Population
Un « isolat » du Sud Sahara : Les Kel Kummer
André Chaventré, Albert Jacquard, Marie-France Landre, Marie-Thérèse Valat
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Chaventré André, Jacquard Albert, Landre Marie-France, Valat Marie-Thérèse. Un « isolat » du Sud Sahara : Les Kel Kummer.
In: Population, 27ᵉ année, n°4-5, 1972. pp. 769-804;
doi : 10.2307/1529342
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Resumen
SUMARIO La tribu de los Kel Kummer, que manda al conjunto de los tuareg Ioullemmeden del Sahara
del Súr, fué fundada en el siglo XVII después de varias contiendas para la sucesión. Desde entonces,
por razôn de su actitud, quedô aislada de las otras tribus tuareg y tambien de los varios « nivelés » de
la sociedad nomada. Ha sido posible establecer las genealogias de una manera casi compléta hasta la
creación del grupo; asi se pudó estudiar la evolución de su patrimonio hereditario. Este patrimonio se
caracteriza por el numero poco elevado de los fundadores (el 80 % de los genes proceden de 15
funda- dores, el АО % de 6 solamenté) y por su estabilidad (los pocos cambios que sucedieron entre
ciertas generaciones fueron compensados entre las siguientes). El estudio genético llega entonces a
la misma conclusion que la etnologia : los Kel Kummer constituyen verdaderamente un grupo aislado.
Abstract
SUMMARY The Kel Kummer tribe, a leading one in the Ioullemmeden Tuareg of Southern Sahara,
was founded in the XVIIth century after various quarrels for succession. Since then, due to its attitude,
it has remained apart from the other Tuareg tribes and also from the various « levels » of this nomadic
society. The genealogies, which could be established almost exhaustively as far as the foundation of
this group, make it possible to study the evolution of its genetic inheritance. This inheritance is
characterized both by the very small number of the founders (80 % of the genes come from 15
founders, 40 % from only 6) and by its stability (the few changes which have occurred among some
generations were compensated for by the following ones). Genetic study leads to the same conclusion
as ethnology : the Kel Kummer are really an isolate.
Résumé
d'une recherche multi-disciplinaire à laquelle participent le Centre d'Hémotypologie du C.N.R.S., le
Centre d'Immuno-Hématologie de l'Hôpital St-Louis et l'I.N.E.D. Dans un premier article, M. André
Chaventré, docteur en ethnologie, mis à la disposition de l'I.N.E.D. par le Ministère des Armées,
expose les conditions historiques de la formation de cette tribu, décrit le milieu dans lequel elle vit, et
précise sa structure sociale qui, par sa rigidité, crée l'isolement des Kel Kummer. M. Albert Jacquard,
directeur de recherches à l'I.N.E.D., montre, dans un second article, comment les généalogies
recueillies peuvent être utilisées, pour décrire l'évolution du patrimoine génétique de ce groupe. Enfin,
Mme M.F. Landre et Mlle [Link]. Valat, du C.H.U. de la Salpétrière, décrivent un programme de tracé
automatique des généalogies. D'autres articles consacrés aux aspects anthropologiques,
ethnologiques, hématologiques de cette recherche seront publiés, soit par « Population », soit par les
revues spécialisées.
UN < ISOLAT > DU SUD SAHARA :
LES KEL KUMMER(I)
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de
lafacteurs
seTel
façon
sont
est
Mais le terme même d'isolat est flou et désigne plus un
concept qu'une réalité : des groupes humains peuvent-ils
vraiment rester, pendant de nombreuses générations, suffisamment
fermés pour que leur patrimoine génétique ne soit pas modifié
par des apports extérieurs ? Seule une étude précise des
conditions dans lesquelles les générations se sont succédé permet de
décider si l'on est ou non en présence d'un isolât. Un petit
groupe indien, les Jicaques du Honduras, a déjà été présenté
l'an dernier dans un cahier réalisé par l'I.N.E.D. à la mémoire
Jean Sutter.
Les deux articles qui suivent sont consacrés à une tribu
touarègue du Sud Sahara, les Ioullemmeden Kel Kummer, dont
l'isolement semble particulièrement strict et qui fait l'objet
(D Premier article consacré au groupe des Ioullemmeden Kel Àtaram.
L'étude ethnologique de cette population a été réalisée par André Chaventré,
au cours de missions financées par C. N. de la Recherche Scientifique de 1968
à 1970.
Une mission, chargée notamment de recueillir des échantillons de sang, a été
organisée par l'I.N.E.D. en octobre-décembre 1971. Composée d'André Chaventré,
Laurent Degos, Albert Jacquard et Philippe Lefèvre-Witier, cette mission, à
laquelle a participé Maliki El Yattara du C. N. de la Recherche Scientifique et
Technique du Mali, a bénéficié des concours financiers de l'Organisation Mondiale
de la Santé et de la section française du Programme Biologique International.
Les analyses des échantillons de sang recueillis ont été effectuées par le Centre
ď Hémotypologie du C.N.R.S. (Toulouse) et le Centre d'immuno-hématologie de
l'Hôpital St-Louis (Paris). Le traitement des données généalogiques a été réalisé
par le Centre de Calcul du C.H.U. de la Salpétrière (Paris).
770 UN « ISOLAT » DU SUD SAHARA :
d'une recherche multi-disciplinaire à laquelle participent le
Centre d'Hémotypologie du C.N.R.S., le Centre d'Immuno-
Hématologie de l'Hôpital St-Louis et l'I.N.E.D.
Dans un premier article, M. André Chaventré, docteur
en ethnologie, mis à la disposition de l'I.N.E.D. par le
Ministère des Armées, expose les conditions historiques de la
formation de cette tribu, décrit le milieu dans lequel elle vit,
et précise sa structure sociale qui, par sa rigidité, crée
l'isolement des Kel Kummer.
M. Albert Jacquard, directeur de recherches à l'I.N.E.D.,
montre, dans un second article, comment les généalogies
recueillies peuvent être utilisées, pour décrire l'évolution du
patrimoine génétique de ce groupe.
Enfin, Mme M.F. Landre et MUe [Link]. Valat, du
C.H.U. de la Salpétrière, décrivent un programme de tracé
automatique des généalogies. D'autres articles consacrés aux
aspects anthropologiques, ethnologiques, hématologiques de
cette recherche seront publiés, soit par « Population », soit par
les revues spécialisées.
I. - LES KEL KUMMER, ISOLAT SOCIAL
par André Chaventré
L'intérêt théorique des isolats a parfois conduit à considérer comme
isolées des populations qui, en fait, avaient, avec l'extérieur, des
rapports suffisamment intenses pour que leur patrimoine génétique s'en
trouve modifié. Les barrières géographiques, notamment, déserts,
montagnes ou océans, sont le plus souvent beaucoup moins infranchissables
qu'il ne paraît; aucun obstacle de cet ordre ne rend impossibles les
contacts entre groupes et n'empêche l'apport de « sang » étranger. Par
contre, les barrières que le groupe lui-même a élevées, les interdits
sociaux, d'autant plus stricts que la population s'est un jour sentie
menacée dans son existence, constituent des facteurs d'isolement
beaucoup plus contraignants et suffisent à faire du groupe humain un
véritable «isolât». Encore faut-il que cette attitude se soit maintenue sur
une très longue période, ce qui ne peut être vérifié qu'au prix d'une
étude dynamique étendue à l'ensemble de la population.
Si l'isolât, au sens strict, ne constitue qu'un modèle mathématique
sans existence réelle, nous pouvons néanmoins considérer comme tel
tout groupe humain de faible effectif, défini avec précision au sein de
la population à laquelle il appartient, et caractérisé par une endogamie
rigoureuse, établie de longue date et toujours respectée avec la même
rigueur.
Ayant pu établir les généalogies de la tribu de commandement des
Ioullemmeden Kel Ataram sur 16 générations, nous pouvons dire que les
Kel Kummer satisfont à ces conditions et il est désormais possible
d'évaluer, avec une bonne précision, l'écart entre le « modèle » et la
réalité.
Histoire des Kel Kummer. Au début du xvne siècle, l'Adagh des
Ifoghas était tenu par les Kel Tademaket,
groupement touareg placé sous la direction de son aménukal, Alad.
Encore de nos jours, l'aménukal n'a d'autre pouvoir réel que celui de
conduire ses nobles à la guerre; le signe de sa chefferie est constitué
par Vettebel, gros tambour grâce auquel l'aménukal appelle les guerriers
au combat en le frappant au moyen d'itekôren, masses de cuir bourrées
772 UN « ISOLAT » DU SUD SAHARA :
de chiffons montées à l'extrémité d'un manche flexible en peau; crever
l'ettebel équivaut à une déclaration de guerre.
La chefferie se transmettait alors par voie utérine, le successeur de
l'aménukal étant le fils aîné de sa sœur. Or Alad avait donné sa sœur
à un guerrier arabe venu du nord-ouest, Mohammed Wan Ara. Le
couple donna naissance à trois garçons, Eshawet, Kari-Denna et Aykar.
