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Oh Pieu Optimized

Le document raconte une conversation nocturne entre Béryl et Hortense après les funérailles de Mickael, le mari de Béryl. Hortense, une ancienne maîtresse de Mickael, est jalouse et accuse Béryl d'infidélité. Elle passe la nuit avec Béryl et tente de la séduire malgré les refus initiaux de Béryl.

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Oh Pieu Optimized

Le document raconte une conversation nocturne entre Béryl et Hortense après les funérailles de Mickael, le mari de Béryl. Hortense, une ancienne maîtresse de Mickael, est jalouse et accuse Béryl d'infidélité. Elle passe la nuit avec Béryl et tente de la séduire malgré les refus initiaux de Béryl.

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Belle de jour – 8

Oh pieu !
Alfred Anchetain
Résumé de l’épisode précédent

Deux veuves, sur le même


Mickael, le mari de Béryl, meurt après deux semaines
de réanimation. Béryl est triste, mais soulagée de cette
agonie, qui n’en finissait pas. Elle n’a pas le temps de pleu-
rer. Arrive Julien, qui veut racheter le Labo. Drame : il est
grand, beau et dynamique. Entre eux deux, c’est le fit im-
médiat. Mais le présent n’est pas rose. Chantal, mère de
Mickael, accuse Béryl de meurtre et… lui retire les affaires
de son fils. Albert révèle à Béryl que tous ses amants et
amantes seront aux funérailles, en même temps que les
deux familles. Elle se prépare à la catastrophe. Mais, à
l’église, elle pleure à chaudes larmes, à cause des chants
d’une femme en détresse. Elle s’en sortirait donc plutôt
bien, sauf qu’Hortense, maîtresse avouée de Mickael, est
jalouse d’Anaïs/Sherine, la belle tôlière. Dans la voiture
d’Hortense, au retour du cimetière, à trois filles, ça hurle !
Elles déposent Madeleine et se retrouvent en bas de chez
Béryl.

2
49. Police
Hortense et moi parcourons, l’une derrière l’autre, sans
parler, la centaine de mètres qui nous séparent de mon en-
trée. Je mets mon Vigik sur le parlophone, pousse la porte.
Je la fais passer et lui demande :

– Pourquoi tu t’énerves avec Sherine ? Cela fait beau


temps que je ne vais plus à Paris.
Nous montons, à pied, les trois étages. Nous entrons
dans l’appart’ et je demande :

– Tu veux boire quelque chose ?


Elle se jette sur moi et m’embrasse à la vampire. Elle
me suce jusqu’au sang, ou presque. Je me dégage :
– T’es dingue ! Ça va pas la tête !
Je fais habituellement plus intello, mais elle m’a prise
de court. Elle réplique :
– Tu me prends pour une c… ou quoi ? Tu ne vas plus
à Paris ? Elle était là ! Avec deux m… dont l’un te faisait
de l’œil. Tu lui as parlé. Vous vous connaissez !
– Et alors ? … Tu n’as jamais vu un homme me regar-
der ? C’est pénible… ou touchant !

3
Elle se jette à nouveau sur moi. Bisou baveux, langue
au max. Elle me lâche et dit :
– T’as couché avec les deux, ça se voyait comme… le
trou au milieu du visage !

– Toi, au moins… tu dis ce que tu penses !


– Je ne ris pas, Béryl. Tu te fourre dans un sacré m…
Le jour de l’enterrement de ton mari ! T’as plus qu’à par-
tir.

– Ou ça ?
– Ta réputation est faite. Pute, poufiasse, call-girl, t’as
le choix.
Elle retire son manteau, le met sur la patère et va à la
cuisine. Je quitte le mien et la retrouve. Elle ouvrait le
frigo, elle prend une bouteille d’apéritif, la pose sur la
table, sort deux verres et part au salon.
Elle a décidé de rester, de me faire parler. Je la vide ?
Comment ?
J’attrape une boite de petits gâteaux salés. Je n’ai pas
trop mangé au cocktail et j’ai faim. Si je bois sans rien dans
le ventre, je suis bonne pour tomber.
Elle est assise sur le canapé, s’est rempli un verre. Elle
me toise :

4
– T’inquiète, je ne veux plus de toi. Je ne vais pas au
plumard avec une boite à vérole !

Je la fixe, amusée :
– Au moins, t’as du vocab’. Tu fréquentes ! Ça se voit !
Je m’assieds loin d’elle tout en grignotant. Je lui tends
ma boite :
– Tu en veux ? … Tu me sers ?
– T’avais qu’à la vider ! Elle n’avait rien à faire là.
– Tu arrêtes avec cette femme ! En dehors de sa tenue,
elle a été très correcte.
– T’es qu’une c… ! Elle te touche et c’est moi qui ra-
masse ! T’inquiètes, t’es pas la première avec elle !
– Le type qui me faisait de l’œil était accompagné de
deux policiers. Très discrets. Ils étaient plutôt rassurants.
– Tu donnes dans les poulagas ! On aura tout vu !

Elle boit sans me quitter des yeux :

– T’es à vomir !
Je me sers d’apéritif. Je soutiens son regard :
– Tu veux quoi ? Savoir… ?

5
– Comprendre. Que tu m’expliques. Ta tôlière, tu
couches avec elle, tu te fais un flic. T’es une balance, une
donneuse ? Brillant !
Hortense me jalouse, à cause du Labo. Elle veut garder
la main sur moi. Si je commence à parler, elle va me pren-
dre au lit, pour que je dise tout. Je murmure :
– Là, tu me laisses. Ce soir, je dors. Je t’expliquerai,
promis. Tu restes dîner, si tu veux. Mais n’attends rien
d’autre.

Elle me fixe en souriant :


– Tu vois, il y a bien quelque chose.
Elle pose son verre et, hop, elle est sur moi. Je peux tout
juste lâcher mon verre sur la table que je me retrouve sous
elle, allongée sur le canapé, sa bouche prenant la mienne.
Elle m’embrasse… gentiment :

– Maintenant, tu dégoises !
J’accepte le bisou. Nous œuvrons ensemble.
Elle me lâche. Je me lève :
– Je retire ma veste. C’est de la soie. Elle va être im-
mettable. Je reviens.
– Retire aussi la culotte ! T’en n’as plus besoin.

6
Je m’en vais sans répondre à la provoc’. Je me change,
enfile mon jean de maison, un pull, et la retrouve. Elle
pioche dans la petite boite. Je demande :

– Tu veux dîner ?
Elle reste immobile, de dos. Je pars vers la cuisine. Je
sors deux friands du congel et les mets au four, prends une
salade en sachet. J’ouvre et je rince.

Aucun bruit du salon. Je mets les deux couverts.


Elle arrive, la boite de gâteaux à la main en disant :
– T’as compris ? Cette femme a des ennuis. Le flic ne
la lâche pas. Faut vraiment pas te mêler à ce binz.
– T’inquiète, je n’ai rien à faire là-dedans.
Elle a pris l’essoreuse à salade, tourne la manivelle, re-
tire l’eau. Pensive. Elle s’assied :
– Albert sait tout ça ? Il ne dit rien ?
– Il m’a fait arrêter le job.
– Y a pas longtemps. Sinon, elle ne serait pas venue…

– Tu veux tout savoir ?

Elle me fixe, méchante. Je lui raconte l’histoire : She-


rine était menacée de fermeture ; oui, j’ai eu ce client, il

7
m’a fait peur. J’ai réussi à le convaincre de nous laisser
tranquille.
Les friands sont chauds, je les sors, attrape l’assaison-
nement pour la salade, nous nous asseyons. Elle demande :
– Elle t’a payée combien ? Dix mille ? Ça les valait !
Elle est venue aujourd’hui te remercier. À l’enterrement
de ton mari ! Avec ton cogne ! Elle aurait pu faire mieux.

– Je n’en sais plus rien. Je t’assure !


Elle me toise, elle a gagné. Parler… m’a libérée. Sauf
que… je vais devoir me la faire au lit. Hortense, quand elle
tient un fil, elle ne lâche plus. Elle me fixe :

– T’as rien dessous ?


– Ce soir, je dors… Il y a cinq minutes, je te dégoûtais.

Mon problème perso… Mickael me manque. Un lit


froid, surtout le mien. Je supportais tant qu’il n’était pas
mort. Tout est fini.
Nous sommes assises, face à face. Comme deux lionnes
prêtes au combat. Coucher, ce n’est pas le soir. Je baisse
les yeux et finis mon assiette. Elle aussi. Sans parler.

Je me lève :
– Tu veux un dessert ?

8
– T’as pas un pull ? J’ai froid. À moins qu’on se couche
tout de suite.

Je la regarde :
– Tu as de la suite dans les idées ! Il y a dix minutes, tu
ne voulais pas, maintenant tu veux !
– Je ne me sens pas très bien. J’ai très froid.
Bon, là, je me la tape ! La nuit de l’enterrement. La maî-
tresse avec l’épouse. Dans son pieu ! Je murmure :

– Tu n’as qu’à prendre le grand lit, il est plus confor-


table. Je vais dans le petit.

Elle part vers la chambre.


Sans se retourner, elle dit :
– Fais pas la c… Viens. Je ne te touche pas. Crains rien.

– Dis-moi… Tu as couché ici, avec Mickael ?

– Jamais. Toujours à la maison. Pas beaucoup… Juste


avant l’accident.
Nous arrivons devant le lit. Elle retire sa veste :
– Tu n’as pas un ceintre ?
Je lui prends et l’accroche. Elle retire son pantalon, puis
sa culotte, découvrant sa belle foufoune. Elle allume la

9
salle de bains, lève l’abattant des WC et fait debout,
comme un homme, à cheval sur la lunette. Elle s’essuie,
tire la chasse et revient vers moi :

– Tu te dépoiles ? T’as besoin d’aide ?


Je ne réponds pas. Elle retire son pull léger et demande :

– Tu me le dégrafe, je suis fatiguée.

Elle veut m’exciter quand je verrai ses seins.


Je lui défais, rapide, et m’en vais sans me retourner.
J’enlève mon jean et l’accroche dans la salle de bains. Cu-
lotte, pull, sout’. Nue. Je fais pipi et la rejoins. Elle est cou-
chée, de dos, je n’ai que ses cheveux. J’éteins et me glisse
contre elle. Peau-à-peau. Elle est bien chaude mais… elle
ronfle déjà.
On me touche les seins. J’ouvre les yeux. Noir complet
sans le réveil lumineux. Je dis :

– Non, ça suffit. J’ai sommeil.


– Je n’arrive pas à dormir.
Elle a les mains sur mes tétons et les caresse. Je les re-
pousse :
– Arrête. Je suis crevée. Pas maintenant. On verra de-
main.

10
– Demain, je travaille.
– Raison de plus !
Elle a repris mes seins. Je murmure :
– Non. Je t’assure, je n’ai pas envie… Mais alors pas
du tout.
Je tente d’écarter ses mains et finit par renoncer. Elle
me fait du bien. Je demande :

– Tu veux aussi pour toi ?


Pas de réponse. J’ai les paumes sur ses doigts et leur
doux mouvement. Je pourrais l’arrêter. Mais… je la laisse
faire. Elle ouvre mes cuisses et y entre sa jambe, elle ap-
puie sur ma vulve, qu’elle frotte avec douceur. Je mur-
mure :

– Tu veux quoi encore ? Je t’ai tout dit.


Pas de réponse. Je continue :
– Tu veux me faire crier ?
– Que tu jouisses le soir de l’enterrement. Je le dirai à
l’aumônier, tes parents…
– Arrête ! Tu n’es pas drôle du tout.

11
Ses bras sont durs. À chaque fois que je les repousse,
ils prennent du terrain. Je suis au bord du lit. Si je ne me
lève pas, je tombe. Je me retiens à elle.

Je souffle, j’ai du mal à parler :


– Hor… tense… tu exa…gères. Tu… n’es… vrai…
ment… pas… gen… tille.
Je ne voulais pas. Mais que faire ? Avec elle, quand elle
veut, il n’y a qu’à s’incliner. Je n’ai pas de chance, je suis
une rapide. Quand j’étais petite, ça m’arrivait en marchant.
Mais, sûr, je vais éviter de geindre, ou pire, de crier.
Qu’elle soit vexée !
Peine perdue. Ça sort de moi, du fond du cœur. Elle fait
trop bien. J’essaie de la caresser. Ses bras occupent toute
la place. Je n’arrive pas à ses seins. Je renonce.

Je commence à fantasmer. Je voir la campagne, un ciel


brillant. Mauvais signe. J’essaie de me contrôler, et de-
mande :

– Ar… rête ! Ça… suffit… S’il… te… plaît !


Elle continue. Je vais être prise… Bientôt. Elle me
viole ! Mickael ! Là où tu es, dis-lui ! Je pense à toi, je
souffre !

Le Ciel ne m’aide pas.

12
Je fais revenir les images de l’enterrement pour éviter
l’orgasme. Mais n’arrivent que Sherine et ses jambes im-
menses, le policier qui me court après, quand je suis toute
nue, à quatre pattes sur le lit, Albert et les jolies dentelles
de ses auberges campagnardes, Benoit quand je drague un
max…

Tout ce qu’il ne faut pas.


J’y suis presque. Mon drame. Hortense m’a prise en
main. Je vais craquer. Je dis :
– Sto…
Pas le temps de finir… je commence à crier. Je mets
mon poing dans ma bouche. J’étouffe, j’arrête. Je hurle !
Tout le monde va m’entendre. Les murs de l’appart, trop
minces. Construction d’après-guerre. Les voisins…
Hortense insiste, je me cambre à me rompre. J’at-
tends… que ça se calme. Mais ses mains n’arrêtent pas. Je
les tiens fermement. C’est pire. Affreux. L’angoisse enfle
mon plaisir.

Enfin… je me calme. Hortense murmure :


– T’avais à en cracher ! Va te mettre sous l’eau, tu as
fait plein dans le lit.

13
Je ne peux pas bouger. Je vais tomber par terre. Je m’ac-
croche à ses mains, me tire sur le matelas. J’arrive enfin à
me tourner. Mes cuisses sont trempées. Je mets ma main
sur ma vulve, pour que ça ne coule davantage et file dans
la salle de bains.

J’entends la voix d’Hortense :


– Pense au savon !
Je me douche dans le presque noir. Je fais avec le gant,
pour aller plus vite.
Il faudrait que je voie un médecin. Les femmes-fon-
taine, il en a déjà vu ?
J’ai fini, je me sèche et rejoins Hortense qui, aussitôt,
explore ma peau :
– T’es propre ?
– Tu exagères vraiment. Tu veux quoi ?

– T’es vraiment marrante ! Si j’étais pas fatiguée, je te


ferai recommencer.
– Il est deux heures du matin. Tu te calmes ou je te vire.
– Chiche ? Dans une demi-heure, t’es bonne pour re-
faire !
Je me tourne. Dos à elle.

14
Le réveil sonne. J’ai dormi comme une masse.
Elle m’enjambe, passe au-dessus de moi. À la lumière
du réveil, je vois sa foufoune et son intimité. L’Origine du
monde, en plus vrai. Elle dit :

– Je suis en retard. Vas-y ! Grouille ! Prépare le petit-


dèj’ !

Je me lève, me passe à l’eau, rapide, dans la petite salle


de bains, attrape un peignoir et file à la cuisine. Je prépare.

Elle arrive. Je souris mais essaie d’être dure :


– Les filles dans la police, c’est bien pour faire parler.
No problem, tu as le poste ! T’as l’expérience !

15
50. Ma dèm’
Hortense est partie. Je prends mon smartphone et trouve
un SMS de Madeleine, hier soir : « Hortense est nase. Ne
dis rien. Laisse-la cuver. Ce n’est pas facile pour elle. »
Et pour moi ? Mickael était mon mari ! Elle pourrait
penser à moi. Je ne réponds pas. Je serais violente.
J’ai mes trois jours de deuil. Rien à faire. Ma belle-
doche a tout pris en main. Je pars au Taf.

J’arrive à 9 heures pile. J’angoisse. Pourquoi donc ?


Je ne vous ai pas dit, je suis voyante à mes heures. S’il
y a un binz, je le sens avant de le voir.
Là, j’emprunte la grande porte. Je dois être clean. Pour-
quoi ? Sais pas, une intuition. Je les salue bien fort. Je n’ai
jamais sympathisé avec elles deux. Elles croient que je les
fuie en passant par derrière. Je ne fais ça que… pour mon-
trer que je suis différente, que j’aie tous les droits !
Dans les couloirs, personne. J’éviter de claquer des
pieds, de faire en douceur, je dépasse mon bureau et arrive
à celui du Dir.

16
Angélique m’accueille, muette. Porte du Patron fermée.
Là, du bruit. Éclats de voix. Celles du Boss et de Julien. Je
me tourne. Caroline est derrière moi. Je la fixe. Aucun sou-
rire. Je les interroge d’un hochement de tête et finis par
demander :

– Encore un drame ??
Mines évasives, toutes les deux. Silence obstiné. Je
m’en vais. Je croise Florian, celui qui me fait des vannes.
Rien. Il passe comme une ombre. Il me jette un œil. Un
seul…
Hier, avec l’enterrement, j’ai manqué le journal. Il a dû
se passer des choses…
J’ouvre mon armoire, sort l’ordi. Qu’est-ce donc qu’ils
f… ? On a perdu le procès ? On coule ? Titanic en pire ?
Rachetés par les Indiens ? Julien a fait The clash ? Il
change les équipes ? Bloque les salaires ? Vide les fortes
têtes ? Sauf moi, sa grande copine !
J’allume l’ordi, ouvre l’Intranet. Rien. Nouvelles du
jour. Mails où je suis en copie, aucun intérêt.
Je me fais un nouveau café et m’assieds. Je médite, en
regardant ma tasse fumer. Moi aussi. Très chaudes, toutes
les deux. Je bois. À mi-tasse, je ne peux plus, j’appelle Be-
noit :

17
– Tu sais ce qui se passe ?
– Tu es où ? T’as pas pris tes jours ? … Je ne sais pas
trop. Ils sont tous arrivés avant moi. Le Dir, Julien, Angé-
lique et Caroline. On ne veut rien me dire. Muets comme
des carpes.

– Ça criait dans le bureau du Dir.


J’appelle Audrey, qui n’en dit pas plus. Elle ajoute :
– Je préférerai que tu te casses ! Je crains que tu nous
fiches ta m… On n’en a vraiment pas besoin. Attends…
Bouge pas. Je me renseigne.
Je regarde ma tasse de café. Incapable de la finir. Stress
au top. La fatigue, la mort de Mickael, et maintenant le
vide.
Si ça continue, je me barre ! Je rejoins Albert. J’en ai
marre de tous ces revirements ! Avec lui, je baise et je sais
tout. Il me gâte. Ici, rien. Que dalle !

Je regarde ma montre : 9 heures et demie. À glander.


J’aurais dû rester chez moi.
Aller voir Benoit ou Audrey ? Des reproches ? Pas le
goût du martyre. J’appelle Madeleine :
– Merci pour ton SMS. Hortense était fatiguée. Ce ma-
tin elle va bien.

18
– Vous étiez ensemble ? Vous avez couché ! J’en étais
sûre ! Et ton mari ? Out ! T’a ça dans le sang ! Vous auriez
pu vous retenir !

– Elle a passé ses nerfs sur moi, ça l’a calmé.


– N’importe quoi ! T’es rien qu’une gouine ! Moi, je
bosse. Ciao !
– Merci… Au Labo, ça ne va pas du tout… Impossible
de savoir.
– Béryl, calme-toi ! Attends ! Patience ! Zen ! Ah, j’ou-
bliais. Hier, tu étais top ! La Sainte Vierge bas de la Croix,
en mieux.

– La cantatrice venait de perdre son mari.


– Je sais. Pas une raison. T’as fait un must ! Pense à la
Comédie Française ! Sarah Bernhardt est jalouse ! La
DGSE. Des filles avec trois vies ou plus, ils prennent, c’est
sûr. T’as la vocation. Fais simple, ils ont des limites !

– Merci. Avec toi, je ne risque pas le Chômedu !


Je raccroche. Elle m’a stimulée. Je me refais un café (je
jette l’autre, tout froid). Une gorgée, pas plus. Je ne peux
pas. Je sors, avance d’un pas ferme, sonore. Couloirs dé-
serts. J’arrive au bureau d’Audrey. Je frappe, entre. Benoit
est là, pensif. Je dis, sans attendre :

19
– Vous n’avez pas compris ce qui se trame ? Cherchez
un peu ! Remuez-vous ! N’attendez pas que je fasse !
– T’excite pas ! Julien a découvert que, derrière nos in-
terlocuteurs indiens, il y avait un énorme fonds de pension
indien. Les Chinois en sous-main. On parle du Green Har-
bor. Ils brassent des milliards. Ils ont tous les avocats de la
planète. Ils vont faire voler en éclat nos brevets. Dans un
an ou deux, c’est fini. Julien ne rachète pas une ombre, un
fantôme. Il arrête.

Elle me fixe, demi-sourire. Benoit, lui, me toise, figé.


Je demande :
– Vous voulez quoi ? Je couche avec les Indiens ? Les
Chinois ?
– Si tu veux, du moment que tu y arrives !
– Arrête ta tronche ! Je n’ai pas de ligne directe avec le
Ciel !

Je m’assieds. Elle me toise. Je soutien son regard.


Moi, je me tire ! Une occase pour lourder ce job de
m… ! Je n’ai plus Mickael, je pars, je change de vie.
Benoit demande, visage des plus sombre :
– Tu as une idée ?

20
Ils ont les yeux rivés sur moi. Je dis :
– Je suis la dernière à être arrivée ici. Vous êtes là de-
puis des lustres. Fatiguez-vous un peu. Moi, je m’en vais
tant que mon expérience vaut quelque chose. J’ai un autre
job. Beaucoup mieux payé !

Après un silence, Audrey me dit. Ton mortuaire :


– Tu n’auras pas de poste de direction. Ici, tu peux. Vas-
y ! Cours ! Nous sommes trop vieux. On n’a pas la voca-
tion.
– C’est ça, dormez bien ! Moi, ça suffit. Aucun remer-
ciement après tout ce que j’ai fait ! J’en ai marre !
Je les toise. Benoit est très perplexe. Audrey raide en
diable, murmure :
– Béryl, tu veux qu’on te parle ? Franchement ? … Au
Labo, on ne supporte plus… Maintenant, tu nous sauves
tous, sinon tu dégages. C’est clair ?

Elle jette un coup d’œil à Benoit, figé. Elle reprend :


– Comme j’ai toujours autorité sur toi, sur le plan hié-
rarchique, je te dis : tu prends tes trois jours. Si tu as
quelque chose, tu appelles. Sinon, tu prépares ta dèm’.

– C’est de ton cru ? Ou le Dir ?

21
– Les deux. Au CE, on est tous d’accord.
– Si c’est comme ça, les amis, adieu ! J’ai passé un bon
moment avec vous. On se reverra au Paradis…
Je sors. Je croise quelques ombres, qui ne lèvent pas la
tête. Je vais à mon bureau, je range tout bien. Qu’au moins
on trouve mes affaires propres. Je sors.

Je passe par la grande porte et me retrouve sur le perron.


Je suis libre ! Enfin ! De tous ces c… !
Arrivée dans ma voiture, je pose mon sac, enfile la clé
et pose la tête sur le volant. Quelle bande de ratés ! J’ai
tant bossé pour en arriver là !

Téléphone, c’est de nouveau Madeleine :


– T’es chez toi ? Congé de deuil ?
– Non, toujours au Labo. Ils demandent ma dèm.
– C’est le moment ! Prends Albert, il t’épouse et te fait
ta carrière. À sa retraite, tu seras cheffe ! …
Silence, elle ajoute :
– J’arrive près de chez vous. Rue de Bras. Je vais char-
ger un stock de livres que ma librairie a acquis. Je dois
l’enlever. Si tu es libre, on déjeune ensemble.

22
Je regarde ma montre : il est dix heures, à peine plus. Je
n’ai rien à faire. Je réponds :

– Tu veux quand ?
– Une demi-heure grand max. Je te prends à ton par-
king.

Raccroche.

J’ouvre mon smartphone et passe les actus. Une femme


transgenre reconnue comme femme par la justice ! Blan-
quer englué dans la crise sanitaire ! Un élevage d’insectes
au Kenya pour la sécurité alimentaire ! C’est bien, le
monde va changer !
Je perds mon temps. Madeleine ? Elle vaut le coup ?
Elle n’a pas d’intuition. Trop rationnelle. Mais elle me
chauffe. À deux, c’est parfois l’étincelle.
Je lève les yeux. Camions qui livrent. Va et vient. Je
passe d’écran en écran. Je jette un œil dehors. Il bruine,
comme toujours en février. J’angoisse.
Une voiture arrive enfin. Madeleine ! Je quitte le volant
et sors. J’arrive à elle, qui se lève. Bises. Elle demande :

– T’as fait une bourde maousse ?


– Non, le Labo est dans le trou, je dois l’en sortir !

23
– Seulement ? Pas la planète à sauver ?
Je souris :
– Ils le pensent. J’ai la Ligne Rouge avec Dieu le Père.

– C’est bien. Demande-Lui !

Nous quittons du parking et roulons quelques minutes


dans une circulation assez dense. Elle dit :
– Il y a un nouveau resto, qui vient d’ouvrir, pas très
loin. TripAdvisor le dit très bon. Il devrait n’y avoir per-
sonne à cette heure-ci.
– Tu laisses les bouquins dans la voiture ? Tu n’as pas
peur qu’on te les pique ?
– Il n’y a pas deux personnes au monde qui s’y inté-
resse. C’est pourquoi on les a eus… Pour que dalle.

– Des invendables ?
– On a The client. Une chance inouïe. On va se faire un
sacré bénef… Grâce à moi ! Une succession qui vient d’un
château. On va le vendre, ils le vident. Un partenaire savait
que je les voulais. Je lui ai pris.
Nous nous arrêtons, le resto semble sympa. « Le Petit
Cancan ». Nous entrons. Malheur, c’est une Chinoise !
Elle nous dit, sans aucun accent :

24
– Bonjour Mesdemoiselles. Vous voulez déjeuner ? Il
est très tôt, prenez une boisson. Le temps que je prépare.
Elle nous désigne une table, derrière la vitre, le long de
la rue. Elle nous dit :
– Nous vous offrons un cocktail « Le Normand », sans
alcool. En cadeau pour notre première semaine d’activité.
Des produits du terroir. Uniquement.
J’interroge Madeleine du regard. En un instant, nous
avons deux grands verres. La femme nous dit :
– Sirop de cassis, jus de pomme, Perrier et un brin de
menthe. Tout est bio, vous pouvez boire sans crainte.
C’est à peine sucré, très goûteux. Madeleine me de-
mande :

– Qu’est-ce qui t’arrive ?


Je lui explique la situation. Elle me dit :
– Hier, aux funérailles, j’ai discuté avec ton Dir et son
équipe. Des vieux schnocks. J’ai pensé : « Ces types n’ont
rien compris, rien lu ! Ils vont se faire bouffer ! »

– Ah bon ?
– Le « management par le vide », c’est fini ! Oui, il y a
10 ans ! Maintenant, c’est le « management horizontal ».

25
– Tout le monde couche ?
– Non, le « Participatif de groupe ». Le « Débat mou-
vant », la « Pelote de laine », le « Chapeau de Bono »… Si
tu veux manager, il faut lire, quitter les bouses de vaches !
Fais de la doc ! Anglais toujours.
– Pas le temps. Il me faudrait la réponse aujourd’hui.
La Chinoise s’approche et, tout sourire, elle s’assied en
face de nous et dit :
– Cela se prépare. Ce ne sera pas long. Je vous ai éton-
nées tout à l’heure. Mes grands-parents sont venus de
Chine, de Dongguan, à 100 kilomètres, nord de Hong-
Kong, juste après la guerre. Pas le même climat qu’ici. À
l’époque, ici, tout était rasé ! À reconstruire. Ils avaient be-
soin de gens qui ne se ménagent pas ! Mon grand-père a
commencé dans le bâtiment, il a fondé une société. Seule
manière de se faire admettre quand on a des yeux bridés. Il
parlait français sans accent. Ils utilisaient déjà votre
langue à la maison ! Mon arrière-grand-père était diplo-
mate. Il aimait le français. L’élite… Quand tout a été re-
bâti, début des années 60, il a vendu, monté un commerce
d’importation en gros. Mon père l’a repris. Nous vivons
bien. Ils m’ont mise à Saint-Joseph, dès la Maternelle. J’ai
le Bac philo !

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Elle se relève, très amusée :
– Vous voyez ! Je suis normande. Plus que certains
d’ici… Vous avez faim ? Je vous sers dans un tout petit
moment.

Elle part, glissant des pieds, à l’orientale. Madeleine re-


prend :

– Les Chinois ont un truc : parler positif, même dans les


circonstances les pires… Tu dois t’en inspirer !
– Avec le repreneur, Julien, j’ai le fit, depuis le premier
instant. Sûr qu’il pense à moi. Mais il ne veut plus de la
boite.
– T’es sûre ? Il ne serait pas là, avec ton boss, ce ma-
tin… Prends-le au lit. Vite… Tant qu’il est encore là.

– Il ne m’a jamais rien demandé, ni même évoqué.


– Il a travaillé votre dossier, s’y est investi durant des
mois. Il va faire un effort. Maquille-toi, sout’ pigeonnant,
ouvre le haut… Robe ou jupe assez courte. Ça serait bien
le diable qu’il refuse.

– Donc, selon toi, j’arrive donc dans son bureau. J’at-


tends une minute et je dis : « Quand vous voulez ».

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– Non, pas le cinoche. Tu t’assieds, il ne voit plus rien
de toi, il ne va pas se mettre debout. Là, tu montres ta com-
pétence.
– Pour qu’il pense : « Cette fille est ma providence. Je
ne peux pas la laisser partir » ?
– Tu fais jouer la concurrence. Qu’il voie le duel, il doit
te soumettre !

– Mon Dir fait barrage.


– Qu’importe ! Ils sont nus ! L’un comme l’autre. Les
Indiens les ont pris, les Chinois derrière la porte !
Notre Vraie Normande revient et dit, avec l’accent du
boccage :
– Vous avei la fale basse ?
Madeleine sourit :
– Vous parlez comme dans les livres. C’est fini, mal-
heureusement. Nous pouvons attendre, merci.
La Chinoise reprend sa voix habituelle :

– Nous avons un menu typiquement caennais. Il est à


24 euros le midi, café inclus. Il devrait vous plaire. Il est
très demandé.

28
J’interroge Madeleine du regard. Nous acquiesçons.
Notre petite Normande aux yeux bridés s’en va, toujours
les pas glissés. Je demande à Madeleine :

– Tu vois les choses comment, avec Julien ?


– Tu vas le voir. Il pense au lit, sûr. Mais, toi, non. Et
tu lui montres !
– Montrer mes seins et fesses ?
– Je disais ça pour rire. Non, tu es en face de lui, tu fais
le vide dans ta tête. Il est plus intelligent que toi. Tu ne dis
rien. Surtout rien. Il te voit dans son bureau, tu connais son
désarroi… Vous télépathez. Il veut te vaincre ! Tu as le
vide derrière toi, la porte de sortie ! Vous avez besoin l’un
de l’autre. La rencontre ultime, qui change tout.

– Tu délires… Admettons…
– Tu perces la nuit où il est, la total déprime.
– Mais encore.
– Vous êtes yeux dans les yeux. Le miracle. Comme à
Lourdes. La lumière au fond de la grotte !
– S’il refuse de me voir ?
– Un homme au désespoir ? Il te voit ? Il se dresse tout
net, même dans son cercueil !

29
L’Asiatique revient avec un plateau et deux bols fu-
mants :
– Une soupe au cidre. Dans le Calvados, vous n’en au-
rez pas de meilleure.
Elle est heureuse. Des passants, nous voyant derrière la
vitre… sont entrés et se sont installés. Deux jolies filles,
mieux qu’un chat doré qui remue la patte.
La soupe est très bonne, goût de cidre brut, légumes de
saison, pointe d’ail, beurre d’Isigny qui fait de gros yeux à
la surface. Elle nous réchauffe. Nos esprits glacés… Nous
buvons, cuillère après cuillère, en silence. Méditant…

Je dis, quand nous avons fini :


– Dans ce labo, ce matin, on entendait les mouches vo-
ler. Sauf le Dir et Julien, qui hurlaient.
– Excellent. Une fille et deux hommes ! Ils vont se
battre !
– Si je me fais jeter ?
– Ils sont en pleines déferlantes, ils voient une bouée.
Ils la saisissent, Ils ne réfléchissent même pas…
Elle fixe, amusée, mon visage perplexe. Elle dit :
– Béryl, c’est le jour ! Saute !!

30
Je prends mon téléphone et appelle Audrey sur son por-
table. À peine décroché, elle dit :

– Tu nous laisses ! J’ai été claire !


– Le repreneur est là ?
– Béryl. Ras la tronche ! Ciao !
J’entends des bruits confus. Je demande :
– Tu es où ? Avec les autres ?
Pas de réponse, j’insiste :
– Le Boss ? … Angélique ? Tu peux me la passer ?
– Je te dis « Ciao » !
– Tu es dans leur bureau ?
– T’es sourde ? Cure-toi les oreilles !
– Passe-moi Angélique… S’il-te-plaît !
Bruits dans le téléphone, je finis par l’avoir. Je lui dis :
– Je voudrais parler au Boss.

– Tu nous rases ! Pas besoin de toi !


– S’il-te-plaît !!
– Écoute, Béryl. J’ai deux mioches, je tiens à mon bou-
lot… Je suis divorcée, je n’ai que ça.

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– Pleure pas ! … Tu me passes Monsieur *** [le Pa-
tron] ! Grouille !
J’entends qu’elle appelle sur l’interphone. Voix
sourdes. Je l’ai enfin. Il crie :

– Béryl ! Allez vous faire f… ! On est dans la m…


jusqu’au cou ! N’en rajoutez pas !

Que le Dir soit vulgaire… Très bon signe. J’insiste :


– S’il-vous-plaît, puis-je parler à Monsieur *** [Ju-
lien] ?
– Vous êtes vidée ! Vos papiers sont faits ! Bye !
– Monsieur ! Monsieur ! Attendez ! Je…
– Adieu !
Il ne raccroche pas. J’entends la voix de Julien, loin-
taine, qui demande :
– Madame Serizy ? Que veut-elle ?
Silence… J’entends mon patron, tout proche :
– She is crazy! She'll make you fool!
Qu’il parle en anglais… Ils viennent d’avoir les avo-
cats. Julien prend la communication. Il me dit, voix très
calme :

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– Bonjour Madame Serizy. Quel est le motif de votre
appel ?

– Vous voir, Monsieur.


Nouveau silence… Puis sa voix :
– Quelle heure ?
– Quatorze heures ? Cela vous irait ?
– Quinze, pour nous laisser déjeuner.
– Bien, Monsieur. Je vous souhaite un bon appétit. À
tous les deux.
Il raccroche. Madeleine éclate de rire :
– Béryl, tu passes à la caisse. Je suis très chère ! … Un
conseil : tu ne penses plus ! Tête vide ! Zen au max ! Tu
joues le rôle de catalyseur. Tu es dans un corps à corps,
âme à âme. Tu es son psychanalyste. Ton silence…

La Chinoise est arrivée, sans bruit. Elle a entendu les


derniers mots de Madeleine et sourit :

– Vous avez besoin de forces ! Vous m’avez, heureuse-


ment !

Elle prend nos assiettes, et ajoute :

33
– Maintenant, une tarte au Pont-l’Évêque et calvados.
Salade de jeunes pousses. Pas trop amères. Juste ce qu’il
faut.
Elle s’en va, à peine audible, puis, après un instant où
nous sommes restées en silence, elle revient avec les
tartes :

– Attention, c’est très chaud.


Elle tient les deux assiettes avec des maniques d’un
blanc impeccable, de beaux idéogrammes, calligraphiés.
Elle s’en va. Je dis à Madeleine :

– Tu crois à l’illumination bouddhique ?


– Ton bonhomme est en Enfer, il voit les flammes. Tu
en fais ce que tu veux.
– Je commence par quoi ?
– Tu dis bonjour. Après tu laisses. Tu l’assures de la
confidentialité, c’est tout.

– J’ai du temps ? Une heure ?


– T’inquiète. Si la tension diminue, tu dis au-revoir.
Laisse-le sur sa faim. Qu’il ait besoin de rappeler. Vous ne
pouvez pas tout faire d’un seul coup. Tu es sa Vierge-Ma-
rie. Enfin, pas trop. Sa vision du Ciel.

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La tarte est très chaude, mais délicieuse. La Chine, c’est
le progrès ! Madeleine reprend :
– Tu es son combat. Il doit être le meilleur. Tu es sa
cerise sur le Labo… Mao, la Longue Marche, il voyait le
pouvoir, quoi qu’il en coûte. Ton Julot, il ne pensera qu’à
toi.

– Je dois rester muette ?


– Ça te viendra des tripes. Plus c’est profond, mieux
c’est. L’Inspiration, avec un grand I. Tu es Shéhérazade,
celle dont il a besoin, jours après jours.

Nous mangeons, les yeux dans les yeux. Je demande :


– Ma tenue ?
– Invisible. Tu vas entrer dans sa peau. Être sa lumière.

– Tu ne chaufferais pas un peu de la caboche ?

– Moi ? Glaciale comme le Pôle Nord. Vous vous re-


gardez. Tu ne fléchis pas. Tu es un homme ! Le sexe, pour
plus tard. Seulement s’il sauve la boite. Freine des quatre
fers.

– Je n’ai pas envie. Je suis saturée.


– Tu dis ça. Je n’y crois pas. Vous pourriez être au lit
ce soir. Fais-le patienter. Ne te donne pas. Vous allez y être

35
sans même y penser. C’est votre destin, je le sens. Mais
avant il doit se battre, pour le Labo…

– Je ne suis pas très motivée. Je suis fatiguée. J’ai Al-


bert.
– Tu ne cours pas deux lièvres. Tu l’as appelé. Mainte-
nant tu l’as dans ta main. Tu gères.
La tarte est très bonne. Mais suivre Madeleine m’en a
distrait. Je murmure :

– Tu ne connais pas Julien : grand, un quatre-vingt-dix,


Latino. Des filles comme moi, une de plus…
– Aucune importance. Tu es son rêve, son défi. Ton am-
bition est la sienne. Il veut t’avoir à ses côtés.

Je la fixe, grave, je n’ai pas envie de vivre avec Julien.


Elle continue, devant mon silence :
– Tu en connais beaucoup, des hommes qui donnent
rencard à une gonzesse, devant ton Boss en crise ? Alors
qu’il vient de dire qu’il n’achète plus ?
Nous avons fini, la jeune femme nous change les as-
siettes. Elle demande :
– Alors, Mesdames, je suis Caennaise ou non ?
– Plus vraie que vraie !

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– Nous vous offrons, cadeau de bienvenue, une assiette
de fromages de pays.
Elle dépose sur la table des parts, petites mais variées.
Pains maison, encore un peu tièdes, parfaits pour ce qui
me reste d’appétit. J’ai l’estomac serré. Je dis à Made-
leine :
– J’ai potassé le dossier indien. J’en sais plus que lui,
techniquement. Sans doute plus que mon Directeur. J’ai
tout épluché dans le détail…
– Ce n’est plus le problème. Le bateau coule ! Il faut
réagir.
Je vois Madeleine changer d’expression, toute aimable.
Un pas furtif s’approche derrière moi :

– Ils étaient bons, mes fromages… chinois ?


– Vous êtes une experte… normande !
– Ils viennent des « Baratineurs », tout près du Château.

Elle est ravie. Nous lui répondons par un large sourire.


