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Beautés de la Foi Chrétienne

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LES

BEAUTÉS DE LA ou
FOI
LE BONHEUR DE CROIRE EN JÉSUS-CHRIST
ET D'APPARTENIR A LA VÉRITABLE ÉGLISE

OUVRAGE DU R. P. J . VENTURA
ANCIEN SUPÉRIEUR GÉNÉRAL DES CLERCS RÉGULIERS THÉATINS.

TUADUir

DE L'ITALIEN ET DU LATIN DES PÈRES DE L'ÉGLISE


PAR

le chanoine CL A V EL do Saint-Genicz

On explique dans cet ouvrage, d'après la méthode des saints Pères et avec
l'a ide de leurs écrits, les saints mystères de l'Epiphanie dcNotre-Seigncnr,
pour ceux qui veulent suivre l'octave de cette solennité, ou consacrei
tout autre temps de l'année a méditer ces grands mystères,

«
TOME DEUXIÈME.

PARIS
LOUIS VIVftS, L I B R A I R E - E D I T E U R
23, RUE [Link]. 23

1855
APPROBATION DE CET OUVRAGE

PAR LES A U T O R I T É S U£ LA S A I N T E ÉGLISE [Link].

PERMIS D'IMPRIMER.

Il n'existe aucun empêchement pour imprimer ce livre.

FR. JOSEPH-PALA,

ancien procureur général de l'ordre des Carmes, théologien délègue.

PERMIS D'IMPRIMER.

F. ANGE V. MODENA,

O. P. S. P, A. M., ilfebULH'.

PERMIS D'IMPRIMER.

=f A NT. PlATTI,
Patriarche d'AMioche, vico-yéi J/H
y
Ce p rs( point par ic raisonnement,

Mais par la fréquence de* prières.

Qui* le grand nombre commit Dieu !

TYÏ'OGIUPIIIE AUH1FI
L E S

BEAUTÉS DE LA FOI

CINQUIÈME LECTURE
L'INSTRUCTION DES MAGES OU LE BONHEUR ET L'ÉTENDUE

UNIVERSELLE DE i/ENSEIGNEMENT E T D E LA FOI C H R É -

TIENNE.
VeneruuÉ J e r o s o i y m a m , dicentet : Ubi est,
qui natus est Hex Judœorum? Vidimus enim
steUamejvs; etvenimus adorare eum... Atilli
dixerunt : In BethUhem Juda. (Matth,, u.)

Ils vinrent à Jérusalem disant: Oh est le Roi


d e s Juifs qui vient de naître ? car nous avons vu
son étoile et nous sommes venus pour l'adorer...
Or, ils leur répondirent : En Bethléhem de Juda.

INTRODUCTION.

Qu'est-ce q u e la vérité? — B e l l e doctrine de s a i n t T h o m a s au sujet d e s


inconvénients de la méthode humaine d a n s ï a recherche de ta v é r i t é .
— N é c e s s i t é de la révélation divine pour connaître la véritable religion.
— Quatre caractères d a n s r e n s e i g n e m e n t de la vraie foi : Facilité,
UNIVERSALITÉ, V É R I T É , CERTITUDE. On n'expliquera q u e les deux
premiers d e c e s caractères dans cette L e c t u r e . Importance et division
d e s matières traitées d a n s ce volume.

La vérité est communément définie par les écrivains


modernes : La connaissance des êtres et de leurs rap-
ports. Mais, de même que lorsqu'on connaît une chose
_ 2 _
telle qu'elle est réellement, il y a conformité, harmonie,
ordre parfait entre l'intelligence et la chose appréciée,
perçue par elle; ainsi, à plus forte raison, l'antique
définition que saint Thomas nous a laissée de la vérité,
est-elle plus philosophique, plus lumineuse, plus helle,
disant: L A V É R I T É E S T L E RAPPORT E X A C T OUI E X I S T E E N T R E
L ' I N T E L L E C T E T T O U T E CHOSE PERÇUE D E LUI : Mquatio rei et

intellectw. (Divus Thomas, De Veritate. Quaest. Disput.)


Lorsque donc l'homme connaît réellement Dieu et ses
attributs, l'âme et ses facultés, tout lui-même et sa
propre origine, sa condition, sa fin, et les devoirs qui
lui sont imposés par rapport à Dieu et par rapport aux
autres hommes ; il existe alors, entre son intelligence et
ces devoirs, une conformité exacte, il y a harmonie,
ordre, équation; en un mot, il possède la vérité.
Or, on connaît deux moyens pour arriver à la posses-
sion des vérités morales : la recherche humaine et la
révélation divine. Puisque Phomme ne peut avoir de
lui-même la connaissance des êtres spirituels et de leurs
rapports, s'il ne se les procure par son raisonnement,
par ses efforts et par ses lumières; il reçoit certainement
cette connaissance soit immédiatement, soit médiate-
ment de Dieu. Mais laquelle des deux est-elle plus véri-
tablement conforme aux besoins et à la condition du
genre humain? Est-elle plus praticable et plus sûre, la
voie de recherche de la vérité par le raisonnement par-
ticulier et du sens privé pour arriver à la connaissance
de cette vérité, qui doit servir de guide à Phomme?
Saint t h o m a s soutient et prouve invinciblement que
non. C'est îwurquoi, en prenant pour point de compa-
raison la principale vérité; celle qui sert de fondement
à toutes les autres : Dieu, base de toute religion, et eû
distinguant entre elles par rapport à Dieu, les notions
qui surpassent la raison, comme celle de la Trinité en
Dieu, et les notions auxquelles la raison humaine peut
s'élever comme l'essence et Yunité de Dieu; saint Tho-
mas affirme donc, qu'il convenait à la sagesse et à la
bonté de Dieu de manifester également lui-même ces
deux ordres de vérités à l'homme, en Pinstruisant par la
voie de la révélation et de la foi : Duplici igitur veritale
divinorum intelligibilium eocistente, una adquam ratio-
nis inquisitio pertingere potest; altéra quœ omne inge-
nium humanœ rationis excedit : utraque convenienter
divinitus homini credenda proponitur. (Sum. Contr.
Gentil., lib. i, cap. 4.)
Si Dieu avait laissé à la recherche et aux investiga-
tions de la seule raison de tout homme, le soin de trou-
ver de lui-même les notions divines accessibles à la
raison, il s'en suivrait trois inconvénients des plus
graves : Sequerentur tria inconvenientia, si hujus Veri-
tas solummodo rationi inquirenda relinqueretur.
Le premier inconvénient serait qu'un très-petit nom-
bre d'hommes auraient connaissance de Dieu : Unum
est quod paxtcis hominibm Dei cognitio inesset. C'est
pourquoi trois causes empêchent la plupart des hommes
de trouver la vérité par le moyen de leurs propres études
et de leurs recherches : A fructu enimstudiosœ inquisî-
tionis, qui est veritatis inventio, plurimi impeàil&ntur
tribus causis. La première cause c'est le manque, dans la
plupart des hommes, de cette ouverture d'esprit, de
cette lucidité d'intelligence qui sont si nécessaires pour
acquérir des connaissances par la voie de déduction et
du raisonnement scientifique. Quelque grands que soient
donc leurs efforts pour l'étude, certains hommes ne sau-
raient jamais atteindre par le raisonnement à la con-
naissance de Dieu, qui est le plus haut, le plus sublime
degré de la science : Quidam propter complexionis in-
dispositionem, ex qua multi naturaïiter sunt indispositi
ad sciendum: unde nullo studio ad hocpertingerepos-
sent, ut summum gradum humanœ cognitionis attinge-
rent, qui in cognoscendo Deum consistiL
La seconde cause, c'est la manière dont se compose et
se conduit la société humaine, au sein de laquelle la
majeure partie des hommes est obligée, pour vivre, de
s'occuper à la culture de la terre, des arts, des métiers
et autres professions civiles ; un bien petit nombre sont
assez débarrassés des soins domestiques et ont le temps
et les moyens de s'appliquer tranquillement à la recher-
che des vérités intellectuelles, de manière à pouvoir at-
teindre au dernier degré des connaissances humaines ;
que serait-ce à dire s'il fallait qu'ils arrivassent à la
connaissance parfaite de Dieu : Quidam impediuntur
necessitate rei familiaris : oportet enim esse inter homi-
nes aliquos qui temporalibus administrandis insistant :
qui tantum tempus in otio contemplatives inquisitionis
nonpossunt expendere, ut ad summum fastigium huma-
nœ cognitionis pertingant, scilicet, Dei cognitionem.
La troisième cause enfin, c'est la paresse, qui fait que
même le petit nombre qui en a la possibilité, comme
sont les grands, les riches, les personnes occupées à des
fonctions civiles ou d'un esprit distrait et pleines d'oc-
cupations mondaines, sont légitimement empêchées
de s'appliquer à de longues et sérieuses études. Pour ar-
river seulement à la connaissance d'un Dieu unique,
incorporel, saint, provident, sage, immortel, tout-puis-
sant, immense, éternel, elles auraient besoin d'avoir
étudié presque toutes les sciences ; parce que l'étude de
toute la philosophie a rapport àla connaissance de Dieu.
C'est pourquoi, une longue série d'applications et de
fatigues considérables serait nécessaire non-seulement
pour connaître, mais simplement pour commencer
la recherche d'aussi importantes vérités. Et encore,
on en trouverait u n bon nombre, parmi ces personnes,
qui, quoique pourvues de tous les avantages de la vie et
de tous les moyens pour arriver à la science, recu-
leraient devant l'assujettissement à tant de fatigues, à
tant de soins : Quidam impediuntur pigritia. Ad cogni-
tionem enim eorum, quœ de Deo ratio investigarepotest,
multa prcecognoscere oportet; cum fere totius philoso-
phiœ consideratio ad Dei cognitionem ordinetur. Sic
ergo non nisi magno labore studii ad prœdictœ veritatis
INQUISITIONEM p e r t e n m potest : quem laborempauci qui-
dem subire volunt.
Un second inconvénient de la méthode de recherche
rationnelle, pour arriver à la connaissance de Dieu, et
qui découle nécessairement du premier, est que même
le petit nombre des personnes qui ont tous les avantages
et tous les moyens pour s'appliquer à la découverte des
vérités du salut, étant déjà dans un âge avancé au-
raient à peine assez de temps pour y arriver. Soit parce
"— 6 —
que la connaissance de Dieu est une vérité profonde que
l'intelligence humaine n'est pas capable de saisir par le
simple raisonnement, si ce n'est après un long et opi-
niâtre exercice des choses intellectuelles; soit parce
que les connaissances préliminaires et indispensables
dont il a été parlé, exigent un temps considérable pour
les acquérir; soit enfin, parce que dans le jeune âge
l'âme étant agitée et distraite par le tourbillon des pas-
sions tumultueuses, elle se trouve incapable de s'appli-
quer sérieusement et de s'élever à de si hautes vérités ;
Secundum inconveniens est, quod illiqui adprœdictœ
veritatis cognitionem pervertirent, vix posthngum tem-
pus pertingerent. Tumpropter hujusmodi veritatis pro-
funditatem, ad quam capiendarn, per viam ratimis,
non nisipost longa exercitiainteïlectushumanus idoneus
inveniri potest; tum etiam propter multa quœprœexi-
guntur, ut dictum est : tumpropter hoc, quod tempore
juventutis, dum diversis molibus passionum anima flu-
ctuât, non est apta ad tam altœ veritatis cognitionem*
On observe encore que la connaissance de Dieu n'est
pas pour Phomme, comme toute autre connaissance hu-
maine, une connaissance accidentelle, indifférente et
d'un stérile ornement pour son esprit; mais une con-
naissance essentielle, nécessaire et d'un secours efficace
pour son cœur, parce que c'est d'elle que l'homme tire
principalement sa bonté et sa perfection. Pendant les
longues années que l'homme aurait à perdre pour arri-
ver à la connaissance de Dieu, il serait donc sans aucune
idée d$ Dieu et par conséquent sans foi en Dieu; sans
religion, sans loi, infortuné jouet de tonîps los eiTciuv,
de toutes les passions. C'est pourquoi, s'il n'y avait pas
d'autre moyen que le raisonnement privé pour connaître
la vérité, poursuit le saint docteur Angélique, il n'y
aurait qu'un infiniment petit nombre de personnes pri-
vilégiées qui, après u n assujettissement à de longues H
très-pénibles études, arriveraient à connaître quelques-
unes des vérités divines ; tandis que le genre humain
presque tout entier resterait enseveli dans les ténèbres
les plus profondes au sujet de cette première et impor-
tante vérité : Remaneret igitur humanum genus, si sola
rationis via ad Deum cognoscendum pateret, in maxi-
mis ignorantiœ tenebris : cum Dei cognitio, quœ homines
maxime perfectos, et bonos facit, non nisi quibusdam
paucis etiamjpost temporis îongitudinem perveniret.
Un troisième inconvénient enfin, serait la facilité de
tomber dans de graves erreurs et l'incertitude d'arriver
à la possession delà vérité ; parce que l'intelligence h u -
maine est si faible, si bornée, l'entraînement fantasti-
que de l'esprit humain est si grand, les images des
choses matérielles si faciles à confondre avec les idées
intellectuelles, que la raison de l'homme le plus savant,
qui s'efforce de découvrir la vérité ne rencontre souvent
que l'erreur : Tertium inconvénient est, quod investiga-
tioni rationis humanœ plerumque falsitas admiscetur,
propter debilitatem intellectus nostri, in judicando, et
phantasmatum permixtionem. En effet, n'est-ce point ee
qu'on voit arriver tous les jours au sein des écolee,
dans le feu des disputes et des argumentations, qui ont
lieu même parmi les hommes les plus instruitstÔn voit
ceux-là même qui se disent sages, se faire la guerre
— 8 —
entre eux, enseigner avec le même feu et le môme entê-
tement, des doctrines absolument diverses et même op-
posées sur le même objet. On voit les plus beaux génies
tomber dans des erreurs déplorables; parce que, parmi
quelques principes de vérité, ils en ont adopté beau-
coup d'erronés, que dans leurs illusions ils prennent
pour vrais, et qu'ils fondent sur une démonstration
qu'ils croient juste et légitime, quoiqu'elle soit fausse,
absurde, étant établie sur de vagues probabilités, sur
des sophismes trompeurs. De là, il arrive que la raison
n'a plus aucune confiance en la raison ; que les preuves
les mieux établies, les plus vraies, laissent l'esprit dans
une certaine crainte qu'elles soient fausses ; et par con-
séquent, les vérités elles-mêmes découvertes par ce
moyen sont regardées comme douteuses et incertaines,
et recueillies non comme des dogmes, mais comme de
«simples opinions : Et ideo in dubitatione rémunèrent ea
quœ sunt verissime demonstrata : dura vim démonstra-
tions ignorant; et prœcipue cum videant a diversis, qui
sapientes dicuntur, diversa doceri. Inter multa etiam
vera quœ demonstrantur, immiscetur aliquando fahum,
quod non demonstratur, sed aliqua probabili, vel sophi-
stica rationea$seritur,quce interdum demonstratio repu-
tatur. Afin donc que les hommes puissent arriver à con-
naître Dieu avec une certitude invariable et parfaite, il
est absolument nécessaire que cette grande et impor-
tante vérité leur soit enseignée par voie de R É V É L A T I O N
E T DE, FOI : Et ideo oportuitper viam fidei, fixa certitu-
dine, ipsam veritatem de rébus divinis, hominibus exhi-
beri*
Et voilà comment apparaît clairement le dessein plein
d'amour de la divine miséricorde, d'avoir daigné nous
révéler et proposer de croire, non pas simplement les
vérités divines auxquelles la raison humaine ne saurait
jamais atteindre; mais encore les vérités apparentes et
accessibles à notre intelligence ; parce que, parce moyen
seulement, tous les hommes, si peu qu'ils soient intelli-
gents, en très-peu de temps, sans grandes recherches ni
fatigues, ni efforts pénibles et surtout sans danger d'er-
reur, avec une pleine et entière assurance, peuvent par-
ticiper à la connaissance de Dieu et de toutes les vérités
qui en dérivent : en un mot, ils peuvent participer à la
véritable religion : Salubriter ergo divina providit cle-
mentia, ut ea etiam quœ ratio investigare potest, fide
tenenda prœciperet : ut sic OMNES, ac de FACILI possent
divinœ cognitionis participes fieri, etabsque DTJBITATIONE,
et ERRORE.

Donc, d'après cette argumentation de saint Thomas,


également solide et belle, la méthode du raisonnement
particulier et de la recherche privée est insuffisante
pour conduire l'homme à la connaissance des vérités
morales, même les plus simples, les plus apparentes
pour la raison humaine, non moins que de celles qui la
surpassent : c'est-à-dire, à la connaissance de la vraie
religion. C'est donc, P R E M I È R E M E N T : Une méthode lon-
gue, laborieuse, difficile : Vixpost longum tempus per-
tingerent; SECONDEMENT : Cette méthode particulière et
singulière n'est praticable que par un très-petit nom-
bre de personnes: Nonnisipaucis; T R O I S I È M E M E N T : Elle

est dangereuse, sujette à Terreur : Veritati plerumque


faltitas admiêcetur); Q U A T R I È M E M E N T : Elle est variable et
discordante, par là même, douteuse et incertaine : A di-
versîs diversa doceri. Verissime demonstrata in dubita-
tione manermt.
Au contraire, selon saint Thomas, renseignement de
la foi doit être : P R E M I È R E M E N T , facile et court (De fa-
cili); SECONDEMENT, universel et accessible à tout le
monde (Sic omnes); T R O I S I È M E M E N T , sincère et véridique,
(Absque errore); Q U A T R I È M E M E N T , enfin, certain et sur :
et par suite constant, uniforme (Absque dubitatione;
fixa certitudine).
Or voilà Pargumentation très-grave que, pour l'édi-
fication et le soutien des enfants de l'Église catholique,
et pour la confusion ,de ses adversaires, nous entrepre-
nons ici de développer; c'est-à-dire, que les quatre
grandes et très-importantes qualités que nous venons
d'énumérer, et qui constituent le véritable enseigne-
ment de la religion» le seul enseignement propre à
l'Église catholique, se trouvent réunies admirablement
dans cet enseignement; parce qu'elles sont seulement
dans renseignement légitime de la foi.
Nous avons déjà, dans les précédentes Lectures, exposé
quelques-uns des fondements de cet enseignement di-
vin : nous allons ici nous en occuper à fond. Parce que
de même que a n u s , catholiques, nous devons à nous-
mêmes d'aller souvent nous retremper dans l'esprit de
la vraie foi ; ainsi, nous devons à Dieu, de considérer
avec un cœur pieux et reconnaissant, la grandeur et
l'importance du bienfait dont il nous a gratifiés en
nous faisant naître dans la véritable Église.
— il —
0
Cette argumentation est plus i*tile, plus n é c e s ^ £
traiter qu'on ne pense, dans les pays catholiques ; parcç
que dans beaucoup de contrées, la propagande protes-
tante s'exerce à disséminer ses hérésies, avec ses maxi-
me* et ses bibles, (et non pas toujours sans succès auprès
des personnes ignorantes ou inconsidérées). Elle s'efforce
d'éloigner les fidèles de la soumission et de l'obéissance
qu'ils doivent à la véritable Église, pour les entraîner
dans les sentiers de la plus intempérante liberté de pen-
ser, et les faire vivre dans la plus absolue indifférence
en matière de religion.
Mais comme ce sujet d'argumentation dans l'ensei-
gnement divin de la foi est trop vaste pour pouvoir
être épuisé en une seule lecture, nous traiterons ici
seulement de la félicité de son enseignement et de son
universalité; et nous réserverons de parler de sa vérité et
de sa certitude dans les suivantes lectures : nous tenant
toujours directement guidés par l'histoire des saints
rois Mages d'Orient; ayant été à la fois les premiers
chrétiens et la figure emblématique de tout le peuple
chrétien, par la manière dont ils furent instruits et
conduits à Jésus-Christ, ont prédit la manière selon la-
quelle nous serions nous-mêmes, catholiques, instruits
u n jour.
Commençons donc par expliquer ces paroles de l'évan-
géliste ; « Les Mages d'Orient vinrent à Jérusalem di-
sant ; Où est le Roi des juifs qui vient de naître ? Car
nous avons vu son étoile; et nous sommes venus pour
l'adorer... Or, ils leur répondirent : En Bethléhem de
Juda. » (iïtalth., n.) Nous verrons dans cette lecture :
i * Que Pinstruction des Mages fut rapide et commune
entre eux et les juifs; parce qu'elle ne fut pas le fruit
de la simple recherche humaine, mais de la révélation
divine; 2° que, pour la même raison, dans l'enseigne-
ment de l'Église catholique, on trouve tous ces mêmes
avantages, c'est-à-dire, qu'il est facile et applicable à
tout le monde ; et à cause de cela, cet enseignement est
le seul vrai, le seul légitime; 3° que de même que les
rois Mages eurent besoin d'avoir recours à la Synagogue,
église des Juifs, ainsi tous les chrétiens ont besoin de
l'autorité de l'Église catholique, pour bien connaître la
révélation divine contenue dans les saintes Écritures;
4° que par les seules missions de l'Église catholique, la
connaissance de la véritable religion est rendue facile et
accessible aux infidèles de toute espèce. Nous aurons
par là, l'occasion de pénétrer dans le véritable esprit de
l'enseignement catholique; d^indiquer les obligations
qu'il impose, les effets admirables qu'il produit; et avec
la variété, l'importance des observations qu'il nous
arrivera de faire, nous procurerons aux pieux lecteurs,
nous osons l'espérer, de nouveaux motifs d'édification
chrétienne et de saintes affections.
— 13

PREMIÈRE PARTIE.

EXPOSITION DU MYSTÈRE.

II
N é c e s s i t é pour les h o m m e s d'une révélation d i v i n e facile et prompte. —
L'étoile d e Bethîéhem n e fut p a s un signe naturel, m a i s un prodige d u
C i e l , choisi et bien p o s é par D i e u pour faciliter la révélation d e s M a g e s .
— C'est te propre de la d i v i n e bonté de choisir l e s v o i e s les plus faciles
pour s e faire connaître et s e faire aimer.

La vérité, suivant les idées de l'Évangile, est pour


Tâme, ce que la nourriture est pour le corps. Comme le
corps, sans nourriture, s'affaiblit et m e u r t , ainsi Tâme
sans la vérité se flétrit, se déprave, se corrompt, tombe
dans le domaine des sens, et devient comme morte dans
l'ordre spirituel. C'est pourquoi, si Dieu n'avait pas
lui-même, dès le principe, manifesté aux premiers hom-
mes, la vérité, nourriture de l'âme, et s'il avait attendu
qu'ils l'eussent découverte d'eux-mêmes à force d'études
et de raisonnements; qui sait quand, et même si jamais
ils auraient connu Dieu et la religion primitive! qui
sait s'ils ne seraient pas tombés comme les brutes par
leurs vices, au lieu de s'élever parleur foi jusqu'à Dieu !
De cette manière, il paraît résulter de là que si Dieu
ne leur avait pas indiqué leur nourriture matérielle,
convenable, comme aliment nécessaire au corps, mais
qu'il eût attendu que d'eux-mêmes ils eussent remarqué,
par le temps et par l'usage, qu'elle est indispensable
— 44 —
pour soutenir le corps; ils seraient bien morts de faim
et d'exténuation, avant de trouver le moyen de^ conser-
ver leur vie.
C'est pour cela que, dès le premier instant de la
création, le Seigneur tout miséricordieux révèle à
l'homme la nécessité de croire pour vivre de la vie in-
tellectuelle : comme il leur indique le moyen de man-
ger pour soutenir la vie corporelle : Prœcepit eis di-
cens : Ex omni ligno Paradisi comedite. (Gen., n.)
Maintenant cette providence affectueuse d'un Dieu
créateur envers les premiers hommes, nos pères selon
la nature, le Dieu rédempteur la renouvelle envers les
premiers éléments du peuple chrétien, envers les rois
Mages d'Orient, nos deuxièmes pères selon la foi.
Il n'attend pas que ces premiers Gentils, appelés au
christianisme, arrivent par l'étude et par le raisonne-
ment à connaître celui qui est la V É R I T É même E T L A
V I E ; mais p a r l a voie de la révélation, il se manifeste à
eux comme étant L A V I E et LA V É R I T É , il les instruit de
toute vérité, les comble de toute grâce pour leur procu-
rer la vie. Et comme il est le vrai Fils de la lumière, au
moment même où il naît, il fait éclater aux yeux des
hommes, qu'il est venu pour racheter la lumière de sa
grâce, et il fait du jour même de sa naissance, un jour
de révélation et de lumière : Hodie grattant lucis, in
die lucis, Filius lucis irradiât (S. Léo deEpiph.)
C'est pourquoi, voici que tout à coup une étoile se
met à briller dans le ciel : non pas certes spontanément,
mais exprès et par commandement de Dieu ; non par
la force naturelle des lois qui régissent tous les astres,
mais par suite des lois connues qui regardent les causes
miraculeuses; non comme simple phénomène du ciel,
.mais par la vertu de celui qui est né tout récemment;
non par l'effet artificiel d'une puissance créée, mais par
la volonté de Dieu; et les Mages eux-mêmes la décou-
vrent et la reconnaissent; non pas à l'aide de la science
des astrologues, mais par la force de la foi que le Créateur
a infusée en leurs âmes; non pas les calculs de l'arith-
m é t i q u e , mais par l'inspiration divine; non avec la
curiosité ordinaire aux Chaldéens, mais par la grâce
suprême que Dieu donne gratuitement à ceux qui sont
humbles; non par l'habileté de l'art des magiciens,
mais par la connaissance d'une antique prophétie toute
spéciale à ce sujet et faite au peuple juif : Apparuit
Stella non volens, sed jussa; non lege siderum, sed novi-
tate signorum; non cœli climate, sed virtute nascentis;
non ab arte, sed a Deo; non astrologi scientia, sed prœ~
scientia conditoris; non arithmetica ratione, sed san-
ctione divina; superna procuratione, non\curio$ita(e
Chaldœa; non arte magica sed Judaica prophetia.
(Serm. 1. Epiph.)
Et cette étoile, ajoute encore le même saint Père,
combattant l'hérésie des Priscillianistes, « cette étoile
est appelée Vétoile de Jésus-Christ. » Non pas seulement
parce qu'elle en révèle la naissance, mais parce que
Jésus-Christ en est l'auteur; non pas seulement parce
qu'elle indique un fait, mais paTce qu'elle accomplit un
commandement; non pas seulement parce qu'elle fait
lire sa volonté, mais parce qu'elle sert d'enseigne à sa
gloire; non pas parce qu'elle trace la série de ses jours,
— 16 —
mais parce qu'elle sert à répandre sa lumière divine
sur la nuit qui environne la raison des hommes; non
parce qu'elle lui donne la vie, mais parce qu'elle indi-
que aux rois Mages le chemin pour arriver jusqu'à Jé-
sus-Christ qui est la vie même; non parce qu'elle com-
mande au maître de toutes choses, mais parce que,
comme une humble servante, elle est aux ordres de ceux
qui le servent ; Stella ejus, cujus ortum tenebat auctor,
non quœ ortum tenebat auctoris; venientem mandato,
nonfato. Stellam nonlegiferam, sed signiferam; feren-
tem non dierum ordinem, sed noctium lumen. Stella
kœc ministra viœ, non vitœ; non dominantis domina,
sed ancilla servulorum. (Serm. 2 Epiph.)
Mais pourquoi encore Jésus-Christ a-t-il voulu se
servir du ministère d'une étoile pour se faire connaître
aux rois Mages? Premièrement, dit le saint docteur qui
vient d'être cité, parce que les Mages professaient Pas-
trologie, science vaine, superstitieuse et absurde, qui a
la prétention de conjecturer et [de décider d'après le
cours des astres, les destins et les événements humains.
Donc le Seigneur, en se révélant à eux par le moyen
d'une étoile, change pour eux en u n motif de foi et
de salut, cette même science qui avait été pour eux
occasion d'erreur, d'impiété et de mort : comme plus
tard, il a fait servir le péché lui-même, commis par les
juifs lorsqu'ils Pont fait mourir, pour procurer aux
hommes la vie éternelle : car c'est la preuve d'une
grande puissance, que de se défaire d'un ennemi avec
l'épée même de cet ennemi : Quarestella? ut per Chri-
stian ipsa matnia erroris sic fieret salutis occasio :
quemadmodumper Christummortis causa fada est vitce.
Hostempropriomucrone turbare, singulare est insigne
virtutis. (Ibid.)
En second lieu, Jésus-Christ choisit le moyen de se
révéler aux rois Mages par une étoile; pour leur rendre
plus facile cette même révélation divine. Parce qu'étant
eux-mêmes astrologues, et observateurs habiles des
étoiles, il n'y avait pas de moyen plus propre à provo-
quer leur attention pour les attirer à lui, que le prodige
d'une étoile, c'est-à-dire, un miracle pris dans l'ordre
des choses qui leur était le plus familier. Le Sauveur
se sert donc d'une étoile pour la conversion des rois
Mages, dit un interprète, pour la raison même qu'elle
les remplit d'étonnement en les attirant à l u i ; comme
le miracle de la multiplication des poissons en frappant
d'étonnement saint Pierre, qui était un humble pêcheur
de poissons, fait de lui un pêcheur d'hommes à la suite
de Jésus-Christ, un apôtre : Quoniam Magi erant as-
troiogi familiari eos Dominus signo adduxit : sicut Pe~
trum piscatorem a multitudine piscium ad Christum
venatusest, etstupescere fecit. (Inn Matth.)
Saint Jean Chrysostôme fait la même observation : si
à la place de cette étoile, Dieu eut envoyé aux Mages un
prophète, des hommes savants et orgueilleux, étant de
la même profession, auraient peut-être, par envie refusé
de l'écouter : Nonne oportuit prophetas mitti potius?
Sed nequaquam Magi prophetis credidissent. Si malgré
eux, il leur eut fait entendre une voix du ciel, ils n'en
auraient pas auguré un grand événement : Aui voce
aliqua desuper imonare? Nec hanc quidem tantopere
ii. i
— 18 —
curassent. Si enlin il leur avait expédié un ange,
comme il fit aux bergers de la Judée, peut-être encore
qu'ils auraient laissé passer ce moyen inaperçu : AutAn-
gelum mittere? Verum hune quoque forsitan prœteriis-
sent. C'est pourquoi, laissant de côté tous ces moyens,
il choisit celui de l'étoile pour éclairer des hommes ha-
bitués à contempler le firmament ; et dans le choix de
ce miracle, il donne une preuve de l'économie merveil-
leuse de sa miséricorde puisque, pour sauver l'homme,
il commence d'une certaine manière paT condescendre
à son infirmité : Propterea igitur, omnia hujusmodi de-
relinquens, per ea illos vocal, quœ familiaria eis con~
suetudo faciebat : mira quadam dispensatione pietatis
ad hominum salutem condescendens. (Homil. 6 in
Matth.)
0 industrie affectueuse d'un Dieu de bonté, pour atti-
rer les hommes à sa connaissance et à son amour ! aux
bergers de Bethléhem, il se manifeste par la voix d'un
ange ; parce qu'étant illettrés et ignorants, ils ne pou-
vaient être instruits qu'au moyen d'un langage parlé :
aux docteurs de Jérusalem, il se révèle par la lecture
des livres sacrés, comme nous le verrons plus loin dans
les oracles du prophète Michée, c'est-à-dire, par le
moyen de la parole écrite : aux rois Mages', enfin,
occupés de l'étude des signes du zodiaque, il se dé-
couvre au moyen du signal d'une étoile, c'est-à-dire,
par le moyen de la parole exprimée en signes. Voilà
comment la bonté divine prend toujours les voies les
plus faciles, les plus naturelles, les plus apparentes
pour se manifester et se faire connaître; elle descend
— 49 —
jusqu'à la misère et jusqu'au goût de chacun pout
l'instruire. C'est pour cela, dit saint Augustin, que la
grâce divine se proclame par la bouche de saint Pierre,
multiforme, qu'il avait expérimenté lui-même : Multi-
formis gratia Dei (I Petr., iv), c'est-à-dire qu'elle se
montre attractive différemment, selon les diverses in-
clinations auxquelles l'homme est sujet; elle s'insinue
dans son cœur par le côté qu'il est le plus sensible ; lui
parle son langage; se présente à lui sous l'aspect le
plus capable de faire impression; elle commence par
lui céder, et finit par le subjuguer, en lui imposant sa
souveraineté: Multiformis gratia Dei... Vocal quomodo
scit congruere.

III

L e s M a g e s sont r e n s e i g n é s par J é s u s - C h r i s t à chercher J é s u s - C h r i s t . —


A d m i r a b l e facilité e t clarté a v e c l e s q u e l l e s , par c e m o y e n , ils arrivent
à la connaissance d e s p i n s grands mystères. - P r e u v e s que Itur c o n -
naissance fut l'effet de l a révélation et de l'humilité a v e c laquelle ils y
étaient d i s p o s é s , plutôt que celui de la science h u m a i n e . — T e n d r e e t
s u b l i m e discours de J é s u s - C h r i s t touchant l'esprit d e la foi chrétienne.

Or Dieu ne se contente pas de faire resplendir aux


yeux des rois Mages un miracle capable d'attirer toute
leur attention : mais encore il leur accorde la grâce de
foi, en révélant à leur esprit le mystère de ce prodige,
que Pétoile n'avait pu leur indiquer que confusément.
C'est en vertu de cette révélation qu'ils ont la puissance
de lire sur l'étoile comme dans un livre, la nais-
sance du Messie; et se mettre sur ses traces : Alla ni-
mirum est revelatione indicatum, quod luce sideris ta-
cite significabatur. Christum in Stella quœrebant, quem
divina inspiratione significari intelligebant. (S. Aug.
Serm. 1, lib. 27 Hom.) Et à cause de cela encore, on dit
que les Mages partent d'Orient; parce que c'est de ce
côté là que le soleil de justice apparu depuis peu à l'ho-
rizon, les éclaire de sa lumière éclatante : Quare ab
Oriente? Quiajam sol justitiœ eorum mentes illustra-
verat. (Eus. Emiss. in n Matth.) Saint Pierre Chryso-
logue, dit nettement : Les Mages d'Orient viennent de
l'Orient à Jésus-Christ, qui les appelle et qui les reçoit.
Et comment un Mage d'Orient pourrait-il se résoudre à
chercher Dieu, s'il n'était pas prévenu par le comman-
dement même de Dieu? Bien plus encore, si Dieu lui-
même du haut du ciel ne s'était pas révélé, un supersti-
tieux astrologue aurait-il pu deviner le roi du ciel? Et
encore, sans le secours de Dieu, un Chaldéen pourrait-il
se résoudre à adorer sur terre un seul vrai Dieu; lui
qui est accoutumé à adorer tant d'autres fausses divini-
tés? Et en aussi grand nombre qu'il y a d'étoiles dans
le ciel : Ab Oriente ad Orientem veniunt Magi, ut su-
sciperet venientes ipse, qui jusserat ut venirent. Quando
enim Deum Magus, nisi Deo jubente, perquireret?
Quando Regem cœli, nisi 'révélante Deo, astrologus in-
venisset? Quando unum Deum, sine Deo, Chaldœus ado-
rant in terra, qui in ccelo Diis totidem, quot sideribus,
serviebaL (Serm. I 0 6 . )
On ne saurait alléguer que les Mages furent instruits
lorsqu'ils arrivèrent à la grotte fortunée de Bethléhem ;
— 21 —
parce que, avant d'arriver, ils connaissaient déjà claire-
ment que le petit enfant dont l'étoile leur avait annoncé
la naissance, était homme, était Dieu, était roi des juifs,
c'est-à-dire, Messie et sauveur du monde. On déduit
clairement cette foi des rois Mages, de leurs propres dis-
cours : Où est le roi des juifs, qui certainemen t est né? Car
nous en avons vu l'étoile et nous sommes venus pour l'a-
dorer : Paroles qui prouvent, comme il a été remarqué
plus 'haut (Lecture 3, § 5), que ces rois Mages recon-
naissent dans le petit enfant qui est né, un homme, un
Dieu, u n roi. Gela résulte encore des présents qu'ils lui
font; parce que, dit saint Fulgence : Ces dons faits de
leurs propres mains, sont une confession de la foi de
leur cœur : » Attende quid abtulerint, et agnosce quid
crediderint. (In fest. Epiph.)
En effet, que signifient encore ces présents? L'or,
Yencens, la myrrhe. Par l'or, les Mages reconnaissent la
royauté de PEnfant-Jésus ; par la myrrhe, il reconnais-
sent qu'il est homme souffrant et mortel; par l'encens,
qu'il est Dieu; et observons que les Mages n'achètent pas
ces présents à Bethléhem pour les offrir à Jésus; mais
qu'ils les apportent de PArabie : Reges Arabum dona
adducent. De Saba venient, aurum et thus déférentes.
C'est pourquoi, dit saint Léon, il est nécessaire de croire
qu'une foi vive et une sincère piété précèdent les disposi-
tions de leur voyage, puisqu'ils se pourvoient de tels
présents, qui font connaître qu'ils étaient déjà croyants
et reconnaissaient trois grandes qualités en Punique
et même personne qu'ils, venaient adorer : Officium
suum cum religione disponunt; et his se instruunt do-
22
• nis, ut adoraturi unum, tria se simul credidisse démon-
strent. (Serm. 3 Epiph.)
Bien p l u s , poursuit saint Léon, ces personnages
païens, sans avoir encore vu Jésus-Christ, sans avoir
pu juger p a r l e u r propre vue, ou par une conversation
avec le Sauveur, touchant le culte légitime et sincère
qui lui est dû, auraient-ils pu deviner, avant de partir
de leur pays natal, le choix qu'il convenait de faire de
ces présents mystérieux dont ils se pourvoient à l'a-
vance? sinon parce que, outre l'étoile miraculeuse qui
luit aux yeux de leur corps, une autre étoile, encore plus
resplendissante, l'étoile de la foi, brille au fond de
leur cœur? C'est que d'abord, encore avant de se mettre
eu chemin, ils connaissent déjà quel est celui qui leur
a été révélé par 1 étoile : c'est-à-dire, un personnage
tellement grand q u e , non-seulement ils lui doivent
l'hommage du cœur et de la langue, mais aussi celui
des œuvres; et qui devait être honoré avec de l'or comme
roi : adoré comme Dieu avec l'encens; confessé avec la
myrrhe comme mortel : Unde enim ii viri, cumprofici-
scerentur de patria, qui nondum viderant Jesum, nec
aliquo contuitu ejus, quod eum tam ordinate venera-
rentur, adverterant, hanc deferendorum munerum $er-
vavere rationem? Nisi quia, preeter illam stellœ spe~
ciero, quœ corporeum incitavit obtutum, fuîgentior
veritatis radius eorum corda perdocuit : ut prius quam
ïabores itîneris inchoarent, eum signari sïbiintelligerent,
cui in auro regius honor, in thure divina veneratio, in
myrrha mortalilatis confessio deberetur. (Serm. 4
Epiph.)
— 23 —
Saint Maxime dit aussi expressément : « Ce n'est pas
par hasard, ni par une idée toute naturelle que les rois
Mages ont la pensée de choisir ces présents pour les offrir
au Messie nouvellement né en Bethléhem, mais par une
secrète inspiration de la toute-puissance divine. Donc la
même lumière qui leur révèle Jésus-Christ, leur décou-
vre le mode d'adoration qui lui est due : » Hœc autem
offerri Christo donaria non Magorum arbitrium fuit,
sed inspiratio Omnipotentis elegit. (Hom. 3 Epiph.)
« 0 admirable efficacité de la grâce ! s'écrie en cette
circonstance saint Léon; ô admirable efficacité de l'en-
seignement par la foi pour éclairer l'homme dans la
science du salut! ô incomparable facilité avec laquelle
cet enseignement pénètre dans l'âme, lorsque, comme
dans le cas présent, ce n'est point la sagesse humaine
qui cherche par réflexion, mais le Saint-Esprit qui ins-
truit par la grâce : » 0 perfectœ scientiœ mirabikm fi-
dem, quam non terrena sapientia erudivit, sed Spiritus
sanctm instituit. (Serm. t Epiph.) Voilà les Mages,
qui, par cette révélation, en peu d'instants et sans ef-
forts fatigants, sont initiés parfaitement aux vérités
surnaturelles les plus importantes, quoique si élevées
au-dessus de la raison humaine! Voyez-les connaissant
Dieu le Père, et son Fils Jésus-Christ envoyé par lui-
même sur la terre; et ce Jésus-Christ, ils savent qu'il
est Dieu, homme et Rédempteur de tous les hommes,
qu'il est nécessaire de l'adorer, de le servir, de croire à
ses mystères, de pratiquer ses lois; et que ces lois amè-
nent l'homme à être pieux envers Dieu, juste envers le
prochain, chaste et pur avec soi-même : Pour tout dire
— ç>4 —
ils connaissent, en quelques instants, le symbole de la
p
foi catholique, le Dècalogue, toutes les règles de la foi
et de la conduite chrétienne 1 En un mot, ils connais-
sent le christianisme tout entier ! Voyez-les encore re-
connaissant toutes leurs erreurs et les abjurant, leurs
vices et s'en corrigeant, les dogmes de la foi pour y
croire; les sacrifices et les pratiques qu'il impose, et ils
s'y soumettent avec humilité, avec empressement. iVa-
tus est Rex Judœorum. Vidimus et venimus*
Et afin qu'on ne pût pas dire que les Mages, qui étaient
des hommes sages, des philosophes, avaient pu com-
prendre sur-le-champ, avec plus de facilité, et embras-
ser plus promptement cette révélation divine ; afin qu'on
ne pût pas dire que la parfaite intelligence, qu'ils sem-
blent avoir, de prime abord, de tous ces grands mystè-
res, a été l'effet de la culture de leur esprit ou de leur
propre génie, de la force de leur jugement ou des vastes
connaissances humaines dont ils sont pourvus, ou que
la science humaine, dont ils étaient amplement pour-
vus, a été pour eux du plus petit avantage dans le pro-
fit qu'ils ont eu à l'école de Dieu, Jésus-Christ, avant
de se révéler aux rois Mages, se fait reconnaître par des
pauvres bergers d e l à Judée; et ces bergers, bien que
grossiers, ignorants, sans instruction ni aucune con-
naissance des lettres humaines, avaient déjà appris ces
mêmes mystères avec une semblable clarté, et les
avaient adopté avec la même promptitude que les Mages,
qui certainement étaient savants et philosophes. Les
bergers connaissent ces mystères par la voix d'un Ange,
les Mages par la voie d'une étoile : «Mais , par ces deux
moyens divers, dit saint Augustin, Dieu lui-même est
le Maître, le Docteur qui les instruit : » Mis Angeli, is-
tis autem Stella nuntiavit, utrique de cœlo didicerunt.
Nonobstant cette circonstance, saint Augustin ne
laisse pas d'insister sur le mérite de l'humilité par la-
quelle les rois Mages eurent le bonheur de plaire à Dieu
et d'en obtenir le bienfait, la bénédiction delà foi, « Si
les bergers, dit-il, sont les premiers à croire, certaine-
ment les Mages ont un plus grand mérite par la pratique
de l'humilité : » In Mis gratta prior, in istis humilitas
amplior. (Serm. 64 de Divers.) « Peut-être les bergers,
âmes naïves et simples, et, à cause de cela, moins bla-
sés que des rois, éprouvèrent-ils une joie plus grande
de la naissance du Sauveur; mais les Mages, astrologues
et philosophes, à cause de cela pleins de préjugés, d'er-
reurs, et dominés par les vices de leur profession, fu-
rent plutôt entraînés à croire en Dieu à cause de sa mi-
séricorde : » For tasse pastor es, minus rei desalute, ala-
crius exsultabant ; Magi autem multis peccatis onerati,
submissiusindulgentiamrequirebant. «C'est ici, ajoute
encore saint Augustin, cette humilité précieuse que les
saintes Écritures élèvent si haut, disant qu'elle est bien
plus belle et plus grande chez les Mages, eu égard à leur
condition de païens, que chez les bergers qui apparte-
naient déjà à la nation juive, toute privilégiée de Dieu, et
composant son peuple d'élection sous la loi ancienne : »
Eœc est illa humilitas, quam plus in iis qui ex gentibus
erant, quam in Judœis divina Scriptura commendat.
C'est pourquoi il était aussi païen de religion et de
naissance, ce bon Centurion, qui se proclamait indigne
— 26 —
de recevoir Jésus-Christ dans sa propre maison; lors-
que, par l'intensité de sa grande foi, par sa haute hu-
milité et par son amour transcendant, il a déjà recueilli
Jésus-Christ dans son propre cœur, et auquel le Sei-
gneur lui-même applique ces paroles, sorties de sa bou-
che divine : « Je n'ai pas encore trouvé en Israël une
foi aussi grande : » Ex gentibus erat Me Centurio, qui
cum Dominum toto pectore suscepisset, se tamen dixit
indignum ut in domum ejus intraret; de quo Dominus
inquit : Non inveni tantam fidem in Israël. Enfin, elle
appartenait extérieurement au paganisme cette pieuse
femme chananéenne qui, se voyant proclamer, comme
par mépris, percluse et indigne de participer au pain de
propitiation, destiné uniquement aux enfants d'Israël,
souffre avec patience cet affront; et, nullement décou-
ragée par un aussi dur traitement, se met à prier ainsi :
« Oui, Seigneur, vous dites vrai, je ne suis qu'une pau-
vre chienne; mais vous n'ignorez pas que les chiens se
nourrissent des miettes qui tombent de la table de leurs
maîtres? Par conséquent, une seule bouchée de pain,
quelques simples bribes, ramassées à vos pieds suffiront
pour me rassasier. » Et dès ce moment, puisqu'elle con-
fesse humblement que sa condition est celle du chien,
elle sort de cette condition et devient fille de maison :
car Jésus-Christ lui-même lui fait entendre ces tou-
chantes et miséricordieuses paroles : « O femme ! ta foi
est vraiment grande. » Que la vertu d'humilité est belle,
puisque la Chananéenne, en s'abaissant, mérite de deve-
nir aussi ^grande aux yeux de la foi! Illa etiam Chana-
nœa ex gtntibus erat : qu<v eum se audivisset canem vo-
cari, et cuipanis filiorum mitUrelw indignant; miçaç
tanquam canis elegit; et ideo nqnwe meruit, quia quod
fuerat non negavit; nam audivit a Domino : Magna est
fides tua. Humilitas in ea fecerat fidem magnam, quia
se ipsam fecerat parvam. (Ibid.)
Donc l'instruction chrétienne des rois Mages ne fut
pas le fruit de leur propre science, mais de leur propre
humilité; ni de leurs observations astronomiques, mais
de leurs prières; parce q u e , à peine ont-ils aperçu le
phénomène de Pétoile, ils n'en attribuent pas l'intel-
ligence à la raison humaine, mais à la révélation di-
vine ; ils ne s'en gonflèrent pas d'orgueil, se croyant par
cette découverte au dessus des autres hommes, comme
font ordinairement les savants et les philosophes; mais
ils s'humilièrent avec les autres comme de simples
ignorants ; ils ne commencèrent pas à discuter et à dis-
courir, mais ils se mirent à prier : et le Dieu de bonté,
qui ne refuse jamais rien aux humbles supplications,
et qui jamais ne repousse l'homme lorsqu'il le supplie
humblement, se montre à lui avec évidence lorsqu'il le
recherche sincèrement, comme il apparaît par le mira-
cle de Pétoile, qui brille avec tant de clarté aux yeux
des rois Mages. Au contraire, dit saint Bernard, le Sei-
gneur va au devant de ceux qui le cherchent et se révèle
en secret au fond des cœurs impatients de le connaître;
il se révèle à eux par le moyen de la grâce, de la foi; et
la même bonté miséricordieuse qui les appelle, est en-
core leur guide, la souveraine de leurs esprits. Qui illos
adduxit, illos et instruxit; qui per stellam foris admo-
nuit; ipse inocculto cordis edocuit. (Serm. 1 Epiph.)
— 28 —
C'est ainsi que ces heureux mortels, dans quelques ins-
t a n t s , apprennent davantage à l'école de la révélation,
qu'ils n'avaient appris durant toute leur vie aux écoles
de la philosophie h u m a i n e ; non pas avec la seule force
du raisonnement, mais avec la soumission de l'esprit;
non pas avec la persuasion du cœur, mais avec la doci-
lité ; non pas par des disputes, mais par des prières ré-
citées : ils deviennent donc plus savants par leur foi
qu'ils ne l'étaient déjà devenus par toutes leurs études;
ils sont encore plus dignes du titre de Mages qui signifie
sages; parce qu'ils connaissent Jésus-Christ qui est en
même temps L A V E R T U et L A S A G E S S E D E D I E U , Dei Vir-
tus et Dei Sapientia. La sagesse de Dieu en laquelle re-
pose la vie éternelle; la sagesse seule vraie, seule pure,
seule nécessaire, seule sainte, seule parfaite; la seule
sagesse enfin qui s'instruit elle-même, se réforme, se
domine, se sanctifie, se corrige, se console, s'éclaire,
s'enflamme d'amour divin, se guide et se couronne. La
sagesse, en un mot, qui seule rend vraiment riche et
heureux celui qui la possède; c'est pour cela que l'a-
pôtre saint Paul proteste qu'il n'en veut connaître, qu'il
n'en veut professer d'autre : Non arbitratus sum me
scire aliquid nisi Jesum Christum.
Peu importe donc, pour être appelé à la foi chrétienne,
que l'homme soit inculte et ignorant comme les bergers
de Bethléhem, ou savant et instruit comme les rois
Mages d'Orient. Ainsi, de même que les hommes du
peuple y voient aussi clairement, quoiqu'ils ne connais-
sent pas la théorie de la lumière, de même les savants
ne croient pas moins, quoiqu'ils ignorent la théologie
— 29 —
des mystères du christianisme. L'ignorance est loin
d'être un obstacle, comme la sagesse profane un avan-
tage à l'école de la véritable foi. Saint Paul déclare que
les savants ne peuvent en profiter, s'ils ne s'abaissent
par humilité à l'état d'apparente ignorance dans lequel
se trouve le vulgaire par sa condition. Si quis sapiens
inter vos, stultus fiât, ut sit sapiens.(l Cor. m.)
La sagesse divine ne commence à briller dans l'esprit
humain, que lorsqu'il a déjà renoncé à la sagesse ordi-
naire du monde. Dès que la raison cesse de discourir et
de disputer, la foi commence à briller. La grâce se mon-
tre dès que l'orgueil disparaît; et quand l'homme a re-
noncé à lui-même, il commence à être rempli de la sa-
gesse divine. La Mages étaient souverains de leur con-
dition, philosophes de profession et maîtres passés en
sagesse humaine. Or, à la grotte de Jésus-Christ, ils fu-
rent précédés, dans la connaissance des mystères du
christianisme, par de modestes plébéiens de condition,
pasteurs de troupeaux, simples bergers de leur état, et
d'une ignorance complète en fait de sagesse humaine.
Et encore si ces hommes, de condition aussi modeste,
sont accolés à des rois, c'est parce que ceux-ci renoncent
par humilité à la condition de leur état pour s'identi-
fier avec la simplicité des bergers; ils suivent le même
chemin, franchissent le même seuil et se confondent
avec eux pour adorer le Sauveur du monde, c'est-à-dire
que, prévenant la magnifique leçon de saint Paul, en se
faisant simples et petits avec les bergers, ils deviennent
comme eux sages dans la science du salut éternel. Sluiti
faetisunt ut fièrent sapientes.
— 30 —
Le disciple parle comme son Maître. Jésus-Christ lui-
même a constamment montré que toutes ses prédilec-
tions sont pour les petits, en disant à ses apôtres :
«Laissez approcher les petits enfants jusqu'à m o i ,
parce que le royaume du ciel leur appartient : » Sinite
parvulos venir e ad me, talium est enim regnwn cœVotwm.
(Matth. xix.) Ce n'est pas que les petits enfants puissent
seuls connaître Jésus-Christ, et par là être sauvés?Mais
il est nécessaire que ceux qui veulent marcher sur ses
traces et le joindre ressemblent aux petits enfants par
leur simplicité. Que le savant soit modeste comme s'il
était ignorant ; que l'homme élevé en dignité soit
humble et petit comme ceux qui lui sont soumis ; en
un mot, l'homme de l'âge mûr comme le simple petit
enfant : car c'est à ce petit être qu'il faut ressembler par
la naïveté et la candeur de notre foi, par l'innocence de
nos œuvres.
C'est à ce point de vue que Jésus-Christ lui-même a
parlé de son enseignement, parce que les hommes sim-
ples, les doctes, les petits enfants, les gens, sans instruc-
tion, comme les bergeTS de la Judée, sont mieux dispo-
sés, et ont un droit tout particulier à la grâce de la foi ;
et au contraire les savants, les sages, comme les rois
Mages, semblent avoir moins de propension pour sou-
mettre leur esprit et coopérer à la grâce de la foi. C'est
pourquoi, un jour, le Sauveur du monde élevant les
yeux vers le ciel, fit entendre ces paroles : « 0 mon
Père! je vous reconnais à ce signe, je vous confesse
Père de tous les hommes, Seigneur du ciel et de la terre,
parce que vous avez voilé vos saints mystères aux sages,
— 31 —
aux philosophes, à ceux qui se croient les oracles du
monde, et vous les avez découverts aux petits, aux
hommes sans instruction que le monde méconnaît ou
méprise : Confileor tibi Pater, Domine cœli et terrer,
quia abscondisti hœc a sapientibus et prudentibus, et re-
velasti ea parvulis. (Matth. xi.) Et ensuite, reportant ses
yeux pleins de douleur, du ciel sur la terre, et de Dieu
revenant aux hommes, d'une voix pleine de bonté, il
ajoute : «Mon Père qui est dans les cieux m'a donné
tout pouvoir. Participant à sa nature, je participe aussi
à sa sagesse, de telle sorte, qu'étant son Fils, je ne suis
bien connu que de mon divin Père, comme mon Père
divin n'est parfaitement connu que de son Fils, et de
ceux seulement auxquels le Fils Paura révélé : » Omnia
mihi tradita sunt a Pâtre meo : et nemo novit Filium
nisi Pater : neque Pat rem quis novit nisi Filins : et cui
voluerit Filius revelare. (Ibid.) Or, c'est mon bon plaisir
de faire cette précieuse révélation à tout le monde.
Venez donc à moi, vous tous qui êtes souffrants et pau-
vres, cherchant la vérité avec tant de peines inutiles,
loin de celui qui seul peut la manifester ; venez, vous
surtout, qui gémissez sous le poids de tant de supersti-
tions, de tant d'erreurs. Certainement ma doctrine, en
éclairant votre esprit fortifiera votre cœur : » Venile ad
me omnes quilaboratis, et onerati estis; et ego reficiam
vos. (Ibid.) Soumettez votre intelligence au joug de ma
foi, et votre volonté sous la direction de mes lois ; sou-
mettez-vous avec toute la douceur d'esprit et avec l'hu-
milité de cœur dont je vous donne non-seulement la
leçon, mais encore l'exemple; et votre esprit, non moins
— 32 —
que votre cœur, à mon école et à ma suite, trouvera en
moi et avec moi, ce repos, cette paix qu'on cherche en
vain loin de moi ; et une heureuse expérience vous con-
vaincra que le joug auquel je vous invite est très-doux
et très-léger pour celui qui veut bien se l'imposer : »
Tollite jugum meum super vos et discite a me, quia mi-
tis sum, et humilis corde; et invenietis requiem anima-
bus vestris. Jugum enim meum suave est, et omis meum
levé. (Ibid.) Quelle doctrine et quel discours ont jamais été
prononcés de bouche d'homme, qui puissent être compa-
rés à la doctrine et à ce discours du Sauveur du monde ?
Jamais des lèvres humaines ont-elles laissé échapper
des paroles d'une telle suavité, d'une telle douceur,
d'une telle bonté ? Vous aviez bien raison, peuples de la
Judée, lorsque ravis en extase par une admiration inef-
fable, et frappés d'enchantement divin en écoutant
les discours du Sauveur, vous proclamiez hautement
« que jamais homme n'a parlé ainsi : » Nunquam sic
locutus est homo. (Joan. vu.) Et qu'y a-t-il d'étonnant
en tout ceci, puisque le Sauveur est le seul homme qui
soit en même temps Dieu ? « Peuples heureux, qui Pa-
vez vu et entendu parler ainsi. Mais plus heureux som-
mes-nous, nous qui, sans l'avoir vu, croyons qu'il parle
encore ainsi, par la voix de son Église : » Beati qui non
viderunt et crediderunt !
IV
L a facilité a v e c laquelle furent instruits les M a g e s d'Orient, est la figure
d e la facilité avec laquelle sont instruits t o u s les chrétiens d o c i l e s à
r e n s e i g n e m e n t d e la foi. — L a s a g e s s e profane réclame d e longues
é t u d e s . — P e u d'instants suffisent à Pâme h u m b l e pour profiter de la
- a g e s s e divine — H i s t o i r e du ministre de la reine d e C a n d a c e .

Mais rappelons-nous encore ce qui a été plusieurs


fois remarqué dans le cours de cet ouvrage : c'est-à-dire,
que Jésus-Christ, comme l'observe saint Ambroise, dans
les exercices mystérieux que nous venons d'exposer,
s'est révélé aux rois Mages, non-seulement pour eux-
mêmes dans le temps présent à son apparition sur la
terre, mais encore pour nous tous qui sommes allés à
lui en leur personne, et quoiqu'ils nous aient précédés
pour le temps, certainement ils ne nous surpassent pas
par l'abondance des grâces qu'ils ont reçues : Christus
non istis tantum operatus est, quos habebat tune prœ-
sentes ; sed et nobis postea secuturis : ut licet majores
nostri tempore nosprœcederent, tamen signorum gratia
nonprœirent. (Serm. m.) » Cette révélation miraculeuse
faite aux Mages est spontanée; elle n'est donc pas faite
seulement pour la gloire de leur foi, mais encore pour
la nôtre qui ne diffère en rien de la leur : Quod factum
non ideo tantum scriptum est, ut Ulorum fidei gloria
monstraretur ; sed et propter nos, qui eodem devotionis
exempïo, credulitatis gloria provocamur. (Ibid.) Le
docte Aimon le dit clairement : « Le prodige de l'étoile
qui illumine les rois Mages d'Orient de la lumière di-
— 34 —
vine de la foi, traçait par anticipation le miracle de la
grâce qui prévient tous les hommes, qui les instruit,
avec la même facilité, avec la même promptitude, et les
conduit aux pieds de Jésus-Christ. » Stella ista siynificat
yratiam Dei, quœprœvenit homines; et a se illuminâtes
perducit ad Christum. (ïn H Matth.) C'est pourquoi voilà
l'indication claire, précise et nette de la première
figure, du premier caractère, du premier avantage de
renseignement de la vraie foi : accessible, facile et spon-
tané pour tout le monde. Semblable au Dieu rédemp-
teur duquel il émane, il ne parle et ne procède pas par
voie de raisonnement, mais par voie d'autorité :*Quasi
potestatem habens. (Marc, i.) Ainsi il ne dispute pas, il
commande ; et, confiant ce mot à des hommes qui ne
peuvent l'altérer, il dit au nom de Dieu, qui est l'auteur
de la foi : C E L A E S T A I N S I , C R O Y E Z ! Fides ex auditu : il
ne recherche donc pas une grande élévation d'esprit,
mais une grande docilité de cœur ; très-peu d'instants
lui suffisent pour éclairer l'âme fidèle et pour l'instruire
de toute vérité. A la rigueur, il suffit de bien connaître
et de comprendre le symbole des Apôtres et d'y croire ;
de connaître les divins sacrements de la sainte Église
catholique et de vouloir les recevoir ; le Décalogue, et de
vouloir le pratiquer, pour être immédiatement admis au
Baptême et entrer en participation du riche héritage de
la doctrine de la grâce de Jésus-Christ. Pour connaître et
acquérir toutes ces richesses spirituelles, par l'entre-
mise de la sainte Église catholique, qui en est la dépo-
sitaire, c'est l'affaire de quelques jours et même de
quelques instants : même pour l'enfance la plus tendre,
pour le sexe le plus faible, pour la condition la plus
pauvre, pour l'esprit le moins développé et le plus
ignorant.
C'est ici la raison pour laquelle, comme il a été plu-
sieurs fois remarqué (Let. 3, § 6), l'enseignement de la
foi est toujours représenté dans la sainte Ecriture, sous
le symbole de la lumière : pour montrer que, de même
que le bienfait de la foi brille comme une lumière au
fond des âmes chrétiennes, ainsi elles peuvent en jouir
de la même manière, qu'extérieurement le corps jouit
de la lumière matérielle du soleil, avec la plus grande
facilité, sans contention, sans étude, sans application.
Et comme le naturaliste qui s'efforce de comprendre le
mystère et les phénomènes naturels de la lumière, n'en
retire pas d'autre avantage que celui de pouvoir en dis-
courir, sans y voir plus fort que les hommes ignorants ;
et qu'au contraire, à force d'étudier, de lire, de consi-
dérer l'astre éclatant du soleil, il finit par affaiblir l'or-
gane de la vue. Avec toute la science qu'il acquiert sur
ce point, il voit moins clair que l'homme du peuple sans
connaissance sur l'optique ; de même le théologien, qui
passe sa vie à approfondir les mystères de l'ordre surna-
turel, ne retire d'autre avantage de ses profondes médi-
tations, que celui de pouvoir parler avec plus d'exacti-
tude et de facilité des mystères de la véritable Religion,
de pouvoir la mieux comprendre, l'expliquer avec plus
de clarté, la défendre plus vivement ; mais, il ne lui
est pas donné de croire ni plus ni moins que ce que croit,
sur ce sujet important, le simple fidèle le moins ins-
truit. Et si à force de raisonner, de disputer, il se com-
— 30 —
plaît en lui-même, s'il s'élève en lui-même et contracte
le vice de l'orgueil dans son esprit, qui est pour ainsi
dire l'opposé de la foi, il croira d'autant moins, suivant
l'observation de Lactance, qui dit : « Que souvent les
hommes de lettres ont d'autant moins de foi dans le
cœur, qu'ils ont plus de connaissances humaines dans
l'esprit, et que surtout leur foi a moins de simplicité,
est moins ardente, moins parfaite : » Homines litterati
minus credunt.
Écoutons encore les admirables paroles de saint Léon,
qui dit : « Pour atteindre à la plus grande hauteur de
la sagesse chrétienne, il ne faut rechercher ni l'élo-
quence des discours, ni l'habileté des polémiques, ni le
désir de se faire un nom glorieux et illustre ; mais cette
humilité profonde, sincère et volontaire d'esprit et de
cœur, dont notre Seigneur Jésus-Christ, dès le sein de
sa bienheureuse Mère, jusqu'au supplice delà croix sur
le Calvaire, ne cesse de nous donner la leçon et l'exem-
ple.» Tota christianœ sapientiœ disciplina non in abun-
dantia verbi, non in astutia disputandi, neque in appe-
titu taudis, et gloriœ ; sed in vera et voluntaria humili-
tate consista, quam Dominus Jésus, ab utero Matris
usque ad supplicium crucis, et elegit, et docuit. Jésus-
Christ aime la simplicité de l'enfance ; c'est pour cela
qu'il a voulu d'abord venir au monde comme le plus
petit enfant, non-seulement de corps, mais encore de
cœur et d'âme. Jésus-Christ prend ses délices dans l'en-
fance, parce qu'ellt est la règle de l'innocence, le modèle
delà douceur, la souveraine humilité, A cause de cela,
saint Paul disait : « Eflbrcez-vous de devenir sembla-
— 37 —
bles aux petits enfants, non pas sous le rapport de la
petitesse de leurs membres, mais pour la simplicité de
leur esprit : » Amat Christus infantiam, quam primum
suscepit et animo, et corpore. Amat Christus infantiam,
hamilitatis magistram, innocentiœ regulam, mansuetu-
dinis formam. Hinc Paulus : Nolite, inquit, pueri effici
sensibus ; sed malitia parvuli estote. (Serm. 7 Epiph.)
C'est pourquoi, nous le répétons simplement, parce
qu'on ne saurait le répéter trop souvent, la science hu-
maine, loin d'être un moyen nécessaire pour acquérir
la foi et participer à la lumière de ses grâces, est encore
souvent un obstacle qu'il est indispensable de faire dis-
paraître, un avantage auquel il faut renoncer ; en trans-
formant toute l'intelligence en humble soumission à la
foi, selon l'exemple des rois Mages d'Orient, descendus
j usqu'à la simplicité des bergers de la Judée. C'est ainsi
que l'ont pratiqué les Pères de la primitive Église : les
Denis, les Cyprien, les Irénée, les Hilaire, les Basile,
les Grégoire, les Ambroise, les Jérôme, les Augustin, les
Chrysostome, les Léon, les Thomas; tous, sans contre-
dit, hommes du plus grand génie que la terre ait jamais
produits, et qui, dans la perfection de la foi, se sont
abaissés jusqu'à la simplicité des petits enfants ; grands
par les prodiges de leur sagesse, ils sont devenus plus
grands encore par le prodige de leur foi. C'est qu'à Pé-
cole de Jésus-Christ, l'âme avance et profite en sarrê-
tant devant la connaissance de sa propre misère; elle
est attentive dans la prière et s'élève en s'abaissant,
s'agrandit en se rapetissant; elle étudie sans lire,
s'instruit sans discuter, profite sans disputer, et se com-
mande à elle-même d'autant mieux qu'elle est plus
humble; elle est d'autant plus agile qu'elle est plus
obéissante.
Nous avons encore u n très-beau et très-consolant
exemple dans les Actes des apôtres. Combien y avait-il
d'années que ce bon Éthiopien, ministre de la royale
maison de la reine de Candace, se tourmentait la tête
pour comprendre les promesses contenues dans nos li-
vres sacrés. Il n'était pas Israélite mais prosélyte, c'est-
à-dire qu'il appartenait à la classe des païens qui recon-
naissaient l'unique et véritable Dieu des Juifs; et, à
cause de cela, il venait tous les ans des extrémités de
l'Ethiopie à Jérusalem pour faire son adoration dans le
temple : ce n'était pas un homme pauvre et indigent;
c'était un grand ministre qui, avec le prestige des ri-
chesses, possédait la puissance et l'autorité temporelle
de toute une nation. Vir JEthiops ; eunuchus potens Can-
dacis reginœ JEthiopum, qui erat super omnes gazas
ejus; venerat adorare in Jérusalem. (Act. vin.) Certai-
nement, il avait continuellement sous sa main et il étu-
diait les livres prophétiques des Juifs, et sa constance
et son assiduité dans cette étude peut être déduite de ce
que, en voyageant, il avait dans sa voiture les saintes
Écritures qu'il lisait et qu'il méditait. Revertebatur se-
dens super currum suum, legensque Isaiam prophetam.
Or, ce ferme et sincère désir de connaître la vérité, dont
cet heureux païen était animé, lui tient lieu d'humble
prière aux yeux du Dieu de piété, qui ne demande qu'à
être recherché pour se laisser aborder, et d'être désiré
pour se laisser connaître, aimer et posséder. Voilà pour-
— 39 —
quoi l'Esprit-Saint, esprit de lumière à la fois et d'a-
mour, avertit saint Philippe diacre, qui voyageait à
pied sur la même route, de s'approcher du carrosse de ce
grand seigneur, et de l'accompagner pour l'instruire et
pour l'éclairer sur les saints mystères de la foi chré-
tienne. Dixit autem Spiritus Philippo : Accède et ad-
junge te ad currum istum. Comme saint Philippe s'ap-
prochait du carrosse de PEunuque, il s'aperçoit que cet
homme lisait à haute voix la prophétie d'Isaïe, et l'in-
terrompant dans sa lecture : a Brave homme, lui dit
Philippe, pensez-vous comprendre vraiment ce que vous
lisez? » Accurrens Philippus audivit eum leyentem
Isaiamprophetam; et dixit : Putasne intelligis quœ le-
gis? Ah! mon cher, répond l'Éthiopien, et comment
pourrais-je jamais comprendre ce livre divin, si je ne
rencontre quelqu'un qui puisse me l'expliquer. Quo-
modo possum, si non aliquis ostenderit mihi? « De grâce,
montez ici à coté de moi, ajoute-t-il, venez avec moi, je
vous en prie ; asseyez-vous à mon coté et instruisez-
moi : » liogavilque Philippum ut ascenderet, et sederet
secum. Dieu ! quel bon désir dans cet homme de connaî-
tre la vérité! quelle humilité d'esprit, quelle pureté
d'affection et de sentiment transpire dans ces paroles !
Il n'a pas honte de s'avouer ignorant et de devenir dis-
ciple d'un inconnu. Il ne considère pas le grand et dis-
tingué personnage qu'il est, pour faire place dans sa voi-
ture à un pauvre Juif, assez mal mis, rencontré par ha-
sard sur son chemin, et de le laisser ainsi voyager pu-
bliquement en sa compagnie sur sa propre voiture ! Ah !
il était impossible qu'une aussi belle âme, avec d'aussi
— 40 —
heureuses dispositions, n'obtint pas du Dieu de miséri-
corde la lumière de la véritable foi de Jésus-Christ,
qu'elle sollicitait avec tant d'empressement ! Le passage
du prophète Isaïe, sur lequel l'Eunuque s'était arrêté,
était celui-ci : « Il a été tramé comme une pauvre brebis
pour être immolé, et comme un petit agneau, plein de
douceur, reste tranquille sous le ciseau du berger qui
le tond pour lui enlever la laine qu'il a de trop ; de
même, pendant toute sa Passion, il n'a pas ouvert da-
vantage la bouche pour se plaindre : » Locus autem
Scriplurœ quem legebat erat hic : tanquam ovis ad oc-
cisionem ductus; et sicutagnus coram tondente se, non
aperuit o$ suum. Saint Philippe étant donc monté à côté
de ce personnage, l'Éthiopien lui dit : « Par pitié, ex-
pliquez-moi ce passage? Dites-moi de qui entend parler
le Prophète? de lui-même ou de quelque autre per-
sonne? » Respondens autem Eunuchus Philippo, dixit :
Obsecro te, de quo Propheta dicit hoc?de se? an de alio
aliquo? Alors saint Philippe, partant de ce passage, ti-
ré du prophète Isaïe, se met à lui faire connaître que
cette prophétie, comme toutes les autres qui sont conte-
nues dans les saintes Écritures regarde Jésus-Christ,
vrai Messie, Sauveur et Rédempteur du monde, et com-
ment il n'y avait que très-peu de temps que toutes ces
prophéties venaient de s'accomplir à Jérusalem. 11 lui
parle de la vie du Sauveur, de sa mort, de sa résurrec-
tion et de sa gloire; de sa divinité, de sa loi, de ses sa-
crements; en somme, il l'instruit sur toute la religion
chrétienne. Àperiens autem Philippus os suum; et inci-
piens a Scriptura ista, erangelizavit illi Jesum. Le bon
— 41 —
Eunuque était ravi d'entendre les explications et les ora-
cles de l'envoyé de Dieu et il Fécoutait avec une atten-
tion indicible, avec un recueillement profond, avec un
contentement infini; et la grâce du divin Maître,Jésus-
Christ, opérant dans le secret de son âme pendant que le
disciple parlait à ses oreilles, il sentait, ce brave homme,
que peu à peu son esprit s'éclairait, et qu'un désir
très-ardent de devenir chrétien s'enflammait au fond de
son cœur.
Et puisque le véritable amour de Dieu, et un vérita-
ble désir du salut n'admettent ni retard ni hésita-
tion; comme on approchait d'une fontaine, l'Eunuque
se met à dire avec une sorte d'impatience, qui découvre
entièrement le saint enthousiasme de son cœur et de sa
foi : « S'il en est ainsi, voilà de l'eau tout près, pour-
quoi ne pas me baptiser? quel motif peut vous empê-
cher de me faire chrétien tout de suite? » Dum irent
per viam, venerunt ad quamdam aquam; et ait Eu-
nuchas: Ecceaqua, quidprokibet me baptizari? Si vous
croyez, reprit saint Philippe, si vous croyez véritable-
ment du fond du cœur tout ce que je viens de vous an-
noncer, la chose est facile. Si credis ex toto corde, UceL
Oui, répond l'Éthiopien avec un très-profond sentiment
de conviction et avec un tendre et vif transport de foi;
oui, je le crois entièrement et d'une manière toute par-
ticulière, je crois que Jésus-Christ est vraiment Fils de
Dieu. Et respondens, ait : Credo Filium Dei esse Jesum
Christum. Et en disant cela, il fait aussitôt arrêter le
carrosse, et se précipite vers l'eau en attirant avec lui
par la main saint Philippe, et il reçoit par son ministère
— 42 —
le saint baptême. Et jussit store currum; et descende-
runt uterque in aquam Philippus et Eunuchus, et bapti-
zavit eum. S'étant séparé de ce nouveau converti, saint
Philippe, entraîné par PEsprit-Saint de Dieu, part pour
aller évangéliser la foi chrétienne à d'autres hommes;
Pheureux Eunuque poursuit son voyage, plein de joie
et hors de lui-même d'avoir eu le bonheur de recevoir
la grâce du Baptême de Jésus-Christ, et en se faisant-
chrétien. Ibat autem per viam suam gaudem.
Voilà donc u n personnage qui, dans quelques instants
d'entretien avec un ministre de Dieu, apprend davan-
tage, qu'avec son propre génie, il n'avait appris pendant
tout le temps de sa vie, et qui, à l'école de la religion,
se trouve d'un seul trait instruit, éclairé et croyant.
Pour former un philosophe, un sage, selon le monde,
il faut un grand nombre d'années d'études et de fati-
gues; tandis qu'il ne faut que quelques moments pour
former le chrétien, le vrai sage selon Dieu.

V
C o m b i e n est longue et difficile la voie du raisonnement humain pour
trouver la v é r i t é . — Ceci est confirmé par l'exemple des anciens p h i -
l o s o p h e s et d e s hérétiques m o d e r n e s — Difficultés réelles pour trouver
d e s o i - m ê m e le véritable christianisme d a n s la sainte Écriture. —
Combien nous d e v o n s être reconnaissants à D i e u pour n o u s avoir fait
naître dans la véritable É g l i s e , au sein d e laquelle, s a n s étude et s a n s
contention d'esprit, n o u s a v o n s a c q u i s d è s notre e n f a n c e , la plus s u -
blime et la plus importante v é r i t é .

Mais nous n'avons rien à envier à cet heureux Éthio-


pien. Nous avons reçu la même grâce; et, de plus, nous
avons été régénérés en Jésus-Christ, et instruits dans
ses mystères avec une plus grande facilité et prompti-
tude. En naissant, comme hommes, nous avons été sur-
le-champ chrétiens. La sainte lumière de la foi a pré-
venu en nous le développement de l'intelligence. Nous
avons prononcé de notre propre bouche les doux noms
de Jésus et de Marie, avant môme d'en avoir l'idée dans
l'esprit. Nous avons invoqué le vrai Dieu avant de le
connaître. Or, pour exciter en nous les sentiments d'une
véritable et affectueuse reconnaissance envers Dieu pour
un si grand bienfait, considérons un peu ce que nous se-
rions devenus, si l'enseignement divin n'avait pas pré-
cédé en nous l'âge de raison, et s'il avait fallu, à l'aide
du raisonnement, chercher la grande, l'importante vé-
rité que nous avions la grâce de connaître, de croire et
d'aimer, et qui forme notre richesse, notre gloire et le
fondement de notre espérance, pour arriver à une heu-
reuse éternité.
L'ange de l'école a démontré (§ 1) quelle entreprise
longue et difficile ce serait d'arriver, par la voie du rai-
sonnement et de la contemplation, à la seule première
vérité : L ' E X I S T E N C E DE D I E U . Or, c'eût été bien autre
chose, si, par la même voie, nous avions été obligés
d'aller repêcher par de très-grands efforts, dans la vaste
mer de toutes les erreurs et des extravagances humai-
nes, toutes les autres vérités qui découlent de cette pre-
mière vérité : La spiritualité et Vimmortalité de l'âme:
L'éternité des peines et des récompenses dans la vie fu-
ture : les lois de la morale et toutes les obligations qu'elles
imposent : vérités qui sont le fondement de toute la re-
— 41 —
ligion et qu'à cause de cela, le même saint Père pro-
clame : les préliminaires de la foi : PR^EAMBTJLA F I D E I !
Pour les découvrir et les connaître toutes sans nuage et
sans confusion, quelle justesse et pénétration d'esprit
ne faudrait-il pas? quelle profondeur de génie, quelle
étendue de connaissances? D'abord, avant tout, il fau-
drait connaître plus d'une langue; avoir appris la dia-
lectique ou l'art de raisonner j u s t e ; s'être rendu fami-
liers les exercices de l'argumentation; avoir parcouru
la métaphysique; étudié la nature ; médité sur la con-
naissance de tous les êtres et de leurs rapports entre
eux; et pour cela combien d'années faudrait-il avoir
consacrées aux études, aux examens, aux discussions?
combien de sommes d'argent faudrait-il avoir dépensé?
combien de livres lus et relus, de voyages entrepris, de
maîtres consultés, d'écoles fréquentées!
En effet, les anciens philosophes de la Grèce et de
Rome, pour avoir méprisé les traditions antiques et uni-
verselles du genre humain, se placèrent d'eux-mêmes
dans la dure condition de ne pouvoir atteindre à la vé-
rité que par la voie difficile du raisonnement et de
l'examen particulier ; ils furent obligés d'employer à
cette recherche toute leur vie, tout leur génie, tout leur
avoir, et seulement après beaucoup d'années d'études,
de voyages, d'argumentations et de disputes, ils arri-
vèrent à balbutier quelques notions inexactes sur Dieu,
sur Pâme humaine, sur les lois de la morale.
On ne peut lire, sans se sentir le cœur déchiré de
compassion, les doléances que l'un d'entre eux, à l'exem-
ple de Théophraste, d'après Cicéron, fait entendre à
son lit de mort, sur la nature, disant : « O nature injuste
et cruelle, tu accordes une vie quatre ou sept fois plus
longue que celle de l'homme aux cerfs et aux corneilles,
qui ne savent qu'en faire; tandis que tu en accordes une
si courte à l'homme, capable de la bien employer, et
pour lequel seul, une longue vie et des études sérieuse-
ment prolongées, peuvent être Poccasion d'un perfec-
tionnement réel dans les beaux-arts, en le mettant en
état de connaître toute vérité ! Faibles mortels, nous
sommes les plus infortunés de tous les êtres, puisque
nous passons la vie entière à découvrir quelques faibles
bribes de la vérité, et nous disparaissons, sans avoir
joui ni profité de nos découvertes, obligés que nous
sommes, de fermer les yeux dans les ténèbres de la mort,
lorsqu'ils sont à peine ouverts à la lumière de la vé-
rité : » Theophrastus moriens, accusasse naturam dici-
tur : quodcervis, et comicibus vitam diuturnam, quo-
rum id niliil interest, hominibus, quorum maxime in-
terfuisset, tam exiguam vitam dedisset : quorum si œtas
potuisset esse hnginquior, futurum fuisse ut, omnibus
perfectis artibus, omni doctrina hominum vita erudire-
tur. Quœrebatur igitur se tum, cum Ma videre cœpisset,
extingui (Qua?st. Tuscul. lib. ni.— Comicibus Hesiodus
novem hominis œtates aftribuit et quadruplum cervi —
Manutius hic)
Or, telle aurait été certainement notre condition, si,
privés de la sainte lumière de la foi, nous n'avions pas
eu d'autres moyens que ceux de nos propres études pour
connaître les premières vérités ! Que serait-ce, à plus
forte raison, des vérités qu'on appelle révélées, que Fin-
telligence humaine ne peut par aucun moyen atteindre,
et qui ne peuvent à cause de cela être comme nous, si ce
n'est par le moyen d'une révélation divine ?
Et qu'on ne dise pas que le dépôt sacré de ces subli-
mes vérités se trouve déjà dans les divines Écritures,
qui, de nos jours plus que jamais, se trouvent répandues
dans le monde et entre les mains de tous. Il n'est guère
moins difficile, avec l'examen et le raisonnement privé,
de distinguer et de déterminer les vérités chrétiennes en
lisant la sainte Ecriture, qu'avec les mêmes moyens de
distinguer et déterminer les vérités primitives en étu-
diant la nature.
Il est nécessaire de s'assurer d'abord que ces Écritures
sont véritablement divines. Or, pour entreprendre cette
seule recherche, il faudrait bien savoir les langues ori-
ginales et primitives, l'histoire, la critique, l'antiquité
sacrée et profane, avoir approfondi toutes les sciences,
avoir fait de longues et opiniâtres études. Les mêmes
études et les mêmes connaissances seraient encore né-
cessaires pour déterminer le véritable sens de tous les
passages ou textes de ces mêmes Écritures, après s'être
bien assurés de leur authenticité. L'aveu lamentable que
nous avons entendu faire plus haut, au sujet de l'intel-
ligence des livres saints, par l'Eunuque d'Ethiopie à
saint Philippe : « Et comment pourrais-je jamais com-
prendre ce que je lis, si quelqu'un ne vient à mon aide
pour me l'expliquer : » Et quomodo possum, nisiquis
ostenderitmihi? Ce lamentable aveu exprime, dis-je, très-
fidèlement, la condition dans laquelle se trouve tout
homme vis-à-vis de la sainte Écriture, c'est-à-dire, que
— 47 —
ce livre divin ne peut être parfaitement compris sans
un maître divin qui vienne à notre seeours en l'inter-
prétant. On ne rencontre pas peu de passages dans
chaque page des deux Testaments, analogues à celui qui
arrêtait notre pauvre Ethiopien, c'est-à-dire, passages
dans lesquels il n'est pas toujours clair de savoir si l'é-
crivain sacré parle de lui-même ou de tout autre person-
nage, s'il est historien ou prophète ; passages dans les-
quels il est très-difficile de distinguer les conseils d'avec
les commandements, et qu'on ignore s'il faut les com-
prendre à la lettre ou selon leur esprit, et métaphori-
quement. Et maintenant, s'il fallait que chaque lecteur
décidât par lui-même des saintes Écritures au milieu
de l'obscurité que présente ce code sacré, il courrait bien
risque de dépenser sa vie tout entière, avant d'arriver
à déterminer avec certitude la trinité des personnes di-
vines en une seule nature ; l'Incarnation du Verbe, la
Divinité et l'humanité de Jésus-Christ en une seule
personne, ses mystères et ses sacrements, ses préceptes
et ses conseils, ses promesses et ses récompenses.
En effet, suivant les maximes de l'école de Platon, qui
enseignait : « Que tout homme doit tenir pour vrai ce
qui lui semble vrai dans l'étude de la nature : » Id vc~
rum quod unie uique verum videatur. (Cic. Acc. i.) L'école
de Luther, en transportant cette doctrine platonicienne de
la philosophie dans la Religion, a enseigné en même
temps qu'il faut tenir pour doctrines chrétiennement
vraies, celles qui apparaissent telles à tout chrétien qui
étudie la sainte Écriture, c'est-à-dire, que cette école,
funeste au Christianisme véritable, répudie l'autorité
J8 _
de la sainte Église catholique, et son enseignement ne
laisse au chrétien d'autre moyen pour découvrir les vé-
rités révélées, que le libre examen et le sens privé, tel
que la philosophie païenne l'avait indiqué à l'homme
pour découvrir les vérités primitives. Qu'est-il'arrivé de
là? Nous le verrons tout à l'heure : pour l'instant, ob-
servons uniquement combien les sectateurs infortunés
de cette pitoyable hérésie, qui adoptent ce principe lit-
téralement, prétendant le retrouver dans la sainte
Écriture et se former à force de méditations et d'études,
le Symbole ou la règle de leur foi, le Décalogue ou le
guide de leur conduite : combien ils sont obligés de com-
parer de sciences, d'étudier de langues : combien d'au-
teurs à compulser : combien de maîtres à interroger,
combien de docteurs à consulter, de disputes à soulever,
de voyages à entreprendre? Infortunés! Ils dépensent
toute leur vie dans ces recherches, et souvent la mort
vient les surprendre au milieu de ces études stériles,
les emporte dans l'autre monde, avant qu'ils ne soient
parvenus à connaître avec certitude quelle est la vraie
religion que Dieu a établie dans ce monde-ci ?
Et, puisque ce qu'on cherche, on ne le possède pas,
tandis qu'on cherche Dieu et sa révélation, Jésus-Christ
et sa loi, il est clair qu'il n'y a aucune certitude dans
la foi, aucune précision dans la pratique. Et encore,
après tant de misères, est-il possible de s'accommoder
de cette autre misère, de passer la vie sans Dieu, sans
Jésus-Christ, sans religion, sans loi, et par suite encore,
sans foi, sans espérance et sans amour?
0 que nous sommes heureux, nous autres catholiques,
— 40 —
qui avons eu le bonheur de naître dans la véritable
Église, qui seule possède et administre avec une géné-
rosité affectueuse et maternelle à ses enfants, le véri-
table enseignement de la foi ! Qu'il est précïeux et ines-
timable, cet enseignement divin, si saint, si noble, si
sublime, et en même temps si facile, si certain, si court !
La connaissance de la Religion est l'affaire des affaires,
l'affaire unique, la seule nécessaire pour l'homme, sa
destinée heureuse ou malheureuse pour l'éternité en dé-
pend ï Si donc vous avez, Seigneur mon Dieu, placé
l'acquisition decette connaissance aussi importante pour
moi, à la condition de devoir étudier, et dépenser toute
ma vie pour l'acquérir, j ' a u r a i s dû me soustraire à une
condition aussi dure, ou me soumettre à cette étude, à
cette application, quelque longue et difficile qu'elle fût.
Toute fatigue, toute peine, tout sacrifice temporel n'est
rien, quand il s'agit de s'assurer une éternité bienheu-
reuse? Combien ne vous dois-je donc pas d'actions de
grâces, ô mon Dieu, de m'avoir épargné autant de sol-
licitudes, tant de recherches, tant d'études et tant de
fatigues, et de m'avoir fait naître de parents chrétiens,
au sein de l'Église catholique, où le simple petit Caté-
chisme, et le peu d'instructions gratuites reçues pendant
mon enfance ont été suffisantes pour m'instruire des
grandes vérités qui m'étaient nécessaires à connaître ;
vérités sublimes, dont le philosophe, étranger à l'auto-
rité de la véritable Église, est impuissant* pour en dé-
montrer une seule, tandis que je puis les apprendre
toutes sans étude, sans application. C'est là, ô mon
Dieu, un effet de votre profonde sagesse, et en même
temps de votre insigne et miséricordieuse bonté!
H 4
— 50 —

VI
L'étoile miraculeuse d e s M a g e s d'Orient est a p e r ç u e d e tout le monde. —
L e s juifs , qui n e l'aperçoivent p a s , reçoivent aussi certainement e u x -
m ê m e s la révélation d e la n a i s s a n c e d e J é s u s - C h r i s t , par le ministère
d e s TOÎS M a g e s . — C ' e s t ainsi q u e le S a u v e u r d u m o n d e indique d è s
sa naissance que renseignement de la foi d o i t être universel. — S a
n a i s s a n c e e t sa mort a u s s i universellement connues et a n n o n c é e s à
tout le m o n d e , ont la m ê m e signification. — L a grotte d e B e t h l é h c m ,
accessib l e à t o u s , est une belle figure d e la s a i n t e É g l i s e catholique, qui
admet tout le m o n d e à son é c o l e .

Mais la révélation de Bethléhem est non-seulement


facile et prompte; elle est encore universelle et commune
à tous ceux qui veulent en profiter.
Le Dieu créateur, selon la belle expression de Jésus-
Christ, dans l'Évangile, fait briller également sur les
bons et sur les méchants le soleil matériel qui éclaire
les objets corporels et visibles : » Solem suum oriri facit
super bonos et maios. (Matth. v.) Or, comme le Dieu ré-
dempteur, dit saint Jean Chrysostome, est venu dans le
monde pour mettre fin au règne de l'ancien Testament,
et proclamer dans le monde entier qu'il est indispen-
sable de le reconnaître et de l'adorer. A peine est-il né,
qu'il fait briller une étoile par laquelle il ouvre aux
peuples de la Gentilité les portes de l'Église catholique,
instruisant par là ceux de sa propre maison, comme il
appelle les étrangers : Cur igitur appariât Stella? quia
Christus, veteri Testamento erat finem daturus; imiver-
sum vero mundum ad adorandum vocaturus, ab ipsis
statim initiis nativitalis, ostium gentibus reserat ; et sic
quoque domesticos cuttores erudit, dam invitât aliénas.
(Hom. vi in Matth.) C'est-à-dire, que Jésus-Christ fait
également briller à l'horizon du christianisme pour les
savants et pour les ignorants, pour les Juifs et pour les
Gentils, pour les justes et pour les pécheurs, son étoile
miraculeuse : afin qu'elle leur serve de guide pour re-
trouver et reconnaître le véritable soleil de justice, le
soleil mystique et divin, le Messie, le Sauveur des hom-
mes, la seule vraie lumière qui éclaire tout homme qui
vient dans ce monde, à la recherche des choses divines,
spirituelles, invisibles.
C'est pourquoi, si les rois Mages furent les seuls à
profiter de l'apparition de l'étoile, ils ne furent pas les
seuls à la voir. Ce météore extraordinaire et miracu-
leux, pousse sa course et son passage majestueux à tra-
vers les régions inférieures de l'atmosphère, et à portée
delà vue de tous. Les rois Mages en furent intérieure-
ment éclairés, parce que, avertis de l'apparition de ce
phénomène extraordinaire, ils en attribuent à Dieu l'in-
telligence. Mais les autres qui se contentent de le con-
templer, quoiqu'ils sentent germer au fond de leur cœur
l'idée du salut, ne découvrent pas dans ce même pro-
dige que le Messie est né peut-être ; ils résistent donc à
la grâce, rendent vain ce premier effet de la foi, et de-
meurent ensevelis dans leurs ténèbres, dans leur aveu-
glement. Mais certainement, si tous n'en tirent pas pro-
fit, elle est aperçue de tous; et si tous ne participent
pas à sa lumière divine, ce n'est point la faute de l'é-
toile, mais de l'orgueil de leur esprit, de la froideur et
de l'indifférence de leur cœur. C'est de cette manière
que le soleil luit pour tout le monde, et que tous peu-
vent facilement en jouir, excepté les aveugles. Ainsi, le
Sauveur du monde, bien qu'il soit né pour tout le
monde, n'est pas reçu et reconnu de tous; reçu par
FÉglise catholique des Chrétiens, il est repoussé par la
synagogue obstinée des Juifs : Hœc Stella ab omnibus
videbatur, sed non ab omnibus intelligebatur. Sicut Sal-
vator noster omnibus quidem natus est, sed non ab om-
nibus intellectus est. Agnitus est ab Ecclesia, et non est
agnitus a Synagoga (Chrysostomus, loc. cit.) G'est pour-
quoi on peut dire que l'étoile est apparue pour tous, bien
que tout le monde n'ait pas voulu comprendre sa signi-
fication. Elle fut, comme le proclame saint Maxime, le
grand luminaire et comme l'œil de l'univers qui, par
son apparition, change en un instant l'aspect ténébreux
du monde spirituel, comme le soleil en apparaissant à
l'horizon, fait changer la face obscure du monde maté-
riel : Stella veluti totius orbis oculus; caligantis mundi
veterem novavit aspectum. (Hom. 1 Epiph.)
11 est vrai que lorsque les Mages d'Orient s'appro-
chent de la Judée, rétoile disparaît un instant et semble
se cacher; mais Dieu, dit saint Jean Chrysostome,
avait ménagé lui-même cette circonstance, afin que les
Mages, manquant de ce guide céleste et surnaturel,
fussent obligés d'interroger les juifs pour avoir en même
temps un guide naturel pour les diriger vers la recher-
che du Messie, pour le faire connaître dans toute la
Judée, comme, en effet, ils annoncent sa naissance à
toute la terre : Propterea enim aliquandiu fuerat
abscondita, ut amittentes subito itineris sui ducem, in-
— 53 —
terrogare Judœos de puero cogerentur; remque in noti-
tiam omnium publicarent. (Hom. 7 in Matth.) Si donc
les juifs ne se réjouissent pas de l'apparition de l'étoile,
ils en apprennent cependant l'existence et la significa-
tion par le moyen des rois Mages. Les uns et les autres
la voient : Les Mages avec les yeux du corps, les juifs
avec les yeux de l'esprit; puisqu'à peine les généreux
confesseurs sont-ils entrés dans la ville de Jérusalem,
qu'ils commencent à proclamer le fait aux oreilles de
ceux même qui se mettent peu en peine de son exis-
tence : c'est par leur prédication, en effet, que le pro-
dige de l'étoile et le mystère qu'elle signifie, c'est-à-dire
la naissance du Messie, sont annoncés au pouvoir tem-
porel de la royauté dans la personne d'Hérode, comme
au pouvoir spirituel dans la synagogue des juifs : «Di-
sant: Où est le roi des juifs, ou le Messie, qui certaine-
ment est né? » Car nous avons vu en Orient, d'où
nous venons, l'étoile qui indique sa naissance : Vbi est
qui natus est Rex Judœorum? vidimus enim stellam
ejus in Oriente et venimus. Saint Pierre Chrysologue
voit dans ce discours des rois Mages, plus que la de-
mande d'ignorants qui interrogent; il y remarque la
critique de docteurs qui répandent la nouvelle d'un
fait avéré, et qui paraissent parfaitement connaître ce
qu'ils font semblant d'ignorer. Par cette demande aux
juifs, ils inculpent leur négligence; ils en réprouvent
laufroideur; ils en découvrent la malice; ils en con-
damnent publiquement l'obstination; ils manifestent
à la face du monde entier le crime de serviteurs infi-
dèles qui dédaignent d'aller an-devant et à la rencontre
— M —

de leur véritable maître : Scientes interrogant ; ne-


scientes non ignorant; sed négligentes arguùnt, incre-
pant desides, malos produnt, contumaces verberant,
servum Dùmino non occurrisse causantur.
D'un autre côté, Fannonce que les Mages font à Jéru-
salem de l'apparition de l'étoile et de la naissance du
Messie, donne occasion aux sages d'Israël de consulter
les divines Écïitures; d'y découvrir exactement le lieu
où le Messie devait naître; et de répondre aux Mages
sur l'objet de leurs interrogations. Or, quelle chose
plus facile, plus naturelle, plus juste, dit saint Léon,
pour les docteurs de la synagogue, que de commencer
par profiter pour eux-mêmes de la découverte si impor-
tante qu'ils devaient à des voyageurs étrangers; et de
croire d'abord pour eux-mêmes ce qu'ils enseignaient à
d'autres : Quam facile, et quam consequens fuit, ut
Hebrœorumproceres crederent, quod docuerant. (Serm. 4
Epiph.)
Toutes ces circonstances devraient donc réveiller les
juifs du profond sommeil et de l'indifférence parfaite
dans lesquels ils sont plongés relativement au libéra-
teur qui leur est promis depuis longtemps; et en même
temps exciter leur zèle pour aller à sa rencontre : sur-
tout depuis qu'ils ont appris par la bouche des Mages,
qu'il est déjà né ; Natus est : et par celle du prophète
Malachie, consulté par eux sur l'incident, que cette
naissance remarquable devait avoir lieu, EN BETHLÉHEM :
In Bethléhem Judœ : sic enim scriptum estperprophetam.
Quoi plus? L'évangéliste saint Matthieu rapporte
clairement que les bergers, s'en revenant de la grotte
de Bethléhem, hors d'eux-mêmes et enivrés d'une sainte
joie, louent Dieu de la grâce qu'il a daigné leur faire,
en leur révélant par la voix d'un ange la naissance du
Sauveur du monde, et de les avoir appelés les premiers
à le reconnaître? Ils racontent à tous ceux qui veulent
les entendre, l'heureux événement qui vient de leur
arriver, tout ce que l'ange leur a dit et révélé à cet
égard, et enfin ce qu'ils ont vu de leurs propres yeux :
Ainsi, l'étonnement et l'admiration sont universels
dans toute la contrée : Et reversi sunt pastares glorifi-
cantes et laudantes Deurn in omnibus quœ audierant et
viderant. Et omnes qui audierant mirati sunt : et de
M$ quœ dicta erant a pastoribus ad illps. (Luc. u.)
C'est donc une grande rumeur à cause de ce prodigieux
événement, dit l'écrivain Eutimius! Les juifs, avertis
par tant de révélations, instruits par tant de voix, in-
formés par tant de témoignages, refusent encore de
croire; ils ne veulent consentir à faire quelques pas
qu'il y avait seulement, pour aller de Jérusalem à
Bethléhem contempler le Messie de leurs propres yeux ;
tandis que les sages de la Gentilité sont venus des
extrémités du monde pour l'adorer : Persœ a finibus
terrœ usque Bethléhem venerunt : Hebrœi vero Bethléhem
circumadjacentem ingredi noluerunt; neque ea videre
quœ ah Us qui viderant fuerunt divulgata. Nam pasto-
reSy omnibussihi occurrentibusnuntiarunt quœ viderant,
sicut Lucas diciL (In n Matth.) Le même interprète
ajoute encore, en citant saint Jean Chrysostome^ que
Jésus-Christ est demeuré avec la vierge Marie et saint
Joseph, dans l'étable de Bethléhem, jusqu'au jour de
— 56 —
la purification de la sainte Vierge; de telle sorte que
les juifs n'avaient pas fermé volontairement les yeux à
la lumière; s'ils ne s'étaient endurcis en présence de
tant de témoignages, de tant de manifestations et de
miracles : Ils auraient eu tout le temps possible pour
venir à Bethléhem ! ils n'ont pas donc pu dire : Nous
n'avons pas su comment et où devait naître Jésus-
Christ pour le reconnaître. Et p a r l a ils justifient la
divine Providence en devenant eux-mêmes inexcusa-
bles : Hœc omnia compléta sunt, ut non possent in
posterum dicere Judœi : Nos quando natus est non
cognovimus. Nam, ut ait Chrysostomus, usque ad im-
pletionem dierum Purificationis, mansit Puer in Bethlé-
hem : ut, nisi voluntarie obsurduissent, oculosque clau-
sissentl ad ea quœ dicta vel visa sunt, venissent utique
Bethléhem. (Ibid.) L'annonce des rois Mages, et le té-
moignage des bergers est donc une nouvelle révélation
que la divine miséricorde fait aux juifs : Révélation
claire, précise, certaine, facile à comprendre par tous,
et propagée en peu de temps parmi tous; s'ils avaient
voulu ils auraient pu en tirer profit.
Ainsi, les juifs et les Gentils, par des voies diverses
et par des moyens différents, sont éclairés en même
temps de la même lumière sur le même événement, au
sujet du grand mystère qui s'accomplit; ils sont ap-
pelés par la même grâce à lui rendre hommage. Et de
même que le genre humain tout entier n'est désigné
dans les saintes Écritures que par la double dénomina-
tion de juifs et de Gentils; de même, Jésus-Christ,
en manifestant sa naissance par les deux moyens di-
vers des rois Mages et des docteurs de la synagogue,
annonce la fin même de cette naissance, qui est d'éclai-
rer tous les hommes par la grâce de la Rédemption; et
que l'enseignement de la foi chrétienne a pour caractère,
non* seulement d'être facile et prompt, mais encore
commun, universel, s'étendant à tout le genre humain.
- La même chose est encore signifiée après la naissance
du Sauveur, par le moyen du lieu qu'il choisit pour
naître. L'apôtre saint Paul aperçoit u n grand mystère
dans cette circonstance observée par l'évangéliste : Que
le sauveur du monde fut traîné hors de la ville de Jé-
rusalem pour être crucifié : Eduxerunt eum, ut crucifi-
gerent; il dit clairement que Jésus-Christ veut mourir
hors les portes de Jérusalem et en pleine campagne,
pour marquer que les effets précieux de sa mort ne
doivent pas être restreints dans l'enceinte étroite d'une
seule cité quelque considérable qu'elle soit, et applica-
ble à u n seul peuple ; ainsi les juifs, en le conduisant au
supplice en pleine campagne, détruisent eux-mêmes le
mur de séparation qui existait entre eux et les peuples
de la Gentilité ; ils concourent par là, sans le savoir, à
l'accomplissement des DESSEINS DE LA DIVINE MISÉRI-
CORDE POUR FORMER UN SEUL PEUPLE DE TOUS LES PEUPLES :
Propter quod Jésus, ut sanctificaret populum extra
portam passus est. Et saint Léon, interprétant ce pas-
sage de saint Paul avec une intelligence également digne
et sagace, ajoute : Oh! qu'il est beau le mystère de la
mort de Jésus-Christ notre sauveur, mourant hors des
m u r s de la cité et loin de toute habitation particulière!
Pour ce grand sacrifice, il fallait tout autre sanctuaire
— 38 —
qu'un temple modeste, au sein duquel le mystère des
sacrificateurs, restreint à de simples figures, était déjà
terminé; un autre lieu que la ville de Jérusalem, qui,
en punition de son déicide doit être en peu de jours dé-
molie, saccagée, détruite. Une enceinte particulière ne
convenait pas à l'hostie universelle offerte pour tous
les temps, pour tous les lieux et pour tous les hommes.
Ce n'est donc plus l'autel privé d'un temple qui est ici
convenable, c'est l'autel public du monde entier : La
croix de Jésus-Christ doit donc être dressée dans u n
lieu public, accessible aux regards de tous les hommes :
Non in templo, cujus jam finita erat reverentia, nec
intra septa Civitatis, obmeritumsui sceleris diruendœ :
sed foris et extra castra crucifixus est : ut nova hostia
novo imponeretur altari; et Crux Christi, non templi
esset ara, sed mundi. (De Pass. Serm.)
Or, pour la même raison que Jésus-Christ veut mou-
rir à la vue de tout le monde, il veut aussi que sa nais-
sance soit connue de tous les hommes; c'est-à-dire qu'il
veut éclairer le monde entier de la lumière de la grâce
du christianisme par sa naissance, comme par sa mort,
il le sanctifie, en le rachetant au prix infini de son sang.
Et comme dit saint Jean Chrysostome, Jésus-Christ
fait dès le commencement de sa précieuse vie mortelle,
ce qu'à la fin il ordonne à ses apôtres de faire aussi :
c'est-à-dire, d'instruire toutes les nations : puisque les
saints mystères de sa naissance, sont la figure et la pro-
phétie de ceux qui doivent s'accomplir après sa mort :
Dices : Quomodo ab initio? eum ipse in fine dixerit .
Euntes docete omnes gentes? Quia id quod tune accidit,
figura erat, et quœdam prœdictio futurorum. (Homil. 7
in Matth.)
Transportons-nous en effet parla pensée au lieu de sa
naissance : qu'y voyons-nous davantage ? Un vaste
champ désert, dans les environs de Bethléhem : Et ce
champ, comme l'a dit notre Sauveur Jésus-Christ lui-
même, signifie le monde : Àger est mundus. (Matth. XIII.)
Au milieu de ce champ une pauvre cabane solitaire,
sans porte, sans toiture, sans garde, sans défense, ouverte
de tous côtés; de telle sorte qu'on peut l'aborder de tous
côtés, sans trouver aucun obstacle en son chemin. Ce
n'est donc pas seulement cette grotte qui est le vrai
temple de Dieu, dans lequel tous les hommes peuvent
venir l'adorer; c'est encore à l'école de la sagesse divine
accessible à tous les hommes, en laquelle tous peuvent
le connaître. Quelle plus belle figure emblématique de
l'Église établie au milieu du monde, ouverte à tous les
hommes; et où l'on peut entrer, sans que rien puisse en
empêcher, des quatre points cardinaux de la terre? Au-
dessus de cette cabane, brille une étoile lumineuse et
pleine de mystère, qui ne s'éclipse pas, qui ne se cache
pour personne; mais qui, comme le soleil peut être vue
et aperçue de tous les hommes des points les plus éloi-
gnés de la terre. Quel modèle typique, plus fidèle de
l'enseignement de la foi véritable, qui resplendisse tou-
jours plus majestueux-et clair, au-dessus de la véritable
Bethléhem, c'est-à-dire de l'Église catholique? Car, par
le moyen de ses prédicateurs, elle fait pénétrer les
rayons de la vérité j usqu'aux extrémités du monde. C'est
ainsi qu'il n'existe pas une seule génération des peuples
- 60 -
à laquelle il ne soit loisible de profiter de sa lumière :
Non est qui se abscondat a calore ejus. (Psal. xvui.) Et
parce que ce très-important avantage de renseignement
divin, pour être universel et à la portée de tous les
hommes, a été annoncé dans Bethléhem, non-seule-
ment en figure, mais qu'il Fa été encore en action et en
pratique : Voilà qu'au milieu de la même grotte, en
compagnie des rois Mages, savants et philosophes, les
bergers ignorants et sans instruction, nonobstant leur
ignorance, participent par des moyens différents à la
même révélation : Ils croient et confessent la même
vérité : A savoir que Jésus-Christ est Dieu et homme
tout ensemble, Sauveur et Rédempteur de tous les
hommes.

