Certeau Parler
Certeau Parler
Le pouvoir de parler
Michel de Certeau
Dans Études 2008/5 (Tome 408), pages 628 à 635
Éditions S.E.R.
ISSN 0014-1941
DOI 10.3917/etu.085.0628
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Michel de Certeau
628 Études – 14, rue d’Assas – 75006 Paris – Mai 2008 – n° 4085
majoritairement plus critique des jésuites. Pourtant, dès le mois de
juin, Michel de Certeau se montre lucide sur les limites d’une prise
de parole qui s’exprimerait exclusivement sous la forme négative
d’une contestation de toutes les formes de pouvoir et d’héritage,
en se révélant incapable de construire un ordre différent.
Entre juin et octobre 1968, l’ordre est en effet revenu. A
« l’ivresse » de la prise de parole succède « la gueule de bois ». Au
delà de la lucidité du diagnostic, Michel de Certeau fait alors preuve
d’une acuité particulièrement d’actualité. Il prévient de l’héritage
impossible que représente Mai 68 et de la difficulté de la société
française à assimiler une rupture culturelle et générationnelle. Il
se livre à une leçon d’histoire magistrale en mettant en garde ceux
qui voudraient un peu trop rapidement liquider Mai 68 et faire
comme si rien ne s’était passé.
Comment penser la rupture, l’irruption de la nouveauté,
aussi bien à l’échelle d’une société qu’au sein même de la trajectoire
d’un individu ? C’est la question fondamentale à laquelle Michel
de Certeau s’efforce de répondre dans cet article. L’image superbe
de Charlot dans sa cabane au bord du précipice est l’emblème de
l’enfermement dans une situation sans issue : le retrait et l’avancée
sont également impossibles. Michel de Certeau se tient à égale
distance du lyrisme du discours révolutionnaire et de la rhétorique
réactionnaire. Il ne croit pas au commencement absolu, à la tenta-
tion nihiliste de la table rase, pas plus qu’il ne souhaite le retour à
un ordre ancien. Son attention se concentre sur les déplacements
de sens possibles à l’intérieur d’un système, sur la pratique de
l’écart qui sera désormais la sienne, à « l’image d’une vie qu’il est
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D
ans La Ruée vers l’or, une tempête de neige déporte
jusqu’au bord d’un précipice voisin la cabane où
Charlot passe la nuit. A son réveil, il traverse la pièce
pour sortir : son geste fait dangereusement pencher le chalet,
car déjà la porte donne sur le vide ; s’en approcher, c’est se
perdre. Mais, par son recul, qui rétablit l’équilibre un moment
compromis, il s’enferme dans une situation désespérée. Tour
à tour son pied avance et se retire, tâtant le plancher qui pivote
sur un axe invisible… A cette image d’une vie qu’il est éga-
lement impossible d’habiter et de quitter, on peut comparer
la situation créée en mai dernier1. Il se pourrait que nous 1. Mai 1968.
soyons enfermés dans un langage désormais perçu comme
inacceptable et pourtant privé d’issue : il n’y aurait de sortie
que vers le nihilisme, et de retraite que le conformisme. Un
déplacement s’est produit. A notre insu peut-être, une ligne
partage en dessous, entre son sol et le vide, notre « plancher »
culturel ; quoique encore intact, déjà pourtant il a vacillé tout
entier.
Deux mouvements opposés, en mai et juin, trahissent
ce partage du sol. Ce ne sont plus la gauche et la droite, puis-
que leur jeu obéit aux mêmes règles, les événements l’ont
montré. Ces deux réactions rappellent plutôt le geste qui
ramenait Charlot vers le fond de son chalet ou qui le condui-
sait du côté du vide. Mais il y a aujourd’hui beaucoup plus de
gens qui obéissent à un réflexe de sécurité : leur nombre
assure provisoirement la stabilité de la cabane, et ils ont
même le luxe de jeter à la porte, comme « aventuristes »,
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Langage et pouvoir
Même tirée de l’admirable album d’images que Charlie
Chaplin a consacré aux Temps modernes, une parabole ne
suffit pas à rendre compte du glissement dont nous sommes
les témoins. Une caractéristique en fait un événement sans
« modèle » antérieur ; elle est indiquée par le lieu (culturel) et
par la forme (symbolique) de « l’accident ».
