xavier ne profita pas de cette concession, il ne releva pas
ce propos. Il demeurait frappé moins de ce qu’il avait entendu
que du ton vulgaire, cynique de ce garçon qui avait été délégué
vers lui, au seuil du séminaire, qui ne se trouvait pas là par
hasard, dont la seule présence détruisait en lui cette paix où il
avait vécu depuis qu’il avait pris sa décision – comme si tout
était remis en question tout à coup. Mais non, ce n’était pas
possible : ils allaient se séparer sur le trottoir de la gare et ce
serait fini entre eux. Non, ce ne serait pas fini. Il avait décidé
qu’un être, une fois entré dans sa vie, n’en ressortirait plus.
C’était un pacte à la mesure de son cœur insatiable. Si Mirbel
l’avait interrogé, il aurait répondu qu’il ne savait pas s’il
croyait à la Communion des Saints, mais qu’il la pratiquait
avec tant de passion qu’elle était devenue pour lui une
évidence, une réalité vivante. Même s’il ne devait jamais
revoir Jean de Mirbel (et quelle chance que leurs routes se
pussent croiser de nouveau ?) Xavier l’avait introduit dans son
memento des vivants jamais trop surchargé pour lui et il y
resterait jusqu’à la mort de l’un d’eux. Car cela aussi faisait
partie de son credo particulier : il croyait au petit nombre des
élus, mais chaque élu avait le pouvoir d’entraîner derrière lui
toutes les âmes, en apparence réprouvées, qui lui étaient
adressées ; cette ruse de la grâce ne pouvait être découverte
aux hommes parce qu’ils en abuseraient aussitôt. Ainsi rêvait-
il lorsque de nouveau Jean de Mirbel l’interrogea :
— Vous y avez toujours pensé… Oui… à entrer au
séminaire ?
— Toujours.
— Mais vous avez hésité longtemps ?
— Oui, jusqu’à l’hiver dernier.
— Et vous avez pris votre décision, un beau jour ?
— Oui, un beau jour.
— Vous pourriez m’en dire la date ?
— Je le pourrais.
— Alors il s’est passé quelque événement qui a mis fin à
votre hésitation ?
— Peut-être… Je ne sais pas… Je ne peux pas vous dire.
— Bien sûr, je suis indiscret. Mais ce n’est pas de la
curiosité. Je vous le jure. Ce n’est pas mon genre ; les autres
ne m’intéressent pas, vous savez, sauf quand je les aime.
Xavier se détourna un peu. Il sentait, sous les doigts de sa
main droite, l’étoffe rugueuse de la banquette, L’azur était
presque blanc avec quelques nuées éparses. C’était l’heure où
il avait entendu cette parole et elle était dite pour toujours.
Comme dans cette vieille boîte où enfant il cachait son trésor,
il mettait cette parole de côté. Un jour peut-être, dans
beaucoup d’années, il la retrouverait intacte, trop frêle pour
avoir donné prise au temps.
— Vous n’êtes pas indiscret, dit-il. Mais il y a des choses,
quand on essaie de les raconter, qui paraissent si incroyables,
si ridicules…
— Non, moi je comprendrai.
— Vous vous moquerez de moi, et surtout vous vous en
armerez pour me prouver que ma décision est folle.
— Eh bien, montrez-moi que vous n’avez pas peur, que
votre vocation est assez forte pour être soumise à cette
épreuve.
— Évidemment, mon parti était pris à mon insu depuis
longtemps, de sorte que pour me décider, il n’a fallu qu’une
chiquenaude. Oh ! vous allez rire ! Mes parents m’obligeaient,
pour lutter contre ma vocation justement, à aller dans les
soirées.
Le rire de Mirbel éclata :
— Ah ! çà, c’est trop fort ! C’est une fameuse idée que
vos parents ont eue là ! J’ai connu ces soirées « que donnent
les bourgeois pour marier leurs filles ». S’il y a des endroits où
j’ai jamais pu souhaiter d’entrer à la Trappe…
— Oui, hein ? dit Xavier.
— Ah, là, là ! Toute cette jeunesse en boutons, et la
pauvre fille qui tape son piano, et la chaleur, et le champagne
trop sucré, et l’odeur d’aisselles…. Si on aime les fêtes, il y a
le monde, n’est-ce pas ? Enfin, le vrai… Moi, naturellement,
je le vomis.
Il le vomissait, mais il en faisait partie, il en était.
— J’étais sûrement le plus ridicule de tous, dit Xavier. Je
danse mal, je ne sais pas me tenir. J’ignore ce qu’il faut dire à
une jeune fille. Dans un bal, bien entendu ! Car j’avais des
amies, vous savez ! Je puis même avouer que j’ai une amie.
— Pourquoi pas ? interrompit Mirbel.
— Mais dans ces bals… j’avais pris le parti d’aller
toujours avec la même qu’on ne faisait pas beaucoup danser,
bien qu’elle fût très gentille… seulement un peu chétive.
C’était la dernière d’une famille nombreuse où il n’y avait
qu’un seul garçon et une ribambelle de filles. Celle-là était
contente de m’avoir, faute de mieux.
— Elle vous plaisait ?
— Non, bien sûr ! enfin, pas comme vous l’entendez… ni
d’aucune manière d’ailleurs. C’était pour avoir une
contenance, pour ne pas rester toujours dans les embrasures.
— Mais vous qui êtes scrupuleux, vous auriez dû craindre
qu’elle s’attachât à vous.
— Non, un garçon (même moi) ne se trompe pas là-
dessus. Je savais que je ne lui plaisais pas, que je l’empêchais
de faire tapisserie. Mais il y avait un inconvénient auquel je
n’avais pas pensé : un jour Jacques, c’est mon frère aîné…
— Oui, je le connais. Il vous plaît, votre frère ? Vous
l’aimez ?
— Bien sûr ! On aime toujours son frère.
— Entre nous il est convenu, gourmé et snob, et raseur…
Il a toujours l’air habillé de neuf.
Xavier aurait voulu se fâcher, être vexé :
— Non, non, ce n’est pas juste. Vous me faites de la
peine. Vous le jugez sur les apparences. Il a beaucoup de
valeur, je vous jure. Il est très coté. Il a relevé l’étude depuis
qu’il travaille avec notre père. C’est moi, le fruit sec de la
famille.
— Ah ! voilà bien les familles. C’est votre frère, le grand
homme, hein ? Et toute cette lumière qui vient de vous, ils ne
la voient même pas.
Xavier se débattait, protestant :
— Vous vous moquez de moi ; c’est vrai que je ne suis
qu’un pauvre type. C’est souvent la part de Dieu dans les
familles, celui qui ne peut servir à rien d’autre…
— Qu’est-ce que votre idiot de frère vient faire dans cette
histoire ?
— C’est lui qui m’a averti (vous allez rire !) que la
famille de la jeune fille avait des vues sur moi. Après tout, j’ai
vingt-deux ans. Jacques avait même entendu dire que le frère
voulait me forcer la main, déclarer qu’il me considérait
comme engagé… J’ai cru qu’il se moquait de moi, que ce
n’était pas sérieux. Mais tout de même, à la première soirée
qui a suivi, je me suis tenu à l’écart. C’est ce qui les a
inquiétés, ce qui a dû leur donner l’idée de tenter le coup sans
plus attendre. Comme je m’étais décidé à inviter la jeune fille
une fois pour ne pas être impoli, et que nous étions allés nous
asseoir dans un petit salon, voilà le frère qui surgit tout à
coup…
— Est-ce que ce ne seraient pas par hasard les Globert ?
Cela leur ressemble tellement…
Xavier jura que ce n’était pas d’eux qu’il s’agissait.
— Le frère vient donc s’asseoir entre nous, l’air attendri.
Il saisit nos deux mains et voulut les joindre en prononçant des
paroles confuses mais dont tout de même la portée ne
m’échappa pas. Je me dégageai vivement, protestai qu’il y
avait malentendu, et m’aperçus avec terreur que le frère
paraissait vouloir le prendre de haut : « Ah ! mais, permettez,
disait-il, c’est vous que je comprends mal. Ce serait vraiment
trop simple que d’afficher une jeune fille… » Naturellement,
la jeune personne en question s’était un peu écartée…
Mirbel éclata :
— Oh ! je suis sûr maintenant que c’est Jules Globert ! Il
ne vous a pas fait peur, j’espère ?
Xavier avoua qu’il avait eu peur, non du garçon, mais du
piège tendu, bien qu’il fût assuré de ne pas s’y laisser prendre.
— En tout cas ce n’est pas la peur qui m’a fait lui dire
soudain cette parole incroyable, dont je demeurai moi-même
stupéfait : « Je voudrais bien, je ne demanderais pas mieux…
mais j’entre en octobre au séminaire. »
— Vous leur avez dit ça ? C’est merveilleux !
Mirbel appuyait sur la première syllabe de merveilleux. Il
riait jeunement, avec des éclats.
— Et vous êtes rentré dans le bal ?
— Non, j’ai profité de leur stupeur pour me précipiter
dans l’escalier, prendre mon vestiaire…
Déjà Mirbel ne riait plus. Il avait rapproché son visage, il
tenait Xavier sous son regard, comme pour l’endormir.
— Mon pauvre petit ! voilà donc sur quoi vous jouez
votre vie !
Xavier répondit d’un ton tranquille :
— Vous ne le croyez tout de même pas ? Le plus étrange
de cette histoire, c’est qu’à l’instant même où je prononçais
cette parole comique, je découvrais en même temps qu’elle
m’apprenait à moi-même ce que j’avais feint jusqu’alors
d’ignorer. C’était vrai que j’allais entrer au séminaire et qu’en
ce monde il n’y avait pas pour moi d’autre chemin. Cette fille
ne s’était trouvée sur ma route que pour m’obliger à dire à
haute voix devant témoin : « J’entre en octobre au séminaire. »
— Oui, interrompit Mirbel (mais son rire ne rendait plus
le même son) la petite Globert n’avait d’autre raison d’être au
monde que de susciter une réplique dans le drame dont Xavier
est le héros. Xavier dont la destinée intéresse la terre, le ciel et
les enfers ! Après quoi, elle pouvait aller crever, la misérable
fille !
— Vous ne me comprenez pas, protesta faiblement
Xavier.
Mais Mirbel, d’une voix sourde et presque furieuse,
attaquait tout à coup :
— Vous me faites horreur, vous autres chrétiens, ou plutôt
vous me feriez horreur si je ne trouvais surtout grotesque votre
obsession de compter parmi le petit nombre de ceux qui ne
sont pas voués au désespoir éternel. Je me demande s’il y a
rien de plus ignoble au monde que l’état d’esprit de Pascal, qui
s’enivre de cette goutte de sang versée pour lui tout seul.
— C’est justement pour cela que je veux être prêtre, dit
Xavier, pour être du côté des pécheurs, pour leur être consacré,
livré, sauvé avec eux, perdu avec eux…
Mais Mirbel ne désarmait pas ; et même il haussa le ton.
— Non ! vous êtes pareil aux autres, vous ramenez tout à
vous. Et moi, demanda-t-il brusquement, pourquoi m’avez-
vous rencontré ? À quoi va vous servir notre rencontre dans ce
wagon ?
— À moi, je ne sais pas… mais à vous peut-être, à vous
deux…
— À nous deux ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?
Il parlait sec tout à coup et prenait ses distances. Xavier
balbutia :
— Vous êtes deux. Je vous ai vus tout à l’heure à la gare.
J’ai compris…
— Non ! mais de quoi vous mêlez-vous ? Si vous vous
imaginez que je vais vous laisser mettre le nez dans ce qui se
passe entre ma femme et moi…
— Oh ! bien sûr ! vous pouvez me l’interdire.
À ce moment, un serveur du wagon-restaurant passait
dans le couloir, annonçant le premier service. Jean de Mirbel
s’éloigna sans prendre congé. Xavier d’un geste habituel
ramena ses deux mains sur sa figure, attentif à la fuite brutale
et fracassante du train ; puis il regarda le crépuscule sur ces
champs dénudés où brûlaient des feuilles ; la lisière des taillis
s’emplissait de nuit. Sur l’étroite route qui longeait la voie, un
homme tenait sa bicyclette à la main et marchait à côté d’une
fille. Xavier se rappela qu’il n’avait pas de ticket pour le
wagon-restaurant. Peut-être trouverait-il tout de même une
place à la même table que Mirbel… Non, la seule place qui
restait libre lui permettait seulement de l’apercevoir, à l’autre
extrémité du wagon. Un couple assis en face de lui et déjà
occupé à se nourrir, fermait son horizon : un homme très fort,
de cette espèce que crée, semble-t-il, le commerce des
bestiaux : brun, du poil noir et luisant sur le dos des mains et
jusque sur les larges phalanges. Sa compagne montrait sans
vergogne, dans un sourire qui ne finissait pas, des gencives
dévastées. Xavier découvrit que ce ménage n’était nullement
assagi par l’accoutumance : ces monstres paraissaient rivés
l’un à l’autre ; l’atmosphère de leur chambre les enveloppait
encore. Il pensa tout à coup que ces deux êtres aussi avaient
une âme, et qu’il devait aimer. Et reportant les yeux vers
Mirbel, il se moqua de lui-même, de cette équivoque qu’il
créait entre les âmes et les visages, de cette vocation qu’il
s’attribuait mais qui ne s’éveillait que devant les êtres jeunes.
Il se força à considérer ce couple attablé en face de lui et se dit
qu’il n’aurait pas de peine, après tout, à les aimer, la femme
surtout dont les mains mal soignées témoignaient de travaux
serviles. Il se rassura : il se donnerait à ceux-là aussi, lorsqu’ils
lui seraient adressés. À ceux-là surtout : à cet homme bovin et
à son Ève édentée dont il aurait pu sentir l’haleine. Avec les
autres, il serait prudent de n’avoir d’autre lien que la prière et
que le sacrifice. La demi-bouteille de Listrac que Xavier
finissait de boire l’entretenait dans cette légère excitation où
toute pensée devient image. Il se disait qu’il reconnaîtrait à ce
signe qu’une créature était dangereuse pour lui et devait être
évitée : chaque fois qu’il aurait la certitude que quelqu’un
avait débarqué dans son île, pénétré dans son désert, il devrait
le fuir ; car le désert, c’était sa part en ce monde, c’était sa
croix. Ne plus se sentir seul, ce serait pour lui descendre de la
croix. Demain soir, il serait en cellule. C’était à jamais fini. Il
avait vingt-deux ans. Toute sa vie était devant lui où il n’y
aurait personne, jusqu’à son dernier souffle ni une femme ni
un ami – mais seulement des âmes. Était-ce possible ? aurait-il
la force ? Si ce train qui traversait les gares dans une sorte de
fracas et de folie sortait des rails, si Xavier surgissait tout à
coup dans la lumière de la paix, de l’inimaginable paix ? Il eut
peur de tant désirer la mort. Que c’était étrange d’être la proie
de cette tentation dans ce wagon-restaurant, au milieu de ce
bétail humain buvant et fumant. Tous ils allaient vers leur vie,
leurs affaires, leur amour. Lui aussi, c’était vers son amour
qu’il allait, un amour qui ne se voit, ni ne se touche, ni ne
s’étreint. Et il était un jeune mâle de vingt-deux ans ; et il ne
différait de tous ceux qu’il lui avait été donné d’approcher et
de connaître que par son cœur insatiable, que par cette faim de
s’attacher, de souffrir et de mourir qu’il n’avait retrouvée dans
aucune créature. C’était cela sa solitude, au fond. Ce n’était
pas lui qui existait mais les êtres vers lesquels il se sentait
perpétuellement comme soulevé, pour leur donner sa vie. Ce
qui venait de se passer entre cet étranger et lui se
renouvellerait indéfiniment, même lorsqu’il serait marqué du
signe sacerdotal. Jusqu’à l’agonie, jusqu’à cette dernière
solitude.
On lui rendit de la monnaie. Le couple en face de lui avait
disparu. Mirbel n’était plus là. Il avait dû en sortant frôler la
table de Xavier qui s’étonna de ne s’en être pas aperçu.
Pendant leur absence, le compartiment avait été envahi par
deux hommes, dont l’un, très âgé, dormait déjà, la mâchoire
inférieure décrochée. Mirbel avait cherché refuge dans le
couloir. Il était appuyé à la barre de cuivre et son front touchait
presque la vitre. Xavier s’y accouda, lui aussi, mais à une autre
portière, décidé à ne pas faire un geste, à ne pas dire une
parole qui pût rétablir entre eux le contact. Ce fut Mirbel qui
se rapprocha et lui offrit une cigarette. Il alluma la sienne, et
cette fois, leurs coudes se touchaient.
— Il ne faut pas m’en vouloir, dit-il.
— Pourquoi vous en voudrais-je ?
— C’était naturel que vous me parliez de ma femme… Je
ne peux pas supporter qu’on me parle d’elle.
— Je ne le ferai plus, dit Xavier.
— Oh ! vous… ce n’est pas la même chose, vous avez le
droit.
Xavier fut heureux. Qu’est-ce qu’un prêtre, sinon celui
qui a le droit, le devoir, le pouvoir de lire dans les âmes,
d’écouter leurs confidences, mais surtout de deviner ce
qu’elles ignorent d’elles-mêmes ?
— Ce qu’elle a été pour moi quand j’étais encore un
enfant, c’est inimaginable…
— Ce qu’elle est encore, ce qu’elle est toujours.
— Oui, bien sûr, rien ne peut empêcher…
Des arbres confus dans le ciel froid, des maisons dont une
seule lampe, l’espace d’une seconde, livrait aux voyageurs la
vie cachée, tout un univers à demi dévoré par les ténèbres
fuyait derrière cette vitre.
— Il faudrait que je vous parle d’elle. Mais pas ce soir, ou
du moins pas tout de suite… Que comptez-vous faire, ce soir ?
Xavier déclara fermement :
— Nous allons nous dire adieu à la gare.
— Qu’allez-vous devenir, tout seul ?
— Je ne sais pas, marcher dans les rues…
— Non, je ne vous abandonnerai pas.
Xavier ne répondait rien. Il fléchissait devant cette vie
exténuante de refus. Toute sa jeunesse devant lui, où il faudrait
secouer la tête de gauche à droite, de droite à gauche. Dire
non, non toujours, non à ce qui n’est pas vous, mon Dieu.
— Non, je vous remercie. Mais il faut que je demeure
seul.
Mirbel se rapprocha encore.
— C’est dommage, dit-il à mi-voix. Peut-être auriez-vous
pu arranger les choses.
Xavier protesta presque violemment :
— Avec votre femme ? Pourquoi moi ? Je ne la connais
pas. Je ne vous connais pas non plus.
Il ajouta presque à voix basse : « Laissez-moi tranquille. »
Mais l’autre insistait :
— Vous avez oublié ce que vous me disiez tout à l’heure
sur ce que signifie une seule rencontre pour vous.
— Elles ne sont pas toutes voulues par Dieu.
Xavier s’était éloigné un peu et parlait, le front à la vitre.
Jean de Mirbel riait :
— Vous croyez que je vous suis délégué par un autre ?
Avouez-le : vous me croyez le diable ! (et comme Xavier
haussait les épaules) Allons ! ajouta-t-il, encore un chrétien
qui rit quand on lui parle du diable !
— Je ne dis pas qu’il n’existe pas. Seulement…
— Seulement quoi ? Si le diable est inventé, tout le reste
l’est aussi, avouez-le.
— Mais s’il existe, tout le reste existe.
— Il n’existe pas, vous le savez bien.
— Ce que je sais, dit Xavier après un silence, c’est qu’il
nous sert de prétexte, souvent, pour écarter les êtres de notre
route, les mauvaises compagnies que nos directeurs nous font
un devoir d’éviter.
— Moi, par exemple ?
Mirbel s’était rapproché. Xavier, plus petit, dut lever un
peu la tête.
— Croyez-vous que ce soit le démon qui me met sur votre
route ?
Xavier répondit en se détournant :
— Vous êtes là, c’est tout ce que je sais. Je ne sais pas ce
que Dieu attend de moi à votre sujet. Le tout est d’y voir clair.
Ah ! ce n’est pas simple. Presque toujours le vrai chemin est
du côté qu’il nous coûte de prendre…
— Presque toujours… mais pas toujours ? Vous pouvez
vous tromper en prenant le parti qui vous mortifie le plus.
Ainsi, ce soir, vous avez envie de me suivre, mais qui sait si
votre Dieu ne veut pas que vous me suiviez ?
— Je ne vous suivrai pas, dit Xavier.
— C’est donc que vous allez enlever à Michèle sa
dernière chance…
— Michèle ?
— Oui, elle s’appelle Michèle.
Xavier leva les yeux vers ce visage penché sur lui, puis
les détourna de nouveau, comme terrassé par une fatigue
désespérée, celle que nous ressentons au départ de l’aube en
montagne ; alors une terreur nous prend à l’idée de tout ce qui
est devant nous : il n’y a rien de fait encore de ce que nous
avons résolu d’accomplir et, déjà, nous sommes accablés. Il
croyait avoir son masque bien ajusté, ce Mirbel. Mais Xavier
déchiffrait sur cette face inclinée la ruse de la créature qui se
sait capable de détourner à son profit toute vocation, même la
plus haute. Et pourtant Xavier ne put pas ne pas répéter le petit
nom Michèle.
— Pourquoi l’avez-vous abandonnée ? Où est-elle ce
soir ? Pourquoi ne l’aimez-vous plus ?
— À vous je le dirai, oui, je vous le dirai… Mais il faut
un peu de temps.
Le train traversait sans ralentir une gare de la grande
banlieue.
— Ce doit être Juvisy, dit Xavier. C’est trop tard pour que
vous me le disiez, ajouta-t-il à mi-voix.
— Pourquoi trop tard ? Nous avons toute la soirée, toute
la nuit. Autant dire toute une vie…
— Non !
Xavier répéta avec force : « Non ! »
— Je prierai pour vous, ajouta-t-il. Ce sera aussi bien, ce
sera mieux.
— Je suis tranquille. Je sais que vous n’allez pas
m’abandonner.
Le couloir était mal éclairé, mais les lampes à arc des
stations traversées illuminaient brièvement Jean de Mirbel.
Qu’il paraissait grand ! Xavier rentra dans le compartiment, se
rassit en face de l’homme qui dormait la bouche ouverte,
s’efforça de penser à ce qu’il devait acheter le lendemain : une
paire de souliers, des chaussettes de laine. Et les livres de Dom
Marmion qu’il n’avait pas trouvée à Bordeaux. Et aussi La Vie
Spirituelle et l’Oraison de cette abbesse de Solesmes. Le
grand corps de Mirbel obstrua la porte du compartiment.
— C’est Austerlitz. Nous arrivons dans dix minutes.
Il prit d’autorité la valise de Xavier, la porta avec la
sienne dans le couloir, et arrêta sur lui un regard où il n’y avait
plus ni ruse ni moquerie. C’était comme si Xavier, assis au
bord de la mer, eût entendu des sirènes hurler dans la nuit,
l’appel d’une détresse dont il ne connaissait pas le nom.
— Vous avez retenu une chambre ? demanda Mirbel.
Xavier secoua la tête. Durant ses brefs séjours à Paris, il
était toujours descendu, comme beaucoup de Bordelais, à
l’hôtel du Palais d’Orsay. Il ajouta en riant le commentaire
habituel de son père : « On économise ainsi deux taxis, celui
de l’arrivée et celui du départ. » Mirbel protesta que
l’atmosphère du Palais d’Orsay était horrible : ces kilomètres
de couloirs ! Il connaissait un petit hôtel un peu ancien, mais
assez confortable, près de la Bibliothèque Nationale.
— Je vous y amène, dit-il avec autorité.
Xavier ne chercha pas de prétexte à son refus. Le train
roulait lentement vers la gare d’Orsay. Ils étaient debout dans
le couloir encombré de valises, pressés par les gens, tout près
l’un de l’autre.
— J’avais cru, dit Mirbel… mais non, vous allez vous
moquer de moi. Vous allez trouver que cela ne ressemble
guère à mes moqueries de tout à l’heure…
— Qu’avez-vous cru ?
— Que notre rencontre ne soit pas un hasard, vous, vous
faites semblant de l’admettre ; ce sont de ces choses que les
petits chrétiens de votre espèce répètent par habitude. Mais
moi, figurez-vous que je l’ai cru vraiment, parce que cela
correspondait à une certitude intérieure, à une évidence…
Tenez, imaginez un homme au moment de couler, qui voit
flotter tout à coup à portée de sa main une épave… ou, mieux
encore, une barque montée par un rameur… J’ai cru que vous
alliez me prendre à bord…
Xavier protesta comme s’il avait peur :
— Non ! non ! mais nous nous retrouverons, ajouta-t-il, je
vous le promets.
Mirbel secoua la tête et, à mi-voix :
— Ce soir, ou jamais.
Ils étaient bousculés dans le couloir par les voyageurs
pressés de descendre. Mirbel voulut prendre la valise de
Xavier qui ne le lui permit pas. Il lui parlait de tout près :
— Michèle et moi nous venons de courir avec vous notre
dernière chance. Mais c’est vrai : comment auriez-vous deviné
que vous m’avez rencontré sur une frontière que je vais passer
seul…
Xavier demanda : « Quelle frontière ? » mais n’attendit
pas la réponse et avec irritation :
— C’est trop commode ! Si c’était vrai vous n’en
parleriez pas…
— Croyez-vous que j’en aie parlé à d’autres qu’à vous ?
Michèle ne m’eût pas laissé partir, ou m’eût fait suivre par
quelqu’un si elle s’était doutée… D’ailleurs, il ne s’agit pas de
ce que vous croyez : je connais plus d’une porte de sortie.
Ils montaient lentement l’escalier métallique. Les valises
heurtaient leurs jambes. Xavier ne se retournait pas, mais il
sentait le souffle de Mirbel sur sa nuque.
JE ne t’ai jamais demandé : qu’avez-vous fait cette nuit-
là ?
— Je puis le rapporter heure par heure : nous sommes
allés à la consigne déposer nos bagages. Nous avons passé le
pont, traversé la place de la Concorde. Nous nous sommes
attablés chez Weber. Là, j’ai commencé mon chantage.
— Un chantage ? quel chantage ? le suicide ?
— Le suicide ? oui, d’abord… mais, il n’y a pas cru, alors
je lui ai tendu ce piège : « Quoi que vous m’ordonniez, je le
ferai. » Et lui, il répondit aussitôt ce que j’attendais :
« Revenez auprès de votre femme. » Je ne protestai pas. Je
l’assurai qu’il pouvait compter sur ma parole, à cette seule
condition : il me ramènerait lui-même à Larjuzon et y
demeurerait jusqu’à ce que je fusse guéri. Il s’indigna de ce
que je pouvais le croire capable de retarder son entrée au
séminaire pour une cause si futile. Je m’indignai à mon tour
qu’il osât décider si légèrement de ton destin. Il se troubla, car
c’était de toi qu’il s’agissait, à ce moment-là, Michèle ! Toi
seule alors l’intéressais…
— Pas pour longtemps !
Elle riait. Il cria presque : « Ne ris pas », et il s’écarta
d’elle. Mais elle revint se blottir : Jean insista :
— Il t’avait vue sur le quai de la gare. Il avait compris
que tu souffrais. Je ne l’intéressais qu’à cause de toi. Tu ne le
savais pas ?
— Il m’a parlé deux ou trois fois du tailleur de toile à
carreaux noirs et blancs que je portais ce jour-là. Je me
souviens de lui avoir dit en riant qu’il me faudrait attendre le
mois de mai pour pouvoir le remettre et courir la chance de lui
plaire encore. Je ne me souviens pas de ce qu’il a répondu…
Rien, sans doute. Il n’écoutait pas, il n’entendait même pas
certaines choses.