VII

Parmi les peuples idolâtres, la vérité était presque aussi rare q u e la l i -


berté civile. — L a philosophie païenne maintenait scrupuleusement
Pignorance parmi le p e u p l e , c o m m e l'esclavage. — L'hérésie p r o t e s -
tante a v e c les m ê m e s principes a ressuscité les m ê m e s c o n s é q u e n c e s .
— L'erreur e s t injuste et c r u e l l e . — E t l e s peuples qui sont sujets à
l'erreur «ont opprimés et m i s é r a b l e s .

Belle prérogative, avantage inestimable de la vraie


foi ! qui ne réclame ni de longues études, ni des efforts
de raisonnement, mais seulement des aspirations affec-
tueuses et de ferventes prières; parce qu'elle n'exige pas
une extrême culture de l'esprit, mais une grande doci-
lité du cœur; son acquisition est non-seulement facile
et courte, mais universelle et accessible à tout âge, à
tout sexe, à toute circonstance de la vie, à toute condi-
tion ; elle n'est point le privilège unique des savants,
mais l'héritage de tous.
Ce caractère servirait tout seul à prouver que l'ensei-
gnement de la foi est divin, parce que l'enseignement
simplement humain a toujours procédé et procède encore
d'une manière toute différente.
Chez les peuples idolâtres, au sein desquels la doctrine
de l'utile a toujours prévalu sur la doctrine du juste,
la multitude fut toujours vouée à l'ignorance dans
l'ordre intellectuel; et dans l'ordre civil à l'esclavage.
Athènes, comme Rome, si justement admirées parmi
toutes les villes éclairées de la lumière d'une grande
civilisation et regardées comme les cités les plus libres
du monde, n'étaient en réalité qu'une vaste réunion
d'ignorants et d'esclaves ; et parmi plusieurs millions
d'habitants que contenaient ces grandes cités, le nombre
des hommeslibres possédant quelques connaissances mo-
rales exactes fut toujours extrêmement peu nombreux;
il y avait peu d'endroits sur la terre où l'idolâtrie du
peuple fut plus extravagante et plus dissolue, et l'escla-
vage domestique plus commun, plus dur. Il y avait, on
en convient, des écoles de philosophie ; mais peu de
chose pour la vérité, peu de chose! On n'entendit ja-
mais un seul philosophe élever hautement la voix contre
cette odieuse dégradation de l'humanité. On ne connaît
aucun de ces prétendus sages qui aient soupçonné de
loin cet ordre admirable de choses que le christianisme
a inspiré, conçu et exécuté dans les pays chrétiens, dans
lequel la vérité e^ la connaissance du vrai Dieu, comme
la liberté civile sont le patrimoine de tous les hommes.
Tout au contraire, la philosophie païenne considère
toujours ces deux horribles plaies de l'humanité, l'igno-
rance et l'esclavage, comme deux lois de la nature,
comme deux conditions essentielles de l'existence de la
société.
Et la secte des stoïciens, elle-même, la moins immo-
rale de toutes les sectes philosophiques de l'antiquité,
cette même secte stoïque, dis-je, n'eut pas horreur d'en-
seigner, de sang-froid, que la vérité, n'est pas faite pour
la multitude : Veritas multitudinem consulto fugit. (Ci-
cer. De Natur. Deor.) Elle osa encore enseigner, avec la
même cruauté d'indifférence, que le genre humain tout
entier, existe, est fait pour l'avantage et pour le plaisir
d'un petit nombre d'hommes privilégiés : Humanum
paucis vivit genus. (Senec.) De là cette philosophie de
l'orgueil, l'égoïsme et l'idolâtrie de soi-même qui loin
d'avoir fait la plus petite tentative pour détruire l'erreur
et abolir l'esclavage, cachait soigneusement à l'ombre
du mystère la vérité dont elle se croyait en possession :
n'employant l'éloquence et le raisonnement que pour
rendre plus étroites les chaînes de l'esclavage le plus
honteux : Et dans sa barbare insensibilité, elle regarde
la multitude avec un insolent mépris; la voyant sans
pitié, et avec u n sentiment de féroce complaisance, deve-
nue le misérable jouet de toutes les erreurs de la supers-
tition, de l'idolâtrie, et victime malheureuse de la dé-
bauche, de la brutalité du despotisme domestique.
Les mêmes principes ont produit, dans ces derniers
temps, et produisent encore de nos jours, sous nos pro-
— 63 —
près yeux, à peu près les mêmes conséquences. Voyez
ce qui succède à l'hérésie de ceux qui s'appellent pro-
testants. Ce titre, dont ils s'enorgueillissent eux-mêmes,
renferme leur crime et leur condamnation ! Ce titre si-
gnifie qu'ils ont protesté, c'est-à-dire qu'ils se sont ré-
voltés contre la tradition catholique et universelle ; contre
l'autorité de l'Église en matière d'enseignement, contre
l'infaillibilité de ses décisions en ce qui touche la révé-
lation chrétienne; et ils ont ressuscité pour la décou-
verte des vérités chrétiennes le principe funeste du
libre examen et de la recherche particulière que les phi-
losophes du paganisme avaient adopté pour la recherche
des vérités primordiales. Et en effet, les docteurs pro-
testants ne cessent pas de répéter dans leurs livres :
que le protestantisme n'est déjà plus la Confession
d'Augsbourg, ni les trente-neuf articles de l'Eglise an-
glicane ; mais qu'il a pour fondement la liberté de con-
science et l'examen privé; et l'un d'entre eux, moins
scrupuleux, mais plus conséquent et plus sincère que
les autres, a dit : « Le protestantisme consiste à croire
ce que l'on veut, et à pratiquer ce que l'on croit. »
Or, avec ce principe, qui forme le fondement des doc-
trines protestantes, il paraîtrait que les chefs du parti
devraient laisser chacun juge et libre arbitre des vérités
qu'il doit croire et des devoirs qu'il doit pratiquer? Et
cependant, il est loin d'en être ainsi ! L'usage libre de.
l'examen privé' en matière de foi est le privilège d'un
très-petit nombre d'entre eux. La majeure partie dfe la
multitude est convaincue et croit que le peuple n'est pas
capable de raisonner et ne doit point discuter, mais
— (H —
obéir à ceux qui le commandent et se soumettre aveu-
glément. De là les soi-disants ministres des différentes
sectes qui partagent le protestantisme, et ceux qui sont
avec eux à la tète de renseignement religieux, admet-
tent pour le moins deux doctrines : l'une qui dépemd du
caprice de chacun, l'autre officielle ; l'une pour l'inté-
rieur de la maison, l'autre pour le temple; l'une pour
son propre avantage, l'autre pour maintenir le peuple
sous le poids de l'esclavage le plus honteux, l'esclavage
de Terreur. A l'exemple des premiers réformateurs qui,
avec une fougue dans laquelle l'impiété contrastait avec
le ridicule, après avoir proclamé : que tous les saints
Pères, les conciles et l'Église universelle étant tombés
dans l'erreur n'étaient plus des guides sûrs pour la
conscience ; ils se sont donnés eux-mêmes pour infail-
libles, ont pris la place de l'Église universelle, et à la
parole de cette Église, ils ont substitué leur propre pa-
role, pour en faire la base de la loi chrétienne; à leur
exemple, disons-nous, les hérétiques modernes, doc-
teurs du protestantisme rejettent toute autorité pour
eux-mêmes, et imposent au peuple, comme loi souve-
raine, leur autorité privée, conservant pour eux-mêmes
le principe du libre examen : c'est-à-dire, qu'en matière
de religion, on ne doit croire d'autre parole, que l'Écri-
ture sainte, interprétée par les lumières naturelles de la
raison : Donnant ainsi aux autres, comme loi inviolable,
leurs propres jugements, leurs opinions, leurs paroles :
et réservant pour eux-mêmes la doctrine du libre exa-
men, ils veulent que le peuple accueille et respecte leur
enseignement sans examen. Semblables en ceci aux ré-
vulutionnaires modernes, qui sont jaloux à l'extrême
de leur autorité privée, aussitôt qu'ils ont renversé l'au-
tovité publique et légitime ; et qui ont sans cesse à la
bouche le mot de liberté, et lorsqu'ils sont parvenus à
s'emparer du gouvernement par un coup de main, ils
mettent tout le monde dans la plus dure servitude. Tels
sont tous les pays dominés par les révolutions. Quel
malheur! pour ceux qui prennent au sérieux la liberté
politique promise et proclamée, croyant pouvoir en faire
usage pour tout ce qui est juste et utile; comme les pays
dominés par l'hérésie, quel malheur pour ceux qui pren-
nent au sérieux la liberté de conscience, croyant pouvoir
en faire usage pour revenir à la véritable religion : ils sont
regardés avec mépris, subjugués par la force et persé-
cutés avec fureur; et ces braves gens, pour lesquels ce
ne fut point un crime, d'abuser de la sainte Écriture,
pour rejeter et mettre de côté l'autorité de l'Église, ils
regardent et punissent comme un crime de faire usage
de la même Écriture pour reconnaître l'autorité de l'É-
glise. Il a été permis à ces hommesde trouver l'erreur
dans l'Écriture sainte; et il n'est point permis aux au-
tres d'y découvrir la vérité. Il a été permis de se faire
luthérien, l'Écriture sainte à la main, de se faire zuin-
gliens, calvinistes, anglicans, presbytériens; il n'est
permis à personne, en pays hérétique, de se faire catho-
lique sur l'autorité des mêmes saintes Écritures. 11 est
permis aux uns de reconnaître la suprématie religieuse
d'une femme entre les mains de laquelle les institutions
politiques placent l'autorité temporelle d'une grande
nation ; et au sein de ce même empire, se proclamant
—m—
k phih libre de tous les empires du monde, il n'est pas
permis d'admettre l'autorité spirituelle du pape, succes-
seur de saint Pierre, auquel Jésus-Christ lui-même a
confié la plénitude de la puissance religieuse sur terre ;
il a été permis aux uns de se séparer de l'Église univer-
selle; et il n'est pas permis aux autres de se séparer
d'une Église particulière et simplement nationale.
De là, haine, persécution, intolérance de toutes les
sectes envers ceux qu'elles appellent dissidents, princi-
palement contre les observateurs de la religion catho-
lique.
Ainsi les peuples infortunés, dominés par Phérésie,
n'obtiennent en retour de leur stupide docilité envers
les nouvelles doctrines qu'oppression et mépris. Parce
que l'erreur est essentiellement cruelle, et que la cha-
rité, la compassion n'appartiennent qu'à la vérité- Là
où la conscience est sous le despotisme de Perreur, la
société tout entière est bientôt sous le despotisme de
Pinjustice; l'oppression politique est un effet nécessaire
et en même temps un indice certain de l'oppression re-
ligieuse.
Ah! nous, catholiques, nous n'apprécions pas assez
combien nous sommes redevables aux principes du ca-
tholicisme, même dans l'ordre temporel. Il faudrait voir
de ses propres yeux l'état de misère et d'abrutissement
qui règne parmi les peuples que le protestantisme do-
mine pour comprendre combien, généralement parlant,
les peuples catholiques sont plus heureux. Le prix du
travail pour la journée d'un ouvrier anglais est de
trente-cinq centimes seulement; en Italie, il est d'un
— 67 —
franc; en Espagne, d'un franc vingt-cinq centimes; en
France, d'un franc cinquante centimes, au moins. La
durée du travail, chaque jour, ne dépasse pas, en Italie
et en France, dix heures; chez les Anglais, elle est de
dix-sept heures. Dans les pays catholiques, générale-
ment le peuple a une nourriture saine, abondante,
substantielle ; les ouvriers anglais n'ont qu'une nourri-
ture détestable, faible, nuisible, qui oblige ces infortu-
nés à chercher dans l'usage des liqueurs fermentées un
supplément de force éphémère pour suffire à u n travail
que, même dans les temps, au sein du paganisme, on
n'exigeait pas des esclaves, et que les modernes n'impo-
sent pas aux bêtes de somme, au mulet et au cheval.
Ainsi, la vie humaine est détruite par les moyens même
que le peuple emploie pour la raviver ; et ces infortunés
s'éteignent au milieu de ces faibles moyens d'existence;
et cette foule de spectres humains, plutôt que des hom-
mes, qu'on rencontre dans la plupart des villes manu-
facturières, ne fait qu'apparaître, souffrir sous le poids
de la peine, soupirer de faim et d'ennui, pour aller peu-
pler les sépulcres. Dans les pays catholiques, l'aisance
est plus commune; dans les pays d'hérésie, le paupé-
risme plus général; et toutes les théories politiques sont
inefficaces pour éteindre cette grande plaie des sociétés
modernes. On ne l'empêchera pas, à u n jour quelconque,
de faire crouler tous les fondements de cette société fic-
tive qui n'a d'autre base que l'erreur et l'intérêt maté-
riel pour appui. Au sein des nations catholiques, il y a
des individus qui sont pauvres; chez les Anglais, les
pauvres forment l'immense majorité de la population.
— 08 —

Qui pourrait dire que, d'un moment à l'autre, il n'y aura


pas une révolte des populations pauvres à Manchester?
Aucun pays catholique n'a jamais vu, et ne verra ja-
mais, l'horrible spectacle arrivé, il y a peu d'années,
en Angleterre, où l'on vit tout une populacç de plus de
trois cent mille ouvriers d'une seule ville, déguenillés,
l'œil hagard et furieux, à peine couverts de haillons,
parcourant comme un seul homme les voies publiques
et criant : Du pain/ et auxquels l'hérésie au pouvoir,
dans l'excès de sa compassion, ne répondit que par la
mitraille des canons. 0 infortunés! l'hérésie, ne vous
laisse que la liberté d'émigrcr, de vous enivrer, de vous
abrutir [Link] les vices, de vous suicider. Que vou-
lez-vous de plus? Vous n'êtes pas contents? Ah! vous
êtes trop exigeants. Il est fort juste qu'elle exige de vous
ce qui est dans son intérêt... C'est ainsi que l'erreur,
après avoir enlevé à une nation tout entière l'aliment
de l'intelligence, la véritable foi, lui dispute maintenant
le pain quotidien,l'aliment du corps! Oh ! que l'homme,
révolté contre la v é r i t é , est barbare et cruel pour
l'homme ! Il lui envie la plus petite portion des biens
de la vie ; il s'efforce d'en faire un monopole restreint à
son propre profit, et de se rendre heureux aux dépens du
malheur continuel de ses semblables! Voilà ce que
l'homme sait faire pour l'homme !
VIII

L'enseignement divin, abolit parmi les p e u p l e s véritablement chrétiens,


l'ignorance c o m m e la s e r v i t u d e . — Belle mission que Jésus-Christ
donne aux a p ô t r e s , d'être les s e r v i t e u r s de tous l e s hommes en t o u t e s
c h o s e s . — L ' É g l i s e accomplit fidèlement cette mission» eu enseignant
sans restriction à t o u s , tout ce qui a é t é c o m m a n d é par J é s u s - C h r i s t .
— Le souverain p o n t i f e . — Prophétie de Salomon sur l'universalité
tle Penseignement chrétien, qu'on acquiert seulement dans l'Eglise.—
Beau monument érigé à ce sujet daus l'église de Saiut-Pierre de
R o m e par le pape s a i n t L é o n I I I .

II est évident que le Créateur a pitié de l'homme et


qu'il se charge lui-même de l'instruire. Que fait-il donc
pour cela? Il lui fait connaître : «f Que les hommes ont
été créés à son image et qu'ils sont semblables à l u i ,
mais encore plus semblables entre eux; qu'un homme
peut bien, au nom de Dieu et par sa volonté, avoir une
véritable autorité ou droit d'empire sur les hommes,
mais jamais un droit de propriété, comme il a sur les
autres animaux; qu'un homme, revêtu d'une telle auto-
rité, peut bien commander la conduite de l'homme, dis-
poser de son travail et de ses œuvres, mais jamais de sa
personne, comme d'une chose ou comme d'un meuble
vivant destiné à servir pour ses caprices, pour ses plus
honteuses passions ; et que les hommes régénérés par
le baptême sont tous ses enfants, auxquels il dispense,
sans exception aucune de personnes, le pain quotidien
de la grâce et de la vérité. » Et, par ce moyen, Dieu a
détruit parmi les hommes l'ignorance et l'esclavage.
C'est ainsi que, même de nos jours, partout où nous ne
voyons pas régner le christianisme, il y a la plus pro-
fonde ignorance de Dieu et l'oppression de l'homme, et
pas un seul sage dans ces contrées malheureuses ne dé-
plore cet effroyable malheur; au contraire, dans les pays
véritablementchrétiens, il n'yapas,àproprementdit, d'i-
gnorants réels ni de vrais esclaves, dans le sens horrible
que les peuples idolâtres ou Mahométans attachent à ce
mot. Parce que, parmi les vrais chrétiens, la vraie
science de Dieu et de sa loi est offerte à tous les hom-
m e s ; elle se trouve dans l'esprit de tous, comme aussi
tous sont admis aux bénéfices de la liberté civile. Oui,
le Dieu de miséricorde, loin d'avoir fait de sa loi, de la
vérité et de la grâce un privilège pour le petit nombre,
a établi au sein de son Église, par le moyen de l'en-
seignement de la foi, un mode d'instruction, auquel en
un petit nombre d'instants, comme on vient de le voir,
tous les hommes, avec le moindre peu de bonne volonté,
peuvent participer.
De même qu'au commencement du monde et dès les
premiers jours delà création,il commande aux ténèbres
de produire la lumière et d'éclairer tous les corps ; de
même, suivant saint Paul, au commencement de la Ré-
demption, il commande à la vérité de surgir au milieu
de toutes les erreurs pour les dissiper, pour éclairer tous
les esprits : Beus quijussit de tenebris lumen splende-
scere; ipse illuxit in cordibus nostris. C'est pourquoi il
dit à ses apôtres : « Allez par tout le monde; prêchez
mon évangile à toute créature » : Euntes in mundum
universxun, prœdicate evangelium omni creaturœ.
(Marc, xvi.) Ne faites pas un monopole, un bien parti-
—. 71 —

culier des doctrines que je vous ai e n s e i g n é e s ; mais


tout ce que vous avez appris à mon école, enseignez-le
aux autres, sans distinction d'état, de condition, ni de
sexe : Docentes eos servare omnia quœcunque mandavi
vobis. (Matth. xxvni.) La seule condition que vous de-
vez exiger, c'est la soumission de l'esprit et la docilité
du cœur. Quiconque se résoudra sincèrement, à bien
croire et à bien vivre, baptisez-le sans autre condition,
faites-le chrétien, il sera sauvé : Qui crediderit, et bap-
lizatus fuerity mlvus erit. (Marc, xvi.) La seule obsti-
nation de l'orgueil, la seule répugnance à croire votre
parole, qui est la mienne, est un obstacle pour recevoir
ma grâce, ma lumière, ma vérité, et attire sur celui qui
s'en rend coupable condamnation et châtiment ; Qui
vero non credidevit condemnabitur. (Ibid.)
Avec ces magnifiques et affectueuses paroles, Jésus-
Christ commande deux choses à ses apôtres : la pre-
mière, d'enseigner aux hommes tout ce qu'ils ont eux-
mêmes appris de lui : Omnia quœcunque mandavi
vobis; la seconde, d'enseigner indistinctement à tous les
hommes : Docete omnes génies. Et les apôtres, fidèles à
cette grande et double mission qu'ils ont reçue du Fils
de Dieu lui-même, ils enseignent, en effet, à tous les
hommes toute la vérité de l'Évangile, sans en taire la
plus petite partie; ils l'annoncent à tous, sans acception
de personnes et par tout le monde : Illi autem profecti,
prœdicaverunt ubique. (Marc, xvi.)
Mais faisons attention aux paroles mystérieuses, par
lesquelles Jésus-Christ termine le commandement qu'il
fait aux apôtres d'évangéliser le monde ; « Et voilà que
je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles :
Ecce egovobiscumsum usqueadconsummationem sœcuii.
(Matth. xxvin.) » Et puisqu'il est certain que les apô-
tres ne devaient pas personnellement rester en ce
monde jusqu'à sa fin, il est très-clair que par ces ma-
gnifiques paroles, pleines d'espérance et d'amour, Jésus-
Christ promet de demeurer sur la terre avec les succes-
seurs légitimes des apôtres, avec les pasteurs chrétiens,
avec son Église et dans son Église, pour renouveler sans
cesse le même commandement et pour maintenir le
même esprit dans son enseignement catholique, mot
qui signifie universel, c'est-à-dire enseigné partout et à
tous les hommes. C'est pour cela que l'Église catholique,
et TËglise catholique seulement, est répandue dans le
monde entier, enseignant toute la vérité à tous les hom-
mes : et cette seule particularité, qui lui est propre,
suffirait pour prouver que cette même Église est la seule
possédant Jésus-Christ, la seule dépositaire fidèle de sa
grâce et de sa vérité.
En effet, la sainte Église catholique, différant en cela
de toutes les sectes hérétiques anciennes et modernes,
est la seule qui n'ait pas deux doctrines : une secrète et
l'autre apparente ; l u n e pour les pasteurs, l'autre pour
les troupeaux ; l'une pour les savants, l'autre pour le
peuple. Mais elle propose une seule et même doctrine,
avec une égale autorité; elle l'enseigne avec la même
simplicité, la dispense avec le même désintéressement,
la présente aux mêmes conditions, la distribue avec le
même amour. Elle ne tient rien de caché parmi tout ce
qui peut intéresser le salut éternel du plus humble de
— 73 —
ses enfants. Tout ce qu'elle croit, elle l'enseigne; elle
distribue tout ce qu'elle a reçu, communique tout ce
qu'elle a eutendu de la bouche même de Jésus-Christ.
Comme Jésus-Christ transmet à ses apôtres tout ce qu'il
a appris lui-même de son Père divin, en leur disant :
Omnia quœcumque audivi a Pâtre meo nota feci vobis.
Et voilà un grand caractère, une qualité singulière-
ment propre à PÉglise catholique ! Le souverain pontife
lui-même, le vicaire de Jésus-Christ sur la terre, qui,
avec la plénitude du sacerdoce chrétien, possède la plé-
nitude de Pautorité; cet homme unique, auquel la foi
n'a jamais manqué, dont le jugement ne faillit jamais,
lorsqu'il part du haut de la chaire de Saint-Pierre
dont la bouche ne trompe jamais : le Père, le Maître et
le Pasteur universel, ne tient en réserve pour lui au-
cune portion de vérité en matière de révélation et de
foi : il n'a pas le plus petit secret à observer sur un tel
sujet; il ne croit pas un iota de plus ni de moins, que
ce que croit le plus modeste de ses enfants spirituels, le
moins instruit de ses disciples, la plus faible de ses bre-
bis ; et la foi du disciple de cette brebis, de ce fils en
Jésus-Christ, n'est'parfaite qu'autant qu'elle est en tout
ressemblante à celle du Pasteur, du Maître, du Père;
parce que c'est une seule et même doctrine : une seule
et même science de l'éternel salut; que la révélation est
une ; que la foi est une : que le Dieu qui en est l'auteur
est un : Unus Deus, una fides; et tous les chrétiens ca-
tholiques la connaissent également, parce que tous
croient en lui de la même manière.
En second lien, à l'exemple des saints apôtres, PÉglise
enseigne non-seulement toute ta doctrine chrétienne,
mais elle l'enseigne à tous les hommes. La sagesse toute
humaine des anciens philosophes était toute restreinte
dans les écoles, et n'admettait à ses leçons qu'un petit
nombre de personnes privilégiées, qui avaient del'orpour
les payer et de l'intelligence pour les comprendre. Mais
la sagesse divine, figurée par l'apparition de l'étoile
miraculeuse d'Orient, manifestée pour la première fois
aux rois Mages, a brillé comme le soleil dans le firma-
ment, pour tout le monde sans distinction aucune; et
selon la belle expression par laquelle Salomon a prédit
ce miracle de la divine bonté; la sagesse ne se cache
pas, elle ne se met point à l'ombre du mystère; mais
elle apparaît ostensiblement en public ; elle fait en-
tendre sa voix auguste à tous les hommes jusque sur
les toits et dans les rues; elle ne dédaigne pas la multi-
tude des menus peuples, au contraire, elle se place à
leur tête, et cherche à les commander pour les conduire
et les maîtriser dans le b i e n ; ce n'est pas seulement
dans quelques villes et pour des pays restreints ; mais
en tout lieu et ouvertement qu'elle manifeste ses ora-
cles, qu'elle ofTre à tous les hommes ses précieuses le-
çons : Sapientia foris prœdicat; in plateis dat vocem
suam. In capite turbarum clamitat; in foribus porta-
n o n urbisprofert verba sua. (Prov. i.)
Or, cette magnifique et joyeuse prophétie s'accomplit
en l'Église catholique. Son enseignement, qui n'est
autre que la révélation du verbe de Dieu lui-même, de
la sagesse éternelle de Dieu, qui réside en lui est pu-
b l i c , solennel, catholique, c'est-à-dire universel. Cette
sagesse n'exclut personnede son enseignement, ne chasse
personne de son école, n'éloigne aucune de son guide
dans la vie. De même que l'étable de Bethléhem est ou-
verte à tous les hommes, à tous sans exception, et que
les Juifs eux-mêmes si récalcitrants, et le perfide Hérode
lui-même, ont pu aller l'y trouver et qu'ils sont invités
amoureusement à s'y rendre, par une vocation- divine
à laquelle ils résistent ; de même la sainte Église tient
toujours ses portes ouvertes à deux battants pour tout
le monde : elle n'empêche personne d'y venir, elle n'en
ferme le chemin a qui que se soit, Elle a toujours la
bouche ouverte, et sa voix préparée pour endoctriner
tous les hommes! Et tous enfin sont invités à venir
écouter ses leçons sur le salut éternel : Venite filii, audite
me ; timorem Domini docebo vos. (Psal. 33.) Qu'ils ar-
rivent de la perfide nation Juive, du sein de la corrup-
tion musulmane, de la superstition, de l'idolâtrie ou de
l'orgueil de l'hérésie : tant soit peu qu'ils veuillent seu-
lement prêter une oreille attentive, elle n'exclut per-
sonne comme indigne, elle n'exclut personne comme
incapable.
Un illustre souverain pontife, le pape saint Léon III,
fonda dans la basilique de Saint-Pierre de Rome, un
monument remarquable de ce beau caractère de l'É-
glise catholique ; il fit appendre à Pautel de la confes-
sion, deux grandes tables en argent massif du poids de
cent kilogrammes : sur ces tables, il avait fait graver le
symbole des apôtres, sur l'une en langue grecque, et
sur l'autre en langue latine. Pensée admirable de ce
saint pontife ! La basilique de Saint-Pierre, dépositaire
des saintes reliques du prince des apôtres, Test aussi de
la Pierre sur laquelle il a plu au divin maître de fonder
l'édifice de son Église ; et à cause de cela, il représente
PÉglise par son chef. Le symbole des apôtres est le com-
pendium, Panalyse sommaire de la doctrine évangéli-
que, de la révélation, de la parole de Jésus-Christ. Par
conséquent, ce symbole, appendu à Pautel de Saint-
Pierre, signifie que la sainte Église romaine est la véri-
table Église, puisque c'est en elle seule que s'est perpé-
tué, sans interruption parmi les successeurs de saint
Pierre, la suprématie apostolique, et Pindéfectibilité de
la foi ; que cette Église est la dépositaire de la parole,
de la révélation, de la doctrine de Jésus-Christ, qu'elle
seule en connaît le vrai sens, comme elle en possède
le véritable esprit. En faisant graver ce symbole en les
deux langues anciennes, qui étaient alors le plus géné-
ralement parlées et entendues, dans les deux langues
qui dominaient parmi les peuples, Pune en Orient, et
l'autre en Occident, c'était inviter le public tout entier
à lire, à méditer ce symbole, et montrer que PÉglise
catholique offre d'enseigner, d'expliquer à tous les
hommes la doctrine dont elle la dépositaire fidèle, le
plus ferme appui et l'infaillible souveraine, et qu'elle
même ne rejette personne de son sein. Et de même que
pour profiter de cet enseignement, de cette règle de vie,
on ne demande comme on Pa vu qu'une seule condition
que tout le monde peut accomplir facilement. La vo-
lonté sincère de croire et d'obéir; par là, cet enseigne-
ment divin est adapté aux facultés intellectuelles de tous
les hommes : il est établi pour tous. O bonté ineffable
de Dieul à généreuse miséricorde, 6 libéralité infinie
d'un Dieu rédempteur d'avoir mis à la portée et à la
disposition de tous les hommes, les trésors précieux de
sa sagesse, les secrets inévitables de sa charité.

IX

A u t r e réflexion qu'on p e u t faire sur la révélation qu'eurent l e s M a g e s . —


l's perdent d e vue, un i n s t a n t , l'étoile. — Utage qui existait en
Orient d'avoir recours à J é r u s a l e m pour avoir l'explication d e s é v é n e -
ments extraordinaires. — E n faisant disparaître momentanément l'é-
t o i l e , D i e u oblige les M a g e s d'avoir recours à la s y n a g o g u e . — E t c e t t e
interrt gation sert à confirmer U s M a g e s dans leur foi. — M y s t è r e i m -
portant qu'ils découvrent par là, de la n é c e s s i t é d'un tribunal divin
sur la terre, pour interpréter la parole de D i e u , afin q u e l'enseigne-
ment d e la foi soit d e plus en plus facile et u n i v e r s e l l e m e n t répandu.
— O n prouve q u e depuis la venue du Messie ce tribunal réside à R o m e ,
où s e trouve le privilège d'interpréter infailliblement l e s divines É c r i -
tures ; comme autrefois il était concentré entre l e s mains du grand
prêtre d e s J u i f s ; aujourd'hui, il est concentré en la personne du .'ou-
verain pontife d e s c h r é t i e n s .

Mais la manière dont les mages furent instruits, four-


nit encore d'autres leçons précieuses et importantes,
pour achever de connaître le véritable esprit de l'ensei-
gnement de la foi. Puisque outre d'avoir démontré les
deux grandes qualités caractéristiques de cet enseigne-
ment divin, qui est facile et prompt à saisir, commun
à tout le monde et universel, il fait connaître encore
que cet enseignement de la foi est caractérisé par ces
deux grandes qualités, qui intéressent tant les hommes,
mais encore par la manière dont l'Eglise catholique le
met en pratique. C'est précisément à ce point de vue que
nous allons actuellement le considérer ici : grave sujet
de méditation, qui traite des fondements même de toute
la religion ; et tout à la fois très-consolant pour nous
chrétiens catholiques, puisqu'il est démontré p a r l a
que nous sommes en possession de la vérité, et que nous
seuls avons cet avantage.
Revenant donc aux Mages, il faut remarquer qu'une
circonstance d'autant plus douloureuse qu'elle est inat-
tendue, vient tout à coup les arrêter presque au mo-
ment où ils vont toucher au terme de leur long voyage ;
et les décourager dans la plus belle de leurs espérances.
L'étoile qui leur avait servi de guide fidèle depuis leur
départ du fond de l'Orient, disparaît à l'improviste,
se dérobe à leurs regards dès qu'ils mettent à peine les
pieds sur le territoire de la Judée ; vainement ils cher-
chent longuement avec attention à la découvrir sur l'ho-
rizon à l'aide de leurs propres yeux, encore plus avec
les sentiments de leur cœur, ils ne peuvent en saisir la
moindre trace. Que faire donc? leur foi ne saurait con-
sentir à recevoir en arrière, pas plus que le désir le plus
vif qui les anime de trouver Jésus-Christ. Faire des
recherches sur les lieux? mais où et comment? sans
aucune notion au moins probable sur le lieu de sa nais-
sance? O infortunés Mages! ô situation pénible ! ô dé-
solante incertitude ! Mais ne savons-nous pas, au sujet
de ces serviteurs de Dieu, que Dieu lui-même les a déjà
pris sous sa protection toute-puissante ; qu'il les dirige
selon sa sagesse, et qu'il veut les consoler selon la bonté
ineffable. Et cet incident lui-même qui ressemble à un
déboire destiné à contrarier la révélation qu'ils ont
reçue, doit au contraire la rendre plus facile, la confir-
mer, l'accomplir entièrement.
Jérusalem, ville capitale de la religion comme de la
nation juive, passait non-seulement parmi les Israélites
mais encore parmi les peuples de la gentilité et dans
tout l'Orient, pour être une ville dépositaire des oracles
de Dieu. Et comme il est proclamé par les divines Écri-
tures, Jérusalem était regardée comme étant le siège et
l'interprète de la vérité, parce qu'on y trouvait la con-
naissance du vrai Dieu. Vocabitur Jérusalem : Civitas
veritatis. (Zacch. vin.) Parce que, selon la remarque
d'un interprète, alors quand on apercevait quelque phé-
nomène extraordinaire dans le ciel, les Gentils eux-
mêmes avaient coutume de recourir ou d'écrire à Jéru-
salem pour en avoir l'explication. Et en effet, on lit
dans le quatrième livre des Rois qu'au temps du pro-
phète Ezéchiel, un grand événement étant arrivé, le
soleil s'étant reculé en arrière de quelques lignes au
milieu de sa course, Mardochée, fils de Balaam, roi de
Babylone, quoique gentil, envoie un messager royal au
roi des Juifs Ezéchias, le priant de lui faire connaître
la raison d'un aussi étrange événement : Consuetudo
erat exterarum genlium, ut quando vidissent aliquod
portentum in cœlo, Jerosolymam peterent aut transmu-
tèrent, ubi erat Dei cognitio, sicut fecerunt tempore
Ezechiœ, quando sol revenus est decem lineis. (Haim.
in Matth.)
Maintenant les Mages, qui étaient les hommes les
plus savants de tout l'Orient, ne pouvaient pas ignorer
ce privilège insigne et unique dont la ville de Jérusalein
— 80 —

était en possession : d'être parmi les hommes la ville


souveraine et l'interprète des oracles de Dieu. S'écartant
donc de leur route, ils se rendent en cette ville capitale,
et après avoir longtemps interrogé les prêtres, et insisté
auprès de la synagogue des Juifs, ils apprennent d'eux
que le Messie, à la recherche duquel ils courent, devait
naître en Bethléhem de Juda : In Bethléhem Juda : sic
enimscriptum est per Prophetam.
Mais quoi plus? Est-ce que Dieu, qui comme on Ta
vu, avait de lui-même endoctriné les Mages sur tant de
sublimes vérités, ne pouvait pas leur indiquer le lieu de
la naissance du Messie, dont il leur avait révélé les
mystères? Ne pouvait-il pas disposer que l'Étoile conti-
nuât à les guider, même sur le territoire de l'empire des
Juifs, elle qui les avait si bien conduits dès le commen-
cement de leur voyage, et qui reprit un peu après son
ministère jusqu'à la fin, sans les obliger à se détourner
pour aller à Jérusalem ? Sans doute, Dieu pourrait faire
tout cela, mais il ne veut pas le faire, afin de placer les
Mages dans l'obligation indispensable de consulter la
synagogue. Poterat sane; non tamen factum est, ut
hoc a Judœis inquirerent (ïmperf.). Nouveau trait mi-
séricordieux de la divine bonté envers ces âmes privilé-
giées, s'écrie saint Léon ! Cette disparition de l'Étoile,
qui semblait devoir contredire les premières manifesta-
tions divines, sert à procurer aux rois Mages une nou-
velle preuve de la vérité des révélations qui leur avaient
été faites. A la lumière divine répandue en leur esprit
par le miracle de l'Étoile, vient s'ajouter l'autorité de la
parole prophétique des divines Écritures, expliquée par
— 81 —

la synagogue. Leur foi naissante devient plus vigou-


reuse et plus ferme par cette circonstance, qui paraîtrait
devoir l'éteindre, ou du moins l'affaiblir. Et lorsque en
effet, ils semblent s'être éloignés du chemin qui doit les
conduire à Jésus-Christ, ils rencontrent le moyen le plus
sûr et le plus facile d'arriver à lui : Vt gemino testimonio
confirmait, ardentiori fide eocpetcrent, quem et stellœ
claritas, et propheliœmanifestabaiaucloritas. (Serm. A,
Epiph.)
Or, dans ce nouveau trait de la bonté divine envers
les Mages, on découvre, dit Cornélius à Lapide, un
grand et important mystère. Dieu, ayant voulu d'abord
que les Mages, après avoir été instruits immédiatement
par lui-même, vinssent encore recevoir les instructions
des prêtres de la Judée, ses ministres, pour arriver à la
connaissance parfaite de Jésus Christ, ayant voulu, pour
ainsi dire, assujettir le témoignage divin de la vérité au
jugement de la synagogue, et qu'une autorité vivante et
parlante sur la terre fût le juge et l'interprète infaillible
de la révélation reçue parle moyen d'un signal muet et
inanimé du ciel, il veut maintenant manifester le des-
sein adopté par sa sagesse souveraine, que les hommes
soient instruits et guidés dans les sentiers du salut éter-
nel, parle moyen d'autres hommes, c'est-à-dire par les
docteurs et par les ministres de l'Église qu'il a lui-même
établis pour cela. Ideo Stella inanimataibisese subduxit
ut cogeret Magos adiré scribas animatos Dei interprè-
tes : vult enim Iieus homines, per Doctores a se statutos
viam salutis edoceri (In Matth. n.) 0 divin dessein,
plein de sagesse et en même temps d'amour et de solli-
H 6
citude! Un tel moyen était nécessaire afin que rensei-
gnement de la foi fût vraiment facile et universel.
« Mais quoi plus encore? » répliquent les hérétiques.
La Sainte Écriture n'est-elle pas inspirée de Dieu? Ne
contient-elle pas la parole de Dieu? N'est-elle pas un
cours complet d'instructions, un riche répertoire de
toutes les vérités réyélees par Dieu? Elle ne saurait donc
manquera elle-même; tout le monde ne peut-il pas la
lire, l'écouter, et tous les hommes ne peuvent-ils pas
apprendre avec facilité et sans effort tout ce qu'ils doi-
vent eroire, ce qu'ils doivent pratiquer pour servir Dieu,
pour plaire à Dieu et se sauver ? Quel besoin avons-nous
donc du ministère tout humain de l'Église, dès lors que
parles Saintes Ecritures, le ministère divin est ouvert
et accessible à tous? Ne pourrait-on pas dire enfin, que
le système d'enseignement de l'Église romaine est l'une
de ses inventions, une usurpation, imaginée et conçue
par cette Église à son profit? »
Mais, insensés que vous êtes! Gomment l'Église ro-
maine pourrait-elle avoir inventé ce système d'enseigne-
înent, s'il existait en réalité avant la fondation de cette
Église par Jésus-Christ? Si ce système avait pris nais-
sance dans son sein, il se serait perfectionné avec elle,
puisque l'Église s'est étendue et propagée dans le monde
entier; mais comment Rome aurait-il pu l'inventer,
puisque avant que Rome en eût la connaissance, il avait
été révélé, établi et mis en œuvre à Bethléhem? Car les
Mages, qui furent les premiers enfants de l'Église,
n'arrivent à Jésus-Christ que par le saint ministère de
la synagogue.
Certainement, il est impossible de révoquer en doute
la divinité de la révélation des Mages, puisqu'il n'y a
qu'une lumière véritablement divine, capable de pouvoir
en quelques instants enseigner à des païens les grands
mystères du Messie.
Cependant elle n'était pas moins divine, l'autorité de
la synagogue, que Dieu lui-même avait rendue déposi-
taire et interprète de sa parole. Et pourtant Dieu ne dis-
pense pas les Mages, ces heureux disciples qu'il avait
lui-même formés à son école, d'aller à l'école des Juifs :
il veut, comme l'observe saint Augustin, que pour ache-
ver de connaître la, haute dignité de Jésus-Christ et le
lieu de sa naissance, ils aient pour maîtres les plus
grands ennemis de Jésus-Christ : Ipsos pueri inimicoa
cuîcognoscendam dignitatem Ejus habuerunt magistros,
comme la sainte Écriture est divine et ne peut qu'être
divine, parce que l'Esprit-Saint de Dieu tout seul a pu
en dicter tout ce qu'on y trouve écrit. Mais l'autorité de
la véritable Église n'est pas moins divine, que Dieu a
substituée à la synagogue, dans le but auguste et plein
de sollicitude de conserver fidèlement, et d'expliquer
avec infaillibilité les saintes écritures. Certainement la
lecture de la sainte Bible, dans laquelle Dieu lui-même
a voulu que sa parole fut consignée, ne saurait dispenser
de l'entendre parler lui-même en se faisant instruire
par son Église, et de recevoir comme ses oracles les le-
çons de ceux qu'il a revêtus de son ministère sacré,
quoique toujours la bouche qui les prononce ne soit pas
irréprochable à cause des faiblesses naturelles à l'espèce
humaine déchue par le péché originel.
— Si —
La révélation divine écrite, ne suffit donc pas pour
?
aller trouver Jésus-Christ : il est probable d y unir la
révélation traditionnelle dont l'Église catholique a été
faite dépositaire : l'une sert à expliquer et faciliter
l'autre ; et selon la belle expression du psalmiste, cette
explication de la parole de Dieu, faite par une autorité
établie de Dieu même, est celle qui procure une lumière
sincère et siire; et par conséquent celle qui brille aux
yeux des hommes les plus simples, les moins instruits,
en leur procurant comme aux plus savants la véritable
intelligence de la parole de Dieu : Declaratio sermonum
tuorum illuminât, etintellectumdatparvulis. (Psal. 16.)
C'est pourquoi on lit dans cette même Écriture : « La
loi sortira des montagnes de Sion, et la parole de Dieu
surgira en Jérusalem : Ex Sion exibit Lex, et Terbum
Domini de Jérusalem. (Isai. u). » Or, par la loi, il faut
entendre la révélation écrite, qui en effet est désignée
en cent endroits des saintes Écritures, sous le nom gé-
nérique de LOI; et par la parole de Dieu, il faut en-
tendre la révélation traditionnelle, avec l'aide de la-
quelle on interprète la révélation écrite. Observons que
la révélation écrite est appelée simplement Loi; mais
parce qu'on ne saurait ignorer, et cela ne supporte pas
le moindre doute, que la loi Évangélique vient de Dieu;
et à cause de cela, il suffit de l'appeler la loi de Sion,
pour montrer quelle est divine. De même on ne saurait
sans témérité refuser de croire que la révélation tradi-
tionnelle est divine, puis qu'elle est nommée clairement
par l'Écriture sainte : La parole de Dieu, VERBUM Do-
Mttfï.
Il est dit en môme temps que la loi Ecanyèlique de-
vait surgir des montagnes de Sion, et non du Calvaire ;
(c'était une colline de la même chaîne de montagnes où
se trouve celle de Sion), ce qui signifie que la nouvelle
loi, la loi de grâce ne détruit pas, mais perfectionne,
l'antique révé[Link] des hauteurs de cette mon-
tagne, et accomplie entièrement par les lumières du
Calvaire; et que la révélation écrite serait désormais
composée des deux Testaments, dont le but principal, et
la prière angulaire, qui les unit tous les deux en Jésus-
Christ : Finis legis Christus est. (Rom. x.) D'autant plus
encore que la tradition est appelée simplement par
l'Écriture sainte la parole de Dieu; il est dit qu'elle
doit sortir de Jérusalem : Verbum Domini de Jérusa-
lem , parce qu'en effet c'est en Jérusalem où résidait la
synagogue qu'on décidait toutes les questions en ma-
tière de foi et de religion. Ainsi la loi de Sion, c'est-à-
dire la révélation écrite, avait été dictée pour tout le
le monde avant même qu'il y eût aucune écriture d'in-
ventée par les hommes : on la trouvait en Egypte où le
roi Ptolomée l'avait fait traduire d'hébreu en grec par
soixante et dix interprètes, et en avait répandu la con-
naissance. Mais la révélation traditionnelle, mais l'au-
torité pour interpréter infailliblement ce livre divin, ne
se trouvait qu'en Jérusalem, où résidait la synagogue
qui représentait la véritable Église du peuple de Dieu.
Maintenant, Dieu, qui avait constitué sur la terre un
tribunal suprême pour interpréter infailliblement la ré-
vélation écrite de l'Ancien Testament, Dieu n'a pas voulu
priver le Nouveau Testament de ce privilège précieux,
— 86 —
puisqu'il est indispensable que la loi de Dieu et la reli-
gion aient un interprète sûr, infaillible, que toutes les
personnes, qui le veulent bien, puissent facilement con-
naître et consulter sur la terre.
Et puisqu'il est nécessaire que ce tribunal suprême
et permanent de la foi se trouve fixé sur un point quel-
conque du monde, il est aussi très-raisonnable et très-
juste qu'il réside à Rome; c'est pour cela que les héré-
tiques eux-mêmes ont préféré nier la nécessité de ce
tribunal plutôt que d'admettre qu'il fallait qu'il fût placé
dans Rome.
C'est donc avec saison- que l'apôtre saint Paul dit ou-
vertement aux Juifs : « Puisque vous repoussez aveu-
glément l£ parole de Dieu, nous allons nous replier du
côté des païens pour leur procurer ce bienfait. » Cette
belle inspiration prouve clairement, d'abord, que, dès
cet instant, les païens sont substitués aux Juifs dans
l'héritage de la grâce. Et ensuite, après cette déclaration
solennelle, le même apôtre saint Paul et saint Pierre,
prince de tous les apôtres, abandonnent la ville de Jéru-
salem, et vont, en effet, s'établir en la ville de Rome,
capitale de l'empire romain et centre du paganisme.
Cette grande détermination de la part des deux plus il-
lustres propagateurs du christianisme signifie manifes-
tement que, dès ce moment et par la suite, les privi-
lèges de la capitale du judaïsme sont transférés à la
gentilité; que Rome est substituée à Jérusalem pour
être la ville principalement dépositaire des traditions
chrétiennes et le lieu du souverain pontificat de la foi.
Dès lors, comme dans la vraie Jérusalem, les véritables
et sincères interprétations de la parole de Dieu sont par-
ties de cette ville, capitale du monde chrétien, pour
rayonner au sein de toutes les provinces ou diocèses, de
de toutes les communautés ou paroisses, de toutes les
familles, de toutes les âmes respirant dans la liberté des
enfants de Dieu, au sein de la république chrétienne,
ayant pour chef visible sur la terre notre saint père le
Pape. De Sion exibit lex et verbum Domini de Jérusalem.
Et ensuite, comme Pobserve Cornélius à Lapide dans
ce passage dTsaïe, ne lit-on pas dans Phistoire ecclé-
siastique, que, dès Pinstantque les apôtres eurent trans-
féré Pautorité de Sion à Rome, ils choisirent cette ville
pour capitale et centrer de la religion de Jésus-Christ;
que, depuis, c'est de Rome que sont partis tous les mis-
sionnaires des souverains pontifes, investis par eus. des
pouvoirs nécessaires'pour aller travailler à la conver-
sion de tous les peuples au christianisme! Ainsi Rome
est devenue la véritable Sion, la Sion chrétienne du
sein de laquelle, depuis les temps apostoliques, la pa-
role divine s'est propagée dans le monde. Ubi apostoti
relkta Sion, caput Ecclesiœ constituerunt Romœ; dein-
ceps de Roma exierunt prœdicatores missi a romano
Pontijice in omnes génies. Sion enim christiana, est
Roma. (In n Isai.)
Observons encore ici que le privilège de la synagogue
de prophétiser, de dogmatiser, c'est-à-dire d'interpréter
infailliblement la loi divine (le mot prophétiser dans
l'Écriture sainte, signifie, non-seulement prédire les
choses à venir ou découvrir les choses occultes, mais en-
core interpréter la religion); observons, disons-nous,
que ce privilège de la synagogue se concentrait princi-
palement en la personne du grand-prêtre des Juifs,
comme on le déduit clairement de ces paroles de l'Évan-
gile : « Caïphe étant grand prêtre cette année-là que Jé-
sus-Christ devait mourir pour le peuple : » Cum esset
pontifex anni illius prophetavit, quia Jésus moriturus
esset pro gente. (Joan xi.) Or, à pins forte raison, ce
même privilège de l'Église catholique d'expliquer in-
failliblement la loi de l'Évangile est concentrée princi-
palement en la personne du souverain Pontife des chré-
tiens. C'est donc ainsi que s'accomplit, en ce grand prê-
tre suprême, Pontife par excellence, la prophétie de Ma-
lachie : « Les lèvres du prêtres seront les gardiennes fi-
» dèles de la science des livres sacrés, et tous les hom-
» mes chercheront à recueillir de sa bouche l'interpréta-
» tion de LA LOI; parce qu'il est l'ange envoyé de Dieu
pour être à la tête des armées : » Labia SAGERPOTIS CUS-
todient scientiam; et legem requirent ex ore ejus; quia
angélus Domini exercituum ett. (Malach. n.)
Le grand-prêtre Caïfe est le dernier qui ait profité de
l'infaillibilité prophétique d'interprétation des divines
Écritures parmi les Juifs, et saint Pierre fut le premier
qui en fut revêtu parmi les chrétiens. Caïfe, comme le
remarque saint Léon, perdit son privilège, lorsque,
poussé par le démon et rebelle à la révélation solennelle
faite par Jésus-Christ sa propre divinité, non-seulement
il refuse de reconnaître sa qualité de Fils de Dieu, mais
il le traite de blasphémateur et le déclare digne de mort.
C'est ainsi que, par la sacrilège grimace de déchirer le
pan de ses vêtements, Caïphe rompt lui-même l'autorité
du plus auguste des ministères; il se prive lui-même an
ce moment du sacerdoce infaillible, par ses propres a s -
sertions, de ses mains mômes, il prend et déchire les in-
signes de sa dignité; il efface lui-môme son sacre ; il est
lui-même le coupable de ce crime, son juge et son bour-
r e a u ; il est lui-même la victime et l'exécuteur de l'op-
probre qui lui est infligée p a r l a justice divine. Nescius
quidhœc signifîcaret insania, sacerdotaîi se honore pri-
vavit; ipse se expoliat, et propriis manibus pontificalia
indumenta discerpens, ipse sibi est sui executor oppro-
brii. (De Pass. Serm.) Par la raison qui vient d'être expo-
sée, comme l'observe sairit Hilaire de Poitiers, saint
Pierre fut pourvu de son auguste privilège, lorsque, ins-
piré par la grâce divine de Dieu le Père, et docile, fidèle à
la voix qui se fait entendre au fond de son cœur, ausujet
de la divinité du Fils, il proclame hautement et sans hé-
siter que Jésus-Christ est fils du Dieu vivant, et venu
au monde pour le salut de tous les hommes. C'est pour-
quoi il fut lui-même, immédiatement après cette pro-
fession de foi, proclamé bienheureux, et fut constitué
le chef, la pierre angulaire et fondamentale de l'Église
catholique. Ainsi, cette foi lui assure que PÉglise sera
par lui invincible et éternelle, et il obtient avec les clefs
du ciel Pinsigne prérogative que les jugements pronon-
cés par lui sur la terre seront toujours ratifiés et confir-
més par Dieu dans le ciel. Filium Dei confessus est ; et
ob hoebeatusest. Hœc revelatio patris est; hœc Eccte-
siœ fundamentum est; hœc securitas œternitatis est;
hinc regnx cœlorum habet claves; hinc terrena ejus ju-
dicia, cœlestia sunt. (In Matth.)
— 00 —
Enfin, le privilège de l'infaillibilité que le grand-prê-
tre Caïphe avait en commun avec les grands-prêtres ses
prédécesseurs, les souverains pontifes de Rome le possè-
dent, en héritent de saintPierre, c'est-à-dire que le prince
des apôtres le transmet à tous ses successeurs jusqu'à la fin
du monde. Puisque, comme Caïphe, selon les paroles que
nous avons citées de saint Jean, n'était point revêtu de l'in-
faillibilité à cause de sa personne, mais à cause de son ca-
ractère de grand-prêtre : Cum esset pontifex anni illius,
prophetavit. Et comme le privilège, qui finit en lui, avait
commencé avant l u i ; ainsi saint Pierre reçoit d'une ma-
nière plus complète et plus étendue le même privilège,
non pas parce qu'il est Simon Pierre le pêcheur de pois-
sons, maisparce qu'il est le prince, le chef des apôtres, pri-
mus Simon; c'est-à-dire qu'étant souverain pontife, il
est la pierre fondamentale de l'Église. Tu es Petrus, et
super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam. C'est
ainsi que le privilège, qui, dans une foi nouvelle, com-
mence en lui, n'a point cessé avec lui. C'est ainsi en-
core qu'en une autre circonstance, ce n'est pas de Pierre,
frère d'André, mais de Pierre souverain pontife et en
lui de tous ses successeurs légitimes sur le Saint-Siège
de Rome, et de chacun d'eux en particulier, qu'il a été
N
dit par Jésus-Christ : Que sa foi ne faillira jamais, et
qu'il possède l'insigne prérogative de paître par sa doc-
trine divine, et de gouverner avec la plénitude de Pau-
torité les brebis et et les agneaux, c'est-à-dire les évè-
ques et les prêtres, et tous leurs enfants en Jésus-Christ.
C'est pourquoi saint Pierre, en transférant et en éta-
blissant à Rome le Saint-Siège apostolique, y a trans-
— 91 —
porté avec tout le mérite de sa généreuse profession de
loi, dont il a été question, tous les privilèges qui en fu-
rent la récompense : « L'intelligence des livres sacrés
que les apôtres assemblés reçoivent immédiatement de
Jésus-Christ : » Aperuit illis sensus ut intelligerent
Scripluras (Luc. xxiv), la fermeté de la foi, la pureté de
la doctrine, l'infaillibilité des jugements, comme la pri-
mauté d'honneur et la plénitude de la juridiction; et
tout cela, par institution divine, est devenu l'héritage pré-
cieux et sublime de tous ses successeurs.
Et voilà qu'il y a près de deux mille ans que les sou-
verains pontifes renouvellent, à leur avènement au
Saint-Siège, la profession de foi de saint Pierre sur sa
propre tombe; comme il y a près de deux mille ans
qu'ils en recueillent la récompense.
Du haut de l'autel de la confession, le souverain pon-
tife, qui ne cesse pas de dire en présence du monde :
Vous ÊTES LE FILS DU DIEU VIVANT, par cette grande et
belle parole, qui contient la religion tout entière, il s'é-
lève jusqu'au plus haut des cieux, aux pieds du trône
de l'Éternel ; et une voix mystérieuse, organe de Dieu
lui-même, descendant des profondeurs de l'immensité,
vient retentir sans cesse sur la terre, répétant : Tu ES
PIERRE E T SUR CETTE PIERRE J E BATIRAI MON ÉGLISE. Et
pour marquer clairement ce concert de manifestation
toute divine et de récompense pour les successeurs de
saint Pierre, qui a lieu entre le ciel et la terre, entre
Jésus-Chiist et celui qui le représente comme étant son
vicaire, on a écrit sur la voûte de la grande coupole, qui
surmonte l'autel de saint Pierre, ces mystérieuses pa-
rôles : Tu es pelrus, et super hanc petram adificabo Ec-
clesiam meam, comme un écho retentissant de la voix
divine, qui, résonnant au-dessous de cette voûte admi-
rable, va se répétant par la ville sainte et dans tout le
monde, urbi etorbi. Qu'il est beau de voir le plus grand
ouvrage du génie de l'homme enseigner et prêcher à l'u-
nivers, dans cette simple inscription, la plus importante,
la plus magnifique des promesses de Dieu !

L a révélation divine d e s M a g e s tonte divine qu'elle est, eftt été certaine-


ment insuffisante, s a n s le ministère de la s y n a g o g u e , pour trouver
J é s u s - C h r i s t . — F i g u r e admirable d e la révélation divine contenue
d a n s les saintes E c r i t u r e s , et q u i , s a n s le ministère d e l ' E g l i s e , est
insuffisante e l l e - m ê m e pour faire connaître les v é r i t é s c h r é t i e n n e s . —
C e m i n i s t è r e , infaillible s e u l e m e n t , rend facile et sûre l'intelligence
d e s L i v r e s s a c r é s ! E l l e devrait d o n c pour le moins servir à terminer
l e s recherches bibliques des protestants. — P r o p h é t i e de J o b , e x p l i q u é e
par saint Grégoire, au sujet d e la triste condition des h é r é t i q u e s , q u i
s e nourrissent d e la sainte É c r i t u r e hors d u s e i u d e l ' É g l U e catho-
lique.

Mais la nécessité de l'infaillibilité souveraine, fournis-


sant la sécurité et la facilité de l'intelligence de la Bible,
est un point trop important pour que nou3 passions
sous silence plusieurs autres preuves que la révélation
des Mages aide à mettre en plus grande lumière.
Observons donc que la révélation des Mages fut ma-
gnifique et splendide, mais elle ne fut pas entière. Il
leur manquait la connaissance la plus nécessaire pour
parvenir à adorer Jésus-Christ : celle du lieu où il^ pour-
— i>3 —
raient le trouver; et cette connaissance indispensable,
selon la volonté de Dieu, les Mages ne peuvent l'acqué-
rir qu'auprès de la synagogue. De même, la sainte Écri-
ture est un trésor de vérité, de révélation; mais on n'y
trouve pas écrit tout ce qui a été révélé. Plusieurs cho-
ses importantes, certainement révélées par Jésus-Christ
lui-même, nous ont été transmises par la tradition orale
dont PÉglise est dépositaire, et nous ne pouvons pas ac-
quérir la connaissance de ces choses sans l'Église; et
sans elle, non-seulement on ne peut bien comprendre
les livres divins, mais encore nous ne saurions être cer-
tains qu'ils sont véritablement divins. Son témoignage
et son autorité infaillible sont nécessaires pour cela.
Ce qui faisait dire cette belle parole à saint Augustin :
« Je ne saurais croire à la divinité de l'Évangile, si Pau-
torité de l'Église catholique ne me disait que ce livre
est véritablement authentique et divin : Evangelio non
crederem, nisi me cathoïicœ EccJesiœ commoveret atic-
toritas.
Par conséquent, dès lors que la révélation des Mages
ne fut pas entière, elle est insuffisante par là même. Et
que leur aurait servi de savoir que le Messie était né,
ignorant le lieu de sa naissance? Sans le ministère de la
synagogue, ils n'auraient donc pas pu atteindre le but
de leur voyage.
En effet, Bethléhem en revenant de l'Orient, se trouve
sur la route avant d'arriver à Jérusalem. Donc, les rois
Mages passèrent tout près de PÉtable fortunée, déposi-
taire du précieux trésor qu'ils allaient chercher, sans
même soupçonner qu'ils étaient si près de leur bonheur.
Us rencontrent peut-être sur leur chemin cette heureuse
halte sans y faire attention ; ils l'eurent peut-être sous
les yeux sans la distinguer; et ne l'auraient jamais dis-
tinguée, ni connue si la voix du souverain prêtre ne la
leur avait indiquée. De même, quoique la sainte Écri-
ture contienne la doctrine si splendide de Y Unité et de
la Trinité de Dieu, d e l à divinité et de l'humanité de
Jésus-Christ, de ses lois, de ses conseils, de ses sacre-
ments; certainement sans l'Église qui explique ce livre
divin, il serait un livre inintelligible pour l'homme
privé de la grâce du christianisme qui ne saurait y sai-
sir que des idées confuses, vagues, indéterminées, in-
certaines; un livre enfin qui présente plus d'obscuiûté
que de lumière, et plus fastidieux qu'agréable. Celui qui
le lit passe près de Jésus-Christ ; a le divin Sauveur
sous les y e u x , et ne le voit pas tel qu'il est : VRAI DIEU
ET VRAI HOMME, SAUVEUR UNIQUE DES HOMMES. Le Seul
fruit qu'à la ressemblance de l'ennuque de la reine de
Candace, il retire de cette lecture, c'est la conviction de
l'impossibilité dans laquelle il est de pouvoir de lui-
même le comprendre ; en effet, lorsqu'il est interrogé
là dessus par quelqu'un qui lui demande ce qu'il lui
en semble, il est forcé de répondre toujours par les pro-
pres paroles de l'eunuque : Et comment pourrais-je le
comprendre si quelqu'un ne vient à mon secours pour
me l'expliquer? Les paroles de l'Écriture sainte, comme
il a été remarqué au paragraphe quatrième de ce livre,
les plus claires, les plus propres et les plus décisives
pour prouver la nécessité du saint ministère infaillible
de l'Église dans l'intelligence de nos livres sacrés.
Finalement, la révélation des rois Mages fut toute vé-
rité ; mais eux-mêmes ne s'y conformèrent qu'après y
avoir été affermis par le moyen des décisions de l'Église
juive. Lorsque cette Église, par l'organe de ses grands
prêtres, dépositaires fidèles et légitimes interprètes des
prophéties, prononce, suivant l'expression de saint
Léon, l'oracle divin ; lorsque la voix du Saint-Esprit se
manifeste parleur bouche, disant: « Bethléhem de Juda
est le lieu de la naissance du Messie : » Prolato divino
oraculo per responsa Pontificum ; et declarata Spiritus
Sanctivoce, quœ dicit in Bethléhem Judœ, alors les
Mages sont rassurés et tranquilles : ils ne doutent plus
que le signal de l'étoile qui leur était apparue en Orient
ne fut divin ; que la voix qui s'était fait sentir en
même temps au fond de leur cœur était divine; et enfin,
que la lumière qui avait éclairé leurs esprits venait
réellement d'en haut. Ce fut donc par le ministère de la
synagogue que la révélation divine devint facile et
sûre pour les Mages.
Mais si au contraire, Dieu avait laissé à leur raison-
n e m e n t ; à leur science , à leur philosophie le soin de
deviner le lieu de la naissance de Jésus-Christ : qui sait
combien ils auraient établi de calculs, fait de conjec-
t u r e s , imaginé d'hypothèses, entamé de disputes, or-
donné de recherches, entrepris de voyages d'un côté et
de l'autre; et combien d'années ils auraient passées à
discuter, à délibérer fantastiquement dans leur esprit,
et sur la réalité de prodige de l'étoile qu'ils avaient
vue, et sur la réalité de la voix intérieure qu'ils avaient
entendue? Qui sait peut être si, loin de continuer leur
— «Ri —

voyage à la recherche de Jésus-Christ, ils ne se seraient


pas accusés de légèreté de l'avoir entrepris? Qui sait si,
découragés de l'inutilité de leurs recherches, pour trou-
ver celui que l'étoile leur avait indiqué, ils n'auraient
pas fini par douter que Dieu eût réellement parlé à
leur cœur ; et que, prenant pour un phénomène naturel
l'apparition qu'ils avaient regardée comme un signal cer-
tain du Ciel, ils ne se seraient pas affermis dans leurs
antiques superstitions, au lieu d'arriver à la connais-
sance parfaite de Jésus-Christ?
De même l'homme, qui en lisant la sainte Ecriture
avec l'esprit de l'humble soumission qui doit accompa-
gner cette pieuse lecture, s'il vient à confronter les
pensées qu'elle lui suggère, les opinions qu'il se forme
lui-même, avec la doctrine de l'église, et se soumet à
son jugement; il évite par là, de tomber dans l'erreur;
il se confirme dans les vérités qu'il connaît déjà, et
marche avec sécurité dans les sentiers de la vie chré-
tienne. C'est donc par le ministère infaillible de l'Église,
qu'on acquiert facilement la connaissance entière des
vérités divines contenues dans la sainte Ecriture. Mais
si au contraire, cédant à la tentation de l'orgueil, qui
perdit le premier h o m m e , et s'éloignant de l'enseigne-
ment de l'église, ou lui préfère un autre guide, un autre
juge, et que pour tout oracle, on n'admette que son
propre jugement particulier, sa propre raison, dans la
lecture de la Bible , on ne rencontre plus que confusion,
obscurité, incertitude. Un voile des plus épais environne
et couvre les vérités qu'elle contient. Il devient non-
seulement difficile de les découvrir avec clarté, de les
— 97 —
déterminer avec précision, mais on peut dire qu'il de-
vient impossible d'y rien voir, même aux personnes les
plus intelligentes, à plus forte raison aux personnes
d'un esprit inculte et sans développement. Et ne voyons-
nous pas chaque jour, parmi les protestants, que ceux
qui sont fidèles au principe fondamental du protestan-
tisme, et qui suivent le périlleux sentier de l'interpré-
tation particulière des livres saints, arrivent à un résul-
tat funeste ? C'est pourquoi, ils s'ennuient à la longue
des études sérieuses, des pénibles applications, et du
travail ingrat que, comme il a été remarqué au para-
graphe cinquième de ce livre, ils doivent supporter,
pour aller chercher comme à tâtons la vérité chrétienne
dans l'abîme profond des divines écritures , sans jamais
pouvoir arriver à se créer un symbole de foi déterminé
et précis. Ils désespèrent de pouvoir atteindre à un but
qui leur paraissait dès le principe si facile et si prochain:
et qui plus ils avancent, plus il s'éloigne d'eux : finale-
ment ils le voient se perdre dans la profonde obscurité
d'une distance infinie. Ils renoncent à leurs recherches
bibliques, sur lesquelles ils avaient fondé une espérance
vaine avec tant de confiance et tant d'orgueil, et finissent
par conclure que la Bible n'est qu'un livre humain
comme tous les autres livres, après avoir commencé par
croire que les saintes Ecritures qu'il contient, étaient
réellement un Code divin. Loin d'y trouver le véritable
christianisme, ils n'y ont pas même trouvé la divinité
de Jésus-Christ, qui en est la base; et ils l'abandonnent
et se perdent dans un froid et désespérant déisme. C'est
ainsi que, sans le secours de l'église, sans la lumière qui
—m—
rejaillit de son enseignement, l'Ecriture sacrée devient
un livre rempli d'énigmes impénétrables; et l'arbre sa-
lutaire de vie est une plante vénéneuse qui donne la
mort.
Le saint homme J o b , avait déjà, depuis plusieurs
mille ans, prédit cette insuffisance de l'Ecriture sainte,
pour fournir un aliment solide à l'esprit, lorsqu'elle est
interprétée par le jugement privé de chaque personne
comme les hérétiques ont l'usage de le pratiquer. En-
tendons saint Grégoire le Grand dans son commentaire
sur ces paroles mystérieuses de Job : « Qui rodebant in
solitudine, squahntes calamitate et miseria, et mande-
bantherbus, et arborum cortices.{Job., xxx.) «Lorsqu'un
pain est trop dur, dit saint Grégoire, il est impossible
de le bien mâcher avec les dents, quels que soient les
efforts qu'on fasse ; » Rodisoïet quod comcdinonpotest.
Par ces paroles du saint homme Job : « Ceux qui mar-
chent dans la solitude, sont figurés par les hérétiques;
car ils prétendent pouvoir comprendre la sainte Ecriture
par leurs seules lumières privées ; mais le secours de la
grâce divine venant à leur manquer à cause de leur
présomption, ils ne peuvent en aucune sorte en saisir
le véritable et légitime sens ; et par là même qu'ils n'y
comprennent rien, on peut dire qu'ils ne sont pas nour-
ris véritablement de cette subsistance divine de nos
âmes, mais ils font de vains efforts pour y mordre et ne
peuvent atteindre avec leurs dents que les apparences
extérieures du céleste aliment : Hmretici autem quia
Scripturam Sacram intelligere sua virlute molhmtur;
eam procul dubio apprehendere neqnaquam possunt ;
— 99 —
quam dum non inteiligunt, quasi non edunt ; et quia,
per supernam gratiam non adjuli hanc comederene-
9

queunt, quasi quibusdam illam nisibus rodunt.


Mais le saint homme Job ajoute : que ces infortunés
rongeuis de l'Ecriture sainte, se trouvent dans la mi-
sère, dans le dénùment du malheur et dans l'isolement
le plus complet; rodebant in solitudine, squalentes ca-
lamitate et miseria;
Et cette circonstance indique encore l'hérésie par un
de ses caractères les plus saillants ; les hérétiques en
effet étant détachés de la société de l'église universelle,
sont comme exilés de la grande famille, de la vraie cité
des fidèles ; ils stationnent dans des lieux solitaires et
déserts, où domine la désolation et l'indigence; et ils
n'ont d'autre secours alimentaire de l'âme que celui
de ronger la sainte Ecriture, dont il leur est impossible
de pouvoir se nourrir : Qui, quia ab universalis Eccle-
siœ Societate disjuncti sunt, non quolibet roderc, sed
in solitudine memorantut\ Et comme, après avoir
faussement interprété les saintes Ecritures pour eux-
mêmes, ils essayent de devenir encore les détestables
prédicateurs de l'erreur qui les domine, en cherchant à
attirer le peuple dans la triste solitude où ils se sont
plongés ; à cause de cela, Jésus-Christ la vérité incarnée,
les avertit à l'avance, depuis longtemps, contre un
pareil travers, par ces paroles: « Si on vous dit que la
vérité habite avec les faux prédicateurs dans les déserts
ou dans les grottes solitaires, gardez-vous d'ajouter la
moindre foi à leurs impostures et de les suivre dans les
sentiers de l'erreur: Ad quam nimirum soïitudinem quia
— 400 —
prœdicatores fahi sequaces suos trahercnt ; longe antea
Veritas prœmonuit dicens : Si dixerint vobis , ecce in
deserto est, nolite exire ; in penetralibus est, nolite cre-
dere. (Math. 24.)
Enfin, il est dit, que ces hommes dont parle le ver-
tueux Job, mangeaient Pherbe des champs et Pécorce des
arbres pour assouvir leur faim ; or telle est certainemen t
la condition des hérétiques : ils font grand bruit au su-
jet de la sainte Ecriture, et ils en connaissent à peine
Pécorce extérieure et les plus simples mystères; mais
certainement, il leur est impossible d'en pénétrer les
profondeurs mystérieuses, sublimes, que Dieu y a dé-
posées pour y être respectueusement voilées , tant que
la sainte Eglise catholique n'en a pas montré les grâces :
Qui herbas quoque, et arborum cortiees mandunt, quia
in sacro Eloquio magna et intima percipere nequeunt ;
sedvix inillotenera} et exteriora cognoscunt.
D'un autre côté, ces pauvres affamés dont il est parlé
par Job, qui rongent Pécorce des arbres pour assouvir
leur faim, peuvent parfaitement représenter ces catho-
liques, qui dans l'étude des saintes Ecritures, se bornent
à vénérer la surface extérieure du sens littéral et ne
savent rien réserver pour le sens spirituel; ne soupçon-
nant pas que les saintes Ecritures tirent leur principale
forme d'une interprétation plus haute que l'explication
qu'on peut en déduire simplement des paroles maté-
rielles : Qui arborum quoque cortiees mandunt; quia
sunt nonnuli, qui insacris voluminibus solam litterœ
superficiem venerantur : nec quidquam de spirituali
intellectu cmtodhmt ; cnm nihil in verbis Dei amplius.
— iOl —
nisi hoc, quodexterins audierint, essesuspicantur. (Sanc.
Greg, Moral., lib. 20 c. H.)
Donc l'Ecriture sainte, séparée de renseignement de
l'Église, et abandonnée à l'interprétation du sens par-
ticulier, cesse d'être une lumière resplendissante, un
guide sûr pour marcher dans la vie chrétienne, une
nourriture substantielle, capable de nous soutenir et de
nous fortifier, dans le grand voyage du temps vers
l'éternité.

XI
Continuation d e s m ê m e s p r e u v e s , au sujet de la n é c e s s i t é d e r e n s e i g n e -
m e n t ecclésiastique pour la facilité et la s û r e t é d e l'intelligence des
s a i n t e s E c r i t u r e s . — B e l l e doctrine d e saint B a s i l e à ce sujet ; e t de
saint P i e r r e C h r y s o l o g u e , qui la confirme par l'histoire d e s h é r é s i e s . —
E x e m p l e particulier d u moine dominicain L u t h e r ; a v e c un a v e u pré-
c i e u x de Calvin à ce sujet. — Théologie de saint P a u l concernant la
fin e t le but des saintes E c r i t u r e s . — L a foi d a n s r e n s e i g n e m e n t de
l ' É g l i s e fait l'office d'une lumière c e r t a i n e , s û r e , e t en facilite l'intel-
ligence. — Comment l e s s a i n t s P è r e s d e s premiers s i è c l e s , et l'Église
entière ont-ils fait u s a g e de l'Écriture s a i n t e ; c o m m e n t s e conduisent
également les âmes p i e u s e s ; et les fruits précieux qu'elles en retirent.
— Méthodes différentes que les catholiques e t l e s hérétiques emploient
pour la lecture de l'Écriture sainte , et différence d e s effets qu'ils e n
retirent l e s u n s et les a u t r e s .

Certainement, avant saint Grégoire, u n grand nom-


bre d'autres pères de l'Église, avaient avec une égale
force d'éloquence, insisté sur la nécessité du ministère
infaillible de l'Église pour la facile et sûre intelligence
des saintes Écritures.
— 102 —
Saint Basile compare nos livres divins à une pharma-
cie, pourvue de toutes sortes de remèdes à la disposition
de tout le monde, pour guérir les infirmités du corps :
parce qu'en effet dans l'Écriture sainte sont déposées
toutes les vérités, et mis en ordre tous les remèdes pour
guérir les infirmités de l'âme, pour retrouver ses forces
abattues et les moyens de la relever de ses chutes :
Instruclissima officina est, quœ omnia omnis generis
quibusvis morbis pharmaca snppeditat (Apnd. Alap.
Encom. Sac. Scrip.). Saint-Jean Ghrysostome reproduit
littéralement la môme idée; et il exhorte à chercher
dans la lecture de l'Écriture sainte, comme dans une
espèce d'officine, les médicaments nécessaires pour les
maladies de l'âme : Comparate vobis Biblica animœ
pharmaca {Hom. 29 in Gen.). Cette idée est belle sans
doute, mais elle est belle parce qu'elle est vraie : à
cause que le beau vient de la vérité, et que toute vérité
est belle. Mais la réflexion que fait saint Pierre Chryso-
logue sur la môme idée, n'est pas moins belle ni moins
vraie ! Observer, dit-il, qu'il ne suffit pas à un malade
pour guérir de ses infirmités, d'avoir à sa disposition
une riche pharmacie, ordonnée et disposée suivant les
règles les plus exactes de l'art pharmaceutique. Avant
tout, il faut un médecin habile, pour indiquer les re-
mèdes convenables au malade, ainsi que le temps et la
manière d'en faire usage. Si un tel secours lui manque,
la pharmacie avec tout l'appareil de ses nombreux
remèdes, loin d'être de quelque utilité à l'infirme, peut
lui devenir dangereuse. Parce que dans une telle cir-
constance, il est obligé, lui qui ne possède aucune con-
— 103 —
naissance en médecine, de choisir lui-même et de com-
biner ensemble les remèdes qu'il croit les plus conve-
nables; rien déplus facile en pareil cas, que de prendre
un poison subtil, pour une antidote salutaire; qui finit
par envenimer la maladie et mettre en danger le salut,
au lieu de raviver le malade et de le rétablir en santé;
ainsi il trouverait la mort dans une officine qui con-
tient tant de remèdes précieux pour prolonger la vie :
Quoties contra lethales morbos antidotum tempérât
peritia medicorum, si prœter artem, prœter medicinam,
prœter tempus accipere prœsumat œgrolus, fit periculi
causa quodprovisum est ad salutem. Or, il n'en est pas
autrement de la parole de Dieu contenue dans la sainte
Écriture : L'homme téméraire qui la lit pour se pro-
curer la science du salut éternel, de lui-même et tout
seul, avant d'être soumis au ministère de l'Église ca-
tholique, avant d'en avoir bien appris la doctrine,
avant d'avoir connu par ce moyen les dogmes de la
vraie foi, les remèdes salutaires de vie spirituelle, con-
tenus dans, le livre précieux, se changent en venins de
perdition et de mort : Sic Dei verbum, si prœter magis-
terium, prœter doctrinam prœter dogma fidei, scire
temerarius prœsumat auditor; quod est matcria vitw,
fit perditionis occasio. Il est donc nécessaire, conclut
saint Pierre Ghrysologue, d'avoir entendu la foi avant de
la lire, puisque, sans l'avoir apprise par les soins de la
sainte Église catholique, on présume la trouver en li-
1
sant l'Écriture révélée; ce livre sacré qui Dieu lui-
même a dicté pour le bien et pour le salut des âmes,
tourne à leur désavantage et consomme leur ruine spi-
— 104 —
rituelle : Quœrendum est igitur, ne per audiendi imperi-
tiam. quod adprofectum nobis divinitus scriptum est,
ad animarum reniât detrimentum. (Serin. Epiph.)
Si ces réflexions, si justes et si solides, avaient besoin
de preuves plus abondantes, il suffirait de donner u n
coup d'œil à l'histoire de toutes les hérésies, pour y pui-
ser une foule de considérations péremptoires en faveur
de la doctrine catholique, sur l'infaillibilité et la néces-
sité de ses décisions en matière de foi. Cette histoire dé-
montre, péremptoirement, que toutes les sectes d'héré-
tiques qui se sont élevées au sein du christianisme, de-
puis son origine jusqu'à nos jours, comme des plantes
vénéneuses, n'ont servi qu'à infecter et à altérer la beauté
du jardin de l'Eglise. Elles ont puisé dans l'Ecriture
sainte toutes leurs erreurs, tous leurs délires, toutes
leurs extravagances, toutes leurs turpitudes, toutes leurs
stupides bêtises contre les dogmes, contre la morale,
contre le culte de la vraie foi, contre la Trinité, contre
Jésus-Christ, contre Dieu lui-même.
On n'entend pas par là affirmer que les hérétiques men-
tent impudemment, lorsqu'ils prétendent avoir trouvé,
dans les saintes Écritures, leurs doctrines subversives
de l'Écriture elle-même. Les hérésies n'ont pas com-
mencé d'abord, dès leur première apparition, par un
commentaire sacrilège des saintes Ecritures, mais bien
plutôt par un secret orgueil non réprimé du cœur. On a
commencé d'abord par imaginer l'erreur, et ensuite on
on a cherché dans l'Ecriture une autorité respectable
pour l'accréditer, afin de pouvoir présenter, comme ré-
vélations divines, les monstrueuses inventions de l'i-
gnorance et de l'orgueil ou de la débauche humaine. Et
comment serait-il possible de nier cette vérité, confirmée
par l'exemple de Luther et par l'aveu de Calvin? Puis-
que, quant à Luther, il commence par se révolter contre
l'autorité de PEglise, et ensuite il cherche à prouver que
l'Eglise ne possède aucune autorité; d'abord il accorde à
l'Electeur de Brandebourg la permission d'épouser une
autre femme du vivant de sa première, afin de s'attirer,,
par cette lâche complaisance, les faveurs du prince. Et
ensuite, l'Evangile à la m a i n , il proclame la prétendue
légitimité du divorce ; d'abord il épouse lui-même, prê-
tre et religieux, une religieuse infidèle comme lui aux
vœux sacrés et solennels qu'ils ont faits à Dieu; et puis
il cherche dans les deux Testaments de la sainte Bible
des passages pour pouvoir légitimer son inceste et son
sacrilège.
Quant à Calvin, qui, sans s'aveugler, devait parfaite-
ment connaître le fond du caractère distinctif des héré-
tiques et l'esprit même des hérésies, voici les paroles
sorties de sa plume : « Finalement, voici la cause prin-
cipale du mal : une fois qu'on a inconsidérément avancé
une doctrine quelconque, on cherche à la soutenir et à
la défendre obstinément par tous les moyens. » Alors on
a recours au livre des Oracles divins pour y trouver l'a-
pologie de ses propres erreurs; et à force d'en torturer
tous les textes, d'en forcer et tirailler toutes les expres-
sions, d'en dénaturer l'esprit et de faire parler le sens
particulier, il n'y a rien, bon Dieu ! que d'une manière
ou d'autre on ne puisse faire dire à l'Ecriture sainte ! Et
voilà aujourd'hui le moyen de paraître savant: lire et
— 106 —
relire la sainte Ecriture; mais pour l'approprier à son
jugement particulier et la faire servir d'appui à ses pro-
pres habitudes. Or, que peut-on imaginer de plus cou-
pable qu'une telle tactique? Cependant Calvin osa, sans
scrupule, ajouter des choses encore plus sacrilèges et
plus impies : Tandem (quod est mali captif) dum obsti-
nate tueri pergunt, quodsemel temere effutiverunt ; dum
oracula Dei consuhmt, exquibus errorum suorum pa-
trocinia quœrant : ibi, Deus bone ! quid non inveniunt l
Quid non dépravant atque corrumpunt, ut adsensum
suum non dico,inflectant, sed et vi incurvent ! Hœccine
y

est discendi via : Versare et volutare Scripturas, ut libi-


dini nostrœ serviant, ut sensui mstro subjiciantur, quo
nihil est stolidius (Apud Beerlinkium, Theatrxm Vit.
hum. Art.Hœretici).
Quel discours ! quel aveu ! malheureux et coupable
Calvin ! Comment n'as-tu pas vu qu'en écrivant ainsi,
tu faisais ta propre histoire d'une manière honteuse,
tout en souscrivant ta condamnation!
Donc, sans prétendre nier que la plupart du temps les
hérétiques ont invoqué l'autorité de l'Ecriture sainte,
plutôt dans l'intérêt de leurs erreurs et de leurs pas-
sions que dans l'intérêt de la vérité, il n'en est pas
moins vrai, selon l'observation de saint ïrénée, qui
connaissait si bien les hérétiques, puisqu'il a écrit et
combattu contre toutes les hérésies de son temps ; il
n'en est pas moins vrai, disons-nous, que le malin Es-
prit, pour faire illusion aux simples, s'est efforcé tou-
jours à couvrir ses tromperies et ses mensonges du voile
sacré contenu dans la vérité de nos saintes Ecritures, et
— 107 —
que, par une diabolique inspiration, les hérétiques de
toutes les époques ont tous fait la même chose. Diabo-
lus mendacium abscondit per ScripHiram: quod omnes
hcerelici faciunt. (S. Iraen. Hseres. S 21.) Et les livres sa-
crés de la Bible se sont constamment changés en leurs
mains, de remède de vie en venin de mort pour leurs
propres âmes et pour celles des personnes séduites par
leurs sophismes et entraînées à la perdition parce pres-
tige!
La sainte Ecriture, comme la tradition, a été laissée
en dépôt à PEglise par Dieu lui-même, qui Paide à déci-
der toutes les questions pour maintenir pures les doc-
trines de la vraie foi. Elle a fourni des matériaux très-
précieux aux docteurs et aux saints Pères pour expli-
quer ces mêmes doctrines aux théologiens pour les en-
seigner, aux apologistes pour les défendre, aux prédica-
teurs évangéliques et aux écrivains ecclésiastiques pour
en tirer des enseignements et des exemples propres à ré-
veiller la religion, à corriger les vices, à inculquer la
vertu, à guider les fidèles dans les sentiers de la vie in-
térieure. C'est en cela, selon saint Pa\il, que se restreint
Pimportance et P utilité de l'Ecriture sainte : Omnis
Scriptura, divinitus impirata, utilis est ad docendum,
adarguendum, ad corripiendum, ad erudiendumin
jusiilia. (11. Timoth. m.)
L'Ecriture sainte, dit encore PApôtre des nations, est
une lecture également avantageuse et agréable à l'âme
fidèle qui croit déjà et qui espère en Dieu, puisqu'elle y
trouve des exemples de patience, des motifs de consola-
tion par lesquels elle peut toujours fortifier sa foi, ra-
mmer ses espérances : Quœcunque scriptasunt, ad NOS-
TRAM doctrinam scripta sunt, ut per patientiam et co»-
solationem Scripturarum spem habeamus. (Rom. xv.)
Mais ce livre divin ne nous a pas été laissé afin que toute
personne, indépendamment de l'autorité et du ministère
de la prédication de l'Eglise, y trouve la règle de sa foi
et de sa conduite, et cherche à se faire une religion à part
selon l'inspiration de son propre génie. Cette méthode,
capable de rendre difficile à tout le monde et impossible
à l'immense majorité des personnes la connaissance de
la véritable religion, n'est pas certainement sortie de
l'esprit de Dieu, qui, dans sa miséricorde, veut que cette
connaissance soit facile pour tout le monde.
Il est vrai que le langage des livres sacrés, qui ne res-
semble en rien aux livres produits par l'esprit humain,
est simple, naïf et accessible à tous les hommes; mais,
selon la remarque de saint Augustin, les significations
de ce Code sont souvent profondes et voilées, de sorte
que très-peu de personnes sont en état de les pénétrer,
Modus ipse dicendi, quo sacra Scriptura contexitur,
quamquam omnibus accessibilis, paucissimis tamenpe-
netrabilis est. (Epist. vm ad Volus.) Comment donc se-
rait-il possible que toute personne, et sans parler ici de
celles qui sont sans instruction, affectées d'idiotisme ou
tout à fait illettrées, mais instruite, éclairée, pourrait-
elle toute seule, avec ses propres lumières, trouver dans
un livre si étendu, si mystérieux, et en beaucoup d'en-
droits très-obscurs, un sens clair, précis, déterminé, des
dogmes essentiels à la foi, des devoirs nécessaires à pra-
tiquer?
L'Écriture sainte est donc loin de suffire toute seule à
chacun de nous, pour trouver et établir avec facilité la
véritable foi; la profession de la foi doit précéder pour
entendre facilement, pour goûter l'Ecriture sainte et en
faire un aliment salutaire de l'âme. La lumière qui vient
de l'Ecriture sainte est divine, parce que Dieu en est
l'auteur; mais la lumière qui vient de l'enseignement
de l'Eglise n'est pas moins divine, parce que l'Eglise
est l'œuvre de Dieu et assistée de Dieu. Or, la foi en la
doctrine de l'Eglise est la véritable lumière qui doit
nous servir de guide pour trouver la lumière contenue
dans nos livres sacrés; c'est ainsi que s'accomplit la
prophétie de David, qu'un jour les vrais fidèles, avec
l'aide d'une lumière divine, auront la connaissance
d'une autre lumière également divine : In iumine tuo
videbimus lumen. (Psal. xxxv.)
Celle-ci est donc l'unique lumière certaine et s û r e ,
comme elle est manifeste, splendide et constante sans
interruption, pour ne pas tomber dans l'erreur, en li-
sant la sainte Ecriture de la Bible. Lorsque l'âme fidèle
commence à connaître et à croire à l'enseignement cer-
tain , infaillible de l'Eglise ; quelle que soit l'idée, la
signification, l'interprétation qui se présente en son es-
prit pendant la lecture des livres saints, s'il y a la moin-
dre chose de contraire à cet enseignement divin, elle
rejette tout ce qui lui est opposé, comme étant certaine-
ment faux. Et comme le voyageur qui marche à travers
un labyrinthe, tenant d'une main ferme le fil qui lui
sert de guide, peut, selon son bon plaisir, parcourir ce
labyrinthe sans crainte de s'égarer ; de même Pâme chré-
tienne, éclairée et guidée par les doctrines de l'Eglise,
qu'elle possède continuellement en son esprit, peut par-
courir, à l'époque de l'âge mûr, le grand livre des ora-
cles divins et de la vérité éternelle, en envisager la
beauté, en sentir la force, en recevoir la lumière qui
agrandit son esprit en le réjouissant; en éprouver la
douceur qui enivre et élève le cœur : sans aucun danger
de se laisser entraîner aux égarements de l'hérésie dans
lesquels la raison se décourage et se perd inévitablement
lorsqu'elle est livrée à elle-même.
C'est ainsi que l'ont pratiqué tous les saints Pères,
tous les docteurs, tous les solitaires du désert, tous les
grands théologiens, tous les écrivains p i e u x , tous les
saints et toutes lésâmes sublimes et parfaites q u i , de-
puis dix-huit siècles, ont paru et brillé sur la terre pour
embellir le ciel mystique de l'Eglise, ou par la sublimité
de leurs doctrines, ou par l'héroïsme de leurs vertus.
Plusieurs d'entre eux, sans jamais avoir appris d'autre
livre que la sainte Ecriture, par la méditation incessante
ou la lecture continuelle de ce Code divin, sont devenus
des prodiges de science chrétienne, et y ont trouvé toute
sorte de secours, pour expliquer toutes les vérités de la
religion, pour détruira, anéantir toutes les erreurs de
l'esprit humain, pour persuader toutes les vertus, dé-
truire tous les vices. Ce livre divin, dans leurs mains,
était une mine inépuisable, une source continuelle et
non interrompue de lumières, de doctrines, de vérités, de
sentiments affectueux, à Paide desquels, après avoir enri-
chi et délecté leur propre esprit, ils enrichissaient et com-
blaient de charmesineffablesl'espritdesautreschrétiens.
C'est-à-dire que, comme l'avait encore prédit un pro-
phète , parce qu'ils se sont profondément humiliés, se
croyant de très-petits esprits, ils ont compris l'esprit de
Dieu, comme des anges, et l'ont annoncé à leurs sembla-
bles, comme des apôtres; leur humble foi leur a pro-
curé une intelligence céleste, une éloquence divine :
Credidi propter quod îocutus sum: ego autem humilia-
tus sum nimis. (Psal. cxv.)
C'est ainsi que toute âme vraiment chrétienne qui se
met à lire la sainte Ecriture avec u n esprit plein de foi
en ses mystères et en la doctrine de Jésus-Christ, qui a
été enseignée d'une manière claire, précise et nette par
le ministère infaillible de l'Eglise, cette âme trouve fa-
cilement, dans toutes les pages de l'Ancien Testament,
non moins que dans celles du Nouveau, Jésus-Chrit, ses
mystères, sa doctrine. Elle l'aperçoit dans toutes les his-
toires, le reconnaît dans toutes les prophéties, le devine
et le découvre sous tous les voiles des figures, parce que
la véritable loi qui la guide c'est l'amour : et l'amour
devine à une grande distance; et, au milieu de la con-
fusion d'une multitude d'objets divers, il distingue la
voix chérie de l'objet aimé, et si les seus s'aveuglent, le
cœur ne s aveugle point, lorsque, avec un tendre épa-
nouissement, il est averti de la présence de son bien-
aimé. A cause de cela, l'âme fidèle, dans la lecture des
livres saints, trouve le moyen de se raffermir de plus en
plus dans la foi qui lui sert de guide; des motifs d'aug-
menter toujours davantage Pamour de Dieu qui lui sert
d'interprète, et sa confiance en les promesses divines qui
sont son apanage; et plus elle lit ce livre sacré, plus elle
— m—
en savoure les délicieuses inspirations; plus elle y prend
de goût, plus elle l'aime ; plus elle l'aime, plus elle l'ad-
m i r e , et plus elle l'admire, plus elle le comprend. Elle
trouve à chacune de ses pages des interprétations heu-
reuses, des explications claires, des applications exactes,
des doctrines importantes, des enseignements salutaires,
des pratiques pieuses, des exemples efficaces; elle ac-
quiert, dans un jugement plus droit, une intelligence
plus claire, plus élevée, des sentiments plus nobles, un
goût plus exquis, un amour plus fervent et plus pur des
choses divines; elle pénètre jusque dans leur moelle,
entre dans leur intérieur et découvre la manne ineffable
que la bonté de Dieu a cachée dans ce livre divin, comme
dans une arche nouvelle : manne céleste qui fournit
toutes sortes de remèdes efficaces aux plaies de l'âme ;
qui contient toute science, qui surpasse tout amour, qui
prépare toute sorte de comfort et confirme pleinement
la vérité de cette prophétie du saint roi David : « La pa-
role de Dieu distille une douceur, un charme plus agréa-
ble que le m i e l , le goût spirituel de l'âme vraiment
humble, aimante et fidèle : Quam dulcia faucibus mets
eloquia tua : super met ori meo. (Psal. cxvni.)
Voilà donc l'une des nombreuses différences qui exis-
tent entre les catholiques et les hérétiques qui s'occu-
pent également à la lecture des saintes Ecritures; le ca-
tholique y cherche l'aliment de sa foi; l'hérétique y
cherche la foi elle-même comme dans son principe. Le
catholique commence par croire pour comprendre; l'hé-
Tétique veut d'abord comprendre avant d'arriver à croire.
Cependant il a été écrit : Si vous voulez comprendre,
— H3 —
commencez par croire : Fide inteUiyitmts. (Hebr. n.) Et
celui qui ne commence pas d'abord par croire, n'arrive
pas non plus à comprendre: Nisi credideritis, nonintelli-
getis. ([Link].) Qu'arrive-t-il de plus?Le catholique,
qui commence par croire et cherche à comprendre, arrive
à comprendre sans cesser de croire. L'hérétique, au con-
traire, qui commence par vouloir comprendre, pour arri-
ver à croire, ne trouve jamais une règle certaine et déter-
minée pour croire, et finit par ne plus rien entendre aux
saintes Ecritures. Ceux qui ont l'humilité de la foi, en
ont par surcroît, et pour prix, le plus souvent, l'intelli-
gence. Et tels présument en avoir l'intelligence, qu'ils
n'y comprennent rien; la foi leur est interdite, et sont
de plus en plus Iprivés de leur propre intelligence natu-
relle, jusqu'à devenir, en punition de leur orgueil, les
malheureux jouets de tous les doutes, de tous les déli-
res, de toutes les erreurs, accomplissant ainsi en eux-
mêmes cet oracle formidable de Jésus-Christ : Celui qui
possède aura encore davantage et vivra dans l'abondance;
celui qui ne possède point ne trouvera rien ; et si par
hasard il lui reste encore quelque chose de son propre
fonds, il se le verra certainement enlever : Qui habet
dabitur ci, et abundabit; qui autem non habet, et quod
habet auferetur ab eo. (Matth. xm.) O fortunée igno-
rance de la foi! et malheureuse science de l'orgueil !
L'une est la perdition des âmes, et l'autre est leur salut ?
— 114 —

XII

O u démontre par le fait d e s missions d e s héritiques, comparées a v e c l e s


missions d e s catholiques, q u e le seul enseignement d e l'Eglise catho-
lique est le moyen le plus facile et le plus propre pour convertir t o u t e
e s p è c e d'infidèles au c h r i s t i a n i s m e . — L e missionnaire hérétique est
uu voyageur s a n s m i s s i o n légitime. — La première condition, la c o n d i -
tion essentielle, pour prêcher avec succès l'Évangile, c'est la h'gUiinivé
de la mission dont le missionnaire catholique seul e s t pourvu. —
E x a m e n de c e s d e u x sortes d e missionnaires, dans leur départ, pendant
leur v o y a g r , et h leur arrivée. — Grandeur et noblesse du m i s s i o m i a i i c
catholique , nonobstant s a p a u v r e t é . — Occupations d e s deux m U s û m -
naires. — Les missions protestantes , loin d'attirer les infidèles au
christianisme, presque toujours les en éloignent.