Elle retire nos assiettes et s’en va, toujours glissant des
pieds. Madeleine la scrute et murmure :
– En Chine, on doit toujours être le meilleur, on est Di-
recteur… De n’importe quoi, mais on l’est. Cette femme,
depuis tout à l’heure, veut nous émerveiller, montrer

37
qu’elle est normande à 200 %. Ses petits cadeaux ne lui
coûtent pas cher. Ils sont là pour nous surprendre. Qu’on
l’aime, qu’on parle d’elle, qu’on revienne… Une travail-
leuse acharnée. Trouver des vieilles recettes, que nous
avons oubliées. Être celle dont nous avons besoin. Tu dois
représenter cela pour ton Julot. Le miracle !

– Ils me le demandent. Tous !


– Les autres sont morts, des jaloux, des névrosés.
L’Asiatique revient :

– Comme dessert, vous avez un Bourdelot. Ce n’est pas


lourd du tout. Juste un peu de crème fraîche, d’Isigny bien
sûr. Une AOP, vous le savez. Il n’y en a que deux en
France pour ce type de produit.
Elle a manqué un boulot de prof ! Enseigner les gens du
cru, comme nous. Qui ne savons rien.
Elle pose nos assiettes : des pommes dans une pâte
feuilletée, avec, au centre, du sucre qui sent bon le calva.
Nous restons en silence, humant l’alcool qui monte à
nos narines.
Je me vois avec mon petit Julien, les yeux gros comme
des assiettes, lui offrant un Bourdelot de ma création. Je
suis sa pomme, celle d’Eve. Sa Connaissance…

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Le calva me désangoisse… Un gâteau tout simple.
Nous le savourons en silence.

La patronne revient au bout d’un petit moment :


– Je vous apporte vos cafés ?
– Oui, et l’addition, s’il-vous-plaît, répond Madeleine.

Perplexe, j’observe mon amie :

– Je dois me faire ce type ? … Il n’attend que ça !


– Il attend ? Je ne suis pas sûre. Il est hyper-rigide avec
toi. Il a peur de toi.
– Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
– Tu n’as pas entendu ? Au téléphone ! Son ton, sa po-
litesse. Sa voix. Tu es une personne importante, alors que
tu n’as aucune position hiérarchique validée.
Les cafés arrivent. La Chinoise nous regarde, intensé-
ment. Comme si nous complotions… Elle s’en va, feutrée,
sans rien dire.

Madeleine réplique :
– Il y a quelque chose, entre vous… qu’il ne maîtrise
pas. T’avoir seule en face ? Il flippe un max ! Il veut faire
de toi un complice.

– Coucher ?

39
– Si tu le sens, mais je ne conseille pas. Laisse-le sali-
ver. Il a plus urgent. Il sait ton ambition. Il a besoin de toi.
Mais s’il le montre, il est fichu. Il est raide comme un bâ-
ton, pour se protéger.

– Tu dis ça ?
– Je confirme. Il est dans ta poche, mais il peut en sortir.
Long échange de regards. Nous formons, Julien et moi,
certes, un beau couple. Mais je n’ai aucune intention d’al-
ler plus loin avec lui. Je veux vivre, un peu toute seule !
Sans homme à ma botte !

La Chinoise me sort de mes réflexions. Elle pose un pe-


tit verre contenant l’addition, roulée et demande :
– Je vous ai fait tiédir un peu de saké. Offert. Le voulez-
vous ?

Je suis tellement nouée que… oui, je veux bien. Nous


acquiesçons.

Le café est très amer, je le bois à petites gorgées. Je


murmure :
– Je le sens déjà au lit, j’en frissonne… Il ne faut pas.

– Ma pauvre vieille !

– Tu dis de ne rien faire ?

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– Retiens-toi. Il ne va pas te faciliter la tâche. Reste en
tailleur noir, pantalon strict. Marque pour l’éblouir. C’est
tout. Maintiens-le off-limits. Tes seins… Pour plus tard !
Il doit oublier !

– Et s’il me saute dessus.


– Tu joue #MeToo au max. Il doit se tenir bien. Res-
pecter la gent féminine. Grand discours s’il insiste.
– Au risque de le bloquer ?
– T’inquiète ! Il sortira du bois avant que t’en aies be-
soin !
La Chinoise revient avec deux petits verres. Elle dit :
– C’est chaud.
Et elle repart. Je n’ai pas envie de me troubler l’esprit
avec l’alcool. Mais ça sent bon. Je goutte, une larme…
puis une autre. Je demande :

– Tu en as déjà pris ?
– Pas très fort. 14-17 degrés. Comme un vin cuit.
Je me sens… mieux. Je le vois à 15 heures ? J’ai hâte.
Madeleine sourit :
– Tu as déjà raté un homme ?

41
Je la fixe, sans répondre. Je les ai eus, tous, même ceux
qui me fuyaient.

Madeleine sort sa carte bancaire, en me disant :


– Je t’offre le repas. Si tu achètes la boite, c’est toi qui
paies.
La Chinoise apporte la machine. Nous la remercions.
Madeleine met sa carte, le papier sort. Elle s’en va, glissant
doublement, pour se faire entendre. Ravie de notre venue.

La salle est pleine. Bruissante. Nous nous levons. Je


dis :
– Il est encore tôt, je n’ai pas envie de me pointer au
Labo. Tu es pressée ? On pourrait monter au Château, pour
prendre l’air. Il fait beau.
Elle hoche la tête. Nous passons devant la Normande
bridée, qui nous fait une asiatique courbette avec un sou-
rire moqueur. Nous quittons le resto. Je murmure :

– Merci pour tout. On reviendra. Le plus dur reste à


faire !

– Vas-y piano. Calme-le !


Air vif. En cinq minutes de marche, nous arrivons à la
Porte Saint-Pierre. Nous montons. Il ne fait pas chaud.

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Nous allons vite. Madeleine, dont l’haleine fume, tourne
la tête vers moi :
– Tu sais à quoi je pense ? Ton Dir, il l’a en face, mais
il ne le voit pas. Il t’a, à sa place. Il n’entend que toi, il te
cherche.

Je la regarde, elle continue :


– Quand on te voit, Béryl, et qu’on est un chef, comme
lui, on se dit : « C’est ma bataille. Je dois la gagner ! »
– À ce point-là ?
– Tu n’es pas la plus belle. Mais une des plus coriaces.
Dans un rodéo, la moitié des points va au cavalier, l’autre
est pour le cheval. Son score doit être le meilleur que le
tien. Ce n’est pas le Labo, mais votre lutte….

– Tu fantasmes !
– Moi ? Aucune imagination. S’il ne t’a pas, sûr, il
quitte. S’il gagne, tu y passes. Il le mérite. Cerise…
Nous avons fait le tour du parc, à toute vitesse, sans le
voir. Quelques paroles, beaucoup de silences. J’ai chaud,
mais l’air froid me glace. Je dis :
– Il est une heure et demie. Il faut que j’y aille. Pour
me préparer.

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Nous prenons sa voiture. Quand nous arrivons, des col-
lègues discutent sur le perron, inquiets. Madeleine les voit
et murmure :
– Ils ne sont pas pour toi. Vise le Ciel. Y a que lui de
vrai.
Je souris. Bises sur les joues. Je quitte sa voiture, monte
les marches, glisse entre les petits groupes. Saluts rapides.
Le Chef Zone Export (toujours le même) murmure : « Ne
le bousille pas. Pense à nous. C’est le seul. Si t’es fatiguée,
je suis là. Quand tu veux. »

Angélique a cafté. Ou Caroline…


J’arrive à mon bureau, sors mon ordi. Toujours rien sur
l’Intranet. Je parcours ce que j’ai écrit, mes rapports, mes
notes, Les courriers des Indiens. Les drafts de nos conseils.
Je rédige une feuille de synthèse, grands alinéas. Avoir
tout en tête. Un examen.
Les idées flashent. Il doit avoir les mêmes. On va com-
parer. Je me vide la tête. C’est dur. Si je me casse le nez,
je pars… aux Antilles.
L’heure avance, je panique. Il est moins dix. Je range
tout.

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Moins cinq, je sors. Moins deux, j’arrive au bureau
d’Angélique qui me dit :

– Ils viennent juste de rentrer.


Au bout d’une minute, le Dir sort en coup de vent :
– Angélique, j’ai à vous parler.
Je m’efface. Le bureau du patron est resté ouvert. Julien
est debout, il me fait signe. Je m’approche, il dit :
– Madame, veuillez fermer la porte et prendre place.
Il est assis… à la place du Boss. Il me fixe, intense, sé-
vère, dur, autoritaire :
– Vous vouliez me voir ? … Vous savez ma décision.
Je m’en vais.

Je le fixe, mes yeux droits dans ses yeux. Les siens


droits dans les miens.
Au taekwondo, on fait comme ça. Au poker aussi.
Avant le moindre geste, on sait… qui va gagner.
Le plus fort… Moi.

Il rompt le silence :
– Madame, n’insistez-pas. Vous êtes jeune. Partez
quand il est encore temps. Quant à moi, je jette l’éponge.
Ce n’est plus acceptable. Dans quelques mois, vous avez

45
disparu. In the US, challenge is daylife. The risk is facing
our eyses. Mais là, on n’y est plus. A huge mammoth…
Il mélange anglais et français. Signe de pensée qui va
trop vite. Je ne le quitte pas des yeux. Il a de la classe,
beaucoup de classe. Il continue :
– I understand, Beryl, comment vous dire… Your de-
ception?
Il m’a appelé Madame, et maintenant Béryl… Il est
paumé. Il poursuit :

– I could win… In other conditions.


Nos yeux ne se quittent pas. Se souris intérieurement.
Pas lui. Il répète :
– I could win…
Il est dans mon lit. Je le prends là, sur son fauteuil.
Quand je veux ! Je tente :

– Nos conseils…
– Vous savez combien ils me chargent ! Without any
risk.
Voyez la scène : un beau et grand jeune homme, la qua-
rantaine, devant une jolie fille, quinze ans de moins. Il
voudrait bien me prendre. Sauf que… je suis Jeanne d’Arc.

46
En cuirasse et en armes. Intouchable, sauf par une flèche…
qui lui manque. Il murmure :

– Any idea?
Je demande :
– Une transaction ?
– Ils n’en veulent pas.
– Ils nous rachètent ?
– Moins que le prix des murs.
– Et vous ?
– Cela ne me concerne plus.
Silence perplexe. Je murmure :
– Vos avocats, ils nous ont défendu ?
Il fait la moue :
– No, hardly. For maximum cash!
– Vous avez le détail ?
Il prend le téléphone, tapote et dit :
– Mrs Heather, can you send me a statement of your
fees?... Yes… For you both… Yes… At once, if pos-
sible…

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Je poursuis :
– Pourquoi ne pas se faire épauler par un groupe fran-
çais. Pour se défendre ensemble, s’unir face à eux ?
– Qui ça ? Vous en voyez ? On va discuter ? Pour faire
quoi ? Je n’ai plus le goût. Je cherche une autre affaire.
– Faire entrer un fonds de pension français ?
– Ça n’existe pas. Du rêve. Le Plan d’Épargne-retraite ?
Ils dorment.
– Bpifrance ?
– Nullissimes.
– CCI ?
– Pire !
Il ouvre son ordi, tape le code d’accès, attend un instant
et… je vois sa tête blêmir. Je dis :
– Vous avez la réponse ?
Un homme à la peau mate… soudain tout blanc. Pire
qu’une geisha. Ça vaut le détour !
Je le fixe. Il lève la tête, me regarde. Sans un mot.
Puis, après deux minutes, yeux dans yeux. Intenses :

– Worse than I expected. It’s a shame.

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Il prend un papier, sort son stylo, écrit très rapidement.
Là, c’est au rouge qu’il passe. Il murmure :

– Maintenant, Béryl, radio silence. Nobody needs to


know. I have your word? Tout ce qui passe dans votre tête,
vous me le dites. À moi seulement. Pas de phrases. Des
mots, des chiffres, des contacts. Voici mon adresse Proton,
mon numéro de portable personnel. Crypté. Je l’ai pour
quand ?

– Premier jet, une heure. Pas rédigé.


– Trois quart d’heure ? Il est 19 heures 15 chez eux. Ils
arrêtent à 20. Je les préviens du retard. Faites vite.
Je me lève, lui aussi, il prend la feuille qu’il vient
d’écrire, la plie et me la tend. Il ouvre la porte et me fais
passer. Nous traversons le bureau d’Angélique. Celui de
Catherine, la secrétaire, en face, est ouvert. Elles sont là,
avec le Boss. Ils nous toisent, les yeux comme des sou-
coupes.

Julien demande à mon Dir :


– Je peux vous voir ?
Ils traversent le couloir vers le bureau que nous venons
que quitter. Ils ferment la porte. Me voyant, Angélique
murmure :

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– Il est rouge sang. Je ne l’ai jamais vu comme ça !
Vous avez fait quoi ? … On t’avait dit ! T’es complète-
ment dingue !

Je m’en vais. Je croise Benoit qui saisit le bras et me


dit :
– Qu’est-ce que tu fais là ? On t’a dit : « File chez toi ».
Tu as la tête en béton ou m… ?
Je me dégage et arrive dans mon bureau. Je ferme la
porte à clé, sors mon miroir de mon sac et observe ma tête.
Julien a vu ça ? Pauvre homme !
J’ouvre l’armoire, sors l’ordi, mets un café en route. Je
note ce qui me vient par la tête, je classe, mets en forme.
Minute 44, j’ai fini. J’ouvre Proton, copie l’adresse de Ju-
lien. J’écris : « Hi, Please find here enclosed some data.
Best regards. » et je signe « B. S. ». Pièce jointe. Minute
45, j’envoie.

Le temps de finir mon café, froid, mail en retour :


« Thanks. J. F. »

On frappe, c’est Benoit qui ouvre sans que j’aie ré-


pondu. Il la ferme derrière lui, sans bruit :
– Béryl, tu vires ! S’il-te-plaît ! Laisse-nous ! Tu vas
nous tuer ! On te le répète ! T’es vraiment c…

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– Ce matin, vous étiez tous HS. Moi, j’agis.
– Nous, au moins, on f… pas la m… partout où on
passe !
– Il a appelé les avocats, leur a demandé leurs hono-
raires. D’où son état. Il m’a fait écrire une synthèse, je lui
ai envoyée. Maintenant tu as tout ! Tu sors, s’il-te-plaît,
j’ai mal à la tête.

Il paraît sceptique :
– Il va faire quoi ?
– Demande-lui.
Il se lève. Il a l’air si triste que, pour un peu, je lui ferais
bien un petit entre-deux. Il ne me regarde même pas, il s’en
va.

Je reviens à mes mails.


Téléphone, c’est Julien, très aimable :
– Béryl, vous êtes libre ? Je peux passer vous voir ?
– Je viens chez vous ?
– Non, j’arrive.
On frappe, je me lève, j’ouvre. Pas le même que tout à
l’heure. Bel homme, bronzé, grand, décidé. Comme lors

51
de notre premier flash. Je lui propose un siège et m’assieds
à son côté, devant mon bureau. Je demande :

– Vous voulez un café ?


– Non. Merci bien.
Il regarde partout :
– Vous avez un beau bureau. Au soleil, et près de la
Direction… Ça fait longtemps que vous travaillez ici ?
– Un an et demi, un peu plus, presque deux.
Il me toise. Dubitatif :
– Vous avez un diplôme de psycho et vous parlez an-
glais…
Les yeux dans les yeux, il ajoute :
– Vous seriez d’accord pour venir avec moi ? Je ne suis
pas un type facile… Si vous êtes motivée…

– Vous reprenez le Labo ? Vous ne vouliez plus…


– Je ne sais pas. J’ai demandé à nos avocats une réponse
pour demain midi, heure locale. Sept heures et demie chez
nous. Je vous dis ça demain. Si leur réponse me convient,
j’attends un peu. Sinon, neuf heures grand maximum, je
vous dis adieu.

52
Son regard est chaud… très chaud. Je reste… flegma-
tique, celle à qui on ne la fait plus.

Il se lève :
– Merci pour votre topo. Je l’ai inclus dans le mien.
Cette nuit, ils vont méditer. Ça leur fera du bien.
Il met son index dressé sur ses lèvres :
– Vous ne dites rien.
– Les avocats vont travailler pour vous ? Sans en référer
à Monsieur *** [le Boss] ?
Il sort sans me répondre. Je ferme derrière lui.
Juste le temps de m’asseoir, Benoit m’appelle :
– Il était avec toi ? Gare à tes fesses !
Il raccroche. Les bruits galopent. Il est quatre heures et
demie. Je suis tremblante.

On frappe. Je réponds :

– Entrez !

Je regarde ma montre : six heures moins cinq ! j’ai


dormi… sur ma table ! Une heure et demie !

C’est Audrey, sac à son bras, sur le départ :

53
– T’as pioncé ? T’étais pas partie ? Attention à toi ! Ça
chauffe dur !

Elle sort.
Je me lève, rentre mon ordi, ferme mon armoire. Je
quitte mon bureau. Je marche d’un pas rapide, vers la sor-
tie. Je dépasse des ombres. J’arrive à Chloé, qui murmure :

– Tue pas les Indiens !


Elle monte son poing fermé, à la « Women Power ».
Je lui souris, passe l’accueil, j’arrive en haut du perron.
J’aspire l’air frais. Un grand coup.

54
51. Une nuit d’attente
Le ciel du couchant est superbe, à faire pleurer. Le so-
leil trace une ligne claire entre les nuages, denses. Je m’ar-
rête.

Chloé me rejoint. J’entends Audrey qui dit :


– On est vraiment dans la m… Le ciel n’est pas là pour
nous rassurer. Il va pleuvoir. J’aurais espéré…
Je la coupe en souriant :
– T’inquiète, il faut avoir confiance.
On se bisoute. On fait la paix. Je descends les marches
et entre dans ma voiture. Je regarde mon portable. SMS de
Madeleine : « Alors ? » Je réponds : « Je l’ai vu. Je n’en
sais pas plus. »

Je ne veux rien dire, trop d’espoir m’a toujours nui.


Je démarre. Trajet sans histoire, dans le jour qui tombe.
J’arrive chez moi à la nuit. J’ouvre ma porte. D’un coup,
c’est la déprime. Je n’ai plus personne dans ma vie.
Avec Julien, je ne dois rien faire. Même pas tenter. Les
autres ? Mes hommes ? Pas un qui vaille le coup.

J’ai 27 ans. Ça va être long… La vie.


55
J’allume l’entrée, pose mon sac, retire mon manteau,
quitte mes chaussures, enfile mes mules. Je vais à la cui-
sine, m’assieds à la table et reste là. Tête vide.
Il est sept heures, un peu plus. Me coucher ? Pas en-
core… Je me relève, tire de l’eau, la fais chauffer.
Tisane « Confort de l’âme ». J’en ai besoin. Je sors une
tasse. La bouilloire couine. Je la regarde, tête dans les
mains. Je n’ai pas la force de me lever.

Personne ne m’appelle. On m’oublie.


Il y a des jours où vous avez envie de vous suicider. Je
n’en suis même plus capable.
Un effort. Je me verse l’eau. J’attends que ça fonce. La
boite dit : « Cette infusion redonne le moral et le sourire. »
Je tente une gorgée. Trop chaud. Je vais chercher mon sac,
sors mon smartphone. Des messages ? Quelques remercie-
ments pour la cérémonie, condoléances… Rien de bien
passionnant.
Mickael, ce n’était pas le pied. Il me permettait de trou-
ver les autres corrects, par contraste. Maintenant, coucher
ne me dit plus rien.

Je bois, la tête vide.

56
Je vais dans la chambre, retire veste et pantalon, pour
me mettre un peu à l’aise. Chemisier-culotte, j’ai froid, je
me glisse sous la couverture, le smartphone à la main.
D’un coup de doigt, je passe les nouvelles : Convoi de la
Liberté. Qu’ils s’agitent, on verra. Pass vaccinal, ras le bol.
Procès des attentats… Cyclone Batsirai, pauvres gens. Le
monde est plus déprimé que moi. J’arrête !

Mauvaise manip, j’entends la voix d’Hortense :


– Allo ? … Béryl ? … Qu’est-ce qui t’arrive ?
– J’ai appuyé sur ton numéro sans faire exprès.
– Toi, ça va ? Moi, pas du tout. Je l’aimais… vraiment.
Je vais prendre un truc pour dormir. Je n’ai pas le moral…
Julien, tu l’as vu ? Tu lui as dit que tu avais une copine
bien et libre ?

– Il laisse tomber.
– C’est un looser ?
– J’attends. Je te dirai… Tu fais quelque chose, ce soir ?

– Non, mais je me couche. Je dois me lever à 6 heures


et demie. J’ai le premier à 7 heures et demie. Grosse jour-
née.
– Ce n’est pas l’heure de te mettre au lit ! Tu ne vas pas
dormir.

57
– Je suis épuisée. Les nerfs, le contrecoup.
– Il faut réagir ! Je peux passer, si tu veux. J’apporte de
quoi dîner.
– Encore ? On s’est quittées ce matin. Il ne faudrait pas
que cela devienne une habitude… On ne fait rien. Je ne
suis pas cap’.

Je ne sais pas ce qui me prend. J’ai besoin de sa peau,


contre moi. Chaude et douce. De femme. Rien d’autre.
Je me douche, Shalimar. Je m’habille comment ? Pas
provoc’, je me fais jeter. Du long, qui cache… pas trop.
J’ai un leggin, les poches dessinées sur les fesses. Comme
Madeleine, mais en faux. Sujet de discussion. Culotte ?
Oui, invisible. Hortense n’aura pas de sout’. Je ne mets
pas. J’enfile un haut, façon tube, qui respecte bien mes
formes. Gros pull dessus, pour laisser la surprise. Soc-
quettes, chaussures plates, manteau, clés, sac. Je sors. Par-
king, voiture. Je stoppe à la boulangerie, deux empanadas
aux légumes, deux millefeuilles, gâteau préféré d’Hor-
tense.
J’arrive chez elle. Sept heures et demie. Je sonne. Elle,
visage d’enterrement. Je dis :

– Tu en fais une tête !

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– Toi, tu as l’air en pleine forme…
– Faut que je tienne pour les autres. On ne me laisse pas
le choix.
– Tu as de la chance.
Bisou. Simple effleurement de lèvres. Je lui tends mon
paquet en disant :

– Je t’ai acheté ce que tu aimes.


– J’ai préparé des épinards surgelés. Pour ne pas gros-
sir. Merci tout de même.
Je retire mon manteau. Elle voit mon leggin et dit :
– Non, Béryl, pas ce soir.
– T’inquiète, c’est plus commode.
Elle porte le paquet dans la cuisine, l’ouvre, allume le
four. Le couvert est déjà mis. Elle sort deux bouteilles
d’apéros, deux verres. Je dis :

– Pas la peine. Fais juste chauffer mes empanadas.


– Il me faut un peu d’alcool pour tenir.
Je la prends par l’épaule et mets la tête tout contre la
sienne :
– Ça va… si mal ?

59
– Tu as un cœur de pierre. Moi, ça me shoote un max.
Je la lâche, elle part avec les bouteilles, j’attrape les
verres et nous arrivons au salon. Nous nous asseyons sur
le canapé, assez loin l’une de l’autre. Elle me fixe :

– Tu ne pleures pas Mickael ?


– Ça fait près de trois semaines que je l’ai perdu. Avant,
j’ai tellement souffert…
– Souffert ? Quand ça ? Tu n’as pas arrêté de le trom-
per !
– À cause de lui. S’il avait assumé…
Elle me sert de porto. J’en bois une gorgée… On dis-
cute un peu. J’en prends une autre et… j’ai sommeil. Je
ferme les yeux…
J’ouvre les paupières. Hortense a mis un plaid sur moi.
Elle est debout :
– Tu fais la forte, mais ça fait dix minutes que tu
pionces. Tu tires trop sur tes nerfs… Viens, c’est prêt.
Je regarde ma montre, il est près de huit heures. Je dis :
– Je n’aurais pas dû boire. L’alcool m’a sonnée. J’étais
crevée. J’ai dormi au Labo, avant de partir.
– Faudrait que tu te calmes !

60
Je me lève, titubant à moitié. Nous allons à la cuisine.
L’odeur épicée des empanadas emplit la pièce. Elle de-
mande :

– Tu veux quelque chose ?


– De l’eau ! Sinon, je vais tomber à nouveau.
Elle prend une Badoit dans le frigo. Nous nous as-
seyons. Elle sort les empanadas du four, les met sur nos
assiettes, apporte la poêlée d’épinards. Nous commençons
à manger. Elle me dit :
– Tu vois… Finalement, l’enterrement, j’ai beaucoup
aimé. C’était tout lui, la joie, la générosité, l’harmonie.

– Il revivait, par procuration.


– Mais ta bonne femme, j’y repense. Elle est folle
dingue. Une hystérique perverse. Au moins. Tu romps
avec elle. Sinon, je me barre. Tu choisis !
– C’est fait. Laisse béton. On parle d’autre chose.

– Tu ne savais pas qu’elle serait là ? … Mon œil !


– Non, je t’assure… Je ne comprends pas non plus. Al-
bert le savait, il ne m’a rien dit.

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– Cette fille t’aime. Elle veut savoir qui tu as autour de
toi, si tu penses bien à elle. Un enterrement, une réunion
de famille et d’amis. Un moyen de se faire une idée.

– Je l’ai à peine vue.


– Nous, on l’a vue. Beaucoup !
– Arrête s’il-te-plaît. Je ne l’appelle plus. C’est du
passé.
– Elle m’a mise hors de moi.
– On parle d’autre chose. S’il-te-plaît. Je voudrais une
soirée tranquille.
– J’espère que tu t’es fait un max de pèze avec elle, que
tu n’as pas tout dépensé !

Elle me regarde avec… mépris et admiration. En même


temps. Elle ajoute :
– Pour faire ce job, faut qu’ça vaille le coup. Moi, j’au-
rais demandé 2 à 4.000. Tu as des escorts dès 700 € les
deux heures. À ce prix-là, il faut mieux se pendre !

– Tu songes à te reconvertir ?
Elle sourit :
– Si j’étais un homme, en dessous de 1.500, je refuse.
Il y a un truc.

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– Tu voudrais pas être ma tôlière ?
– Ton type, il a la classe ?
– Qui ça ? Julien ?
Elle hausse les épaules, une évidence. Je réponds :
– C’est un homme. On ne peut pas comparer. Bien
aussi. En plus dur. Un lion !
– Tu es sa lionne…
– On se respecte.
Elle ne me quitte pas des yeux. Je dis :
– Hier, tu pleurais Mickael, aujourd’hui tu veux un
autre type.
– T’as rien à dire, Béryl. Tu penses qu’à baiser !
– Ça suffit ! Tu me pousses et ensuite tu t’étonnes que
ça marche !

– C’est toi qui es venue dans mon lit.


– Ton lit ! Celui de Mickael…
Elle me fixe, moqueuse. Je réplique, sévère :
– Te presse pas pour Julien. Le Labo est au plus mal. Il
a d’autres chats à fouetter.
– Une femme lui ferait peut-être du bien ?

63
– Il pense vraiment à autre chose.
Nous avons fini les épinards, elle se lève. Je retire les
assiettes, les mets à la machine. Elle ouvre le paquet des
gâteaux. Je sors les assiettes à dessert, quand… j’ai Hor-
tense dans mon dos, les mains sur mes hanches, son souffle
dans mon cou. Je murmure :
– On a fait cette nuit. Arrête. Dès qu’il peut, je te bipe,
tu l’as !

Elle me quitte, je me tourne et… nos lèvres se retrou-


vent l’une contre l’autre. Je dis :

– Non, si tu continues, je m’en vais. Je suis hyper-


speed, anxieuse au max. Je n’ai pas le goût à ça.
Nous nous rasseyons. Elle nous sert des millefeuilles.
Nous mangeons en silence. Ayant fini, elle me dit :
– Je me suis fait des illusions. Vu comment ça se passe,
il te veut. Toi. Je n’ai aucune chance. Prends-le, ce n’est
pas grave. Pense à moi, si tu en as un autre en rab’.

– Attends un peu. Tu es trop pressée.


Nous nous levons, débarrassons ensemble. Elle me
frôle. Je sens sa chaleur, son désarroi aussi. Je dis :
– Fais chauffer l’eau, on prend une tisane et je me
barre ! J’ai sommeil.

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Je dis ça pour me rassurer, mais je déprime. Cette nuit,
tout seule, un lit froid. Demain aussi. Me faire Benoit, pour
combler le vide ? S’il est comme ces derniers jours, on va
se battre. Xavier, trop nul, je le maintiens au chaud pour
lui vendre mes parts. Draguer ? Pas envie. Faudrait que le
type soit vraiment bien. Je n’ai pas la tête à ça. Albert ?
Maintenant qu’il me croit libre, il va me pressurer. Bref, je
suis dans la m…

Pas une raison pour être gouine !


Je vous ai répété mon point de vue. Une femme, ce n’est
pas comme un homme. On ne s’engage pas, on s’entraide.
L’orgasme ? Je peux en avoir toute seule. Très accessoire.
L’important est le peau-à-peau. Un chien ou un chat, il a
des poils. Faut l’aspirateur ! Tracas en plus.
Assises sur le canapé du salon, nous buvons, sans par-
ler. Quoi se dire ? Elle sait tout de moi, à presque. Je sais
tout d’elle, ou presque. On se bat, oui, mais jamais bien
fort. Les coups laissent des traces. On évite.

Nous avons fini nos tisanes. Je regarde ma montre. Je


dis, ton lamentable – malgré moi :

– Je m’en vais. Je te laisse. Il le faut.

65
J’aurais pas dû mettre ce leggin. J’ai froid. Je sens sa
chaleur. Si je m’éloigne d’elle… J’ai un pull, ça ne suffit
pas… Elle me dit :

– Je vais chercher une couverture.


Je me dresse, vivement, assise sur le bord :
– Non, cette fois-ci, je pars !
– Tu as vu le temps ? Il pleut à verse. Sans parler du
vent. Tu as sommeil, tu vas t’endormir au volant.
– Non, arrête ! Moi aussi, je déprime. Je me prends en
charge !
Elle est restée allongée sur le dos du canapé. Les yeux
fermés… Je murmure :
– Tu va attraper un rhume. Va te mettre au lit !
Je la regarde avec pitié. Elle me fait le grand jeu. Ça ne
marche pas avec moi. Je murmure :

– Je me tire. On se bigophone.
Je me penche vers elle, embrasse ses cheveux. Si doux.
Je reste un instant… à méditer sur sa chaleur. Trop tard.
Elle m’enlace. Je me débats, des deux bras appuyés sur le
cuir… mais je glisse et tombe sur elle. Nos bouches se sont

66
trouvées et ne se quittent plus. Je me dégage et finis par
dire :
– Ça suffit ! On a déjà fait cette nuit. Pense à Julien !
Avec moi, t’auras jamais de bébé.
Elle se redresse, se lève et, sans me jeter un œil, part
dans le couloir, vers sa chambre. Je lance, pas trop fort, à
cause des voisins :

– Bonne nuit. Fais de beaux rêves !


Pas de réponse. Moi, je suis seule en leggin. Je pèle. Je
suis debout, entre la table basse et le canapé. Si j’y vais,
sûr qu’elle est à poil ! Si je vois ses seins, je craque. Je me
dirige vers l’entrée en disant, sans forcer ma voix :

– À plut ! Dors bien !


Bruits de… pipi. Elle a laissé la porte ouverte et fait
dans l’eau pour que j’entende. Provoc’.
Je me barre ! J’arrive devant mon manteau, je le sou-
lève de la patère. Sortir dehors par cette pluie ? Faut être
maso ! J’hésite. Ce n’est pas raisonnable… Je sors mes
clés. Je crie :

– Je tire la porte. Pense à fermer le verrou.


Silence. Total. Qu’est-ce qu’elle f… ? Sa chambre est
encore allumée. Je vais voir… prudente. Manque de bol,

67
elle a étendu sur le lit ses affaires médicales et les range
dans une grosse sacoche, largement ouverte sur la couver-
ture. Belle toile, une espèce de croix dessus, élégante, mo-
derne. Je dis :
– Tu en as, des trucs et des machins ! Tu ne t’y perds
pas ?

Elle continue sans se tourner vers moi. Elle ferme le


tiroir de la commode. Je murmure :

– Tu fais ça tous les soirs ? Te dérange pas. J’éteins tout


en partant.
Toujours dos à moi, elle va et vient entre la chambre et
le cabinet de toilette. Ça sent l’alcool médical. Elle s’ac-
tive, elle m’ignore. Elle a tout rentré, fermé la sacoche et
la pose par terre. Elle ferme la porte de la salle de bains. Je
n’entends plus rien. Elle va sortir nue. Là, c’est fini pour
moi.
Elle revient… en peignoir, toujours l’air affairée, sans
se tourner vers moi. Je me sens rejetée. Elle ouvre le lit,
tête de l’autre côté. Je dis, air de regret :

– J’éteins la lumière ?
J’entends les gouttes sur les volets. Je vais me faire
tremper. Je demande :

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– Tu as un grand parapluie ? Je te le rapporte demain.
– Prends le petit, il couvre moins mais il est plus com-
mode.
Là, je vais être mouillée. Je le sens déjà.
Je prends le couloir et m’en vais. Elle a éteint la
chambre. Si je n’avais pas laissé le salon allumé, je serais
dans le noir. J’allume l’entrée, appuie sur le commutateur
du salon. J’ouvre la porte sur le palier. Derrière moi, si-
lence. Sauf les trombes d’eau, sur les volets.
L’image de l’’enterrement me revient. On a eu de la
chance. Pas une goutte d’eau. Sauf mes larmes. Ils ne
m’ont pas appelée aujourd’hui, ni Maman, ni Chantal, ni
Albert, Henri non plus… J’aurais pu le faire… Le Labo
m’a stressée.

L’air froid de l’escalier, je frissonne. Je vais attraper


mal. J’attends un peu que ça s’arrête. Je me tourne : tout
est sombre chez Hortense. Comme la mort !
Je… suis prise… d’angoisse. Un goût métallique dans
la bouche. Douleur à la mâchoire, comme l’infarctus. Je
vais mourir. C’est sûr. Toute seule, effondrée dans cet es-
calier ou personne ne passera. Je recule. Je ferme la porte
et m’assieds sur la chaise de l’entrée. Dans le noir. À la
main, ma clé, pointant en avant.

69
Je suis oppressée, j’ai du mal à respirer. Pour une direc-
trice, ce n’est pas terrible. Je suis beaucoup trop jeune.
Faut que je mûrisse !
Et Hortense qui dort, au bout du couloir, faiblement
éclairé par le bleu du réveil.
Mon pull me frotte sur les tétons, j’auras dû mettre un
sout’. Je ne suis pas raisonnable, il faut que je parte. Je vais
m’habituer…
Je fais quelques pas dans le couloir. Elle ronfle. Je ne
suis pas gentille.
Je ne me sens pas bien, l’angoisse me serre. J’ai envie
de faire pipi. Je passe aux toilettes, sans allumer. J’ai
baissé mon leggin, ma culotte… Ils me gênent. Je les re-
monte… ou je les retire ?
Toujours assise sur la lunette, porte ouverte, j’hésite.
Un rai de lumière bleue silhouette la porte. Hortense n’est
pas loin. Je sens sa douceur m’envahir. Je fantasme…
Je fais glisser mon leggin jusqu’aux pieds. Culotte itou.
Je les enlève. Je suis nue du bas.
Je les prends… j’hésite. Si j’y vais, je la réveille.
Pull, il me tient chaud… Tant qu’à faire…

70
Je suis à poil. Bon, maintenant, il faut que je me décide.
Je prends mes affaires, vais les porter au salon sur le ca-
napé et je reviens, nue, vers la chambre. Comme un chat,
une chatte. Silence.
Je me glisse dans le lit. Chaud. Personne. Je tends le
bras et… j’entends :

– Laisse-moi ! T’es vraiment c…


Je me fais toute petite.
Je l’ai contre moi. Collant à mes fesses, mon dos. Son
bras passe sur mes hanches, sa main tient fermement mon
pubis. Réveil : près de deux heures du mat’.
Je n’ose bouger, mais elle me chatouille et je ne peux
pas dormir. Je pose ma main sur la sienne, pour l’arrêter.
Elle murmure :

– Tu ne veux pas, Juju ? C’était si bien. On fait vite !


Je fais quoi ? Je la laisse dans son rêve ?
Doucement, j’enlève sa main et me tourne, face à elle.
Elle saisit mon bras :
– Juju, tu sens mes tétons ? Dis-moi, ils sont mieux que
Béryl ?

71
Je suis mal. Elle me fait la caresser, ce que je voulais
éviter. Tant pis pour moi, je joue le jeu. Sans insister. Elle
murmure :
– Tu t’inquiètes sur nous, Béryl et moi. Elle est comme
ça. Mais je t’aime !
J’essaie de faire le moins possible. Si elle s’éveille et
découvre que c’est moi, elle me jette hors du lit. Elle
geint :

– Oui… comme ça… c’est bien. Pas trop fort.


Et là…
– Ju… C’est toi ? Béryl ! Ça va pas ?
Elle laisse mes mains, elle dit :
– Puisque tu en es là, continue ! Mais si je ne jouis pas,
je te fais ta fête !
Moi ? J’ai sommeil. Très sommeil. Mais d’avoir ses té-
tons en main me réjouit, me comble d’aise. Surtout qu’elle
ne me touche pas. Ce qui n’arrive jamais. Je fais au
mieux… comme dans un rêve. J’ai ma déesse aux mille
seins, je les explore, les découvre, les anime. Je suis dans
la jungle, je pousse les feuilles, si tendres… J’ai pris son
téton dans la bouche et fais avec la langue. J’adore sentir
le poids de son autre sein sur ma joue, et dont j’ai le bout

72
sous mes doigts. Mais… Hortense ne dit rien. Est-ce
qu’elle me sent ?
Moi, je jouis (mentalement) de téter ma mère, comme
je n’ai jamais pu. Je le fais avec amour, donnant le mieux.
Enfin… Hortense remue, un peu. Je suis sur la bonne voie.
Mais… je suis coincée, très chaud, et commence à avoir
des crampes aux bras. J’espère qu’elle ne va pas tarder. Je
m’efforce de… faire bien.

Elle finit par dire :


– Laisse ! Je n’arrive pas à me détacher de Julien. Il faut
que je dorme. Pousse-toi.
Elle se tourne et me libère.
Je me colle à son dos. Elle est douce.
Une femme qui est limite orgasme, on le sent. Au moins
pour moi. Nous sommes vraiment copines.
Six heures et demie, réveil. Moi, j’ai bien dormi. Hor-
tense me dit, ton ferme :
– Tu exagères vraiment. Fallait pas rester ! Pour la
peine, le petit-dèj’, tu prépares. Grouille, il faut que je
parte. Là, tu files. Je ne veux plus de toi ici.
Elle me pousse, fort. Je tombe à moitié du lit. Je cours
aux toilettes, dans le couloir, fais pipi, attrape le peignoir

73
et les mules, allume la cuisine. Eau, pain, assiettes, cou-
verts, omelette. Une vraie fée du logis. Quand Hortense
arrive, toute habillée… c’est prêt.

Elle me fixe, un peu surprise. Sourire. Elle me dit :


– J’hésite beaucoup. J’ai envie de voir qui il est. En
même temps, je me fais tant d’idées…
– Mange, ne perds pas de temps. On verra.
Elle s’assied. Je la sers, pour moi aussi. Je regarde
l’horloge de la cuisine. Sept heures moins le quart, même
pas. Dix minutes pour tout faire. Je suis bonne. Je mur-
mure :
– T’aurais pas envie, le matin, d’avoir un petit-dèj’
comme à l’hôtel ?
– Pas du tout. Je me débrouille toute seule. Les femmes,
ras le bol !
Je n’attendais pas de remerciements, je me suis impo-
sée, bêtement. Mais Hortense craint qu’on se mette en-
semble. Moi aussi. Elle a de la chance !

