Linx
57 (2007)
Études de syntaxe : français parlé, français hors de France, créoles
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Akissi Béatrice Boutin
De et que subordonnants, et variation
en français
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Référence électronique
Akissi Béatrice Boutin, « De et que subordonnants, et variation en français », Linx [En ligne], 57 | 2007, mis en ligne
le 15 février 2011, consulté le 16 octobre 2012. URL : http://linx.revues.org/280 ; DOI : 10.4000/linx.280
Éditeur : Département de Sciences du langage, Université Paris Ouest
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De et que subordonnants,
et variation en français
Akissi Béatrice Boutin
CNRS-UMR 5619, CLLE/ERSS, Université Toulouse Le Mirail
ILA, Université Cocody-Abidjan
0. Introduction
La Côte d’Ivoire est souvent présentée comme un cas d’appropriation du
français en Afrique. Il nous semble pourtant que ce qui se passe en Côte d’Ivoire se
rencontre aussi un peu partout, en Afrique et ailleurs : dynamisme du français,
variations qui tiennent peu compte du français standard, primauté de la fonctionnalité
communicative sur la conservation du patrimoine linguistique... Ce qui est particulier
en Côte d’Ivoire est l’étendue de l’appropriation / vernacularisation par rapport à d’autres
pays de français langue seconde, mais le « français ivoirien », dans sa situation socio-
linguistique, n’est ni unique ni à part : dans tous les pays africains francophones,
notamment dans les grandes villes, les mêmes phénomènes sont observables.
Diverses utilisations du français coexistent aujourd’hui en Côte d’Ivoire, fruits
de la complexité sociolinguistique et historique1. On peut les regrouper en quatre
types. L’un, le français académique ou officiel, est proche du français standard, et les
trois autres s’en éloignent : le français courant ivoirien, le français populaire ivoirien,
le nouchi. La majorité des locuteurs est capable de manier au moins trois de ces
1 Voir à ce sujet Lafage (2002-2003), Kouadio (2006), Boutin (2008).
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« registres », qui s’entremêlent et sont plus corrélés aux contextes des interactions
qu’aux milieux socioéconomiques des locuteurs. Des situations de ce type sont com-
munes à toutes les zones francophones, corrélées à un conflit entre des normes pres-
crites, perçues comme « exogènes » et des normes locales implicites, plus identitaires.
La Côte d’Ivoire est l’un des premiers pays africains où un français local
courant, régi par une « norme endogène » (Manessy, 1992) a émergé des divers usages
« appropriés » du français. Parmi les faits syntaxiques que présente le français en Côte
d’Ivoire, certains sont particulièrement récurrents, partagés par la majorité des
locuteurs, mais leur spécificité passe inaperçue dans le contexte ivoirien. Ils sont du
domaine de la norme endogène.
Nous allons montrer, à travers quelques phénomènes qui questionnent la
subordination, comment la variation syntaxique relève à la fois des tendances actuelles
du français et d’une dynamique propre à la zone. Nous étudierons les comportements
de que (sections 1 et 2) et de (section 3) comme introducteurs de complétives. Ils sont
sujets à variation en français et leur statut même de subordonnant a été remis en cause.
Le corpus d’exemples, que nous avons commencé à récolter en 1998, est tiré de
sources variées, orales et écrites : presse, phrases transcrites à la volée, travaux d’étu-
diants et de chercheurs, etc., auxquelles s’ajoutent les enregistrements d’entretien semi-
directifs et libres du projet PFC-CIA (« Phonologie du français contemporain, usages,
variétés et structure » – enquête A en Côte d’Ivoire2). D’autres faits de français seront
ici évoqués, notamment ceux des pays limitrophes à la Côte d’Ivoire comme le
Cameroun ainsi que le français standard, tout en considérant le français dans sa
globalité3.