Mais, de la profondeur des théories, passons à l'exa-


men plus facile de la pratique, et considérons l'ensei-
gnement de l'hérésie et celui de l'Eglise catholique ap-
pliqués à l'œuvre de la conversion des païens. Parce
qu'ici la présomption de Phérésie se montre encore plus
ouvertement ; et que n'a-t-elle pas osé pour se donner un
air de vérité, s'accréditer et se faire valoir? Non contente
de faire de l'Ecriture, laissée à la libre interprétation de
chacun, la règle de toute foi pour les chrétiens, elle s'est
imaginé d'en faire un moyen de conversion pour les
païens. 11 y a près de cent ans que la propagande pro-
testante , voulant faire concurrence à la propagande ca-
tholique, lépand au sein des peuples mahométans et
parmi les idolâtres un grand nombre d'exemplaires de
la Bible, croyant, parce moyen, pouvoir les convertir.
Ainsi, au moment où le monde s'y attendait le moiu^.
et pouvait le moins s'y attendre, l'hérésie s'est transfor-
mée, d'un seul trait, en instrument de conversion, se
prenant du beau désir de propager le christianisme
parmi les infidèles. Elle, qui a tout fait, tout dit, tout
écrit pour l'éteindre parmi les chrétiens ; elle a la pré-
tention de régénérer en Jésus-Christ, par le baptême, les
âmes. Elle qui, par le schisme funeste qu'elle a intro-
duit au sein de l'Eglise, a fait périr et détruit encore
chaque jour tant d'âmes qu'elle enlève à Jésus-Christ !
Mais, comme quelquefois le loup se couvre de la peau
des brebis, le mercenaire se transforme en pasteur, le
traître se déguise sous la douce figure d'un ami, l'homme
avare et parasite, qui vit du bien d'autrui, affecte quel-
quefois de se montrer généreux de son propre fonds ; et
l'usurier, dont la profession est de tarir toutes les sour-
ces du commerce de la vie, parle d'amour de ses sembla-
bles ou de philanthropie, et s'exerce avec zèle pour sau-
ver quelques particuliers des étreintes de la mort ! ! !
A cause de cela, jetons un coup d'œil sur les folles
entreprises des protestants, qu'il leur plaît d'appeler
missions, et qui ne sont que dérisions sacrilèges tout à
la fois et ridicules, du plus saint et du plus auguste mi-
nistère, l'apostolat chrétien. Et voyons comment la mé-
thode adoptée par l'hérésie pour faire connaître aux in-
dèles la religion chrétienne, est difficile, vaine et infruc-
tueuse ; tandis que l'enseignement tout seul des mis-
sionnaires de l'Eglise véritable est si facile, solide et
fécond.
Et d'abord, selon saint P a u l , pour prêcher avec fruit
et succès, il est nécessaire d'être envoyé par l'autorité
- H6 —
légitime, qui seule possède le pouvoir d'envoyer et de
confier des missions à qui il lui plaît : Quomodo prœ-
dicabunt nisi mittantur? (Rom. x.) Et maintenant, qui
est-ce qui envoie les missionnaires protestants? Plusieurs
d'entre e u x , les méthodistes, par exemple, se donnent
eux-mêmes la mission de prêcher l'Evangile, et, à défaut
d'une autorité quelconque qui les envoie, ils se commis-
sionnent eux-mêmes. Missionnaires singuliers, ambassa-
deurs bizarres, qu'aucune autorité ne reconnaît, et qui
peuvent s'intituler, à cause décela : Envoyés non en-
voyés/!! D'autres sont envoyés par la Société biblique ou
par la Société pour la propagation de la foi, qui siège à
Londres, ou par la reine d'Angleterre, en sa qualité de
grande prêtresse de l'Eglise anglicane ; mais une société
particulière, une Eglise nationale, peuvent envoyer des
gens de leur confiance pour faire des découvertes et gé-
rer leurs propres affaires, sans avoir le droit certaine-
ment qu'elles s'arrogent, à tort, d'établir des missions
pour propager l'Evangile, entendu selon leur esprit
privé. Les souverains des nations peuvent envoyer des
armées pour conquérir matériellement le monde, et non
pas des missionnaires pour le convertir. Et comme ils
ne peuvent pas donner une mission qu'ils ne possèdent
pas eux-mêmes; ainsi leurs missionnaires sont des mis-
sionnaires sans mission, ou des envoyés non envoyés lé-
gitimement. A moins qu'ils ne veuillent dire : qu'ils ont
cette mission d'eux-mêmes; et alors c'est une mission
de la politique, de curiosité, d'avarice, d'orgueil.
Or, comme Jésus-Christ seul a pu donner mission aux
apôtres, puisqu'il l'avait lm-niênv reçu de son Père qui
— m—
est dans les deux, Dieu vivant en lui et avec lui ; Pater
in me est et ego in Pâtre. (Joan. x.) Sicut tnisit me vi-
vons pater, et ego mitto vos. (Joan vi.) De même l'Eglise
catholique toute seule peut envoyer des prédicateurs,
parce qu'elle-même a reçu mission de Jésus-Christ qui
vit en elle et avec elle : Ecce ego vobiscum sum usque ad
consummalionem sœculi. Parce que c'est à elle, et non pas
aux cabinets politiques, ni aux académies de docteurs et
de savants, ni aux sociétés de commerce, ni aux bourses
de spéculateurs, que le monde a été assigné pour être
évangélisé, toutes les nations pour être instruites, bap-
tisées et conduites dans les voies de la foi véritable du
salut éternel : Euntes in mundum universum prcedicate
evangeîium omni creaturœ. Docete omnes génies, bapti-
zateeos... Quicrediderii,etbaptizatusfuerit salvus erit.
Par conséquent le missionnaire catholique tout seul,
qui reçoit son mandat du vicaire de Jésus-Christ, comme
ce pontife a reçu le sien de son divin chef, le mission-
naire catholique tout seul, qui reçoit son mandat du
souverain gouverneur, chef et représentant de l'Eglise
universelle, est envoyé de cette Eglise et peut parler en
son nom comme étant son délégué et représentant lui-
même de l'auguste chef de l'Eglise qui Pa délégué. Le
missionnaire catholique tout seul possède une mission
aussi réelle et légitime que sublime et élevée, et ce mis-
sionnaire est réellement un missionnaire envoyé.
Certes, qu'il y ait des hommes de bonne foi et géné-
reux, et parmi les protestants il s'en trouve un grand
nombre, qui, dans un but moral et de religion, contri-
buent de leurs biens à maintenir les missions de la so-
— 118 —
ciété biblique et du gouvernement royal d'Angleterre;
ce n'est plus un secret pour le monde que le but de ces
étranges missionnaires, en apparence religieux, est réel-
lement politique et financier ou commercial. On a la pré-
tention, par ce moyen, d'étendre le nom et l'influence
des Hollandais, des Russes, des Anglais, plutôt que la
gloire du christianisme; d'attirer des sujets au roi, plu-
tôt que des disciples à Jésus-Christ; d'établir plutôt des
dépôts de commerce que des chaires évangéliques; d'ê-
tre plutôt les places de commerce que l'empire de la foi.
Mais la calomnie la plus audacieuse pourrait-elle jamais
oser attribuer un but aussi mesquin, des intentions
aussi intéressées aux missions des catholiques? Quelque
chrétien que soit un gouvernement, ses entreprises reli-
gieuses feront toujours suspecter que la politique et
l'intérêt national ou dynastique y ont toujours une
grande part dans les causes qui les ont déterminées. Les
seules missions du Souverain Pontife de Rome ont un
but si manifestement spirituel et chrétien, qu'il n'est
même pas possible de suspecter les missionnaires catho-
liques d'avoir une autre fin, dans leurs voyages, que de
prêcher l'Evangile, de convertir les âmes, de civiliser le
monde.
Considérez ensemble les deux missionnaires, le mis-
sionnaire protestant et le missionnaire catholique; et,
par la manière dont ils s'acheminent chacun vers leur
mission, vous verrez clairement qu'ils ne suivent pas le
même chemin, n'ont pas le même but ni la même fin,
et que les fruits qu'on doit attendre de leur mission ne
sont pas non plus les mêmes.
— 419 —
Voyez-les, tons les deux, déjà embarqués sur le même
vaisseau qui doit les transporter, soit dans l'Océanie,
soit à la Chine. Le missionnaire protestant est ordinai-
rement un fashionable damoiseau, tiré aux quatre épin-
gles, qui mène avec lui sa jeune femme et ses petits en-
fants, avec un ou plusieurs serviteurs à gages pour ac-
compagner la famille entière, suivantl'usage des touris-
tes anglais de bonne maison: il s'amuse à jouer aux
cartes, sur le bord, avec les joyeux maiinsdu navire qui
le transporte à sa mission, il boit avec eux des liqueurs
spiritueuses pour trahir l'ennui de la traversée, et mêle
souvent la fumée d'un doux calumet à celle des vapeurs
lancées en l'air par la machine du vaisseau ; cet homme,
d'ailleurs, entièrement costumé en laïque mondain, est
le missionnaire protestant, tout profane dans ses ha-
b i t s , dans ses discours, dans ses manières; tel est le
missionnaire protestant, qui se dit chargé d'une mission
sacrée ! Examinez son équipement de voyage, qu'y trou-
verez-vous encore? quelques ballots de bibles traduites
en une langue que lui-même ne sait parler ni compren-
d r e ; quelques caisses de marchandises qu'il est chargé
de vendre ; des échantillons en paquets de plusieurs ma-
nufactures nouvelles, qu'il s'est chargé de recomman-
der et d'accréditer; pour des échanges qu'il a procura-
tion de consommer; des livres de compte, et, en un mot,
toute sorte de mobilier indispensable à un négociant qui
va s'établir quelque part; enfin, une garderobe riche
d'habits, fournie de toutes sortes d'objets agréables et
de luxe, ou de tout ce qui peut contribuer à procurer une
existence confortable, comme on dit, c'est-à-dire îifche .
— 120 —
aisée, délicieuse pour lui et pour toute sa famille. C'est
ainsi que les plus probres de ces missionnaires protes-
tants partent pour aller convertir les âmes au christia-
nisme , faisant suivre avec eux leur femme et leurs en-
fants ! Est-ce un homme de ce genre qui est apte à prêcher
le mystère de la croix et la vertu de l'Evangile? Quelle
dérision ! quelle imposture ! quelle folie !
Voyez, au contraire, le missionnaire catholique à coté
du missionnaire protestant. C'est un pauvre prêtre, ou
un pauvre religieux, modeste dans ses habits, humble
dans sa contenance, affable dans ses manières, mais an-
nonçant dans tout son extérieur une convenable gravité,
de la réserve, de la pudeur. Otez un peu de temps donné
au repos indispensable à l'esprit et au corps et une ré-
fection modérée, il est constamment occupé à de pieuses
lectures ou à des prières continuelles et ferventes; et
s'il se mêle quelquefois avec les passagers ou avec les
marins de l'équipage, ce n'est que pour les instruire par
ses discours, ou les édifier par ses exemples : et tandis
que le premier, malgré son luxe, sa bizarrerie, sa poli-
tesse, n'inspire pour lui que l'indifférence ou le mépris,
l'autre, nonobstant la gravité de sa tenue et sa pauvreté,
finit par attirer sur lui les regards, la vénération et l'a-
mour de tous les passagers et de l'équipage entier. Il
n'est pas rare que le missionnaire protestant, compre-
nant intérieurement son infériorité immense en face du
missionnaire catholique, lui cède le pas à table et au
cercle de la conversation, et honore en lui un caractère,
une dignité qu'il comprend lui faire défaut à lui-
même. La malveillance n'est pas toujours maîtresse de
refuser à la vraie dignité, à la vertu, l'hommage légitime
qui leur revient de droit. Il est vrai que le missionnaire
catholique n'a pas d'autre richesse que sa fui, son zèle
et son courage évangélique. Quelques ornements sacrés
pour la célébration du saint sacrifice, u n bréviaire, un
crucifix, un Evangile, et l'habit qu'il porte sur le dos for-
ment tout son équipage. Certainement personne ne se
méprendra sur les apparences ; et ce missionnaire sera
un jour d'autant plus riche de trésors dans le ciel, qu'il
est actuellement privé des richesses de la terre; plus il
est méprisable aux yeux d'un vulgaire mondain, plus il
est grand aux yeux de Dieu. Il a reçu la mission d'aller
prêcher l'Evangile qui lui a été donnée par celui-là qui
seul a le pouvoir de la conférer sur terre : il a le pou-
voir de consacrer le corps et le sang de Jésus-Christ, et
de consacrer, avec le sang de cette auguste et divine vic-
time, les contrées de la superstition et de la barbarie; il
a le pouvoir de convertir, de baptiser, d'absoudre, de
former un nouveau peuple à Jésus-Christ. Et cet homme
tout seul, pauvre et sans armes, vaut à lui seul une ar-
mée rangée en bataille... je me trompe, il vaut plus
qu'une armée, plus que toutes les armées du monde en-
tier; car toutes les armées du monde peuvent le conqué-
rir : ce pauvre prêtre a le pouvoir de le convertir. Il est
seul, mais revêtu du caractère de légitime envoyé de
Dieu, il porte en lui les destinées éternelles de tout un
peuple, peut-être de plusieurs peuples, auxquels, comme
un ange, instrument de la miséricorde divine et de la
prédestination, il va ouvrir les portes du ciel par les
plus impénétrables desseins de la Providence. Sa pau-
— 122 —
vrefé elle-même, et l'habit modeste dont il est revêtu,
est la preuve de sa dignité,de sa grandeur, de sa mission.
Cet Evangile, ce crucifix, cette pierre pour la célébration
du saint sacrifice, sont des armes d'une puissance im-
mense et les insignes de la plus noble des principautés.
Le missionnaire catholique est faible, infirme, U n e
vaut rien selon le monde : soyez donc certain qu'il fi-
nira par conquérir le monde, puisqu'il y a dix-huit siè-
cles que l'homme, tombeau dernier degré de la faiblesse,
est l'instrument de la puissance et le ministre des grands
desseins de Dieu; et que ce tfième Dieu n'accorde qu'à
la faiblesse, à l'humilité, à l'être méprisable, à celui qui
n'est rien selon le monde, le privilège de vaincre le
monde même, de l'humilier, en détruisant les vices et
les erreurs, pour le sanctifier et le convertir : Quœ stulta
sunt mundi elegit Deus, ut confundat fortia: et ignobi-
lia mundi, et contemptibilia elegit Deus, et ea quee non
sunt, ut ea quœ sunt destrueret. (I. Cor. i.)
0 sublime entreprise] ô magnifique et noble ministère
du missionnaire catholique auquel n'entend rien le
missionnaire protestant, et dont il ne diminue en rien
l'étendue ! Celui-ci n'est revêtu que d'un caractère civil
et humain ; sa commission lui vient de l'homme ; l'autre
est imprégné d'un caractère surnaturel et pourvu d'une
mission toute divine. L'un va prostituer le titre sacré de
missionnaire de Jésus-Christ à des intérêts purement
humains et profanes; l'autre sacrifie tout intérêt pro-
fane au triomphe et à l'exaltation du saint nom de Jésus-
Christ. L'un va développer les passions humaines et les
augmenter, l'autre a pour mission dé leê corriger et de
— 123 —
leur donner le plus noble de tous les objets, le éàlttt
éternel. L'un va scandaliser les âmes, et Vautre doit le£
sauver. L'un est l'agent de l'intérêt, l'autre est le mi-
nistre delà charité. L'un va pour étendre le commerce,
l'autre l'Evangile. L'un va pour former des esclaves au
pouvoir civil, Vautre va régénérer des enfants pouf
notre Père qui est dans le ciel. En un mot, le mission-
naire hérétique n'est en réalité qu'un commis voyageur;
le missionnaire catholique, seulement, est un apôtre
chrétien, un dispensateur des mystères de Jésus-Christ.
([. Cor. iv.) Qu'ils sont donc beaux ses pas sur la terre !
que ses desseins sont précieux et ses entreprises nobles
et magnifiques ! il est le canal par lequel les biens du
ciel descendent sur la terre; il est l'évangéliste et le mé-
diateur de la paix entre les hommes et Dieu : « Quam
speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium
bona. (Rom. x.)
De là, le missionnaire catholique, avant d'arriver à sa
destination, peut avec une sainte allégresse et avec une
entière sûreté, donner la raison de son ministère et
dire aux peuples : Je suis un serviteur, un ambassa-
deur de Dieu créateur de l'univers, et de son Fils unique
Jésus-Christ, envoyé par celui qui le remplace sur terre,
pour vous instruire sur la véritable religion; vous pro-
poser les conditions d'une sincère réconciliation et de
paix entre Dieu et vous, et en même temps vous placer
sur le chemin du salut éternel. Ma pauvreté, les priva-
tions auxquelles je me suis condamné, les dangers aux-
quels je m'expose, que je me prépare, et la mort iiième
qui peut-être m'est réservée, sont pour vous une dé-
monstration claire et une preuve incontestable que je
ne viens pas au milieu de vous pour m'attribuer vos
richesses temporelles, mais pour sauver vos âmes. Telles
sont les lettres patentes authentiques de mon ambas-
sade auprès de vous. Pro Christo légalione fungimur,
obsecrantes vos : reconciliamini Deo (Il Cor. v). Au con-
traire, celui qui se dit missionnaire parmi les héréti-
ques, ne doit pas être peu embarrassé, pour répondre,
sans illusions et avec clarté, sans être confondu, sans
rougir, à l'infidèle qui l'interroge en lui disant : Qui êtes-
vous? Qui vous envoie ici? Que venez-vous faire parmi
nous? L'unique réponse plausible qu'il pourrait faire à
de telles demandes serait bien celle-ci : « Je suis un
mystère, un être indéfinissable à mes propres yeux.
Comment et pourquoi suis-je venu au milieu de vous?
vous en jugerez par les faits. »
Et les faits, en réalité ne tardent pas à démontrer la
condition du personnage, le caractère de sa mission.
Vous ne vous attendez pas qu'à peine arrivé dans une
contrée idolâtre, il commence à acquérir péniblement
la connaissance du langage du pays, qu'il en étudie les
habitudes; qu'il s'informe des moyens les plus conve-
nables pour détruire les préjugés, les superstitions,
renverser les idoles, de renverser les faux temples, de
sauver les âmes, d'établir une église, de répandre la
connaissance et l'amour de Jésus-Christ. Non, vous at-
tendez que, débarrassé des ces soins, transporté par son
zèle, fort de sa confiance en Dieu, et de l'espérance de
prouvera ses semblables la vie éternelle, et de trouver lui-
même dans une aussi noble occasion, une mort certaine,
il laisse là sa famille et l'abondance d'un pays habité,
pour pénétrer dans l'intérieur des terres qui dévorent
leurs propres habitants; qu'il s'égare dans les bois et
dans les forêts,, par monts et vallées, sous un ciel rui-
neux, un climat pestilentiel, et à travers tous les élé-
ments , il recherche les familles des sauvages, qui
mènent une vie semblable à celle des bêtes féroces dont
elles habitent les cavernes ; et qui avec une patience in-
vincible et au milieu d'horribles souffrances, avec u n
courage sublime, en face de dangers sans cesse renais-
sants sur leurs pas, avec une constance longanime en u n
terrain qui ne produit que par les épines de la persécu-
tion, à la culture incessante du zèle, s'occupe à humani-
ser ces monstres aux formes du christianisme, et avec
la force de la parole et encore plus de l'exemple, d'une
industrieuse et héroïque charité, commence d'abord à
les faire hommes, pour les rendre plus tard chrétiens.
Rien de tout cela : cette conduite est précisément celle
du missionnaire catholique, qui déjà s'est mis à l'œuvre,
et commence d'en ressentir le fruit. Ce sacrifice entier
et sublime, que l'homme fait de lui-même à la gloire de
Dieu, au salut des hommes, l'envoyé de l'hérésie n'est
pas seulement capable de le comprendre, encore moins
de le suivre et de l'imiter.
L'erreur, même arrivée à l'état de fanatisme, ne sau-
rait inspirer des sentiments aussi supérieurs à la con-
dition h u m a i n e , et que la vérité divine peut seule
suggérer, parce qu'elle seule procure encore l'aide
surnaturel, la grâce de les mettre en pratique. Pourtant,
si un seul missionnaire de l'hérésie protestante avait
— 126 —
jamais fait quelques-unes de toutes les choses que cha-
cun des missionnaires catholiques accomplit chaque
jour pour la propagation du christianisme, on l'ignore
dans le monde et on l'ignorera certainement toujours.
C'est pour de bonnes raisons que le missionnaire
protestant ne fréquente pas les contrées qui ont les plus
grands besoins de secours spirituels ; mais celles qui sont
les plus capables de procurer de grands avantages tem-
porels. Son zèle biblique, préfère toujours les pays qui
fournissent en plus grande quantité les produits du
commerce, à ceux qui présentent un plus grand nombre
d'âmes à convertir; il ne s'établit pas dans l'intérieur
des terres, mais sur les bords de la mer, et le plus près
possible d'une forteresse élevée par la nation à laquelle
il appartient, parle gouvernement dont il est l'envoyé ;
dans la position la plus commode, la plus riante, la plus
salubre; il s'établit, lui, sa femme et ses enfants; il se
construit une maison, il acquiert une terre, il achète des
esclaves dans les puys à esclaves, il établit des fabriques,
fonde des manufactures, il entreprend en un mot toute
sorte de commerce.
Que ce soit là, véritablement les oeuvres du ministère
de ces apôtres qui n'ont rien de ce qui constitue l'apôtre,
nous l'avons appris de leur propre bouche. Dans leur
journal* destiné à faire connaître leurs œuvres, ils ne
cessent pas de publier eux-mêmes, pour l'édification du
monde, les impressions et les succès de leurs missions,
qu'ils appellent évangéliques, parce que, les pauvres
hommes, ne peuvent pas dire catholiques, universelles.
En voici un petit essai, assez nouveau et récent ; il re-
monte à un numéro du mois d'août 1831, du journal
protestantintitulé : Le journal des missions évangéliques;
il contient le rapport ci-après, sit^né par M. J. Lauga,
missionnaire protestant en Afrique : « Le 10 août, on a
travaillé à la forge et on a terminé des gonds de croisée;
le 12, on a semé des légumes; le 13, on s'est appliqué à
forger; le 1-i, on a raccommodé un chariot; on a planté
des arbres, et couché quelques ceps de vigne; le 15, jour
de dimanche, nous avons eu une nombreuse réunion.
On a écouté attentivement un sermon sur ce texte : Heu-
reux ceux qui sont affligés, parce qu'Us seront consolés.
Puisse la tristesse, dont Phommene se défait jamais en-
tièrement, devenir plus universelle parmi nos frères! Le
17, on a raccommodé une roue de fourgon qui était près
de tomber en pièces. » 0 impressions apostoliques vrai-
ment dignes de l'admiration du monde entier! Mais
voioi la plus édifiante des nouvelles, par laquelle le zélé
missionnaire conclut ce rapport déjà si édifiant, et qui,
par sa publication en Europe, a dû faire tressaillir de
joie toutes les églises protestantes : « Je suis content,
dit-il, de vous annoncer que, le 10 de ce mois, ma chère
épouse, a mis heureusement au monde un bambinet,
que j ' a i projet d'appeler Eugène à son baptême. La mère
et le fils se portent bien; grâces en soient rendues à notre
Dieu le Père.» *
0 mission vraiment évangélique bénie du ciel! 0
événement vraiment extraordinaire et digne d'éternelle
mémoire! La femme du missionnaire Langaest accou-
chée d'un bambinet! 0 zèle vraiment prodigieux dç
cet excellent ministiv évangélique / ne pouvant cpnver-
—m—
tir les âmes, il s'occupa du moins à mettre au jour des
enfants, et à multiplier les sujets du roi, s'il ne peut
attirer les infidèles à Jésus-Christ! Du moins, la calom-
nie ne saurait cette fois accuser les missions évangéli-
ques de stérilité! Lecteurs catholiques, vous riez déjà
d'une part, et vous frémissez de l'autre, en présence
d'aussi ridicules et d'aussi impudentes profanations du
ministre apostolique; et vous avez raison. Mais souve-
nez-vous bien qu'il ne vous est pas permis de rire et
d'être heureux de toute autre chose que du bonheur
d'appartenir à la véritable religion, au sein de laquelle
vous avez puisé des idées justes, sublimes, magnifiques,
de l'apostolat chrétien; et au contraire, puisque l'homme
qui est hors de l'Eglise n'y entend rien, et encore moins
n'y peut rien ; à cause de cela vous le voyez publier avec
une bonhomie si parfaite et sans rougir, sous le titre
d'Impressions Evangéliques, d'aussi pitoyables inepties,
qui prouvent la perte du sens commun et de toute idée
juste du saint ministère chrétien, non moins dans ceux
qui sont destinés à les l i r e , que dans ceux qui les
écrivent.
Mais finalement, jusqu'où l'envoyé de l'hérésie se
rappelle-t-il que, par une combinaison heureuse, il
réunit la double qualité de missionnaire anglican et de
trafiquant commercial? S'il a des bénéfices considé-
rables comme négociant, il émarge aussi comme mis-
sionnaire charger d'évangéliser une pension ou traite-
ment qui n'est pas à dédaigner. Voyons-le donc mettre
la main à la sainte entreprise qu'il a faite et commen-
cer à distribuer des bibles dans une contrée : si encore
— 129 —
ceux à qui il donne ce livre savaient lire, même sans le
comprendre, puisque dans les rapports annuels, il faut
qu'on puisse dire qu'on a distribué tant d'exemplaires
de la Bible ! Mais comme il est nécessaire de pouvoir
rapporter, avec le nombre des lecteurs de ce livre, celui
des personnes converties à la religion de l'Ecriture
sainte, voici le bon missionnaire, qui rivalise de zèle
avec son excellente femme, qui lui sert de missionnaire
adjoint, pour christianiser au moins quelques familles,
et il insiste avec promesse de récompense et avec me-
nace de châtiment auprès des pauvres infidèles, auprès
de ses propres esclaves, pour les engager à se faire chré-
tiens, sans les instruire autrement des vérités importan-
tes et des devoirs essentiels du christianisme, puisque
tout cela doit être fait par chacun et de lui-même avec
sa Bible. Maintenant, comme le disait u n de ces faux
convertis: «C'est une affaire très-commode pour rece-
voir vingt-deux guinées et éviter la bastonnade, que de
consentir à se faire laver avec un peu d'eau (recevoir le
baptême) et se dire chrétien, sans que cela impose au-
cune nouvelle croyance ou aucune nouvelle obligation.»
A cause de cela, il n'est pas rare de voir cette sorte de
chrétiens convertis à tant par tète, convaincus par l'ar-
gument ad hominem du bâton, et sous le patronage de
la mitraille, se dire chrétiens et rester idolâtres, conti-
nuant à vivre dans leurs supefttitions et dans leurs
vices; et ensuite, lorsque l'espérance du profit ou la
crainte de la peine viennent à cesser, revenir à leur
infidélité primitive. Voilà le résultat merveilleux
des missions protestantes, il est connu de tout le
II. 9
— 130 —
monde par leurs propres livres et par leurs journaux.
Tout cela n'empêche pas certainement tous ces com-
pilateurs, intrépides d'inepties et d'extravagances, lors-
qu'ils peuvent réunir un certain nombre de ces heureuses
conversions, qui ne dépassent jamais la dixaine, cela
ne les-empêche pas d'envoyer en Europe des rapports
pompeux et ronflants, dans lesquels ils disent : « Dieu
a daigné bénir cette année notre mission. » 0 misérables
hypocrites du véritable apostolat! Non, non! ce n'est
pas à Dieu, mais au mauvais esprit que vous devez
attribuer vos faibles succès; ce n'est pas à l'efficacité de
la grâce, mais à l'attente d'une mesquine récompense
temporelle que vous devez rapporter le mérite de vos
ridicules conversions, qui au fond ne sont que perver-
sions funestes. Ce n'est pas Dieu, mais le démon qui
s'est servi de votre horrible ministère, pour inoculer à
ces néophites sycophantes et feints tous les vices de la
civilisation mêlés avec ceux de la barbarie; pour les
faire passer de l'erreur dans le doute, de la superstition
dans l'indifférence; pour les éloigner toujours de plus
en plus des voies du salut, puisque vous ne réussissez au
fond qu'à leur faire haïr et mépriser plus profondément
le christianisme. C'est donc en vain que vous vous ap-
pelez vous-même missionnaires êvangéliques, vous qui
n'êtes que des profanateurs sacrilèges du ministère évan-
gélique. A cause de cela, votre récompense ne sera pas
autre que celle dont Jésus-Christ vous a menacés par ces
terribles paroles, avec lesquelles il a prédit votre histoire
et préparé votre fin : « Malheur, malheur à vous, Scribes
et Pharisiens, qui n'avez que l'hypocrisie du zèle et le
masque de la religion; et qui voyagez par mer et par
terre, pour faire quelques prosélytes à vos doctrines ; »
et par la même raison que vous dites les avoir convertis,
vous les avez rendus doublement plus mauvais que vous
n'êtes encore, et de simples victimes du démon qu'ils
étaient, vous en avez fait les enfants malheureux de ce
malin esprit. Tœ vobis, Scribœ et Pharisœi hypocritœ,
qui circuitis mare et aridam ut faciatis proseïytum, et
cum fuerit factus, facitis eum fdium gehennœ duplo
quam vos (Math. xxm).

XIII
S u i t e d u m ê m e a r g u m e n t &ur les m i s s i o n s , p o u r faire c o n n a î t r e le c a r a c -
tère de renseignement catholique. — Dtiperie du missionnaire protes-
t a n t , qui p r é t e n d c o n v e r t i r au c h r i s t i a n i s m e les infidèles en leur don-
n a n t à lire s e u l e m e n t la B i b l e . — O n u ' a c q u i e r t p a s la v r a i e loi en
l.^aiiÉ s e u l e m e n t un l i v r e , n i a i s eu é c o u t a n t les v é r i i a b l e s prédicateurs.
— U n e mission c a t h o l i q u e à l'iïe G a m h i e r . — L ' e r r e u r à V t a b b t p a r la
force ; la v é r i t é n ' a b e s o i n q u e d e se p r é s e n t e r e l l e - m ê m e . — Stérilité e t
s c a n d a l e d e s missions p r o t e s t a n t e s d a n s les I n d f S . — L e p j o t e s t a n t i s m e ,
p a r son a p p a r i t i o n et p a r ses efforts c o n t r e ïe c a t h o l i c i s m e e s t la c a u s e
q u e le m o n d e e n t i e r n ' e s t p a s c o n v e r t i au c l i t i s t i a n i s m e . — E s p é r a n c e
fondée q u e l ' A n g l e t e r r e l a i s s e concevoir q u ' u n j o u r elle s e r a la r a u s e
d e l a fusion d a n s le m o n d e e n t i e r d e la foi c a t h o l i q u e .

Mais parmi la tourbe de ces missionnaires spécula-


teurs, plus zélés pour leur propre intérêt que pour le
salut spirituel de leurs semblables, il en est quelques-
uns, en très-petit nombre cependant, qui avec la plus
grande simplicité de cœur, se donnent le titre de mis-
sionnaires; et la Bible à la main, se flattent et s'effor-
— 132 —
cent d'en remplir les fonctions. Mais, aveugles enfants
de l'erreur! eh quoi ! suffit-il de prendre le titre de mis-
sionnaire pour l'être réellement? de se donner l'air de
prêcher l'Évangile pour le persuader ? de donner la Bible
à lire à un infidèle pour en faire un chrétien? N'est-il
pas nécessaire pour faire croire à la Divinité de la doc-
trine contenue dans nos livres sacrés, de faire croire
d'abord à la divinité de son auteur ? G'est-il donc là une
entreprise facile? Le missionnaire catholique envoyé
par l'Église ; qui parle au nom de l'Église ; qui prêche
avec toute la force de l'Église, que Jésus-Christ a élevée
et rendue prépondérante par l'efficacité de sa disgrâce ;
le missionnaire catholique, que la pudeur la plus sévère,
le détachement le plus total, la patience la plus cons-
tante, la plus héroïque chari té, et une vie plus angélique
que terrestre accréditent, est sublime en présence des
infidèles et les porte à croire quelquefois qu'il est lui-
même un être surnaturel et divin. Le missionnaire
catholique, muni, pourvu de tous ces secours immenses,
ne réussit pas toujours dans sa mission, parce qu'il est
écrit : « Que tous ne se montrent pas dociles à la
grâce de l'Évangile. » Non omnes obediunt Evangelio
(Rom. x).
Quelle témérité, quelle folie est-ce donc de penser
qu'un missionnaire protestant seul et isolé puisse réus-
sir, sans mission, sans grâce, sans autorité, et qui étant
époux et père, constamment occupé des intérêts de son
ménage, obligé de pourvoir avant tout aux différents be-
soins de sa propre famille, n'offre rien en sa parole et en
sa personne dans sis œuvres et dans sa vie, qui le distin-
—m—
gue des autres hommes, encore moins qui l'élève lui-
même au-dessus delà condition ordinaire de l'humanité !
Puisque donc ces héroïques évangélistes ne sont pas
de l'Église, ce n'est pas l'Église qui les envoie, ce n'est
pas l'Église qui présente la Bible aux infidèles par
leurs mains ; et puisque ni leur voix, n i leurs œuvres,
ni leur vie n'ont rien de surnaturel qui soit capable
d'accréditer auprès de l'aveugle idolâtre, en lui per-
suadant que la Bible qu'on lui donne en main est
un livre divin, digne d'être vénéré et cru ; de même
par la dissimulation qu'ils font de plusieurs millions
d'exemplaires de la Bible parmi les infidèles, ils n'at-
teignent même pas à la misérable satisfaction de voir
que ce code sacré est lu par ceux à qui il est distribué.
Et si on excepte quelques indifférents qui par curiosité y
jettent un coup d'œil, la plupart regardent la Bible qui
leur est distribuée par les hérétiques comme un livre
dangereux, et le déchirent ou le rendent à ceux qui le
leur ont donné; ou comme un livre inutile, et s'en ser-
vent pour plier des épiceries ou pour allumer leur pipe.
C'est pour cela qu'un vénérable évêque catholique nou-
vellement revenu à Rome des missions de l'Inde, s'est
offert de ramasser et de restituer à la société biblique de
Londres, autant d'exemplaires qu'ils voudront de la
Bible qu'ils ont eux-mêmes fait distribuer aux infi-
dèles , et de les leur montrer avec cet argument sans
réplique qu'avec les sommes immenses qu'ils dépen-
sent pour faire traduire, imprimer et distribuer gratui-
tement parmi les païens le code divin, ils n'arrivent
qu'à le rendre odieux et méprisable, en rendant plus
— 134 —
difficile la conversion de ceux qu'ils prétendent conver-
tir par un tel moyen ï
Qu'il est donc grand l'aveuglement des hérétiques,
qui cependant se donnent comme de grands docteurs et
des maîtres consommés dans les sciences scripturaires,
et qui ignorent, ou du moins font preuve de ne pas
comprendre les passages dans lesquels l'Écriture sainte
montre clairement l'économie des desseins de Dieu dans
la conversion des hommes! C'est pourquoi saint Paul
au même endroit où il établit la nécessité de ISL mission
pour prêcher, établit d'un autre côté la nécessité de la
prédication orale pour convertir, et il dit : La sainte
parole de Jésus-Christ, la vraie foi ne s'acquiert pas en
lisant, mais se reçoit en écoutant : Fides ex auditu;au-
dilus autem per verbum Chrisii (Rom. x), et en écou-
tant, non des rhéteurs qui déclament ou des sophistes
qui disputent, mais des apôtres qui prêchent : Quomodo
audient sine prœdicante. (Ibid.) Ainsi, il est clair que la
conversion à la foi ne commence pas p a r l a lecture de
l'Ecriture sainte, mais parla docilité à l'écouter, et par îa
foi ferme en la parole écoutée, quelque faible qu'elle soit
en apparence sur les lèvres du prédicateur évangélique ;
car cet homme est le moyeu dont Dieu a voulu se servir,
dans sa suprême sagesse pour sauver les hommes : Pla-
cuit Deo per stultitiam prœdicationis salvos facere cre-
dentés. (/. Cor., i.)
En effet, l'Eglise existait avant les saints Evangiles.
Les premiers fidèles commencèrent par recevoir la bonne
nouvelle de la bouche des apôtres avant d'avoir lu les
saints Evangiles; ils y avaient ajouté foi sur la pa-
rôle des apôtres. Il y avait un grand nombre de chré-
tiens en Palestine, dans les villes d'Alexandrie, de Rome
et d'Éphèse avant q u e , pour leur instruction, pour
leur encouragement et pour la confusion des hérétiques
présents et à venir, saint Mathieu, saint Marc, saint
Luc et saint Jean eussent écrit, sous la dictée de l'Es-
prit-Saint, la vie de Jésus-Christ, notre divin Sauveur.
Maintenant, ce que firent les premiers apôtres, nos
missionnaires leurs successeurs l'ont renouvelé dans
tous les temps, et le renouvellent chaque jour dans l'a-
postolat qu'ils accomplissent; ils n'inviteut pas les in-
fidèles à lire, mais à écouter. Ils n'abandonnent pas les
livres saints au caprice de leur curiosité, mais avec
une vie toute divine, et lorsque Dieu le juge nécessaire
avec l'appui des miracles, ils captivent leurs esprits et
leur foi par la parole sainte, parlée et non écrite. C'est
ainsi qu'un seul missionnaire catholique arrive en
très-peu de temps à convertir tout un peuple, tandis que
tout un peuple de missionnaires protestants n'arrive
jamais à former un seul véritable chrétien. « Il est très-
certain, » dit l'excellent comte de Maistre, « que si la
propagande protestante avait mis à la disposition de la
propagande catholique cette multitude fa millions em-
ployés à disséminer la Bible dans le monde entier, la
propagande catholique, avec cet important subside, au-
rait érigé des collèges, formé et expédié à sa manière
différents missionnaires qui, à l'heure qu'il est, auraient
fait un plus grand nombre de chrétiens qu'il n'y a de
pages dans tant de millions de livres jetées au vent,
parmi les infidèles qui ne prennent pas la peine de les
- 436 —
lire, ou qui sont incapables de les lire et surtout d'en
comprendre le véritable sens. »
En effet, au moment même où ce livre est composé,
des millions d'envoyés de la véritable Église, de ces
héros de la vraie foi, dispersés dans le monde, y renou-
vellent tous les jours et par leur vie et par leurs prédi-
cations au sein des nations infidèles, parmi les peuples
barbares, des prodiges de conversion, dignes des pre-
miers apôtres du christianisme! Voyez ce groupe d'îles
à l'extrémité orientale de l'archipel de la Société, qu'on
appelle Iles Gambier. Au commencement de l'année 4836,
ce n'étaient que des peuplades de sauvages, et encore
des hommes sauvages de l'espèce la plus effrénée, la
plus indomptable, la plus féroce. L'idolâtrie la plus ab-
jecte, l'inceste le plus contre nature, l'anthropophagie la
plus horrible, la haine, la guerre continuelle pour avoir
des cadavres h u m a i n s , et pour les dévorer; l'infanti-
cide et le rapt, non-seulement des femmes, mais des
hommes pour assouvir la faim, après en avoir fait l'ins-
trument des plus effroyables passions, avaient plongé
ces êtres infortunés au dernier degré de la brutalité et
de la barbarie. Maintenant toute cette population est ca-
tholique ; il ne reste plus de traces de leurs mœurs pré-
cédentes. Ces mœurs détestables ont disparu sous la
douce influence de la foi, pour faire place à l'amour du
travail, à la pudeur, à la tempérance, à la réserve, à la
charité, à l'esprit de paix, à la délicatesse de conscience,
à la ferveur digne bes premiers âges du christianisme.
Il est impossible de se faire une idée juste de la vénéra-
tion, de la soumission chrétienne, de l'amour que ces
— 137 —
peuples témoignent aux saints missionnaires qui les ont
réconciliés, d'abord avec l'humanité, ensuite avec la
foi. Ils pleurent de joie et de tendresse, en pensant à la
charité, au zèle des chrétiens d'Europe, venus au secours
de leurs âmes pour les arracher à une perte certaine.
Au nom de Jésus et de la très-sainte Vierge, qu'ils
ont continuellement à la bouche, et qu'ils prononcent
avec autant de plaisir que de respect, de manière à tou-
cher le cœur de ceux qui les écoutent, ils laissent voir
facilement qu'ils ont eux-mêmes la foi la plus vive, la
charité la plus tendre au fond du cœur. Un témoin ocu-
laire assure que les îles Gambier forment aujourd'hui
la société chrétienne la plus fervente, la plus pure, la
plus sainte, et par conséquent la plus pacifique et la plus
heureuse de toute la terre.
- Or, le prodige, qui a transformé des brutes en des
anges; cette création admirable, car il est plus difficile
de sortir de la barbarie que du néant, ce prodige est
l'œuvre de la prédication évangélique; et seulement
cinq années, seulement quatre pauvres prêtres catholi-
ques ont suffi pour l'accomplir. Voilà une nouvelle
preuve récente, incontestable, que l'enseignement delà
vraie foi, dans les mains de la véritable Église, est fa-
cile, qu'il s'adopte à toutes les conditions et à tous les
états des personnes, et qu'il ne demande que docilité
d'esprit, sincérité et abandon du cœur, pour transformer
les hommes les plus matériels, les plus corrompus en
hommes religieux et pour ainsi dire angéliques.
Remarquez que cette importante conquête du chris-
tianisme sur l'idolâtrie ne s'accomplit que selon la
— 138 —
manière apostolique, c'est-à-dire en commençant par
la conversion, non des grands, mais des hommes du
peuple. Gomme dèsies premiers temps du christianisme,
l'empire fut d'abord chrétien avant que les empereurs le
devinssent ; de même aux tks Gambier, le souverain du
pays a été le dernier à devenir chrétien en se conver-
tissant; et comme il était le premier on autorité, il a
été le dernier disciple de la foi. C'est le propre de l'er-
reur de commencer par séduire les souverains pour op-
primer les peuples ; la vérité commence le plus souvent
par s'adresser au peuple, dont le cœur est plus droit et
liait cependant par subjuguer les rois eux-mêmes, obli-
gés de suivre leurs peuples lorsqu'ils abandonnent la
voie de la routine, des préjugés et de la superstition ou
de l'idolâtrie. L'erreur, comme les tyrans usuparteurs
du pouvoir, a besoin de mendier ou de se ménager l'ap-
pui de la politique, et commence par attirer les puis-
sants dans ses embûches. Toutes les fausses religions se
sont établies et se soutiennent par ce moyen. Et l'histoire
tant ancienne que moderne démontre que toutes les sectes
qui n'ont pas trouvé force et protection matérielle chez
les grands du siècle, se sont éteintes dans leur propre
berceau. Tandis que la vérité, souveraine légitime du
monde intelligent, n'a besoin que d'elle-même. Avec
ses droits divins, avec sa force divine sur l'esprit hu-
main, elle n'a besoin que d'une bouche fidèle qui l'an-
nonce pour conquérir et régner. Jetez deux mission-
naires catholiques dans le pays le plus barbare et le plus
féroce; assurez-leur la liberté du saint ministère; et
sans aucun secours humain, ils finiront par le rendre
— 139 —
chrétien. C'est pour cela que l'Eglise ne demande pas à
Dieu les richesses, ni le pouvoir : elle se met peu en
peine de secours temporels, de subsides humains. Ap-
puyée sur les promesses divines, elle sait certainement
qu'en cherchant à établir la vérité et la justice, le véri-
table règne de Dieu sur la terre, elle sait que le néces-
saire pour vivre sur la terre lui sera donné comme par
surcroit. Ces belles paroles de Notre-Seigneur lui sont
Irès-connues et sont toujours présentes à son esprit :
Quœrite primum regnum Dei, et jxistitiam ejus, et
hœc omnia adjieientnr vobis. (Matth. v.) Elles raison-
nent sans cesse à ses oreilles et sont gravées au fond
de son cœur. Ce que l'Eglise demande chaque jour à
Dieu, c'est de voir cesser les obstacles que l'erreur, ar-
mée de la force et du pouvoir humain, oppose à son ac-
tion légitime pour la conversion des idolâtres. Elle ne
cherche pas la puissance, mais la liberté; et avec cette
seule force elle est assurée de sa conquête et de son
triomphe : Ut, destruc lis erroribus et adversitatibus,
Ecclesia tua secura tibi serviat libertate.
Mais donnez simplement la liberté à l'hérésie, ajou-
toz-y les richesses et la puissance, quels succès obtien-
dra-t-elle de plus pour la propagation de l'Évangile?
Aucun. Ah! que, dans les mains de l'erreur, l'enseigne-
ment, même de ces vérités qu'elle respecte, devient dif-
ficile, inaccessible, stérile et infécond!
Considérez les Indes anglaises, ce vaste théâtre sur
lequel l'hérésie, soutenue par d'immenses richesses et
par un immense pouvoir, a pu librement faire la preuve
de ce qu'elle vaut, de ce qu'elle peut pour convertir les
— no —
infidèles au christianisme. Il y a déjà plus de cent ans
que cette nation envoie dans ses colonies un grand nom-
bre d'évèques anglicans, de prêtres et de missionnai-
res de la même communion, et enfin qu'elle fait répan-
dre par leurs soins des millions d'exemplaires de la
Bible. Quelles conquêtes a-t-elle faites à l'Évangile avec
de tels moyens? Près de cent millions d'àmes y sont tou-
jours plongées dans les ténèbres du mahométisme ou
de l'idolâtrie. Pourrait-on dire, non pas quel royaume
ni même quelle ville importante est déjà convertie au
christianisme, mais quel village indien la domination
anglicane est parvenue à gagnera Jésus-Christ? Quelles
églises ont été fondées? Quelles superstitions ont été abo-
lies? Quelles erreurs ont été détruites? La polygamie,
l'inceste, le culte du démon et des idoles y régnent avec
la même déplorable vigueur dans laquelle l'hérésie les
a trouvés. Le zèle anglican, uni à toute la puissance de
l'empire temporel de cette grande nation, n'a pas réussi,
dans l'espace de plus d'un siècle au moins, avoir miti-
ger un seul de ces horribles usages, que l'enfer et une
superstition effroyable ont pu établir, et qui font frémir
la nature en déshonorant l'humanité. Sous les yeux des
commandants eux-mêmes et des évêques anglicans,
l'homme sert encore de nourriture funeste à l'homme;
l'esclave y est l'instrument infâme des passions honteu-
ses d'un patron dénaturé. Le bonze, prêtre des idolâtres,
se sacrifie vivant sous la roue du char qui transporte
en triomphe sa misérable pagode, instrument de toutes
les superstitions du pays. On y broie les petits en-
fants entre les bras d'une idole de bronza, mise en
mouvement par l'art humain. La jeune veuve est con-
damnée à être brûlée vivante sur le même bûcher qui
consume le cadavre de son mari défunt; et de mille au-
tres barbares manières, on immole aux tableaux les
plus hideux de la luxure, ou, sur des autels de feu, on
fait chaque jour au démon des hécatombes cruelles de
victimes humaines. Et que fait l'hérésie, qui domine
sur ces peuples en souveraine? Que dit-elle encore? L'hé-
résie, si habile à soumettre les rois les plus puissants de
ces pays-là, n'a pu y réprimer une seule superstition.
L'hérésie, qui, avec un zèle infernal, a, pendant deux
cents ans, couvert d'échafauds et inondé de sang hu-
main la malheureuse Irlande, pour en déraciner la véri-
table religion, elle ne s'est donné aucun souci en Asie
pour détruire le culte infâme de Brama et de Sciaca.
Pourvu que ces contrées consentent à se laisser dé-
pouiller de leurs richesses, elles les laisse tranquilles
dans leurs abominables cérémonies, et elle-même as-
siste à ces scènes d'horreur avec une impassible indiffé-
rence.
Un sage magistrat protestant, qui a résidé pendant
quarante années dans les Indes anglaises, dans l'exer-
cice des plus hautes fonctions, a dit et écrit ces no-
tables paroles : « Nous payerons cher notre conduite
« dans cette infortunée contrée (dans les Indes). On n'y
» a rien fait pour les habitants; mais tout a été disposé
» pour enrichir l'Angleterre. L'avenir sera terrible. »
Homme loyal! vous dites la vérité; mais c'est à tort que
vous vous plaignez. Si l'hérésie anglicane n'a jamais
rien fait de bien dans les Indes, c'est parce que l'hérésie
ne connaît rien de bien, et ne peut jamais rien faire de
bien.
L'erreur n'est propre qu'à détruire, à spolier, à faire
des malheureux, à soutenir l'oppression et la barbarie.
Édifier, revêtir, consoler, civiliser, rendre les hommes
humains et heureux, c'est là seulement la mission de la
vérité catholique. Considérez, en etfet, les autres con-
trées de ce même continent indien. Avec le même lan-
gage, avec les mêmes costumes, avec les mêmes supers-
titions bramitiques, on voyait régner les mêmes abomi-
nations contre nature, les mêmes rites exécrables et
pitoyables ; mais maintenant il n'en reste plus de tra-
ces. Là, il est vrai, ont dominé des souverains catholi-
ques, et ces changements, ils les ont obtenus, non pas
avec l'aide de généraux et de troupes armées, mais avec
le simple secours de quelques évèques pacifiques; non
par des soldats, mais par des missionnaires ; non à l'aide
des magistrats civils, mais avec le secours de quelques
pauvres prêtres catholiques; non par des citadelles for-
tifiées, mais par l'érection d'humbles églises; non pas
par la construction de théâtres destinés à donner des
spectacles, mais par la fondation de plusieurs couvents
susceptibles d'édifier et d'attirer la giàce du ciel sur le
pays par leurs ferventes prières; non par la force des
baïonnettes et du canon, mais par la force invincible
de la croix. Entendez-le bien, puissances de la terre :
des évèques catholiques; des missionnaires catholiques,
des prêtres catholiques; des religieux catholiques; la
prédication de l'Évangile annoncée par des bouches ca-
tholiques; des temples dédiés selon le rit catholique;
— U3 —
des croix enfin plantées par des mains catholiques, tels
sont les moyens qui ont réussi à détruire Terreur des
idolâtres, à graver dans leurs cœurs la foi du véritable
christianisme. Aveugle Albion! si, malgré tes burles-
ques prélats épiscopaux, pauvres fils cadets de ton or-
gueilleuse aristocratie, qui ne trouvant pas leur établis-
sement convenable sur le sol natal, tu envoies vivre
dans les Indes avec le titre elles émoluments d'évèques;
si, malgré tes prêtres mariés, ministres mercenaires et
dignes de leurs chefs, dont le froid ministère ne dépasse
pas la tâche de faire quelques froids discours aux trou-
pes de la garnison, ou de lire, pendant la soirée, dans
les salons de quelque riche négociant, u n chapitre de la
Bible; si, malgré des missionnaires de parade, faits
pour discréditer plutôt que pour persuader le christia-
nisme: si, malgré ce clergé in partibus infidelium, puis-
que, dans leurs diocèses, dans leurs paroisses, ils n'ont
personne sur qui ils puissent exercer leur zèle et leur
juridiction, et qu'ils passent leur temps à s'occuper d'in-
térêts temporels pour leurs familles, offrant aux indi-
gènes scandalisés le spectacle de ministres de la religion
qui n'ont rien de religieux; si, enfin, malgré les plain-
tes de ceux-ci, pour le moins parasites, lorsqu'ils ne
sont pas dangereux, tu avais envoyé, dans ces vastes
possessions, de véritables religieux, de vrais prêtres, de
vrais missionnaires de la véritable Église; ces hommes
apostoliques, à l'heure qu'il est, auraient fait plus de
chrétiens que tu n'en as jamais attiré à l'erreur. Peut-
être que toute cette partie du monde serait de nos jours
convertie au christianisme et à. la civilisation; les peu-
— 144 —
pies, qui l'habitent, seraient heureux et leur métro-
pole plus tranquille, moins sujette à l'instabilité des ré-
volutions, qui peuvent, d'un jour à l'autre, renverser
Fempire colossal qu'elle exerce sur toutes les mers.
Oh ! qu'il est grand le tort que Calvin, Luther et
Henri VIII ont fait à l'univers ! L'Europe, toute catholi-
que, aurait aujourd'hui, dans les pays de ses conquêtes,
planté la religion catholique. On célébrerait le saint-
sacrifice de la messe depuis la Chine jusqu'à la Perse,
depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'à l'Egypte, de-
puis la mer Pacifique jusqu'à l'Océan atlantique. Le catho-
licisme prépondérant et triomphant en Europe, avançant
vers l'Orient et descendant du côté de l'Occident depuis
l'Asie occidentale, n'étant plus qu'à une demi-journée
du centre de l'Afrique, il aurait saisi, de front et par les
côtés, le schisme grec et le mahométisme qui dominent
à l'extrémité intérieure des trois anciennes parties du
monde et comme à leur centre, et, pour ainsi dire, as-
siégés irrésistiblement par tous les côtés, ils auraient à
celte heure capitulé ou succombé devant l'invincible vé-
rité. Sans le scandale du protestantisme, le monde en-
tier serait aujourd'hui chrétien! Oh! de quelle respon-
sabilité se sont chargés, envers le ciel et la terre,
ceux qui, pour de mesquins intérêts ou pour des points
d'amour-propre blessé, retardent la réunion si désirée
de l'Angleterre à la véritable Église, ou qui compriment
l'élan de l'esprit catholique en France! Ceux-là retar-
dent la conversion du monde. La France et l'Angleterre
entraîneraient, par leur influence toute-puissante, le
cercle des nations de toute la terre à l'unité catholique.
Mais que pourront à la longue les passions, lorsque le
moment de la miséricorde divine sur l'Angleterre sera
venu et pour lequel tout se prépare avec u n accord mer-
veilleux? Plus de cent membres de l'église anglicane,
des plus instruits et des plus influents, se sont déjà en-
tendus avec le docteur Neuman, de l'université protes-
tante, pour accepter toutes les doctrines dogmatiques et
morales du saint et admirable concile de Trente. L'évê-
que anglican Hamilton Gwai, dans l'une ses lettres à
l'archevêque catholiqne de Hongrie, déplore et appelle
sa propre église une calamité du schisme; il fait des
vœux pour la réunion des deux églises, n'élève pas de
doutes sur la vérité des doctrines de l'Église catholique;
et l'unique obstacle qu'il trouve à la réunion, c'est la re-
connaissance de la suprématie du pape sur toutes les
églises de la terre, c'est-à-dire que la division, née de
l'habitude et de la rapine, ne tient plus qu'à l'orgueil.
La foi catholique est vengée. Or, l'Angleterre étend ses
possessions dans toutes les parties du monde. Quoi plus
encore? Voyez-vous le moment, qui ne peut être très-
éloigné, où l'Angleterre reviendra au bercail de l'Église
catholique? Alors toutes ses vastes possessions y seront
avec elles réunies, et ces points importants, choisis par
le génie du commerce comme les plus propres à favori-
ser ses immenses négociations d'affaires, serviront à la
propagation de l'Évangile. Providence de Dieu, que tu
es admirable dans tes desseins; puissent-ils, s'il en est
ainsi, s'accomplir au plus tôt et être un sujet de joie pour
toutes les âmes chrétiennes! O jours heureux et d'ad-
mirables triomphes, qui se préparent pour la foi vérita-
ii. to
ble, qui est certainement la nôtre ! Heureux ceux qui
s'en réjouiront et qui y prendront part par leurs prières
et par-leurs œuvres. Mais s'il ne nous est pas donné de
le voir durant les jours que nous avons encore à passer
sur la terre, puissions-nous le voir du haut du ciel, en
bénissant et glorifiant l'Immortel de nous avoir accordé
ce beau séjour, pour contempler un spectacle aussi di-
gne du concert des anges et des saints, qui se réjouissent
davantage dans le ciel, sur la conversion d'une seule
âme égarée, que sur la persévérance de quatre-vingt-dix-
neuf justes. Quelle ne sera donc pas la joie du ciel lors-
qu'arrivera la conversion de l'Angleterre au catholi-
cisme!
Mais passons à considérer, dans le miracle de la co-
lonne de feu, qui guide les Hébreux dans son voyage
vers la terre promise et dont il est parlé aux chapitres
xm et xiv du livre de l'Exode, et au chapitre ix du livre
des Nomdres dans la Bible, une magnifique figure pro-
phétique des grandes et importantes vérités qui vien-
nent d'être expliquées en cet ouvrage.
— 147 —

DEUXIEME PARTIE.
HISTOIRE TIILÉE DE LA BIBLE.

/.a c o l o n n e d e feu [qui g u i d e les Hébreux vers la terre promiso f s i


une figure p r o p h é t i q u e d c s r n y s t è r e s q u i viennent U ' ê t r e e x p o s é s .

XIV
Interprétation littérale de l'histoire du la sortie t'u peuple Israélite de la
terre d ' E g y p t e . — A p p a r i t i o n d'une colonne d e f e u . — P e u de foi en
D i e u d e la part des H é b i e u x lorsqu'ils voient leurs alliés retomber d a n s
l e s mains d e Pharaon qui e s t venu l e s surprendre. — Miracle de )a s é -
paration d e s eaux de ta m e r , pour laisser à s e c un passage. — Colonne
de f e u , favoiable a u x H é b r e u x , funeste aux E g y p t i e n s . — Description
d e leur entière défaite et d u prodigieux passage d e s Hébreux à travers
la m e r R o u g e .

Le cœur humain, trop souvent insensible et dur aux


approches de la prochaine vengeance de Dieu, faiblit
toujours lorsque, en effet, il arrive à comprendre les
châtiments divins ; la raison en est dans le bon sens in-
térieur qui, étant trop distrait, s'égare dans la prospé-
rité pour reparaître durant l'adversité : Yexalio dut in-
tctteclum. C'est à cause de cela que le roi Pharaon qui,
aux sévères sommations, aux menaces terribles que
Moïse et Aaron adressent au nom de Dieu, oppose une
résistance obstinée, une invincible dureté. Frappé plus
tard par tant de fléaux et par tant de plaies, sur son peu-
ple, sur sa famille royale, sur son fils aîné, et craignant
de l'être encore davantage dans sa propre personne, il
se décide enfin à laisser partir librement de l'Egypte le
peuple d'Israël, q u i , depuis quatre cents trente a n s ,
avait gémi en ce pays sous le poids de l'oppression la
plus cruelle et de la servitude la plus dure ! Voilà donc
ce peuple, riche d'un immense butin, ayant, par une
juste compensation qui lui était d u e , enlevé tous lus
vases qu'il avait de plus précieux; mais encore plus ri-
che et plus heureux d'avoir recouvré sa liberté, se met-
tant en voyage vers la terre de Chanaan, terre de repos
et de bonheur, si souvent promise, et en tant de cir-
constances solennelles, à ses pères.
Maintenant arrivés près d'une grande ville, dans l'in-
térieur de l'Egypte, fondée par les Hébreux eux-mêmes
et où ils s'étaient tous réunis pour leur départ, il n'y
avait que deux routes pour se rendre de là dans le pays
des Chananéens ou en Palestine, ainsi appelée par les
Philistins qui en occupaient la majeure partie du terri-
toire. La première route était celle qui longeait la rive
droite du Nil jusqu'à Damiette, sur la Méditerranée,
d'où, en côtoyant toujours cette meret traversant la par-
tie septentrionale de l'isthme de Suez qui unit l'Afrique
avec l'Asie, ils arrivaient tout de suite en Palestine.
L'autre route était celle qui, de Ramnès, conduisait droit
à Maddal, sur la plage orientale de l'Egypte, baignée par
la Mer Rouge ou golfe Arabique. Là, en tournant vers le
nord et passant par le désert, on longe toujours ladite
mer jusqu'à l'extrémité du golfe, et l'on parcourt la par-
tie méridionale de l'ibthme désigné dans le voisinage de
la ville qui lui donne son nom ; on pénètre dans l'Ara-
bie-Heureuse, et de là, en passant du coté de l'Orient, on
pénètre en Palestine.
La première de ces deux routes était, sans contredit,
— 449 —
plus courte et plus aisée. La seconde, plus longue, plus
tortueuse et beaucoup plus incommode. Certainement,
en suivant la première route, après avoir franchi les
frontières de l'Egypte, on se trouvait immédiatement en
face des Philistins, peuples belliqueux et farouches;
Dieu ne voulait pas, suivant qu'il est remarqué en la
sainte Ecriture, que son peuple choisi et sortant à peine
de la servitude et de l'oppression, se trouvât embarrassé
dans les dangers et dans les chances de la guerre, crainte
que, découragé et affaibli au début de son voyage, il ne se
prît à se repentir d'avoir abandonné l'Egypte et ne pen-
sât à faire retraite : Cum emisisset Pharao populum, non
eduxit Dominus per viam terrœ Philistinorum, quœ r i -
cina est : reputans, ne forte pœniteret eum, si vidisset
adversum se bella consurgere; et reverteretur in JBgyp-
tum. Sed circumduxit per viam deserti, quœ est juxta
Mare Rubrum.
Or les Hébreux n'étaient pas encore sortis de Ramnès,
que Dieu veut leur donner une nouvelle preuve de la
> protection miraculeuse qu'il lui accordait, de la tendre
sollicitude de sa bonté pour eux. Puisque voilà qu'il se
. forme et qu'il apparaît dans le ciel une grande nuée de
la forme et de la figure d'une colonne, laquelle se dila-
tant pendant le j o u r , en forme d'une tente immense,
, protégeait le peuple voyageur contre la force et l'ardeur
brûlante des rayons du soleil tout à fait intenses en
Egypte; et, pendant la nuit, elle se changeait en une
masse compacte de lumière , de feu, ou en un groupe
d'étoiles : in luce stcllarum (Sap. x . ) , et servait à éclai-
rer toute l'étendue de leur camp. Et de nuit et de jour
elle précédait les cohortes des Hébreux, ou s'élcvaut au-
dessus de leurs tètes, elle indiquait le chemin, en adou-
cissait les fatigues, ou pour mieux dire, selon l'expres-
sion du texte sacré, par le moyen do ce prodigieux mé-
téore, Dieu lui-même, de jour et de nuit servait de guide
et de conducteur à son peuple : Dominus autem prœce-
debat eos ad ostendendam viam per diem in columna
nubis ; et per noctem in columna ignis, ut dux esset iti-
neris ut roque tempore. C'est pourquoi il y avait des in-
terprètes juifs qui affirmaient que la nuée qui arrêtait
les rayons du soleil pendant le jour, et la colonne de
feu, en guise d'un grand fanal, qui illuminait le camp
pendant la nuit, étaient tleux phénomènes distincts;
mais, d'après le texte qui vient d'être cité, il est clair
que c'étaient un seul et même phénomène miraculeux,
qui, comme le remarque de La Lyre, avait un double
nom, parce qu'il accomplissait un double office : Voca-
tur autem duplici nomine propter duplex officium. (In
Exod.)
A l'ombre de cette miraculeuse protection, après trois
jours de marche tranquille, les Hébreux s'étaient réunis
et avaient formé leurs divisions à Ethan, sur les derniè-
res limites de l'Egypte habitée et au commencement de
la route maritime du désert : Castrametati sunt in
Ethan, in extremis finibus solitudinis. Lorsque par un
ordre exprès de Dieu à Moïse, tournant un peu à droite
vers le midi, ils arrivent à occuper une des plus tristes
positions, parce que, devant eux et à droite, ils avaient
Fiairot, Beelsefon et Maddal, pays accidentés et inacces-
sibles ; à gauche, la mer; derrière eux, la route d'Egypte
par laquelle ils cheminaient. De telle sorte que si l'en-
nemi venait à tomber sur leur dos de ce coté, il leur était
impossible de l'éviter par aucun point : Locutus est 7)o-
minus ad Moysen : Castrametentur e regione Phihàhi-
rotk, quœ est inter Magdalum, et mare contra Beelse-
pkon. Cependant, selon la coutume de la plupart des
pécheurs frappés des châtiments de Dieu, ou aux appro-
ches de la mort, les Hébreux se montrent repentants;
mais aussitôt que le danger vient à cesser ou étant en
voie de salut, ils jettent le voile de la pénitence et re-
viennent avec plus d'ardeur que jamais à leurs premiers
désordres; de même Pharaon, dès qu'il voit la main de
Dieu cesser de s'appesantir sur sa tète pour le punir, re-
prenant sa primitive obstination et sa dureté, il se ré-
pent de sa douleur et il est fâché de son repentir qui l'a-
vait déterminé à laisser sortir de ses Etats tout un peu-
ple si laborieux et si utile. Et voilà ce prince, à la tète
d'un grand nombre de chariots, d'éléphants, de cha-
meaux, de dromadaires et de chevaux, qui se met à la
poursuite du peuple d'Israël, pour l'arrêter dans sa mar-
che et le ramener captif en Egypte. Les Hébreux comp-
taient parmi eux soixante mille hommes, propres à faire
usage des armes, et armés, en effet, de pied en cap; mais
acculés à l'improviste dans un lieu tout à fait étroit,
Pharaon s'imagine qu'ils n'ont pu penser un seul ins-
tant à résister à sa formidable armée qu'il traîne après
l u i ; il se croit donc assuré de la proie qu'il poursuit.
Mais certainement Dieu, pour leurrer Pharaon par l'es-
pérance d'une victoire aussi facile, et pour l'immoler à
la gloire de sa juste vengeance, Dieu avait ordonné à
Moïse de faire engager le peuple en un lieu en apparence
si désavantageux : Dicturus est Pharao : Coarctatisunt
in terra, conclusit eos desertum. Etpersequetur vos, et
gtoriabor in Pharaone. Sur ce, saint Augustin s'écrie :
0 malheur de la félicité terrestre des pécheurs ! elle ne
sert qu'à susciter la lenteur de l'impunité, parce qu'elle
est elle-même un châtiment, puisqu'elle rend la volonté
plus perverse, comme un ennemi qui est déjà maître
d'une place se montre plus insolent : Nihil infelicius est
felicitate peccantium : quapœnalis nutritur impunitas,
et mala voîuntas, veluti hostis, intérim roboratur I
Or les Israélites, peuple grossier et charnel, loin d'a-
voir confiance en la sagesse divine et en sa miséricor-
dieuse bonté, qui leur préparait un triomphe si glorieux
et qui déjà avait fait tant de miracles pour les arracher
au joug de la tyrannie et de la servitude; en voyant un
ennemi formidable en la personne de Pharaon, qui se
met en mouvement contre eux et qui marche déjà sur
leurs traces, tombe sur leurs derrières et se dispose à les
tailler en pièces; ils tremblent tous de frayeur, se dé-
couragent, palpitent de crainte et s'effrayent : Cumque
appropinquaret Pharao, levantes oculos filii Israël vi-
derunt JEgyptios persequentes; ettimuerunt valde. Et
au lieu de se retourner avec les accents d'une humble
soumission et d'une entière confiance vers celui dont ils
doivent attendre tout secours, et qui leur avait déjà pré-
paré un passage magnifique et glorieux, ils se mettent
à désapprouver Moïse et Dieu lui-même avec des cla-
meurs de désespoir et de mépris : Clamaveruntque ad
Dominum et Moysen. Et, dans une folle idée, ils disent
— 153 —
à Moïse : Oh! l'imprudent dessein qui vous a passé par
la tète de nous engager à quitter l'Egypte; et n'était-il
pas mieux, plus sage de gémir sous le joug de Pharaon?
Plût à Dieu que nous ne t'eussions jamais écouté; fal-
lait-il quitter l'Egypte pour venir s'ensevelir dans un
vaste désert? Le beau service que tu nous as rendu ! le
bel échange que nous avons fait ! Mieux valait suppor-
ter la tyrannie d'un prince régnant sur des esclaves
que de périr par l'épée de ce prince vainqueur de leur
révolte? Forsitan non erant sepulcrain JEgypto, ideo
ttdisti nos ut moreremur in solitudine? multo melius est
servire JEgyptiis quam mori in solitudine l Langage in-
solent î Certainement l'intrépide Moïse, prodige de dou-
ceur et de longanimité (vir mitissimus), ne se défend
pas contre ces reproches, ne s'en offense p a s , ne s'en
disculpe pas, ne s'en indigne pas; et dissimulant l'in-
sulte qui lui est faite, il cherche à calmer les pauvres
tètes de ce peuple mutiné, et à leur faire naître au cœur
cette confiance en Dieu, qui obtient toute sorte de se-
cours, surmonte toutes les difficultés. Ne craignez p a s ,
leur dit-il ; soyez tranquilles : lorsque l'homme ne peut
rien, il s'appuie sur Dieu qui peut tout. Vous n'avez ni
courage, ni force pour combattre; eh bien ! Dieu lui-
même combattra pour vous, sans que vous vous soyez
préparés pour le seconder. Encore un instant, et vous
verrez les merveilles qu'il saura faire aujourd'hui pour
vous! Ces Egyptiens, si nombreux et si formidables,
dont la seule vue vous glace d'effroi, décamperont, se-
ront détruits et dispersés, je vous le promets ; et vous ne
les verrez jamais plus, sinon tout à fait éteints et dé-
traits. Nolite timere. Statt et videte magnalia Domini
quœ facturus est hodie. Dominus pugnabit pro vobis; et
vos tacebitis : Mgyptiosquos nunc videtis, mtnquam td-
tra videbitis in sempiiernum. Certainement Moïse est
plein de confiance, mais il n'est pas présomptueux; il
harangue le peuple, mais au fond de son cœur il élève le
cri de la prière vers Dieu. Et ce Dieu de bonté, oubliant
lui-même l'offense que les Hébreux lui ont faite, en se
méfiant de sa protection et de sa puissance : Pourquoi
demeures-tu plus longtemps à me prier? dit-il à Moïse.
La grâce est accordée. Donne l'ordre au peuple de s'a-
cheminer tout de suite ver6 la mer : Quid clamas ad me?
Loquere filiis Israël, ut proficiscantnr.. Et toi, en atten-
dant, étends la main avec confiance, élève ta verge sur
l'élément mobile, et partage les eaux en deux; c'est au
milieu qu'Israël passera à pied sec ; Tu autem éleva vir-
gam tuam, et extende manum tuam super marc, et di-
vide illud, ut gradiantur filii Israël in medio mari per
siccum. Je laisserai pousser jusqu'au bout l'obstination
des Egyptiens : ainsi ils ne s'apercevront pas du danger
qu'ils courent et se mettront à la poursuite des Israéli-
tes; alors ils trouveront une mort certaine là où ils es-
pèrent obtenir une victoire éclatante. Pharaon et toute
son armée sont des aveugles victimes qu'il est désormais
temps d'immoler à la gloire de ma souveraine justice :
et sous peu, au grand détriment de l'Egypte, le monde
apprendra ce que vaut l'endurcissement et quelle est sa
fin inévitable, il saura aussi ce que c'est que Dieu qui
punit : Ego autem indurabo cor JEgypiiorum ut perse-
quantur vos. Et glorificabor in Pharaone, et in omni
— 155 —
exercitu ejus. Et scient Mgyptii quia ego Dominus.
Le Seigneur avait à peine terminé ce discours à Moïse,
qu'on aperçut un étrange mouvement dans les régions
du ciel, suivi d'un immense ébranlement. C'est Par-,
change saint Michel, ange gardien du peuple d'Israël;
Michel, toujours prêt lorsqu'il est question de détruire
les ennemis de Dieu et de venger la gloire de son nom,
parce qu'il appartenait à saint Michel de punir l'orgueil
de Pharaon, qui avait renouvelé l'antique obstination
de Lucifer contre Dieu, en disant à Moïse : Qu'est-ce
donc que votre Dieu? je ne le connais pas et ne veux pas
le connaître ; et jamais je ne rendrai la liberté au peu-
ple d'Israël en le laissant partir : Quis est Dominus ut
audiam vocem ejus? Nescio Dominum, et Israël non di-
mittam. Par conséquent, saint Michel, qui marche
comme l'ange d e l à vengeance et de l'extermination, et
la colonne de miracle, qui suit sa volonté et son impul-
sion, change de position en même temps que l u i ; et de
la tête du camp des Hébreux, elle se transporte à l'ins-
tant à l'arrière-corps du campement, et vient s'établir
précisément entre le peuple d'Israël et les Egyptiens
leurs ennemis : Tollemque se Angélus Dei, quiprœcede-
bat castra Israël, abiit post eos; et eum eo pariter co-
lumna nubis, priora dimittens, post tergum stetit inter
castra JEgypiiorum, et castra Israël Déjà la nuit arri-
vait, et la colonne, reprenant sa fonction prodigieuse,
restreint sa lumière miraculeuse au côté qui regarde le
camp des Hébreux, et en éclaire les rangs comme si c'é-
tait en plein j o u r ; mais du côté opposé, qui était
tourné vers les Egyptiens, elle se couvre d'épouvantables
— 156 —
ténèbres et crée au-dessus de leur tète une nuit si épaisse,
si obscure et si terrible, qu'ils ne s'aperçoivent plus
eux-mêmes les uns les autres, quoiqu'ils soient face à
face, et chacun ne sait plus auprès de qui il se trouve
placé : Et erat nubes tenebrosa ithtminans noctem: ita
ut ad se invicem toto noctis tempore accedere non râlè-
rent. Moïse, sur ces entrefaites, obéissant au comman-
dement de Dieu, et plein de confiance en son pouvoir
tout-puissant, par lequel Dieu lui-même voulait opérer;
car commander à la nature, c'est la même chose que de
l'avoir obéissante; Moïse avait à peine étendu le bras
sur la mer et touché avec sa verge la superficie des on-
des, qu'un instant après des tourbillons de flots, cou-
rant à droite et à gauche et s'amoncelant les uns sur les
autres, se forment en masses très-élevées : lancées et
soutenues en l'air par la même voix qui, depuis plu-
sieurs milliers d'années, les tient enfermées entre cer-
taines limites qu'ils ne peuvent franchir : Legem pone-
bat aquis ne transirent fines suos (Prov. vin) ; puis il se
forme de chaque côté, comme deux chaînes de monta-
gnes, à la distance de dix mille pas environ l'une de
l'autre, et de la longueur de dix-sept, autant qu'on en
compte depuis les bords de la mer, du côté de l'Egypte,
jusqu'aux bords du lit de la mer opposé, du côté de l'A-
rabie, sur le point même où eut lieu ce passage miracu-
leux. Au môme instant Dieu suscite dans les airs un
vent extrêmement sec et violent, sur cette large voie,
iormée àl'improviste au milieu de la m e r , et dans quel
ques moments le fond boueux en fut desséché. Et ainsi
les douze tribus d'Israël, dont la première à mettre cou-
rageusement le pied sur ce chemin miraculeux, fut, se-
lon la tradition des Hébreux, la tribu de J u d a ; alors
Moïse étant à leur tète, ils commencèrent à marcher par
longues files, à pied sec, au milieu des flots amoncelés
sur leurs flancs, comme au milieu de deux hautes mu-
railles élevées à droite et à gauche pour leur défense :
Cum extendisset Moyses manum super mare, abstulit
illud Dominus : fiante vento véhémente, et urente tota
nocte; et vertit in siccum. Divisaque estaqua. Et ingressi
sunt filii Israël per médium maris sicci : erant enim
aquœ, quasi munis ad dexteram illorum, et Imam.
Quel prodige! quel spectacle magnifique! tableau
unique et digne d'admiration ! Une nuit obscure, éclai-
rée comme le jour, par la lumière d'une colonne formi-
dable ; la mer révoltée contre la terre ; les eaux amonce-
lées et des dangers effroyables au milieu d'une sûreté
parfaite; et au milieu de tant de prodiges, tout un
peuple de trois millions d'âmes, tranquille et joyeux,
sous l'égide de la protection divine !
Les choses se passent tout autrement du côté des
Egyptiens; enveloppés eux-mêmes de ténèbres profondes,
ils ne distinguent plus, ni où ils sont, ni où ils vont.
Apercevant seulement la marche des Hébreux, au pié-
tinement de tant de monde, aux cris de tant d'animaux
équipés, et comprenant qu'ils échappaient à leur main
tyrannique, ils se décident, tandis que la mer est à sec,
à les suivre sur leurs traces, et s'engagent dans les sen-
tiers par où les Israélites semblent s'envoler; mais ces
sentiers miraculeux pour les Israélites, sont la perte et
le tombeau des Egyptiens. Persequentesque Mgyptii
— 158 —
ingressi sunt post eos per médium maris. 0 stupides
victimes de la colère de Dieu! jusqu'où irez-vous en-
core?... L'aurore du jour commençait déjà à poindre sur
l'horizon. Jamque adrenerat vigilia malutina; et puis-
que des deux côtés, on avait marché toute la n u i t , toute
l'armée de Pharaon avec ses bagages immenses, encom-
brée de chevaux et d'éléphants, et de trois cents chars
armés en bataille, avait déjà atteint le milieu des eaux
sans regarder derrière elle, lorsque tout à coup, Dieu
fait éclater à l'improviste un de ces regards de châtiment,
qui fait couler comme de la cire, la mer formée en mon-
tagnes, et répandent aux quatre points cardinaux delà
terre, la frayeur et l'épouvante. Montes ftuxerunt sicut
ceraa facie Domiru ([Link]). Respicit terram,et faeit
eam tremere (Psal. cm). Et la colonne elle-même se
change en nuages, qui laissent échapper les éclats re-
doublés de la foudre se répandent en éclairs de feu,
éclatent avec un bruit effroyable et roulent avec fracas
au milieu de l'armée égyptienne, en rompent les rangs,
renversent les chariots, traînent par terre les enseignes,
mêlent, confondent et amalgament dans un épouvan-
table désordre, les hommes, les animaux, les armes, les
vivres, les équipages et font régner l'épouvante et la
mort. El ecce respiciens Dominus super castra Mgyplio-
rum per columnam ignis et nubis, interfecit eœercitum
eorum, et subcertit rotas curruum; ferebanturque in
profundum. A la funeste lueur des éclairs qui ne chas-
sent les ténèbres que pour accroître, découvrir toute
ThoTreur de cette nuit épouvantable, ils aperçoivent
et reconnaissent la nue qui tonne, l'ange qui lance la
— 159 —
foudre, le feu du ciel qui dévore; et, consternés, abat-
tus, ils jettent des cris de désespoir. « Fuyons, fuyons, se
disent-ils les uns aux autres, fuyons les peuples d'Israël.
Que pourrions-nous faire contre Dieu, qui combat lui-
même contre nous et en leur faveur? Dixerunt ergo
JEgyplii : fuyiamus Israelem ; Dominus enim pugnat
pro eis contra nos.) Insensés ! que dites-vous encore :
fuyons? vous n'en avez plus le temps. Les jours de la
longanimité, de la patience de Dieu sont passés; celui-
ci est le jour de sa juste vengeance. Il est lent pour
frapper, mais lorsqu'il se décide à frapper, rien ne lui
échappe î Moïse, en effet, d'après un nouveau signe de
celui dont le pouvoir est irrésistible, étend une seconde
fois la main sur la mer : il ordonne aux eaux amoncelées
de se répandre et se disperser pour reprendre leur pre-
mière forme, et de tomber de tout leur poids sur les
Egyptiens. Et voilà donc ces eaux intelligentes, ces
flots de châtiment, qui restent encore suspendus en l'air
dans tous les endroits de la mer où les Hébreux, sont en-
gagés; elles tombent au contraire avec impétuosité, et
se réunissent sur toute la longueur de leur lit occupé
par les Egyptiens, pour les ensevelir, eux et leurs équi-
pages pèle et mêle, et se mouvant ensuite pour les aveu-
gler et les détruire dans ses abîmes ; de manière que pas
un seul d'entre eux puisse échapper sain et sauf aux
horreurs d'un pareil désastre. Cum extcndisset Moyscs
manum contra mare, reversum est adptiorem locum ;
fugientibusque uEyyptiis, occurrerunt aqxuv; et invohit
eos Dominus in mediis fluctibus; nec unus quidem su-
per fuit ex eis.
— 160 —
Cependant, le peuple d'Israël, joyeux et tranquille,
continue son chemin à travers la mer desséchée, et il ar-
rive sain et sauf aux rivages opposés, où les flotsviennent
se briser en déposant à ses pieds, comme des trophées de
victoire, les cadavres et les dépouilles des Egyptiens,
abîmés dans les ondes furieuses : il reconnaît alors la re-
doutable vengeance d'un Dieu irrité contre des ennemis
impies, insolents,obstinés persécuteurs de la justice; il
admire la sagesse, la puissance, la bonté par laquelle
Dieu Ta délivré du joug d'une oppression si longue et si
cruelle ; et il se prépare en môme temps à craindre le Sei-
gneur, à avoir foi et confiance dans sa parole, et en la
parole de Moïse, serviteur et ministre de ses desseins
sur la terre. Filii autem Israël perrexermit per médium
sicci maris. Liber avitque eos Dominus in die illa de ma-
nu JEgyptiorum; etviderunt Mgyptios mortuos super
litus maris; et manum magnam quam eœercuerat Deus
contra eos. Timuitque populusDominum; et crediderunt
Domino, et Moysi servo ejus.

XV

L a colonne miraculeuse continue toujours à diriger l e s Israélites dans leur


chemin vers )a terre promise. — Tantôt elle s'appelle : n le Seigneur; »
tantôt : « Fange tiu Seigneur, » Cette colonne fut constamment un
vrai m i r a c l e , magnifique et éclatant. — A v e u g l e m e n t d e s interprètes
rationalistes, qui veulent faire passer le miracle d e cette colonne pour
un phénomène naturel.

Sinon que la colonne miraculeuse ne s'éclipse pas et


ne disparaît pas au milieu de cet épouvantable désastre ;
— 161 —
mais elle continue toujours à diriger, à protéger les Hé-
breux pendant le jour en les garantissant des ardeurs
brûlantes du soleil; et pendant la n u i t , en éclairant
leur marche pendant toute la durée de leur voyage, j u s -
qu'au moment de leur arrivée sur la terre promise.
Lorsque dans la suite, Moïse fait construire un taber-
nacle, c'est-à-dire une espèce de chapelle portative, où
il se recueille pour consulter Dieu et pour écouter ses
oracles, et autour duquel le peuple faisait ses prières ;
la colonne mystérieuse de piété vient se placer au-dessus
de ce même tabernacle, et le recouvre tout entier de son
ombre miraculeuse, comme pour le sanctifier et le pro-
téger; et jamais plus elle ne l'abandonna. Die qua
erectum est tabernaculum, operuit illudnubes (Nura. ix).
C'est pourquoi durant le jour, la nuée se développait au-
dessus du tabernacle, en forme de voûte ou de balda-
quin ; et durant la n u i t , elle brûlait au-dessus , de la
plus vive lumière. Sic fiebat jugiter : per diem operie-
bat illud nubes : et per noctem quasi species ignis. Et
tandis que pendant les marches que faisait le peuple, le
tabernacle porté sur les épaules des prêtres le suivait,
la nuée, qui était au-dessus pour le recouvrir, faisait
d'elle-même une semblable marche, sans cesser d'om-
brager aussi tout le peuple: et suivant l'expression de
Cornélius à Lapide, sur cette nuée miraculeuse, elle
ressemblait à un immense dais, pour voiler comme avec
une ombrelle, tout le peuple hébreu. Ambulabant omnes
Hebrœi sub hac nube , quasi sub relamine vel ombrella.
En effet, le voyage des hébreux, toujours à ciel décou-
vert, à travers les vastes déserts de l'Egypte ou de l'Ara-
— 162 —
Me, sous un climat brûlant, aurait été funeste et mortel,
si la bonté divine n'avait pris soin de tempérer une
aussi grande chaleur , en interposant sans cesse cette
nuée entre le soleil et le peuple voyageur. Cum Hebrœi
iter facerentper Arabiam, quœ radiis, et caloribus solis
torretur; habuissent iter molestissimum ; nisi De us hos
calores temperasset, radiis solis opponendo hanc nubem
(A Lap.).
Gomme aussi, lorsque la nuit survenait, ce n'eût pas
été un léger embarras, de procurer et de maintenir la
lumière à trois millions de personnes campées dans un
désert. Mais, comme quand le peuple s'arrêtait, le taber-
nacle se plaçait au milieu; ainsi, la colonne qui appa-
raissait au-dessus du camp pendant la n u i t , toute bril-
lante de l u m i è r e , elle répandait ses éclats parmi les
rangs des Hébreux. Et de plus, dès l'entrée du peuple
hébreu dans les contrées désertes, la colonne servait à
lui indiquer son chemin, à travers des contrées où on
n'aperçoit aucune trace de routes frayées et praticables,
sans guides : elle servait aussi à désigner les heures du
repos, des haltes et celles de la marche. Puisque dès le
matin, la colonne reprenant la forme de nuée, se mettait
la première en mouvement; et par la direction qu'elle
prenait, on voyait les lévites portant le tabernacle, la
suivre des premiers, et tout le peuple marchait sur leurs
traces, selon l'ordre des tribus. Ensuite, là où la colonne
s'arrêtait et se pliait, le peuple d'Israël s'arrêtait aussi
et se repliait encore lui-même; il plantait là ses lan-
ternes protectrices, et y demeurait jusqu'à ce que la co-
lonne, par ses mouvements, lui donnât le signal de re-
— 16J —
prendre sa marche. Tout cela est clairement raconté
dans les saintes Ecritures. Cunique ablatafuisset nubes,
quœ iabernacuJum protegebat, tune proficiscebantur
(Un Israël; et in loeo ubi stetisset nubes, ibi castrante-
tebantur. Ces paroles font parfaitement comprendre, ce
que d'ailleurs ajoute la sainte Ecriture, que rien n'était
fait dans le camp des Hébreux par la volonté des
hommes, mais la parole de Dieu en réglait les marches
et les haltes ; et Israël attendait et recevait avec con-
fiance les ordres de Dieu, par l'entremise de Moïse. Per
Verbum Domini figebant tentoria, et per Yerbum illius
proficiscebantur ; erantque in excubiis Domini juxla im-
perium ejus per manum Moysi. C\st-à-dire, comme le
remarque Rupert, que Dieu, au moyen du mouvement
ou du repos de la colonne, manifestait sa volonté ; de
telle sorte que cette nuée miraculeuse était comme sa
parole, par laquelle Moïse donnait l'ordre de partir ou
de s'arrêter. Per Verbum Domini, id est significatione
nubis, quœ erat signum divinœ voluntatis, sicut vox
loquentis.
Observons encore que cette nuée prodigieuse est ap-
pelée dans l'Ecriture, Y ange du Seigneur , parce q u e ,
comme le disent les interprètes, en précédant le camp
des Hébreux, maintenant, sa marche dans les régions
les moins élevées de l'atmosphère, elle ne se mouvait
pas elle-même, dans le sens du mouvement circulaire
du firmament, car dans ce cas elle aurait dù retourner
en arrière sur elle-même; elle n'était point mue non
plus par le souflle des vents, maispar la puissance divine
d'un ange caché dans l'intérieur de son sein, heureux
— 164 —
d'y résider, et qui la gouvernait comme un cocher de
voiture, fait mouvoir son char, ou comme un pilote ha-
bile et expérimenté, dirige d'une main ferme son vais-
seau sur la mer. Prœcedebat castra Hebrœorum mota,
non motu circutari cϕorum, ita enim in orbem raptata
fuisset, non etiam ventorum fJatu, sed ducente eam
angelo, qui erat quasi auriga columnœ (ALap.). C'était
donc un ange qui, dès le premier instant du départ,
étendait la nuée sur le premier rang du camp des voya-
geurs, pour le précéder, et la tenait suspendue dans
l'air, au dessus du camp tout entier, lorsqu'il devait
s'arrêter. Angélus ergo impellebat eam ut primam aciem
proficiscêntem prœiret, quando castra erant mutanda;
quando vero erant ftgenda, Angélus eam super castra
quasi defixam detinebat.
Bien p l u s , cette colonne est appelée encore dans la
sainte Ecriture : le Seigneur: Dominus prœcedebat eos;
et ses prodiges sont attribués, tantôt à un ange, tantôt à
Dieu: non p a s , dit saint Augustin, parce que Dieu se
trouvait l à , par sa divine substance qui remplit le
monde entier, mais parce qu'il y était de p l u s , par la
présence d'une substance différente et corporelle, visible
à l'œil humain. Per subjectam creaturam , eamdemque
corpoream, non per suam substantiam Deus hic oculis
mortaîium appariât. Mais afin de montrer, dit Hugo de
Saint-Victor, que là se trouvait un ange, ministre du
Seigneur ; et qu'en lui et par lui apparaissait Dieu lui-
même, que ce prodige était un effet extraordinaire, mi-
raculeux de sa puissance, de sa bonté pour son peuple.
Aliquando Domino, aliquando angelo factum tribuitur :
— 165 —
quia rêvera angélus Domini minister aderat, et Dominus
in ipso et per ipsum operans (In Exod.). Gela est claire-
ment manifesté par les expressions, qui en traitent dans
les divers passages de la sainte Ecriture où il en est
question.
C'est pourquoi, dans le psaume crv, il est dit : Dieu
lui-même étend dans le ciel une large nuée pour les
protéger et les défendre. Expandit nubem in protectio-
nem eorum. Dans le psaume cxx, l'écrivain sacré ajoute :
« Le Seigneur a veillé sur toi, ô Israël; le Seigneur a été
ta protection, afin que l'absence de la lune ne fut pas
un préjudice pour toi pendant la nuit, et que pendant le
jour tu ne fut pas grillé par les rayons du soleil. Domi-
nas protectio tua. Per diem sol non uret te, neque luna
per noctem. Et encore, on lit aussi dans le livre de la
Sagesse : « La nuée servit d'ombrage étendu au dessus
de leur camp; et vous, Seigneur, en prenant soin que le
soleilne vînt les endommager, leur avez miséricordieuse-
ment procuré une station bonne, aisée. Castra obumbra-
bat nubes... Solem sine lœsura, bona hospitii tribuisti
eis (Sapient. xvm). Et d'un autre coté, Dieu leur apprête
l'ombre d'un immense voile contre les chaleurs du
jour, et la lumière des étoiles, contre l'obscurité de la
n u i t ; c'est ainsi qu'il les conduit de plus en plus par la
voie des miracles. Deduxit illos in via mirabili, et fuit
illis in velamento diei; et luce slellarum per noctem
(Ibid. x). Finalement, Moïse lui-même dit au livre des
Nombres, dans la Bible : « Quand on cheminait, la nuée
du Seigneur était toujours au-dessus d'eux et avec eux.»
Nubes autem Domini super eos erat, cum incederent
— m—
(Numer. x). Et demandant à Dieu, chaque jour, la con-
tinuation de ses prodiges, Moïse lui adresse celte prière :
« Votre nuée les protège, ô Seigneur ; et en cette colonne
dénuées, TOUS devez toujours les précéder pour être
leur guide. Nubes tuaprotegat illos; et in columna nubis
prœcedas eos (Ibid. xiv). Que veut dire par là Moïse? si-
non montrer le miracle continuel, parce que la nuée de
Dieu, par excellence, n'est qu'une nuée, œuvre extraor-
dinaire de la puissance de Dieu. C'est ainsi que le Saint-
Esprit a voulu, depuis plus de trois mille ans, confondre
les modernes imposteurs qui ont osé nier ce miracle
avec tous les autres miracles qui sont rapportés dans
nos livres sacrés, en prétendant qu'il n'y avait là qu'une
aurore boréale ou tout autre phénomène naturel de l'é-
lectricité. Phénomène ! disent-ils, divinisé par le senti-
ment de l'enthousiasme pour le merveilleux; et en
représentant Moïse comme un habile politique, chef
d'un peuple grossier et superstitieux. Sophismcs hé-
roïques à l'égard desquels il est difficile de décider, si
c'est la bêtise ou l'impiété qui les ont imaginés \ Et en
vérité, peut-on croire que la nuée qui, pendant quarante
ans, éclaire les Hébreux toutes les nuits, et les garantit
du soleil tous les jours, n'est qu'une aurore boréale ou
un phénomène d'électricité. Quoi ! ce long office, non in-
terrompu pendant une telle période d'années, cette nuée,
qui se meut avec eux, s'arrête avec e u x , n'est qu'un
accident tout naturel ! Cela est impossible à croire et ne
peut se trouver que sur des terres aveuglément ineptes
ou impies. Pour croire que Moïse a voulu et a pu trom-
per trois milions d'hommes, en écrivant dans leur propre
— 167 —
histoire, qu'ils ont vu pendant quarante ans ans, cha-
que jour un miracle, qu'ils n'auraient pas vu; pour
croire, en un mot, que l'imposture et l'ignorance ont pu
jamais feindre, imaginer, persuader et perpétuer la mé-
moire d'un miracle aussi extraordinaire, si magnifique,
si publié, si permanent, n'est-il pas nécessaire de re-
noncer à la raison, au sens commun? n'est-il pasnéces-
saire de descendre jusqu'à l'ineptie de la crédulité des
plus petits enfants, de la stupidité des idiots? Mai3 rien
de tout cela, aucune de ces impossibilités ne saurait ef-
frayer la robuste crédulité des sophistes? pourvu qu'ils
ne soient pas dans l'obligation d'admettre, comme des
faits miraculeux, les récits de nos saintes Écritures, il
n'est aucune sorte d'invraisemblancequ'ils n'admettent;
il n'y a pas d'absurdité grossière qu'ils n'imaginent. Et
ces critiques superbes qui se donnent pour des hommes
supérieurs, incapables de soumettre leurs sentiments à la
foi et de les accorder avec le témoignage unanime de la
synagogue et de l'Eglise, en faveur des miracles de la
Bible ; ils n'ont pas honte de recevoir comme des oracles
les doutes de l'incrédulité, les arguments des impies.
Tant il est vrai que le chrétien qui renonce à la foi, ab-
jure le simple bon sens, et devient crédule pour des
inepties, en cessant de croire à la vérité des saints mys-
tères du christianisme!
Mais laissons ces faux savants se repaître dans les
délices de leur imagination et dans l'absurdité de l'or-
gueil ; etpour l'édification des lecteurs catholiques, pour
lesquels ce livre est principalement écrit, passons à ex-
pliquer; dans le sens spirituel et allégorique,- l'histoire
— 168 —
miraculeuse qui vient d'être racontée, et découvrons les
grands mystères de piété et de religion qui s'y trouvent
contenus.

XVI
La colonne qui g u i d e l e s H é b r e u x yers la terre promise est la figure de
l'étoile qui conduit l e s M a g e s à B e t h l é h e m . — T r a i t s divers d e res-
s e m b l a n c e entre ces d e u x p r o d i g e s .

L'apôtre saint Paul, écrivant aux Corinthiens, dit :


a Nos pères furent tous placés sous la protection d'une
nuée miraculeuse, tous passèrent la mer; tous, sous la
conduite de Moïse, furent (en figure) baptisés par une
nuée et dans la mer ; tous ont mangé la même nourri-
ture spirituelle, c'est-à-dire la nourriture qui signi-
fiait par figure l'Eucharistie; tous furent abreuvés par
les mêmes eaux spirituelles dont Jésus-Christ est le fond
et la source, qui les accompagnait partout, parce qu'ils
croyaient à sa venue prochaine et espéraient en l u i ;
mais il y en eut un bien petit nombre parmi eux qui eu-
rent le bonheur de plaire à Dieu, car ils périrent et furent
enterrés dans le désert. Or toutes ces choses sont arri-
vées dans l'Ancien Testament, notre condition actuelle
de chrétiens : Patres nostrî omnes sub nube fuerunt ; et
omnes mare transierunt; et omnes in Moyse baptizati
sunt in nube et in mari; et omnes eamdem escam spi-
ritualem manducaverunt ; et omnes eumdem potum spi-
ritualem biberunt (bibebant autem de spirituali, consé-
quente eos petra; petra autem erat Christus). Sed non
inpluribus eorum beneplacitum est Deo ; namprostrati
sunt in deserto. UMG AUTEM IN FIGURA FACTASUNT NOSTM.
(ï Gorint. x).
Mais saint Paul est le premier et le plus grand inter-
prète de l'Écriture sainte, parce que Jésus-Christ en
est ensemble l'interprète et l'auteur. Et cependant nous
n'entendons pas dire par là que le plus grand des in-
terprètes de l'Ecriture sainte, divinement inspiré de
Dieu, ait selon son caprice interprété et expliqué cette
môme sainte Ecriture, ce qui serait en même temps une
bêtise et un blasphème ; il est donc impossible de ne
pas conclure des paroles de ce grand apôtre qui viennent
d'être cités, que le voyage miraculeux des Hébreux est,
dans la plus stricte vérité de l'histoire, une figure des
mystères chrétiens, c'est-à-dire une histoire anticipée
des vicissitudes des peuples chrétiens dans le voyage
qu'ils font sur cette terre.
Et d'abord, disent les Pères de l'Eglise et les inter-
prètes, qui ne voit, dans le prodige de la colonne, le pro-
dige que la divine bonté opère en faveur des Hébreux?
Qui ne voit là une figure et comme une prophétie his-
torique du prodige de l'étoile que la même bonté divine
opère quinze cents ans plus tard, en faveur des rois
Mages d'Orient ? Columna ignis et nubis, duœ eastro-
rum Hebrœorum, fuit typus hujus stellœ (I lap. i n n
Matth.). C'est pourquoi, dit saint Jean Chrysostome,
comme en ce cas, la colonne des Hébreux fut leur guide
pour les diriger et les soutenir dans leur voyage à tra-
vers le désert ; de même l'étoile fut le guide des Mages,
qui les conduisait dans leur voyage à travers les con-
trées de la Judée inconnues d'eux : Ad viantium utilita-
— 170 —
fem runcfa dispensans : sicut itla quondam in eremo
nubis columna, pro opportunitate rerum mine stabat
loco, nunc progrediens movebat exercitum. (Hom. vr,
in Matth.) C'est ainsi, ajoute le même saint docteur,
qu'une mère affectueuse mène ses petits enfants après
elle en les tenant par la main, afin de les empêcher de
tomber et de se faire du mal. De même, Pétoile condui-
sait les Mages et la colonne des Hébreux; et l'une et
l'autre était leur guide, leur force, non-seulement pen-
dant l'obscurité de la nuit, mais aussi en pleine lumière
du jour : Neque enimpropter magos tantummodo : sed
prœibat quodammodo apprehensa manu trahens eos,
viamque demonstrans, lucente prorsus die, ac soie ruti-
lante (Ibid.) On observe encore que si tous les Mages n'é-
taient pas Ethiopiens, l'un d'entre eux, pour le moins,
étaient de cette nation, et les autres Arabes; parce que
la prophétie parle des Arabes et des Ethiopiens : Reges
Arabum coram illo procident Ethiopes. Or, ceux qui
parmi eux étaient Ethiopiens durent traverser eux-
mêmes la côte orientale de l'Egypte ; par la partie mé-
ridionale de l'isthme de Suez, et entrer dans l'Arabie
Heureuse, et de là venir par l'Orient en Judée, c'est-à-
dire que, guidés par l'étoile, ils firent le même chemin,
suivirent la même route et arrivèrent sur la même con-
trée que les Hébreux conduits par la nuée. Ainsi, cette
circonstance donne lieu à croire que le voyage des Hé-
breux avait prédit et figuré celui des Mages.
La colonne des Hébreux, comme on l'a vu, cheminait
quand le peuple devait marcher aussi, et s'arrêtait lors-
qu'il devail camper pour prendre sa nourriture ou se
— ni —
reposer; et durant ce repos elle demeurait fixe, sans
mouvement au-dessus de leurs têtes, non-seulement pour
les éclairer, mais aussi pour protéger leur camp contre
les ardeurs du soleil. Or c'est ainsi, dit saint Pierre
Chrysoîogue, que lorsque les Mages devaient chemi-
ner, leur étoile se mettait en mouvement et marchait
au-devant d'eux ; elle s'arrêtait tout à coup quand ils de-
vaient se reposer ; elle veillait à leur garde, et les éclai-
rait pendant la nuit comme une tendre mère veille quel-
quefois auprès du berceau de son petit enfant qui dort
pendant la nuit : Ambulante Mago, ambulat; sedente
Mago, stat Stella; Mago dormiente, excubat. (Ser. 159.)
Certainement la nuée qui conduit du haut du ciel
les Hébreux dans leur voyage, ne leur suffit p a s ; et ils
ont besoin de Moïse, leur chef visible qui les rassure
contre tous les dangers de leurs erreurs, en les aidant
par ses conseils à parvenir enfin en Palestine. Moïse,
en effet, interprète les phénomènes de la colonne èt règle
la marche de cette multitude aveugle, incapable de se
conduire elle-même sans désordre, même avec le se-
cours de la colonne. C'est ainsi, qu'il ne suffit pas aux
Mages d'avoir une lumière surnaturelle pour les guider,
d'avoir la résolution, le signal de l'étoile; il leur faut
encore l'explication, la réponse des interprètes de la
parole de Dieu sur la terre, afin de connaître et de
pouvoir continuer le chemin qui les conduit à Jésus-
Christ.
Une seule fois la colonne miraculeuse abandonne les
premiers rangs du camp des Hébreux et celle de les gui-
d e r ; elle les oblige à s'arrêter, sans savoir pourquoi,
pour continuer encore après leur chemin; c'est lorsque
Pharaon et son armée, étant arrivés sur les derrières du
peuple israélite, la colonne et l'auge qui la menait, se
mirent tout à coup entre les Egyptiens et les Hébreux.
De même, une seule fois Pétoile disparaît de la vue des
Mages; elle semble les abandonner au milieu de leur
voyage, et les oblige à s'arrêter à Jérusalem, c'est-à-dire
lorsqu'ils sont près de cette ville, où régnait Hérode,
vrai Pharaon, avec de véritables Egyptiens, dans les
Juifs, ennemis déclarés de tous'ceux qui cherchaient
Jésus-Christ. Mais comme la colonne ne cesse pas de
briller au premier rang du peuple, si ce n'est pour le
protéger sur ses derrières; et quoiqu'il ne l'ait pas
comme il l'avait d'abord, au-devant de ses yeux, cer-
tainement elle était autour de lui pour le défendre et
combattre pour lui ; ainsi, l'étoile des Mages, ou la lu-
mière et la puissance divine, dont elle était le signal et
l'expression, ne cesse pas de conduire les Mages en leur
voyage, si ce n'est pour les protéger pendant leur séjour
à Jérusalem. Ils ne la voient plus des yeux de leur corps,
cette lumière miraculeuse, car elle était passée du côté
des Juifs et d'Hérode pour les éclairer, afin que nonob-
stant leur détestable esprit, ils puissent donner aux
Mages une réponse certaine et sûre, capables d'éclairer
leurs âmes.
Maintenant, la colonne éclairait le camp des Hébreux
par derrière; elle était toujours pour lui un ministre
de la miséricorde divine. En se rembrunissant et ren-
dant plus épaissesles ténèbres des Egyptiens, elle était
devenue pour ses derniers un ministre des vengeances
divines. C'est d'elle que sortirent les éclats de foudre
et les éclairs qui mirent en route sur les traces du peupe
d'Israël, et leur firent trouver la mort avec leur tom-
beau dans la mer, comme l'observe saint Augustin; pen-
dant ce temps-là, la lumière divine se répandait sur
les saintes pages de l'Ecriture, au moment que les prê-
tres de la synagogue les interprétaient, pour désigner
clairement aux Mages le lieu et le temps de la naissance
du Messie : cette même lumière pour les Juifs et pourHé-
rode, qui la repoussaient, lui étaient rebelles et ne méri-
taient pas d'en jouir, se changeait en ténèbres profondes:
C'est ainsi qu'eux-mêmes ne voient pas, ne compren-
nent pas, ne connaissent pas Jésus-Christ, dont ils sa-
vent depuis longtemps le lieu de la naissance, et qui
était déjà comme au milieu d'eux; et la même révéla-
tion, la même sainte Ecriture, qui fut la lumière et le
salut des Mages. En aveuglant davantages les Juifs, et
rendant inexcusables, consomme leur condamnation et
leur perdition ; et le même prodige de miséricorde et
de vocation pour les Gentils, se change en un prodige
de redoutable justice et de réprobation pour les Juifs :
Divinas Utteras, quibus génies instruerentur, iiii excœ-
carenlur. (II. Epiph.)
Finalement, la colonne s'arrête et se repose au-dessus
du tabernacle et disparait seulement lorsque les Hébreux
ont atteint la terre promise. C'est ainsi que l'étoile des
Mages s'arrête au-dessus de l'étable de Bethléhem, véri-
table tabernacle, vrai temple de Dieu sur la terre, où
était le vrai Dieu du temple sous l'enveloppe de simple
mortel : Stetit supra ubi erat puer. Et lie disparaît, en
— 174 —
effet, qu'après que les Mages ont atteint à la véritable
terre promise, au lieu où il leur est donné de le contem-
templer de leurs propres yeux, de le connaître et de l'a-
dorer en Jésus-Christ, s'offrira lui et être heureux avec
lui.
Mais, comme nous l'avons répété souvent, les Mages
eux-mêmes étaient nos ancêtres et les premiers des
païens à venir au christianisme, c'est-à-dire à la vérita-
ble foi. Donc le voyage miraculeux du peuple hébreu,
dans un sens plus immédiat, fut la figure de leur voyage,
et, dans un sens plus éloigné, certainement non moins
vrai et non moins réel, puisque saint Paul l'a dit, fut la
figure de notre propre passage sur la terre. Essayons
donc, avec l'aide des saints Pères et des interprètes, de
faire ressortir en ce sens les significations mystérieuses
des circonstances de ce voyage prophétique.

XVII

Suivant une autre intcrpiétation cdlégoiique de l a même histoire, la


colonne est une figure de Jésus-Christ et de son divin e n s e i g n e m e n t . —
La grâce de la foi est la première des grâces d a n s Tordre du s a l u t . —
A u x rayons de sa lumière comme à ceux de la colonne, toute personne
peut facilement participer. — E l l e éclaire non-seulement tous les c h r é -
tiens* niais aussi les infidèles. — E t la foule du inonde lui doit toute
son existence, et tout c e qu'il p o s s è d e de vérité.