74
52. Femme de tous les dangers
Sept heures un quart, alors que je finissais de m’habil-
ler, SMS d’Angélique, Priorité maximale : « Bonjour à
vous, Salle de réunion. Neuf heures. Présence souhaitée. »
Puis, l’instant d’après, un autre mail, perso, de mon Boss :
« Madame Serizy, Venez me voir tout de suite, avant la
réunion. » Je réponds : « C’est urgent ? » Retour immé-
diat : « Frappez à mon bureau sitôt que vous êtes là. » Je
ne peux aller au Labo en leggin, sans sout’. J’embrasse ra-
pide Hortense et descends quatre à quatre son escalier. Je
saute chez moi. Cinq minutes pour me changer. Je suis en
route à sept heures et demie.

Je pousse la titine. Feulement du moteur. Joie virile…


presque l’orgasme.
Julien a mis la m… dans le Labo. Il fallait bouger. On a
fait peut-être un peu fort. Je réalise que… j’étais si mal,
hier, à cause de ça ! Le Labo pourrait fermer, et moi, je
pointe à l’Apec !
Le Bon Dieu me protège : en dehors des deux radars
que je connais, aucune zone de danger. J’arrive au Labo à
huit heures presque 10. À peine plus de 35 minutes, porte

75
à porte. Meilleur temps ! J’ai roulé au compte-tours, limite
rouge, en sixième. Vitesse ? Pas regardé.
Labo. Parking vide, hors de trois voitures, le Boss, Ju-
lien et ma belle 208 dorée. Je passe par la petite porte,
bouscule le vigile :

– On m’attend.
Je suis loin quand j’entends :
– Madame Seri…
J’arrive au bureau d’Angélique. Porte ouverte. Per-
sonne. Des voix chez le patron. Je frappe. Pas de réponse.
J’ouvre. Julien est seul, smartphone, oreillette et micro, il
parle en anglais. Il me salue de la main et m’invite à m’as-
seoir. Il s’exprime vivement. Le « CERT-In », encore et
encore. Sur mon smartphone : c’est l’agence indienne de
contrôle d’Internet. Il est avec un de nos conseils, c’est sûr.
Ton de chef, de combat. Au bout de dix minutes, il rac-
croche. Je murmure :
– Vous êtes seul ? J’avais rendez-vous avec Monsieur
*** [le Boss]. Il n’est pas là ?
– Bonjour Béryl. Nous avons eu… un petit échange. Il
est parti…

76
– À cause de votre mail d’hier, de votre intervention
auprès des avocats ?

Il sourit, loup ou tigre, comme moi :


– We are a good team, Béryl!
Julien s’exprime en anglais quand c’est intime. Je de-
mande :
– Je pourrai le voir ?
– Laissez-le.
Puis, après un regard intense, à s’aimer tout cru :
– Vos avocats sont incapables de nous renseigner. Je
suis obligé de tout faire, vérifier les choses, une à une. Je
viens, cette nuit, tout à fait par hasard, de découvrir qu’en
juin, pour l’Inde, il n’y aura plus de VPN.

– Vous ne dormez pas ?


– Pas davantage que vous, Béryl !
Le gros malin. Moi, si, je dors bien… si j’ai une co-
pine ! Il poursuit :
– Vous saisissez le problème. Ce que nous échangerons
avec nos correspondants, même confidentiel, sera connu
de tout le monde, nos concurrents, les instances gouverne-
mentales et, du même coup, les Américains et les Chinois.

77
Je l’ai dit à Monsieur *** [le Boss]. Il n’est pas inquiet du
tout, nous passerons par un serveur localisé en Grande-
Bretagne ou à Singapour… Mais, vous comprenez, Béryl,
tout cela me fatigue. J’attends que le ciel se dégage. Pour
l’instant, je confirme : je n’achète plus.

– On n’est pas les seuls dans ce cas-là.


– Certes non, mais je sature ! Votre dossier était incom-
plet, mal préparé. Le moindre point que j’étudie, je dé-
couvre un lièvre. Les difficultés s’empilent. Ça suffit. J’ar-
rête ! Même si je perds beaucoup, je dis « Stop ! ».

– Votre avocat personnel ne s’en est pas aperçu ?


– Il pensait avoir affaire à de vrais professionnels, sur
qui on peut compter. Vous… je dis « vous », en général,
avez caché la moitié des choses. L’affaire est vérolée, truf-
fée de mensonges. Raison du conflit avec les Indiens. Je le
devinais, mais pas à ce point-là. Des réserves auraient dû
être présentées clairement, ou du moins suggérées. Vous
savez, Béryl, quand on veut vendre, il ne faut pas jouer au
plus malin. Cela vous retombe sur le dos, à un moment ou
un autre. En plus… vos avocats n’étaient même pas au
courant ! Ils ne sont pas pervers, ce sont des incapables !

– Il est important que vous l’ayez découvert à temps…

78
– Mon métier est de tout voir. Mais, là, j’arrive à un
niveau de folie. Un travail bâclé. Une incompétence rare.
Je dis non. Au prix où j’achète, on est sérieux. Là, non. Je
ne veux pas me fendre la tête. Je ne suis pas comme vous.
Je ne suis pas psy !
– Nous aurions pu faire de belles choses, ensemble…
M. *** [le patron], où est-il ?
– Je ne sais pas. Il allait vers la cafétéria. Elle est encore
fermée. Personne d’autre n’est arrivé, sauf Angélique. Il
est d’une humeur…

Il s’arrête, m’interroge du regard. Long silence, puis il


demande. Ton des plus calme :
– Vous semblez surprise. Vous ne saviez pas ? Vous
avez plongé dans le dossier…
– Je n’ai pas la compétence pour le voir. Il m’a semblé
que…

Il hoche la tête sans attendre que je finisse. Long


échange de regard. Je poursuis :
– J’ai travaillé dans une dizaine de langues, dont je ne
connais pas les nuances. La traduction les occulte. J’ai
bien compris que leurs remarques étaient… fondées.

79
Il me fixe. Miracle. Lion et lionne. Une fois de plus. Je
dis, posant mes mots :
– Je ne pense pas que nos adversaires indiens veuillent
notre mort. Ils ont leurs carences, ils voient leur intérêt,
une alliance qui partage les responsabilités et les risques.
Je vous d’abandonner l’idée de tout mettre à plat. On ferait
un accord amiable, on dirait : « Joint-venture 50/50. Blo-
cage des parts durant cinq ans. Leur fonds de pension se
retire sous dix ans. Ils trouvent des actionnaires locaux,
qui, pour nous, seront autant de partenaires. Au terme de
ces dix ans, le fonds ne garde que 25 % des parts, en des-
sous de la minorité de blocage. Pénalités en cas de dédit. »

Il me toise :
– J’avais la même idée. Je vais la soumettre à mes ac-
tionnaires. Mais, chez les Indiens, qui pourrait nous ré-
pondre, tenir cet engagement ? Une personnalité, ou un or-
ganisme de premier plan, gouvernemental si possible. Le
problème, vous ne connaissez. Vous avez des ethnies qui
poursuivent des buts variés. Rien n’est centralisé comme
ici. Ils ne parlent même pas la même langue. Les castes, il
ne faut pas les oublier. Elles paralysent leur économie, leur
force de progrès. Pas comme en Chine ni, avant, au Japon
avec les zaibatsus.

80
– Vous pensez à quoi ? Le Ministry of AYUSH ?
– Nos avocats auraient dû s’en occuper là-bas. Pour
qu’ils bougent, il me faudrait un fouet. Et encore… Gare
aux vaches sacrées.
– Vous étiez au téléphone avec un homme. C’était Mr.
Raghav *** [notre conseil indien] ? … Vous parliez du
CERT-In ? Ils l’ont eu… directement ?
– Vous riez ? Il ne les a même pas joints. Votre patron
ne veut pas court-circuiter les Indiens, pour ne pas les blo-
quer. Mais, de France, on n’a jamais les bonnes portes.
L’Inde est un pays complexe. On joint untel, croyant at-
teindre un responsable. On s’aperçoit, des jours ou des se-
maines après, qu’il ne peut rien. On ne sait jamais qui dé-
cide vraiment. Ils sont emberlificotés dans des « réseaux
de courtoisie », impossibles à gérer pour nous.
– Au CERT-in, je crois que M. *** [le Boss] a joint le
Dr Sanjay B***, son Directeur général.
– Possible. On ne me dit pas la moitié des choses. Je
vous le dis : je navigue dans le brouillard ! Ma position ici
est encore très précaire, je ne me vois pas agir directement,
aller contre votre Directeur. C’est lui le chef… pour l’ins-
tant.

81
Il me fixe, dur… perplexe… inquiet. Des yeux sau-
vages. Pas longtemps. Il passe du lion au tigre, au lynx, au
renard, au… plus rien. Il m’attend. Je murmure :
– Allez-y ! Qu’est-ce que vous risquez ? Il ne vous fera
pas de procès ! J’ai la liste de toutes ses malversations. Je
le tiens au collier !

– Vous ? Béryl…
Après un long échange, sexué, muet, il chuchote :
– Vous êtes une tueuse ! Je ne voudrais pas vous avoir
en face !
Puis, après un nouveau silence, il ajoute, à peine plus
fort :
– Son numéro, vous l’avez ?
– Deux minutes, je vous le donne.
– Faites vite. Nous avons rendez-vous à neuf heures,
avec toute l’équipe. J’appelle mon avocat. Savoir ce qu’il
en pense.
J’arrive à la cafète. Noire, sauf les lampes sécu. Silence.
J’allume les néons. Au bout d’une table, tout au fond de la
grande salle, le Boss et Angélique en conversation rappro-
chée. J’avance. Deux tasses. Aucun papier. Je me gratte la
gorge. Le Dir me toise, étonné… Ennuyé (un peu) :

82
– Béryl ? … Vous êtes là. Notre rencontre… Tout à
l’heure, oui. Je ne vous ai pas oubliée !
J’arrive à lui, d’un pas vif. Il dit, regardant sa montre :

– Il est un peu tard maintenant. On se verra après la ré-


union…
– Le numéro du Dr Sanjay B***, du CERT-in, Mon-
sieur, s’il-vous-plaît.
– Qu’est-ce que vous allez en faire ? C’est le 9111***,
après le 00.
– Merci Monsieur.
Je les quitte, presque en courant, je me répète les
chiffres, pour ne pas oublier. J’arrive à Julien qui raccro-
chait le téléphone. Je lui donne le numéro, qu’il écrit aus-
sitôt. Il le compose sur son portable.
Après être passé par plusieurs intermédiaires, il de-
mande : « Docteur Sanjay B*** ? Sorry to disturb you… »
Conversation lente, ton respectueux. Anglais distingué,
très Oxford.
Dix longues minutes, où il n’arrête pas de noter. Il rac-
croche :
– Ce Monsieur est heureux que nous l’ayons contacté.
Il m’a donné son mail crypté. Nous allons correspondre

83
directement. Nous le rencontrerons au siège du NISM
qu’il anime, près de Mumbai.
Il se tait. Nouvel échange de regards. Muet. D’homme
à homme !

Il se lève de son fauteuil :


– Il faut y aller… Béryl. Motus. Je prends tout en
charge. C’est compris ?
La porte s’ouvre. Sans avoir frappé, le patron surgit :
– Béryl ? Qu’est-ce que vous f… là ! … Dans mon bu-
reau ! Sans mon autorisation ! Monsieur F*** [Julien],
vous dépassez vraiment les bornes !

Julien se lève et répond, très calme :


– C’est moi qui l’ai demandée.
Le Dir nous regarde, longtemps, moi puis Julien. Per-
plexe, bientôt en panique :
– En tout cas, Monsieur F***, vous quittez les lieux !
Vous n’avez plus rien à faire ici. Notre affaire ne vous in-
téresse plus, c’est fini entre nous !

Puis :

84
– Béryl ! Vous aussi ! Vous êtes licenciée pour faute
grave ! En attendant, salle de réunion ! Vous n’en sortez
pas ! On verra pour les papiers tout à l’heure !
Je les quitte, ferme la porte avec douceur et rejoint les
autres. Il y a là, outre Benoit et Audrey, les chefs de dépar-
tements. Nous sommes une dizaine. Tous les yeux sont
fixés sur moi. Tête baissée, je m’assieds. Silence. Cinq mi-
nutes après, le Dir arrive, suivi de Julien puis d’Angélique.
Il déclare, sans me regarder :
– Réunion annulée. Force majeure. Vous pouvez partir.
Il tourne les talons et disparaît, avec ses deux femmes.
Nous nous levons. Tous les regards sont sur moi. Je
m’esquive sans échanger avec personne. Couloir. J’arrive
dans mon bureau. J’ai à peine sorti mes affaires que ça
sonne sur mon fixe. C’est Benoit, furieux :
– Qu’est-ce que tu as f… ? Un vrai b… de m… Le Labo
ferme ! Tu as gagné !
– Dis-ça à Julien !

Il raccroche. Je pense : « Mon petit Benoit, si tu n’es


pas gentil avec Madame la Directrice, tu vas avoir très
chaud où je pense ! » Je suis tellement excitée que… je me

85
fais un café. C’est une nouvelle marque, il est tellement
raide que je stoppe à la première gorgée.
Je reste assise, devant mon bureau vide. La tête dans les
mains.

Je tente une nouvelle gorgée quand, téléphone, c’est


Angélique qui me dit :
– Tu peux partir. Prends tes affaires. Laisse l’ordi. Ne
l’ouvre pas. Ferme l’armoire avec le code. On l’a.

– Ça veut dire quoi ?


– Tu dégages !
– Je suis vidée pour de bon ?
– Prends tes trois jours de deuil ! Ne passe pas ! Ta de-
mande est signée !
Elle raccroche.
Je me lève. Soulagée de toute cette m… Mon rêve se
réalise. Je suis libre ! Changer de boulot ! Changer ma
vie ! Albert et les cliniques ? Pas tout de suite, je
m’offre… des vacances. Avec le fric de Mickael. Je l’uti-
lise. Antilles, Inde, Japon… Loin !
J’emmène Hortense, j’ai de quoi lui payer. On verra si
on trouve des m… qui nous plaisent !

86
Je ferme, comme on me l’a demandé, laisse tout en
plan. Dans l’ordi, ils vous avoir des surprises. Toutes mes
notes. Des vertes et des pas mûres. Tant pis pour leur
pomme… Ils l’ont voulu acide, ils l’ont !
Dans les couloirs, personne. Je quitte le Labo sur un
petit salut à la fille de l’accueil. Gentil. C’est la dernière
fois.
J’entre dans ma belle titine… Je pose mon sac sur le
siège et… regarde à travers le pare-brise les voitures du
parking. Je vais être… enfin moi-même ! À 27 ans, ce
n’est pas trop tôt !


Je n’ai toujours pas démarré. J’ai un regret. Un peu
short, comme départ.
Vous qui me connaissez bien, vous allez vous dire : Bé-
ryl est devenue folle. Oui, et je m’en f… J’en ai marre. Je
me tire ! Je les laisse tous se débrouiller dans leur m… Ils
l’ont bien voulu ! Ils ne sont pas satisfaits, qu’ils aillent se
faire voir… chez les ploucs !

Je mets le moteur en route. Il y a trop de monde qui


passe… Je vois des regards… d’hommes inquiets. Je sors
du parking et me glisse dans la circulation. C’est l’heure
de pointe. Ils vont tous au travail alors que… je le quitte !

87
Pour passer sur le Canal, ça bloque. Avec le tram, c’est
devenu la cata…
Je vais… au centre-ville. Des tas de boutiques de
fringues et de sous-vêt’. Je prends la direction de l’Hôtel-
de-Ville, entrée de mes petites rues, et grand parking.
Je pousse Radio-Classique. L’Hymne à la Joie, la ver-
sion de Bernstein, celle que je préfère.
J’avance… lentement. Feux rouge, vert, rouge. Je n’y
arriverai jamais !
J’ai un problème. Grave. Je suis incapable de faire des
choses mal. Il faut qu’elles soient… parfaites. Mais si je
les fais bien, on me tape dessus.
Enfin, ça se débloque, j’arrive à destination, me gare.
Je sors à pied via l’arrivée des voitures. Interdit, mais ça
m’évite de passer dans l’herbe glissante et la boue… En-
core une gaffe d’ingénieur. Je m’engage rue de Bras. Là,
c’est chez moi. Cafés, boutiques écolo, orientales, petits
restos. Je marche d’un pas vif. Habituellement, les
hommes me remarquent. Là… il bruine, il n’y a personne,
ou presque. Tous au travail. Manteau, parapluie. Temps de
chien. J’arrive à mon petit Vietnamien. J’achète des nems,
du bœuf aux épices, des chips de crevette et une grosse
boite de gingembre confit… pour le moral.

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Je poursuis, croise la rue Paul Doumer. La FNAC, non,
pas aujourd’hui. Pas les DVD en solde. Je vaux mieux !
Un sous-vêt qui claque… faire la nique à Hortense…
puisque je n’ai plus Julien.
Je continue rue Saint-Pierre. Personne aux terrasses,
malgré les chauffages à grande flamme dans leur truc en
vitre. Boulangerie, j’achète mes petits pains rustiques
(vendus pas trois, plus un en rab). Pas cher, j’adore.
Enfin, Des regards. Une jolie fille, grande, Veste-pan-
talon Cardin noir, marchant vite, dans un manteau cache-
mire Balenciaga (qui m’a coûté la peau du c…), avec son
petit sac en plastique blanc, prolo style… Sous un para-
pluie Guy de Jean (motif « jungle », grandes feuilles).
J’étonne.
J’arrive à mon libraire qui vend avec de grosses re-
mises. Des trésors, vraiment pas chers. Il m’annonce qu’il
va fermer, il n’y arrive plus. Nous discutons. Mon portable
sonne. Je sors de la boutique. C’est le boss, fumasse :

– Béryl ? Vous êtes où ?


– En ville Monsieur. Vous m’avez demandé de partir.
– Où ça ?

– Rue Saint-Pierre.

89
– Quel endroit ?
– Près du Château.
Bruits de voix dans le téléphone. Puis, plus calme :
– Vous pouvez nous rejoindre ?
– Certainement, Monsieur. J’arrive.
Décidément… Mon ventre se serre. J’ai mal. Retourner
dans l’arène, avec les fauves ! Qui vont me chercher des
poux ! Je re-entre dans la librairie, fais mes adieux… sans
rien prendre. Pas le temps. Je reviens sur mes pas, vers le
parking. Je ne me presse pas. Qu’est-ce qu’ils veulent me
faire ?
Je vois le Dir : je vous indemnise (gros paquet), vous
signez votre dèm’. Mais labos pharma interdits pendant 5
ans…

Du fric, mais je perds mon savoir-faire.


Téléphone ! Julien, plutôt cool :
– Madame Serizy, où êtes-vous, précisément.
– Rue Saint-Pierre, Monsieur, croisement rue des tein-
turiers.
– Vous avez un café devant vous ?
– Oui, partout.

90
– Trouvez-en-un où nous pourrions discuter. Discret.
On vous rejoint. On vous rappelle quand on aura stationné.
Là, c’est le stress. Ils ne veulent pas que ce soit au Labo.
Un truc pas clair. Je cherche le café. Avec la pluie, c’est
vide ou presque. J’en vois un d’assez classe. Je m’arrête.
Explore l’intérieur. Le garçon s’étonne… de mon silence.
Jolie fille qui ne parle pas…
Ça devrait aller. Je dis :
– Vous avez un endroit tranquille ?
Le garçon, fort gentil et pas trop mal, pour un serveur,
m’indique une table au fond. Nous sommes presque seuls.
Il est dix heures. Normal. Je m’assieds et demande un
grand capuccino.
Au Labo, c’est leur truc, impossible d’être cool. Ça
change tout le temps, surtout depuis qu’on est en vente !
Le serveur revient. Tasse de bonne taille… Je com-
mence. Téléphone ! Julien encore :
– Quel numéro ?
– 32.

– On vient.

91
Quelques instants après, et deux gorgées, ils entrent, Ju-
lien et le Dir. Je me lève. Le Boss :

– Restez assise !
Ils se mettent à ma table, font leur commande et me
fixent. Tous les deux.
Jeanne la Pucelle, devant Cauchon, n’allait pas bien.
Moi, pareil… J’attends la mort…
Julien déclare :
– Les avocats viennent de nous rappeler. Le NISM les
a joints. Simple retour d’appel. Mais, en discutant, ils ont
découvert… que l’Institut en savait plus qu’eux sur notre
affaire. Ils ont demandé d’où cela venait.

Le Boss me toise, fumasse :


– Vous comprenez votre erreur, notre drame ?
Je regarde Julien… assez neutre. Le Dir reprend :
– Béryl, dans la vie, il y a des règles. Dans une entre-
prise, on doit suivre la hiérarchie. Vous n’avez pas un
poste décisionnaire. Si vous avez une idée, même urgente
et importante, c’est à moi que vous en faites part. Au pire,
vous le dites à Madame *** [Angélique], elle me le com-
munique. Je décide au mieux.

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– C’est vous qui m’avez donné le numéro…
– Vous m’avez pris de court…
Le garçon pose leurs cafés. Julien me fixe toujours. Ils
boivent. Leurs tasses sont toutes petites, et la mienne très
grande. J’évite de sourire. Le Boss n’en mène pas large.
Julien non plus.
Voyez donc : j’ai ma tête de chienne. De molosse. Les
hommes me craignent. Ils se sont fait avoir tous les deux.
Ils ne peuvent me dire ça au Labo.
Le Dir finit sa tasse, sans me quitter des yeux. Il m’af-
fronte. Je soutiens. Il parle lentement :

– Béryl, je vous licencie car…


Il hésite, Julien reprend :
– Il faut l’avouer, vous êtes ingérable.
Je les fixe, ils baissent les yeux, l’un et l’autre. Le Dir
relève la tête. Voix grave :
– Vous avez mis les choses à plat. Assez brutalement.
Julien poursuit :
– Si je prends l’affaire, je vous laisse encore une
chance. Êtes-vous prête à travailler ? Faire un gros effort ?
Je hoche la tête. Il reprend :

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– Vous avez des capacités notables, mais qui ne cadrent
pas avec votre position hiérarchique. Vous suivez une for-
mation diplômante, vous réussissez et nous vous donnons
un poste mieux adapté. Sinon, vous partez, avec une com-
pensation pour les services rendus. Une convention que
vous signez, vous n’en sortez pas !

– Cela consiste en quoi ?


– Que vous soyez totalement bilingue. Un MBA de ges-
tion des entreprises. En un an. Un autre dans quelque
temps, si nous avons le résultat escompté.
Ils ont fini le verre d’eau qui accompagnait leurs cafés.
Ils me regardent. Soucieux. Ils ont besoin de moi, mais
n’osent pas le dire.

Le Boss se lève :
– Tout de suite, restez chez vous sans passer au Labo.
Trois jours de deuil. Au retour, venez dans mon bureau
sans aller dans le vôtre ni parler à personne. Pas de télé-
phone ni de mail. Je vous donnerai mes instructions. Si-
non, la porte ! … C’est compris ?

Je hoche la tête. Julien est attentif, le patron embarrassé.

94
Serrements de main… Je les accompagne jusqu’à la
porte du resto. Ils n’ont pas fait cinq pas que le Dir se re-
tourne :
– Ah j’oubliais ! Les Indiens ont tout accepté. Mr. Rag-
hav *** vient de nous le dire.

– Accepté quoi ?
– Le programme de Monsieur F*** [Julien].
Je les fixe, demi-sourire. Il reprend aussitôt :
– Vous avez joué gros. Vous avez gagné. Mais atten-
tion ! Vous êtes la femme de tous les dangers, Béryl.
Ils se tournent et s’éloignent.
J’ai chaud. Les cocotiers et le sable blond, la mer azur,
c’est rappé ! … Une autre fois.

95
53. Très chaude
Je suis inquiète.
J’appelle ma chérie qui répond :
– Je suis occupée.
Madeleine ? C’est à elle que je dois tous mes ennuis…
Je lui mets un SMS : « Labo, ça brûle un max. Je t’appelle
ASAP. » Rien en retour. Bizarre…
Je regarde la rue, les passants. La pluie a cessé. Il fait
beau. Je lève la main, le serveur arrive. Je demande :
– Pourrais-je avoir un thé ? Earl Grey avec une rondelle
de citron, s’il vous plaît ?
Il s’en va après un sourire. Il m’a vu avec les deux
hommes. En procès. Gagné. Pour l’instant…
Reprendre des études ? Un challenge mais rester dans
cette boutique de m… Ou me faire Albert… et les cli-
niques. Je vais être… obligée de l’épouser.
Le serveur revient, il me fixe, grand sourire. Je lui
plais… comme à tout le monde. Il pose la tasse avec une
mousseline et un pot d’eau chaude. Il part. Au milieu du
chemin, il se retourne et me jette un œil, un seul…

96
J’attends… que le thé infuse. Téléphone, c’est Hor-
tense :

– Tu voulais quoi ?
– Je viens de me faire recadrer. Je dois reprendre des
études, sinon je dégage. Ils veulent que je me calme.
– Depuis le temps que je te le dis !
– On peut se voir ?
– Non, ça suffit. Toi, t’es gouine. Moi non, je me
cherche un m…
– Par téléphone ? Tu serais libre quand, pour qu’on dis-
cute ?
– Ça commence comme ça. Tu vas m’apitoyer et, toc,
on se retrouve au lit. Assume ton deuil. Tu as des crasses,
réfléchis par toi-même ! Ça te fera du bien ! Toi, la psy-
cho !
Elle raccroche. Je bois mon thé, pensive. Elle a raison.
Téléphone, c’est Benoit, qui demande :

– Alors, c’est fini ? On ne te voit plus ?


– Arrête un peu ! Je dois faire mes trois jours. Pas le
droit de te parler, ni au Labo.
– Tu es où ?

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– Nulle part. Si les autres l’apprennent, je fais ma va-
lise.
– On peut y aller discrétos.
– Pense à moi ! Salut.
Le serveur passe entre les tables, toujours sourire. Me
voyant dépitée. Je bois mon Earl Grey… méditant.
Nouveau téléphone, c’est ma chérie :
– J’ai réfléchi… Ton Julot me trotte dans la tête…
Viens. Tu vas me distraire. On ne parle pas de lui. Juste de
tes problèmes.

– Quelle heure ?
– Pour dîner. Après, tu rentres chez toi. Je dors toute
seule. Si tu insistes, tu prends la claque.
– D’ac’. J’apporte tout. Asiatique, ça te va ? Nems et
bœuf aux épices. J’achète des nouilles sautées, elles sont
très bonnes.

– Non, je les fais. Vingt heures. Je ne suis pas libre


avant.
Je retourne à mon Viet’, je demande d’autres nems. Il
est ravi :

98
– Vous allez voir, votre achat de tout à l’heure, gin-
gembre et du piment. Ça va le booster.

Je souris. Moi, ce n’est pas « lui » mais « elle »…


Je reprends ma voiture et suis chez moi à 13 heures bien
sonnées. Je déjeune de restes, devant mon ordi ouvert. Je
passe les nouvelles en revue. Le Convoi de la Liberté, les
vaccins… ça ne change pas. Bombardement de Marioupol.
Ça chauffe…
Je mets un SMS à Christophe : « Qu’est-ce que tu sais
sur Poutine ? » Réponse, aussitôt : « Il fait n’importe quoi.
Il s’est brouillé avec son Chef du Renseignement. Les
Américains ont formé les Ukrainiens. Il vient de le décou-
vrir. Je suis très busy. Je t’appelle… »
Traduc : il a repris le job. Un homme perdu, pour moi.
Je me couche, petite sieste. Dix minutes après, je me
réveille, dispo. Je regarde sur Internet les écoles qui don-
nent des formations de management en anglais, résidentiel
ou à distance. Beaucoup. Les forums : pas très explicites.
Je note deux-trois noms.
Ils m’ont trop boostée, le Dir et Julien ! Je vais jogger
au château. Me vider la tête. Je sors un survêt’, très classe.
Pas trop chaud, car je transpire vite, surtout dans la montée
des remparts…

99
Mon smartphone bipe. SMS de Madeleine : « Je vire
mon copain. Trop rase. » Je réponds : « Je vais courir. Si
tu es libre, on fait ensemble. »
Pas de réponse. J’enfile mon bas de survêtement
quand… Mon smartphone tinte. Xavier :
– Je suis absolument désolé pour les obsèques. J’aurais
dû m’excuser. J’étais à Strasbourg… Appelé en urgence
pour faire un topo à l’Eurocorps, à propos de l’aide médi-
cale multinationale. J’ai passé des tonnes de coups de fil,
pour envoyer un collègue. Pas de dispos. Puis me rensei-
gner, mettre ça au point… Je t’ai complètement oubliée.
Ces derniers jours, je n’ai pas vraiment arrêté.

– J’ai bien pensé…


– À te dire vrai… je ne savais pas comment me posi-
tionner aux obsèques. Si nous avions paru trop intimes…
Devant ta famille…

– Tu as bien fait. Il valait mieux pas.


Il reste en silence, puis :
– Toi, ça va ? À peu près ? Tu supportes ?
– Quoi ?
– La solitude.

100
– Non, très mal. Ils m’ont vidé de mon boulot. Enfin…
Trois jours pour le moment.

– Tu as fait une bourde ?


– Non, l’inverse, je les ai tirés d’affaire. Ce que j’ai pro-
posé a marché. Tout de suite. Mais ils ne supportent pas
que ce soit moi.

– Nous, à la holding, on te prend. J’en parlais à Albert,


on a un job. Bien payé ! Il nous faut une bilingue.
– Je ne suis pas encore licenciée. Mais, si je dois poin-
ter, je ne dis pas non. Tu bosses encore ?
– Non, fini pour aujourd’hui. Tu es libre ? On se voit ?

– Tu es gentil, je suis fatiguée.

– N’hésite pas si tu as besoin… Je sais combien c’est


dur.
– Je compte sur toi, oui…. Il faut qu’on parle de mes
actions. À un autre moment, si tu veux bien.
Repousser deux hommes en moins d’une heure, faut le
faire ! Je finis de m’habiller, regarde dehors : il pleut à
verse. Pas le moment de sortir. Je vais à la cuisine, me faire
un thé. Je suis… inquiète. C’est peut-être le moment de
changer de job. S’ils me font ch… tous les jours… Quant

101
à être sage, ce n’est pas mon trip. Julien, il va demander à
coucher. Gros comme une maison.
Hortense, ce soir, pas très malin. Forcément ça va finir
au lit. Une nuit de plus !
J’ai envie d’elle. Me déstresser. Les filles, c’est pas du
sérieux. Jusqu’à présent, j’avais tenu. Elles refusaient, on
se câlinait tout juste. Avec Hortense, on fait. Trop. Mau-
vaise pente. Je rappelle Xavier :

– Tu ne fais vraiment rien ?


– Je bosse un max sur les Américains. Ils sont très forts
sur la main. Le pied ils n’ont rien. Je cherche à transposer.
Un peu difficile à t’expliquer… Tu veux qu’on se voie ?

– Je…
– Passe chez moi ! On discute un peu. On a beaucoup
de choses à examiner. Seule chose : tu ignores le désordre.
Je ne range pas quand je suis tout seul. Viens quand tu es
libre. On pourra dîner ensemble. Tu pars quand tu veux.

Aller chez un gus en milieu de journée ? Pas terrible…


Mais je suis dans le besoin. Je réponds :

– D’accord, je me change et j’arrive.


Je mets un SMS à Hortense : « Finalement, je ne viens
pas. Tu ne seras pas gouine. Je t’appelle demain. »

102
J’ai besoin de me soulager. Hortense, c’était risqué. Là,
au moins, c’est normal. Mais… est-ce qu’il va vouloir ?
Sout’ ? Pas sout’ ? Culotte ? Pas culotte ? Je fais cool.
Que ça vienne de lui. String, jean un peu moulant, pas trop.
Soutif dentelle, pull smart. Petit décolleté. Manteau. Sac,
matos pour la nuit. Voiture.

J’arrive chez lui. Au parlophone, voix enjouée :


– Tu sais l’étage.
Heureusement il n’y a personne. J’arrive chez lui,
sonne. Il ouvre et me regarde, dans les yeux :
– Tu n’as pas l’air trop triste.
Je fais une moue. Il demande :
– L’enterrement, ça a été ?
– J’ai beaucoup pleuré. Je me suis effondrée.
Il me fixe, ennuyé :
– Tu dois êtes épuisée. Je t’ennuie…
Je souris à demie :
– Ça va me faire du bien de parler. Au Labo, ils m’en
ont mis une louche.
Je lui donne mon manteau. Il dit :

103
– J’imagine : pas d’alcool à cette heure-ci. Un café ? Un
thé ?
– Un petit déca. Bio, si tu as.
– J’en ai acheté, pour toi.
On part vers la cuisine. Il met la Nespresso en route en
disant :
– Ce n’est pas trop dur, sans ton mari ?
– … Si, bien sûr. Mais soulagée, quelque part. Il n’au-
rait plus été comme avant. Infirme, en chaise roulante,
aveugle. Je ne nous voyais vraiment pas.
Il me fixe, tragique, sans rien dire. Le café coule.
J’ajoute :
– On n’aurait jamais dû se marier. Il était brillant, mais
sous la coupe de sa mère. Je n’ai pas su m’imposer. J’ai
pris la tangente. Je n’aurais jamais dû.

Il hoche la tête, gravement :


– On ne refait pas les choses… C’est une leçon… Tu es
encore jeune.
Il me tend une tasse, il en fait un pour lui.
Nous allons au salon. J’aime son style bourgeois. Ca-
napé. Nous nous asseyons. Assez loin.

104
Je demande :
– C’était bien, Strasbourg ?
– Des parlottes, beaucoup. On rencontre des gens inté-
ressants… Encore une fois, je suis désolé.
Nous discutons, de choses et d’autres. Je m’approche
de lui, un peu. Il réalise :
– Non, Béryl, j’y ai pensé... au téléphone… Mais j’ai
beaucoup de travail…
– De quoi tu parles ?
Il me fixe, en souriant. Je murmure :
– Tu te fais des idées sur moi.
Il se recule :
– Non, pas tant que ça. J’aimerais faire le point avec toi,
pour ne pas laisser traîner les choses. Tes actions, en par-
ticulier…
– Ce n’est pas ma priorité. Je m’inquiète pour le Labo.
– S’ils te virent et qu’on t’intéresse, viens. Tu dis tes
conditions. Si elles nous conviennent, on te prend.
Je le fixe, amusée, en buvant ma tasse :

105
– J’ai bien compris. Mais tu n’es pas le premier. Albert
veut déjà m’épouser.

– Dommage…
Je le regarde en silence, puis :
– La vie d’une jolie fille est difficile, on passe son
temps à refuser ! … Tu as vu Albert ? Vous me proposez
quoi, pour les parts de clinique ?

Nous nous levons, face à face. Il me fixe. Tout triste :


– Je t’aime Béryl… Tu es dure avec moi.
Il s’approche de moi et… me fait un petit bisou. Simple
contact lèvres à lèvres. Il me fixe :
– Non… pas ce soir. Tu as raison. Il vaut mieux que tu
partes.
Je tourne les talons et il voit… mes fesses, bien galbées
par le jean. Je marche. Il me suit. Je prends mon manteau,
toute seule. J’ouvre la porte. Il murmure, dans mon dos :
– Je fais le c… Je n’aurais pas dû te parler. Ne te fâche
pas. Reste. J’avais préparé un dîner. Tant pis, je vais le
mettre au congélateur. Pour la prochaine fois.

Je me tourne vivement et murmure :


– Parfait ! Comme ça, tu penseras beaucoup à moi.

106
Il re tire ma main de la poignée de porte, me saisit, me
tourne et… me fait un nouveau bisou, plus franc, mais sans
la langue. Puis :
– Ne t’en va pas. On va discuter… Si tu n’as rien
d’autre à faire, de plus urgent.

– C’est comme tu veux.


La porte s’est fermée. Il m’a poussée dessus. Nous nous
aimons bien fort. Il murmure :
– Pas debout ! … Les voisins. On va faire du bruit.
Il me lâche et sourit. Je fais mine de le gifler et lance :

– Jamais de la vie ! Je suis une fille sérieuse, pas une


traînée !
Il prend l’air (un peu) malheureux et dit :
– On aurait pu innover…
Voilà comment on accroche un type. Il ne voulait pas…
mais se laisse tenter, malgré lui.
Il me précède dans le couloir et nous arrivons devant le
lit. Il se tourne vers moi et demande :
– Dès maintenant ? Tu ne veux pas dîner ?
Il… se baisse et attrape le couvre-lit, qu’il retire. Il mur-
mure :

107
– On n’aurait pas apprécié ce que j’ai fait… Je t’as-
sure… Je ne pensais pas à ça… Je t’enlève tes affaires ?
– Comme tu le sens. Je ta fais un beau striptease. Assez
court… Tu n’attendras pas trop.
Ça lui fait long. Il avance la main sous mon pull, au
contact de ma peau. Sa main douce de chirurgien le sou-
lève, un peu :

– Tu n’as rien dessous ?


– Si, Monsieur. Je suis une fille correcte.
Je lui prends la main et la monte sous mes seins. Il ar-
rive au bas du sout’. Je dis :
– Tu vois, j’en ai un. Ça te rassure ?
Ça ne le rassure pas du tout. Il a mis les deux mains et…
plus de pull. Il dit :

– Ce soutien-gorge, tu l’as mis pour moi ?


– Non, pour ton concierge !
Il passe derrière moi et me dégrafe, je suis seins nus. Et
là… pause.
Comme souvent les hommes. J’impressionne. Je n’ai
pas trop chaud. Je désigne, du regard, mon jean. Il ouvre
ma braguette et découvre mon… string. Il demande :

108
– Aussi pour le concierge ?
– Les Portugais on le sang chaud.
Il ne m’écoutait pas, il a descendu mon jean en même
temps que ma culotte. Il s’est accroupi pour les retirer. J’ai
les deux mains dans ses cheveux bouclés.
Je suis nue. J’ai froid, le chauffage doit être en panne.
À moins qu’il soit économe. Je n’ai pas le courage de le
déshabiller. Je saute dans le lit… et murmure :

– T’as pas de bouillote ? Fais vite, je pèle !


Il est debout, tout habillé, perplexe :
– Pour moi seul, je laisse à 15. Si j’avais su…
Il enlève son pull, sa chemise, lentement. Pour les
chaussettes, il s’assied, sans me quitter des yeux. Je dis :
– Quand on reçoit une fille, il faut être prêt à tout.
Il retire son pantalon, révélant un boxer… tout sec et…
pas bien gonflé. Il murmure :
– J’ai honte. Tu dois penser…
Sous mon regard insistant, les choses se normalisent. Je
demande :

– Tu as une protection ?

109
Monsieur, dans son désarroi, allait oublier. Il s’en va,
en profite pour faire pipi… douloureusement, et revient
avec sa petite enveloppe. Je demande :

– Tu n’as pas peur, avec mes ongles ?


Il arrive contre le lit et me tend le condom, en disant :
– Je préfère que ce soit toi. Tu as l’habitude.
Les hommes croient que je passe mes journées à ça. Je
l’équipe et me pousse dans le lit… pour trouver des draps
encore froids. Le chaud, c’est pour mon grand dadais. Je
murmure :

– Je peux ?
Je n’attends pas sa réponse, l’enjambe, monte sur lui et
le fais entrer en moi. Ça me soulage ! Le Labo crée une
tension ! Je l’embrasse. Pas trop. Je remue du bas et mur-
mure :

– J’en avais vraiment besoin !


Gros bisou, pour le faire taire. Je remue franchement,
un allé-veni qui me fait oublier mes tracas. Ses mains, dans
mon dos et sur mes fesses, participent à mon délassement.
On dit que les femmes n’ont pas de désir. Pas comme
un homme, c’est sûr. Mais on a des besoins. Forts parfois.
Là, je ne tenais plus. Quand on me tanne, faut que ça sorte.

110
Je l’embrasse, il m’embrasse, nous nous embrassons…
Je me soulève sur les coudes, pour qu’il voie bien mes té-
tons, qu’il prend entre ses doigts. Je dis :

– Ralentis… Tu fais un peu fort.


Monsieur stresse, il culpabilise. Il retire ses mains, je
me couche contre lui, joue contre joue. Il s’est bien rasé et
ne gratte pas. Je murmure :
– Pour ton travail, je t’aiderai. Mickael m’a dit beau-
coup de choses.
– Je devine. Oui, ce serait une idée. Mais on ne re-
couche pas après !