A la mort d'Alad, l'ettebel revint, légitimement, à Eshawet, mais cette
succession souleva une violente opposition. A la mort d'Eshawet, la
querelle de succession prit un tour nouveau : Kari-Denna exigea que
soit appliquée la règle arabe en usage chez son père, d'après laquelle
le frère cadet succède au frère aîné, et ainsi de suite jusqu'au dernier
des frères, la chefferie revenant alors au fils aîné du frère aîné. Mais
cette revendication n'aboutit pas et Kari-Denna fut chassé de son groupe,
avec ses partisans. Rejoint par des Ifoghas venus de l'Air et des Ihaggaren
qui nomadisaient dans la région du Tilemsi, il reprit le combat contre
les Tademaket, en sortit vainqueur et força les vaincus à se réfugier
sur le territoire des pachas marocains de Tombouctou.
Kari-Denna et ses partisans, appelés Ioullemmeden (1), imposèrent
peu à peu leur suprématie à toutes les tribus qui nomadisaient dans un
périmètre compris entre l'Adagh des Ifoghas, le Tilemsi, le fleuve Niger
et l'Azawaa. Une nouvelle guerre de succession fut provoquée par
Kari-Denna lui-même; pour favoriser son propre fils, il maudit son
frère cadet Aykar (dont les descendants, les Ibawen, sont encore les
« serviteurs » des descendants de Kari-Denna) et écarta le fils de son
frère aîné. Celui-ci se révolta, mais dut se réfugier avec les quelques
fractions Ioullemmeden qui l'avaient suivi, dans la région de Tahoua où
leurs descendants constituent aujourd'hui les Ioullemmeden Kel Dinnik
(ceux de l'est) par opposition aux Kel Ataram (ceux de l'ouest) dont les
Kel Kummer descendants du fils de Kari-Denna, forment la tribu de
commandement. Cette tribu est elle-même composée de trois fractions, les
Kel Tagiwelt, Kel Telataye et Kel Ahara correspondant aux trois petits-
fils de Kari-Denna (fig. 1).
Lentement les Kel Kummer se déplacèrent vers le Sud, attirés par
les riches pâturages du fleuve; ils demeurèrent tout puissants, contrôlant
les nombreuses tribus qui nomadisaient dans la région.
(!> Les Touaregs à qui nous avons demandé le sens de ce mot nous ont
répondu invariablement с Ma taen » (est-ce que je sais ?); le sens du terme semble
donc aujourd'hui disparu. Barth pense qu'il s'agirait d'une déformation de « ould
lemta » (fils de Lemta). Pour d'autres cela voudrait dire les « irréductibles ». Nous
nous contenterons d'employer ce terme générique pour faciliter la localisation du
groupe par rapport à d'autres études (Richer, Gaalon, Nicolas) mais sans lui
attribuer une signification qui risque d'inciter à des interprétations tentantes ou
à des digressions romancées.
LES KEL KUMMER 773
TADEMAKET
Xdes
AYKAR / \FI BAGI
(IBAWEN) flREGYENATEN
TENGVEREGYIF
I TEMULAYT
MEHEMMEDl \ £ àAMMA L iUKESEN
KELTAGIWELT KELTELATAYE KELAHARA
Л En chiffre
chiffre arabe
romain: Dévolution
: Dévolutionarabe
Tademaket
о
Figure 1.
Lors de la conquête française (prise de Gao en 1898), les Kel
Kummer s'opposèrent aux autorités colonisatrices qui, peu à peu, les
repoussèrent vers l'est, réduisant progressivement leur territoire aux
limites du cercle de Ménaka. Leur lutte devait se terminer tragiquement,
lors du soulèvement de l'amenukal Firhun en 1916; à Filingué et à Ader
am Bukar, les 9 avril et 9 mai, des centaines d'hommes furent tués
au combat; de nombreux femmes et enfants, faits prisonniers après la
défaite, moururent; bien plus, l'humiliation subie provoqua le début
d'un véritable autogénocide par limitation des naissances (1); le groupe
Kel Kummer fut alors menacé dans son existence même, sans abandonner
pour autant sa domination sur les autres tribus.
En 1970, les Kel Kummer, toujours détenteurs de l'ettebel, n'étaient
plus que 367 (171 hommes, 196 femmes); leur répartition par fractions
et par âges est donnée par le tableau I et représentée par la figure 2.
(D Il s'agit là de l'explication fournie par les Touaregs eux-mêmes. Nous
faisons des recherches en vue de vérifier s'il ne s'agit pas en fait d'un « effet
de nombre *. L'effectif de la population était alors trop petit pour être compatible
avec les règles de mariages.
774 UN « ISOLAT » DU SUD SAHARA
LES KEL KUMMER 775
Tableau I. — Recensement des Kel Kummer en 1970
Tagiwelt Talataye Ahara Ensemble
Ace
H F H F H F H F
0-9 ans 3 7 13 14 24 30 40 51
10-19 9 6 6 12 19 14 34 32
20-29 7 15 10 11 9 13 26 39
30-39 4 8 5 4 11 12 20 24
40-49 2 3 6 6 12 13 20 22
50-59 4 2 3 2 3 5 10 9
60-69 2 - 3 3 5 4 10 7
plus de 70 4 2 2 4 5 6 11 11
35 43 48 56 88 97 171 196
Les conditions climatiques. La figure 3 situe le territoire actuel de
nomadisation des Kel Kummer, limité à
l'est par l'oued Azar qui marque la frontière entre le Mali et le Niger,
à l'ouest par l'oued Tagurast, au nord et au sud par des lignes qui
suivent approximativement les isohyètes (1) : isohyète 80 au nord,
isohyète 350 au sud.
Le relief, peu accentué, est organisé autour de trois oueds coulant
du nord au sud : l'Azegaret, l'Assakarey et l'Azawaa, venant mourir
au sud du parallèle de Ménaka, dans un paysage monotone de dunes
mortes recouvertes d'alumuz, graminées aux fleurs munies d'épines. Au
nord, le relief s'estompe; le Tamesna est une vaste étendue de fech fech
(couche de poudre de gypse) barrée de dunes vives orientées du nord
au sud, face aux vents dominants d'est; dans cette zone semi-désertique,
les rares pluies d'hivernage sont immédiatement absorbées.
Le climat est surtout caractérisé par le régime des pluies. D'une
année à l'autre (fig. 4), la hauteur d'eau tombée varie beaucoup : plus
de 400 mm à Ménaka en 1958, moins de 150 mm en 1965 et 1967.
Par contre, la répartition des précipitations au cours de l'année se fait
suivant un régime de « mousson dégradée » : les masses d'air chaud et
humide venues du golfe du Bénin ne parviennent jusqu'à Ménaka qu'en
juillet et surtout août, mois qui reçoit en moyenne la moitié des
précipitations annuelles. Le régime des pluies détermine trois saisons :
— de novembre à février, saison sèche et fraîche : les pâturages
commencent à se dessécher, l'eau baisse dans les mares; les campements
se rapprochent peu à peu des puits. Les nuits sont fraîches (environ 10°),
le lever et le coucher du soleil s'accompagnent d'un abaissement sensible
de la température.
(!) Rappelons que les isohyètes sont les lignes d'égale hauteur de pluie.
Cette hauteur est exprimée en mm par an. Paris est aux environs de l'isohyète 630.
776 UN « ISOLAT » DU SUD SAHARA :
\{ A \ WarriluJuluPy , I .'
MENAKA \ 4\ ' ' / L-'
Figure 3.
— de février à fin juin, saison sèche et chaude : les pâturages
brûlés par le soleil ne suffisent plus aux animaux qui cherchent leur
nourriture dans les feuillages des mimosés; à partir de mars, les vents
de sable soufflent régulièrement; la température atteint 45°; hommes
et bêtes vivent au ralenti.
— de juillet à octobre, saison humide et chaude, l'hivernage
(P« Akassa ») : des tornades annoncent, vers la mi-juillet, l'arrivée de
la première pluie; jusqu'à la fin de septembre, les pluies irrégulières,
LES KEL KUMMER 777
(en milimètres)
VARIATION de la PLUVIOMETRIE
à MENAKA de 1958 » 1969
36472
I0E0
- — me yen ie si r 12 ans.--
200
1958 I9S9 I960 1961 1962 1963 1964 1965 1966 1967 1968 1969
Figure 4. — Variation de la pluviométrie à Menaka de 1958 à 1969.
violentes, alimentent les puits et les mares, donnent naissance à de
magnifiques pâturages d'herbe verte. Tout un monde d'oiseaux, d'insectes,
de plantes se réveille. Dans l'allégresse générale, les nomades vont,
avec leurs troupeaux, vers les terres salées du nord (1). C'est l'époque
des fiançailles, des mariages, des jeux, des fêtes sans fin rythmées par
les tambours, les « tindey ». Les nuits se passent à écouter l'amzad,
violon monocorde, dont quelques femmes savent encore tirer des sons
originaux, à faire la cour aux belles, à deviser gaiement sans souci du
lendemain.