1. Le subordonnant que des complétives à temps fini
La subordination complétive est un cas de construction d’un verbe, fini ou non,
en dépendance d’un autre verbe à temps fini ou d’un autre élément recteur ou tête. Les
complétives n’ont pas d’autonomie énonciative et sont des constituants du syntagme
verbal principal ; elles assurent la fonction de complément de ce verbe (Muller, 2002,
p. 371-393).
A propos de la transitivité et de la variabilité des « schémas actanciels » en fran-
çais, Larjavaara (2002) montre que le fait que certaines constructions verbales, directes
et prépositionnelles, soient peu attestées résulte plus de conventions, d’habitudes
énonciatives, que de propriétés syntaxiques associées aux verbes eux-mêmes. Si la
plupart des verbes admettent une grande variabilité de constructions, cette variation se
manifeste davantage lorsque certains facteurs pragmatiques sont en jeu, tels que la
2 Voir le site Internet http://www.projet-pfc.net et Durand, Laks & Lyche (2002). L’enquête en Côte
d’Ivoire a été réalisée et transcrite par nous-même en 2004-2005.
3 Nous utilisons le pluriel et le singulier pour « français ». Lorsque nous parlons des français
(standard, du Burkina Faso, de Côte d’Ivoire…), nous ne délimitons pas des variétés aux contours
définis, mais donnons des indications sur les contextes d’apparition des formes, tout en évoquant
une pluralité de (sous)-systèmes proches, parties d’un supra-système de français.
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volonté d’expressivité, de se distinguer, ou de démarquer une séquence. Cependant, ce
qui importe pour le système est que les constructions peuvent varier sans que la
possibilité de compréhension de l’énoncé soit affectée.
Les français en Afrique partagent les tendances générales des variétés actuelles
de français. Dans un registre plutôt soigné, les constructions directes pour des verbes à
complémentation nominale prépositionnelle en témoignent (1.1). D’autres tendances
du français en Côte d’Ivoire sont plus éloignées du français standard, comme la
suppression du subordonnant que (1.2) et les stratégies touchant le subjonctif (1.3). Ces
phénomènes existent aussi dans d’autres zones francophones, mais le français de Côte
d’Ivoire les illustre particulièrement.
1.1. Complétive par que vs complémentation nominale prépositionnelle
L’alternance entre complémentation nominale directe et prépositionnelle pour
un même verbe en français actuel est connue ; elle a été décrite pour l’écrit (Larjavaara,
2002) et pour le français en Côte d’Ivoire en particulier (Boutin, 2005). Cette
alternance se retrouve avec les complétives : certains verbes admettent des complétives
prépositionnelles en de ce que mais aussi des complétives directes en que. Cependant, la
pronominalisation de la complétive reste celle d’un complément prépositionnel (Muller
2002, p. 384-386) :
(1) Je n’en reviens pas (de ce) qu’elle se soit comportée ainsi / Je n’en reviens pas, de cela. /
* Je n’en reviens pas, cela.
La presse ivoirienne, dans un registre relativement soigné, reflète cette tendance
générale :
(2) Est-ce que les autres partis politiques sont d’accord avec nous que l'alternance doit se
faire par la voie des urnes ? (Presse 1999)
(3) Comme si certains ont intérêt que les producteurs ne s’en sortent jamais (Presse 1999)
(4) Son agent attirait son attention que la société avait été déjà payée (Presse 1998)
1.2. Suppression du subordonnant que
En français standard, que est souvent considéré comme un marqueur obligatoire
de subordination. Pourtant, il existe de nombreux cas de rection dite « faible » par
Blanche-Benveniste (1989) ; elle se caractérise par une double possibilité de construc-
tion de l’élément tête, en incise ou introducteurs de complétives par que. Les têtes à
rection typiquement faible sont des verbes à valeur de modalisateurs, comme je crois, je
pense, je trouve (Blanche-Benveniste et Willems, 2007). Certains emplois de dire comme
on dirait, on peut dire présentent aussi typiquement ce comportement, et à moindre
échelle d’autres prédicats verbaux (savoir, il semble, faire, d’autres emplois de dire...) ou
adjectivaux (être sûr, c’est vrai...) ainsi que des adverbes modalisateurs (peut-être, heureu-
sement...), des conjonctions (c’est-à-dire, en cas...). De fait, le subordonnant que est très
instable dans des situations assez libres vis à vis de la norme. Pusch (2003) rapporte les
exemples suivants des français québécois et ontarien, qu’il emprunte à Martineau
(1993) :
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(5) J’crois faut qu’j’alle ouvri’ ça
Je pense c’était quatre cent
I’ disont j’suis fou. (Pusch 2003, p. 3)
Ce phénomène est loin d’être marginal en français de Côte d’Ivoire et a déjà été
repéré (Kouadio 1999) dans des copies d’élèves ou à l’oral :
(6) On a souvent remarqué en Afrique les parents obligeaient ...