Premièrement, cette colonne est un beau type de Jé-


sus-Christ, puisqu'elle était en même temps et nuée et
lumière de feu. Or, comme nuée, dit Cornélius à Lapide,
elle signifiait l'humanité de Jésus-Christ, et, comme
feu, elle signifiait sa divinité : Christus est nubes qua
homo, et ignis, qua Deus. Cette belle interprétation est
fondée sur la sainte Ecriture et les saints Pères; c'est
pourquoi, comme la colonne avec sa lumière représen-
tait d'une manière toute particulière la puissance divine,
mais cachée et voilée pour les yeux corporels de l'homme,
c'est à cause de cela qu'elle est appelée le Seigneur. Ainsi,
dans l'humanité de Jésus-Christ, était représenté en
quelque sorte, d'une manière plus réelle, plus ineffable,
c'est-à-dire personnellement, le Verbe éternel, le Fils de
Dieu, Dieu lui-même, mais caché et invisible aux yeux
de la chair, et, à cause de cela, appelé par le prophète
Isaïe, le Dieu caché: Yeretu es Deus abscondilus (Is. XLV),
visible seulement au moyen de la foi. Et par le moyen
de la foi, en effet, il fut reconnu, il fut deviné, peut-on
dire en parlant des Mages, qui le saluèrent dans la per-
sonne d'un pauvre petit enfant grelottant de froid dans
nne étable de Bethléhem; et Pierre, Madeleine, Marthe,
l'aveugle de naissance le reconnaissent aussi à leur tour,
en un homme persécuté, jugé à mort parles Juifs; et le
bon larron et le Centurion le reconnaissent eux dans un
condamné expirant sur la croix. «Ainsi, dit saint Am-
broise, la nuée représente notre humanité dont le Verbe
éternel a daigné se revêtir, et que le prophète Isaïe (Sap.
xix) vit en en esprit sous la forme d'une petite nuée aussi,
mais plus subtile et plus légère, parce que cette sainte
humanité, formée par le Saint Esprit, ne fut jamais
souillée de faute : » Nubes est ncbula corporis nostri;
sed in Christolevis, idest cœlesli Spiriius sancti opéra-
~ 176 —
tione sancta,mdlàque sorde gravis. (Ps. cxvin.)Oh!
comme il est beau ce mystère ! ajoute Cornélius à Lapide.
La nuée des Hébreux leur apparaît, afin qu'ils puissent
résister aux rayons ardents du soleil; elle fut en même
temps elle-même, comme u n soleil caché parmi les
nues, qui éclaire sans aveugler, sans brûler, sans dé-
truire ceux qui le considèrent. C'est ainsi que le Verbe
divin, pour converser avec les hommes, est venu sur la
terre revêtu de notre chair mortelle, et, avec elle, il l'a
voilé, recouvert, comme onl'a vu (Let.i,§9), sa divinité,
afin que les hommes fussent capables d'en supporter la
vue, en ayant confiance en sa bonté. Sol, ut tolerari
posset, venit in nube, idest Deus, ut cum hominibus con-
versaretur ; venit in carne, qua deitatem suam velavit
et vestivit.
Mais touchons de plus près à notre sujet. La colonne
miraculeuse des Hébreux fut, comme il estait dans la
Glosse, livre où sont expliqués les saints Évangiles, la
figure de la lumière de l'Évangile même, c'est-à-dire de
l'enseignement de la vraie foi. Columna est lux Evan-
gelii. (Gloss. hic.) Cette interprétation est différente et
beaucoup plus conforme au sentiment commun des
théologiens. Car qu'y a-t-il de plus dans la doctrine
évangélique, sinon la sagesse de Dieu, la parole de Dieu,
le Verbe de Dieu, qui, par cette doctrine, se manifeste
aux âmes, comme vérité pour les instruire, comme voie
pour les conduire, comme rte pour leur procurer l'im-
mortalité; car il le dit lui-même : « Je suis LA VIE, LA
VÉRITÉ et LA VOIE : » Ego sum via, t e n t a s et vita.
(Joan. xi.) C'est donc avec raison, selon la belle doctrine
— 177 —
de saint Denis rapportée par Cornélius à Lapide, que la
lumière matérielle est l'image de Dieu qui, en la créant
la première de toutes les créatures, a voulu en elle se
dépeindre lui-même comme sur un tableau, et se rendre
en ses œuvres sensible au monde. Docet Dionysius lu-
cem esse Dei imaginent; ideoque primo a Deo creatam,
ut in ea quasi in imagine se depingeret, et mundo spec-
tabiïem se exhibent. (In I Gen.) Ainsi, la lumière spiri-
tuelle, c'est-à-dire l'enseignement de la véritable foi,
comme nous l'avons déjà observé (Let. 3), est l'image de
Jésus-Christ, le reflet de sa face auguste; puisqu'il se
montre dans les doctrines de l'Évangile, principalement
Lumière de lumière, et lumière qui éclaire tout homme
venant en ce monde. Voilà donc un beau trait de res-
semblance entre la colonne des Israélites et l'enseigne-
ment de la foi.
Cette colonne miraculeuse fut le premier des bienfaits
de Dieu envers le peuple résolu de quitter l'Egypte. Et
en effet, se proposant d'entreprendre un aussi long
voyage, la première chose dont ils ont besoin est un
guide sûr qui leur montre le véritable chemin qu'ils ont
à prendre pour arriver au pays où ils ont résolu de se
rendre. Or la colonne leur apparaît tout à coup à Ram-
nès prête à les conduire. Mais ce guide leur était beau-
coup plus nécessaire encore pour traverser les déserts de
l'Arabie, où l'on ne trouve aucune trace de route, pas le
plus petit sentier, aucun vestige de l'homme, mais
une immense étendue de plaines sablonneuses sous un
ciel de bronze, et, à cause de cela, les voyageurs sont
obligés, comme cela se pratique sur mer, de se servir de
la boussole pour régler la marche de leur chemin.
Or quelle plus belle figure de la nécessité, de ren-
seignement de la foi ? Saint Ambroise observe que le
monde matériel, sans la lumière du soleil, ne serait
qu'une vaste prison d'erreurs, dans laquelle les hom-
mes et les autres animaux, rendus immobiles au fond
de ce chaos de ténèbres profondes et n'apprenant rien
l'un de l'autre, ne pourraient ni vivre ni se reproduire.
Ce serait donc en vain, dit ce saint Père, que Dieu les
aurait créés, s'il ne leur avait pas procuré la lumière
pour y voir. C'est pour cela que la série des miracles de
la Création commence par la lumière, comme le point
pivotai entre Dieu et les autres créatures, et la création
de la lumière la plus vaste, la plus agréable, la plus
mystérieuse et en môme temps la plus nécessaire de tou-
tes les créatures. Unde vox Domini debuit inchoare,
nisi a lumine? Frustra enim esset mundus, si non vide-
retur. (Examer.)
Or la même chose arrive dans l'ordre intellectuel et
moral. Sans la lumière divine de la foi et de la vérité,
l'homme ne pourrait se mouvoir, opérer, vivre, de la vie
de la grâce; il ne pourrait faire un seul pas dans les
voies du salut éternel. A cause de cela, la grâce, qui
cherche à sortir de la véritable Egypte, c'est-à-dire des
régions de l'erreur et du vice, commence par la foi. Elle
est le premier des bienfait de la miséricorde divine, et
le dernier que sa justice retire à l a m e qui se rend vo-
lontairement rébelle à ce bienfait. « Tant que notre âme
réside dans notre corps, dit saint Paul, nous sommes
comme des voyageurs sur une contrée étrangère, qui
— 17» —
cherchent leur patrie : » Dum sumus in corporê, per,e-
grinamurû Domino* (II Corinth. v.) Non habemus hic
civitatem manentem, sed futuram inquirimus. (Hebr.
XIII.) Or, l'enseignement de la foi est Tunique guide cer-
tain, qui peut nous faire retrouver et reconnaître un
chemin au milieu des déserts de l'ignorance, nous sau-
ver au milieu des vastes champs de l'arène inconsistante
des opinions et des imaginations humaines, en nous
conduisant à la véritable terre promise, au ciel, pour le-
quel nous tous avons été créés, et vers lequel nous voya-
geons sans cesse, même en dormant.
C'est pour cela que, dans la sublime cérémonie du
Baptême, il nous est demandé : « Homme, que viens-
tu demander à l'Église de Dieu? » Quid petis ab Eccle-
$ia Dei? Nous répondons ; « L A F O I ! » Fideml Le mi-
nistre de la religion continue à nous interroger et dit :
« A quoi sert la foi? » Fides quid tibiprwstat? Et nous
répondons encore : a Cette foi nous sert pour acquérir la
la vie éternelle : Vitam ceternam.
La colonne des Israélites lut un guide facile, commun
à tous, universel, puisque, suspendue dans les hauteurs
du ciel, elle était exposée à la vue de tous ; et comme il
arrive de la lumière du soleil, sans étude, sans efforts,
sans application, mais en levant simplement les regards
vers un point de l'horizon, tous grands et petits, homines
et femmes, chefs et populations, maîtres et serviteurs,
peuvent également la connaître, également l'envisager,
également la suivre ; non pas les Hébreux seulement,
mais les Gentils encore et même les Egyptiens; d'autant
que, de persécuteurs d'Israël, ils auraient voulu devenir
— 480 —
ses frères et former un seul peuple, une seule famille
avec lui. Or voilà une belle figure des deux grands
caractères de l'enseignement de la foi que nous venons
d'expliquer en cette lecture. Cet enseignement divin,
si noble, si magnifique, si précieux, puisque c'est par
lui qu'il dépend de nous de triompher de nos ennemis
spirituels dans le temps et notre repos, notre gloire
pour l'éternité ; il est certainement facile, accessible à
tous. ïl se présente à tous, resplendit pour tous ; tous
enfin, peuvent en profiter, en jouir : tant qu'ils ne dé-
tournent pas leurs regards de cette lumière mystérieuse;
et s'ils sont des étrangers,ils peuvent par là s'incorporer
au véritable peuple d'Israël, à la grande famille de Jé-
sus-Christ. En effet, à peine nos Pères les païens sont-
ils impatients du joug de la véritable Egypte, c'est-à-
dire du culte des idoles et des turpitudes de l'idolâtrie,
et dès qu'ils pensent à les abandonner, qu'ils voient bril-
ler dans Rome, un guide divin pour l'enseignement
de la véritable foi qu'un véritable Moïse, c'est-à-dire
saint Pierre et ses successeurs établissent : enseigne-
ment facile, commun, tellement que tous ceux qui
veulent le connaître, y croire, en profiter, le peuvent
sans aucune sorte d'efforts, et à travers sa lumière bien-
faisante ils peuvent entrer dans le chemin d'une éter-
nité bienheureuse.
Et par quel autre moyen pourrait-on contempler une
immense nuit, à travers des déserts effroyables, si une
colonne de lumière, brillant du haut du ciel, pour dis-
siper tant d'obscurité, n'enseignait une voie sûre à tout-
un peuple quj \nyage sur des sables stériles et mou-
— 181 —
vents, sans se rappeler la belle expression de saint
Pierre, qui proclame renseignement de la foi, PUNIQUE
LUMIÈRE, le SEUL FANAL ALLUMÉ PAR LE DOIGT DE DIEU LUI-
MÊME, qu'il a établi et qu'il maintient toujours vivant,
au milieu du dessèchement et des ténèbres du monde
intellectuel, et qui sert de guide au peuple chrétien :
Sicut lucerna lucens in caiiginoso loco. (II Petr., i).
De plus, la colonne entourait et couvrait toujours le
tabernacle et ne s'en éloignait j a m a i s ; ainsi, l'ensei-
gnement divin, dans la véritable Église, qui est la sainte
Église romaine, véritable tabernacle de Dieu, parmi les
hommes, toujours visible et accessible, ne l'abandonne
jamais; mais il réside toujours auprès de celui qui en
est l'auteur, et qui a promis d'habiter avec l'Église jus-
qu'à la fin du monde pour maintenir son enseignement
et le perpétuer : Ecce ego vobiscum sum usque ad con-
summationem sœculi. (Matth., xxvm.)
Par conséquent, la sainte Église romaine est, dans les
temps modernes, ce que fut dans les temps anciens, la
synagogue de Moïse, et Rome, ce que fut Jérusalem :
c'est-à-dire l'unique piédestal de la foi et de la vérité :
Lucerna in caiiginoso loco !
La colonne, pour éclairer le peuple d'Israël, répandait
sa lumière au loin : ainsi les divers lieux où elle ne pou-
vait être aperçue, participaient plus ou moins aux
rayons de sa douce chaleur, suivant la plus grande ou
moindre distance qui les en séparait de la même ma-
nière que les malheureux habitants du pôle, qui ont
six mois de l'année pendant lesquels ils ne voient pas le
soleil, sont plus ou moins éclairés par les rares reflets
— i82 —
de sa lumière; ils ont des mois entiers de crépuscule,
qui les empêche d'être ensevelis pendant la moitié de
l'année dans les ténèbres d'une nuit profonde. Or, c'est
là une figure de l'enseignement de l'Église véritable-
ment catholique ou universelle, q u i , tandis qu'elle
éclaire et dirige le vrai peuple d'Israël, le peuple chré-
tien, reprend encore à grande distance, par toute la
terre, même parmi les peuples infidèles qui le connais-
sent à peine, les grandes vérités dont il se compose. En
effet, comme dès l'avenue de Jésus-Christ, la synagogue
des Hébreux (figurée par la nuée qui les guide dans leur
fuite de l'esclavage en Egypte), la synagogue des Hé-
breux, avec ses migrations, par ses séjours multipliés
parmi les peuples idolâtres, avec ses divines Écritures,
répandait et maintenait dans le monde la vérité primi-
tive, l'idée d'un Dieu qu'elle seule connaissait sans er-
reur : Notus in Judœa Deus; ainsi l'Église catholique
qui, de Rome où elle possède le Saint-Siège, s'étend par
tout le monde; avec sa doctrine, ses livres et ses exem-
ples, répand et maintient parmi les peuples, avec toutes
les vérités primitives, toutes les vérités chrétiennes : la
vraie idée, la vraie connaissance de Jésus-Christ qu'elle
seule possède dans toute sa pureté. Pour mieux compren-
dre ceci, recourons à une autre comparaison : un engrais
réel, et parfaitement visible sur une partie de la surface
du sol de la terre, qu'il pénètre, fait parvenir, par son
poids, les eaux fécondantes d'un suc qui empreint les
entrailles mêmes de la terre qui lui servent de lit et sont
comme une éponge; et il étend ainsi secrètement, à de
grandes distances du sol, son influence bienfaisante. De
— 183 —
même la véritable Église, avec son divin enseignement,
quoiqu'elle ne soit visible que dans telle ou telle autre
partie de la terre et à sa surface ; elle fait pénétrer invi-
siblement ses doctrines de vérité, même dans les pays
des hérétiques, des schismatiques, des mahométans et
des idolâtres. Son esprit essentiellement expansif, effi-
cace et fécond par le moyen des voyageurs, auxquels se
joignent les missionnaires, au moyen des exemples qui
sont la meilleure prédication; par le moyen même des
rapports commerciaux ou politiques, là où ne s'étendent
pas les communications religieuses, répand l'enseigne-
ment catholique qui filtre et s'étend à de très-grandes
distances, et contribue certainement à maintenir sur ces
terres infortunées une certaine chaleur, une sorte de
crépuscule de la vérité, qui empêche l'établissement
complet des ténèbres de Terreur et y maintient (une
ombre de société civile.
C'est pourquoi toutes les nations qui sont hors de l'É-
glise catholique, séparées d'elle par une plus grande ou
moindre distance, sans qu'elles s'en aperçoivent, parti-
cipent au bénéfice de son esprit. Ce faible levain de vie
intellectuelle par lequel elles appartiennent encore à la
grande famille des êtres intelligents et sociables, elle&
le doivent, sans le savoir, à l'influence invisible de cette
Église qu'elles persécutent ou méconnaissent. D'elle et
par elle elles reçoivent le peu de vérités qu'elles conservent
et dont elles abusent pour rester éloignées de cette tendre
mère ; et, sans s'en apercevoir, comme malgré eux-mê-
mes, les habitants de ces nations sont les disciples de
PÉglise, tandis que, au lieu d'être ses enfants respec-
— 184 —
tueux et soumis, ils se montrent ses ennemis acharnés.
Comme le soleil féconde toute la terre, mêjne là où ses
rayons ne pénètrent qu'indirectement, et vivifie, éclaire
les hommes qui n'apprécient pas ses bienfaits, ainsi que
les brutes et les simples végétaux privés d'intelligence,
qui n'entendent rien à la douce chaleur du soleil ; de
même l'enseignement de l'Église fait germer quelques
vérités, non-seulement parmi les peuples qui le connais-
sent, et croient en sa pureté; mais encore parmi ceux
qui se révoltent contre lui : c'est lui enfin qui maintient
et alimente tout ce qu'il y a de vérités sur toute la terre.
Et ce que l'Écriture sainte affirme de la lumière du so-
leil, est encore plus vrai de la lumière de renseignement
catholique, de la lumière spirituelle de la révélation di-
vine. Car, mieux que le soleil, la lumière de la révéla-
tion divine s'étend à tout le monde; elle est rame et la
vie de l'univers; il n'est pas d'intelligence créée qui
puisse lui résister entièrement ; qui lui soit étrangère,
qui ne participe pas de quelque manière à ses rayons vi-
vifiants : Sol illuminansper omnia respexit (Eccl., XLJI) ;
non est qui se abscondat a colore ejus. (Psal. XVIII.)
Qu'adviendrait-il donc du monde si, par hasard im-
possible, la divine lumière de la révélation venait à s'é-
teindre dans l'ordre moral dont l'Église catholique est
la dépositaire fidèle? Ce qui serait arrivé aux Israélites
si, tandis qu'ils s'étaient engagés à travers les déserts
inconnus de l'Arabie, ils avaient été privés tout à coup
de la lumière miraculeuse qui les guidait au milieu de
ces vastes déserts comme le seul, l'unique guide de leur
voyage. Ou, encore mieux, il en serait du monde moral
— 185 —
comme du monde matériel et physique, si un beau ma-
tin le soleil venait à s'éteindre et à disparaître pour tou-
jours.
C'est pourquoi, comme le monde matériel, tout à fait
privé de la lumière du soleil, retomberait dans le pre-
mier chaos, dans le désordre et la confusion; de même
le monde intellectuel et moral, s'il venait à manquer de
l'enseignement de la vraie foi, perdrait peu à peu toute
idée de Dieu, de l'âme, des lois morales; et le genre hu-
main, tombant d'erreur en erreur, de vice en vice, se-
rait replongé dans l'abîme de la dépravation et de la
barbarie contre laquelle l'Éternel, fatigué de patience,
déchaîna un jour le déluge universel; alors la terre, au
lieu de fournir au ciel une multitude d'élus, ne produi-
rait que des monstres pour elle-même et des réprouvés
pour l'enfer.
Ainsi de même que le monde physique n'existe que
dans un ordre d'utilité pour le monde moral ; la vie
temporelle n'est accordée aux hommes que comme moyen
d'arriver à la vie éternelle; du moment que toute trace
de vérité et de vertu disparaîtrait de la surface de la
terre, et que la famille humaine ne fournirait plus de
conquêtes à la grâce, plus de disciples à la vérité, plus
d'héritiers à la gloire de Dieu, un cataclysme plus épou-
vantable que celui de Noé viendrait de toute nécessité
fondre sur le genre humain pour l'anéantir.
Il est donc vrai que, sur environ huit cents millions
d âmes qui habitent la surface de la terre, deux cents
millions au plus sont catholiques et forment 3a vérita-
ble Église. Mais ce n'est pas seulement les catholiques
qui en sont les enfants, seuls participants à la douce lu-
mière qu'elle répand par son enseignement, aux grâces
spirituelles qu'elle distribue, pour les sanctifier, à l'au-
torité qui les gouverne, à la force qui les soutient, à
l'ombre tutélaire qui les défend; mais les six cents mil-
lions encore qui sont hors de son sein, malgré la plus ou
moins grande diversité de maux, de coutumes et d'opi-
nions qui les domine en les séparant entre eux, tous ont
quelque point de contact avec la douce lumière de l'en-
seignement catholique et en sont éclairés, alimentés, se
reposent à son ombre ou se réchauffent à sa chaleur :
Sicut lucerna in caiiginoso /oco. 0 sainte Église ro-
maine , vraiment catholique, c'est-à-dire universelle î
parce que tu étends à l'univers entier la mystérieuse lu-
mière de ton enseignement, que ta mission est noble et
précieuse pour faire subsister le monde moral, pour y
maintenir l'esprit de vérité ! Avantage inestimable de la
mystérieuse et divine bonté ! que notre langue se des-
sèche et que notre main cesse de tenir une plume si ja-
mais aucune de nos paroles, aucun de nos écrits pouvait
être opposé, malgré notre volonté, à ta sainteté, à ton
infaillibilité !
— 187 —

XVIII

Le prodige de la colonne, inutile sans le ministère d e M o ï s e , est la ligure


de la nécessité de I'Ègtîse pour l'intelligence et pour l'usage de la révé-
lation divine. — D i e u , en s'associant Moïse pour accomplir la délivrance
de son peuple, a indiqué les desseins de sa P r o v i d e n c e , e n associant
l'Eglise catholique au grand œuvre du salut des h o m m e s .

Mais la colonne des Israélites, non-seulement figurait


la facilité et l'universalité de renseignement de la foi,
mais encore la nécessité du concours de la véritable
Église pour rendre cet enseignement facile et universel.
En effet, la colonne fut aperçue de tout le monde dès
qu'elle parut immobile dans l'air, et ensuite lorsqu'elle
se mit en mouvement pour se diriger vers la mer. Mais
personne, dès le commencement, ne comprend rien à ce
phénomène. Il est nécessaire que Moïse en explique le
mystère ; qu'il annonce que c'est le moyen choisi de
Dieu pour tirer son peuple de la servitude d'Egypte et le
conduire à la terre promise. Il fut nécessaire que Moïse
déclarât aux Hébreux qu'il était indispensable de mar-
cher sur les traces de la colonne et de voyager avec elle
en toute confiance; c'est cette explication de Moïse qui
rassure les Hébreux, leur fait voir dans la colonne un
gage de la protection divine, et les entraîne à mettre sans
crainte le pied sur le lit desséché de la mer, et marcher
avec confiance entre les eaux amoncelées de part et
d'autre dans Pair. Par conséquent, sans le ministère de
Moïse, le prodige de la colonne aurait bien été inutile :
il fut resté une énigme obscure et impénétrable pour le
— 188 —
peuple d'Israël. Sa lumière et son mouvement miracu-
leux auraient laissé le peuple timide, indécis, indifférent.
C'est pourquoi l'Écriture sainte, après avoir dit que le
camp des Hébreux ne se mouvait et ne s'arTètait que sur
la parole de Dieu, qui se manifestait par le mouvement
ou par le repos de la nuée miraculeuse : Per verbum
Domini figebant tentoria, et per verbum illius profici-
scebantur; elle ajoute que, quoique la colonne se mît en
mouvement ou qu'elle s'arrêtât en son chemin, le peuple
d'Israël, pour marcher sur ses traces, attendait que
Moïse en eût donné l'ordre et le signal. Ainsi c'était
Moïse qui interprétait toujours la parole de Dieu; et
cette parole, et ce guide céleste étaient clairs pour le
peuple, quand la parole du chef temporel en était l'in-
terprète et se joignait à la parole de Dieu pour la confir-
mer : Erantque in excubiis Domini, juxta imperium
ejus PER MANUM MOYSI. (Num., IX.)
Maintenant qui ne comprendrait au premier coup
d'œil l'importante signification de cette circonstance?
Comme la lumière de la colonne signifie la révélation
divine contenue dans l'Écriture sainte, l'enseignement
de la foi, et toutes les inspirations immédiates que la
grâce répand dans l'esprit des hommes ; de même l'ange
invisible non moins que l'ange visible, c'est-à-dire
Moïse, dans la personne duquel était concentrée la syna-
gogue, fut la figure du souverain pontife de Rome, dans
la personne duquel toute PÉglise catholique se trouve
représentée lorsqu'il parle, comme on dit : ex cathedra.
Parconséquent, cette circonstance du ministère d'un ange
terrestre, de Moïse pour expliquer et rendre utile le pro-
— 189 —
dige de la colonne, fut une véritable prophétie de la né-
cessité du ministère de la synagogue, pour expliquer aux
Mages le prodige de l'étoile , et de la nécessité du minis-
tère de l'Église catholique et de son chef, pour expli-
quer, déterminer et définir le sens de la révélation di-
vine contenue dans les livres sacrés, comme la vérité
des inspirations, des lumières, des visions de la grâce,
que chaque chrétien en particulier peut recevoir immé-
diatement de Dieu. C'est pour cela qu'un écrivain ecclé-
siastique a dit : « Le mot ange signifie Messager, et par
là, il désigne les pasteurs, les docteurs de l'Église, qui
sont envoyés pour annoncer et expliquer les préceptes
de la vie éternelle. Ces envoyés ou messagers, soutenus
par la nuée miraculeuse, c'est-à-dire par les lumières
qu'ils puisent dans l'Écriture sainte, précèdent le camp
du vrai peuple d'Israël, c'est-à-dire de la société des
fidèles qui constituent VEglise; car ce sont eux qui
distribuent la science divine, expliquent son véritable
sens : « Angélus, qui interpretatur Nuntius, significat
Doctores, qui nobis prœcepta vitœ annuntiant. Et cum
nube, id est scientia Scripturarum, castra Israël, idest
Ecclesiam prœcedunt ; quia cum scientia Scripturarum
prœsident. (In Exod.)
Donc, de même que la colonne toute seule ne suffit
pas pour guider le peuple d'Israël à travers les solitudes
du désert, ou au milieu des flots séparés de la mer, et
pour le conduire jusqu'à la terre promise ; de même le
saint Évangile ne suffit pas pour guider les peuples
chrétiens dans les déserts du monde, et le conduire au
salut éternel, sans le ministère catholique. Oui, l'Évan-
— 190 —
gile lui-même, séparé d'une autorité divine, visible, qui
l'explique, est un livre scellé avec sept cachets; une
énigme, un mystère auquel on ne comprend rien de
déterminé, de précis; et dans lequel l'orgueil de l'exa-
men privé trouve trop souvent une pierre d'achoppe-
ment et d'erreur. La confiance en les inspirations par-
ticulières soustraites au jugement de l'Église catholique,
est la voie la plus cerlaine pour se tromper et pour tom-
ber dans les illusions les plus funestes. Malheur à vous
donc qui voulez séparer ce que Dieu a si bien uni! la
colonne de Moïse, la sainte Écriture, de l'interprétation
légitime de l'Église catholique. Gomme Israël, nonob-
stant la lumière divine qui apparaissait à tous, certai-
nement sans Moïse, loin d'arriver à la terre promise, il
n'aurait pas même fait un seul pas pour sortir de
l'Egypte; comme nous-mêmes, nonobstant la révélation
divine contenue dans l'Écriture sainte, qui est entre les
mains de tout le monde, sans le souverain pontife, loin
d'arriver au ciel, nous ne ferions seulement pas le plus
petit chemin pour sortir de Terreur! Croyez-en à l'ex-
périence, revenez sous l'obéissance et la verge pastorale
de Moïse : alors, seulement la révélation divine des
saintes Écritures, avec laquelle vous marchez mainte-
nant dans les sentiers de la perdition, deviendra pour
vous une lumière sincère, un guide certain !
On remarque encore que la nuée s'appelle Y Ange du
Seigneur, pour montrer que toute espèce d'anges ne
saurait servir de guide sûr dans l'économie et dans l'in-
telligence des choses divines ; car saint Paul nous avertit
que souvent l'ange des ténèbres se change en ange de
— m—
lumière, et par là, il prévient les fidèles de se tenir âur
leurs gardes, pour ne pas admettre des doctrines diffé-
rentes ou contraires à celles qu'ils ont entendues prê-
cher par l u i , lors même qu'un ange viendrait les leur
annoncer. L'ange du Seigneur est le seul bon ange, parce
qu'il est envoyé de lui, qu'il parle en son nom, et se
manifeste par sa parole qui lui sert de guide : Angélus
Domini. Per Verbum Domini proficiscebantur. Et cet
ange est celui qui a été récemment accepté pour tel par
Moïse : Per manum Moysi. Il en fut ainsi semblable-
ment de la lumière : au premier jour de la création, à
peine lance-t-elle ses rayons sur l'univers, qu'il est
écrit : Que Dieu la vit, et après l'avoir vue, il l'approuva
comme étant bonne : Vidit Deus lucem quod esset
bona. (Gen.) Maintenant, comme nous l'avons plusieurs
fois remarqué dans le cours de cet ouvrage, cette lu-
mière physique qui éclaire les substances matérielles,
selon saint Paul, est la figure de la lumière de la foi
qui éclaire les âmes. Lors donc que Dieu a dit dans l'É-
criture que la lumière qu'il venait de créer était bonne ,
il a voulu signifier que toute lumière n'est pas bonne,
et qu'il faut se méfier de celle qui n'a que l'apparence
de la lumière; mais qu'il n'y a de bonne que celle qu'il
a créée et qui reçoit son approbation. C'est-à-dire que
toutes les manières d'entendre et d'expliquer la sainte
Écriture ne sont pas bonnes ; toutes les idées qui se pré-
sentent à l'esprit de l'homme, et qui de prime abord
peuvent sembler salutaires, ne viennent pas de Dieu.
Que ce n'est pas toujours Dieu qui parle à notre cœur
lorsque nous croyons entendre sa voix ; ce n'est pas
— 192 —
toujours l'Esprit-Saint qui se meut, lorsque nous pré-
sumons éprouver son impulsion; ce n'est pas toujours
l'ange du Seigneur qui nous éclaire, quand nous croyons
apercevoir sa lumière ; que toutes les apparences ne sont
pas toujours des réalités comme on pourrait le penser;
que toute inspiration particulière n'est pas bonne, toute
doctrine ne vient pas du ciel, toute révélation n'est pas
divine ; en un mot, que nous pouvons nous tromper et être
facilement trompés. Qu'il existe des anges de ténèbres,
de faux prophètes qui s'arrogent des missions divines,
quoique Dieu proteste qu'il ne les a pas envoyés; qu'il
est nécessaire à cause de cela que nos doctrines, nos
opinions, nos idées, nos inspirations, notre guide soient
expliqués par Moïse, soient assujettis au jugement de l'É-
glise et de ses ministres, et que ce guide est nécessaire-
ment bon, cette vérité est sincère, cette doctrine est
p u r e , cet enseigenment est saint qui vient véritable-
ment de Dieu ; et celui-là vient véritablement de Dieu
qui a l'approbation des ministres de Dieu.
Mais comment Dieu veut-il que Moïse élève sa verge,
étende sa main pour séparer en deux les eaux de la m e r ,
et ensuite qu'il les rétablisse dans leur premier état, au
lieu où elles reposaient? Dieu, qui avait établi un guide
miraculeux dans le firmament, ne voulait pas de lui-
même ouvrir un chemin à travers la mer, quoiqu'il
n'y eût rien de plus facile pour lui. Le Dieu qui, par une
colonne miraculeuse a confondu l'armée des Égyptiens,
avait-il donc besoin de Moïse pour accomplir ses des-
seins ? Et encore après, était-il nécessaire que, dans le
désert, Moïse touchât avec sa verge le rocher pour en
— 193 —
faire jaillir une source d'eau vive, afin de désaltérer le
peuple d'Israël? Était-il nécessaire que Moïse se mît en
prière pour faire descendre du ciel la manne? était-il
nécessaire que Moïse élevât le serpent de bronze sur une
perche, pour guérir de la fièvre le peuple d'Israël? La
colonne miraculeuse, et en elle Dieu est présent au mi-
lieu du peuple d'Israël, elle l'accompagne partout et le
protège : certes, nonobstant cette protection et ce guide
divin, il paraîtrait que Dieu ne peut sans Moïse accom-
plir le mystère de miséricorde et de salut temporel de
son peuple. Quel homme mystérieux est donc ce Moïse,
sans lequel le peuple d'Israël ne peut éviter aucun mal,
ni recevoir le moindre bien ? Or qui ne voit pas en tout,
ceci la prédiction claire et précise, l'indication exacte
et anticipée de la volonté de Dieu, au sujet de la sainte
Église, dont l'économie providentielle a été établie pour
éclairer et sanctifier les hommes et sans laquelle il leur
est impossible d'opérer leur salut?
Le passage des Israélites à travers la mer irritée est
la figure du baptême, puisque saint Paul l'a dit, et l'É-
glise le confirme lorsqu'elle fait lire, sous le titre de pro-
phétie , le samedi saint, alors qu'on baptise les catéchu-
mènes, l'histoire de ce miraculeux passage du peuple
de Dieu à travers les eaux de la mer; et huit jours après,
elle dit à ces nouveaux baptisés : « Maintenant que vous
avez traversé la mer Rouge, revêtus d'habits blancs,
approchez-vous du banquet sacré et royal de l'Agneau
auquel vous avez été invités, et chantez des hymnes de
gloire à Jésus-Christ, notre libérateur et notre guide. »
Ad regias Agni dapes? — Amicti stoh's albis, — post
n. 43
—m—
transitum maris rubris — Christo canamus principi
(Hymn. Sab. in alb.)
La même interprétation est confirmée dans une cir-
constance indiquée dans l'Écriture, à savoir que Dieu fit
dessécher le fond boueux de la mer, divisée en deux, par
le moyen d'un vent véhément et chaud, qu'il laissa souf-
fler pendant toute cette nuit miraculeuse : Fiante vento
vehementi et urenteper totam noctem, vertit in siccum.
Et comment pourrait-on autrement expliquer ces pa-
roles du livre de l'Exode dans la Bible, en les rappro-
chant de ces autres paroles du livre des Actes des Apô-
tres : « Le jour de la Pentecôte étant accompli, on en-
tendit tout à coup un bruit extraordinaire, et comme
un souffle véhément qui, partant du ciel, descendait sur
la terre : » Cum complerentur dies Pentecostes... Factus
est repente de cœlo sonus tanquam advenientis spiritus
vehementis. (Act., 2.)
Donc dans les paroles du livre de PExode citées plus
h a u t , le Saint-Esprit s'est dépeint lui-même quinze
cents ans avant sa venue. Ce vent qui dessèche en une
seule nuit le fond de la mer Erythrée, fut la figure du
Saint-Esprit, dit la Glosse, du Saint-Esprit qui, avec la
lumière de la sagesse et avec le feu de son amour, a des-
séché le bourbier de vices dont le monde était encom-
bré , infecté. Tellement qu'il était impossible d y mettre
le pied sans être englouti ; par là, ce passage dangereux
est devenu praticable pour le peuple de Dieu. Et dès le
jour où l'Esprit-Saint est descendu sur les apôtres en
forme de vent favorable, il ne cesse plus de souffler sur
la sainte Église, et de l'inspirer pendant son pèlerinage
— 495 —
sur cette terre, au sein des ténèbres du siècle, dans les
temps d'ignorance et de malheur: Vento vehementi 7

id est Spiritu Sanvto mundum sapientia sua exsiccante.


Totam noctem, idest adversitatis vel prœsentis igno-
rantiœ. (Gloss. in Exod.)
Mais observons encore que ce vent souffle au milieu
des eaux et au-dessus d'elles, et lorsque Moïse a étendu
sa baguette. Quelle plus belle figure pouvions-nous donc
avoir du baptême, dans lequel et par lequel l'âme n'est
délivrée de la servitude du démon et ne passe sur le lit
de la grâce qu'après que le Saint-Esprit, au moyen de la
forme qui est prononcée sur nous, mêle et sanctifie les
eaux et que le prêtre l'accompagne du signe de la croix !
Le même mystère, selon le sentiment unanime des saints
Pères et de la sainte Église, a été figuré par cet endroit
du livre de la Genèse où on lit qu'au commencement,
après la création, la terre était stérile et vide, plongée
dans les ténèbres profondes, tandis que l'Esprit du Sei-
•• gneur s'agitait au-dessus des eaux: Terra autem erat
inanis et vacua; et Spiritus Domini ferebatur super
aquas. (Gen., i.) O grand mystère! Gomme dans Je monde
matériel la création ne commence que par le Saint-
Esprit et par les eaux; de même, dans le monde moral,
une nouvelle création a lieu par le Saint-Esprit et par les
eaux salutaires du sacrement de Baptême : Nova créa-
tura (Il Gorinth.,v),c'est-à-dire toutunmondereligieux,
le monde de la rédemption. Ainsi la terre était obscure
et inféconde, la mer Erythrée impraticable, avant qu'un
souffle mystérieux, poussé sur les eaux et au milieu des
eaux, n'eût fécondé l'une et desséché l'autre. Voilà des
— 196 —
prophéties splendides, magnifiques de la nécessité du
baptême', puisque, afin que la terre stérile et inféconde
du cœur humain ait la chaleur et la lumière qui la ren-
dent fertile, il faut qu'elle soit régénérée par les eaux et
par le Saint-Esprit, et la mer agitée du siècle devient
par le même moyen une route sûre et facile pour le sa-
lut, emblèmes superbes de cette grande sentence du Sau-
veur du monde : « Si l'homme n'est point régénéré par
le Saint-Esprit et par les eaux, il ne peut entrer dans le
royaume des cieux : » Nisi quis renatus fuerit ex aqua
et Spiritu Sancto, non intrabit in regnum cœlorum.
(Joan., n.)]
Et en effet, dit saint Isidore, rien ne figure aussi bien
le baptême que le passage des Israélites à pied sec à tra-
vers la mer Rouge; puisque, de même que leurs enne-
mis, qui marchaient sur leurs derrières avec la tête de
leurs armées, furent ensevelis au sein des eaux, ainsi,
par le baptême, sont effacés les péchés, et le démon est
étouffé par le sang de Jésus-Christ: Marerubrum bapti-
smum Christi sanguine consecratum significat. Hostes
a tergo sequentes cum rege moriuntur; quia peccata
prœterita delentur in baptismale, et diabolus suffoca-
tur. (In Exod.) Mais l'apôtre saint Paul a très-expres-
sément observé que les Israélites n'avaient reçu le bap-
tême, figuré par la mer Rouge et au-dessous de la co-
lonne miraculeuse, que par le MINISTÈRE DE MOÏSE : Sub
nube fuerunt; bapiizati sunt INMOYSI, et in mari; et par
ces paroles, d'après u n interprète, saint Paul entend que
la forme du baptême a été figurée parla colonne mysté-
rieuse qui en était le symbole; tandis que la mer en
— 497 —
était la matière, et Moïse le ministre : ce qui place,
comme dans toutes les circonstances de la révélation di-
vine, la figure à côté de la chose figurée ; et encore, il
paraîtrait que saint Paul aurait voulu indiquer et aver-
tir que le baptême ne peut être administré que par la
sollicitude et le zèle du véritable Moïse, qui est PÉglise.
In Moysi baplizati sunt.
C'est à cause de cela que saint Augustin dit : « Re-
connaissez, ô mes chers frères, dans la baguette de
Moïse la figure du mystère de la croix, puisque, comme
l'ancien peuple de Dieu n'aurait pu être délivré de la
servitude de Pharaon, si Moïse n'avait pas étendu sa ba-
guette au-dessus de la mer; de même le peuple chrétien
aurait péri éternellement, si le signe de la croix de Jé-
sus-Christ n'avait p^s été élevé et étendu sur le monde,
au sein de l'Église et par l'Église : » In virga mysterium
sanctœ crucis agnoscite; nisi virga supra mare elevetur,
populus Dei a Pharaonis potestate non tollitur. Sic si
sancta crux elevata non esset, christianus populus in
œternum periisset.
C'est ainsi encore, et à la prière instante et par la con-
sécration de l'Église, placée toujours au-dessous d e l à
nuée lumineuse, c'est-à-dire de l'enseignement de Dieu,
et toujours avec la profession de la véritable foi, que le
véritable peuple de Dieu, le peuple chrétien, s'est nourri
de la véritable manne de la divine Eucharistie, qu'il
s'est désaltéré aux eaux limpides de la grâce, qui décou-
lent des sacrements comme d'une roche salutaire frap-
pée par la baguette de Moïse. C'est ainsi qu'il adore le
serpent mystérieux de bronze étendu sur le bois de la
— 19» —
croix, qui, comme le dit Nôtre-Seigneur Jésus-Christ lui-
même en l'évangile de saint Jean (ch. in) était la figure
de son auguste et sacré corps élevé sur la croix au Cal-
vaire. Le peuple chrétien a mis en Jésus-Christ toute sa
confiance,t par lui il a été arraché à ces bêtes féroces
de l'abime, c'est-à-dire soustrait à la mort du péché que
lui avaient imposé tyranniquement les démons de l'enfer.

XIX
L a défaite honteuse e t terrible de la p u i s s a n c e é g y p t i e n n e , et la victoire
signalée que le peuple d'Israël remporte dans la mer E r y t h r é e , est la
figure emblématique de la destruction de la p u i s s a n c e de l'idolâtrie et
du triomphe mémorable de la foi chrétienne d a n s R o m e . — Monuments
tout à fait visibles qui n o u s restent de ce beau triomphe.

Mais ayant jugé à propos de parler de la grandeur et


de l'efficacité du saint ministère de l'Église dans la hui-
tième lecture de ce livre, ce qui était convenable à la di-
vision adoptée ; nous allons nous efforcer de considérer
ici un instant un autre admirable prodige que l'ensei-
gnement de la foi catholique a opéré dans le monde, figuré
lui-même certainement dans le miracle par lequel la co-
lonne mystérieuse des Hébreuxles délivre de leurs enne-
mis égyptiens, en leur procurant un triomphe complet.
Les Hébreux, en effet, étaient à -peine sortis de
l'Egypte, qu'ils se trouvèrent embarrassés dans une ter-
rible position. Pharaon avec son armée était prêt à leur
tomber dessus; la mer d'un côté, et de l'autre des monts
infranchissables, leur rendaient toute fuite impossible ;
ils devaient inévitablement succomber aux attaques de
— 499 —
la tyrannie par une destruction certaine; cependant il
n'en fut pas ainsi. La puissance divine, suppléant à leur
impuissance, prend la défense de son peuple choisi, qui
déjà ne pouvait plus compter sur aucun secours hu-
main : par un certain nombre de miracles, elle change
donc les dangers en moyens de défense et de salut; elle
le fait sortir content, joyeux et avec gloire, d'un chemin
où il s'était engagé avec crainte, et où il aurait trouvé
une défaite certaine, entière, inévitable. Tant de forces
6i formidables réunies de tous les points de l'Egypte
contre le peuple de Dieu, sont dissipées comme de la
poussière jetée au vent. Pharaon périt avec toute son ar-
mée, et leurs cadavres et leurs dépouilles serviront de
marchepied et de guide à ce même peuple d'Israël, qu'ils
avaient voué déjà à la destruction et à l'opprobre.
Quelle plus belle figure du peuple chrétien que ce
qui est arrivé au peuple de Dieu! A peine est-il sorti
d'une véritable Egypte, du culte des idoles, des turpi-
tudes de l'idolâtrie, pour voyager sous la conduite d'un
véritable Moïse, qui est PÉglise, sous la protection d'une
véritable colonne de lumière, qui est la doctrine de la
foi et de la vérité, dans le sentier de la véritable terre
promise, qui est le salut pour l'éternité ; qu'il se trouve
placé, d'un côté, entre les hauteurs d'une orgueilleuse
philosophie qui est une mer de tous les vices, et d'un
autre côté, qu'il est poursuivi à mort, sur ses derrières,
par toutes les forces de Pempire romain, concentrées
entre les mains des empereurs païens. Par conséquent
la destruction entière du christianisme naissant, dans
d'état d'apparente faiblesse et de tiraillement où il se
— 200 —
trouvait semblait devoir être inévitable et certain,
comme déjà avait paru inévitable et certain l'anéan-
tissement du peuple d'Israël dans la position diffi-
cile où Pharaon était venu le surprendre. Et tout
cela paraissait si facile et si assuré aux yeux des empe-
reurs, que le prenant pour un fait accompli, tandis que
ce n'était encore qu'un symptôme cruel, un vœu de leur
orgueil et de leur barbarie, ils s'étaient déjà fait par
leurs courtisans des félicitations publiques, des monu-
ments et des statues avec ces inscriptions fastueuses :
« Au divin Dioclétien, pour avoir détruit radicalement
dans tout le monde jusqu'au souvenir des superstitions
chrétiennes. » D. Diocletiano, christiana superstitione
ubique delata. 0 Pharaons, ô tyrans aussi stupides que
cruels ! 0 Égyptiens, monstres de tyrannie aussi insen-
sés que fanatiques et vils ! Vous chantez trop tôt vic-
toire, en vous flattant vous-mêmes d'un succès incer-
tain!... Mais que dis-je? Il y a déjà quatorze siècles que
les tyrans dont je parle ont disparu de la scène du
monde; ils ont fini avec leurs vices, avec leurs supersti-
tions, avec leurs injustices, d'insulter le ciel et de
déshonorer la terre.
Et de cette même mystérieuse colonne, de cette même
religion chrétienne, qu'ils regardaient eux comme si
vile, et qu'ils voulurent anéantir en déployant une fu-
reur aussi constante contre ses sectateurs, du sein de
cette religion chrétienne sont sortis les anathèmes, les
excommunications, les condamnations, les jugements
sévères par lesquels la puissance divine a dissipé, comme
le vent dissipe une poussière légère, l'immense appareil
201 —
de la puissance païenne de Rome. Un seul de ses regards
a suffi pour une si vaste entreprise : Respcxit Dominus
super castra JEgyptiorum. A ce simple regard de Dieu,
les hordes barbares du Nord, comme la foudre inatten-
d u e , fondent sur le monde païen au plus fort de sa
puissance. Les courses intrépides qu'elles font, avec la
rapidité de l'éclair, dans les provinces de l'empire ro-
main ne laissent pas d'autres traces que celles de la des-
truction et de la mort. On ne peut expliquer l'enthou-
siasme de destruction auquel se portent ces barbares,
qu'en recourant à l'influence d'une force supérieure et
secrète qui les a choisis pour être les ministres de ses
vengeances. Ils renversèrent les camps du vrai Pharaon,
abaissèrent l'orgueil et punirent la barbarie des monstres
couronnés qui se délectaient dans l'effusion du sang des
chrétiens. Ils anéantirent les forces, et détruisirent jus-
que dans ses fondements l'empire romain, maître sou-
verain du monde entier. Toute grandeur fut abattue,
toute résistance vaincue, toute gloire disparaît pour
toujours dans les profondeurs de l'oubli et du mépris :
Interfecit exercitus eorum, subvertit rotas curruum,
ferebanturque in profundum. La baguette mystérieuse
de Dieu, c'est-à-dire le signe de la croix tenue en main
par le vrai Moïse, qui est l'Église catholique unie à son
chef, sous la protection d'une nuée lumineuse, c'est-à-
dire sous le nom d'un seul Dieu en trois personnes,
touche les eaux et les réunit ensemble, en submergeant
du même coup les barbares, ministres fidèles de la ven-
geance divine, et les réunit dans l'unité de la même foi.
Chose admirable ! Dans cette mer Erythrée elle-même,
— 208 —
dans cette Rome, qui fut le théâtre sanguinaire de toutes
les barbaries des idolâtres contre le christianisme ; cette
Rome elle-même où Pidolàtrie régnait en souveraine,
s'efforçant de submerger dans le sang la foi chrétienne,
fut anéantie dans une véritable mer de sang humain.
Les empereurs et leurs palais , les prêtres des faux
dieux et leurs temples, les philosophes et leurs écoles,
le peuple idolâtre et son sénat, tout fut abattu et dé-
t r u i t ; et de tant d'armées puissantes , de tant de forces
formidables, de tant de richesses, de tant de dynasties
impériales, de tant de millions d'idolâtres qui pendant
trois siècles se succédaient dans l'exécution de l'infernal
dessein de détruire le vrai peuple de Dieu, il n'en est
pas resté un seul dans lequel subsiste le sang impur de
la Rome idolâtre : Nec unus quidem superfuit ex eis.
Au contraire, comme la colonne miraculeuse, au
temps du grand événement, devient plus lumineuse
pour les Hébreux, et pour les Égyptiens plus nébuleuse,
plus obscure ; ainsi, au temps de la persécution païenne,
la doctrine céleste de la foi chrétienne, qui semble plus
déraisonnable, plus absurde et plus vile aux hommes
pervers; aux yeux des âmes humbles et droites, elle
apparaît plus sublime, plus belle, plus divine. Le peuple
chrétien, comme précédemment le peuple hébreu, jouis-
sant de cette lumière plus forte et plus glorieuse , de-
vient plus confiant en Dieu, plus docile et plus obéissant
au véritable Moïse, à l'Église catholique : Et credide-
runt fiiii Israël Domino, et Moysi servo ejus. Moïse
•eufin,*dès le moment du passage de la mer Erythrée, tou-
jours p k o é sous la protection de la colonne miracu-
— 903 —
leuse, et avec les miracles dont Dieu lui avait donné lê
secret ou la clef, continue pendant quarante ans à con-
duire le peuple d'Israël à travers les déserts; attentif à
le nourrir familièrement, à le restaurer avec assiduité,
à le guérir de ses maladies; et lorsqu'il était attaqué
par des ennemis qui essayaient de l'empêcher de suivre
sa marche il le faisait triompher dans les combats, jus-
qu'à ce qu'enfin il le fit entrer dans la terre promise. De
même l'Église, depuis l'épreuve des persécutions qu'elle
supporte des tyrans, toujours placée à l'ombre de la foi
divine et des promesses de Jésus-Christ qui est avec
elle, et avec la puissance des miracles de l'ordre de la
grâce dont Dieu lui a confié les trésors, l'Église continue
depuis quinze siècles à guider les chrétiens à travers la
vie incertaine et tortueuse du monde : veillant toujours
à les éclairer de ses doctrines, à les nourrir de ses sacre-
ments , à guérir les maladies de leurs âmes par ses re-
mèdes spirituels, à les défendre par son zèle et par ses
prières. Et ainsi, quelque nombreuses qu'aient été les
sectes d'hérétiques qui ont tenté de troubler son repos
par la perversité de leurs doctrines, quelque grands
qu'aient été les monarques qui ont voulu persécuter
avec toute la force de leur puissance le peuple de Jésus-
Christ, en essayant de troubler la merveilleuse paix de
son existence sur la terre ; ils ont été successivement
vaincus et soumis, et au milieu des vicissitudes conti-
nuelles des dynasties, des empires qui, à coté de ce
peuple chrétien, s'élèvent ou disparaissent à la suite
des révolutions humaines, lui seul, toujours vainqueur
et immortel, continue avec sécurité et continuera j u s -
— 204 —
qu'à la fin du monde son pèlerinage terrestre, jusqu'à
ce qu'il entre triomphalement dans la -véritable terre
promise du royaume du ciel.
Eh quoi plus ! retenons cette particularité notée par
la sainte Écriture : que le peuple d'Israël, déjà sûr d'être
sauvé sur le lit de la mer Erythrée mis à sec, vit de lui-
même à ses pieds les cadavres et les dépouilles des
Égyptiens; et encore, dis-je, cette particularité prophé-
tique a son accomplissement dans le véritable peuple
d'Israël, dans les chrétiens catholiques romains, puis-
que c'est principalement dans Rome que le chrétien voit
à ses pieds, et piétine chaque jour les débris superbes
de Rome païenne? N'est-ce pas dans Rome, sur ses
places mêmes, où un véritable P h a r a o n , Néron, et ses
successeurs au pouvoir, se sont montrés comme des bètes
féroces contre le véritable peuple d'Israël, le peuple chré-
tien? N'est-ce pas dans Rome qu'un véritable Moïse, le
souverain pontife, successeur de saint Pierre, a le pou-
voir royal, aux lieu et place de ces monstres du paga-
nisme?N'est-ce pas dans Rome que les restes des temples
de l'idolâtrie servent de piédestal, de fondement et d'or-
nementation aux temples des chrétiens? Et les colonnes
et les obélisques prostitués autrefois à toutes les hontes
de la superstition, sont aujourd'hui transformés en
piédestaux de la croix et en trophées des mystères du
christianisme. Entendez en effet l'une de ces colonnes,
celle qui a été dédiée par le souverain pontife Paul V,
avec la chère image de la sainte Vierge sur son faîte :
svelte et toute glorieuse elle semble s'élancer dans le
ciel, en face de la plus gracieuse des églises du monde,
— 205 —
à côté de la magnifique basilique de Sainte-Marie-Ma-
j e u r e ; entendez cette colonne qui vous adresse cette
belle parole par l'inscription dont elle est ornée; elle
raconte à l'univers chrétien sa grandeur, en disant :
« Moi, qui autrefois soutenais, par Tordre de César
Vespasien, à ma grande humiliation, le temple impur
d'une fausse divinité, surnommé à tort le temple de la
Paix; auj ourd'hui, j oyeuse et contente de porter l'image
sacrée de la Mère de Dieu, ô Paul V, je ne cesserai ja-
mais de publier la gloire de ton nom devant tous les siè-
cles! «Impurafalsi t empli quondamnuminis,—Jubente
mœsta sustinebam Cœsare. — Nunc lœta veri per fer ri
matrem Dei; — J e , Paule, nullis obticebo sœculis. » Et
au côté opposé on lit : « L'antique colonne de feu porte
maintenant la lumière aux âmes pieuses, c'est-à-dire
aux Hébreux: afin qu'elles puissent de nos jours tra-
verser avec sécurité les déserts dans lesquels il n'y avait
pas autrefois trace de chemin. »0r, cette colonne indique
le chemin de la demeure du ciel par une lumière toute
divine, en représentant sur son faîte le mystère de la
sainte Vierge Marie : Jgnis columna prœtulit lumen
piis. — Déserta nocta ut permearent invia-Securi. Ad
arces hœc recludit igneas-Monstrante, ab altasede,
collem Virginis. Entendons encore le modeste obélisque,
placé à droite de la tribune de la même basilique, dans
lequel on conserve le suaire de Notre-Seigneur Jésus-
Christ, etqui dit : «Celui qui autrefois servait avec tris-
tesse de sépulcre à Pempereur Auguste défunt, conserve
aujourd'hui avec bonheur le suaire de Notre-Seigneur
Jésus- Christ qui vit éternellement. » Christi Domini, in
— 206 —
œternum vitentis cunabula lœtissime tolo, qui mortui
sepulchro Augusii tristis serviebam.
0 gloire! ô triomphe éternellement mémorable de la
loi catholique sur toutes les forces du monde et de Ten-
ter conjurées ensemble pour la détruire : Hœc est Victo-
ria, quœ vicit mundum fides noslra. (I Joan., v.)

XX

Explication humaine d e la m ê m e figure. — Condition du chrétien dans


cette v i e . — J é s u s - C h r i s t est la véritable n u é e lumineuse qui le pro-
t è g e , l'éclairé, le fortifie et le défend. — L a miséricorde divine s'étend
même sur les pécheurs. — B a s s e s s e et chute d e ceux qui se laissent
aller à la tentation du désespoir ; châtiment qui les attend. — N é c e s s i t é
d e la prière et son efficacité au milieu d e s dangers d e la perdition
éternelle. — L e s coqs d e Pharaon e t l a mora'e qu'ils signifient. — L e
chrétien triomphe de toutes les tentations en J é s u s - C h r i s t . — S a con-
solation et sa gloire lorsqu'il sera parvenu vainqueur d e s e s p a s s i o n s
d a n s le royaume du ciel.

Dans le prodige de la colonne lumineuse a été non-


seulement figurée la sainte Église catholique, mais en-
core toute âme fidèle qui voyage sur cette terre d'exil
et d'attente. Considérons-la donc encore u n peu sous
cet autre point de v u e , et après nous être exercés à
l'explication du sens littéral et du sens métaphorique
qu'il convient de lui attribuer, ne reculons pas devant
l'interprétation simplement humaine ou morale de cette
figure tirée de la Bible; car telle est la prodigieuse fé-
condité de la parole de Dieu contenue dans nos livres
sacrés, qu'elle présente en même temps différentes signi-
— 207 —
fixations, divers sens, mais tous prévus à dessein par son
divin auteur. C'est ainsi que les mêmes histoires qui
ont servi à prophétiser les divins mystères de notre foi
servent encore d'instruction et d'exemple pour la ré-
forme de notre vie.
Dieu ne voulut pas conduire les Israélites par la voie
supérieure de la Méditerranée, parce qu'il ne voulait
pas les exposer au désagrément de la guerre avec les
Philistins au commencement de leur voyage ; parce que,
comme le remarque la sainte Écriture, cela aurait pu
les faire repentir d'avoir abandonné l'Egypte. Or, dit
saint Grégoire, c'est ici une figure du ménagement af-
fectueux et plein de tendresse dont Dieu fait usage en-
vers les âmes nouvellement converties à la foi chré-
tienne ou à la sainteté de la grâce, et des trois états par
lesquels il les conduit. Il a prévu que ces âmes encore
faibles et incertaines dans leur résolution généreuse
d'abandonner l'Egypte véritable, qui est le monde, et
ses ténèbres et sa corruption, doivent trouver dès le
commencement facile et sûr le chemin dans lequel elles
sont engagées, le service divin doux, et la pratique des
vertus chrétiennes agréable. Ce n'est pas que lorsqu'elles
sont plus avancées dans les voies du salut éternel, il ne
les éprouve pas des contrariétés et des revers, afin de les
affermir dans leur détermination par le contraste des
tentations; pour les rassurer enfin en les comblant
de la plénitude de ses grâces et des charmes de
la perfection : Très inodi sunt hominum conversa-
rum : in inchoatione inveniunt blandimenta dulce-
dinis : in niedio tempore certamina tentationis; ad
extremum vero plenitudinem perfectionis. (Hom.
Le peuple d'Israël chemine donc avec facilité dès le
commencement de sa sortie d'Egypte, il ne rencontre
aucun obstacle pour le décourager, protégé qu'il est à
l'ombre ou sous la lumière de la colonne miraculeuse
et guidé par Moïse; mais bientôt il se trouve entre la
mer naturellement infranchissable d'un côté, et de
l'autre, des rochers inaccessibles, tandis que l'armée de
Pharaon le presse sur ses derrières: cela signifie, selon
Origène, le chrétien même, qui dès les premiers pas
qu'il fait dans les voies de Dieu, à la lueur de la foi, sous
l'égide de PÉglise catholique, se trouve exposé à la ten-
tation des trois grands ennemis de l'homme. Le premier,
la mer empestée des mauvaises exemples et des maxi-
mes encore plus mauvaises d'un monde corrompu; le
second, les monts incultes et difficiles à gravir des pas-
sions de la chair, que celui qui veut s'élever des pro-
fondeurs du vice jusqu'aux élévations sublimes de la
vertu a besoin de surmonter, comme pour s'élever des
déserts de cette malheureuse vallée de larmes jusqu'aux
régions du ciel; le troisième, ce sont les persécutions du
démon et de ses sectateurs, puisqu'il a été écrit : Tous
ceux qui veulent suivre Jésus-Christ par les voies
d'une piété sincère doivent s'attendre à être persécutés :
Si Mgxjptum fugias, id est ignorantiœ tenebras; si se-
quaris Moysen, id estlegem Dei; occurret tibi mare,
id est contradictiomim fluctus; venis ad Behebephon et
Magdalum : quia a vitiis ad virtutes, a terra ad cœlum
venientibus, ardua calcanda via est. Persequetur Myyp-
tius, id est potestas dœmonum, quia scriptum est : Om-
— 209 —
nés qui pie volunt vivere in Christo Jesu, persecutionem
patientur. (In Exod.)
Il n'est pas nécessaire pour cela de perdre courage.
La colonne des Hébreux était une nuée qui les recou-
vrait et les défendait par son ombre des ardeurs du so-
leil pendant le jour, et des dangers ou des pièges de
leurs ennemis pendant la nuit, en les éclairant. Or,
quelle plus belle figure de Jésus-Christ, dit Cornélius à
Lapide, qui, avec l'ombre toute divine de ses mérites, de
sa puissance, de sa bonté, recouvre et protège les fidèles,
ses serviteurs, contre les assauts des tentations, contre
la justice d'un Dieu indigné par le péché, et enfin
contre la malice des hommes: Christus, instar hujus
columnœ, fidèles suos obrumbrat etprotegit.
En effet il s'est comparé lui-même, dans l'Évangile,
à cette volaille domestique appelée la poule, qui réunit
ses petits au-dessous de ses ailes pendant l'orage et
qui les défend avec tant d'ardeur contre l'atteinte
des autres animaux, de manière à mériter d'être citée
comme étant l'emblème de la tendresse maternelle :
Quemadmodumgallina congregat pullos suos sub alis.
(Matth., xxm.)
N'est-ce pas là ce mystère d'amour par lequel Jésus-
Christ s'est offert un jour en spectacle, pour nous ombra-
ger sous les deux bras de sa croix, comme à l'ombre de
deux ailes, acceptant sur ses épaules divines les coups de
la flagellation, auxquels faisait allusion un prophète lors-
qu'il disait à Dieu : Protégez-moi, Seigneur, sous l'ombre
de vos ailes : Sub timbra alarum tuarum protège me.
(Psal. xvi.)
n. H
— 240 —
Le môme Prophète dit encore, en s'adressant à l'homme
cette fois : « Il te fera une ombre au-dessous de ses
épaules, et tu recevras du secours, protégé par ses ailes : »
Scapulis suis obumbrabittibi, et subpennis ejus sperabis.
(Psal. xc.)
Mais la nuée était faite en forme de colonne ; c'est à
cause de cela, dit encore Cornélius à Lapide, qu'elle fut
une merveilleuse figure de Jésus-Christ ; une véritable
colonne qui sert de soutien à son Église, et qui, en la
faisant participer à sa fermeté, en fait la colonne et le
boulevard de la vérité : Christus est columna : quiaipse
futeit Ecclesiam; et facit, ut ipsa sit columna et firma-
mentum veritatis. (In Exod.)
Or Jésus-Christ communique sa fermeté et sa vertu,
non-seulement à PÉglise en général, mais encore en
particulier à tous les membres qui la composent. C'est
pourquoi saint Jérôme dit que Jésus-Christ est une co-
lonne à cause de sa croix, par laquelle il soutient tout
le genre humain : Crux Christi est humami generis co-
lumna* (In Psal. xcv.) Saint Isidore dit encore très-claire-
ment : Jésus-Christ fut très*bénignement figuré par la
colonne des Hébreux, parce qu'étant lui-même ferme et
résolu dans le bien, il soutient notre faiblesse et nous
rend courageux, constants dans la pratique de la vertu :
Christus est columna, quia rectus et firmus : fulcims
inprmitatem nostram. (In Exod.) Et comme en lui et par
lui nous devenons prêtres sacrificateurs par son holo-
causte, lumière en ses doctrines, vie en sa. fécondité, de
petits agneaux par sa douceur et des lions par sa force ;
de même, par la vertu et la puissance qu'il nous trans-
met, de fragiles pécheurs que nous sommes, exposés à
succomber au plus léger souffle de la tentation, nous
devenons suivant sa promesse, avec lui et par lui, de
véritables colonnes dont le temple de Dieu, son Père,
sera u n jour orné dans le ciel : Qui vicerit, faciam eum
columnam in templo Deimei. (Apoc, m.) C'est pourquoi
enfin, dans le Cantique des Cantiques, Pâme fidèle est re-
présentée s'appuyant sur son hien-aimé, pour pénétrer
dans les tabernacles de Péternité : Progreditur.... inniœa
supra dilectum suum* (Cant. vi.)
Ah ! ce n'est point sur l'appui fragile des opinions
humaines qu'on arrive au ciel, qui est la véritable terre
promise ; mais à Paide et par le soutien de la foi et de
la grâce divine de Jésus-Christ, seule et unique colonne
qui ne s'écroule jamais!
Le mystère de l'humanité et de la divinité de Jésus-
Christ a été figuré par le double miracle de la colonne
d'Israël, comme u n mystère d'espérance et d'encoura-
gement pour tout chrétien. C'est pourquoi, dit de La
Lyre, par la colonne nuageuse on doit entendre l'hu-
manité de Jésus-Christ, par laquelle il a donné de si
grands exemples de patience, puisque par la méditation
de ces exemples, Phomme prend force et courage, cons-
tance et fermeté, au milieu des tribulations qui l'assiè-
gent et des tentations dont il est environné ; Per colum-
nam nubis, intelligitur kumanitas Christi : in qua dédit
exempta patientice ; ex quorum consideratione accipit
homo in tribulatione, in tentatione, virtutem constarUiœ.
(In Exod.) La colonne de feu et de lumière signifie en-
suite la divinité de Jésus-Christ, par laquelle, en éclai-
— 212 —
rant les fidèles à la lueur des éclats de la grâce, il les
conduit à travers les eaux marécageuses de la vie pré-
sente , sans qu'ils soient altérés par le péché : Per
columnam ignis vero, divinitas Christi, illuminans homi-
nem lucz gratiœ suœ; et sic fidèles transeunt mare pres-
sentis viiœ sine peccato.
Ensuite les tribulations de la vie, comme il est dit
des eaux de la mer Erythrée qui se changèrent en une mu-
raille protectrice pour le peuple d'Israël, sont transfor-
mées pour les fidèles en motifs de joie, suivant ce que
dit saint Paul : « A mesure que mes tribulations se mul-
tiplient, mon allégresse augmente; lorsqu'il semble-
rait que je devrais tomber sous le poids de ma faiblesse,
c'est alors que je me sens plus ferme et plus solide :
Sequitur : Aquœ erant eis quasipro muro; quia tribu»
lationes concitatœ fiunt materia gaudii. Hinc Paulus :
Superabundo gaudio in omni tribulatione. Cum infir-
mer', tune potens sum. Il est à remarquer, comme la
sainte Écriture se complaît à le répéter, que c'était Dieu
lui-même qui servit toujours de guide aux Israélites,
autant dans la nuée qui les conduisait pendant le jour
que dans la colonne lumineuse qui les éclairait pendant
la nuit ; et que ce Dieu de bonté, dans ces deux circons-
tances diverses, comme le sont la nuit et le jour, a été
toujours le conducteur constant de son peuple : Domi-
nus prœcedebat ad ostendendam viam per diem in co-
lumna nubis, et per noctem in columna ignis ; ut dux
esset itineris utroque temporis. Belle figure de la protec-
tion affectueuse de Dieu pour le vrai Israël, pour l'âme
chrétienne ; soit qu'elle se trouve dans l'obscurité de la
— 213 —
nuit des tentations, soit qu'elle jouisse du jour d'une
tranquillité agréable, et d'une douce paix. Dieu, avec la
lumière de sa foi, lui sert de guide et de confort, de dé-
fense et de soutien ; et cette lumière divine qui ne con-
naît pas de couchant ne lui manquera jamais : Nun-
quam defuit columna nubis per diem, neque columna
ignis per noctem.
Ces traits de miséricorde divine ne sont pas seulement
pour les âmes justes et fidèles. C'est pourquoi il a été
écrit qu'elle était claire et opaque, confortable pour le
jour, et resplendissante pour la nuit. « Or, dit saint Gré-
goire, dans la sainte Écriture le jour signifie la vie des
justes, et la nuit celle des pécheurs , suivant ces paroles
de saint Paul : Vous qui autrefois étiez ténèbres, main-
tenant vous êtes devenus la lumière du Seigneur : »
Dies,mtajusti, nox peccatoris ; (Eph., v.) unde ; Fui-
stis aliquando tenebrœ, nune autem lux in Domino.
(Greg. Hom. 21.) Donc la colonne qui fortifie pendant
le jour, et resplendit pendant la nuit, c'est Jésus-Christ
qui console et restaure les justes, et il n'exclut pas dans
l'Église, les pauvres pécheurs de sa divine miséricorde,
mais il les éclaire et les réchauffe, afin que, comme
s'écrie l'apôtre saint Pierre, l'étoile nationale de la grâce
de la vérité apparaisse et brille dans leurs cœurs : Donec
luciferoriaturincordibusvestris. (II Petr., i.)
O cœurs trop endurcis et ingrats des Hébreux ! vous,
qui avez été prévenus par tant de démonstrations de la
divine bonté, dans la position difficile dans laquelle
vous vous trouviez votre confiance faisait défaut, vous
n'invoquiez pas votre Dieu, mais vous déploriez en vous-
môme et avec Moïse d'avoir abandonné l'Egypte, vous
faisiez entendre ces plaintes : « Qu'il eût été bien mieux
de continuer à servir les Égyptiens plutôt que de venir
expirer de faim, de chaleur et de soif au milieu des
sables brûlants de ce vaste désert ! » Or, ce trait d'ingra-
titude et de dureté de la part des Hébreux se renouvelle
encore chaque jour parmi nous. « Les Hébreux, dit Ful-
gence, qui agissaient et parlaient ainsi, furent la figure
de ces chrétiens aveugles d'esprit et au cœur faible, qui
dès les premiers assauts des tentations de la chair, dès
les premières contradictions du monde et du respect
humain, dès les premières suggestions malignes du dé-
mon, qu'ils éprouvent après leur conversion, perdent
tout courage, désespèrent de la grâce de Dieu, dont ils
ont cependant éprouvé déjà si souvent les effets puissants
et prompts; ils sont assez faibles pour se repentir d'avoir
embrassé le parti de la vertu, de la dévotion et de la
piété ; ils semblent faire un reproche à Dieu et à ses
ministres de les avoir retirés du bourbier de leurs vices
pour les mettre sur le chemin de la vertu; ils regardent
en arrière et soupirent après les chaînes primitives de
leur esclavage; ils regrettent les plaisirs empestés d u
monde et la fausse assurance du péché ; ils répètent les
plaintes du peuple d'Israël dans le désert : « Qu'il eût
été bien mieux de ne pas se convertir jamais que d'avoir
été entraînés à leur première vie d'épreuves et de ten-
tations ! » C'est comme s'ils disaient : Il aurait été bien
mieux de se damner en servant le monde, que de se re-
tirer du monde dans la solitude de la vie chrétienne,
sans pouvoir atteindre au séjour du ciel! Il eût été bien
— 215 —
mieux de continuer le péché, que de l'avoir abandonné
sans pouvoir pratiquer la vertu ! Maxime fausse et dé-
testable; car il est toujours mieux de commencer à
vivre chrétiennement, quoiqu'on n'arrive pas de prime
abord à la perfection de la vie chrétienne, que d'être lié
sans relâche à la chaîne du m a l ; il est toujours mieux
de faire halte dans la vie du désordre, que de la parcou-
rir sans s'arrêter j a m a i s ; il est toujours mieux de s'en-
gager dans un état dans lequel on s'avance peu à peu
vers la vertu, que dans celui où les pieds et les mains
liés, on est plongé dans le tourbillon des habitudes vo-
luptueuses, sous la servitude du démon. Clamaverunt
ad Dominumet dixerunt Moysi, etc. — Verbadesperan-
tium sunt et in tentatione languentium. Verba alioquin
falsa. Multo melius est -enim bonum incipere etiamsi
perficere nonpossis, quant a diabolo non recedere. (Glos-
sa in Exod.)
Or qu'arrive-t-il aux Hébreux? Dieu lui-même nous
l'apprend par la bouche d'un prophète : Pendant qua-
rante ans de suite, dit le Seigneur, j ' a i veillé toujours
par ma protection et par mes bienfaits autour du peuple
d'Israël : Quadraguinta annis proximus fui generationi
huic. Mais il m'a opposé sans cesse u n cœur révolté et
endurci; jamais il ne voulut montrer de la confiance en
mon pouvoir, ni fidélité à mes commandements, ni re-
connaissance aux desseins de ma bonté pour lui. Et dixi
semper : Hi erant corde. Ipsi vero non cognoverunt
vias meas. Or bien, voici le châtiment qu'il encourt:
j ' a i juré dans ma colère, et il fut exclu de la terre de
repos que je lui avais préparée : Quibus juravi in ira
mea, si introibunt in requiem meam. Et en effet, autant
Dieu est grand dans ses miséricordes, autant il est ter-
rible dans sa justice vengeresse ! Les trois millions
d'hommes qui sortirent de l'Egypte sous la conduite de
Moïse, à l'exception de deux personnes seulement, pé-
rirent tous dans le désert, leurs fils nés pendant le
voyage, et parmi les anciens, les seuls Josué et Caleb en-
trèrent dans la terre promise. Tremblons donc nous-
mêmes d'imiter l'ingratitude des Israélites, si nous ne
voulons pas être enveloppés dans le même châtiment.
N'abusons pas de la grâce de Dieu par laquelle, de pré-
férence à tant de peuples qui sont ensevelis dans les
ténèbres de l'erreur et du vice, il nous a choisis pour
former son véritable peuple. Notre ingratitude, notre
méfiance pourraient bien rendre vain ce magnifique pri-
vilège, et quoique conduits comme p a r l a main dans la
voie des miracles de la bonté divine, et quoique nourris
et éclairés de la vraie foi sous la conduite de Moïse, qui
est pour nous l'Église; nourris dans le désert de la vie
humaine de la vrai manne, qui est l'Eucharistie, et con-
fortés de la véritable eau vive et miraculeuse qui est la
' grâce, nous pourrions à la fin de notre carrière mortelle
nous trouver exclus de la véritable terre promise, qui
est la vie éternelle, pour laquelle la miséricorde divine
nous avait cependant choisis. Quibus juraviin ira mea,
si introibunt inrequiem meam.
Au contraire Moïse, qui à mesure qu'il voit grandir
le danger redouble de confiance, et qui voyant appro-
cher l'ennemi multiplie ses prières, est la figure de l'âme
fidèle qui au milieu du contraste des tentations, au
lieu de chercher du secours auprès des créatures, élève
ses regards et son cœur vers le divin maître et implore
sa grâce, ses bénédictions; et forte de sa confiance en
celui à qui rien ne résiste, elle défie toutes les phalanges
de l'enfer avec le sentiment d'intrépidité et de courage,
semblable à celui dont le prophète David était Tinter-
prêté lorsqu'il disait : « Encore un ennemi formidable
qui se range en bataille contre moi pour me combattre ;
mon cœur est plein de confiance, de force et sans crainte,
et il ne cessera pas d'espérer en Dieu. » Si consistant
adversus me castra, non timebitcormeum;si consurgat
adversum me prœlium, in hoc ego sperabo. Remarquons
que Dieu dit à Moïse ; « Pourquoi continues-tu de me
prier avec tremblement?» Lorsque dans l'Écriture il
n'est pas dit que Moïse eût adressé une seule parole à
Dieu. «Mais si Moïse, dit saint Bernard, n'articule pas
une seule parole avec sa langue, son cœur s'était adres-
sé à Dieu, dans cette circonstance difficile, avec une ar-
deur excessive de supplication, avec un immense trans-
port de confiance et d'amour ; et ces sentiments de l'âme
équivalaient auprès de Dieu aux plus hautes prières, à
tous les cris d'alarme possibles. « Clamor enim Dei au-
ribus est desiderium vehemens (In Psal. ix, Serm. 16).
C'est à cause de cela que saint Augustin a dit : « Lorsque
vous vous mettez à prier, élevez la voix nettement vers
Dieu, jetez de hauts cris pour fléchir sa divine miséri-
corde ; criez non avec la langue mais du fond du cœur;
parceque ce qui fait qu'on obtient toute grâce de Dieu,
c'est moins une grande clameur de sensibilité, mais un
grand amour. » Cum oras clama; non voce, sed mente.
— 218 —
Apud Deum valet non magnus clamor, $ed magnus
amor.
Or voilà le modèle que nous devons imiter, le secours
que nous devons implorer; lorsque dès le début d'une
vie chrétienne il nous semble que nous sommes aban-
donnés à notre faiblesse, en proie au génie du mal, sans
issue et sans défense. Fermement appuyés par la foi en
l'auguste Trinité divine et en la mort de Notre-Seigneur
Jésus-Christ ressuscité après trois j o u r s ; mystères figu-
rés, dit Origène, par les trois premiers jours de voyage
des Israélites dans le désert; affermis, dis-je, par la foi
en ces mystères, nous devons élever avec confiance notre
voix vers Dieu, lui exposer notre découragement, notre
douleur, etimplorerle secours de sa grâce. Puisque c'est
Dieu lui-même, qui, comme il fut dit par Moïse, met à
Pépreuve notre fidélité et notre amour. Tentât vos Do-
minus, ut palamfiat, utrum diligatis eum (Deuter. xm).
Mais tandis que Dieu nous éprouve il ne nous aban-
donne pas ; tandis qu'il nous frappe, il nous éclaire ;
tandis qu'il semble nous mettre dans l'embarras, il
veille sur notre défense, tandis que nous tremblons de
frayeur comme si nous étions sous la main d'un ennemi
infernal qui nous menace par derrière avec toutes ses
forces, au milieu de toutes ces craintes de la chair qui
semblent insurmontables, en face des clameurs et des
calomnies d'un monde qui semble conjuré contre nous
pour nous perdre, à cet aspect, comme à la vue d'une
mer dont on n'aperçoit pas la fin, le cœur se serre, se
consterne, se désole, et menace de nous plonger dans
l'abîme du désespoir, Dieu est toujours avec nous. Sous
— 219 —
la protection de la nuée qui est la véritable foi, sous
l'égide de l'Église catholique, Dieu nous applanit les
voies du salut. Dans l'admirable protection qu'il déployé
en faveur du peuple d'Israël, il nous a donné un gage
des secours puissants qu'il nous prépare. Les eaux elles-
mêmes de la tentation, dans lesquelles nous craignons
d'être ensevelis et détruits, se changeront en occasions
de mérite, en motifs de vigilance, en murs de sécurité,
pourvu que nous ayons confiance en la force de Dieu,
qui nous ayant miraculeusement appelés des ténèbres
de l'erreur à l'admirable lumière de la vérité, peut bien
nous accorder par surcroît le moyen de poursuivre
notre chemin dans la carrière épineuse de la vie actuelle.
Cum a te tertiœ diei mysterium fuerit receptum, vide
quanta tibi prœparantur auxilia : aquœ erunt tibi pro
muro. Incipiet te Deus ducere, et viam salutis ostendere :
dummodo infidefortis permaneas (Orig., In Exod.).
Certainement, Pharaon ne répandit pas autant de
craintes parmi le peuple d'Israël, avec la multitude de
ses troupes, qu'avec l'appareil effrayant de ses trois cents
chariots a r m é s , machines formidables de guerre pour
ces temps-là. Or ces chariots armés, que l'Écriture
sainte signale pour le moins cinq fois, ne sont pas sans
mystère; mais ils signifient, dit parmi plusieurs autres
Pères de l'Église saint Bernard, les trois grandes divi-
sions du vice ; l'orgueil, la luxure, l'avarice, pour les-
quels le vrai Pharaon est porté à combattre, et avec
lesquels, plutôt qu'avec les bras et les armes de ses sa-
tellites infernaux, il répand l'effroi. Currus Pharaonis,
currus vitiorum (Serm. xxxuv, in Cantic). Les quatre
— m—
roues de ces chariots, continue saint Bernard dans le
même sermon, dans lequel on ne saurait distinguer s'il
est plutôt moraliste que poëte, les quatre roues du cha-
riot de l'orgueil, sont : Vimpatience, l'audace, la sédi-
tion, la violence ; les bêtes de somme qui le traînent
avec la rapidité de l'éclair, et qui ont plus de brutalité
que les chevaux, sont : l'ambition de la puissance ter-
restre, le désir des honneurs du siècle-, la hauteur qui va
droit à l'ostentation, et l'envie qui soupire après le pou-
voir, sont comme deux cochers qui ne guident pas par
le droit chemin les coursiers du chariot, mais qui les
lancent à l'aventure à toute bride. O qu'il va vite ce
chariot funeste pour verser du sang et ravager les peu-
ples subjugués par l'oppression et la tyrannie ! L'inno-
cence des opprimés ne saurait contenir les oppresseurs
ni leur patience les arrêter, ni aucune crainte de Dieu
ou des hommes mettre un frein à leur fureur dévasta-
trice : aucun sentiment de pudeur, en un m o t , ne les
arrête ! Ils portent la terreur partout, ils ravagent tout,
ne laissant après eux que des ruines. Quatuor superbiœ
rotœsunt : sœvitia, impatientia, audacia, impudentia.
Y aide velox est currus iste ad effundendum sanguinem :
qui nec innocentia sistitur, nec patientia retardatur,
nec îimore frœnatur, nec inhibetur pudore. Trahitur
duobuspernicibus equis et ad omnium perniciem effera-
tis; terrena potenlia et sœculari pompa. Président au-
rigœ duo : tumor et livor; tumor pompam, livorpoten-
tiam agit.
Les roues du char de la luxure, sont : L'oisiveté dans
la vie, la mollesse dans les maux, la gourmandise dans
— 221 —
le manger et le boire, les dissolutions de l'impureté. Les
chevaux qui le trament, sont : la prospérité des condi-
tions et Vabondance des richesses de la terre. Les cochers,
sont : la nonchalance de la paresse, et une fausse sécu-
rité dans l'indulgence de Dieu : Luxuriœrotœ quatuor :
Otium, Mollities vestium. Ingluvies et Libido. Equi :
Prosperitas vitœ, et rerum Âbundantia. Aurigœ : Tor-
por ignaviœ, et infida Securitas.
Enfin, les roues du chariot de l'avarice, sont : la pu-
sillanimité d'esprit, l'inhumanité des sentiments, l'ou-
bli funeste de la mort, et le mépris de Dieu. L'avarice
pour conserver, la râpante'pour acquérir, sont les deux
chevaux qui mènent ce chariot-là, et la soif insatiable
de posséder en est le cocher qui le dirige : Avaritiœ
rotœ, Pusillanimitas, Inhumanitas, Oblivio mortis et
Comtemptus Dei. Equi : Tenacitas et Rapacitas, cum
suo auriga, qui est habendi Ardor.
O chariots redoutables pour nos pauvres âmes, où le
démon puise toute saforcepourlessurprendre, les abattre
et les perdre; parce que ce Pharaon, le démon, n'est
puissant et fort que par notre faiblesse, il ne tire ses
armes pour nous combattre que dans nos propres vices.
Mais si nous réclamons le secours de Dieu par une
prière continuelle, humble, fervente, comme il nous
est recommandé par le saint Évangile ; nous triomphe-
rons de notre ennemi et des armes formidables qui le
rendent si confiant et si altier. L'homme qui ne s'a-
donne pas à la prière en temps opportun est un homme
sans secours du ciel ; c'est un homme abandonné à sa
propre faiblesse, c'est un homme seul : «Et malheur à
l'homme seul, dit la sainte Écriture : Vœ soli ! il de-
vient le malheureux jouet des passions, la proie de ses
ennemis : il est déjà vaincu et défait. L'homme, au con-
traire, qui s'adonne avec ferveur à la prière, qui prie
bien, est un homme fort, un heureux supérieur à lui-
même, un homme sauvé ; parce que la persévérance
finale est le don par lequel Dieu couronne tous ses autres
dons, et quoi qu'il ne le doive à personne, il ne le refuse
à personne; il ne le refuse jamais, et ne peut pas le re-
fuser, parce qu'il l'a expressément prouvé à Vâme qui
prie. C'est donc au mérite de la prière qu'il l'accorde :
jffoc donum Dei suppliciter emereri potest. L'homme
qui prie, aperçoit dans un ordre plus élevé et plus noble,
en se recueillant en lui-môme, les moyens de répondre
aux miracles de la grâce dont les miracles que Dieu
opéra dans le désert en faveur des Hébreux étaient la
figure et le gage, puisque, comme continue à dire saint
Bernard : « Les Hébreux furent délivrés de la servitude
d'Egypte : le vrai chrétien est aussi délivré de l'oppres-
sion du siècle. Alors fut défait Pharaon ; maintenant
entreprenons avec la force et le secours de la grâce de
réprimer les inclinations de la chair et les désirs pro-
fanes, qui font une guerre obstinée à l'esprit. Les enne-
mis visibles des Hébreux furent engloutis dans les
eaux de la mer, que nos ennemis invisibles soient étouf-
fés dans les gémissements amers d'une pénitence salu-
taire. » Ibi populus eductus est de JEgypto, hic hvmo de
sœculo. Ibi prosternitur Pharao, hic diabolus. Ibi sub-
mrtuntur currus Pharaonis; hic carnalia, et sœcularia
desideria, quœ militant, adversus carnem, snbjugantur.
— 223 —
ïlli in fluctibus, isti in fletibus. Marini illi, arnari isti.
Que nous serions donc heureux si nous savions gré à
notre Dieu de bonté de nous avoir incorporé à son
peuple, nous qu'il a marqués du sceau du baptême,
nous qu'il a placés sous la direction et la tutelle de la
sainte Église catholique et romaine, nous qu'il a dai-
gné éclairer, sans aucun mérite et sans aucune fatigue
de notre part, par la lumière mystérieuse de son ensei-
gnement au sein de nos familles chrétiennes! Que nous
serions heureux, si nous savions apprécier l'avantage
de cet enseignement divin, si nous en connaissions le
prix, si nous remplissions les devoirs ? Nous en obtien-
drions encore les récompenses. Le démon, notre mortel
ennemi, loin de triompher de nous, fuirait confus et
consterné par notre courage; il renoncerait à la témé-
rité de vouloir rendre son esclave une âme qui a mis
toute sa confiance en Dieu, et que Dieu couvre et pro-
tège à l'ombre de sa bonté {Psal. v ) ; saint Bernard
ajoute encore ces paroles à ce sujet : « Le démon dira
nettement : fuyons loin d'Israël pour lequel Dieu lui-
même veut bien combattre. » Puto et nunc clamare
dœmonia, si forte eis contingat, in talent animant in-
cidere : Fugiamus Israelem, quia Dominus pugnat pro
eo. Et saint Paul nous assure, que de même que les Hé-
breux purent fouler aux pieds, sur le lit de la mer dessé-
chée, les cadavres de leurs cruels ennemis; de même les
chrétiens, parvenus à voyager vers les rivages heureux
de l'éternité, au prix de la joie et de la paix que Dieu
leur aura accordé après les jours d'épreuve et de tribu-
lation, auront la satisfaction de pouvoir narguer Satan
que la puissance divine aura conquis et soumis à leur
joug: EtDeuspaciscontentSatanamsubpedibusvestrîs.
(Rom. xvi.) Gomme les Israélites enfin, qui échappés
miraculeusement sains et saufs des mains de leurs en-
nemis, de la fureur des flots de la mer, laissent éclater
la voix de leur reconnaissance par des hymnes de re-
mercîment : « Chantons, chantons, disent-ils, notre can-
tique de louanges au Seigneur; qui a daigné déployer
en notre faveur la magnificence de son pouvoir et de sa
bonté» : Cantemus Domino ; gloriose enim magnificatus
est nobis. De même, nous chrétiens, dit nettement l'É-
glise, après avoir triomphé de nos plus puissants enne-
mis, des phalanges de l'enfer, des plus terribles tenta-
tions, de nos vices et de nos propres passions ; paisibles,
en sûreté et heureux sur le seuil de la bienheureuse
éternité, nous dirons au Seigneur : O Dieu miséricor-
dieux et tout-puissant, de combien nous vous sommes
redevables ! Votre main droite a humilié et plongé dans
l'enfer l'esprit de ténèbres qui persécutait l'âme juste,
fidèle à votre service; et sous la protection et la ban-
nière de la véritable colonne, qui est la croix, vous
nous avez dirigés j usqu'au sein du salut éternel : Qui per-
sequebantur justum, demersisti eos Domino in inferno;
et in ligno Crucis, duxjusti. (In Offic. S. Andr., C. ap.)
Grâces vous soient donc rendues, ô mon Dieu ! grâces
du fonds de nos cœurs et de nos âmes à jamais pleines
d'affection pour vous durant toute l'éternité, de qui, par
les mérites infinis de Jésus-Christ, vous avez accordez
une si grande victoire : Gratias autem Deo : qui dédit
nobis victoriam per Jemm Christum. (I Corinth., v.)
SIXIÈME LECTURE
LA CROYANCE DES ROIS MAGES OU LA V É R I T É E T LA CERTITUDE

DE L ' E N S E I G N E M E N T D E LA FOI CATHOLIQUE.

Ubi est, gui natus est Rex Judœorum ? V\-


dimus enim stellam ejus; et venimut adorart
eum. (Matth., u.)
Où est le Roi d e s Juifs, qui est né? Nous
avons vu son étoile, et nous sommes venus pour
l'adorer.

INTRODUCTION.

L'homme n'a p a s inventé d e lui-même la v é r i t é , m a i s il Ta reçue d e D i e u


par la voie d e la révélation et d e la foi, — D e u x b e a u x passages de
l'Écriture s a i n t e q u i e n sont la preuve incontestable. — Argumentation
d e saint T h o m a s pour démontrer cette doctrine. — L e s mages furent
instruits d e c e t t e m a n i è r e , et q u i , a y a n t connu p a r c e m o y e n a v e c u n e
e n t i è r e certitude et s a n s erreur les mystères d e J é s u s - O h n s t , étaient
ta figure d e s autres d e u x caractères d e l'enseignement d e la foi c a t h o -
lique : SA VÉRITÉ ET SA CERTITUDE; qui sont le sujet et le s o m m a i r e
de cette lecture.

L'un des délires les plus honteux répandus avec une


opiniâtreté de fureur sans exemple parles philosophes
matérialistes, et q u i , après avoir fait grand bruit pen-
dant le siècle dernier conserve encore un faible écho,
II. tn
— -226 —
mais peu fondé, au milieu du siècle actuel, est celui qui
consiste à dire : que l'homme ne doit qu'à lui-même la
connaissance et la possession de la vérité. Puisque, di-
sent-ils, jeté par la nature sur la terre, ou bien sorti de
lui-môme des entrailles d e l à t e r r e , on ne sait com-
m e n t , il ne fut d'abord qu'une b r u t e , même la plus
ignoble et la plus vile des brutes ; sans autre langage
qu'un hideux grognement, sans autre intelligence que
l'instinct de disputer à son semblable la vie corporelle,
sans autre habitation qu'une caverne, sans autres armes
que les ongles, sans autre aliment que le gland des
chênes, et qu'avec ses seules et propres forces quelques-
uns de son espèce sortirent progressivement de cet état
de dégradation et d'avilissement, qu'ils trouvèrent les
principes généraux et formèrent leur intelligence, qu'ils
inventèrent le langage et la parole, qu'ils devinèrent le
droit et les lois et consentirent à s'y soumettre, et qu'en-
fin de la condition de bêtes muettes ils s'élevèrent à la
dignité de l'homme; c'est-à-dire que souvent ils rai-
sonnèrent avant d'être pourvus de la raison, qu'ils par-
lèrent avant d'avoir l'usage de la parole : puisque la
raison était nécessaire pour découvrir la raison; comme
Jean-Jacques Rousseau l'a observé, que la parole était
nécessaire à l'homme pour pouvoir conférer avec ses
semblables et inventer la parole.
Mais ces épicuriens modernes n'ont pas le moins du
monde le triste avantage de l'invention de cette pitoya-
ble et horrible extravagance, car ils l'ont servilement
recopiée des sophistes de l'antiquité, par exemple d'Ho-
race, qui ne cesse de répéter dans ses écrits: que l'homme
n'est rien plus qu'im FORC DE LA BANDE D'ËPIGURÊ,
Epicuri de grege porcorum. Il y avait déjà dix-sept
siècles que le même poëte philosophe avait dit :

Cum prorepserunt primis animalia terris


Mutum et turpepecus gïandem atque cubilia propter
Unguibus et pugnis... Pugnabant
Donec verba quibus voces, sensusque notarent
Nominaque invenere; dehine absistere beiîo,
Oppida cœperunt munire etponere leges ,
Ne quis fur esset neu latro, neu quis adulter.*.
Jura inventa metu injusti fateare necesse est.
(Sat., libr. 1, 3 ) .

En présence de cet ignoble brutalisme des hommes


dégradés qui sont descendus par la lubricité et la
luxure jusqu'aux habitudes des animaux sans raison,
en punition de ce qu'ils ont voulu s'élever jusqu'à Dieu
par l'orgueil; qu'il est beau d'entendre les oracles de
nos saintes écritures, dans lesquelles le Dieu créateur,
lui-même, raconte la noble origine de l'homme, déve-
loppe et révèle l'histoire de sa formation à son image!
Voici comment ce bel épisode de la vie humaine est ra-
conté. « Dieu a créé l'homme avec de la t e r r e , et tiré la
» femme du corps même du premier h o m m e , afin
» qu'elle fût pour lui la compagne de sa vie, puisqu'elle
» lui ressemblait d'après nature : Deus de terra creavit
» hominem, et creavit ex ipso adjutorium simile sibù
» Dieu leur donna pour se conduire l'usage parfait
» des sens : a i n s i , ils purent immédiatement penser.
— -228 —
» vouloir, entendre, aimer; et alors il leur signala le
» mal, afin qu'ils puissent l'éviter, et le bien, afin qu'ils
» puissent l'embrasser. Et linguam et aures, et cor
» dédit illis excogitandi, et disciplina intellectus replevit
» illos. Creavit illis scientiam spiritus; sensu implevit
» corillorum, et mala et bona ostendit illis. » Dieu dai-
gne encore orner affectueusement leur cœur pour l'éle-
ver j\isqu'à lui ; il leur révèle la magnificence de ses
œuvres, et leur enseigne à rendre à son nom le culte
qui lui est d û , non pas seulement parce qu'il est puis-
sant , mais parce qu'il est saint ; et à ne pas se glorifier
en eux-mêmes, mais en celui qui est leur créateur et la
cause première de leur admirable structure; il les invite
enfin à transmettre à leurs descendants les miracles de
la création du monde. Posuit oculum suum super corda
illorum, ostendere illis magnalia operum suorum, ut no-
mensanctificationiscollaudent, et gloriariin mirabilibus
illius,et magnalia enarrent operum ejus. Finalement, il
leur enseigne la manière de se conduire en leur donnant
les lois naturelles de la vie humaine, qu'ils devaient eux-
mêmes transmettre à leurs descendants comme un héri-
tage. Il fait ainsi avec eux , par l'entremise de la grâce,
une alliance éternelle et leur manifeste la sainteté de
ses commandements avec la sévérité de ses jugements.
Âddidit illis disciplinam ; et legem vitœ hœreditavit illos.
Testamentum œternum constitua cum illis, et justitiam
etjudicia ostendit illis (Eccli. 17).
Ce qui revient à dire que Dieu a été non-seulement le
premier père, mais en même temps le premier institu-
teur de Phomme ; et aussitôt après lui avoir commu-
— 229 —
nique la vie corporelle en lui insultant une âme spiri-
tuelle, il lui donne encore la vie intellectuelle en lui
révélant toute vérité : vie noble, précieuse, divine. C'est
pourquoi de même que nous n'aimons le bien, si ce n'est
par un reflet de la divine volonté qui repose au fond
de notre cœur, de même, nous ne connaissons la vérité
que par un reflet de l'intelligence de Dieu, qui a été
communiqué à notre esprit; dans lequel, comme le dit
expressément saint Thomas, en se mirant dans chacun
de nous qu'il a créés à son image, se reproduit en quel-
que sorte lui-même, comme chacun de nous peut se voir
reproduire lui-même plusieurs fois dans un miroir ré-
fracté : Sicut apparent multœ faciès in speculo fracto.
Lorsque donc la sainte Écriture dit : Que l'homme en
sortant de la main du Créateur a été fait une « AME V I -
» VANTE, Etfactusest inanimam viventem(Gènes. 2) »;
il est très-clair que l'Écriture sainte entend nous avertir
que dès cet instant l'homme commence à vivre non-
seulement de la vie naturelle par l'union du corps et de
l'âme, mais encore de la vie intellectuelle par l'union de
l'âme avec la vérité. Car de même qu'un corps sans âme
n'est pas un être vivant dans l'ordre matériel, de même,
dans l'ordre intellectuel, on ne peut pas appeler âme vi-
vante l'esprit ténébreux et obscur privé de toute vérité.
Par conséquent, de même que l'ouvrier divin a doté
d'une âme immortelle le corps du premier h o m m e , de
la même manière, il a doté l'âme de la vérité éternelle :
et ainsi dès le premier moment que l'homme commence
à vivre de sa propre v i e , et qu'il devient un corps animé
parmi les autres substances animées, il est en même
— 230 —
temps une âme vivante parmi les autres êtres intelli-
gents; Et factus est in animam viventem.
Saint Thomas, ce grand et sublime théologien, sur-
nommé avec raison l'ange de l'école, nous a donné la
raison et les preuves de ce fait sublime de la révélation
primitive dont l'Écriture sainte atteste la vérité; car
voici comment il s'exprime dans son excellent TRAITÉ
où il est question DE LA SCIENCE DU PRE^ÏERHOMME (quest.
disp.).
Adam, dès l'instant qu'il fut créé, d u t avoir la science
des choses naturelles, non-seulement dans leur prin-
cipe, mais même dans leur fin, parce qu'il fut créé par
Dieu pour être le père de tout le genre h u m a i n , et les
enfants doivent recevoir de leur père non-seulement
l'être par le moyen de la génération, mais encore une
règle de vie par le moyen de l'instruction : Adam inprin-
cipio suœ conditionis, non solum oportuit ut haberet
naturaliumcognitionem, quantum adsuumprincipium;
sed quantum ad terminum : eo quod ipse condebaturut
Pater totius generis humani. A pâtre filii accipere de-
bent non solum esse per generationem, sed disciplinant
per instructionem. Il dût donc se trouver parfait de tous
côtés dans sa double nature, soit par rapport au corps,
soit par rapport à l'âme ; par rapport au corps de manière
à pouvoir tout de suite se reproduire par la génération;
par rapport à l'âme, de sorte à pouvoir tout de suite
instruire ses enfants sur les vérités morales et dogmati-
ques qui lui avaient été révélées par Dieu lui-même,
comme au premier et grand instituteur du genre h u -
main : Oportuit in ipsa sui conditioni constitui in 1er-
— 231 —
minopcrfectionis : et quantum ad corpus, ut esset con-
veniez prineipium generationis, et quantum ad cogni-
tionem, ut esse sufficiens cognitionis principium : in
quantum erat totius generis humani instructor. C'est
pourquoi, de même que par rapport au corps il ne
connut point la faiblesse de l'enfance, a i n s i , il ne dut
pas éprouver les ténèbres de l'ignorance par rapport à
l'esprit : mais il obtint lui dans un seul instant ce que
nous parvenons à acquérir parla force des années et des
études. Il reçut par la révélation divine ce que nous
avons reçu par l'éducation humaine; u n corps parfait
et une âme revêtue de l'entier usage de la raison et plei-
nement éclairée : Sicut in corpore ejus nihil erat non
explicitum in actu, quod pertineret ad perfectionem
corporis... hoc etiam oportuit quod intellectus ejus non
esset in sui principio sicut tabula non scripta, sed ha-
beret plenam notitiam ex divina operatione (1).
Sans contredit l'homme aurait bien été créé contrai-
rement à la perfection que devait avoir le premier de
tous les hommes, s'il avait été créé sans la plénitude
de science, mais qu'il a été obligé d'aller à sa recherche
pour l'acquérir à force d'attention par le moyen des
sens: Erat contra perfectionem, quœ primo hominide-
bebatur, ut conderetur sine plenitudine scientiœ : solum-
modo a sensibus scientiam accepturus.

(1) NOTE DU TRADUCTEUR.— Cette belle argumentation de s a i n t T h o -


m a s a fourni au poète allemand L e s s i n g , le sujet de l'un de s e s meilleurs
l i v r e s sur Y Éducation du genre humain, d a n s lequel il d é v e l o p p e c e t t e
p e n s é e : q u e la révélation divine est au genre humain, ce que l'éducation
est a rhomme.
— 232 —
Mais outre Jes connaissances naturelles, ajoute saint
Thomas, Adam reçut eneore la connaissance de la grâce :
In Adam duplex fuit cognitio, naturalis et gratiœ; en
tant que non-seulement il connut tout de suite tontes
les causes naturelles auxquelles peut s'étendre l'intel-
ligence humaine avec l'aide des premiers principes,
mais encore il connut par une gracieuse révélation de
Dieu beaucoup de choses surnaturelles auxquelles la
raison humaine toute seule ne saurait atteindre : Scivit
etiam multa ad quœ vis primorum principiorum non se
extendit ; sed ad hœc aliquater cognoscenda abjuvabatur
alia cognitione, quœ est cognitio gratiœ. Avec cette dif-
férence cependant que les causes naturelles, il les con-
naissait dans toute leur plénitude et dans toutes leurs
conséquences les plus éloignées, comme étant placé au
terme de la connaissance naturelle parfaite; mais de
même que ce terme final de connaissance parfaite se
rattache aux choses surnaturelles et divines, il ne peut
être obtenu que dans la perception de la grâce à laquelle
Adam n'était pas encore parvenu; ainsi, il ne connais-
sait dans cet ordre de choses que celles que Dieu daignait
lui révéler: Sed in hac cognitione (gratiœ) non institue-
batur quasi in tcrmino perfectionis ipsius existens; quia
terminus gratuitœ cognitionis non est nisi in visione
gloriœ, ad quam ipse nondum pervenerat ; et ideo hujus-
modi omnia non cognoscebat sed quantum de his sibi
}

divinitus revelabatur.
C'est pourquoi, de même qu'Adam ne connaissait les
choses surnaturelles et divines que par la révélation, et
ne les croyait que sur l'autorité de la parole de Dieu ;
— 233 —
ainsi Adam, dès le premier moment de sa création, eut
encore par intuition la pratique de la foi: Adam inprimo
statu fidem habuit, et puisque la foi se reçoit de deux
manières différentes, ou par le moyen d e l à susception
intime, intérieure, ou par le moyen de ceux qui l'ayant
reçue les premiers l'ont transmise aux autres, tels que
les prophètes et les apôtres, ou p a r l e moyen de l'audi-
tion corporelle par ceux qui la reçoivent en second,
tels que tous les fidèles chrétiens qui furent instruits
par les apôtres et par leurs successeurs, ainsi Adam,
ayant reçu la foi en qualité de chef de l'espèce humaine,
pour la porter et l'enseigner aux autres, et ayant été
instruit par Dieu lui-môme, eut la révélation divine,
par le moyen de l'enseignement intérieur dont Dieu
voulut bien se servir pour parler à son cœur : Per audi-
tum interiorem in his, qui fidem primo acceperunt et
docuerunt, sicut in Apostolis et Propketis ; per secundum
vero auditum fides oritur in cordibus aliorum fidelium.
Adam autem PRIMO fidem habuit, et primo est fidem edoc-
tus a Deo ; et ideo per internam elocutionem fidem ha-
bere debuit.
Voilà bien donc établi, dès le commencement du
monde, et pratiqué par Dieu envers le premier homme,
le mode suivant lequel il veut que tous les hommes arri-
vent à la connaissance et à la certitude de la vérité,
aliment et vie de l'intelligence, c'est-à-dire par voie de
révélation et de foi.
Et parce que les hommes, par leur orgueil et par leur
corruption, ont avec le temps perdu la certitude et la
vérité : Quoniam diminutœ suut ceritates a filiis homi-
— 234 —
num (Psal. i l ) ; ainsi Dieu, après avoir pendant quatre
mille ans parlé au monde en tant de manières si va-
riées, par le moyen des patriarches et des prophètes ,
auxquels il avait confié le dépôt de la vérité, et que
PÉcriture sainte surnomme à cause de cela LES PRÉDI-
CATEURS DE LA JUSTICE, Justitiœ prœcones (2, Petr. 2) :
enfin dans la plénitude des temps il a daigné nous
manifester la vérité par la bouche de son propre fils ;
Multifariam, multisque modis olim loquens Deus Pa-
tribusin Prophetis; novissime autem locutus est nobis
in Filio (Hebr. 1).
Mais Dieu, pour avoir successivement changé les per-
sonnages par lesquels il a voulu instruire le genre hu-
m a i n , n'a pas pour cela changé le mode qu'il avait
d'abord choisi pour accomplir cette éducation si impor-
tante du monde. Donc de même qu'Adam et Eve, pre-
miers pères du genre h u m a i n , furent instruits dans la
foi par voie de révélation et directement par le Dieu-
Créateur du monde; ainsi, ce fut encore par voie de
révélation que les saints rois mages d'Orient, premiers
sectateurs du christianisme, furent instruits par D i e u ,
rédempteur des hommes; et de même qu'Adam et Eve,
par le moyen de la révélation, connurent positivement
sans erreur et sans aucune espèce d'incertitude la reli-
gion primitive; ainsi les mages, par le même moyen,
connurent aussi certainement, et sans erreur, la religion
chrétienne : de là cette belle profession de foi qu'ils font
en arivant à Jérusalem : « Il est né un roi aux Juifs,
et nous sommes venus l'adorer. Natus est rex Judœo-
rum; et venimus adorare eum » ; et les présents qu'ils
— -235 —
offrent à Jésus dans rétable de Bethléem, l'or, l'encens
et la myrrhe, indiquent clairement, non-seulement la
promptitude et l'uniformité de leur instruction chré-
tienne, mais encore la pureté et la solidité de leur foi
aux mystères d'un Dieu sauveur. Mais nous l'avons déjà
v u , les mages furent nos précurseurs et nos représen-
tants dans la religion du Messie ; parce que les pratiques
et les caractères de leur instruction et de leur foi furent
le gage et la figure des pratiques et des caractères de la
nôtre, c'est-à-dire qu'eux-mêmes, après les avoir expé-
rimentés en eux, nous ont annoncé et prédit les quatre
grands avantages, les quatre grands caractères de la foi
chrétienne, qui sont : la facilité, Yuniversalité, la véra-
cité et la certitude de son enseignement par l'Église
catholique romaine.
Et puisque dans cette lecture il a été question des
deux premiers caractères de cet enseignement, nous al-
lons traiter des autres deux caractères dans la lecture
qui s u i t ; à cet effet, nous verrons d'abord que la foi
des mages futpure et sincère, sans aucun mélange d'er-
reur, parce qu'elle n'était pas le fruit de leurs recher-
ches particulières mais celui de la révélation divine ;
et qui, par le moyen de l'enseignement de la véritable
Église, notre foi est encore pure, sincère, et sans aucun
mélange d'erreur. En second lieu, par les exemples des
philosophes anciens et des hérétiques les plus fameux
dans l'histoire, nous démontrerons jusqu'à l'évidence
comment, au contraire, la voie de l'examen privé con-
duit aux erreurs les plus honteuses, et combien nous
serions malheureux si nous avions été privé de l'en-
— 236 —
seignement de PÉglise catholique romaine. En troi-
sième lieu, arrivant à traiter de la certitude de îa foi
des rois mages, et après avoir signalé les trois motifs de
cette certitude : le premier, une autorité divine; le se-
cond, une révélatiou uniforme; le troisième, une grâce
supérieure, nous démontrerons clairement que le catho-
lique, trouvant les mêmes motifs de certitude dans l'en-
seignement de l'Église, sa foi est également certaine,
solide, constante : Absque dubitatione, fixa certitudine.
Quatrièmement enfin, nous prouverons comment la voie
de Yexamen particulier, excluent péremptoirement ces
trois motifs de certitude, hors de la véritable Église
il n'y a aucune espèce de sûreté dans la foi, mais seu-
lement une variété infinie d'opinions, une anarchie
complète de doctrines, qui conduisent à l'indifférence
et au mépris de toute vérité, de tout culte, de toute vertu;
qui dégrade l'homme en le rendant malheureux dans le
temps et pour l'éternité, c'est-à-dire que nous essaie-
rons de pénétrer dans la profondeur du cœur humain
et dans les secrets de l'esprit, soit à Pégard de l'homme
catholique, soit au sujet de l'hérétique dissident; nous
opposerons l'un à l'autre, nous en noterons les disposi-
tions contraires au sujet de la foi, de la vertu, du bon-
heur, et sans nous arrêter à discuter au sujet des*log-
mes, dans le seul cadre des Beautés de la foi opposées à
la difformité des hérésies, nous en ferons, avec l'aide de
Dieu, rejaillir la vérité. C'est donc ici la partie la
plus importante de ce livre, et celle qui réclame le plus
d'attention de la part du lecteur chrétien.
— 237 —

PREMIERE PARTIE.
EXPOSITION DU MYSTÈRE.