Je lui prends les lèvres entre les miennes. Il se refuse :


– Béryl, non, je ne vais pas tenir.
Je le serre du bas. Petites contractions intimes et douces
pour ne pas trop le refroidir.
Je le sens inquiet. Je demande :
– À quoi tu penses ?
– Albert… C’est un coureur. Tu serais malheureuse.
Je me retire et me mets à côté de lui. À moitié décou-
verte, poitrine à l’air, car j’ai maintenant chaud. Il est cou-
ché sur le dos. Je dis :

111
– Je ne tiens pas à me fixer tout de suite. T’inquiètes
pas.
Il me regarde, pensif. Je murmure :
– On peut se voir tout de même.
Se mains gardent mes fesses, il me tient bien :
– J’aime beaucoup quand tu as cette tête. Tu me donnes
la frousse.
Il me rapproche de lui. On se tourne tous les deux, il se
glisse entre mes jambes et me pénètre aussitôt. Facile, je
suis très mouillée. J’ai droit à la hussarde. Il me dit, tout
en battant mon pubis :

– Tu aimes la guerre !
Il me secoue, au point de me faire mal. Il se venge. Il
finit par se lasser :
– Je savais bien que tu dirais non. J’attendrai…
Bisou, profond. Il m’aime, c’est sûr. Je dis :
– Si tu en trouves une autre, n’hésite pas. Je veux être
un peu libre, gérer ma vie toute seule.
Il sort de moi… Son préservatif tombe. Je dis ;
– Prends-en un autre, je préfère.

112
Il sourit :
– Oui, ce serait dommage. Ça t’obligerait…
Il part à la salle de bains. Bruits d’eau. Je me mets de-
bout, tire les draps, car, à force de bouger, ils les a fait
presque tomber. Je me recouche, bien. J’attends… Il ne
revient pas. Je crie :

– Tu as un problème ?
– Je me suis lavé, je me sèche pour qu’il ne glisse pas.
Il revient tout équipé, il entre dans le lit, m’ouvre les
jambes et entre en moi tout de go. Il s’installe en deux
gestes et me bisoute. Dominateur. Il murmure :

– Je me suis planté. Mais, déjà si tu veux bien…


Il me fixe :
– Tu es belle ! Un peu dure pour moi… J’aime les
femmes dociles. Enfin… pas trop. Là…
– Prends une fille du Maghreb, jeune, sans famille,
dresse-la. Tu devrais y arriver.

Il sourit et m’embrasse :

– Tu as raison, il faut que j’accepte de partager. Mais


avec toi, je crains le pire.

113
Je lui montre ma vigueur. Même par-dessous, et les
jambes écartées, je peux, je sais faire. Je voudrais lui faire
passer l’idée. Il gémit, je lâche un peu, il dit :

– Béryl, avec toi, je crains l’affrontement.


Je joue avec ses fesses de mercenaires. Un peu moins
que Christophe, mieux que Benoit et surtout Albert, qui
commence à être un peu mou. Il me dit :

– Ne bouge pas tes mains, tu me déconcentres.


Pauvre homme ! Je mets les bras sur le lit, à plat. Je
suis, comme une bourgeoise dans le lit conjugal. Quelle
vie ! Je regarde sa frimousse. Il est mignon, tout bouclé et
ses yeux clairs, malicieux. Durant l’effort… mâle. Il re-
mue un peu latéralement, enjolive sa pénétration avec une
certaine qualité. J’aime bien, mais ça ne va pas très loin. Il
s’arrête et demande :

– Tu ne réagis plus ? Ça ne va pas ?


Je tends mes lèvres, pour qu’il m’embrasse :
– J’adore faire la passive. Comme au Maghreb ! Pour
que tu voies ce que c’est.
Il me jette un regard surpris. Il chuchote :
– Tu me rappelles ma compagne.

114
– Ne sois pas malheureux. Viens me voir.
Bisou, mais sans les bras, toujours sur le lit. Je ne les
bouge pas. Ça me donne l’impression d’être attachée. Ça
augmente mes sensations. Il m’embrasse, je le laisse faire,
pour voir comment il s’y prend. Quand il a fini, je de-
mande :

– Tu as bien une poupée gonflable ?


– Non, toi seulement ! Tu es plus raide encore que ma
compagne.
– Tu n’as jamais fait avec une pute ?
– Non, tu es la première !
Il m’embrasse, langue et le reste. Là, je participe, mais
toujours sans les bras, je ne serre plus les jambes sur lui, et
ne fais plus rien du tout. Je ferme les yeux. Nos langues se
connaissent et jouent ensemble. J’imagine toutes ces
femmes qui subissent l’œuvre maritale, le devoir des fa-
milles.
Il met sa tête dans mon cou, j’ai ses cheveux sur mes
joues. Nous sommes immobiles, tous les deux. Je laisse
venir doucement, je plane. Mes bras sont montés tout seuls
sur ses fesses et les explore lentement. Je me vois, chevau-
chant dans les collines de l’Est américain, les Appalaches

115
aux reliefs si doux. Il a quelques poils qui glissent. Il me
dit :
– Il faut aller plus vite. Je suis très bien avec toi, mais je
dois bosser.
Je n’ai pas trop l’habitude d’être en bas et m’efforce de
l’aider par de petites douceurs. Ça vient comme ça vient.
Il est mon beau brun qui va me donner son fric. Pour que
j’aille aux Bahamas… Cocotiers, sable chaud, punch
orange, piscine. Je rêve… classique. Comme lui.
Ça monte… mais ça traîne. Je l’aide en lui caressant les
bouts de seins. Il me dit :
– Ma femme ne m’a jamais fait ça. Les seins, au Japon,
sont généralement petits. Les Japonaises aux US en ont de
plus gros. Savoir pourquoi…

– Tu ne veux pas que je me mette dessus ?


– Si c’est mieux pour toi…
Il se retire précautionneusement, il est fragile. Je lui fais
un gros bisou. Mais il me saisit et se place derrière moi. Il
m’enfile dans le bon trou et met la main sur mon sein avant
que j’aie eu le temps de réagir. Il est plus remuant, nous
faisons ensemble, en une reptation sauvage. J’aime pas

116
trop cette position, trop animale, et qui ne permet pas
l’échange. Il bat fort contre mes fesses. Je dis :

– Ralentis, tu me brûles !
Le pauvre, il est dans le besoin et… ne m’entend pas.
Je ne l’aide pas à patienter car, moi non plus, je ne me do-
mine pas. Nous gémissons bientôt tous les deux. Plutôt,
nous soufflons l’un et l’autre et… il y est. Trop vite pour
moi. Il râle, crie presque, j’en suis gêné… surtout que je
n’ai rien. Je le laisse s’épancher, il me serre, il me secoue.
Il se donne un max… Il arrête. Il murmure :

– Désolé, Béryl. J’ai… perdu le contrôle.


Moi… je ne suis pas trop mal. Il m’a bien chauffé le
bas, tout l’intérieur.
Il est collé contre mon dos, je le sens viril.
Nous restons un moment, en silence. Il se retire et de-
mande :

– Tu veux que je te caresse ?


Je lui fais un gros bisou :
– Laisse tomber… on verra une autre fois.

Il me toise :

– Tu as quelqu’un ?

117
Je fais la fille outrée, puis je murmure :
– Non, tu es le seul !
Il sourit :
– Tant pis. Moi, Béryl, je n’ai que toi !
Je le couche sur le dos, monte sur lui et… il déprime.
Mais il retrouve vite sa raideur. Je suis si mouillée qu’il
entre sans peine. Mais… il n’a plus de préservatif. De
toutes les manières, il n’en aura pas un second. Appuyée
sur mes coudes, je joue avec ses cheveux, que j’éloigne de
son visage. Beau brun. Il demande :

– Tu en as violé beaucoup ?
Et il ajoute, en riant :
– Pas seulement des hommes ?
Je pose mes lèvres sur les siennes, j’aime faire peur. Il
tient solide. Je joue de mon vagin avec son membre, qui
glisse trop bien. Je le sens à peine. Il murmure :

– Tu n’as pas oublié ta pilule ?


– Si, mais Ogino, ça marche aussi.
– J’espère que tu mens… Tu auras un beau médecin…
ou un acteur. Avec ce pedigree, il aura un physique du ton-
nerre.

118
Bref, il se sent prêt à donner encore. Je monte vaillam-
ment et commence à souffler… quand il me dit :

– Arrête, je vais en avoir un nouveau.


– Tant mieux pour toi !
Et là, j’y vais un max, pour moi. Sauf que… il m’ac-
compagne. Vrai ou faux. Je le fais geindre, respirer très
fort, comme un cheval au galop. Ça y est ! Nous rugis-
sons… à faire rugir le lit.

J’ai un big défaut. Avec moi, les hommes finissent par


crever !

Nous arrêtons, lui épuisé, moi rassasiée.


Je lui fais un tout petit poser de lèvres en murmurant :
– Tu es aussi bon qu’en chirurgie. Dis-le à Albert, tu lui
feras plaisir.
– Je n’y manquerai pas. J’irai avec un flingue.
Je me retire car, là, il est mou et ce n’est plus agréable.
Je me couche à côté, et chuchote, yeux dans les yeux,
mes mains dans ses cheveux :
– Je ne te ferai pas attendre. Je te bipe dès que je sais
que tu es papa.
Il sursaute :

119
– Même si tu ne veux pas, je passe à la Mairie… Quels
prénoms ?
Il croit au Père Noël… Il est si mignon que je me tais.

En fait… si Julien ne marche pas, je le prendrai. Ce


n’est pas le top. Mais il est mieux que Benoit, et plus ac-
cessible que Christophe. On devrait pouvoir s’entendre…

120
54. Patient(e) et cie
J’ai quitté Xavier. Dans l’escalier, que je descends à
pied, je médite… sans penser à rien. J’ai passé une bonne
après-midi, mais on n’a pas progressé. Déjeuner, il était
fatigué, il est parti faire une sieste. Moi, je ne voulais pas.
Je me réserve… Pour Hortense.
J’arrive chez moi. Thé, ordi, je réponds aux condo-
léances, tâche d’écrire quelque chose de gentil. Ma cop’
me préoccupe. Est-ce que je l’appelle ? Elle va dire que je
la tourne en bourrique. Mais c’est elle qui m’a relancée.
Elle est dans le besoin. J’envoie un SMS : « J’ai fini plus
tôt. Je suis libre ce soir. Si tu as envie ».
J’avais écrit « Si tu veux », mais j’ai effacé. Trop
neutre. Là, je suppose qu’elle est en manque… Réponse,
au bout d’une heure (ça traîne. Il est presque 19 heures) : «
Si tu veux, mais j’ai très sommeil. » Traduc : « On ne
couche pas ». Je réponds, soulagée : « OK, j’arrive. Pour
la demie. »
Je suis rassasiée. Mais pas comblée. Xavier, ce n’est
pas le pied. Trop bourgeois, trop classique. Il geint comme
il faut. Il crie, mais ça reste normal. Celui que je veux, c’est
Julien. Sauf qu’on est deux. Par ailleurs, je veux avoir le
121
poste sans coucher. Ce serait trop bête de me dire : « J’ai
fait comme les autres, je me suis soumise. » Et les autres,
qui diraient : « Elle a de belles fesses, qu’elle en profite ! »
On traîne ça toute sa vie.
Hortense ? Je voudrais qu’on se batte, se prendre à la
chienne ! Sinon, ça vaut pas le jus. Je fais le tour de mes
culottes et de mes souts’. J’en ai un fait de lanières et de
petits anneaux, qui encadrent mes tétons et les mettent bien
en valeur. On les voit au travers du pull. Culotte ? Itou et…
chose rare chez moi, ouverte là où il ne faut pas. Je ne dois
pas mouiller, c’est le risque.
Leggin ? Elle va hurler ! Les lanières vont se voir. Robe
assez large du bas, qui remonte un peu si je m’assieds. Pas
trop, qu’elle ne voie pas ma discrète foufoune. Collant
pour donner à mes jambes l’air bronzé… et cacher que je
ne cache pas.
Elle dit que c’est moi la gouine, on va voir si elle ré-
siste.
Chemisier, pull col ouvert. Pas trop, à cause des la-
nières. Il faut que ce soit une surprise. Je me fais les cils.
Une fois n’est pas coutume. Je veux qu’elle craque. Ce
n’est pas moi, c’est elle !

122
Je ne songe qu’à coucher ? Vous avez tort. Je fais une
démo. Hortense prétend qu’elle est parfaite. Moi, je suis la
pute. On va voir ! On a passé les deux dernières nuits en-
semble. On en avait besoin. Là, moi, je ne demande pas.
Si elle me veut, je résiste… un petit moment, pour bien
montrer que c’est elle.
Petit coup de Shalimar, je suis prête. Je sors du frigo
mon dîner chinois et des petits fours frais italiens, qu’elle
adore.

Il est vingt. Juste le temps d’y aller. Inquiète. Si je me


prends une baigne…
Mon sac (avec ce qu’il faut, comme d’hab’). J’arrive
chez Hortense. Je sonne. Elle ouvre, la tête à l’envers. Je
demande :

– Qu’est-ce qui t’arrive ? Je te dérange ?


Je lui tends mon sac de courses, avec le dîner. Elle le
prend sans même les regarder et dit :
– Un de mes patients vient de mourir. Je l’ai appris à
l’instant, il n’y a pas deux minutes. Je ne m’y attendais pas
du tout. Il allait très mal. Mais ça durait depuis un certain
temps. Je ne pensais pas que ce serait si rapide. Je voulais
le revoir… le préparer à sa mort. Me préparer aussi… Je

123
le connaissais depuis longtemps, il a souffert, malgré les
opiacés. Il se savait perdu. Il a été très courageux.
Je me fais un visage de circonstance. C’est triste pour
elle. Démonstratif pour moi. Si elle veut coucher, c’est
qu’elle est vraiment gouine.

Je demande :
– Il était malade de quoi ?
– Cancer digestif, plusieurs fois opéré. Il a été hospita-
lisé il y a 15 jours, en soins palliatifs. En réa, depuis trois
jours. Il maigrissait…

– Quel âge il avait ?


– Pas très vieux, soixante-dix. Un grand sportif, il aurait
dû être centenaire.
Nous arrivons à la cuisine, à pas lents. Je dis :
– Dans ton métier, ça doit arriver.
– Il y a des malades à qui on s’attache. Il était devenu
comme un père. Si humain…
Elle se tourne vers moi. Elle tente un sourire, mais son
visage est sinistre. Je compatis.
Je suis perplexe. Elle va très mal. Pas en état de quoi
que ce soit… Elle me dit :

124
– J’ai une migraine terrible. Mickael, ton Julot et main-
tenant ça… J’ai vraiment pas de chance.
Elle sort du frigo deux bouteilles d’apéro. Elle ajoute,
d’une voix morne :

– Mets les nems au four. Pour le plat, on le fera au mi-


cro-onde tout à l’heure.
Elle prend des gâteaux apéritifs, sans rien dire, et part
au salon. Je la suis avec les verres. Elle est déjà assise
quand j’arrive. Au milieu du canapé. À peine de place pour
moi. Je vais au bout, sans la toucher. Elle demande :
– T’as mis du mascara ! Tu as vu Julien ? Tu me l’as
pris ??

Je lui parle du Labo, lui raconte tout. Elle reste très per-
plexe, regard critique, ton morne, lent :
– Tu les as vus dans un café ? … En pleine ville ? … Ils
ne voulaient pas que ça se sache… Pour te dire que tu
avais gagné ? Alors que tu n’es qu’une employée de se-
conde zone ? … Il y a autre chose…

– Tu es gentille pour moi ! Tu penses à quoi ?


– Ton boulot : démonstratrice, commerciale, pas grand-
chose. Et ils se déplacent… En tant que psycho, les com-
portements, ça parle. T’en as fait l’analyse ?

125
– Si je n’avais pas été là, Julien nous quittait. Ils veulent
me garder. Ils ont peur que je mette le feu à la boite. Je
dois rentrer dans le rang…

– Non, Béryl. Qui a décidé de venir te voir ?


– Mon Dir, le premier à m’avoir appelé. Je pense.
– Faux. Il te vide. Une demi-heure après, il te bipe.
– Dans l’intervalle, les Indiens ont tout accepté. Mon
programme…
– Qui était aussi le sien… Pas ça. Cherche…
– Avec Julien, on télépathe. Presque. On pense en-
semble. On résout…
– En bref, il t’a dans la peau. Le Dir le voit. Il a peur
que vous lui fassiez un procès, avec ce que tu sais sur lui.
Que ton Julien ait la boite pour rien. Il veut t’amadouer
avec des promesses.

– Tu serais pas un peu parano ?


Elle me fixe, sans répondre. Elle boit, lentement. Air
triste. Je demande :
– Ton patient, il t’aimait ?
– Trop vieux, trop malade. Il avait une épouse, mais
j’étais son soutien dans la vie. Sur le plan médical, mais

126
aussi humain. Il pouvait me poser des questions. J’étais
beaucoup plus proche que les médecins. Il s’accrochait à
moi, il attendait le miracle…
Elle me sert, sans m’avoir demandé ce que je voulais.
Elle a déjà bu la moitié de son verre. Elle est ailleurs…
Nous discutons de son malade. Elle est si triste que je
lui parle de Xavier, qui me fait encore chaud où je pense.
Sans dire que j’en sors.

On pioche dans les gâteaux. Elle pleure à moitié.


Ma robe est trop remontée… Hortense regarde mes
cuisses. Heureusement, la petite ouverture… mal placée…
n’est pas visible. J’aurais la claque. J’angoisse. D’avoir
évoqué tous nos problèmes m’a mis la tête à l’envers.
Le four sonne, je me lève, d’un coup, comme un ressort.
Elle dit :

– Laisse, il ne va plus chauffer.


Je la fixe, interrogative. Elle répond :
– Presse pas. Je n’ai pas faim.
Je descends ma robe, qui était restée sur mes hanches.
Elle ajoute :
– T’inquiète pas pour moi. Je ne suis pas en état.

127
Elle a le regard sur mes cuisses. Éteint. Elle paraît lasse,
déprimée. Je dis :
– C’est un signe. Tu ne supportes plus. Change de bou-
lot. C’est le moment.

– Faire quoi ? Ton Labo ? Je t’aurais en face tous les


jours ? … Tu vois ça ?

– Trouve-toi un type !
– Dommage que Julien, ça marche avec toi. Mon co-
pain, on arrête. Il veut un bébé, comme moi. Il est trop im-
mature. Tétées-couches-réveils la nuit, il ne suivra pas. Je
ne veux pas deux enfants à charge.
Elle se lève, je la suis dans la cuisine. J’ouvre le four,
tire les nems avec les doigts. C’est chaud. Je les pose dans
une assiette. Hortense dit :

– Tu veux une salade, avec ?


Elle regarde à nouveau mes jambes :
– Elle est trop courte. Ça fait provoc’.
Je tire, mais elle ne descend plus. Je demande :

– T’as peur de mes cuisses ?

128
Elle se tourne, ouvre le frigo, sort un sac en papier. La
salade. Elle la coupe et la rince, l’essore et prend quelques
feuilles, qu’elle pose dans une assiette, sur la table.
Je mets le couvert. Dans l’espace, étroit, entre la table
et le plan de travail, nous nous heurtons. Plusieurs fois.
Elle me dit :

– Je suis maladroite. Désolée,


Elle ajoute :
– T’es pas bien ! On voit tes lanières. C’est pas joli.
Ferme ton décolleté.
Je réponds en ouvrant bien, défaisant deux boutons de
mon chemisier. Les œillets de métal, le cuir noir. Presque
tout, jusqu’aux aréoles :

– T’aimes pas ? Ça fait pute. J’adore !


– Moi, je ne pourrais pas. J’en ai de trop gros… Ou
alors jouer un film de c… !
J’ai fait trop, mon téton se pointe. Hortense change, elle
s’éveille. Je reboutonne. Pas le moment. J’ai faim. Nous
nous asseyons autour de la table de la cuisine.
Nous parlons tout en mangeant. Choses tristes, pro-
blèmes du vaccin, Ukraine… À son regard, ma tenue l’in-
terpelle. Moi ? Non. Elle a un pull ample, qui masque sa

129
poitrine. Elle n’a rien dessous, comme tous les soirs. Je
fais chauffer le plat viet’ au micro-onde et je la sers. Elle
commence et remarque, bouche pleine :
– Hou-là ! C’est fort ! Ton machin ! Il ne faudrait pas
que j’en donne à mon cop’ !
Elle rit… Moi aussi. Ça soulage ! Je commençais à
nous trouver moroses. Mais elle continue et s’enfonce :
elle ne sort plus, en difficulté avec son cop’. Cinoche, soi-
rées… Finis. Plus rien que la télé, les fois où il vient. Si-
tuation de m… qui ne peut plus durer.

Bref, elle est en demande.


Nous avons fini de manger, il est plus de neuf heures et
demie. Elle interroge :
– Tu as le temps pour une tisane ? Ou tu veux rentrer ?
Je la fixe :
– Non, je n’ai pas trop sommeil. Ça va encore.
Elle a vu le haut, pas le bas. J’aimerais qu’elle dé-
couvre… en temps opportun. Ce n’est peut-être pas le jour.
Tant pis, je reviendrai. Tant qu’elle ne saute pas sur Julien.
Elle fait chauffer l’eau, je prends les tasses et la boite
d’infusion et vais au salon. Elle me suit. Je me laisse tom-
ber sur le canapé. Sans avoir fait attention. Ma robe est

130
trop remontée, elle découvre ma fente. Et là… surprise.
Après un instant, elle me dit :
– Je ne trouve pas ça bien. T’as peu de poils, t’aurais
pas dû prendre une ouverture par devant, trop visible. Ou
alors te raser. Moi, j’en ai, ouvertes par-dessous. Très
fines, presque transparentes, pour ne rien cacher, mais le
trou ne se voit pas.

Je tire sur ma robe. Elle sourit :


– Tu avais ça à Paris ? J’espère qu’ils t’ont payé cher !

– Non, c’est nouveau. Ça m’a amusé. Je voulais voir


l’effet.
Elle prend l’air dubitatif :
– Pas terrible. Moi, j’éviterai.
Je soulève le bas de ma robe et m’examine. Elle a un
peu raison, mais ça les montre. On veut savoir la suite.
Je la redescends. Elle dit :
– Si tu penses avoir un type correct avec ça, tu te fourres
le doigt dans l’œil. Montrer son sexe, c’est bon pour un
pervers. T’as pas besoin de ça !
Elle pose la bouilloire et s’assied à côté de moi. Elle
prend l’air compatissant :

131
– Faut que tu te mettes à la place de l’autre. S’il voit
trop, ça le débecte. Il se dit qu’il s’est gouré, qu’il a affaire
à une pro. Si vous couchez, ça ne durera pas.
Nous nous fixons, droit dans les yeux, elle effondrée,
moi inquiète. Après un instant, je dis :

– Il t’a vraiment bousillée, ton malade.


– Toi, au moins, tu penses à autre chose ! Mickael parti,
faut qu’ça tourne ! Calme-toi !
– Pas du tout. Je bosse. Pour sauver la boite. Julien, je
n’en veux pas. Ça créerait trop de problèmes. J’en ai assez
comme ça.
– Parle-lui de moi. Tu fais l’article : fille compétente en
matière de santé, en contact permanent avec la clientèle,
dont elle sait les goûts, intiment. Pas trop moche…
Elle sort les sachets de tisane. Je verse l’eau. Ma robe
est restée très haute. J’ai froid. Je tire dessus. Hortense dit :

– Laisse tes jambes. Je vais chercher un plaid.


Elle s’en va, quand elle revient, elle me scrute :
– T’as raison de ne pas y aller comme ça. T’aurait tout
le Labo. Julien te viderait.

132
– J’ai beau être en tailleur-pantalon noir, tout le monde
croit que nous sommes amants.
Elle place la couverture sur nous deux. Nous buvons.
Le regard d’Hortense est plus tranquille, plus triste aussi.
Quand nous avons fini, je murmure :
– Je me tire. Désolée de te laisser dans cet état. Si ça va
pas, t’appelles… Tu vas à son enterrement ?
Elle regarde dehors. Les volets ne sont pas descendus.
À la lumière de la rue, il pleut. Quand elle revient à moi,
elle est des plus sombre. Je dis :

– Tu veux que je reste ?


– Non, je tiens le coup. Il faut que je dorme. Ça ira
mieux demain.
Elle se lève, muette. Elle disparaît vers la cuisine avec
les deux tasses. Je la suis avec la bouilloire. J’arrive, lui
fais face. Elle a des yeux à faire pleurer. Je pose mes lèvres
sur les siennes. Simple contact. De courtoisie. Entre
femmes.
Vous voyez la scène ? Deux belles et grandes filles, un
soixante-quinze, collées chaudement. Qui pleurent en-
semble, les mains sur le haut des fesses, l’une et l’autre. Je
dis :

133
– Je parle de toi à Julien. S’il paraît intéressé, je te bipe.
Mais vas-y cool. Le stresse pas. Ce n’est pas le bon mo-
ment pour jouer à ça…
Elle ne répond pas. Je mets ma tête dans le creux de son
cou, nos cheveux mêlés. En saines copines.
Vous me voyez, laisser ma meilleure amie dans le pé-
trin ? Je murmure :
– Ça va mal finir… Dors, demain tu auras du courage.
Tu es épuisée.

Elle me dit, sans quitter ma joue :


– Il avait le look de mon père, avec dix de plus. Je me
dis : « Il pourrait finir comme ça, lui aussi. »
– Ton père a soixante ? Tu as le temps. Vous n’êtes pas
une famille à cancer. Ça joue…
Elle essuie une larme avec le dos de sa main, mais elle
m’a mouillée, ça me fait froid. Par ailleurs, c’est bien
qu’elle soit dans cet état. Si elle craque vraiment, je reste.
Je finis par lui dire :

– Je n’habite pas loin. Appelle…


Je lui fais un petit bisou, d’adieu, sur la bouche, sans
plus. Je la regarde, droit dans les yeux :

134
– Va te coucher. Je range la cuisine.
Nos mains n’ont pas bougé de nos fesses. Elle se dé-
gage :
– Non, laisse. Va-t’en. Je ferai demain. En plus, je dois
dire à mon copain : « On se quitte ! On ne peut plus conti-
nuer ». Ça va me faire un vide de plus.

Rebisou, lèvres humides qui glissent. Je dis :


– T’en as eu d’autres. Tu n’es pas vieille. Positive ! Ça
marche !
Comme elle paraît dubitative, j’ajoute :
– Pense à ta copine, qui t’aime et qui affronte vents et
marées.

– Merci pour tout. Rentre bien.


Ses yeux sont embués. Elle part vers sa chambre. Je
reste dans la cuisine et je range, pensive. Elle a mal réagi.
Là, maintenant, je vais me taper trois jours sans rien. À
moins qu’au Labo ils changent d’avis. Je vais rappeler mes
anciennes copines… voir si elles sont libres.

Je me lève, morose. C’est moi qui craque. Je prends


mon manteau ? Le froid ? La pluie ? Je la laisse pleurer ?

135
Je me dirige, à pas lents, vers l’entrée… puis j’oblique
vers la chambre d’Hortense, pour lui faire un dernier
adieu. J’arrive quand elle descend son pantalon, sa culotte.
Je découvre sa belle foufoune. Elle me dit :

– T’es encore là ? Tire-toi ! Je suis HS !


– T’as raison. Même si un type te le demande, ne te la
rase pas. Noire comme ça, y’en a plus que dans les musées.
– Béryl, tu te magnes ? Vire ! Tu n’es pas drôle !
Elle retire son pull. Elle est nue, et me lance :
– Bon, ça va. Éteins la lumière. T’as eu ce que tu vou-
lais ? Rentre chez toi ! Gentiment ! Ou je me fâche vrai-
ment !

Elle se tourne, côté fesses, ouvre le lit avec un très joli


mouvement de seins, elle se glisse sous les draps :

– Bye ! Éteins ! Faut te le dire combien de fois !


– Pour Julien, tu crois que mon sout’… ?
– Barre-toi ! Je ne te répondrai pas
! Dégage !
Elle a raison… Mais d’aller dehors avec ce qu’il flotte !
Y a que les masos !

136
Et puis, cette nuit on était ensemble. On peut bien con-
tinuer.
J’éteins, enlève ma robe, mon beau sout’, ma culotte
qui ne plaît pas. Je marche façon chat. On n’entend rien.
Je la pousse et entre dans le lit. Elle crie :

– Toi encore ? Ça va pas ! Allez, tu files !


Elle me pousse, je m’accroche, je vais tomber… Je
tombe. Pas de bien haut, surtout qu’avec ses bras elle a
amorti ma chute. Je remonte sur le lit. Elle est de l’autre
côté et j’ai une grande place. Preuve qu’elle a besoin de
moi. Je me fais toute petite et ne bouge pas d’un chouia.
Une minute après, sa respiration régulière me dit
qu’elle dort. Je soupire. J’ai gagné. Je ne fais pas au froid.
Je me réveille. Le réveil marque une heure 55. Hortense
est presque contre moi, cuisses entrelacées. Ses tétons me
grattent les seins. Ça m’a réveillée. Je ne peux pas reculer,
je suis au bord. Je la pousse. Elle murmure :
– T’es pas partie !
Mais, dans l’instant, elle ronfle. J’en profite pour me
tourner, mais je suis contre le vide. Doucement, je la
pousse avec mes fesses. Ça va, je ne risque plus de tomber.
Mais elle passe le bras sur ma hanche et met la main sur

137
mon sexe. Je pose la mienne dessus. Nous sommes bien
ensemble.

Trois heures et demie, Hortense me dit :


– Lâche mon bras, j’ai une crampe.
Je la laisse partir, me tourne vers elle et lui fais un petit
bisou. Elle demande :
– T’attends quoi ?
– Rien, j’ai pitié.
Je la couche sur le dos, lui écarte les jambes, monte sur
elle, la bisoute puis murmure à son oreille :
– Ta main… tu pensais à lui ?
– Pas du tout. À mon cop’, c’est la seule chose que
j’aime chez lui.
Nous sommes vulve contre vulve. Je me soulève et de-
mande :
– Tu me fais un peu les seins ?
Elle glisse ses mains entre nous et… me caresse bien,
puis elle dit :

– J’arrête. Fais toute seule. J’en ai marre. Une autre


fois.

138
Mais, pour autant, elle continue. Je descends un chouia,
et me retrouve la bouche sur son téton… pendant qu’elle
me caresse toujours. Je le suce fort… avec langue et dents.
Sans le mordre. Elle murmure :
– Couche avec lui. Tu me diras ce qu’il vaut. Je ne vou-
drais pas d’un nouvel échec.
J’ai la bouche très occupée et surtout je n’ai pas envie
de lui répondre. J’aime la fermeté de ses seins, sauf que
j’ai le nez dedans, que je respire mal. Elle a toujours les
doigts sur mes tétons, un peu serrés entre nous. Elle
ajoute :
– Lui demande pas tout de suite. Il faut que je liquide
mon m… Il est tenace.
Nous nous faisons du bien, l’une pour l’autre. Mais j’ai-
merais qu’elle pense… à moi. Je passe à l’autre téton, en-
core sec et joue à l’aspirer dans ma bouche. Elle dit :

– Toi aussi, tu voudrais un bébé ?


Moi ? Pas du tout. Je pense à ma mère, quand on était
nues sur la plage. Le sable, que j’ai récupéré sur ses tétons,
me fait crisser les dents. Mais je continue avec la langue,
paniquée de quitter ses seins.

139
Les mains d’Hortense sont actives et efficaces. Nous
bougeons ensemble. À peine. Je passe à l’autre sein, tout
humide, je retrouve mon odeur. Je le tète avec… compas-
sion. Elle est si malheureuse… Je monte en face de sa tête,
lui fais un gros bisou, avec la langue, et dis :
– Ça tombe bien que tu veuilles attendre. Il faut aussi
qu’on fasse avec les Indiens. Dès que j’ai son téléphone
perso, je te le donne. Après, tu verras avec lui.

On s’embrasse. Lèvres chaleureuses, langues discrètes.


On n’a pas envie de plus. Elle retire ses mains et dit :

– Tu as raison. Je pense trop à lui. J’arrête tout.


Elle me lâche les tétons. Je me soulève, descends sur le
lit et reste serrée contre elle, sans rien faire.
Cinq heures, nouveau réveil. Hortense me dit :
– Pousse-toi, t’es lourde.
Je m’éloigne et me tourne, dos à elle.
Six heures et demie, sonnerie du réveil. On est de nou-
veau face à face, jambes entremêlées. Elle me dit :
– Je le sens très proche, ça doit être un type bien. Mais
il faut que je laisse un blanc après Mickael. Je l’ai trop
aimé. Je n’arrive pas à m’en défaire…

140
Elle retire sa cuisse des miennes. Je me lève. Là, pas de
bisou. Elle n’aurait pas dû me parler de lui. Je lance :

– Je prends tes mules. Je me douche dans le couloir.


– Avant, mets l’eau à chauffer. Faut qu’je me grouille.
Elle dit ça, mais elle est toujours couchée. Je pars à la
cuisine, toujours nue. Elle crie :
– Prends le peignoir ! Tu vas avoir froid.
Elle est gentille. Mais j’ai chaud, à cause d’elle…
Bouilloire. Douche. On se retrouve dans la chambre.
Elle se lève à peine. On est toutes nues, face à face. Elle
me dit :
– Pour l’instant, tu peux le prendre, mais ne t’engage
pas avec lui. Prépare-le pour moi.
Elle va se doucher, je sors de mon sac une culotte plus
convenable (je songe toujours à l’accident et aux secours,
pour qui je dois être correcte). Un sout’, qui me tienne la
poitrine. Hortense sort, toujours à poil. Elle est belle, cette
fille, surtout avec l’eau qui perle sur sa peau.
S’il la voit comme ça, je suis cuite. Plus aucune chance.
Elle commence à s’habiller, toute seule. Moi j’ai fini. Je
vais à la cuisine. Je prends les bols, les assiettes, elle ar-
rive. Je dis :

141
– T’as pris un jean est un peu serré. Tes patients ai-
ment ?

– Personne ne me fait la réflexion.


Elle sort les affaires. Fesses agréables… silhouette
ample, féminine. Elle a des atouts. Dommage pour moi.
On peut se le prendre à deux…
Petit-déjeuner sans histoire. Elle est pressée. On
parle… de généralités. Sept heures et quart, nous sommes
sur le pas de la porte. Elle dit :

– Je te laisse, je file, je suis déjà en retard.


Bisou, tout simple. Petit rien. Dans la rue, salut de la
main. On se quitte. Filles sérieuses.

142
55. Hortense m’aide…
Je suis à ma voiture quand… mon smartphone bipe.
SMS d’Angélique : « Assemblée générale, 9 heures,
grande salle, tous les cadres et assimilés, délégués du per-
sonnel. Pour les autres, suivant les places disponibles, dans
la limite des règles de sécurité. »
Ils n’arrêtent pas ! Moi, je suis out. En principe.
J’écris : « J’ai mes trois jours pour deuil ». Retour immé-
diat : « Tous congés suspendus. »
Je suis… ravie ! Ils ne peuvent pas faire sans moi ! Je
démarre, j’arrive chez moi. Je me gare quand… nouveau
bip du portable : Julien. « Pouvez-vous me joindre ? » Je
réponds : « Quand ? ». Retour immédiat : « ASAP ». Je
prends l’ascenseur tout en faisant le numéro, profession-
nel, de Julien. Il m’explique (je résume) : hier, fin de ma-
tinée, un peu après qu’ils m’aient quittée, ils ont un SMS
de nos avocats, qui sont toujours à Mumbai, retournement
de situation : « They stop everything, they don't want our
conditions. » Le Dir les appelle, il ne comprend pas, tout
était OK. Non, blocage complet. Le fonds de pension a re-
fait ses calculs, il ne veut plus de notre affaire. Il attend
qu’on claque. Le Boss joint le Dr Sanjay B***, Directeur
du Cert-in (mon bonhomme, celui pour qui j’ai tous les
143
ennuis !). Il est au courant, il fait ce qu’il peut, il rame. Il
ne promet rien. Puis à 13 heures 30 (pour nous, 18 heures
chez eux), les avocats demandent : « End of the working
day, what do we do? » Réponse du Dir : On ne cède pas.
Ils sont venus nous chercher. On maintient nos conditions,
les miennes, celles que j’avais proposées : joint-venture
avec le fonds de pension, blocage des parts durant cinq
ans, sortie du fonds après dix ans, il ne garde que 25 % au
maximum. Pénalités en cas de dédit. Pas de réponse. Mais
à 4 heures et demi ce matin (pour nous), SMS des avocats.
Ils ont bossé dur, en lien direct avec M. Sanjay B*** : le
fonds a craqué, il accepte. C’est verbal, il confirmera par
écrit avant la fin de la journée (fin de matinée pour nous).
Quant à l’histoire du VPN, c’est du passé. On contourne
(ce que proposait M.***, mon Boss).
Arrivée à l’étage, je suis sortie, j’ai pris ma clé et ouvre
ma porte. Julien me demande :

– Qu’en pensez-vous ?
– Moi ? Exactement comme vous. On signe avant qu’ils
changent d’avis !
– J’ai trois mois pour me retirer, dans notre convention
avec votre Directeur. Vous m’accompagnez à Mumbai.
– Moi ?? Ça va hurler ! On dira que…

144
– Vous connaissez tous les dessous de l’affaire. Vous
m’informerez. Un rôle d’assistante.

– Bon, si vous ne craignez pas, d’accord.


– Vous n’en parlez pas. Rien n’est encore certain.
Il raccroche. Il est sept heures et demie. Juste le temps
d’ouvrir l’ordi et de me faire un… nouveau café. Mes trois
jours de deuil, tintin. Je craignais de m’ennuyer. C’est
rappé !
Tenue ? Directrice adjointe. Ensemble veste pantalon
de soie noire griffée, Yves Saint-Laurent. Sac itou. Très
féminin, mais look sévère. On ne plaisante plus : porte-
doc’ avec un gros YSL, qu’ils le sachent tous. Petit bloc
A5 à l’entête du Labo (Direction commerciale, Benoit l’a
chipé pour moi). Je suis ready.
Sur la quatre-voies, je pousse un peu les vitesses, merci
Coyote, et arrive au Labo, huit heures 30. Peux pas faire
moins. Le parking est plein. Je trouve enfin une place.
J’entre. Dès l’accueil, lointain brouhaha. Je marche à pas
lents, inquiète de ce que je vais trouver. Généralement,
jusqu’à 9 heures moins 5, au Labo, silence total. Dès la
petite porte, aujourd’hui, ça hurle. Le gardien ne m’ac-
croche même pas. Je tombe sur un couloir bloqué par la
foule. Je suis encore loin de mon bureau (près du Dir). J’ai

145
beau saluer en faisant des sourires, me faire toute fine, j’ai
du mal. On me look grave. Même pas de jokes, type : « Bé-
ryl, je suis combien sur ta liste ? » Je croise Benoit, qui
parlait avec le Directeur Produit, et demande :

– Ça va ?
– Ça va.
Pas causant. J’arrive à Chloé, sourire jusqu’aux
oreilles, serrée contre les autres. Elle lève son bras à demi,
poing serré :
– Vas-y, ma choute ! T’es la meilleure ! Attaque ! Fais
pour nous !
J’arrive au bureau de Catherine. Le Dir est là, ils se par-
lent. Je salue poliment, simple mouvement de tête en re-
tour. Je traverse le couloir, direction le bureau du Dir. An-
gélique me barre la route, elle murmure :

– Rentre les fesses, Béryl. Rentre-les !