(7) On raconte demain un président arrive.
(8) On dirait des gens sont à côté de toi. (Kouadio, 1999)
Parmi nos données, seules celles du corpus PFC-CIA permettent des statisti-
ques : on y trouve 103 occurrences de que complétif, n’entrant pas dans une conjonc-
tion de subordination adverbiale (parce que, alors que, puisque...) et 10 occurrences de
complétives sans que, dont 7 pour un discours rapporté indirectement. Le nombre de
complétives sans que est 10 fois inférieur à celui des complétives avec que. Nous avons
ainsi :
(9) [La dot] Si votre famille ne donne pas, bon, c'est pour dire, bon, tu vas faire du
n'importe quoi avec leur fille (CIAAK)
(10) On peut dire c'est moi-même qui faisais tout le travail de la maison (CIASN)
(11) Et, quand je lui ai expliqué c'est le lavement, elle croit pas (CIAPA)
Les exemples (8) et (10) représentent sans doute les constructions les mieux
partagées dans l’ensemble des zones francophones, alors que (11), (16) ou (17) sont
peut-être moins répandues. Dans tous les cas, les verbes peuvent être en incise ou en
fin de phrase, parfois sans modification : Des gens sont à côté de toi, on dirait / C’est moi-
même, on peut dire, qui faisais…
1.3. Stratégies de remplacement du subjonctif
Les complétives introduites par que se distinguent en français standard par le
mode indicatif ou subjonctif du verbe subordonné. Muller (2002, p. 371-374) donne
une interprétation énonciative de la dépendance de la complétive, d’où l’emploi du
subjonctif, mode privilégié de la non-assertion. Il est alors supposé que l’indicatif a été
rétabli dans certains cas, en particulier selon le sens du verbe recteur :
(12) Jean constate que le résultat est faux
Jean craint que Pierre vienne
Jean avertit Pierre qu’il sera absent
Jean supplie Pierre qu’il vienne (Gross 1968, p. 65)
Le subjonctif semble bloquer l’effacement de que en français standard 4 :
4 Nous notons E cette position non remplie. Le signe « / » qui sépare les éléments entre parenthèses
s’interprète comme un ou logique. L’astérisque avant E indique l’impossibilité de suppression de
l’autre élément.
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(13) Guy pense (E / que) elle viendra / Guy ne pense pas (*E / que) elle vienne
Néanmoins, dans des contextes de français ivoirien oral où le respect de la
norme prescrite a peu d’importance, la construction sans que bénéficie de stratégies qui
remplacent la modalisation non-assertive opérée par le subjonctif en français standard.
Après vouloir, il faut, avoir peur… ou après la négation de croire, penser..., des phrases avec
un futur en aller admettent, elles, l’alternance avec et sans que. Ainsi, à l’oral :
(14) Donc, faut que on va garder ça (CIAHP)
(15) Yao a fait (que) Ali va venir.
2. Syntaxe de que dans le discours rapporté
Le statut de que et de la séquence objet de rection dite faible pose problème.