(D Depuis 1967, au lieu d'aller jusqu'à Sesao Mentes, lieu traditionnel de
la cure salée, les nomades s'arrêtent à Tahabanat dans la vallée de l'Azawaa, où
les pétroliers de la SONAREM ont trouvé de l'eau salée.
778 UN « ISOLAT » DU SUD SAHARA :
C'est aussi la saison des maladies : bilharziose, paludisme,
refroidissements font des ravages (1).
Structure sociale. Les Kel Kummer sont le noyau d'un ensemble de
groupes bien définis, ayant chacun son rôle, ses
prérogatives, ses obligations, et dont les rapports sont le reflet d'une
hiérarchie très complexe. La plupart des auteurs considèrent la société
touarègue comme une société castée; en fait, sur les sept groupes qui la
composent, deux seulement constituent véritablement une caste,
caractérisée par un statut social spécifique et une endogamie stricte. Aussi,
préférons-nous parler de niveaux.
Les trois premiers sont :
les nobles ou imajeghen,
les religieux ou ineslemen, appelés également Kel es Suq,
les tributaires ou imghad;
puis viennent :
les métis ou ibughelliten,
les affranchis ou iderfan,
les esclaves ou iklan;
enfin les forgerons ou ineden, rejetés par l'une et l'autre sociétés, forment
un groupe original.
Héréditairement spécialisés, hiérarchiquement superposés et
mutuellement opposés, les imajeghen et les ineden forment deux groupes à part,
et constituent de véritables castes.
Mais tel n'est pas le cas pour les Kel es Suq ou les imghad, qui ne
sont pas tous héréditairement spécialisés et ne sont pas endogames.
Certaines tribus timghad arrivent même parfois à se faire admettre
comme ineslemen, après de longues années de pratique religieuse et
d'études coraniques. D'autres tribus timghad ont contesté les privilèges
guerriers des imajeghen, jusqu'à entrer en conflit avec eux.
Au début du siècle, les imajeghen étaient guerriers, les Kel es Suq
chapelains; la plupart des imghad bergers et les ineden artisans ou
domestiques. Quant aux esclaves, hérités, vendus, donnés, ils n'avaient
ni statut ni fonctions définies.
Depuis la fin des rezzous et l'émancipation des iklan, tous ont
été obligés de s'occuper directement de leur troupeaux et de se
transformer en éleveurs, ineden exceptés.
d) Au cours de l'hivernage de 1970, 4 % des Kel Kummer ont été emportés
par diverses maladies.
LES KEL KUMMER 779
Les imajeghen ou nobles. Chez les Ioullemmeden, la seule noblesse
reconnue demeure celle des armes.
Seules les tribus guerrières sont reconnues comme nobles, même aujourd'hui
où les imajeghen sont devenus des éleveurs.
Ds détiennent seuls la totalité du pouvoir politique et participent de
droit à l'Améni (assemblée qui examine les questions politiques d'intérêt
général) et à la Djemaa (assemblée juridique à laquelle participent
également, mais à titre consultatif, les ineslemen, détenteurs de la coutume).
Au sein de ces tribus nobles existe, contrairement au « dit », une
hiérarchie de « fait », qui place les Kel Kummer au plus haut rang; mais
il est impossible de déterminer si cette hiérarchie s'étend aux autres
tribus, bien que certains faits de la vie quotidienne (1) permettent de
le supposer. Seule l'étude du système matrimonial, reflet de l'authenticité
des structures toujours existantes, peut fournir une base solide de
classification; mais il s'agit d'un travail de longue haleine que nous
n'avons pu mener à son terme que pour les Kel Kummer et les tribus
apparentées. Une mésalliance est un fait exceptionnel; si elle se produit,
les enfants nés de tels mariages doivent rester célibataires ou quitter la
tribu pour pouvoir se marier.
Il arrive que, pour des raisons politiques ou religieuses, les
imajeghen donnent des femmes aux Kel es Suq; mais les enfants
appartiennent alors au groupe Kel es Suq et ne pourront jamais contracter
mariage dans les tribus timajeghin. Le plus souvent, les femmes nobles,
mariées dans ces conditions, divorcent et reviennent dans leur
campement. Elles peuvent alors se remarier dans une tribu noble.
L'endogamie est ainsi la caractéristique essentielle de la tribu Kel
Kummer.
Les Kel es Suq ou « religieux ». Les tribus Kel es Suq sont celles qui,
trop faibles, s'étaient les premières,
réfugiées dans l'Islam, évitant ainsi, parfois, d'être pillées comme le
commun des nomades.
(*) II nous a été donné, à maintes reprises, d'assister à la « cérémonie » du
thé, réunissant sous une même tente plusieurs chefs de tribus; or, l'offrande du
premier verre revêt une importance particulière car l'hôte donne toujours celui-ci
au personnage le plus important par rapport à lui-même, à l'exclusion des
étrangers. On note que le chef des Kel Ahara offre le premier verre de thé au
chef des Ifoghas, le second au chef des Ibelghawe, tandis que le chef des Kel
Telataye offrira le premier verre au chef des Idaragagen et le dernier au chef
des Ibelghawe. Cet ordre, toujours respecté, marque une hiérarchie correspondant
au cycle de distribution des femmes, qui illustre l'importance de la parenté
préférentielle (tégazé).
780 UN « ISOLAT » DU SUD SAHARA :
Ces Touaregs sont appelés Kel Ineslemen (ceux de l'Islam), Kel
Elkettaben (ceux du livre), ou plus communément Kel es Suq, en raison
de leur origine présumée. Ils seraient, en effet, les descendants des
survivants arabes de la ville d'Es Suq, dans l'Adagh des Ifoghas, détruite
en 1470 par les Songhoy.
Instruits des choses de l'Islam, les Kel es Suq s'imposèrent
rapidement comme chapelains, juristes et conseillers des imajeghen qui les
traitèrent avec bienveillance, allant jusqu'à leur donner des femmes pour
mieux se les attacher.
Divisés en deux fractions, les Kel Egedesh et les Kel Azar, les Kel
es Suq ont vu grandir leur influence, à mesure que l'Islam pénétrait
plus avant, dans les tribus nobles. Bien qu'une partie d'entre eux soient
ignorants, ils bénéficient du renom de quelques grands marabouts, tel
Mohammed Ahmed.
Copiant les imajeghen, ils refusent d'épouser des femmes de
condition inférieure, mais en donnent parfois aux Imghad. Nous n'avons
établi les généalogies des Kel es Suq que pour les lignages apparentés
aux Kel Kummer et aux autres imajeghen; il nous est donc difficile
d'affirmer qu'ils sont endogames. Il sera malheureusement délicat de
remonter loin dans le passé leurs chaînes d'ascendance, car, dans tout le
Sahara, même en Afrique Noire, tous les religieux sont capables de
démontrer qu'ils descendent du Prophète.
Les tributaires ou imghad. Ce sont des peuplades de race blanche
installées avant les imajeghen; mais, par
le jeu des mésalliances, le revers des armes, ou par simple faiblesse
elles ont dû solliciter la protection de voisins plus puissants, auxquels,
en signe de vassalité, elles paient une redevance : la tiusé.
Tributaires, mais non serfs, les imghad ont quelques droits. Ils
possèdent des iklan, prennent part aux rezzous et participent à l'élection
de l'aménukal, en tant que membres consultatifs. Ils ne sont ni vendus,
ni donnés et sont vassaux, soit d'un homme, soit d'une tribu.
Ne pouvant jadis posséder de montures, ils s'étaient spécialisés
dans l'élevage du petit bétail, d'où le nom de Kel Ulli (ceux des chèvres)
qu'on leur donne encore dans l'Ahaggar. Ils ont quitté les imajeghen
au début de la conquête française et se sont éparpillés dans les
subdivisions de Bourem, Ansongo, Gao, Tahoua et Kidal. Moins d'un millier
sont restés avec leurs anciens maîtres. Parmi eux, il faut faire une place
spéciale aux Dausahaqs, blancs non métissés, sans doute les meilleurs
éleveurs du groupement. N'ayant pas participé aux combats de Filingué
LES KEL KUMMER 781
et d'Ader am Bukar, lors du soulèvement de 1916, leur cheptel n'a pas
été touché et ils sont très riches. Leur origine est mal définie (1).
Les ibughelliten Les Ibughelliten représentent l'élément de tran-
ou métis et mulâtres. sition entre nobles et vassaux ou asservis. Les
enfants nés d'unions socialement non reconnues
en font partie. S'il naît un enfant de l'union d'un amajegh et d'une
captive ou affranchie, l'enfant n'est pas reconnu par son père et rejoint
le groupe social de sa mère. En revanche, si c'est un Kel es Suq ou un
amghid, il reconnaît assez souvent l'enfant, qui est alors recensé comme
âbughelli.