Julien est au fond, debout, devant les fauteuils du Boss.
Il me signe, visage dur :
– Entrez. Fermez la porte.
Il m’explique : hier, après que nous nous soyons quit-
tés, ils ont discuté à mon sujet. Je dois être… parfaite. On
ne me tolérera rien. Au moindre accroc, la porte. Ma

146
formation, pas encore décidée. Dans le management : di-
rection de PME, gestions des personnels. Il m’observe,
j’acquiesce d’une moue interrogative. Il me fait signe de
m’asseoir et… le visage presque contre moi, il poursuit,
ton de la confidence : s’il n’avait pas eu le Directeur du
CERT-in, rien ne se serait fait. On ne doit pas en parler, ce
serait me donner trop d’importance. On va évoquer ce ser-
vice, en passant, manière neutre. Pour le remercier… à
peine. Il me fait chut avec son doigt. Nous sommes… com-
plices. Il se lève, moi aussi. Il est moins dix. Il faut que j’y
aille. Je sors, Julien rejoint le Dir, entouré de ses deux
femmes. Je vais à la grande salle, dont les portes s’ouvrent.
Le Dir de Fab, Seb’, celui que j’avais dragué, me fait
signe. Il est assis de l’autre côté de la grande table et m’a
réservé un siège près de lui, sans que j’aie à lui faire le
bisou ! Je m’assieds. Moins deux, le Dir arrive, avec Julien
suivi d’Angélique. Nous nous levons tous. Ils s’installent,
Boss au milieu, les deux autres à côté. Autour de lui, les
directeurs de section, en désordre. Moi ? Moi ! Face à mon
chéri. Tout près. Du regard, il fait le tour de la pièce, me
jetant à peine un œil.
Les autres ? Debout. Chloé est juste derrière moi, main
sur le dossier de ma chaise. Julien et le Boss fixent un ins-
tant. Inquiets.

147
Je signale, pour ceux qui s’interrogeraient sur nous : je
suis le porte-parole des humbles, ceux qu’on n’autorise
pas à dire leur opinion. Elle veut… que j’aille dans le bon
sens. Mais plus souple qu’Audrey.
Neuf heures, le Dir prend la parole. Il explique que, sauf
nouveau contrordre, la cession du Labo est faite. Les In-
diens vont être des partenaires essentiels au développe-
ment futur de notre activité. Lui s’en va pour laisser le
champ libre à Julien, mais il reviendra aussi souvent que
nécessaire, pour assurer la transition, etc. Il retrace son
œuvre à lui, l’historique de la société, ses combats, ses pro-
blèmes (on ne parle pas de malversations, on évite). Ses
succès et au final… la gloire ! Nous devenons, avec les
Indiens, un laboratoire international, avec de considé-
rables perspectives sur les pays émergents. Beaucoup
d’émotion. Je suis limite à pleurer. Fatigue de ces derniers
jours… et dernières nuits.
Au bout d’un quart d’heure, Julien prend la parole. Il
remercie le Directeur, confirme son rachat, demande notre
effort à tous pour assurer la survie de l’entreprise. Grandes
lignes de sa politique : maintenir des prix bas pour les pro-
duits courants, développer des molécules innovantes per-
mettant une bonne marge, diversification vers la médecine
naturelle, valorisation des recettes traditionnelles, qu’il

148
s’efforcera d’adapter. Etc., etc. Discours très technique,
style américain, parsemé d’anglicismes. Il nous fixe à l’oc-
casion, nous les jolies filles, les valkyries, les diablesses/
Pas un sourire.
Du bref, du très dense. 9 heures 25, place aux questions.
Deux-trois, du CE (Audrey, préoccupée de concret, du ras-
les-pâquerettes). La réunion est levée à la demie, pile. Ça
n’a pas traîné ! Une demie heure pour vendre ! Une vraie
course de F1…
Et moi, dans cette affaire ? Rien, nitchevo. Je les ai sor-
tis d’une méga panade, mais je n’existe pas. Je file dans
mon bureau. Je sors l’ordi, me fais un café (le troisième
depuis que je suis levée). Je pianote sur l’Intranet. Je
trouve, chose étrange, le mail des avocats avec les condi-
tions des Indiens, mis en copie. Ils pavoisent…

Pourvu que cela ne se retourne pas !


Je regarde sur le Web ce qu’on raconte sur les ventes
d’entreprises, dans le domaine de la santé, etc.
Dix heures moins dix, j’ai à peine fini mon café. On
frappe à mon bureau. J’ouvre. C’est Julien. Il demande
aussitôt :

– Vous avez une clé ?

149
Je lui tends, il ferme au verrou. Je passe à la casserole ?
Rien du tout. Regard méchant. Il pose la clé sur le bureau
et me dit :
– Je ne suis pas là. Si on frappe, vous ne dites rien. Ils
partiront.

Puis il ajoute, dans un murmure :


– Je vous dérange ?
– Non. Félicitations. Je suis ravie pour vous… et pour
nous.
– Vous êtes restée après la réunion ? Je vous pensais
partie. Votre congé pour deuil.
– Je ne me voyais pas faire un aller et retour. J’habite
loin.
– Je sais. Je suis à peine plus près, dans la même direc-
tion. Un quart d’heure de chez vous, à la campagne. L’en-
droit est charmant.

– Je n’en doute pas.


Il me fixe et me dit, ton de confidence :
– Vous êtes une sacrée femme, Béryl. Mais nous
sommes, M*** [Le Boss] et moi, très en difficulté avec

150
vous. Nous vous apprécions, mais… veuillez m’excuser
pour ce mot, vous êtes ingérable.
Il se tait, me regarde avec autorité. Pas drôle. Je ré-
ponds :
– J’ai bien compris, Monsieur. Je suis d’accord l’an-
glais, refaire des études. Pas trop longues. Payées, si c’est
possible.

Il sourit, enfin, à demi :


– Vous allez être en congé-formation à mi-temps. Vous
gardez votre salaire. Je tâcherai de vous augmenter, dès
que je pourrai. Si vous réussissez votre diplôme. Si vous
ratez, je vous donne encore un an pour les représenter. Ne
traînez pas.

Je fais la moue. Je ne me vois pas rester encore deux


ans ici. Il semble étonné par mon silence. Il demande, sur
un ton insistant :

– Béryl… qu’est-ce qu’on dit ?


– Merci, Monsieur.
Il me fixe, sans ciller. Intensément. À me faire craquer.
Pleurer. Je tiens le coup. J’ai une grosse habitude des
hommes… dangereux. Il continue :

151
– Je ne peux pas m’attarder dans votre bureau. Pour-
rions-nous continuer autour d’une table ? J’aimerais savoir
vos intentions, vos perspectives… au sein du Labo.

Il marque une pause avant de dire :


– Quelle heure vous irait ?
– À déjeuner, je suis là.
– Avant six heures je ne pourrai pas. Il faut que je règle
beaucoup de choses. Je vais être plus qu’occupé.
– Je comprends, mais je ne voudrais pas rester ici cet
après-midi.
– Votre congé, je sais, mais nous devons préparer le
voyage à Mumbai.
– On pourra, au retour ?
– Non, il faut avant. J’ai besoin de tout savoir, pour ne
pas être pris au dépourvu. Que pensez-vous de ce soir ?
C’est un peu short. Désolé.

Là, mon esprit de femme s’éveille. Je te vois venir, mon


bonhomme !

Je prends une expression rude, autant que je peux. De


directrice adjointe. Il sourit :

152
– Béryl, je sais. Vous l’aurez, mais patientez un peu !
Quant à l’affrontement, vous êtes experte.
Je le toise, me cale dans mon fauteuil sans répondre. Il
continue :

– Si cela ne vous ennuie pas, je viens vous vous cher-


cher, en bas de chez vous, à 19 heures.

– Vous n’avez pas mieux ?


– Ma fenêtre de tir est des plus réduite. J’ai des réunions
jusqu’à 18 heures et nous avons une téléconférence de-
main à 9 heures, avec nos conseils.

Il a l’air ennuyé mais… grand besoin de me voir. Il me


craint aussi… Je suis une lionne ! Je réponds :
– Vous ne me laissez guère le choix. D’accord pour ce
soir. Mais je voudrais finir tôt. Je suis très fatiguée.

Il se lève. Serrement de mains viril, en disant :


– Nous avons besoin de toutes les compétences. N’hé-
sitez pas à venir me voir, si vous avez des idées.
– Je le ferai, Monsieur. Je vous remercie.
Il prend ma clé, ouvre la porte. Brefs coups d’œil, il
sort. Je referme. Je reste debout, perplexe.

153
Qu’est-ce que je fais ? On va discuter, c’est sûr. Mais
après ? Je passe à la casserole ? Dès ce soir ?
J’aimerais qu’il n’y ait aucune ambiguïté. Aucun refus
de ma part. Venir avec quelqu’un ? Du Labo ? Notre en-
trevue doit rester confidentielle. Une autre fille ? La-
quelle ? Une en qui j’ai totalement confiance.
J’appelle Madeleine. Messagerie. Je laisse : « J’aurais
besoin de t’avoir une minute pour discuter. Rapidement si
tu peux. Merci. »
Hortense ? Surtout pas. Incontrôlable. S’ils se mettent
d’accord, je suis exclue. J’aurais tout le labo sur le dos…
On saura que c’est grâce à moi.
Dilemme : si nous sommes seuls, Julien et moi, hors du
Labo, c’est dans la demi-heure. Et encore, si on veut jouer
les personnes respectables, pas des animaux. Rentrant du
dîner, dans sa voiture… il se jette sur moi.
Dans l’absolu, ça ne me gênerait pas. Mais je tiens à
mon poste de direction. L’avoir au mérite, pas au canap’.
Être intouchable !
Si Madeleine ne répond pas, j’ai qu’une solution, Hor-
tense. En essayant de la contrôler au max, de la raisonner.
Je prends le risque ? Je l’appelle :

154
– Tu es occupée ?
– Qu’est-ce qui t’arrive ? Fais toute seule !
– Faire quoi ? Tu ne sais même pas ce que je vais dire.

– Vas-y ! Parle !

Je lui raconte, en quelques mots, l’affaire. Je conclus :


– J’ai un motif sérieux pour que tu sois là, que tu le
rencontres. Il ne peut ignorer notre attirance mutuelle, lui
et moi. Tu nous régules. À ton niveau, tu te fais ton opinion
sur ce type. On y gagne toutes les deux.
– Non, Béryl, je ne le sens pas. Je vais tout rater. C’est
trop tôt. Je n’ai pas encore liquidé mon bonhomme… Vas-
y toute seule. Couche ! Aucun risque, t’es plus vierge !
– Si je refuse le lit, je perds mon poste. Même si je fais
doucement, nos relations vont être biaisées.

– Demande à Madeleine. Je suis fatiguée. Mon patient,


son décès, m’a mis la tête à l’envers.

– Je l’ai appelée, j’ai laissé un message. Rien pour l’ins-


tant. Il me faut une solution rapide.

– Tu as bien une jolie fille dans ton entourage. Place-


la !

155
– Impossible. Notre échange est quasi secret. Il me faut
une personne qui me garantisse son silence. Toi.
– Non, Béryl, n’insiste pas. Je suis trop excitée. Ça va
être le binz.

– Tant pis. Merci tout de même. Bye.


Heureusement que la porte est insonorisée. J’espère
qu’il n’y a pas de micro.
Je range l’ordi, sors mon sac, ferme l’armoire à code et
quitte mon bureau. Quelques rencontres. Petits saluts en
passant. Je ne veux pas m’attarder. Ils me savent veuve.
Voiture. Je conduis en automate. Coucher ? Pas cou-
cher ? Je me repasse Julien en boucle. Il est beau, il a du
caractère, il me plaît. S’il propose, j’ai mes règles, je le
rassure. Pour plus tard, je pense à lui. Je lui parle d’Hor-
tense. La fille-type dont il a besoin : dans la Santé, au con-
tact de notre public, un brin écolo… Mais elle, dans le
Labo, ça va ch… ! Peut-être pas l’idée du siècle…
J’arrive chez moi. Midi. J’attrape mon courrier dans la
boite. Je monte. À pied. L’effort, pour mieux cogiter. J’ar-
rive à l’étage. Clés… Julien, bon, décidé, je couche. M…
J’ai pris la mauvaise clé. Une vraie débile ! J’ouvre la
porte. Chaussures, sac, mules… Je me trompe de pied.
Faut que je zenne ! Je vais dans ma chambre, je me change.

156
Julien, ça continue… Je soutiens son regard, on s’aime.
Drame. On couche. Non, rien, je suis très froide, le cou-
vent, pas prête pour un sou. Ambitieuse, oui. Pour le
labo… Il ne me croit pas, il se fâche. Je regrette, j’ai tout
gâché.

Ça tourne et ça retourne, je ne m’en sors pas.


Le lit, on n’en meurt pas. Toutes les secrétaires, toutes
les adjointes, et même toutes les employées, elles le font
bien. Ça va tout seul. Base d’une saine relation. On com-
prend mieux son Boss. Une touche de sentiment, ça aide.
On sort du lot, de la foule, des toutes les nulles. Le boulot
marche mieux, plus efficace. Dommage pour les copines.
Elles n’avaient qu’à le prendre avant !
Je sors un truc du congèl. Celui qui vient… Je n’ai pas
faim. Je le rentre. J’attrape un verre, me sers du jus
d’orange. Ça me brûle l’estomac.
Pourquoi me faire un caca nerveux ? Je couche ! Basta !
Si je refuse, il va me prendre pour une idiote.
Il fallait pas que je l’allume, que j’aille vers lui à la
moindre occasion. Je n’avais qu’à le laisser dans sa m…
Ma bonté m’a trahie. Si je l’avais laissé tout seul, j’aurais
vu ce qu’il valait. Peut-être pas grand-chose…

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Au lit, il pourrait être bien. Tonique. Mieux que Xavier,
et que Benoit la chiffe molle. Moins dur que Christophe…
Problème : on fait tout de suite ? On file à l’hôtel à la
place du resto ? Chez lui ? On y retourne illico, dès qu’on
se voit ? Ou au retour, après le dîner ? Qui va être chaud,
de toutes les manières… Une heure à se regarder en face à
face ! On ne va pas tenir.
Non. j’y vais stricte, aucun sourire. Tenue raide, j’ouvre
un peu du haut pour qu’on ait un minimum de conversa-
tion. Je contrôle le flux, je le maintiens dans les rails.
Comme il veut que je sois. Pas à la sauvage.
J’ai un creux à l’estomac. Faim ? Pas faim ? Je sors
beurre et fromage. Il me reste dans le gosier. Même l’eau
passe pas…
Je suis vraiment c… Je me fais des nœuds au cerveau.
Pour que dalle ! Le lit, je connais, je ne fais que ça. Mais,
il faut savoir s’en servir. Sinon, le carnage.
Je marque une pause, pour que vous compreniez ma po-
sition. J’ai eu mes morts et mes blessés. J’ai appris sur le
tas. Ma mère n’a pas voulu me dire les choses, me trans-
mettre son expérience. Elle m’a tenue en laisse. Pas très
malin avec une jolie fille. J’ai commencé gourdiche. L’ex-
périence est venue peu à peu.

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Conclusion, je couche sans en faire une maladie. Il me
veut, on s’aime. Pas trop fort !
Je suis enfin… soulagée. J’ai pris la bonne décision.
J’ai faim. On le fait tranquillos. Les autres seront content
d’avoir raison. S’ils savent la vérité, que je suis encore
chaste de lui, ils vont rigoler. J’y vais ! Au moins, là, c’est
clair… Pour tout le monde.
J’ai faim. Fromage, salade, tout passe. J’arrête, je vais
grossir. Café ? Non, faut pas que je tremble. On y va au
sensitif. Hyper cool.
J’ai sommeil. Trop de soucis à la fois. J’appuie ma tête
sur mes mains, posées sur la table de la cuisine.

Le smartphone me réveille. J’ai dormi ! Sur ma chaise.


C’est Hortense, bien sûr :

– Tu le vois à quelle heure ?


– 19 heures. Mais… écoute. Je crois que… je vais y
aller seule. Je couche, ce n’est pas un problème. Je lui parle
de toi. Promis, je ne te laisse pas tomber.
– J’en étais sûre ! Tu m’excite, je te rassure et hop, pou-
belle ! Béryl, si t’y vas seule, c’est fini toi et moi. On ne
fait plus jamais. Même si tu pleures !

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– Bon d’ac’, tu viens. Mais hyper-cool. Pas un geste !
On fait comment ?
– Je vois les choses très simples. Tu lui expliques que…
il t’a pris de court, tu avais une amie à dîner. Pas pu la
décommander. Elle vient de perdre son compagnon. En
pleine détresse.

– N’importe quoi ! Mickael ? Mon mari !


– Y a que la vérité qui marche. Il te croira. Moins le
quart, chrono, je serai là.
Elle raccroche. J’ai tout raté. Je suis vraiment c… J’au-
rais dû réfléchir avant de l’appeler.
Bon, j’explique à Julien… Je lui dis… Il n’est pas con-
tent. Il voulait m’avoir toute seule. La cata plein tube.
Non, je n’appelle pas. Je laisse faire la Providence.
Téléphone : Madeleine. Je lui raconte. Elle dit :

– Hortense, c’est la c… du siècle. Annule-la ! Baise !


T’y vas franco, style : « Nous avons beaucoup de points
communs. Je ne fais pas ça pour le job. Ma promo, c’est
au mérite. On est bien d’accord ? »
– Je ne sais pas ce que vous avez, Hortense et toi. Je me
démène 24 heures sur 24 au boulot. Je ne fais que s’il me
plaît.

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– Béryl, tu veux que je sois franche ?
– Pas la peine. Je me le fais direct, et on n’en cause plus.
Il faut qu’Hortense me le laisse. Pas de la tarte ! Ciao !

Bon, Madeleine, c’est cuit. Hortense, je fais comment ?


Je dis que je l’ai appelé, Julien, qu’il est furieux… Sa con-
fidentialité, je me la tape ?
Je prends mon smartphone… J’ai le stress. Elle va ri-
goler ! Me raccrocher au nez. Elle se pointe. Je fais la
tronche. On a une soirée de m…
J’ai la tête en feu. Il est trois heures. J’attends pour la
joindre. Que ça paraisse vraisemblable. Je vais marcher,
pour me vider la tronche. Manteau, chaussures plates.
Je sors, je vais jusqu’au centre-ville à pas vifs. Je suis
en nage, mais enfin de me calme. J’entre dans les magasins
de sous-vêt’, je fouine… Ce soir, je suis la plus belle. Hor-
tense, j’écrase. Je passe avant, c’est moi qui ai eu l’idée.

On fait à trois ? Serrés, c’est plus marrant.


J’achète une culotte. Une neuve, qui ne me rappelle rien
ni personne. Même s’il ne la voit pas, je pense. Je ne me
sens pas libre.

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Je rentre à la maison. Quatre heures et demie passées.
Je me chauffe un grand thé. Si je continue, je vais faire une
masse de pipi. Chez moi, c’est nerveux !
Je regarde mon ordi, trouve mes textes, que je garde en
copie chez moi – ce n’est pas très légal, mais c’est pour
bien les avoir en tête.

Six heures dix, mon portable sonne. Julien :


– Madame Serizy ? … Béryl ? Désolé de vous déran-
ger. Le sort se ligue contre nous. Ma voiture ne démarre
plus. Le garage me la prend. On me raccompagne chez
moi. Je ne pourrai pas pour ce soir. On fait par téléphone…
Gros comme une maison. Le coup de la panne ! Mais,
moi, je ne change rien. S’il a peur, ce n’est pas mon pro-
blème. Maintenant, je me le fais ! Qu’il soit d’accord ou
pas ! Je réponds :
– Donnez-moi votre adresse. Nous irons avec ma voi-
ture. Je serai chez vous à 19 heures.
– Merci, Béryl, vous me sortez d’un sale pétrin. Vous
avez raison. C’est mieux qu’on se voie. On doit vraiment
parler. De choses importantes.

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Il raccroche. Bon, cette fois-ci, c’est clair, il ne couche
pas… Mais, que j’aille chez lui, c’est prendre un risque.
Sauf qu’il ne va pas oser. Trop évident.

M… ! Je ne lui ai pas parlé d’Hortense !


Je la rappelle ? On annule tout ? Je lui dis que je suis
grande, je me débrouille, j’assume.
Portable, je fais son numéro. Elle décroche aussitôt :
– Béryl ? Encore toi ? Sûr, ton m… t’a fait le coup de
la bougie ou du carbu. Il est chaud ! Moi, à sa place, j’au-
rais pas osé ! Je viens et on se le fait à deux ! T’inquiète,
ça se passera bien !
– Tu ne me laisses pas le temps de parler. Oui, il a une
panne… Je souhaiterais que tu ne viennes pas. S’il veut, je
me le fais toute seule.

– C’est ça ! Les bonnes affaires, tu te les gardes. Et moi,


qu’est-ce que je fais ? Le couvent ? Tu me fais ch…
comme pas possible !

– Tu veux… ?
– Bien sûr ! Ma petite Béryl, tu m’agace franchement !
Quand tu as besoin, je suis là, à tes godasses. Si tu ne me
veux plus, panier, je n’existe plus. Tu ne m’auras pas

163
comme ça ! Tu me prends à moins le quart ! Sinon, j’y vais
toute seule !

– T’as son adresse ?


Elle raccroche sans répondre.
Là, panique. Avec ses gros seins, on est mal parties.
Je fais pipi. Ça ne suffit pas. J’ai besoin de sortir. J’ai
déjà beaucoup marché. J’ai des fourmis aux jambes.
Je sors. L’air me fait du bien, je tâche de me fixer sur
les vitrines. Plusieurs solutions. (1) On discute un max, je
lui fais son topo, il m’adore, Hortense, avec sa poitrine,
donne du piquant à mon argumentation. J’ai la promo sans
coucher… Elle et lui, ils se revoient, elle est aux anges. (2)
C’est un vrai mâle. Avec deux filles, il est hyper-chaud. Je
me barre dans l’urgence. Elle le prend. (3) D’emblée, c’est
rappé. Il veut les deux. On fait l’une après l’autre. On est
tous ravis de m’aubaine. (4) Je ne sais plus… A court
d’imagination. La honte… ou pas.

Je rentre chez moi à six heures. Je me fais Directrice :


veste bar de chez Dior, inspirée de la 47. Le max ! Elle me
va très bien. Elle affine ma taille. Noire. Pantalon du
même. Pull crème, ras-de-cou. Je suis une fille chère. Hors
de prix. Il me veut ? Il casque !

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Maquillage. Micro. Look naturel (pas « nature », j’ai
horreur). Sac. Voiture.
J’arrive à moins vingt en bas de chez Hortense. Elle est
là. Grand manteau jusqu’aux chevilles, ouvert sur un pull
de laine brillante. Poitrine, aucun doute, mais pas trop en
vue. Décolleté large, correct pour une soirée. Pantalon
smart, net, beau pli. Chaussures vernies. Style réunion mé-
dicale. Fille sérieuse. Beau parti. Pas trop chère…

Elle monte dans la voiture. Je démarre. J’explique :


– Puisque tu t’imposes, tu prends les risques. Tu vas le
chercher toute seule, je reste dans la voiture. Tu expliques
ton truc. Vous revenez et on va au resto tous ensemble. Tu
parles du décès, ça va le calmer. Si tu n’es pas là au bout
de cinq minutes, j’accours !
Petites routes de nuit, pleins phares. Personne. Nous ar-
rivons devant une série de maisons sur deux niveaux. Vil-
lage ancien, préservé par le Débarquement (il n’y en a qua-
siment plus). Je dépasse son numéro de vingt mètres et me
gare.
Sept heure pile, Hortense sonne à la porte… qui s’ouvre
et… se referme. Mon cœur bat la chamade. Je regarde ma
trotteuse. Deux minutes, trois, quatre. Toujours rien. J’ai

165
mon portable en main, s’il se met à sonner. Cinq minutes
moins quelques poussières, je quitte la voiture.
Rue sinistre. Éclairée d’une lumière blafarde, jaunasse.
Aucun bruit. Film policier d’avant-guerre. J’arrive au nu-
méro. Je frappe avec le marteau de porte. On ouvre. C’est
Hortense… cheveux en bataille. Elle n’a plus son man-
teau. Pull… de travers. Je murmure :

– Tu l’a mis où ?
Voix de Julien, derrière elle :
– Béryl, vous auriez dû me dire. Votre amie…
Elle s’efface. Il est là, demi-sourire, joues rouges. Il ra-
juste sa cravate. Il s’approche, voix hésitante :
– Béryl, bonsoir… Ravie que vous soyez là… Je n’ai
vraiment pas pensé… C’est idiot…
Il me serre la main :
– En tout cas, merci d’être venue.

Hortense intervient :

– Passe-moi ton manteau !


Je la fixe, étonnée :
– On ne s’en va pas ? Au restaurant ?

166
– Je ne voulais pas abuser de votre voiture. Je l’ai dit à
votre amie. Nous allons dîner ici. Je me suis fait livrer par
un traiteur. Un Libanais. Je le connais depuis longtemps, il
est très bien.

Nous avançons vers le salon, il ajoute :


– Votre amie a de la vigueur… Je réalise maintenant…
Nous avons laissé une atmosphère s’établir entre vous, Bé-
ryl, et moi… qui a pu vous inquiéter…
Il ouvre une porte. Le salon. Il me fait entrer, en disant :

– Vous êtes jeune, jolie. Bien évidemment, vous avez


pensé…
Je souris, il ajoute, devenu très maître de lui :
– Pour le dîner, n’ayez aucune crainte. J’ai compté
large.

Nous entrons. Je me tourne. Hortense… a disparu.


Qu’est-ce qu’elle f… ? Elle n’est pas chez elle !

Julien me tend le bras :


– Votre manteau. Donnez-le-moi. Installez-vous, je re-
viens.

167
56. Bourgeoise, un peu moins…
Grande pièce. De l’ancien mêlé à du moderne. Canapé
ample, façon Chesterfield, cuir fauve. Trois places, grand
pour la pièce. Lampe d’ambiance, chaleureuse. Fauteuils
style Empire, un peu raides. Table basse rustique, afghane
ou Tibet. Au milieu de la pièce, sous un grand lustre,
éteint, belle table. Couvert mis… pour deux.
Hortense, arrive, superbe. Son pull l’illumine avec ses
reflets brillants. Ample, majestueuse, bourgeoise… Son
regard est dur. Elle me fait signe de me taire.
Julien revient avec un plateau, des verres et une bou-
teille. Il me dit :
– Asseyez-vous. Asseyez-vous. Ne changeons rien à
notre soirée. Nous allons examiner les points de demain.
Vous m’assurez de la confidentialité de votre amie… Petit
alcool ?

– Pas trop fort. Ou un jus.


Julien repart. Je m’assieds. Hortense s’est emparée de
la bouteille. Whisky. Elle se sert. Je murmure :
– Tu n’as pas fini ! Fais pas le cirque. Attends qu’il soit
là.
168
– Lâche-moi les baskets !
Julien revient avec deux bouteilles :
– Oui, servez-vous, Hortense. Vous permettez que je
vous appelle Hortense ? Mettez-vous à l’aise. Béryl, j’ai
tout ce qu’il faut pour vous. N’ayez crainte. Vous savez…
un homme seul.

Elle s’assied à côté de moi, assez loin. Il nous regarde


toutes les deux :
– Vous ne vous ressemblez pas, mais… Que vous
dire… Des femmes de poigne ! Comme aux US ! … En
plus chaud.

Il sourit, et s’en va de nouveau :


– Choisissez ce que vous voulez, Béryl, j’apporte les
gâteaux apéritifs.
Je regarde Hortense, qui hume le whisky. Elle crie (Ju-
lien est loin) :
– Je ne connaissais pas cette marque. Il est très bon.
N’apportez pas de glaçons ! Ce serait une hérésie !
Il réapparaît :

169
– Moi aussi, je le prends toujours sec. Une cuvée toute
proche. Un blend normand qui n’a rien à envier aux Bri-
tanniques. Vous voulez aussi goûter, Béryl ?

– Non, je tiens mal l’alcool. Je préfère plus doux.


– Vous avez là un petit grenache de propriétaire. Mis
en chais par un vieil ami. Un Corse. Vin légèrement boisé.
Très typé.
Je hoche la tête. Hortense a bu un peu, elle tient la bou-
teille et examine l’étiquette avec attention. Le problème,
c’est vraiment… les seins. On ne voit que ça.
Julien me sert. Je l’arrête, du doigt, à un tiers de verre.
Hortense a repris le sien. Le tenant sous ses narines, elle le
fait tourner lentement, façon expert.

Julien l’observe. Il dit :


– Il a de belles notes florales. Vous aimez ? Vous avez
vu son nom : « Thor Boyo ». Ils ont écrit qu’« il réveille
en nous le Viking qui sommeille ».
Hortense en cuirasse nordique ! Manque plus que ça !
Elle dit :
– Première gorgée, il est un peu rude, mais on s’y fait.
Un petit goût d’orange. Whisky fermier. Northmaen… je
connais. Je n’en avais jamais goûté.

170
Julien sourit :
– Je vois… Vous êtes amateur – ou amatrice, comme
on dit aujourd’hui… J’en ai autre, un breton. Un ami. Il
fait du 18 ans d’âge, mais il ne faut pas le dire. C’est la loi.

Il ressort de la pièce. Je murmure :


– Hortense, arrêtes ta démo ! On doit travailler !
– Tu m’as fait venir. Tant pis pour lui !
Julien revient, avec une bouteille et deux nouveaux
verres :
– Un problème, les filles ?
Il s’assied face à nous, tout sourire :
– Voici ma petite merveille. À tête reposée. Vous vou-
lez essayer, Béryl ?
– Non, non, le whisky, j’évite. Pour tout avouer, je ne
connais que les grandes marques. Je n’en prends jamais.
– Hortense, ne mélangez pas. Je vous en ai sorti un
autre.
Il la sert. Elle recommence son manège puis, tout de go,
embarque Julien sur la législation des alcools, les injus-
tices entre pays, les Britanniques et leurs quotas. Eelle file
sur le Brexit, la grande finance. Quand elle se lâche,

171
Hortense, elle sait… tout. L’alcool la stimule… Il est baba.
Je les laisse parler et hume mon grenache boisé, tâchant de
suivre… Elle l’accapare. Je me sens vraiment c… Stupide
au max. Que faire ?
Hortense, les hommes ne l’écoutent pas, leurs yeux sont
aimantés… là où ça brille.
Quand on est ensemble, et qu’il y a du monde, ça passe.
Mais toutes les deux pour un seul homme, on n’a pas en-
core fait. Ça craint !
Nous ne sommes pas dans le même registre. Je suis le
génie des solutions. On apprécie sa chaleur, ample et con-
fortable. Un corps sain… dynamique.

Ce soir, elle a gagné. Je suis out ! Larguée…


Je prends un petit gâteau sur la table, faute de mieux.
Julien me dit, se tournant à peine vers moi :
– Je ne vous ai pas servie. Je manque à tous mes de-
voirs…
Il revient à Hortense, qui a continué à parler. Ils font
trop vite pour moi. Elle saute du coq à l’âne. Grand brio.
Elle s’éclate. Moi, je n’y connais rien. Je ne me sens pas
d’intervenir.

172
Frustrée, je me lève et m’approche d’un tableau. J’aime
beaucoup, il est ancien, bouquet de fleurs dans un vase.
Cadre empire en bois doré, arrondi en haut. Un bien de
famille…
J’attends… que Julien m’appelle, qu’on parle de ses
problèmes du Labo… Mais ça ne vient pas. Aucune allu-
sion. Hortense le… passionne. Elle en joue. Les hommes
regardent ses lèvres… son cou… son pull. Je la vois nue.
Qu’ils continuent ! Je me tire ! Qu’ils baisent, je m’en
f… Ils sont grands !

J’ai vraiment fait l’idiote. J’avais tout en main, j’ai pas


réalisé !

Je reviens au canapé et reprend ma place. Julien, me


voyant, prend la parole :
– Hortense, si vous permettez, nous allons passer à des
choses moins gaies. Mais il le faut… Béryl, dites-moi le
fond de votre pensée. Demain, c’est jouable ? Ils ne vont
pas encore me sortir un coup tordu ? Les Indiens, que sa-
vent-ils… que nous n’ayons pas abordé… Tout ceci, Hor-
tense, est confidentiel. Je compte sur vous deux.

Elle sourit, il revient à moi :

173
– Je vais être plus précis. Il ne faut pas nous appesantir
sur les torts de Monsieur *** [le Boss]. Je devine le res-
sentiment des Indiens. Il me faut préciser l’attitude à avoir
quand nous irons là-bas. La législation était floue, le La-
boratoire en a profité. Ils n’avaient qu’à se défendre à ce
moment-là. Notre position est essentiellement prospective.
S’ils sont conciliants, nous coopérons à parts égales… Bé-
ryl, vous pensez que c’est envisageable ? Nos avocats, je
voudrais les motiver. Le changement, l’ouverture, l’en-
thousiasme qui sont le nôtre. C’était mon premier point.

Il marque une pause et me regarde intensément :


– Le second point : nous devons discuter de vos ambi-
tions, votre rôle, ce que nous pouvons envisager dans le
futur…

Puis, se tournant vers Hortense, il poursuit :


– Nous avons de quoi faire… Il ne faut pas perdre de
temps.
Elle le coupe :
– Ne vous gênez surtout pas pour moi.
Elle se lève et disparaît dans le couloir. Julien semble
soulagé. Pas moi.

174
Il change de ton. Mi-voix, ton de confidence. Il avoue
qu’il ne sent pas trop les choses. Il n’évaluait pas l’ampleur
de nos difficultés, il découvre de jours en jours. Il craint
que cela s’embrouille encore. Doit-il tout stopper ? Il s’est
beaucoup investi, mais il hésite encore. Il m’ouvre son
cœur.

Du bruit… Hortense ?
Il m’explique qu’il a eu déjà affaire aux Indiens, dans
une société informatique qu’il dirigeait, en tant que salarié.
Là-bas, ils ne travaillent pas comme nous. Ce sont des rou-
blards, de vrais Orientaux, malins, subtils… Pas comme
les Américains, francs du collier. Notre première difficulté
consistera, très rapidement, à nous préciser le cadre, des
spécifications techniques pour le projet commun. Il faudra
être vigilant, être un peu partout à la fois.
Du bruit, mais toujours pas d’Hortense. Julien parle
vite, hâtif : il a besoin de moi, car je connais bien le dos-
sier, que j’ai été en Inde, même si ce n’était pas longtemps.
Je devrais avoir une idée générale sur l’ambiance. Il nous
faut constituer des équipes localement qui travailleront
pour nous. Pour cela, il faut avoir quelqu’un sur place,
pour statuer sur la valeur des diplômes qu’ils nous présen-
tent, décoder des titres de leurs formations. Les avocats ne
sont pas entrés dans ce détail. Il cherche un expert indien,

175
de confiance, qui parle leurs langues, hindi, bengali, télou-
gou… Pour sonder leur âme. Sans ces données de base,
nous allons vers des problèmes.
Bref, un bon quart d’heure d’un discours dense, lourd,
sans ma copine qui m’inquiète.

Il attend ma réponse. Je dis :


– Pour demain, c’est trop court. Je ferais très simple
pour les avocats : les Indiens veulent-ils aller en Cour, ou
non ? Si oui, Julien, vous laissez tomber. Dans tous les
autres cas, vous demandez qu’ils précisent leurs aspira-
tions. Nous les examinerons point par point. Là, je sors
mes documents, traduits, et nous leur répondons. Dans les
grandes lignes, on peut faire ça en 48 heures. Montrer
notre professionnalisme…
Mais voilà Hortense. Elle est… très belle, très attirante.
Même pour moi. Yeux de braise. Maquillage ? Je ne vois
pas où. La fente entre ses seins a disparu. Sa poitrine a
perdu de l’ampleur… Ses tétons pointent malgré l’épais-
seur de la laine. Elle a enlevé son sout’ ! Sûr, elle a retiré
aussi la culotte ! Où elle les a mis ? Elle n’a pas de sac.
Dans sa salle de bains à lui ?
Je la fixe, sévère. D’un signe de tête, elle m’intime de
ne plus la regarder et de faire avec Julien. Tout en la

176
scrutant, il continue sur les perspectives du Labo à l’inter-
national, les difficultés de faire seul, les points d’ancrage
avec les Indiens. Il veut savoir si je suis prête à m’investir,
aller là-bas. Malgré la chaleur et les maladies.
Que fait Hortense ? Il sourit. Elle est dans mon dos. Il
reprend, ton plus enjoué. Il finit par dire :

– Tout cela est bien sévère, Hortense. Je vous ennuie.


Nous allons dîner.

Je me lève, Hortense fait un pas, sa poitrine balance, un


peu mais je le vois.
Nous allons vers la table, un peu plus loin dans la pièce.
Il dit :
– Je vis seul. Quand j’ai acheté cette maison, il y a
quelques années, il y avait, au rez-de-chaussée, trois
pièces. Je les ai rejointes. Je n’en ai plus que deux, ce salon
et ma chambre, avec un cabinet de toilette. Pour ne pas
avoir toujours à monter. C’est moi qui ai tout dessiné. J’ai
fait l’architecte, le maître d’œuvre. Il a fallu de gros tra-
vaux et surtout un bon maçon. Il a mis un IPN. Vous
voyez, ça tient. Au premier, j’ai mon bureau, assez grand,
avec vue sur le jardin, et une autre chambre qui me sert
pour les amis, mais qui pourrait aller pour un enfant – ou

177
même deux. Au troisième, une grande pièce mansardée,
qui me sert de grenier.
Il a donc tout prévu… pour Hortense. Pas besoin de dé-
ménager !

Il ouvre le vaisselier et rajoute un couvert. Il repart à la


cuisine. Je murmure à Hortense :
– T’es à poil ? Tu veux faire quoi ? Baiser tout de
suite ? S’il marche dans ta combine, je me barre.

Julien revient très vite, avec les hors-d’œuvres. Il sou-


rit :
– Désolé, les filles. Je vous ai fait attendre.
Son « les filles » fait un peu macho, et même assez dra-
gueur. Je ne me sens… plus trop à ma place, avec mon
petit ensemble qui me serre de partout…
Nous nous asseyons. Entrée libanaise, plusieurs mez-
zés, de couleurs variées. Il les désigne : houmous de bette-
rave, falafel, labneh, fatayer, saganakis et, pour finir, baba
ganoush. Tout cela accompagné de pains pita tout chauds.
Il me dit, en souriant :
– Vous voyez, Béryl. J’anticipe toujours. Par métier,
par vocation. Je ne me laisse pas prendre au dépourvu. Il y
en a pour nous tous. Même si vous avez faim !

178
Hortense est gourmande. Après, elle fait un régime.
Elle aime se promener nue chez elle. Sa glace ne lui par-
donne pas.

Il approche une bouteille de vin blanc et me dit :


– Petit vin libanais.
Je fais signe que je n’en veux qu’un fond.
À Hortense, il ajoute :
– Vous semblez très forte en œnologie. Goûtez. Il est
de la vallée de la Bekaa. C’est un Château Ksara, vignoble
fondé par les Jésuites, ils y sont restés jusqu’en 1973.
Hortense est en joie. Ils rient ensemble. Moi, je m’in-
quiète. Comme je les regarde. Julien, me voyant, paraît en-
nuyé :
– Après le dîner, on se met au travail. Nous rédigeons
un papier. Que j’aie les grandes lignes de la téléconfé-
rence. Bien tout en tête pour demain.
En attendant, nous piochons dans les plats en parlant de
choses et d’autres. Il a toujours vécu dans la région, mais
il a beaucoup voyagé, pour ses études, sa profession…
sauf en Inde. D’où son intérêt pour moi…
Nous ne sommes pas encore des intimes, mais les
échanges sont très vifs, Hortense les anime au mieux. Je

179
m’efforcer de maintenir la conversation dans un… cadre
sérieux. J’ai beaucoup de mal, car Hortense est très vive et
même drôle.
Hortense sourit à pleine dents. Blanches, éclatantes.
Comme elle bouge beaucoup en parlant, ça fait remuer ses
seins… Il semble aimer, pas moi. Je réponds à Julien, tâ-
chant de garder mon sérieux :
– En tout cas, pour demain, il faut dire à nos avocats
que nous sommes volontaires, décidés, partenaires ca-
pables, et surtout très réactifs. Nous ne nous laissons pas
démonter par leurs… menaces. Il faut dépassionner. Nous
devons leur fournir des termes puissants, mobilisateurs,
que les avocats reprendront. J’ai de la matière. Si vous
voulez, après dîner, je vous fournis les points d’ancrage.
Si vous ne voyez pas. Les Indiens ne sont pas tout blancs.
Loin de là.