Pour Pusch (2006) elle peut être analysée comme superficielle. Pour Blanche-
Benveniste et Willems (2007), les verbes à rection faible ne perdent pas leur capacité
de sélectionner des compléments. Les diverses formes de discours rapporté consti-
tuent un apport utile à la réflexion théorique, puisque certaines présentent des
propriétés de rection faible. Pour Larjavaara (2000, p. 117-124), ce n’est que par
analogie que l’on peut considérer tous les discours rapportés introduits par le même
verbe dire comme des compléments dans les énoncés suivants :
(16a) Il dit la vérité.
(16b) Il dit qu’il a honte.
(16c) Il dit : « j’ai honte ».
(16d) « J’ai honte », dit-il.
(16e) « J’ai faim », j’ai dit. (Larjavaara 2000, p. 118, 122)
Larjavaara (2000 : 119) montre l’inaptitude des tests traditionnels pour mettre
en évidence les compléments dans le cas du discours direct. La pronominalisation par
le pronom clitique le ou la passivation lui semblent renvoyer plus au contenu proposi-
tionnel du discours rapporté qu’au discours rapporté prononcé. En effet, lorsque le
remplace exactement le discours rapporté prononcé, il le fait pour un usage
métadiscursif, tout comme la passivation :
(17a) Il l’a dit, « j’ai honte ».
(18) « J’ai honte » a été dit.
On est plus proche, dans ces phrases, d’une interprétation autonymique que
d’un discours rapporté proprement dit et (5b) gloserait mieux il l’a dit que (5a) :
(17b) Il l’a dit, qu’il avait honte.
Larjavaara conclut que le discours rapporté directement n’est pas complément
du verbe rapportant, mais qu’il entretient pourtant avec lui une relation particulière du
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fait, d’une part, de la coréférence du sujet du verbe et de l’énonciateur du discours
rapporté et, d’autre part, de l’identité entre le procès dénoté par le verbe et le procès
d’énonciation du discours rapporté.
Un récent travail (Boutin, 2009) sur que et les particules énonciatives dans le
discours rapporté en français (PFC – Afrique de l’Ouest) peut alimenter la discussion.
Nous avons étudié les phénomènes qui manifestent un affaiblissement du rôle synta-
xique de que : discours indirect sans que, comme en (7) ou (11), discours directs avec
que, comme en (19), présence de que après une première partie de discours rapporté
sans que, comme en (20), présence de que conjointement à une particule énonciative
d’introduction, en discours direct (21) et (22) ou indirect (23) :
(19) Il faut que les gens, euh, reviennent à la sagesse, pour se dire que on s'est trompé
(CIATK)
(20) Il aurait même dit si tu avais apporté le fakohoy qu'il allait le manger (MAAIC)
(21) Il va à cette dame pour lui dire que bon, c'est pour ton, euh, ton petit café (CIASB)
(22) Il m'a dit, bon, que vraiment, on t'a retenue, tu vas aller travailler (CIASN)
(23) Il me dit que non, mon papier, il n'a pas pu prendre (CIANA).
Dans tous ces énoncés, la dépendance sémantique du discours rapporté comme
argument du verbe semble aller de soi, mais sa dépendance syntaxique comme
complément d’un verbe recteur pose des problèmes. La présence de que ne détermine
pas toujours les autres marques de dépendance du discours indirect (modifications des
temps et mode verbaux, et des personnes des pronoms) et ne marque pas non plus
une frontière énonciative nette. Cela apparaît particulièrement lorsque que introduit un
discours direct ou lorsqu’il est cumulé avec des particules énonciatives introductrices
de prise de parole. Ces particules, qui se placent indifféremment avant ou après que,
contribuent à rendre flou son rôle d’introducteur de discours rapporté. On note donc
de nombreux indices d’un rôle syntaxique faible de que qui s’ajoutent à la possibilité de
son omission (1.2 et 1.3).