— C’est qu’à ce moment-là, tu étais entrée à ton tour
dans la zone d’ombre. Un seul être existait pour lui tout entier,
âme et corps, et puis il passait à un autre, comme s’il eût
cherché celui pour qui il devait mourir.
Il s’interrompit, et soupira :
— Michèle, j’y songe tout à coup, c’était cela qui me
rendait jaloux jusqu’à la folie : il me fallait cette victime pour
moi seul, tu comprends ? Je ne voulais la partager avec
personne. Ce n’était pas trop de cette jeune vie pour racheter
ma vie.
— Mais non ! quelle folie ! Que vas-tu chercher !
Ils écoutèrent un instant une pluie faible et douce qu’ils
n’eussent peut-être pas entendue si l’odeur de la nuit ne
l’avait décelée.
— Ce Xavier, quelle contrefaçon du Dieu qu’il aimait !
Être tout entier à tous et à chacun : toi d’abord, puis moi, puis
tous les autres que nous avons trouvés à Larjuzon en
débarquant, et jusqu’à ce gosse ! Ah ! celui-là, Roland, que
j’ai pu le haïr ! J’aurais été capable de le noyer comme un
petit chat ! Oh ! Dieu !
Elle lui prit la tête à deux mains, répétant : « C’est fini, tu
ne le hais plus, tu es guéri, c’est fini » et avec son mouchoir,
elle essuyait ce visage qu’elle ne voyait pas.
— Ne pense plus à Roland. Réponds-moi plutôt : Où êtes-
vous allés en sortant de chez Weber ? à l’hôtel ?
— Non, nous ne nous sommes pas couchés. Nous avons
gagné Montmartre à pied, moi le ramenant sans cesse à toi, à
ton destin qui dépendait de lui, qui était suspendu à la
décision qu’il allait prendre. Il s’irritait, se débattait. Je savais
que je le tenais.
— Vous ne vous êtes séparés à aucun moment de la nuit ?
— Mais si, bien sûr. Lui, il est entré au Sacré-Cœur, par
une porte de côté. Il y avait une nuit d’adoration pour je ne
sais quoi. Je lui ai donné rendez-vous à la gare d’Orsay une
demi-heure avant le départ du premier train pour Bordeaux. Il
m’a juré que je ne l’y trouverais pas. Mais j’étais bien
tranquille.
— Où as-tu traîné jusqu’à l’aube ?
Il ne répondit pas, s’éloigna un peu d’elle, tourna la tête
vers le mur. Elle murmura : « J’ai compris. » Il dit, la tête
toujours détournée :
— Écoute : je voulais me prouver à moi-même qu’avec
une autre tout redevenait possible. Cela ne te blesse plus
maintenant ? Il n’existe plus aucune raison pour que tu sois
offensée…
Il l’attira à lui. C’était l’odeur de la pluie dans la
chambre, ou l’odeur de leurs visages mouillés. C’étaient leurs
soupirs et leurs plaintes ou des froissements de branches. Des
chats furieux miaulèrent du côté des communs.
Elle dit à voix basse : « Je pense à son pauvre corps en ce
moment. » Il ne répondit pas. Elle demanda :
— Quand tu l’as retrouvé, le matin, à la gare, qu’avez-
vous fait ?
— J’ai été téléphoner à Larjuzon. Ce n’est pas toi qui
m’as répondu, mais Dominique. Ainsi ai-je appris que tu
n’étais plus seule ici, que toute une maisonnée nous y
attendait. Quelle idée d’avoir fait venir Brigitte Pian !
— Pour la première fois, je préférais n’importe quelle
présence, même odieuse.
— Je l’ai cachée à Xavier cette présence, de peur qu’il
n’y trouvât un prétexte pour ne pas partir.
— Il ne se débattait pas ?
— Non, il venait d’écrire sur une table de café deux
lettres, au Supérieur du séminaire et à son directeur de
conscience, pour les avertir de cette dérobade à la dernière
minute. Je crois qu’il ne leur donnait aucune raison, hors le
désir de réfléchir encore. Il savait que tout était fini. Il me l’a
dit dans le train comme la chose la plus ordinaire.
— Que t’a-t-il dit ? Rappelle-toi les mots dont il s’est
servi.
— Mais ceux-là simplement : « Que tout allait être fini
pour lui. »
Elle demanda : « Crois-tu, qu’il savait d’avance… » Ils se
turent un instant. Michèle reprit :
— Je me souviens, le soir de votre arrivée, après avoir
fait le tour du parc, quand nous sommes rentrés dans le salon,
il se tenait debout face à Brigitte qui était immobile, vieille
Parque taillée dans la pierre, comme tu dis souvent. Et lui
pareil à un agneau, les pattes liées.
II
VOUS feriez mieux d’aller dormir, Monsieur, sans attendre
le retour de votre ami. Lorsque sa femme et lui font le tour du
parc pour s’expliquer, comme ils disent, croyez-moi : cela peut
durer des heures.
Xavier demeurait au milieu de la pièce, comme fasciné
par les verres noirs de Brigitte Pian. Ils ne pouvaient servir,
dans cette demi-ténèbre, qu’à dissimuler son regard. Cette
grande figure flasque et blême, sous des mèches d’un blanc
jaune que gonflait un « crépon », l’intriguait moins pourtant
que la jeune fille un peu en retrait, sur le canapé, et qui
montrait à ce petit garçon chétif les images d’un gros livre
dont la reliure dorée luisait. Mme Pian avait dit à Xavier, en la
désignant : « Ma secrétaire… » Mais l’enfant, qui était-il ?
Les événements ne se règlent jamais selon le thème
prévu. Xavier n’avait pas douté qu’il dût trouver à Larjuzon
Michèle seule. Et voilà qu’elle y avait fait venir la vieille
Brigitte Pian, cette seconde femme de son père qu’enfant elle
avait exécrée, assurait Mirbel. Il était dix heures du soir quand
l’auto louée à Bordeaux avait déposé les voyageurs devant le
perron. Dans un bureau à droite de l’entrée, trônait la vieille
femme Pian, ses mains déformées posées sur le ventre et,
derrière elle, cette fille, ce petit garçon. Une grimace qui
devait être un sourire, tordit sa bouche, lorsque Mirbel lui
présenta Xavier.
— Vous êtes le fils d’Emma Dartigelongue ? Je la connais
bien : nous nous rencontrons au comité des Dames de Charité.
Michèle, après un salut court à Xavier (sans lui tendre la
main) avait entraîné son mari dans le vestibule. Ils
chuchotèrent. Mirbel éleva la voix pour demander sur un ton
de fureur :
— Pourquoi Roland est-il ici ? Je t’ai dit que je ne voulais
plus le voir…
— Comme si ce n’était pas toi qui…
Le bruit de leurs pas sur le gravier de l’allée couvrit les
dernières répliques. Xavier n’entendit plus que le froissement
des pages que tournait la jeune fille et le petit garçon qui
reniflait. Elle lui dit : « Mouche-toi. » Xavier reconnut de loin
les gravures d’Alphonse de Neuville c’était l’Histoire de
France racontée à mes petits-enfants.
— J’aimerais mieux attendre leur retour…
— Non, croyez-moi, Monsieur, je crains que vous ne vous
rendiez pas compte… Mais si vous connaissiez Michèle…
Votre position est délicate, c’est le moins qu’on en puisse dire.
Il serait plus sage de gagner d’abord votre chambre, Jean vous
y rejoindra un instant. Je ne crois pas que vous deviez
rencontrer Michèle dès ce soir : laissez-moi le temps de la
préparer. Mais il faudra d’abord que nous ayons, vous et moi,
une conversation sérieuse. Chaque chose en son temps, ajouta-
t-elle, d’un air alléché comme une personne affamée, résolue à
ménager la nourriture dont elle se trouve, tout d’un coup,
pourvue. Après un silence, elle ajouta :
— Je pense que je devrai dès demain écrire à votre chère
mère : elle sera rassurée de vous savoir ici, sous mon aile,
ajouta-t-elle.
Oui, il n’y avait plus de doute : cette torsion de la bouche
lui servait de sourire. Elle avait cette voix d’homme qui vient
quelquefois aux vieilles dames avec la moustache et la barbe.
La jeune fille, le front toujours penché sur le livre, arrêta un
instant sur Xavier son œil couleur d’ardoise. Le petit garçon
s’accrochait à elle, lui serrait le bras : « Tournez la page,
Mademoiselle… »
— Laisse Mademoiselle tranquille, dit Brigitte Pian. Elle
va montrer à M. Dartigelongue sa chambre. Oui, la chambre
verte. Je suppose qu’il y a des draps au lit.
Xavier entendit pour la première fois la jeune fille :
— Ce n’est pas mon travail.
Elle n’avait pas levé son nez du livre. Brigitte Pian
l’approuva. :
— Non, bien sûr ! mais j’ai entendu monter Octavie : elle
doit être allée se coucher. Je vous le demande comme un
service. Je suppose d’ailleurs que Michèle a tout préparé. Et
comme il faut que vous mettiez Roland au lit, puisqu’il n’ose
pas monter seul…
L’enfant se serra contre la jeune fille qui s’était levée. Il
frottait sa figure contre la robe. Elle lui dit :
— Un grand garçon comme toi ! À dix ans ! Tu n’as pas
honte ?
Elle lui prit le bras et gagna la porte. Mme Pian fit signe à
Xavier de la suivre. Il s’inclina devant la vieille dame qui, elle
non plus, ne lui tendit pas la main La lampe posée sur une
console du vestibule n’éclairait que les premières marches.
Xavier parut hésiter, revint sur ses pas, poussa la porte du
bureau. Mme Pian était toujours immobile dans son fauteuil,
masquée de ses verres noirs, énorme nocturne sur une branche
morte. Elle demanda :
— Vous avez oublié quelque chose ?
— Non… Je voulais savoir…
Il hésita, puis très vite :
— Qui est ce petit garçon ?
La vieille bouche de nouveau se tordit :
— Roland ? oh ! il n’est le fils de personne ici. Vous
demanderez à Jean lorsque vous le verrez. Je vous avertis que
c’est un sujet de conversation qu’il goûte peu.
Après un silence, elle demanda :
— Vous vous intéressez aux enfants ?
Il ne pouvait plus supporter l’aspect de cette bouche, de
ces yeux de fausse aveugle. Il regagna le vestibule. La jeune
fille ne l’avait pas attendu mais il entendit marcher au dernier
étage. Il s’engagea dans l’escalier. À mesure que diminuait la
lueur de la lampe posée sur la console, il entrait dans un clair
de lune diffus qui tombait de la lucarne du toit. Elle le guettait
sur la dernière marche, un bougeoir allumé à la main, le petit
garçon pressé contre elle. Elle dit : « Par ici… » Elle le
précéda dans une chambre qui sentait le moisi. Il n’y avait pas
de draps au lit.
— Je vais chercher des draps et des serviettes. J’espère
que la clef est restée sur l’armoire à linge.
Elle posa le bougeoir et Xavier resta seul. Il entendit
l’enfant chuchoter derrière la porte et rire. Ils s’éloignèrent.
Cette chambre ne devait plus être habitée depuis longtemps.
Le papier du mur était déchiré par places. Un des rideaux était
troué mais la flamme de la bougie faisait luire les poignées de
cuivre et la marqueterie d’une commode ventrue. Xavier
imagina ce qu’aurait dit sa mère : « Leur salon est meublé
d’horreurs mais dans les chambres à donner, il y a des
merveilles. » Il s’approcha de la couche sans draps : c’était des
matelas que venait cette odeur de souris morte. La table de
nuit entr’ouverte avait, elle aussi, une haleine. Il alla à la
fenêtre, ne parvint pas à écarter les rideaux dont le cordon était
cassé. Il l’ouvrit tout de même. Le vent de la nuit, à travers les
persiennes fermées, coucha la flamme de la bougie. Xavier se
mit à genoux, la tête contre l’acajou du lit.
À ce moment-là, il commença de souffrir, d’une
souffrance qui venait d’infiniment plus loin que de son
désarroi et que de sa solitude dans cette maison ennemie, –
une souffrance qu’il connaissait pour en avoir été atteint
plusieurs fois, dans des circonstances très précises, dont il se
souvenait encore. De quoi était-elle faite ? Il n’aurait su le
dire. Cette nuit, elle avait pourtant un visage, et même deux
visages : cette jeune fille, ce petit garçon. Lui, surtout. Quelle
idée se faisait de Xavier la jeune fille ? Il frémit en songeant à
ce que peut-être elle croyait. Elle ne revenait pas : l’armoire à
linge devait être fermée à clef… Était-elle allée coucher
Roland ? Mirbel finirait bien par s’inquiéter. Il fallait que
quelqu’un vînt. Pour l’instant, impossible d’échapper à ces
murs salpêtrés, à cette odeur de moisi, à ces vieux matelas, à
cette descente de lit que touchaient ses genoux et dont il voyait
de tout près la trame. Pas plus qu’un forçat de son cachot, il ne
pouvait s’enfuir de cette chambre, de cette maison. Il appela, il
poussa un cri, un cri intérieur, car ses lèvres ne remuèrent pas.
Alors il y eut une coupure : le courant d’horrible souffrance fut
comme brisé. Il ne bougea plus. Un papillon de nuit titubait
sur le marbre de la commode. Le vent gonflait brusquement
les rideaux et puis ils retombaient. Le papillon de nuit avait dû
se poser. C’était le papier déchiré du mur qui faisait ce léger
bruit lorsqu’un souffle le remuait.
— Ça vous prend souvent ?
Xavier ouvrit les yeux. Il était sur le plancher, à plat
ventre ; sa bouche y avait laissé une trace de salive. La jeune
fille le regardait, courbée, comme s’il eût été un chien. Elle
serrait contre elle une paire de draps. Il se mit debout.
— Vous êtes malade ? Non ?
Il secoua la tête.
— Les épileptiques, vous savez !… ils n’ont pas à
compter sur moi…
Il dit : « Ce n’est pas ce que vous croyez… », s’essuya le
front.
— Vous voyez bien que je ne suis pas malade.
— Alors, que faisiez-vous ? Vous saviez que j’étais là ?
Allons, ajouta-t-elle brusquement, au lieu, de rester les bras
ballants, aidez-moi à faire le lit…
… Non. Décidément, il vaut mieux que vous ne vous en
mêliez pas, reprit-elle, j’irai plus vite seule. Allez vous asseoir,
vous allez retomber.
Il obéit, et demeura un instant immobile sur une chaise. Il
observait la jeune fille qui s’affairait autour du lit. Soudain il
demanda :
— Qui est ce petit garçon ?
— Roland ? un gosse de l’Asile, qu’ils ont eu la fantaisie
de prendre et dont ils ont maintenant par-dessus la tête. Mais
Madame voulait un enfant !
— Ils l’ont adopté ?
— Non, ils l’avaient pris à l’essai. Mais il ne plaît plus. Il
était mignon il y a six mois et puis il a eu la dysenterie. Votre
ami le déteste maintenant. D’ailleurs il ne l’a jamais aimé.
Bien sûr il vaut mieux faire ses enfants soi-même… quand on
peut !
Elle tapa l’oreiller du plat de la main.
— Je suppose que c’est seulement avec sa femme qu’il ne
peut pas…
Elle avait une expression de matrone, tout à coup. Il dit :
« Je me demande… » puis s’interrompit. Ni cet air qu’elle
affectait, ni ses paroles vulgaires ne lui ressemblaient. Il avait
envie de l’interrompre, de lui crier : « Vous jouez mal ! » Il
savait qui elle était. Il lisait au-dedans de cette inconnue, il la
déchiffrait ; cela lui était donné, et il ne s’en étonnait pas tant il
en avait pris le pli. Quel visage elle avait ! Et lui-même
découvrait le sien dans la glace au-dessus de la commode,
charmant et pâle, non tel qu’il lui apparaissait d’habitude, mais
tel qu’en ce moment le voyait la jeune fille. Comme ils se
plaisaient l’un à l’autre !
Il répéta : « Je me demande… »
— Vous vous demandez quoi ?
— Non, vous seriez vexée.
— Si vous croyez que vous pouvez me vexer !
— Je sais qui est Brigitte Pian… depuis des années que
j’en entends parler chez moi ! Cette mère de l’Église, comme
on l’appelle ! Je m’étonne qu’elle ait choisi une secrétaire
comme vous, au lieu d’une « enfant de Marie »… Ça vous fait
rire ?
— Je trouve drôle que vous ayez déjà une idée de moi.
Qui vous dit que je ne suis pas « enfant de Marie » ?
— Non, protesta-t-il, vous n’êtes pas une hypocrite !
Elle demanda : « Pourquoi le serais-je ?… »
— Vous le seriez si vous étiez « enfant de Marie »…
— Comment le savez-vous ?
Il dit : « Je le vois… »
Elle le regarda, la bouche entrouverte : « Çà, par
exemple ! » puis haussa les épaules : « Vous vous moquez de
moi. » Il dit :
— Vous croyez que Dieu est loin de vous, mais Il est tout
près.
— Dieu ? C’est Brigitte Pian !
Elle riait et le bravait. Il rit aussi.
— Ce Dieu-là, vous avez raison de ne pas croire en lui : il
n’existe pas.
Elle demeurait assise au bord du lit le visage détourné.
Elle hésitait, cherchait ses mots :
— Je ne voudrais pas que vous vous imaginiez qu’une
fille qui ne croit à rien est forcément…
Elle le regarda en face et tout à coup :
— Je n’ai été à personne, vous savez ! Je ne suis à
personne…
Il l’interrompit avec violence :
— Vous êtes folle ! Comme si j’avais pu croire cette
chose horrible !
— Pourquoi, horrible ?
— Horrible pour moi.
Elle sourit. Elle caressait l’oreiller d’un geste distrait. Ses
jambes étaient croisées. Elle agitait un pied un peu grand
chaussé d’une sandale bleue. Elle dit :
— Vous êtes un garçon comme tous les garçons, après
tout.
Il murmura : « Bien sûr ! » Ses oreilles même rougirent.
Jamais, devant aucune fille, il n’avait débordé de cette
joie.
Un garçon comme tous les garçons… « Et si c’était pour
elle que je suis venu, mon Dieu ? » Si c’était vers elle qu’il
avait cheminé jusqu’à cette chambre ? Vers le bonheur, vers ce
bonheur ? Il demanda tout à coup :
— Comment vous appelez-vous ?
— Dominique. Je suis professeur à l’école de la paroisse
Saint-Paul de Bordeaux. C’est une place que je dois à Mme
Pian. Je n’ai qu’un frère plus jeune qui reste à ma charge.
Alors, vous comprenez…
Il répéta : « Dominique… » Elle lui dit à voix basse :
— Venez vous asseoir près de moi. De quoi avez-vous
peur ?
Il dit : « Je n’ai pas peur. » Il avança d’un pas timide.
Elle le regardait sans hardiesse, la bouche charmante un
peu ouverte sur des dents qui auraient pu être encore des dents
de lait. Elle respirait vite. Non, ce n’était pas mal. « Non, mon
Dieu, ce n’est pas mal. J’ai bien mérité ce repos, cette
consolation qui est la part de tous les hommes, des plus
démunis, des plus pauvres. » Il se rapprochait d’elle qui avait
détourné les yeux pour ne pas l’intimider et qui attendait,
immobile, changée en statue, comme si le moindre battement
de cils eût risqué d’effaroucher le petit mâle. Il fit un pas
encore.
Alors il y eut des chuchotements dans l’escalier. Jean de
Mirbel entra sans frapper et laissa la porte ouverte. Xavier
entrevit Michèle qui demeurait sur le seuil dans l’ombre.
Mirbel interpella Dominique :
— Pourquoi êtes-vous ici ?
— J’étais venue faire le lit… Nous causions, ajouta-t-elle.
Elle dit à Xavier :
— Il y a sur la chaise deux serviettes de toilette.
Avant de sortir, elle se retourna et lui sourit : « À
demain ! » Mirbel fit quelques pas dans la chambre.
— Elle était là depuis longtemps ?… Elle t’a parlé de
moi ? Allons, avoue : elle t’a parlé de moi.
Michèle entra et prit le bras de son mari.
— Laisse ton ami dormir, dit-elle. Nous causerons demain
matin, lui et moi.
Xavier protesta sèchement :
— Mais Madame, nous n’avons plus rien à nous dire, il
me semble. Votre mari est là, je puis donc repartir. Il y a un
train, le matin ?
— Tu ne vas pas recommencer ! dit Mirbel.
— Vraiment, vous voulez partir ? demandait Michèle.
Alors pourquoi l’avez-vous suivi ?
Jean de Mirbel lui souffla presque à l’oreille : « Ne lui
réponds pas. »
— Je l’ai ramené, dit Xavier. Je n’ai plus rien d’autre à
faire, ici.
Michèle arrêta un instant sur lui un œil attentif :
— Nous nous expliquerons demain. Vous partirez ensuite
ou vous resterez. Du moins tout sera clair entre nous.
Elle lui tendit la main.
— Laissons-le dormir, dit-elle à son mari.
Mirbel la suivit, puis entrebâilla de nouveau la porte et à
mi-voix :
— C’était couru, tu lui plais. Et toi, comment la trouves-
tu ?
Comme Xavier se taisait, il dit à voix basse :
— Si elle te plaît, je te la donne ! Je plaisante ! ajouta-t-il
très vite.
Et il referma la porte.
C’était l’instant où Dominique pénétrait dans la chambre
de Brigitte contiguë à la sienne. La vieille venait de l’appeler.
Au fond de l’alcôve, elle veillait, assise. Le « crépon » ne
soutenait plus les rares serpents blancs et jaunes attachés à son
crâne. Sa bouche, jusque au lendemain, resterait vide. Mais,
débarrassée des verres noirs, la grande figure ravinée avait
retrouvé une expression humaine.
— Vous avez été absente bien longtemps, ma fille.
— J’ai dû aller chercher la clef de l’armoire à linge dans
la chambre d’Octavie.
— Vous avez parlé à ce garçon ? Quelle impression vous
fait-il ?
La jeune fille hésita, sourit dans le vague :
— Peut-être parce que je m’attendais au pire, il m’a
paru… enfin, il a l’air d’un vrai garçon, après tout ! ajouta-t-
elle en rougissant.
— Ah ! coquine ! Ah ! petite rien du tout ! gronda Brigitte
Pian avec une espèce de tendresse. Allez dormir et ne rêvez
pas trop de ce garçon qui est un vrai garçon.
— J’ai seulement dit qu’il en avait l’air, protesta
Dominique. Il n’empêche que je l’ai surpris…
— Comment l’avez-vous surpris ?
Dominique mordit sa lèvre inférieure.
— Non, il ne faisait rien d’extraordinaire : sa prière au
pied du lit. Simplement.
— Il n’aurait plus manqué que cela qu’il ne la fît pas !
Imitez-le sur ce point, ma petite fille. Je vous le répète : on n’a
pas besoin d’avoir la foi pour prier. Il faut prier pour avoir la
foi. Est-ce qu’il me reste des boules de gomme ? Il en reste
deux ? Cela suffit. Donnez-moi mon chapelet qui est sur la
commode. Non, n’éteignez pas.
Elle demeura seule. Son cœur battait trop vite, il y avait
soixante-dix-huit ans qu’il battait. Ce chapelet qu’elle
regardait au creux de sa paume enchaînerait bientôt ses mains
glacées et jointes à jamais. Elle en observa les veines énormes.
Elle les cacha sous les draps.
III
TU vas avoir un fameux petit déjeuner !
Xavier réveillé en sursaut vit Mirbel en pyjama qui
s’efforçait de tirer les rideaux.
— Fichus rideaux ! Tant pis, je casse les cordons.
Il ouvrit les volets. Une odeur de brouillard entra. Il dit
qu’il ferait beau, que cette brume, c’était le beau temps. Il
s’assit au pied du lit, l’air heureux.
— Ah ! ce Xavier ! Ah ! il ne t’aura pas fallu beaucoup de
temps : elles sont toutes autour du plateau de ton petit
déjeuner. La mère Pian ne voulait pas donner de confiture. Si
tu avais entendu protester Michèle et la secrétaire ! On a
transigé : tu n’auras pas de gelée de groseille, mais de la prune
d’il y a deux ans, qui moisit. La secrétaire s’est offerte pour
t’apporter le plateau, mais la mère Pian a trouvé que ce n’était
pas convenable. Sais-tu ce qu’elle a dit ? Elle a dit : « Il ne
m’a pas demandé à quelle heure était la messe, je l’attendais
là ! » À quoi la secrétaire a répondu qu’il n’y avait de messe
que le jeudi. Mais la vieille a riposté que tu ne pouvais pas le
savoir et que tu ne t’en étais pas inquiété, et elle t’a refusé les
circonstances atténuantes. Enfin tout cela prouve qu’on
s’intéresse à toi, que tu n’as eu qu’à paraître. J’en étais sûr,
d’ailleurs, mais je ne croyais tout de même pas que tu les
mettrais si vite dans ta poche. Michèle qui hier soir s’était
déchaînée pendant que nous faisions le tour du parc – je ne te
répéterai pas tout ce qu’elle a insinué contre nous deux – eh
bien, la voilà apaisée. Tu peux beaucoup pour elle, tu sais !
Son bel œil s’était voilé de nouveau. Il rejeta d’un
mouvement de tête d’écolier sa mèche fauve ; il était calme et
parlait sans fièvre.
— Oui, elle aussi a besoin de toi… À quoi penses-tu ?
— Je pensais à ce garçon, dit Xavier, à Roland.
— Ah ! non ! ne t’occupe pas de cet affreux môme.
Mirbel reprit, s’efforçant de se dominer :
— Si je ne t’en avais pas parlé, c’est que je ne croyais pas
le retrouver ici. Michèle est une fille à foucades : il y a six
mois, il lui fallait coûte que coûte un enfant dans la maison ; si
je l’avais laissée faire, nous aurions adopté celui-là sans plus
attendre. Aujourd’hui elle est bien contente que j’aie résisté…
Nous le remettrons où nous l’avons pris.
— C’est impossible, dit Xavier.
— Pourquoi t’intéresses-tu à lui ? Il y a des milliers
d’enfants comme celui-là, tu n’y arrêtes même pas ta pensée.
— C’est celui-là qui se trouve sur ma route, – celui-là et
non un autre.
Jean prit à pleines mains les cheveux de Xavier, et il lui
secouait la tête, se forçant à rire.
— C’est pour moi que tu es venu à Larjuzon, Xavier, ne
l’oublie pas, pour moi seul. Ta présence ici, c’est une affaire
entre nous deux.
Il attendit. Xavier demeurait la tête comme morte
renversée dans l’oreiller. Mirbel insista :
— Bien sûr, tu devras jouer le jeu avec les femmes, avec
les trois femmes, car cette petite Dominique, comme tu as pu
déjà t’en rendre compte, la vieille en est coiffée. C’est même
incroyable, quand on pense à sa nature de fer, à l’être dur
qu’elle a été toute sa vie. Et elle a près de quatre-vingts ans.
— Voilà le déjeuner ! dit Xavier.
Octavie ne répondit que par un grognement au merci de
Xavier. Mirbel dit :
— C’est une fille d’ici, elle n’est pas stylée, mais la mère
Pian te dira qu’elle travaille comme un cheval. Déjeunes-tu au
lit ?
Non, Xavier aimait mieux déjeuner debout. Il dit à Mirbel
qu’ils se rejoindraient dehors.