D’une part, la région d’abord concernée est celle de la
culture et du savoir, à l’Université. D’emblée, un langage est
visé, dont on récusait la représentativité, et auquel s’opposait la
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« prise de parole », expression directe de ce que censurait un
2. Cf. « Pour une nouvelle enseignement ou une culture2. D’autre part, à ce lieu de la
cu lture : prendre la contestation correspondait sa forme. Les manifestations tra-
parole », Etvdes, juin-
juillet 1968, p. 29-42. duisaient dans ce même langage, qui ne pouvait que les trahir,
un type de communication neuf et différent, mais encore
dépourvu d’une politique ou d’une théorie qui lui soient pro-
portionnées ; aussi restaient-elles « symboliques », signifiant
« autre chose » qu’elles ne parvenaient ni à énoncer, ni à faire.
[…]
Le sens de ce qui s’est passé, il faut s’efforcer de le saisir
dans l’événement lui-même. Nous ne devons pas céder au
lyrisme propre à certaines apologétiques de la contestation,
ni au ressentiment dont s’accompagne la volonté de mettre
fin au désordre : l’un et l’autre constituent des légendes ; ils se
contentent de placer dans un camp ou dans l’autre de « mau-
vais génies », mythologie indéfiniment disponible et réversi-
ble ; ils nous ramènent d’ailleurs au problème de
représentations étrangères à la réalité, puisque, dans le cas
présent, ils mobilisent des mots et des images pour dire autre
3. Par exemple, le fantôme chose (transgression de l’ordre3 ? régression conservatrice4 ?
des « Chinois » désigne la Peu importe ici). Toute légende veut faire oublier l’histoire ;
transgression.
elle nie que quelque chose se soit passé. Nous devons, au
[Link], les « méchants »
policiers sont identifiés à contraire, nous attacher à reconnaître cette histoire comme
leur personnage dans les advenue et comme nôtre.
bandes dessinées, force
nocturne de l’ordre.
Il nous faut donc repartir du phénomène. Qu’il mette
en cause tout notre système de représentations, je le crois. A
mon avis, la « prise de parole » et le « retour à l’ordre » qui l’a
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Cette dangereuse scission permet sans doute de dia-
gnostiquer la nature de la maladie qui s’est d’abord fixée dans
les lieux du savoir et qui a bientôt atteint toutes les procédu-
res de la représentation. A l’avance, elle définit ce qui rend
possible le fascisme sous l’un de ses aspects : un pouvoir qui
n’est plus représentatif. Qu’elle touche à l’équilibre même du
système, un déplacement général le montre, qui a ses symp-
tômes politiques aussi bien que théoriques. Un rapide exa-
men de ces secteurs voudrait seulement prévenir contre une
thérapeutique chirurgicale qui se contenterait de procéder à
une ablation, alors que le « mal » est global. […]
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portée à la génération des parents par la révolte de leurs fils.
La menace, ici et là, venait de l’intérieur. Choyés comme les
substituts du bonheur dont les adultes sont « divertis » par le
travail, mais aussi voués à prouver par leur attente initiatique
la valeur de la société qu’on leur prépare, les « enfants » d’une
culture, les privilégiés d’un système étaient ceux-là mêmes
qui s’insurgeaient contre le rôle (qui leur était alloué) d’être,
par leur vacance indéfiniment prolongée, la sécurité des pos-
sédants, l’alibi d’un présent autrement dénué de sens et les
garants d’un développement à venir conforme à l’actuel. Que
les étudiants, « nos » étudiants, promis au destin d’être (mais
de n’être que demain) une élite bien intégrée, se soulèvent,
voilà ce qui n’était pas tolérable ; voilà qui prenait la société à
revers – du dedans. Aussi avait-on besoin de donner à cette
menace une figure moins dangereuse et plus explicable. Elle
devait venir du dehors, chose normale. Une propagande s’est
acharnée à le soutenir, avec la complicité de tout un public
inquiet. Elle a dénoncé des étrangers, une pègre, les « katan-
gais » de la Sorbonne ou les « trimards » de Lyon, etc. ; il lui
fallait rejeter la faute sur un ennemi qui ne soit pas « nous » ;