II

T r o i s i è m e caractère d e r e n s e i g n e m e n t d e la f o i : sa vérité. — L e s rois


M a g e s connurent le m y s t è r e d'un seul D i e u en trois p e r s o n n e s , et y
crurent fermement ; J é s u s - C h r i s t , vrai Dieu,-vrai H o m m e et Sauveur
d e s h o m m e s ; e t les p r i n c i p a u x devoirs du chrétien. L e u r foi fut p u r e ,
s i n c è r e , s a n s m é l ? n g e d'erreur, p a r c e qu'elle fut, non le fruit d e r e c h e r -
c h e s particulières d e leur raison individuelle, mais celui d e la révéla-
tion d i v i n e . — L e s v r a i s enfants de l ' É g l i s e catholique c o n n a i s s e n t et
croient avec la m ê m e sincérité d'esprit, avec la m ê m e pureté d e c œ u r ,
l e s m ê m e s vérités.

Le troisième caractère de l'enseignement de la vraie


foi, est donc, comme on l'a vu dans l'âme des lecteurs
qui précèdent celle-ci, d'être nettement sincère et véri-
dique sans aucun mélange d'erreur, absque errore,
comme dit saint T h o m a s , de contenir toute la vérité et
d'être lui-même toute vérité.
Or telle fut certainement l'instruction divine que re-
çurent les rois Mages; oui, leur foi fut pure et sin-
cère, sans aucun mélange d'erreur. Tout ce qu'ils ap-
prirent par la révélation divine qui leur fut faite, était
vérité ; et eux-mêmes eurent, comme il a été très-sou-
vent observé, les idées les plus claires, les plus précises,
et les plus justes, sur toutes les vérités qui forment la
base du christianisme. La première de ces vérités, fon-
dement et base de toutes les autres, c'est le grand mys-
tère d'un seul Dieu en trois personnes. Or, cette grande
— 238 —
et sublime vérité, les rois Mages, dit saint Hilaire
d'Arles, la connurent, comme chacun de nous tous l'a-
vons connue. Parce qu'en voulant offrir au Sauveur
trois présents : de l'or, de Y encens et de la myrrhe, ils
témoignaient leur instruction solide sur le mystère d'un
seul Dieu en trois personnes, et sur Vunité de la nature
divine dans la Trinité, en offrant ces trois mêmes pré-
sents à une seule des trois personnes : Quid aliud Magi
expresserunt muneribus, nisi fidem nostram? In eo enim
quod tria offeruntur, Trinitas intelligitur; ineovero
quod très UNI, in Trinitate unitas declaratur. (Epiph.
Hom. 4 . )
Encore pour mieux démontrer la connaissance par-
faite qu'ils auraient de ce grand mystère, un très-docte
écrivain, appuyé sur la tradition, affirme que les Mages
ne se partagèrent pas les présents à offrir au Sauveur,
de telle sorte que l'un lui donnât l'or, un autre l'encens,
et un troisième la myrrhe, mais lui offrirent les trois
présents ensemble, lui manifestant ainsi chacun par
lui-même avec un signe visible, la foi en la Trinité
et en Yunité de Dieu, qu'ils avaient reçue dans leur
cœur : Credimus quia quod corde crediderunt, mu-
neribus ostenderunt, et unusquisque tria obtulerit. (ïnn,
Matth.) Un autre écrivain affirme la même cbose :
les Mages, offrant chacun les trois dons, signalent ma-
nifestement leur foi en la Trinité : Quod unusquisque
tria munera obtulit, Trinitatis fidem apertissime de-
monslrarunt. (In n, Matth.) Le même ajoute encore, que
si les Mages avaient voulu offrir chacun des présents,
en plus ou moins grand nombre que trois, ils n'auraient
— 239 —

pas montré extérieurement qu'ils avaient une connais-


sance exacte du mystère de l'unité d'un Dieu en trois
personnes tel qu'il est professé par l'Église catholique :
Quod unusquisque tria munera obtulit, Trinitatis fidem
apertissime demonstrarunt : si enim vel plus vel minus
offerrent, fidem Catholicam non tenerent. (Ibid.)
Le second mystère principal de la religion chrétienne
c'est l'incarnation et la mort de Jésus-Christ, Sauveur
des hommes : or les rois Mages connurent aussi ce
mystère avec la même clarté et la même précision que
nous le connaissons.
En effet, à peine sont ils arrivés à Jérusalem, qu'ils
demandent hautement dans toutes les rues de cette ca-
pitale, et à toutes les personnes qu'ils rencontrent :
« Qu'est le roi des Juifs qui vient de naître? » Venerunt
Hierosolymam dicentes : Ubi est qui natus est Rex Ju-
dœorum? Ils ne se contentent pas de s'informer auprès
des laïques, mais ils s'adressent encore aux prêtres ; ils
ne se bornent pas à interroger le peuple, ils le cher-
chent encore auprès du souverain, qui règne sur ce peu-
ple. Et notez, dit saint Pierre Chrysologue, que ce Roi
des Juifs ou le Messie, les Mages ne le recherchent pas
parmi les personnages de l'âge mûr, placé sur un trône
magnifique, environné des hommages des grands de la
terre et des suffrages irréfléchis du peuple, dans un per-
sonnage, en un mot, redoutable par la puissance de ses
armes, puissant par le commandement des armées, res-
pectable par la pourpre, resplendissant de gloire par l'é-
clat du diadème : Requirebant autem non grandœvum
humanis oculis, in excelsa sede conspicuum, exercitibus
— 240 —
potentem, armis terrentem, purpura nitentem, diademate
refulgentem. Us ne le recherchent pas davantage dans
les circonstances où, triomphant de la mort par la Croix
et ressuscité de la mort à la vie, il monte plein de
gloire dans le ciel : Vel de cruce sïbi exultantem; vel
ab inferis resurgentem, aut in cœlos ascendentem. Non,
ils cherchent le Roi des Juifs, né tout récemment, qui
est encore un très-petit Enfant, quinatus est; qui est
tremblant de froid dans une crèche; suspendu à la
mamelle de sa Mère; qui n'a rien enfin de ce qui pro-
cure l'admiration et le respect des hommes : sans aucun
avantage particulier de la personne, sans aucune force
dans ses membres; mais faible, petit, sans titres, sans
autorité, non-seulement par l'humilité de sa position,
mais encore par la pauvreté de ses parents : Sed recens
natum ; in cunis jacentem, uberibus irihiantem, nxdlo
ornatu corporis, nullis membrorum viribus, nullispa-
rentum opibus, non sua mtate, non suorum potestate
prœstantem. Et ce Roi des Juifs ils le cherchent et le ré-
clament à un autre roi des Juifs, à Hérode, qui régnait
alors en Judée : Et quœrunt Regem Judœorum a rege
Judœoram. Signe évident, par conséquent que le Roi des
Juifs qu'ils recherchent, est un Roi tout différent des
autres rois; un Roi qui a non-seulement l'empire sur
les peuples, mais sur les siècles ; un Roi qui est homme,
mais Homme-Dieu. Auprès d'Hérode homme,, ils cher-
chent Jésus-Christ, Homme-Dieu, auprès d'un homme,
roi sur la terre, ils cherchent un Dieu, Roi du ciel, qui
a crée l'homme : Ab Herode homine Christum, Deum et
hominem ; a terreno rege hominem Regem cœlorum qui
— 241 —
condiderat hominem. ils cherchent, il est vai un tout
petit Enfant, auprès d'un grand personnage qu'était
Hérode ; auprès de l'homme revêtu de tout l'éclat de la
puissance publique en Judée, un tout petit Enfant
ignoré; un pauvre auprès d'un r i c h e ; auprès d'un
puissant du siècle, un être dans toute la faiblesse et les
infirmités du bel âge. Rien n'empêche cependant les
rois Mages de croire en cet Enfant qu'ils regardent comme
le vrai Messie, le Sauveur du monde, pas même les per-
sécutions d'Hérode, digne enfin d'être adoré, quoique
Hérode le méprise, quoiqu'il soit privé extérieurement
de toutes les marques distinctives de la royauté hu-
maine, ils croient, les Mages, qu'en lui réside l'ado-
rable Majesté divine : À grandi parvulum, a lato laten-
tem ; ab excelso humilem ; a loquente infantem; ab opu-
lento inopem; a forti infirmum. Et tamen, quamvis ab
Herode persequente, sibi et aliis Christum dominantem;
a contemnentc adorandum profecto; in quo nulla
pompa regia videbatur, sed vera Dei majestas adoraba-
tur. (Serm. Epiph.) Non-seulement, ils reconnaissent
'sa divinité par leurs discours, mais aussi parleurs pré-
sents, qu'ils étaient impatients de déposer à ses pieds;
ils manifestent ainsi, dit saint Léon, qu'ils croient et
qu'ils professent dans la personne même de Jésus-Christ,
et la majesté d'un Dieu, et la dignité d'un roi, et la mor-
talité d'un homme. Pour eux, comme pour nous catho-
liques chrétiens, Jésus est Dieu, roi, homme ! car, l'en-
cens se développe par sa fumée devant les sacrifices, qui
ne sont dus qu'à Dieu seul ; l'or est la matière de l'im-
pôt ou tribut qui se paye par l'autorité des rois ; et la
n. J6
— 242 —
myrrhe était alors et encore aujourd'hui le parfum le
plus propre pour embaumer le corps de l'homme lors-
qu'il est mort, afin de le préserver de la décomposition :
Per ista tria munerum gênera in uno eodemque Christo
et divina majestas, et regia potestas, et humana morta-
litas intimatur. Thus enim ad saerificium, aurum per-
tinet ad trïbutum, myrrha ad sepuîturam mortuorum.
(Epiph.)
O qu'il est beau, continue à dire le même père de
l'Église, de voir ces premiers disciples de la foi chré-
tienne, réfuter à l'avance les principales erreurs des
hérésiarques; et par suite, déterminer dans les saints
mystères de Jésus-Christ, la vérité catholique. Les rois
Mages, en offrant de l'encens au Fils de Dieu, comme à
Dieu lui-même, ont confondu à l'avance l'hérésie d'A-
rius, indigne patriarche de Constantinople, qui sou-
tenait qu'on ne devait qu'à Dieu le Père tout seul le
culte de latrie et l'oblation du sacrifice, qui en est l'ex-
pression. En lui offrant de la m y r r h e , comme à un
homme simplement mortel, ils confondaient les mani-
chéens, dont Terreur consistait à soutenir que Jésus-
Christ n'était pas réellement mort pour notre salut.
En lui offrant de l'or, comme au Roi du ciel et de la
terre, ils confondaient l'une et l'autre de ces deux héré-
sies ensemble; parce que le manichéen en reniant le
vrai descendant de David, lui disputait la royauté de la
terre ; et le disciple d'Arius, en lui contestant la royauté
et l'indépendance divine, osait appeler simplement ser-
viteur de Dieu, le Fils unique de Dieu lui-même : In
oblatione thuris confunditur Arianus, qui soli Patri sa-
— 243 —
erificium offerri debere contenait. In oblatione myrrhœ
confunditur. Manichœus, qui Christum vere mortuum
pro nostra salute non crédit. In auro simul uterque con-
funditur, quia et Manichœus de semine David secun-
dum carnem natum non crédit regem, et Arianus, qui
Dei Unigenito assignare nititur servitutem.
Quoi pius encore ? l'offrande que les Mages se dispo-
sent à faire détruit l'hérésie de Nestorius, qui essaye
de diviser Jésus-Christ en deux en admettant en lui
deux personnes distinctes, parce qu'en voyant que les
Mages offrent avec tant de religion et de piété, non pas
une chose au Dieu, et une autre à l'homme ; mais tous
leurs présents à la fois, à Tunique et seul Dieu-homme,
qu'on ne peut et qu'on ne saurait comprendre ni croire,
divisé en deux personnes différentes, lorsqu'il est re-
connu seul, unique et indivis par les présents qui lui
sont offerts, finalement, comme les dons indiquent deux
natures en Jésus-Christ. L'hérésie stupide d'Eutichès
nie qu'il y eut en Jésus-Christ deux natures, la na-
ture divine et la nature humaine, en une seule per-
sonne, se trouve confondue : Confunditur etiamNesto-
rius qui nititur Christum in duas personas dividere;
cum videat Magos nonalia Deo, alia homini ; sed uni
Deo homini eadem munera obtulisse suppliciter. Non
ergo dividatur in personis, qui non invenitur divisus in
danis. Confunditur Euticketis insania qui non vult in
Christo utramque veramprœdicare naturam.
Par conséquent les Mages, dans le choix de leurs
présents ont montré qu'ils avaient une intelligence
complète de toutes les qualités sublimes de tous les ca-
— 244 —
ractères uniques du Messie, même avant de ravoir en-
core vu : en un mot, comme ils ont cru, et annoncé les
premiers au monde entier toute la foi catholique, la
foi parfaite du saint mystère de l'Incarnation; p u i s -
que comme h o m m e , ils crurent à la possibilité de
sa m o r t , et, comme Dieu, ils en attendirent la résur-
rection : Denique oblatio munerum, inteUigenliam in
eo totius qualitatis expressil ; atque itaper venerationem
eorum sacramenti omnis est consummata cognitio ; in
homine mortis, in Deo resurrectionis, in rege judicii.
O foi admirable des Mages, avec quelle exactitude,
avec quelle précision, avec quelle clarté dans leurs dis-
cours ils expriment les plus grandes vérités de l'Évan-
gile, avant que l'Évangile soit prêché par les apôtres !
Quels sont justes les idées qu'ils manifestent sur la na-
ture de Dieu, comme sur l'Incarnation du Verbe! Comme
les mystères qui semblent si contradictoires entre eux,
se concilient parfaitement bien leur esprit, s'harmoni-
sent dans leur cœur. Et une vérité loin d'exclure les
autres, s'allie ensemble avec elles, sans confusion de
termes, sans équivoques dans les expressions, sans au-
cune apparence d'erreur; absque errore / car ils profes-
sent que Dieu est un dans sa nature, quoique distinct
en trois personnes; que Jésus-Christ sur les traces du-
quel ils marchent, bien que pauvre petit Enfant est vé-
ritablement Roi ; bien que faible, est tout-puissant;
bien qu'au berceau, il est cependant législateur; bien
que mis au monde par une pauvre femme, il est cepen-
dant Fils de Dieu ; venant à la fois du ciel et de la terre,
Dieu et homme tout ensemble : homme souffrant, Dieu
— 245 —
impossible ; homme mortel, Dieu triomphant de la
mort : Dieu et homme, Messie et Sauveur de tous les
hommes. Ils confessent qu'il est nécessaire de croire en
lui et de l'adorer; de lui obéir et de le servir; de lui
sacrifier les trois branches de la concupiscence humaine ;
l'orgueil, la cupidité, la sensualité, par le moyen de la
pratique d'une humble piété, d'une justice généreuse,
d'une mortification sévère. Et de telles vérités sans le
moindre mélange d'erreur, mais dans toute leur pureté,
comme il les ont gravées au fond de leur cœur, ils les
manifestent hautement avec leur langue et par leurs
œuvres. Et comme dit saint Jean Ghrysostome, ces
hommes pouvaient d'autant moins tomber dans les
pièges de l'erreur, qu'ils n'avaient pas imploré pour
leur guide la lumière faible et incertaine de la raison
h u m a i n e , mais suivi l'enseignement divin de la révé-
lation. Qu'ils n'avaient pas pour guide la sagesse ter-
restre, mais la lumière du ciel. Comment auraient*
ils pu dévier ne cherchant pas d'autre conducteur que
Jésus-Christ lui-même, qu'ils s'étaient proposé comme
fin de leur voyage : Jésus-Christ qui a dit : « Je suis
en même temps la vérité et la vie; la vraie et unique
voie pour arriver à la vie et à la vérité. » Non quœ-
sierunt ducatum hominis, quia ducatum stellœ de
cœlo acceperunt. Sed nec errare poterant qui veram
viam, Christum Dominum requirebant ; illum utique
qui ait : Ego sum via, veritas, etvita. (Hom, i, ex var.
in Matth.) Ce qui signifie qu'ils ne pouvaient jamais
se tromper dans la science de Dieu, étant enseignés par
Dieu lui-même. L'ayant acquise, comme parle saint
— 246 —
Paul, non par la voie du raisonnement et des recherches
particulières de leur esprit ; mais par voie de révélation
et de foi! seule voie par laquelle on arrive à la vérité
sans altération, sans mélange de défauts et d'erreurs :
absque errore.
Et nous-mêmes, chrétiens catholiques, nous connais-
sons les mêmes vérités de la même manière, parce que
nous sommes instruits avec la même méthode, et la ma-
nière dont les rois Mages furent instruits au moyen de
l'étoile miraculeuse, était une promesse formelle, une
figure de la manière selon laquelle nous devions nous-
mêmes être enseignés un jour par l'entremise de la vraie
foi.
En effet, le même Dieu, qui se révèle à eux, par le
moyen de Pétoile, s'est révélé aussi à nous par le moyen
de la foi; le même Dieu, qui leur parle par l'entremise
de la synagogue des Juifs, nous a parlé et nous parle
encore par le moyen de l'Église catholique. Et parce que
tout homme peut se tromper et tromper, omnis homo
mendax (Psal. cxv), et que Jésus-Christ seul est vérité
certaine et seule vérité, Christus est veritas (ï Joan. v) ;
parce que l'homme à sa propre école ou à celle d'un au-
tre homme, est incapable d'atteindre à la vérité sans
mélange d'erreur; de même, à l'école de Jésus-Christ,
il est certain de ne trouver que la vérité et la vérité
toute pure. Et comme cette école visible, dont Jésus-
Christ est le maître invisible, est l'Église catholique;
ainsi l'enseignement de l'Église catholique est le seul
aujourd'hui qui jouisse du privilège divin d'être exempt
d'erreur, absque errore; et en lui tout est vérité, en lui
— 247 —
toute la vérité; vérité nouvelle, pure, vérité entière, in-
corruptible, vérité sainte, comme le Dieu qui en est
l'auteur, c'est pourquoi comme les apôtres et l'Église, do-
ciles à l'enseignement de l'Esprit saint reçoivent de lui,
selon la promesse de Jésus-Christ, toute vérité, Ipse do-
cebitvos omnem verilalem (Joan. xvi), de même tout
chrétien, docile à l'enseignement des apôtres et de l'É-
glise catholique, lorsqu'il a été formé à leur école, qu'il
a appris leur doctrine et qu'il est fidèle à cet enseigne-
ment, connaît toutes les vérités qu'il lui importe le plus
de connaître; il connaît Dieu et ses attributs, les anges
et leur ministère, le monde et son origine, l'âme et ses
facultés, l'homme et sa fin dernière, la Trinité divine
et chacune de ses trois personnes, la Rédemption et ses
effets, Jésus-Christ et ses mystères, la loi évangélique et
ses obligations, les sacrements et leur efficacité, les pra-
tiques de la religion et leurs usages, la vraie sainteté et
son prix, la vertu et ses récompenses, le vice et ses châ-
timents; et ces vérités sublimes, profondes, nécessaires,
éternelles, encore qu'il ne les comprenne pas, qu'il ne
puisse pas les expliquer, il les connaît certainement,
les possède et les croit sans altération, sans ambiguïté,
sans erreur, mais certainement intactes, simples,
claires et précises, comme elles sont dans leur nature :
voilà ce que le disciple de l'Église apprend au sein de
l'Église, ce qu'il croit et pratique sur les seules leçons
de l'Église; c'est ainsi précisément, exactement, vérita-
blement, ni plus ni moins, qu'il croit tout ce qu'il a
appris par cette voie infaillible.
Il n'est pas à craindre que l'ignorance qui aveugle, que
— 248 —
la faiblesse de l'esprit qui rend quelquefois stupide,
que les préjugés qui aveuglent, que l'autorité qui en im-
pose, que le caprice qui élude, que le prestige qui fas-
cine, que la fausse évideace qui trompe, que le sophisme
qui éblouit, que la fausse érudition qui confond, que la
science elle-même qui enorgueillit, et les intérêts des
passions qui séduisent; il n'est pas à craindre, disons-
nous, que toutes ces causes, si nombreuses et si puis-
santes d'erreur, aient pu influer assez sur l'esprit du
véritable disciple de l'Église catholique pour lui faire
croire comme vrai, ce qui ne le serait pas en effet. Ce
danger est à craindre et doit être craint seulement, lors-
que l'homme a la prétention de s'instruire lui-même en
matière de foi, ou de se faire instruire par tout autre
homme semblable à lui, et d'après les seules lumières
de la raison humaine, parce que, dans la plupart des
écoles purement humaines, les vérités sont très-éparses
dans les esprits divers et très-difficiles à saisir, les er-
reurs très-multipliées et très-fréquentes. Mais cela n'est
pas à craindre et ne saurait être craint à l'école de l'É-
glise catholique, puisque celui qui enseigne à cette école
c'est Dieu lui-même. Certes, dans le passage d'ïsaïe que
nous avons cité plus haut, et que Jésus-Christ explique
lui-même dans l'Évangile, les vrais fidèles y sont léga-
lement proclamés : « Écoliers, disciples de Dieu : » Doc-
tos a Domino (Isa. n v ) ; Docibiles Dei (Joan. vi).
— 249 —

III

L a raison humaine a b a n d o n n é e à elle-même rencontre plus souvent l'er-


reur que la vérité. — L e s philosophes anciens ne connurent qu'un très-
petit nombre de vérités ; — et celles qu'ils connurent, il ne les d é c o u -
vrirent et ne les inventèrent pas a v e c leur propre r a i s o n , — maïs ils les
reçurent par la tradition g é n é r a l e , ils ne firent que les embrasser avec
le mélange de beaucoup d'erreurs. — On démontre cela par l'histoire
des m o n s t r u e u s e s e x t r a v a g a n c e s par lesquelles ils altérèrent la pre-
mière et s o u v e r a i n e v é r i t é de l'existence d'un D i e u et celle de l'im-
mortalité de l'âme h u m a i n e . — L e s plus grands philosophes sont des
petits enfants ignorants auprès des chrétiens les m o i n s intelligents q u i ,
instruits par l ' É g l i s e s u r la foi, sont souverainement plus sages dans
les choses divines.

En effet, qu'arrive-t-il de plus à l'homme, qui, met-


tant de côté la lumière de la révélation divine, qui ja-
mais ne manque à celui qui la réclame avec humilité, ne
prend pour guide dans la recherche du vrai que la lu-
mière de la raison humaine?
Saint Thomas l'a dit : « Le troisième désordre, ou
l'effet le plus ordinaire et le plus commun des investi-
gations de la raison particulière, est que, parmi quel-
ques-unes des vérités de Tordre moral et invisible qu'on
parvient à découvrir par cette voie, on trouve toujours
mêlées ensemble une, foule d'erreurs funestes, et que
par conséquent, en suivant ce moyen, on trouve plus
d'erreurs que de vérités : » Investigationi rationis hu~
manœ pkrumque fahitas admiscetur. Voyez les anciens
philosophes ; ils découvrirent bien plusieurs vérités avec
les seules lumières de la raison; mais d'abord ces véri-
— 250 —
tés étaient obscures et rares. En lisant leurs livres, il
semble qu'on voyage dans les déserts de l'Arabie sur les-
quels il est nécessaire de voyager plusieurs jours avant
d'entrer sur un sol végétal, un sol ferme, un sol semé
d'herbages qui rappelle à l'esprit l'idée d'une nature
animée; d'un autre côté, on n'y voit qu'un ciel toujours
ardent et au-dessus d'une mer de sables mouvants et
stériles. Et qui pourrait jamais lire, par exemple, sans
un ennui mortel, les trois livres de Cicéron intitulés :
Des faits de Dieu, comme les cinq autres livres du
même auteur intitulés : Questions tusculanes. Quel dé-
luge de paroles, et quelle stérilité de pensées ou de cho-
ses! Quel étalage d'érudition, mais quel abîme d'incer-
titudes! Quelle élégance de style, mais quel manque de
vérité ! Nous ne sommes pas étrangers aux lectures fas-
tidieuses; nous avons parcouru dans le cours de nos étu-
des un certain nombre de volumes in-folio, dont la
vue découragerait certains esprits faibles, mais certai-
nement nous sommes forcés de convenir qu'aucune lec-
ture ne nous a pas paru plus rebutante que celle des ou-
vrages que nous venons de citer, et, sans l'élégance du
langage dans lequel ils sont écrits, triste compensation
pour quiconque cherche des idées plutôt que des mots
sonores, il nous eût été impossible de soutenir cette lec-
ture jusqu'à la fin.
En second lieu, ces vérités déjà si rares et si disper-
sées, plusieurs auteurs, dit Tertulien, les connurent par
u n pur effet du hasard, comme un navire surpris de
nuit par la tempête, en s'abandonnant aux flots de la
mer et des vents, parvient quelquefois par hasard à ren-
— 251 —
contrer, au milieu des écueils et des éléments en fureur,
un port pour s'abriter; ou comme celui qui, se trouvant
dans une station obscure, à force de naviguer à tâtons,
trouve quelquefois par hasard le point par lequel il opère
une heureuse issue. Plane non negabimus aliquando
philosophos juxta nostra sensisse : non nunqnam cnim
et in proceKa, confusis vestigiis cœli et freti, aliquis por-
tm ostenditur; non nunquam et in tenebris aditus qui-
dam et exitus deprehenduntur cœca felicitate. (De
Ànim. 2.) Plusieurs autres philosophes trouvèrent cer-
taines vérités, parce qu'elles leur furent suggérées par
leur propre sens intime dont Dieu a daigné doter Pâme
humaine, ou par le sens commun naturel devenu public
parmi tous les hommes. Sed et natura pleraque sugge-
runtur, qitasi de publico sensu, quo animant Deus do-
nare dignatus est (Ibid.), c'est-à-dire que la philosophie
païenne n'a fait que saisir au passage les vérités univer-
sellement connues, parce qu'elles étaient les lois mora-
les de la nature, et qu'elle se les est appropriées en les
publiant emphatiquement comme ses propres découver-
tes. Philosophialegesnaturœ opinionessuasfecit. (Ibid.)
Saint Augustin affirme de même : « Les choses belles et
vraies, dit-il, que les philosophes ont écrites ou prê-
chées relativement au culte de Dieu, ils ne les ont pas
autrement inventées; mais comme Por et l'argent sont
des métaux précieux cachés dans les mines, de même
les philosophes ont découvert ces vérités dans les mines
de la tradition et des sentiments universels de l'hom-
me : » Apud philosophos, de Deo rolendo, multa vera
inveniuntur; tanquam aurum et argentum quod non
ipsi instituerunt, sed de quibusdam quasi metallis di-
vinœ Providentiœ, quœ ubiqueinfusa est, eruerunt. (De
Doct. christ., c. 30.) Chrétien Drumare ajoute : « Toutes
les trois parties de la philosophie grecque se trouvent
dans la sainte Écriture, et toutes les plus belles pensées
avaient été exposées dans nos livres sacrés, avant que
les philosophes du siècle eussent seulement ridée de se
les approprier pour orner leur éloquence. Ces philoso-
phes n'ont rien dans leurs écrits qui ne soit emprunté,
si ce n'est leurs erreurs, fruit de leur orgueil ou de la
bizarrerie de leur esprit; le peu de vrai qu'ils ont ex-
posé, ils l'avaient reçu de la libéralité de Dieu : r> Om-
nes partes philosophiœ Grœcorum etiam in divina Scrip-
tura inveniuntur. Et omnes modi locutionum ante fue-
runt in Scriptura, quam ad sophistas secularesperveni-
rent. Qui, si quid habuerunt, Dei dono habuerunt. (In
Matth.- II.) Un Dieu suprême, créateur et régulateur
de l'univers; une âme immortelle qui, dans l'homme,
survit au corps pour recevoir la vie éternelle ou
la récompense précieuse qu'elle a méritée pendant sa
vie sur la terre; une loi morale qui a Dieu lui-même
pour auteur, qui oblige tous les hommes et dont
la violation ou l'observance constitue le péché ou la
vertu; ces vérités et autres semblables, plus ou moins
dégagées des fables, étaient connues et admises dans le
monde entier avant que Platon eût commencé d'en trai-
ter à Athènes ou Cicéron à Rome. C'est donc au sujet de
ces idées primitives et universelles que saint Paul s'é-
crie : « Révélation divine ! » Deus enim illis manifesta-
vit. (Rom. i.) « Il fut facile aux philosophes, comme le
— 253 —
dit le même apôtre, de s'élever de la connaissance de ce
monde visible à la connaissance de quelques-uns des at-
tributs du Dieu invisible : » Invisibilia Dei per ea quœ
facta sunt intellecta conspiciuntur. (Ibid.) C'est pour
cela que saint Thomas, dont les expressions sont si exac-
tes et si concises en fait de théologie catholique, dans le
remarquable passage que nous avons cité plus haut (§ 2 ) ,
en parlant de ces mêmes vérités accessibles à la raison
humaine, ne dit pas que les philosophes les ont trou-
vées, mais qu'étant déjà connues, ils les ont démontrées
par leurs raisonnements. Philosophi de Deo multa DÉ-
MONSTRATIVE probaverunt ducti naturalis lumine ra-
tionis.
Le même saint Thomas, au sujet de ces vérités con-
nues des philosophes anciens, fait une observation qui
est passée trop inaperçue pour plusieurs théologiens,
c'est-à-dire qu'ils pensaient que les philosophes, en ad-
mettant un Dieu, n'y croyaient pas, tel que la foi nous
enseigne qu'il doit être, c'est-à-dire un être doué de
toutes les perfections, et au sujet duquel on ne peut
concevoir rien de plus parfait. Non omnibus, etiam
concedentibus Deum esse, notum est quod Deus sit, id
quomajuscogitarinonpossit. (Contr. Gentil., lib. i, c. 2 . )
On peut dire la même chose des opinions des philosophes
sur l'àme humaine. La plupart de ceux qui en ont re-
connu l'existence et la durée ont été loin de croire à
sa spiritualité, à son immortalité, telles qu'on les croit
parmi nous chrétiens catholiques. L'immortalité de
l'àme, pour ceux qui l'admettaient, n'était autre chose
que la permanence après la dissolution du corps. Perma-
— 254 —
nere anirnos putamus (Cic); mais ils n'avaient aucune
idée, ou seulement que des notions obscures, erronées
et confuses, au sujet de son état de parfait bonheur,
lorsqu'elle est admise en la présence et en la possession
de Dieu dans le ciel, ni de sa misère éternelle lorsqu'elle
en est séparée. Et sur les récompenses et le prix de la
vie future, nonobstant toutes les fables honteuses qui
en défigurent l'idée, ou en trouve des notions plus
justes dans les poètes que dans les livres des philoso-
phes ; parce que les premiers ont consulté davantage la
tradition universelle, les seconds ont suivi plutôt leur
raison particulière. Que si au milieu de ce chaos des
absurdités qu'on trouve dans les livres des philosophes,
on ne peut pas dire qu'ils aient mis au jour une seule
vérité tout à fait inconnue dans le monde et dont on
puisse attribuer le mérite à tel ou tel autre philosophe ;
il n'est au contraire aucune absurdité, aucune erreur,
dont, comme le dit Gicéron lui-même, on ne puisse si-
gnaler quelque philosophe qui en a été l'inventeur ou
le soutien et le maître. Nihil est tam absurdum, quod
non dicatur ab aliquo philosophorum. A chaque pas
que font les philosophes dans la recherche de la vérité,
on les voit tomber mille fois dans les pièges de l'erreur ;
ils ressemblent aux petits chiens qui veulent essayer de
marcher dressés sur leurs pattes de derrière, et qui
au milieu de l'hilarité qu'ils excitent en nous en les
voyant marcher à la manière des hommes, reviennent à
leur nature, retombent contre terre sur leurs pattes de
devant et sur leur museau; les philosophes, dès qu'ils se
font admirer par quelques traits de sagacité au sujet du
— 255 —
vrai, on les voit tout à coup reprendre la direction erro-
née de leur propre raison abandonnée à elle-même et
retomber dans les erreurs les plus révoltantes.
C'est ainsi que saint Paul a pu analyser toute l'his-
toire de la philosophie païenne en ces deux mots aussi
graves qu'élevés : « Les Grecs, en cherchant la sagesse,
n'ont trouvé que la folie. » Grœci sapientiamquœrunt,
et stulti facti sunt. Il est impossible de rencontrer rien
de plus vrai que cette décision de saint Paul, puisque,
à l'exception de quelques vérités traditionnelles et com-
munes qui n'avaient pas attendu les philosophes pour
être connues, toute la philosophie des païens au sujet
de Dieu, de l'àme, des devoirs de cette vie, et de l'exis-
tence d'une vie meilleure, n'est que folie, comme il
serait très-facile de le démontrer, si c'était ici le cas.
Cependant, pour ne pas passer entièrement sous silence
ce sujet capable de faire comprendre toujours de plus
en plus le prix de l'enseignement divin à côté des m i -
sères de l'enseignement purement humain, il n'est pas
hors de propos de dire un mot de l'effroyable cadre des
opinions des philosophes païens sur la Divinité, que Ci-
céron, philosophe païen lui-même, nous a laissé, et dont
les livres philosophiques sont comme la Somme, Y Ana-
lyse ou h Manuel de toute la philosophie païenne! Or ces
trois grands livres que Tullius Cicéron consacre à traiter
de ce grave sujet peuvent être considérés comme un mo-
nument pitoyable de l'impuissance de la raison humaine
abandonnée à elle-même, pour arriver à découvrir la vé-
rité sans mélange d'erreur, et de la nécessité de la révé-
lation divine pour connaître véritablement Dieu.
— 256 —
Voyons déjà Cicéron que la force des principes et la
chaleur de l'argumentation conduisent à attaquer la
présomption de la raison humaine, qui croit pouvoir en
tout se suffire à elle-même ; mais dès le commencement
de la discussion, il déclare solennellement : que la
question qu'il entreprend de traiter est elle-même un
argument sans réplique, pour prouver que le principe
de la philosophie païenne est l'ignorance* « Parmi la
multitude de questions agitées souvent au milieu des
philosophes, sans être jamais résolues, l'une des plus
difficiles à définir est sans contredit celle qui concerne
la nature des dieux, parce qu'il existe u n si grand
nombre d'opinions différentes et opposées entre elles, à
ce sujet, parmi les hommes les plus savants, que cette
seule diversité prouve invinciblement et fait conclure
que le principe de toute philosophie est folie. » Cum
multœ res in philosophia nequaquam satis explicatœ
sunt; tum perdifficilis et perobscura quœstio est de na-
tura Deorum : de qua tam varice sunt docthsimorum
hominum tamque discrepantes sententiœ, ut magno ar-
gumento esse debeat : Causam, id est principium philo-
sophie? esse inscientiam (De Natur. Deor., lib. i). » Com-
ment ! chose vraiment étrange et singulière ! dès l'in-
troduction à un sujet philosophique, entrepris par un
philosophe de la portée de Cicéron, qui parlant à toute
la postérité parle devant un public immense et certai-
nement distingué, c'est un anathème public et solennel
contre la philosophie. Cicéron part de là pour faire une
observation importante en la personne de son interlocu-
teur Velléius; c'est-à-dire que s'il existe un certain
— 257 —
accord parmi la majeure partie des philosophes pour
soutenir qu'il y a un Dieu, c'est qu'il est certain que
pour admettre ce fait, ils ont consulté la tradition et le
cri de la nature, qui enseignent qu'il existe un Dieu ;
mais qu'aussitôt qu'on a voulu raisonner sur son
essence, la raison de tous ces philosophes, unanimes
pour admettre un Dieu, s'est trouvée si faible et leurs
opinions si contradictoires, si extravagantes, qu'on ne
peut pas seulement les rapporter sans se sentir soulevé
d'indignation et avoir le cœur déchiré; puisque après
avoir tout nié, tout combattu, ce n'est certainement pas
la faute des philosophes s'il est resté dans le monde
quelques traces de religion, de piété, de vertu : car ils
ont tout fait dans leurs écrits pour les détruire, en ensei-
gnant que Dieu ne se donne aucun souci des choses hu-
maines et qu'il les laisse marcher au gré de la fatalité.
Plerique qui, quod maxime verosimile est, et quo OMNES,
DUCE NAT(IRA, vehimur, Deos esse dixerunt, tanta sunt
in varietate et dissentione constitutif ut eorum moîestum
sit enumerare sententias. Sunt qui omnino nultam habere
censcnt humanarum rerum procurationem Deos : quo-
rum si vera sententia est, quœ potest esse pietas, quœ
sanctitas, quœ religio ? Et ensuite Gicéron continue ainsi :
« Ecoutez, mes amis, les miracles et les choses extraor-
dinaires des philosophes qui ne raisonnent pas, mais
qui rêvent des extravagances, comme des hommes en
délire atteints d'une fièvre ardente. Àudite porlenta et
miracula non disserentium phitosophorum, sed somnian-
tium. La stupidité de l'école de Platon tient du prodige.
Pour eux Dieu est et doit être de figure ronde, parce
- 258:-
que, selon Platon, cette figure est la plus belle, et que
Dieu doit avoir la forme la plus belle, la plus parfaite.
Or que pourrait répondre Platon à celui qui affirmerait
que Dieu est de figure pyramidale et conique, parce que,
pour son interlocuteur, cette figure serait la plus belle,
la plus parfaite. Pour le philosophe Thaïes, Dieu n'est
autre chose que cette intelligence qui a tout fait avec
de Peau, et quoiqu'il soutienne que Dieu est un pur
esprit, il l'incorpore avec Peau pour qu'il puisse opérer
par elle. Le philosophe Anaximandre veut que les
dieux naissent et meurent à des époques diverses comme
les hommes. Ànaximène s'est efforcé de prouver que
Dieu se confond avec l'air de l'atmosphère ; qu'il a été
engendré et a eu u n commencement, et que pourtant,
il n'est pas infini, quoiqu'il ne doive pas avoir de fin. Le
Crotoniate a fait autant de dieux du soleil, de la lune
et des âmes humaines. Pythagore dit que Dieu est un
grand esprit répandu et mêlé dans la nature physique,
et que nos âmes découlent de ce grand esprit comme des
parties intégrales et détachées du même tout. C'est
ainsi que Dieu, auteur de toutes choses, se voit travesti
par la déraison humaine sous toutes les formes les plus
bizarres. Xénophon soutient que Dieu est un composé
d'intelligence et de tout ce qui est infini dans la nature.
Parménidea imaginé un non-sens poétique, qui signi-
fie en langue grecque couronne; cette couronne est
l'orbite organe delà lumière et de la chaleur qui régnent
dans l'univers entier, et cette orbite, c'est Dieu. Empé-
docle dit qu'il y a quatre dieux, qui sont les quatre
éléments, aux dépens desquels toutes choses sont faites,
— 239 —
formées. Quant à Protagoras, c'est un philosophe hors
ligne, qui après avoir avancé qu'il ignore s'il existe un
Dieu, soutient que s'il y a un Dieu ce doit être la nature ;
enfin il laisse connaître qu'il n'admet aucune divinité
et qu'il professe purement et simplement l'athéisme.
On peut en dire autant de Démocrite, qui après avoir
nié qu'il y ait quelque cause finale et éternelle dans la
nature, parce que, pour l u i , toute cause est sujette à
changement, efface Dieu de Punivers, parce qu'il ne
laisse aucune trace de son pouvoir. (Ibid.)
Après avoir signalé les principales extravagances des
philosophes sur la divinité, Cicéron fait remarquer Pin-
constance et la légèreté avec laquelle les mêmes philo-
sophes ont enseigné des opinions diverses sur la même
question, et il ajoute : « Si je voulais mettre en évi-
dence l'inconstance de Platon dans ses opinions, je ne
finirais jamais. » Timéon lui-même, dans son Livre des
lois, dit que Dieu est un être sans nom et qu'on ne doit
pas chercher à découvrir quelle est sa nature : parce
qu'il décide que l'univers entier, le ciel et la terre, les
astres et les âmes humaines, sont Dieu ! Quant à moi,
je ne vois dans toutes ces opinions diverses et contra-
dictoires que l'évidence de Perreur et de l'absurdité.
L'évidence de Xénophon est également variée et sans
consistance : puisque tantôt il soutient qu'on ne doit pas
rechercher la forme de Dieu ; tantôt que le soleil, dont on
connaît la forme, et rame humaine sont Dieu. Une fois
il affirme que Dieu est un soleil et une autre fois qu'il
y a plusieurs dieux. Mais aucun philosophe, en fait de
variations d'opinions sur la nature des dieux, ne sau-
— m—
rait certainement être comparé à Aristote, tant sont
différents les sentiments opposés qu'il émet dans ses
livres à ce sujet, en donnant tous ces sentiments contra-
dictoires pour certains. Pour lui, tantôt la Divinité est
une intelligence incorporelle, tantôt son Dieu est le mon-
de; tantôt, outre Pintelligence, Dieu est en même temps
le monde, ou enfin il y a un Dieu qui préside à Pintel-
ligence et au monde; dans un autre endroit, Dieu n'est
autre chose qu'un feu céleste, sans se rappeler que le
ciel n'est qu'une partie du monde, et qu'il a déjà fait un
seul Dieu du monde entier. Xénocrate, condisciple
d'Aristote, sans être plus ferme dans ses opinions sur
la Divinité, est certainement encore plus ridicule dans
ses extravagances : il était déjà certain pour lui qu'il n'y
avait que huit dieux seulement : il en assignait cinq
aux cinq planètes les plus conuues alors ; le sixième
était formé des étoiles fixes, qui ne sont pas autre chose
que les parties constituantes des premières et forment
ici un seul et sixième dieu ; le soleil était son septième
dieu, et la lune le huitième. Mais Heraclite, disciple de
la même école de Platon, nous a donné des fables ridi-
cules d'enfant, dans une comédie pieuse sur Xénocrate.
Pour lui tantôt Dieu c'est le monde, tantôt l'intelligence,
tantôt les planètes; une fois il le fait matière, lui refu-
sant tout sentiment; une autre fois, il en fait une intel-
ligence et le dote d'une forme immuable, et se rappelant
dans le même livre qu'il a négligé le ciel et la terre, il
se met à faire deux autres dieux du ciel et de la terre.
« Il paraîtrait qu'en matière d'extravagances et d'opi-
nions contradictoires sur ce sujet, il aurait dû être im-
— 26] —
possible d'aller plus loin que n'ont été les philosophes
qui viennent d'être cités, et cependant il n'en est rien.
Thcophraste est allé encore au delà des extravagances
déjà relatées, et la lecture des monstruosités qu'il a pu-
bliées sur le même sujet est intolérable. Tantôt il at-
tribue à une intelligence supérieure le principe et la
nature de Dieu, tantôt au ciel, tantôt aux signes du
zodiaque, tantôt aux étoiles fixes. Zenon est peut-être le
seul qu'on puisse placer à côté de Théophraste pour la
bizarrerie de ses opinions, également contradictoires. Ce
Zenon était le chef de la secte des stoïciens, et en parlant
à ses adeptes, après s'être vanté que c'était le propre des
philosophes d'avoir une opinion fixe et arrêtée sur la
nature de Dieu, il est encore plus incertain et moins
précis que tous les autres. Tantôt Pair est son Dieu, tan-
tôt c'est une certaine atmosphère qui environne, pénètre,
imprègne toute la n a t u r e ; une autre lois, ce sont les
astres qui sont le dieu de sa façon ; maintenant ce sont
le cours des années et des siècles eux-mêmes, qu'il per-
sonnifie pour les transformer en divinités; et enfin après
avoir admis autant de dieux, il finit par dire en inter-
prétant la théogonie d'Hésiode, qu'il ne saurait y avoir
une idée innée de Dieu ni aucune perception claire et
distincte sur sa nature. Cléante, qui fait tantôt un Dieu
du monde, une autre fois en fait l'âme et l'intelligence
delà nature ; et enfin il soutient que le feu, qu'il nomme
Péthérée, est infailliblement un vrai dieu. Et étendant
encore plus loin le délire, tantôt il imagine une cer-
taine forme ou ressemblance de Dieu séparée de toute
autre chose, tantôt il établit que la Divinité réside seu-
— 262 —
lement dans les astres, tantôt qu'on ne peut trouver et
qu'on ne doit chercher la Divinité que dans la sphère de
la raison intellectuelle. »
Ici Cicéron ne peut plus contenir son indignation sur
la bizarrerie des opinions de la philosophie au sujet de
la Divinité, et, interrompant cette triste et lamentable
énumération, il ajoute : « C'est ainsi que ce Dieu, que
nous croyons connaître évidemment par notre intelli-
gence, et dont nous prétendons posséder une idée claire
au fond de notre âme, comme si nous l'y avions saisie
sur ses propres traces, échappe à notre pensée, de ma-
nière à ne plus savoir ni où il est, ni ce qu'il est; et
enfin il ne reste dans notre esprit qu'un nuage épais qui
le dérobe à notre regard.» lia fit ut Deus iste, quem
mente noscimus, atque in animi notione tanquam in ves-
tigio volumus reponere, nusquam prorsus appareat.
(Ibid.) Après avoir ensuite exposé les impiétés de Per-
sée, disciple de Zenon, pour qui Dieu n'était qu'un mot
que la reconnaissance publique avait attribué aux au-
teurs des découvertes utiles et aux découvertes elles-
mêmes; après avoir amplement émiméré le nombre
honteux des divinités inconnues et chimériques imagi-
nées par Chrysippe, l'organe le plus impie et le plus ma-
lin de la secte des stoïques, Cicéron conclut comme il a
commencé au sujet du cadre épouvantable des erreurs
et des extravagances de la philosophie païenne, concer-
nant la Divinité. « Je vous ai mis sous les yeux, je ne di-
rai pas les jugements des philosophes, dont les opinions
ne méritent certainement pas un tel nom, mais les son-
ges de leur imagination en délire, mais les rêves de ces
— 263 —
hommes atteints de folie : et, en vérité, les fables elles-
mêmes des poètes, avec leur fausse douceur, ne sont pas
certainement aussi pernicieuses, ni aussi absurdes que
ces doctrines de la philosophie. Exposui non philoso-
phorum judicia, sed deliraniia somma : nec enim multo
absurdiora sunt ea quœ* poetarum vocibus fusa, ipsa
suavitate nocuerunt. » (Ibid.)
L'opinion enfin de ce même Cicéron au sujet de Dieu,
qu'il exprime à la fin de cette importante dissertation,
en parlant à un personnage qu'il nomme Cotta, est celle
de l'ancien philosophe Simonide; c'est-à-dire qu'il lui
semble que s'il est certain qu'il y a un Dieu, il n'y a
aussi rien de plus incertain ni de plus obscur que l'idée
qu'on peut avoir de sa nature et de ses attributs : Rogas
me quid aut qualis sit Deus? Auctore utar Simonide,
qui, quanto, inquit diutius considéra, tanto mihi res
y

videtur obscurior (Ibid.) Enfin Cicéron proteste qu'il dé-


fendra toujours en public la superstition introduite
dans Rome par ses ancêtres, sauf le droit d'en rire en
particulier: Opiniones quas a majoribus accepimus de
dits immortatibus, sacra, cerimonias reîigionesque de-
y

fendam... Jurarem per Jovem, nisi ineptum videretur.


C'est-à-dire que le sentiment de Cicéron, au sujet de ce
qu'il y a de plus grave au monde, était : qu'il est néces-
saire de respecter et de maintenir en public la religion
du peuple, parce qu'une religion quelconque est néces-
saire au peuple ; mais qu'on peut, en son particulier,
penser comme on veut. La religion de Cicéron était donc
une sorte d'indiffërentisme politique tel que nous le
voyons professer de nos jours par beaucoup trop d'es-
prits, qui mériteraient peut-être le nom d'impies ou
d'insensés, s'ils n'étaient des hommes instruits dans les
lettres et les sciences, professant l'honnêteté de la cons-
cience, et se donnant le titre d'hommes d'Etat. Indif-
férentisme que l'orateur romain résumait dans cette
horrible maxime : « Penser en philosophe, agir politique-
m e n t : » Sentiendum philosophice, vivendum politice.
Certainement l'insuffisance, la faiblesse, la misère de
la raison particulière pour la découverte de la vérité est
un principe si profondément gravé dans l'esprit de Ci-
céron qu'il ne le perd jamais de vue, et que c'est par là
qu'il commence toujours ses dissertations philosophi-
ques. 11 procède de la même manière, en traitant de l'àme
humaine, qu'il a procédé en traitant de la nature de la
Divinité ; il entre en matière par l'observation que les
résultats infructueux delà philosophie sont aussi cons-
tants sur ce point important que sur celui qu'il a traité
précédemment. Il fait remarquer que les philosophes ne
sont pas moins en désaccord ni moins contradictoires
entre eux, soit pour fixer la nature de l'âme, soit pour
en déterminer les effets, qu'ils Pont été pour dire quel-
que chose de vraisemblable sur la nature de Dieu ; en-
suite il dit : « Quelques-uns croient que la mort n'est
que la séparation du corps et de l'âme ; d'autres qu'il
n'y a pas de division ou partage de l'homme en deux
substances; que Pâme et le corpsne font qu'un seul être,
qui disparaît par la mort; et ceux qui partagent l'homme
corps et âme diffèrent encore d'opinion entre eux, parce
qu'il y en a qui pensent que l'àme étant sortie du corps,
peu à peu elle se dissout dans le néant; d'autres qu'elle
— 265 —
lui survit longtemps après sa dissolution; d'autres
qu'elle est immortelle. Mais bien plus grande encore est
la diversité des opinions des philosophes au sujet de la
nature de Pâme et de son siège ou de son union avec le
corps. Pour quelques-uns Pâme n'est autre chose que le
cœur. Pour Empédocle, ce n'est pas le cœur de l'homme
qui est le siège de l'âme, mais le sang humain, qui part
du cœur. Castor affirmait qu'une partie du cerveau four-
nissait à Pâme la plupart de ses facultés ou fonctions.
Les uns nient formellement que Pâme réside dans le
cœur ou dans le cerveau ; mais, entre eux-mêmes, ils ne
sont pas d'accord, et plusieurs la placent dans le cœur,
tandis que d'autres la mettent au cerveau comme étant
sa demeure essentielle. Zenon le Stoïque soutenait que
l'âme n'était autre chose qu'un feu qui s'allume et s'é-
teint de lui-même et par accident dans la nature. Aris-
toxène, qui était à la fois philosophe et musicien, en-
seignait que l'âme, selon les lumières de sa raison, lui
apparaissait comme un mouvement des fibres du cœur,
semblable à celui qu'on observe dans le chant et dans
les instruments à cordes d'où résulte l'harmonie. Pour
Xénocrate, Pâme n'est autre chose qu'un nombre. L'i-
magination de Platon ne se contente pas d'admettre une
âme toute seule; mais il en forge trois parfaitement
distinctes pour chaque personne : la raison, qu'il
place dans le corps ; la colère dans le cœur, et la cupi-
dité dans les organes qui environnent le cœur ou dans
les entrailles. Mais tandis que la libéralité de Platon
s'attribue trois âmes, la parcimonie d'un autre philoso-
phe du même temps ne s'en accorde pas une seule, la
— 266 —
raison, dit ce père des matérialistes, lui ayant révélé
que l'âme n'est qu'un mot vide de sens, et que l'homme
n'est que matière, organisée par la nature pour exister
et sentir. Aristote fait découler l'âme d'un cinquième
élément découvert par lui dans la nature, et il l'appelle
d'un nom qui signifie mouvement continuel de vivacité.
Démocrite dit que l'âme est composée, comme le inonde,
d'atomes infiniment petits que le hasard a réunis au-
tour du corps de l'homme. Or après avoir signalé ces
opinions différentes sur la nature de l'âme, que les phi-
losophes ont imaginées sans se mettre en peine de leur
stupidité et de leur invraisemblance, Cicéron s'écrie :
« Parmi toutes ces opinions, données par chaque philo-
sophe comme vraies, Dieu seul peut savoir celle qui est
réellement vraie : Harum sententiarum quœ vera sit,
Deus aliquis viderit. (Quaest. Tusc.) »
Quel spectacle d'humiliation et de douleur pour la
pauvre raison h u m a i n e , de voir un homme, dont le
monde entier estime les ouvrages immortels, et dont la
raison était certainement élevée et puissante, devenir si
petit dès lors qu'il veut essayer d'expliquer d'après les
seules lumières de la raison l'une des plus importantes
et principales vérités de toute religion, l'existence de
Dieu; et ne savoir, sur un sujet aussi conséquent, que
balbutier comme un petit enfant ou déraisonner comme
un insensé ! Ce court exposé suffit certainement pour
justifier l'argumentation de saint Thomas, que nous
avons rapportée plus haut, au sujet de la faiblesse et de
l'impuissance de la raison pour s'élever à la pure et sim-
ple connaissance de Dieu.
— 267 —
Vu contraire, de ce spectacle aussi triste et aussi dou-
loureux, portons nos regards vers un spectacle bien plus
étonnant pour quiconque sait le contempler, et en même
temps pour nous le plus agréable, le plus doux : c'est-à-
dire vers le spectacle des nations chrétiennes, auprès
desquelles ces mêmes vérités que les philosophes anciens
ne connurent pas du tout, ou qu'ils connurent impar-
faitement, d'une manière confuse et par leur mélange
avec les plus honteuses erreurs, se trouvent claires, pu-
res, précises enfin, sur les lèvres du plus modeste artisan
de nos ateliers et du laboureur le moins instruit de nos
chaumières, comme sur celles de la plus humble villa-
geoise ou d'un tout petit enfant qui commence à peine à
balbutier : et sur toutes ces lèvres innocentes ou inspi-
rées par la simplicité de la religion révélée, ces vérités
importantes ont une douceur et une grâce qui enchante,
par la faiblesse elle-même de la langue dont une seule
articulation exprime si bien un sujet de cette impor-
tance : Ipso offensantis linguœ fragmine duteiores, comme
dirait Minutius Félix. Quel beau sentiment, que d'en-
tendre avec intelligence et bonheur un petit enfant qui
récite Je crois en Dieu : admirable symbole de toutes les
vérités chrétiennes, trésor de sagesse divine, magnifique
profession de foi qui remonte aux apôtres à qui Dieu
l'avait inspirée 1 Quand et où la bouche des philoso-
phes de Rome et d'Athènes a-t-elle prononcé des paroles
aussi sublimes, aussi importantes que celles que pro-
nonce la bouche d'un petit enfant chrétien, lorsqu'il ré-
cite Je crois en Dieu? Oui, avec le Symbole tout seul,
un petit enfant chrétien possède plus de science et de
— 2t>8 —
lumières, en fait de religion, que le philosophe le plus
instruit de l'antiquité. Parmi les païens, les philosophes
eux-mêmes et les orateurs les plus célèbres ne faisaient
que balbutier au sujet des vérités les plus importantes;
parmi les nations chrétiennes, selon la belle expression
de nos livres sacrés, les petits enfants eux-mêmes sont
éloquents et philosophes le catéchisme à la main. Lin-
guas infantium facit esse disertas. Grand Dieu ! Que di-
raient donc de plus Socrate, Platon, Zenon et Aristote ,
Arcésilas et Cicéron, et tous les philosophes païens de
Pantiquité, s'ils ressuscitaient du fond de leurs tombes?
Que diraient-ils, eux qui pensaient que la vérité était
placée au-dessus des cieux ou cachée dans les entrailles
de la t e r r e , en voyant cette vérité devenue si commune
et si populaire parmi les chrétiens? Que diraient-ils,
eux qui passèrent en vain tant d'années, soutenant de
longues fatigues, de pénibles méditations pour arriver à
s'assurer la possession de deux ou trois vérités morales,
sans cependant atteindre à leur but d'une manière satis-
faisante? Que diraient-ils, en voyant non-seulement ces
mêmes vérités, au sujet desquelles ils tourmentèrent si
souvent leur cerveau, mais encore les vérités les plus
sublimes au sujet de Dieu, de l'homme, et les mystères
les plus ineffables du Sauveur des hommes, les lois les
plus élevées, les plus parfaites, comme professées et
crues dès Page le plus tendre par les hommes chrétiens
les moins instruits, les plus faibles d'intelligence? Que
diraient-ils, en voyant le plus petit enfant chrétien avoir
des idées plus j u s t e s , plus précises, plus élevées, sur
Dieu, l'âme, les devoirs, la vie future, que celles qu'eu-
— 269 —
rent jamais toutes les écoles réunies ensemble de Rome
et d'Athènes? Quelle surprise pour eux! quelle mer-
veille! quel enchantement ! Oh! comme ils envieraient no-
tre sort ! comme ils célébreraient l'excès de bonté du Dieu
des chrétiens à notre égard, d'avoir mis à la disposition
de tout le monde les trésors de sa suprême sagesse, dont
eux-mêmes avec tant de voyages, avec tant de médita-
tions, ne purent jamais obtenir la plus petite obole, à
cause, dit saint Paul, de leur vanité et de leur orgueil !
O grand et bel avantage de l'enseignement de la foi !
La recherche humaine de la vérité parmi les païens a
rendu les hommes ignorants comme des petits enfants ;
les philosophes comme des insensés; les sages comme
des fous ! Les historiens de la vérité elle-même sont de-
venus les malheureux jouets de leur esprit et de leurs
illusions au milieu de toutes les erreurs imaginables;
tandis que la révélation divine, parmi les chrétiens, a
transformé au contraire en hommes véritables les pe-
tits enfants eux-mêmes; les ignorants en vrais philoso-
phes ; les simples en vrais juges ; et ceux qui, par leur
état, par leur condition , par leur peu de dispositions
intellectuelles semblaient être condamnés par la dure
nécessité à être le jouet de l'erreur, sont devenus posses-
seurs et maîtres de la vérité éternelle. O misère de
l'homme, qui n'a que l'homme pour instituteur des vé-
rités divines et morales ! O bonheur du chrétien, qui est
instruit par Dieu lui-même au moyen de la révélation
et par l'enseignement infaillible de l'Eglise catholique !
— 270 —

IV

O n d é m o n t r e la facilité d e ]a r a i s o n h u m a i n e p o u r t o m b e r d a n s les p i è g e s
d e T e r r e u r , l o r s q u ' e l l e s e fie ft e l l e - m ê m e , p a r l ' h i s t o i r e d e s principales
e r r e u r s , d o n t l e s a n c i e n s h é r é t i q u e s , loin d ' a v o i r , a v e c l e u r s l u m i è r e s
privées, découvert o u affermi aucune vérité d u c h r i s t i a n i s m e , ont,
a u t a n t q u ' i l d é p e n d a i t d ' e u x , o b s c u r c i ou d é t r u i t t o u t e s les v é r i t é s q u e
l a r é v é l a t i o n d i v i n e a v a i t fa t c o n n a î t r e .

Mais l'enseignement catholique, qui apparaît si pré-


cieux, si beau, si noble, si magnifique, confronté avec
l'enseignement de la philosophie et avec celui de l'héré-
sie, apparaît encore plus magnifique, plus noble, plus
beau et plus précieux.
De bon compte, de même que les philosophes de l'an-
tiquité n'arrivèrent à découvrir quelques rares vérités
essentielles qu'à l'aide du sens commun et de la tradi-
tion universelle lorsqu'ils les suivirent pour guide, tout
en faisant grand bruit dans leurs livres de leurs décou-
vertes; ainsi les hérétiques n'ont pas découvert eux-mê-
mes, avec leurs propres lumières, le peu de vérités chré-
tiennes qu'ils étalent soit dans leurs symboles, soit dans
leurs professions de foi dressées sous le patronage du
pouvoir civil, fabriquées par l'intérêt politique, dictées
souvent pour la satisfaction des passions et de l'orgueil :
et, comme saint Grégoire le remarque fort bien, ils n'ont
pas, eux les hérétiques, connu par leur inspiration par-
ticulière et divine ce qu'ils conservent de vrai ou qu'ils
publient de grand,de sublime au sujet de la doctrine chré-
tienne ; mais tout ce qu'ils ont de bon leur vient par le
— 271 —
moyen de la tradition de l'Église ; c'est d'elle qu'ils ont
reçu toutes leurs richesses intellectuelles sur la foi,
quoique leur ingratitude les ait entraînés à combattre
l'Église qui en est la mère, l'inspiratrice légitime, in-
faillible: Si nonnunquam hœretici vera quœdam et su-
blimia loqunlur, non hœc ipsi divinitus percipiunt, sed
quod ex Ecclesiœ contentione didicerunt. (Moral.) Du
reste, comme il a été observé au sujet des philosophes
païens, on peut le dire encore des hérétiques, qu'ils
n'ont par eux-mêmes connu rien de vrai, de beau, de
bon, qu'on ne connût dans l'Église catholique avant
qu'ils s'en fussent séparés : il n'est pas une seule vérité
du christianisme dont on puisse dire qu'elle est incon-
nue dans l'Église catholique et qu'elle a été retrouvée
ou découverte par tel ou tel hérétique. Mais l'hérésie,
comme la philosophie païenne, si elle n'a découvert ou
inventé aucune vérité, a certainement enfanté toutes
les erreurs possibles; et l'Écriture sainte, abandonnée
à l'interprétation du jugement privé des hérétiques, n'est
pas devenueune règle de foi plus sûre que l'interprétation
delà nature ne l'avait été pour les philosophes du paga-
nisme abandonnés, eux aussi, à leur jugement privé. Et
de même que la philosophie païenne ne laisse intacte au-
cune vérité primitive, ainsi l'hérésie n'a respecté aucune
vérité chrétienne; et tous ces promoteurs orgueilleux de
vérités n'ont été que des fauteurs funestes de toutes les
erreurs; et si la révélation divine du christianisme est
restée dans le monde pure de toute altération et dans
toute son intégrité, ce n'est certainement pas p a r l e mé-
rite des hérétiques qui ont tout fait pour la détruire ;
— 272 —
niais c'est l'effet de la toute-puissance de Dieu qui l'a
maintenue et qui la maintient dans son Eglise.
A cause de cela, il n'est pas hors de propos de mettre
ici sous les yeux de nos lecteurs quelques-uns des ca-
ractères monstrueux que l'orgueil des hérétiques, uni à
leur dissolution, a développés dans leurs systèmes divers
de prétendue religion réformée; car il n'est pas seule-
ment utile aux théologiens, mais à tous les fidèles, de
connaître dans quelles horribles extravagances, dans
quelles sacrilèges folies est tant de fois tombée la raison
individuelle, même parmi les chrétiens, chaque fois
qu'elle s'est confiée à l'unique sens i n t i m e , au moi hu-
mam, [Link] faillible, sinon le plus trompeur de tous les
conseillers, lorsqu'il est consulté isolémentet sans appui,
parce que rien n'est plus capable de faire sentir le prix de
l'enseignement et de l'autorité tutélaire de l'Église catho-
lique, et de confirmer le vrai catholique dans sa foi.
Simon le Magicien, que saint Irénée appelle le père de
tous les hérétiques, paraît l'an 43 de l'ère chrétienne,
et aussitôt il s'érige en juge de l'enseignement ca-
tholique, qu'il avait reçu avec le baptême par le minis-
tère des saints apôtres eux-mêmes, avec un excès
d'orgueil dont Lucifer seulement pourrait être l'au-
teur; il prétend que,lui-môme, Simon, est Dieu, et Dieu
unique en trois personnes ; que comme Père il était ré-
pandu dans la Samarie, comme Fils dans la Judée, et
comme Saint-Esprit dans Rome ; et qu'en qualité de
Fils seulement, il avait souffert en apparence et était
mort sur la croix par les mains des Juifs. Hebbion et
Gérinthe, Pan 103, inventèrent stupidement que Jésus-
— 273 —
Christ, né de Marie et de Joseph, de la même manière
que les autres hommes, n'était pas autre chose qu'un
homme simplement, et que par le baptême seulement il
avait été fait Christ spirituel. Et le monde doit de l'o-
bligation certainement à ces hérétiques, dont les er-
reurs ont provoqué l'Évangile de saint J e a n , que ce
grand apôtre écrivit à point pour les réfuter; l'Evangile
de saint Jean, dis-je, qui est le chef-d'œuvre de l'inspi-
ration divine, dont chaque trait, chaque parole est une
preuve éclatante, lumineuse de la divinité de Notre-
Seigneur Jésus-Christ !
Saturnin Basylide et Carpocrate, Tan 158, non contents
de renouveller l'hérésie de Cérinthe, y ajoutent plu-
sieurs autres extravagances. Carpocrate en particulier,
de monstre de luxure qu'il est, devient le prédicateur de
ce vice odieux en proscrivant le mariage parmi ses
sectateurs, en leur permettant la promiscuité animale[des
sexes; et en affirmant que l'âme n'a été unie au corps
qu'afin de jouir de [Link] voluptés impures. Comme
conséquence de cette abominable doctrine, il veut que
toutes les femmes soient communes parmi ses disciples,
et qu'après la communion, après avoir éteint les flam-
beaux allumés pour éclairer les ténèbres du lieu saint,
chacun accomplisse aveuglément ses désirs : et cette ef-
froyable promiscuité dont les brutes elles-mêmes ont
horreur, il l'appelle la communion mystique; et voilà
les fondements de la secte abominable des gnostiques 9

nom qui signifie : Gens se ' mêlant entre eux, secte dé-
testable, renouvellée dans ces derniers temps sous le
nom de secte des illuminés.
n. 18
— 274 —
Valentinien, Tan 203, enseigne qu'il y a plusieurs
dieux, Jésus-Christ ayant apporté sa propre chair du ciel,
et n'ayant fait que passer par les entrailles de Marie
comme par un canal ; que toutes les créatures étaient
sortie des larmes du créateur, à l'exception de la lu-
mière qui était fruit de sa joie. 11 prêche aussi la com-
munauté des femmes, parce que le vice de la luxure a
été le plus souvent l'assaisonnement ordinaire de toutes
les hérésies. Il proscrit la virginité, qui enfante des pro-
diges de dévouement et de charité par son propre sacri-
fice, et afin qu'il ne restât pas un seul exemple de cette
prodigieuse vertu, il imagine stupidement que Jésus-
Christ lui-même et les anges ont eu des épouses selon la
chair.
Cardon,l'un des disciples de Valentinien, et Marcion,
disciple de Cardon, surpassent encore la turpitude de
leurs maîtres dans leurs extravagances. Cardon s'était
contenté d'admettre deux divinités, l'une bienfaisante,
et l'autre mauvaise. Marcion veut trois divinités, lui,
l'une visible, l'autre invisible, et une troisième qui oc-
cupe le juste milieu. Il nie que le corps de Jésus-Christ
soit un vrai corps humain. Il enseigne que toutes les ac-
tions sont indifférentes, et que leur bonté ou leur per-
versité ne dépend que de l'opinion des hommes; et
comme il était naturel de s'y attendre, il fait vertu du
vice et vice de la vertu , et ensuite il dit : que les Spdo-
mites de Juda sont sauvés et tous les patriarches dam-
nés. Cet hérésiarque est le même que ce Marcion, qui,
au rapport de saint Jérôme, ayant un jour rencontré
dans Rome saint Polycarpe, évêque de Smyrne, depuis
— 275 —
martyrisé, l'avait ainsi interpellé : Polycarpe, me con-
nais-tu ? Saint Polycarpe lui avait répondu : — O u i ,
Marcion, je te reconnais, tu es le fils aîné de Lucifer.
Tasian, l'an 219, chef des hérétiques appelés abstê-
mes, admettant simplement comme Gardon deux princi-
cipes divins ou créateurs, Dieu et le démon , dit que les
femmes et les vignes ont été créées par le démon ; et par
conséquent il proscrit Pusage du vin et du mariage :
c'est pourquoi ses disciples prétendaient consacrer la
divine Eucharistie avec de Peau simplement et sa\is vin
qui est la matière du sacrifice parmi les chrétiens. Mais
Dioscorus, l'un d'entre eux, pour calmer la colère et la
révolte des femmes contre ces monstruosités, enseigne
qu'il n'y a que la partie du corps de l'homme, depuis
Y ombilic et au-dessous, qui soit créée par le démon; et
que la partie depuis Y ombilic est au-dessus, a été créée
par Dieu lui-même : Iniquœ mentis asellus.
Mais si Tasian abaisse les femmes jusqu'aux enfers,
M o n t a n , l ' a n 2-20, chef des hérétiques cataphrygiens ,
les élève jusqu'aux cieux en la personne de ses deux
propres femmes, Priscille et Maximille, dont il fait deux
prophétesses, et afin que leur enthousiasme ne nuise
pas à sa dignité personnelle, en même temps qu'il érige
la femme en prophétesse, il a la modestie de se procla-
mer lui-même VEsprit-Saint. Il prétend que Jésus-
Christ est seulement homme par nature, mais supérieur
aux prophètes par vertu. De l à , plusieurs hérétiques
ont nié la nécessité du baptême pour les vivants ; Mon-
tan ne baptisait que les morts. Il défend le mariage aux
chrétiens, et il porta la cruauté et le sacrilège à ce point
— 276 —
qu'il pétrissait le pain eucharistique avec de la farine
et le sang d'un petit enfant âgé de moins d'un a n , qu'il
torturait à force de piqûres pour lui extraire ce sang. Et
voilà u n exemple formidable de la misère intellectuelle
de l'homme, lorsqu'il se laisse guider par le caprice de
son jugement privé ; c'est que le grand Tertulien se soit
laissé séduire par une aussi honteuse et aussi extrava-
gante hérésie !
Origène, l'an 227, ayant perdu la tête par l'étude et
la méditation de la philosophie de Platon , est appelé
par les pères de l'Eglise le patriarche de tous les héré-
tiques, l'assaisonnement de toutes les hérésies; il affir-
me que les trois personnes divines sont inégales entre
elles; que l'àme est d'origine éternelle; que la peine des
damnés est temporelle, et le salut des démons pos-
sible.
Novat, l'an 2o4, nie que PEglise ait le pouvoir de re-
mettre les péchés commis depuis le baptême; il enlève
toute espérance au repentir, et ne laisse au pécheur que
le désespoir pour consolation.
Elxès, l'an 267, admet u n seul Dieu et deux Christs,
l'un dans le ciel, l'autre sur la terre. L'Esprit-Saint,
d'après cet indigne blasphémateur, n'aurait été que la
sœur de Jésus-Christ, formée de la même manière que
l u i , ayant la même stature tous les d e u x , dont l'éléva-
tion n'aurait pas été moindre de six mille pieds de hau-
teur et vingt-quatre de largeur ! O raison humaine ; de
telles extravagances ont trouvé des sectateurs crédules !
Sabellin, l'an 261, en retenant le nom de la Sainte-
Trinité, en nie le dogme, disant que le Père, le Fils et
le Saint-Esprit ne sont que trois noms ou appellations
diverses d'une seule et même personne. C'est à cet
hérésiarque que se rattachent les hérétiques passio-
nistes, qui ont enseigné que le Père éternel a souffert et
est mort en croix sur le calvaire.
Prossé et Hermogène étaient de cette secte; mais ce
dernier ajoutait que le corps de Jésus-Christ était
placé maintenant dans le soleil, que la matière est éter-
nelle; et la communauté des femmes, dogme de prédi-
lection de tous les hérétiques ; couronne la singulière
doctrine de cet hérésiarque.
Paul de Samosate, l'an 2 6 9 , qui essaya de se faire
adorer comme un ange, ne fut rien moins qu'un abomi-
nable démon par ses doctrines et par ses mœurs. Il n'ad-
met en Dieu qu'une seule personne ; il dit que Jésus-
Christ n'a été qu'un homme semblable à nous ; que par
le profit de sa vertu il acquit le bénéfice de fils de Dieu,
bénéfice gratuit certainement et non de n a t u r e , sem-
blable en un mot à celui par lequel tous les justes se
proclament eux-mêmes enfants de Dieu.
Manès, l'an 278, renouvelle la doctrine des deux prin-
cipes coéternels ou des deux divinités; l'une présidant
au bien, et l'autre présidant au mal. Il appelle sacla le
principe de la matière, et dit que le corps de l'homme
en a été formé, A cause de cela, il affirme purement,
comme Marcion, que Jésus-Christ n'avait eu un corps
humain qu'en apparence; il admet avec Origène l'éter-
nité des âmes analogue à l'éternité de Dieu ; il nie le
libre arbitre! Il rejette l'Ancien Testament, comme
œuvre du principe mauvais, ne conservant que le Nou-
— 278 —
veau, œuvre du principe du bien. Il abolit le baptême
en conservant l'eucharistie, mais en la recevant d'une
manière que la pudeur et la juste délicatesse des langues
vivantes ne permettent pas d'indiquer. Il nie la résur-
rection du corps, établit le paradis de ses sectateurs dans
la l u n e , disant que la pleine lune tombe juste au mo-
ment où les âmes des défunts arrivent en foule dans ce
séjour; qu'elle baisse et diminue au contraire, lorsque
une petite barque vient prendre les âmes pour soulager
la lune de leur poids et aller les déposer dans le soleil ;
et afin que tout le monde sût que cet hérésiasque avait
puisé de telles doctrines à bonne source, il ne manque
pas de proclamer qu'il est lui-même cet Esprit-
Saint que Jésus-Christ avait promis au monde pour faire
son bonheur, ce qui, entre autres , n'empêcha pas un
certain roi de Perse de faire écorcher tout vif Manès.
Ses sectateurs adoraient les éléments et le démon; ils
admettaient la métempsycose; ils s'abstenaient de
manger des viandes; ils condamnaient l'agriculture et
le mariage : affirmant que l'âme de celui qui plante un
arbre, après sa mort demeure attachée à ce même arbre,
et que celui qui unit son sort à celui d'une femme par
le mariage, devient après sa mort Pâme d'une femme.
Or, ils ne condamnaient l'usage légitime du mariage
que pour se livrer à toutes les passions déréglées de la
nature corrompue dans ses voies, parce qu'il sera tou-
jours vrai de dire que môme l'abstinence et la chasteté
des hérétiques sont suspectes.
Arius, Pan 3 U , est au niveau de ces maîtres qui Pont
précédé dans la voie du blasphème contre Jésus-Christ,
— -279 —
dont il nie la divinité; disant que le Sauveur n'était
qu'une simple créature, de même qu'il prétend que le
Saint-Esprit avait été créé par Jésus-Christ. Eunomius
et Ezius étaient de cette secte des ariens ; mais, aux er-
reurs de leur chef, ils ajoutèrent, entre plusieurs autres
extravagances, celle-ci : à savoir qu'il y a en Dieu trois
substances ou natures diverses, comme l'or, l'argent, le
bronze ; que les bonnes œuvres n'étaient pas nécessai-
res, mais que la foi suffisait pour opérer le salut. Parmi
ces hérétiques, les évêques et les simples prêtres étaient
sur le même pied d'égalité; les sacrifices pour les dé-
funts étaient regardés comme de vaines cérémonies, et
ils défendaient enfin d'observer les jours de jeûne et de
fêtes prescrits par l'Église. Luther a renouvelé, mille
ans plus tard, les mêmes erreurs. Car, parmi toutes les
sectes iunombrables qui partagèrent l'arianisme, c'est
le propre de l'hérésie de se diviser de plus en plus elle-
même, comme de la charpie, à mesure qu'elle s'éloigne
de la véritable Église. L'an 3G1, parut encore la secte
àssDuliens, d'un mot grec qui signifie esclave; parce
que, par mépris, ces misérables appelaient ainsi Jésus-
Christ, soutenant qu'il n'avait été qu'un esclave juif ré-
volté contre la synagogue et contre sa patrie.
Apollinaire, l'an 375, sans nier la trinité de Dieu,
affirme, comme Origène, que les trois personnes de la
Divinité sont inégales entre elles ; appelant grand le
Saint-Esprit; plus grand Jésus-Christ; plus grand en-
core Dieu le Père. Et voulant altérer le dogme de l'In-
carnation, comme il avait tenté d'altérer celui de la
Trinité, il enseigne que le Verbe, en se faisant homme,
a pris un corps sans âme ; que la chair même, qu'il em-
prunte à Marie, était incréée et de l'essence de la Trinité
même; d'où il est amené à dire que Jésus-Christ avait
souffert sur la croix en sa propre Trinité, et que le Verbe
en s'incarnant s'étoit transformé en un simple corps et
avait changé de nature.
C'est pourquoi les apollinaristes n i a i e n t , comme
leur maître, que Dieu le Fils eût un corps humain sem-
blable à celui des autres hommes; tandis que les antro-
pomorphites, leurs antagonistes, quelques années plus
tard, l'an 393, à l'exemple de Vadius, leur chef, stupi-
des en leur esprit, corrompus en leur cœur, attribuaient
encore un corps à Dieu le Père, affirmant que la nature
divine est douée d'une figure et d'une forme humaines
comme la nôtre.
L'histoire de toutes les hérésies offre u n phénomène
singulier, à savoir que les sectes qui semblent le moins
éloignées du catholicisme par leurs doctrines, sont cel-
les qui ont haï et persécuté avec le plus de fureur les
catholiques. Tels sont aujourd'hui les Grecs schismati-
ques et les jansénistes qui détestent l'Eglise catholique
plus que les Turcs et les Juifs. Et tels furent aussi les
donatistes, l'an 408, dont les persécutions contre les ca-
tholiques d'Afrique rappelèrent le souvenir des persé-
cutions de Néron et de Dioctétien, les seules qu'on leur
puisse comparer dans l'histoire. Ces sectaires, en ad-
mettant Dieu le Fils consubstantiel à son Père, le re-
présentaient moindre que le Père. Mais il n'était pas
juste que ces blasphémateurs de Jésus-Christ épargnas-
sent l'Eglise, sa divine épouse ; ils soutenaient donc en-
— 281 —
core que la véritable Eglise était restreinte dans leur
secte; que les sacrements étaient saints, lorqu'ils étaient
administrés par les saints ministres de leur secte. On lit
quelque part de l'un d'eux, qu'ayant donné aux chiens
la divine Eucharistie, consacrée par un prêtre ou par un
évêque catholique, il fut dévoré par ses propres chiens.
Enfin, ils appelaient martyre le suicide ou la mort vio-
lente qu'ils se donnaient eux-mêmes et qu'ils se fai-
saient donner par leurs cosectateurs; bien entendu,
certainement, qu'ils se préparaient saintement à cet
acte suprême, en se laissant aller à toute sorte de luxu-
res jusqu'à satiété, avant de se délivrer de la vie; pré-
tendant mettre ainsi en pratique le lien mystérieux qui
leur permettait de contenter la chair en méprisant la
vie, par l'adoption de la vie des brutes et de la mort des
désespérés.
Mais certainement, en fait d'extravagance et d'im-
piété, aucun des hérétiques des temps précédents à l'an
408 n'a surpassé Priscillien. Sa doctrine était un com-
posé monstrueux des blasphèmes honteux des mani-
chéens et de ceux des gnostiques. Il disait que le démon
avait créé le inonde; que les âmes faisaient partie de la
substance même de Dieu; que la Trinité n'était qu'un
mot; le corps humain un composé sur le modèle des
douze signes du zodiaque; que le monde est gouverné
p a r l a fatalité et le hasard. Il défend de se nourrir de la
chair des animaux; mais il ne fut pas l'ennemi de la
luxure, car il permit le divorce et établit l'usage de prier
tout nu au milieu d'une réunion de femmes, contraire-
ment à l'honnêteté naturelle et à la pudeur, qui com-
mandent au chrétien le plus grand respect pour le sexe
pieux.
Mais ne séparons pas de ces hérétiques, partisans en-
thousiastes de la luxure, les messaliens, autres enthou-
siastes de Porgueil, appelés encore sataniens, parce
qu'admettant plusieurs dieux, quoique n'en adorant
qu'un seul, ils rendaient une sorte de culte à Satan, sous
prétexte d'éviter qu'il leur nuisît. Ils s'appelaient en-
core eux-mêmes eutichiens ou prieurs, parce qu'ils
soutenaient que le baptême n'efface pas les péchés
autrement que le rasoir n'efface les poils de la barbe, en
laissant la racine, et que la prière est le seul moyen
d'effacer le péché, lorsque ses effets reparaissent; c'est
pourquoi ils priaient une bonne partie de la journée. Ils
se flattaient de recevoir, pendant le repos et le sommeil,
des révélations de la sainte Trinité, dont chacun faisait
part à ses amis; ensuite, se redressant tout à coup sur
un seul pied, ils se mettaient à chanter des psaumes,
et, à cause de cela, on les a appelés encore psalliens;
ensuite on les voyait trémousser, danser, sauter, et ils
disaient eux-mêmes qu'ils foulaient aux pieds les dé-
mons par cet exercice. Ces hérétiques-là ont été certai-
nement les maîtres et les modèles des quakers mo-
dernes.
Après avoir assailli de tant de blasphèmes le Fils de
Dieu, comment les hérétiques auraient-ils épargné sa
divine Mère, la Vierge Marie? Voilà donc que Nestorius,
de l'an -409 à l'an 423, partant de l'hérésie d'Anastase,
qui soutenait qu'en Jésus-Christ il y avait deux person-
nes, Tune divine et l'autre humaine, et qu'il ne fut pas
— 283 —
toujours Dieu, mais que la personne divine s'était in-
corporée à lui depuis sa naisssance à cause de sou mé-
rite; Nestorius nie que la très-sainte Vierge doive être
appelée Mère de Dieu. Oh! qu'il était digne de mourir
avec sa langue rongée par les vers, le jour où elle osa
prononcer cet infernal blasphème. Voici, après Nesto-
rius, Elvide, qui nie à Marie la virginité depuis son di-
vin enfantement, en assurant qu'après avoir mis au
monde Jésus-Christ, elle avait été aussi la mère de ceux
des apôtres qui sont désignés dans l'Evangile comme
frères de Notre-Seigneur, parce qu'ils étaient ses cou-
sins. Voilà encore Jovinien, qui prétend que Marie cesse
d'être vierge par la naissance même de Jésus-Chrit; et
ensuite il ajoute : que le mariage a le même mérite que
la virginité ; que tous les péchés sont égaux en malice,
et que les récompenses seront égales pour tous les hom-
mes dans le ciel, et enfin que l'homme qui a reçu le
le baptême avec foi ne peut plus pécher.
Enfin voici l'hérétique Vigilance, homme extrême-
ment corrompu, qui, s'imaginant que tous les corps des
chrétiens et des saints sont aussi impurs et aussi im-
mondes que le sien propre, après avoir proscrit le célibat
et tourné en dérision la virginité, nie le culte légitime
des martyrs, abolit comme vaine et inutile l'invoca-
tion des saints et de la Vierge Marie, leur souveraine
dans le ciel. C'est à l'école de cet hérétique que Luther et
Calvin ont puisé leurs erreurs sur la même matière,
ainsi que les anglicans, tous dignes disciples d'un tel
maître !
Mais pour compléter l'instruction des hérétiques mo-
— 284 —
dernes, il convient de parler encore de quelques autres
de leurs prédécesseurs les plus connus. Tel fut Pelage,
Pan 402, qui nie la transmission du péché originel, et
par suite la nécessité d'administrer le baptême aux pe-
tits enfants pour les faire arriver au salut éternel. A
cause de cela, il affirme encore que la concupiscence, ab-
solument comme la mort de Phomme, est Pœuvre de
Dieu et non pas Peffet du péché ; c'est pourquoi, selon
lui, Phomme peut accomplir la loi de Dieu sans aucun
secours surnaturel, qu'on appelle proprement la grâce;
enfin que la prière est inutile, et qu'il est impossible
que le chrétien, élu de Dieu, pèche par sa volonté.
Tandis que les pélagiens combattaient contre lagrâce,
Eutichès se met à attaquer de nouveau l'Incarnation, di-
sant que Jésus-Christ n'avait pas eu un corps de chair
semblable à la nôtre, mais une chair qu'il avait apportée
du ciel et qui était seulement passée par les entrailles de
Marie; qu'il ne fut pas autrement vrai homme, mais un
homme dans lequel, de deux natures, il ne s'en forme
qu'une seule et une seule personne; c'est pourquoi la
Divinité fut crucifiée en lui.
Mais l'hérésie d'Eutichès, comme il arrive ordinaire-
ment à toutes les hérésies, se subdivise en plusieurs au-
tres. Car Julius d'Halicarnasse, l'an 553, enseigne que
l'unique nature de Jésus-Christ, reconnue par Euti-
chès, était le motif pour lequel on pouvait affirmer que
Jésus-Christ avait été impassible durant sa passion et
sur la croix. Thémistius, chef des gnostiques, soutient,
Pan 56G, que, sous l'unique nature de Jésus-Christ,
Dieu le Père avait voilé et caché beaucoup de choses im-
— 285 —
portantes. Les Arméniens, Tan 600, ajoutent que la
chair de Jésus-Christ était la chair de la Divinité, et que
le corps de la Divinité est consacré dans l'Eucharistie.
Conséquents avec leur doctrine, ils adorent la croix avec
un seul clou planté au milieu pour montrer que la Di-
vinité seulement avait été crucifiée. Enfin les monothé-
lites, sur l'autorité de l'évêque Cyrus et d'un moine
nommé Sergius, de l'erreur d'une seule nature en Jésus-
Christ, ont tiré la conséquence qu'il n'y avait en lui
qu'une seule volonté et qu'une seule œuvre.
D'autres attaques contre l'Incarnation suivirent im-
médiatement, après ces nouvelles attaques contre la
Trinité et contre Dieu lui-même; parce que, dans la re-
ligion chrétienne, tous les mystères sont tellement liés
ensemble les uns aux autres, comme les fondements
d'un seul et même édifiée, qu'il est impossible d'en
ébranler un seul sans les démolir tous. Philippin, chef
des trinitaires, l'an 606, enseigne que les trois per-
sonnes divines sont trois dieux séparés et distincts en-
tre eux. L'empereur Anastase, aux trois personnes divi-
nes, en ajoute une quatrième, disant qu'il ne fallait pas
admettre la Trinité, mais la quaiernité en Dieu; et les
, venusiens, disciples de Paterne, renouvelant les hon-
teuses absurdités de Dioscore, enseignent que Dieu n'a
créé Phomme que depuis le nombril jusqii'à la tète, et
que le reste du corps humain est l'œuvre du démon, et
que, par conséquent, il suffit de se conserver pur depuis
la tète jusqu'au nombril, qu'on peut abandonner le
reste du corps, œuvre du démon, à toutes les passions
de la chair sans faire mal ; doctrine commode pour la
— 286 —
luxure et qui, comme il était à présumer, ne tarda pas
à avoir un grand nombre de partisans parmi les hom-
mes débauchés.
Ces doctrines horribles, forgées par les hérétiques
sur la Trinité, sur Jésus-Christ, sur la pudeur, divul-
guées et répandues en Orient, préparèrent la voie au
mahométisme q u i , selon l'observation très-juste de
Leibnitz, est né de l'arianisme; parce que du blas-
phème d'Arius, que Jésus-Christ n'était pas Dieu, Ma-
homet, Tan 626, avait conclu que le fils de Marie avait
manqué sa divine mission, et il se dit envoyé lui-même
par Dieu pour la compléter se donnant comme un autre
Messie et pour le plus grand de tous les prophètes. Le
triste avantage d'avoir enfanté le mahométisme. re-
monte donc à l'hérésie d'Arius et de ses compagnons d'im-
piété, car cé sont eux qui en jetèrent les fondements,
créant par là la plus méprisable, la plus odieuse, la
plus stupide, la plus absurde de toutes les hérésies.
Mahomet avait compris qu'une doctrine qui était un
stimulant pour la chair ne pouvait pas manquer d'ex-
citer les passions et d'être accueillie avec faveur prin-
cipalement si elle était soutenue par la force des armes;
par conséquent cet audacieux et célèbre imposteur,
l'épée d'une main et le code de la volupté de l'autre,
menaçant de la mort en donnant l'impureté pour mo-
rale dans cette v i e , et un lieu de prostitution pour
paradis dans Vautre, se jette à travers une foule de
peuples de l'Asie que déjà les doctrines profondément
immorales des manichéens avaient séduits et préparés
pour une religion de volupté, et réussit facilement à
— 287 —
établir et propager une secte qui a été depuis le châti-
ment et l'opprobre de l'humanité entière.
Les empereurs chrétiens d'Orient ne furent pas tout
à fait exempts de la contagion du mahométisme; et,
sans se déclarer ouvertement pour Mahomet, ils adoptè-
rent beaucoup trop de ses doctrines. En effet, l'empe-
reur Léon l'ïsaurien, Tan 715, se mit à rivaliser avec
les mahométans pour détruire dans toute l'étendue de
son empire le culte des saintes images, celui des saints
et de leurs saintes reliques, ainsi que les catholiquesqui
en étaient les vénérateurs, surnommé pour cela icono-
maque ou iconoclaste, surnom qui signifie destructeur
des saintes images, et regardé comme le père légitime
de l'hérésie du même nom que les calvinistes ont renou-
velée dans les temps modernes.
Mais u n siècle à peine plus tard, l'an 824, Michel Bal-
bus, empereur aussi d'Orient, fait oublier les scandales
par lesquels Léon avait souillé tout ce qu'il y avait de
saint dans l'empire, en donnant encore des scandales
plus grands et plus effroyables, enseignant du haut du
trône, et avec toute la puissance de l'autorité temporelle,
que la doctrine de l'éternité des peines était v a i n e , que
les prophètes n'avaient été que des fanatiques, que la
doctrine de l'existence des démons était une fable, que
Judas Iscariote, le traître de notre Sauveur Jésus-Christ,
était sauvé, et pour se faire pardonner par les passions
tant de blasphèmes, marchant sur les traces de Maho-
met, il enseigne encore que le crime de la fornication
était un acte indifférent, c'est-à-dire sans culpabilité.
e
Le X siècle fut u n siècle d'ignorance et de ténèbres.
— 288 —

La science s'était retirée, en ce temps, parmi les ecclé-


siastiques et les moines, et encore y avait-il peu de vrais
savants et d'hommes instruits parmi les gens d'église,
qui subissaient nécessairement l'influence de leur siècle.
Mais, comme le remarque Bellarmin, la Providence di-
vine voulut qu'il n'y eût plus de nouvelles hérésies à
cette époque ; et, au milieu de la barbarie de ce temps,
le dépôt de la foi demeure pur et intact dans le monde
chrétien. Or les scandales abominables dont l'empire
grec avait été le théâtre pendant plusieurs siècles avaient
ralenti un peu les différends de l'Eglise d'Orient avec
celle d'Occident, et le clergé grec, non moins que les em-
pereurs, impatient de se soustraire à toute censure et
à toute subordination du souverain pontife de Rome,
accomplit, au xi siècle, Pan 1040, le SCHISME DÉTERMINÉ
E

e
dont PHOTIUS avait jeté les bases dès le ix siècle, et dont
quatre siècles de tyrannie musulmane qui pèse sur les
Grecs infortunés depuis 1 4 5 2 , n'ont pas encore expié la
témérité, puisque la divine Providence continue encore
de nos jours à les soumettre au joug cruel du mahomé-
tisme, certainement pour les punir de leur sépara-
tion d'avec l'Église catholique romaine, mère de toutes
les Églises du monde.
Tandis que toutes ces erreurs accablent l'Orient, en
Occident il s'était déjà écoulé, comme nous l'avons re-
marqué, près de trois siècles sans nouvelles hérésies;
il était réservé à Déranger, l'an 1058, de troubler cette
paix au sein de PÉglise. Cet hérétique téméraire et au-
dacieux enseigne hautement que l'Eucharistie n'est pas
le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ ; ce que le
— 289 —
Calvinistes ont enseigné depuis que dans l'Eucharistie,
la substance du pain demeure mêlée avec le corps du
Sauveur, doctrine renouvelée encore depuis par les lu-
thériens ; enfin ce Béranger, archidiacre d'Angers, en-
seigne que le baptême ne doit être administré qu'aux
personnes adultes : erreur déterrée depuis par les ana-
baptistes, et par là, ce malheureux hérésiarque jette les
fondements du protestantisme moderne.
Mais d'autres chefs plus terribles et plus audacieux
ont fourni des armes au protestantisme en lui ouvrant
et lui facilitant la voie qu'il a suivie dans les siècles
modernes. Les plus remarquables précurseurs du pro-
testantisme furent les Vaudois et les Albigeois qui, d'un
commun accord, enseignèrent que Y Ecriture sainte
était la seule autorité respectable en matière de foi, et
qu'il ne fallait admettre des doctrines des pères de l'E-
glise ou des conciles que celles qui sont conformes à la
sainte Ecriture, comme si l'Eglise avait jamais ensei-
gné ou prétendu enseigner quelque chose de contraire
aux saintes Ecritures de la Bible ! Ils n'admettaient que
deux sacrements : le baptême et l'eucharistie, qu'ils ap-
pelaient la cène; l'eucharistie devait être administrée
aux laïques sous les deux espèces, et ils pouvaient eux-
mêmes la consacrer, suivant les doctrines de ces héré-
tiques. Les indulgences étaient de nul effet et totalement
inefficaces ; les sacrifices offerts pour les âmes des dé-
funts étaient inutiles; la dédicace des églises, la mé-
moire des saints, les fêtes, le jeûne, toutes les cérémo-
nies sacrées prescrites par la liturgie étaient pour ces
blasphémateurs des inventions du démon. L'élat reli-
— 390 —
gieux était pour eux uu état de mort ; les vœux de
chasteté une excitation au vice; il fallait le mariage
des prêtres; aucune obéissance au souverain pontife
de Rome. Ces mêmes erreurs sont renouvelées en An-
gleterre par Jean Wicleif; par Jean Hus et Jérôme de
Prague en Bohème et dans une grande partie de l'Alle-
m a g n e ; Ruisolles reprend dans la Hollande, ajoutant
encore que Pâme humaine meurt avec le corps, et que le
christianisme tout entier n'est qu'une folie. Mais les
fraternitaires en Italie, et Riccard, en France, en tirè-
rent toutes les conséquences habituelles du libertinage
que tous les hérétiques ont l'habitude de ne pas mépri-
ser; car après l'usage de la cène eucharistique et l'invo-
cation de Y Esprit-Saint, ils se livraient sans retenue à
la promiscuité des sexes; et Riccard, ajoutant au blas-
phème le délire, se proclame le fils de Dieu sous le nom
d'Adam, c'est pour cela que ses sectateurs furent appe-
lés Àdamites, parce que, comme Adam au temps de
son innocence, ils allaient [tout nus et sans vêtements :
et tout en se vantant d'être les enfants de Dieu, ils vi-
vaient comme des brutes ; si ce n'est qu'avant d'avoir
des rapports avec une femme, ils en demandaient la
permission à Adam. Par conséquent, délires, turpitu-
des, infamies, impiétés de tous genres, voilà les seules
découvertes faites par l'hérésie pendant quinze siècles,
les seules doctrines qu'elle a enseignées; et voilà aussi
à quoi a été bonne la raison humaine lorsqu'elle s'est
séparée de l'Eglise catholique et de l'enseignement de la
vraie foi !
— 291 —

V
O n démontre la m ê m e vérité par l'histoire d e s hérésies m o d e r n e s , c ' e s t - à -
dire d u protestantisme, qui l e s contient toutes. — Martin L u t h e r et s e s
erreurs. — S e s trois premières prosopopées sur l e s S À C R A M E N T A I R E S ,
les A N A B A P T I S T E S et les C O N F E S S I O N I S T E S , et leurs p r i n c i p a u x em-
branchements qui produisent l'indifférentisme et le d é s e s p o i r d e j a m a i s
connaître a u c u n e v é r i t é .

Or, comme il était naturel qu'il arrivât, ces doctrines


si téméraires, si licencieuses, si impies, corrompirent
les mœurs, principalement parmi les grands; elles éloi-
gnèrent les peuples de la voie de soumission et de dé-
pendance envers l'autorité ecclésiastique, relâchèrent
les liens de l'unité catholique, et préparèrent les esprits,
les cœurs, au plus grand, au plus scandaleux, au plus
funeste de tous les schismes, qui s'est appelé lui-même
le PROTESTANTISME ou la RÉFORME, et qui, au xvi siècle, e

détacha tant de nations de l'Église catholique pour les


livrer en proie à toutes les passions, à tous les vices.
Martin Luther fut le promoteur de ce drame infernal :
d'abord religieux et prêtre, et ensuite se croyant offensé
!
- dans ses prétentions ambitieuses par le souverain pon-
tife de Rome, il devient apostat de la foi et de la pudeur,
s'étant marié par une union sacrilège et incestueuse
avec Anne de Born, religieuse professe qu'il avait sé-
duite. Cet homme, le plus turbulent, le plus audacieux
et le plus dissolu qui fut jamais sur la terre, car il n'in-
terrompait ses débauches de luxure que pour se plonger
dans la débauche de l'ivrognerie la plus crapuleuse, osa,
— 292 —
comme Riccard, s'attribuer une inspiration et une mis-
sion surnaturelles, avec la seule différence que, plus
modeste que Riccard, qui s'était dit fils de Dieu, Luther
se contente de se donner comme inspiré par le démon,
assurant qu'il l'avait constamment à côté de lui pour le
guider et le conseiller. Ce fut donc sous l'inspiration de
l'enfer que Luther établit sa domination dans l'Église et
dans l'État, qu'il engoue les princes, qu'il séduit le
clergé, qu'il corrompt les peuples, qu'il foule sous les
pieds toutes les lois divines et humaines, qu'il insulte le
ciel et la terre, les hommes et Dieu. Et finalement, ayant
rejeté loin de son esprit tout remords sur tant de scélé-
ratesses et tant de scandales, il se détruit lui-même en se
pendant à une corde, ne pouvant certainement pas
mourir par des mains plus dignes que les siennes pro-
pres!
Ce disciple du démon enseigne, avec Manès et Valen-
tin, que le libre arbitre dans l'homme a été tout à fait
effacé par le péché; avec Eunonius, que la foi toute seule
justifie et que les bonnes œuvres ne servent de rien, et
avec Déranger, enfin, que dans l'eucharistie le corps de
Notre-Seigneur est mêlé avec la substance du pain. De
plus il nie, avec les Vaudois, l'infaillibilité de l'Église,
l'autorité du souverain pontife de Rome, le purgatoire,
les indulgences; il abolit la confession auriculaire avec
les novatiens, et, avec les eutichiens, le sacrifice de la
messe et Fextrême-onction ; il détruit la tradition ,
comme avaient fait Nestorius, Dioscore, Eutichès ; il
soutient, comme les donatistes, que l'Église a péri et
qu'elle n'existe qu'en lui et ses sectateurs ; il condamne
— 293 —
la virginité et les vœux monastiques de religion, comme
Jovinien, et avec la maxime qu'il avait sans cesse à la
bouche : Approche l'esclave, si ta femme légitime est
empêchée, après avoir autorisé, comme Carpocrate et
Valentinien, l'adultère et le divorce, il ne fait plus du
sacrement de mariage qu'un contrat aléatoire et tempo-
• rel pour l'avantage et le caprice de la débauche.
Au milieu de cette multitude effroyable d'erreurs,
Luther répand la semence et la source d'une foule d'au-
• très que ses disciples ne manquent pas de faire germer ;
de telle sorte que le protestantisme, ainsi que toutes les
sectes qui le composent, a été la résurrection de toutes
les hérésies qui l'avaient précédé. C'est pourquoi Luther
a eu, dans les temps modernes, la triste gloire de com-
mettre le crime et d'encourir l'opprobre que Lucifer
avait commis dès l'origine du monde. Homicide des
âmes chrétiennes, il a été le patriarche de tous les im-
pies, le docteur de toutes les impiétés.
Il ne saurait être désagréable au lecteur de ce livre de
voir ici, comme dans un tableau, les principales sectes
et les principales erreurs déchaînées dans le monde
; chrétien par cet hérésiarque ; parce que, on ne saurait
trop le répéter, il n'y a rien de plus instructif que cette
+ filiation d'erreurs monstrueuses, que cette division à
. l'infini de l'hérésie, pour faire connaître de quoi est ca-
- pable la raison lorsqu'elle se soustrait à l'autorité de
l'Église, et pour se convaincre toujours de plus en plus
- que dans cette Église catholique seule, au sein de la-
quelle nous avons le bonheur de vivre, on trouve avec
Y unité de renseignement la vérité de la foi.
— 294 —
Des trois premiers fils aînés ou disciples de Luther na-
quirent tout de suite trois familles ou lignées distinctes
d'hérétiques. La première fut celle des sacramentaires,
qiiieutCarlosthadpourchef;lasccoïide, celle des anabap-
tistes, créée par Bernard Rotman; la troisième, celle des
coiifessionistes, qui eut pour père Philippe Mélanchton; il
y en eut encore une quatrième qui prit son origine par-
m i les sacramentaires et qui eut pour chef Calvin, né
en France, père des calvinistes. Mais, comme la division
est la loi inévitable de l'erreur, de même que Punité est
le caractère propre de la vérité, à peine ces quatre fa-
milles d'hérétiques sont-elles nées qu'elles se subdivisent
elles-mêmes en plus de cent autres familles d'héréti-
ques, dont voici les principales branches de chacune.

HÉRÉSIE DES SACRAMENTAIRES.

Carlostad, premier disciple de Martin Luther, à l'imi-


tation de son maître, commença par se marier, quoiqu'il
fût prêtre, et qu'en cette qualité il eût solennellement
promis à Dieu de rester dans le célibat et d'observer la
chasteté; ensuite, voyant que Luther avait renié le
saint sacrifice de la messe, il veut lui-même aller en-
core plus loin que son maître sur ce point, et s'asso-
ciant à Zuingle et Ëcolampade, il renouvelle l'ancienne
erreur de Déranger, en niant audacieu sèment la pré-
sence réelle de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans la di-
vine eucharistie; et, par là, il créa la secte des sacra-
mentaires. Érasme a dit de Carlostad qu'il avait été
— 295 —
étranglé par son propre dieu, c'est-à-dire par le démon,
parce que les chefs principaux de la secte, jaloux de de-
venir à leur tour les pères fondateurs et les maîtres
d'hérésies nouvelles, se séparèrent de lui et formè-
rent les sectes suivantes :
1. Les zuingliens, de Zuingle, homme doucereux et
fanatique, qui après avoir abandonné Luther, dont il
avait été disciple, s'était attaché à Carlostad pour nier
et combattre, de complicité avec lui, les sacrements et
leur efficacité spirituelle. Zuingle se m i t à former une
nouvelle secte sur la base de ses propres doctrines, dont
il fut victime, ayant tenté de les propager avec le secours
des armes; car il fut pris au milieu d'une sédition, en
révolte contre l'autorité, et condamné au feu. Ses secta-
teurs furent appelés les signataires, de ce que Zuingle
avait enseigné que, dans l'eucharistie, le corps de Jé-
sus-Christ n'était présent que d'une manière figurative
et par mode de signe; et par suite, usant de l'autorité
qu'il disait avoir reçue du Saint-Esprit, il avait changé
les paroles de la consécration et ordonné que dans la
Cène sacramentaire, au lieu de dire : « Ceci est mon
corps, » on dirait : « CECI SIGNÎFIE MON CORPS, ou est la
figure de mon corps. »
2 . Les neutralistes, qui, comme on devait s'y atten-
dre naturellement, se moquant du signe ou figure ima-
giné par Zuingle, soutinrent que Vune et Vautre de ces
explications étaient sans nécessité, repoussant ainsi la
figure comme la réalité, et ajoutant que le sacrement de
l'eucharistie ne servait à rien; la grâce seulement étant
efficace par elle-même et sans la pratique de la foi. Et à
— 296 —
cause de cela, les sacramentaires supprimèrent l'eucha-
ristie en cette occasion.
3. Les énergumènes, qui, dans l'eucharistie, admet-
taient la présence, non du corps, mais de l'énergie
ou de la vertu de Jésus-Christ.
4 . Les enragés, qui y reconnaissaient seulement le
gage ou la promesse du secours et de la grâce pour le
recevoir.
5. Les adhérentaires, qui, au contraire des précé-
dents, admettaient la présence réelle du corps; mais les
uns, dans lepain; les autres, autour du pain; d'autres,
arec le pain; d'autres enfin, sur le pain. C'est pourquoi
ils se partagèrent en quatre sectes différentes.
6. Les môtamorphistes, pour lesquels, comme il en
avait été de même pour les arméniens, le corps de No-
tre-Seigneur Jésus-Christ, monté au ciel, s'était méta-
morphosé en Dieu; et, à cause de cela, il y avait pour
ces hérétiques, dans la sainte hostie eucharistique, un
corps divin qui était exempt de toute substance char-
nelle humaine : erreur manifestement condamnée par
la parole même de Jésus-Christ, qui a proclamé que
Veucharistie est son corps et sa chair.