— Si je comprends bien, tu me mets à la porte ?
Dès que Xavier fut prêt, il quitta la chambre, s’engagea
dans l’escalier, crut entendre un soupir, se pencha et vit,
accroupi sur la dernière marche, Mirbel qui l’attendait. Son
cœur n’eût pas battu avec plus de violence à la vue d’un
homme armé d’une matraque. Il regagna sa chambre, vint à la
fenêtre. Un peu de brouillard demeurait encore dans les
branches. La vigne vierge qui envahissait jusqu’aux persiennes
était aussi mouillée que s’il avait plu. Le soleil embrumé ne
pouvait rien encore contre la rosée de la nuit. Cahots, chants
de coq, marteau sur l’enclume de la forge, abois, long
sifflement de la scierie, ô rumeur de la vie bien-aimée ! Il
n’avait pas fait sa prière du matin, mais non par oubli. Il
n’avait pas voulu prier, il avait eu peur de prier. Il avait retardé
cet instant. Et le voilà ramené de force devant ce ciel, devant
ces pins dont les membres noirs étaient crucifiés au vide. Il
n’eut même pas à dire : « Mon Dieu… » Il se mit à genoux et
son front toucha l’appui de la fenêtre. Ses yeux ouverts ne
voyaient pas le ciel mais la plinthe pourrie le long du plancher.
Une main toucha son épaule. Il ne bougea pas. Il se sentit
soulevé par les aisselles, ouvrit les yeux sur le visage penché
de Mirbel. Il balbutia :
— Je récitais ma prière et, comme toujours, je me suis
laissé entraîner par mon imagination, je pensais à n’importe
quoi.
Mirbel l’observait sans répondre, il secoua légèrement la
tête. Après un silence, il dit :
— Nous avons perdu trop de temps : Michèle est déjà
devant le perron à te guetter. Mieux vaut t’en débarrasser tout
de suite. Après, viens me rejoindre ici.
— Non, dit Xavier, pas dans ma chambre. Je vous
attendrai en bas.
Il passa devant Mirbel, descendit quatre à quatre
l’escalier, traversa presque en courant le vestibule, et sur le
perron vit Michèle.
— Ah ! vous voilà… Laisse-nous, dit-elle à son mari. Un
tour de parc, et je te le ramène.
— Oh ! vous avez tout le temps.
Mirbel les suivit des yeux. Xavier n’éprouvait aucune
angoisse dans l’attente de ce qu’elle allait dire, plutôt un vague
ennui : qu’on s’explique vite… qu’on n’ait plus à y revenir.
— Ce que je voulais savoir de vous ? La raison de votre
présence ici ; celle que Jean m’a donnée, la prenez-vous à
votre compte ?
Il demanda : « Quelle raison ? » d’un air détaché. Il
observait de loin le petit Roland accroupi et immobile au bord
du fossé qui coupait la prairie.
— Vous auriez cédé à un chantage : Jean lui-même a usé
de ce mot. Vous auriez retardé votre entrée au séminaire parce
que Jean ne consentait à revenir ici que ramené par vous…
— Oh ! dit Xavier, s’il n’avait pas eu vraiment envie de
revenir… C’est peut-être un prétexte qu’il s’est donné, ajouta-
t-il légèrement. Il s’agissait, j’imagine, d’une fausse sortie…
— Pourtant vous avez vous-même pris une décision
grave : vous étiez attendu au séminaire. Votre défection, fût-
elle momentanée, risque d’avoir des conséquences… du moins
il me semble.
Xavier s’arrêta, cueillit une tige de menthe qu’il écrasa
entre ses doigts, puis il les approcha de ses narines. Et il
observait Roland, toujours immobile au bord du fossé.
— Qu’est-ce donc qu’il regarde ? demanda-t-il.
— Oui ou non, insista-t-elle avec impatience, n’avez-vous
pas pris une décision grave ?
Il sourit, haussa les épaules :
— Qui sait si je n’ai pas été très heureux moi-même de
trouver un prétexte…
— Pour ne pas entrer au séminaire ?
Elle l’examinait en dessous, d’un air concentré.
— C’est une idée qui me vient tout à coup, ajouta-t-il, je
n’en ai pas eu conscience sur le moment.
— Vous êtes heureux d’y avoir « coupé » ? demanda-t-
elle d’un ton un peu vulgaire. Oh ! c’est qu’à votre âge… oui,
j’entrevois ce qui s’est passé : la rencontre de Jean vous a servi
d’excuse… C’est bien cela ?
Il l’écoutait à peine. L’explication avait eu lieu. Peu lui
importait qu’il y eût ou non une part de vérité dans ce qu’elle
venait de dire.
— Je crois être une bonne catholique, insistait-elle.
J’avoue pourtant que je me suis toujours étonnée…
Il secoua la tête comme s’il chassait une mouche :
— Je vous demande pardon, je voudrais savoir ce qu’il
regarde. Je reviens tout de suite.
Michèle demeura interdite au milieu de l’allée, suivant de
l’œil le garçon qui dévalait dans la prairie. Il tenait toujours
entre les doigts cette tige de menthe. Des sauterelles
jaillissaient sous ses pas, se reposaient un peu plus loin.
L’odeur de l’herbe mouillée lui était chère depuis l’enfance.
Roland ne remuait pas, bien qu’il dût l’entendre venir, et
demeurait accroupi.
— Que regardez-vous ?
— Les têtards.
Il n’avait pas même levé la tête. Xavier s’assit sur ses
talons, à côté de lui.
— Je les observe depuis avant-hier. Ils ne sont pas encore
des grenouilles. Je voudrais voir quand ils changent.
Que sa nuque était mince ! Comment ce cou supportait-il
cette tête ? Ses genoux étaient déjà de gros genoux. Xavier lui
demanda si « les animaux, ça l’intéressait ». L’enfant ne
répondit pas. Peut-être considérait-il que cela allait de soi, ou
bien il cédait à la paresse d’esprit : il n’avait pas envie de
parler à cet inconnu.
— J’ai un livre sur les animaux, je vous l’enverrai quand
je serai revenu chez moi.
— Il y a des images ?
Oui, il y avait des images.
— Mais il ne faudra pas l’envoyer ici, je ne suis pas pour
rester.
Il dit cela sur un ton indifférent. Xavier lui demanda s’il
se déplaisait à Larjuzon : il ne parut pas comprendre la
question. Sur une branche de sureau, à sa portée, une libellule
bleue et fauve s’était posée. Il en approcha la main, referma
brusquement le pouce et l’index, saisit les deux ailes
frémissantes. Il dit : « Je l’ai ! » puis, avec une herbe, il
chatouillait le corselet de la libellule.
— Elle a des pinces au bout de la queue. Mais tu ne peux
pas me pincer, ma petite !
— Là où vous irez, ce sera la campagne aussi ? Il y aura
des bêtes ?
Il répondit qu’il ne savait pas, sans détourner une seconde
les yeux de l’insecte qui bougeait les pattes, tordait son long
corps annelé.
— Pourquoi ne restez-vous pas à Larjuzon ?
Il ouvrit les doigts ; la libellule ne s’envola pas tout de
suite. Il dit : « Elle a une crampe. » Xavier insista, l’appela
pour la première fois par son nom :
— Pourquoi ne restez-vous pas ici, Roland ?
Il haussa les épaules :
— Ils en ont « marre » de moi.
Son accent ne marquait ni tristesse, ni rancune, ni regret.
Il constatait qu’à Larjuzon on avait assez de lui.
— Pourtant Mademoiselle vous aime bien ?
Il leva les yeux pour la première fois vers Xavier :
— Elle n’est pas pour rester, elle non plus.
Il ajouta : « Sans ça… » Il s’interrompit. Xavier insista en
vain : « Sans ça… quoi ? » Mais l’enfant ne réagit plus. Il
s’était de nouveau accroupi tournant le dos à Xavier qui
insista :
— Elle est gentille, mademoiselle Dominique ?
— Elle devrait rentrer le 2 octobre, dit-il, mais elle a un
congé à cause de sa pleurésie…
— Elle a eu une pleurésie ?
À ce moment, Michèle, lasse d’attendre dans l’allée, vint
vers eux. Elle demanda en riant :
— Vous me « plaquez » pour ce gosse ? Vous avez l’air
d’aimer les enfants, mais je crains qu’il n’y ait rien à tirer de
celui-là, je vous en avertis. J’ai fait ce que j’ai pu…
Il répartit à mi-voix et d’un ton irrité qu’elle avait tort de
le dire devant lui. Elle ne se rebiffa pas.
— Il ne comprend rien, je vous assure. Tant pis pour toi si
tu te mouilles les pieds, ajouta-t-elle en se tournant vers
l’enfant, tu n’as pas d’autres souliers.
Il avait pris un air buté, fermé. Impossible de ne pas
penser à l’insecte qui fait le mort. Il revint au ruisseau et
s’accroupit.
— J’adore les enfants, dit Michèle. Mais celui-là, ah !
non, il n’est pas intéressant.
Ils regagnèrent l’allée. Après un silence Xavier dit :
— Moi, il m’intéresse.
— Ce n’est pourtant pas pour me parler de lui que nous
nous sommes rejoints ce matin. Partez-vous ou restez-vous ?
Elle s’était arrêtée au milieu de l’allée et l’examinait de
tout près, comme si elle eût voulu lui enlever de l’œil un grain
de poussière. Il vit qu’elle avait un point noir sur l’aile du nez,
une petite ride à la commissure des lèvres, la trace rouge d’un
ancien bouton sur le cou épais.
— C’est à vous de décider, Madame, je suis chez vous,
après tout. Je m’en irai aujourd’hui même, si vous le
souhaitez.
— Oh ! protesta-t-elle, ce ne serait pas dans la tradition de
Larjuzon, nous sommes plus hospitaliers.
Elle rit et il vit une dent mate, presque bleue.
Il se taisait. Il marchait à côté d’elle et c’était pire que s’il
eût été absent. Elle s’écria tout à coup : « Oui, j’ai eu tort ! j’ai
eu tort… » Xavier parut s’éveiller et la regarda :
— Je n’aurais pas dû faire cette réflexion devant le petit.
Pardonnez-moi, Monsieur. Je n’ai jamais su parler aux enfants.
C’est avec les siens qu’on apprend, j’imagine. Mais moi…
Pourvu qu’elle ne pleure pas ! songeait-il. Non, elle ne
pleurait pas.
— Si vous restiez, je suis assurée maintenant que ce serait
pour nous venir en aide. Mais il faudra d’abord que vous
connaissiez notre histoire depuis le commencement. Nous
étions presque des enfants lorsque nous nous sommes aimés.
Ce qu’était Jean à quinze ans, quelle merveille il était…
— J’ai été au même collège que lui à dix ans d’intervalle,
dit Xavier. Il existait encore de mon temps une légende
Mirbel : ses révoltes, les corrections que lui infligeait son
tuteur…
— Le vrai drame se joua entre sa mère et lui. Il lui avait
voué une passion. Elle a été horrible… Et surtout elle lui a
révélé… Mais non, je n’ai pas le droit de vous parler de ces
choses. Croyez-vous, demanda-t-elle brusquement, qu’il
guérisse jamais ?
Mais Xavier ne l’écoutait pas. Il regardait Dominique qui
venait vers eux, traînant le garçon : il geignait, il était couvert
de boue.
— Je me demande, soupira Dominique, comment il s’y
est pris pour tomber dans un si petit fossé et pour se mettre
dans cet état.
Il expliqua en hoquetant qu’il avait voulu traverser le
gué :
— Vous savez, Mademoiselle ? le gué que nous avons fait
hier. C’est la grosse pierre qui a tourné.
— Eh bien, dit Michèle d’un air excédé, allez le changer.
La jeune fille se rebiffa :
— Je ne suis pas sa bonne. D’ailleurs, a-t-il seulement de
quoi se changer ?
— La boue sèchera sur lui, il ne fait pas froid. Va t’asseoir
au soleil et laisse-nous.
— Non, dit Xavier, il ne faut pas laisser l’enfant dans cet
état. C’est moi qui vais le débarbouiller, reprit-il en lui prenant
la main. J’ai l’habitude, j’en ai eu souvent au patronage une
cinquantaine à la fois sur les bras. Mène-moi à ta chambre,
petit.
— Je viens avec vous, dit Dominique.
Il insistait pour qu’on ne se dérangeât pas. Il n’avait
besoin de personne.
— Pensez-vous que je ne vais pas vous aider !
— Je viens aussi, dit Michèle.
Ils remontèrent tous les quatre vers la maison. Xavier
tenait toujours la main de Roland. Les deux femmes suivaient.
Sur le perron, assise dans un fauteuil de rotin, masquée de ses
verres noirs, Brigitte Pian était enveloppée d’un grand châle,
une couverture protégeait ses genoux : Jean de Mirbel se tenait
debout à ses côtés.
— Combien de fois, ma petite Dominique, s’écria-t-elle,
devrai-je vous répéter que je ne vous ai pas fait venir à
Larjuzon pour vous occuper de cet enfant ! Mme de Mirbel en
a pris la responsabilité. Elle n’a pas à s’en décharger sur les
autres.
— Pour cette fois, je m’en charge, madame !
Xavier riait. Dominique lui dit : « Je passe devant vous. »
Ils laissèrent ouverte la porte du vestibule.
Mirbel avait levé la tête :
— Où vont-ils ? demanda la vieille dame.
— Dans la chambre de Dominique, dit Michèle, j’entends
leurs voix.
— J’espère, gronda Brigitte Pian, qu’il n’a pas eu le
toupet de la suivre dans sa chambre… Ce serait trop fort !
— Rassurez-vous, dit Mirbel, Roland est avec eux.
Brigitte Pian retomba lourdement dans son fauteuil en
protestant « qu’elle ne voulait rien insinuer » : ils étaient bien
incapables, l’un et l’autre…
— Elle en tout cas ne pense qu’à ça, si vous voulez le
savoir.
Les yeux de Michèle brillaient de colère.
— Dominique ? tu es folle, ma petite.
— Vous pouvez être sûre qu’elle a ses vues sur ce garçon.
Et cela ne m’étonnerait pas du tout qu’elle eût déjà tenté, hier
soir, des travaux d’approche. Mais j’y mettrai bon ordre.
— Non, ne monte pas, dit Mirbel : il y aurait des éclats.
Mieux vaut que ce soit moi.
Elle hésita, puis revint s’asseoir.
— Tu me diras comment tu les as trouvés en ouvrant la
porte. Observe-les.
Brigitte Pian haussa les épaules :
— Comment veux-tu qu’il les trouve, ma pauvre fille,
sinon occupés à laver les genoux de Roland et à lui mettre des
souliers secs ?
— Oh ! moi, vous savez, s’écria Michèle, après tout, pour
ce que j’en fais !
Mais elle demeurait aux écoutes, la tête levée.
Mirbel s’arrêta devant la porte de Dominique. Xavier
parlait seul, d’une voix étouffée, dans un grand silence. Mirbel
mit l’œil à la serrure et ne vit rien, mais des bribes de phrases
lui parvenaient :
— Alors les frères se dirent les uns aux autres : « Voilà
notre songeur qui arrive, avec sa belle robe de toutes les
couleurs, il a l’air d’un petit singe habillé. Débarrassons-nous
de lui… »
— Est-ce qu’ils l’ont tué ? demanda Roland avec
angoisse.
— Non, tu verras, n’interromps pas, dit Dominique.
— Ils décidèrent d’abord de le jeter dans une citerne, car
il y avait là une citerne, où il serait mort de faim…
— Ils ne l’y ont pas jeté ?
Jean de Mirbel demeura un peu de temps encore : lui
aussi il écoutait l’histoire. Puis il s’éloigna, pensant au vieux
Jacob lorsque ses fils lui remirent la robe ensanglantée de
Joseph. Il s’étonnait de se rappeler après tant d’années cette
robe d’enfant souillée d’un sang de chevreau. Il retrouva
Brigitte Pian assise sur le perron, Michèle debout à ses côtés.
— Vous ne le croiriez pas ? Il leur raconte une histoire,
l’histoire de Joseph vendu par ses frères.
— Vraiment ? demanda Michèle. Et Dominique écoute
aussi ? Ce n’était pas ce qu’elle attendait : Elle doit en faire,
une tête ! Je vais me rendre compte, ajouta-t-elle brusquement.
Son mari la suivit en la suppliant d’étouffer ses pas. Ils
eurent beau retenir leurs souffles, durant de longues minutes
ils n’entendirent à travers la porte qu’un murmure indistinct,
jusqu’au moment où la voix de Xavier s’éleva :
— C’étaient ses frères, il les reconnaissait ; mais eux,
dans ce jeune prince tout-puissant, comment eussent-ils
reconnu le petit garçon exécré d’autrefois ? Retenant ses
larmes, il les interrogeait sur leur vieux père qui vivait
toujours. Il était bouleversé de tendresse…
— Pourtant ils avaient voulu le tuer, ils l’avaient vendu
comme esclave !
— C’est vrai, Roland, et pourtant tu vois, malgré cela il
les aimait. Il débordait d’amour pour eux, ses assassins,
semblable à ce Jésus qu’il annonçait dix-sept siècles
d’avance : et surtout rappelle-toi, il y avait là Benjamin.
C’était un petit garçon de ton âge, encore plus brun que toi,
avec des yeux de la même couleur que les tiens. Mais il était
plus heureux que tu ne l’es, car il avait un papa et des frères…
— Mais ses frères étaient méchants ?
— Personne n’est tout à fait méchant : ils aimaient leur
père, ils aimaient Benjamin… et même Joseph, tu verras…
Jean et Michèle entendirent soudain avec effroi le pas
lourd de Brigitte Pian dans l’escalier. Elle se tenait à la rampe,
s’arrêtait à chaque marche pour retrouver le souffle. Elle les
rejoignit au moment où dans la chambre l’histoire avait été
interrompue par les questions de Roland. Dominique se
fâchait. Puis l’histoire reprit et le groupe sombre derrière la
porte demeura à l’écoute.
— C’était méchant d’avoir mis cette coupe dans la besace
de Benjamin !
— Non, tu vas voir… dit Dominique.
Xavier maintenant parlait d’une voix assourdie. Il n’était
pas possible de saisir depuis le corridor le sens des mots. Et
tout à coup ce fut un cri :
— Je suis Joseph votre frère, celui que vous avez vendu.
Maintenant, ne vous affligez pas. C’est pour vous sauver la vie
que Dieu m’a envoyé devant vous. » Il se jeta au cou de
Benjamin et pleura, et Benjamin pleura sur son cou et il baisa
aussi tous les visages de ses frères et pleura en les tenant
embrassés… »
— Oh ! vous aussi vous pleurez de vraies larmes ! dit
Roland.
Il était assis sur les genoux de Xavier, et avança un petit
doigt.
— Vos joues sont mouillées, reprit-il, stupéfait de ce
qu’un grand garçon pouvait pleurer encore. Xavier les essuya
sans honte, du revers de la main.
— Oui, c’est bête : quand j’avais ton âge, à cet endroit de
l’histoire je pleurais toujours : « Je suis Joseph, votre frère… »
— Je ne me rappelais pas que ce fût une si belle histoire,
dit Dominique.
— Et alors ? insista Roland.
La voix se fit de nouveau plus sourde et ceux qui étaient à
l’écoute n’entendirent plus rien jusqu’à la formule consacrée
que Xavier lança d’un ton joyeux : « Cric ! crac ! moun counte
es acabat ! »
— Une autre ! supplia Roland.
— Voyons, ne sois pas indiscret.
— Non, tu dois avoir envie de courir. Moi aussi d’ailleurs.
Je suis sûr qu’il y a des endroits du parc que tu es seul à
connaître…
— Tu devrais lui montrer ton île, dit Dominique. Nous
serons trois dans le monde à savoir qu’elle existe.
Roland bondit, courut à la porte qu’il ouvrit, poussa un
léger cri. Le groupe sombre battait en retraite vers l’escalier.
Puis Michèle et Jean se ravisèrent.
— Nous nous demandions ce que vous faisiez.
— Je lui racontais une histoire…
— L’histoire de Joseph et de ses méchants frères, dit
Roland dont les yeux brillaient.
— Il y a une Mme Putiphar, dans cette histoire, si je me
souviens bien, dit Mirbel.
— Non, protesta l’enfant, il y a Putiphar, mais pas de
madame…
— Allons ! je vois qu’il a passé le plus beau, reprit
Mirbel. C’est pourtant l’endroit du conte qu’il devrait
connaître le mieux…
— Vous perdez votre temps, dit Xavier, vous êtes sans
pouvoir sur lui. Son ange le garde.
Mirbel prit Roland par le bras, le poussa dans le couloir,
referma la porte, puis vint vers Xavier et lui demanda « s’il
allait enfin consentir à lui accorder une audience. »
— Je suppose que c’est mon tour ?
Xavier percevait la fureur qui fusait entre les mots, mais
elle ne le touchait pas : il était calme, il débordait de bonheur.
Il regardait Dominique qui détournait les yeux exprès pour
qu’il pût reposer les siens sur son visage, sur son cou, sur ce
bras nu un peu maigre qui n’était pas encore un bras de
femme. Ils allaient se quitter. Ils ne désiraient pas pour le
moment être ensemble, chacun ayant envie d’être seul pour
penser à l’autre. Elle ne le regarda qu’au moment où il quittait
la chambre derrière Mirbel et lui souffla : « Alors à quatre
heures devant la maison… »
Xavier crut voir, en sortant, pour la première fois les pins
dressés et qui faisaient un cercle sombre autour de ce bonheur
dont il débordait. Quelle chance, après tout, que Jean fût
auprès de lui, et de pouvoir parler à quelqu’un de ce qui venait
de surgir tout à coup dans sa vie ! Il entendait la voix
monotone et grondante de Jean. Il fallait répondre n’importe
quoi. Il demanda :
— Pourquoi vous tourmentez vous ? Pourquoi vous
rendez-vous malheureux ? Pourquoi vous faites-vous du mal
exprès ?
— C’est toi qui me fais du mal, dit Mirbel. Je ne t’ai pas
cherché. Je ne t’ai pas provoqué. Dans le train, si l’un de nous
deux s’est jeté à la tête de l’autre, c’est toi, le premier, je te
défie de le nier.
Il ne put continuer. Alors Xavier :
— Vous êtes mon ami. Je n’ai jamais autant souhaité
qu’aujourd’hui d’avoir un ami.
— Je ne te fais donc plus peur ?
Xavier secoua la tête. Le vent rabattait la fumée d’un feu,
au milieu du champ moissonné qui limitait le parc à l’ouest. Ils
s’assirent sur un talus au soleil de midi.
— Je vous dois trop de bonheur, reprit Xavier avec élan.
Sans vous…
Il allait dire : je ne serais pas venu à Larjuzon, je n’aurais
pas rencontré Dominique.
— Ça va, interrompit Mirbel, n’ajoute rien.
Il s’était dressé sur ses maigres jambes et s’éloigna de
quelques pas. Xavier rentra en lui-même et n’y trouva plus sa
joie. Mirbel revint s’asseoir près de lui sans une parole ; et il le
regardait. Il dit soudain :
— Ce n’est pas l’histoire de Joseph que tu aurais dû
raconter à Roland, mais celle d’Isaac.
Et comme Xavier l’interrogeait du regard :
— Ton Dieu aime les sacrifices humains, pauvre petit.
Xavier jouait avec le sable du talus, le faisait glisser entre
ses doigts. Il dit :
— Isaac n’a pas été immolé.
— Je te vois venir ! dit Mirbel en riant. Tu vas me
rappeler qu’il a épousé Rébecca !
Il changea brusquement de ton :
— Toi, mon petit ami, il faut en faire ton deuil, tu
n’épouseras pas Rébecca.
— Vous n’avez pas plus de pouvoir sur moi que madame
Pian sur Dominique, protesta Xavier d’une voix tremblante.
— Comme s’il s’agissait de moi ou de la vieille Pian !
Mirbel s’était levé de nouveau. Xavier vit de bas en haut,
comme un arbre, ce grand corps d’homme dressé sur le ciel.
— Ganymède, va ! tu connais l’histoire de Ganymède ?
— Laissez-moi, cria Xavier.
Il courut vers la barrière du parc qu’il enjamba. Mais déjà
l’autre marchait près de lui.
— C’est tout de même étrange que ce soit à moi de te
rappeler quelles griffes te tiennent.
Xavier allongeait le pas, s’efforçant en vain de dépasser
Mirbel. Il répétait à mi-voix, obstiné :
— Non ! ce n’est pas par l’homme que vous êtes, non ! ce
n’est pas par vous que Dieu me parlera.
Roland apparut au détour de l’allée ; il courait et criait :
« C’est servi ! c’est servi ! » Il se jeta sur Xavier qui le prit
dans ses bras, en disant :
— Tu es plus lourd qu’un petit âne.
Et il le pressait contre lui, à lui faire mal.
— Vous ne vous doutez pas que mon île est tout près
d’ici, dit Roland. Vous êtes passé à côté sans la voir.
Xavier le posa à terre et le prit par la main. Mirbel de loin
les suivait.
IV
À table, il se sentit observé de tous, à la dérobée. Il avait
demandé dans un grand silence si Roland déjeunait en famille.
— Non, dit Mirbel, il mange trop salement.
Brigitte Pian ajouta que même à la cuisine on n’en voulait
pas, qu’il était servi à part à l’office.
— Oui, mais nous avons tort, dit vivement Michèle. Elle
se leva, ouvrit la fenêtre et cria :
— Tu es là, Roland ? Monte. Tu déjeunes à la salle à
manger.
On entendit sa voix :
— À côté de Mademoiselle ?
— Oui, à côté de Mademoiselle.
Michèle disposa elle-même le couvert. Il entra et fixa sur
Dominique des yeux brillants de joie. Mais elle ne faisait pas
attention à lui.
Elle regardait Xavier. C’était le même regard tendre et
secret qui l’avait bouleversé deux heures plus tôt, dans la
chambre où il avait raconté l’histoire de Joseph. Mais qu’elle
lui apparaissait loin, cette joie ! Si loin qu’il n’y avait aucune
chance, lui semblait-il, qu’elle reparût jamais. L’angoisse
recommença de sourdre en lui, une souffrance inhumaine qu’il
fallait subir assis à cette table, mangeant et buvant avec ces
êtres, entouré d’eux comme d’une meute tenue en laisse par
quelqu’un qu’il ne voyait pas. Pourtant le même regard si
tendre et si grave fuyait, se dérobait sous le sien. Il n’y avait
rien de changé. Qu’allait-il chercher ? voilà son salut, à portée
de la main, l’accord de toutes ses contradictions, tous ses
abîmes comblés. Ô vie simple et vraie ! Vie souffrante du
couple humain, avec les enfants qu’il faut nourrir et élever,
avec de modestes croix dressées à chaque tournant de la
journée, pour que vous demeuriez présent, mon Dieu, au sein
de ce pauvre bonheur fait de ratages, de privations, de hontes,
de deuils, de péchés et qui se perd dans l’angoisse de toutes les
morts…
Octavie apporta le courrier avec le café. Xavier reconnut
sur deux enveloppes cette encre violette que sa mère
affectionnait. Elle avait écrit à la fois à son fils et à Brigitte
Pian. La vieille dame avait enlevé ses verres noirs.
— Une lettre de votre chère mère. Elle a dû se croiser
avec la mienne. Vous l’aviez donc avertie de votre séjour ici ?
Oui, Xavier lui avait écrit de Bordeaux. Brigitte Pian se
servait, pour lire, d’un face-à-main et tenait les feuillets de la
lettre maternelle un peu éloignés de ses yeux. Elle hochait la
tête, faisait un léger bruit avec sa langue, ponctuait sa lecture
d’exclamations retenues, étouffées à la dernière seconde.