Ignorés par les noirs qu'ils méprisent et repoussés par les blancs,
les ibughelliten ne peuvent jamais s'intégrer.
Les iderfan ou affranchis. Selon la manière dont ils furent libérés,
on peut distinguer 3 catégories d'Iderfan :
— soit d'anciens esclaves de tente, propriété d'un marabout ou
plus rarement d'un Touareg pieux, que leur maître a affranchis pour
suivre la règle coranique,
— soit des fractions entières d'esclaves de dunes, affranchies à
la suite d'une action d'éclat, au cours d'un combat,
— soit enfin, des esclaves cultivateurs, qui ont pu se « racheter »
avec l'argent amassé, en commerçant avec les sédentaires. Ce rachat ne
peut se faire qu'avec certains maîtres particulièrement bienveillants,
puisqu'en droit l'esclave ne possède rien.
Ces affranchis demeurent le plus souvent auprès de leurs anciens
maîtres. Ils continuent à se faire recenser avec eux et font office de
gardes du corps, d'intendants ou de serviteurs privilégiés.
Les i klan ou esclaves. D'origines très diverses, mais toujours issus
d'ethnies noires, les iklan n'avaient pas,
jusqu'en 1950 d'existence juridique. Propriété d'un maître, d'une famille
ou d'une tribu, ils étaient recensés avec eux, à l'exception des « esclaves
des dunes », regroupés en fraction.
Le statut des iklan variait selon la tâche confiée :
— les iklan wan égif, jusqu'en 1950, les plus libres de tous les
esclaves. Compagnons d'armes des imajegheren, ils leur servaient de
<*) Es pourraient être les descendants des juifs sahariens chassés vers le
sud par Sidi Okba. Dausahaq serait, d'après cette théorie, la déformation de
« Ida ou Isaac ».
782 UN « ISOLAT » DU SUD SAHARA :
piétaille. Libres de corps, ils s'étaient groupés et formaient de véritables
entités sociales qui régissaient, loin de leurs maîtres, un troupeau
important dont ils avaient l'usufruit.
Au moment de l'émancipation des iklan, ils refusèrent le plus
souvent de rendre le troupeau dont ils avaient la garde et demeurèrent
dans le Cercle de Ménaka où ils continuent à se faire recenser avec la
fraction de l'aménukal.
— Les iklan wan afarag : désignés plus communément sous le terme
songhoy de « bella », ils vivaient et, pour certains, continuent de vivre
à l'intérieur du campement. Jadis acquis au hasard des rezzous, guerres
ou sur les marchés, Bobos, Peul, Songhoy Mossis, Adrankés, Banambas
se sont fondus en une « race » dont le comportement extérieur diffère
peu de celui des imajeghen.
Après 1945, la majeure partie de ces esclaves a fui les campements
et a rejoint le centre de Ménaka, dont ils constituent le gros de la
population actuelle. D'autres groupes se sont installés à Gao, Tahoua,
Abala, Niamey où ils constituent un sous-prolétariat déraciné, qui n'a
plus rien de commun avec les ethnies de leurs ancêtres. Le sort de ceux
qui ont préféré demeurer près des imajeghen est meilleur. Devenus
bergers, ils bénéficient maintenant de contrats de gardiennage, établis en
1947 et, depuis, scrupuleusement respectés.
— Les iklan wan débé ou esclaves cultivateurs : lorsque la présence
d'un akli wan afarag n'était pas indispensable à la bonne marche du
campement, son propriétaire pouvait l'obliger à séjourner toute ou partie
de l'année en zone de culture, pour y faire pousser le mil. Ce sont ces
iklan qui furent les grands bénéficiaires des mesures émancipatrices prises
par les Français. Groupés en villages sédentaires, les Débé, ils devinrent
libres, du moins en théorie, car ils continuent toujours de répondre sous
forme de « cadeaux » aux réquisitions de leurs anciens maîtres.
Les ineden ou forgerons. Leur origine est mal définie et, selon une
tradition orale que nous avons recueillie
au bord du fleuve, à Ansongo, certains d'entre eux venus du Maroc
dans des temps anciens, à la suite des tribus berbères qui conquirent
l'Adagh, seraient d'origine Israelite.
A l'image de certaines castes du Japon et des Samoa, les forgerons
utilisaient entre eux jadis un langage spécial : la tenet.
A l'intérieur du groupement Ioullemmeden, ils exercent rarement
leur métier de forgeron.
Légers, bavards, vénaux ils sont de très mauvais conseil pour les
notables qui les écoutent. Selon le prix offert, ils peuvent louer ou
LES KEL KUMMER 783
calomnier et perdre ainsi de réputation les imajeghen qui leur déplaisent.
Pour cette raison, ils sont craints, en dépit du mépris dont ils font l'objet.
Les ineden ont de nombreux points de ressemblance avec les
gnamakalau du pays Mandé, mais n'ont pas l'importance de ces derniers.
Leur influence auprès des Imajeghen a diminué à mesure que l'emprise
religieuse et politique des Kel es Suq se faisait plus forte.
**
*
L'étude ethnologique des Kel Kummer, tribu touarègue que son
comportement et les circonstances historiques ont amenée à jouer un
rôle d'autorité dans tout le sud saharien, montre à quel point ce groupe
humain s'était isolé des populations avec lesquelles il était en contact.
Notre préoccupation d'ethnologue, déterminer les structures de
parenté et les règles de mariage préférentiel, nous a amené à reconstituer
les généalogies de ce groupe; le résultat de ce travail se révèle utile,
également, au généticien : le second article montre quelles conclusions
peuvent être tirées des généalogies ainsi recueillies, et comment il est
possible de caractériser, grâce à elles, l'évolution du patrimoine génétique
de cette tribu.
IL - EVOLUTION
DU PATRIMOINE GÉNÉTIQUE
DES KEL KUMMER
par Albert Jacquard
La tribu la plus élevée dans la hiérarchie des Touareg Ioullemmeden,
le groupe noble, les imajeghen, les « Kel Kummer » proprement dits,
constitue une véritable caste, caractérisée par une endogamie stricte.
Cette endogamie correspond à des règles précises dans le choix
du conjoint, dans l'échange des femmes; cependant, même respectées
avec rigueur, ces règles peuvent fort bien aboutir, malgré les apparences,
à un certain brassage du patrimoine génétique. Leur mode de vie, leur
langage, leur attitude face aux autres groupes font sans doute des Kel
Kummer un « isolât social », il n'est pas sûr, pour autant, qu'ils
constituent un « isolât génétique » ; une étude des conditions dans lesquelles
les gènes ont été transmis de génération en génération est nécessaire,
avant de pouvoir conclure.
Généalogies des Kel Kummer. Cherchant à préciser l'histoire de cette
tribu et à décrire, de façon explicite,
le système matrimonial en vigueur, André Chaventré s'est trouvé amené
à reconstituer les généalogies des membres de la tribu. Au prix d'un
long travail de 15 ans, il a pu établir une liste de tous les Kel Kummer
appartenant ou ayant appartenu à la tribu depuis sa création, à la fin
du xviie siècle, par Kari Denna, guerrier dont les exploits sont restés
célèbres. Pour chacun des 2 420 Touareg ainsi recensés, il a pu obtenir
l'identification de son père et de sa mère. Nous sommes ainsi en
possession d'une description exhaustive du réseau d'ascendance de la tribu,
c'est-à-dire, en fait, du cheminement par lequel le patrimoine biologique
du groupe a été transmis à travers trois siècles.
La figure 5 donne un exemple de ces généalogies; on y a représenté
tous les ascendants d'une fratrie actuelle, jusqu'à Kari Denna et ses
parents, ainsi que certains collatéraux.
On peut, bien sûr, émettre des doutes sur la validité des filiations
ainsi reconstituées pour un nombre élevé de générations : les déclarations
ff"
LES KEL KUMMER 785
obtenues ne contiennent-elles pas une part d'affabulation, chacun voulant
se trouver des ascendants illustres ? Les paternités biologiques ne sont-
elles pas parfois différentes des paternités officielles ?
La réponse à cette dernière question peut être donnée non seulement
par l'ethnologue, d'après qui le mode de vie touareg exclut en pratique
la possibilité de concevoir des enfants adultérins, mais par l'hématologiste.
Au cours de la mission de novembre 1972, du sang a pu être recueilli
pour 288 individus, soit la presque totalité des Kel Kummer, si l'on
exclut les tout jeunes enfants. D'après les analyses des groupes erythro-
cytaires, sériques et même (pour 116 échantillons) lymphocytaires, aucune
exclusion de paternité n'a été constatée. Bien plus, les quelques gènes
rares qui ont été détectés (variante électrophorétique de la G6PD,
hémoglobines anormales, etc..) ont pu être situés dans le réseau généalogique
et leur cheminement reconstitué, à partir d'un ancêtre appartenant parfois
à une génération très éloignée; il est peu probable qu'une telle
reconstitution aurait pu être réalisée si ce réseau comportait de nombreuses
erreurs.