DEUXIÈME SECTE DE LUTHÉRIENS.

LES ANAPABTISTES.

Rothmau avait lu dans une lettre de Luther qu'il ne


fallait pas administrer le baptême aux petits enfants,
mais qu'il convenait d'attendre pour cela qu'ils fussent
— 297 —
arrivés à l'âge de maturité pour la raison et pour la foi.
Il commence donc d'enseigner qu'il faut rebaptiser tous
ceux qui avaient reçu le baptême dans l'enfance, et il
fonda la secte des anabaptistes ou des rebaptisants. Par-
mi ces hérétiques se sont signalés Balthasar Pacimou-
tan, Georges David, Thomas Monétaire et Jean de Leyde,
hommes d'un fanatisme et d'une cruauté au delà de
toute idée, qui ne purent pas mieux s'entendre entre
eux qu'ils n'avaient fait avec Luther, dont ils avaient
été d'abord les disciples, et qu'ils avaient renié plus
tard, après avoir dénaturé ses erreurs mêmes. Ils se sé-
parèrent donc entre eux et créèrent les sectes suivantes :
1. Les adamites, qui, renouvelant les orgies mons-
trueuses et les dissolutions de Richard, se réduisirent à
vivre tout nus dans les bois, comme Adam et Eve, se
vantant d'avoir acquis l'intégrité et l'innocence origi-
nelles.
2. Les pacifiques, qui condamnaient absolument l'u-
sage des armes, même dans le cas d'une juste dé-
fense.
3. Les sabbataires, qui, à l'imitation des juifs, se mi-
rent à sanctifier le samedi &u lieu du dimanche; et ado-
rant seulement le Dieu créateur, ils proscrivirent le
culte de Jésus-Christ et du Saint-Esprit, c'est-à-dire
qu'ils abjurèrent le christianisme.
4 . Les clandestinaires, qui soutenaient que la seule
foi interne et cachée suffisait pour acquérir le salut
éternel; que le culte extérieur dans les temples et la
profession extérieure de la foi ne servaient à r i e n ,
niant impunément qu'ils fussent anabaptistes.
— 298 —
8. Les manifestaires, qui enseignaient tout le con-
traire des précédents, faisant dépendre le salut éternel
de l'aveu qu'ils étaient anabaptistes.
6. Les démoniaques, qui, comme les anciens disciples
d'Origène, croient aux démons.
7. Les coendormis, qui, pour observer la charité du
nouvel évangile, dormaient pêle-mêle, hommes et fem-
mes, dans la même salle, et à un signal donné par leur
chef, disant : Crescite et multiplicamini, renouvelaient
la prétendue communion mystique de Carpocrate.
8. Les communistes, qui voulaient mettre en commun
non-seulement les femmes et les enfants, mais aussi les
biens, essayant par là de réaliser la république de Pla-
ton. Cette secte s'est renouvelée de nos jours, sous le
même nom. Charles Fourier, qui en a été le restaura-
teur, a essayé d'organiser en société l'harmonie des sym-
pathies, qui, au bout d'un certain temps, devait réunir
en phalanstères heureux tous les hommes et toutes les
femmes, formant une société qu'il appelle harmonienne
Philosophe politique plus que sectaire religieux, Fou-
rier a mêlé à son système immoral des vues socialistes
de réforme humanitaire, qui ont pour base l'exploitation
et Pamélioration matérielle du globe par Phomme,
comme dernier but de sa destinée; et substituant à la
sainteté du mariage la plus abominable promiscuité
des brutes, il a osé nommer son association humaine
et chrétienne, après avoir abjuré toutes les bases fon-
damentales du christianisme et de l'humanité, qui re-
posent sur la famille et la propriété.
9. Les trembleurs, qui, à l'imitation des anciens et
— Î99 —
chiens, disaient que la dévotion et le culte le plus
agréable à Dieu consistait dans la crainte et les gémis-
sements.
10. Les steinbackiens, ainsi appelés de Martin Steinr
back, qui prétendait qu'il était lui-même le Saint-Esprit,
incarné dans sa propre chair, comme le Fils s'était déjà
incarné de la même manière. Ce sot blasphémateur,
auquel il paraîtrait impossible de pouvoir attribuer des
sectaires, avait encore corrigé la prière dominicale en,
retranchant ces paroles : Qui es in cœlis au Pater noster,
parce qu'il disait que le Père n'était pas du tout dans le
ciel, mais hors du ciel, attendant que le Saintr-Esprit in-
carné dans Martin vînt lui ouvrir la porte pour entrer,
« Et déjà depuis longtemps, dit le père Ventura, ce n'est
pas Martin qui a ouvert la porte à Dieu, mais Dieu qui
a ouvert à Martin, non la porte du ciel... mais celle de
l'enfer! »
11. Les géorgiens, qui niaient la résurrection de la
chair: on les appelait davidiens, parce que Georges, leur
chef, s'était appelé un second David, de même que Lu-
ther s'était proclamé le troisièmeÉlie et le second i/enoc.
Illustre troupe de prophètes... du démon!
12. Les polygamistes, qui soutenaient qu'il était per-
mis à un seul homme d'avoir en même temps plusieurs
femmes légitimes, comme cela se pratique chez les
Turcs. Et Jean de Leyde donna ce bel exemple de mora-
lité lorsqu'il se fut emparé de la souveraineté à Muns-
ter, ainsi qu'Henri VIII, roi d'Angleterre, tous les deux
de cruelle et d'impure mémoire.
— 300 —

TROISIÈME SECTE DE LUTHÉRIENS.

LES CONFESSIONISTES.

Mélanchton, auteur de la fameuse Confession d'Augs-


bourg, ayant essayé, dans cette profession de foi, d'un
côté d'augmenter, et de l'autre de modifier les erreurs de
Luther, son patron et son maître, devint lui-même
chef de secte, patriarche des hérétiques et le plus fécond
de tous ses frères en égarements; car les confessionis-
tes, qui le reconnaissent pour leur fondateur, formèrent
tout de suite quatre sectes distinctes. Ces quatre sectes
subalternes étaient : la première, celle des confessio-
nistes rigides; la seconde, celle des confessionistes relâ-
chés; la troisième, celle des confessionistes extrava-
gants; la quatrième enfin, celle des confessionistes
indifférents, dont voici les principales branches ou sub-
divisions.

i . Confessionistes rigides, appelés stoïques.

Leur chef s'appelait Mathieu Illiric, auteur principal


de Y Histoire si impie de Magdebourg, et qui, parmi
toutes ses autres folies, dit que le péché originel est une
substance. Ses disciples furent désignés par le nom de
Rigides, parce que, avant tout, ils avaient reçu et em-
brassé, comme un second Évangile, toutes et chacune
des extravagances, des turpitudes et des impiétés de Lu-
ther, sans en repousser une seule syllabe. Mais parce
— 301 —
qu'ils mêlèrent tant d'erreurs à une infinité d'autres, ils
se partagèrent entre e u s comme il suit :
1. Les antinomistes ou ennemis de la loi, qui disent
que l'observation de la loi divine n'est pas nécessaire ni
utile aux sectateurs de l'Évangile.
2. Les nouveaux samosetans, qui tiraient leur origine
de François David et autres ministres transylvaniens;
ils niaient, ceux-ci, que la Parole, le Verbe, signifiât
dans la Trinité la personne du Fils; et, par suite, ils
niaient l'auguste mystère de la sainte Trinité et la divi-
nité de Jésus-Christ.
3. Les tridéistes, qui, à l'imitation des disciples de
Philippin, admettaient en Dieu non-seulement trois
personnes, mais trois natures distinctes, et, par suite,
admettaient trois dieux.
4 . Les infernaux, qui niaient la descente de Jésus-
Christ aux limbes; et, pour couper plus court, ils
niaient toute espèce d'enfer.
5 . Les infernaux hétérogènes, qui, au contraire, non-
seulement admettaient qu'il y a un enfer et que Jésus-
Christ y est descendu, mais encore ils soutenaient que
notre divin Maître y avait enduré toutes les peines des
damnés.
(>. Les antidémoniaques, qui niaient l'existence du
démon, des mauvais esprits et de leurs œuvres.
7. Les ambsterffiens,, qui, allant au delà des antino*
miens, regardaient les bonnes œuvres comme perni-
cieuses et, par conséquent, les abhorraient.
8 . Les antidioforistes, qui ne reconnaissaient dans
— 302 —
l'Église aucune juridiction épiscopale, ni aucune an-
cienne cérémonie ou rite de liturgie.
9 . Les antiosiandriens, qui affirmaient que la justifi-
cation de l'homme, par le moyen de la grâce, ne con-
sistait que dans les paroles et non dans la réalité.
10. Les anticalvinistes, qui admettaient la présence
réelle de Jésus-Christ dans l'eucharistie, mais avec la
substance du pain et transitoire, c'est-à-dire seulement
pendant toute la durée de la Cène ; et, par suite, ils
niaient l'adoration du Saint-Sacrement.
11. Les impositeurs des mains, qui regardaient comme
un sacrement l'imposition des mains, même lorsqu'elle
est faite par des laïques.
12. Les bissacramentaires, qui admettent seulement
deux sacrements : le baptême et la cène.
13. Les presbytériens, qui repoussent l'ordination sa-
cerdotale, affirmant que tous les chrétiens, hommes et
femmes, sont également revêtus du sacerdoce chrétien,
et qu'ils peuvent prêcher, administrer la cène et ab-
soudre.
14. Les invisibles, qui, pour se délivrer de l'embarras
de dire quelle est la véritable Église parmi tant de sectes
si contradictoires entre elles qui existent au sein du
protestantisme, au lieu de reconnaître la véritable Église
dans la communion catholique, ont imaginé de dire que
la véritable Église est invisible, et qu'on ne peut en ef-
fet la découvrir, la reconnaître.
15. Les ubiquistes de Jean Benzius, qui, voulant d'un
côté retenir la présence réelle avec les mélanchtoniens, et
éviter la transsubstantiation, en faveur des calvinistes,
— 303 —
imaginèrent l'insoutenable erreur de l'ubiquité, ou de
la présence réelle du corps de Notre-Seigneur dans tous
les lieux et dans toutes les créatures.

II. Les confessionnistes relâchés,

Tous les partisans de Mélanchton formèrent cette secte,


qui avait pour but d'interpréter la fameuse Confession
d'Augsbourg et la doctrine de Luther dans un sens le
plus rapproché possible de l'Église catholique; mais,
n'étant pas d'accord entre eux dans cette louable inter-
prétation, ils se divisèrent ainsi qu'il suit :
1. Les biblistes. Ils soutenaient que les chrétiens ne
doivent pas lire d'autres livres que la Bible, sans inter-
prétations ni commentaires, parce que le Saint-Esprit
en donne l'intelligence à tout le monde. Par conséquent
ils défendaient toute autre étude; et, dans Wittemberg,
ils firent fermer toutes les écoles, brûler tous les livres,
affirmant que tous les enfants d'Adam devaient, pour
se conformer à la condition de leur père, vivre du tra-
vail de leurs mains auquel Dieu les avait condamnés en
fermant le paradis terrestre. Carlostad etMélanchtondon-
nèrentles premiers l'exemple de la pratique de cette doc-
t r i n e , en se mettant l'un à travailler la terre de ses
m a i n s , l'autre à dépiquer le grain. Mais bientôt se
persuadant que, de compte bien fait, le métier de doc-
teur est plus facile que celui de batteur de blé ou de
manœuvre ouvrier de terre, ils mirent fin eux-mêmes
à cette stupide extravagance, pour en divulguer une
foule d'autres sans avoir tant de peine eux-mêmes.
— 304 —
2. Les adioforistes, ou indifférents, qui affirmaient
que celui qui viole les décisions et les lois de l'Église
est exempt de péché, comme celui qui les observe n'en
est pas plus méritant, ces deux actions étant tout à fait
indifférentes.
3. Les trisacramentaires, qui retinrent seulement trois
sacrements: le baptême,IdLCèneetYabsolution.Mélanch-
ton ne put jamais pardonner à Luther d'avoir aboli la
confession.
4. Le quadrisacramentaire, qui ajoutait aux trois sa-
crements, qui viennent d'être indiqués, un quatrième
sacrement consistant dans le sacerdoce, ou l'ordre.
5. Les hithéro-calvinistes, qui prétendaient concilier
les doctrines de Luther avec celles de Zuingle, par rap-
port aux sacrements, affirmant que toute la différence
d'opinions et de sentiments dans ces deux grands ora-
cles de la réforme n'existe que dans les paroles ! Et ils
disaient vrai sous u n certain rapport, parce que ce que
Luther affirmait dans ses écrits il le niait dans ses actes,
et au fond il est d'accord avec Zuingle pour détruire
tous les sacrements.
6. Les semi-ossiandriens, qui, voulant concilier Os-
siandre, lorsqu'il soutenait la justification réelle, et les
antiossiandriens, qui l'admettent seulement dans les
paroles, disaient: la justification de l'homme au moyen
de la grâce est seulement àe parole dans cette vie, et
réelle dans Vautre.
7. Les maggioriens, de Georges Maggior; ils ensei-
gnaient que l'homme n'est justifié que par ses propres
— 305 —
œuvres précédentes, et par suite que le baptême ne jus-
tifie pas les petits enfants.
8. Les pénitentiaires, qui à Terreur de Mélanchton,
soutenant que la pénitence consistait dans le remords
du péché et dans la foi du pardon, en ajoutaient sept
autres plus grossières encore,
9 . Les sympathiques, qui voulaient persuader à tou-
tes les sectes de simuler entre elles une paix de con-
vention, ne pouvant pas en avoir de vraie, afin de réu-
nir toutes leurs forces communes contre l'Église catho-
lique.

III. Les confessionnistes extravagants.

La confession d'Augsbourg, comme il était arrivé peu


avant des trente-neuf articles du protestantisme anglais,
ne tarda pas à devenir loi des États dans plusieurs con-
trées de l'Allemagne, que les gouvernements imposè-
rent à la conscience par la force, ne pouvant parvenir à
la persuader par la raison. Par conséquent, pour vivre
en paix avec les princes, beaucoup de disciples de Mé-
lanchton adoptèrent extérieurement la confession d'Aug-
sbourg pour la règle de leur foi, tandis que, au fond de
leur cœur, ils la détestaient et faisaient des efforts com-
muns pour la détruire. Dès ce moment, tous ceux qui
allèrent plus loin que les doctrines de Luther furent
tous des confessionistes, et constituèrent la secte des
confessionistes extravagants. Mais toujours, comme de
coutume, en sortant de la communion des confessio-
nistes ils prirent diverses voies, et ainsi ils formèrent
— 306 —
des sectes nouvelles sous les noms qui suivent :
1. Schuvcnkfeldiem, de Gaspard Schuvenkfeld, qui
avaient pour dogme commun que l'humanité de Jésus -
Christ avait été engendrée par le Saint-Esprit, et que le
baptême est un bain de porc, blasphème odieux que la
plume se refuserait à transcrire, si la vérité ne gagnait
pas à montrer toute sa beauté en présence des hideuses
productions de Terreur; mais ils n'appelaient pas seule-
ment le baptême balneum suilhm, ils ajoutaient d'au-
tres blasphèmes, suivant qu'ils faisaient partie de Tune
ou de l'autre de plusieurs des sectes qui s'étaient for-
mées entre eux.
2. Les osiandriens, qui soutenaient que Jésus-Christ,
avec sa divinité toute seule et sans le concours de son
humanité, avait accompli la justification du genre hu-
main.
3. Les stancariens soutenaient tout le contraire, à sa-
voir que la justification du genre humain avait été opé-
rée par l'humanité de Jésus-Christ et que sa divinité
n'y avait aucune part.
A. Les antistancariens, qui, s'opposant aux deux sec-
tes précédentes, renouvellent l'horrible blasphème des
Arméniens, disant que la justification des hommes
avait été si fatalement Tœuvre des deux natures ensem-
ble, qu'il avait fallu pour cela que la divinité de Jésus-
Christ mourût sur la croix.
5. Les nouveauxpélagiens, qui disaient que le péché
originel est une maladie, non une faute; et, par suite,
ils mirent en paradis Numa Pompilius, Caton, Scipion
et tous les païens qui ont laissé un nom dans l'histoire.
— 307 —
quoiqu'ils fussent réprouvés selon Luther et Zuingle.
6. Les nouveaux manichéens, qui enseignaient que
tous les maux arrivent par une absolue nécessité, et que
Dieu est l'auteur du péché, y concourant non pas seu-
lement par une simple permission et passivement, mais
encore effectivement. Ainsi aucun vol, aucun homicide,
aucun adultère ne serait commis par l'homme contre la
volonté de Dieu, mais tous les péchés se commettraient
par Dieu dans l'homme; et plus que l'homme, Dieu se-
rait le vrai pécheur tellement endurci que son endur-
cissement daterait, selon les hérétiques, depuis la créa-
tion. Par conséquent, le péché de David et la trahison
de Judas Iscariot auraient été l'œuvre de Dieu seule-
ment autant que ïa conversion de saint Paul sur le che-
min de Damas. D'autres, après ces hérétiques, portèrent
si loin le blasphème, qu'ils osèrent dire que Dieu ins-
pire, à propos, à dessein et quand il veut les pensées
coupables de l'homme! Puisqu'on trouve le germe de
de toutes ces doctrines impies disséminé dans les œu-
vres de Luther et de Calvin, on ne saurait sans injus-
tice leur contester d'en avoir été les premiers apôtres.

IV. Les confessionistes indifférents.

Cette horrible confusion d'idées, de jugements, de


croyances contradictoires, née de la confession même
d'Augsbottry, n'était certainement pas une bonne recom-
mandation pour faire penser qu'elle était le véritable
symbole du christianisme, la formule vraie et sûre de
ce qu'il est nécessaire de croire et de pratiquer pour
— 308 —
plaire à Dieu et se sauver; mais, tout à l'opposé, c'était
un argument infaillible, u n motif puissant pour déses-
pérer de trouver dans la réforme luthérienne rien de
vrai, rieù de certain en quelqu'une des sectes infinies
qu'elle avait enfantées. Or la conséquence qu'on aurait
dû tirer de ce grand fait public et solennel, de l'impos-
sibilité de trouver une forme certaine et vraie de reli-
gion en dehors de l'Église catholique, était celle-ci :
« Donc il est nécessaire de revenir à l'Église, que nous
avons abandonnée, et dans laquelle seulement on trouve
une doctrine uniforme, stable, constante, et par suite
vraie, pleine de sûreté pour le salut. »
Mais ce retour aurait coûté d'autant à l'orgueil et aux
passions qu'ils ont tous trouvé leur compte dans l'apos-
tasie et leur séparation d'avec l'Église. C'est pourquoi le
motif, qui avait été si puissant pour recourir à la ré-
forme et au schisme, ne valait plus rien pour retourner
à la véritable Église. La logique de Verreur, forte contre
l'erreur désarmée, s'arrête en face des sacrifices qu'im-
poserait la vérité, et, par suite, on évite de la découvrir,
de l'apercevoir, afin d'éluder l'obligation de l'embrasser
et de la suivre ; absolument de même qu'un débiteur
évite la rencontre d'un créancier rigide sur le paiement
de ce qui lui est d û , et lorsqu'il l'aperçoit de loin, il dé-
tourne à gauche et change de chemin. C'est pourquoi
un grand nombre de confessionistes, qui, de ce qu'ils
voyaient arriver,ne pouvaient pas croire que la confession
d'Augsbourg, source de tant d'erreurs, de tant de schis-
mes, de tant de rivalités, fût l'expression du vrai chris-
tianisme, au lieu de se résoudre à le chercher et à le re-
— 309 —
connaître dans l'Église catholique, où il était si visible
et si facile à retrouver, aiment mieux dire et soute-
nir que le christianisme véritable ne se trouve en aucun
lieu de la terre, ni parmi aucune société de soi-disant
chrétiens, et, par là, ils forment eux-mêmes la secte des
confessionnistes indifférents, et qui, tandis que les tra-
ces de Luther étaient encore toutes fraîches et qu'il ve-
nait à peine de descendre dans la tombe, se divisèrent
en plusieurs fractions de sectes dont les principales
étaient les suivantes :
1. Les amphithéistes. Par un certain reste de pudeur
et voulant conserver parmi eux une ombre de christia-
nisme, ils disaient que toutes les religions sont bonnes
pour être sauvés, si Pon y croit que Jésus-Christ est
mort pour tous les hommes.
2. Les déistes. Plus impies que les précédents, mais
avec plus de franchise et plus de logique vis-à-vis des
principes de la réforme, ils rejetaient sans façon toutes
les vérités chrétiennes, retenant seulement que, pour
être sauvé, il suffit de croire à un seul Dieu créateur du
ciel et de la terre; et, par conséquent, que le mahomé-
tisme,, le judaïsme et le christianisme sont des religions
également bonnes pour être sauvés.
3. Les hétérodoxes, qui ayant renoncé à toute commu-
nion chrétienne, et rejetant avec une égale indifférence
le ministère de Luther,, celui de Mélanchton, de Zuin-
gle, de Calvin, et toutes les doctrines de ces personna-
ges, retenaient seulement celle qui paraissait convenable
à chacun; et en y demeurant opiniâtrement attachés,
ils croyaient par cela seul être sauvés.
— 340 —

4. Les orthodoxes, qui, faisant un pas de plus que


tous les hérétiques précédents, professaient qu'il n'était
pas du tout nécessaire d'admettre ou de rejeter une doc-
trine quelconque de l'une des communions chrétien-
nes, mais que la religion que chacun se faisait avec
son propre jugement, au fond de sa conscience, était la
véritable et suffisait pour le salut, et qu'il n'y avoit au-
cune obligation de demeurer constant dans cette reli-
gion, mais qu'on pouvait en changer selon le caprice de
sa volonté ; en un mot, qu'il suffisait de rendre un culte
à Dieu, chacun comme il l'entend et quand il lui
plaît.
5. Les nouveaux épicuriens, qui, encore plus explici-
tes, soutenaient qu'il n'est aucunement nécessaire de
rendre un culte quelconque à Dieu, parce que, selon
eux, l'âme meurt avec le corps, comme celle des brutes,
dont ils suivaient les instincts en imitant leur manière
de vivre.
6 . Les frères de Rose-Croix, qui avaient pris nais-
sance parmi ce qu'il y avait de plus impie et de plus
impur au sein de la secte des anabaptistes;; feignant
d'être confessionistes en apparence, ils étaient en effet
athées en réalité; ils promettaient d'enseigner Y alchi-
mie, ou l'art de convertir tous les métaux en or; et, par
ce moyen, ils attiraient tous les imbéciles à leur secte,
et après les avoir engagés au moyen des plus horribles
serments, ils les initiaient à tous leurs mystères d'im-
piété.
7. Les libertins, qui admettaient qu'il n'y a qu'un seul
esprit immortel et soutenaient que non-seulement les
âmes humaines, mais les anges étaient sujets à la mort;
que la mort de Jésus-Christ sur la croix n'avait été
qu'apparente; qu'il est permis de dissimuler sa propre
religion et de prendre, selon les circonstances, celle des
personnes avec lesquelles on traite, afin d'être en paix
avec tout le monde. Calvin parle de cette secte, et il
prétend que le nombre de ses sectateurs était déjà de
plusieurs milliers de son vivant.
8 . Les athées, plus impies, mais plus avancés et plus
conséquents que tous les autres, enseignaient qu'il n'y
a point de Dieu et que toutes les religions sont l'inven-
tion des hommes.
9 . Les machiavélïstes, qui, d'accord entièrement avec
les athées pour nier l'existence de Dieu et la vérité de
toute religion, disaient cependant qu'il fallait conserver
toutes les religions, et se servir de chacune comme
moyen de [politique pour maintenir les peuples dans
leur devoir.
C'est ainsi que Vathéisme complet est la dernière
conséquence, l'horrible dernier mot du protestantisme.
Également, dans toutes les circonstances où l'homme
abandonne la foi et l'autorité de l'Église, seule déposi-
taire certaine de la vérité, s'il veut être conséquent avec
lui-même, de conséquence en conséquence, d'erreur en
erreur, il est entraîné à ne plus croire à rien, à nier
tout, jusqu'à Dieu lui-même; ce qui faisait direàFéne-
lon que : « entre la religion catholique et l'athéisme, il
» n'est aucun milieu raisonnable. » Et l'histoire de
toutes les hérésies est une preuve constante de cette
vérité.
— 312 —
Béherlink, après avoir tracé le tableau de toutes ces
sectes d'indifférents ou Ralliées, et ces deux mots sont
synonymes, c'est-à-dire que les athées sont des indiffé-
rents, comme les indifférents sont des athées; Béher-
e
link assure que vers le milieu du xvn siècle, époque à
laquelle il écrivait, ces sectes d'hérétiques étaient ré-
pandues dans tous les pays de l'Allemagne, sinon publi-
quement et à ciel ouvert, assez ouvertement pourtant
pour qu'elles fussent reconnues de tout le monde.
Inveniuntur hœ omnes et singuîœ sectœ in omnibus
Germaniœ angulis : licet non usque adeo aperte, ut ab
omnibus dignosci queant. Et il ajoute qu'elles atten-
daient l'occasion favorable pour se manifester au
grand jour et déborder en tout pays comme un fleuve
augmenté de tous les torrents dévastateurs. (Sed parim
abest quin, ut ingens flumen torrentibus auctum, hœ
sectœ, data occasione,inlucem apertissimam prorum-
pant (Theatr. Vit. hum., artic. Hœreticus.) Et en effet,
cette prophétie n'a pas manqué d'avoir son accomplisse-
e
ment le plus complet à la fin du xvm siècle, époque à
laquelle on a vu et souffert, en France surtout, toutes
les horreurs du régime de 1793, dont le contre-coup
s'est fait ressentir sur tous les points de l'Europe, de
manière à faire surnommer avec raison ces temps fu-
nestes Yépoque de la Terreur. Et l'histoire, avec toute
l'inflexibilité de ses jugements, n'a pas encore repro-
duit la somme des souffrances imposées à l'humanité
par les horribles doctrines de ce temps-là.
I

— 313 —

VI

S u i t e de l'histoire des h é r é s i e s m o d e r n e s . — Q u a t r i è m e famille de Luther.


— C a l v i n , s e s erreurs, s o n caractère personnel. — S e c t e s principales
sorties du calvinisme. — L e protestantisme anglais e t s e s effets. —
É c o l e antichrétienne d u x v n i e siècle — P a n t h é i s m e dn siècle actuel. —
L a raison humaine, en niant la vraie foi, finit par s e renier e l l e - m ê m e .

QUATRIÈME FAMILLE DE LUTHER.

LES CALVINISTES.

Mais la plus indigne et la moins honorable des sectes


enfaulées par celle de Luther, celle qui a été la plus féroce
contre le catholicisme, c'est celle qui a eu pourchef l'hé-
résiarque Calvin. Cetenfant de l'erreur, disciple deZuin-
gle, et petit-fils de Luther, surpassa tellement son maître
et son aïeul, par l'abomination de ses doctrines et par
l'audace de ses blasphèmes, que son nom a eu le triste
avantage d'être associé à l'infernal patriarchat de Luther
sur toutes les hérésies modernes. C'est pourquoi, exilé
de France à cause de la scélératesse de ses crimes et de
ses doctrines, châtié à l'étranger par le supplice des ver-
ges, marqué à l'épaule droite avec le fer brûlant de la
flétrissure, après avoir été judiciairement convaincu du
crime abominable de sodomie, il embrasse d'abord l'hé-
résie pour pouvoir se marier, quoiqu'il fût ecclésiasti-
que ; et ensuite, devenu lui-môme hérésiarque et chef de
l'erreur, après avoir nié avec Zuingle tous les sacre-
ments, en les rejetant comme des cérémonies vaines et
ridicules; avoir aussi rejeté avec Luther le libre arbitre
— 314 —
et la nécessité des bonnes œuvres, il soutient lui-même
que les enfants des chrétiens baptisés naissent en état
de sainteté; que la grâce divine, une fois reçue, ne peut
plus être perdue ; que Jésus-Christ est mort dans le dé-
sespoir sur la croix; que ni le pape, ni les évoques, ni
les prêtres n'ont aucun caractère sacerdotal; que l'Écri-
ture sainte doit être Tunique règle de la foi du chrétien,
et que chacun en est Tunique et légitime interprète dans
sa propre conscience. Mais ce qui n'a pas été encore re-
marqué par aucun historien de cet hérésiarque, c'est la
haine profonde que respirent tous ses écrits et dont il
était animé lui-même contre la personne adorable de
Jésus-Christ, et qui, nonobstant son hypocrisie astu-
cieuse, perce dans tous les actes connus de Calvin; de
telle sorte que si la métempsycose était vraie et si les
âmes avaient réellement une transmigration des corps
des défunts dans les corps des vivants, on pourrait dire
que l'âme de Caïn, le fratricide, après avoir passé dans
le corps du déïcide Judas Iscariot, a vécu encore dans
celui de Calvin; et que, plus tard, laissant son masque
dans le sépulcre de cet hérésiarque, elle se réfugie dans
Voltaire plus dévergondée et plus impie. Finalement,
Calvin, après avoir été accablé de souffrances affreuses
et continuelles pendant quatre années, expire comme
Hérode et Nestorius dont il avait imité la vie, en blas-
phémant le nom de Dieu et invoquant le démon, au mi-
lieu des tortures d'une maladie pédiculaire, dévoré de
son vivant par la pourriture et par les vers. Tel fut le
fondateur et le patron de l'hérésie des calvinistes, la
plus absurde, la plus audacieuse, la plus pitoyable, la
— 315 —
plus dissolue de toutes les sectes modernes, qui, à la fa
veur de toutes les passions désordonnées, auxquelles
elle accorde la plus grande licence et la plus grande im-
punité, s'étend non-seulement dans plusieurs pays de
la Germanie, mais encore dans la Suisse, dans la Hol-
lande, et plus tard en Angleterre.
Mais elle aussi, comme la précédente, se partage en
plusieurs sectesetformedeux immensesfractions d'héré-
tiques différents; Tune sur le continent et l'autre dans
les Iles Britanniques, qui, privées d'un chef commun
dont l'autorité soit reconnue de tous, se subdivisent en-
core chaque jour de plus en plus en sectes infinies, dont
les principales sont les suivantes.

Calvinistes du continent*

1. Iconoclastes modernes. Le véritable esprit du cal-


vinisme, étant un esprit de haine contre Jésus-Christ,
contre la sainte Vierge et les saints, devait nécessaire-
ment lui faire détester les saintes images. C'est pour
cela que tous les calvinistes sont iconoclastes, ou destruc-
teurs des saintes images. Nonobstant cela, cependant
ce nom est demeuré particulièrement aux plus fanati-
ques d'entre eux, qui formèrent une secte particulière
ayant pour but d'abattre par le fer et le feu les temples
consacrés à Jésus-Christ, à la sainte Vierge ou aux saints,
de détruire les croix, les statues, les peintures sacrées
et, en un mot, tous les emblèmes du christianisme.
Mais ce qui distingue encore plus cette secte de toutes
les autres sectes du calvinisme, c'est que les nouveaux
— 316 —
iconoclastes n'exclurent des églises les saintes images
que pour y introduire des images profanes, puisqu'à la
place des portraits de Notre-Seigneur Jésus-Christ et des
saints, ils y mirent les leurs propres, ceux de leurs fem-
mes et de leurs enfants représentés dans des postures
tout à fait indécentes. De même que Simon le magicien,
le premier et le patriarche de tous les hérésiarques, avait
fait appendre dans l'église son portrait et celui de Silène,
sa femme, c'est ainsi que, pendant la révolution fran-
çaise de 1793, des imitateurs des calvinistes placèrent
la déesse de la Raison sur le maître-autel de la métro-
pole de Paris, où, par leur odieuse profanation, à la sta-
tue de la sainte Vierge fut substituée une courtisane
vivante toute nue. Ces aberrations, manifestées en des
temps divers, furent Peffet du même esprit d'irréligion
et de haine contre le christianisme.
2. Les huguenots, qui, à toutes les fureurs des icono-
clastes contre les saintes images, ajoutèrent une haine
féroce contre toute puissance terrestre, même civile.
C'est pourquoi, en France, où ils s'étaient particulière-
ment établis, ils provoquèrent non-seulement des schis-
mes au sein de la religion catholique, mais encore des
révolutions politiques, par lesquelles cette belle nation
fut déchirée pendant plus d'un siècle et rouverte de rui-
nes ou arrosée de sang humain, au milieu des guerres
civiles les plus cruelles provoquées par les hérétiques.
3. Les nouveaux ariens. Tousses livres de Calvin
contiennent le germe et les principes de Varianisme et
sont une horrible conjuration contre la divinité de Jé-
sus-Christ, mais occulte et cachée. Or, ce que Calvin
— 317 —
avait astucieusement insinué, Michel Servet et Valenti-
nien Gentil l'enseignèrent publiquement et formèrent
en Suisse la secte des nouveaux ariens. Mais comme le
temps n'était pas venu encore où Ton pût proclamer
cette conséquence de l'horrible doctrine de Calvin, Mi-
chel Servet fut brûlé vif par ordre de Calvin, pour avoir
osé enseigner une doctrine qui découlait de celle de son
maître. Quant à "Valentin Gentil, il eut la tète tranchée
dans Berne par les soins des mêmes hérétiques.
4 Les sociniens, de Lélius Socin, de Sienne, qui,
étant passé en Suisse, s'y déclara arien. Mais s'étant en-
tendu avec Calvin, et beaucoup mieux instruit par le
supplice de Michel Servet, il use de prudence auprès de
lui. Enfin, pour être plus libre de lui-même, il se réfu-
gia en Pologne, où les grands seigneurs du pays accueil-
laient tous les hérétiques du monde, en leur assurant
l'impunité de leurs erreurs et de leurs crimes. Son ne-
veu Faust Socin, réfugié à Zurich pour faire profiter
l'héritage de son oncle, avec ses richesses et ses écrits
qu'il lui avait légués comme ses erreurs, porte encore
Paudace du blasphème contre Jésus-Christ plus loin
que son oncle, et il soutient que les ariens avaient été
très-modérés, parce qu'ils avaient trop accordé (i Jésus-
Christ. Sur ce, il fonde une nouvelle secte qu'il propage
en Suisse, en Pologne, en Hollande; et il fut si impu-
dent pour nier tout ce que d'abord il avait admis au su-
jet du christianisme, qu'il eut le triste avantage de voir
son nom associé à ceux de Luther et de Calvin dans la
gloire infernale d'avoir voulu détruire le christianisme,
comme cela est certain par cette inscription qu'on lit
— 31g —
sur sa tombe : a Luther a démoli les toits de Babylone ;
Calvin en a abattu les murailles; mais Socin en a dé-
truit les fondements. »
5. Les mennonistes. Au commencement, ceux-ci ne
furent que les avant-gardes de la secte des anabaptistes,
qui, fuyant de Munster, après la chute du prétendu
royaume de Jean de Leyde, furent recueillis en Frise
par Mennon. Ils conservèrent pendant quelque temps la
doctrine de Rothman; mais plus tard, ayant adopté aussi
celle de Calvin et, selon la coutume des hérétiques, n'é-
tant pas plus d'accord entre eux, ils se subdivisent en
trente nouvelles sectes.
6. Les gommoriens, de l'hérésiarque hollandais Gom-
mard, qui, ayant puisé dans les écrits de Calvin les
dogmes les plus pitoyables et les plus désespérants sur
la prédestination, sur la grâce, sur le péché originel,
les enseigne publiquement et fait beaucoup de sectateurs
de ses doctrines. Or, des gommoriens naquirent en
Hollande les sectes suivantes :
7. Les jansénistes, qui, en conservant les mêmes doc-
trines, y ajoutent le masque de l'hypocrisie; ayant la
prétention de passer pour bons catholiques et enfants
soumis de l'Église. Or ces hérétiques, à l'aide de la per-
fidie et de la dissimulation, se sont insinués dans les
contrées catholiques et y ont occasionné d'immenses ra-
vages dans les consciences, non-seulement à la religion,
mais aussi à la politique. Si l'on en croit ces hérétiques,
ils ne soutiennent qu'une doctrine saine, une morale
pure, exempte de relâchement; mais en effet, avec leurs
doctrines, ils inspirent une secrète haine de Dieu par le
— 319 —

désespoir de la possibilité du salut. Par une voie diffé-


rente de celle que suivent les jansénistes, les athées con-
duisent Phomme au même résultat, c'est-à-dire à s'a-
bandonner sans remords à tous les vices et à ne croire
à aucune vérité.
8 . Les arminiens, de Jacques Arminius, antagoniste
acharné de Gommard et de ses dogmes si injurieux, à la
bonté de Dieu, et destructeurs dans le cœur de Phomme
de tout sentiment de confiance et de charité chrétienne.
Celui-ci, étant très-ferme dans la profession, erreur de
Calvin, qu'il est permis à chacun d'interpréter à sa ma-
nière la sainte Écriture, et obligé de supporter les in-
terprétations des autres sectes, pour se faire pardonner
les siennes propres ; il proclame en Hollande la doctrine
de la tolérance universelle de toutesles sectes et de toutes
les erreurs, c'est-à-dire l'indifférence ou le scepticisme
le plus absolu en matière de religion, qui a formé de-
puis toute la philosophie et toute la religion que Bayle
a professée dans son Dictionnaire historique. A cause
de cela, les arminiens sont appelés aussi les remon-
trants, par suite d'une remontrance qu'ils firent au sein
des États généraux de Hollande. On les a suspectés avec
raison de socinianisme.
9. Les worslianiens, de Worstius, professeur en l'uni-
versité de Leyde, l'un des plus hardis blasphémateurs
contre la Divinité, dont il nie la Trinité, l'immutabi-
lité, l'immensité, et la prétend sujette à des accidents
matériels. Ces] blasphèmes préparent la voie à Be-
noit Spinosa pour inventer son horrible système du
panthéisme, d'où, à force de soutenir que tout est
— 320 —
Dieu, on parvient à détruire toute idée de la Divinité.
40. Les contre-remontrants ou calvinistes rigides, qui,
pour s'opposer aux progrès des arminiens, se mirent à
défendre jusqu'à la lettre la doctrine de Calvin; mais,
n'étant pas d'accord sur le sens qu'il fallait lui donner,
ils se divisent en trois sectes différentes.
11. Les pescaloriens, de JeanPescator qui, avec une
singulière et rare modestie, soutenait que Dieu lui avait
transmis son esprit saint en plus grande abondance
qu'à tout autre homme, pour bien comprendre les saintes
Écritures. Et cet hérétique, si plein de l'esprit de Dieu,
se met à publier des blasphèmes comme u n démon de
l'enfer, affirmant que Jésus-Christ n'a eu aucun mérite
durant sa vie mortelle, mais seulement par sa mort et
par les élus qu'il a faits; que la damnation éternelle
comme le salut des âmes est l'effet de l'inflexible néces-
sité. Mais parce qu'il pose, comme cérémonie essentielle
de la religion, la fraction du pain eucharistique dans
la cène, et qu'il altère par là ainsi que dans plusieurs
autres points la pureté des doctrines de Calvin, les cal-
vinistes de France et d'Allemagne fulminent contre lui
et contre tous ses sectateurs une véritable excommuni-
cation des plus retentissantes, le taxant d'hérétique au
premier chef.

Calvinistes d'Angleterre.

Henri VIII, dont il a été dit qu'il n'avait jamais fait


le sacrifice de sa luxure à l'honneur d'aucune femme, ni
celui de son orgueil à la vie d'aucun homme; époux
— 321 —
cruel, sans pudeur, de dix-neuf femmes qu'il ût toutes
décapiter pour avoir commis le crime d'aimer un mons-
tre tel que lui à forme humaine. Voulant répudier sa
première femme légitime pour épouser une prostituée,
et le souverain pontife de Rome s'y opposant, comme il
était juste et convenable, il se sépare de l'Église catho-
lique et embrasse la réforme de Luther, laquelle, pour
s'accommoder aux passions ou à l'intérêt des grands,
avait proclamé la légitimité du divorce, comme premier
article de sa morale, c'est-à-dire l'adultère légal. Henri
appelé en Angleterre les principaux hérétiques d'Alle-
magne et de la Hollande, et, avec leur aide, il crée la
nouvelle église anglicane dont il se constitue le chef et
le pontife. Mais une religion ne prend pas aussi vite
dans le cœur de l'homme que la forme d'un empire
nouveau. Les hérésiarques de toutes les sectes et de tou-
tes les communions, principalement les calvinistes, ré-
fugiés en Angleterre du continent et tous d'accord entre
eux pour renverser l'Église catholique, ne sont pas d'ac-
cord également pour recevoir la religion d'Henri VIII et
de ses successeurs, et, à cause de cela, ils se divisent
tout de suite en deux grandes fractions : celle des calvi-
nistes protestants et celle des puritains.
1. Les calvinistes protestants professent un mélange
de doctrines empruntées à la fois au luthéranisme et au
calvinisme. Cette secte se compose d'individus de toutes
les opinions, sortis des innombrables sectes luthérien-
nes ou calvinistes du continent, et qui se sont unies
ensemble avec les sectes suivantes :
2. Les anglo-papistes, ou la masse des ecclésiastiques
ii. *i
— 32S —
apostats et des nobles seigneurs, avides de richesses,
leurs dignes adhérents, qui, pour s'emparer des biens
immenses de tout le clergé catholique, ont conservé
une sorte de hiérarchie ecclésiastique et plusieurs céré-
monies de l'Eglise catholique, afin de tromper plus fa-
cilement le peuple et l'entraîner au schisme. Ces
deux sectes, pour se partager les richesses et les privi-
lèges du clergé dont le roi Henri YI11 s'était fait le maî-
tre et le dispensateur, se déterminèrent aie reconnaître
pour souverain pontife de la religion, affirmant avec
serment qu'ils croyaient : « Qu'on doit une obéissance
aveugle aux princes séculiers en matière de foi. » Mais
les hérétiques 'les sectes dont il va être question ci-
après opposèrent une certaine restriction à ce serment
dégradant et absurde, spécialement pour des hommes
qui venaient de rejeter l'autorité du Pontife de l'Eglise
universelle.
3. Les formalistes, qui soutiennent que formellement
la puissance ecclésiastique réside dans le ministère et
l'exercice de la parole sainte ou prédication; mais qu'on
ne devait reconnaître l'autorité Au prince et son pouvoir
en matière de foi que pour Vexercice extérieur de la
prédication ; et par suite, ils prêtaient encore serment
en public de respecter et de reconnaître la suprématie
religieuse du prince, sauf à en rire secrètemenl et à s'en
moquer au fond de la conscience; ainsi ces trois gran-
des sectes, avec toutes celles qui les partagèrent à Pin-
fini, n'en formaient extérieurement qu'une seule. La
même chose arrive parmi les sectes suivantes.
•4. L&spurUains. Ceux-ci u étaient au commencement
— 323 —
que des calvinistes purs qui, avec une aveugle obstina*
tion, soutenaient tous et chacun des dogmes de Calvin,
et particulièrement celui de la plus absolue liberté de
conscience et de ne reconnaître aucune sorte d'autorité
en matière de foi. Plus tard, cette secte s'est fortifiée par
la suivante qui est venue s'y réunir.
5. Les presbytériens, qui soutiennent que tout chré-
tien est revêtu du sacerdoce, et qui s'augmentent par
l'adjonction des hérétiques suivants.
6. Les arminiens; 7. les pescatoriens; 8. les worstia-
niens; 9. les soctniens anglais et écossais, et en un mot
telles qu'elles se comportent, toutes les sectes dites des
dissidents, parce qu'ils ne reconnaissaient ni en parti-
culier ni en public la religion du parlement ni la supré-
matie spirituelle du roi. Tous ces hérétiques de nos
jours ne font qu'une seule secte avec les puritains.
Cette horrible réunion de toutes les sectes les plus fa-
natiques et les plus turbulentes soutient qu'il est de la
nature du protestantisme, comme le mot seulement l'in-
dique, de protester contre toute espèce d'autorité en ma-
tière de religion, pour arriver à la pureté de la parole
sainte des Écritures interprétées dans le sens particulier
de chaque individu, comme les patriarches de la ré-
forme l'avaient enseignée ; qu'à cause de cela, les pro-
testants anglicans étaient en contradiction avec eux-mê-
mes, en prétendant être, eux, reconnus pour la véritable
église d'Angleterre, dès lors qu'ils avaient hardiment
rejeté l'Eglise catholique; et que des hommes qui
avaient rejeté le pape pour chef de PÉglise ne pouvaient
— 3U —
pas sans contradiction accepter le roi comme juge su-
prême en matière de religion et de foi.
Rien de plus raisonnable qu'un tel discours. Mais le
roi-pontife répond aux théologiens, simplement armés
des canons ecclésiastiques, par les canons de bronze,
opposant la mitraille de guerre aux raisonnements de
l'école; si bien que les protestants anglicans et les pu-
ritains, les deux plus grandes sectes de l'Angleterre, se
firent aux yeux de l'Europe consternée la plus cruelle,
la plus obstinée et la plus sanglante de toutes les guer-
res, parce que c'était une guerre de religion, guerre
d'obstination et de fo:\ Alors donc les véritables catho-
liques, placés entre ces deux sectes barbares, persécutés
et mis à mort comme des bètes féroces, renouvelèrent,
par leur constance dans la foi, les exemples héroïques
des premiers martyrs, en face d'Henri VIII, de Jacques,
d'Elisabeth et de Crom-well, qui renouvelaient les er-
reurs et les persécutions des antiques tyrans contre les
premiers chrétiens. Les dissidents couvrirent le pays de
ruines et de sang. Enfin, après plus de cent ans de
schisme, de révoltes, de guerres, pendant lesquelles le
sang même des rois baigne les échafauds; après tant de
réformes d'une religion qui n'est jamais assez réformée,
la. religion anglicane, réduite à ces fameux trente-deux
articles, et soutenue par la force des baïonnettes, par la
puissance de toute l'autorité temporelle, disposant de tré-
sors immenses en or, en argent, en subsides de toute sor-
te, triomphe de la force des raisonnements, seule force
qui fût restée aux puritains dissidents; et fière sur ses
fondements de boue ensanglantée, elleparvientàinsulter
— 325 —
le bon sens public et la vérité sous le nom à'Église an-
glicane-établie, œuvre monstrueuse de mensonge, de
tant d'usurpations, de tant de rapines, de tant d'a-
postasies, de tant de sacrilèges et de tant de sang.
Mais la force, qui maintient une forme extérieure de
religion, ne saurait produire la conviction intérieure,
la concorde, la. foi. Une multitude de dissidences se
manifestèrent donc au sein de l'église anglicane, et se
mirent à la décbirer, comme des vipères qui se pren-
nent à mordre leur propre mère. Toutes les quatre fa-
milles de Luther, avec toute la multitude de leurs des-
cendances, eurent tant de subdivisions qu'elles créèrent
près de mille autres sectes plus libres, plus extravagan-
tes et plus bizarres, comme, par exemple^ celles des
quakers et des méthodistes. Mais celles qui se propagè-
rent le plus, ce furent toutes les sectes des confessio-
nistes indifférents dont il a été question. Une grande
partie de tous ceux qui étaient admis soit à la représen-
tation nationale, soit aux emplois publics, prêtaient ser-
ment de fidélité aux trente-neuf articles et à la supréma-
tie du roi, et ils étaient en même temps anti-trinitaires,
sociniens, matérialistes ou athées. Le serinent devint une
affaire de pure cérémonie, qui n'imposait à la conscience
aucun devoir; et, à la faveur de la liberté de la presse,
on en vint à une telle licence en matière de croyances et
d'opinions que, parmi les Anglais, au sein de la même
famille, il aurait été difficile de trouver deux individus
qui eussent absolument la même manière de penser en
matière de religion.
Par conséquent, Yéglise anglicane, subsistant comme
— 32tj —
établissement politique, a été démolie peu à peu par ses
propres enfants, comme doctrine théologique ou comme
communion religieuse; et, sous ces ruines, s'élève l'é-
cole ou secte anticbrétienne des libertins, qui, au nom-
bre de ses chefs, compte les Gollins, les Bolingbroke, les
Gibbon, lesquels ont nié dans leurs écrits ou attaqué
toutes les vérités du christianisme et le christianisme
lui-même jusque dans l'existence de son divin fonda-
teur, qu'ils n'ont regardé que comme u n mythe, une fic-
tion orientale.
Tels ont été et sont encore les successeurs de Luther:
un mauvais père ne peut engendrer que des enfants p i -
res que l u i ; ils se sont proclamés d'un nom commun
protestants, parce qu'en effet, ils ont protesté contre
toutes les vérités de la foi catholique; quelquefois ils
se disent évangéliques et enfin réformés, parce qu'ils
ont la prétention d'avoir réformé l'Église catholique,
eux qui, avec leurs doctrines et leurs mœurs multifor-
mes, difformes, informes, déformes, l'auraient bien dé-
truite de fond en comble, si les portes de l'enfer avaient
pu prévaloir contre elle, et si elle n'était pas un édifice
que Dieu soutient, puisque c'est Dieu lui-même qui l'a
instituée, établie parmi les hommes.
En effet, cette école d'impiété, qu'on a justement ap-
pelée le dernier enfantement, la dernière expression du
protestantisme anglais, transplantée en France, au siè-
cle dernier, par Arouet dit Voltaire, le Luther de la
pseudo-philosophie du xvnie siècle, a produit Jean-Jac-
ques Rousseau qui fut, comme Calvin, hypocrite, astu-
cieux et fourbe; d'Alembert, Diderot, d'Ai'genson, Rav-
— 327 —
nal, Lamétrie, d'Holbach, Helvétius. Ceux-ci diffèrent
entre eux d'opinions, mais, unis dans le but de détruire
la religion chrétienne, et même toute sorte de religion,
ils s associent à tous ceux qui ont déjà embrassé l'impiété
des confessionistes indifférents, des illuminés d'Alle-
magne et des libertins de la Suisse; alors ils forment
la secte pseudo-philosophique du xvrn* siècle, de hon-
teuse et à jamais exécrable mémoire, qui, non contente
d'avoir nié la Trinité en Dieu, Jésus-Christ, le christia-
nisme, renouvelle avec une intrépidité infernale, pres-
que dans les mômes termes, toutes les erreurs, toutes
les turpitudes, tous les délires, toutes les absurdités de
la philosophie païenne; parce qu'elle nie tout culte,
toute divinité, toute loi morale, l'immortalité de l'âme
et même l'âme absolument, et enfin la raison humaine ;
affirmant que l'homme ne diffère de la brute qu'en ce
qu'il a des mains. Preuve formidable et lugubre monu-
ment de l'impuissance de la raison elle-même pour édi-
fier, de sa funeste énergie pour détruire, alors qu'après
avoir délaissé la voie de l'autorité et de la foi, elle pré-
tend par ses seules propres forces découvrir la vérité,
créer une religion.
Qu'arrive-t-il de cette horrible apostasie de la foi?
Gibbon, auteur qui n'est pas suspect, démontre Yindif-
férenthme ou Y athéisme pratique dans lequel dégénère
la philosophie païenne sous les empereurs romains. En
achevant de corrompre les mœurs, dit-il la philosophie
?

l'ait descendre le peuple romain au dernier degré de la


honte et de la barbarie, et enfante ces crimes de luxure
et de cruauté dont il est parlé dans l'histoire d'Auguste,
— 328 —
et qui plus que les armes des barbares fait écrouler les
fondements de l'empire romain pour venger le monde
et l'humanité. Or les mêmes causes ont produit les mê-
e
mes effets au x v m siècle. L'indifférentisme ou l'athéis-
me, né de la philosophie hérésiarque du protestantisme
moderne, est propagé en France par la secte des sophistes,
y produit cette horrible licence de penser et de vivre qui
va se terminer avec les orgies sanguinaires de 1793, au
milieu du bouleversement et de la ruine de la société.
Or les philosophes païens épouvantés des horribles
conséquences de l'athéisme, pour sauvegarder un cer-
tain fonds de croyances capable de soutenir la société
païenne tombée en dissolution et en ruine, fabriquèrent
sous le nom de néoplatonique, dans les écoles de philo-
sophie de Rome, d'Athènes et d'Alexandrie, un certain
mysticisme panthéisme, qui fut la dernière erreur que
la raison païenne opposa au christianisme. De même que
les philosophes antichrétiens des temps modernes, épou-
vantés des terribles effets de l'athéisme, par lequel s'est
terminée la philosophie des hérétiques, voulant mainte-
nir un ombre d'ordre social sans le christianisme, ont
rêvé eux aussi le panthéisme, l'ont érigé en école, en re-
ligion, qui n'est autre chose qu'un composé de sacrilège
et d'absurdité; et dans lequel l'orgueil et la luxure, sous
prétexte d'un dogme qui transforme toutes les substances
en divinité, soutenant que « tout est Dieu, » divinise la
raison et la chair humaine ; et laissent aller à tous les dé-
lices du caprice sans aucun remords. Et certainement c'est
ici la dernière raison que l'hérésie oppose au catholicisme.
Mais cette horrible doctrine, qui consiste à dire :
— 329 —
« Que l'univers avec tous les êtres qu'il renferme, ne
» forment qu'une seule et même substance, un seul et
» même Dieu, » est destructive de toute idée du vrai Dieu ;
dire que tout ce qui existe est Dieu, équivaut à dire qu'il
n'y a aucun Dieu d'aucune sorte. Le panthéisme des so-
phistes de notre siècle n'est donc au fond que Y athéisme
dissimulé et travesti an siècle dernier. Les panthéistes
modernes ressemblent complètement aux anciens Epicu-
riens, àqui Tullius Cicéron reprochait avec raison, qu'en
admettant Dieu dans leurs discours, ils le niaient au fond
par leurs actes : Verbis quidem ponunt Deos, re tollunt.
e
La seule différence qu'il y ait entre les sophistes du xvm
e
siècle et ceux du xix est que les premiers étaient athées,
et l'avouaient ; ceux-ci ne le sont pas moins sans avoir le
courage d'en faire l'aveu ! Les uns en niant Dieu finirent
par nier l'homme, en le faisant descendre au niveau de
la brute ; les autres, en disant que tout est Dieu, anéan-
tissent pleinement l'homme en faisant u n Dieu de lui.
C'est pourquoi, otez la circonstance que les panthéistes
à l'horrible crime de l'athéisme ajoutent l'hypocrisie, et
le délire d'un orgueil immense; en tout le reste leur
doctrine, non moins funeste que celle de leurs prédéces-
seurs, finit par le même résultat en niant le sentiment,
la conscience, l'intellect, la raison, Vindividualité, la
personne propre de l'homme. C'est-à-dire que la raison
humaine à force de raisonner, de négation en négation
a fini par se nier elle-même ; qu'en prétendant découvrir
toutes les vérités à l'aide de ses propres lumières, elle
n'a trouvé que toutes les erreurs, parce que l'athéisme
les comprend toutes ; qu'en s'étant élevée au ciel comme
— 330 —
les géants de la fable, elle a fini par se traîner dans la
boue sur terre, comme u n vil insecte ; qu'en se promet-
tant de comprendre et de saisir par sa seule intelligence
les mystères de Dieu, elle est devenue elle-même u n
mystère tout à fait incompréhensible ; qu'au lieu de la
lumière, qu'elle espérait pouvoir atteindre, elle n'a fait
qu'amonceler au-dessus d'elle ténèbres sur ténèbres et
se perdre au milieu de leur obscurité ; qu'en se flattant
d'ériger par ses seules forces l'édifice du vrai, elle n'a
réuni que des ruines qui l'ont débordée en l'accablant ;
et finalement, qu'en rêvant de créer un peu moins que
tout, la religion, la société, Dieu lui-même, elle a épuisé
toute son activité funeste à détruire, et n'a terminé ce
formidable travail de démolition qu'en se détruisant
elle-même. Et voilà à quoi sert la raison sans la foi !

VII
T a b l e a u du spectacle offert par l'Eglise c a t h o l i q u e , maintenant toute
s e u l e , dans h u r pureté, toutes les \ é i ï t é s chrétiennes en fa ce de t o u t e s
les sectes d e s h e i é t i q u e » , qui n'ont j a m a i s e n s e i g n e que l'erreur. —
Certainement uovfc d^ l a véritable E g H s e , on ne v>eut i i o u v e ï dis vé-
rités |:uref, t-iinp e» et s a n s mélange d'erreur. L e s hérétiques, même
dans les vérités qu'ils ont conservées, y ont mêlé l'erreur ; et avec la
\ r a i e foi lis ont perdu pour e u x - m ê m e s le véritable langage de» chose»
s a i n t e s et divine». — L e disciple de la foi e>t l'élève de la l a i - u n .

Qu'il est beau de voir dominer la sainte Église catho-


lique au-dessus de ces horribles dévastations de toutes
les vérités révélées, de toutes les croyances de l'huma-
nité, de tous les sentiments de la n a t u r e ; jalouse de
commander avec empire sur toutes les intelligences ,
— 331 —
cette religion conserve et réunit dans son giron, depuis
environ deux mille ans, toutes les vérités et toutes les
vertus chrétiennes ; en face de tant d'erreurs, de tant
de délires, de tant d'absurdités, de tant d'extravagances,
rêvées par l'orgueil et disséminées avec un aussi im-
perturbable sang-froid, dans les chaires de pestilence de
l'hérésie ; en face de toutes les doctrines honteuses, li-
cencieuses du libertinage, dégradantes, homicides, in-
ventées et prèchées par les passions pour déraciner de
dessus la terre jusqu'aux dernières traces de la vérité ,
jusqu'aux derniers restes de la justice, de la probité, de
la pudeur : qu'il est beau pour nous d'admirer le magni-
fique édifice de la vérité catholique, s'élevant immobile
et sûr, dans toute la majesté de son port, au-dessus du
rocher, de la pierre que Jésus-Christ lui-même lui donna
pour fondement dans la personne de saint Pierre et de
ses successeurs (Math., 16) auxquels il a confié le dépôt
d'une foi indéfectible (Luc, 2 2 ) ; en les constituant maî-
tres et interprètes infaillibles de la vérité. Qu'elle est
belle cette Église catholique en face des mille et mille
sectes qui se sont appelées elles-mêmes et qui s'appellent
chrétiennes ! Oui, la sainte et admirable Église catho-
lique toute seule a conservé pures et intactes, sans mé-
lange d'erreur, sine erroris miscela, toutes les vérités
primitives du genre humain, et toutes les vérités du
christianisme; sans que la malice humaine puisse ja-
mais corrompre la source divine qui coule dans les jar-
dins délicieux de l'Église pour rafraîchir nos intelli-
gences, conforter et récréer notre cœur! Qu'il est beau
de la voir enseigner avec toutes les vérités toutes les ver-
— 332 —
tus ; car, de même qu'aucun de ses dogmes n'est infecté
par Terreur, ainsi aucune de ses lois morales n'est en-
tachée de vice : et comme en elle tout est vrai, tout aussi
est saint, et tout en elle tend à réprimer les passions, à
élever l'homme au plus haut point de vertu possible!
Ce privilège singulier de la sainte Église catholique a été
finalement reconnu, avec un sentiment de louable envie,
par la plus savante de toutes les écoles protestantes ! Et
tandis que nous traçons ces lignes, il n'est bruit dans
toute l'Hurope que de l'aveu important que la force de la
vérilé vient d'arracher au cœur des plus illustres profes-
seurs de l'université protestante d'Oxford qui est le plus
ferme boulevard de l'église Anglicane, qui, parla bou-
che du docteur Neuman, ont laissé échapper cet aveu :
« L'ÉGLISE ROMAINE EST LA SEULE QUI AIT CONSERVÉ INTACTE
LA DOCTRINE DU CHRISTIANISME. » Bel hommage rendu par
d'illustres chefs de l'erreur eux-mêmes, à la seule reli-
gion véritable, et qui par conséquent est d'un précieux
augure pour eux, en leur indiquant un facile et prochain
retour au giron de leurs pères; en même temps q u i l est
un sujet de grande consolation pour les catholiques (1).

(1) N o t e DU TRADUCTEUR : D e p u i s la publication d e c e livre, par le


s a v e n t père V e n t u n i , "le docteur N e u m a n et plusieurs de >es plus doctes
collègues d e l'Université d'O ford , unt non-seulement abjuré VAngli-
canismc, eu renonçant au sein d e leur patrie à tous l e s avautages tempo-
rels qu'il leur procurait par les plus hautes position-- dans cette E g l i s e et
dans VEtat; mais e n c o i e aprè- avoir embrassé la foi catholique au sein
de TEglLse R o m a i n e , ils sont entrés dans les ordres sacrés, ont été pro-
mus au sacerdoce, ont e m b r a s s é la vie strictement religieuse en f u m a n t
la Congrégation de VOratoire, qui m: c o n - a c n ; r»ux missions catholiques
et au rétablissement d e la foi romaine au sein dir colossal empire Britan-
— 333 —
Ames vraiment catholiques, qui comprenez tout le
prix de la vraie foi, parce qu'en elle seulement on
trouve les véritables consolations du temps, et les légi-
times espérances de l'éternité, ouvrez votre cœur à la re-
connaissance envers Dieu, qui vous a faitnaître dans cette
Église, unique dépositaire du vrai, et vous y a conservées.
Que nous serions malheureux, nous ! si nous étions
hors de cette Église, étrangers à son enseignement ! Que
saurions-nous sur Dieu et sur l'homme, si nous n'étions
pas chrétiens? Que pourrait nous apprendre de vrai, de
certain, de sûr, la philosophie païenne, si nous n'avions
pas d'autre école que la sienne, pour savoir d'où nous
venons; pourquoi nous sommes en ce monde; quel est
le Dieu qui l'a disposé pour notre service, en vue de
notre amour? Que pourrait nous enseigner cette phi-
losophie humaine, qui, après avoir employé dix siècles
pour expliquer ces deux ou trois énigmes sur notre ori-
gine, sur nos devoirs et sur notre destinée future, et
après avoir promis au monde de découvrir la véritable
sagesse , au temps de saint Paul, n'avait encore trouvé,
après tant de recherches, que l'erreur, le doute, la folie ;
sapientiam quœrunt et stultifacti suntlS&ûs l'enseigne-
ment de l'église catholique, que saurions-nous de vrai
sur le mystère d'un Dieu en trois personnes? sur Jésus-
Christ et sa religion? Nous saurions ce qu'ont appris les
hérétiques, qui dédaignant renseignement catholique,

n i q u e . E t déjà les s u c c è s d e l^ur z è l e , m u l t i p l i é s p a r la ç r â c e d e D i e u , et


a i d é s d u s e c o u r s d e la P r o v i d e n c e , o n t p e r m i s a u p a p e P i c I X d e rétablir
canoniquement de nos jours, (a h i é r a r c h i e c a t h o l i q u e e u A n g l e t e r r e , et
même u n c a r d i n a l d a n s la p e r s o n n e du docteur W i s e m a i m .
ont prétendu interpréter récriture sainte avec leurs
propres lumières. Mais à quelle école irions-nous? A
celle de Luther ou à celle de Calvin ? Consulterions-nous
les puritains ou les anglicans? les quakers ou les mé-
thodistes ? les réformés ou les évangéliques?\es schisma-
tiques d'Occident ou les sectes esclaves de l'Orient? les
libertins d'Angleterre ou les panthéistes de France? Où
trouvons-nous, pauvres infortunés que nous sommes,
la vérité qui est une, que cependant toutes les sectes
s'attribuent, proclamant chacune la posséder exclusive-
ment aux autres, et par-là prouvant parfaitement cha-
cune que pas une d'entre elles la possède réellement.
Il y a, il est vrai, des notions de la vérité dans toutes
les sectes chrétiennes, sur Dieu, sur la Trinité, sur Jésus-
Christ. Mais comme les plus belles plantes transportées
sous un climat malsain, sur un sol ingrat, dégénèrent
bien vite et périssent sans I r u i t ; de même les vérités
catholiques, traînées sur le terrain rempli de cailloux
et d'insectes malfaisants, exposées au milieu de l'atmos-
phère pestilentielle de l'hérésie ont été bien vite altérées,
corrompues; ainsi, ces mêmes vérités que les hérétiques
ont puisées chez nous, qu'ils ont emportées pleines de
vie en se séparant de nous, ils ne les conservent et ne les
croient plus comme nous. Les idées erronées qu'ils y mê-
lent sont si nombreuses! Lesconséquencesqu'ils en tirent
sont si fausses ! les applications qu'ils en font sont si dé-
testables ! qu'il est impossible que nos vérités produisent
sur leur terrain les fruits naturels et abondants qu'elles
produisent dans l'Église catholique. Comme un insecte
vénéneux, en passant sur une belle fleur, l'empoisonne,
— 335 —
en altère Fodeur et la beauté notive, ainsi Phérésie al-
tère et gâte toutes les vérités qu'elle discute, toutes les
vertus qu'elle recommande. Lorsqu'on parcourt les li-
vres des théologiens de l'hérésie, il est facile de voir
comment ils parlent des dogmes sacrés, qu'ils disent ce-
pendant tenir en commun avec nous : il est impossible,
à l'aide de ces livres, de se former une idée claire et
précise de ce qu'on doit croire au sujet des plus grands
mystères de la religion chrétienne. Les termes en sont
si vagues, les phrases si tortueuses, les expressions si
ambiguës, les interprétations si variées, les expositions
si obscures, si incorrectes, que la théologie protestante
sur les mystères, semble faite pour embrouiller l'esprit,
le confondre et dégoûter de la foi dans les mystères
chrétiens. Jamais un théologien protestant ou héréti-
que, requis de donner une définition d'une vérité chré-
tienne quelconque, n'en donnera une idée assez claire,
assez précise, pour la faire connaître et la distinguer
de l'erreur contraire. Lorsque Osiander, du vivant de Lu-
ther, publia son horrible doctrine sur la justification,
quatorze églisesbérétiques fondées par Luther lui-même,
traitèrent Osiander d'hérétique. Mais en voulant faire
connaître en quoi Osi ander é1 ait hérét ique, en établi ssant
à ce sujetla vérité universelle ou catholique : ces églises
hérétiques offrirent le spectacle pitoyable d'opposer à
leur adversaire Osiander quatorze doctrines différentes
sur le môme sujet ; ce [Link] lieu de terminer la ques-
tion, ne servit qu'à l'embrouiller d é p l u s en plus; et
voilà la raison pour laquelle les quatorze églises protes-
tantes, qui prétendirent combattre Osiander, qu'elles
— 336 —
traitaient d'hérétique, sans être plus d'accord entre
elles-mêmes, se divisèrent encore par le fait en quatorze
sectes, et se mirent à se réfuter et à se combattre mu-
tuellement entre elles, se taxant d'hérésie, sans se
mettre davantage en peine de l'adversaire commun. Au
contraire, lorsque l'Église catholique, dans le concile de
Trente, traite cette même question : elle le fait avec
tant de clarté, avec tant de précision dans les termes,
avec une telle uniformité, que la vérité catholique, au
sujet du dogme de la justification, brille d'une nouvelle
lumière aux yeux de tous les vrais fidèles, et toutes les
erreurs contraires sont découvertes, réfutées, détruites.
Mais il n'est pas donné à l'erreur de parler le langage
strict, sincère, clair, net de la vérité. Comme celui qui
vit longtemps hors de sa propre patrie, finit quelque-
fois par en perdre le langage, qu'il parle toujours avec
plus de difficulté et d'embarras ; de même les hérétiques
depuis qu'ils se sont éloignés de l'Église, qui est la vraie
patrie des chrétiens fidèles sur la terre, en ont perdu
le langage, et ne savent plus parler catholiquement
même des vérités catholiques, qu'ils ont conservées.
Mais répétons-le encore, en présence de cette impossi-
bilité des hérétiques pour parler le langage de la vé-
rité : qu'il est beau de voir dans l'Église catholique les
savants et les théologiens proposer, démontrer tous les
dogmes révélés avec une précision de langage, avec une
uniformité de sens, qu'il est impossible de ne pas re-
connaître la vérité chatholique par une première lecture
de leurs livres, mais toute pure et nette d'erreur, comme
elle a été révélée par Dieu lui-même. 11 est encore plus
— 337 —
beau de voir les laïques eux-mêmes, les femmes, les
jeunes enfants, si peu qu'ils aient été instruits au
catéchisme, et formés à l'école de l'enseignement catho-
lique, ou par des lectures également catholiques; com-
prendre et même développer ces idées d'une manière
juste, claire, précise, au sujet de la sainte Trinité en
Dieu, de l'Incarnation du Verbe, sur le nombre réel et
l'efficacité des sacrements ; sur l'étendue et la force de
la loi divine, la pratique et le prix de la véritable vertu,
l'origine et la condition de l'homme, l'état de l'àme dans
la vie présente, et dans la vie future ! Toutes choses qui
sont objet d'orgueil pour le théologien de l'église pro-
testante; et qu'importe son érudition biblique : science
purement négative, science deconfusion et d'incertitude,
en présence de l'humble foi du chrétien catholique,
foi positive, claire, certaine, dans l'esprit et au fond
du cœur du fils de l'Église véritable ? En comparant ces
deux situations, c'est-à-dire celle de l'école de la raison
humaine et celle de la révélation divine, on s'aperçoit
tout de suite que l'une ne sait que nier, tandis que
l'autre affirme constamment; l'une discourt, l'autre
croit. Et parce qu'il n'est pas donné à l'érudition de
parler le langage de la vérité, mais à la foi seulement :
l'une, avec toute sa doctrine, balbutie comme un petit
enfant; l'autre, avec l'aide de sa foi, parle en homme
fait; et la vraie science, se trouvant au fond du côté où
est la vérité, la religion catholique, qui est la seule
vraie, possède seule la vraie science.

n.
— 338 —

VIII
D i s s e r t a t i o n sur le quatrième e t dernier caractère d e r e n s e i g n e m e n t d e la
foi catholique : s a certitude. — L e s Rois M a g e s d'Orient, instruits à
l'école d e la révélation d i v i n e , connurent l e s plus grands m y s t è r e s , n o n -
s e u l e m e n t s a n s mélange d'erreur, mais encore s a n s aucune sorte d'in-
c e r t i t u d e . — P r e u v e s d e ta fermeté e t de la c o n s t a n c e d e l e u r f o i .

Le quatrième et dernier caractère de renseignement


de la foi, dont il nous reste à traiter ici, est, selon la
doctrine de saint Thomas, d'inspirer aux âmes une sou-
veraine confiance, et une pleine certitude sur toutes les
choses qui s'apprennent à cette école divine; et d'être à
cause de cela, comme on l'a vu, non-seulement exempte
d'erreur etvéridique; mais encore ferme et constante
pour exclure toute incertitude, tout doute : FIXA CERTI-
TUDINE ; ABSQUE DUBITATIONE ET ERRORE. Or ce magnifique
caractère de la foi, ce privilège admirable, cette effica-
cité toute divine, explique l'enseignement de la foi dès
l'origine de son institution par Dieu lui-même, qui le
mit en pratique envers les gentils dans la personne des
Rois Mages d'Orient.
Ces heureux mortels, instruits directement par voie de
révélation et de foi, non-seulement eurent connaissance
de tous les mystères en général dans toute leur pureté,
et y crurent immédiatement sur la simple inspiration
divine et sans raisonnement de leur part pour les dé-
couvrir; mais encore, ils eurent de leur croyance et
sur la révélation qui leur avait été faite, une certitude
entière, absolue, parfaite. Et tout cela résulte claire-
— 339 —
ment de leur confiance, de leur promptitude dans la ré-
ception de la foi, de leur confiance, de leur générosité et
de leur paisible tranquillité pour surmonter les obstacles
imprévus qui semblent vouloir retarder envers eux l'ar-
rivée au but que la providence a tracé pour leur voyage.
Quel autre motif, en effet, qu'une conviction profonde
ou la persuasion invincible de la vérité, pourrait ins-
pirer de prime abord à trois savants de profession, coiis-
titués dans la plus haute condition de leur temps, assez
de courage et assez de confiance pour abandonner sans
hésiter leur trône, leur peuple, leur patrie, leur famille,
leur richesse, leurs affaires, leurs plaisirs, pour entre-
prendre au cœur de l'hiver, dans une contrée étrangère
et ennemie, un difficile et désastreux voyage, dont la
longueur était indéfinie, puisque le terme leur en était
inconnu? Cependant à peine ont-ils aperçu l'étoile, que
dociles et prompts à la voix du prodige et beaucoup plus
au mouvement intérieur de la grâce, ils se mettent en
route comme au hasard ou plutôt se confiant à la garde
de la Providence : car dès le commencement, ils igno-
raient si l'étoile qui s'était montrée à eux comme un
apôtre, leur servirait encore de guide ; mais il n'y a au-
cun doute au fond de leur esprit au sujet de la naissance
certaine du Messie ; et ils ont une confiance inaltérable
qu'ils le trouveront enfin.
Mais il n'est pas nécessaire ici de prouver la fermeté
de la foi des Mages, puisque Dieu lui-même l'a fait
connaître, en la mettant à une épreuve difficile et déli-
cate. Car à peine mettent-ils les pieds sur le territoire de
la Judée, voilà que tout à coup ils découvrent au-devant
— 340 —
d'eux l'étoile miraculeuse, qui avait été jusqu'alors leur
guide si fidèle et un motif de tant de consolation pen-
dant leur voyage. Or d'autres hommes que les Mages, se
voyant à Fimproviste abandonnés de ce signe céleste,
dans un pays étranger, inconnu d'eux; sans savoir s'ils
devaient se diriger à droite ou à gauche; aller en avant
ou retourner sur leurs pas, auraient perdu la tète, se
croyant dans l'illusion ; se seraient accusés eux-mêmes
disant : « Quelle folie que la nôtre ! Gomment, nous Rois
» et philosophes, avons-nous pu céder à une telle il-
» lusion d'optique avec tant de précipitation : en pre-
» nant u n éclair de lumière, un simple phénomène na-
» turel pour un signal de Dieu; et une lueur de fan-
» taisie pour une révélation divine? Quel est ce roi?
» quel est ce Messie, dont nous nous sommes mis en
» peine d'aller à la recherche? Ne voilà-t-il pas qu'après
» avoir parcouru dans le cours de treize jours, avec
» l'embarras de nos dromadaires, la distance énorme de
» mille milliers de pas, soutenant les fatigues du plus
» pénible voyage à travers les déserts; ne voilà-t-il pas
» dans un pays étranger, sur le territoire d'un roi bar-
» bare et cruel, sans escorte, sans guides, sans défense !
» aveugles et insensés que nous avons été. Quelle triste
» figure allons-nous faire en revenant au milieu de nos
» peuples, sans avoir atteint le but de notre voyage, etles
» secrètes moqueries des philosophes par lesquelles nous
» serons accueillis, ne puniront jamais assez la légèreté
» et l'imprudence de notre folle entreprise. » C'est ainsi
qu'auraient parlé sans doute des hommes en qui la foi dans
la naissance du Messie n'aurait pas été très-ferme. Mais
— 341 —
les Mages n'en jugèrent pas de même, tel ne fut pas leur
langage. Lorsque l'étoile cesse de briller à leurs yeux,
leur foi ne cesse pas un seul instant de les éclairer. Ils
ne voient plus le signal miraculeux du ciel; mais pour
cela, ils n'en croient pas moins qu'auparavant à l'objet
signalé par ce miracle. Une fois qu'ils ont connu Jésus-
Christ, ils ne l'abandonnent plus. Plus ils* se voient
abandonnés, plus ils ont de la confiance; et plus ils se
sentent désolés, plus ils aiment l'objet de leur recher-
che. Ils ne craignent pas d'être dans l'erreur sur la na-
ture de l'étoile, et sur le but de son apparition ; ils ne
doutent pas un seul moment que la lumière qui a éclairé
leur esprit ne soit une lumière divine, comme la voix
qui s'est fait sentir au fond de leur coeur. Ils ne s'accu-
sent pas eux-mêmes de légèreté, comme s'ils avaient
entrepris, sans jugement ni motifs suffisants, une dé-
marche aussi extraordinaire, aussi solennelle. Ils ne se
repentent pas, ils ne tournent pas à gauche; ils ne sont
pas un seul instant incertains sur le parti qu'ils ont à
prendre : mais pleins de confiance, ils entrent dans Jé-
rusalem, et publient par toutes les voies, comme très-
certaine la naissance du Messie; ils le cherchent et le
suivent sur toutes ses traces avec une pieuse importu-
nité, jusqu'à ce qu'ils soient enfin arrivés auprès de lui
dans le lieu même où il réside inconnu du reste des
hommes; Venerunt Hierosotymam dicentes : Ubi est qui
natus est Rex Judœorum?

Belle parole ! manifestation admirable et précieuse,


qui annonce une foi aussi vive que ferme et inébranla-
ble! ils ne disent pas seulement : « Selon nos calculs, il
—m —
nous paraît que le Messie doit être né : l'étoile qui nous
est apparue peut bien être celle qui apparut autrefois à
notre aïeul Balaam, en esprit de prophétie, pour annon-
cer le Messie à venir, et q u i , selon cette même pro-
phétie, devait apparaître réellement à l'époque de sa ve-
nue sur la terre; mais avec l'accent d'une conviction
entière et parfaite, ils disent : « Le Messie est né ; NATTJS
» EST REX J U M O R U M . L'étoile que nous avons vue est
» certainement la sienne; VTDIMUS STELLAM EJUS; » et le
but de notre voyage n'est pas maintenant de nous con-
vaincre avec nos propres yeux de la vérité de ce mystère ;
mais de lui rendre hommage, et d'adorer un Dieu qui
s'est fait homme pour le salut des hommes; Natus est
Rex Judœorum, et venimus adorare eum. Habitants de
la Judée, nous ne vous demandons donc pas mainte-
nant si ce divin Sauveur est né ou non parmi vous,
nous le savons avec certitude. Sur ce point notre foi est
sans le moindre doute; l'étoile que nous avons vue en
Orient était véritablement miraculeuse; la révélation
que nous avons eue était véritablement divine : Vidi-
mus stellam ejus : natus est. Mais l'étoile qui a mani-
festé sa naissance ne nous a pas indiqué le lieu où
nous devons le trouver. Nous désirons seulement savoir
de vous cjfel est ce lieu. C'est pour cela que nous som-
mes venus près de vous. Vous avez entre vos mains les
divines écritures, les oracles, les prophéties qui parlent
de lui, vous ne pouvez pas ignorer quel est le coin for-
tuné de la terre où est né le Roi du Ciel. Vous le con-
naissez avec certitude ; vous seuls pouvex nous instruire
feïir ce point, et nous ne pouvons le connaître que de
— 343 —
vous : a h ! dites-nous-le, par pitié ; où est-il? où est-il?
Ubi est; ubi est? Donnez-nous une indication pour le
découvrir, une parole pour nous le montrer, un signe
qui nous conduise auprès de lui ! Nous sommes dans
l'impatience de lui offrir les premiers, avec les présents
que nous lui apportons, nos propres personnes sans ré-
serve aucune. Nos cœurs s'épanouissent et se dilatent
dans notre poitrine de la sainte impatience de se donner
à lui, comme étant ses esclaves et ses adorateurs : Te-
nimus cum muneribus adorare eum.
Mais la foi des Mages est aussi ferme et vive que géné-
reuse; et voilà pourquoi elle leur inspire u n si beau
courage ; pourqroi ils proclament si haut la naissance
du roi des Juifs : Natus est Rex Judœorum ! dans Jé-
rusalem, ville capitale de la Judée, sous les yeux même
du Roi Hérode, qui, par la voie des intriguesles plus té-
nébreuses et des plus grands crimes, avait usurpé le
titre et l'autorité de Roi des Juifs. Dire donc en un tel
pays et en face d'un tel Roi : « Où est le Roi des Juifs qui
qui est né ? » pouvait sembler la même chose que dire :
« Celui qui règne n'est pas le Roi légitime de ce peuple.
» Nous savons qu'il est né un Roi légitime des Juifs, et
» nous cherchons à savoir où, afin de le reconnaître et de
» l'adorer. » Or, s'ils avaient voulu soulever le peuple
pour allumer la fureur de la politique du gouvernement
déjà assez furibonde et cruelle par le fanatisme même
de la religion, auraient-ils tenu un autre langage, dit
un auteur? Les Mages ignoraient-iis qu'Hérode régnait
en cette contrée ? Ne savaient-ils pas que ce Roi avait im-
molé son propre frère à l'ambition de régner : pardon-
— 344 —
nerait-il à des étrangers de le contrarier dans son dessein
de le conserver? Ces étrangers sont rois eux-mêmes: ils
ignoreraient donc toutes les règles de prudence recom-
mandées pour la conservation de la paix et du bon ordre
au sein d'un empire: que quelqu'un, du vivant d'un roi
régnant sur une nation, se mette à proclamer un autre
roi pour le même pays, qu'il le reconnaisse pour légi-
time et qu'il fasse des tentatives pour le faire régner,
ne sera-t-il pas puni du dernier supplice, comme cons-
pirateur et fauteur d'anarchie? Oui, des hommes, en
qui les avantages de la prudence et de la sagesse sont
proportionnés à l'élévation, à la noblesse de leur nais-
sance, savent et comprennent très-bien tout cela. Et
certainement s'ils sont habiles, et que cette nouvelle de
la naissance d'un Roi nouveau leur soit apportée de loin
à eux-mêmes par des Rois étrangers, venus de loin avec
grand apparat, et que cette nouvelle soit proclamée par
la propre bouche de ces Rois, avec un ton de telle assu-
rance imperturbable, au sein de la capitale d'un État,
ils comprendront qu'Hérode se soit troublé de crainte,
non-seulement lui, mais toute sa ville capitale qui est
dans l'émoi à cause de cette nouvelle : Turbatus est
HerodeSj et omnis Hierosohjma cum illo. Ils aperçoi-
vent bien le danger que le courage et la franchise de
leur langage peut attirer sur eux de la part d'un monar-
que jaloux de son autorité, cruel de son caractère; d'un
sanédrin avide, ombrageux; d'une cité tumultueuse,
inquiète. Ile comprennent bien que des étrangers tous
seuls, sans forces, sans armées, introduits déjà dans les
murs d'une capitale, se sont mis eux-mêmes à la discré-
— 345 —
tion d'un monarque dont la brutalité ne connut jamais
les bornes de la modération, et que rien n'aurait pu les
garantir de la fureur de celui qu'il paraissaient accuser
d'injustice et d'usurpation, parla liberté de leur langage.
Mais les Mages comprennent et savent parfaitement bien
que Dieu ne les a conduits à Jérusalem que pour y pu-
blier la naissance du Messie ; et de Gentils qu'ils sont,
ils se font apôtres pour les Juifs. Les Mages sentent que
Dieu lui-même leur a donné une mission ; et tous les
dangers qui peuvent leur advenir du côté des hommes,
ne sauraient les empêcher d'accomplir cette mission.
Attentifs à seconder le desseins du Roi du ciel, leur foi
dément les vues de la politique envers un simple roi de
la terre. Qu'Hérode craigne et s'agite, ainsi que les ha-
bitants de Jérusalem devenus par leurs vices un peuple
digne d'un tel monarque : les Mages ne craignent ni la
jalousie d'un tyran usurpateur, ni la malignité des scri-
bes, ni la fureur du peuple. L'isolement dans lequel ils
se trouvent ne les décourage pas; la présence du danger
ne les trouble p a s ; la crainte de la mort ne les arrête
pas; et ils ne cessent pas de proclamer sur les voies pu-
bliques la naissance du nouveau Roi des Juifs; ils ne
laissent pas de crier et d'insister jusqu'à ce qu'on leur
ait dit où il est né pour pouvoir aller le reconnaître et
l'adorer ; Dieentes : ubi est Rex Judœorum? Venimus
adorare eum. Foi généreuse, foi sublime, foi magna-
nime '.ils n'ont pas encore vu ce Roi-Messie; et déjà ils
le reconnaissent ! ils sont encore éloignés de lui, et ils
sont prêts à mourir pour lui! ils n'en sont pas encore
les disciples et ils s'en font les premiers apôtres, les pre-
— m—
miers évangélistes : heureux si la cruauté du tyran
voulait en faire les premiers martyrs.
Triomphant des dangers, la foi des Rois Mages d'O-
rient reste également ferme contre le choc bien plus
puissant du scandale. Nous examinerons spécialement
dans la lecture suivante, le crime et l'infâme conduite
des Juifs en cette circonstance solennelle. Pour le mo-
ment, il suffit d'observer que l'iniquité de leurs procé-
dés fut une terrible pierre d'achoppement à la foi des
Mages : un véritable piège pour eux. C'est pourquoi,
aussitôt après leur avoir indiqué le lieu de la naissance
du Messie, la synagogue des Juifs ne se met aucunement
en peine d'aller elle-même à sa recherche, pour lui ren-
dre hommage, comme c'était son devoir : elle qui n'exis-
tait que pour lui, pour lui préparer les voies, pour en
éprouver la première les bienfaits, comme elle avait
été la première à en recevoir les promesses. Quel scan-
dale donc pour ces pauvres étrangers, que l'indifférence
complète que montrent les Juifs eux-mêmes pour le
Messie ? quel scandale pour ces païens que l'insouciance
du peuple juif pour le Messie, dont il est cependant lui-
même le peuple choisi ? Quel scandale pour des hommes
du siècle, que le mépris des prêtres de la synagogue
pour le Messie? il paraîtrait qu'à la vue d'un tel spec-
tacle, les Mages auraient dû s'écrier : « Comment
pourrait-il être jamais le Roi des Juifs celui que nous re-
cherchons, puisque les Juifs eux-mêmes, qui, depuis
tant de siècles l'attendaient, ne font aucune attention
aux paroles par lesquelles nous leur en avons annoncé
la naissance ; et personne ne s'en émeut, personne n'es-
— 347 —
saie de vérifier l'exactitude de notre récit? Il savent eux-
mêmes le lieu où le Messie doit naître, selon toutes les
prophéties de leurs livres sacrés ; et de même qu'ils en
connaissent le lieu, ils doivent aussi savoir l'époque de
sa naissance. Pourquoi donc ne font-ils aucune atten-
tion à nos paroles; est-ce à dire qu'ils ne croient pas,
eux, que le temps auquel le Messie doit naître soit venu,
et que celui à la recherche duquel nous allons n'est au-
cunement le Messie? Et ensuite, il est possible que le
Messie, que le Roi des Juifs, tel qu'il s'est révélé à nous,
étrangers et païens, ne se soit pas d'abord manifesté
aux Juifs à qui Dieu le père l'avait promis. Peut-être
que tout le monde ignore une naissance qui doit chan-
ger la condition de tout un peuple, et que le premier
avis de cet événement part de nous. Il est possible que
nous, idolâtres, entendions les mystères du vrai Dieu
mieux que ceux qui en sont les adorateurs véritables,
qui en ont en dépôt les prophéties et les oracles et qui
en sont les interprètes légitimes ! N'est-il pas plus facile
de croire que nous nous sommes laissé fasciner par le
phénomène de l'étoile, plutôt que de supposer les Juifs
assez endurcis et aveuglés au sujet du mystère concer-
nant le Messie, dont ils possèdent seuls le véritable sa-
cerdoce, les vrais prophètes? Mais non certainement;
les Mages le comprennent bien autrement que le Juif
qui leur a indiqué le lieu de la naissance du Messie,
sans se mettre lui-même en peine d'aller lui-même avec
empressement à sa recherche; et qui reste volontaire-
ment dans les ténèbres au moment où il fait briller la
lumière pour les autres; dans cette espèce de Juif, les
— 348 —
Mages séparent le prêtre de l'homme: le prêtre déposi-
taire de la révélation divine, de l'homme sujet à toutes
les passions humaines; le prêtre qui parle d'après l'ins-
piration du ciel, de l'homme qui agit sous l'influence de
l'enfer: le prêtre organe du Saint-Esprit qui, par sa
bouche manifeste la vérité lumineuse, de l'homme organe
du démon qui, par sa conduite, est l'objet du scandale le
plus séduisant. Les Rois Mages écoutent donc avec doci-
lité ce que les prêtres de la synagogue leur disent; mais
ils ne se laissent pas influencer par la conduite qu'ils
tiennent en leur présence. Ils pratiquent ce qui est or-
donné, ils n'imitent pas ce qu'ils voient faire. Ils profi-
tent de la précieuse leçon qu'ils écoutent, mais ils ne se
conforment pas à l'exemple funeste qui leur est donné.
La parole du rabin les éclaire, et sa conduite ne les per-
vertit pas. Ils laissent ce Juif occupé à lire par curiosité
les divines écritures, et ils s'empressent d'aller porter
au Dieu des saintes écritures la plus humble et la plus
fidèle des adorations. Et ce scandale, le plus grand de
tous ceux par lesquels les Rois Mages ont été éprouvés,
loin de leur rendre suspecte la révélation de l'étoile la
leur confirme; loin de faire vaciller leur foi de petits
enfants, la corrobore; loin d'affaiblir leur ferveur et leur
zèle, y ajoute un nouveau degré d'ardeur. Telle est la
force, telle est l'efficacité de la certitude que la foi inspire.
Finalement, le dernier effet et en même temps la der-
nière preuve de la certitude de la foi des Mages, c'est le
ealme, la paix parfaite avec lesquels ils s'en rapportent
au signal de Dieu. Il leur restait une seule chose à sa-
voir : le lieu de la naissance du Messie ; ils demandaient
— 349 —
uniquement ceci : où est né le fils de Dieu, ubi est qui
natus est? Sur le restant des saintes vérités, des subli-
mes mystères qui leur ont été révélés, leur esprit est
parfaitement tranquille et leur cœur assuré. Pour ceci,
ils n'ont aucun doute, il ne font pas d'interrogations, ils
n'entreprennent pas de disputes, ils ne cherchent pas à
argumenter avec le Juif, à discuter avec Hérode, mais
ils s'abandonnent avec une immense confiance aux ma-
nifestations ineffables que Dieu a daigné leur faire ;
parfaitement certains que tout ce qu'ils savent, que tout
ce qu'ils croient est vrai. Par conséquent, dès lors qu'ils
ont reçu la réponse qu'ils étaient venu chercher à Jé-
rusalem , ils abandonnent sans hésiter cette cité infi-
dèle, en proie à son aveuglement et à son orgueil, et ils
se dirigent à Bethléhem, sans aucune sollicitude, sans
aucun doute sur l'heureuse issue de leur voyage ; qui
cum audissent regem abierunt.
Mais si la foi des Mages d'Orient n'a plus besoin de
direction, de guides, de maîtres pour retrouver Jésus-
Christ; de leur côté, ils n'en cherchent plus eux-mêmes,
ils n'en demandent plus; car leur cœur est bien certai-
nement digne de recevoir directement de la bonté divine
toute consolation et tout appui. Voilà donc que lors-
qu'ils sont à peine sortis de Jérusalem, l'étoile miracu-
leuse qui les avait aidés dans la Judée leur apparut de
nouveau, plus brillante et plus lumineuse que jamais.
En la revoyant, leurs cœurs s'épanouissent dans la plus
tendre joie. L'expression de l'évangéliste indique une
allégresse immense, un transport, un accès de jubila-
tion : Videntes stellam gavisi sunt gaudionmgnovalde.
— 350 —
L'étoile les précède, et eux tous pleins d'étonnement, de
confiance et d'amour, l'admirent, la comblent de louan-
ges, fixent leurs yeux sur sa lumière et la suivent pas à
pas. Et l'étoile de son coté les éclaire, les console, les
guide et les soutient, Stella antecedebat eos; elle leur
fait pressentir qu'ils sont arrivés au terme de leur
long voyage, à l'objet de leurs saints transports. Ils al-
longent donc leurs pas, ils redoublent de force et de cou-
rage ; et tel est le plaisir qu'ils se promettent de se trou-
ver dans l'habitation et en la présence du Sauveur qu'ils
sont venus chercher de si loin, telle est la joie dont cette
espérance les comble, qu'ils ne s'aperçoivent plus de la
distance qu'il y a entre eux et la grotte de Bethléhem ;
Gravisi sunt gaudio magno valde.

IX

l > s M a g e s croient avec certitude, parce que leur foi a pour f o n d e m e n t :


l o l'autorité d i v i n e ; 2° une révélation uniforme; 3° l e secours d e la
g r â c e . Or le r h r é t ù n catholique trouve iei> trois m ê m e s motifs de croire
à r e n s e i g n e m e n t de l'Kgli.^e. qui lui donne une certitude entière et
parfaite en sa foi. P r o d i g e magnifique q n e la grâce d e lu foi opère dans
le vrai catholique, dont la c r o y a n c e , semblable à celle des M a g e s , est
ferme d a n s s e s preuves et eu m ê m e temps d e s p l u s vives d a n s les
transports. L'homme charnel, Je froid rationaliste, n'entendent rien à
ce p i o d i g e . Us en font Pobjel de leurs dérisions ; mais ils seront e u x -
m ê m e s un jour c h â t i é s d e leur incrédulité.

Mais cette grande confiance des Rois Mages, qui se


manifeste avec une foi si ferme, si vive, si généreuse,
si constante, si tranquille et si joyeuse, n'a rien d'é-
trange. Les Mages reconnurent d'abord la voix et la pa-
— 331 —
rôle de Dieu, autant dans la lumière de l'étoile qui parle
à leurs yeux, que par les discours de la synagogue qui
parle à leurs oreilles. Des deux côtés, ces témoignages
sont tous les deux miraculeux; parce que l'existence de
la synagogue, seule dépositaire des -vérités divines au
milieu des ténèbres de l'erreur, dans le monde spiri-
tuel, n'était pas moins miraculeuse que l'apparition
de l'étoile dans l'obscurité de la nuit du monde physi-
que et matériel; dans toutes les deux, ces témoignages
de confiance étaient une marque de vénération pour
l'autorité et la puissance divine, qui au nom de Dieu
leur parlait de Dieu; et la parole de Dieu, infaillible-
ment véritable, captive l'intelligence qu'elle éclaire,
produit en elle une souveraine confiance, une entière
certitude. En second lieu, les Rois Mages reçurent une
révélation uniforne : parce que de même que tous vi-
rent également le prodige de l'étoile, et qu'ils entendi-
rent également les oracles de la synagogue; de même,
ils entendent également les deux langages, leur attri-
buant le même sens, leur accordant la même confiance,
prenant les mêmes résolutions, l'assujettissant aux mê-
mes sacrifices, aux mêmes pratiques et cérémonies :
quoique les uns fussent des philosophes instruits, et
les autres de pauvres bergers de campagne sans instruc-
tion, ignorant toutes les choses ardues de la civilisation,
ils se rencontrent néanmoins à la grotte de Bethléhem
pour croire la même vérité : et c'est en ce même lieu
qu'ils se trouvent réunis dans le même esprit, dans la
même croyance, dans la même foi. Or cet accord mer-
veilleux et parfait, par lequel les Rois Mages et les ber-
— 352 —
gers, de patrie si différente, de langage, de profession,
de religion et de caractère si divers, se trouvent néan-
moins réunis sur u n point, de la même opinion et d'un
sentiment semblable au sujet de la vérité qui leur a été
révélée; cet accord était fait pour ôter toute espèce de
doute à chacun en particulier, toute crainte d'erreur
du côté des sens, toute illusion de jugement particulier,
et lui donnait la certitude que ce qu'il avait ainsi connu
était la vérité même. C'est ainsi que la foi, semblable,
uniforme et commune de tous, tendait à corroborer la
foi de chacun en particulier, et chacun en particulier
se sentait encore plus fort et avait une augmentation de
foi qui provenait de la foi de tous. Et en troisième lieu,
finalement, comme il a été remarqué tant de fois dans
le cours de cet ouvrage, les Mages, dès l'apparition de
ce signal, n'en cherchèrent pas l'explication avec les
lumières de la science humaine, mais dans l'inspiration
divine. Ce même Sauveur plein de tendresse et d'amour
pour eux, auprès duquel l'humble prière a la certitude
d'être exaucée au-delà de ce qu'elle demande, non con-
tent de les avoir éclairés de diverses manières pour se
révéler à eux, veut encore fortifier leur foi, et rendre
leur certitude plus ferme par la voie intérieure de la
grâce ; et en donnant à leur esprit la connaissance de
ses mystères, il donne encore à leur cœur la foi, la foi
théologique, la foi divine.
Or ces trois mêmes motifs, qui rendirent les Mages
d'Orient si fermes dans leur foi, sont ceux-là aussi qui
rendent le chrétien catholique très-certain de la sienne,
puisque le catholique ayant avec les Mages la même
— 353 —
foi, il a, comme eux, les mêmes motiis et les mêmes se-
cours pour croire.
Et Dieu, en établissant la foi des Mages sur de tels
fondements, a voulu, dès lors, figurer, prédire, indi-
quer les fondements de la croyance catholique, de l'en-
seignement de la véritable foi.
En effet, le chrétien catholique, dans son humble
confiance vis-à-vis de l'Eglise, croit premièrement et
avant tout à une autorité divine que Dieu a rendue dé-
positaire de sa doctrine en la chargeant de l'enseigner,
L'Eglise n'invente pas, selon son caprice, les dogmes
qu'il faut croire, ni les devoirs qu'il faut pratiquer;
mais elle reproduit exactement tout ce que Dieu lui a
révélé. Le même Dieu, qui place sa parole divine sur la
bouche profane et sacrilège d'un Balaam, devin impos-
teur et souvent mensonger, etla faitsortir de là sincère,
entière; ce Dieu conservera, à plus forte raison, pure et
sainte sa propre parole, dans la bouche de son légitime
vicaire et au sein du corps des pasteurs de son église,
qu'il a établis pour la gouverner (act. 20), et qu'il a
revêtus d'un caractère sacré et auguste, comme sont
augustes et saintes les fonctions pour lesquelles il les
destinait.
Quelle chose, en effet, atteste encore l'histoire de
l'enseignementcatholique? Elle attestequependant près
de dix-neuf siècles, des hommes de caractères différents,
d'esprit, d'instruction, de mœurs, et de nations diver-
ses, assis successivement st»r la chaire de saint Pierre,
ou sur les sièges des autres cathédrales du monde catho-
lique, unies à celui-ci-pour ne former qu'un seul corps,
il. 23.
ont parlé aux peuples comme un seul homme pour les
instruire sur la science de Dieu; et jamais i] n'est sorti
de leur bouche une seule parole profane ou erronée ;
mais, au contraire, par eux, toutes les \érité3 ont reçu
leur explication, leur confirmation, toutes les vertus
leur encouragement, toutes les erreurs leur censure,
tous les vices leur condamnation. Or, CE FAIT UNIQUE:
que des hommes sujets aux mouvements des passions,
aux allucinations de la raison, comme tous les autres,
n'ont pas, durant tant de siècles, dans un milieu chargé
de tant de doctrines, enseigné ta moindre chose de con-
traire à la ver tu et à la vérité; c'est là u n miracle du
Dieu rédempteur qui conserve toujours pure la foi au
sein de son Église : miracle aussi grand, et plus grand
même que le prodige du Dieu créateur qui conserve
toujours resplendissante dans le monde la lumière phy-
sique de son soleil ; c'est là une preuve visible, incon-
testable, et qui tombe sous l'intelligence la moins ardue,
que l'autorité de l'Église enseignante est divine. Par
conséquent, croire à l'infaillibilité de l'enseignement de
PÉglise catholique, ce n'est pas croire à l'homme, mais
à Dieu lui-même, qui parle par le moyeu de son Église,
et dont elle n'est que l'interprète certain, infaillible,
l'organe fidèle. Donc ce fortuné petit enfant chrétien,
dont parlent les histoires ecclésiastiques, qui, sans se
laisser aucunement épouvanter par la menace d'être
brûlé tout vif, dans ce même lieu où il voyait déjà sous
ses yeux brûler sur un bûcher ardent sa propre mère,
se montrait comme un prodige de sagesse tout ensem-
ble et de courage : puisque confessant d'un côté notre
— 355 —
Seigneur Jésus-Christ comme vrai Dieu; et de l'autre,
étant interrogé par le tyran comment il savait que Jé-
sus-Christ était Dieu, il répondit naïvement: « Je le
» sais parce que ma mère me Ta dit; c'est l'Église qui
» l'a dit à ma mère, et Dieu lui-même l'a dit à l'Église.»
Or, voilà à quoi se résout finalement la foi catholique :
Je crois en Dieu, et par Dieu; je crois en Dieu sur le
témoignage de sa propre parole infinie, qui m'a été ma-
nifestée par l'organe d'une autorité infaillible; ainsi, la
véracité de Dieu est le suprême motif de ma foi.
Or, Dieu étant vérité infinie, est par-là digne d'une foi
infinie; comme il est digne d'un amour infini, étant un
bien infini; mais borné comme je le suis, n'étant pas
capable d'une chose infinie, je fais ce qu'il m'est possi-
ble de faire : je lui rends le seul hommage qu'il est en
mon pouvoir de lui rendre, et dont sa bonté se contente,
puisqu'il n'exige pas davantage de ma faiblesse : je crois
en lui comme à la plus élevée et à la souveraine de
toutes les vérités; et je l'aime plus que tous les biens,
parce qu'il est le souverain bien. J'accorde une foi com-
plète à sa parole, comme une obéissance sans réserve à
sa loi; c'est-à-dire une foi qui me fait croire au sym-
bole par-dessus tout ce qu'il y a de plus certain ; et une
obéissance qui me fait aimer le décalogue, par-dessus
tout ce qui est le plus digne d'amour.
En second lieu, croire à l'enseignement de l'Église,
c'est croire à un enseignement uniforme autant que
constant et invariable. Comme catholique, je sais que
ma foi est la même que celle qui a été professée en figure
depuis environ quatre mille ans, par l'attente de tous
— 356 —
les patriarches, de tous les hommes célèbres du monde
ancien, véritables adorateurs du vrai Dieu; depuis
Adam, à qui elle fut primitivement révélée, jusqu'à Jé-
sus-Christ, par qui cette même révélation daigne se re-
nouveler, se perfectionner, s'accomplir. Que ma foi est
précisément la même que celle que, depuis la venue de
Jésus-Christ surlaterre, depuis environ deux mille ans,
ont constamment professée et enseignée tous les ponti-
fes, tous les conciles, tous les saints-pères, tous les doc-
teurs, tous les évoques, tous les prêtres, tous les fidèles
qui ont vécu et qui sont morts dans le sein de la vérita-
ble église ; et que si je pouvais interroger leurs cendres,
et si eux-mêmes pouvaient me répondre, je les verrais
confirmer ma foi, par centaines de mille et de millions
de témoignages, par tous ceux, en un mot, qui ont pro-
fessé la foi catholique et se sont reposés dans le sein de
ses douces espérances : et eux tous m'assureraient que
je ne crois pas un iota de plus ni de moins que ce qu'ils
ont cru eux-mêmes, et de ce qui, pendant deux mille
ans, a été cru de tous et partout, dans tous les temps et
dans tous les lieux : quod semper, quod ubiquc, quod
ab omnibus.