— Il faudra, dit-elle en repliant les feuillets, que nous
ayons une conversation sérieuse…
— À quel propos ? demanda Xavier.
Et il posa sur la cheminée sa tasse vide. Il entendit rire
Mirbel derrière le journal qu’il faisait semblant de lire. La
vieille dame ne parut pas déconcertée :
— Prenez connaissance de la lettre que vous avez reçue
vous-même ; peut-être alors comprendrez-vous de quoi il
s’agit.
Comme Xavier gagnait la porte et passait devant Mirbel,
celui-ci le retint par le bras et à voix basse :
— Sais-tu ce que cette scène me rappelle ? J’ignore si à
l’époque où tu étais au collège on récitait pendant le Carême,
au Chemin de Croix, les mêmes formules que de mon temps.
Tu te souviens, à la station où le Christ est attaché à la croix, le
prêtre disait : « Mais ce qui lui parut le plus horrible, ce fut de
se voir exposé nu, à la vue d’une foule immense de
spectateurs… »
Xavier dégagea son bras :
— Pourquoi me rappelez-vous ce texte ?
Il sortit, monta l’escalier en hâte, poussa le verrou de sa
chambre, s’abîma la face contre le lit. Mirbel venait de définir
sa torture : exposé nu… Mais alors comment ne pas tenir
compte de tout ce qu’il avait entendu de cette horrible bouche,
avant le déjeuner, concernant Dominique ? Il se releva, ouvrit
la lettre de sa mère ; la tentation lui vint de la brûler sans la
lire. Il fit craquer une allumette, l’éteignit, se signa.
« … Ni ton père ni moi n’avons cru que tu persévérerais
plus de quelques semaines, mais tu as trouvé encore le moyen
de nous étonner et de dépasser notre attente. Que tu te sois
laissé enlever, le mot n’est pas trop fort, dans le train qui
t’amenait au séminaire, par un débauché de la pire espèce, il y
aurait vraiment là de quoi désespérer de toi, si la divine
Providence ne s’était encore manifestée, par la présence à
Larjuzon de Brigitte Pian. Crois-moi, mon pauvre enfant :
c’est là une grâce inespérée. Pour que tu comprennes ce que
cette grâce signifie, je dois te dire qu’au reçu de ta lettre, je me
suis précipitée chez ton directeur qui avait encore sur sa table
le mot que tu lui avais adressé de Paris. Sache qu’il ne compte
même pas y répondre. Non qu’il nourrisse contre toi la
moindre rancune, malgré la situation plus que délicate où tu
l’as mis vis-à-vis de ses confrères de Paris. Mais il enregistre
en ce qui te concerne un échec total. Il ne voit plus aucun
remède à ton instabilité. Il assure que lorsqu’un directeur s’est
aussi lourdement trompé, son devoir est de s’effacer et de
disparaître. Te voilà donc averti : tu n’as plus à compter sur
lui. Or Mme Pian a une grande expérience des âmes. Je lui
écris par le même courrier ; je m’autorise de nos relations qui
remontent à bien des années, des œuvres de charité que nous
accomplissons ensemble, et enfin des circonstances
providentielles qui l’ont amenée à Larjuzon au moment où tu y
débarquais toi-même, pour lui confier à ton sujet tout ce qu’il
est nécessaire qu’elle sache. Je n’ai pas cru devoir lui
dissimuler aucune des extravagances de ta vie religieuse, je lui
ai fait connaître le diagnostic de ton dernier directeur : qu’il
n’y a décidément plus rien à attendre d’un esprit aussi
incurablement léger que le tien, « et aussi infatué de fausses
grâces qui ne témoignent que d’une sensibilité morbide ». À
propos de morbide, je t’épargne les commentaires de ton frère.
Ils m’ont affligée, bien que je n’en aie pas toujours compris la
portée. Sur ce point-là, du moins ai-je pu te défendre, car je
n’ai jamais douté de tes mœurs, ni de ton peu d’exigence d’un
certain côté. Dieu merci, tu n’as jamais attaché d’importance à
ce qui en a tant pour les garçons de ton âge. Mais il peut y
avoir là un péril, assure ton père, qui répète qu’« un franc
luron » lui donnerait moins de souci. Sur ce sujet aussi j’ai cru
pouvoir donner à Mme Pian certaines indications. Tu feras
donc bien de lui parler à cœur ouvert avec plus de liberté qu’à
moi-même. Rien ne l’étonnera. Elle est d’âge à tout
entendre. »
Xavier alluma la bougie, regarda la flamme dévorer
lentement mot après mot, lettre après lettre, la grande écriture
violette, puis il eut honte de ce geste. Il entr’ouvrit la porte…
Ils parlaient, tous à la fois dans le bureau : le vacarme lui
permit de descendre l’escalier et de gagner le perron sans être
entendu. Il prit pour la première fois la route du bourg, suivi
par les regards des vieilles qui cousaient, tassées sur les
chaises basses devant les seuils. Il vit l’église à droite, au bout
d’une ruelle. La porte qu’il secoua presque avec rage, était
fermée à clef. À travers des volets entrebâillés, une voix lui
cria : « C’est la sacristine qui a la clef, mais elle travaille à son
champ. » Xavier s’approcha de la fenêtre et demanda « si on
enlevait le Saint-Sacrement ?»
— Je ne le pense pas, répondit la voix, parce que je sais
que la sacristine s’inquiète d’entretenir la lampe et qu’il y a
tous les soirs « l’heure sainte » pour les dames.
Xavier remercia, fit le tour de l’église. C’était l’ancien
cimetière jonché encore de vieux cippes funéraires aux
inscriptions effacées. L’ortie croissait drue sur cette terre où
tant d’êtres humains étaient retournés. Le chevet roman
jaillissait de cette végétation inculte, vaisseau venu d’ailleurs
et enlisé depuis des siècles dans cette glaise nourrie de la chair
des hommes. Le soleil était encore chaud. Un lierre noir
bourdonnait de guêpes et ce bourdonnement ne se confondait
pas avec la rumeur du bourg. Xavier avait appuyé son front à
ce chevet, – au chevet de Dieu. La lampe devait brûler dans
cette solitude absolue. Le prisonnier tenu sous clef, était là, de
l’autre côté du mur. Xavier n’aurait pas été surpris si les
vieilles pierres s’étaient écartées, qui le séparaient de son
amour. La scierie, le battoir d’une laveuse, un coq, des abois,
le cahot d’une charrette, ce que les morts avaient entendu tous
les jours de leur vie oubliée, lui qui était vivant ne l’entendait
pas. Il sentit tout à coup qu’il ne supportait plus cette brûlure
d’ortie contre son mollet gauche. Quatre heures sonnèrent. Il
se souvint qu’il était attendu.
V
TU cherches ton ami ?
Michèle avait rencontré Jean au détour d’une allée. Il
répondit : « Tu le cherches aussi ? » d’un ton qui ne parut pas
la blesser. Xavier n’était pas dans sa chambre et elle ignorait
où il pouvait être allé :
— Peut-être au bourg. ? dit-elle, à la gare pour s’informer
de l’heure des trains ?
Non, Jean ne le croyait pas.
— Il ne partira pas tant qu’il y aura ici une certaine
personne… du moins, c’est mon idée, insista-t-il.
— Il se moquerait bien de Dominique, s’il n’y avait ce
gosse entre eux… dit Michèle. Je me demande d’où vient ce
goût des prêtres pour les enfants mal venus.
— C’est que ce sont des âmes faciles à prendre et qu’on
ne leur dispute pas. Des âmes à portée de la main. Il suffit d’un
ballon pour les attirer. La plupart ne cherchent que leur
plaisir ; mais le prêtre se dit : « N’y en aurait-il qu’un sur dix
que je puisse atteindre… »
Il parlait pour lui seul, avec une véhémence amère,
comme s’il eût voulu convaincre quelqu’un. Michèle ne
l’écoutait pas. Il se tut, attentif à une pensée secrète.
— Non, reprit-il tout à coup, il ne restera pas ici à cause
de Dominique, il partira plutôt à cause d’elle…
Michèle l’interrompit : « Je ne vois pas pourquoi… » et
lui, il n’osait lui découvrir sa pensée. Ils marchaient côte à
côte, à pas lents, comme autrefois, unis par une inquiétude
commune. Bien loin que Xavier les séparât, ils se rejoignaient
en lui.
— Dominique n’a aucun intérêt à le faire partir, dit
Michèle.
— Non, elle n’y a aucun intérêt… mais lui ! Tu n’as pas
encore compris qu’il appartient à l’espèce qui fuit la créature
aimée.
Elle haussa les épaules : « Qu’est-ce que tu vas
chercher ! »
— Mais oui, bien sûr ils s’aiment, affirma-t-il à voix
presque basse. Cela crève les yeux. D’ailleurs tu le sais bien.
Comme si nous n’étions pas avertis, l’un et l’autre en même
temps, de tout ce qui concerne ce petit être !
Elle protesta :
— Je m’y intéresse à cause de toi. Toi seul m’intéresses
en lui…
Ils firent quelques pas en silence, Mirbel dit à mi-voix :
« Si la vieille pouvait partir… ».
— Elle ne débarrasserait pas le plancher sans emmener sa
secrétaire… Mais regarde-les donc !
Michèle leva la tête et vit Dominique et Xavier : ils
descendaient vers le ruisseau, précédés de Roland qui courait.
La jeune fille portait le panier du goûter. Ils n’avaient pas
aperçu le couple.
— Elle est arrivée à ses fins, dit Michèle.
Jean secoua la tête :
— Comme si Xavier pouvait être la fin de personne !
— Alors que cherches-tu ? qu’espères-tu ?
— Rien d’autre pour l’instant que ce que j’ai…
Et comme elle répétait, les épaules soulevées : « Ce que
tu as ? qu’est-ce donc que tu as ? »
— Songe où il devrait être, reprit-il ardemment, où il
serait depuis plusieurs jours s’il ne m’avait rencontré…
— Un séminariste de plus ou de moins ! En voilà une
affaire ! en voilà une victoire !
Il ne parut pas touché de sa moquerie. Elle haussait les
épaules, répétant : « Quelle folie ! mais tu es fou à la lettre !
Bien sûr que tu es fou ! »
Il ne se fâcha pas : il suivait sa pensée.
— Et puis, reprit-il après un silence, tu oublies qu’il y a
des coups de surprise. Avec de la patience, nous pouvons le
surprendre dans les moments où il se croit abandonné. Songe à
l’âge qu’il a. Il n’en est pas encore à l’horreur de la créature
bien loin de là ! Dieu l’a visité et occupé avant qu’il ne fût
détaché. Je le lui ai fait comprendre, ce matin. Les mystiques
ont inventé des règles, des étapes d’ascension… Mais l’Esprit
s’en moque bien. Crois-moi : ce Xavier débordant de grâce
n’en est pas moins à la merci d’une parole tendre, d’une
caresse, si d’abord elle est chaste…
— Oui, interrompit Michèle sombrement, à la merci de
Dominique.
— Dominique ?
Il s’arrêta : ils étaient revenus devant le perron.
— Il dépend de nous qu’elle ne soit plus là demain…
Non, ne me suis pas, reprit-il comme elle gravissait les
marches derrière lui. Mieux vaut que tout se passe entre moi et
la vieille.
— Laisse la porte entrebâillée, dit Michèle, je reste dans
le vestibule.
VI
MAIS, Roland, ton île est une presqu’île.
Et comme l’enfant protestait :
— Tu vois bien qu’elle est rattachée à la terre…
L’île de Roland était une souche d’aulnes qui avançait
dans le lit du ruisseau.
— La terre est trop humide pour que nous goûtions là, dit
Dominique.
Roland commença de pleurer : elle avait promis qu’ils
goûteraient dans l’île…
— D’où nous sommes, nous pouvons juger du travail
qu’il faudrait faire pour que ta presqu’île devienne une île, dit
Xavier. Il faudra percer cet isthme, creuser un canal. À nous
deux, nous y arriverons.
Roland oubliait d’essuyer ses larmes et de se moucher,
mais déjà il voulait aller chercher ses outils pour commencer
les travaux.
Dominique lui souffla : « Quelle bonne idée ! va vite ! »
Dix minutes pour aller et revenir…, elle resterait seule dix
minutes avec Xavier.
— Non, décida Xavier, goûtons d’abord. Nous verrons
après.
L’enfant, qui était déjà parti en courant, revint et s’assit
entre eux deux. Dominique lui donna des biscuits et du
chocolat. Xavier prit une grappe de raisin qu’il éleva dans la
lumière : « Comme elle est dorée ! » Dominique s’affairait :
— J’ai porté de la limonade, qui veut boire ?
Elle semblait n’être là que pour le petit garçon et Xavier
lui-même écoutait avec attention ce qu’il racontait au sujet des
outils que Mme de Mirbel lui avait donnés.
— C’était pour Pâques, quand on m’a amené ici…
Il fit semblant de ne pas entendre Dominique qui disait :
« Ils ne te font plus beaucoup de cadeaux, maintenant. »
Rongeant son biscuit, il vint s’asseoir contre Xavier.
— Ce que tu as les genoux sales ! Tu n’as pas honte !
— Qu’est-ce que ce serait, soupira Dominique, si je
n’étais pas là !
Voilà les propos qu’ils échangeaient et les minutes
s’écoulaient de ce jour d’automne tiède et doux, sur ce tronc
de pin exposé au soleil où ils étaient assis côte à côte une fois
encore, peut-être la dernière. Les araignées d’eau s’agitaient,
puis demeuraient immobiles et le courant les entraînait.
Roland cria d’une voix étouffée : « Un écureuil ! là… Vous ne
le voyez pas ? Sa queue dépasse… » Il fit claquer ses mains,
l’écureuil sauta sur un chêne, puis sur un pin et Roland courait
le nez en l’air. Elle prononça à mi-voix son nom :
« Xavier… » Il ne bougeait pas, les yeux à demi baissés. Il ne
savait pas se raser. Sous la barbe sombre, sa peau était d’un
enfant. Elle penchait déjà la tête vers cette épaule qui ne se
déroberait pas. Mais Roland revint : il ne voyait plus
l’écureuil. Dominique lui demanda : « Et tes outils ? Tu ne
veux pas les chercher ? » Xavier intervint :
— Non, il est trop tard pour commencer les travaux.
Demain matin nous nous y mettrons.
Roland protesta qu’il ferait jour jusqu’à sept heures et il
remonta en courant la prairie.
Dominique prit la main de Xavier et demanda tristement :
« Je vous fais peur ? » Il fit signe que non, se rapprocha d’elle
et leurs épaules se touchaient. Elle mêla ses doigts aux siens :
leurs paumes aussi étaient unies. Ils bougeaient si peu qu’une
libellule se posa sur le genou de Xavier. Dans la prairie, de
l’autre côté du ruisseau, un peu de brume se leva. Ils
entendirent sur la route des bêlements, le cri de gorge du
berger, des sonnailles. Les pieds de Dominique étaient nus
dans les espadrilles bleues. Il referma doucement sa main sur
la cheville gauche de la jeune fille et il dit : « Vous avez
froid… Elle secoua la tête et soupira à mi-voix : « Je suis bien.
Je suis près de vous… » Il demanda : « C’est vrai ? Non, ce
n’est pas vrai ! »
— Que je suis heureuse près de vous ?
Elle le regarda et il comprit qu’elle était au bord des
larmes. « Il va revenir… » murmura-t-elle. Il songea qu’elle
attendait un geste… Ce ne serait pas mal de prendre
doucement ses épaules… Déjà n’avait-il pas refermé la main
un peu au-dessus de la cheville ? Que son bras était mince ! Il
en approcha sa bouche. Il dit : « Votre bras aussi a froid… » Il
l’attira à lui enfin, dans un consentement de tout son être à ce
bonheur qui n’était pas le mal.
Ils entendirent derrière eux Roland qui pleurnichait et
hoquetait. Ils se détachèrent l’un de l’autre.
— Qu’est-ce que tu as ? Dominique a mal à la tête et se
reposait contre mon épaule. Ce n’est tout de même pas cela
qui te fait pleurer, petit idiot ?
Les sanglots empêchaient l’enfant de parler. Dominique
arrangeait ses cheveux. Elle demanda d’une voix distraite :
— Tu n’as pas trouvé tes outils ? Tu les as perdus ?
— Non ! c’est Mme Pian qui vous envoie chercher… Vous
partez ! vous partez ! Elle vous emmène, elle a téléphoné pour
avoir l’auto…
Ils se levèrent tous deux. Roland entoura de ses bras les
jambes de Dominique. Il répétait dans les larmes : « Vous vous
en allez ! Vous vous en allez ! »
— Mais pourquoi ? Comment le sais-tu ?
— Ils se sont disputés, ils ont dit des gros mots…
Ils n’en purent rien tirer d’autre : « Ils se sont dit des gros
mots… » Ils avançaient tous les trois dans la prairie mouillée.
— Il a peut-être mal compris, murmura Dominique. Qu’a-
t-il pu se passer ? Oh ! cela s’arrangera, ils finissent toujours
par faire semblant de se réconcilier…
Xavier demanda : « Vous croyez ? » Ils n’osaient pas se
regarder.
VII
JEAN avait laissé la porte du petit salon entrouverte,
comme Michèle l’en avait prié. Dès son entrée, la vieille dame
posa sur le guéridon son rosaire à gros grains, jalonné de
médailles ; il lui avait suffi d’un coup d’œil pour comprendre
que Mirbel venait l’attaquer et qu’il voulait aller vite. Les
premiers mots du garçon furent pour se réjouir de la trouver
seule « ayant une prière à lui adresser » et il avança une
chaise.
— S’il ne dépend que de moi… dit Brigitte, d’une voix
suave.
— C’est à propos du petit Dartigelongue.
— Ah ! vraiment ? le petit Dartigelongue… répéta la
dame. Elle était déjà au fait. Le terrain choisi par Mirbel lui
était connu. Elle répéta à mi-voix : « Ce pauvre garçon, oui…
oui… » Et soudain, d’un air décidé :
— Eh bien, veux-tu savoir toute ma pensée ? Je
reviens beaucoup de mes préventions. Mais c’est un enfant
qu’il faudrait reprendre en main.
— Voilà où je vous attendais, dit Mirbel. C’est à ce
propos que je voulais vous mettre en garde.
Elle rit, elle se rengorgea : « Me mettre en garde ? moi ? »
— Il ne faut à aucun prix, ma mère, que vous cherchiez à
le prendre en main, comme vous venez de dire, que vous
interveniez en ce qui concerne sa vocation, sa vie intérieure. Je
sais à quel point il en souffrirait.
Elle ne bronchait pas, un reflet dansait sur ses verres
noirs. Elle le voyait venir. Il insista :
— C’est notre hôte, n’est-ce pas ? Nous nous devons de le
protéger contre des entreprises inspirées par les intentions les
meilleures, vous pensez bien que je n’en ai jamais douté.
Il s’étonnait de ce que Brigitte Pian ne réagissait pas à
l’attaque. C’était lui qui, à son insu et à mesure qu’il parlait,
haussait le ton.
— Votre zèle vous aveugle et vous entraîne. Il n’y a que
vous qui n’ayez pas eu conscience de ce qu’avait d’intolérable,
devant nous, votre allusion à la lettre de son idiote de mère,
bien incapable de rien comprendre à un esprit de cette race. Je
ne permettrai pas que sous notre toit, elle puisse trouver des
complices, dans la persécution qu’elle prépare contre Xavier.
En un mot, je vous demande, ma mère, de ne plus parler à mon
ami, de ne même plus faire allusion au débat qui le déchire en
ce moment.
Brigitte Pian demeurait de pierre. Quand il se tut, elle
enleva ses verres, découvrant un œil sombre qui exprimait un
calme profond. Elle attendit un peu avant de répondre, et elle
balançait son buste, souriant à ce qu’elle allait dire.
— Mon pauvre Jean ! Sans doute vais-je t’étonner
beaucoup, mais je pense comme toi qu’il faut intervenir le
moins possible dans cette histoire, à moins d’y être forcé
comme je l’ai été par la lettre de Mme Dartigelongue ; mais
même alors je me garderai d’insister, ayant dit ce que j’avais à
dire.
— Allons donc ! Comme si vous ne l’aviez pas menacé de
vos directions…
— Mais non ! je l’ai averti du désir que j’ai de lui parler.
Mais, à moins qu’il ne m’y invite expressément, je suis bien
résolue à me taire sur ce qui le concerne et à respecter ses
secrets, comme je l’ai toujours fait dans mes rapports avec les
âmes. C’est d’un autre que j’ai le devoir de l’entretenir…
— D’un autre ?
— De toi, oui, mon cher enfant, si tu veux le savoir. Oh !
tout innocent qu’il est, je ne doute pas qu’à ton endroit, sa
religion ne soit éclairée. Mais quoi qu’il pense de ton cas, ce
ne peut être que fort éloigné de la réalité. Tu m’accorderas
qu’un esprit de cette race, comme tu l’appelles, ne saurait
pénétrer jusqu’au fond de la créature que tu es…
Elle s’appuya des deux mains sur sa canne et se dressa,
majestueuse, devant ce faible ennemi qui ricanait, et le toisa
d’un regard qui exprimait la pitié :
— Tu me feras l’honneur de me croire, si je t’affirme que
je ne livrerai sur toi que ce qu’il me paraît urgent que ce jeune
homme sache. Il ne s’agit pas, tu le penses bien, de te dénigrer
par plaisir, ni de dire du mal de toi. Je n’en suis plus à tomber
volontairement dans ces sortes de fautes. Tu n’as rien à
craindre de moi puisque je me tiens sur le plan de la charité.
La plus grande charité envers l’homme que tu es, c’est de le
rendre inoffensif.
Il saisit un presse-papier sur la table. Elle ne bougeait pas,
et toujours debout le regardait, souriante. Il reposa le presse-
papier, fit quelques pas qui l’éloignaient d’elle. Il alla appuyer
son front à la vitre, attendant que le battement de son cœur
s’apaisât. Il accomplit, en une minute, un effort énorme pour
se dominer. Quand il se retourna, il était calme.
— Je ne veux aucun mal à Xavier, dit-il enfin. Mais peut-
être avez-vous raison : il est trop vrai que je pourrais lui nuire
sans le vouloir.
— Te voilà raisonnable, dit Brigitte sans le quitter des
yeux.
— Oh ! soupira-t-il, je sais depuis longtemps qu’avec
vous il ne sert à rien de jouer au plus fin…
— Je suis assez fine, en tout cas, pour m’attendre au pire
lorsque tu deviens doux…
Et elle rit, cherchant le regard qui se dérobait sous le sien.
— Vous vous trompez bien, ma mère, dit Jean. Il se rassit,
approcha sa chaise du fauteuil. Le guéridon les séparait.
— Comme si depuis le temps que nous nous connaissons,
il ne m’était pas arrivé bien souvent de me confesser à vous !
— Oui, c’est vrai ; quand tu avais seize ans…
Il souleva à demi les épaules.
— J’ai toujours seize ans, dit-il enfin. Eh bien oui, j’ai
envie que vous partiez parce que je suis jaloux… C’est drôle
que l’amitié soit jalouse, n’est-ce pas ?
Brigitte Pian secoua la tête comme un vieux cheval. Elle
demanda à mi-voix : « Suis-je donc si redoutable ? » Il avait
les coudes aux genoux, l’œil vague, un air de détachement et
de confiance.
— Je pensais à Dominique, dit-il. Je ne puis me faire à
cette idée. Jamais je ne m’étais senti à ce point roulé.
Il ne regardait pas Brigitte ; elle pouvait croire qu’il avait
oublié sa présence. Il tressaillit un peu lorsqu’elle l’interpella :
— Que vient faire Dominique dans cette histoire ?
Il sourit, répéta d’un ton d’indulgence amusée : « Voyons,
ma mère ! voyons ! » Et soudain :
— Ignorez-vous qu’ils sont ensemble en ce moment ?
Non, elle ne le croyait pas : Dominique lui avait demandé
la permission d’aller goûter au bord du ruisseau avec le petit.
Il alla de nouveau vers la fenêtre, puis revint les mains
dans les poches, l’air paisible et détaché :
— Vous ne prétendez tout de même pas faire de votre
Dominique une bonne sœur ? Vous conviendrez qu’on ne
saurait avoir moins de vocation.
Elle prit le rosaire sur le guéridon et le tint fortement serré
dans sa main droite.
— Vous n’êtes pas fâchée au moins ? demanda-t-il. Il n’y
a rien dans tout ceci qui ne soit heureux pour Dominique,
après tout ! Vous devriez vous réjouir de la chance qui lui
échoit car vous avez beau dire, c’est déjà très avancé. Xavier
m’a parlé, vous savez ? Il croit que Dieu s’occupe de sa petite
personne ; il ne met pas en doute que l’Être infini n’ait réglé
notre rencontre dans le train de Paris pour que je l’amène à
Larjuzon et qu’il y séduise la secrétaire de Mme Pian : tels sont
ces petits chrétiens.
Il riait. Les lèvres de la vieille dame remuèrent : elle
priait, mais son irritation se manifestait malgré elle par ce
hochement sénile de la tête dont elle n’était pas maîtresse.
Mirbel, toujours riant, insistait :
— Je voudrais voir la gueule de la mère Dartigelongue
lorsqu’elle apprendra que son Benjamin en rupture de
séminaire, a séduit la secrétaire de Brigitte Pian et qu’il va
épouser cette jeune personne, enfant naturelle qui plus est !
Mais dans ces sortes de mariages, l’absence totale de famille
constitue une chance qu’il ne faut pas sous-estimer.
— Les Dartigelongue peuvent dormir tranquilles.
Bien que la vieille dame eût lancé ce trait sans hausser le
ton, il comprit qu’elle était près d’éclater.
— Vous oubliez, dit-il, que Xavier et Dominique n’ont
besoin de la bénédiction de personne.
— Elle a besoin de la mienne en tout cas.
Cela fut dit, le râtelier serré.
— Oui, c’est vrai, concéda-t-il, qu’elle dépend
entièrement de vous. Mais charitable comme vous l’êtes, et
l’aimant comme vous l’aimez, je ne vous vois pas lui enlevant
le pain de la bouche. Allons, ma mère, imitez moi : résignez-
vous à leur bonheur.
Ce fut sur ce mot qu’elle se redressa, appuyée sur sa
canne. Elle balbutiait : « Je t’interdis… Comme si de toi à
moi, il pouvait s’établir le moindre rapport… comme si nous
pouvions sur quoi que ce soit, avoir le même sentiment….
Elle suffoquait.
— Vous ne pouvez vous passer de sa présence, avouez-le
donc, insista-t-il durement. C’est un bain de jeune sang que
vous prenez, au spirituel, bien entendu ! Les vieux qui aiment
s’entourer de jeunesse, il y a du vampirisme dans leur cas, je
l’ai toujours cru…
Elle cria ! « Du vampirisme ! » Il la vit frémir enfin des
pieds à la tête. Les hochements de sa tête se précipitèrent. Sa
voix chevrotait :
— Ma seule faute est d’avoir exposé cette jeune fille au
péril d’une cohabitation abominable.
Elle sortit, avec une hâte dangereuse pour ses vieilles
jambes. Dans le vestibule, ils virent Michèle qui interrogeait
Roland.
— D’où viens-tu pour t’être mis dans cet état ?