Enfin la plupart des renseignements recueillis l'ont été de plusieurs
sources, afin d'opérer des recoupements; dans certains cas, il a été
possible de confronter les données résultant de la tradition du groupe,
à des documents figurant dans les archives locales, dans les archives de
l'armée française ou dans des récits de voyage (par ex. le livre de
souvenirs de voyages de H. Barth).
En définitive, nous pouvons admettre que les généalogies
reconstituées par A. Chaventré sont une image fidèle de l'histoire génétique
de la tribu Kel Kummer.
Ce travail de reconstitution était, dans une certaine mesure, facilité
par le fait qu'un nom n'est jamais donné qu'à un individu (le nom d'un
ancêtre décédé ne peut d'ailleurs, à aucun prix, être prononcé par ses
descendants ou même en présence de ses descendants). La liste des
2 420 Touaregs comprend donc 2 420 noms distincts. Pour les besoins
du traitement automatique des données, à chaque individu a été attribué
un numéro d'identification; les généalogies ont été alors présentées sous
forme d'une liste de « triplets » : {n° d'individu — n° de son père
— n° de sa mère}; à partir de ces triplets, il est possible :
— de calculer tous les paramètres mesurant la parenté des
individus en caractérisant l'évolution du patrimoine génétique global;
— de procéder au dessin automatique des réseaux d'ascendance.
En effet, certaines recherches, par exemple celles concernant l'hémo-
typologie, sont très facilitées si l'on dispose de graphiques représentant
les généalogies; mais de tels graphiques sont vite illisibles lorsque les
réseaux sont imbriqués (et le simple examen de la figure 5 montre
quelle complexité peut être atteinte dans une population aussi endogame
786 UN « ISOLAT » DU SUD SAHARA :
217 2062 693 695 2063 216 414 21 692 25
Tiî Î59 ~Ш Î57 ~Ts6
A О О А О
TiO2 TiO3 îiO4 - Î1O5 "Тп>9 TÏ06 TïÔ
О О О é О А А
173 174
Figure 5
LES KEL KUMMER 787
1093 1096
335 |з4 31 30 2S
) О A A A
Figure 5
788 UN « ISOLAT » DU SUD SAHARA :
que les Kel Kummer) leur réalisation manuelle est longue et sujette à
erreurs. Un programme de dessin automatique a été mis au point par
M.F. Landre et [Link]. Valat qui le présentent à la suite du présent
article.
Consanguinité des Kel Kummer. Les généalogies obtenues
remontent toujours, par une ou plusieurs
de leurs branches jusqu'au créateur de la tribu, Kari Denna, ou à sa
famille; mais d'autres branches aboutissent à des individus dont le père,
ou la mère, ou les deux, n'ont pu être identifiés. Ces ancêtres inconnus
représentent les extrémités du réseau d'ascendance général; ils sont
considérés comme des « fondateurs » du groupe, quelle que soit la période à
laquelle ils ont vécu. Le concept de « fondateur » est ainsi étendu à
l'ensemble de tous les ancêtres auxquels s'arrête notre information
généalogique, qu'ils appartiennent au petit groupe initial qui a
effectivement fondé la population, ou qu'ils fassent partie des immigrés qui
sont venus s'y adjoindre. Les « fondateurs » peuvent, avec une telle
définition, appartenir à des générations différentes : ils représentent en fait
la source, multiple, des gènes actuels, telle que notre connaissance des
filiations nous permet de la décrire.
Pour l'ensemble du groupe, et sur la période de trois siècles étudiée,
on constate qu'il y a eu, chez les Kel Kummer, 156 « fondateurs ».
La comparaison des deux chiffres : 2 420 individus recensés, 1 56
fondateurs, montre à quel point les réseaux d'ascendance des divers
individus sont imbriqués : en fait, nous y reviendrons en détail, les
367 Touaregs vivant en 1970 sont tous apparentés, ils ont tous en
commun au moins 15 ancêtres, chacun d'entre eux pouvant, en général, être
atteint par de nombreuses voies.
L'intensité de la liaison ainsi créée entre les individus est
généralement mesurée, au moyen du célèbre « coefficient moyen de
consanguinité » ou « coefficient de Bernstein a » défini comme la probabilité
pour que les 2 gènes d'un individu pris au hasard soient les 2 copies
d'un même gène ancêtre. Ce chiffre n'est qu'un résumé bien imparfait
de l'information, si riche, contenue dans les généalogies; il constitue
simplement une mesure de l'appauvrissement du patrimoine génétique
d'une génération à l'autre; cette mesure n'a d'autre part qu'une valeur
relative, car le coefficient a n'a de sens qu'en fonction du nombre de
générations étudiées; on ne peut comparer que les a de populations
étudiées sur le même nombre de générations.
Nous aurions néanmoins, par fidélité au schéma d'étude classique,
calculé les coefficients de consanguinité des Touareg, si nous ne nous
étions heurté à un obstacle provisoirement infranchissable : la durée
des calculs nécessaires.
LES KEL KUMMER 789
Le coefficient a d'un individu A est donné par la relation :
où la sommation est étendue à l'ensemble des « boucles » allant de A
à lui-même, en passant par chacun des ancêtres communs Q de son
père P et de sa mère M, où pi est le nombre de générations qui séparent
P de Q et rrii le nombre de générations qui séparent M de Q, où enfin
fC{ est le coefficient de consanguinité de Q.
Dès que les réseaux d'ascendance sont un peu complexes la
programmation de ce calcul est très lourde, en raison de la recherche
laborieuse des « boucles » AdA, recherche qui doit tenir compte des
divers cas d'incompatibilité.
Une méthode plus systématique est basée sur le fait que :
où Pi et Mi sont les grands parents paternels de A, P2 et M2, ses grands
parents maternels, et <pťJ le coefficient de parenté de / et /.
Les programmes réalisés à partir de cette remarque utilisent cette
relation de proche en proche, en remontant du couple étudié, jusqu'aux
« fondateurs » de la population, c'est-à-dire jusqu'aux ancêtres dont
la'scendance est inconnue. Ces programmes obtiennent de bonnes
performances, à condition que la population reste d'effectif faible (les <p de
tous les individus, pris deux à deux dans chaque génération, sont alors
systématiquement calculés), ou que le nombre de générations soit peu
élevé.
Ainsi, dans le cas des Indiens Jicaques du Honduras, pour lesquels
les généalogies étaient connues pour 7 générations, le calcul de a a
nécessité en moyenne 0,6 seconde par couple sur un calculateur PDP 10;
par contre, cette méthode s'est révélée impraticable dans le cas des
Touareg Kel Kummer, pour lesquels 15 générations sont connues; en
effet, le nombre de coefficients <p à calculer de proche en proche est,
pour un couple de la génération g, de l'ordre de A°; le temps de calcul
pour les Touareg était donc, en moyenne 415/7 donc 64 000 fois plus
long que pour les Jicaques, ce qui est, évidemment, prohibitif.
Remarquable outil, lorsqu'il s'agit de décrire les divers phénomènes
liés à l'apparentement des individus ou à la limitation des effectifs, le
coefficient de consanguinité est ainsi rapidement inutilisable, lorsqu'il
s'agit de mesurer effectivement ces phénomènes. Une autre mesure, à la
fois plus riche d'information et d'un calcul plus facile, est donc nécessaire.
Cette mesure peut être basée sur le concept de « probabilité d'origine »
des gènes.
790 UN « ISOLAT » DU SUD SAHARA :
Probabilités d'origine des gènes. Si l'on désigne au hasard un gène
Distances entre individus chez un individu, ce gène provient
ou entre générations. avec la probabilité 1/2 de son
père, 1/2 de sa mère; il provient
de même avec la probabilité 1/4 de chacun de ses grands-parents, si
ceux-ci sont distincts, etc.. En remontant ainsi les généalogies, on peut
atteindre les ancêtre les plus lointains, ceux dont le père et la mère sont
inconnus et que nous avons désignés comme les « fondateurs » du groupe.
Les réseaux d'ascendance paternel et maternel d'un individu ont
naturellement, si l'on remonte assez loin dans le passé, des parties
communes; un même ancêtre peut être atteint par plusieurs voies : pour
calculer les probabilités d'origine le concernant, il suffit alors
d'additionner les probabilités affectées à chacune des voies qui aboutissent à
lui. Ces calculs, sans difficulté, deviennent vite fastideux, mais leur
programmation sur calculateur est aisée.