Il m’écoute, mais à demi seulement. Hortense fait son


cirque, à peine. Suffisamment pour que ça se voit. Pour un
homme expert. Il nous jette des yeux, alternativement, à
elle et moi. Pas le même regard.
Hortense est brillante. Je la connais bien, mais là, elle
se surpasse. Son décolleté est vraiment joli. Mieux encore
sans sout’, car ça gonfle moins. Quand elle parle, elle est

180
claire, compétente, adaptée, plaisante. Discussion vive. Je
le vois intéressé. Très. Je sens des perspectives pour elle et
le Labo. Il l’interroge sur ses souhaits.
Ce faisant, nous piochons dans les mezzés, tous les
trois.
En même temps, elle parle d’elle, fait sa promo. J’ap-
prends qu’Hortense devait faire médecine, mais ses pa-
rents n’avaient pas les moyens. Elle a gardé, tout au long
de ses études, des liens avec les étudiants… très proches.
Elle en a fréquenté plusieurs. Elle a une connaissance, ap-
profondie, du sujet. Surtout des soirées, des taunus et des
fresques holà ! Il demande :

– C’est vrai ce qu’on dit ? Vous dansiez toutes nues ?


– On en rajoute beaucoup. Ils paient des putes, pour ani-
mer. Elles entraînent les femmes internes en médecine, qui
ne demandent que ça. Nous, les infirmières, on agrémente.
On parle de nous, mais nous ne sommes pas les seules !

– Je pensais que c’était des légendes.


Elle sourit :
– À moitié seulement. Certaines villes perpétuent la tra-
dition. On ne le dit pas. Venez ! Vous aurez du spectacle.
Je vous ferai inviter. C’est possible, si vous restez discret.

181
Nous avons fini les entrées. Il se lève et retire les as-
siettes qu’il emporte. Hortense a pris le grand plat et le
suit. Moi, je suis… larguée. Avec mon ensemble veste-
pantalon noir, je fais croque-mort. Je prends l’assiette des
pitas et vais après eux… Ne pas les laisser seuls.
Nous parvenons à la cuisine. Très bien, très propre.
Mais quand j’arrive, elle est déjà repartie dans le salon.
Julien me parle à voix basse :
– Vous avez eu raison de me faire connaître votre amie.
Elle a des atouts. Mais il faut que je voie où la placer. Très
agréable. Beaucoup de spontanéité. Force de contact. Elle
serait intéressante avec notre clientèle.

Hortense est loin, face au tableau qui m’avait attiré. Ju-


lien dit, à voix forte :
– Mon père l’a acheté dans les années 60. Il l’a fait res-
taurer. Je le trouve assez plaisant. Un bon 18ème. Auteur
inconnu. Il a du charme. Pas un grand style, il se laisse
regarder.

Hortense revient à nous, dans la cuisine, tout sourire :


– Votre père est amateur de peinture ?
– Il n’achète plus, il est trop vieux. Mais, oui, en Hôtel
des ventes, il a fait des trouvailles.

182
Julien nous regarde, attentivement, l’une après l’autre.
Nous sommes presque au touche-touche, l’une et l’autre.
Il dit :

– Ce doit être animé quand vous êtes ensemble !


Elle répond :
– Béryl est une fille à principes. Pas forcément drôle.
J’apporte la fantaisie.
Il sourit :
– Je devine… je devine !
Je réplique :
– Nous nous entendons bien. Mais elle est terriblement
jalouse. Elle est assez souple pour les hommes. Mais, si
c’est une fille, un vrai dragon !

Hortense me coupe :
– On n’est pas gouines. Ne vous inquiétez pas.

Il sourit :

– Vous y avez pensé ?


– Béryl, au lit, elle est assez bonne.
Il me fixe, puis Hortense :
– Je ne comprends pas. Vous en êtes ou non ?

183
Elle répond :
– Entre filles, ce n’est pas comme avec un homme.
– Vous allez peut-être m’expliquer. Quand j’ai regardé
« La vie d’Adèle », je me suis demandé si ce n’était pas
exagéré…
– Nous, ça peut être chaud, dit Hortense, tout sourire.
Mais, rassurez-vous, nous aimons les hommes ! Toutes les
deux, Béryl surtout.

Il murmure, critique :
– Ce film, j’ai beaucoup aimé. Surtout le début, les ja-
lousies entre filles. Mais après, les scènes de lit, je n’y
crois pas. Vous ne faites pas ça ! … Les relations entre
femmes, pour moi, sont un… mystère.

Hortense rigole :
– Imaginez, Béryl et moi, toutes nues. Elle a beaucoup
de charme. Forcément, ça nous plaît.
Je précise, tâchant de garder mon sérieux :
– Julien, il ne faut pas la croire. C’est arrivé, oui, mais
ce n’est pas une habitude. Alors que nous nous connais-
sons depuis des années.

Il me fixe, très amusé :

184
– J’aimerais être là, l’œil au trou de la serrure.
Silence… gêné de ma part. Je réplique :

– Il faut revenir aux Indiens. On a beaucoup de choses


à voir.
Julien nous laisse dans la cuisine, il part au salon, d’un
pas vif. Je l’entends poser des assiettes sur la table. Nous
sommes seules. Je dis :
– Hortense, s’il-te-plaît ! On a du boulot ! Pense à moi !
Lâche-le un peu !
– Fais pas ta cruche ! Tu veux coucher, prends-le. Mais,
après, tu me le laisses !

Julien réapparaît, tout sourire :


– Votre histoire à toutes les deux m’interpelle. Abdel-
latif Kechiche, le réalisateur, a pris un parti commercial.
Mais il y a certainement un fond de vérité.
– Béryl voudrait qu’on le fasse, dit Hortense. Moi, je
suis obligée de la freiner.

Il la toise :
– Non, là, Hortense, vous plaisantez. Madame Serizy
est toujours en noir, très stricte. Je ne la vois pas du tout
en initiatrice.

185
Je le coupe :
– Je suis désolé d’intervenir, jouer les rabat-joie. Nous
avons un programme serré pour ce soir. J’aimerais que
nous revenions à ce que nous devons faire, absolument : la
téléconférence de demain.
Hortense, dans le dos de Julien, me fait des grimaces
style sanglant. Il dit, ne la voyant pas :

– Béryl, vous avez parfaitement raison. Le chapitre est


clos.
Il se tourne vers elle :
– Vous, Hortense, nous allons faire simple. Vous m’en-
voyez votre CV. Je vois ce que nous pouvons pour vous.
Il ouvre le four, prend des maniques et dit :
– C’est un Samkeh Harra, poisson blanc épicé. Ce n’est
pas trop fort, très léger, pas gras du tout. Il se sert avec du
riz noir.

Hortense, dans son dos, me fait un énorme doigt d’hon-


neur. Lui, qui n’a rien vu, poursuit :
– Mangeons tant que c’est chaud. Nous écrirons tout à
l’heure… Hortense, pouvez-vous me prendre les couverts
à poisson ? … Allez à table toutes les deux, j’arrive.

186
Nous partons devant. Hortense me glisse à l’oreille :
– Pense à aller aux toilettes avant !
Je murmure :
– T’arrêtes un peu ! Quand nous avons fini, je me barre.
Faites ce que vous voulez.
Nous arrivons dans le salon et nous attendons, debout.
Julien pose le plat sur la table et nous invite à nous asseoir.
Il m’en propose un tout petit peu, en disant :
– Goûtez déjà. Si cela vous plaît, vous en reprendrez.
Les estomacs fragiles, je connais… J’ai pensé à vous, Bé-
ryl. Vous aimez la nouveauté, l’imprévu. Hortense, vous
avez sans doute les mêmes goûts.

Il continue, mi-voix :
– Une fondue d’oignons, des tomates, de la crème de
sésame, avec une pointe d’harissa. J’ai demandé « pas
trop ». Cela vous convient ?
Je commence, discrètement. C’est très bon. J’ac-
quiesce, il me sert mieux, Hortense aussi.
J’embraye sur mon voyage en Inde, la médecine ayur-
védique, le rôle des épices dans la santé traditionnelle…
Hortense reste muette. Je la vois jalouse, car, en dehors de
l’Europe, elle ne connaît que le Maghreb. Elle mange, sans

187
rien dire. Mais ses bouts de seins, quand elle se penche,
sont proches du bord de son pull, prêts à nous faire un so-
phie-marceau de belle qualité.

Elle me coupe, après un instant, sans lever la tête :


– Les femmes, là-bas, sont très pudiques. Malgré la
chaleur, elles ne montrent rien. Par contre, les sages peu-
vent être tout nus, ça ne choque personne.

Julien la fixe, alors qu’elle mange…


On ne voit plus que ça.
Je me sens décalée, guindée, serrée dans ma veste qui
me tient chaud. Surtout avec les épices. Si je défais un bou-
ton, nous sommes perdues.

Je suis le piquet qui retient la chèvre.


Hortense parle vivement, son pull remue, ça me gêne…
physiquement. Ce n’est pas la première fois. Mais ici, Ju-
lien, c’est mon Dir. En Salle de garde, elle doit être la ve-
dette. Seins comme elle a, fesses itou. Une pute comme
elle, hors de prix. Hortense ? Gratuit… ou presque.
J’essaie de chasser l’image. Je place un mot, quand je
peux. Elle a fini son verre de vin, je l’ai à peine entamé.
Julien la ressert… un fond. Il me dit :

188
– Je découvre, Béryl, un autre aspect de votre existence,
grâce à votre amie. Je n’ai jamais imaginé… Vous très
raide, et même rigide…
– Elle cache bien son jeu, dit Hortense. Il y a des fois
où je me fâche. Je me couche, je dors et… elle est dans
mon lit ! Elle ne pense qu’à ça.

Il se tourne vers moi, étonné :


– C’est vrai ? Je ne vous vois pas comme ça.
Hortense intervient :
– Elle ne vous le dira pas. C’est une vraie perverse !
Il nous regarde, l’une après l’autre :
– Béryl ? Dites-moi que c’est faux !
– Elle exagère tout. Parfois, je déprime. Elle est mon
réconfort. Mais, au lit, ceci a dû se produire une fois.
Elle me fait les gros yeux, mais Julien, tourné vers moi,
ne la voit pas.
Je mange, perplexe. Si elle continue, j’ai plus qu’à quit-
ter le Labo.
Ils discutent abondamment, d’un peu de tout. Moi…
j’ai vraiment envie de partir. Sauf qu’avec ce piment

189
libanais, je… suis très jalouse. Nous sommes vendredi.
Même si on fait sans dormir, on aura tout le week-end.

Comme je ne parle pas, Julien s’inquiète :


– Béryl, vous avez raison. Terminons le repas, et met-
tons-nous au travail sérieusement. J’ouvre mon ordinateur
et on fixe les choses, point par point.

Je fais un sourire, et je dis :


– Je suis absolument confuse, Julien. Nous aurions
dû… Moi, vous poser des questions, mieux connaître vos
intentions. J’ai paniqué…

– Oui, vous êtes une fille sérieuse.


Hortense, sans qu’il la voie, fait sortir un téton de son
pull. Je garde mon sérieux :
– Tout à fait… Votre dîner est excellent. Je connaissais
un peu cette cuisine, mais là, vous avez fait un must. Un
vrai festin !

Il sourit, me regarde, puis Hortense :


– Ne vous impatientez pas, mais nous allons faire vite.
CV, vos projets si vous venez chez nous. Tout cela par In-
ternet. On se voit, on délimite un cadre, nos convergences.
On devrait les trouver.

190
Il me ressert du plat. Petite part. J’en raffole. Hortense
l’embarque sur les difficultés de la médecine, le numerus
clausus et les pressions hospitalières, les salles de garde
comme exutoire. Les misères du monde, les maladies.
Elle a beau parler vrai, ses seins disent tout autre chose.
Je la vois, nue avec Julien… Je tranche :

– Avant de sortir votre ordinateur, j’aimerais vous dire


mon sentiment, en voix off…

Hortense me coupe :
– Vous l’avez vue ? Les perverses sont toutes comme
ça. Elles vous parlent de boulot, mais ses yeux vous char-
ment. Comme un serpent. Le cobra indien !

Je la toise, brutale. Elle continue :


– Béryl a les mensurations-type pour le Crazy. Un peu
grande : 1,75 au lieu de 72. Mais le reste, ça va : 90-60-85.
Montre-nous, Béryl ! Julien voudrait voir. Moi, c’est vrai,
j’en ai trop, style américain.

Là, je prends un regard sévère, au max :


– Hortense veut vous troubler. Faites-la taire ! Elle ne
vous dit pas qu’elle est suffragette. Aux manifs, elle casse
du flic !

191
– Vous pensez m’étonner, Béryl ? Vous pratiquez les
arts martiaux !

Nous avons fini le poisson, Julien demande :


– J’ai une assiette de fromage, mais cela fait peut-être
un peu trop, pour vous, les filles. Après, dessert typique.
Nous rapprocher de l’Inde, sans aller trop vite.

Je regarde Hortense et dis :


– Pour moi, pas de fromage. Le dessert me suffit. Nous
faisons attention… au régime.
Julien se lève. Elle aussi, elle retire les assiettes ainsi
que les couverts. Julien emporte le plat. Moi… je n’ai plus
rien… Ils sont partis et me laissent. J’hésite puis les re-
joins. La porte de la cuisine est fermée. J’ouvre. Ils s’écar-
tent, lui gêné, elle épanouie. Il dit, voix lente :
– Hortense, allez dans le vaisselier, pourriez-vous en
sortir trois petites ? Béryl, prenez les cuillères à dessert.
J’apporte le reste.
Je retourne au salon, elle est déjà là, debout, face à la
table et aux assiettes, disposées à nos places. Elle prend
mes cuillères et les répartit sur la table.

192
Julien arrive et pose le plateau. Quatre grands verres
presque remplis d’une gelée blanche. Dessus, des graines
moulues et petits sucres rouges et verts. Il précise :
– C’est le Mouhalabieh, un flanc sans œuf et sans glu-
ten, que du naturel. Un plat de tradition, très léger pour le
soir. Je serais bien incapable de le faire ! Pas de gélatine,
que du naturel !

Il les dispose sur nos assiettes et s’assied.


Goût de fleur d’oranger, pistaches grillées. Je mange
lentement, inquiète. Hortense, s’enquiert, sur un ton ena-
mouré :

– Vous aimez le Liban ? Vous y retournez quand ?


Je les vois déjà sur les ruines de Baalbeck, enlacés. Je
mange, cuillère après cuillère, tête baissée, Hortense parle
du Proche-Orient, des malheureux, d’une fille qu’elle con-
naît (entre parenthèse : Sherine) qui a beaucoup souffert et
a dû s’exiler. Comme tant d’autres.

Elle me prend mes copines !


Nous avons bientôt fini. Julien débarrasse la table et de-
mande :
– Tisane, les filles ?

193
Il m’agace à répéter « les filles » ! Je hoche la tête. Il
part avec nos assiettes, les verres vides et le plat… en di-
sant :

– Mettez-vous à l’aise, j’arrive.


Nous nous asseyons toutes les deux. Moi sur le canapé,
elle sur le fauteuil, à la place qu’avait Julien. Elle me toise.
Je murmure :
– Prends-le quand tu veux, après que je sois partie. Mais
laisse-nous travailler. C’est très important !
Elle fait la moue. Julien revient avec un grand plateau.
Une bouilloire, trois tasses et une grande boite rouge
sombre, en bois. Il pose le tout sur la table. Il ouvre. Sa-
chets de toutes les couleurs, bien rangés :

– Béryl, que voulez-vous ? Vous avez le choix !


– Oui, gingembre-citron, j’aime beaucoup.
J’ouvre le paquet, il me sert d’eau.
– Et vous Hortense ?
– Même chose. Vous savez, on a les mêmes goûts.
Il la fixe, un instant, puis remplit sa tasse, la mienne,
puis la sienne. Lui a pris une tisane dont le nom est visible :
« Pour les sens, inspiration ».

194
Il s’assied à côté de moi sur le canapé. Je l’ai, tout
proche, Hortense est bien loin.
Les tasses sont chaudes, elle souffle dessus, très pen-
chée en avant. J’angoisse. Ça va pas manquer, ils vont sor-
tir ! Elle se redresse, il a tout vu, il demande :
– Vos amis, vos familles, qu’est-ce qu’ils en pensent ?
– De quoi ? réplique Hortense.

– Que vous…
Je tranche :
– Hortense cherche à vous faire croire… Nous ne
sommes pas lesbiennes. Une certaine intimité mais nous
avons horreur de l’esprit LBGT.
– Béryl, j’avais bien compris. Ne vous inquiétez pas.

Hortense le coupe :

– Béryl a besoin de plaire. J’en ai pris mon parti. Vous


verriez, ça file ! Par contre, les femmes, je contrôle !
Je reprends la parole :
– Ne l’écoutez pas. Elle n’est jamais comme ça. Le vin,
les mélanges…
– Ivre ! Moi ! crie Hortense. Tu veux que je dise tout ce
que tu m’obliges à faire ?

195
Je ne vois pas le regard de Julien, qui est trois-quarts
dos à moi, mais j’ai les yeux d’Hortense, en extase ! Il
prend sa tasse et boit lentement. En homme inquiet…
Hortense me fait un signe de tête, à peine discret, type :
« T’es prête ? » Je fais non. J’ai dû faire bouger le canapé,
car Julien se tourne vers moi. Elle soulève le bas de son
pull, sans découvrir sa peau, et déclare :
– Il fait chaud. Vous ne trouvez pas ? Je ne peux pas le
retirer, je n’ai rien dessous.

Il répond, demi-sourire :
– Hortense, là, je vous dis « Stop ». Vous êtes limite !
Il se lève, hésitant, entrouvre la fenêtre. Il part dans la
cuisine, lentement. Elle se lève, le suit. J’entends des
bruits, derrière la porte, quasi-fermée. Au bout de deux mi-
nutes, j’y vais. Cuisine. Très calmes, ils rangent le lave-
vaisselle. Le décolleté d’Hortense s’est déplacé, révélant
un bout d’aréole. Je ne vois pas le visage de Julien, de dos.
Je les aide. Nous avons bientôt fini. Je dis :
– Il se fait tard. Préparons le document. Ce dîner était
extraordinaire. J’espère que nous ne vous avons pas trau-
matisé.

Hortense s’en va, nous laissant seuls. Il murmure :

196
– Je ne vous imaginais pas comme ça. Mais, finalement,
cette soirée a été profitable. Je pense mieux vous con-
naître… Vous avez raison, il faut écrire.
– Je n’aurais vraiment pas dû. Je viens de perdre mon
mari, je suis un peu déboussolée.

Il me fixe :
– Vous aussi ? Deux décès ?
– Non, c’est le même. Nous le partagions.
Il prend un air attristé :
– Toutes mes condoléances. Vous auriez dû me préve-
nir.
Il se tourne dans la direction du couloir. De la lumière
au fond. Je demande :
– C’est votre chambre ? … Ne la laissez pas. Donnez-
moi quelques feuilles. Je vous prépare votre intervention,
nous relisons ensemble et vous laissons dormir.

Je vois son regard perplexe. Il oscille entre la chambre


et moi. Je me lève, avance dans le couloir. Il me suit.

Chambre : Hortense est debout, hilare :


– Ah, vous voilà ! Je commençais à avoir des fourmis…

197
Deux coussins sur une chaise, à moitié en équilibre.
Elle ouvre le lit. Je m’approche, la saisis par le bras :
– Hortense, tu es shootée ! Viens ! Calme-toi ! Tu nous
laisses travailler !

Elle me rejette, violemment. Je dis à Julien :


– Je crains que nous ne puissions finir ensemble. Je
rentre chez moi, je fais tout de suite et vous l’envoie par
mail. Vous l’avez dans une heure…

Il me fixe, regard amusé. Je reprends :


– Oui, donnez-moi nos manteaux. Nous partons !
Il semble ravi de mon désarroi. Le pull d’Hortense s’est
ouvert. On voit le haut de ses aréoles.
Je répète, sans la toucher, plus doucement :
– Hortense… magne-toi ! C’est mon patron ! Aie pitié !

Elle se tient droite, les jambes écartées, poings sur les


hanches, me fixant :
– Me fais pas perdre mon temps ! Montre à Monsieur
comme tu fais bien !
– Arrête ! Il est tard. On rentre !
Je me tourne vers Julien, qui nous regarde, tout sourire.
Je lui dis :

198
– Ne restez pas là ! Aidez-moi ! … Si vous cela vous
plaît, dites ! Je m’en vais !
Il ne réagit pas. Je fais face à Hortense. Autoritaire.
Voix mielleuse :
– Béryl, sois honnête, pour une fois. Tu voulais baiser
avec Julien. Prends-le. Il est tout chaud. Ne me remercie
pas. C’est normal entre filles !

Je m’avance vers elle et crie :


– Ça suffit ! … Julien ! … Vite ! Je ne peux pas toute
seule !
Rien ne vient. Je me retourne. Même place. Il nous re-
garde, fort amusé de ma panique. Ils se liguent contre moi.
Je suis la c… de service. Je m’approche de lui :
– C’est vous le chef ! Nous sommes chez vous. Déci-
dez ! Je voulais éviter ça…
Aucune réaction, ni de l’un, ni de l’autre. Je le dépasse
et arrive à la porte. J’entends la voix d’Hortense, dans mon
dos :
– Béryl, tu manques l’occase du siècle ! Profite tant que
je suis gentille ! Manque pas ça !
Je me tourne vers Julien, toujours en observateur. Il re-
garde Hortense.

199
57. Oh pieu !
Toujours les poings sur les. hanches, devant le lit, Hor-
tense me fixe. Silence. Julien, de dos, ne bouge pas.
Je savais que nous allions coucher. Mais pas d’y être
obligée par eux deux.

En fait, non… Je sais où est mon manteau, je peux par-


tir. Qu’ils fassent, je m’en f…

Mais… j’ai des regrets. Je ne sors pas.


Elle, voix douce :
– Tu peux, oui, il est à toi.
Puis, sur un ton de chef, elle continue :
– Monsieur Julien F***, auriez-vous l’obligeance de
retirer ses affaires à Madame Serizy, ici présente ?
– Hortense ! T’es complètement dingue. Sois raison-
nable ! Pour une fois !
– Tu veux baiser ! Lui aussi ! Allez-y ! Je ne regarde
pas.
Je me tourne vers Julien, qui ne rit plus. Perplexe ? Je
murmure :

200
– Vous voulez quoi ? Dites !
– Béryl, c’est à vous de décider. Mais, dès que je l’ai
vue, tout à l’heure, à l’entrée, je savais qu’on en arriverait
là.

– Ne la laissez pas commander ! Vous n’avez pas fini


avec elle.
Ses mains viennent sur moi, douces, prudentes, amu-
sées. J’en frissonne. Il me retire ma veste, qu’Hortense sai-
sit aussitôt et met sur un ceintre. Il demande, les yeux vers
le bas :

– Là aussi ? Vous permettez ?


– Allez-y. Ne vous gênez surtout pas !
J’ouvre les bras, lui laisse le champ libre. Il détache
mon bouton de ceinture, baisse mon pantalon ; je lève un
pied, puis l’autre. Il le prend, le passe à Hortense, qui le
remet dans ses plis et l’emporte. Elle disparaît. Désignant
mon chemisier, il murmure :

– Vous n’avez pas froid ?


– Je ne risque pas ! Je suis en nage… Mais… vous ne
craignez pas pour votre réputation ?

201
– Béryl, faites-moi pleurer ! Tout le monde pense que
nous y sommes déjà passés ! On dit que nous vivons en-
semble.

Je souris :
– La grande blonde qui rigole ? Une langue de vipère !

– Non, tous. Des insinuations, parfois claires. On ne


vous aime pas.
Il ouvre mon chemisier, lentement, en disant :
– Nous serions amants de longue date. Vous m’auriez
présenté à votre Directeur, fait en sorte qu’il me choisisse
pour reprendre le Laboratoire. Nous aurions tout mani-
gancé.

– Vous laissez ? Vous ne faites rien ?


– Je donnerai du crédit à ces médisances… Cela me
flatte !
Je le toise. Il ajoute :
– Je ferais preuve de courage ! Vous êtes un… dragon !
Un monstre… qui dévore ! J’y laisserai ma peau !
Mon chemisier est défait, il l’enlève avec précaution.
Hortense se jette dessus et l’emporte. Il regarde mon sou-
tif’, il hoche la tête :

202
– Vous avez une jolie poitrine, bien mise en valeur.
Vous pensiez à moi ?

Hortense intervient :
– Béryl, grouille ! Fini les mamourettes !
Il me dégrafe et, avec beaucoup de courtoisie, me le re-
tire. Je suis seins nus. Il les regarde, amusé… avec intérêt :
– Je comprends votre amie !
Il croise mes yeux. Je suis… pressée. J’ai froid, besoin
de sa chaleur. Il passe à Hortense mon sout’. Elle dit, voix
forte :

– Ça va ! Presse ! Donne-lui ta culotte !


Julien l’observe. Muet. Je suis en dentelle rouge sang,
très ajourée, sauf en bas, où… on ne voit rien. Il m’inter-
roge du regard, je fais la moue :

– Je préfère que ce soit vous.


Des deux mains, avec précaution, il me la descend, s’ar-
rêtant, un instant, à mon peu de poils. Hortense la saisit,
d’une main sèche, et part, en murmurant :

– Maintenant, allez-y ! Traînez pas ! Béryl, ne le fa-


tigue pas. Pense à moi !

203
Elle ferme la porte et tourne la clé. Je suis nue, Julien
habillé. Je demande :

– Je vous plais ?
– Vous me comblez ! La première fois que nous nous
sommes vus… j’ai imaginé ce moment, comme un rêve.
Je ne savais pas comment vous le demander… J’ai su après
que vous aviez quelqu’un…

– Je vous déshabille ?
– Faites, vous avez l’habitude !
– On vous a raconté n’importe quoi.
J’ouvre sa veste et lui prends. Au même instant, Hor-
tense tourne la clé et entre. Braguette ouverte, elle ferme
son bouton et monte sa fermeture :
– Tu voulais savoir ? Je n’en avais plus. Je viens de
faire pipi.

Je lui tends la veste de Julien :


– Tu peux la mettre sur un ceintre ?
– J’suis pas ta boniche ! Fais toute seule… Tu as mis
où les préservatifs ? J’ai rien trouvé dans ton sac.
– Petite poche.
Elle repart en disant :

204
– Vous pourriez faire sans, Julien. Elle est très propre.
Elle se protège toujours. Mais pas sûre qu’elle prenne la
pilule.
Elle s’en va et revient peu après avec mon petit néces-
saire, qui en contient six. Elle le pose sur la table de chevet
et me toise :

– T’aurait pas un peu grossi ?


Elle repart et ferme la clé.
Je commence à me peler. Je marche vite à l’armoire de
la chambre, l’ouvre, prends un ceintre, accroche la veste.
Je reviens à Julien. Nous ouvrons sa chemise. Ensemble.
Envie de faire pipi. Je demande :

– Je peux ?
– Allez-y. Vous savez où c’est.
Je reviens, il a retiré sa chemise tout seul. Bel homme.
Carrure, ventre plat. Quelques poils noirs entre les deux
seins. Pas les épaules. Viril, comme je les aime. Je pose sa
chemise sur le dos d’une chaise. J’ouvre sa ceinture puis
sa braguette. Je descends son pantalon et lui enlève et le
plie sur le fauteuil. Caleçon blanc. Petite tache humide. À
peine. Mais fort tendu.

205
Hortense revient, un café à la main. Elle boit, tout en
parlant :
– Béryl, fais calme. C’est ton Boss. Nuances. Tu le
laisse décider. Il est grand.
Je lui fais un regard noir. Elle me tanne. Il est pour moi,
je me le garde et fais comme je veux. Avec lui. On se dé-
brouille tout seuls.

Elle lance :
– Tu sais… ton truc quand tu remues. Sûre qu’il va ai-
mer. Fais pas trop. Gardes-en pour la prochaine ! … Si je
suis dispo !

Elle tourne les talons en murmurant :


– Amusez-vous. Profitez. Traînez pas. Ma patience a
des limites. Dès que c’est fini, vous appelez !
Elle referme la porte à clé.
Je fixe Julien :
– Vous ne dites rien ?
Sa tache a pris de l’ampleur. Il répond :
– Vous avez froid, la chair de poule. Retirez-le-moi.
Puisque vous savez si bien.

206
Je lui enlève son caleçon, je commence à me glacer. Il
est tout raide. Ample et fort. J’ouvre un préservatif et de-
mande :

– Je le mets ou vous faites tout seul.


– Allez-y. Comme pour les autres !
Il est déjà très mouillé. Je l’installe. Il ramasse le cale-
çon que j’ai laissé par terre. Il l’emporte et le pose à côté
de nos chemises.
Je me dirige vers le lit et m’y couche. Il se met près de
moi et ferme la couverture :

– Ne me touchez pas, Béryl. Je craque.


Puis il ajoute :
– Je vous fais confiance. Vous contrôlez les hommes
rapides !
– C’est Chloé ! Je reconnais son style !
Il sourit sans répondre. Je pose mes lèvres sur les
siennes. Il s’écarte :
– Non, Béryl ! Arrêtez ! … Vous n’êtes pas gentille ! Je
vais tout gâcher !

Je m’éloigne un chouia et le fixe, droit dans les yeux :

207
– Je me suis complètement plantée. J’ai fait venir Hor-
tense pour éviter ça.
– Vous plaisantez ! Dès notre rencontre, j’ai su que
vous me prendriez, que je le veuille ou non.

– Moi ? J’ai fait quoi ?


– De vous entendre parler, je frissonnais…
On frappe à la porte. Voix d’Hortense :
– C’est fini ? Béryl, magne-toi. Sinon j’entre et te vire !

Je chuchote :

– N’ayez pas peur. Elle a tout prévu, elle me l’a dit. Elle
veut que je n’aie pas de regret.
– Et si nous nous aimons ?
Il monte sur moi, écarte sur moi et me pénètre, vive-
ment. En mâle. Il se retire aussitôt et se couche à côté de
moi :

– Non, je vais à la catastrophe. J’attends un peu.


Je pose mes lèvres sur sa joue, près de son oreille et
murmure :
– Je vous excite tellement ?
Il sourit :

208
– J’ai peut qu’Hortense se fasse des illusions…
– Vous savez, Julien… Ne vous avancez pas trop. Je
suis à peine veuve. Je ne supporterais personne. À de-
meure.

Il me fixe, amusé :
– Vous pensez que je vous crois ?
Je le mets sur le dos et lui tète les seins, évitant de le
toucher là où il ne faut pas. Il commence à remuer. Je de-
mande :

– Vous n’avez personne ?


– Non. Pas le temps. Trop stressé. J’ai tout mis dans le
rachat de votre Laboratoire.
Je lui souris :
– Et vous en prenez deux ce soir ? Ça ne va pas vous
faire trop ?
Je lui reprends le téton avec mes lèvres, lui caressant
l’autre de la douce pulpe de mon doigt. Très vite, il
cambre, bouge et se met à geindre. Je murmure :
– Laissez-vous faire ! Ne pensez à rien !

– On ne m’a pas menti.

209
Il glisse le bras derrière moi et parcourt mon dos avec
la main, attentive. Je murmure, entre deux tétées :

– Ils sont bien sortis, vous avez de la chance !


– Arrêtez, Béryl… C’est trop… Vous êtes dure… avec
moi.
Je stoppe et le fixe :
– Vous… m’aimez ?
– Béryl, vous me prenez de court. Je ne voulais pas vous
faire de déclaration. J’ai besoin de mieux vous connaître
avant de m’engager.

Voix d’Hortense, derrière la porte :


– Ça va ! Ça va ! Bientôt fini ? … J’entre !
Bruits de poignée. Je dis :
– Elle va finir par le faire. Allons-y.
Je monte sur lui, il réagit, je le serre. Il geint :
– Vous faites ça avec tous ?
Je souris, il ajoute :
– On dit de vous une dragonne.
– Moi ? Vous verrez ma copine. Je suis une douce.

210
Je lui fais bien des choses, le serrant dès qu’il est trop
vif. Il caresse mes tétons de ses doigts :
– Vous avez des seins d’ado. Je n’ai jamais vu aussi
fermes ?

Il me donne de petits coups, du bas. Je dis :


– Pas trop fort. J’aimerais attendre un peu.
Il arrête et murmure :
– Quand vous voulez. Je suis à vous…
Je lui fais un tout petit contact. Lèvres à lèvres. Il tourne
la tête et chuchote :
– Vous savez, votre promotion, vous l’avez. Il faut juste
mettre les formes.
Je le fixe :
– Vous vous méprenez sur mon compte, Julien. Je suis
là à cause d’Hortense, je n’avais rien prévu.
Voix, derrière la porte :
– Si tu n’y arrives pas, Béryl, pense à ce que je te fais !

Je chuchote :

– Ne l’écoutez pas, Julien. Je suis une fille sérieuse.

211
– Je n’en doute pas, Béryl. J’ai eu l’occasion de m’en
rendre compte. Chez vous, tout est calculé !
Puis, dans un souffle :
– Je vous aime, Béryl.
C’est tout ce que je craignais. J’en ai un de plus à traî-
ner ! Je murmure :
– Ce qu’on dit est vrai, je suis parfois une teigne. Il faut
me supporter…
– Je sais, Béryl, je sais. Je suis limite panique. Il faut
vraiment que nous discutions.
Un homme qui en est là… m’excite au max. Je ne vais
plus pouvoir traîner. Je dis :
– Vous êtes prêt ? Moi, j’y suis.
Des deux mains, il me prend la tête et attrape mes lèvres
avec les siennes. Long bisou profond… J’arrive à la cata.
Nous… hurlons. L’un et l’autre. Affreux. Heureuse-
ment qu’il y a la lumière. J’aurais peur. Langues, lèvres,
tout. Tempête. J’ai vraiment peur ! Il me secoue un max,
me déchire. Hortense martèle à la porte :

– Calmez-vous ! J’entre !!

212
Ça dure ! Nous allons casser le lit. J’ai mal. Il me trans-
perce. Enfin… ça s’arrête. Nos bouches se sont mordues.
Je suis en eau. Je demande :

– Vous saignez ?
Il m’a tellement serrée que… je vais avoir des marques.

Je me laisse aller sur lui. Je n’en peux plus Tête dans


son cou.
On frappe à la porte.
Hortense ouvre :
– Un quart d’heure de pionce, ça suffit ! Béryl, tu dé-
gages !
Elle me saisit, m’arrache à Julien, son préservatif tombe
sur moi. Je glisse du matelas par terre. Elle me lâche :
– Maintenant, Béryl, tu rentres gentiment chez toi. Tu
viens me prendre demain. Je te dis quand.
Je me redresse, m’appuie sur le bord du lit, je me mets
sur les genoux… J’ai un voile sur les yeux, titube. Vertige.
Je pose les mains sur le matelas. Hortense me tient les
hanches et me lance :

– Lève-toi ! Joue pas la faiblarde ! Barre-toi vite fait !

213
– Où tu as mis mon tailleur ? Mon chemisier, mes sous-
vêts’ ?

– Pas tout de suite. Rends-toi utile, déshabille-moi !


– Ça va l’amuser. Laisse-le faire.
– Non, regarde, il dort à moitié. Montre-lui comment tu
réagis devant mes seins !
J’entends la voix de Julien, lasse et grave, dans mon
dos :
– Faites, Béryl. Obéissez-lui ! Vous m’avez pompé !

Hortense, autoritaire :

– T’es vraiment une c… Je t’avais dit, pourtant. Tu mé-


riterais une gifle ! Allez, grouille !
Le pull. Rien dessous. Seins à l’air. Amples à sucer. Té-
tons au max. Dommage...
Bouton, fermeture-éclair. Foufoune noire. Zéro culotte.
Elle est nue. Elle se glisse dans le lit. Julien est dos tourné.
Elle me lance :

– Maintenant, Béryl, ciao ! On veut le calme !


Julien se dresse, passe sur elle, fesses superbes. Il se
lève, arrive vers moi :

214
– Béryl, ne prenez pas froid, habillez-vous. Préparez-
moi le topo. Merci d’avance. Je vous dirai si ça va. J’ap-
pelle dès que j’ai fini avec elle.
Son bel organe montre des signes de faiblesse. Je
m’écarte en disant :

– Hortense, tu me rends mes affaires !


– Cherche-les. Tu es grande. Lave-toi. Tu coules. C’est
dégoutant.
Bruits d’eau, Julien se douche. Qu’est-ce que je fais ?
J’ai froid. J’insiste :

– Elles sont où ?
Hortense a tiré les draps, je n’ai que ses cheveux. Je
m’approche, lui tape sur l’épaule. Elle ronchonne :
– Vire ! Fais toute seule !
Julien revient, moitié sec. Détendu, verge longue… à
pleurer. Elle va souffrir. Je chuchote quand il passe, in-
quiet :

– Préservatif. Elle ne la prend pas.


Je pars à la salle de bains, me douche bien. Je me sèche
dans un peignoir. Je sors. Ils sont couchés, immobiles. Je

215
quitte la pièce. Mes trucs ne sont pas là. Où les a-t-elle
mis ?
Je parcours le bas, salon, cuisine, entrée. Aucune ar-
moire. Pas de penderie. Je n’ai pas chaud. L’étage ? Je
n’ose y monter. Je reviens à la chambre. Aucun bruit. Je
dis :

– Je n’ai rien trouvé.


– T’es une vraie chi… Barre-toi !
Sa voix est dure. Visiblement Julien ne peut pas. Je…
J’ai froid. J’hésite et puis m… Je la pousse et me fourre
derrière elle dans le lit. Elle finira bien par me dire, quand
elle en aura assez.
D’un puissant mouvement de fesses, Hortense cherche
à me faire tomber du lit, mais je m’accroche à elle. À chu-
ter toutes les deux. Je me fais une place et j’attends. Elle
répète :

– T’es vraiment une emm… Tu vas voir ! T’as pas fini


de chialer !
Elle se tourne vivement vers moi et me prends les deux
tétons. Fort, à me faire mal. Je fais de même. Elle devient
plus douce, je fais pareil. Je dis :

– Tu me dis où elles sont, je pars !

216
J’entends la voix de Julien :
– Vous êtes encore là, Béryl ?
Je dis, voix enrouée par… le plaisir qui monte :
– Elle ne me les a pas données.
Il se dresse, sort par le bas du lit :
– Je vais les chercher.
Nous continuons à nous caresser. Je dis :
– Tu veux quoi ?
– Te faire jouir, montrer à Julien que tu es une vraie
pute, une machine, un automate. Je vais lui montrer com-
ment on fait ensemble. Ça va lui donner des idées.

Julien est là, debout, derrière moi :


– Désolé, Béryl, je n’ai pas trouvé… Demandez-lui ! …
Vous faites quoi, les filles ?
Je murmure :
– Hortense, tu me laisses ! Pousse-toi, il va avoir froid.
Nous avançons toutes les deux sur le matelas, sans ar-
rêter de nous tenir par les mamelons. Elle dit :

217
– Regardez, Julien. Entre filles, c’est tout simple. Sur-
tout avec elle, qui a de la ressource ! Pas de chichis. Elle
fait même toute seule. En cinq minutes !