Il répondit qu’il venait chercher ses outils parce que son
île était une presqu’île et que le monsieur allait commencer les
travaux. Il avait perdu le souffle et butait sur les mots. Comme
il regagnait la porte, Brigitte Pian le retint par le bras :
— Il t’attend là-bas, le monsieur ? Tu l’as laissé seul ?
— Oh ! mais Mademoiselle lui tient compagnie !
L’enfant demeura interdit : M. et Mme de Mirbel riaient
aux éclats et il n’était pas accoutumé à les faire rire. Il
observait avec inquiétude, la bouche ouverte, ces grandes
créatures sombres et redoutables, en proie au rire.
— Sois gentil, dit Mirbel, ne te presse pas de les
rejoindre, tu as tout le temps.
Ce fut à ce moment-là que se déchaîna entre les grandes
personnes une scène confuse dont il ne comprit rien, sauf ce
qu’il appelait « les gros mots ». Ils échangeaient des gros
mots, voilà tout ce qu’il avait pu rapporter à Xavier et à
Dominique. Mme Pian le retint par le bras :
— Va dire à Mademoiselle que je l’attends pour faire nos
valises et pour téléphoner au garagiste. Nous rentrerons en
auto. Ça coûtera ce que ça coûtera, mais nous ne coucherons
pas ici ce soir.
C’était la phrase que se rappelait Roland et que, tandis
qu’ils remontaient tous les trois vers la maison, à travers la
prairie mouillée, Dominique lui faisait répéter : « Oui, elle a
dit qu’il fallait que vous téléphoniez pour avoir l’auto, que ça
coûterait ce que ça coûterait… »
Xavier marchait derrière eux. La prairie était
marécageuse, ses souliers s’enfonçaient et quand il les retirait
cela faisait un bruit de ventouse. Les yeux fixés sur les épaules
de la jeune fille, il la suivait. Elle se retournait parfois à demi
vers lui mais demeurait attentive aux propos du petit garçon
reniflant. Elle dit sans regarder Xavier :
— Ne restez pas ici un jour de plus. Vous êtes libre. La
ville est grande et personne n’a le droit de contrôler mes
sorties.
Il ne répondit pas et la laissa gravir le perron avec
l’enfant. Il demeura au bas des marches, tandis qu’elle
pénétrait dans le vestibule. Non, il n’existait aucun obstacle
entre eux, rien que ce refus au-dedans de lui, cette dérobade
stupide, comme si tout amour lui était interdit à lui qui
pourtant ne savait qu’aimer. Il était debout, face à la triste
maison qui perdait son crépi par place, devant les marches
descellées, et le vent d’automne tourmentait à l’entour les
cimes noires. La bruine du crépuscule montait de la prairie,
gagnait le bois. Il n’osait entrer, bien qu’aucun éclat ne vînt de
la maison. Fût-elle vraie, cette histoire sans preuve et sans
raison sur laquelle il jouait sa vie, quelle nécessité de se
séparer du troupeau ? Il était un garçon comme tous les
garçons… Mais tandis que cette pensée habituelle tournait en
lui, pareille à l’une de ces feuilles mortes qu’un souffle
soulevait et faisait retomber à ses pieds, il prononça
distinctement des paroles latines : « … vita, dulcedo, et spes
nostra salve. Ad te clamamus, exsules filii Evae. Ad te
suspiramus gementes et flentes… » Gémissant et pleurant… Il
aimait, il était aimé, pourquoi pleurer ? pourquoi gémir ? Il
gravit en hâte le perron, pénétra dans le vestibule. Roland était
assis sur la caisse à bois ; il n’était que larmes et morve.
Xavier lui demanda où était Dominique : elle téléphonait, dans
la bibliothèque. Et il ajouta sans le regarder : « Elle m’a dit de
vous le dire…
— Pourquoi ne l’as-tu pas fait ?
Il tourna sa figure vers le mur sans répondre. Xavier mit
la main sur la grosse tête rase qui se déroba. La jalousie déjà,
mon Dieu ! Il traversa la salle à manger et gagna la petite pièce
qu’on appelait à Larjuzon la bibliothèque bien qu’elle ne
contînt guère que des années reliées du Monde Illustré.
Dominique ne raccrocha pas le récepteur en voyant Xavier.
Elle lui fit seulement signe de rester : « Entendu ! nous
paierons le retour… Oui, le tarif de nuit… » Sa main gauche
demeurait tendue sur Xavier qui résista quelques secondes
avant de la saisir. Elle raccrocha le récepteur. Xavier la prit
dans ses bras mais, de sa main libre, il lui maintenait la tête
contre son épaule, de sorte que leurs bouches ne s’unirent pas.
La dernière grosse mouche bourdonnait contre une vitre. Sur
la table où les enfants Pian faisaient autrefois leurs devoirs de
vacances, des lacs d’un noir pâli, des figures d’animaux gravés
avec un canif composaient les hiéroglyphes indéchiffrables
d’une enfance disparue. Ce fut elle qui se détacha de lui et qui
murmura : « Il faut être sages… »
— Qui est plus libre que vous ? À vingt-deux ans, vous
avez le droit de vivre chez vos parents. Vous suivrez des cours.
Après tout, vous êtes un étudiant… Moi, je ne puis me
brouiller avec la vieille. Je lui dois la place que j’occupe à
l’École libre et mon frère est à ma charge. Oh ! ce serait
impossible de jouer au plus fin avec elle… Mais Dieu merci,
elle ne sort plus seule. Elle ne quitte guère son fauteuil… Mais
dites donc quelque chose ! ajouta-t-elle d’un ton de tendre
impatience.
Il murmura : « Je vous écoute… »
— L’erreur, reprit-elle, c’est d’avoir accepté de prendre
une chambre chez Mme Pian, par économie.
Xavier dit que « cela valait mieux… »
— Oh ! et puis au besoin, j’ai une amie qui nous prêterait
sa chambre…
Parole néfaste, elle le comprit trop tard. Il s’éloigna sans
qu’elle cherchât à le rejoindre. Elle se reprit :
— Mais non, nous nous verrons dehors. Moi, vous savez,
pourvu que je ne vous perde pas…
La fenêtre était étroite et, comme le jour mourait, il ne
voyait plus guère que ses cheveux, l’angle trop marqué du
maxillaire et la clarté des avant-bras sur la robe obscure. Il
entendait la mouche se cogner, il prêtait attention à l’odeur de
vieille encre et de livres moisis, – l’odeur de cette minute,
aussi longtemps qu’il vivrait. Il avait fermé les yeux à demi et
elle n’osait faire un geste. Elle soupira :
— Vous êtes comme si on vous avait jeté un sort…
Comme il ne répondait pas, elle ajouta :
— C’est peut-être une espèce de folie…
— Oui, dit-il à mi-voix, une folie.
— Vous guérirez. Je vous guérirai.
Elle se rapprocha, mais sans le toucher et lui demanda
seulement : « M’aimez-vous ? »
— Plus que personne en ce monde.
« Alors ? » implora-t-elle. Mais il n’ajouta pas une parole
et ne fit pas un geste vers elle. Ils demeuraient là, dans
l’ombre, et ne bougèrent pas, même lorsqu’ils entendirent dans
la salle à manger la canne de Brigitte Pian. La dame poussa la
porte et vit d’un seul regard dans l’ombre, ces deux jeunes
corps aimantés l’un par l’autre et pourtant séparés.
— Il vous en faut du temps pour téléphoner, ma petite !
— Nous causions, dit Dominique.
— Vous avez toutes les valises à faire. Je ne veux pas que
nous couchions ici. Nous dînerons en route, si vous avez trop
faim.
Elle ne paraissait nullement irritée et s’effaça pour laisser
passer Dominique. Elle attendit que la jeune fille eût traversé
la salle à manger et se tourna alors vers Xavier :
— Je ne sais ce que je devrai dire à votre pauvre mère, car
elle va m’interroger.
Il discernait cette masse, ce corps épais chargé d’étoffes
sombres et la tache livide du front et des joues. Il entendait
souffler la vieille jument poussive ; mais à travers ces
apparences, ce qu’il percevait surtout, c’était le froid de cette
énorme haine congelée.
— Quand je songe que cette chère amie s’imagine que je
peux encore quelque chose pour vous, au point où vous en
êtes…
Il ne répondait pas, debout, comme hors du temps, devant
une créature sans sexe et sans âge. Il s’efforçait de chasser les
trois mots du récit de la Passion qui l’obsédaient : « Jesus
autem tacebat »… Il se taisait pourtant lui aussi tandis que la
Parque en face de lui proférait des paroles méditées :
— Je suppose, mon pauvre enfant, que ce n’est pas un
hasard si vous avez rencontré quelqu’un de votre race, ni si
vous l’avez suivi. Je doute qu’il puisse vous faire beaucoup de
mal. Dire qu’il n’y a pas une heure, je m’inquiétais à ce sujet !
mais à présent mon avis formel, et que je ne confierai pas à
votre chère mère, rassurez-vous !, est qu’on ne peut plus vous
faire de mal. Vous ne pouvez, Jean et vous, qu’additionner vos
poisons.
Elle attendait qu’il parlât, mais il demeurait pareil à un
jeune pin dans la nuit.
— Il est vrai que je vous enlève votre distraction et que
peut-être vous allez vous ennuyer sans elle et que vous ne vous
attarderez plus ici. Mais j’en reviens à ma question : que
devrai-je dire à votre pauvre maman ?
— La vérité, madame, si vous la connaissez.
Elle n’attendait pas cette réponse. Elle fit quelques pas
vers la porte, se ravisa :
— Malgré ce que je vous ai dit, il ne faut jamais
désespérer. Vous êtes jeune encore. Rien n’est perdu. Je prierai
pour vous.
Son silence maintenant l’inquiétait. Elle insista :
— Je puis me tromper sur votre compte, après tout.
Il s’était détourné. Brigitte Pian quitta la pièce, traversa la
salle à manger à tâtons comme une aveugle, puis revint sur ses
pas. La porte de la bibliothèque était restée ouverte. Elle ne vit
plus Xavier et crut qu’il avait disparu. Mais non, c’était lui
cette masse, sur le plancher. Il était à genoux, le front contre
ses deux bras, appuyé sur le rebord de la table, les épaules
écrasées.
LE pire, Michèle, ce que j’ai fait de pire, ce que j’ai conçu
froidement, ce que j’ai commencé d’accomplir…
— Ne me le dis pas.
— Même si je le voulais, peut-être ne trouverais-je pas de
mot. Quand je me suis confessé, il m’était impossible de me
faire entendre… Roland, tu sais ? Je l’avais toujours haï. Tu
aurais voulu l’adopter parce que tu n’espérais plus être mère.
Il était à la fois un reproche vivant et une dérision vivante. Et
voilà que c’était sur lui qu’après avoir tourné autour de
chacun de nous, Xavier allait se fixer désormais ! Non par
préférence de cœur, du moins les premiers jours, mais parce
qu’il croyait le petit menacé comme la portée de chiots que
j’ai fait noyer le lendemain de notre arrivée. Pour cette
créature chétive et sans nom, j’ai toujours cru que Xavier
avait offert sa part de bonheur terrestre, il renonçait à
Dominique, il lui donnait Dominique… Et moi ? qu’étais-je
pour lui, sinon un des instruments de son supplice ? Je faisais
partie de sa passion. Comprends-moi : il ne s’agissait pas
d’une jalousie d’amitié ou d’amour. C’était d’un tout autre
ordre. Alors j’ai imaginé…
Il hésitait. Elle espéra qu’il n’irait pas plus avant. Mais il
reprit :
— Je ne suis pas toujours aussi sûr de mes intentions :
presque rien n’est tout à fait délibéré… Mais ceci le fut.
Xavier voyait dans Roland l’un de ceux dont l’Ange contemple
la face du Père. Eh bien, j’ai feint de croire que cette
tendresse… Je n’ose pas te dire… Je lui ai fait croire que je le
soupçonnais… J’ai suscité dans son esprit l’équivoque
immonde. Je me rappelle sur sa pauvre figure cette horreur
d’abord, et puis bientôt cette angoisse. Éloigne-toi de moi.
Elle demeura un instant les lèvres collées contre son cou.
« Et moi ? disait-elle. Et moi ? J’étais jalouse à mourir de
Dominique. J’ai conçu, dès que j’ai vu Xavier, le désir de le
troubler. Chacun de mes regards sur lui a été coupable…
D’ailleurs, tu le savais, tu étais complice. Je t’avais servi
d’appeau pour l’attirer, pour le retenir. »
Il lui mit la main sur la bouche. Ils ne parlèrent plus. Jean
dit tout à coup :
— Je n’y avais jamais songé : ce dut être pour lui la pire
épreuve de découvrir ce que sa seule présence avait déchaîné
à Larjuzon et qu’il y était venu consommer la perte de ceux
qu’il avait prétendu sauver.
— À moins qu’il n’ait su, lui qui savait tout d’avance, que
chacun de nous devait suivre ce chemin-là pour atteindre à la
paix où nous sommes, ce chemin-là et non un autre.
Jean étendit le bras, alluma la lampe.
— Regarde-moi, Michèle, dit-il. Regardons-nous l’un
l’autre. Comment oses-tu parler de la paix où nous sommes ?
Songe à ce qu’est devenu chaque instant de notre vie, depuis
qu’il n’est plus là !
Elle s’assit sur le lit. Elle soupira :
— Nous souffrons… Mais dans la paix. Tu l’as reconnu
toi-même ; il t’a donné sa paix. Est-ce que ce n’est pas vrai ?
Jean hésita avant de répondre à voix basse :
— Oui, c’est vrai. Oui, je souffre plus que je n’ai jamais
souffert et pourtant je suis en paix, moi qui ne le fus jamais,
moi qui ai été un enfant battu par une brute et qui, à seize ans,
ai surpris la mère que j’adorais…
Ce fut à Michèle, cette fois, d’appuyer la paume de sa
main droite sur les lèvres de Jean. Elle dit :
— Ce que Xavier a cru, tu le crois aussi ?
Il ne le nia pas :
— Oui, Michèle. Je sais maintenant que l’amour existe en
ce monde ; mais il y est crucifié, et nous avec lui.
VIII
JEAN entra dans la chambre de Michèle qui tricotait près
d’un feu pauvre, un châle sur les épaules, pareille à la vieille
femme qu’elle serait un jour.
— On n’y voit presque plus. Tu n’allumes pas ?
Non, elle y voyait assez pour tricoter.
— Voilà ! reprit-il. Elles bouclent leurs valises. L’auto
arrive.
Elle n’avait pas levé la tête. Elle demanda : « Et lui ? » Il
fit un geste d’ignorance ou de doute, et déclara :
— Pour moi, il restera.
Michèle posa son ouvrage sur les genoux, les yeux fixés
sur le feu, et murmura :
— Laisse-le partir. Il t’a ramené ici, c’est tout ce qu’il
pouvait faire.
— S’il reste, dit sombrement Mirbel, nous n’y serons
pour rien. S’il reste…
— Ce sera à cause de Roland ? Tu le crois ?
— Pourquoi me le demandes-tu, puisque tu le sais ?
Elle ne répondit pas, reprit son tricot. Ils demeurèrent
ainsi sans parler.
— Si encore, dit-elle tout à coup, il s’agissait d’un gosse
comme il y en a tant, qu’on a tout le temps envie
d’embrasser…
Mirbel haussa les épaules :
— Même ceux-là, ils finissent toujours par montrer ce
qu’ils sont : des singes hurleurs…
— Oui, peut-être, soupira Michèle, les enfants des
autres…
Il se dressa si brusquement qu’il fit basculer sa chaise, et
vint vers la fenêtre ténébreuse. Il dit : « Voilà l’auto. » Le
moteur avait des ratés. Ils entendirent Dominique qui, par la
fenêtre, demandait au chauffeur de venir prendre les bagages.
— Descendons-nous ?
Michèle s’était levée. Jean parut hésiter : « Après ce que
nous nous sommes dit… » Alors des cris de bête égorgée
montèrent du vestibule.
— C’est Roland ! Ah ! celui-là !
Mirbel descendit, s’arrêta au tournant de l’escalier, se
pencha sur la rampe. L’enfant tenait à pleins bras les jambes de
Dominique : « Je veux partir avec vous ! je veux que vous
m’emmeniez ! » Il donnait des coups de pied à Xavier qui
s’efforçait de le tirer à lui. Brigitte Pian déjà installée dans
l’auto demeurait étrangère à ce qui se passait. Comme Xavier
répétait : « Mais je reste, moi ! » l’enfant cria tout à coup avec
un accent de haine : « Vous ? qu’est-ce que ça me fait, vous ? »
Il se détacha de Dominique, et tournant vers Xavier sa petite
figure crispée par la fureur :
— Je me moque bien de vous !
— Je t’écrirai, dit Dominique. Je ne te perdrai pas de vue.
Je veillerai sur toi de loin…
— De loin ! de loin ! gémit-il.
Et de nouveau, il s’accrochait à la robe de la jeune fille.
Alors parut au bas des marches Jean de Mirbel Il vint
lentement vers le petit garçon qui, à sa vue, lâcha Dominique
et demeura immobile. Hérissé, sans un cri, il n’était plus qu’un
oiseau fasciné. Mirbel dit à Dominique : « Montez vite, je l’ai
à l’œil. » Elle fit un signe à Xavier : « Vous veillerez sur
lui ? » Il lui sourit. Elle se pencha sur Roland, pour un rapide
baiser, monta dans le taxi. Comme il démarrait, l’enfant
réveillé de sa stupeur se précipita vers le perron en poussant un
cri. Mirbel le saisit par le col, prit sous le bras ce paquet
hurlant, traversa la salle à manger et le jeta dans la
bibliothèque dont il ferma la porte à clef. Il mit la clef dans sa
poche.
— Tu vas avoir toute la nuit pour prendre de bonnes
résolutions. Demain matin tu seras redevenu raisonnable et
nous pourrons causer.
Dans le vestibule, il dévisagea Michèle et Xavier qui
parlaient à mi-voix et s’interrompirent à son entrée.
— J’interdis à qui que ce soit de s’occuper de lui, et
même de lui adresser la parole.
— Quand tu étais enfant, c’est ainsi qu’on te traitait. Et tu
en as souffert toute ta vie, dit Michèle.
… Il faut tout de même qu’il mange et qu’il boive, ajouta-
t-elle, et qu’il dorme !…
— Il y a un canapé, répliqua froidement Mirbel. Je lui
porterai un quignon de pain et une couverture… et aussi un
vase, comme on met la caisse pour le chat, ajouta-t-il en riant.
— Il mourra de peur, dit Xavier.
Mais Mirbel n’avait jamais connu personne qui fût mort
de peur. « On va servir », dit Michèle. Non, Xavier n’était pas
souffrant ; il assura qu’il lui arrivait souvent de ne pas se
mettre à table le soir. Il demandait donc que Michèle voulût
bien l’excuser. Mirbel murmura : « C’est le moral qui est
atteint ! » Xavier sans répondre attendit que le couple ait
pénétré dans le bureau. Il n’entendait plus crier l’enfant et ce
silence était pire qu’un cri. Il alla sur le perron, descendit
lentement. La lune voilée épandait sa lueur sur les espaces
vides que la mort des vieux pins multipliait dans le parc de
Larjuzon. Que faisait à cette minute l’enfant désespéré, dans la
bibliothèque noire ? Et Dominique, sur les routes, prisonnière
d’une vieille fée sans entrailles ? Et le couple qui allait dîner
face à face dans la triste salle à manger ? Et lui ? que faisait-il
ici ? Pourquoi souffrait-il à cause de ces étrangers ? Car son
tourment, c’était eux et non Dominique. Il pouvait la rejoindre
dès demain, il dépendait de lui de la retrouver… Tandis que
les autres ! Une branche lui toucha le visage comme une griffe
mouillée. À son insu, il était sorti de l’allée. Une bête remua
presque à ses pieds, dans les feuilles flétries. Deux chouettes
se répondaient et leur cri allait diminuant. Il fit quelques pas,
son pied heurta le tronc d’un pin abattu, il s’y assit et se laissa
pénétrer par le froid humide. Que la nature est ennemie ! Mais
c’était mal de désirer la mort. Pas plus que l’adultère, il n’est
permis de commettre le suicide dans son cœur. Il avança de
nouveau guidé par la lampe du vestibule et vit, à travers la
porte vitrée, Michèle quitter la salle à manger. Jean la suivait.
Ils se disputaient à propos de Roland. Xavier demeura sur le
perron. Les éclats de voix s’étaient tus. Il imagina, dans le
bureau, Michèle déjà penchée sur son ouvrage, et Jean, les
jambes allongées, les mains enfoncées dans les poches de sa
culotte de velours. Il le vit soudain traverser le vestibule. À
peine eut-il le temps de quitter la zone de lumière que faisait
sur le perron le reflet de la lampe.
— Tu es là, Xavier ?
Mirbel fit quelques pas, avança une main tâtonnante :
— Ah ! te voilà…
— Délivrez-le, Jean, c’est trop cruel…
Ils étaient tout près l’un de l’autre.
— C’est ta faute, dit Mirbel à voix basse. C’est toi qui me
rends méchant.
Xavier demanda : « Que vous ai-je fait ? » Jean répéta la
question en riant :
— Ce que tu m’as fait ? tu me demandes ce que tu m’as
fait ?
— Quelle que soit ma faute, le petit en est bien innocent.
Le rire de Mirbel ne s’arrêtait pas :
— Mais voyons ! ce sont les innocents qui paient : cela
fait partie de ton système… Et tu sais, il est capable de tout, ce
petit, quand il est hors de lui. S’il lui arrivait malheur, tu
pourrais te frapper la poitrine…
Xavier bouscula Mirbel, traversa le vestibule et la salle à
manger. Aucun bruit ne venait de la bibliothèque. Il appela :
« Roland ! » et comme rien ne répondait, il reprit d’un ton de
supplication : « Dis un mot, un seul mot… » Il entendit Mirbel
derrière lui : « Il fait le mort ! » Xavier heurta la porte des
deux poings. Alors s’éleva une voix rageuse, méconnaissable :
« Vous, laissez-moi. »
Xavier respira profondément. Le petit était là, il vivait.
— C’est bien fait ! dit Mirbel toujours riant.
Xavier sans répondre prit le bougeoir sur la table du
vestibule.
— Il faut sortir de cette nuit mal commencée, dit-il.
Demain matin, vous comprendrez mieux, vous aurez pitié…
— Pitié de qui ? de cet insecte qu’on n’a même pas le
droit d’écraser ?
— Non, non, interrompit Xavier, vous ne lui voulez pas
de mal, vous ne lui feriez pas vraiment du mal : un de ces
petits à qui il faudra bien pourtant que vous et moi nous
finissions par ressembler…
Mirbel répéta encore : « Imbécile ! »
— Ce sont déjà des hommes. Observe celui-là : il aime
Dominique et il te hait… à dix ans ! J’imagine que les petits
enfants qu’appelait le Christ ne devaient pas avoir plus de
quatre ou cinq ans, ne le crois-tu pas ?
Xavier, sans lui donner de réponse, gagna l’escalier,
ferma presque avec violence la porte de sa chambre. Il ne
pouvait supporter d’entendre Mirbel parler du Christ, même
lorsqu’il ne se mêlait à ses propos aucun blasphème. Il s’assit
sur une chaise « pour penser » comme il disait lorsqu’il était
écolier. « Que fais-tu tout seul, au lieu de jouer ? — Je pense à
des choses… » Il aurait voulu être libre de ne songer qu’à
Dominique. Mais il ne rejoindrait pas Dominique avant
d’avoir mis Roland en lieu sûr… à moins de l’emmener avec
lui ? Roland accepterait de le suivre pour retrouver
Dominique… Mais la maison Dartigelongue n’était pas
accueillante. Rien à faire pour ce petit être que de ne pas le
perdre de vue. Xavier demeurerait en faction auprès de lui. Ne
pas chercher plus loin que ce qui lui était demandé ici et
maintenant : ne pas l’abandonner un seul jour, une seule heure,
une seule seconde. Plutôt mourir que de l’abandonner. « Et
quand même tous les autres s’entendraient pour le jeter à la
rue, moi je monterai ma garde fidèle. »
Un coq chanta trompé par la lune. La forêt entourait
Larjuzon d’un gémissement ininterrompu qui ne comportait
pas de temps fort ou faible. C’était une plainte unie et calme,
comme d’une foule humaine innombrable où pas un cœur ne
se fût plaint plus haut que les autres. Impossible de prier : il y
avait cet enfant, et derrière lui Dominique ; sa pensée
n’atteignait personne par-delà ces deux visages. Alors il prit
dans sa poche et serra cette chaîne, ces grains noirs, ce dernier
moyen, le plus humble, le plus décrié, qui lui était donné pour
prier aux heures où il en était le moins capable. Le corps, pour
une fois, se substituait à l’esprit rebelle. Le rythme monotone
de l’oraison angélique rejoignait la supplication du parc en
proie au vent d’ouest. Il entendit des portes se fermer, des
bruits de robinet. Une persienne battait que quelqu’un vint
fixer. Il reconnut dans l’escalier le pas de Michèle : sans doute
allait-elle s’assurer qu’il ne se passait rien de grave dans la
bibliothèque. Elle remonta aussitôt et verrouilla sa porte.
Quand la maison fut endormie, Xavier prit une boîte
d’allumettes et sortit de sa chambre après avoir enlevé ses
souliers ; n’ayant aux pieds que des chaussettes de laine, il
parvint, sans qu’une lame de plancher ait craqué, jusqu’à la
porte de la bibliothèque et prêta l’oreille. Il aurait pu croire la
pièce vide, mais finit par surprendre un soupir, une parole
confuse. Il ne souhaitait rien d’autre que cette assurance :
l’enfant était là, vivant, et paraissait calme. Xavier revint dans
le vestibule, parut hésiter, fit tourner sans bruit la clef de
l’entrée, reçut en plein visage un souffle aussi amer et humide
que s’il eût été chargé d’embruns.
La pierre du perron était froide à ses pieds sans souliers. Il
descendit les marches. Le gravier, devant la maison, lui faisait
mal. Il la contourna et vit que l’étroite fenêtre de la
bibliothèque était ouverte. Des pierres formaient une saillie, et
il y avait le tuyau de la gouttière : un garçon plus adroit et plus
leste aurait pu tenter l’escalade, mais lui ! Alors il se souvint
d’avoir vu, contre l’espalier du potager, une échelle. Ce
potager se trouvait éloigné de la maison, pris sur un ancien
marais en bordure du parc. Ce n’était rien d’y parvenir, même
en n’ayant aux pieds que des chaussettes de laine ; le difficile
serait de ramener cette échelle dans la nuit. Mais quoi ! à peine
un demi-kilomètre… Xavier prit l’allée dont le sable, après le
gravier, lui parut d’abord délicieux, bien qu’une aiguille de pin
parfois, des débris d’écorce lui arrachassent un cri. Il avançait
à pas précautionneux, les yeux levés, parce que les cimes
l’aidaient à ne pas sortir du chemin. Il ne pensait ni à
Dominique ni à Roland, mais à cette échelle que le paysan
avait peut-être enlevée. Comme il approchait du bas-fond où
était le potager ses pieds éprouvèrent, à travers la laine, le
froid de l’herbe trempée. Ses yeux, accoutumés à la demi-
ténèbre, eurent vite fait de reconnaître l’échelle contre le mur.
Elle lui parut plus longue qu’il n’avait cru, plus lourde qu’il
n’avait imaginé. Il la prit d’abord sous un seul bras jusqu’à ce
qu’il eût rejoint l’allée, alors il la chargea sur son épaule, puis
bientôt la traîna, ne pouvant plus la porter.