On obtient ainsi, pour chaque individu j, l'ensemble des probabilités
{Oh, ... unj} pour qu'un gène, pris au hasard chez /, provienne du
fondateur 1, ou du fondateur 2, etc.. La moyenne des щ calculée sur
l'ensemble des individus constituant une sous-population A (un clan,
une génération) représente un vecteur :
qui caractérise la provenance du patrimoine génétique de cette population
ou de ce groupe et que nous désignerons par l'expression : « origine en
probabilité » ou, plus simplement, « origine » de l'ensemble d'individus
considérés.
Pour comparer deux individus ou deux ensembles d'individus, il
convient de définir une distance entre eux, cette distance étant un
nombre d, résumant « aussi bien que possible » l'ensemble des n nombres
obtenus en calculant les écarts entre les probabilités d'origine :
On peut observer que :
— Si pour tous les individus ou toutes les populations les
probabilités concernant 2 fondateurs i et j sont égales (c'est-à-dire si (BiA = Bja,
Q)iB =0Jjb), ce qui est en particulier le cas des fondateurs n'ayant
appartenu qu'à un seul couple procréateur, on doit pouvoir remplacer ces
deux individus par le couple qu'ils ont constitué, sans modifier les
distances;
— -si, pour l'ensemble des individus ou des populations comparées,
un fondateur j représente une part faible du génome, un écart ®jA - о>ув
entre deux populations doit « peser » plus dans la distance (A -B), qu'un
même écart concernant un fondateur ayant, dans l'ensemble, fourni une
fraction importante du génome.
LES KEL KUMMER 791
II se trouve que les distances conformes à une « métrique du X2 »
possèdent ces deux propriétés; il est donc naturel d'adopter comme mesure
de la distance entre deux individus, ou deux populations, A et B, un
nombre Z défini par :
(AB) =
« со,-
о,-
où la sommation est étendue à l'ensemble des fondateurs des populations
comparées et où w* est la moyenne des probabilités d'origine liées au
fondateur /, dans l'ensemble des individus ou des populations considérées.
Structure du patrimoine génétique La distance Z{gjg+1) entre deux
des Kel Kummer. générations successives caractérise
la rapidité de l'évolution du
patrimoine génétique du groupe : cette distance n'est nulle que si les parts
apportées par les divers fondateurs dans ce patrimoine sont toutes restées
égales.
Mais la notion de génération est imprécise en raison des mariages
entre individus de « générations » différentes : lorsqu'un oncle épouse sa
nièce, les enfants appartiennent-ils à la génération qui suit celle de leur
père (donc à celle de leur mère) ou à celle qui suit la génération de leur
mère ? La réponse ne peut être qu'arbitraire. Pour lever toute ambiguïté,
il suffit d'adopter une règle et d'admettre, par exemple, que tout individu
appartient à la génération n + 1, si sa mère appartient à la génération n
(ou réciproquement). Cette règle simple ne présente pas d'inconvénient,
dans le cas d'une population dont l'histoire connue est courte, mais elle
aboutit, à la longue, à attribuer le même numéro de génération à des
individus ayant vécu à des époques différentes.
Une autre méthode est de calculer le numéro de génération d'un
individu comme la moyenne des numéros attribués à son père et à sa
mère; on obtient ainsi des numéros non entiers, mais il est facile de
grouper ensuite les individus, en arrondissant ces numéros à l'entier le
plus proche.
Enfin, on peut également ne pas s'occuper des générations, mais
réaliser, selon la technique des démographes, des « coupes transversales »,
en regroupant l'ensemble des individus vivant à une période donnée.
Dans l'étude des Kel Kummer, nous avons adopté la première
définition, basée sur la filiation par la mère : nous avons pu ainsi classer
l'ensemble des 2 420 individus en 1 6 générations successives. Certes, en
raison des remariages et des écarts d'âges entre conjoints, cette
classification n'a qu'un sens assez relatif, elle permet néanmoins de décrire
l'évolution du patrimoine génétique de la tribu au cours de la période
étudiée.
792 UN « ISOLAT » DU SUD SAHARA
Le tableau II résume les chiffres fournis par le calculateur. Pour
plus de clarté, nous avons groupé :
— les générations successives, de façon à avoir des effectifs
suffisamment élevés et éliminer en partie les inconvénients dûs à la définition
arbitraire des générations,
— les fondateurs, en 3 groupes : les 15 qui ont apporté la plus
forte part dans la dotation génétique globale (les parts individuelles de
chacun d'eux sont indiquées), puis les 10 suivants, puis l'ensemble des
131 autres.
Tableau II. — Origine des gènes des Kel Kummer
(exprimée en %c)
Générations 1 à5 6-7 8-9 10- 11 12- 13 14 à 16 Ensemble
Effectif 126 371 601 653 268 245 2 264
Fondateurs
1093 et 1096 198 142 158 146) 155) 186 157
1 et 2 199 571 110 350 116 370 106'
105)557 105 [361
101) 116 426 115 380
1331 et 1332 174 98 106 124 108
1919 30 66 76 64 71 107 71
1959 47 55 70 60 63 71 63
2060 16 60 48 33 37 33 41
2067 16 21 49 45 43 46 40
1968 29 35 39 34 40 53 38
2062 0 44 25 24 25 27 27
1628 et 1629 38 20 19 15 19 24 20
2063 0 23 23 15 22 20 19
Ensemble des
15 principaux 747 674 729 647 681 807 699
Ensemble des
10 suivants 103 112 102 111 101 78 104
Ensemble des
131 autres 150 214 169 242 218 115 197
A l'examen de ce tableau, la première constatation est l'extrême
disparité des apports des divers fondateurs : les parents du célèbre Kari-
Denna (qui portent les n° 1 et 2) ont apporté, à eux seuls, 11,5 % du
patrimoine génétique global; leur part, qui atteignait 20 % à l'origine, a
été ramenée к 11 % dès la 6e génération, en raison de l'introduction des
gènes d'autres « fondateurs », après quoi elle est restée parfaitement
stable.
Malgré le rôle historique de Kari-Denna et de sa famille, leur
LES KEL KUMMER 793
contribution à la dotation génétique de la tribu n'est cependant pas la
plus importante : le couple portant les n° 1093 et 1096 a apporté 15,7 %
de cette dotation, soit un tiers de plus; cette « suprématie biologique »
n'existait pas à l'origine, les parts étaient alors égales; elle s'est affirmé
dès la 6e génération et semble s'accentuer; les gènes de ce couple ont
donc mieux résisté que ceux des parents de Kari-Denna à l'entrée des
fondateurs successifs : il s'agit des grands-parents de la femme qu'a
épousée le fils unique de Kari-Denna, Ag Scheik.
Un troisième couple, enfin, a apporté une part importante du
génome, les parents de la femme de Kari Denna (ils portent les n° 1331
et 1332); leur part qui était plus faible à l'origine, 17,5 %, est peu à
peu devenue égale à celle du couple (1-2) et la dépasse même dans la
dernière période.
A eux seuls, ces trois couples ont ainsi apporté 38 % du patrimoine
biologique (et même 42 % si l'on considère les 3 dernières générations).
Autrement dit un gène pris au hasard chez l'un des actuels Kel Kummer
provient, avec une probabilité supérieure à 4/10, de l'un de ces 6
personnages.
Si l'on poursuit le « classement » des fondateurs par ordre
d'importance décroissante, on trouve 9 individus ayant apporté chacun au moins
2 % du génome, puis 10 ayant apporté entre 2 % et 0,5 %, enfin les
131 autres dont les parts sont inférieures à 0,5 %.
Dans l'ensemble :
— le groupe des 6 + 9 = 15 principaux fondateurs représente
70 % du génome; sa part a même augmenté, dans la période récente, et
atteint 80 % pour les 3 dernières générations;
— le groupe des 10 suivants en représente 10 %;
— l'ensemble des 131 autres un peu moins de 20 % dans
l'ensemble, guère plus de 12 % pour les 3 dernières générations. Chacun
de ces 131 «fondateurs» n'a donc qu'une part infime dans l'histoire
biologique de la tribu. Il s'agit d'individus incorporés dans le groupe, mais
qui n'ont pu y faire véritablement souche, faute de descendance ou par
suite de l'exclusion de leur descendance hors du « cercle de mariage » de
la tribu. Ainsi, pour 82 d'entre eux, on ne retrouve plus leurs gènes dans
les 3 dernières, générations; la dotation génétique, qu'ils avaient apportée
avec eux, n'a fait qu'une intrusion provisoire dans le patrimoine des
Kel Kummer.
Derrière ces chiffres, dont l'accumulation peut paraître fastidieuse,
on discerne une réalité dont le sens biologique est évident : pour
l'essentiel, les gènes dont dispose cette tribu lui ont été apportés non par 156
mais par 25 ancêtres, les véritables « fondateurs », dont la part s'est
maintenue malgré les inévitables apports extérieurs intervenus au fil des
794 UN « ISOLAT » DU SUD SAHARA :
générations. Cette constatation fournit la meilleure réponse à la question
posée sur la réalité de cet « isolât » : à l'évidence les Kel Kummer
constituent un « isolât génétique ».