Chose extraordinaire ! aucun protestant n'a la certi-


tude que ce qu'il croit lui-même soit exactement cru de
la même manière que lui par toute autre personne l mais
moi, comme calholique, je sais encore que ce que je
crois, dans le même instant, tel que je le crois, est cru
pareillement de deux millions de catholiques épars sur
la surface du globe terrestre. Tous ces catholiques peu-
ent différer entre eux de patrie, de nation, de carac-
— 357 —
tère,demœurs,d'esprit et de langage; mais certainement
je sais que tous, en commun et en particulier, professent
précisément les mêmes dogmes et la même loi que je pro-
fesse moi-même. Je sais que dans le sein de l'Église catho-
lique, ce qui est enseigné par un évoque, l'enseignent
encore tous les autres évêques; ce que prêche un prêtre,
es! prêché par tous les prêtres ; ce qu'un simple chrétien
catholique fait profession de croire est cru et professé au
même instant, et de la même manière, par tous les au-
tres chrétiens catholiques : parce que tous ont été élevés
et instruits à la même école. Divisés en tant de peuples
et en tant de nations, séparés par d'immenses distances
sur terre et sur mer, ils croient tous précisément la
même chose. Depuis l'Orient jusqu'à l'Occident, au
Septentrion et au Midi, sur tous les points de l'espace,
comme à tous les moments du temps, du sein de l'im-
mense communion catholique ou universelle, s'élève
vers le ciel le même hommage des intelligences répétant
dans des langues différentes le même symbole : comme
au milieu de toutes les lithurgies diverses, on offre le
même et unique sacrifice. Partant, si je reporte mes
pensées vers le passé pour revenir sur le présent ; je vois
avec certitude que ce que je crois a toujours été cru de
la même manière qu'on le croit de nos jours. Etde même
qu'un soldat sur le champ de bataille est fier et cou-
rageux, non-seulement de sa propre force et de son
courage particulier; mais encore par le courage et par
la force de l'armée dont il fait partie, c'est-à-dire par la
force de tous : ainsi, en tant que catholique, je crois,
non-seulement par la grâce de la foi que j ' a i reçue moi-
— 358 —
même, mais encore par la grâce de la foi éparse dans le
cœur de tous les autres fidèles. Je crois avec la foi de
toute l'Église dont je suis le fils dévoué, c'est-à-dire que
la foi de soixante siècles, d'un très-grand nombre de
millions d'hommes, la foi de la terre entière, la foi de
l'Église passée et présente à laquelle ils appartiennent,
se réunit dans mon esprit et l'entraîne, s'arrête dans
mon cœur et l'agrandit ; en un mot elle ajoute à la force
de la partie la force d'un tout entier; en corroborant
toujours davantage mon assentiment, elle le place sur
la base d'une certitude infinie, et la confirme, la SOÎK
tient, l'ennoblit, la perfectionne.
Finalement, Dieu est fidèle au chrétien catholique,
prévoyant et miséricordieux; il n'abandonne pas à sa
misère originelle l'homme qui cherche à s'élever jusqu'à
lui, pour s'unir à lui par le moyen d'une foi et d'un
amour surnaturel et parfait. 11 daigne condescendre
jusqu'à l'homme avec bonté; du haut du ciel, il lui
tend avec bonté une main d'amour et de propitiation ;
et en fortifiant notre cœur, il le dispose à l'aimer, en
même temps qu'il porte notre intelligence à le désirer,
à le connaître. Elle est grande, sans contredit, et sur-
prenante, la force de l'intelligence humaine, qui à des
vérités surnaturelles, mystérieuses, profondes, incom-
préhensibles, qui ne peuvent être vues, prête un assen-
timent plus vigoureux, plus intime, plus constant, plus
parfait que celui qu'il est possible de prêter aux vé-
rités naturelles les plus simples, les plus évidentes,
les plus faciles à comprendre et qui peuvent être
vues. Mais comment pourrait-il en être autrement?
Dès lors que renseignement de la vraie foi, qui produit
le miracle d'un assentiment si merveilleux, a pour ap-
pui une autorité divine et Dieu lui-même; cet assenti-
ment, tout généreux qu'il est, se fortifie par l'assenti-
ment de l'Église entière, universelle; et bien plus, il
soutient par un secours, gratuit il est vrai, mais surna-
turel et divin. C'est ainsi que le miracle d'une intelli-
gence faible, qui croit à une parole infinie, au-dessus de
toute autre vérité, est l'effet de la grâce et de l'habitude
de la foi divine; comme le miracle d'un cœur tellement
ferme et épris, qu'il aime la bonté infinie par-dessus
tous les autres biens, est l'effet de la grâce et de l'habi-
tude de la charité divine; grâces et habitudes qu'on re-
çoit dans le baptême. C'est donc par Dieu que l'homme,
selon l'expression du prophète, s'élève comme avec un
grand cœur, pour ainsi dire à une suprême intelli-
gence, jusqu'à Dieu lui-même : afin que ce Dieu, par un
pur effet de sa puissance et de son amour, soit toujours
mieux connu et mieux glorifié; accedet homo ad cor
altum, et exaltabilur Deus. Psal. 03. Et si l'homme
croit avec tant de facilité et sans répugnance, comme le
font les vrais fidèles, à des mystères si supérieurs à l'in-
telligence h u m a i n e ; comme s'il pratique avec tant de
facilité, à la manière des vrais justes, des vertus aussi
supérieures à l'humaine faiblesse; cela arrive parce
qu'il est fortifié par une force toute divine et parce qu'il
est fort,, je dirai presque de la force elle-même de Dieu,
et animé de son même amour.
Or, la certitude catholique étant fondée surles mêmes
bases que celle des Rois Mages ; il n'est pas étonnant
— 360 —
qu'elle produise les mêmes effets, qu'elle se manifeste
par des miracles semblables, d'une foi souveraine, vive,
généreuse, constante et tranquille.
Considérez le vrai catholique : élevé à l'école de la ré-
vélation, dont Jésus-Christ est l'auteur, l'Église la dépo-
sitaire et l'interprète, il est plus certain de la vérité de
ce qu'il croit que de la vérité des sentiments qu'il
éprouve, des objets qu'il touche ou qu'il voit. Le témoi-
gnage de l'Église, non-seulement exclut tout doute dans
son esprit, sine dubitatione, mais encore il produit pour
lui une certitude des plus fermes, invariable au sujet
des vérités révélées, fixa certitudine ; une certitude
mille fois plus entière, plus complète, plus parfaite que
celle que produit le témoignage des sens au sujet des
choses sensibles, le témoignage de sa propre intelli-
gence par rapport aux premiers principes des choses in-
tellectuelles; le témoignage du sens intime au sujet des
perceptions intérieures de l'âme ou de l'esprit. Nul
doute qui puisse sérieusement être regardé comme tel,
qui laisse l'âme dans la crainte que la doctrine opposée
à ce qu'il croit puisse être vraie, ne s'élève jamais au
fond de sa raison. Le vrai catholique croit en Dieu,
comme le vrai juste aime Dieu, avec toute l'empleur
d'un cœur fidèle, ex Mo corde; avec toute l'énergie
d'une âme généreuse, ex tota anima; avec toute la plé-
nitude de l'assentiment d'une intelligence appuyée sur
la force de l'évidence, ex toto mente; avec toutes les for-
ces qu'il est possible de réunir pour donner une adhé-
sion souveraine, intime, profoude, parfaite, ex lotis vi-
ribus. On dirait, jusqu'à un certain point, que la foi perd
— 361 —

pour l'âme vraiment fidèle, toutes ses obscurités mysté-


rieuses. Celui qui croit par l'effet de la grâce, croit avec
autant de certitude et de réalité que si Dieu, par un
rayon anticipé de sa gloire, daignait l'éclairer lui-
même en plaçant au-dessous de ses yeux l'objet de sa
croyance.
On raconte de saint Henri, empereur, qu'ayant été
sollicité d'aller considérer Notre-Seigneur Jésus-Christ,
apparu sous la forme d'un petit enfant sur une hostie
consacrée, ce prince refusa d'y aller, di?ant : que sa foi
n'avait pas besoin de ce témoignage pour croire à la pré-
sence réelle de Jésus-Christ dans l'eucharistie, et que
la vue de ce miracle ne saurait augmenter une foi qui
n'était pas susceptible d'augmentation. Or ces généreux
sentiments, ces nobles dispositions du cœur d'un per-
sonnage si élevé et si saint, expriment à peu près les
sentiments et les dispositions du cœur de tous les vrais
enfants de l'Église. Ils ont, en effet, une telle certitude
de la vérité de ce qu'ils croient, qu'ils ne peuvent pas
en avoir une certitude plus grande, et que la grâce peut
bien augmenter et perfectionner leur foi, mais les ar-
guments extérieurs ne sauraient rien y ajouter de plus,
et à cause de cela ils y apportent toute l'adhésion, tout
le consentement dont ils sont capables, absque dubita-
tione, fixa eertitudine.
Quelquefois Dieu, pour augmenter le mérite et puri-
fier la vertu des hommes vraiment fidèles, permet qu'ils
souffrent d'horribles tentations contre la foi. Alors la
lumière divine de la grâce, comme l'étoile miraculeuse
des rois mages d'Orient, dans un but tout divin, s'éclipse
— 362 —
aussi, elle se cache, et ne brille plus de sa splendeur
accoutumée, dans leur esprit; enfin elle cesse d'ap-
porter à leur cœur son confort habituel. Eu proie à
mille doutes, à mille agitations, à mille incertitudes,
au milieu desquels ils ne savent trop distinguer, entre
leurs souffrances, s'ils ont combattu leurs doutes ou
consenti à leurs tentations, de telle sorte que parmi
leurs combats intérieurs et prêts à succomber, il leur
semble non pas avoir perdu la foi, mais avoir été un
instant abandonnés de Dieu, comme les mages d'Orient
se virent un instant privés de la lumière de l'étoile mi-
raculeuse. Mais cette tentation et ces doutes, de même
qu'ils sont innocents et sans culpabilité de la part de
ceux qui les éprouvent, de même ils sont sans danger
pour le plus grand nombre. Dans ces cas la lumière de
la foi s'est cachée un instant au-dessous du boisseau
(Matth., 5), elle s'est concentrée au fond de leur àme,
elle s'y est voilée, mais elle ne s'est point éteinte. Ils ne
la voient plus eux-mêmes, ne la sentent p l u s , mais
néanmoins c'est sa force qui les soutient et sa chaleur
qui ranime leur ferveur. Les assauts du tentateur, sem-
blables à ceux q u ' u n ennemi impuissant livre aux re-
doutes extérieures d'une forteresse, et qui laissent la
citadelle en toute sûreté, ces assauts, dis-je, demeurent
en dehors et n'atteignent jamais l'enceinte de leur cœur;
la peine qu'ils en ressentent les éprouve, et les efforts
qu'ils tentent pour les repousser, et les prières qu'ils
adressent à Dieu pour obtenir son secours afin d'en triom-
pher, sont certainement une preuve de la fermeté de
leur foi ; elles tendent à l'augmenter, à la fortifier, à la
— 363 —
perfectionner; « Parce que, P a d i t Jésus-Christ à saint
Paul, la vertu au milieu des dangers du combat se
fortifie, se perfectionne et triomphe. Nam virtus in tn-
firmitate perficitur. (Il Corinth., 12.)
En effet, ô comme alors l'esprit est plus humble et le
cœur plus recueilli, les prières plus ferventes ! C'est là
une chose vraiment admirable, pour quiconque a occa-
sion de l'observer, et assez de lumières pour la com-
prendre ; voir des âmes vraiment chrétiennes au milieu
des angoises, des peines, des tribulations de leur cœur,
loin de chercher dans les plaisirs et les distractions du
monde une compensation et un soulagement, s'en déta-
cher encore davantage; et autant elles sont désolées
dans leur esprit, autant elles fuient les entraînements
de la chair et du siècle, s'attachent de plus en plus à la
pratique du bien, dans un temps qui semble fait pour
les en dégoûter, et par cette voie, par où il semblait
qu'elles devaient s'éloigner de Dieu, elles se rapprochent
de plus près de lui, et sont d'autant plus ferventes et
fidèles qu'elles se trouvent plus désolées. La raison de
cet état est que ces âmes, ne désirent pas, mais craignent
que la foi, qui leur est si chère, puisse leur devenir sus-
pecte. Elles sont émues parce qu'elles aiment, et leur
grand émoi et leurs profondes agitations sont autant de
grands actes d'amour. Or, l'amour de Dieu est ce qui
élève le plus les âmes en les unissant à Dieu lui-même. Les
philosophes du siècle, vrais animaux de gloire, qui s'ap-
plaudissent eux-mêmes dans les profondeurs secrètes de
leur orgueil et se flattent de savoir tout, tandis qu'ils
ne savent rien de ce qu'il est nécessaire de savoir; le froid
— 364 —
rationaliste, l'inepte sophiste, qui ne sait ce qu'il faut
croire, ignore par là même ce qu'il est nécessaire d'ai-
mer, et en ce moment il est complètement confondu,
parce qu'il ne comprend pas les plus simples manifes-
tations de cet état de la foi chrétienne en épreuve ; à
plus forte raison ignore-t-il le phénomène mystérieux
d'une âme chrétienne aux prises avec son affection
pour la foi, en laquelle son zèle cherche des forces nou-
velles; Dieu, qui en est l'auteur, nous y abandonne en-
tièrement à mesure qu'il voit cette foi plus combattue
dans notre esprit, et ce Dieu est d'autant plus sévère
qu'on se tient plus à l'écart de son cœur miséricordieux.
Ils ne comprennent pas ni le prodige d'une foi qui fait
à la fois le tourment et les délices de l'âme en qui elle
réside, ni l'héroïsme de cette âme elle-même, que cet
état d'embarras et d'ennui élève au point de le lui faire
préférer à tout ce que le monde peut offrir de plus sédui-
sant, de plus digne de recherches. Mais quelle chose de
grand la chair a-t-elle jamais compris ou pu comprendre
dans les secrets délicieux de l'esprit. L'orgueil de cette
chair peut-il s'élever jusqu'aux merveilles de la foi !
Maintenant, si la foi de l'âme vraiment chrétienne est
très-ferme dans son adhésion et dans ses preuves, elle
est encore très-vivace dans ses élans d'affection et
d'amour. Celui qui croit aux saints mystères depuis
longtemps est semblable à celui qui voit les choses pré-
sentes clairement et distinctement, comme celui dont
le cœur est plein d'espérance éprouve autant de bonheur
que celui qui possède. Entrons dans une église catholi-
que au moment de l'adoration de quarante heures;
— 365 —
voyez la foule de personnes de tous les états, de toutes
les conditions, de tous les sexes, et par conséquent si
variée suivant les opinions humaines, et cependant
toutes ces personnes, par la même profession de foi, ne
forment qu'un seul cœur et qu'une seule âme auprès de
Dieu. Examinez leur contenance, leur démarche, re-
cueillies dans leur port, leur calme profond, tout leur
extérieur religieux si empreint de piété ; entendez leurs
ferventes prières, leurs doux entretiens si pleins de
confiance, leurs aspirations affectueuses, leurs saints
transports; et vous resterez indécis pour savoir si, en
ce moment, toutes ces personnes croient au mystère
qu'elles adorent ou si elles le voyent de leurs propres
yeux, si elles s'entretiennent avec le Dieu caché sous le
voile d'un sacrement ou avec un Dieu qui se montre
dans toute sa gloire ; si ce n'est pas ici le mystère de la
foi par excellence, ou plutôt le mystère d'une véritable
vision de Dieu et si ce mystère ne fait pas agir héroïque-
ment ou plutôt s'il ne corrobore pas, en la ravivant,
la foi de toutes ces personnes. Certainement si Jésus-
Christ, au lieu d'être dans l'eucharistie voilé aux re-
gards du cœur sous l'apparence du pain, et connu seu-
lement par les yeux de l'esprit éclairés de la lumière
de la foi, était assis en personne sur l'autel d'une ma-
nière visible, sensible et manifeste, le recueillement et
tout à la fois la confiance, la familiarité et le respect, l'a-
mour et la tendresse de son peuple pourraient-ils être
plus grands en étendue?
On observe la même vivacité de foi, dans les vrais ca-
tholiques, par rapport à tous les autres mystères de la
religion; ils en parlent non pas comme de choses mys-
térieuses, reculées dans les profondeurs du ciel, mais
comme de choses claires, visibles et présentes mainte-
nant sur la terre. De là ce langage admirable, propre
aux vrais catholiques, dans lequel Dieu et ses attributs,
Jésus-Christ et ses mystères, la sainte}Vierge et les an-
ges gardiens, les saints patrons et saintes patronnes
avec la puissante protection qu'ils nous accordent, les
dogmes du paradis, du purgatoire et de l'enfer revien-
nent à chaque i n s t a n t ; langage dans lequel, pour qui
sait le comprendre, traduit et manifeste au dehors dans
toute sa pureté et toute son intégrité la foi du cœur,
mais une foi facile, spontanée, sûre, franche, sans ti-
raillements, on dirait presque naturelle, mais si vive,
qu'elle rapproche les objets éloignés, qu'elle déchire leur
voile aux mystères, et considère comme présents, visi-
bles, au menu peuple de la terre, les plus grands secrels
du ciel.
Grand et prodigieux effet de la certitude de la foi ca-
tholique, digne de toute l'admiration du vrai philoso-
phe ! Mais encore ici les hommes charnels, qui font leur
Dieu de leur ventre ou qui ne repaissent leur esprit que
d'orgueil, n'entendent rien aux choses ineffables de la
foi ; et parce qu'ils n'y comprennent rien, et qu'ils dé-
sespèrent d'y rien comprendre, ils s'appliquent au
moyen commode et insensé de les tourner en ridicule;
ils appellent bêtise, superstition, l'un des plus grands
miracles de l'esprit de foi, et ils attribuent à la faiblesse
de l'homme ce qui est l'œuvre de la toute puissance de
Dieu. Mais que nous importe à nous ce que dit l'im-
— 367 —

piété. Nous savons ce que nous croyons et comment nous


croyons, et un jour notre simplicité, maintenant tour-
née en dérision, possédera celui qui est véritablement la
suprême sagesse ; au contraire, la sagesse de nos cen-
seurs sera réduite au silence et livrée en spectacle d'op-
probre à l'univers entier, convaincue et coupable de
folie réelle, de profonde imposture, et comme telle im-
pitoyablement punie!

S e m b l a b l e a u x rois m a g e s d ' O r i e n t , le chrétien catholique, s o u t e n u p a r


l'enseignement de l ' E g l i s e , manifeste la certitude d e sa foi avec l'effica-
cité de s e s œ u v r e n t , et en résistant à tons les s c a n d a l e s dont il est e n -
v i r o n n é . Bonheur et paix inaltérables d e s enfants d e la véritable
Église.

Mais la certitude qu'on obtient de l'enseignement ca-


tholique se manifeste par les œuvres de générosité et
d'amour comme celles des rois mages d'Orient, encore
mieux que par le langage quelque expressif qu'il soit
d'une foi très-vive. Et quelle autre chose en effet, sinon
la certitude que nous avons des mystères de la foi, de la
force de sa grâce, de la grandeur de ses récompenses, dé-
terminerait parmi nous ce mépris des biens temporels
et de la vie présente, ces vertus héroïques, ces sacrifices
sublimes, ces prodiges de sainteté, qu'on chercherait
vainement hors de l'Église catholique, et que l'homme
idolâtre, le mahométan, l'hérétique, dans les rares mo-
ments de lucidité de leur raison, nous envient, enles ad-
— 368 —
mirant sans pouvoir les comprendre, encore moins les
imiter? C'est une grande et profonde parole, celle que
la divine Écriture met dans la bouche de Dieu : LK JUSTE
SELON MON COEUR VIT DE LA FOI : Justus autem meusexfide
vivit. (Hebr. 10.) C'est pourquoi il est acquis que la foi
inspire une certitude complète, unie aux secours surna-
turels qu'elle obtient pour faire vivre sur la terre les
hommes composés d'une chair débile et corrompue, et
les faire vivre de la vie divine que mènent les anges dans
le ciel. C'est elle qui dompte les passions les plus tu-
multueuses, qui contientles transports les plus violents,
qui guérit les plaies les plus invétérées et les plus pro-
fondes de l'humanité ; elle conseille la pénitence à la
mollesse, l'abnégation à l'amour-propre, la charité à l'a-
varice, le pardon àl# haine, l'humilité à l'orgueil. C'est
elle qui persuade au prêtre, au religieux, à la jeune
vierge, de subjuguer la plus violente des inclinations
de la nature corrompue pour s'immoler, par le sacrifice
continuel delà chasteté la plus sévère, à la gloire de
Dieu, au bien des âmes, au désir d'une vie des plus par-
faites sur la terre et plus glorieuse dans le ciel. C'est
elle qui porte le missionnaire catholique à quitter sa
patrie, ses parents, ses amis, les affaires, les honneurs,
les richesses, à traverser les mers orageuses et les plus
effrayants déserts, à pénétrer dans les régions habitées
par les hommes les plusbabares, les plus cruels, pour y
rechercher des monstres à forme humaine afin d'en
faire d'abord des hommes, et ensuite des chrétiens, sans
autre espoir que celui d'y couronner une vie d'apôtre,
une vie de tourments, de privations, de croix, de sacri-
— 369 —.
fices de toute espèce par la mort du martyre. C'est elle
qui encourage tant de jeunes vierges à faire le sacrifice
de leur jeunesse, de tous leurs agréments, de leur beauté,
pour se dévouer à l'instruction des filles du pauvre, à
servir dans les prisons, dans les hôpitaux, sur les champs
de bataille, l'humanité souffrante, sous l'impulsion de
la foi, avec tous les secours de la charité. C'est elle qui
inspire tant de vertus modestes mais grandes, inconnues
au monde mais très-connues de Dieu ; vertus, qui dans
les pays catholiques sanctifient l'intérieur des familles
et y maintiennent avec la foi la sainteté, et avec l'ordre
la concorde, la paix et le bonheur. C'est elle enfin qui
encourage tant de gens de tout état, de tout sexe et de
toute condition, à ne pas craindre soit les sarcasmes des
impies, soit les dédains du monde, soit les persécutions
des parents, ni la perte des biens de la terre, ni aucun
danger de la vie pour conserver la foi, pour ne pas violer
la pudeur, pour professer la piété. En somme, c'estla cer-
titude de cette foi qui refait entièrement tout l'homme
et le transforme ; qui fortifie l'âme en l'élevant au-des-
sus d'elle-même; qui lui inspire tant de nobles idées,
de sublimes sentiments, de sacrifices généreux et héroï-
ques, et reproduit en tout lieu, en tout temps, à l'ad-
miration du ciel et de la terre, le spectacle unique et
tout spécial pour l'église catholique, le spectacle si gran-
diose et si étonnant de tant d'hommes qui environnés
de la séduction et de l'injustice de tontes les passions
restent cependant justes, et au milieu de tant d'exem-
ples d'une vie voluptueuse et tout à fait animale, comme
ce personnage nommé Lot dont il est parlé dans l'Écri-
ii. 24
— 370 —
ture sainte, mènent une vie qui imite la pureté des an-
ges en manifestant la sainteté de Dieu : Justm autem
meus ex fide vivit.
Quoi plus encore? Semblable à la foi des rois mages
d'Orient, la certitude qui provient de renseignement
catholique se produit encore au moyen d'une foi cons-
tante, en face des plus grands scandales, capables de
l'étouffer et de la détruire. Voyez dans l'âme véritable-
ment chrétienne sa foi combattue par tant d'incrédules,
défigurée par tant d'hérétiques, déshonorée par tant de
vices, opprimée par tant de tyrans; voyez ceux qui
croient, comme ses adversaires, ses propres enfants non
moins que les étrangers, travailler avec une infernale
énergie, soit dans les chaumières, soit dans les palais, à
la mettre en discrédit auprès des savants, à la rendre
suspecte aux gouvernements, à la faire, haïr du peuple,
et se disputer le triste privilège de lui porter les derniers
coups par les manœvres ténébreuses de leur politique
ou avec le venin de leurs doctrines, et avec l'opprobre
honteux de leurs mœurs dissolues. L'àme chrétienne
voit tout cela, et comme toute sa gloire consiste dans sa
confiance en Dieu et dans les nouvelles conquêtes de la
foi, elle en gémit en silence dans le sein de Dieu; elle
verse des larmes de douleur sur les pertes et sur les su-
jets d'opprobre pour la religion, mais à l'exemple des
opprobres de Jésus-Christ, son chef, qui révélés à
Moïse, selon saint Paul, servirent à corroborer sa foi au
lieu de l'affaiblir, les opprobres et les défaites de la foi
attristent l'âme chrétienne, mais elles n'ont garde de la
scandaliser; jamais elles ne font vaciller la croyance de
Pâme vraiment catholique. Cette foi obscurcie, envi*
ronnée de toutes les vapeurs de Terreur et des passions,
comme l'épouse des Cantiques, ne lui parait pas moins
belle, nigra mm sed formosa ; et elle lui paraît d'autant
plus solide et plus vraie qu'elle est plus combattue. Elle
sait, l'âme fidèle, et le sait avec certitude, que ce qu'elle
croit est vrai, au-dessus de tout ce qui est vrai.
Qu'on lui annonce donc, comme un nouvel évangile,
que les démons sont convertis en anges de lumière, on
ne parviendra pas à la séduire, comme tous les raison-
nements du sophisme présentés avec tant d'art par des
hommes convertis en démons ne parviendront pas à la
subjuguer, à l'intimider. Ces scandaleuses tentatives, au
contraire, lui feront mieux comprendre la misère d'avoir
une fausse croyance et des œuvres détestables et tout
l'avantage d'une foi pure et d'une conduite irréprocha-
ble; par ces manœuvres, on lui rend cette môme foi plus
Chère en la confirmant dans son esprit. Peu lui importe
que le scandale vienne du côté où elle devrait s'attendre
à l'édification et au soutien, sa foi demeure constante
en face même des apostasies des catholiques eux-mê-
mes ; comme celle des rois mages en face du mépris
que firent de Jésus-Christ les Juifs eux-mêmes, qui
étaient son peuple choisi et privilégié.
Au commencement de la révolution française, un of-
ficier supérieur de l'armée de Lyon s'étant présenté à un
prêtre catholique de cette ville pourse confesser; ce mal-
heureux prêtre qui avait fait naufrage dans la foi, regar-
dant l'officier du haut en bas avec un étonnement sar-
donique, se mit à rire, disant qu'il ne comprenait pas
— 372 —
comment un militaire élevé en gracie et instruit pouvait
être encore aveuglé par les préjugés jusqu'à croire à la
confession. « Tout cela, répliqua l'officier, qu'un tel
scandale n'avait pas ébranlé dans sa foi, tout cela, mon-
sieur, ne vous regarde pas. Dites-moi seulement si vous
êtes prêtre, et si vous avez les pouvoirs nécessaires de
votre évêque légitime pour absoudre ? » Le curé ayant
répondu : « Certainement. — Eh bien, ajouta l'officier,
ayez la complaisance d'écouter ma confession, et pro-
mettez-moi, en homme d'honneur, de m'absoudre si
vous me croyez digne d'absolution, avec l'intention de
faire ce que font en pareille circonstance les ministres
de l'Église catholique, et ne vous embarrassez pas du
reste. Si vous avez abjuré les sentiments de la foi, j ' a i
le bonheur encore de savoir ce que vaut l'absolution
d'un prêtre revêtu légitimement des pouvoirs de l'Église,
quelles que soient d'ailleurs ses opinions personnelles et
sa conduite. » Le curé promit à l'officier de faire ce qu'il
lui demandait et le fit en effet, et ce militaire s'étant
confessé avec les sentiments de la plus grande piété se
retira laissant le curé, on ne saurait dire s'il était plus
confus de son incrédulité ou émerveillé de trouver
dans ce nouveau centurion une foi si solide et si su-
blime.
Ce bel exemple de foi, qui a été raconté par un très-
digne ecclésiastique français qui l'avait appris de la
bouche même de l'officier en question; ce bel exemple,
disons-nous, se renouvelle sans cesse aux époques de
troubles, de libertinage, d'apostasies et d'erreurs qui
accompagnent ordinairement les révolutions si subites
— 373 —
et si imprévues des gouvernements dans ce siècle. Mais
les âmes vraiment catholiques qui, dans de telles cir-
constances, comme le dit saint Paul, se manifestent dans
leur plus beau caractère, savent que la vraie foi est su-
jette de temps à autre à de semblables viscissitudes, dé-
terminées d'un côté par l'erreur et de l'autre par la
fougue des passions; mais elles savent encore qu'elle est
semblable au soleil qui n'abandonne jamais un hémis-
phère sans apparaître brillant de lumière sur l'autre, et
qu'il n'arrive au crépuscule du soir, ou même aux ténè-
bres de la nuit, que pour briller encore le lendemain dès
l'aurore matinale ; l'étoile miraculeuse de la foi, vérita-
ble lumière du monde, ne perd jamais une portion de sa
splendeur apparente et visible et de son prestige exté-
rieur en certains temps et en certains lieux, sinon pour
briller encore en d'autres lieux d'un éclat nouveau, et
recueillir des hommages aussi généreux qu'empressés.
Et que dès qu'elle a existé dans des temps de tribulation
sous la forme d'une fugitive dans le malheur, elle repa-
raît bientôt pour régner en souveraine bienfaisante. A
cause de cela, ni les libertins qui la décrient, ni les in-
différents qui ne la défendent pas, ni les mœurs coupa-
bles qui la déshonorent, ni les anciens serviteurs qui la
méconnaissent dans leur chiite, ni les ecclésiastiques
eux-mêmes qui la trahissent par des prévarications
regrettables, ne sauraient détourner les vrais catholi-
ques dans leur foi. Ils déplorent de tels scandales, mais
ils ne les imitent p a s ; ils plaignent tant d'aveuglement,
mais loin de se laisser aveugler eux-mêmes par la con-
tagion de ces funestes exemples, ils acquièrent une vue
— 374 —
de plus en plus meilleure pour marcher dans les sen-
tiers de la religion et de la vraie foi; ils s'étudient à la
maintenir dans leur cœur en toute sa pureté, selon la
droiture de leurs âmes, afin de ne pas se laisser entrai"
ner de la licence des mœurs et d'une conduite repréhen-r
sible à la honteuse condition de l'incrédulité.
Or, ces temps de scandales publics sont encore plus
des jours d'épreuves, de tentation et de combats privés,
auxquels Dieu soumet quelquefois les âmes d'un tem-
pérament courageux et robuste, et dont il a été déjà
question plus haut, mais ces temps là ne sont pas de lon-
gue durée; ils passent plus ou moins rapidement pour
faire place à des jours plus sereins et plus joyeux, à des
jours de récompense et de confort, que la bonté divine
accorde encore en cette vie à ses âmes élues, aussitôt que
la tentation, après avoir purifiée la vertu et éprouvée la
fidélité, les fait trouver dignes de Dieu.
L'étoile des mages, après s'être cachée u n instant pour
éprouver la fermeté de leur foi et l'accroître, revient
briller d'un nouvel éclat à leurs yeux. De même, la lu-
mière divine de la grâce, après s'être éclipsée pendant
quelque temps, pour éprouver et accroître la foi des
âmes vraiment chrétiennes, reparaît au fond de leur es-
prit plus brillante et plus claire. Les vents de la tenta-
tion cessant d'agiter ce flambeau, il donne désormais
une lumière solide, constante et assurée. Et parce que,
dans les choses de Dieu, l'esprit y voit d'autant plus
clair que le cœur est plus pur, le Seigneur ayant dit :
Beati mundo corde quoniam ipsi deum videbunt.
(Math., 5.) De même aussitôt que le cœur, par l'épreuve
à laquelle il a été soumis, est purifié du limon charnel
d'où s'élèvent toutes les vapeurs des passions, l'esprit,
devenu plus lucide et plus alerte, saisit mieux, de prime
abord, toutes les saintes vérités de la religion.
Et qui pourrait jamais comprendre, encore moins
expliquer et décrire avec des paroles, l'état de paix, de
bonheur, de quiétude, de secrète joie, dans lequel entre
l'âme qui se laisse aller à la contemplation des beautés de
la vraie foi ? C'est là un miracle et un grand mystère, que
très-peu de personnes, même parmi les catholiques, en_
tendent bien, et les hérétiques, ainsi que les incrédules,
l'entendent encore bien moins. De même que les hom-
mes charnels, plongés dans les plaisirs sensuels, et
uniquement occupés de satisfaire les désirs de la chair
dont ils se sont faits une divinité: Quorum Deus ven-
terest (Philip., 3), ne comprennent pas comment peut
goûter le bonheur, l'âme qui assujettit toutes ses in-
clinations aux prescriptions de l'Évangile; ainsi, les
hérétiques et les incrédules, tout occupés à raisonner et
à discuter, et qui se sont fait une idole de leur raison,
ne comprennent pas et ne peuvent pas comprendre
comment une âme peut être tranquille et heureuse
lorsqu'elle a renoncée à ses propres lumières, à son
propre jugement, pour l'assujettir au joug de la vraie
foi. Mais que ce double mystère de la grâce et de la foi
soit compris ou ne soit pas compris, cela importe peu;
le fait est, que parmi les vrais catholiques, il est visible
et certain. Oui, il est réellement certain que parmi eux,
de même que les âmes vraiment pures, loin d'être mal-
heureuses en se privant des jouissances passagères des
— 376 —
sens, ces jouissances les tourmentent, et l'observation
de la chasteté les console, le charme de la pureté les
ravît et forme une partie de leur bonheur; ainsi, les
âmes vraiment fidèles, loin de souffrir parce qu'elles
s'interdisent tout raisonnement, toutes recherches en
opposition avec la foi, tout écart de la raison, ce même
sacrifice de leur esprit et de leur jugement privé les
calme, les ravit, et en leur procurant la tranquillité, les
rend heureux.
C'est pourquoi le bonheur de l'âme consiste dans Tor-
dre et le calme des pensées, comme dans Tordre et le
calme des passions on trouve la félicité du cœur, et la
foi est l'effet ordinaire de la grâce divine, comme les
œuvres de piété sont aussi l'effet de la charité; Ordina-
vit in me charitatem. (Cantic. 2.) Par conséquent, la
même grâce qui rend facile l'accomplissement des com-
mandements de Dieu, rend croyable les dogmes sacrés
de notre sainte religion, la même grâce qui rend légère
les obligations de la loi, rend encore doux et plein de
délices le joug de la foi. Or, cette grâce de coordination
n'appartient qu'à la sainte Église catholique romaine,
parce que, dans le sein de cette église seulement, on
peut trouver ce double avantage, ce double repos, ce
double bonheur. Ce n'est que parmi les fidèles de la
grande Église que s'accomplit cette belle prophétie:
« Mon peuple s'assoiera dans les beautés de la paix sous
« les tentes de la confiance, au sein du plus riche et
* du plus opulent repos: » Sedebit populus meus inpul-
chritudine pacis, in tabernaculis fiducice, in requie
opulenta. (Isa., 32.)
Admirez ce tout petit enfant qui est porté tout en-
dormi sur les bras de sa tendre mère. Comme le souffle
de sa respiration est doux et tranquille. Pourquoi? Parce
qu'il ne craint rien au fond de son cœur ! Avec quel
abandon de lui-même, avec quelle confiance, avec quelle
tranquillité et quiétude il prolonge son repos sans le
moindre souci ! O quelle est belle la condition de l'inno-
cence qui dort au sein de l'amour maternel! Or, ce n'est
ici qu'une image assez faible de l'entière sécurité que
peut avoir Tâme du chrétien catholique dans la sécurité
de sa foi; de l'innocente confiance avec laquelle, par un
juste retour de ce que cette âme croit, elle se repose
dans les bras de l'Église, qui, au nom de Dieu, lui parle
des mystères de Dieu; elle les accepte avec unepaix pro-
fonde, avec une tranquillité complète, sachant bien
qu'elle ne peut pas l'induire en erreur puisqu'elle est
l'épouse de Jésus-Christ, et qu'elle ne le voudrait même
pas, parce qu'elle est la mère des chrétiens. C'est ainsi
que le chrétien catholique tout seul peut répéter avec
le prophète : Inpace inidipsumdormiam et requiescam:
quoniam tu Domine singulariter in spe constituisti me.
(Psal. A.)
La véritable religion, lorsqu'on y réfléchit sérieuse-
ment, n'est qu'amour. La foi, c'est l'amour qui écoute
avec docilité; l'espérance, c'est l'amour qui attend; la
contrition, c'est l'amour qui est repentant ; la prière,
c'est l'amour qui désire ; la pratique du bien, c'est l'a-
mour qui se sacrifie et s'immole; la piété et la dévotion,
c'est l'amour s'entretenant avec familiarité et la plus
douce confiance avec l'objet aimé qui est Dieu. Tout le
culte catholique n'est que l'expression de l'amour de
Dieu pour Phomme, dans le hut de s'exciter en lui, d'y
maintenir, d'y captiver son amour pour Dieu. C'est
pourquoi le principal effet de la grâce de la foi est de ré-
pandre dans l'âme une force secrète, par laquelle la
volonté se détermine à croire, et croit avec délices ce
qu'elle croit, et en demandant à l'intelligence le sacri-
fice de consentir à ce qu'elle ne comprend pas, à ce qui
est au-dessus de sa capacité, elle l'obtient. Alors l'intel-
ligence, placée sous le contre-poids de cet amour surna-
turel, se plie et se soumet aux saints mystères de la ré-
vélation, avec une plus grande fermeté que si elle les
avait compris. C'est à cause de cela que l'apôtre saint
Paul attribue à l'opération secrète du Saint-Esprit, qui
descend en nous par le moyen de la charité divine dans
le baptême, non-seulement le sentiment qui nous fait
aimer Dieu comme le souverain bien, mais bien certai-
nement celui par lequel il nous amène à croire en lui, à
espérer en lui, comme à la vérité suprême : Habemus
accessum per fidem in gratiam istam; et gloriamur in
spe gloriœ filiorum Dei Spes autem non con-
fundit: quia charitas Dei diffusa est in cordibus vestris
per Spiritum Sanction qui datas est nobis. (Rom., 5.) La
véritable foi se trouve donc encore plus dans le cœur
que dans l'intelligence. Sans doute, elle est en même
temps dans l'intelligence et au fond du cœur; dans l'in-
telligence, pour la porter à croire en aimant, dans le
cœur, pour le faire aimer en croyant, et si la grâce
en est le principe, l'amour en est la forme et l'ali-
ment.
— 379 —
C'est une foi de cette espèce qui sauva la Madeleine,
parce que c'est le divin maître, le doux Jésus, qui lui
donne l'assurance de son salut par les mérites de la foi
dont elle est animée: Fides tua te saham feeit. (Luc, H.)
11 déclare en effet que cette grande foi de Madeleine
avait puisée toute sa force, sa perfection et sa beauté
dans les élans du plus tendre amour: Dilexit multum.
(Ibid.)
Or l'amour engendre la confiance, et la confiance re-
pose sur l'objet aimé. C'est pour cela encore que le
chrétien catholique, chez qui la foi n'est point l'effet
d'une conviction acquise par le froid raisonnement hu-
main, mais par le feu sacré de l'amour divin, va au-de-
vant de la parole de Dieu avec transport et accepte avec
empressement les enseignements divins qui lui arrivent
par la voix de la sainte Église, il les reçoit avec une im-
mense confiance, il s'y attache, et se repose dans leur
sein de toute son âme, de toute sa volonté, de tout son
esprit, de tout son cœur, comme dans une citadelle mi-
raculeuse de sûreté et de paix: Sedebit in tabernaculh
fiducie, in pulchritudine pacis.
Heureuse condition du chrétien catholique ! Bonheur
ineffable de l'âme fidèle aux enseignements de la sainte
Église répandue dans l'univers entier, dont le centre est
à Rome! Mais, pour en mieux faire comprendre les
avantages et le prix, essayons de les confronter avec l'é-
tat malheureux, avec le sort déplorable des consciences
de ceux qui ont le malheur de vivre éloignés de nos
saints autels et de nos chaires de vérité; parce que, de
même que les ténèbres font mieux ressortir le prix de la
— 380 —
lumière; ainsi, les misères de Terreur font mieux
apprécier l'avantage de connaître et de professer la vé-
rité.

XI

Commençons par démontrer d a n s ce paragraphe q u e , hors d e la sainte


É g l i s e catholique r o m a i n e , on ne trouve aucune e s p è c e de certitude
d a n s la foi. D'abord, parce qu'il n'y a point d'autorité d i v i n e . — L'auto-
rité politique qui, hors de l ' É g l i s e , prétend régler les affaiies de la r e -
l i g i o n , n'a aucun caractère divin pour décréter l e s s y m b o l e s de foi :
elle e s t purement h u m a i n e et inspirée par le d é m o n . — Contradiction
et châtiment d e s h é r é t i q u e s , o b l i g é s de faire dépendre leur foi de l'au-
torité de l ' É g l i s e . — A b s u r d i t é monstrueuse que c e serait de recon-
naître, comme divine, l'autorité des h é r é s i a r q u e s ; leurs propres disci-
ples ont repoussé c e caractère divin dans les doctrines de leurs maî-
t r e s . — L'Écriture s a i n t e e l l e - m ê m e c e s s e d'être u n e autorité pour le
chrétien s'il croit devoir l'interpréter lui seul à sa manière. — L ' h é r é -
tique proprement dit e t réel ne reconnaît aucune autorité divine, m a i s
il place sa raison personnelle a u - d e s s u s de D i e u l u i - m ê m e . C'est là un
horrible p é c h é , qui lui fait partager l'orgueil et l a condition de Lu-
cifer.

Nous avons vu que la CERTITUDE sur laquelle nous,


catholiques, sommes parfaitement tranquilles et rassu-
rés dans la vérité des principes de notre foi, se fonde
principalement sur trois motifs: Premièrement, sur
l'autorité divine, interprète infaillible de la parole de
Dieu; secondement, sur le secours intérieur de la grâce
de la ibi; troisièmement, sur le témoignage authenti-
que et extérieur de l'unité des croyances catholiques.
Or, puisqu'aucun de ces trois motifs ne se retrouve dans
le système d'enseignement religieux des hérétiques, il
— 381 —
est très-clair que l'hérétique, véritablement hérétique,
n'est point et ne peut jamais être certain de ce qu'il
croit, et que hors de la sainte Église catholique romaine,
il n'y a pas et il ne peut jamais exister, en matière de
religion, ni vraie certitude ni vraie foi.
Et d'abord il n'y a pas, parmi les hérétiques, d'auto-
rité divine interprète de la parole de Dieu. Il arrive dans
l'ordre de la religion ce qui arrive dans Tordre politi-
q u e ; car il en est des lois fondamentales de la société
comme de Dieu lui-même, qui en est l'auteur. De même
que l'absence de toute autorité politique produit l'anar-
chie des pouvoirs dans les États, de même l'absence de
l'autorité spirituelle produit en religion la confusion de
toute croyance. Et comme l'anarchie des pouvoirs dé-
truit les États; ainsi, la confusion des croyances finit à
la longue par détruire toute religion; par conséquent la
force ou le despotisme politique peuvent seuls maintenir
une apparence d'ordre parmi les peuples tombés dans
l'anarchie des pouvoirs, de même que la force encore
ou le despotisme religieux peuvent, au sein d'un peuple
tombé dans la confusion des croyances, maintenir une
apparence de religion ; c'est pourquoi, non-seulement
dans les pyas mahométans ou idolâtres, mais encore
dans les pays chrétiens schismatiques ou hérétiques,
c'est le pouvoir séculier, la force brutale du sabre qui
domine la religion. 11 y a, il est vrai, des évèques et des
archevêques au sein de l'Église anglicane, comme il y a
u n saint synode dans la soi-disant Église orthodoxe de
Russie; mais les uns reconnaissent pour souverain pon-
tife, le roi ou la reine unis à leur parlement; et l'autre
— 382 —
l'empereur ou l'impératrice avec leur sénat. Les confes-
sions de foi elles-mêmes, les symboles officiels de leur
croyance, quoique rédigés par des hommes d'église, pour
réduire l'erreur sous une apparence plausible de for-
mules spécieuses, sont toujours imposés au peuple par
l'autorité séculière qui les adopte comme lois de l'État,
qui en poursuit l'exécution, et qui au besoin les inter-
prête selon l'exigence de ses intérêts et de son caprice.
Bien plus, dans les États comme la Suisse, la Prusse, la
Hollande, au sein desquels la suprématie religieuse du
pouvoir politique n'est pas un dogme de religion, ni par
conséquent un droit légal, cependant ce droit et cette
suprématie sont exercés de fait dans la pratique des af-
faires civiles par le pouvoir temporel, puisque les ma-
gistrats sont appelés à décider et juger en matière reli-
gieuse comme en matière civile. Ce sont eux, en effet,
qui prescrivent les prières et les jeûnes comme les
jours de repos, ils dispensent des préceptes de l'Évan-
gile comme des obligations du code civil, ils règlent les
consciences comme la douane, ils dirigent les cultes
comme la police.
Ici se présentent naturellement à l'esprit deux
grandes réflexions : la première, c'est la contradiction
manifeste dans laquelle l'hérésie se trouve avec elle-
même ; car quelle plus grande contradiction que celle de
rejeter l'autorité de la sainte Église universelle, et d'ad-
mettre et d'obéir à l'autorité politique d'un gouverne-
ment particulier en matière de religion?Est-il possible
de dire que l'autorité de l'Église n'est pas nécessaire,
tandis que l'hérésie ne trouve pas d'autre moyen de
sauvegarder son schisme et ses erreurs, qu'en enseignant
de les soutenir avec l'autorité du sabre. Quelle contra-
diction plus révoltante que celle de soutenir que Rome,
que l'Église universelle, réunie par exemple à Trente,
où les plus éminents talents, les vertus les plus excel-
lentes firent de ce concile l'assemblée la plus sainte, la
plus savante, la plus auguste, la plus mémorable que
jamais la terre ait vue, a mal compris les principes du
christianisme et s'est fourvoyée dans les abîmes de l'er-
r e u r , tandis que la vérité n'aurait été bien comprise
qu'à Constantinople, Pétersbourg, Wirtemberg, Augs-
bourg, Londres et Genève, où se tenaient en même temps
des conciliabules sous la protection des armes ou du
bourreau, et composés de religieux apostats, d'ecclésias-
tiques sans mœurs, d'usurpateurs injustes, de fanati-
ques sanguinaires, d'artisans induits en erreur, de sol-
dats révoltés, de femmes sans pudeur; assemblées ou
conciliabules ^u sein desquels toutes les folies réunies
à toutes les hontes, et toutes les absurdités associées à
tous les vices, en firent tout à la fois les orgies les plus
comiques et les plus scandaleuses dont il soit question
dans les annales des injustices et des extravagances de
l'humaine espèce.
La seconde réflexion est que le châtiment de Dieu est
visible à l'égard des peuples tombés dans l'hérésie ou le
schisme, en se révoltant contre la sainte Église catholi-
que. L'orgueil qui a refusé de se soumettre à révoque
des évêques se voit ici souvent l'esclave d'un soldat heu-
reux qui l'oblige de se soumettre à tous ses caprices, ou
quelquefois à la souveraineté religieuse d'une simple
— 384 —
femmelette assise sur le trône, dont les passions et les
"vices sont l'objet de ses obséquiosités. C'est de la bouche
toute profane de pareilles autorités qu'il faut qu'il ac-
cepte la règle de sa foi et de ses actions, qu'il a refusé
de recevoir de la bouche du vicaire de Jésus-Christ. Ces
églises dégradées n'ont pas voulu être guidées par des
pasteurs légitimes, et elles sont tombées sous le régime
du sceptre ou du sabre. Le doux tissu de soie qui com-
pose la tiare du souverain pontife de Rome leur a paru
trop dur, et elles ont accepté le régime de la couronne
de fer; elles ont rejeté les bulles du Vatican, et malgré
leur défaut de consentement, elles sont forcées de rece-
voir les décisions des cabinets politiques ou celles des
parlements qui sont leurs conciles; des tribunaux ci-
vils, qui sont leurs congrégations, et du conseil d'État,
dont la décision des cas de conscience ou l'interpréta-
tion du saint Évangile leur tient lieu de celle de notre
sacrée congrégation. C'est pourquoi, comme la foi du
chrétien catholique se réduit au fond à ce simple article,
qui comprend toute la vérité : « Je crois tout ce que la
sainte Église romaine croit » ; de même la foi du chré-
tien, dans les pays où le schisme et l'hérésie sont la r e -
ligion de l'État, se réduit à un seul article qui comprend
toutes les erreurs, sans en excepter l'athéisme : « Je crois
à tout ce que le roi, la reine ou l'empereur m'ordonne
de croire. »
Bien plus, l'une des preuves des plus lumineuses,
comme on l'a déjà vu, que l'autorité d'enseignement de
la chaire pontificale de Rome est divine; c'est que les
hommes de génies, de nations, de caractères si divers,
— 385 —
qui pendant près de deux mille ans ont occupé cette
chaire de vérité, en avaient à peine pris possession que
renonçant à leurs propres idées, à leurs passions per-
sonnelles, ont parlé tous le même langage. Or, sans une
assistance divine toujours la même, il eût été impossible
dans une si grande diversité de temps, d'intérêts, d'o-
pinions, qu'un accord si constant, si uniforme, si con-
traire à la condition de l'humanité se fût établi ; et c'est
là un très-grand prodige. Mais supposons que les souve-
rains pontifes de Rome eussent enseigné le contraire
les uns des autres en matière de foi ; on ne pourrait pas
distinguer dans ce cas ceux qui auraient enseigné la vé-
rité et ceux qui auraient enseigné l'erreur, et il serait
impossible de croire avec sécurité à l'enseignement des
uns ni des autres. Donc, à plus forte raison, on ne peut
croire à aucune des autorités civiles qui se sont at-
tribué le droit d'expliquer le saint Évangile, et que
nous voyons expliquer cet Évangile unique de mille ma-
nières différentes et contradictoires, car le christianisme
de Londres n'est pas celui de Pétersbourg, le christia-
nisme de Berlin est taxé d'hérésie à La Haye, et celui de
Genève est regardé comme une impiété insigne à
Athènes. Mais de même que sous l'inspiration d'un
Dieu unique, il n'y a et il ne peut y avoir qu'une seule
et même foi, une seule et même loi, une seule et même
manière de l'entendre et de l'interpréter, le même Dieu
ne saurait inspirer tant d'interprétations si différentes
et si contraires à sa parole divine toujours uniforme,
toujours immuable; ainsi, il est évident que toutes ces
autorités purement civiles, qui se sont arrogé la su-
— 386 —
prématie religieuse, ne sont point inspirées par le Dieu
de vérité, de paix et de concorde, mais par l'esprit de
mensonge, de confusion et de discorde; par conséquent
elles ne sauraient être la voie dont Dieu se sert pour con-
duire les âmes dans la voie de la vérité et du salut, mais
des instruments du malin esprit pour les plonger dans
les abîmes de la perdition.
Et ensuite lorsqu'on a refusé au souverain pontife de
Rome, chef de l'Église universelle, l'autorité divine d'ex-
pliquer l'Évangile aux h o m m e s , comment est-il pos-
sible de reconnaître à un simple petit enfant cette même
autorité divine; de l'accorder à une simple femme
comme la possédant par droit de naissance ou de révolu-
tion parce qu'ils sont arrivés au trône temporel par
cette voie? Un simple aventurier étranger à une nation,
qui s'est fait un marchepied d'une guerre injuste ou
d'un préjugé heureux pour usurper l'autorité sur cette
nation, pourrait dans ce cas être l'organe de l'autorité
divine sur la religion! Le plus simple bon sens répugne
à admettre une extravagance aussi énorme.
Il est donc à présumer que ceux même à qui la révolte
ou l'usurpation contre la sainte Église romaine ont pro-
curé u n droit aussi exhorbitant et si absurde sur la re-
ligion des peuples qu'ils dominent, ne prennent pas tant
déjà au sérieux dans le fond de leur âme, leur dignité
et leur autorité sur les consciences, et que comme Ci-
céron le rapporte des augures de l'antiquité, lors-
qu'ils se rencontrent en face sur ce terrain où
peuvent les réunir des circonstances particulières, ils ne
sauraient prendre au sérieux leur ministère sacré et s'em-
— 387 —
pêcher d'en rire comme d'une invention absurde et ima-
ginée pour faire des dupes dans l'intérêt des dynasties,
ainsi tous ces pontifes ridicules de fabrique humaine
ne peuvent s'empêcher de se moquer entre eux de leur
propre pontificat. Ce qui est très-certain, c'est que tous les
hommes de bon sens, placés par leur talent ou leur mé-
rite à la tète des peuples dans ces États, sont loin de
croire que leurs souverains temporels aient une autorité
réelle en matière de foi différente de celle que peut
avoir chaque particulier au fond de sa conscience privée;
pas plus qu'ils ne leur attribuent la plénitude de la sou-
veraineté temporelle, qu'ils savent fort bien leur con-
tester pour en obtenir une part convenable à leurs pro-
pres intérêts, sinon à ceux du peuple.
C'est pourquoi les Anglais protestants, suivant l'aven
que les plus sincères d'entre eux en ont fait, ne recon-
naissent dans leur somerain pontife (reine ou roi) que
la seule représentation extérieure de ta suprématie en
matière de religion, c'est-à-dire une autorité purement
politique, pour maintenir Yunilé extérieure d'une re-
ligion d'État. Telle est l'Église anglicane; qu'on n'ap-
pellera jamais une véritable autorité religieuse, encore
moins divine, ayant droit de commander la foi et de lier
les consciences; ce qui, en d'autres termes, signifie que
le roi ou la reine d'Angleterre, avec leur prérogative de
chefs de la religion anglicane et avec tous les hommages
qu'on leur rend à ce titre, ne sont pas plus souverains
pontifes qu'un roi ou une reine de théâtre ne sont réel-
lement revêtus de ces augustes dignités; il y a unique-
ment cette différence, qu'un roi ou une reine de théâtre
font rire le public, et que ces pontifes souverains créés
par la politique, à commencer par Tempereur Néron qui
fut pontife de cette sorte, ont couvert le monde de
larmes et de sang humain, et le versant par torrents.
Il ne faudrait pas faire une moindre violence au
simple bon sens pour reconnaître comme envoyés de
Dieu, et remplis de son Saint-Esprit, ou revêtus d'une
autorité divine quelconque les hérésiarques, desquels
les sectes sacrilèges ont reçu leurs principes religieux
par l'entremise et la force de l'autorité séculière. Il est
plus croyable que Dieu pour éclairer son Église et la re-
placer sur la voie de la vérité, dont les hérétiques pré-
tendent à tort quelle se serait éloignée, aurait mis de
côté tant d'âmes sublimes et vertueuses ou héroïques qui
dans tous les temps et principalement dans le xvi* siècle
ont brillé au sein du christianisme, tels qu'un saint
Gaétan de Tienne, un saint Jérôme Emilien, un saint
Ignace de Loyola, u n saint Philippe de Néri, un saint
Charles Borromée, un saint François Séverin, un saint
Camille de Lellis, u n saint François Caracciole, un saint
François de Salles, un saint Joseph de Calacanzio, un
saint François Borgia, un saint André Avellin, un saint
Félix de Cantalice, u n saint Pie V, un Louis de Grenade,
un Barthéleini des Martyrs, un Robert Bellarmin, un
César Baronius, u n Thomas Morus, un Pierre Canisius,
et mille autres saints ou vénérables personnages d'un
zèle si désintéressé, d'une vie si pure, d'une charité si
héroïque, d'un génie si vaste, et par conséquent très-di-
gnes par tant d'éminentes qualités de recevoir l'esprit
de Dieu et de servir aux desseins de sa miséricorde, et
— 389 —
après avoir mis de côté, disons-nous, tous ces person-
nages, Dieu aurait voulu communiquer son esprit et sa
révélation à un Fuz l'hypocrite, à un Jean Hus démo-
niaque forcené, à un Luther l'incestueux moine défro-
qué, à un Calvin enfant monstrueux de Sodome, à un
Rothman le cruel, à un Henri VIII le bourreau poly-
game, et bourreau des infortunées victimes de son immo-
ralité ; Dieu aurait donc choisi pour les inspirer de tels
monstres ou tant d'autres semblables personnages, au-
teurs de tous les scandales, capables de tous les crimes,
imprégnés de tous les vices; il les aurait constitués
apôtres de la vérité, et placés sur le pinacle pour être la
lumière du monde ! En vérité, la chose est trop absurde
pour pouvoir y croire; trop ridicule pour qu'un seul
homme de bon sens puisse l'affirmer!
Et ensuite tous ces hérésiarques se sont eux-mêmes
excommuniés les uns les autres, anathématisés, mau-
dits comme des apôtres de l'erreur, corrupteurs de la
vérité; ils se sont mutuellement régalés à plaisir des ti-
tres peu polis, mais plaisants , d'ânes renforcés, de co-
chons, de chiens impudents, de démons incarnés; de
sorte qu'il n'y a, pour être dans le vrai, qu'à renverser
leur manière de parler en l'appliquant à chacun d'eux !
En disant que si l'un a été inspiré de Dieu, l'autre a été
inspiré par le démon, étant impossible que Dieu inspi-
rât ensemble à tant de personnages divers des doctrines
si contradictoires et si opposées entre elles pour mériter
l'anathème les unes des autres. Il n'est donc pas plus
raisonnable et juste de croire, qu'à l'exception du j u -
gement par lequel ils se sont mutuellement condamnés
— 390 —
comme hérétiques, puisque en ceci ils se sont rendus
justice en se donnant le nom qui leur convient; en tout
le reste, ils n'aient été inspirés par l'enfer, plutôt que
par le ciel.
C'est à cause de tant de méfaits que les descendants
de ces hérétiques doivent rougir étant en vergogne avec
raison des pères de leur foi ; car pour faire oublier au
monde d'avoir eu de tels monstres pour leurs guides et
pour leurs maîtres, mettant de côté les noms de person-
nages qui rappellent tant de crimes et tant d'infamies,
ils ont cherché dans les causes et dans le fond des évé-
nements leurs principaux titres distinctifs, et ils ne
s'appellent plus entre eux luthériens, calvinistes, zuin-
gliens ; mais les réformés, les confessionistes, les évangé-
liques, les protestants, les orthodoxes. Par là, ils ont
fait connaître au monde que les hérétiques eux-mêmes
ne reconnaissent pas dans leurs patriarches déshonorés
l'ombre de l'esprit de Dieu, d'une mission sainte, d'une
autorité divine.
Mais la sainte Écriture ne contient-elle pas la parole
de Dieu, et par conséquent les hérétiques, en croyant,
comme ils le disent eux-mêmes, à l'autorité des livres
saints, ne croient-ils pas à la parole de Dieu et à son au-
torité?
Cela est vrai, si en croyant à la sainte Écriture, ils
croyent et peuvent croire à une autorité purement di-
vine, qui en est l'interprète infaillible. Mais où trouver
cette autorité hors de l'Église catholique dont ils se sont
éloignés? La logique de l'erreur a pour ainsi dire le
même enchaînement que celle de la vérité. Dès-lors que
— 391 —
l'hérésie s'est dite à elle-même que l'Église catholique*
ou universelle, s'est fourvoyée dans l'abîme de l'erreur,
elle ne saurait admettre, sans la plus insigne contradic-
tion, que l'infaillibilité réside au sein d'une église par-
ticulière quelconque. Donc aucune église particulière,
séparée de l'Église catholique par le schisme, ne peut
s'imposer elle-même comme infaillible aux membres
qui la composent, elle est forcée de laisser à chacun la
plus ample latitude pour comprendre et expliquer la
sainte Écriture comme il l'entend. Ainsi le principe
protestant : qu'en matière de religion chrétienne on doit
regarder comme vrai ce qui paraît tel à la conscience
de chacun dans la lecture des saintes Écritures, ce prin-
cipe est la conséquence réelle, inévitable, nécessaire de
toute hérésie qui nie l'autorité de la sainte Eglise catho-
lique; oui, c'est dans cette conséquence que se réduit
toute hérésie ; parce que toute hérésie, comme l'indique
son nom lui-même, n'est au fond qu'une opinion parti-
culière et privée.
Les hérétiques, véritablement tels, ne peuvent donc
avoir foi qu'en leur propre infaillibité personnelle,
puisqu'ils n'admettent d'autre autorité que leur propre
raison. Aussi impudents que ridicules, orgueilleux
qu'impies, ils ne rougissent pas de soutenir que le sou-
verain pontife de la sainte Église catholique peut tom-
ber dans les pièges de l'erreur ; ainsi, selon eux, l'organe
le plus sincère et le plus fidèle de l'Église, le dépositaire
du dépôt de la foi, le docteur universel, qui est le chef
et le centre de l'unité catholique, serait sujet à l'erreu*
même lorsqu'il parle du haut de la chaire de Saint-
Pierre, tandis que le simple particulier, un préfet, un
ministre d'État, u n général d'armée, une femmelette
placée par le hasard de la naissance au faîte du
pouvoir temporel ne peuvent être suspectés d'erreur
dans l'interprétation des saintes Écritures. Celui que Jé-
sus-Christ lui-même a revêtu du ministère divin de l'en-
seignement de la foi peut se tromper, tandis que celui
qui n'a d'autre obligation que celle de croire est indis-
pensablement dans la voie de la vérité lorsqu'il suit sa
propre conscience. Le pasteur dont le devoir est de veil-
ler sur le troupeau et de le guider peut tomber dans le
précipice; vainement, il marchera toujours son droit
chemin avec assurance, sa vigilance sera toujours active
et constante sur la brebis qui a sans cesse besoin d'être
conduite et ramenée dans le bercail; le pasteur, le
maître, peut méconnaître et mal comprendre la parole
de Dieu, mais son disciple, la brebis confiée à ses soins,
la comprend toujours infailliblement et dans son véri-
table sens. Celui-là est faillible à qui Jésus-Christ a dit :
Votre foi ne faillira jamais! (Luc, 22.) mais celui-là
est infaillible à qui Jésus-Christ a dit : Prenez garde
que ce que vous croyez en vous-même être une lumière
pourrait bien n'êtrcque ténèbres et obscurité! (Ibid, 11.)
Ce qui signifie, que les hérétiques osent s'attribuer cha-
cun en particulier l'infaillibilité qu'ils contestent au
chef suprême de l'Église, à la vénérable corporation des
pasteurs, à l'Eglise universelle ; et avec une stupide sé-
curité, ils se reposent et se rattachent à u n faible roseau
sur les abords du précipice de l'éternité, après avoir
abandonné les branches et le tronc d'un chêne solide,
— 393 —
leur offrant toute sécurité contre les ravages de la tem-
pête au sein de la vie humaine.
Néanmoins si en admettant la divinité des saintes
Écritures ils reconnaissaient l'autorité divine accordée
à l'Eglise de les interprêter, alors leur foi comme la
nôtre se résoudrait et se confondrait dans le sein de
Dieu; mais en rejetant l'autorité de l'Église, ils ont
adopté le principe de n'admettre pour vrai que ce qui
paraîtra tel à chacun en lisant la Bible, suivant ce mot
des anciens philosophes : II faut admettre pour vrai ce
qui paraît vrai à chacun de ceux qui se livrent à l'étude
de la nature; et par suite, chaque hérétique s'est mis en
devoir de n'adopter parmi les vérités primitives ou de
la révélation évangélique ni plus ni moins que ce qu'il
lui plaît; en un mot comme il lui plaira de croire, et
de rejeter comme faux ou déprécier comme indifférent
tout ce qui dans la révélation chrétienne demeure en
dehors du cercle de ses conceptions, de ses jugements,
de ses goûts, de ses caprices. Par conséquent dans cet
horrible système, comme l'a très-bien remarqué Tertul-
lien, vainement l'homme professe de croire en la parole
de Dieu déposée dans les saintes Écritures ; tandis que
ce n'est point la révélation divine qui sert de règle à la
raison humaine, mais la raison humaine qui élargit ou
restreint, accepte ou rejette, et décide sur la révélation
divine. Ce n'est point l'homme qui s'assujettit à la pa-
role de Dieu, mais c'est la parole de Dieu qui demeure
placée au-dessous du jugement de l'homme : Unusquis-
que arbitratu suo modulatur quod accepit. (Praîscr.) Le
dernier motif de sa croyance n'est déjà point Dieu qui a
— 394 —

parlé à son Église, mais sa propre raison qui a décidé


sur la parole de Dieu ; et de même que la foi du catho-
lique se résout à ce simple mot : Je crois en Dieu ! la foi
de l'hérétique peut s'analyser par celui-ci : Je crois à
moi-même. Ce qui signifie que Phomme révolté contre
PÉglise s'érige et se forme un dieu de lui-même. Donc
l'hérétique conséquent avec ses principes, non-seule-
ment ne fonde pas sa croyance et sa foi sur une autorité
divine quelconque, mais il l'établit sur le plus grand
des crimes dont l'intelligence humaine puisse se rendre
coupable envers Dieu : il l'établit sur Pidolâtrie de lui-
même.
Cet horrible crime de la raison, qui se fait u n dieu
d'elle-même, est commun à l'hérésie et à la philosophie
païenne. Cicéron, en parlant des philosophes de l'anti-
quité au sujet de Bolbus, assure qu'ils méprisaient dé-
daigneusement toute autorité, ils prétendaient tout
décider au tribunal de leur seule raison , et ils n'admet-
taient d'autre oracle que leur propre jugement : Tu awc-
toritates omnes contemnis ; ratione pugnas Suo uni-
cuique utendum est judicio. (De Nat. Deor.) Sénèque
lui-même, disciple et interprète delà même école, repré-
sente les philosophes de son temps comme livrés à leurs
propres pensées, n'écoutant et ne croyant qu'à eux-mê-
mes : PhilosophuSjCogitationibus suis traditus, acquiescit
sibi. Loin de croire à u n Dieu ils n'admettaient son exis-
tence qu'autant que cela paraissait bien à chacun selon
sonopinion spécialede l'admettre, ou plutôt chaque phi-
losophe s'en créait u n selon son caprice ou ses passions;
et comme le créateur est au-dessus de la créature, ces
— 395 —
insensés et sacrilèges créateurs de Dieu ne manquaient
pas de se le faire inférieur à eux-mêmes et de se placer
au-dessus de lui : ainsi ils étoient les dieux de leur dieu.
Sénèque lui-même a osé prononcer en plusieurs endroits
de ses œuvres cet odieux blasphème : Que le philosophe
par le mérite de sa sagesse est supérieur à Dieu I quoi-
que dans le fond de sa conscience, sans doute par excès
de modestie, il se contentât de se croire égal à Dieu :
Hoc mihiphilosophiapromittit,utmeDeo parem faciat.
Disons-le en passant, cettehorrible et sacrilège parole du
philosophe païen est une triste répétition de l'audace
insensée de Lucifer, disant de lui-même : Je deviendrai
semblable au Dieu très-haut et tout puissant : je serai
semblable au Très-Haut/SIMILIS ERO XLTISSIMI (Isai. -14),
et qui répète cet odieux blasphème à nos premiers pa-
rents, en leur promettant que s'ils désobéissent à Dieu
ils deviendront eux-mêmes comme des dieux, sachant le
bien et le mal : Nequaquam morieminiy sed eritis sicut
Dei. (Gen. 2.) Or cet horrible discours sorti de l'abime
des enfers va se propageant dans l'empirée, ensuite
dans le paradis terrestre appelé Eden, et enfin dans le
monde païen avec u n si funeste retentissement ; il s'est
répété et se répète encore tous les jours dans les régions
du monde chrétien parmi lesquelles domine ou réside
l'hérésie. Simonie Magicien, Manès, Montan, Mahomet,
parmi les anciens, Martin Luther, George Diderot, Vol-
taire, Raynal et Rousseau parmi les modernes, se sont
ouvertement attribués l'inspiration et l'infaillibilité di-
vine, et se sont préférés, oserons-nous le dire, à Notre-
Seigneur Jésus-Christ lui-même.
— 39(> —
Leurs successeurs moins audacieux s'abstiennent de
s'exprimer avec la même hideuse franchise dans leurs
discours et leurs écrits, mais dans le fait, ils ont une té-
mérité semblable. N'est-ce pas là le fond et le principe
du protestantisme, admis, adopté et proclamé par les
protestants eux-mêmes : Le protestantisme consiste à
croire comme il plaît à chacun, et à vivre selon sa propre
croyance? Mais lorsqu'on n'adopte pas toute la révéla-
tion divine, en opposant son propre caprice à la parole
de Dieu, c'est la même chose que si l'on disait : « Que
Dieu ait ou non parlé, peu m'importe. S'il a parlé, il n'a
pas droit de m'imposer sa parole pour règle de mon in-
telligence et de ma conduite. Quoiqu'il ait pu dire, peu
m'importe de le savoir ; parce que j ' a i toujours le droit
naturel de faire dépendre ma croyance de mon caprice
et ma vie morale de ma croyance. » Et ce ne serait point
là s'égaler à Dieu ou plutôt se placer au-dessus de lui ?
C'est donc le même discours de Lucifer, qui avec le
même accent sacrilège, reproduit par les échos de la
montagne de l'orgueil, retentit au fond du cœur des
hérétiques. C'est le même esprit de révolte infernale qui
les anime, qui les inspire, qui les aveugle, qui les perd.
Infortunée condition de l'homme élevé à une pareille
école, placé sous le gouvernement diabolique d'un
maître révolté contre Dieu, sous l'inspiration d'une telle
divinité !
A l'instar des anciens philosophes, les hérétiques
modernes ont donc répudié comme inutile, la prière à
Dieu, pour obtenir la foi. Non-seulement parce qu'il
leur manque le motif de l'autorité divine, qu'ils re-
— 397 —
poussent, mais encore le secours de la grâce de Dieu,
puisqu'ils n'admettent point de certitude; par consé-
quent, suivant Tertullien, le vrai hérétique n est plus
chrétien. Qu'est-ce, en effet, que croire? L'hérésie n'a
que des opinions; mais véritablement elle ne croit à au-
cune avec certitude, car elle ne croit à personne. C'est
là une très-grande difficulté, un obstacle presque insur-
montable pour le convertir à la foi. Le menu peuple,
parmi les hérétiques, a une sorte de foi et peut appar-
tenir à l'âme de l'Eglise, sinon à son corps. Le véritable
hérétique, quant aux vérités chrétiennes qu'il professe,
les admet comme des opinions simplement humaines,
mais non pas comme des dogmes divins; et, par consé-
quent, sa foi n'a rien de chrétien.
En effet les anciens philosophes, remplis de cet or-
gueil infernal dont il vient d'être question, qui les por-
tait à se croire aussi éclairés que Dieu lui-même, com-
ment auraient-ils jamais pu avoir la pensée de réclamer
la grâce et la lumière divine? Il y avait un dogme
commun entre les deux grandes sectes qui se parta-
geaient le monde philosophique païen, la secte stoïque
et la secte d'Epicure. Ce dogme était : que l'homme, par
l'acquisition de la vérité et par la pratique de la vertu,
n'avait aucun besoin de Dieu; et, par conséquent, qu'il
n'était pas nécessaire d'avoir recours à la puissance ou
à la miséricorde divine pour en obtenir des secours.
« On doit demander aux dieux, dit Tullius Cicéron, la
richesse; mais la sagesse, on la puise dans sa propre in-
telligence : l'homme ne doit rien à Dieu, au sujet de ses
propres vertus. » La philosophie d'Epicure répète la
— 399 —
tes ^fidèles sont prédestinés. Ces doctrines de l'enfer,
une fois admises, il n'y a plus, comme chacun peut
s'en apercevoir et en tirer la conséquence, aucune né-
cessité de prier ; c'est pour cela que la prière publique,
au sein de plusieurs églises séparées de l'Eglise catho-
lique, est restée en usage seulement comme une vaine
cérémonie extérieure, à laquelle ni le cœur ni l'esprit
des assistants ne prennent aucune part; la prière du
matin et celle du soir, expression des besoins de notre
âme, cette source de tous les biens spirituels, ce pain
quotidien, ce repos de toutes les heures, cette espérance
de tous les instants n'est plus pratiquée, n'est plus con-
nue parmi les chrétiens non catholiques. «J'ai vu une
fois (dit le R. P. Ventura), dans la personne d'un calvi-
niste mourant dans le grand hôpital des incurables de
Naples, l'effroyable effet de l'aversion profonde que l'hé-
résie inspire à ses victimes pour la prière. Cet infor-
tuné ayant obstinément refusé d'entrer en conversation
sur la religion, se mit en fureur, fermant ses oreilles
avec les deux mains pour ne rien entendre ; je n'avais
pu obtenir de lui, par toutes mes exhortations, qu'il
daignât prier avec moi un instant notre divin Maître.
« La prière, disait-il, ne me servirait de rien et ne
» me rendrait pas meilleur, elle est inutile. » C'est
dans ce paroxisme d'orgueil que le malheureux rendit
le dernier soupir. » Ainsi le secours de la grâce divine
manque à l'hérétique pour pouvoir croire : Deus super-
bis résistif, humilibus dat gratiam. ( J a c , 4.) Jésus-
Christ n'a pas dit à ses disciples : Raisonnez, mais
croyez. Ce n'est donc pas le raisonnement, mais la foi,
— 398 —
même doctrine par la bouche du fameux poëte Horace,
qui en était l'un des plus fervents disciples, et en ces
termes passablement empreints d'orgueil et de suffi-
sance : «Que Jupiter, dit-il, me donne les richesses et la
vie; quant aux lumières de l'esprit, à l'équité du
cœur, je n'ai aucunement besoin de lui, me suffisant
tout seul à moi-môme. »
Or cette horrible doctrine, que l'homme n'a besoin
que de lui-même pour être sage, comme pour être ver-
tueux, doctrine qui place dans les ténèbres le principe
de la lumière, et le principe de la sainteté dans la cor-
ruption, cette doctrine, disons-nous, professée déjà par
les philosophes de l'antiquité, a été depuis renouvelée
et est encore présentement suivie d'une manière plus
ou moins explicite par les hérétiques chrétiens. Ils ne
demandent jamais, eux, à Dieu, ni la lumière qui
éclaire ni la grâce qui rend meilleurs. Et ces fidèles
sectateurs delà Bible ont, avec un horrible sang-froid,
proscrit l'usage de la prière, qui, certainement, est re-
commandée en termes les plus clairs dans toutes les
pages de la Bible. Il a fallu par conséquent qu'ils avouas-
sent, comme ils le font, la ressemblance de leurs doc-
trines avec celles de leurs maîtres, les philosophes de
l'antiquité. Et à quoi pourrait être utile la prière, si,
comme l'a imaginé Luther, le libre arbitre de Vhomme
a fait irréparablement naufrage par te péché d'Adam.
Pour être sauvé il n'est pas nécessaire de bien vivre,
mais seulement de croire. Ou encore, suivant ce blas-
phème de Calvin : Les enfants des chrétiens qui ont
reçu le baptême naissent tous en état de sainteté; tous
— 400 —
qui fait le chrétien : Jtistus autem meus ex fide vivit.
Les bons catholiques croient avec humilité tous les
saints mystères de la révélation, l'hérétique les dis-
cute; et c'est là ce que les disciples de Luther et de Cal-
vin ont de commun avec la secte moderne des rationa-
listes. Le catholique dit, avec saint Jean l'évangéliste :
Je crois, Seigneur, parce que vous êtes le Christ, fils du
Dieu vivant, qui êtes venu en ce monde. (Jean, 11.)
Enfin la dernière cause du manque de foi et de certi-
tude parmi les hérétiques, c'est la divergence des opi-
nions et des croyances qui existe parmi eux; car il est
impossible de réunir plusieurs personnes exactement
en une même opinion, lorsqu'il manque une autorité
pour déterminer cette réunion. De là, toutes les vaines
tentatives des anciens proconsuls romains pour réunir
les philosophes sous la loi d'une doctrine uniforme ;
comme dans ce siècle il a été également impossible aux
protestants de se réunir à l'ombre d'une même profes-
sion de foi.
Le principal effet de cette divergence d'opinions
c'est d'engendrer la discorde et de les rendre toutes in-
certaines. Voilà pourquoi, parmi les protestants, au
lieu de dogmes respectables on ne trouve que des opi-
nions contradictoires. Par conséquent aucun protestant
n'a droit d'accuser qui que ce soit d'hérésie. L'Eglise
catholique, toute seule, est en droit de condamner tou-
tes les erreurs; et la tolérance dont les hérétiques se
vantent envers toutes les sectes est moins un mérite
qu'une conséquence de leurs doctrines et de l'incerti-
tude, du manque de foi qui régne parmi e u x ; ils sont
— 401 —
contraints d'étendre cette tolérance jusqu'à l'athéisme;
et la coalition de tous les hérétiques contre l'Eglise ca-
tholique, envers laquelle seulement ils manquent de to-
lérance, est la preuve qu'elle seule est vraie et divine.
Les protestants, obligés de regarder toute religion
comme bonne pour se sauver, sont, par suite de cette
opinion impie, presque obligés d'être indifférents pour
toutes les religions. Or cette indifférence apparaît dans
leur éducation, dans leur enseignement, dans leur culte;
par une conséquence inévitable, leur morale se res-
sent de ces opinions, et ils n'ont point de saints person-
nages. L'Eglise catholique seule peut former des saints
et se glorifier de leurs vertus. Les vices qui régnent
parmi les catholiques proviennent des mauvais exem-
ples de l'hérésie dont l'influence est funeste sur les es-
prits comme sur les cœurs; et de même la probité, les
vertus, les qualités que manifestent quelquefois les chré-
tiens protestants, proviennent desbons exemples que leur
donne le catholicisme, au sein duquel ils vivent civile-
ment, subissant malgré eux son influence salutaire.
Concluons donc: ce qui est très-important et très-
consolant pour nous catholiques, au sujet de ce qui
nous a occupés dans ces deux dernières lectures. Nous
avons vu que l'enseignement de l'Eglise catholique est
facile, accessible à tous, véridique, certain, uniforme,
immuable; que seul il contient toute vérité, inspire tou-
tes les vertus ; seul, il procure toute consolation ; seul,
il excite toutes les espérances ; seul, il élève l'homme à
la sainteté, à la perfection, et le conduit au salut!
Nous avons vu, au contraire, que la méthode ratio-
11. 20
— m—
naliste des philosophes et des protestants conduit à l'a-
bîme de la perdition. Dans la lecture suivante nous
allons voir que les Juifs ne peuvent pas se glorifier da-
vantage de posséder la vérité, d'être dans les voies du
salut.
SEPTIÈME LECTURE
HÉHODE E T LES JUIFS OU OPPOSITION VOLONTAIRE

A LA FOI.

AuJiens autem Herodes, turbatus est, et omnia


Hierosolyma cum illn... et mittens illos in Beth-
léem dixit : ite, et interrogate diligenter de puero;
et cum inveneritis, renuntiate mihi : ut et ego
veniens, adorem eum. (Math, u . )
Mais H é r o d e e n t e n d a n t cela fut rempli de trouble
et tour. J é r u s a l e m avec l u i . . . e t les envoyant à B e t h -
l é e m , il leur dit : allez et interrogez promptemeni s u r
cet enfant; et lorsque vous l'aurez trouvé revenez me
l'annoncer, afin que mol aussi J'aille l'adorer.

INTRODUCTION.

Histoire de l*aveugle-né; son interprétation littérale et allégorique.


— Le JUGEMENT q u e J é s u s - C h r i s t d é c l a r e a l o r s ê t r e venu e x e r c e r d a n s
ie m o n d e e s t c e l u i - c i : l ' a v e u g l e m e n t d o n t il a p u n i tes J u i f s , et fa l u -
m i è r e d e la fui q u ' i l a a c c o r d é e a u x g e n t i l s . — Il c o m m e n c e à e x e r c e r
ce j u g e m e n t d è s sa n a i s s a n c e en é c l a i r a n t les M a g e s , e t en laissant
d a n s l e u r a v e u g l e m e n t les J u i f s e t H é r o d e . — A r g u m e n t .

L'homme a été créé pour la vérité, et le plus souvent


néanmoins, il n'a pas môme l'idée de Palier chercher
quand elle est loin de lui ou qu'il l'ignore; mais en-
core, lorsque la vérité, le prévenant amoureusement,
vient d'elle-même à sa rencontre, s'offre et se manifeste
clairement à lui, il regarde ailleurs pour ne la point
— 404 —
voir, lui tourne les épaules et la méprise ; ou bien en-
core se révoltant contre elle, il l'attaque, la persécute,
et la punit, dans les personnes mêmes qui la lui pré-
sentent, de la bonté qu'elle a eue de le vouloir éclairer.
Cet horrible excès est l'un des plus grands auxquels
l'homme se puisse porter (crime et châtiment à la l'ois
de celui qui le commet). L'histoire évangélique de l'a-
veu gle-né en est u n redoutable exemple. (Jean, 9 . )
Le Fils de Dieu rendit la vue à cet homme par un re-
mède qui au lieu de guérir u n aveugle, paraissait de-
voir l'aveugler plus complètement; car le Seigneur ne fit
que lui oindre les yeux d'un peu de boue, et lui ordon-
ner d'aller se laver dans la fontaine voisine de Siloé,
qui veut dire MESSIE : Lutum fecit, et linivit oculos ejus,
et dixit ei ; Vade et lava in nalatoria Siloe, quod inter-
pretatur Missus.
Le prodige fut instantané et parfait, puisque être
oint de la main du Sauveur, se laver les yeux et voir
aussi bien que celui qui a toujours vu, fut pour l'aveu-
gle-né u n seul et même acte ; et l'Évangéliste par la
merveilleuse rapidité de la narration qu'il resserre en
ces trois mots : «J'allai, je me lavai, je vois, » abii,
lavi et video, a voulu signifier la promptitude et l'in-
stantanéité de l'opération divine.
Le prodige fut un assemblage de prodiges, car les
aveugles-nés n'ont pas seulement, la plupart du temps,
les organes de la vue malades, ils en sont complètement
privés. De plus l'homme qui naît avec des yeux parfai-
;
tement sains, ne voit pas tout d u n coup les objets à
leur vraie distance et distincts l'un de l'autre, mais il
— 403 —
les voit d'une manière vague, confuse et comme s'ils
étaient tous à la fois devant ses yeux ; et ce n'est que
par le secours du toucher, et après un laps de plusieurs
mois, qu'il apprend à connaître leurs distances respec-
tives, à en faire un discernement exact en les séparant
et les distinguant les uns des autres. Jésus-Christ
donc en faisant voir ? aveugle-né de la même manière
que ceux qui ont toujours vu, non-seulement dut lui
créer des yeux d'une perfection et d'une grandeur cor-
respondantes à ceux d'un homme d'un âge fait, et les
placer dans leurs orbites; il dut encore, comme il l'a-
vait fait pour Adam, lui donner en un moment cet
usage de la vue qui ne s'acquiert qu'avec le temps.
Le prodige fut opéré dans un lieu public, en présence
des disciples et de tout le peuple; il eut, pour en rendre
témoignage, tous ceux qui avaient connu Faveugle-né
dans son premier état, et leur nombre était grand, car
le malheureux avait pour habitude de se tenir, en un
lieu fixe, sur la voie publique pour y mendier ; Sedebat
in via mendicam.
Les pharisiens mêmes intéressés à obscurcir l'éclat
d'un si grand miracle avec tous les doutes qu'ils soule-
vèrent, tous les témoignages qu'ils entendirent, toutes
les preuves qu'ils cherchèrent, toutesles enquêtes qu'ils
firent de l'aveugle guéri, de ses parents et de tous ceux
qui le connaissaient, ne réussirent qu'à mettre dans
une plus grande lumière ces deux laits : l'aveuglement
de naissance, et la guérison prompte et parfaite de cet
aveuglement; et avec leur malignité ils ne firent,
comme le remarque Cornelius-A-Lapide, que servir en
— 406 —
aveugles le dessein de Dieu qui voulut que les ennemis
mèmesde Jésus-Christ, parles moyensqu'ils employaient
pour décréditer le prodige, le rendissent certain, avéré,
public, solennel et célèbre, et qu'ils fussent eux-mêmes
malgré eux obligés d'en convenir, de le reconnaître et
de le confesser : Consilio Dei factum est, ut miraculum
fieret testatissimum, et celeberrimum, et Judœis iUud
negare non possent.
En effet, dans le conseil des princes des prêtres, des
anciens et des interprètes de la loi, réunis au pins tôt
et en très-grand nombre pour juger d'un fait qui avait
eu un grand retentissement au dedans et au dehors de
la cité, quelques-uns dirent : « Celui-ci ne peut être n n
homme de Dieu puisqu'il n'observe pas la loi du sab-
b a t ; le Seigneur avait opéré ce miracle un jour de sab-
bat. Non e$t hic homo a Deo, qui sabbatum non cmtodit.*
D'autres, dans lesquels la haine n'avait pas encore
éteint toute sincérité et toute pudeur, répondirent :
« Et comment un pécheur pourrait-il jamais accomplir
de si grands prodiges ? Aîii autem dicebant : Qmmodo
potes thomopeccator hœc signa facere?» En softe que la
diversité des jugements : Et schisma erat inter eos, n'eut
pas lieu sur la réalité du fait, mais sur la sainteté de
son auteur.
Enfin ce miracle, qui n'avait jamais été opéré dans le
monde, et dont le prophète Isaïe avait ditqu'il ne seraitvn
qu'au temps du Messie : Tune aperientur ocuUcœcorum
(fsa., 35), était une preuve nouvelle et la plus claire pos-
sible que Jésus-Christ était le Messie promis depuis
tant de siècles. Jésus-Christ même l'ayant opéré immé-
— 407 —
diatement après le célèbre discours dans lequel il avait
révélé aux Juifs assemblés dans le temple sa filiation di-
vine et son origine éternelle, il voulut prouver par les
faits la vérité de ses paroles auxquelles les Juifs avaient
opposé une horrible résistance, puisqu'ils avaient voulu
lapider le Seigneur qui les avait prononcées ; il voulut
prouver qu'il était véritablement Dieu : Ut cœcum illur
minandO) et per eum quid in generis humani cœcitate
esset facturus, significando, se filium Dei déclarant.
(Gloss.) C'est pourquoi, dit saint Augustin, il se servit
de boue pour guérir l'aveugle, afin de manifester qu'il
était le même Créateur qui avait créé de boue le pre-
mier homme : Voluit docere seipsum esse Creatorem,
qui in principio usus est luto ad hominis formationem*
(Tract, in Joan.)
Maintenant, comment les Juifs accueillent-ils cette
nouvelle révélation de la divinité du Sauveur et de la
vérité de sa mission? Avec l'obstination la plus aveu-
gle, la mauvaise foi la plus inique, la rébellion la plus
obstinée et la plus aveugle fureur. Quoique ces rebelles
diffèrent entre eux dans le secret sur ce qu'on doit pen-
ser de la sainteté du Seigneur, ils deviennent tous una-
nimes pour la discréditer en public. Ils emploient tous
les moyens pour amener l'aveugle guéri à cette opinion,
et ils lui proposent comme un acte de religion de recon-
naître avec eux que celui qui l'a guéri n'est qu'un pé-
cheur. Toute l'assemblée le proclame d'une voix una-
nime en présence du peuple : Da gloriam Deo : nos
scimus quia hic honio peccator est. Lorsque le Sidonien
leur dit : Vous serait-ii venu, comme à nioi> u n désir
— 408 —
de vous faire ses disciples ? Numquid vuitis et vos disci-
puli ejus fieri?lh se montrent scandalisés de cette pa-
role, ils maudissent celui qui Ta prononcée : Maledixe-
runt ergo ex; ils renvoient, comme une malédiction sur
la tète de l'aveugle guéri, la condition d'être disciple de
Jésus-Christ : Tu discipulus ejus sis. Ils parlent du Sei-
gneur avec le plus grand mépris, disant : Nous savons
que Dieu a parlé à Moïse, mais celui-ci, nous ne savons
qui il est, ni d'où il vient : Scimus quia Moysi locutus
est Deus ; hune autem nescimus unde si t.
Lorsque ensuite le Sidonien devint, selon l'expression
de saint Augustin, un prédicateur de la grâce, unévan-
géliste de la vérité : Ecce annuntiator factus est gra-
tiœ, ecce evangelizat; lorsque, quoique idiot, il détendit
la sainteté du Seigneur avec une force et une chaleur
telles que les pharisiens confus ne trouvèrent plus que
lui répondre, au lieu d'admirer cette confession ils
l'appelèrent un être pétri de péchés : In peccatis natus
es totus; au lieu de recevoir avec reconnaissance les pa-
roles précieuses par lesquelles Dieu faisait de nouveau
briller à leurs yeux la vérité, ils l'accusèrent d'insolence :
Et doces nos? Et devenus furieux ces fils du mensonge
effacèrent du livre des Juifs, excommunièrent de la sy-
nagogue, et chassèrent de leur présence comme un mi-
sérable le défenseur intrépide de la vérité ; Et ejecerunt
eum extra Synagogam.
Mais si les Juifs le chassent, Jésus-Christ l'accueille,
car l'ayant rencontré quelque temps après : Brave
homme, lui dit-il, crois-tu au Fils de Dieu? Credis in
Filium Dei? Et qui est-il, répondit le Sidonien, qui est-
— 409 —
il, ô Seigneur, et où est-il? car je suis prêt et je désire
même de croire en ce fils de Dieu sur le témoignage de
votre parole ? Quis est, Domine, Filius Dei, ut credam
in eum ? Alors Jésus-Christ, de l'air de la plus grande
familiarité et de la plus grande douceur : Homme for-
tuné, lui dit-il, tu le connais déjà, tu le vois, tu as pré-
sent devant toi ce Fils de Dieu; et c'est moi qui te parle :
Et vidisti eum; et qui loquitur tecum ipse est. A ces
paroles un rayon éclatant de la lumière divine pénétra
l'humhle esprit du Sidonien ; u n sentiment de vive foi
et d'ardente charité embrasa son cœur fidèle, et dans le
transport de cette foi qu'embellissait l'amour : Oui,
s'écria-t-il, je crois en vous, ô Seigneur, je crois que
vous êtes le Fils de Dieu ; et se jetant à ses pieds, la face
contre terre, il l'adora. At ille dixit : Credo Domine ;
et procidens adoravit eum. Et comme tout ceci arriva
dans le temple, ce fut ainsi que le Fils de Dieu et le
vrai Dieu lui-même reçut pour la première fois dans le
temple, selon les prophéties, le culte de Latrie, l'adora-
tion publique qui lui était due comme Dieu et comme
Seigneur du temple.
Ensuite le Sauveur, parlant en maître et en Dieu, en
présence de tout le peuple, des pharisiens qui l'entou-
raient et qui avaient vu de leurs propres yeux cet acte
solennel d'humble et sincère adoration, prononça ces
paroles tout à la fois consolantes et terribles : Apprenez
de ceci que je suis venu dans le monde pour exercer le
jugement, afin que les aveugles recouvrent la vue et
que ceux qui voient deviennent aveugles : Injudicium
veni in hune mundum, ut qui non vident videant, et qui
— MO —
vident cœei fiâilt. Alors les pharisiens, debout autour
de lui, et qui comprirent bien que le Seigneur enten-
dait parler d'une vue et d'un aveuglement spirituels,
lui dirent .Avec qui et de qui parlez-vous? Sommes-
nous par hasaïd ceux qui de voyants deviendront aveu-
gles? Numquid et nos cœci sutnus? Oui, reprit le Sel*
gneur, je parle à vous et de vous. Oh ! que vous seriez
moins malheureux, si étant effectivement aveugles
vous connaissiez que vous l'êtes ! votre aveuglement se-
rait sans péché. Mais puisque étant aveugles vous avez
l'orgueil de croire et de dire que vous voyez, votre aveu-
glement est criminel et vous resterez ensevelis dans ce
crime : Si cœei essetis, peccatum non kaberetiê. Ntinc
autem dicitis, quid videmus ; peccatum wstrum manet.
Par ces paroles graves et majestueuses dont le Sei-
gneur se servit pour transporter le discours et les idées
de l'ordre sensible à Pohlre spirituel, et de l'aveugle-
ment du corps à l'aveuglement de l'âme, il a donné lui*
même l'explication allégorique du mirâcïe qu'il venait
d'accomplir; il a montré clairement qu'il l'avait ac*
compli, non-seulement pour donner une nouvelle
preuve de sa divinité, mais encore, cotnme dit A-La-
pide, pour donner comme un essai et une figure du
prodige encore plus grand par lequel il donnerait un
jour aux hommes la vue spirituelle de l'âme au moyen
de sa grâce et de sa doctrine : VI significaret se sifmli
modo homines illuminaturum per suam doetrùvam et
gratiam, et que ce miracle comme tous les autres du
Seigneur est en même temps, suivant l'observation cte
saint Grégoire, une preuve de sa puissance comme
— 414 —
Dieu, un mystère, une prophétie, une figure de ce que
dans u û ordre plus noble, dans Tordre spirituel de lâ
grâce et du salut éternel, il devait opérer avec les hom-
mes : Miracula Domini nostriJesu-Christi aliud osten-
dunt per potentiam ; et aliud per mysterium loquuntur.
(Hom., 2.) Si nous donc, continue le même grand doc-
teur, nous ne savons rien de la vie antérieures de cet
aveugle, nous savons au moins quel est le mystère qu'il
nous représente : Quis justahistoriam cœcus iste fuerit,
ignoramm; sed tamen quid per Mysterium significet no-
vimus. L'aveugle est la figure du genre humain, qui, ayant
perdu la lumière céleste dans son premier père, est en-
veloppé dans les ténèbres du péché qui le* conduisent à
la condamnation et à la mort, lorsque tout à coup il est
éclairé par la présence du divin Rédempteur : Ctètus
quippe est genus humanum, quod in parente prittto
elaritatem supernœ locis ignorant, damnationis sUœ
tenebras palitur : sed tamen per redemptoris sui prœ-
sentiam illuminatur. Et saint Augustin avait déjà dit
qu'aucun autre miracle que celui de l'aveugte-né n'avait
mieux figuré la triste condition du genre huirtaiii dans
lequel, le péché du premier homme étant deventl une
seconde nature, l'aveuglement de l'âme est aussi une
maladie naturelle, en sorte que tout homme est aveugle-
né, puisqu'il naît aveugle quant à l'esprit : Cœcus signi-
ficat humanum genus, in quo cœcitas naturalis, quia,
peccanteprimo homine, vitiumpropter naturam induit:
unde secundum mentem omnis komo cœcus natus est*
(Tract, in Joan.)
Et comme en ce qui touche les Juifs, la connaissance
— 412 —
du vrai Dieu et la foi au médiateur futur avaient com-
mencé à se faire j o u r , comme l'aveuglement et les
ténèbres n'étaient pas si profonds parmi eux que parmi
les Gentils nés dans l'idolâtrie et l'infidélité, l'aveugle-
né fut en particulier la figure expressive et fidèle des
Gentils : Hic cœcus a nativitate dénotât Gentiles in
cœca infidelitate natos. (A. Lap.) C'est pour cela,
dit Bède, que Jésus-Christ chassé du temple et allant
rendre la vue à un pauvre aveugle, est la figure de
Jésus-Christ qui, chassé du cœur des Juifs, va éclairer
les Gentils mendiant depuis tant de siècles le pain de
la parole de Dieu et la lumière de la vérité : Postquam
expulsus est ex cordibus Judœorum, transivit ad popu-
lum gentium.
Ces explications données, on entend bien le discours
que le Seigneur fit aux Juifs immédiatement après avoir
reçu l'hommage de l'adoration et de la foi de l'aveugle
qu'il avait guéri. Je suis venu dans le monde pour faire
le discernement des croyants et des incrédules, des bons
et des méchants, des pieux et des impies : ïnjudicium
veni in hune mundum. Je suis venu pour donner les
lumières de la véritable foi à ceux qui, se reconnaissant
enveloppés dans les ténèbres de l'erreur, cherchent cette
véritable foi avec l'humilité de l'esprit et la sincérité
du cœur; par cette foi et par le baptême, ils recevront
en peu d'instants la vue de l'âme, comme le Sidonien,
qui en est la figure, par le moyen de l'onction et des
eaux de la fontaine du Messie, a en peu d'instants
recouvré la vue du corps. Eux-mêmes enfin, de même
que le Sidonien que vous avez vu prosterné à mes pieds,
ils se prosterneront devant moi pour me reconnaître et
m'adorer comme leur Dieu et leur Sauveur: Ut qui non
vident videant. Au contraire, ceux qui, pleins de pré-
somption et d'orgueil, pensent pouvoir se suffire à eux-
mêmes et voir mieux que les autres les choses divines,
sans besoin d'aucun secours spirituel, ces faux voyants,
dis-je, demeureront dans des ténèbres profondes : Et
qui vident cœei fiant. Et vous, ô pharisiens, ô scribes,
vous êtes de ce nombre. Ah ! qu'il vous serait plus avan-
tageux d'être entièrement aveugles, de n'avoir point la
loi et les prophètes, de n'avoir aucune idée du vrai
Dieu et du Réparateur promis ! Et que moins grave
serait le péché que vous faites en ne me reconnaissant
point pour le vrai Messie ! Que si même, connais-
sant votre aveuglement, vous en sollicitiez la guérison,
ma grâce vous guérirait comme elle guérira les Gentils,
et vous seriez alors sans péché : Si cœei essetis, peccatum
non haberetis. Mais puisque vous vous croyez sages et
éclairés, puisqu'avec tous le secours des Écritures, vous
vous obstinez à rejeter celui qui vous est si clairement
montré, et que vous prétendez y voir mieux avec votre
esprit, tandis que vous ne faites que céder à la malice
et à l'orgueil de votre cœur, vous êtes véritablement
aveugles, d'un aveuglement volontaire dont vous ne
guérirez point, mais vous y resterez ensevelis comme
dans u n grave péché, et il restera sur vous comme u n
terrible châtiment. Nunc autem dicitis; quia videmus :
peccatum vestrum manet. En somme, dit saint Augustin,
le discours du Seigneur se réduit à ceci : Que l'humilité
aura éclairé dans la foi de Jésus-Christ les Gentils
— 414 —
ignorants des choses de Dieu, et que l'orgueil, au con-
traire, aura aveuglé les scribes savants et les aura laissés
ensevelis dans les ténèbres de l'infidélité : Humilitas
génies insipientes Christi fide illuminavit; superbia
scribas sapientes infidelitate excœcavit.
Toutefois, ce mystérieux jugement si consolant pour
l'humilité, si terrible pour l'orgueil, ce jugement que
le Seigneur a déclaré dans cette solennelle circonstance,
être venu accomplir dans le monde, il avait déjà com-
mencé à l'exercer depuis sa naissance. De là vient que,
dans les mystères de la naissance du Seigneur, on récite
toujours ce magnifique psaume : « O Dieu ! donnez
votre jugement au roi, et votre justice au fils du roi :
Deus judiciutn tuum Régi da, et justitiam tuam filio
Régis. En effet, ce fils du roi David, ce véritable Salomon,
n'est autre que Jésus-Christ, qui, selon ces paroles du
Prophète, à peine né, a dû exercer dans le monde la
justice de Dieu. Car, dans la grotte même de Bethléem,
où le Seigneur fit sa première apparition dans le monde,
et où il se rendit accessible à la simplicité, à la bonne
loi, au pieux désir des bergers, il s'éclipsa, il se cacha,
il se rendit impénétrable au dédain superbe, à la fausse
sagesse, à la perfidie des Juifs et d'Hérode. Ceux-là déjà
si aveugles, puisqu'ils étaient privés de la connaissance
du vrai Dieu, furent éclairés de la lumière de ses mys-
tères et de sa foi; ceux-ci, au milieu des lumières de
l'Écriture et de ia révélation des Mages, ne virent rien,
ne comprirent rien, et loin d'en tirer aucun profit, de-
meurent plongés plus même qu'auparavant dans leur
aveuglement et leur corruption. Et ainsi, de ce moment
— 415 —
même, ils accomplirent ces paroles du Seigneur ; Ut qui
non vident videant, et qui vident cœei fiant.
Or, comme ces paroles sont comprises dans le mystère
de FÉpiphanie, tel sera Pobjet de la présente instruction :
nous développerons l'histoire évangélique depuis la ve-
nue des Mages à Jérusalem, jusqu'à leur départ de Beth-
léem , espace de temps compris dans ces paroles :
Audiens autem Herodes, turbatus est, et omnis Hiero-
solyma cum illo. Et congregans omnes Principes Sacer-
dotum, et Scribaspopuli sciscitabatur ab eis: Ubi Chris-
tus nasceretur. At ilîi diocerunt ei : In Bethléem Juda;
sic enim scriptum est per Prophetam. « Et tu Bethléem
terra Juda, nequaquam minima es in principibus Juda :
ex te enim exiet Dux, qui regatpopulum meum Israël. »
Tune Herodes, clam vocatis Magis, diligenter didicit ab
eis tempus stellœ quœ apparuit eis. Et mittens illos in
Bethléem dixit; ite, et interrogate diligenter depuero ;
et cum inveneritis, renuntiate mihi ; ut et ego veniens
adorem eum. (Matth., 2.) Et comme nous avons suffi-
samment parlé dans nos instructions précédentes du
mystère de la Miséricorde par l'élection, la révélation
et la foi des Mages, nous nous arrêterons maintenant
en particulier à pénétrer le mystère de justice de la
réprobation, de l'aveuglement, de l'infidélité des Juifs
et d'Hérode. Nous verrons les causes et les effets, le pé-
ché et le châtiment, non-seulement dans Hérode et dans
les Juifs, mais encore dans ces malheureux dont les
Juifs et Hérode furent le type et la figure, et qui par les
mêmes voies consomment le même péché et vont au-
devant de la même peine. L'argument est à la fois ins-
tructif et important. La misère et l'horrible état de l'àme
qui se révolte volontairement contre la vérité et s'obs-
tine à ne la point croire, fera mieux sentir l'heureuse
condition des âmes dociles aux enseignements divins,
et les B E A U T É S D E L A FOI.

PREMIÈRE PARTIE.

E X P O S I T I O N D U M Y S T È R E .

II
L e s M a g e s conduits par la main de D i e u À Jérusalem» pour être LES é v n n -
gélistes de ta n a i s s a n c e d e J É S U S - C h r i s t ET les maîtres d e s J u i f s . — Il
n'est point douteux que s o u s le titre d e R o i D E S J U I F S , ILS n'aient
cherché LE M e s s i e pour l'adorer comme D i e u . — B l a s p h è m e d e C a l -
vin à CE sujet, réfuté d'avance par les p è r e s . — C o m b i e n II est g l o -
rieux pour J É S U S ' C h r i s t que LES M a g e s l'aient cherché s e u l d a n s L'ÉTAT

misérable où IL avait voulu naître, tandis QU'ils ont méprisé H é r o d e et


son fils A r c h é l a i i s nés DANS la grandeur, — La recherche d e s M a g e s
fut une vraie révélation faite aux J u i f s . — H é r o d e ET l e s Juifs E N sont
troublés a u lieu d e s ' E N réjouir. — C e trouble est glorieux pour J é s u s -
Christ.