Il se couche derrière moi, collé à mon dos et dit :


– Si vous voulez arrêter, dites-le. Je n’ai pas besoin de
démonstration, je vous crois.
Je commence à bouger beaucoup. Je lui frotte son bel
organe, qui est entre mes fesses. Je n’ose rien dire… sauf
que ça lui fait du bien, il se dresse et commence à glisser.
Il met son bras sur ma hanche et me serre contre lui… Je
sens qu’il… entre en moi, par le bon trou. La pauvre. S’il
continue, elle n’aura plus rien. Je m’efforce de ne pas trop
bouger, de ne pas aller trop vite pour lui. C’est pire, il
souffle dans mon cou. Très chaud. Hortense, toute à son
affaire :
– Vous allez voir, Julien. Elle est un peu lente, ce soir.
La seconde fois, c’est normal.
Elle fait vraiment très bien. Moi aussi, je m’efforce
d’être parfaite. D’ailleurs, elle gémit, ce qu’elle ne fait pas
habituellement quand je n’ai que ses seins. Elle ajoute :

– Si vous êtes pressé, elle va plus vite quand je la prends


aussi par le bas.

218
Elle avance la main vers ma vulve… veut y entrer son
doigt… Mais… je suis prise, par la verge de Julien, bien
entrée en moi. Elle me gifle en criant :
– Ça va pas ! Je comprends pourquoi tu bougeais pas !
Tu voulais te le garder ! … Béryl, là, je te promets, tu vas
en ch… ! Tu es une vraie s… ! M… alors !
Julien m’a quittée, dans l’instant. Hortense me prend la
hanche, me serre :
– Béryl, tu es gentille, tu écartes bien les fesses, pendant
que Monsieur te prend par derrière. Julien, allez-y, elle
aime beaucoup. Moi, je fais le devant.
Il ne bouge pas, la verge dans ma raie des fesses. Elle
reprend mes seins et me pince. Je dis :

– Calme-toi ! Laisse-le faire.


Je guide la verge de Julien vers mon second trou. Je me
détends et l’aide à me pénétrer. Il hésite, je tiens bien sa
verge. Je suis très mouillée. Le préservatif glisse entre mes
doigts. À force de pousser, il finit par entrer. Loin. Ça
brûle un peu, mais pas vraiment mal. Je ne suis plus très
loin de l’orgasme. Qu’il m’ait prise m’excite beaucoup,
surtout avec elle devant. Je vais lâcher !

219
Hortense œuvre dans mon vagin et continue ses doigts
sur mon téton. Julien murmure :

– Je ne vous fais pas mal ?


Je fais non de la tête. Il est doux, patient, mais il remue
beaucoup. Moi, je me sens remplie, une bête de désir, oc-
cupée de partout. J’aimerais que… ça n’aille pas trop vite.
Hortense le perçoit et retire ses deux mains. Lui aussi se
calme. Elle demande :

– T’es bien, Béryl ? Comment tu te sens ? Julien est


correct avec toi ?

Il tente de sortir. Je murmure :


– Non, continuez. Ça va très bien.
Hortense dit :
– Vous voyez comment elle est. La vie d’Adèle, on n’en
est pas très loin. Avec vous, c’est mieux.
Moi… je suis dans le besoin. Je reprends les tétons
d’Hortense, qui refuse… mais finit par m’accepter. Je lui
fais le bas aussi. Elle non, pas moi, seulement Julien.

Je m’inquiète. Si nous crions à nouveau, et qu’on a Hor-


tense en plus, on va avoir la police ! Je demande :

– Vos voisin sont sensibles ?

220
– Non, la maison est en vente, il n’y a personne.
Je suis… soulagée, ce qui… diminue mon plaisir.
Mais j’y arrive tout de même. Lentement. Je fais douce-
ment sur Hortense, qui apprécie. Ses doigts sur mes seins
sont très agréables. Julien bouge… malheureusement.
J’aimerais qu’on fasse tous ensemble, mais je sens Hor-
tense encore loin. Moi, je commence à voir de la lu-
mière… et des petits anges, comme autant d’étoiles. Je
vais faire la crise. Ça va pas manquer ! Je murmure :
– Ju… lien… ça… m’arrive… Ne… vous… inquiét…
Trop tard, les anges m’ont attrapée et ils jouent avec
moi, ils me titillent. Je monte plein pot vers les nuages, ils
m’accueillent en Paradis. Je vois des ombres dos à la lu-
mière qui n’éblouit pas. Une NDE, je suis en train de mou-
rir. L’épectase ? Je pensais que… ça n’existe pas. J’essaie
de dire… mais rien ne vient. Je me dissous dans le soleil,
je m’étends à l’infini, je suis le feu qui réchauffe tout et
fais vivre. Je ne suis plus rien… Je… vois la Terre… très
loin. J’ai quitté mon corps. Je suis morte.

Je… On m’attire vers le bas. Je tombe en chute libre.


– Béryl, Béryl, t’arrêtes ton cirque ! Réveille-toi !
On me gifle, j’ai mal. Une femme… Cheveux noirs…

221
– Béryl ! Ça suffit !
Gifle, gifle. Je dis :

– Arrête !

J’ouvre les yeux. Ils sont là, tous les deux, à me regar-
der. Je murmure :

– Désolée. Ça m’a pris…


Hortense :
– Vous voyez, Julien, elle fait la forte. Mais c’est du
bluff. C’est une chiffe molle qu’il faut protéger. Sinon, elle
vous claque dans les doigts.

Julien :
– Vous m’avez fait peur. On a trop tiré sur la ficelle…
Moi, je suis très bien. Ça me chauffe un peu du derrière,
mais…
Je suis vraiment très bien. Je demande :
– Vous avez eu un orgasme ? Tous les deux ?
– Pas moi ! dit Hortense. Tu m’as pincée le bas avec
ton doigt ! J’ai voulu te faire lâcher mon téton, mais tu
étais crispée dessus. Pas de la tarte !

Julien ajoute :

222
– J’ai vraiment cru que vous mourriez ! Un hurlement
de loup. Plus fort que moi. Je faisais petit chat à côté de
vous.

– Vous avez eu un orgasme ?


– Contraint et forcé. Vous m’avez entraîné !
Il s’en va. Je murmure :
– Tu aurais dû me laisser partir ! Tu vois le truc !
– Fallait prendre tes responsabilités et nous laisser tran-
quilles !
Bruit d’eau. Hortense s’est recouchée. Face à moi, elle
me toise, sévère :
– Tu nous laisses ! Tu lui prends tout ! Moi, dans l’af-
faire ? …
– Je m’en vais si tu me les donne !
Elle se soulève :
– Où est passé Julien ? On ne l’entend plus.

223
58. Le sommeil, après…
Nous nous levons, toutes les deux. Nues. Lourd regard
d’Hortense :

– Il est mort ?
Salle de bains… vide. Je file devant. Inquiète, dans le
couloir. Hortense, derrière moi. Elle me donne des coups
dans le dos :

– Va t’excuser ! T’es vraiment une c… de première !


– T’avais qu’à commencer.
Voix de Julien :
– Ne vous battez pas, les filles.
Nous arrivons à la cuisine. Il est assis, en peignoir, café
à la main, hilare :
– Bravo, les filles ! Superbes ! Refaites-le-moi ! … Ha-
billez-vous, vous allez prendre froid. Venez pour un café.
Je n’en peux plus !
Hortense me dépasse :

– Ça va, Julien ?

224
– Je suis… ravi. Très fatigué aussi. Prenez des pei-
gnoirs ! Douchez-vous, n’hésitez pas. Je vous attends.
Hortense est repartie, elle marche à pas rapide. Je ré-
ponds :
– Je suis absolument confuse. J’espère que nous rap-
ports n’en seront pas changés. Si vous voulez, je peux…
quitter le Labo…

Il sourit largement :
– Nous allons discuter, Béryl. Douchez-vous vite.
Mais, à vous dire vrai, depuis qu’on s’est rencontrés, je me
disais : « Je lui propose quand ? J’attends qu’elle de-
mande ? » … En tenue noire, vous faisiez sorcière…

– Je ne vous étonne pas plus que ça ?


Il sourit, je le quitte, arrive à la chambre. Hortense est
recouchée. Je demande :
– Tu t’es douchée ?
Pas de réponse, je me mets sous l’eau, attrape le pei-
gnoir et retourne à la cuisine. Julien demande :
– Venez. Je pense qu’elle nous en veut. Café ? Quelle
force ? Déca ? Ou un thé, une tisane ?
– Tisane, ça ira. Merci.

225
Il se lève, met la bouilloire en route et me fixe, amusé :
– Ça vous arrive souvent ?

– De quoi ? … Comme ce soir ? … Non, jamais.


– Je ne vous crois pas, Béryl. Vous m’avez forcé, vous
aussi.
Je le regarde, mi-sourire :
– Pas toute seule. Vous y êtes pour quelque chose.
– Deux filles comme vous, pour un seul homme. Com-
prenez-moi… Dites, votre crise, c’est souvent ?
– Non, c’est un syndrome vagal. Ça s’arrête toujours,
très rapidement. Depuis que je suis toute petite. Je suis très
nerveuse. Là, c’est la tension d’hier… et de cette nuit.
– En tout cas, vous m’avez impressionné. Ne recom-
mencez pas trop souvent.

Il me sert :
– Buvez. Gingembre-citron, vous en avez besoin.
Il s’assied et me toise, perplexe :

– Dites-moi, Béryl… vous pensez quoi…


– Si j’ai des sentiments pour vous ?

226
Il me regarde, muet. Je ne réponds pas, mais nos yeux
se trouvent. Profonds. Il termine son café, se lève et mur-
mure :
– Je ne vous presse pas, je comprends votre point de
vue…. Buvez, je vais voir ce que devient Hortense.
Il s’en va. Je n’entends rien. Ayant fini et, passée aux
toilettes, j’arrive à la chambre.
Rien. Ils sont au lit. Je n’ai plus de place. Que faire ?
Cherchez où elle les a mises, mes fringues, ouvrir toutes
les armoires. Je ne me vois pas. En plus… je ne voudrais
pas qu’elle ait mon petit… mon beau Julien, toute seule.
Je retire mon peignoir, éteins la lumière et… pousse Ju-
lien, couché. J’entends, de loin, voix d’Hortense :

– Casse-toi ! … Tu nous laisses !


Julien rétorque :
– Il y a de la place. On l’a vu tout à l’heure. Moi, je
dors.
J’entends maugréer ma douce copine.
Deux heures du matin (au réveil), je suis presque hors
du lit, à tomber, la cuisse… d’Hortense contre moi, elle est
sur lui et murmure :

227
– Mon gros loup, mon petit lapin, mon chéri. Laisse-
moi faire ! Ça va aller tout seul.
Elle ne peut pas lui f… la paix ! Il faut qu’on travaille !
J’entends Julien :

– Descendez. Je ne peux vraiment pas… Je vous assure.


Plus tard…
Bruits de bouche, épais, lourds, mieux qu’au cinoche.
Elle poursuit :

– T’inquiète. Ne fais rien. Tu vas beaucoup aimer.


Je donne un coup sur sa cuisse :
– Arrête ! Pense à lui ! L’avenir du Labo. Vous baiserez
après. Tu as le temps.
Elle bouge, arrive sur le lit et moi… je vais dégringoler.
Je m’accroche à elle qui… heureusement, me laisse une
toute petite place.
Je lui donne un gros bisou dans le cou, à travers ses
cheveux, et murmure (pour qu’il n’entende pas) :

– T’es vraiment fortiche ! Mais, là, tu dors !


Sept heures, sonnerie du réveil. Je suis… la tête dans
les cheveux d’Hortense. La main sur sa hanche, collée
contre son dos et ses fesses. Très bien… mais tout au bord.

228
Je me lève, maladroitement, n’ayant aucune place pour
me tourner. Je suis debout. Je regarde le lit. À la lumière
ténue de l’horloge digitale, je ne vois pas Julien.
Si… il est au fond, caché par la silhouette massive
d’Hortense (elle a un arrière-train du tonnerre). Je prends
le peignoir et vais me doucher.

Je reviens, ils n’ont pas bougé. Je murmure :


– Viens, laisse-le. Je prépare le petit-dèj’.
Pas de réponse, je m’en vais.
J’arrive dans le salon, ouvre mon sac, prends une cu-
lotte, un soutif’ (j’ai toujours un change), réenfile mon pei-
gnoir et allume la cuisine. Je ferme la porte, remplis la
bouilloire, la mets en route. Cherche à droite et à gauche,
trouve ce qu’il faut. J’installe trois couverts, ouvre le frigo.
Homme parfait, il y a tout. Je sors beurre, confiture, lait.
Le pain ? Je finis par trouver, en bois, une panetière, avec
son grand couteau. Je fais des tartines. Grille-pain. Comme
à l’hôtel.

Machine à café. J’attends. Eau chaude, j’ouvre la boite


rouge, restée sortie. Je me fais un thé au lait.
Toujours rien. Je déjeune ? Toute seule ? Il est bientôt
la demie. S’il ne se lève pas à huit heures, ça va être la

229
cata ! Je sors du papier, un stylo et commence à écrire ce
qui me vient en tête pour la conf’.
Ils ont recommencé ? Profitant que je suis partie ?
J’ouvre la porte. Non, rien. Aucun bruit. Je ferme.
Tartine. J’ai faim de la nuit. De l’effort. Ça me chauffe
un peu derrière. Il s’est donné à fond ! Plutôt agréable. Ce
n’est pas la première fois ! Quelle histoire !
Je mange, tout en écrivant. J’ai plein d’idées. La nuit…
Miettes, je repousse. J’en fais deux pages, à peine plus de
cinq minutes. D’une traite. J’ai fait cool, coopérante, ac-
cessible aux reproches des Indiens. Ça devrait passer.
Rupture avec l’ancienne direction sans culpabiliser. Julien
incarne le progrès, le respect vis-à-vis des Pays du Sud. La
curiosité pour leur Histoire, de l’Ayurvéda. Je fais une
page de plus. Je suis ravie. J’ai de l’humour (pas trop), de
l’esprit. Julien m’a… vraiment fait du bien. Je suis… dé-
chaînée.
Côté lit, toujours rien. Je n’ose me faire un café, la ma-
chine fait du bruit. J’ouvre la porte avec douceur, je
marche pas à pas. Rien n’a changé. Silence maousse. J’ar-
rive dans la chambre. J’entends la voix d’Hortense, limite
audible :

230
– Fais-nous une omelette. Je suis sûre qu’il en prend. Il
a besoin de forces.

– Mes affaires !
– Placard de l’entrée. Tu es vraiment une c…
– Tu ne te lèves pas ?
– Fais ton boulot ! Il est fatigué ! Par ta faute.
Je m’en vais. Pauvre homme. Pas de résistance. Deux
fois l’amour, et il est prêt à claquer. Je reviens sur place :
– Tu te lèves ?
– Dégage !
Ils ont dû y aller doucement. Je n’ai rien entendu.
Presque. Je retourne dans mon fief, mets la machine à café
en route, vérifie que j’ai fermé la porte, me fais une tasse,
sors les œufs, un récipient, le lait, sel, fromage, je bats,
mets la plaque en route quand…

Hortense apparaît :
– C’est prêt ? Grouille !
– Deux minutes ! Lave-toi ! Et Julien ?

– T’occupe !

231
Elle s’en va, je sors la poêle antiadhésive, j’y verse mon
mélange. Ça chauffe. Toujours pas de Julien. Elle l’a
épuisé. Il n’a pas l’habitude, contrairement à elle, avec les
médecins.

Elle revient, bien coiffée, en peignoir :


– Tu as écrit ? Montre-moi.
Je lui tends mes feuilles. Elle les lit rapidement :
– Oui, c’est complexe.
Elle me les rend. Julien toujours que couic. Le pauvre !
Il va se souvenir…
L’omelette est prête. Je laisse sur la plaque. Pour rester
chaude. Enfin, le voilà, ébouriffé, se frottant les yeux :
– Merci Béryl. Je peux vous demander…
– Ne vous inquiétez pas, Julien, je l’ai fait. J’ai écrit une
ligne sur deux, vous aurez de la place pour compléter.
Il s’en va. J’entends des voix dans la chambre. Je
couvre la poêle et y vais. Ils sont en discussion. Elle est
face à lui, seins à l’air, en train de s’habiller. Je perçois
quelques mots d’elle :

– Ça me paraît bien, mais je ne sais rien de votre affaire.

232
Il défait son peignoir pendant qu’elle installe son sout’.
En toute intimité. Je murmure :

– Vous avez besoin de quelque chose ?


Elle me fait les gros yeux. Je repars, sors mon ensemble
et mon chemisier du placard. J’ai été obligée de pousser
nos manteaux pour les découvrir. Ils étaient invisibles.

J’accroche les ceintres à une poignée. Je préfère déjeu-


ner sans m’habiller. On ne sait jamais. Une tache…
Hortense arrive, impec. Son pull brillant d’hier, panta-
lon smart. Je demande :
– Il est prêt ?

– T’occupe !
Je refais du pain grillé, Hortense se fait une tasse à la
machine. Julien entre :
– Merci les filles. Je vais vous garder. Le rêve du matin.
Pensez aux minijupes.
Il est mâle dès le réveil. Ça promet. Hortense l’a trop
excité. Je demande :
– Qu’est-ce que je vous sers ?

233
Ma belle amie s’est assise. Je suis la gourde. Tant pis,
je fais. J’ai eu mon compte hier soir. Julien me regarde,
enamouré. Je dis :

– Je n’ai pas trop salé, cela vous va ?


– Je ne prends jamais d’œufs le matin. Mais, là, vous
avez raison. Il faut que je me remette. Vous m’avez bien
fatigué, toutes les deux !

Je souris. Nous mangeons en silence. Je dis :


– Vous verrez mon papier, c’est une base. J’ai mis ce
que vous ne savez probablement pas.
Hortense me fixe, muette. Julien la voit :

– Béryl a exploité tous les courriers des Indiens. Dans


les langues de là-bas. Je n’ai pas eu ce courage. Je m’ap-
puie sur elle.

S’adressant à moi, il dit :


– Pouvez-vous me lire ? Vous corrigerez aussi.
Je prends mes notes, un stylo. Il me fait des remarques,
j’insère. En dix minutes, c’est fini. Il me dit :
– Mon ordinateur est dans mon bureau, au pre-
mier. Vous allez lui dicter en vocal, ça devrait marcher. Je
compléterai.

234
Je monte l’escalier. Il me fait confiance ! J’arrive au bu-
reau, jette un coup d’œil rapide. Tout est rangé. Un homme
d’ordre. Quelques meubles anciens. Je prends l’ordi et re-
descends. Ils n’ont pas bougé, ils parlent.

Julien allume l’appareil, fait le code et me le tend. Il me


dit :
– Ouvrez un document vierge. Parlez assez lentement.
Vous dites « point » et « virgule ». Je vous arrête…
Je m’exécute. Il insère une remarque, qui s’écrit aussi-
tôt. En un quart d’heure, nous avons fini. Cinq minutes de
plus, j’ai corrigé. Il dit alors :
– Bon, maintenant, les filles, vous me laissez. Merci
pour tout. Béryl, lundi on se voit.

Ordres brefs, il est redevenu patron.


Nous quittons la cuisine. Je regarde ma montre : huit
heures 25. On a bouclé. Le Labo peut encore s’en sortir.
J’ai repris mes vêtements et les mets rapidement, avec
l’aide d’Hortense qui murmure :
– Grouille !
Elle panique. Normal…Elle ferme le lit, recouvre tout.
J’espère que la femme de ménage ne passera pas au-
jourd’hui. Qu’il effacera les plis des draps… Je dis :

235
– Tu viens ! On file !
Nous retrouvons Julien à la cuisine, il est à l’ordi et tape
rapidement. Il dit :
– Vous m’excuserez, les filles, je fais vite.
Il se lève à demi, bises sur les joues. Pour toutes les
deux. Nous quittons la pièce sans faire de bruit.
Entrée, manteaux, nous sortons dehors. Il fait froid. Le
soleil est juste levé. Il éclaire les nuages, dans un ciel
d’après-pluie, assez clair.
Voiture. Je ramène Hortense chez elle. Sans parler. Je
sens qu’elle bouillonne… Quand elle sort de la voiture, je
dis :

– N’y va pas. Je suis sûre qu’il va me rappeler. Je lui


donne ton numéro.
J’arrive chez moi, ouvre mon ordi et trouve un mail de
Madeleine, une ligne : « L’une après l’autre ou en même
temps ? » Je réponds : « Tu n’avais qu’à venir. »
Je regarde la météo. Smartphone, voix de greluche,
sotte en diable :

– Il est bon ? Fatigué ? Il tient le coup ?

236
– Viens déjeuner, je te raconterai. On ira se promener,
avant que la nuit tombe.

237
59. Perplexe
J’ai à peine raccroché qu’ai… le fixe. Ma mère. Il est
neuf heures ! Pas de grasse mat’.
– Je voulais te voir aujourd’hui. Ton père est fatigué,
on reporte demain. Je souhaiterais qu’on se parle. On ne
l’a pas fait depuis les obsèques. On peut se retrouver à la
plage. Grandcamp, si ça te va. Chacun la moitié du che-
min. On t’invite au resto.

Je quitte un gendarme… pour un autre. J’ai aussi besoin


de discuter.

D’accord.
Je me redouche, pour chasser les derniers miasmes de
cette nuit…
Culotte (je reprends celle de tout à l’heure, propre), jean
pas trop moulant, pour Madeleine.
La nuit me revient en tête. Dans l’ordre. Comme un re-
proche. On s’est bien amusées. Mais… quel en sera le
prix ? Hortense, je la sens mal. Elle n’y va pas tout de
suite, elle n’est pas folle. Mais, fin de matinée… Je l’ap-
pelle ? Ça va l’exciter. Ils sont grands…

238
Pour être dans sa peau, la contrôler autant que je peux,
je mets le pull d’Hortense, sans rien dessous. Même pas de
soutif. Nature, nature. Tant que je reste ici…
Je reprends l’ordi et retrouve tous mes mails. Condo-
léances, remerciements pour les obsèques. De vieilles con-
naissances qui ne sont pas venues et ont su par Henri. Trop
de choses, je sature. Je ne suis pas dans le trip, je vais dire
des bêtises.
Hortense, Hortense toujours. Ma question n’est pas tant
qu’ils se retrouvent, c’est leur affaire… mais qu’elle me le
prenne. Je voudrais qu’ils se voient, qu’il lui fasse son
mioche… mais qu’il ne m’oublie pas. Je suis vraiment c…
S’il veut, il reviendra. Moi, de toutes les manières, je ne
suis pas prête à vivre avec lui.
Je regarde les actus… sans pouvoir chasser leurs têtes,
à tous les deux. Ils s’embrassent, c’est fou. Elle le prend,
le reprend. Affreux. Le pauvre !
Quelle idée j’ai eue hier, alors qu’il n’avait pas du tout
envie de coucher… dit-il. On y serait venus lentement,
quand je voudrais. Homme poli, courtois, qui ne veut pas
gâcher sa chance… avec moi. Il a été gentil, il m’a de-
mandé…

239
Je fais défiler les images devant moi, mais rien n’ac-
croche. Des bêtises. Je me vois au lit avec lui, il m’aime…
Trop. Hortense, finalement, c’est bien. Ça va lui per-
mettre d’attendre. Mais… s’il la fait venir au Labo, c’est
la cata. Je demande une mission… longue. Pour qu’ils se
calment.
Je réponds finalement à des mails. Pour me vider la tête.
Je suis… brillante ! Veuve chagrine, regrets éternels, le
destin qui frappe. Je mets tout ce que j’ai en tête. Heureu-
sement, ça vient. Tous différents, tous personnels. Je n’ai
jamais été aussi bonne. Là, je reconnais le style Julien. In-
cisif, adapté, aucun mot de trop. Je suis… dans sa peau. En
veuve.
Au bout de dix, quinze peut-être, je suis… vannée. Je
bloque l’accès Internet et pars me faire un café à la cuisine.
Il est dix heures moins le quart. Ça fait trois-quarts d’heure
que Julien parle avec les avocats. Je me mets en vibration
avec lui. Ça semble aller. J’adore télépather, même si ça
ne marche pas toujours. En réalité, c’est juste de l’intui-
tion, je fais venir le fond, ce que j’ai en dessous de la pen-
sée… J’angoisse.

240
À quoi pense ma jolie poulette ? À son coq de bruyère ?
Ils vont faire dans les bois… s’ils en trouvent. À la sau-
vage ? Elle en serait bien capable… Lui, je ne sais pas.
Il est dix heures. Je ne vais pas poiroter. On est samedi.
Je vais au marché, place Général-de-Gaulle. À pied, pour
me dégourdir les jambes… et la tête.
Manteau chaud, grand sac, je sors. Je marche sans pen-
ser à rien. Attention de ne pas trop acheter. Je vais me faire
ch… en rentrant, avec le poids.
Hortense, Julien… J’ai… chaud aux fesses. Je marche
en essayant d’oublier. Échec total. Je pense à Poutine, aux
bombes sur les immeubles… Ça revient, le lit, je ne pense
qu’à ça. Ils font… sans moi !
Je salue quelques passants. Petite ville, ils me connais-
sent, la femme d’un chirurgien de la clinique ! ls me savent
veuve, mais je ne tiens pas à discuter.
J’arrive sur la grande place. Sur le côté, la Mairie, toute
en longueur. Sinistre. Le beffroi, au centre, raide… Julien,
quel tonus ! Je le sens derrière… je lui tiens pour qu’il
entre sans me faire trop mal.
Du monde. Plein. Des étals colorés, attirants. Je connais
quelques vendeurs. Sourires en passant. Je fais le tour.
J’achète un peu à chacun. Pour ne pas faire de jaloux.

241
Petits mots gentils : « J’ai appris, pour votre mari. Quel
drame. » ou « J’y étais. Qu’est-ce que vous avez pleuré !
J’étais mal pour vous. » ou encore : « Le Docteur Serizy,
une perte énorme. » Je hoche la tête, et réponds sans m’at-
tarder. Il y a la queue partout. J’ai les yeux humides. La
fatigue de cette nuit. Je fais la femme désemparée (pas
trop). Je suis sincère. J’ai peur, avec Hortense. J’arrive à
transmettre mon désarroi. Je m’admire.
Hortense va me bousiller mon petit Julien. S’il n’est pas
assez gentil, elle va dire des c… sur moi. Si ça l’amuse,
tant mieux, sinon j’ai plus qu’à me tirer. Il faudra que je
travailler avec Albert… l’épouser sans doute. Une vie fi-
chue.
Dans ma tête, grâce au pull, je reste en connexion avec
Hortense. J’ai mis un sout’ pour sortir. Rassurez-vous.
Mais pas de chemisier. Je fais zen au max. Pour que je la
pénètre.
Je rentre, cabas lourd, je le fais passer d’un bras sur
l’autre. Ça me fait du bien de souffrir… pour hier. J’arrive
chez moi, limite crampes. Je pose tout. Il est midi un quart.
Je retire mon manteau. Parlophone, c’est déjà Madeleine :
– Je suis un peu en avance. Je passais devant chez toi.
Je me suis dit : « Si elle est là, on prépare tout ensemble »

242
J’ouvre la porte, elle arrive en ascenseur. Bises, je dis :
– Je viens à peine de rentrer… Défais-toi, tu m’aides.

– Ton pull, il est très beau. Un peu grand. C’est Julien ?


Cadeau ? Il a dû être content. Deux belles filles !
– C’est à Hortense, elle me l’a prêté.
– Il est vraiment large. Tes seins sont à l’aise. Ils peu-
vent bouger si t’as besoin ! Dis-moi, hier, le lit était assez
large ? Il y avait pensé…

Elle me fixe, goguenarde :


– Tu as des cernes. Ce n’est plus de ton âge ! Lundi, tu
vas morfler. Au Labo, j’te dis pas, ils vont savoir tout de
suite.

– Arrête ton délire. Aide-moi.


– Non, tu parles avant.
– Ça suffit ! On range. J’ai faim. Je suis vannée.
Nous arrivons à la cuisine, elle sort les affaires du sac
et je les mets dans le frigo. Elle dit :
– Ils viennent tous les deux ? Tu les as invités ?
– Non, c’est mon marché de la semaine. Pour pas trop
prendre de surgels.

243
Nous avons fini, elle me toise :
– Maintenant, tu dégoises ! Je ne suis pas venue pour
rien !
Je ne réponds pas, mets des friands à chauffer dans le
four. Elle se met face à moi, me bloque le passage :
– Béryl, je suis ta meilleure copine ! Tu ne peux pas lui
cacher ça ! Ça va te faire du bien. Je suis ton curé. T’es à
confesse. Vous avez beaucoup péché ? Quatre Pater et
deux Ave ? Ou plus ?

Je la fixe, droit dans les yeux, dure. Elle reprend :


– Là, Béryl, ce n’est vraiment pas bien ce que vous avez
fait. Vous profitez d’un homme faible, abasourdi d’être
entre deux paires de seins, incapable de choisir la pre-
mière. Vous le dévorez… Dis-moi : vous en avez laissé un
peu ?

Je souris :
– T’es bonne pour le Goncourt. Du sexe ! Envoie-leur,
sûre que t’es prise. T’as la télé ! … Attrape les bouteilles
dans le frigo, on va s’asseoir.
Elle s’exécute, je sors deux verres, des gâteaux apéri-
tifs. Nous arrivons au salon. Elle me sert sans me deman-
der :

244
– Ça va te détendre. Lâche-toi !
Elle prend la même chose. Nous nous asseyons. Elle
tout près de moi. Je pourrais me reculer… mais j’ai besoin
de sa chaleur. Je ne suis pas trop bien. Nous commençons
à boire. Moi… trop. J’ai presque fini, sans avoir rien
mangé. J’ai… la tête dans du coton. Pas assez dormi. Elle
s’est collée à moi et murmure :
– Si on avait été ensemble, je l’aurais pris en premier.
Un homme, au début, il n’est pas bon. Deux filles, il
stresse. Éjaculation précoce, tu rates. Tu fais en second, et
là, le bonheur ! Je suis gentille, dis-moi ?
– Tu arrêtes ! Oui, on a fait, si c’est ça que tu veux sa-
voir. Mais Hortense n’en a pas eu assez. Je suis sûre
qu’elle est chez lui. Elle a retrouvé le chemin. Facile, ce
matin elle observait la route. Elle n’a pas parlé de tout le
trajet.
– Laisse faire ta copine. Ton Dir va être mieux après.
Des seins comme elle, fermes et gros, ça vaut le détour.
Lundi, je suis sûre qu’il t’embrasse. Pour te remercier !
– Elle ne prend pas la pilule. Cette nuit, je n’ai pas trop
vu. Ils ont fait sans. Ils ne se sont levés ni l’un ni l’autre
pour aller en chercher.

245
– Et alors ? C’est ton problème. Il l’épouse. T’es sa
maîtresse. Vous faites jamais l’une sans l’autre. Mickael,
il a bien accepté !

– Tu n’as pas fini ? C’est chaud, on va manger.


Très bonne odeur venant de la cuisine. Elle finit son
verre, nous nous levons. Je sors les friands du four et de-
mande :

– Tu veux une salade avec ? Ou des betteraves ?


– Salade. Coupe-la, je fais l’assaisonnement.
Nous restons en silence. Moi… je médite. Ils sont déjà
au lit ? Ou elle a pu attendre ? Pour que ce soit mieux…

Nous sommes passées à table. Elle me fixe droit dans


les yeux, grave :
– Je serais inquiète, comme toi, mais pas pour la même
chose. Hortense a l’esprit pratique, mais elle s’impose.
Toi, dans ce cas… je ne sais pas ce qui te reste. Tu fonde-
ras peut-être un autre labo ? Tu le sais bien… Faut pas lui
montrer, elle te vide.

– Je n’en suis pas là. Il m’aime. Forcément, il va lui


dire, et, avec Hortense, on va se brouiller.

– Le baby, tu t’en f… ?

246
– C’est leur problème.
Nous avons commencé à manger. C’est très chaud et je
parle entre deux bouchées. Nous avons fini, elle demande :

– Tu ne m’as pas dit comment ça s’est passé exacte-


ment.
– J’aurais pu faire une vidéo.
– Ça m’amuse de savoir comment vous faites à deux
avec un type, dans le même lit. Si t’as besoin, je suis par-
tante. Préviens-moi, que j’ai le temps de m’acheter une cu-
lotte ! À moins que j’aille sans.
En fait, avec Madeleine, on se dit tout. Confidences des
deux côtés. Mais, là… Je me lance et lui raconte, dans le
détail. Elle est… attentive, mais pas surprise :
– Ç’aurait été beaucoup plus amusant si elle avait été à
ta place. Ses seins, t’en rêves. T’aurais eu un orgasme rien
qu’en la voyant remuer !

– Je ne sais pas si elle aurait accepté.


– Bien sûr que si. C’est toi la nunuche ! Quand on veut
un gosse, on fait tout. Le mieux possible.
– Tu veux un dessert, ou on s’arrête là ?

247
– Dessert, si tu as. J’aimerais une conclusion à ton af-
faire. C’est d’un banal à pleurer !
Je sors un ananas. Peau assez verte, on m’a dit qu’il
était bon. Je demande :

– Ça te va ?
– Oui, tranche dans le vif. Pas trop pour moi. On va
marcher, mais tout de même.
Je coupe, j’épluche, je nous sers. Elle me regarde, in-
tense. Je dis :
– Hortense a fait ça pour me faire souffrir. Peut-être
même pour me ridiculiser auprès de lui. C’est un homme
de décision, qui ne se laisse pas démonter. Il est entré tout
de suite dans le jeu. Il n’attendait que ça. Ce matin, il n’en
a pas reparlé, mais il semblait en pleine forme. Un peu fa-
tigué.
– Il a quarante ans. Penses-y, si vous le reprenez à deux.
Quant à sa crise, évite. Fais zen.
– Je n’ai aucun espoir dans ce sens. Elle va le garder.
Tant qu’elle peut…

Nous avons pris deux tranches chacune. Je demande :

248
– Café ? On part après. T’a des chaussures qui craignent
pas la boue ? On fait les Roches du Ham ? C’est à vingt
minutes. Avec le soleil d’hiver, ça va être magnifique.

Elle sourit :
– Tu éviteras de penser à eux.
Café, en silence. Je n’ai pas d’appel, il ne l’a pas vidée.
C’est déjà ça.
Nous avons fini. Chaussures, vestes de sport. Pour moi,
zippée Balenciaga. En rose, façon usée, pour vieille rou-
tarde. Petits sacs pour K-ways, eau et biscuit. Pull léger au
cas où. Nous sortons.
Voiture, Madeleine me raconte ses soucis avec son
cop’. Moins drôle que moi. Nous arrivons. Du monde au
parking.
J’aime beaucoup cette balade, quand il fait beau. La vue
est magnifique sur la Vire, avec le soleil d’aujourd’hui,
très bas en hiver. Nous prenons le chemin, en silence.
Après un petit temps, Madeleine me dit :
– Je ne suis pas du tout dans le registre du b… comme
vous. Simple exemple : hier, il est venu à la librairie avec
un bouquin sur les chevaliers-paysans du lac de Paladru.
On en avait parlé à propos du film. Quand il accroche un

249
sujet, il n’en sort plus. Même à cent lieues de mes préoc-
cupations.

– Tu l’intéresses vraiment ?
– Tout l’intéresse, c’est le drame. Il est passionnant.
Mais… il craint les expériences nouvelles. S’il ne sait pas
tout à l’avance, sur n’importe quoi, il a peur. Je l’emmène
en forêt, il a son smartphone, pour être sûr de ne pas se
perdre. Dans son sac, une boussole en plus ! Alors que je
connais tous les chemins et que je peux y aller les yeux
fermés… Peut-être même la nuit, avec une lampe.
– Va loin. Essaie le Kilimandjaro. La moitié n’arrive
pas au bout. Tu verras ce qu’il faut. Des bouquins, il y en
a des tonnes ! S’il accepte, t’a gagné.
– Pas du tout, côté sport, il n’assure pas. Dans le Jura,
pas très haut, il n’a plus de souffle. Il me l’a dit.
Nous marchons, sans trop parler. Je me fais du souci
pour Madeleine… D’Hortense, toujours rien. Est-ce que je
l’appelle ? Je lui ai laissé deux SMS…

Madeleine murmure :
– Laisse-la ! Si t’as besoin de faire à trois, appelle. Je
serais ravie d’essayer.
- Avec ton cop’ ?

250
– Ris pas. Il accepterait. Surtout avec toi !
Nous arrivons en haut. Des nuages, beaucoup de ciel
bleu. Un vrai tableau de Boudin. Des champs vert cru, bor-
dés par la Vire, bleue outremer. Cimes brumeuses, arron-
dies dans le lointain. Roches teintées de rouge. Couvertes
d’un lichen blanc à nos pieds. Arbres sans feuilles sur les
pentes abruptes.
Nous restons un moment. Des gens passent, s’arrêtent
en nous voyant. Deux grandes filles, jeunes, toutes seules,
forcément…
Nous avons bientôt froid. D’avoir été presque en nage
dans la montée. Nous redescendons, en parlant de choses
et d’autres. Hortense, plus ils font, plus elle a de chances
de tomber en cloque. Là, je suis mal barrée.
Toujours rien d’elle. J’ai laissé mon smartphone dans
mon sac, mais j’entends quand il vibre.

Nous arrivons à la voiture. Cinq heures et demie, le jour


commence à tomber. Le ciel est clair. Je dis :
– On aurait pu attendre le coucher de soleil, mais j’ai
un peu froid.
Nous rentrons, arrivons en bas de chez moi. Bises sur
les joues, je laisse Madeleine et monte à l’appart’.

251
Six heures passées, toujours rien d’Hortense. Au lit tut
ce temps ? Sans prendre le temps de faire pipi ? Elle exa-
gère. Sa meilleure copine !
Rien de la soirée. Je dîne vite fait. 20 heures, SMS, de
Madeleine : « Elle est morte ? » Je réponds : « Sais pas.
Rien aux Infos ! ».
Vingt et une heures, je craque et envoie un SMS à Hor-
tense : « Le bébé est fait ? »

Silence.
Total.
On m’oublie. La Terre n’a plus besoin de moi. Et pour-
tant, elle tourne !
Je regarde un DVD de la collection de Mickael : « Qui
a peur de Virginia Woolf ». Il voulait voir comment on fait
pour se disputer. Il n’avait pas appris. Servi à rien. On n’a
jamais su.

J’en assez de leurs hurlements. J’arrêt à la moitié du


film.
Toujours rien de ma chérie. Je suis inquiète. Elle veut
le baby. Mais à ce point ?

252
J’ai sommeil. Lasse d’attendre. Je me couche. Lundi,
au Labo, je vais en prendre un max… Je lui… fais une
scène. Donnant-donnant !
Je rêve de J.O. Marathon, épreuve mixte : premier Hor-
tense, deuxième Béryl… Julien n’est pas sur le podium.
Je ne me réveille pas dans la nuit. Réveil, 7 heures.
Hier, dans la panique, j’ai oublié de l’éteindre. Je regarde
mon smartphone : pas de SMS. Là, ça devient grave.
Angoisse. Pas possible de redormir. Petit-dèj, en regar-
dant l’ordi. La demie, ça bipe. Je sursaute. Non, c’est Ma-
deleine. SMS : « Si tu n’as rien, dis-lui qu’on est prêtes.
On vient. On fait à quatre. » Je ne réponds pas. Humour ?
Incapable.
La cuisine est pleine, j’en ai laissé partout. Hier, je
n’avais pas le moral. Je range, je médite : si Hortense se
pointe au Labo, je laisse venir. Si c’est le m…, je pars chez
Albert.

Neuf heures, téléphone sur le fixe, ma mère :


– Béryl, toujours en forme pour Grandcamp ? Il va faire
moins beau que prévu. Des nuages et du vent. Tu te
couvres. Le grand air nous fera du bien.

Je n’ai pas le choix. J’y vais. On se retrouve.