Evolution du patrimoine génétique. Pour caractériser l'évolution du
patrimoine génétique entre deux
générations successives, nous pouvons calculer la distance Z(g>g+1)
définie précédemment. Mais cette distance peut être calculée non
seulement entre générations successives, ce qui mesure la rapidité de
l'évolution, mais entre des générations quelconques, ce qui permet de dégager
le sens de l'évolution.
Pour le montrer, prenons un exemple simple : supposons que, pour
3 générations, nous ayons trouvé les distances :
Z(l,2) = 10 Z(2,3) = 15 Z (1,3) = 7
Les deux premiers résultats montrent que l'évolution a été plus
rapide entre les générations 2 et 3 qu'entre les générations 1 et 2; il y
a donc eu accélération; mais le troisième montre, en plus, que les
changements intervenus entre 2 et 3 ont ramené le stock génétique au
voisinage de l'état initial. Cette évolution peut être illustrée par un
graphe tel que celui de la figure 6.
Figure 6.
Au contraire, si l'on obtient pour 3 générations, des résultats tels que
Z(l,2) = 10 Z(2, 3)=15 Z (1,3) = 20
l'on sait que les changements intervenus entre 2 et 3 sont tels qu'ils ont
encore éloigné la population de son état initial, ce qui peut être illustré
par le graphe de la figure 7.
10
2<T
36672
Figure 7.
LES KEL KUMMER 795
Tableau III. — Distances entre les générations de Kel Kummer
(calculées selon une métrique du X2)
3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16
2 92 156 193 170 142 139 134 145 156 156 218 168 126 142
3 157 195 174 144 141 138 150 159 160 219 171 129 145
4 162 158 159 160 159 168 177 179 233 192 155 165
5 124 149 152 154 162 174 175 230 191 155 163
6 94 111 117 123 138 140 202 161 118 129
7 65 69 85 100 106 183 130 70 87
8 61 81 98 99 178 121 60 92
9 66 92 98 178 122 46 77
10 95 110 186 134 75 97
11 110 194 143 93 103
12 190 144 94 114
13 194 177 189
14 112 134
15 67
(La génération trop peu nombreuse a été éliminée)
Les calculs (1) de distance entre les 15 générations (2) successives
des Kel Kummer ont abouti aux résultats donnés par le tableau III.
Il est, bien sûr, difficile d'imaginer à partir de cet ensemble de
chiffres la « trajectoire » suivie par le patrimoine génétique. Dans les
exemples présentés, on ne considérait que 3 générations, leurs distances
pouvaient être représentées par les côtés d'un triangle; nous sommes
maintenant en présence de 15 générations; un espace à 14 dimensions
serait nécessaire pour placer 15 points, dont les distances puissent
correspondre rigoureusement aux distances entre les générations.
Malheureusement, l'esprit humain ne peut guère imaginer un espace à plus de 3
(sinon de 2) dimensions; pour tenir compte de cette infirmité, force est
de « projeter » l'espace étudié, ici 14 dimensions, dans un espace à 2 ou
à 3 dimensions, tout en s'efforçant de le déformer le moins possible,
c'est-à-dire de modifier le moins possible l'ensemble des distances.
Cette façon d'opérer en « projetant » un espace à n dimensions sur
un espace à к (< n) dimensions peut être illustrée simplement en
considérant un espace à 2 dimensions (représenté sur un plan) et de chercher
à le ramener à un espace à 1 dimension (représenté sur une droite).
Supposons que les points représentant les objets étudiés aient, dans le
(1) Ces calculs, comme tous ceux présentés dans cet article, ont été programmés
par M.F. Landre et [Link]. Valat du C.H.U. Salpétrière et réalisés par le
calculateur PDP 10 de ce Centre.
(2> La génération n °1 de trop faible effectif n'a pas été considérée ici.
796 UN « ISOLAT » DU SUD SAHARA :
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Figuře 8.
Figuře 9. — Trajectoire du patrimoine génétique des Kel Kummer
(Plan des 2 premiers axes, 41 % de l'inertie).
LES KEL KUMMER 797
plan, la disposition de la figure 8. Il est clair que l'on a intérêt à projeter
ces points, non pas sur une droite quelconque, mais sur une droite
dirigée dans le sens du plus grand allongement du « nuage » de points.
Ainsi, dans le cas de la figure, la projection sur l'axe des abscisses, par
exemple, modifie sensiblement les proximités des points représentatifs
(ainsi les projections de points D et E se trouvent fallacieusement
rapprochées), alors que la projection sur la droite Д les modifie peu.
Dans la pratique, on détermine de façon précise la droite Д en
recherchant une droite telle que la somme des carrés des distances des divers
points à Д, S = Aa2 + Bb2 + ..., soit minimale. Ce total S représente
la perte d'information consentie en passant de l'espace initial à la droite.
Cette façon d'opérer se généralise facilement pour projeter un espace à
n dimensions sur un espace à A; (< n) dimensions, il suffit de chercher
une première droite Дь puis une seconde Д2 orthogonale à Дь etc. C'est
la technique désignée par le terme « analyse en composantes principales ».
Cette technique a été appliquée aux distances entre les 15
générations de Kel Kummer données par le tableau III; les résultats en sont
Figure 10. — Trajectoire du patrimoine génétique des Kel Kummer
(Plan des axes 2 et 3, 26 % de l'inertie).
798 UN « ISOLAT » DU SUD SAHARA :
représentés par les figures 9 et 10. La figure 9 correspond à la projection
de l'espace des 15 générations sur le plan du premier axe (qui conserve
26 % de l'information) et du second axe (qui en conserve 15 %), la
figure 10 correspond à la projection sur le plan du second axe et du
troisième (qui conserve 11 % de l'information).
On constate que le patrimoine génétique est resté constant entre les
générations 2 et 3; il s'est transformé assez profondément entre les
générations 3 et 5 après quoi il est revenu vers son état initial. De la
génération 7 à la génération 12, l'évolution a été très lente; un important
changement est, par contre, survenu à la génération 13, mais le retour
vers l'état antérieur a été ensuite rapide; le patrimoine génétique des
générations 15 et 16 n'est guère différent de celui des générations 7 à 12.
Une telle évolution confirme la conclusion à laquelle nous étions
parvenu : Cette tribu constitue réellement un isolât. Il peut, certes, arriver
que des apports extérieurs modifient, de façon sensible, le patrimoine
biologique du groupe (ainsi pour les générations 5 ou 13), mais le
comportement est tel que cet écart est progressivement réduit au cours
des générations suivantes et que l'état initial est peu à peu retrouvé.
Nombre des descendants Le mécanisme grâce auquel le patrimoine
des fondateurs. génétique est maintenu constant peut être
éclairé par une autre direction de
recherche : l'analyse de l'évolution du nombre de descendants de chacun des
« fondateurs ». Il est facile, à partir des généalogies, de calculer les
nombres d (i, g) d'individus appartenant à la génération g et dont le
fondateur i est un des ancêtres; un extrait du document établi par
l'ordinateur est donné par le tableau IV; on y a écrit en italique les
Tableau IV. — Nombre de descendants de quelques fondateurs
Génération 2 3 8 9 10 11 12 15 16
Effectif 11 19 298 303 340 313 204 118 61
Fondateurs
1 et 2 4 13 297 303 340 313 204 118 61
1093 et 1096 4 7 285 298 337 312 204 118 61
1331 et 1332 3 12 293 299 332 312 204 118 61
1628 0 2 93 140 213 219 152 112 61
1777 0 0 0 0 2 12 0 0 0
1788 0 0 0 0 5 0 0 0 0
2050 0 0 13 21 29 72 84 34 22
Les nombres en italiques correspondant aux cas où le nombre de descendants est égal à l'effec-
tif total : tous les individus ont alors le fondateur considéré dans leur ascendance.
LES KEL KUMMER 799
nombres d(i, g) égaux à l'effectif de la génération g, ils correspondent aux
cas où tous les individus qui composent une génération ont le fondateur /
pour ancêtre. On constate, par exemple, que les fondateurs n° 1 et 2, les
parents de Kari Denna ont, dès la génération 9, eu la totalité de la tribu
dans leur descendance; les fondateurs n° 1093, 1096, 1331 et 1332 y
sont parvenus à la génération 12. Au total on constate que les 15
« principaux fondateurs » définis précédemment sont les ancêtres de tous
les Touareg de la génération 16.
Au contraire, certains « fondateurs » introduits tardivement dans le
groupe n'ont pu y maintenir leur apport : ainsi le n° 1777 a eu 2
descendants dans la génération 10, 12 descendants dans la génération 11,
mais aucun dans les générations suivantes.
Ce sort est celui de la plupart des gènes « étrangers », introduits
dans le groupe : les individus sont acceptés, intégrés dans la tribu, mais
les règles de mariage sont telles que leurs descendants sont contraints
d'aller faire souche dans un autre groupe; les gènes qui avaient été
provisoirement introduits dans le patrimoine biologique en sont ainsi
éliminés.