En Afrique de l’Ouest, il ne semble pas que que ait acquis un gain au niveau du
sens. C’est pourtant bien ce que montre Onguene Essono (2009) pour le Cameroun5 :
que en initiale d’énoncé sert de marqueur de prise de parole (24). Il peut suffire à
introduire un discours rapporté, sans intégration dans une construction complétive, et
sans verbe rapportant. En (25), le locuteur demande, dans une question rhétorique, à
son allocutaire de réaffirmer une prise de parole. Que l’énoncé soit virtuel ou réel, il
s’agit bien d’un discours rapporté :
(24) Que quand le kilométrage dépassait comme ça, vous-même vous n'aviez pas peur de couler
votre moteur ?
(25) Que je n’ai rien à faire avec l’argent pour acheter ça ? (Onguene Essono, 2009)
5 Voir Queffelec 2006 pour une étude détaillée du discours rapporté en français du Cameroun.
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Ce type de constructions a sans doute une incidence dans l’interprétation
d’énoncés comme (26), empruntés par Manessy (1994, p. 131) à un « corpus came-
rounais ». Il analyse les complétives comme des « expansions » des prédicats verbaux,
mais on peut envisager aussi qu’il s’agit de discours rapportés :
(26) Il a refusé qu'il ne va pas m'épouser ; ses sœurs m'ont retenue que je ne rentre plus, que je
vais accoucher là-bas...
Dans ce type de phrases, le statut de que reste à établir, et on ne peut avancer ni
qu’il régit la séquence qui suit comme une complétive, ni qu’il est réduit à un marqueur
énonciatif introducteur de prise de parole. A l’appui de cette dernière possibilité,
Deulofeu (2006) met en évidence des greffes « d’une organisation paratactique sur une
organisation rectionnelle » : une séquence qui suit un élément apparemment recteur
peut ne pas être sélectionné par celui-ci mais seulement greffé sur lui. Par ailleurs, des
constructions paratactiques sont susceptibles de produire des effets de sens équiva-
lents à ceux de la subordination.
3. Le subordonnant de des complétives non finies
Le subordonnant de des complétives non finies semble suivre le chemin de que.
Après avoir spécifié son rôle de subordonnant, nous montrerons les contextes de son
effacement et, au contraire, de son maintien sans verbe recteur en initiale de phrase.
Les français en Côte d’Ivoire et au Burkina Faso suffiront à illustrer ces faits.
En français standard, certains verbes qui se construisent avec une complétive
finie en que peuvent, en cas de coréférence des sujets, recevoir une complémentation
infinitive. Ces verbes se distinguent alors par leur construction avec ou sans
subordonnant (de ou à) :
(27a) Guy désire (cette promotion / que le cours soit déplacé / prendre la parole)
(28a) Guy accepte (cette promotion / que le cours soit déplacé / de prendre la parole)
En (28a), de est bien un subordonnant et non une préposition puisque les trois
types de complémentations ont la même distribution et qu’elles peuvent toutes être
pronominalisées en le :
(28b) Guy l’accepte, (cette situation / que le cours soit déplacé / de prendre la parole)
Huot (1981 : 214) montre que le subordonnant de peut réapparaître en cas de
détachement et d’extraction avec des verbes de volonté :
(27b) Il le désire vraiment, (E / de) prendre la parole
(27c) Ce qu’il désire vraiment, c’est (E / de) prendre la parole
Ce comportement de de nous aide à montrer le caractère parfois aléatoire du
subordonnant quant à la dépendance syntaxique de la complétive. L’irrégularité du
français, qui fait alterner dans la même position la présence et l’absence, est propice à
une généralisation de l’effacement du subordonnant.