elle obéissait au vieil instinct qui a toujours créé des sorcières
afin de se mettre en chasse contre elles. Tout s’expliquait par
7. Un admirable exemple des groupuscules dont « nos enfants » étaient les victimes7.
de ce type d’explication
nous est donné avec le
Ou bien : tout venait de la Chine… On réveillait même les
livre de François Duprat, réflexes qui, en France, jouent toujours en cas de menace :
Les Journées de mai, Ed. l’antisémitisme, le chauvinisme anti-allemand, etc.
Latines, 1968, ouvrage
Certes, il y avait en ce sens des faits incontestables.
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accusé. Ce cas particulier tendait à prouver déjà que la contes-
tation avait porté juste (quoique en termes trop généraux)
lorsqu’elle reprochait à des sciences ou à des représentations
d’être seulement les « instruments de répression » d’une
société. Par la manière dont les « représentants » du pays uti-
lisaient des renseignements pour se défendre contre la criti-
que, ils lui donnaient raison.
[…]
La loi du désordre
Il n’y a rien là qui puisse réjouir, surtout s’il faut ajouter qu’à
leurs différents niveaux, tous les appareils politiques, syndi-
caux ou universitaires se sont mis également à fonctionner
de manière à défendre leur représentativité par la force, au
moment où « la base » leur manquait ; et qu’à l’inverse, dans
le même temps, le pouvoir de faire valoir ses représentations
manquait aussi à la base, d’ailleurs incertaine de ses buts
autant que perplexe sur ses responsables, et finalement rame-
née en grande partie, mais par lassitude ou intérêt, à ses
cadres habituels qui du moins avaient l’avantage d’exister.
Tour à tour, la contestation et l’ordre établi ont voulu
8. Henri Lefebvre l’a rap-
faire la loi. En réalité, il leur est arrivé d’avoir à subir une loi pelé, le monde de la mar-
contraire : « libérée », la parole s’est fait reprendre ; « répres- chandise est un discours
qui apporte une repré-
sive », l’institution avoue le désordre qu’elle doit censurer. sentation des choses et
Quelle est donc cette loi partout récurrente et qui déplace en des rapports humains
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rence de ses indices opposés. Une questions aussi globale,
dont je n’ai relevé que quelques signes, et d’une façon peut-
être partiale (mais d’où parle-t-on avec impartialité ?), ne
saurait être éliminée sans que périsse une société qui, de fait,
a été « bougée » et mise en cause. Le privilège donné à « l’or-
dre » ancien créerait une idéologie nationale sans rapport
avec ce qui s’est passé en dessous. D’ailleurs, il n’y a d’or-
donné que des livres et des musées. Ce n’est pas un modèle
pour une culture, même si un enseignement a pu le laisser
supposer. La « solution » n’est pas davantage hors du système,
en marge de l’ordre dans sa négation (qui fige toujours les
structures ou les divisions en les inversant). Elle est dans
l’union, mais seulement si cette union est fondée sur la struc-
turation nouvelle qu’appelle l’événement.
Une organisation différente est nécessaire. Elle doit
donc reconnaître dans « les événements » le problème global
qu’ils ont posé et que trahit partout un déplacement. Elle
permettra de récuser l’antinomie qui placerait la vérité dans
l’une ou l’autre des positions dont Charlot nous offrait
l’image : localiser « l’ordre » (ou le « désordre ») ici ou là, c’est
d’avance rendre légitime la thèse inverse, qui n’en sera pas
moins superficielle ; c’est nier un déplacement général déjà
lisible dans les institutions qui veulent le cacher, ou dans les
« manifestations » qui ne peuvent l’exprimer ; c’est opter pour
une idéologie ou pour une légende, alors que nous avons
besoin d’un langage. Dans la pratique aussi bien que dans la
théorie, le différent n’est jamais le contraire. Nous refusons
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