253
Nous marchons. Peu de mots, à cause du vent. Au dé-
jeuner, on discute. Ma mère veut savoir pourquoi j’ai tant
pleuré à la messe. Elle finit par lâcher :
– J’ai eu beaucoup de doutes, moi aussi. On a tenu. On
a réappris à vivre ensemble, pour vous trois, les enfants…
Ton père n’en est pas mort !
La conversation tourne autour des invités. Sherine pas-
sionne mon père :
– Cette femme a une classe étonnante. Je n’ai pas pu lui
parler. Elle était sous bonne garde. Trois hommes, ça fait
beaucoup ! Deux encore… j’aurais tenté.
Il sourit, ma mère lui fait les gros yeux, il n’a pas
changé. Toujours le marin dans les ports et les bars. À se
vanter d’une bonne pêche. Même s’il ne boit plus.
Ma mère n’ajoute rien, mais je sens… qu’elle aimerait
l’info. Heureusement que mon père a coupé. Nous parlons
d’Henri, de Guillaume (l’ami de Mickael), etc. Moins
chaud. Quand on parle d’Hortense, mon père qui sommeil-
lait à demi, ouvre un œil :
– Elle était chez elle ! Passer les petits fours, elle savait.
Mais je l’ai trouvée morose, au final. Elle a… perdu
quelqu’un ?

254
J’ai deux regards pointés sur moi. Que dire ? Rallumer
sur leurs tromperies à eux ? Je réponds :

– C’est une vraie amie, elle partage mon chagrin.


Ma mère fait la moue, mon père est triste… de ne pas
avoir d’explication. Je parle du Labo. Questions sur mon
nouveau boss. Tient-il la route ? On s’entend bien ? Je vais
continuer, malgré la mort de Mickael ?
Je ne vois pas vraiment le lien, mais j’embraye là-des-
sus, les Indiens, probable voyage à Mumbai. On rappelle
nos souvenirs d’Inde. J’ai échappé… au pire. Mon père,
toujours l’œil du mâle, demande :

– Est-ce qu’au moins il est beau ?


Là… pause.
Ma mère me sent, même nous ne sommes pas intimes.
Mon père me voit, en brebis dont il est le chien de garde.
Bien que mariée, bien que veuve.
Je dis oui, très, brun et bouclé, grand et vif, j’en rajoute
un max. Trop, ma mère chuchote :

– Il t’a demandé en mariage ?


Ma mère est une classique. On ne couche pas avant
d’être passé chez Monsieur le Curé. Sauf qu’elle a fait tout
le contraire. C’est bon pour les autres, moi en particulier.

255
Je dis oui. Ce qui est vrai d’ailleurs. Pour éviter le reste.
Mon père est… admiratif. Ma mère, inquiète.
Heureusement, il ne pleut plus. Je propose de ressortir.
Ils sont fatigués. Moi aussi, mais pas des mêmes choses.
Je vois les bêtises à ne pas dire. Surtout que je n’ai rien
d’Hortense.

Enfin, trois heures, alors que nous sommes en plein zef,


ça sonne. Hortense. J’entends à peine :

– Merci pour les SMS. Je te rappelle.


Elle raccroche. Ma mère s’étonne :
– Ton amie ? … Elle a fait court… Tu pouvais lui par-
ler.
J’articule, l’air plein la bouche :
– Elle a coupé… Elle est pressée.
Le vent, ça évite les problèmes. On essaie de survivre.

Quatre heures, un peu sonnés, on se quitte. Je suis heu-


reuse… de partir. Eux de m’avoir vue, solide sur mes
pattes. Côté d’Hortense, je suis rassurée, mais ça ne dit pas
s’ils ont fini. Un jour et demie au pieu, faut tenir !

256
Dix-huit heures, quand je lisais, une fois de plus…
Gone with the wind, en bâillant. Je commençais à l’oublier,
Smartphone, c’est Hortense :
– Faut pas s’inquiéter, ma Belle. Il est terrible, ton m…,
sauf qu’il tient pas sur le durée. Donne lui du gingembre !

– Vous avez fait, jusqu’à maintenant ?


– Oh, je vois la grosse jalouse ! Ce n’est pas bien, Bé-
ryl ! Fais avec Madeleine, si t’es dans le besoin.
Son ton est enjoué. Ça n’a pas l’air d’avoir trop mal
marché. Demain, je vais me prendre ma claque. À 9
heures, ou à 10 si vraiment elle l’a usé !
J’essaie de poser des questions. Rien à faire. Elle est
bavarde. Puis je tente :

– Vous avez fait sans ?


Pas de réponse. J’insiste :
– Tu lui as dit ? La pilule ?
Silence encore. Je répète :
– Tu crois être enceinte ?
– Je… je ne sais pas trop. Peut-être.

257
Hortense a une certaine pudeur, quand il s’agit d’af-
faires très personnelles, si elle a honte. Elle est parfaite.
Comme moi. Je creuse :
– Vous allez vivre ensemble, si t’as un mioche ?

Silence. Puis :

– Je ne t’abandonne pas. Il est très occupé. Il va voya-


ger. Il ne m’emmènera pas partout.

– Vous en avez déjà discuté ?

Silence, puis :
– Je suis crevée. Demain, je travaille. Ne m’appelle pas.
Je me couche.
Elle raccroche. Bref, la cata. Je me fais, moi, une tisane
de gingembre rappé. Il va falloir supporter, demain, Benoit
et Audrey, qui vont me tanner.
Quand vous en avez gros sur la patate, vous faites
quoi ? Il faut que je parle. Madeleine ? Je suis cuite. Elle
va me plaindre. Veuve une seconde fois. Par ma faute.
Dix-neuf heures, et des poussières, le fixe. Voix mâle…
enrouée. Qui ça ?

– Béryl, les avocats, ça ne va pas du tout !

258
C’est… Julien ! Même tonus… ou à peu près. Mais élo-
cution pâteuse. Il est visiblement, très en colère. Je de-
mande :

– Mon topo, ce n’était pas ça ?


– Non. Bonne nuit !
Il raccroche.
Je suis dans la m… jusqu’au cou.

259
60. Culotte rouge
Lundi matin, retour boulot à 9 heures… Petite porte, le
garde ne m’a pas vue. Une vraie ninja. Invisible. Je passe
dans les couloirs, toute petite. On me fait des regards na-
vrés. Je suis out. Ils me regrettent.
Je n’ose poser de questions. Trop honte. Je finis par
comprendre par un, qui me fait souvent des jokes un peu
lourdes. Il est triste et murmure : « Mes condoléances. Tu
ne nous avais pas dit… »
Je ne me suis pas arrêtée, par crainte. Je me retourne et
souris :

– Merci, je reviens…
Je file à mon bureau. C’est vrai, mardi… pas huit jours.
La préhistoire !
J’entre dans mon bureau que… ça sonne. Je ferme vite
la porte, au risque de la claquer. Je prends. C’est Julien,
très froid :
– Nous vous attendons, 9 heures 30, chez M. *** [le
Boss].

– Bien, Monsieur.

260
Ça commence bien. Je suis licenciée ? Pas grave. Je me
fais Albert. Tant pis pour le mariage. On divorcera, je lui
demande une pension et je vole… aux Bahamas. Je me
lance dans les affaires. Coups tordus, avocats cupides, j’ai
l’expérience.
Je regarde l’Intranet… sans le regarder. Hortense, Ju-
lien, la baise à ne plus finir. Qu’est-ce que je fais là-de-
dans ? L’enfer. J’affronte. Je lui dis : « Si je ne vous plais
plus, vous me payez ou je dis bye. »
Vingt-cinq. J’ai bu deux cafés coup sur coup. J’ai les
jambes en ressort. Je me calme, petit coup de Shalimar. On
ne sait jamais. Je ferme tout et prends mon sac perso. Noir
avec un gros YSL entremêlé. Je suis très chère !

J’arrive au bureau du Dir. Catherine, qui me dit :


– Ils sont là.
– Qui ça « ils » ?
– Le repreneur, avec M. *** [le Boss] et nos deux con-
seils.
– Ils sont rentrés de Mumbai ?
– Ils vont te dire.
Je fais l’étonnée, elle me fait signe de frapper, sans at-
tendre. Je demande :

261
– Mon licenciement ?
Elle semble ne pas comprendre, je toque. J’entends le
Boss :
– Entrez !
J’ouvre, ils sont tous, l’Américaine, l’Indien, mon
Boss, mon Chéri, ainsi que, bien évidemment, le Kremlin,
Angélique. Ils me toisent, durs. Mes frasques (pas le lit, ils
ne savent pas, les autres). Je donne du « Good morning ;
Nice to see you. ». Le Boss m’invite à m’asseoir, dernier
fauteuil vide.
Ils reprennent leur conversation, en anglais (je traduis) :

Julien a rappelé les avocats d’urgence. Ils ont fait hier,


arrivés cette nuit. Peu dormi. Gros problème chez nos par-
tenaires. Le brouillard complet. On pensait discuter avec
quelqu’un. On n’a personne. Ils ne sont d’accord sur rien
entre eux. Les langues (sauf l’anglais, peu accepté des tri-
bus des forêts), les castes, tout est compliqué. On ne sait
même pas ce qu’ils veulent. Ceux qui étaient d’accord ne
le sont plus. Leurs demandes changent tous les jours ou
presque. Il faut faire le point ici. On donne des chiffres. Je
n’y comprends rien.
Ils ont tous le même papier. Angélique m’en tends un.
En-tête : « B*** & Company », société internationale de

262
conseils en stratégie, dont font partie nos deux avocats
(très coûteux). Il décrit leurs avancées. Très cool. Sauf que
ça ne cadre pas du tout avec ce qu’on dit aujourd’hui.

Julien me dit, très ferme :


– We have no choice. The war!
Je… suis saisie… J’aime!
Combattre à ses côtés. Ma passion ! Mr. Raghav ***
[l’avocat indien] demande :
– When would you like to go?
Du regard, il fait le tour des têtes, personne ne répond,
sauf Julien qui lui dit (en anglais) :
– Vous appelez d’ici. Plus de temps à perdre là-bas. Ils
nous nomment un interlocuteur valable. Vous échangez
avec lui. Vous le testez. S’il paraît bon, nous y allons tous.
Nous signons. Si vous n’en avez pas, on reste chez nous et
on les largue. On cherche un autre partenaire.
Acquiescement général, dubitatif. Sans enthousiasme.
Julien me demande :

– Are you free to come, if necessary?


Je hoche la tête. Ravie, mais sans le montrer. Je suis…
indispensable. Et en plus, pas virée !

263
Angélique, sur un signe du Boss, se lève et sort. Dis-
cussions libres, toujours en anglais, sans moi, qui peine à
suivre. Angélique revient avec Catherine, l’une portant un
plateau et des verres, l’autre, des jus d’une belle couleur.
Elles le posent sur la table au milieu de nous. Le Boss mur-
mure deux-trois instructions à sa secrétaire, qui sort. Mrs.
Heather *** [l’Américaine] me dit:

– Please accept my deepest sympathy.


– Don’t be afraid. I am ready to work. At the best.
Au bout de quelques échanges, j’ai le sentiment que
cela ne me concerne plus. Je demande au Boss si je peux
disposer et je m’en vais. Je retourne à mon bureau. Bien
évidemment, dans les cinq minutes, téléphone, c’est Be-
noit, qui demande :

– Tu pars avec eux ?


Je n’ai même pas rencontré Chloé-la-blonde. Les murs
ont des oreilles. Je réponds :
– Viens me voir.
– Bien, Madame !
Il arrive, les yeux rivés sur moi, inquiet. Il demande :

– Je peux avoir un café ?

264
– Oui, vas-y, fais comme chez toi.
Il met la machine en route, prend une tasse sur le petit
évier / lave-main et se fait couler un jus. Là, son regard
change :

– Ce matin, impossible de savoir quoi que ce soit. Tu es


au courant ? Ce qu’ils f… ?

Il me fixe :
– Tu en veux aussi un ?
Je fais non de la tête et ajoute :
– J’en ai pris trois, depuis que je suis levée !
– Tu pars avec eux ?
– Je n’en sais rien. Pourquoi tu poses la question ?
– Tu étais avec le Dir, Julien et les avocats. Ils sont re-
venus d’Inde en catastrophe. Conclusion…
Je fais une moue d’ignorance. Il reprend :
– Tu es arrivée quand dans la boite ? … Le premier
jour, quand je t’ai vue avec les autres… j’ai su que, toi, tu
nous grillerais. Tous ! Sans, à la clé, te faire le Boss ! Cha-
peau !
Il ne sait apparemment rien pas pour Julien. Je prends
l’air ennuyé. Il me demande :

265
– Fais attention, Béryl. Tu lui plais. On dit que vous
faites ensemble. Je n’y crois pas. La chance peut se retour-
ner d’un seul coup. Surtout si ça ne va pas avec les Indiens
et que ton travail devient inutile.
Le problème… j’ai maintenant deux hommes dans la
boite. Julien le sait de Benoit, mais pas l’inverse.

Il sourit… gravement et continue :


– Moi, à ta place, je la jouerais cool.
– Tu viens me voir. C’est une démarche perso ? Ou
c’est Audrey ?
Il ne répond pas, termine son café, lentement, en me
fixant dans les yeux :
– Tu as bien changé depuis deux ans. Tu sais à quoi je
pense ?
– Dis toujours.
– À une chienne d’attaque. Pitbull ou Mastiff.
– Tu me flattes !
Il se lève, moi aussi. Je pose délicatement mes lèvres
sur les siennes :
– Tu diras à nos collègues tout le bien que je pense
d’eux.

266
Il se dégage :
– Ne joue pas avec moi, Béryl, je suis sérieux. Tu veux
la Direction, tu l’auras sans doute, mais ne compte pas sur
moi !

Il met la main sur la porte et conclut :


– Je regrette d’avoir favorisé ta carrière. Quand, dans le
train, je t’ai vue, j’ai pensé : « Elle va tous nous tuer » !
Il sort.
En résumé, ils ont tous les yeux sur moi ! S’ils savent,
je dégage !
J’ouvre mon ordi, fais le tour de l’Intranet, pas grand-
chose. Téléphone, c’est Julien :
– Béryl, vous faites quoi ?
– Je travaille. J’étais avec Monsieur *** [Benoit]. Il
s’inquiète.
– Vous êtes libre ?
– Je viens vous voir ?
– Restez dans votre bureau. J’arrive.
Une minute et demie après, on frappe. J’ouvre. C’est
lui. Très sévère, il prend un siège et s’assied. Je demande :

267
– Vous voulez un café ?
– Merci, non… Votre amie me pose un problème !
Il me fixe. On se plaît. Il ajoute :
– C’est sûr, elle a des atouts. Nombreux. Une volonté
de fer, une combattante. Comme vous. Mais… deux Béryl,
je ne tiendrai pas. Déjà qu’avec vous, le Laboratoire est
difficile. Bien sûr, nous avons besoin de sang neuf, des re-
crues de qualité… À certaines conditions.

– Vous ne la prenez donc pas.


Il me fixe, j’ai compris. Son poste, c’est rappé. Il
ajoute :
– Vous, il va falloir vous y mettre ! La situation est
complexe. Vous avez le malheur de connaître le dossier.
Je ne peux me passer de vous. Mais… attention. Je ne me
laisserai pas faire.
Bien Monsieur, mais la nuit de vendredi, Hortense a ga-
gné. Je réponds :
– Je n’ai aucun doute là-dessus. Je ferai au mieux.
Comptez sur moi. Mais… vous rachetez toujours ? Vous
n’êtes pas dégoûté ?

Il me fixe… et là, je compte. Pour lui. Nous sommes


Rottweilers… en pire.

268
Je souris. Il murmure :
– Vous m’avez fait comprendre les femmes. J’étais
naïf.
– Vous ne l’êtes plus ?
– Moins. Pour votre amie, je lui ai dit : pilule et protec-
tion. Je suis un homme d’honneur !
Il se lève, petit salut, il sort.
Il n’a pas arrêté de me regarder. Mon parfum était de
trop. Le coup de samedi. Il ne recommence pas.

Je résume les jours suivants, la quinzaine :


Les avocats font du bon boulot. M. Sanjay B*** nous
présente quelqu’un, un ami à lui, riche et de bonne caste
(la même que lui). De confiance. Grâce à qui ? Bibi,
comme toujours ! En huit jours nous avons donc, enfin, un
partenaire. En principe valable.
Semaine suivante, lundi, on prend le minibus du Labo,
pour Charles-de-Gaulle, et l’avion de Mumbai. Nous
sommes huit avec le chauffeur : le Dir et son inséparable
Angélique, les deux Conseils, Julien et moi. S’est adjoint à
nous, au dernier moment, mon autre chéri, Sébastien, le
Dir de Fab, celui du gros poutou ; expert en manips, pour

269
découvrir les secrets que cachent les Indiens. Le patron est
morose. Julien n’a signé qu’une promesse sous condition.
Forcé par les banques et ses actionnaires, qui ne veulent
pas s’engager. Rien n’est encore fait. Le Dir attend le po-
gnon, pour courir d’autres cieux.
Là-bas, éreintant. Fin-février, beaucoup de soleil, plus
de 30 toute la journée. On passe de la clim froide à dehors,
chaud, de nouveau la clim. J’attrape un gros rhume. Mon
anglais ? Insuffisant, même si, dans le contexte, ça irait
presque. Je n’ai pas les nuances. Eux ont été occupés par
les Britishs. Surtout les huiles, brahmanes et kchatriyas,
nos interlocuteurs. Les Indiens aiment ma peau blanche.
Comme leurs déesses. À quoi j’ai servi ? Jolie fille, oui,
mais surtout là calmer Julien… il était tellement hors de
lui qu’il aurait sauté les belles Indiennes, qu’on nous a
fourguées, comme traductrices. J’ai même pas eu à cou-
cher avec lui. Ma présence, mon regard de lionne, ont
suffi. Donnant-donnant, S’il y allait, je me faisais un de
nos partenaire sous ses yeux ! De toutes les manières, no
competence transfer !
Par contre, nos deux femmes, Angélique et l’avocate,
sont très chaudes pour l’inverse : les Indiens ne les regar-
dent même pas…

270
On rentre sur C***. Je soigne mon rhume avec des pro-
duits-Maison, qui fonctionnent. Pour une fois. Je té-
moigne.
Deux jours après (le temps de finir le rhume), j’ai Be-
noit. Pas vraiment laissée me reposer. Interrogatoire sans
complaisance, réponses sincères ou pas de lit. Marché clair
et net. Moi, huit jours sans rien, j’ai craqué. J’ai pas trop
dit. Juste ce que je pouvais. Je suis… Directrice (ad-
jointe)… sur mes gardes.
Une semaine après notre retour (quatre jours après), Ju-
lien se dit partant pour signer. Sous conditions, moins
strictes. Date non précisée.
Julien me pompe, il veut que j’explique tout. Je lâche
un peu car j’ai besoin de lui. Le laisser seul avec ma
douce ? Ça va un temps…
Je garde du matos, pour négocier. Elle n’est pas en-
ceinte. Désespérée. On est obligées de se voir. C’est elle
qui demande. Problème, si on continue ensemble, son
mioche, la Belgique.
Ce qu’elle fait avec Julien ? Sais pas. Silence radio. Elle
reprend la pilule. Petit phare dans le désert. Je n’insiste
pas, je la veux gentille pour moi.

271
Quelques jours après, on frappe, c’est Chloé. Elle entre
et me dit, en s’asseyant :
– Il paraît qu’on couche ensemble ? Tu es au courant ?

Elle a toujours son superbe uniforme bleu ciel. Je dis


« superbe » car il est mieux porté que les autres, elle a droit
au bouton du haut. De dos, on ne voit pas trop ses fesses.
Moitié de Kardashian. Je réponds :

– Tu inventes ! Laisse-moi. J’ai du travail…


Elle soutient mon regard :
– Tu te fais toutes les femmes, et moi, tu me laisses. Tu
n’es vraiment pas chouette.
– N’importe quoi ! Je bosse !
– Personne, ici, t’a propos un resto ? Tu m’étonnes !

Comme je la fixe, amusée, en silence, elle ajoute :

– Je ne te force pas. T’as vu mes oranges ? De vrais


pamplemousses. Tout du vrai.
Le problème, c’est qu’elle tombe mal. Je déprime un
max. Julien m’évite. Benoit est triste. Tout comme Xavier.
Je me les fais, pour passer le temps. Mes vieux ? Chris-
tophe, inatteignable. Albert, une fois par mois, pour ne pas
perdre les infos des cliniques. Hortense ? Je n’ai envie.

272
Elle ne parle que de Julien, toujours sans rien dire d’inté-
ressant, sauf qu’il ne veut plus jouer.
Ma vie devient morose. Un nouveau type ? Trop fati-
gant. Je suis stressée par le boulot. Hâte des vacances.
Je ne veux plus d’affaire pour un soir. Je ne suis pas
paumée à ce degré-là. Le sexe pour le sexe, ça me barbe.
Julien me pressure au max.

Bref, je suis au Carmel !


Chloé, devant mon trop long silence, les yeux (tristes)
dans les yeux, me demande :
– On pourrait déjeuner ensemble, si tu as un créneau.
– Je suis un peu booké (ce qui est faux, je fais comme
on dit à Paris).

Elle insiste :
– En semaine, te bile pas. On évite la cafèt’.
– D’ac’, mais pas trop loin.
– Un soir, tu serais libre ?
– Une fin de semaine. Tu me dis à l’avance.
Elle me fixe, interrogative… Je la sens venir. Je ré-
ponds :

273
– Arrête ! J’ai un rapport à terminer pour Julien.
Elle s’en va, d’un pas lent, triste à vamper. Je l’accroche
par le bras. Je ferme la porte.
Elle, victime :
– T’es toujours la même. Si on ne te court pas après, tu
nous oublies !
– Tu me dragues ! Pas possible !
– On a été recrutées le même jour. Tu es montée, tu me
considères moins que rien. Tu te sers de moi, et je n’ai rien
en échange. Je me démène. J’étais à l’enterrement de ton
mari…
– J’ai été très touché. Une délicate attention. Je te re-
mercie.

– Tu aurais pu me le dire plus tôt.


Elle me fixe, déprim’. Trop pour être honnête. Chloé
est une jolie fille, une vraie blonde. Normande authen-
tique, viking pure laine. Rieuse, agréable… Elle ne met
pas forcément son intelligence au service des meilleurs
causes. Pas ambitieuse pour un rond. Assez gamine. Très
sportive. Elle me fait rire…

Je dis :

274
– Je sors d’une période difficile. On se fait la bise. Tu
me pardonnes ? Après, s’il-te-plaît, tu t’en vas.
On s’approche… mais elle a bougé la tête et nos lèvres
qui se touchent. Un instant seulement. Je poursuis :
– Tu m’appelles quand tu veux et on fixe un rancard.

Elle sort, sans se retourner.

Elle m’est très utile. J’aurais du mal à me passer de ses


infos. Mais, si je m’attache à elle…
Je bosse.
Trois jours après, on déjeune dehors. Et là, on parle.
Beaucoup. Trop. Elle me dit ses malheurs : parents âgés,
peu d’études, elle va prendre la voie syndicale, ils lui
payent une formation, du soir. Elle a du mal à s’en sortir.
Elle n’a pas ma chance, moi, qui suis (très) intelligente.

Pourquoi vient-elle vers moi ? Compléter ses infos ?


Voir comment je suis ? À poil ?
Les choses se précisent, semaine suivante. J’en ai ras la
casquette du dossier indien. Dans la boite, à part Seb’, per-
sonne ne m’aime. Je m’interroge. Je vais quitter.
Elle arrive dans mon bureau, joue la malheureuse. Elle
rit en même temps. Je comprends à la minute. Elle vient

275
coucher… Moi, plus personne. Hortense, invisible. Depuis
le clash, téléphone, mais pas de lit.
Xavier ? Une fois entretemps. Ce n’est pas l’amour fou.
Intelligent, dynamique, plein d’avenir. Mais, pour moi,
niet, à part mes actions de la clinique, où ça traîne, à cause
d’Albert. Qui n’avance pas les fonds, car je ne lui ai pas
dit oui, pour la bague.
Chloé, elle me dit « vendredi soir ». J’accepte. Elle
vient me chercher dans sa voiture. Elle habite à mi-chemin
entre le Labo et moi. On dîne dans un petit resto à la cam-
pagne et… là, j’ai un peu bu, sans doute, on se regarde les
yeux dans les yeux. Je suis en manque. Elle a une adresse
d’auberge, pas loin.
Une chambre libre ? L’homme lui donne la clé. Elle
paye. Deux filles, ça ne l’étonne plus.
Une fois en haut, on se regarde, droit dans nos bottes.
C’est elle qui doit commencer.

Simple bise. Pas d’idée reçue. Elle murmure :


– T’es vraiment une fille chouette.
Je souris. Bisou plus profond. Ses doigts, sous mon
pull, cherchent mes tétons. Elle sait ma faiblesse. Je de-
mande :

276
– Tu as déjà fait avec une fille ?
Elle sourit.
On bascule sur le lit, en travers. Elle me caresse.
On reprend, lèvres et langues. Elle est à demi sur moi,
elle sent bon. Elle arrête avec ses doigts. Je demande :
– Tu veux tout de suite ?
Elle sourit :
– Tu crains ? Que je ne sois pas jolie ? Tu as tort.
On retire nos chaussures, on se met plus à l’aise. Dans
l’axe du lit. Elle est très câline, elle rit sans arrêt. Dents
superbes. Lèvres charnues. Je demande :

– C’est du vrai ?
Réponse, elle m’embrasse très fort. Ça monte, je suis
prise. Elle me lâche. Toujours plein sourire, elle demande :
– Tu fais souvent avec une copine ?
Je ne réponds pas. Elle répétera au Labo. Qu’on soit
ensemble ? Ça court, ça vole : je suis la bi perverse, qu’il
faut essayer à tout prix. Ces beaux parleurs me donnent
une foufoune maousse… Ils n’ont pas essayé.
On recommence. On se tient enlacées, de partout (j’ai
vraiment trop bu). Mains sur les fesses, jambes mêlées,

277
serrées au max. Elle me frotte la vulve avec sa cuisse, je
chauffe. Bisous profonds. Une fille qui sait faire.

On s’écarte, on se regarde. Elle me dit :


– Tu me trouves comment ?
Toujours à l’info. Je prends l’air sévère. Elle rit :
– Tu me fais peur ! T’as la tête de Bee, la gouine
d’« Emmanuelle », le film. T’es pas en short ?
– Tu n’étais même pas née !
– Je ne suis pas idiote, comme tu crois. Au Méliès, près
de chez moi, ils passent des vieux films. Je l’ai vu trois
fois, une en salle, deux en VOD.
Cette fille, je l’ai mal jugée. Rebisou. C’est moi qui
veux. On est bien ensemble. Je m’éloigne, la regarde. Ses
tétons pointent sous son pull. Je commence à me sentir ser-
rée.

Je demande :
– T’as pas de soutif’ ?
– Toi non plus.
C’est vrai, mon pull me gêne, mais c’est psy. Je devrais
être très à l’aise. Quand je suis rentrée du boulot, je l’ai

278
enlevé. Ils m’avaient trop tannée. Besoin d’air. Même pas
pensé à en mettre pour sortir.

Elle murmure :
– Tu as l’air pressée. On fait ?
Sans attendre, elle se lève et part aux toilettes. Elle n’a
pas fermé, mais je ne vois rien. Je ne bouge pas. Elle re-
vient, tenant son pantalon, resté ouvert. Elle se recouche.
Elle ouvre ma braguette et passe la main derrière. Je mur-
mure :

– Une seconde, j’y vais aussi.


Je me lève. Quand je reviens, elle a retiré le bas. Je dis :

– Elle est jolie, et bien rouge, ta culotte. Tu l’as mise


pour moi ?
Elle sourit. Je me suis fait avoir… à moitié.
Je me couche à côté d’elle et elle explore, de la main,
sous ma culotte. Elle dit :

– Tu n’en as pas ? Tu te rases ?


Elle commence à me toucher. Je dis :
– Non, je suis… faite comme… ça.

279
Ma voix est déjà hésitante. Je me suis mise à souffler.
Elle doit avoir l’habitude, car elle fait très bien. Je mur-
mure :

– Je vais enlever mon pantalon, il me gêne.


Je lève les fesses en m’appuyant sur mes pieds et
jambes pliées. Sa main reste en place et suit mon mouve-
ment. Je dis :
– Reti… re-la… Attends… un peu… tu ne… faci…
lites pas.
Je suis jambes nues. Du mal. Mais j’y suis arrivée. Nous
sommes en culotte. Toutes les deux. Elle ne m’a pas lâ-
chée. Nous glissons nos jambes, sous le drap. Je passe la
main sous son pull et attrape ses tétons. Problème, elle ap-
puie sur moi et j’ai du mal à bouger. Elle me fait remuer,
avec sa main. Possessive, elle approche ses lèvres des
miennes en murmurant :

– Je rêvais de te tenir. Tu aimes, t’aurait pu le dire…


On aurait fait plus tôt.
Son doigt, glissé en moi, me chauffe. Elle est capable.
Nous partageons nos respirations, bouche contre bouche.
La pulpe de mes doigts jauge ses bouts de seins, chouia
par chouia. Je dis :

280
– Tu les as presque durs.
– Bouge surtout pas… T’es bien.
Une vraie… experte. Je ne pensais pas ça de Chloé.
Sportive, elle cache bien son jeu.
Je commence à être à point. Elle semble aussi. J’ai vrai-
ment chaud. Nos pulls sont faits pour l’hiver, pas pour
l’exercice. Je demande :

– On… s’arrête ? … Je suis… en nage.


Réponse : un baiser très humide, lèvres épaisses qui
jouent sur les miennes. Je ne pensais pas qu’elle les avait
si grandes. Elle murmure :

– Tes copines sont aussi douces que moi ?


Je m’étonne. Alors qu’elle respire fort, sous mes ca-
resses, elle s’exprime… normalement. Je demande :
– Tu fais… des ma… rathons ?
– Tu…tu le vois à quoi ?
– Tu as de… la réserve.
Elle sourit, de toutes ses dents, et rebisou. Je commence
à ne pas être du tout bien. Je vais avoir honte, si je fais une
crise. Je dis :

– S’il te… plaît… Je su… is un peu… sensi… ble.

281
J’ai vraiment du mal à parler. Je ne cherche plus. Je
ferme les yeux. C’est pire. Je vois des anges tout noirs. Qui
me reprochent… Je les chasse. Je ne fais rien de mal. Une
fille dans un lit, c’est pas la mort. Ils reviennent. Je dis :

– Chloé… je vais… y…
J’ai trop tardé. Je me serre sur son doigt, je la soulève,
sa main me gêne entre mes cuisses. C’est mieux, je dé-
passe la douleur, m’ouvre sur le plaisir. Elle est… lourde.
Elle m’étouffe, je veux la pousser. Son doigt, son ongle,
me pénètrent. Je suis en crampe, de partout. Je dis adieu,
je pense ma… man. Je pousse, je pousse sur mes jambes, à
faire crier le lit. Je garde les lèvres fermées. Pas faire de
bruit. Surtout une femme… Après dix contorsions, je
m’arrête, fourbue. J’ai eu un orgasme ? Sais pas. Je suis
repue, épanouie. Je vois le ciel qui brille. Je suis… calme
comme jamais. Chloé demande :

– Tu ne cries jamais ?
– On est à l’hôtel.
Elle sourit :
– Tu changes pas ! Toujours sérieuse. Lâche-toi, ça fait
du bien !

282
Elle se lève, libérant mes mains. Je retire mon pull, tout
mouillé. Je suis en eau. Je demande :

– Tu veux qu’on fasse pour toi ?


– Non, pas maintenant. Si personne ne t’attend, on reste
ici. J’ai payé pour la nuit
Elle retire son pull et je vois… pour la première fois,
ses seins et ses tétons… très longs. Une femme enceinte,
ou presque. Je dis :

– Ils sont toujours comme ça ?


– On me le demande à chaque fois. Ma mère, pareil.
Dans la famille. J’ai du succès.
Elle s’en va du lit. Ses seins bougent à peine. Debout,
elle retire sa belle culotte rouge, bordée de dentelles. Len-
tement. Comme j’aime. Je dis :
– Recommence ! Passe-moi mon smartphone. Ton
geste est terrible ! Ça me fera un souvenir.

Elle me le donne. Je dis :


– Oui, fais avec un seul doigt. Laisse ta main sur ta
cuisse… Parfait ! Je te l’envoie par WhatsApp, tu l’auras
pour ton copain.

283
– Merci, je n’arrive pas à le rendre jaloux ! Évite pour
Julien. Je ne veux pas l’avoir dans mon lit. Il me fait peur.

– On fait quoi maintenant ? Tu ne veux pas pour toi ?


– Juste te parler.
Je m’en doutais. Il est dix heures et demie. Trop tôt pour
dormir. Elle me questionne, sur tout. Le Labo, Audrey, Be-
noit, les avocats, le Boss, Julien… Je réponds sur ce qui
me semble utile. Je ne lui apprends rien – dit-elle, car c’est
peut-être feint. La Gestapo le faisait, ça pousse à parler. En
même temps, elle me bisoute. Elle sait faire…

Nous sommes face à face, têtes sur le même oreiller,


chacune la main entre les cuisses de l’autre. À la bonne
place. On se dit tout, nos sentiments, nos regrets, nos es-
poirs. Elle va à l’info, je travaille l’influence du personnel.
Les hommes disent qu’on bavarde. On fait du relation-
nel, on n’arrête pas. C’est du 24 heures sur 24 ! Les
hommes, quand ils ont fait 8 heures, ils crient « pouce » !
Pas nous. Le turbin. Le turbin toujours !

Bisou toutes les deux minutes. Pour que je parle. Elle


commence à me lasser. Je dis :

– Tu veux quelque chose ou on dort ?

284
Le problème est qu’elle est face à moi. Comme on a
chaud, on est seins à l’air. Plus qu’à moitié. Ses longs té-
tons me fascinent. Je sens ma bouche en demande. Je
traîne cette damnée frustration. La plage nue dans le Midi.
Je m’approche, descends dans le lit et attrape le plus
proche de moi. Elle est couchée sur le côté, je suis dans la
position du bébé que sa mère allaite. Elle a ses mains dans
mes cheveux et me tient. Je ne peux pas le quitter. Ma
langue aime, je suce, j’aspire. Le lait ne vient pas… Je suis
trop vieille, elle pas assez.

Je demande, ouvrant à peine la bouche :


– Ton copain te fait ça ?
– Dépend lequel ?
– T’en a beaucoup ?
– Moins que toi.
Confidences… de collectionneuses… averties. Je re-
prends ma tétée. Elle souffle à peine, ne dit rien. À vous
désespérer. Je dis :

– Tu ne sens rien ?
– Je fais comme toi. Je dis le moins possible. Au Lab’,
tu me tiens toujours loin de toi. Tu vois ce que ça fait.
Je monte à sa bouche et l’embrasse :

285
– On fait la paix.
Elle m’attrape la tête et m’enfourne une langue
maousse. Après une longue exploration de ma bouche, elle
me lâche :
– Je t’en veux. Tu couches tout le temps avec Julien.
Laisse-en un peu pour les autres ! Chaque matin, quand je
vous vois, je me dis : « Ils sortent encore du lit ! » En
même temps, pas un sourire. Il te bat ?

– Non, pas du tout. Mais on ne couche pas.


Là… silence. Elle m’a lâchée la tête et me fixe, électri-
sée. Rigide, muette, bouche ouverte. Puis, en rage :
– Mens pas ! Ce n’est pas bien !
Je la regarde, intensément. Elle comprend et sourit :
– Avoue ! Je ne le répèterai pas !
Si je lui raconte quoi que ce soit, le Labo, la ville, toute
la Normandie le sait. Je réponds :
– Rien qu’une fois. C’est tout.
Elle semble à peine soulagée :
– Il t’a violée ?

Là… ça devient… humide. Je réponds par une moue, je


murmure :

286
– Je ne voulais pas. Violée, c’est un peu fort. Entre les
deux.

Elle sourit :
– Dis-le aux autres. Comment ça s’est passé. Invente le
contexte, ce n’est pas grave. Sinon, personne ne te croira.
Je lui reprends le téton, qui me manquait. Ça m’évitera
de dire des bêtises. Heureusement, pour mon bonheur, ses
mains dans mes cheveux se raidissent, elle me presse les
lèvres sur sa poitrine. Elle est plus ferme qu’Hortense. J’ai
du mal à respirer.
J’y plus doucement. Si elle a un orgasme, on arrêtera.
Je n’aurai plus rien.
Ma langue s’irrite sur son téton, peau assez dure. Je ra-
lentis. Ça semble lui plaire. Une de ses mains a quitté me
cheveux et cherche ma poitrine. Je dis :

– Laisse. Je n’ai plus envie.


Elle arrive à mon bout de sein, et nous faisons cause
commune. Je vois que… je reste sensible, malgré tout.
D’ici à arriver à un second orgasme…
Je m’applique à varier mes caresses et de mon bras plié,
je joue sur le téton que ma langue n’a pas. Je demande :

– Tu y arrives ? Juste avec les mains ?

287
– Tais-toi, Béryl. Je suis en plein rêve.
– Avec des anges ?
– Non, avec toi. J’ai un sexe énorme, je te fais plein de
choses.
– Un gode ?
– Non, moi… en tigre. Tu as une crinière, je suis la plus
forte. Tais-toi, continue !
Je fais avec langue d’un côté, pouce de l’autre. Elle me
maintient sous pression avec son guili sur mon téton.
Mon rêve : je suis avec ma mère qui… est gentille. Je
suis couchée sur elle. Pas comme en vrai. Elle aime que je
la tète. Ses mains caressent mon dos. Je m’inquiète et de-
mande : « Tu crois que Papa ne voit rien ? ». Elle mur-
mure : « Il m’en a fait voir de toutes les couleurs. Il va
comprendre ce que ça fait. ». Et j’entends son ventre qui
glougloute et émet une curieuse plainte. Je demande : « Je
te fais mal ? » Ses mains me serrent sur son petit téton, que
j’aime… J’entends une voix jeune, de femme :

– J’ai les plus longs ? T’en as vu d’autres comme les


miens ?
C’est Chloé, que j’ai complètement oubliée. Je me sou-
lève et vais à sa tête. Je demande :

288
– Tu penses avoir un orgasme ?
– Non, je pense trop. Il ne faut pas que tu en restes là.
Drague-le ! Recommence avec lui. Vous formez un beau
couple. Vous allez tenir la boite à deux.

– Arrête !
– Tu ne l’aimes pas ? Il t’a fait mal ?
Je… ne peux lui raconter mes malheurs. Surtout que
j’ai perdu Hortense à cause de lui. Je réponds :
– Julien, laisse béton. Ce n’est vraiment pas le moment.
Je remonte sur l’oreiller et l’embrasse. Nous sommes
bien entre filles. Dans un lit tout chaud.

À rêver du même homme.

Fin du huitième épisode

289
La suite dans
Belle de jour 9

Halte au coworking
Sitôt Béryl hors des bras de Chloé, Julien se montre
pressant. Il lui révèle son malheur : il l’a dans la peau, il
lui faut gérer. Il l’éloigne en Inde, pour mieux comprendre
le Fonds partenaire. Mais, Béryl, fidèle à son devoir, sou-
lève de gros lièvres. Julien intervient personnellement, ce
qui fait resonner le destin à leur porte. Elle doit rentrer en
urgence, via un collègue qui, bien intentionné, lui révèle
nombre de lapins.
Pour rester crédible, Julien réunit une Assemblée géné-
rale de la Société. La situation est très problématique.
Avec Béryl ils montent une Opération spéciale dans un
cadre interlope. Ils minimisent la casse, grâce à de belles
jambes.
Julien garde la main, mais doit en laisser une partie à
Béryl, au vu et au su de tous. Ça craint…

290
Table des chapitres
49. Police .....................................................................3
50. Ma dèm’ ...............................................................16
51. Une nuit d’attente ................................................55
52. Femme de tous les dangers ..................................75
53. Très chaude ..........................................................96
54. Patient(e) et cie ...................................................121
55. Hortense m’aide… .............................................143
56. Bourgeoise, un peu moins… .............................168
57. Oh pieu ! ............................................................200
58. Le sommeil, après… ..........................................224
59. Perplexe .............................................................238
60. Culotte rouge .....................................................260

291

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