Conclusion. La richesse de l'information recueillie sur l'histoire
génétique des Kel Kummer est telle que le recours aux
concepts classiques de consanguinité conduit à des calculs d'une durée
prohibitive, même en ayant recours aux calculateurs électroniques. Il
est à la fois plus simple et plus efficace de caractériser l'évolution du
patrimoine biologique de la. tribu par les « probabilités d'origine » des
gènes possédés par les individus ayant constitué les générations successives.
Parmi les 156 « fondateurs » , seuls 25 ont apporté une part non
négligeable de la dotation génétique : 6 d'entre eux ont contribué pour
plus de 40 % à cette dotation. L'homogénéité du groupe est le résultat du
faible nombre des sources génétiques dont il est issu.
Cette répartition est restée remarquablement constante : les quelques
apports extérieurs, inévitables, n'ont affecté que pendant une génération
ou deux le patrimoine collectif; le comportement matrimonial a été tel
que les « gènes étrangers » ont été rapidement éliminés.
Une telle constance nous semble exceptionnelle. A titre de
comparaison, on peut évoquer la tribu des indiens Jicaques du Honduras, dont
les généalogies sont connues sur 7 générations, grâce aux travaux d'Anne
Chapman. Des calculs identiques à ceux effectués pour les Kel Kummer
conduisent à la matrice de distance du tableau V. Il est clair que, pour
ce groupe, l'évolution a été constamment divergente : le patrimoine
génétique s'est, à chaque génération, éloigné de son état initial.
800 UN « ISOLAT » DU SUD SAHARA :
Tableau V. — Distances entre 5 générations de Jicaques
(calculées selon une métrique du X2)
2 3 4 5
1 16 18 21 44
2 6 11 39
3 7 36
4 30
Les chiffres cités ne sont sans doute que de pâles reflets de la réalité
biologique que nous voulons saisir; ils permettent néanmoins de dégager
quelques traits caractéristiques de cette réalité : au-delà des hommes qui
se sont succédé, de ces Touareg, qui ont eu, depuis 3 siècles, le
sentiment d'appartenir à une tribu bien distincte de toute autre, d'être
les Kel Kummer, nous avons mesuré certaines particularités des gènes
dont ils étaient faits. Chacun des membres de la tribu a été un individu
particulier; Ahmatou, l'actuel Amenukal, est distinct de Kari Denna, le
créateur de la tribu, mais le patrimoine génétique, que se partagent les
actuels Kel Kummer n'est guère différent de celui que portaient leurs
ancêtres du xvine siècle.
Références
Barth H. (1860). — Voyages et découvertes dans l'Afrique septentrionale
et centrale pendant les années 1849 à 1853 (Edition anglaise).
Hitier (Paris).
Capot-Rey R. (1953). — Le Sahara Français. Presses Universitaires de
France (Paris).
Chapman A. et Jacquard A. (1971). — Un isolât d'Amérique Centrale.
Les Indiens Jicaques du Honduras. Génétique et Populations. P.U.F.
I.N.E.D. (Paris).
Chaventre A. (1971). — Présentation d'un isolât targui. Génétique et
Populations. P.U.F. I.N.E.D. (Paris).
Jacquard A. (1972). — Distances généalogiques et distances génétiques.
Thèse pour le Doctorat d'Etat en Biologie Humaine. Université Paul
Sabatier (Toulouse).
f
III. - TRACE AUTOMATIQUE
DES GÉNÉALOGIES
par Marie-France Landre et Marie-Thérèse Valat
Le démographe, l'ethnologue, le généticien sont fréquemment placés
dans la nécessité de dessiner des généalogies, grâce auxquelles ils pourront
mieux discerner quel a été le cheminement des gènes entre les générations
successives, comment ont été appliquées les règles de choix du conjoint,
ou quel a été l'effet de la fécondité différentielle.
Ce travail, simple lorsque l'on considère une famille isolée ou un
groupe de faible effectif durant un petit nombre de générations, devient
vite pratiquement irréalisable dès que les effectifs sont importants, les
générations nombreuses ou les réseaux de parenté imbriqués. Les risques
d'erreur sont élevés et le résultat obtenu est difficilement interprétable
tant les différentes lignes correspondant aux filiations forment un écheveau
inextricable. a
Le recours à un calculateur électronique permet de surmonter dans
une grande mesure ces difficultés. Le programme, que nous avons
réalisé, élimine toute erreur (à condition évidemment que les données
fournies correspondent bien à la réalité) et aboutit à une représentation
« quasi optimale », en ce sens que les symboles (cercles pour les femmes,
triangles pour les hommes) figurant les divers individus du réseau sont
placés de façon à diminuer autant que possible le nombre de croisements
entre les multiples lignes qui les unissent.
En fait, trois programmes successifs sont nécessaires :
1) à partir des données fournies sous forme de triplets (n° d'un
individu, n° de son père, n° de sa mère), l'on reconstitue tout d'abord les
« familles élémentaires », c'est-à-dire l'ensemble des enfants issus d'un
même père et d'une même mère. Tout individu apparaît ainsi, d'une part,
une fois, comme enfant dans une « famille élémentaire », d'autre part,
une ou plusieurs fois, comme parent, selon le nombre de couples
procréateurs auxquels il a appartenu.
2) dans une' seconde phase les familles élémentaires sont classées en
groupes en fonction de l'existence de liens de parenté entre elles. Dans
chaque groupe, on calcule pour chaque individu une abscisse et une
802 UN « ISOLAT » DU SUD SAHARA :
Figure 11
ordonnée telles que le tracé de l'arbre généalogique qui en résultera soit
le plus clair possible; il s'agit, en fait, de calculs assez lourds; un grand
nombre de dispositions sont étudiées successivement avant de décider s'il
est préférable de placer un individu à droite ou à gauche, s'il convient
d'effectuer une translation d'une partie de l'arbre, une symétrie, etc.
3) enfin, un dernier programme prépare la bande magnétique
donnant au traceur de courbes toutes les indications nécessaires pour
dessiner l'arbre généalogique (y compris les numéros des individus qui y
figurent).
La figure 11 donne un exemple de tracé (le dessin produit par le
traceur de courbe est environ 5 fois plus grand que cette reproduction).
Il s'agit du réseau d'ascendance complet d'un enfant de la tribu Touarègue
Kel Kummer.
Le temps de calcul est évidemment fonction de la complexité des
généalogies considérées; pour une généalogie portant sur 10 générations
et comportant 150 personnes, le temps d'unité centrale sur un calculateur
PDP10 est de l'ordre de 140 sec; le dessin lui-même, réalisé en temps
différé sur un traceur digital Benson nécessite environ un quart d'heure.
LES KEL KUMMER 803
S9T 11967
1962 ^1969 17^1099
1965
2136 ф31' — 'ю
-| '239 716] 217
1
2301Y i 1966L4 !J1921
1 232 7101
1
292^ 26 [1922 21ŠT24
1106 — —32 214i
I
J60 251 224 729^ —^1955
1
Figure 1 1
Références
Garçon С, Landre M.F. et Valat [Link]. (1972). — Traitement de
généalogies. Rev. Informatique Med., 3 (2) 21-32.
804 UN « ISOLAT » DU SUD SAHARA
SUMMARY
The Kel Kummer tribe, a leading one in the Ioullemmeden Tuareg
of Southern Sahara, was founded in the XVIIth century after various
quarrels for succession. Since then, due to its attitude, it has remained
apart from the other Tuareg tribes and also from the various « levels »
of this nomadic society.
The genealogies, which could be established almost exhaustively as
far as the foundation of this group, make it possible to study the evolution
of its genetic inheritance. This inheritance is characterized both by the
very small number of the founders (80 % of the genes come from 15
founders, 40 % from only 6) and by its stability (the few changes which
have occurred among some generations were compensated for by the
following ones). Genetic study leads to the same conclusion as ethnology :
the Kel Kummer are really an isolate.
SUMARIO
La tribu de los Kel Kummer, que manda al conjunto de los tuareg
Ioullemmeden del Sahara del Súr, fué fundada en el siglo XVII después
de varias contiendas para la sucesión. Desde entonces, por razôn de su
actitud, quedô aislada de las otras tribus tuareg y tambien de los varios
« nivelés » de la sociedad nomada.
Ha sido posible establecer las genealogias de una manera casi
compléta hasta la creación del grupo; asi se pudó estudiar la evolución de su
patrimonio hereditario. Este patrimonio se caracteriza por el numero poco
elevado de los fundadores (el 80 % de los genes proceden de 15 funda-
dores, el АО % de 6 solamenté) y por su estabilidad (los pocos cambios
que sucedieron entre ciertas generaciones fueron compensados entre las
siguientes). El estudio genético llega entonces a la misma conclusion que
la etnologia : los Kel Kummer constituyen verdaderamente un grupo
aislado.