Il ne regardait plus les cimes, mais la terre. Il avançait, et
chaque pas devait élargir les blessures de ses pieds. Il s’arrêtait
souvent pour changer son fardeau d’épaule. Durant un temps
assez long, il s’égara hors de l’allée et les ajoncs, « les
jaugues » comme on disait à Larjuzon, les « pignes » de pin
rongées par les écureuils lui mettaient la chair à vif…
Lorsqu’il eut retrouvé son chemin, la pensée de ce qu’il avait
encore à parcourir jusqu’à la maison, dans l’obscurité, chargé
de cette échelle, l’accabla. Ah ! il s’agissait bien de
Dominique, de leur amour, de sa vocation, des scrupules qui le
déchiraient d’habitude ! C’était sa chair qui, cette nuit, était
déchirée. Cette croix dont il parlait sans cesse, dont il croyait
avoir nourri, jusqu’à ce jour, sa méditation, voilà qu’il
découvrait tout à coup, au plus secret d’une nuit humide et
froide, qu’il ne l’avait jamais connue, ni réellement épousée ;
la croix, ce n’était pas, comme il s’en était persuadé, un amour
refusé, une inclination lancinante, une humiliation, un échec ;
mais, réellement un bois écrasant une épaule blessée, cette
pierre et cette terre qui, en ce moment écorchaient la peau de
ses pieds. Dans une tension atroce, il avançait, et croyait voir
bouger devant lui un dos maigre ; il en discernait les vertèbres,
les côtes soulevées par un halètement précipité, et le sillon
violet des vieilles flagellations : l’esclave de tous les temps,
l’esclave éternel.
Quand Xavier reconnut la masse confuse de la maison, il
fit une halte dernière, appuyé contre un tronc. Cette souffrance
de sa chair était reçue du même cœur que lorsqu’il
communiait. Il la goûtait, il se refermait sur elle pour n’en rien
perdre ; il se pénétrait du néant de ses épreuves habituelles ; il
entrevoyait ce luxe entre les luxes qui tient dans le
développement et le libre usage d’une conscience délicate. Il
sentit le poids d’une larme, d’une goutte de sueur ou de sang
entre toutes celles que la férocité humaine n’est pas seule à
faire couler, car notre vie, notre vertueuse vie, ne se développe
que portée, soutenue, par ce fleuve intarissable.
Il se releva, fit quelques pas qui le séparaient de la façade
où la fenêtre de la bibliothèque était restée ouverte. Le rideau
de vitrage flottait au dehors, soulevé par le vent. Les cabinets
de toilette prenaient jour de ce côté-là, mais aucune chambre
habitée. Il se laissa glisser légèrement dans la pièce et eut
d’abord un coup au cœur. Il ne vit personne sur le vieux
canapé de cuir. Autant qu’en pouvait juger son œil accoutumé
à la nuit, la bibliothèque était vide. Il gratta une allumette et vit
que Mirbel avait disposé, à côté du morceau de pain intact, un
chandelier. Il alluma la bougie. La couverture était restée pliée
sur le divan. Un soupir, une plainte vague vinrent de l’angle de
la pièce opposé à la porte. Entre le mur et un vieux coffre-fort
que personne depuis des années n’avait réussi à ouvrir et dont
le « mot » était inconnu, il y avait la masse d’un corps replié,
des genoux nus et écorchés rejoignaient presque la figure dont
Xavier n’apercevait que le profil perdu. Il frémit comme
devant le cadavre de l’enfant. Ce ne fut que l’impression d’une
seconde. Roland s’était endormi terrassé comme on l’est à cet
âge par un sommeil plus puissant que toute la douleur du
monde. Xavier se pencha vers lui, et bien qu’il fût exténué, le
prit par les jarrets et par les aisselles et à force de volonté
parvint non pas à le jeter, mais à le déposer doucement sur le
canapé. Sous la tête embroussaillée, il disposa un coussin,
étendit la couverture sur les jambes étiques aux gros genoux
disproportionnés, défit les sandales déchirées, réchauffa entra
ses mains les pieds glacés. L’enfant fit un léger cri, se dressa
avec un regard d’épouvante.
— C’est moi, je veille sur toi, dors.
Les yeux de Roland étaient ouverts, mais sur le songe
qu’il vivait, non sur la vie. Il renversa de nouveau la tête dans
le coussin. L’ombre de ses cils prolongeait étrangement sa
lourde paupière bistrée. Il avait sur ses traits délicats ce
masque du désespoir chez les enfants, fait de pleurs pas
essuyés, de morve, de terre. Il serait beau, il serait aimé, il
ferait le mal. Rejeté dans le dénuement et dans le travail
servile, il se souviendrait de ce monde où, enfant, il avait
pénétré. Devant quoi reculerait-il pour le connaître de
nouveau ? Toute une destinée était inscrite, et déjà
déchiffrable, sur cette petite figure sombre. Xavier se trouvait
là, pourtant, assis sur le rebord du canapé de cuir et le sang
faisait adhérer à ses pieds ses chaussettes déchirées. Il n’était
que souffrance et il appartenait à ce petit être, lié à lui pour la
vie et au delà de la vie. Quelle preuve aurait-il pu donner de ce
qui était pour lui une certitude ? Folie de croire cela ! de toutes
les folies la plus folle… Si Dominique voyait ses pieds en
sang, ses épaules meurtries, elle s’agenouillerait et laverait ses
plaies avec amour, elle attirerait contre ses seins cette tête
douloureuse.
Le sommeil de l’enfant était si profond, si calme, qu’il y
semblait embarqué pour l’éternité. L’immense plainte végétale
sous les étoiles s’était adoucie jusqu’à n’être plus qu’une voix
de femme qui berce et endort sur ses genoux une créature
aimée. Xavier éteignit la bougie, enjamba la fenêtre, tira à lui
le volet. Il n’essaya pas de dissimuler l’échelle, la coucha
seulement contre le mur. Il rentra dans la maison par la porte
principale et ne s’aperçut pas qu’il laissait à chaque marche,
sur le tapis de l’escalier, des traces de sang.
IX
MICHÈLE s’était éveillée au petit jour. Elle pensa d’abord à
Roland, chercha sur la cheminée la clef que Jean avait consenti
à y déposer la veille au soir, descendit en hâte sans voir ces
taches sombres sous ses pas. Elle pénétra dans la bibliothèque.
Le garçon dormait calmement. Comme il s’était bien
enveloppé dans la couverture ! Et ce coussin qu’il avait eu
l’idée de mettre sous sa tête, où l’avait-il trouvé ? N’était-ce
pas celui qu’on laissait dans la salle à manger ? Elle ouvrit le
volet intérieur et regarda autour d’elle. Ce fut alors que ces
taches sur la natte lui apparurent : du sang, elle n’en pouvait
douter. Elle écarta vivement la couverture. L’enfant était vêtu
de son pantalon et d’un chandail sans manches. Ses pieds nus,
ses mains, ses bras ne portaient la trace d’aucune blessure. Sa
figure sale était sa figure sale des jours où il avait « fait une
scène ». La plus large tache se trouvait sous la fenêtre. Elle
l’ouvrit, se pencha dans l’aube humide, vit l’échelle couchée
contre le mur. Après avoir recouvert Roland, elle sortit,
retrouva les traces de la bête blessée dans le vestibule puis, de
marche en marche, jusqu’au deuxième étage. Il y en avait
encore devant la porte de Xavier. Elle entra sans frapper.
Les fenêtres et les volets, étaient restés ouverts. Une
serviette, tachée elle aussi, traînait au milieu de la pièce. L’eau
qui avait giclé, autour d’un bain de pieds n’était pas encore
sèche. Michèle s’approcha du lit. Xavier était tourné vers le
mur. Elle ne vit que les cheveux emmêlés, la peau sombre de
l’épaule à travers la manche déchirée du pyjama, l’avant-bras
maigre et velu autour duquel était enroulé un chapelet. Il
geignait en dormant. Elle effleura le cou, le front : non, il ne
devait pas avoir de fièvre. Elle l’appela pour la première fois
par son petit nom. Il ouvrit les yeux.
— Vous vous êtes blessé ? Vous êtes tombé de l’échelle ?
Oui, j’ai vu l’échelle… j’ai tout compris.
— Ce n’est rien, dit-il, moins que rien : des écorchures
aux pieds. Je voulais m’assurer que Roland… Dort-il
toujours ?
— Oui, ne parlez pas. Montrez-moi vos pieds.
— J’ai sali le drap.
— Le drap ? et le tapis de l’escalier ! et la natte de la
bibliothèque… Dans quel état vous êtes-vous mis ! Ces épines
sous la peau…
— J’en ai enlevé beaucoup hier soir, mais il en reste
encore.
— Vous avez dû marcher pieds nus dans le bois ?
Pourquoi pieds nus ?
Il se tut et elle n’insista pas. Elle demandait : « Je vous
fais mal ? » Il faisait signe que non. Il aimait ses mains. Elle
réfléchit : elle allait chercher de l’eau oxygénée. Jean se levait
tard, Dieu merci ! elle aurait le temps de faire nettoyer par
Octavie le tapis et la natte. Elle lui raconterait une histoire de
saignement de nez. Elle croyait que le sang ne résistait pas à
l’eau froide et à l’amidon. Il la pria de ne pas fermer la
fenêtre : cet air humide lui faisait du bien. Quand elle fut
sortie, il l’entendit frapper à la porte d’Octavie. Il y eut des
chuchotements du côté de l’escalier. Ses yeux se fermèrent. Il
ne souffrait pas : un instant lui était donné pour reprendre
haleine, pour retrouver le souffle. Elle revint portant la
bouteille d’eau oxygénée, de l’ouate, des bandes. Elle était
rouge et décoiffée.
— J’ai traîné l’échelle sous le bois, dit-elle. J’avertirai le
paysan de venir la chercher. Cela va vous piquer un peu…
J’espère que vous êtes moins douillet que Jean.
Ses mains, qu’elles étaient légères !
— La bande n’est pas trop serrée ? Des pansements, j’ai
eu le temps d’apprendre à les faire durant ces quatre années !
À cause de Jean, mieux vaut que vous restiez au lit. Je vous
porterai des livres.
Il demanda : « Qu’allez-vous faire pour Roland ? » Elle le
regarda dans les yeux :
— À cause de vous, tout ce que je pourrai… mais ce n’est
guère… Il le déteste, vous savez ? ajouta-t-elle après un
silence. Cela me fait peur quelquefois.
— Vous avez raison, dit-il gravement. Il faut veiller.
— C’est vrai que le petit a une nature ingrate. Il ne
s’attache à personne. Vous-même, vous avez vu…
— Il aime une seule créature, Dominique : un petit
d’homme quoi ! qui exige d’avoir quelqu’un à adorer. Aimer
les enfants, c’est d’abord ne rien attendre en retour. L’enfance
ne peut être qu’ingratitude : c’est sa loi. Et celui-là, en plus, est
jaloux… Oh ! ajouta-t-il en riant, je finirai bien par l’avoir
quand même ! Ce serait bien le premier…
— Si on vous le laisse. Jean refuse de le mettre en
pension, et même de l’envoyer à l’école communale parce
qu’il a décidé de le rendre à l’Assistance publique, à moins
que… Oui, je crois que pour vous garder, il le garderait. Mais
vous n’allez tout de même pas vous consacrer à un gosse qui
ne vous est rien ?
— C’est de ce côté-là, pourtant, que je vois le plus clair.
Pour le reste…
Il arrêta sur elle un regard presque enfantin. Assise au
pied du lit, elle grattait de l’ongle une tache de bougie sur sa
vieille robe de chambre. Elle ne s’était pas coiffée, ni n’avait
mis de rouge, et elle fut heureuse d’y être indifférente.
— Ce qui m’inquiète, reprit-elle, c’est qu’il ne supportera
pas longtemps que vous demeuriez ici à cause d’un autre…
Surtout qu’il s’agit du petit !
Michèle détourna les yeux. Il reboutonna la veste de son
pyjama. Elle s’était levée, rangeait la chambre, vidait l’eau du
bain de pieds, ramassait les serviettes. Il imagina Dominique
s’affairant ainsi autour de lui.
— Ah ! mon Dieu ! qu’avez-vous fait de vos chaussettes !
Elle tenait dans ses mains des lambeaux de laine souillée.
— Je ne sais comment expliquer… commença-t-il.
— Ne vous fatiguez pas. Vous n’avez pas de comptes à
me rendre, après tout ! Je vais les jeter, ces pauvres
chaussettes !
Elle ressortit pour chercher son petit déjeuner : mieux
valait qu’Octavie ne pénétrât pas encore dans la chambre. Elle
descendit à la cuisine tenant sans dégoût ces lambeaux de
lainage sanglant, avec l’idée de les mettre « au bourrier »
comme on dit à Larjuzon. La cuisinière n’était pas là encore,
mais Octavie s’était déjà occupée du café. Michèle prépara le
plateau, puis enveloppa les chaussettes dans un morceau de
journal. Au moment de les jeter sous l’évier, dans le seau où
s’accumulaient les débris de la veille, elle hésita. « Non, pour
rien au monde… je suis folle ! songea-t-elle. Ces chaussettes
sales ! » Elle mit le paquet dans la poche de sa robe de
chambre, remonta.
— Quel bonheur ! s’écria-t-il à son entrée, le café ! Non,
je ne prends jamais de beurre… Oh ! si ! je l’aime, mais pas le
matin.
— Je vais m’habiller, dit-elle, et m’occuper de Roland.
J’avertis Jean que vous avez la fièvre…
Il protesta qu’il n’en avait pas.
— Mais vous pourriez en avoir ! Il ne s’agit pas d’un vrai
mensonge puisque vous êtes réellement malade.
Quand elle fut prête, elle pensa de nouveau à ces
chaussettes enveloppées dans un morceau de journal. Son
tailleur n’avait aucune poche où elle pût les dissimuler. La
pensée lui vint de les enterrer dans le parc. Il bruinait un peu.
Bien que l’herbe fût trempée, elle descendit pourtant vers le
fossé de la prairie. Elle voyait en esprit l’endroit où elle
souhaitait de se débarrasser de la chose : là où elle avait vu
Xavier accroupi au bord de l’eau avec Roland et regardant les
têtards. Il y avait tout à côté une de ces fougères appelées
osmondes. Elle enleva quelques mottes d’herbes, déposa le
paquet dans la terre humide et marqua l’endroit d’une pierre
comme elle faisait enfant quand elle enterrait une vieille
poupée ou un oiseau mort.
X
TU n’as pas accompagné M. Xavier à la messe ?
Michèle était entrée dans la chambre de bonne, qui
touchait à celle d’Octavie pour faire le lit de Roland ; elle avait
poussé les volets. Le soleil d’octobre entra avec l’odeur
pourrie des feuilles du peuplier carolin. Elle s’étonnait de
trouver l’oiseau au nid. Au-dessus des épaules minces, se
dressait une grosse tête broussailleuse. Le nez plus rouge que
le reste du visage prenait déjà de l’importance. Mais la bouche
entr’ouverte était encore enfantine. Le bel œil sombre
regardait ailleurs.
— Hier soir, devant moi, il t’a demandé de
l’accompagner.
— Il m’a dit que j’étais pas forcé… c’est pas dimanche.
— Tu aurais pu lui donner ce plaisir. Songe à ce qu’il fait
pour toi.
Roland ne manifesta par aucun signe qu’il fût sensible à
ce que Xavier faisait pour lui. Michèle insista :
— Si tu es encore à Larjuzon, c’est parce qu’il a consenti
à te faire travailler. En somme, nous avons passé la main : il
t’a pris en charge… Mais enfin, réponds quand on te parle !
cria-t-elle.
Il la regarda des pieds à la tête : elle eut conscience qu’il
remarquait les mèches sur la figure sans fard ni poudre.
— J’ai rien demandé, dit-il enfin.
— Ce n’en est que plus gentil de sa part, insista Michèle.
C’est mal d’être ingrat.
— Puisque j’ai rien demandé.
— Tu n’as pas de cœur, je suis payée pour le savoir. Lève-
toi. Et tu te mettras au travail.
— J’ai pas de travail, c’est jeudi.
— En tout cas, tu disparaîtras. Que je ne te voie plus de la
journée !
Elle fit claquer la porte, songea à Xavier, eut honte de sa
colère, revint dans la chambre. Roland était couché à plat
ventre, la tête dans le traversin, sanglotant. Elle se pencha vers
lui :
— Allons, calme-toi, je n’ai pas voulu te faire de peine.
Elle lui caressait les cheveux, mais il se rencogna contre
le mur, tira le drap sur sa tête.
— Regarde-moi, fais-moi un sourire.
Elle lui avait pris de force la tête à deux mains et fit
tourner vers la lumière une petite figure convulsée, trempée de
larmes. Elle ne comprit pas d’abord ce qu’il balbutiait :
— Si vous croyez… si vous croyez que c’est à cause de
vous…
— Non, bien sûr, ce n’est pas à cause de moi.
— Si vous croyez que j’ai envie de rester ici !
Michèle n’était plus irritée. Elle observait tristement ce
renardeau hérissé qu’elle n’apprivoiserait pas.
— Et moi ? Crois-tu que j’aie envie que tu restes et que ça
m’amuse de faire ton lit ?
Elle descendit au premier étage, ouvrit doucement la porte
d’une chambre encore plongée dans la nuit et qui était celle de
Jean. Elle écoutait, dans l’ombre, la calme respiration du
sommeil humain, ce bruit régulier d’un flot vivant, ce ressac
de la vie au-dedans d’un corps inerte, livré aux lois obscures.
Peu à peu son œil s’accoutuma à la pénombre. Le soleil
d’arrière-saison s’infiltrait en dépit des volets clos. Elle vit
l’étendue blême des draps qui enveloppait de toutes parts la
masse de ce corps d’homme. Pourquoi le réveiller ? Il dormait,
il ne souffrait pas. Derrière l’oreille délicate, elle voyait ces
beaux cheveux un peu ondés qu’elle avait tant aimés et le
muscle puissant du cou. Il était là, sans aucune défense, et
pourtant inaccessible, inguérissable. À portée de sa main, de sa
bouche, et pourtant perdu pour jamais.
Elle pensa à Xavier qui allait revenir de la messe ; c’était
la première fois, depuis son arrivée à Larjuzon. Elle songeait à
ce cœur vivant, à cette âme vivante venue elle ne savait d’où, à
cet oiseau de mer que la tempête avait rejeté loin des côtes, à
l’intérieur des terres, et devenu prisonnier de cette maison, de
ces arbres, de cet homme endormi. Qu’attendait Jean,
qu’espérait-il ? Il lui répétait : « Tu verras ! tu verras ! aucune
patience n’est à l’épreuve de cet affreux gosse. Xavier
s’épuisera bientôt, il sera désemparé, triste… Ce sera notre
heure alors. » Michèle savait bien que dans sa bouche cela
signifiait : « Ce sera mon heure… » Et elle chassait cette
pensée : « À moins que ce ne soit la mienne… » Pourquoi pas,
après tout ? Brigitte Pian ne laisserait plus Dominique à portée
de Xavier. Leur premier feu ne résisterait pas à une séparation
que la vieille saurait bien rendre définitive… Xavier n’aurait
plus personne en qui se réfugier. « Et moi, je serai là le jour, la
nuit, je serai là. »
Oui, il fallait chasser cette pensée. Michèle donna à sa
toilette plus d’attention que d’habitude. Dans son idée, elle
irait au-devant de Xavier. Sans doute s’attarderait-il, car il
avait dû communier puisqu’il était parti très en avance, dans
l’intention de se confesser. Pauvre curé ! Qu’avait-il dû penser
de ce pénitent ? Elle avait jeté sur ses épaules un manteau de
tweed qu’elle ne portait d’habitude qu’à la ville. Xavier parut
au tournant de l’allée gravée. Michèle pressa le pas pour le
rejoindre. Mais à mesure qu’elle approchait de lui, elle
ralentissait. La tête basse, il allait à petits pas comme si
quelqu’un lui eût parlé, comme s’il eût écouté une voix faible
et lointaine, une parole difficile à comprendre. Il passa près
d’elle sans qu’elle osât lui dire un mot ou simplement lui
sourire. Peut-être même ne l’avait-il pas vue.
XI
VOUS êtes le jeune homme de Larjuzon ? Cette question
du curé avait délivré Xavier d’une grande inquiétude. Le
prêtre savait qui il était et ce qu’il avait à confesser lui
paraîtrait moins étrange. Brigitte Pian avait dû parler de lui,
mais c’était avant le drame et lorsqu’elle ne nourrissait pas à
son égard de mauvais sentiments Il fut heureux de ce que ce
prêtre n’appartenait pas au type « curé de campagne-bon
vivant ». Il était plutôt frêle, ses yeux pâles fuyaient sous le
regard. Xavier s’agenouilla. Il s’efforçait de faire tenir dans les
formules préparées d’avance des fautes aux contours mal
définis. « Oui, disait le curé, je comprends… oui… oui…
C’est tout ? Eh bien, je ne vois rien là vraiment… Vous n’êtes
nullement coupable d’avoir hésité au seuil du séminaire. Je me
suis permis de le dire à une dame âgée qui s’intéresse à votre
cas. Quant à certaines tentations, à certaines inclinations, je ne
vois aucune raison de vous en alarmer, elles sont dans l’ordre
de la nature et donc selon les vues de Dieu. Dites du fond du
cœur votre acte de contrition… » Déjà il élevait la main.
Xavier, un peu haletant, l’interrompit :
— J’ai l’impression, mon Père, que je me suis mal fait
entendre ; car vous ne me jugez pas coupable et moi je sais
que je le suis.
— Dans la mesure où vous êtes coupable, vous êtes
pardonné, dit le curé avec agacement.
De nouveau il leva la main et bredouilla très vite les
formules de l’absolution. Un petit garçon essoufflé entra dans
la sacristie, dit « B’jour M’sieu le curé ! » et alla décrocher
une soutane rouge.
— Il n’y a personne, naturellement ? demanda le curé.
— Si ! Mme Dupouy.
— Oui, je dis bien : personne… J’aimerais vous parler
après la messe, reprit-il, tourné vers Xavier. Il me semble que
je pourrais vous aider. Mais, n’est-ce pas, on aborde plus
librement certains sujets en dehors du tribunal de la pénitence.
Xavier inclina la tête et gagna le bas-côté de l’église où le
petit garçon allumait une bougie sur l’autel de la Vierge.
Xavier chercha dans son paroissien la fête du jour, mais la nef
était mal éclairée. Il croyait que c’était la fête de sainte
Brigitte. Les premiers répons que bredouillait le petit servant
montaient en même temps à ses lèvres : il avait tant servi de
messes ! « Seigneur, songeait-il, dans moins d’un quart
d’heure vous serez là… » Et comme il lui arrivait presque
toujours, il s’efforçait de s’en tenir aux paroles habituelles, aux
« Actes avant la Communion » enseignés au catéchisme et
qu’il récitait depuis l’enfance : « Que suis-je, pour oser
m’approcher de vous ? Le poids de mes péchés m’accable, les
tentations m’inquiètent, je suis tourmenté par mes passions, je
ne vois personne qui puisse me secourir et me sauver si ce
n’est vous… » Il se taisait, il sombrait, il lui fallait remonter
d’un abîme de silence, d’adoration et de tendresse pour
s’assurer que ce n’était pas le moment d’avancer vers l’autel…
Non, ce n’était pas encore le moment. Il se raccrochait à des
formules, comme il se fût tenu éveillé : « Malade, je viens à
mon médecin, pauvre et altéré à la fontaine de vie, esclave à
mon maître, créature à mon créateur, affligé je me jette entre
les bras de mon consolateur… » La sonnette tinta, le prêtre
communiait. Xavier se leva. Le petit garçon bredouillait le
confiteor. Xavier, comme il faisait toujours, se dédoublait ;
une part de lui-même raisonnait : « C’est de la sensiblerie, cela
ne signifie rien. » Il aurait voulu parler à Celui qui était là de
Dominique, de Roland, des Mirbel… À quoi bon ? Ne les
portait-il pas tous avec lui ? L’eût-il voulu, il n’aurait pu se
séparer d’eux. « Ô Roi des nations et objet de leurs désirs ! Ô
Orient ! Splendeur de la lumière éternelle et soleil de justice !
Ô Clef de David ! Ô Racine de Jessé ! Ô Adonaï ! » L’abîme
de nouveau s’ouvrit, mais il avait le sentiment qu’il ne devait
pas y demeurer, à cause de ce prêtre qui faisait son action de
grâces dans le chœur mais qui devait l’avoir terminée depuis
longtemps : il toussait, se mouchait. Xavier fit un immense
effort pour se hisser hors de ce gouffre, se leva, titubant, il
gagna la sacristie. Le curé l’y avait précédé.
— Vous prendrez bien une tasse de café ? Mme Dupouy a
la bonté de me le préparer ici, chaque jeudi. Elle allume le
poêle ; c’est là que je fais le catéchisme. C’est mieux pour les
enfants : l’église est glacée.
Il versait le café dans une tasse ébréchée.
— Vous avez bien fait, dit-il brusquement à Xavier, sans
le regarder. Oui, vous avez bien fait de ne pas entrer… C’est
cela que je voulais vous dire.
Xavier était assis sur une sellette de bois dont se servent
les enfants de chœur. Il alla poser sa tasse et s’accouda au
bahut où l’on rangeait les vases sacrés. Il se tint là, à contre-
jour.
— Oh ! remarquez, pour moi ce n’est plus dramatique. Je
ne suis ni révolté, ni aigri, ni en somme vraiment malheureux.
Mon conseil n’en a que plus de poids. Je ne vous choque pas,
au moins ?
Xavier secoua la tête sans répondre.
— D’ailleurs, vous savez, je suis ce qui s’appelle un bon
prêtre. Et jamais de scandale. Rien sur mon compte… pas ça !
insista-t-il en faisant claquer ses doigts. Il ne faut pas croire
que les gens de nos campagnes exigent davantage de nous que
d’être baptisés, mariés et enterrés, avec, dans l’entre-deux, la
Communion, comme ils disent, et non pas la première
Communion, parce qu’il est bien entendu qu’il n’y en a
qu’une ! Mais ils m’aiment bien. Mme Dupouy me répétait,
l’autre jour, ce que lui disait de moi son gendre qui est
employé à la gare : « C’est brave, c’est gentil, ça ne cherche
qu’à rendre service, ça ne vous parle jamais du bon Dieu ! »
Ce qui prouve d’ailleurs qu’il n’assiste jamais à ma messe car
je prépare mon prône avec le plus grand soin : tout le samedi y
passe. C’est vous dire, cher monsieur, que mon conseil vient
d’un homme équilibré, qui a fait la part des choses, qui s’est
arrangé, – qui ne souffre même pas matériellement. On a beau
dire, le métier n’est pas si mauvais : on est nourri, tantôt une
volaille, tantôt un lapin, sans compter les légumes et les fruits.
Il ne se tue pas un cochon dans la paroisse sans que je n’en aie
ma part. Enfin, quoi ! on vit. Mais pour arriver à cet état de
paix, d’ataraxie, dirai-je, il a fallu que je traverse des années
d’agonie. Il faut être fort, vous savez, pour s’en tirer aussi bien
que moi. J’ai été un enfant pareil à vous qui prenait tout au
pied de la lettre. Notez qu’on ne peut pas dire que j’aie perdu
la foi. Je crois que la messe a une signification. Je crois que je
fais quelque chose quand je la dis. Naturellement, j’en prends
et j’en laisse. Enfin j’ai compris, n’est-ce pas ? Mais quand
j’avais votre âge, et même longtemps après… Ah ! croyez-
moi, cher monsieur, épargnez-vous cette torture.