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3.1. L’extension de l’omission du subordonnant de
La possibilité d’alternance de complétives non finies avec et sans le subor-
donnant de est largement exploitée en Côte d’Ivoire, où de accepte l’omission, comme
que dans les complétives finies (Voir 1.2). Des verbes psychologiques à complé-
mentation nominale directe comme prévoir, essayer, promettre, accepter... peuvent être suivis
d’une complétive à l’infinitif non introduite par de. Ainsi :
(29) Le maire a promis communiquer à la nation tous ceux qui ont promis et qui n’ont plus
fait signe de vie (Presse 98)
(30) Ce mouvement ambitionne mobiliser les Ivoiriens (Presse 1998)
(31) Prévoyez-vous emmener des artistes ivoiriens pour se produire aux Etats-Unis ? (Presse
1999)
Prignitz (1996, p. 273) souligne aussi, au Burkina Faso, l’absence de de dans la
construction subordonnée infinitive de ces verbes :
(32) Salam avait prévu faire la fête
(33) Un homme qui a essayé aider ce pays
Ces phénomènes sont très répandus, passent inaperçus et ne sont pas
considérés comme des indices d’un style informel. Les deux constructions, avec et
sans le subordonnant de, restent possibles et l’absence ou la présence de de n’a pas non
plus d’incidence sur les propriétés sémantiques et syntaxiques des phrases.
3.2. De en tête de phrase
En français de Côte d’Ivoire, de suivi d’un verbe à l’infinitif, peut se trouver en
tête d’énoncé, donc sans verbe recteur, avec un rôle injonctif. Ainsi, de venir ! est
équivalent à viens ! probablement à la suite d’une réinterprétation de de dans les phrases
en dire de à sens injonctif. Cette propriété qu’a de de construire une phrase infinitive
autonome à valeur injonctive en entraîne une autre, proche de ce qui a été vu en (25).
La modalité interrogative permet, par un effet de sens, de rapporter des paroles à
valeur injonctive (ou de conseil) :
(34) De faire quoi ? / De faire comment ? / De me calmer ?
Ces énoncés ont le sens de : tu me dis de faire quoi / comment ? ou : tu penses que je
dois faire quoi /comment ? Tu penses que je dois me calmer ? Il s’agit d’une demande de
confirmation dans laquelle la prise de parole de l’allocutaire est supposée ou virtuelle.
Dans (35), le discours rapporté est clairement repérable dans l’extrait, tout
comme la perte pour de, suivi d’un verbe infinitif, de son rôle de subordonnant :
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(35)
(http://news.abidjan.net/caricatures/, 19/10/2010)
Du fait de cette sémantisation de de et de sa propriété de rection autonome, il
devient difficile de déterminer si les discours rapportés de (35) le sont directement ou
indirectement. Les particules énonciatives contribuent au mélange des espaces énon-
ciatifs, comme nous l’avons vu pour (21) – (23) avec que :
(35) Il m'a dit non, de me calmer. [...] Il m'a dit, ce qui est sûr il peut faire, mais au moins
de lui donner quelque chose. (DI, CIAL)
4. Conclusion
La dynamique linguistique en Côte d’Ivoire et dans d’autres pays africains (qui
affecte le français comme les langues africaines) relève à la fois de conditions propres
au contexte multilingue africain, et de conditions communes à d’autres zones où la
langue est peu contrainte par la norme. Nous avons pris l’exemple du français de Côte
d’Ivoire, tout en le rapprochant d’autres variétés de français, et avons examiné quel-
ques faits qui illustrent la variation linguistique dans les emplois des subordonnants que
et de. Des tendances générales, récentes et anciennes, du français y sont présentes,
comme l’utilisation d’une construction complétive directe pour des verbes à complé-
mentation habituellement prépositionnelle, la possibilité de l’omission de que intro-
ducteur de complétives, ou l'introduction par que d'un discours rapporté direct.
Trois faits de variation sont sans doute spécifiques à des zones bien circons-
crites : l’omission du subordonnant de introducteur de complétives infinitives se
retrouve dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest ; la réinterprétation de que comme
marqueur de début de paroles rapportées avec ou sans verbe rapportant est particulier
au Cameroun et entre dans un ensemble de phénomènes concernant que géographi-
quement bien délimités ; l’usage de de sans verbe recteur pour introduire une phrase
injonctive est propre à la Côte d’ivoire. Cependant, même ces faits de variation
apparemment singuliers s’expliquent par des propriétés de la langue exploitées
autrement en français standard ou dans d’autres zones francophones.
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Akissi Béatrice Boutin
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