Il fixa sur Xavier son œil pâle vite dérobé.
— Pardonnez-moi, dit-il. Je vois bien que vous êtes
choqué… Mais si ! mais si !
Il vida d’un trait sa tasse de café, s’essuya les lèvres avec
son mouchoir, puis posa les deux mains sur les épaules du
jeune homme.
— Vous vous êtes adressé à moi : mon devoir était de
vous parler comme j’ai fait.
À ce moment, Xavier releva la tête et le regarda. Le curé
laissa retomber ses mains et les enfonça dans les poches de sa
douillette.
— Oh ! je sais bien que je ne vous persuaderai pas en un
jour. Il faudrait que je puisse vous revoir, mais je n’habite pas
ici, je loge au presbytère de Baluzac. Je ne viens que le jeudi et
le dimanche et entre la messe et le catéchisme, j’ai à peine le
temps de recevoir les gens, de voir les malades. Je n’ose vous
demander de faire les cinq kilomètres qui vous séparent de
Baluzac. M. de Mirbel vous prêterait bien un vélo ?
Xavier répondit d’une voix neutre qu’au besoin il ferait la
route à pied.
— Vraiment ? vous viendrez ? C’est donc que vous
m’avez compris. Il y a des choses, ajouta le prêtre à mi-voix,
que je n’oserais vous confier ici, dans cette sacristie, surtout
après vous avoir confessé. Mais au coin de mon feu… Il faut
fixer un jour, reprit-il avec une sorte d’excitation. Voulez-vous
lundi ?
Oui, Xavier voulait bien, mais il ne serait jamais libre
qu’à la fin de la journée parce qu’il faisait travailler le petit
Roland.
— Vous n’aurez pas peur de rouler au crépuscule et à la
nuit noire ? Cette route est si déserte ! Sauf les muletiers…
Xavier secoua la tête et sourit.
— Lundi, après cinq heures, dit-il.
— C’est bien vrai ? moi qui avais peur de vous avoir
scandalisé… Je suis content. Je me trompe fort, ou je saurai
vous réconcilier avec la vie, avec la vie simple et normale.
Xavier dégagea doucement les mains que le curé avait
prises dans les siennes.
— Ce n’est pas la peine que vous repassiez par l’église.
Le curé venait d’ouvrir une petite porte.
— Non, inutile de refermer. J’attends les enfants du
catéchisme. À lundi !
Xavier reconnut l’ancien cimetière. L’herbe et les orties
étaient encore froissées à l’endroit où il était resté à genoux si
longtemps. Il y revint, mais demeura debout, le front appuyé
contre le mur du chœur. Autour de lui, le matin d’automne
rayonnait dans la brume. Sur la clôture d’un jardin, une lessive
séchait que le vent agitait doucement.
— C’est-y que vous êtes malade ?
Il sentit une main sur son bras, ouvrit les yeux. C’était un
écolier. Il y en avait trois autres un peu en arrière. Tous les
quatre portaient le même tablier de satinette noire. L’un d’eux
avait dû perdre sa ceinture. Il tenait à la main le catéchisme du
diocèse de Bordeaux. Celui qui avait parlé à Xavier était pâle
sous des cheveux ardents, avec un petit mufle criblé de
rousseurs. Les trois autres aussi bruns de peau que Roland
avaient les mêmes yeux couleur de mûre. Xavier dit que ce
n’était rien, qu’il avait eu un étourdissement, qu’il se sentait
mieux. Le garçon roux demanda s’il n’avait besoin de rien :
— M. le curé a toujours du café à la sacristie.
Xavier secoua la tête. Non, il n’avait besoin de rien. Des
quatre têtes levées vers lui, deux étaient sans béret. Son regard
allait de l’un à l’autre. D’où lui venait cet amour
disproportionné, cet absurde amour ? Il ne les connaissait pas,
il ne les reverrait jamais. Et pourtant il aurait voulu les appeler
par leur prénom, les retenir, entrer dans la vie de chacun d’eux,
les garder de tout péril, leur faire un rempart de son corps.
Passion monstrueuse, passion divine, oui ! C’était cela !
Passion d’un Dieu pour sa créature. Le temps de quelques
secondes, les pieds dans les orties, Xavier cru ressentir –
quelle folie ! – ce que l’Être incréé éprouve pour la dernière de
ses créatures. La porte de la sacristie s’était refermée. Le vent
dessinait de lentes ondulations dans les draps qui séchaient sur
la clôture du jardin. Mon Dieu ! ce prêtre leur enseignait le
catéchisme. C’était lui, et non un autre, qui en avait la charge.
Ce prêtre… Il pensa avec terreur qu’il avait consenti à le
rencontrer, à l’écouter, non qu’il redoutât rien pour lui-
même… Mais que répondre ? Tout à l’heure sa langue était
comme liée.
— Peut-être n’auras-tu pas à parler. Il ne t’est demandé
que d’être là.
D’où venait cet ordre, qui retentissait en lui, d’où venait-
il, sinon de lui-même ? Il reprit le chemin de la maison. Si
absorbé qu’il fût, il feignit de l’être davantage encore. Ainsi
put-il passer tout près de Michèle sans qu’elle ait osé
l’aborder.
XII
IL faut laisser le couvert du Monsieur ?
Octavie s’était retournée, une main sur le loquet. Roland à
plat ventre feuilletait le Magasin Pittoresque de 1854. Jean de
Mirbel fumait, adossé à la cheminée. Michèle, sur la chaise
basse, tricotait, le plus près possible d’un feu ardent.
— Vous pouvez desservir, dit-elle. Mais laissez sur la
table le fromage et du pain, Pour moi, il ne rentrera plus. Avec
le temps qu’il fait ! le curé a dû le retenir.
— J’exige que les portes soient verrouillées comme
d’habitude, dit Mirbel sans élever la voix. S’il revient au
milieu de la nuit et s’il appelle, je vous interdis d’ouvrir. Qu’il
aille coucher à l’écurie ou qu’il s’étende sous la pluie, dans les
ajoncs, et qu’il y crève.
Il criait presque, tout à coup. Sa jambe gauche remuait
comme malgré lui. Une goutte de pluie frappait à intervalles
réguliers le zinc d’une gouttière. Le chuchotement de l’averse
ne se confondait pas avec la plainte des cimes innombrables.
— Quand on est chez les autres, dit Octavie, et qu’on
mange leur pain…
Le reste se perdit dans un grommellement confus. Elle
referma la porte. Michèle demanda à Roland pourquoi il riait.
— À cause de ce que vient de dire Octavie. Moi, j’ai
compris, parce qu’elle le répète souvent quand vous n’êtes pas
là…
Michèle insista : qu’est-ce qu’Octavie racontait ? Roland
secouait la tête. Il finit par dire :
— Elle trouve que vous êtes bêtes de croire qu’il va à
Baluzac voir le curé, elle dit que quand un garçon s’en va
courir la nuit, ce n’est pas pour aller voir les curés…
Michèle l’interrompit :
— Va te coucher, petit idiot, au lieu de raconter des
bêtises.
Roland protesta qu’il n’était pas dix heures, qu’il ne
monterait pas avant dix heures. Mirbel alors se détacha de la
cheminée, fit un pas vers lui et de sa voix douce : « Tu es
encore là ? » Roland d’un bond gagna la porte. Il ne pouvait
pas ne pas avoir entendu Michèle qui lui demandait : « Tu ne
m’embrasses pas ? » Il ne tourna même pas la tête. Quand il
fut sorti, elle leva un peu les épaules, soupira : « Il n’y a rien à
faire. »
— Tu le découvres ce soir ? Si ! il y a quelque chose à
faire qui est de le rendre à l’Assistance…
Comme elle se taisait, il dit qu’il montait lui aussi. Déjà il
mettait la grille devant le feu.
— Non, laisse. Moi, je reste encore. Je ne dors pas si je
me couche trop tôt. Le sommeil me prend tout de suite et puis
je me réveille une heure après, et ma nuit est finie.
— Tu restes pour l’attendre, dit Mirbel.
Elle ne s’en défendit pas.
— Si à minuit il n’est pas rentré, je fermerai partout. Ne
t’inquiète pas. Crois-tu qu’il puisse y avoir du vrai, demanda-t-
elle après un silence, dans ce ragot d’Octavie ?
Il gronda : « Idiote ! Idiote que tu es ! »
— Pourquoi idiote ? Si tu t’imagines que Dominique va
céder sans résistance ! Et lui, il l’aime après tout ! C’est un
garçon comme tous les garçons…
Mirbel demanda : « Tu crois ? » et il répéta : « Idiote ! » Il
ouvrit la porte et au moment de sortir, se retourna.
— Vous êtes toutes les mêmes : on ne vous ôtera pas de
l’idée que vous êtes les délices du genre humain, qu’aucun
garçon ne peut se passer de vous… Qu’est-ce que tu dis ?
Comme elle inclinait la tête sur son ouvrage, sans
répondre, il insista :
— Répète à voix haute ce que tu viens de dire.
Elle leva vers lui sa figure déjà usée, ses joues qu’il avait
aimées dorées, dures et sombres et qui n’étaient plus que
bilieuses et qui tombaient un peu. Il appuya une main sur le
front de sa femme et prononça à voix basse son nom. Elle se
mit debout, l’ouvrage qu’elle tricotait glissa sur le plancher.
— Tu verras, dit-elle ardemment, nous sortirons de cette
nuit, tu verras !
Elle serra contre elle quelques secondes ce grand corps
inerte. Elle attendit qu’il eût atteint le premier étage, que la
porte de sa chambre se fût refermée, pour sortir à son tour. Elle
décrocha une pèlerine, couvrit sa tête du capuchon et reçut en
pleine figure la gifle puissante d’un vent pluvieux. À travers
les nuages qui fuyaient vers l’est, une clarté diffuse baignait
les fantômes des pins dont l’imploration était plus qu’humaine.
Le gravier blanc de l’allée la guidait, mais elle ne discernait
pas les flaques et elle y enfonçait parfois jusqu’aux chevilles.
Comme elle approchait du portail qui demeurait toujours
ouvert, elle entendit des pas, et elle le vit. Il lui parut si petit, si
frêle, dans cette demi-ténèbre, qu’elle ne crut pas d’abord que
c’était lui. Il poussait sa bicyclette et fût passé à côté de
Michèle sans la voir, si elle ne l’avait interpellé : « Je
m’inquiétais », dit-elle. Il soupira qu’il avait eu des malheurs.
Sa lanterne n’éclairait pas. Il avait buté contre un tas de
cailloux. Il avait évité de justesse un camion. Deux kilomètres
plus loin, le pneu arrière avait crevé. Ils marchaient côte à
côte. Sa voix était légèrement essoufflée. Il frotta longuement
ses semelles, s’excusant de ce qu’il allait tout salir.
— Cela ne fait rien, asseyez-vous près du feu, je vais vous
porter du pain et du fromage.
Elle l’avait à peine regardé. Quand elle rentra avec le
plateau, elle le vit tout à coup penché vers la flamme qui
éclairait vivement sa figure empourprée à toutes les places que
ne recouvrait pas le nuage sombre de la barbe. Il tendait les
mains en écran et ses gros souliers fumaient. Michèle prit un
mouchoir propre dans sa boîte à ouvrage, et elle essuyait cette
figure luisante de sueur et de pluie. Elle se mit à genoux et
commença de défaire les nœuds de ses souliers. « Non !
protestait-il. Pas cela ! non, vous n’y pensez pas ! C’est assez
d’une fois. Je vous ai déjà assez donné de mal ! » Il avait
honte, songeant qu’elle allait revoir ses affreux pieds d’homme
et les soigner comme elle avait fait après cette nuit où il avait
traîné l’échelle du jardinier… Et tout à coup il eut cette pensée
étrange que la vue de ses pieds ferait horreur à Michèle et que
c’était bien ainsi. Il se laissa donc faire, il cédait à la torpeur
qui le clouait au fauteuil. Il entendit Michèle qui soupirait :
« Vos pauvres pieds… » Elle se releva, glissa deux doigts entre
le col de sa chemise et son cou.
— Mais vous êtes trempé ! C’est fou de demeurer ainsi.
Enlevez votre chemise, je vais chercher votre pyjama. Il faut
vous frictionner à l’alcool…
Quand elle fut sortie, il se jeta presque bestialement sur le
gruyère et sur le pain, se versa une rasade d’un vin de Graves
qu’il aimait. Quand Michèle reparut avec le pyjama, les
pantoufles de feutre, une serviette et une bouteille d’eau de
Cologne, elle lui dit qu’il avait déjà une autre mine. Cependant
il enlevait sa veste, un chandail de pauvre, puis sa chemise. Il
se laissait frictionner, tout livré au bien-être physique, à ce
bonheur animal, la pensée occupée de ce que le curé de
Baluzac lui avait ressassé pendant près de deux heures : que le
christianisme est la vérité dans la mesure où tous les mythes
sont l’expression d’une vérité. La messe a une signification
profonde, ce qui ne veut pas dire qu’il s’y passe rien de réel.
La croyance littérale est nécessaire aux faibles, aux simples,
mais indigne d’un homme. La virilité implique un dégagement
progressif de la croyance littérale, mais il faut la respecter chez
ceux pour qui elle est faite. L’odeur de l’eau de Cologne
l’écœurait un peu. Il se dressa d’un seul coup, il avait la
sensation d’un filet aux mailles serrées qui s’était abattu sur
lui, et qu’une main puissante le tirait déjà hors des profondes
eaux de son milieu natal.
— Je suis à bout de forces, dit-il sans élever la voix, je
tombe de sommeil.
Il ne laissa pas le temps d’une réponse à Michèle, il
n’était déjà plus là. Elle aurait pu croire qu’elle avait rêvé s’il
n’y avait eu devant le feu, béants et énormes, ces brodequins,
et cette serviette qu’elle tenait encore.
Il ne bougeait pas plus qu’un lièvre au gîte. Il entendit le
bruit d’une porte refermée. Son œil demeurait attaché à deux
enveloppes posées en évidence sur le lit, deux lettres qu’avait
dû apporter le courrier de l’après-midi : la grande écriture
pointue et penchée de sa mère, l’écriture du Sacré-Cœur, et les
jambages droits et garçonniers de Dominique, accoutumée à
prendre des notes durant un cours. Il approcha la lettre de sa
figure, la respira longuement. Mais non : il fallait lire d’abord
la missive maternelle ; le respect des préséances s’imposait à
lui même en dehors de tout témoin.
Comme il se fût plongé d’un seul coup dans une eau
glacée, il commença par le milieu : « Je ne saurais assez
remercier Brigitte Pian de la délicatesse avec laquelle, devant
ton père hors de lui, elle a su aborder un certain sujet sur
lequel tu ne t’étonneras pas que je répugne à m’appesantir.
Elle a fortement insisté sur le fait que la psychiatrie (je ne sais
pas si je respecte l’orthographe de ce mot bien savant pour
moi…) a totalement renouvelé la casuistique (encore un mot
de Brigitte Pian !) Elle a autrefois connu un saint prêtre mort
depuis longtemps, l’abbé Calou, qui lui enseignait que la
science nous aide à entrevoir, aujourd’hui, par où la
miséricorde divine s’introduit dans nos destinées chargées
d’hérédités… Tout cela est bien compliqué ! Et je ne puis pas
dire que Brigitte Pian soit parvenue à apaiser ton père. Le
résultat de cette entrevue est un ultimatum et qu’il m’a chargé
de te transmettre : tu dois rentrer immédiatement à la maison
d’où tu t’engageras à ne plus t’éloigner sans notre permission.
Tu suivras les cours de la Faculté de Droit et demeureras sous
notre exclusive surveillance. Si d’ici huit jours, tu n’es pas
rentré au bercail, il te raye de ses papiers, il ne veut plus te
connaître et tu ne devras pas attendre de lui la moindre aide
pécuniaire… Tu n’auras à compter sur rien, sauf sur les titres
que tu as hérités de ton oncle Cordès : cent cinquante mille
francs… ça ne te mènerait pas loin. »
Xavier laissa tomber sur la descente de lit les feuillets
bleus couverts de la grande écriture penchée et pointue et ne
les ramassa pas tout de suite. Il prit l’autre enveloppe,
l’approcha encore de ses lèvres. Lettre presque sèche, sans
tendresse et toute consacrée à des indications précises.
Dominique s’était renseignée comme il l’en avait priée auprès
de sa collègue qui prenait des enfants en pension. Oui, il lui
restait une place pour Roland, le cas échéant. « Si cela pouvait
décider Xavier à quitter Larjuzon ! » Elle n’ajoutait rien à ce
vœu exprimé. En somme Dominique attendait précisément de
lui ce qu’exigeaient aussi ses parents : qu’il reprît sa place
dans la maison de famille, qu’il redevînt un étudiant.
Dominique le rejoindrait en secret où il voudrait. Ils ne
feraient pas le mal… C’était ici, à Larjuzon, songeait Xavier,
qu’il faisait le mal, par sa seule présence. Dominique écrivait :
« Qui donc vous retiendrait à Larjuzon lorsque Roland sera
auprès de moi ? Je vous défie d’oser me dire que c’est ce
couple horrible. Alors, qui ? il n’y a plus personne pour vous à
Larjuzon. C’est ce qui me rassure. Je ne vois que les arbres du
parc à qui vous pourriez nous sacrifier, Roland et moi. »
Il soupira. Elle ne savait pas que ce prêtre était dans sa
vie. Entre elle et lui, il y avait encore ce prêtre. Il se dressait
comme une croix noire, une dernière croix qu’il faudrait
abattre pour atteindre Dominique. Oui, l’abattre, mais non
pour en charger ses épaules.
Il s’efforçait d’écarter le souvenir de ce qui venait de se
passer, entre le curé de Baluzac et lui, à la fin de cette longue
démonstration sur les mythes qu’il ne faut pas prendre à la
lettre mais interpréter. Il revoyait cette bibliothèque au premier
étage du presbytère, ces livres qui avaient appartenu à l’ancien
curé de Baluzac, cet abbé Calou dont sa mère venait de lui
rappeler le nom… Ils avaient été légués à Jean de Mirbel qui
ne s’en était jamais soucié. « Du fatras théologique… » selon
le curé actuel de Baluzac. Xavier qui n’avait pour ainsi dire
pas ouvert la bouche, au moment de prendre congé, lui avait
demandé s’il se souvenait de ce qui avait décidé de sa
vocation. Comment se résigne-t-on à faire le pas ? Quand il
était prostré devant l’évêque, qu’y avait-il en lui, à ce moment-
là ? Quelle passion ? Le curé avait hésité : pas une once
d’ambition, dans ce geste, bien sûr ! avait-il dit, pas l’ombre
d’un calcul. Alors quoi ? La réponse fut : « Je subissais des
influences, j’imaginais, je croyais… » Il s’était interrompu et
Xavier avait dit : « Peut-être aimiez-vous quelqu’un ? Seul
l’amour explique la folie de certains gestes. Et pourtant on ne
peut pas aimer une idée, on ne peut pas aimer un mythe ! » Le
curé l’avait alors interrompu avec violence : « On peut aimer
quelqu’un mort depuis près de deux mille ans, c’est vrai. J’en
suis la preuve, moi et beaucoup d’autres. Comme Il m’a
trompé, comme Il nous aura trompés, de siècle en siècle !
reprit-il d’une voix frémissante. J’ai tant prié, tant supplié ! À
votre âge, on fait les demandes et les réponses, on croit que
c’est Dieu qui parle. On ne sait pas qu’il n’y a personne. »
Le curé n’était plus, un peu en retrait de la lampe, qu’une
maigre forme noire clouée au mur. Alors Xavier avait
prononcé cette parole absurde (l’avait-il réellement
prononcée ?) : « Je suis là, pourtant. Je suis venu. » L’autre
l’avait regardé longuement et avait répondu : « Vous êtes venu
pour que je vous empêche d’assumer le fardeau qui n’est pas à
la mesure de l’homme… » Et Xavier : « Je suis venu pour
vous aider à porter votre croix… ou peut-être pour la porter à
votre place. » Le prêtre avait soupiré : « Quelle folie ! » et
Xavier : « La vérité, c’est cette folie. » Le prêtre avait levé
vers lui des yeux sans cils, d’un bleu délavé. Et puis Xavier
avait pris son imperméable. Le prêtre portait la lampe à pétrole
et descendait devant lui. Il disait : « Faites attention à cette
marche… »
Xavier avait déjà relevé le col de sa gabardine. Il avait la
main sur le loquet : « Écoutez ! » implora soudain le prêtre.
Xavier se retourna.
— Ne faites pas ça.
Xavier s’appuya à la porte. Le curé posa la lampe sur une
marche.
— N’allez pas de ce côté.
Comme Xavier murmurait : « Je ne vous comprends
pas… »
— Mais si, bien sûr !, vous me comprenez. Vous êtes
téméraire, vous péchez par témérité.
— Non, je suis lâche. Dieu le sait.
Le prêtre regarda longuement Xavier, si frêle, dans sa
gabardine usée, puis ferma les yeux.
— J’ai pitié de vous, dit-il. Ne vous chargez pas de ce
fardeau
Et comme le garçon demandait : « Quel fardeau ? » le
prêtre répondit dans un souffle : « Ma vie. »
— C’est trop lourd pour vous. Elle vous écrasera.
Le curé s’est souvenu depuis que c’était presque malgré
lui qu’il avait dit : « Elle vous écrasera. » Alors Xavier :
— Mais puisque ce n’est pas vrai ? puisqu’il s’agit d’un
mythe !
— Oui, un mythe… mais je n’ai jamais nié qu’il
recouvre…
— Qu’il recouvre quoi, monsieur le Curé ?
Le prêtre répondit sèchement :
— Des choses obscures dont il vaut mieux que vous ne
vous mêliez pas.
Le visage de Xavier s’éclaira :
— Vous avez la foi, dit-il.
Le prêtre hocha la tête : « Au sens large ? Mais bien
sûr ! »
— Je crois aux forces cachées avec lesquelles il est
téméraire de jouer.
Xavier répétait : « Vous y croyez ! »
— Je crois à une puissance qui n’est peut-être pas celle
que vous supposez. Ne la laissez pas pénétrer dans votre vie.
— Elle est dans ma vie, dit Xavier à mi-voix, puisque
vous êtes dans ma vie. Je ne peux pas vous arracher de ma vie.
Personne n’a le pouvoir de quitter personne.
Le prêtre murmura : « Pour cela, c’est vrai… »
— Un de mes confrères, ajouta-t-il en hésitant, est lié à
une femme… Il sait bien que s’il l’abandonnait, elle ferait tout
de même partie de son destin, à jamais.
— Tous ces comptes à régler ! soupira Xavier. Toutes ces
relations personnelles d’homme à femme, d’homme à homme,
dont chacune sera jugée à part ! La question : « Qu’as-tu fait
de ton frère ? » qui sera posée autant de fois qu’au cours de
notre existence nous aurons régné sur quelqu’un, que nous
aurons eu pouvoir sur un cœur, sur un corps, que nous aurons
usé et abusé de ce corps…
— Allez-vous-en ! cria le prêtre. Laissez-moi.
Il avait ouvert la porte. Il avait poussé Xavier par les
épaules.
XIII
QUE pouvait-il y avoir d’autre en avançant ? Il se souvint
de cet endroit de la route, quand ils étaient enfants, au sommet
d’une côte où n’apparaissait plus que le ciel et qu’ils
appelaient la fin du monde. Rien au delà de cette chambre, de
cette maison, de cette nuit. Et l’Auteur d’une destruction si
patiente avait disparu lui-même, la dernière tendresse arrachée.
Xavier éprouvait un grand calme, et il ne savait pas que
c’était cela, le désespoir, le vrai, celui qui ne se délivre pas
dans les larmes et qui fait avancer sa victime entre deux murs,
vers une porte qu’il suffit de pousser, pour entrer dans le repos
qui ne finira pas. Ô sommeil ! ô pauvre cœur qui ne savait
qu’aimer ! ô mémoire enfin anéantie avec tous les prénoms et
tous les visages qu’elle retenait dans sa profondeur !
Il ouvrit la fenêtre, poussa les volets. Aucun souffle
n’émouvait les cimes : immobilité qui faisait songer à une
pétrification. Les pins qui ne dorment jamais, dormaient cette
nuit-là, et tel était le silence que Xavier entendait l’eau
ruisseler sous les aulnes, très loin, du côté où Roland avait son
île. Il pensa à ce tronc de pin couché ; il s’y était assis à côté
de Dominique. Sans doute ce cadavre d’arbre resterait-il là
pendant des années sans être exploité ; peut-être pourrirait-il
moins vite que ce corps vivant penché à une fenêtre, à demi
engagé déjà dans le froid de la nuit. Et Xavier calculait le peu
de chances qu’il aurait de se tuer, s’il se laissait aller : les
jambes brisées peut-être… à moins qu’il ne tombât sur la tête ?
Il se retourna violemment, comme s’il avait dû faire face à
quelqu’un qui l’aurait poussé par les épaules ; non, personne.
Personne que cette face hagarde dans la glace au-dessus de la
cheminée, cette figure maigre, encore adolescente, sous des
cheveux en désordre et qui le regardait. Il en eut pitié tout à
coup, il se prit en pitié. Il passa lentement sur ses paupières les
paumes de ses mains et prononça à mi-voix : « Pauvre petit ! »
Il aurait voulu que quelqu’un fût là, n’importe qui, quelqu’un :
une créature vivante comme lui et périssable. Il pensa à
Roland qui dormait au-dessus dans la chambre mansardée.
Les marches de l’escalier du dernier étage n’avaient pas
de tapis et craquaient. Il s’arrêtait pour s’assurer que la maison
demeurait endormie. La porte de l’enfant était entrebâillée et
la veilleuse qui éclairait la chambre épandait jusque sur le
palier une lueur lunaire. Il y avait eu une époque où Roland
était gâté par les Mirbel. Habitué aux dortoirs, il avait peur de
rester seul la nuit et il avait obtenu cette veilleuse… Xavier,
émergeant des ténèbres, distinguait chaque objet, le chandail et
le pantalon jetés en désordre et les gros souliers aux lacets
rompus qui voguaient au hasard. Sur la table de nuit, un vieux
nid d’oiseau, une fronde, un agenda, deux lettres de
Dominique dans leur enveloppe, un mouchoir sale. L’auréole
de la veilleuse décelait au plafond les vagues continents des
gouttières. Xavier s’assit avec précaution au bord du lit.
L’enfant dormait d’un sommeil sans souffle, comme la nature
de cette nuit-là, pétrifié comme elle, entré dans un repos qui
n’était pas du monde. Il vivait pourtant : l’animale odeur de la
vie régnait dans cette mansarde, et sa chaleur. Xavier était
assis près de cet être comme devant un feu, il se réchauffait à
ce feu vivant. Le corps était couché sur le côté, une maigre
épaule émergeant des draps. Les cheveux sur la nuque
dessinaient une pointe. Xavier ne bougeait pas : il retrouvait sa
force. La créature endormie sous ses yeux rendait de nouveau
Dieu sensible à son cœur. Un corps humain, une âme humaine,
il n’en fallait pas plus pour que vous fussiez là de nouveau,
mon Dieu, pour que vous lui fussiez rendu. Il ne pouvait
adresser aucune parole à cet enfant endormi, ni poser les lèvres
sur son front ; il ne pouvait rien faire que de vous parler de
lui : quelle volonté passionnée de substitution ! Toujours ce
« prenez-moi à sa place », toujours cette exigence d’assumer le
pire d’un destin. Une espèce de folie ! mais une grande paix
était revenue, ou plutôt il l’éprouvait de nouveau, car il ne
doutait pas de ne l’avoir jamais perdue. Une paix vivante, une
paix qui l’engourdissait de joie et qui pourtant lui faisait peur à
cause de ce qu’elle annonçait.
— Qu’est-ce que tu fais dans cette chambre ?
Il se redressa et vit, dans l’encadrement de la porte,
Mirbel enveloppé d’un peignoir blanc. Le petit s’éveilla,
s’assit sur son lit, dévisagea les deux hommes et se mit à
pleurer. Mirbel répéta : « Que fais-tu ici ? » Xavier balbutia :
« Je ne sais pas. » La tête basse, il cherchait ce qu’il devait
répondre.
— Tu ne sais pas ? vraiment ?
Mirbel fit quelques pas vers le lit, se pencha vers l’enfant
qui se frottait les yeux et gémissait, lui saisit les poignets et
découvrit ainsi une figure gonflée de sommeil, baignée de
larmes.
— Qu’est-ce qu’il t’a fait ? mais réponds quand on
t’interroge.
Roland sanglotait. Il balbutia « qu’il dormait, qu’il ne
s’était aperçu de rien ».
— De quoi eût-il pu s’apercevoir ? demanda Xavier. J’ai
été inquiet de lui tout à coup. Je suis venu m’assurer qu’il
n’était pas malade.
— Il ne l’était pas ?
— Non, il dormait paisiblement.
— Tu as dit tout à l’heure que tu ne savais pas ce que tu
faisais dans cette chambre. Il t’a fallu le temps de trouver un
prétexte…
Xavier baissait toujours la tête.
— Pourquoi es-tu resté quand tu as vu qu’il dormait
paisiblement ?
Xavier dit : « Je ne sais pas… » Il hésita un instant et à
mi-voix :
— Je crois que je priais.
Mirbel haussa les épaules et commença de réciter,
ânonnant comme un écolier :
Un ange au radieux visage
Penché sur le bord d’un berceau
Semblait contempler son image
Comme dans l’onde d’un ruisseau.
« Charmant enfant qui me ressemble
Lui dit-il, oh ! viens avec moi
Viens nous serons heureux ensemble… »
Mirbel s’interrompit, en proie à un rire gloussant. Xavier
s’était penché vers Roland et lui répétait à voix basse :
« Ferme les yeux, cela ne signifie rien, dors. »
— Nous l’empêchons de se rendormir, dit-il, se tournant
vers Mirbel.
— C’est un scrupule qui te vient un peu tard. Tu ne
trouves pas ?
Cependant Xavier bordait le petit, ramenait le drap sur
son épaule, lui disait : « Tourne-toi du côté du mur… »
— Laissons-le maintenant.
Il sortit, mais il sentait presque le souffle de Mirbel tant il
était suivi de près. Il ne put l’empêcher d’entrer derrière lui
dans sa chambre. Mirbel ferma la porte, se tourna vers Xavier
et dit :
— Il est temps que je vous sépare.
Xavier ne quittait pas des yeux cet homme installé dans le
fauteuil, comme s’il eût voulu y passer la nuit.
— Vous feriez bien d’aller vous coucher, dit-il.
— Oh ! le sommeil et moi ! soupira Mirbel. Et il étendit
ses jambes maigres et velues.
— Tu n’en as pas conscience, bien sûr ! mais il est temps
que je vous sépare, toi et le petit. Tu ne veux pas en avoir
conscience. Ah ! l’évasion par le sublime, le camouflage du
pire par le meilleur, tu en es un fameux exemple !
Heureusement pour ton salut que je suis là.
Xavier se taisait et l’observait.
— Enfin, le 18 de ce mois, je ramène le gosse où je l’ai
pris. C’est une affaire réglée.
Xavier demanda « s’il s’agissait d’une menace ».
— Mais non, je te répète : une affaire réglée.
Tout ce qui s’était passé dans la chambre de Roland et
cette honte qui l’accablait, Xavier oublia tout. Il pensa avec
une précision sèche à ce projet dont il avait entretenu
Dominique : elle lui en parlait dans sa dernière lettre. Il
disposerait en faveur de Roland des cent cinquante mille
francs qu’il avait hérités de son oncle Cordès. On le confierait
à cette collègue de Dominique qui prenait des enfants en
pension. Il suivrait les classes à l’école libre de Saint-Paul. Il
n’écoutait pas Mirbel :
— Nous allons nous retrouver seuls face à face comme
dans le train. Il faudra bien que le courant repasse. Les mêmes
circonstances susciteront la même sympathie, tu verras ! Bien
sûr, nous serons moins tranquilles ici pour causer que dans un
compartiment… C’est entendu : il y a Michèle. Mais tu en
seras vite au point où on ne voit plus les gens avec lesquels on
vit. Nous supprimerons Michèle ! s’écria-t-il avec une férocité
joyeuse.
— Je pense que je pourrais… interrompit Xavier… Vous
ne me le refuserez pas… Je voudrais accompagner moi-même
Roland, le 18.
Mirbel se leva et vint vers Xavier :
— Ne me parle plus de ce petit : un goujon qu’on rejette à
l’eau. Je le rends à son élément naturel : les asiles, les
hospices. De quoi t’occupes-tu ? Que crains-tu pour lui ? Il me
semble que tu fais trop bon marché de la Providence !
Et il reprit son ton d’écolier ânonnant pour réciter ce
distique :
Aux petits des oiseaux Il donne la pâture
Et Sa bonté s’étend sur toute la nature.
— Ces deux vers de Racine étaient intitulés Bonté de
Dieu dans La Corbeille de l’Enfance où les sœurs choisissaient
les textes de nos leçons.
— Vous lui avez donné, Michèle et vous, le goût d’une
certaine vie, des habitudes, dit Xavier. Vous êtes
responsables…
— Je ne te répondrai plus quand tu me parleras de cet
affreux être. Avoue que tu en es bien curieusement obsédé.
Xavier, les yeux fermés, les sourcils froncés, répétait à
mi-voix, presque suppliant : « Allez-vous-en. Laissez-moi. »
— Ah ! petit chrétien, qui n’oses pas te regarder en face !
Xavier songeait : « Mon Dieu, que cet homme ne dépose
pas en moi le germe de l’abomination ! Ne permettez pas qu’il
empoisonne la source… » Il s’étonna de ce qu’il proférait à
haute voix :
— Guérirai-je jamais de vous avoir connu ?
— Enfin ! s’écria Mirbel. Ce n’est pas trop tôt ! Tu
reconnais que tu es touché. Je n’en demande pas plus, ajouta-t-
il en riant, du moins pour ce soir. Rassure-toi, je vais te laisser
dormir. Tu vas pouvoir dormir maintenant. La vraie vie va
commencer pour nous à partir de demain.
Il marchait à travers la chambre avec excitation et il se
frottait les mains.
— Et surtout, ne t’occupe plus de faire travailler Roland.
Laisse-le jouir en paix de son reste. Tu n’es plus chargé de lui.
Je te demande d’en convenir avec moi.
Xavier répondit d’une voix neutre :
— Je ne suis plus chargé de lui faire apprendre ses leçons,
ni de corriger ses devoirs.
— Ah ! tête dure ! cria soudain Mirbel. Ah ! je la briserai
à coups de talon…
Il tendit en avant deux mains à demi fermées d’étrangleur.
Devant cette figure convulsée, Xavier avait reculé d’un pas.
Mirbel parut se réveiller. Il laissa retomber les mains.
— Tu ne l’as pas cru ? demanda-t-il à voix basse, dis-
moi ? tu n’as pas cru que je voulais te faire mal ?
— Je n’avais pas peur.
— Tu ne crois pas que je puisse jamais… On ne tue pas
ce qu’on aime.
— Peut-être devons-nous choisir, dit Xavier. Tuer ce que
nous aimons ou mourir pour ce que nous aimons.
Mirbel soupira :
— Il y a l’entre-deux : être aimé de ce qu’on aime. Crois-
tu que ce bonheur existe en ce monde ?
Xavier dit, la tête détournée :
— Oui, ce bonheur existe. Allez dormir maintenant.
Mirbel presque timide, demanda : « Tu ne m’en veux
pas ? Tu me pardonnes ? » Xavier inclina la tête ; puis il
poussa le verrou et s’assit à sa table. Ce fut cette nuit-là qu’il
écrivit sur la page déchirée d’un cahier d’écolier : « Je lègue à
Roland enfant de l’Assistance Publique… » et la suite.
XIV
BIEN que ce ne fût pas un jour de messe, dès que Xavier
vit poindre une lueur à travers les persiennes, il se leva, gagna
l’église, et se tint debout un peu de temps contre le mur du
chœur, les pieds dans l’herbe épaisse et mouillée, jusqu’à
l’heure où ouvrit le bureau de poste. Il écrivit la formule d’un
télégramme pour Dominique : il la priait de l’appeler au
téléphone, ce matin même. Selon ses calculs, l’appel retentirait
avant que Mirbel fût descendu de sa chambre, et c’était le
moment de la journée où Michèle ne quittait guère la cuisine.
Il put en effet décrocher le récepteur avant que la sonnerie
ait alerté personne. Dominique l’écoutait avec une docilité
inattendue. Ils choisirent le surlendemain, pour se rencontrer à
la cure de Baluzac. Il lui amènerait le petit. Elle s’était déjà
entretenue de lui avec sa collègue qui consentait à le prendre
en pension. Dominique ferait les démarches nécessaires auprès
de l’Assistance Publique où le père d’une de ses élèves
occupait un poste important. Tout était simple, la route
paraissait déblayée devant Xavier. Il faudrait décider l’enfant,
mais il céderait au seul nom de Dominique. Tout de même il
fallait l’y préparer. Où le trouver ? Il n’était nulle part dans la
maison. Octavie l’avait vu courir vers le ruisseau : il allait se
mouiller les pieds. Tant pis s’il attrapait du mal : « Pourvu que
ça ne retarde pas son départ… » Elle aussi le haïssait parce
qu’il fallait le servir, tout enfant trouvé qu’il était.
Xavier le vit venir dans l’allée. Il poussait du pied une
pomme de pin, les mains dans les poches et le béret enfoncé
jusqu’aux oreilles. Il s’amusait comme s’il n’eût pas été au
moment d’être rejeté à l’eau. Il balançait son gros soulier ferré,
frappait la « pigne », l’envoyait très loin, la rejoignait avec des
bonds de cabri, s’arrêtait court. Il ne vit pas Xavier dissimulé
par un pin. Les enfants n’aiment pas à être observés quand ils
jouent seuls. Xavier le savait. Il le laissa passer, fit le tour de la
maison et se retrouva comme par hasard devant le petit.
— Tu viens de dire adieu à ton île ?
Il répondit d’un ton bougon : « Pourquoi ? ce n’est pas
une personne… » Il voulut entrer dans la maison. Xavier lui
mit la main sur l’épaule :
— Reste, j’ai à te parler… Qu’est-ce que tu vas devenir, à
ton idée ?
Le petit grogna : « Je ne sais pas, moi… » Il ajouta tout à
coup :
— On me placera… Mais cette fois, je veux gagner.
— Tu aimes bien les livres. Tu ne veux pas devenir un
garçon instruit ?
— Je préfère gagner. Et puis c’est pas moi qui décide.
Il détourna la tête et marmotta : « Et qu’est-ce que ça peut
vous faire, à vous ? »
— Mettons que ça ne me fasse rien, à moi. Mais peut-être
y a-t-il quelqu’un d’autre…
Le petit haussa les épaules : « Vous pouvez toujours
causer… » Cela fut dit entre haut et bas, avec insolence. Et il
gravit les premières marches du perron. Xavier le retint par le
bras.
— Mademoiselle Dominique s’inquiète de toi. Elle veut
te voir.
Il tourna vers Xavier une figure bougonne et méfiante,
demanda : « Comment le savez-vous ?»
— Elle m’a téléphoné ce matin, mais n’en dis rien à
personne. Elle viendra te chercher jeudi. Elle t’attendra à
Baluzac. Je t’accompagnerai.
— Qu’est-ce qu’elle peut faire pour moi ? Elle ne peut
rien faire, elle n’a pas d’argent.
— Ne t’occupe pas de cela. Aie confiance en elle, en moi.
Il demanda à mi-voix : « Vous allez vous marier ? »
Xavier détourna les yeux pour ne pas le voir et dit (ah ! c’était
comme s’il l’apprenait lui-même, comme s’il en recevait
l’assurance tout à coup) :
— Non, Roland, elle ne sera pas ma femme. Je ne me
marierai jamais. Je n’aurai jamais d’enfant, jamais d’autres
petits garçons que ceux qui me seront donnés, comme tu m’as
été donné.
Il mit la main sur la nuque rétive. Roland demanda :
— Pourquoi je vous intéresse ? Je suis pas intéressant.
— Tu l’es pour moi, pour Dominique. Tu nous intéresses
parce que nous t’aimons.
— Vous m’aimez ? moi ? çà, par exemple !
Il riait. Il secouait la tête.
— Tu ne le crois pas ?
— Je ne vous suis rien.
— Pourquoi aime-t-on quelqu’un ? Dominique ne t’est
rien et tu l’aimes.
Il dit : « C’est pas pareil… » et demeura un moment, l’œil
vague. Il demanda, dans une sorte d’explosion de joie :
— Je vais la voir jeudi ? C’est pas de la blague ?
— Tu la verras, tu repartiras avec elle. Mais garde le
secret.
Il répéta : « Sans blague ? » Il ne souriait pas mais son
visage resplendissait.
— Allons ensemble dire adieu à l’île, vous voulez ?
demanda-t-il soudain.
Il prit la main de Xavier et l’entraîna. Ils n’aperçurent pas
cette figure collée à une vitre du premier étage. Mirbel ouvrit
la fenêtre et fit dans leur direction le geste d’épauler une arme
invisible.
XV
OCTAVIE posa les tasses vides sur le plateau et, près de
sortir, la main sur le loquet, dit sans se retourner :
— Madame a-t-elle vu que le petit a emporté toutes ses
affaires ?
Michèle demanda distraitement : « Quelles affaires ? » et
elle ne quittait pas son ouvrage des yeux.
— L’armoire et la commode sont vides.
Mirbel posa à côté de lui le livre qu’il lisait et demanda
où était le petit.
— Je lui ai permis d’accompagner Xavier à Baluzac. Ils
feront la route à pied. Ils ont promis de ne pas rentrer tard.
— Tu les as vus partir ?
Elle se leva brusquement. Elle se souvenait que Xavier
portait un sac de montagne.
— J’ai cru que c’était leur collation qu’ils emportaient…
Elle sortit en hâte. Jean la suivit dans l’escalier. Ils
montèrent ensemble jusqu’à la mansarde du petit. Oui,
l’armoire était ouverte et vide. Plus rien non plus dans les
tiroirs de la commode. Il ne restait qu’une vieille boîte à savon
dont le couvercle avait été percé de trous « pour que les
sauterelles puissent respirer ». Octavie les avait rejoints et
parlait seule ; elle s’était bien doutée de quelque chose. Savoir
si ce monsieur n’était pas venu à Larjuzon pour enlever
Roland. Il y avait peut-être intérêt : avec les enfants trouvés on
a des surprises.
Mirbel descendit un étage, pénétra dans la chambre de
Xavier et vit, du premier coup d’œil, que tout y était demeuré
en place : du linge sale traînait sur le plancher, une paire de
souliers qui n’avaient pas été cirés depuis longtemps. La valise
était rangée entre l’armoire et le mur.
— Lui, il reviendra, dit Michèle. Pourquoi baisses-tu la
tête ? Nous voilà débarrassés du gosse. N’était-ce pas ce que
tu voulais ?
Mirbel sortit sans répondre. Elle le suivit. Il alla au
téléphone, feuilleta l’annuaire, et demanda la cure de Baluzac.
Il faisait froid dans la pièce assombrie. Des mouches mortes
jonchaient la table des devoirs de vacances.
— Je suis chez M. le curé de Baluzac ? Pourrais-je parler
à M. Dartigelongue ?
Michèle tendit vers l’écouteur une main qu’il repoussa
avec rage.
— Ah ! c’est toi ? Tu rentres ce soir ?… seul ? oui, j’ai
bien compris… Mais non ! je ne m’en étais pas désintéressé…
Nous verrons bien !
Il parlait d’une voix unie, d’une voix blanche. Quand il
eut raccroché l’appareil, il dit à Michèle :
— Ne me suis pas. Laisse-moi.
Elle alla sur le perron et le regarda s’effacer dans le noir.
C’était l’instant où le curé de Baluzac disait à Xavier d’un
air complice : « Je vous laisse avec elle au salon. L’autobus ne
passe que dans un quart d’heure. Voulez-vous que j’emmène le
petit dans le jardin ? Vous seriez plus tranquilles… » Xavier
secoua la tête. Le curé sortit et le garçon et la jeune fille
demeurèrent debout, assez éloignés l’un de l’autre. Roland
était collé à la robe de Dominique comme le faon à la biche.
Elle racontait les démarches qu’elle avait faites à l’Assistance
Publique, les formalités qu’elle avait dû remplir. Il n’écoutait
pas, il la regardait.
— Non, ne me remerciez pas. Je n’ai aucun mérite : c’est
pour ne pas vous perdre que je me charge de Roland. C’est
l’unique manière de ne pas vous perdre.
— Roland n’a plus besoin de moi désormais, dit Xavier.
À partir de cette minute je me sens déchargé de lui.
Elle protesta avec violence qu’elle ne consentirait jamais
à s’en occuper seule, qu’elle serait un intermédiaire entre
Xavier et l’enfant. Le petit s’éloigna de la fenêtre et cria :
« Voilà le car ! »
À Larjuzon, un homme tournait, tournait sans fin dans les
allées. Il repassait de quart d’heure en quart d’heure devant le
perron d’où Michèle l’observait. Elle prononçait son nom
quand il était à portée de sa voix, mais il ne se retournait pas et
s’enfonçait de nouveau dans l’ombre accrue. La nuit vint.
Mirbel se dirigea vers le garage. Michèle surgit tout à coup
dans la lumière des phares. Elle lui demanda où il allait. Elle
crut comprendre : « à sa rencontre ! » Il démarra en vitesse.
Elle dut s’aplatir contre le vantail de la porte pour ne pas être
happée.
À Baluzac, Xavier demeurait sur la place, immobile,
jusqu’à ce que le feu arrière du car eût disparu au tournant de
la route. Il revint alors vers le presbytère. Bien que ce fût déjà
la nuit et qu’il fît froid, le curé l’attendait devant la porte et lui
offrit sa bicyclette. Xavier refusa d’abord. Il y avait eu une
discussion entre eux : « oh ! non ! pas une dispute ! » Le curé
avait soutenu que c’était perdre sa vie que de la sacrifier à des
individus éphémères, que seule comptait la classe, qu’on ne
sauve pas l’humanité au détail, enfin des choses de cet ordre,
mais dont Xavier Dartigelongue avait paru très affecté. Il finit
par accepter l’offre de la bicyclette. Le curé a regretté, après
l’événement, de n’avoir pas attaché d’importance à
l’appréhension que manifesta Xavier et de ne lui avoir pas
demandé de passer la nuit au presbytère ; mais il ne disposait
d’aucune chambre à donner et il avait craint que le jeune
homme ne dormît mal sur le canapé du salon. Il le laissa donc
repartir.
La dernière parole de Xavier avait été :
— Je confierai demain matin le vélo au muletier : il le
déposera ici.
Cela signifiait, selon le curé de Baluzac qu’il n’avait alors
aucune idée de suicide. Sinon, il serait parti à pied :
— Il était trop scrupuleux pour consentir à me priver de
mon vélo…
C’était au tour de Michèle à errer dans les allées. Elle ne
sentait pas le froid bien qu’elle n’eût pas mis de manteau. Elle
se disait : « C’est parce que je m’attends au pire qu’il
n’arrivera rien. » C’était sa superstition d’imaginer des choses
pour être sûre qu’elles n’arriveraient pas. Elle tournait au fond
d’un abîme dont les pins formaient la paroi vertigineuse. Le
temps passait. Il aurait dû être de retour. Elle guettait le bruit
du moteur. Elle rentra pour dire à Octavie qu’elle pouvait aller
se coucher. Comme elle revenait sur le perron elle vit la
lanterne d’une bicyclette, une main qui serrait le guidon. Elle
ne connaissait pas cet homme. Il y avait eu un malheur.
— Le jeune homme qui était chez vous, il a été écrasé. Il
était en vélo. On ne sait pas s’il s’est jeté sous les roues
exprès… ou si les phares l’ont ébloui. Ils étaient pourtant « en
code ». Votre mari avait ralenti. Les gendarmes croient qu’il a
été ébloui. C’est ce qu’ils vont dire dans leur rapport, pour
l’assurance…
Elle demanda où on avait porté le corps.
— Au presbytère de Baluzac : l’accident s’est passé
presque à la sortie du bourg. Votre mari l’a chargé lui-même
dans sa voiture. Le curé a téléphoné à la famille.
L’homme s’éloigna. Michèle s’assit sur une marche du
perron, les bras noués autour des genoux et attendit. Elle
reconnut de loin le bruit du moteur, puis le grincement de la
porte du garage. Le pas de Mirbel sur le gravier n’était ni plus
rapide ni plus lent qu’un autre soir. Elle se mit debout. Il était
là. Elle l’entraîna dans le vestibule. Il dit sans la regarder :
— Ce n’est pas ce que tu crois. J’étais parti dans
l’impatience de lui adresser des reproches, ou peut-être de lui
faire pitié, de l’attendrir. Ma fureur n’allait pas au-delà. Il a
surgi tout à coup dans la lumière des phares. J’ai freiné. Il s’est
jeté contre le capot. Tu ne me crois pas ?
Comme elle ne répondait pas, il demanda s’il n’y avait
rien à manger.
— Tu as faim ?
Oui, il avait faim. Il s’assit devant la table où Octavie
avait laissé un reste de viande et elle le servait. Il mangeait
voracement. Quand il eut fini, il vida un verre de vin. Michèle
s’était éloignée de la lumière qui tombait sur cet homme
attablé, dont elle ne voyait que le large dos arrondi, la grosse
tête hérissée au-dessus du chandail. Elle l’interrogea de
nouveau, à voix basse :
— Les autres, qu’ont-ils pensé ? qu’ont-ils cru ?
Il ne répondit pas tout de suite :
— Qu’il s’est tué… Ils le croient parce que ce soir même,
avec d’autres papiers, il avait remis à Dominique son
testament : il laisse tout ce qu’il a au petit.
Comme elle murmurait : « C’est en somme bon pour
toi… », il protesta :
— Mais non ! il n’y a pas de question. Qui songerait à
m’accuser ?
— Ce testament… Est-ce que ça prouve…
Elle n’osa achever. Il finit de vider son verre, s’essuya la
bouche, puis se leva avec peine, en s’appuyant à la table.
— Non, dit-il, moi, je sais que ça ne prouve rien. Non ! Il
ne s’est pas tué. J’ai vu la date sur le papier : il l’a rédigé lundi
soir.
Il ajouta très vite :
— Je lui avais fait peur. C’est parce qu’il avait peur de
moi.
— Tu lui avais fait peur ? Comment lui avais-tu fait
peur ?
— C’était dans sa chambre. Oh ! pas même un geste, il
me semble… mais j’avais compris qu’il me croyait capable…
Et pourtant, ce n’est pas moi !
Il fit quelques pas vers la porte, Michèle presque collée à
lui.
— Qui est-ce alors ?
— Un autre l’a poussé.
— Un autre ? quel autre ?
Comme il se taisait, elle insista : « Quel autre, Jean ? »
mais il ne parla plus. Il dit seulement : « Je vais dormir. » Elle
le suivit dans l’escalier. Il se retourna et s’aperçut qu’elle
pleurait. Il lui mit la main sur les cheveux :
— Tu ne peux pas rester seule, cette nuit, Michèle, et moi
non plus je ne puis rester seul.
Elle dit à voix basse :
— Voilà deux années que tu n’étais pas venu, la nuit.
Elle le précéda dans la chambre. « N’allume pas » dit-il.
Ils s’étendirent, elle le prit dans ses bras. Ils ne parlèrent plus.
LES coqs du bourg répondirent à ceux des métairies.
Pourtant l’aube n’éclairait pas la chambre. Il dit qu’il fallait
essayer de dormir.
— Oui, mais je voudrais te demander encore… Je n’ai
jamais osé t’en parler. Que voulais-tu me faire entendre, le
soir de sa mort, lorsque tu m’as répondu : « Quelqu’un l’a
poussé » ?
— Je répétais ce que m’avait dit le curé de Baluzac. Je ne
savais pas alors ce que cela signifiait dans son esprit.
— Tu le sais maintenant ?
— Nous en avons reparlé le jour où je lui ai apporté
l’argent que Brigitte Pian m’avait chargé de lui remettre. Tu
sais qu’elle fait dire partout des messes pour Xavier.
— Oui, elle rachète ses torts. Dieu sait les coups qu’elle a
dû lui porter en secret. Brigitte se rattrape en faisant ruisseler
pour lui le sang du Christ sur tous les autels du diocèse, au
tarif ordinaire.
Ils rirent tous deux.
— Je me demande, dit Michèle, ce que Brigitte croit, ce
qu’elle imagine…
— Oh ! Tu peux être assurée qu’elle ne renonce à rien.
Elle tient à la fois pour l’assassinat et pour le suicide. J’ai
cherché à faire mourir un garçon qui le désirait : voilà ce
qu’elle a laissé entendre à la famille Dartigelongue et ce
qu’elle a expliqué en clair au curé de Baluzac.
— Et il l’a crue ?
— Non, bien sûr ! Au fond, lui aussi, il craint d’être
l’auteur de cette mort. Xavier serait sorti désemparé d’une
discussion qu’ils avaient eue ce soir-là. Le curé s’était moqué
de l’importance que le pauvre petit attachait à des rencontres
de hasard. Il lui avait assuré que c’était perdre son temps, que
c’était se sacrifier à la petite semaine. Le curé se souvient
encore de l’accent morne et désespéré de Xavier s’écriant :
« Si encore j’en avais sauvé un seul ! » Mais il ne croit pas au
suicide. Comment imaginer, répète-t-il, le suicide d’un saint !
— Il considère Xavier comme un saint ?
— Il prétend même qu’il a des raisons d’en être sûr.
— Qui donc alors aurait « poussé » Xavier ?
— C’est fou… Il m’a parlé de cet enfant possédé dont
saint Marc rapporte que l’esprit le jetait dans le feu ou dans
l’eau, pour le faire périr.
— Non ! protesta Michèle, non, un saint n’est jamais
possédé.
— Le curé assure qu’il peut être abandonné, le temps
d’un éclair, à celui qui attend tout de notre désespoir. Mais il
arrive que le désespoir laisse intacte l’espérance. Le curé en
connaît plus d’un cas.
Michèle soupira, comme délivrée :
— J’en suis sûre, maintenant ! Ce n’est pas toi, c’est ce
prêtre qui l’a tué.
Il répondit sombrement :
— Pas plus lui que moi, ou que toi, ou que Roland, ou que
Brigitte.
Ils se turent. Les coqs perçaient de cris l’aube glacée.
Jean sentit frémir contre lui le corps de Michèle.
— C’est ton tour de pleurer, dit-il.
Il toucha un instant des lèvres une joue mouillée. Et dans
les larmes, lui aussi :
— Pourquoi le pleurons-nous, Michèle ? Il possède enfin
Celui qu’il a aimé.