Ce ne fut certainement pas sans mystère que l'étoile


qui était apparue aux Mages en Orient et qui leur avait
servi de guide dans tout le cours de leur voyage, dispa-
rut tout à coup à leurs yeux, dès qu'ils eurent mis le
pied sur la terre de Judée. Jésus-Christ, dit Théophilate,
par un trait singulier de sa miséricorde, voulut ainsi
obliger les Mages à le chercher dans Jérusalem, afin que
leurs recherches rendissent solennelle et publique dans
la capitale de la Judée la nouvelle de sa naissance :
Occultata ad parvum tempus Stella est, singulari Dei
dispensatione;ubi Judœosinterrogarent, et manifestior
fieret veritas. (In 2, Matth.) Saint Jérôme dit de même,
que tout cela fut disposé de Dieu, afin que les Juifs, ins-
truits par cette interrogation des Mages de la naissance
du Sauveur, ne pussent pas dire un jour, pour se dis-
culper : nous n'en avons rien su, nous n'avons eu au-
cune marque, aucun avis de sa naissance : Deferuntur
Magi stellœ indicio in Judœam, ut Sacerdotes a Magis
interrogatis: Ubi Christus nasceretur, inexcusabiles fiè-
rent de adventuejus. (In 2, Matth.) Aussi, ajoutent en-
core saint Augustin et saint Philate, tandis que Jésus-
Christ usait de miséricorde envers les Juifs, il préparait
contre eux le terrible jugement de justice qu'il était
venu exercer dans le monde. Il voulut qu'aux interro-
gations des Mages, ils répondissent selon la vérité qu'ils
connaissaient, afin que ce nouveau trait de sa bonté
devint un jour pour ceux qui l'auraient méprisé volon-
tairement, un motif de juste condamnation : pour n'a-
voir point voulu croire eux-mêmes au Messie qu'ils
avaient indiqué à des étrangers, et pour avoir crucifié
celui qu'ils avaient d'abord confessé ; Voluit Deus a
Judœis inquiri, ut dum ostendunt in quem non credunt,
ipsa sua demonstratione damnentur. (Aug., Serm. 67 de
Divers.) Ut confiteantur veritatem, et exea damnentur,
quod illum crucifixerint, quem prius confessi sunt.
(Théop. in 2, Matth.) Car pour l'homme indocile et
obstiné, la miséricorde divine se change en justice, la
vérité qui ne l'éclairé point l'aveugle, et la grâce qui ne
le convertit point le condamne.
U . -IL
—m—
Cependant il n'en est pas moins vrai, dit saint Jean-
Chrysostôme, cité par u n très - savant interprète,
connu sous le nom de Y Auteur de Y Imparfait, il n'en
est pas moins vrai que les Mages furent miraculeuse-
ment conduits à Jérusalem, non-seulement comme dis-
ciples, mais encore comme m a î t r e s ; non-seulement
comme croyants, mais encore comme apôtres et comme
évangélistes ; non-seulement pour apprendre eux-mêmes
des Juifs où ils trouveraient le Messie, mais encore pour
annoncer aux Juifs que le Messie était né : Prope Jéru-
salem abscondita est ab eis Stella, ut in Jérusalem coge-
rentur interrogare de Christo simul, et manifestare de
illo. (Imperfect., hom. % in Matth.) Ainsi, ajoute encore
le même Père, le Dieu de bonté, tandis qu'il appelle les
étrangers à sa connaissance, y invite aussi ceux de sa
maison; tandis qu'il attire les gentils, il instruit par
eux les Juifs : Sic domesticos custodes erudit, dum invi-
tât alienos. (Hom. 6, in Matth.) En effet, tandis que
les Mages demandent où est le Messie, Ubi est? ils an-
noncent sa naissance, Natus est. Ils l'annoncent, eux,
hommes gentils, Mages, idolâtres, par une disposition
de la sagesse de Dieu, parce qu'il convenait à sa plus
grande gloire, dit saint Chrysostôme, que les princes et
les maîtres de l'idolâtrie, les adorateurs des faux dieux,
vinssent reconnaître et confesser parmi les Juifs et avec
les Juifs les miracles, la puissance et l'empire du vrai
Dieu : Ad majorem Dei gloriam periinebat; Seipsi quo-
que gentilitatis magistri consonam ferrent deDeipotes-
tate sententiam. (Ibid.) Us l'annoncent cette naissance,
sans énigme, sans mystère, avec une profonde confiance
— 419 —
et une assurance imperturbable : Natus est. Ils l'an»
noncent en l'appuyant du témoignage delà mystérieuse
étoile, signalée dans l'Ecriture comme la marque de la
naissance du Messie : Vidimus enim stellam ejus. Ils
l'annoncent enfin à toute la ville, à tout le peuple, car,
d'après les expressions de l'Évangéliste, il semblé que
les Mages aient été dans toutes les rues de Jérusalem,
répétant à tous ceux qu'ils rencontraient la même de-
mande et annonçant le même mystère : Yenerunt Hiero-
solymam dicentes : ubi est qui natus est Rex Judœorum?
On ne peut douter que par cette demande, les Mages
n'aient entendu parler du Messie, puisque non-seule-
ment le titre de Roi DES JUIFS par lequel ils le désignaient
signifiait comme nous l'avons vu (Lect. 3 , 5), le Messie,
mais leur venue même de si loin pour l'adorer, comme
ils le disaient eux-mêmes : Venimus adorare, donne
clairement à comprendre qu'ils étaient venus chercher
le Roi des Juifs, qui était en même temps le Messie et le
Sauveur des Gentils, tels qu'ils étaient eux-mêmes, et de
tous les hommes.
Calvin, toujours occupé à rabaisser les miracles de
Jésus-Christ, à jeter des doutes sur toutes les preuves
de sa divinité, parce qu'il était arien au fond du cœur
quoiqu'il n'osât point le faire paraître: Calvin, dis-je, a
rêvé que les Mages ne parlaient que d'une adoration de
pur respect, d'un hommage civil que les Juifs avaient
coutume de rendre aux personnes de distinction et par-
ticulièrement aux rois; et il soutient que telle fut en
réalité l'adoration que les Mages rendirent, selon l'É-
vangile, au nonveau-né de Bethléem. Mais cette opinion,
outre qu'elle est un blasphème, est encore une absur-
dité, contredite par le fait même de la venue des Mages de
r o r i e n t , et que les saints Pères avaient d'avance réfutée.
Saint Chrysostôme dit que si les Mages, dans cet en-
fant dont une étoile miraculeuse leur avait annoncé
la naissance, n'avaient cru trouver rien de plus qu'un
roi de la terre, ils eussent été bien dépourvus de sens
et de raison d'abandonner leur patrie, leurs familles,
leurs maisons, leurs parents et leurs amis, pour venir
rendre hommage et s'assujettir à un roi étranger. Eux,
Perses et Barbares, séparés de toute société avec les
Juifs, non-seulement par la distance des lieux, mais
plus encore par la différence de religion : Dementia
fumet, ut Persa aïiquis aut barbarus, nutlumque ha-
hem cum Judaica gente consortium, vellet a domo sua
patriaque discedere, reîinquere amicos et propinquos,
regnoquese alterius subjugare. (Hom. 6, in Math.) Saint
Augustin dit à son tour : Plusieurs autres rois des
Juifs étaient nés avant Jésus-Christ, d'où vient donc
qu'aucun des Mages ne soit venu à leur recherche pour
les adorer? Cum multi nati essent reges Judœorum;
numquid quemquam eorum adorandum Magi quœsie-
runt / (Serm. 35, de Temp.) Rien de plus clair en effet,
les Mages ne peuvent être venus de si loin'rendre cet
hommage éclatant et solennel à un enfant étranger,
qu'autant qu'ils ont cru que ce nouveau Roi des Juifs,
tout récemment né, était très-^tifférent de tous ceux qui
l'avaient précédé sur le trône, et qu'en l'adorant, quoi-
que enfant, ils en obtiendraient le salut de leurs âmes.
Nouitaque régi Judworum* quaïes illic esse solebant.
— 421 —
hune iam magnum honorem longinqui alenigena se de-
beri arbitrabantur. Sed talem natum esse didicerant,
quo adorando se salutem consecuturos minime dubita-
rent. (Ibid.) Et, en effet, ce roi des Juifs n'était pas d'un
âge à pouvoir goûter l'adulation et la récompenser; il
n'était pas assis sur u n trône, il n'était pas vêtu de
pourpre, et son front ne portait pas de couronne. Ce ne
fut donc pas la splendeur jde la cour, la terreur des
armes, la renommée glorieuse des batailles, qui ame-
nèrent aux pieds du nouveau roi des Juifs, d'un pays si
lointain, des personnages si distingués pour l'adorer
avec toutes les marques de la plus grande dévotion. Il
n'y avait encore que peu de jours qu'il était au monde;
il était couché dans une crèche, aussi petit de corps que
pauvre de richesses. Mais les Mages, prémices des peu-
ples gentils, et instruits non par un témoignage h u -
main mais par une révélation du ciel, crurent que
sous ces petits membres était caché quelqu'un de grand
et de divin : Neque enim œtas salteni erat, eui aduiatio
humana serviret; non sub poplite sella regalis; non de
membris perpura, non in capite diadema fulgebat, non
pompa famulantium, non terror exercitus, non gloriosa
fama prœliorum hos ad eum viros ex remotis terris,
cum tanto voto supplicationis attraxerunt. Jacebat in
prœsepio puer, ortu recens, exiguus corpore, contempti-
bilispaupertate. Sed magnum aliquid latebat in parvo :
quod illi primitiœ gentium, non terra portante, sed
cœlo narrante didicerant. (Ibid.)
Saint Fulgence raisonne de môme sur ce sujet, et
voici les belles réflexions qu'il en tire : « Que signifie
—m—
ceci, que les Mages n'étant point Juifs, soient venus cher-
cher le roi des Juifs pour l'adorer? Quel est donc le roi
qu'ils cherchent? Ce n'est point Hérode, qui avait ce
titre de roi des Juifs et qui l'était en effet, c'est Jésus-
Christ : Quid est, ut iste Magi regem Judœorum ado-
randum quœrerent, cum ipsi Judœi non essent? Et
quem regem? Non Herodem, sed Christum. Que signi-
fie qu'ils veuillent adorer un roi de si peu de jours, et
qu'ils ne se soucient point de rendre hommage à Hérode
qui était roi depuis un si grand nombre d'années? Ils
veulent adorer u n roi à peine né et suspendu encore au
sein de sa mère, et ils ne font point attention à Hérode
qui régne sur un grand peuple ? Volunt adorare nuper
natum* nec adorant regem populis imperantem. S'ils
étaient si désireux d'adorer non le roi présent, mais le
roi futur, que ne cherchaient-ils le fils du roi Hérode,
qui était déjà né et qui devait lui succéder ? Archelaus,
son fils, occupa le trône de Judée. Nam et de Hérode Ju-
d&ortim filii jum fuerant nati, qui erant, pâtre mortuo,
regnaturi. Mortuo enim isto Herode, Archelaus in Jn-
dœa regnavit. Chose admirable, en effet ! Archelaus
était né dans u n palais splendide, Jésus-Christ dans
une humble chaumière; Archelaus, dès qu'il fut né, fut
couché dans u n berceau d'argent, Jésus-Christ dans
une crèche. Le premier fut enveloppé dans des langes
précieux, le second fut couvert des vêtements les plus
pauvres; et cependant les Mages ne nomment pas
même Archelaus, et ils adorent humblement Jésus-
Christ. Les Mages ne regardent pas le fils aîné du mo-
narque régnant, et ils vont honorer le premier né d'une
— 423 —
pauvre Vierge. Archelaus natus est in palatio, Christus
in diversorio. Archelaus natus est in argenteo letco po-
situs; Christus autem natus, in prœsepio est brevissimo
eollocatus. Ille pretiosis, iste vilissimis involutus est
pannis. Et tamen ille natus in palatio contemnitur ; iste
natusin diversorioquœriturJlleaMagisnullatems nomù
nalur; iste inventasy suppliciter adoratur. Omnino sper-
nitur primogenitus régis; et muneribushonoratur primo-
genitus pauperculœ mulieris* 0 spectacle aimable, ô
sublime mystère ! 0 roi des Juifs, roi mystérieux et
unique, puisque vous êtes le seul qui soit en même
temps riche et pauvre, humble et élevé! O roi des
Juifs, roi d'une race nouvelle, qui, tandis que vous êtes
encore enfant entre les bras de votre mère, êtes adoré
comme Dieu ! Petit enfant dans la crèche, Dieu immense
dans le ciel; vil dans les langes qui vous enveloppent,
précieux dans les étoiles qui vous annoncent. Quis est
iste rex Judœorum .pauper et dires, humilis et sublimis ?
Quis est iste rex Judœorum, qui portatur ut parvulus,
adoratur ut Deus; parvulus in prœsepio, immensus in
cœlo; vilis in pannis, pretiosus in stellis?
Il est donc évident que les Mages, en cherchant dans
tout Jérusalem où ils pouvaient trouver le roi des Juifs,
lequel, non selon des calculs humains mais selon la
révélation divine était déjà né : Ubi est qui natus est rex
Judœorum? Vidimus enim stellam ejus, ne cherchaient
point un roi terrestre des Juifs, qu'ils avaient sous les
yeux dans la personne d'Hérode et de son fils, mais le
Roi céleste, le Messie, le Sauveur.
Ainsi les demandes des Mages furent une nouvelle ré-
— m—
vélation faite aux Juifs par des personnages étrangers
à tout intérêt politique et humain, et qui ne pouvaient
par conséquent exciter aucun soupçon; ce fut une révé-
lation que le miracle de rétoile confirmait et que les
Mages n'avaient pu inventer. Ce fut une révélation
claire, précise, entourée de toutes les preuves et de tous
les caractères de la vérité. Avec quels sentiments donc,
avec quels transports de reconnaissance et de joie Jéru-
salem et toute la nation juive n'auraient-ils pas dû l'ac-
cueillir? Quelle publique allégresse ne devait pas éclater
à cette nouvelle de la naissance du Messie si longtemps
attendu? Et cependant, qui le croirait! cette nouvelle
apportée par les Mages, au lieu de remplir de joie Jé-
rusalem, y jeta le tumulte et l'épouvante. Hérode crai-
gnit, dit l'Évangile, et toute la ville craignit de lui et
avec lui : Audiens autem Herodes rex, turbatus est; et
omnis Hierosolyma cum illo.
O bon Jésus, ô cher et aimable Jésus ! qu'il est beau
pour nous, vos suivants et vos disciples, de vous voir u n
pauvre petit enfant, et de vous reconnaître, de vous
croire, de vous adorer comme le vrai Dieu et le Sauveur
du monde. Qu'il est beau de vous voir, faible enfant,
du fond de cette misérable grotte où vous êtes couché,
de cet humble berceau où vous vagissez, comme d'un
trône de majesté et de gloire, faire trembler tout un
empire, et par la seule nouvelle de votre naissance,
jeter un roi et tout un peuple dans la consternation et
le désordre. Ah! qui de nous, dit saint Chrysostôme,
ne se sent pas comblé de joie, envoyant Notre-Seigneur,
dans un tel état d'avilissement, déployer tant de pou-
— 425 —
voir et tant de gloire. Qu'Hérode donc et les Juifs, et
toute la ville de Jérusalem tremblent et se troublent!
Quant à nous, nous nous réjouissons de leur trouble,
et nous nous sentons admirablement affermis dans la
foi par cette crainte qu'ils éprouvent : Quis non lœtetur,
dum puer noster adhuc in cunabulis vagit, et rex terrœ
cum toto suo regno timoré dissolviturï (Imperfec, Hom.
2 , in Matth.)
Cependant, quoique les Juifs et Hérode aient été frap-
pés de crainte à cette nouvelle, leur crainte n'a pas eu
les mêmes causes. Cherchons donc ces causes différentes
et traitons-en séparément. Parlons premièrement d'Hé-
rode, secondement des Juifs. La peur qu'ils ont les uns
et les autres de la vérité, nous peut bien servir de m o -
tif et d'un nouvel aiguillon pour l'aimer, la confesser et
la pratiquer.

III

D e s c a u s e s du trouble d ' H é r o d e . — P e i n t u r e de Pâme c o u p a b l e de ce t y -


ran. — L e s M a g e s e u x - m ê m e s s e troublent e n v o y a n t l'étoile. — D i f f é -
rence entre le trouble d e s b o n s , qui l e s sauve, e t le trouble d e s m é -
chants qui les p e r d . — H é r o d e s e trouble parce qu'il e s t i m p i e . —
Exhortation aux g r a n d s de la terre de craindre J é s u s - C h r i s t j u g e .

Quand Jésus-Christ naquit à Bethléem, la grande


prophétie de Jacob, dont nous avons fait mention ail-
leurs (Lec. I, § 8), que le Messie ne viendrait qu'après
que le sceptre juif serait sorti de la maison de Juda et
passé en des mains étrangères, cette prophétie avait eu
déjà son plein accomplissement d'une manière égale-
ment honteuse et funeste pour les Juifs. Hérode, qui
régnait sur eux depuis trente ans, ou qui plutôt les ty-
rannisait, était originaire de lTdumée et étranger aux
Juifs, non-seulement par le sang, mais encore par les
mœurs et la religion, quoique par politique il fit sem-
blant de pratiquer celle-ci. C'était cet Hérode, fils d'An-
tipater, né l'an 65 avant l'ère chrétienne, et dit h Grand,
non pour la gloire de ses actions, mais à cause de ses
crimes, de sa bassesse, de son hypocrisie, qui lui ont
valu une place distinguée entre les plus insignes scélé-
rats dont l'histoire ait gardé le souvenir. Vil de nais-
sance comme de cœur, pauvre de biens comme de ver-
tus, cependant à force d'intrigues, de turpitudes et de
crimes, il parvint à sortir de cet état de bassesse et
d'obscurité. 11 gagna d'abord par ses flatteries l'amitié
de Sextus César, gouverneur de la Syrie, et en obtint
d'être nommé lui-même chef de la Célé-Syrie. Puis
ayant épousé Mariamne, nièce d'Hircan, le dernier des
Machabées, qui réunissait en sa personne la dignité de
souverain pontife et de roi, il fit périr de la manière la
plus barbare ce prince, son parent et son bienfaiteur,
par la faveur duquel il avait été envoyé à Rome auprès
de Pompée. Plus tard, ayant acheté la protection du
triumvir Antoine par de riches présents, il réussit à se
faire nommer d'abord tétrarque, puis roi de la Judée,
et à occuper un trône devenu vacant par sa perfidie et
sa cruauté. Après la bataille d'Actium, où Antoine vaincu
laissa tomber dans les mains de César-Auguste l'empire
romain tout entier, Hérode 6e crut perdu; mais ayant
été à Rhodes se présenter au vainqueur, il sut si bien,
- 427 —
par son hypocrisie et sa bassesse, gagner ses bonnes
grâces, que la possession du royaume lui fut laissée et
confirmée. De ce moment, sa cruauté ne connut plus
de frein ni de bornes; il fit périr Sohême, son confident
et son a m i ; il fit périr le mari de sa sœur Salome, puis
enfin sa propre femme Mariamne, et la mère et le frère
de sa femme, puis tous ses amis, puis les principaux
seigneurs de sa cour, sur les plus frivoles prétextes et
sans aucune forme de jugement, et enfin ses propres
fils, Alexandre et Aristobule, dont il fit étrangler l'un
sous ses propres yeux. Ce qu'Auguste ayant appris, il
s'écria, au rapport de Macrobe : « J'aimerais mieux
être, dans la maison d'Hérode, son porc que son fils. »
« Malim in dornoHerodisporcus esse quam fitius. » Quia
Judœi porcos non mactabant. Rien n'est donc plus
croyable que l'horrible massacre des enfants innocents
de Bethléem par u n tel monstre, après la venue des
Mages. Et comment s'étonner qu'il ait sacrifié à l'amour
du pouvoir les fils des autres, lui qui avait déjà sacrifié
à ce même amour ses propres fils? Tel était l'homme,
ou plutôt le monstre à forme humaine, qui régnait à
Jérusalem quand les Mages y arrivèrent et y publièrent
la naissance du roi des Juifs. Or, ce fut à cette nouvelle
qu'Hérode fut saisi de crainte, troublé et comme hors
de lui-même, et depuis ce jour il n'eut plus un seul
moment de repos. Audiens autem Herodes rexy twr-
batus est.
Mais quoi encore, et pourquoi Hérode craignit-il en
apprenant que le roi des Juifs était né? Saint Grégoire
dit qu'à cette nouvelle de la naissance du Roi du ciel, le
— 428 —
roi delà terre dut se troubler, parce que, toutes les fois
que la grandeur céleste se manifeste en quelque ma-
nière que ce soit, une force secrète, u n instinct mysté-
rieux fait humilier, fait confondre et trembler la gran-
deur terrestre : Cœli rege nato, rex terrœ turbatus est :
quia nimirum terrestris altitudo confunditur; cum cel-
situdo cœlestis aperitur. (Hom. 10, in Evang.)
Mais cependant, dit saint Hilaire d'Arles, toutes les
grandeurs humaines ne sont pas également troublées,
quand on leur annonce la grandeur divine. Les Mages
étaient eux-mêmes des rois et des grands de la terre.
L'apparition de l'étoile qui leur annonça la naissance
du Messie mit bien le désordre dans leur cœur, mais
leur trouble fut ce trouble salutaire qui s'éveille dans
le cœur du pécheur lorsqu'il gémit sous le poids de ses
fautes, qu'il est impatient de s'en délivrer, qu'il écoute
avec docilité la voix divine et qu'il est prompt à lui ré-
pondre. Ce fut ce trouble précieux, fils de la grâce, qui
prépare à une grâce nouvelle, qui change le cœur et le
transforme, qui commence la conversion et l'achève. Ce
fut ce trouble, délicieux au-dessus de tout calme, qui
produit le dégoût du mal, le désir du bien, le méconten-
tement du vice, l'amour de la vertu; qui ouvre la porte
à l'espérance et allume le courage. Ce fut ce trouble en-
fin qui remet dans l'ordre les sentiments qu'il a lui-
même troublés, qui adoucit l'amertume, qui rend déli-
cieuse la douleur, qui couvre de baume la blessure
ouverte, qui rend douces et suaves les larmes qu'il fait
verser, qui conduit dans les voies de la simplicité de la
foi, de l'humilité du repentir, de la confiance du par-
— 429 —
don, de l'enchantement de la charité, et fait éprouver la
consolation, le calme, la paix promise aux pauvres en
esprit et aux humbles de cœur.
C'est pourquoi les Mages, véritable figure, dit saint
Augustin, de l'âme chrétienne qui marche dans les sen-
tiers de la foi, mais avec u n cœur toujours occupé de
l'espérance de la gloire et de la vision divine, tandis
qu'ils demandent où est le Christ, le prêchent; tandis
qu'ils le cherchent, croient en lui, et sans l'avoir encore
vu sont heureux et tranquilles, comme s'ils le possé-
daient ; Annuntiant et interrogant; credunt et qucerunt;
tanquam significantes eos qui ambulant per fidem, et
desiderant speciem. (Serm. 43, de Temp.) Admirez, dit
saint Jean Chrysostôme, la simplicité, la candeur, la
confiance, la liberté, le calme des Mages parlant à Hé-
rode. Afin qu'on ne puisse les soupçonner d'avoir été
poussés par quelqu'un à ourdir des conspirations et des
intrigues, ils font connaître avec ingénuilé la révéla-
tion divine qui leur a été faite, l'étoile qui les a guidés,
l'éloignenient du pays d'où ils viennent, sans laisser
voir la moindre appréhension, la moindre frayeur de ce
peuple qui s'agite et de ce tyran qui frémit : Considéra
eorumvirtutem, qui tam simpliciter et libère egere cum
rege. Etenim, ne subdole missi ab aliquoputarentur, et
ducem sui itineris produnt, et longinquitatem regionis
fatentur ; et fiduciam mentis ostendunt ; neque tu-
multum populi, neque potestatem formidant tyranni.
(Hom. 4, in Matth.)
Mais le trouble d'Hérode est bien d'une autre sorte.
Hérode est un impie. Rien de plus naturel, dit encore
— 130 —
saint Hilaire d'Arles, que de voir l'impiété humaine se
troubler à l'aspect et à l'annonce de la piété divine :
Quid mirum, si pietate nascente, perlurbatur imputas.
Hom. .4, de Epiph.) Il s'émeut donc de ce trouble du
coupable, redoutant le témoignage qui l'accuse, le juge
qui le condamne, le bourreau qui le punit. Son trouble
est celui du pécheur qu'une conscience bourrelée con-
fond, que le remords déchire, que l'obstination endur-
cit, que l'amendement décourage, que la défiance déses-
père. Son trouble est celui de la crainte, crime et
châtiment à la fois du cœur qui l'éprouve, et qui né du
crime, engendre le malheur et la douleur. Mais ce
trouble d'Hérode, trouble de dépit, de rage, de déses-
poir et de fureur, comme le trouble des Mages était un
trouble de foi, de confiance, de paix et d'amour, fut, dit
le docteur déjà cité, un hommage solennel que ce vil en-
nemi de Jésus-Christ fut obligé de rendre à la justice
de son règne, à la puissance de son empire. Car en crai-
gnant que la naissance de Jésus-Christ ne le prive de
son royaume, il reconnaît qu'il a en lui la force de l'en
priver. Quel spectacle donc! un roi orgueilleux et su-
perbe, vêtu de pourpre, environné de gardes, tremble et
pâlit en présence d'un enfant de quelques jours, d'un
enfant couvert de pauvres langes dans une méchante ca-
bane : Velit, nolit, Christum regem fatetur, quando se
ab eo regno
y putat esse peliendum. Ecce jacentem in
prœsepio pertimescit armatus; contremiscit humilemrex
superbus y et abjectam infafitiam, ac vagientem expa-
vescit œtatem, in obvolutum inpanis metuit purpuratus.
(Hom. 4 , de Epiph.).
— m—
0 grands et heureux du siècle dont l'orgueil, les mi-
sères et les crimes, plus grands encore éclatent à tra-
vers ce luxe, ce pouvoir et ces ornements somptueux
dont vous les couvrez, pensez, dit saint Augustin, que
vous aussi vous vous trouverez un jour face à face avec
Jésus-Christ, seuls alors, sans suite et sans faste, accom-
pagnés seulement de vos vices. Que ferez-vous alors, que
direz-vous? Quelle sera votre contenance devant le tri-
bunal majestueux de ce Dieu dont la naissance a causé
tant d'effroi à des rois superbes? Comment soutiendrez-
vous le visage menaçant, le regard sévère de ce Dieu,
quand il s'apprêtera à prononcer votre jugement, de ce
Dieu qui fît trembler le crime quand il parut sur la
terre comme Sauveur? Ah! craignez-le, croyez-moi,
craignez-le avec humilité d'esprit et sincérité de cœur,
lui qui maintenant, roi glorieux, est assis à la droite de
son Père, et qui fit pâlir et trembler l'impiété sur le
tïône, lorsqu'il n'était encore qu'un petit enfant enire
les bras de sa mère : Quid autem erit tribunal judican-
tis, quando superbos reges timere faciebat nativitas in-
fantis ? Pertimeant reges ad patris dextram jam seden-
tem; quem rex impius timuit adhuc matris ubera lam-
bentem. (Serm. 30, de Temp.) Oroi puissant et miséri-
cordieux tout ensemble, dont le glaive est évité par la
pratique sincère de la religion, et ne saurait l'être par
les excès et la rébellion de l'impiété : A gladio hujus ré-
gis nemo erit crudelitate, sed pietate securus. (Serm. 35,
de Temp.)
— 432 —

IV

Suite do même argument sur le trouble d'Hérode. — II se trouble encore,


parce que, usurpateur du trône de Judée, il craint en Jésus-Christ un
compétiteur au royaume. — Belles paroles des Pères à Hérode sur
la folie de cette crainte. — Les hommes politiques qui craignent le vi-
caire de Jésus-Christ ne sont pas moins insensés.

Hérode, à la nouvelle de la naissance de Jésus-Christ,


ne se troubla pas seulement comme impie, mais comme
r o i ; non-seulement par religion, mais par politique.
D'abord parce que, comme le fait observer saint Jean
Chrysostôme, les gardes qui éloignent la foule du palais
des grands, n'en éloignent pas la crainte. La crainte est
plus fréquente et plus cruelle sous leurs routes dorées
que sous les toits de chaume; tandis que les hommes
d'une humble condition, semblables à des arbres plan-
tés dans les vallées, demeurent paisibles et en sûreté au
milieu des agitations de la politique, les grands au con-
traire, les hommes d'État, au moindre bruit, à la moin-
dre nouveauté, tremblent pour leur pouvoir, comme ces
arbres placés sur les hauteurs et que le moindre souffle
d'air agite et secoue. Semper grandispotestas majori ti-
mori subjecta est; sicut rami arborum in excelso posita-
rum, etiamsi levitis aura flaverit, commoventur. Sic et
sublimes homines in culmine lignitatum exisientes, etiam
levis nuncii fama conturbat. Humiles autem, sicut in
convalles plerumque in tranquillitate constant, (Imper-
fec, in 2, Matth.)
—m —
Mais, outre ce motif commun à tous ceux qui, pour me
servir de l'expression d'un roi infortuné, ont le malheur de
régner, Hérode, dit Drutmar, avait une raison particu-
lière d'être troublé par la nouvelle qu'apportaient les
Mages. Il savait bien qu'il n'était pas de la race royale
de David, à laquelle appartenait le trône de Juda. Il se
rappelait que le corps sanglant de son bienfaiteur Hircan
lui avait servi de marchepied pour monter au trône, et
qu'il n'y avait d'autre droit que ceux que donnent l'in-
trigue et la cruauté. La conscience de ce vol tenait son
cœur dans une perpétuelle agitation, et pour la calmer,
il avait eu l'idée de faire brûler tous les exemplaires des
ivres saints, toutes les chartes et monuments publics
qui contenaient la généalogie des anciens patriarches et
des anciens prosélytes, par lesquels la famille de David,
subsistant encore, pouvait prouver la légitimité de sa
descendance et disputer à Hérode et à ses successeurs
leur droit au trône de Judée. Quelle fut donc la surprise
d'Hérode, lorsqu'il vit les Mages lui annoncer que, quoi-
qu'il eût fait massacrer Hircan et toute sa famille pour
éteindre absolument la dynastie légitime; le vrai, le lé-
gitime roi des Juifs venait de naître pour lui redeman-
der ce trône usurpé dont il se croyait le possesseur pai-
sible. Le voilà tombé dans l'abattement et dans le
désordre : Herodes ideo turhatus est, quia ipse sciebat
qui non esset de regali progenie David : et quia per
fraudem regnum quœsiiesseL Etiam et ipse aliquando
jam scripturas adurere jussisset; ne quaposteris suis vel
deprœscripto veteri quœstio moverelur; existimansquod
si indicia publica sustulisset, nullis aliis testimoniis cla-
n. 28
rerepotuisset, qui de patriarcharum, vel proselytorum
veterum génère dimanaret. (ln% Matth.)
Il est vrai que les Mages lui parlèrent d'un roi Messie :
puisque, comme nous lavons vu (Lettre 3, 5), les mots
roi des Juifs signifiaient le Messie. Mais, Hérode, quoi-
qu'il professât la religion juive, n'était pas très-spiri-
tualiste; il s'était, comme ses sujets, formé du Messie
une idée toute terrestre, d'un roi qui par la force des
armes devait arracher son peuple au joug de l'étranger,
relever le trône de David et régner sur les ruines des
rois de la terre. Il ne s'arrêta donc pas aux autres q u a -
lités que pouvait avoir le Messie; il remarqua seulement
ces mots : Roi des Juifs. Cette parole, dit saint Augus-
tin, appela toute son attention et lui fit redouter dans
Jésus-Christ, u n émule, u n compétiteur, u n rival : Et-
rodes, audito régis nomme, tamquam œmulus contre-
miscit. (Serm. 67, de Divers.) Mais, ô folles idées, ô
vaines frayeurs, dit à Hérode saint Hilaire d'Arles, Jé-
sus-Christ n'est point venu pour ravir la gloire d'au-
trui, mais pour donner la sienne, il n'est point venu
pour dépouiller les rois de la terre, mais pour donner
le royaume du ciel ; pour acquérir dignité et puissance,
mais pour soufl'rir l'injure et l'affront; pour orner sa
tête d'une couronne de pierres précieuses, mais pour
porter une couronne d'épines, pour fouler aux pieds des
sceptres brisés, mais pour être élevé, parmi les outra-
ges, sur une croix: Non ad hoc venerat Christus ut alie-
nam imaderet gloriam, sed ut suam donaret;nec ut
regnum terrestre perciperet sed ut cœleste conferret:
non, inquam, ve%xerat ad potestates, dignitates que ra-
— 435 —
eidndas, sed ad contumelias et injurias perferendas.
Non ad hoc venerat, ut sacrum illud caput ad diadema*
tum gemmam, sed ut ad coronam spineam prœpararet.
Non, inquam, ad hoc venerat, ut constitueretur super
sceptramagnificus, sedutcrucifigereturillusus. (Hom .11,
Epiph.)
Saint Léon parle ainsi à Hérode : Le Messie est plus
grand que ton empire; le Maître du monde ne peut
vouloir être enfermé dans les limites de ton royaume.
Ce Messie que tu crains de voir régner à ta place dans
la Judée, règue déjà comme Dieu sur le monde entier :
Superfluo Herodes timoré turbaris. Non capit Christum
regio tua ; nec mundi Dominus potestaiis tuœ poiest esse
contentus angustiis. Ubique régnât, quem in Judœa reg-
nare non vis. (Serm. 4, Epiph.)
Saint Fulgence, enfin, adresse cette apostrophe tou-
chante à ce tyran insensé et cruel : O roi insensé, d'où
vient ton trouble et que crains-tu ? tes craintes sont
vaines et chimériques. Ce roi, dont les Mages t'ont an-
noncé la naissance, n'est point venu faire la guerre aux
rois, mais pour les gagner par sa mort miraculeuse à
son empire spirituel. Il n'est pointue pour hériter de
ton trône, mais puur que le monde entre dans l'héritage
de la foi. Il n'est point venu pour combattre en vivant,
mais pour triompher en mourant. 11 n'est point venu
pour se faire une armée, à force d'or parmi les nations,
mais pour verser son sang pour leur salut : Quid est,
quod sic turbaris Herodes? inanisest turbatio tuai Hex
iste, qui natus est, non venit reges pugnando superare,
sed moriendo mirabiliter subjugare. Nec ideo natus est,
— 436 —
ut tibi succédât; sed ut ineummundus fideliter credat.
Non ut pugnetvivus, sed ut triumphet occisus; nec ut
sibi de gentibus auro exercitum qucerat; sed ut pro
salmndis gentibus sanguinem suum fundat. (Serm. de
Epiph.) Insensé que tu es de craindre un successeur
dans celui en qui la foi devrait te montrer un sauveur.
Si tu croyais en lui, tu régnerais un jour avec lui. Et de
même que tu as reçu de lui ce trône d'un moment, tu
en recevrais un éternel ; car enfin, quoique le royaume
de cet enfant ne soit pas de ce monde, c'est lui seul ce-
pendant de qui découle tout pouvoir, c'est par lui seul
que les rois régnent. Dieu, en effet, parle ainsi de lui-
même dans FÉcriture : « C'est par moi que les rois ré-
gnent sur la terre : Inaniter invidendo timuisti succès-
sum, quem credendo debuisti quœrere salvatorem. Si in
eum crederes, cum eo regnares. Et sicut ab illo acce-
pisli temporale regnum t acciperes eiiam sempitemuyn.
Hujus enim pueri regnum non est de hoc mundo, sed
per ipsum regnatur in mundo. Ipse enim sapientia Dei,
quœ dicit inproverbiis; per me reges régnant. (Ibid.) Ce
petit enfant est le Verbe de Dieu; s'il t'est possible de
combattre contre Dieu, juges-en toi-même ; tu prépares
ta propre ruine sans t'en apercevoir. Ce petit enfant
que les Mages appellent le roi des Juifs est en même
temps le Créateur et le Seigneur des anges. Au lieu de
craindre cet enfant qui vient de naître, que tu ferais
mieux de craindre le Juge tout-puissant! Non, non, je
le répète, ne le crains point comme l'héritier de ton
trône, crains-le comme le juste et sévère vengeur de tes
crimes. Ab \ que tu serais heureux si, au lieu d'inter-
— 437 —
roger les Mages avec astuce pour les surprendre, tu les
accompagnais pour l'adorer! Puer iste verbum Dei est.
Si potes contra Dei sapientiam cogita. In tuamperni-
ciem versaris et nescis. Puer, qui nunc a Magis dicitur
rex Judœorum, idem Creator est et Dominus angelorum.
Quapropter cujus times infantiam nascentis, magis ti-
mere debes omnipotentiam judicandis. Noli ergo eum
timere regni tui successorem; sed time infidelitatis tuœ
justissimum damnatorem. Utinam cum Magis adoran-
tibus etiam tu pariter adorares; et non Magos ad eum
fraudulenta calliditate mandares. (Ibid.)
Un semblable langage pourrait être tenu à beaucoup
d'hommes politiques de nos jours en qui les i n j u s t e
défiances, les vaines et chimériques craintes d'Hérode à
l'égard de Jésus-Christ semblent avoir passé à l'égard
du Vicaire de Jésus-Christ et de son Église. Indifférents,
tranquilles en face des progrès chaque jour croissants
du libertinage, du philosphisme, de l'impiété, seuls et
vrais ennemis de la sûreté des États et de la stabilité
des trônes qu'ils ébranlent et sapent dans l'ombre, les
politiques de nos jours ne craignent que le souverain
pontife et l'Eglise catholique. O insensés que vous êtes
de craindre que celui-là vous veuille ravir votre auto-
rité, dont la parole vous la conserve! Qu'il veuille vous
ravir la couronne, celui sans le secours duquel aucune
couronne n'est sûre sur aucune tête ! Et que cette Eglise
veuille jeter le trouble et le désordre dans vos Etats,
cette Eglise, dis-je, dont les doctrines de moralité, de
sacrifice, de justice, de concorde, de paix, sont l'unique
garantie de Tordre et du bonheur des Etats. Et cepen-
— 438 —
dant vous avez appris, par une triste expérience, ou
du moins vous auriez dù apprendre ce que vous pouvez
et valez sans l'Eglise et sans Dieu ! Comme vous vous
êtes séparés plus ou moins ouvertement du seul pou-
voir conservateur qui existe sur la terre, parce qu'il est
le seul dont la raison immédiate et la racine soit dans
le ciel et dont les sublimes prérogatives soient inscrites
au livre de la révélation, vous êtes forcés de chercher
vos alliés dans vos propres ennemis; et tandis que vous
vous applaudissez de vous être soustraits à la tutélaire
influence de l'Eglise vous êtes jetés, par une terrible
nécessité et une justice sévère, sous la dépendance bien
autrement grave, humiliante et funeste de votre peu-
ple. O pauvres Herodes, doublement malheureux, et parce
que le mal vous menace, et parce que vous en craignez
le remède ! Ah! ouvrez les yeux une fois et ne soyez
plus du nombre de ces insensés qui craignent celui qui
les défend et ne les combat point; qui les aime, et ne les
trahit point; qui les guérit et ne les frappe point; qui
les sauve, et ne les perd pas : Illic trepidaverunl timoré,
ubi non erat timor. (Psal., 52,)
— 439 —

Narration s u r le t r o u b l e d e s J u i f s . — II s e m b l e a u p r e m i e r a s p e c t i n -
compréhensible. — Les Pères lui a s s i g n e n t d i v e r s e s c a u s e s . -— L a
plus vraie parait c e l l e - c i : l e s Juifs étant mauvais craignirent dans
le Messie le r é f o r m a t e u r e t le v e n g e u r d e l e u r s v i c e s . — L a t h é o p h o b i e
ou c r a i n t e d e D i e u , e s t le s i g n e d e P â m e p é c h e r e s s e , l e d é s i r d e D i e u ,
au c o n t r a i r e , e s t la m a r q u e d e l ' â m e en é t a t d e g r â c e . — L e nom d e
D i e u , e t t o u t ce q u i e n r a p p e l l e l ' i d é e , é p o u v a n t e les i m p i e s , console
l e s j u s t e s d a n s l a v i e e t d a n s la m o r t . — B e a u d i s c o u r s d e s a i n t P i e r r e
C h r y s o l o g u e s u r ce s u j e t .

L'Evangéliste ajoute donc qu'au discours des Mages,


Hérode ne fut pas le seul à se troubler, mais que toute
la ville de Jérusalem se troubla avec lui et comme lui :
Audiem autem Herodes rex, turbatus est : et omnis Hxe-
rosolyma cumillo.
Or que signifie cela ? Pourquoi Jérusalem se trouble-
t-elle avec Hérode et tremble-t-elle avec lui. Qu'Hérode
se trouble et tremble à la nouvelle de la naissance du
roi des Juifs, rien de plus naturel; le nom seul du roi
légitime a coutume de jeter la consternation et le re-
mords dans l'âme d'un injuste usurpateur. Hérode a
donc raison de se troubler, dit Eutyme, à un si funeste
avis, parce qu'il craint de voir surgir un prince qui le
vienne dépouiller, lui et ses enfants, d'un trône qu'il
n'a acquis qu'à force de crimes et d'infamie : Herodes
quidem jure turbatus est. Nempe timens de regno suo,
filiorumque suorum. (In 2 , Matth.) Mais la ville entière
de Jérusalem, demande le même interprète, quelle rai-
son a-t-elle de se troubler d'une nouvelle qui devrait
— 440 —
plutôt la combler de joie ? Quelle plus heureuse nouvelle
pour un peuple opprimé sous le joug d'un tyran, sous
le poids d'une domination étrangère, que la naissance
du roi légitime et national qui doit le délivrer ? Il y avait
encore pour les Juifs une raison d'un ordre plus élevé,
de se réjouir à cette nouvelle. Quelle nouvelle en effet
plus agréable pour le peuple choisi, dépositaire et hé-
ritier de la promesse du Messie, que d'apprendre que
ce Messie, si longtemps attendu, si souvent prédit et
demandé, depuis quatre mille ans, avec tant de larmes
et de prières, était né enfin pour racheter et consoler
son peuple. Quel spectacle plus rempli de joie pour les
Juifs fidèles, quel avènement plus glorieux pour leur
nation, que celui d'un roi de leur sang, si grand dès sa
naissance qu'il attire des contrées les plus éloignées
des princes étrangers pour le reconnaître et lui rendre
hommage : Tota autem civitas quare turbatur? Atqui
gaudere ipsam magis oportuit, quodipsi rex natus esset,
quem olim prophetœ Salvatorem et Redemptorem Israël
prœnunciaverant; et gloriari quod statim a cunabilis
Persas ad sui adorationem attraheret. (Ibid.) Et bien
non, au contraire, Jérusalem et son peuple tout entier,
en apprenant la naissance de celui dont aucun Juif fidèle
n'avait rien à craindre et dont tous avaient à espérer,
au lieu de montrer de la joie laisse voir le même
trouble qu'Hérode ; au lieu d'espérer, s'épouvante avec
Hérode. Quelle est donc cette étrange crainte et quelle
en peut être la cause ?
Quelques-uns pensent que le trouble de Jérusalem
vint de ce qu'elle craignit qu'Hérode enflammé deja-
— m—
lousie et de fureur contre ce nouveau roi des Juifs qui
venait lui disputer le trône, n'opprimât davantage le
peuple, déjà assez malheureux sous son joug tyranni-
que; car comme la lutte des vents soulève les mers,
ainsi les querelles des rois troublent les peuples : Quia
rex Judœus surgere dicebatur :ne forte Herodes iratus
Judaico régi, genus ejus vexaret. Nam quemadmodum,
certantibus ventis, mare concutitur; sic, regibus adver-
santibus sïbi, populus regni vexatur apud imperfect.
(Hom. % in Matth.) Mais ce motif ne semble pas plau-
sible. Assurément les Juifs savaient et croyaient (les
malheureux le croient encore ou du moins disent le
croire), que le Messie devait délivrer le peuple choisi de
tout esclavage, de toute oppression, et rétablir le trône
de David avec une splendeur nouvelle. Le vrai motif
donc du trouble des Juifs fut la perversité de leur cœur.
L'Evangéliste, en disant que toute la ville de Jérusalem
se troubla avec Hérode, semble avoir voulu montrer
leur association dans le même péché et le même châti-
m e n t ; telle est l'opinion des Pères. Saint Jean Chrysos-
tôme dit : « Il est dans l'ordre qu'Hérode craigne. 11
est de fait roi des Juifs; il doit craindre naturellement
et pour lui et pour ses enfants, la naissance du roi des
Juifs de droit. Mais Jérusalem, quelle raison a-t-elle
de craindre en apprenant la venue de Celui que les pro-
phètes avaient annoncé devoir être un Sauveur bienfai-
sant et u n puissant libérateur? Savez-vous pourquoi
les Juifs le craignent? parce qu'ils sont ces mêmes Juifs
d'un esprit si dégénéré, si ingrats, si durs et si pervers,
qui se révoltèrent mille autres fois contre Dieu, tandis
—m—
qu'il les comblait de biens; les mêmes qui avaient p r é -
féré la honteuse et pesante servitude de l'Egypte à la
liberté glorieuse à laquelle il les avait miraculeusement
appelés : Consequenter Herodes, utpote rex, sibipariter
et liberis suis formidat. Hierosolyma vero quam tan-
dem habuit causam timoris; cum certe iUnm adesse au-
dierit, quem Salvatoremejus beneficum et Hberatorem
prophetœ prœdixerant? Quanam igitur ratione turbati
sunt Judœi? De ipsa inimirum pravitate sententiœ,
quapriusaversabanhtr Dominum bénéficia conferentem;
et tam gloriosœ ; quam consecuti abeo fuerant, lïberlali
prœferebant miserabiliter illam, quam in jEgypto susti-
nuerant servitutem. (Hom. 6, in Matth.) Ainsi, hélas!
beaucoup de chrétiens qui vivent dans l'esclavage de
leurs vices et de leurs péchés se troublent à l'annonce
d'une fête prochaine, d'une prédication, d'un moyen
quelconque de conversion et de salut, parce qu'ils ai-
ment l'opprobre de leurs liens et de leurs fers. Ces
lâches chrétiens, s'il leur arrive quelquefois de prier
Dieu de les appeler à lui et de les convertir, craignent,
comme il arrivait à saint Augustin encore pécheur,
d'être trop vite exaucés : Timebamne cito exaudire$ me.
(Confes.) Ils craignent de passer trop vite de la servi-
tude du démon à la douce liberté des enfants de Dieu.
Comme la lumière du soleil offense et fatigue les yeux
malades, ainsi dit, Emissène, les Juifs ayant malades les
yeux de l'esprit, se troublèrent et ne purent soutenir la
vue de la splendeur divine de Jésus-Christ, venu pour
les éclairer, et c'est pourquoi ils ont été comparés, par
les prophètes, aux oiseaux de nuit, qui voient un peu
— 443 —
dans le crépuscule du soir, mais ne peuvent supporter
la lumière et deviennent aveugles durant le jour. Sic
infirmi oculi, visa htmine, perturbari soient. Bene au-
tem isti taies inprophetarum librisper illas ares signift-
cantur, qaas diesexcœcat, noxilluminât. (C. in 2 Matth.
En u n mot, reprend saint Jean Ghrysostôme, les Juifs
étaient devenus méchants et injustes. Ils se troublèrent
donc à la naissance de Jésus-Christ, parce que l'iniquité
ne peut supporter la présence de la justice. Turbantur,
quia de adventu justi nonpoterant gaudere iniqui. (ïm
perf., hom. 2, in Matth.)
Écoutons enfin saint Pierre Chrysologue q u i , insis-
tant sur la même idée, dit avec cette véritable éloquence
d'or qui lui a valu son nom : « Que le roi Hérode se trou-
ble , qu'il cherche et recherche dans son esprit des
moyens criminels contre un successeur légitime, il n'y
a rien là d'étonnant; mais Jérusalem, mais les princes
des prêtres, mais les scribes, quel motif pouvaient-ils
avoir de s'associer à ces craintes et à ces desseins per-
vers? Esto quod Herodes rex, amore regni, successoris
timoré, çoactus sit talia moliri. Quare Hierosolyma,
quare principes, quare scribœ. (G. Serm. 3, Epiph.) Le
motif, le voici : Parce qu'à un peuple devenu profane et
iippie, il ne peut convenir d'apprendre la naissance d'un
Dieu sur la terre. Parce qu'un serviteur infidèle craint
son maître, u n coupable son juge, un rebelle le monar-
que contre lequel il s'est révolté. Quare ?Quia nasci non
mût prof anus Deum ; servus Dominum, judicemreus,
rebellisprincipem, perfiduscognitorem. (Ibid.) Jérusalem
était descendue au dernier degré de la corruption et du
— 444 —
péché. Le despotisme, la tyrannie d'Hérode, étaient tout
ensemble le fruit et le châtiment de la méchanceté des
Juifs. Un tel monarque était digne d'un tel peuple. A
un peuple méchant, un roi pire, tel est Tordre ordinaire.
Hierosolyma varia se contaminatione perfuderat. (Ibid.)
Les prêtres avaient profané les choses saintes. Le su-
prême sacerdoce, de perpétuel qu'il devait être selon
l'institution divine était devenu temporel et annuel,
afin que les vingt-quatre chefs des familles sacerdotales
pussent le posséder, chacun à son tour. Le gouverne-
ment romain, païen de religion, en donnait l'investi-
ture au plus offrant. La simonie du chef se reproduisait
plus scandaleuse dans les membres ; le sacerdoce infé-
rieur mettait à prix l'absolution des péchés ; ils faisaient
un commerce sacrilège de la piété et du pardon. Sacer-
doles profanaverant sancta; et peccata vendentes, in
queslum veniam pietatemque converterant. (Ibid.) Les
scribes, c'est-à-dire les docteurs et les interprètes de la
loi, en avaient altéré le sens, accru ou restreint à leur
gré les obligations. Ils avaient changé en moyens de
tromper, en éloquence vaine et donnant la mort, la doc-
trine du ciel, la science du salut, la règle de la vie.
Scribœ doctrinam cœlestem, scienliam salutarem, vitale
magisterium in suum sensum, in perfidiœ lapsum, in
lethale vaniloquum commutavérant. (Ibid.) Voilà donc
pourquoi ces hommes se troublent à la naissance de
Jésus-Christ ; ils craignent qu'il ne vive, car, s'ils n'en
ont pas la pensée perpétuellement présente, ils ont au
moins ce pressentiment confus du coupable qui craint
le supplice. Ils entendaient, comme dans Tintime du
— 445 —
cœur, une voix secrète et menaçante qui leur disait, que
sous peu ils seraient livrés a la moquerie ignominieuse
du monde, jetés dans l'opprobre, chassés du temple,
privés du sacerdoce, dépouillés des riches revenus pro-
venant des offrandes des Juifs pieux; et que ce Messie
venu pour leur salut, ne serait venu, par leur faute, que
pour consommer leur ruine : Hinc est quod Christum no-
tant nasci, vivere timent, quia noverant se mox ignomi-
niœ dandos y tradendos approbriis, ejiciendos templo,
privandos sacerdotio, oblationum munere vacuandos.
(Ibid.) C'est pourquoi, tout enflammés comme ils étaient
du feu des voluptés et des passions, possédés de l'orgueil,
perdus de luxe, ivres de vanité, dégradés par tous les
vices ; comme ils ne croyaient point à la possibilité du
repentir de leur part, ils ne croyaient point à la pos-
sibilité de la miséricorde de la part de Dieu : Semel
enim cupiditate inflammati, capti pompa, vitiissau-
ciati, vanitate ebrii, madefacti luxu, quia de correc-
tionenihil cogitare poterant, de venia nihil sperabant.
(Ibid.)
Ce terrible mystère d'iniquité se renouvelle tous les
jours parmi les chrétiens. Regardez ces misérables, vic-
times infortunées des désordres de leurs passions et des
habitudes du vice, qui est devenu comme leur nature
propre, sans lequel ils ne peuvent vivre et dont il leur
semble qu'ils ne peuvent se dépouiller; il ne leur reste
plus de liberté que juste assez pour se rendre coupable ;
de foi, que ce qu'il leur en faut pour croire à Dieu;
mais ils haïssent ses lois, ils redoutent ses jugements,
ils désespèrent de la miséricorde et du pardon : Sir
Christum venire non vult, qui superatus illecebris sœ~
culi, de pœna trépidât, de venia nihil prœsumit.
Ah ! de même que la rage qui inspire l'horreur de
l'eau, dont elle recevrait sa guérison, est pour le corps
une affreuse maladie, de même la théophobie ou hor-
reur de Dieu est une horrible maladie pour l'âme, puis-
qu'elle lui fait haïr celui seul qui la pourrait guérir.
Les Juifs étaient atteints de cette effroyable maladie de
l'esprit, à cause de leur profonde corruption et de leurs
vices, lorsqu'ils se troublèrent à la nouvelle de la nais-
sance du Messie, et c'est de cette maladie que sont tour-
mentés les philosophes matérialistes, les incrédules,
les voluptueux de nos jours. Tandis que chaque parole,
chaque objet qui leur rappelle l'idée de Dieu, de sa reli-
gion, de ses lois, de l'âme, de l'éternité, les trouble, les
jette dans le désordre, les fait pâlir et trembler et excite
en eux une espèce d'irritation indéfinissable, d'accès
nerveux, semblables à ceux que les odeurs pénétrantes
éveillent dans les tempéraments délicats; ils regardent,
ils fuient avec mépris les saints temples, les ministres,
les cérémonies, les discours, les solennités. De là vient
l'horreur de la mort, parce qu'il est impossible que le
sang de l'homme ne se glace pas dans ses veines, lors-
qu'il pense au moment où Dieu frappera à la porte de
son cœur par une dernière maladie et le citera à son
tribunal. Et, en effet, quand vient ce moment fatal, ces
hommes qui avaient mis leur gloire à mépriser Dieu,
qui avaient fait leur paradis du plaisir des sens, voyez-
les, dit saint Grégoire, comment ils jettent çà et là des
regards effarés, comme ils tremblent de tous leurs mem-
— 4*7 —
bres, comme ils s'efforcent de retenir u n souffle de vie
afin de paraître le plus tard possible devant le tribunal
du souverain Juge: Aperire judicipulsantinonvult, qui
exire de corpore trépidât; et videre eum, quem contemp-
sisse se meminit,judicem formidat, (Hom. 13, in Evang.)
Au contraire, les âmes pieuses et fidèles sentent un
goût, une joie particulière dans les exercices de reli-
gion, dans les pratiques de piété, dans Fusage fréquent
des sacrements, dans l'audition de la parole sainte et
du divin sacrifice, dans toutes les choses enfin, dans la
présence de toutes les personnes qui leur parlent de
Dieu ou qui le rappellent à leur pensée et à leur amour.
Le saint nom de Dieu, les noms si doux de Jésus et de
Marie sont pour ses oreilles une musique ravissante et
un baume délicieux pour kurcceur, qu'ils remplissent
de tendresse et de confiance. Heureuses les âmes qui
éprouvent de tels sentiments, car c'est là avoir faim et
soif de la grâce, de la vertu et de tout ce qui y conduit :
faim et soif à qui Jésus-Christ a promis qu'elles seront
éternellement rassasiées dans le ciel : Beati qui esuriunt
et sitiunt justitiam, quoniam ipsi saturabuntur
(Matth. 5.). Et quoique, sans une expresse révélation de
Dieu, personne ne puisse savoir certainement s'il est en
état de grâce ou de péché : Nescit homo utrum amore,
an odio dignus sit. (Eccl., 9.) Cependant il existe, se-
lon saint Bernard, des signes et des indices par lesquels
on peut juger avec une très-grande probabilité de la si-
tuation réelle d'une âme. Or, comme u n des signes les
moins équivoques de la maladie et delà mort spirituelle
de l'âme est la répugnance, le dégoût des choses spiri-
tuelles, et, bien plus encore, la peur, l'aversion de Dieu
et de tout ce qui en rappelle l'idée, de même que le dé-
goût de toute nourriture saine est la marque d'un esto-
mac malade; au contraire, un des indices les plus con-
solants et les plus certains qu'une âme est saine et
qu'elle vit de la vie spirituelle de la grâce, c'est préci-
sément cette faim et ce goût qu'elle a des choses divi-
nes, cette sainte joie qu'elle éprouve lorsqu'elle entend
parler de Dieu, ou qu'elle pense soit à lui-même ou à
ses mystères, soit à ses saintes lois; car le goût des ali-
ments salubres dénote u n estomac sain. Ces âmes heu-
reuses, toujours occupées de la crainte d'offenser Dieu
et de le perdre, crainte qui éloigne d'elles tout sommeil
dans une confiance funeste, éprouvent cependant une
joie profonde. Du fond de leur cœur s'élève de temps
en temps cette voix secrète de l'Esprit-Saint dont parie
saint Paul, et qui les assure qu'elles sont bien au nom-
bre des fils de Dieu : Ipse spiritus testimonium reddit
spiritui nostro, quod sumus Filii Dei. (Rom., 8 . ) En
sorte que, tranquilles par la grâce de ce témoignage,
tranquilles par la conduite chrétienne de toute leur vie,
pleines d'espérance dans une miséricorde qui n'a point
de limites, lorsqu'arrive la dernière maladie par laquelle
Dieu les appelle à lui ; elles vont au-devant, dit saint
Grégoire, l'esprit assuré, le cœur prêt et ouvert, le re-
gard plein de joie et le front serein; car elles savent
qu'elles ne vont point à un juge, mais à un père qui, les
prenant entre ses bras et les comblant de bénédictions,
les mettra en possession de leur céleste héritage :
Qui autem de sua spe et operatione securus est, pulsanii
— 449 —
confestim aperit, quia lœtus judicem suslmet; et cum
tempuspropinquœmortisadvenerit; de gloria rétributio-
ns hilarescit. (Ibid.) A i n s i , dit encore saint Pierre
Ghrysologue dans ce beau sermon que j ' a i déjà cité,
ainsi le fidèle laboureur, assidu à accroître par son tra-
vail les revenus du sol qui lui a été confié, désire évi-
demment que son maître en vienne jouir, sûr qu'il est
d'en être loué et récompensé : Bonus villicus, quando
copiosum fructum continuo labore conquirit, venire
dominum suum ad lucrum suum capit, suum concupis-
cit ad gaudium. Ainsi l'ouvrier diligent, qui s'est ac-
quitté du travail qu'on lui a donné à faire, désire la
prompte arrivée du père de famille pour en recevoir le
prix convenu : Diligens operarius, quando opus suscepti
laboris expierait, ut mercedempercipiat, patrem fami-
lias desiderat advenire. Ainsi le soldat sincèrement dé-
voué à son roi, après avoirdéfendu son nom avec courage
dans les combats et avoir remporté une honorable vic-
toire, attend impatiemment sa présence, qui lui appor-
tera la récompense et le repos qu'il a mérités par ses
sueurs et ses blessures : Devotus miles post conflictum,
post victoriam, prœsentiam régis exoptat, ut prœmiis
sudores et vulnera remuneratione compenset. Et de
même ainsi le chrétien qui, par la pratique continuelle
de toutes les vertus, a triomphé de l'orgueil et de la cor-
ruption du monde, soupire après la venue de Jésus-
Christ qui le rendra participant de son éternel triom-
phe : Sic ad palmam suam cupit venire Christum; qui
beila mundi; indefessavirtute, prosternit. Faisons donc

le bien, continue saint Pierre Chrysologue, faisons le


ii. 29
— 450 —
bien, évitons le mal, fuyons le vice, attachons-nous à
l'exercice de la véritable vertu, oublions les biens et les
intérêts présents, pensons sérieusement aux biens à ve-
nir, et avec tous les transports de notre cœur achemi-
nons-nous vers ce royaume céleste pour lequel nous
avons été créées, vers ce triomphe qui nous est promis,-
vers cette gloire qui nous attend, vers cette couronne
qui doit nous rendre à jamais heureux : Fratres, facia-
mus botta, declinemns a malis; fugiamus vitia, rirtules
sequamur : dissimuiemus prœsmtia, fulura cogitemus;
no$trum petamus adregnum, nostram veniamus ad pal-
mata; optimus ad gloriam tendamus votis omnibus, ad
coronam. (Ibid.)

VI

D e s s e i n cruel d'Hérode a p r è s avoir réuni le sanhédrin et l'avoir inter-


rogé fort au long sur le Heu où d e v a i t naître le M e s s i e . — H a p p e l l e
le» M a g e s e n secret, il leur parle a v e c u n e a s t u c e et u n e hypocrisie
profonde. — P o u r q u o i ? H é r o d e est le t y p e d e s h y p o c r i t e s . — L'hypo-
crisie* vice commun à tous les p é c h e u r s , à t o u s les hérétiques, à tous
l e s i m p i e s . — S a m a l i c e et son châtiment.

Fille et compagne de la lâcheté, la froide barbarie


est assise d'ordinaire snr le trône des tyrans. Un tyran
ne sait aucune autre manière d'étouifer ses inquiétudes
et les craintes qui le dévorent, que de verser le sang de
ceux qui les font naître. C'est pour cela que la première
pensée d'Hérode, dans le désordre où le jeta la nais-
sance d'un nouveau roi des Juifs, fut de l'immoler, dès
sa naissance, à sa sûreté, à son repos, à sa fureur. Mais
— m—
où lè trouver cet enfant, pour le punir du crime d'avoir
par sa naissance troublé le cœur d'un usurpateur impie
et injuste. Je sais que la venue du Messie (disait Hérode)
est annoncée dans les Écritures avec toutes ses circons-
tances. Puisqu'elles en indiquent le temps, elles en au-
ront aussi sans doute indiqué le lieu. Les prêtres, les
docteurs et les anciens du peuple qui lisent ces Écritures,
qui les ont entre les mains, qui les enseignent et les in-
terprêtent, doivent le savoir. Il dit, ou plutôt il pense
ainsi, et il ordonne aussitôt que le sanhédrin soit
réuni, qu'il n'y manque pas un seul des princes des
prêtres, un seul des scribes ou des docteurs qui inter-
prétaient la loi et l'expliquaient au peuple : Et congre-
gans omnes principes sacerdotum et scribaspopuli. On
voit par là qu'Hérode disposait du conseil sacré, qu'il y
commandait en maître, et que ce premier et vénérable
corps de la république juive était à genoux devant lui
comme le reste de la nation. Tyranniser la religion,
opprimer les conscience, fut toujours l'ambition des
tyrans, le comble et la perfection de la tyrannie.
11 parait clairement établi par le texte sacré, que,
dans cette session extraordinaire du grand conseil des
prêtres et des docteurs juifs, Hérode ait voulu inter-
venir en personne ; sans doute pour faire lui-même les
demandes opportunes à son dessein et recevoir les ré-
ponses. Cachant, en effet, sous le masque de la plus
profonde hypocrisie son trouble et ses projets de car-
nage et de sang; se montrant comme animé d'un sen-
timent et d'un intérêt religieux, lui qui n'avait d'autres
sentiments, d'autres intérêts, que ceux d'une politique
— 452 —
impie et cruelle, il demande au Sanhédrin: si c'était en
ce temps, et en quel lieu pouvait être né le Christ ou le
Messie, d'après les prophéties et les traditions : Scisci-
tabatur ab eis, ubi Christus nasceretur.
Les prêtres et les scribes juifs, s'ils ne les avaient
pas dans le cœur, les avaient au moins perpétuellement
sur les lèvres, ces saints oracles des prophètes relatifs au
Messie, dit Euthyme. Objet de leurs désirs, de leur
attente et de leurs prières : Dicta prophetica librosque
in ore habebant. (In 2, Matth.) Ils purent donc répondre
immédiatement et sans ambignité à la demande d'Hé-
rode : Le Messie doit être né en Bethléem de Juda,
puisque le prophète Michée s'exprime ainsi : Et toi, o
Bethléem, terre de Juda, tu n'es pas la dernière entre
les principales villes de Judée, car de toi sortira le chef
qui gouvernera mon peuple d'Israël. At illi dixerunt ;
In Bethléem Juda, sic enim scriptum est per prophe-
tam; Et tu Bethléem terra Juda, nequaquam minima
es in principibus Juda; ex te enim exiet dux, qui regat
populum meum Israël. Cette réponse, dit Emissène, par
où les prêtres et les scribes parurent confirmer le dis-
cours des Mages : Que le Messie pourait très-bien, en
ce temps, être né à Bethléem; au lieu de calmer le
trouble d'Hérode, l'accrut encore. Ainsi son trouble se
changea en crainte, et sa crainte en épouvante: Timor
additur timori; et qui Magorum verbis pertubatus fue-
ratj iterum scribarum et sacerdotum responsione terre-
tur. Quomodo enim terreri non poterat, qui suo tem-
pore Christum natum audiebat ? (In 2, Matth.)

Mais dissimulant encore ce nouvel accès de trouble et


— —
de crainte, il fait venir les Mages dans son palais, il
s'entretient avec eux, mais en secret : Tune Herodes
clam vocatis Magis. Et pourquoi en secret ? première-
ment, dit saint Pierre Chrysologue, parce que Pâme
hypocrite, la conscience fourbe et méchante déteste
toute publicité d'action, et aime à tout faire par des in-
trigues cachées; et puis Hérode avait l'intention d'agir
en voleur et en assassin; or, le voleur rode durant la
nuit, et l'assassin dresse ses embûches en secret : Oc-
culte vocat, quia palam nihil audet shmdata mens,
conscientiadolosa. Occulte vocat Magos, quia fur amat
noctem, latro in occulto tendit insidias. (Serm. 158.)
Secondement, les tyrans craignent toujours le peuple
qu'ils oppriment ; et Hérode savait bien qu'il était dé-
testé des Juifs, non-seulement comme tyran, mais encore
comme étranger. Il ne voulut donc point, dit Euthyme,
donner de l'importance à son entretien avec les Mages
sur la naissance du Messie, afin de ne point éveiller par
de semblables discours dans l'esprit du peuple, l'idée
de la possibilité d'un changement de souverain : Quia
timebat Judœos, ne ipsi puerum serbi subjicent. Nam
sciebat quod Judœi eum odio haberent, quia ipse de alie-
nigenis erat. (In 2, Matth.) De plus, ajoute Aimon, les
Juifs, depuis longtemps faits à la révolte, auraient pu
non-seulement concevoir le désir de ce changement,
mais même exciter un soudain tumulte, et courir en
foule sur la trace des Mages, à la recherche de cet enfant
dont ils venaient d'apprendre la naissance; et, l'ayant
trouvé, chasser Hérode du trône pour y placer un roi de
leur nation, promis depuis tant de siècles. De là, vient
— 434 —
qu'Hérode cherche à savoir des Mages, le plus secrète-
ment possible, tout ce qui concerne cette affaire si déli-
cate: Quia timebat,ne forte Judœi ingérèrent se illi
uero, qui nuntiabatur n alus : uthaberent regem, ho-
minem suce gentis, etHerodem de regnodejicerent. (In 2,
Matth.) Enfin, si les tyrans, djtEutbyme, sont toujours
soupçonneux, Hérode avait plus de raison qu'aucun
autre de craindre les Juifs, comme étant de la même
race et du même sang que le Messie. Il ne voulut donc
pas traiter publiquement avec les Mages, afin que de
ses demandes et de leurs réponses, non plus que des
instructions qu'il voulait donner à ces mêmes Mages,
les Juifs ne pussent conclure qu'Hérode machinait la
mort du Messie, machination qu'ils auraient pu prévenir
pour sauver la vie du roi légitime, et l'arracher aux
cruels desseins du tyran : Quia suspectos habebat Ju-
dœos, nempe Christi cagnatos, nec voîebat, ut ipsi audi-
rent quœ interroyalurus aut prœcepturus erat; ne forte,
intelligentes Judœi quod ei insidiaretur, servarent ipsum
tamquamproprium regem. (In 2, Matth.)Mais qu'Hérode
connaissait peu, dit saint Chrysostôme, ses vils esclaves,
les Juifs! Non, non, il n'y avait point à craindre que
ces fils dégénérés d'Abraham, fissent aucun mouvement
en faveur du Messie qii'ils détestaient déjà, à peine né,
plus qu'Hérode lui-même; puisqu'ils ont fini parle cru-
cifier, après l'avoir clairement connu pour le Fils de
D i e u : Nesciens Herodes , quia majores inimici erant
Christi Judœi, quam ipse. Postquam enim manifeste
cognaverunt eum esse filium Dei, tune crucifixerunl
eum. (Imperfec. Hom., 2, in Matth.)
— 455 —
Renfermé donc en un secret entretien avec les Mages,
Hérode s'informa d abord, dans les plus petits détails,
de l'apparition de l'étoile miraculeuse, des signes aux-
quels ils avaient reconnu que cette apparition annon-
çait la naissance du Messie, et surtout du temps où elle
avait commencé de leur apparaître, pour juger de là lui-
même en quel moment devait être né cet enfant que
l'astre annonçait : Tune Herodes, clam vocatis Magis,
diligenter didicit ab eis tempus stellœ, quœ apparuit eis.
Car, étant résolu, dit u n interprète, à prendre tous les
moyens pour s'en défaire, il voulut s'assurer du temps
et du lieu de sa naissance, afin que s'il ne parvenait pas
à le découvrir et à le tuer seul, il put, en tuant tous les
autres enfants du même âge et du même lieu, le com-
prendre au moins lui-même dans ce carnage ; Ut si
Christum invenire non posset, saltem, nativitatis tem-
pare cognito, qui solus occidi nonpoterat, simul cum
cœteris ejusdem œtatis pueris necaretur. (In Gat. aur.)
Aussi, lorsqu'il eut appris des Mages ce qu'il désirait
savoir pour remplir les calculs de sa cruauté : Vous
voilà certains, leur dit-il, que le Messie que vous cher-
chez, doit être né à Bethléem. Allez donc en cette ville,
interrogez, cherchez avec tout le soin possible et cer-
tainement vous le trouverez ; et lorsque vous l'aurez
trouvé et que vous aurez rempli envers lui les devoirs
de votre religion et de votre piété, je vous ordonne de
repasser ici à votre retour, de me venir trouver et de
m'apprendre où il est, afinque,moi, aussi jepuissealler
le reconnaître et l'adorer : Et mittens illos in Bethléem
dixit ; ite et interrogate diligenter de puer o ; et, eum in-
veneritis, renuntiate mihi, ut et ego veniens adorem
eum. 0 infâme imposteur, dit saint Jean Chrysostôme
en rapportant ce discours d'Hérode; ô hypocrite sans
pudeur! il affecte le zèle pour cacher la fraude; il dit
vouloir adorer le Messie qu'il est impatient de mettre à
mort : Simulant sollicitudinem ut celaret deceptionem:
neque enim adorare, sed pcrimere Dominum cogitavit.
(Hom, 1, ex variis.) Et saint Fulgence, transporté lui
aussi du même sentiment d'indignation, dit au tyran :
O incrédulité impie ! ô méchanceté frauduleuse ! ô scélé-
ratesse calculée ! Le sang innocent de tant de milliers
d'enfants, que tu as versé après, a suffisamment décou-
vert le féroce dessein que tu nourrissais dans ton cœur
contre cet enfant envers qui tu affectes une si grande
piété : O calliditas fictal o incredulitas impial o nequi-
tia fraudolental sanguis innocentium, quem fudisti,
testatur quid de hocpuero facere voluisti. (Hom. 5.) Et
remarquez, ajoute saint Chrysostôme, le profond a r t i -
fice de cette malice consommée. Par tout ce qui s'est
passé, et parles paroles mêmes des mages, Hérode juge
que ces saints hommes étaient animés des sentiments de
la plus sincère piété, du plus tendre amour envers
Jésus-Christ, et qu'il était impossible, par ruse ou par
promesse, de les induire à conspirer avec le roi usurpa-
teur contre le roi Messie, qu'ils étaient venus chercher
de si loin et à travers tant de fatigues et de périls. Que
fait donc cet impie? Voyant qu'il ne peut les séduire, il
s'efforce de les tromper, il affecte la piété envers Jésus-
Christ, tandis qu'il aiguise l'épée avec laquelle il veut
le percer ; et il cache sous l'hypocrisie de ses paroles la
— 457 —
perversité de son cœur : Vidit Herodes magnant devo-
tionem Magorum circa Christum : quia non poterat eos
nec blandimentis flectere, ut consentirent internecioni
régis futuri, propte ruem tanti itineris laborem susce-
perant. Cum vidit ergo quod aliud facere non posset,
illos ipsos decipere cogitavit. Devotionem promittebat,
qui gladium acuebat, et malitiam cordis sui humanitatis
colore depingebat. (Imperfect., Hom. % in Matth.)
Ainsi en usent ces imposteurs détestables lorsqu'ils
se résolvent à perdre en secret quelqu'un à qui ils voient
qu'ils ne peuvent nuire en public; ils se montrent ses
admirateurs et ses amis, afin de gagner sa confiance,
d'endormir sa vigilance, et d'en abuser pour sa perte :
Talis est enim consuetudo omnium malignorum, quando
aliquem in occulto gravius lœdere volunt : humilitatem
itli et amicitias fingunt. (Ibid.) Et remarquez encore, dit
an interprète, qu'Hérode, pour mieux capter la con-
fiance des Mages et surpendre leur bonne foi, affecte
envers Jésus-Christ non-seulement une piété et une
dévotion générale, mais celle-là même que les Mages
éprouvaient et qu'ils lui avaient fait connaître. Comme
ils s'honorent d'être venus à la recherche du Messie,
Herode déclare qu'il y veut aller, lui aussi : Ut et ego.
Comme les Mages avaient protesté qu'ils voulaient
adorer le roi des Juifs et qu'ils n'étaient venus de si
loin que pour cela : Venimus adorare, Hérode dit aussi
que son intention est de l'adorer, et que c'est pour cela
qu'il désire savoir où il est : Ut et ego veniens adorem
eum. lntellexit Herodes quia Magi fidèles jam erant
ejus, quem quœrebant, proptera dicit se velle eum
— 458 —
adorare. (In Cat.) 0 exécrable hypocrisie ! l'impie, le
cruel, feint les sentiments des hommes aimants et
pieux; il parle leur langage, il emploie leurs expres-
sions, il modèle son visage sur le leur, et y laisse voir,
avec une humilité feinte, un désir religieux de se ren-
dre aux pieds de Jésus-Christ sur la trace des Mages;
lui qui, dans son barbare cœur détestait Jésus-Christ
et se riait des Mages.
Ainsi donc Hérode est le vrai type des hypocrites, dit
saint Grégoire : Gujus persona, qui aliiquam hypocritce
designantur. (Hom. 10, in Évan.) Les hypocrites qui,
lorsqu'ils conversent avec des personnes honnêtes et
pieuses, simulent la charité et la religion dans leur lan-
gage, tandis qu'ils ont dans le cœur l'impiété et la
haine. Ils cachent leurs vrais sentiments, ils les dégui-
sent sous le masque de la foi, ils s'unissent aux prati-
ques religieuses des bons; ils en imitent extérieure-
ment la conduite, ils affectent de n'avoir avec eux
qu'une même âme et un même cœur, les mêmes in-
térêts, le même zèle pour la religion et la charité; et
ils font tout cela pour usurper leur estime et obtenir
leur protection; et combien n'y a-t-il pas de ces miséra-
bles qui se servent de la faveur des hommes de bien
pour s'abandonner impunément à tous les vices, ou
pour obtenir des dignités et des emplois auxquels ils
n'ont d'autre titre qu'une immense ambition unie à
une immense bassesse. Ceux-là encore appartiennent à
la grande famille des hypocrites et sont de parfaits hy-
pocrites, les maîtres et professeurs d'hérésie qui se pré-
tendent mus par le zèle de la vérité, tandis qu'au fond,
— 459 —
dans cet enseignement de nouvelles doctrines, ils ne
consultent que leur zèle pour la volupté. Sont encore
de vrais hypocrites tous ces faux philosophes, tous ces
incrédules qui veulent passer pour des hommes supé-
rieurs, qui ne peuvent se résoudre à faire plier leur rai-
son superbe sous les dogmes chrétiens, tandis qu'ils ne
sont en réalité que des âmes dégradées et viles qui
n'ont pas le courage de soumettre leur cœur aux de-
voirs du chrétien. Enfin sont encore des hypocrites tous
ces fabricateurs de schisme et de religions qui mettent
en avant le devoir où ils sont de rendre les peuples in-
dépendants du joug d'un prêtre étranger, tandis que la
passion qui les fait agir est un désir furieux de se ren-
dre eux-mêmes libres et indépendants de toute censure
ecclésiastique et d'étendre sans obstacle leur tyrannie
jusque sur les consciences. Mais, malheur! malheur
aux hypocrites! dit Jésus-Christ dans l'Évangile : Fœ,
vœ vobis hypocritm. (In Evan. passim.) Ce sont les seuls
entre tous les pécheurs que ce Dieu de mansuétude a
traités avec rudesse et sévérité; ce sont les seuls entre
les pécheurs sur lesquels le Dieu de miséricorde n'a jeté
que des regards de colère et de dédain : Circumspiciens
eos cum ira. Ce sont les seuls pécheurs dont le Dieu
Sauveur n'a pas converti un seul, les seuls sur qui il a
prononcé une sorte de malédiction et d'anathème lors-
qu'il leur a dit : Race de vipères, à qui est oté tout
moyen d'échapper à la sévérité de l'éternel châtiment :
Genimina viperarum, quomodo fugietis a judicio gé-
hennes. (Matth., 23.) Ah ! toutes les grandes erreurs,
tous les grands scandales du christianisme ont toujour
— 460 -
eu rhypocrisie pour cause et pour soutien; c'est le
péché qui produit tous les péchés et qui doit, par con-
séquent, s'attendre à tous les châtiments. Malheur donc
aux hypocrites, malheur immense, malheur irrépara-
ble, malheur éternel! Vœ vobis hypocritœ.

VII

C r i m e horrible d'Hérode d'avoir voulu tuer J é s u s - C h r i s t qu'il savait être


le M e s s i e promis au m o n d e . — L e s M a g e s a g i s s e n t près du tyran a v e c
s i m p l i c i t é d e c œ u r ; e t lui parvient à les tromper e n feur faisant p r o -
mettre qu'ils lui découvriront l e Heu o ù ils a u r o n t trouvé J é s u s - C h r i s t .
— Comment D i e u détruit l'horrible dessein d ' H é r o d e et le fait d e v e n i r
le jouet d e c e s m ê m e s M a g e s qu'il s'applaudissait d'avoir t r o m p é s .

Mais voici une réflexion importante. D'où vient que


les Mages, ayant demandé seulement où est le roi des
Juifs, Hérode demande au sanhédrin où doit naître le
Christ : Sciscitabatur ab eh ubi Christus nasceretur ?
Que signifie ceci, ditEuthyme, qu'Hérode s'informe du
Christ, tandis que les Mages ne se sont informés que du
roi des Juifs : Atqui Magi non dixerunt se Christum
quœrere ; cur igitur Herodes de Christo interrogat?
C'est qu'Hérode savait que le Christ (ce nom signifie
Messie) était près devenir. Ayant donc appris des Mages
que le roi des Juifs était né et qu'aucune étoile mira-
culeuse les conduisait vers lui, il comprit bien que ce
roi des Juifs, qu'annonçaient les mages, n'était autre que
le Messie que les Juifs appelaient le Christ, et qui était
à cette époque attendu d'un moment à l'autre : Quia
jamdudum audiebat in proocimo nascittirum esse Chris-
— 461 —
tum. Statimque audiens in Judœa natum esse regem Ju-
dœorum, et quod hune Stella Persis indicasset; intellexit
eum esse, qui dicebatur Christus. (Euthym. 2, in Matth.)
Par cela même s'augmente l'énormité du péché que
commet Hérode en formant le projet de mettre à mort
Penfant de Bethléem, puisqu'il résout avec pleine con-
naissance de faire périr non pas u n homme ou un roi
quelconque, mais u n homme, u n roi, qu'il savait posi-
tivement être le Messie d'Israël, u n roi et un homme
d'une origine extraordinaire, dont un prophète avait pré-
dit depuis le lieu où il devait naître et qu'une étoile mi-
raculeuse, indiquant le temps précis de sa naissance,
avait montré à des rois de l'extrémité de l'Orient pour
les conduire vers lui et le leur faire adorer. C'est donc
d'Hérode, et des princes des prêtres qui furent ses com-
plices dans cet horrible crime, que parle particulière-
ment le roi-prophète dans ce passage : « Les rois de la
terre se sont révoltés et assemblés contre le Seigneur et
contre son Christ : Astiterunt reges terrœ, principes
convenerunt in unum adversus Dominum et adeersus
Christum ejus. (Psal. 2.)
Comme les Mages, dit Théophilate, avaient le cœur
simple et droit, ils ne soupçonnèrent point la ruse et la
malice enfermées dans le discours d'Hérode : Ipsi cum
dolo carerent, putabant et illum absque dolo loqui. (In
Matth.) Il semble même, par le texte évangélique, que
les Mages promirent à Hérode de repasser par Jérusa-
lem et de lui faire connaître le lieu où ils avaient trouvé
le Messie; il semble même que ce fut sur cette promesse
qu'Hérode s'abstint d'envoyer lui-même des émissaires
— m—
â la recherche du nouveau roi des Juifs, d'autant plus
que ces émissaires d'un tyran ambitieux et cruel au-
raient pu exciter des soupçons et faire cacher l'enfant;
tandis que les Mages, au contraire, en leur qualité d'é-
trangers, ne devaient éveiller aucun soupçon par leurs
recherches. Hérode s'en reposa donc tranquillement sur
la diligence des Mages pour trouver le Seigneur, et sur
leur promesse de le lui faire connaître à leur retour.
Pendant ce temps, il se félicitait dans son cœur impie
S'avoir réussi à tromper la simplicité de ces hommes
vertueux et d'avoir tiré de leur bonne foi, de leur piété
et de leur zèle, cette promesse dont il se servait pour
accomplir ses sanglants desseins; il jouissait d'avance
du meurtre et en goûtait les fruits.
Mais, ô tyran, aussi insensé que cruel ! de quoi t'ap-
plaudis-tu ? n'as-tu pas lu dans les Ecritures que la
prudence, l'astuce et les projets humains les plus habi-
lement conduits ne servent de rien contre la sagesse,
la Providence et le conseil de Dieu : Non est sapientia,
non est prudentia, non est consilhim contra Dominum.
(Proverb. 21, 2.) O toi qui penses avoir trompé les Ma-
ges et les avoir fait servir à ta méchanceté, tu es pris
dans tes propres calculs. Jésus-Christ les Magesa appelé
gentils pour en être adoréetnonpourqu'ilsledécouvrent
à qui ne mérite point de le connaître ; le Mage est venu
le prêcher et non le trahir; le Mage aura le bonheur de
le voir et de lui offrir des présents, et toi tu n'auras pas
même la joie de savoir où il est. O Herodes, Magus ado-
rare jussus est, non déferre; testari venit ille, non pro-
dere. Videreitlid tum est ; tibi non est datum inrenire.
_ 4<*3 —

(Prov. 2t.) Saint Fulgence dit encore au tyran : Dê


quoi te flattes-tu? Cet enfant mourra certainement, car
il ne serait pas né s'il n'avait pas voulu mourir. Il
mourra, non point pour satisfaire ta cruauté, mais pour
montrer sa douceur; il mourra, non par les artifices de
la malice d'autrui, mais par l'excès de sa charité; il
mourra, non pour laisser un infidèle régner paisible-
ment sur le trône, mais pour faire régner les fidèles
avec lui dans le ciel ; il mourra, et en mourant il ne
perdra pas un royaume, mais il s'acquerra des rois ; il
mourra, et il ne perdra cette vie de peu de jours que
pour donner aux autres la vie éternelle; il mourra, non
comme esclave du péché, mais comme Seigneur de la
gloire ; il mourra non par la loi de la nécessité com-
mune à tous les hommes, mais par un libre décret de
sa volonté; il mourra d'une manière admirable, d'une
manière miséricordieuse, d'une manière unique et sin-
gulière ; il mourra par sa propre puissance et pour rem-
plir sa divine volonté ; il mourra par charité, au milieu
des tourments, pour ressusciter et régner dans la gloire
sur toutes les nations. Si tu ne connais point la vérita-
ble divinité de cet enfant, regarde cette étoile qui luit
dans les cieux, qui précède les Mages et leur montre la
voie; cette étoile est nouvelle, personne ne l'avait vue
auparavant, car c'est cet enfant même qui vient de la
créer et qui Ta donnée pour guide aux Mages afin qu'elle
les conduise à ses pieds. Cet enfant, couché dans une
crèche, opère des merveilles dans le ciel. Il accepte
d'être porté sur la terre entre les bras comme un en-
fant des hommes, mais il se fait servir dans le ciel
— 464 —
comme un Dieu. Gomment donc, aveugle que tu es,
t'arrètes-tu aux apparences de faiblesse humaine que
tu vois en lui, et n'y vois-tu pas le Tout-Puissant? Et
iste quidempuer certissime morietur, quia, si mori nol~
let, nullatenus nasceretur. Morietur autem non utim-
pleat sœvitiam tuam, sed ut impleat mansuetudinem
suam. Faciet enim eum mori benignitas propria, non
malilia aliéna; morietur, non ut infidelis regnet in sœ-
culo, sed utsecum faciat regnare fidèles in cœlo; morie-
tur, nonutregnumamittat, sed ut regnaturos acquirat;
morietur, non ut perdal brevem vitam, sed ut conférât
sempiternam; morietur non ut servus iniquitalis, sed
ut Dominus majestatis; morietur, non vinculo necessi-
tatis, sed proposito voluntatis ; morietur mirabiliter,
morieturmisericorditer,morietur singulariter, morietur
per propriam potestalem, ut suam in omnibus adimpleat
voluntatem. Ad hoc enim misericorditer morietur, ut
resurgens cunctis gentibus dominetur. Si nescis veram
hujus pueri deitatem, attende stellam in cœlo fulgentem,
Magos prœcedentem, et iter ignoranlibus ostendentem.
Hœc stella nunquam ante apparuit, quia nunc eam puer
iste creavit, et Magis se venientibusprœviam deputacit,
iste puer in prœsepe quidem parvulus collocatur; sed
magnus in cœlo mirabiliter operatur. Permittit se ma-
nibus in terra portari; sed prœcipit sibi cœlestia famu-
lari. Quid est ergo quod infantilem attendis œtatem, et
ejus divinam non intelliyis polestatem ? C'est donc en
vain, conclut saint Hilaire, c'est en vain qu'Hérode
feint de vouloir adorer celui qu'il a juré dans son cœur
de faire mourir. La vérité de Dieu ne craint point les
— 465 —
ruses de la malice humaine : Simulabat adorare quem
conabatur occidere; sed non timet veritas faîsitatis insi-
dias. (Loc. cit.)
Dieu, en effet, découvre aux Mages et à saint Joseph
les horribles desseins d'Hérode ; il défend à ceux-là de
retourner à Jérusalem, il commande à celui-ci de con-
duire l'enfant et sa mère en Egypte. Ainsi tandis qu'Hé-
rode se fie, pour savoir où est Jésus-Christ, sur la pro-
messe que sa malice a extorquée de la simplicité des
Mages, il perd un temps précieux qu'il eût pu employer
à le chercher et découvrir lui-même ; sa sainte famille
s'éloigne tranquillement de Bethléem et se met à l'abri
de ses fureurs dans une contrée étrangère. O Provi-
dence de mon Dieu ! que vous êtes admirable dans vos
voies ! et quel vain recours contre vous que de s'appuyer
sur le mensonge et la perfidie ! Lors même qu'Hérode
fût parvenu à connaître avec certitude le lieu où était
le Messie, Dieu pouvait aveugler les satellites de ce
nouvel Achab, dont le premier avait été la figure, comme
il aveugla ceux qui cherchaient Elisée et ne le recon-
naissaient point, l'ayant sous les yeux; il pouvait, par
des moyens plus terribles encore, rendre impuissante
la fureur d'Hérode ; mais non, celui qui est dans l'usage
d'accomplir ses grands desseins par les voies les plus
simples et qui semblent les plus naturelles : attingit a
fine usque ad finem fortiter; disponit omnia suaviter
(Sapient. 8 ) , v o u l u t , selon la parole prophétique,
qu'Hérode fût trompé par sa tromperie même : Com-
prehenduntur in consiliis quibus cogitant. (Psal. 10.)
Jésus-Christ est sauvé de ses mains par le moyen qu'il
ii. 30
— -466 —

employait pour le prendre et dont il croyait le succès


certain. Hérode pensait avoir abusé les Mages, et après
deux ans passés dans le trouble et la crainte*, il eut la
douleur de voir que les Mages l'avaient abusé : Videns
Herodes quia illusus esset a Magis. (Matth. 2 . ) Cette
conduite des Mages, et cette confusion d'Hérode et des
principaux d'entre les Juifs, avait aussi été prédite par
David dans le psaume déjà cité : « Celui qui habite
dans le ciel se rira d'eux, et le Seigneur se moquera de
leur malignité, puisqu'un moment viendra où, traînés
à ses pieds, il leur fera entendre la voix vengeresse de
son jugement et les courbera sous la juste fureur de son
châtiment : Qui habitat in cwlis irridebit eos, et Domi-
nus subsannabit eos. Tune loquetur ad eos in ira sua, et
in furore suo conturbabit eos.

VHI

Massacre d e s innocents ordonné p a r Hérode; crime horrible, et qui m a u q u t


son b u t . — Q u a t o r z e mille e n f a n t s soiit m a s s a c r é s p o u r a t t e i n d r e J é -
s u s - C h r i s t , et J é s u s - C h r i s t ?eu! é c h a p p e à ce carnage», e t d o n n e a i n s i
u n e n o u v e l l e p r e u \ e d e s a d i v i n i t é . — L e s M a g e s e t les b e r g e r s t r o u -
vent J é s u s - C h r i s t q u ' H é r o d e c h e r c h e en v a i n . — Q u i c o n q u e c o m m u n i e
i n d i g n e m e n t , i m i t e H é r o d e . — A v e c quelles d i s p o s i t i o n s on d o n c h e r -
cher D i e u .

Comme u n torrent longtemps comprimé, si on le dé-


barrasse de l'obstacle qui l'arrêtait, s'élance et roule à
grand bruit, ainsi la fureur cruelle et ambitieuse d'Hé-
rode, après deux ans d'attente inutile, les Mages ne re-
venant point, se précipita dans un excès affreux dont
— 467 —
les annales humaines ne fournissent aucun autre exem-
ple ; car ce monstre, irrité de cet affront des Mages, et
furieux d'avoir laissé passer, sur leur parole, un si long
temps pendant lequel le Messie pouvait s'être échappé
de ses mains, dépouilla toute honte et secoua tout frein.
Enflammé d'une rage prodigieuse, il envoie ses cruels
satellites dans toute la contrée de Bethléem, munis du
registre des naissances, et il y fait massacrer sans choix
et sans pitié tous les enfants nés depuis deux ans, et
dont les interprètes élèvent le nombre à quatorze mille.
Nous aurons ailleurs occasion d'expliquer plus am-
plement le mystère de ce carnage. Pour à présent, nous
nous contenterons d'émettre avec les Pères quelques ré-
flexions convenables à notre sujet.
Et d'abord, ô folle audace! s'écrie saint Hilaire d'Ar-
les, sur ce projet d'Hérode de massacrer les innocents,
ô folie audacieuse, impiété féroce ! En vain tu le médi-
tes, en vain tu l'exécutes ! tu pourras bien faire des
martyrs, mais trouver et immoler Jésus-Christ, t u n e
le pourras pas! Nihil profwis, ferocissimœ impietaiis
audacia l Poteris martyres facere; Christum non pote-
ris invenirc. (Loc. cit.) En effet, ajoute saint Fulgence,
cet enfant nouvellement né ne peut être compris et
trouvé dans le massacre de tant d'innocents qui meu-
ent, parce qu'il est l'attente de toutes les nations; son
sang ne peut être mêlé et confondu avec le sang des au-
tres enfants, parce qu'il doit être versé pour la rémis-
sion de tous les péchés ; et ces enfants mêmes, c'est en
vain qu'ils seraient massacrés s'ils ne devaient pas être
sauvés par son sang : Iste itaque puer qui natus est,
ideo non inveniturin numéro parvulorum morienlium*
quia ipso est expoctatio gentium et sanguis hujus pueri
propterea non cum istorum sanguine funditur puero-
rum, quia solus in remissionem fundendus est peccato-
rum. Et illi omnes pueri inaniter morirentur, nisi hu-
jus sanguine salvarentur*
Les Mages et Hérode cherchent donc en même temps
Jésus-Christ; mais, dit saint Augustin, combien sont
diverses les dispositions de ces personnes différentes qui
cherchent le même objet. Les Mages cherchent en Jésus-
Christ le rédempteur qu'ils espèrent; Hérode le cherche
pour se défaire en lui d'un successeur qu'il craint; les
Mages le cherchent pour en recevoir la v i e ; Hérode le
cherche pour lui donner la mort ; les Mages le cher-
chent pour en obtenir la rémission de leurs péchés ;
Hérode le cherche pour accomplir sur lui le plus grand
de tous les péchés : Herodes timet successorem ; Magi
desiderant rcdemptorem, utrique quœrunt : Magi per
quempossint vivere; Herodes quem cupiatoccidere; iste,
in quem peccatum grande comittat; illi, qui omnia vo-
rum peccata dimittat. (Ser. 0(5, de Divers.) Admirez le
succès divers de ces dispositions différentes. Les Ma-
ges trouvent Jésus-Christ qu'ils cherchent avec un cœur
fidèle; l'étoile, la pruphétie, les Juifs et Hérode, les en-
nemis mêmes de Jésus-Christ, tout le leur indique et le
leur fait trouver; Hérode, dont le cœur est impie, le
cherche en vain; le piège même qu'il tend à la simpli-
cité des Mages et dont il augure u n heureux succès ne
sert qu'aie mettre tkns l'impossibilité de trouver relui
qu'il cherche. ïn^jnté, lui dit saint Augu^lin, tu tues
— 400 — ,
quatorze mille innocents pour la haine d'un seul, et,
parmi tant de morts, le seul que tu'cherches demeure
en vie et échappe au carnage que tu fais à cause de lui
seul : Unum quœritis, et multos occidetis ; et ad unum
qui unus est pertingere non potestis. (Serm. 1, de Innoc.)
Écoutons saint Pierre Ghrysologue : Les Mages, dit-
il, qui ont demandé avec un esprit sincère et pur,
reçoivent une réponse qui les console, les sauve et les
rend heureux. Les ennemis mêmes du Christ leur ap-
prennent où ils le doivent trouver et où ils le trouvent
en effet. Hérode, qui interroge avec un esprit impie, ne
reçoit point de réponse miséricordieuse, et cet avis, ce
message du salut éternel que Dieu lui envoie par les
Mages, et qu'il écoute avec un esprit corrompu et per-
vers, fait sa perte et sa condamnation. Le serviteur opi-
niâtrement méchant apprend la naissance de son sei-
gneur et maître, mais au lieu de Palier honorer, il
complote de le tuer et d'acheter sa liberté du prix de sa
mort. Mais, ô faux calculs, ô desseins insensés! comme
Dieu ne pouvait cesser d'être, ni le Salut périr, ni la
Vie mourir, le serviteur infidèle demeure dans la per-
versité de son dessein. L'impie qui refuse de venir lui
rendre hommage est amené par force à ses pieds pour
entendre sa condamnation, et celui qui a repoussé la
grâce qui l'eût sauvé, est frappé de la sentence qui le
condamne et le perd à jamais : lnterrogantibusnon pie y

datum est sinepietate responsum ; salutis nuncius maie


audientibus convenus est in ruinam. Contumax servus
audit natum Dominum, sed Domino nascenti parât la-
queos, non honorem : mortem prœparat, ut careat ser-
— 470 —
vitute. Sed, quia nec finire Deus, necperire saius, nec
vita poterat inîerire ; permanet in honore Dominus,
servus remansitin crimine, etadpœnam trahilur, qui
ad ob&equium venire contempsit ; capitur ad senttntiamf

qui ad gratiam noluit pervenire.


Ce grand événement fournit aux Pères ample matière à
des réflexions morales de la plus haute importance ; nous
en citerons seulement deux. Saint Gyprieh dit : Ceux-là
sont semblables à Hérode, qui, le péché dans Pâme,
s'approchent de la sainte Eucharistie. Comme Hérode ils
font semblant d'aller au-devant de Jésus-Christ pour le
recevoir et l'adorer dans leur cœur, tandis qu'ils n'y
vont que par crainte des anathèmes ou par respect h u -
main, ne faisant ainsi que l'outrager, lo profaner, et,
comme s'exprime saint Paul, l'égorger pour ainsi dire
dans leur cœur; et au lieu de trouver dans la partici-
pation du saint mystère une augmentation de grâces
qui les perfectionne, ils y trouvent u n crime qui les
perd par la profanation du très-saint corps du Seigneur ;
Sed cave, ne Herodi efficiaris similis, et dicas : Ut et
ego veniens adorem eum; cumque veneris, interimere
coneris; hujus enim similes sunt, qui indigne abutuntur
communione mysterii. Reus est enim, inquam, iste cor-
poris et sanguinis Domini. (De stel. etMag.)
Saint Hilaire, d'Arles, tire encore du même événe-
ment une autre instruction morale; car, dit-il, voici
un grand mystère : Le ciel et la terre ont annoncé au
monde la naissance de Jésus-Christ ; les bergers le trou-
vent malgré leur simplicité et leur ignorance ; les Mages
le trouvent aussi, quoique si loin de lui par la distance
— 471 —
des lieux et par leur ignorance de la vraie religion»
Hérode seul, monarque astucieux et puissant, Hérode,
dont le palais n'est qu'à sept milles de Bethléem ; Hé-
rode, qui dispose de tant de moyens, armes, trésors et
soldats ; Hérode seul ne le trouve point; le tyran reste
impuissant dans la fureur de ses sacrilèges desseins.
Pourquoi? Parce que les Mages sont bons et pieux, Hé-
rode méchant et impie. La mauvaise foi et la perfidie
ne peuvent trouver Jésus-Christ; on ne doit point cher-
cher Dieu avec un secret sentiment de haine dans le
cœur, mais avec u n pieux et sincère désir de foi. L'hu-
milité de la prière aplanit les voies pour aller à lui ; le
sacrifice et l'offrande de soi-même est le moyen de le
trouver et de le posséder ; il faut donc que nous imi-
tions, nous aussi, la foi, la piété, la candeur des Mages,
si nous voulons comme eux trouver notre Dieu : Ecce
cujus terra et cœlum ostendebant adventum ; qui pas-
torum simplicitatem non latebat; quem Magi de ex-
trema JEthyopiœ venientes parte cognoscunt, solus ad
illum non potest rex sacritegus pervenire. Fallitur ergo
stulti furor tyranni ; Christum non potest invenire
perfidia. Deus non crudelitate, sed credulitate quœren-
dus est, muneribus promerendus, orationibus inquiren-
dus. Nos ergo imitemur Magos, si Deum nostrum volu-
mus invenire. (Serm. de Epiph. et Infant., occ.)
Oui, telle est bien la vérité : celui qui veut trouver
Jésus-Christ doit, à l'imitation des Mages, répondre
sans délai et avec une pleine docilité de cœur à son di-
vin appel; il faut qu'il veuille vraiment être éclairé de
sa foi et sanctifié par sa grâce. Avec de telles disposi-
— 472 —
tions on trouve vraiment Jésus-Christ, on le trouve
tout de suite, on le trouve toujours. Dieu est bon, ten-
dre, miséricordieux, pour tout homme d'un esprit hum-
ble et d'un cœur sincère et droit : Quam bonus, Israël,
Deus Us qui recto sunt corde l (Psal. 72.) Qui le cherche
ainsi le trouve; qui le trouve ainsi vit de la vie divine
et est heureux en lui et avec lui pendant toute l'éter-
nité : Laudabunt Dominum qui requirunt eum; vivent
corda eorum in sœculum sœculi. (Psal. 21.) Mais mal-
heur à ces nouveaux Herodes, qui, l'amour de la vérité
sur les lèvres et le mensonge dans le cœur, étudient la
religion, non pour la croire, mais pour la combattre,
qui dissèrent sur la loi divine, non pour en remplir les
obligations, mais pour les éluder : Vœ duplici corde.
(Eccl. 2.) Non, dit saint Grégoire, non, ceux-là ne trou-
vent point Dieu, qui, feignant de le chercher, s'en éloi-
gnent toujours davantage ; et si un jour ils le trouvent,
ce sera le Dieu de justice, le Dieu juge sévère, qui les
condamnera, et non le Dieu doux et clément qui sauve
et rend heureux : Qui dum fincte quœrunt, invenire Do-
minum nunquam merentur. (Hom. 10, i n Evang.)
IX

L e massacre d e s i n n o c e n t s fait connaître au m o n d e la n a i s s a n c e de J é s u s -


Christ. — F u r e u r s d ' H é r o d e après ce crime et désespoir à sa mort. —
Pourquoi J é s u s - C h r i s t permet le massacre de tant d ' e n f a n t s . — Us ont
é t é de vrais martyrs, l e s p r é m i c e s et la figure de tous l e s martyrs
c h r é t i e n s , comme H é r o d e a été celle de tous les persécuteurs du c h r i s -
t i a n i s m e . — J é s u s - C h r i s t nous avertit que nous ne devons pas craindre
u n h o m m e , quel qu'il s o i t , qui ne peut faire du mal qu'à notre c o r p s ,
mais que nous devons craindre D i e u , qui seul p e u t perdre l'âme p e n -
dant toute l'éternité.

Non-seulement Hérode, par l'horrible massacre de


tant d'innocents, ne put trouver Jésus-Christ, mais,
sans le vouloir, il concourut môme à la propagation de
sa gloire et de son nom. De la Judée, en effet, le nom de
Jésus-Christ lut porté à Rome, et de Rome il se répan-
dit dans tout l'univers, avec la nouvelle de ce forfait
inouï, brutal, impitoyable, commis par Hérode, et de
la cause qui le lui avait fait commettre. On sut que le
nouveau roi des Juifs était né, le Messie, attendu en ce
temps, comme l'attestent les auteurs même profanes,
par toutes les nations. O profondeur des desseins de la
sagesse divine, qui a fait de l'acte le plus barbare que
l'homme puisse commettre un moyen de faire connaî-
tre au monde cette naissance du Messie qui est l'acte le
plus éminent de la bonté de Dieu. Il a joint ainsi à une
douloureuse nouvelle de carnage et de sang la joyeuse
nouvelle de la miséricorde et de l'amour ; il s'est servi
d'Hérode, le plus grand ennemi de Jésus-Christ, pour en
en faire, je dirai presque, son premier évangéliste.
Cependant, tandis que Hérode sert par sa cruauté à
glorifier Jésus-Christ, il se couvre lui-même d'opprobre
et devient aux yeux de tout l'univers un objet d'horreur
et d'exécration. Mais que dis-je, aux yeux de l'univers?
il le devient aux siens mêmes. La mémoire de cet affreux
carnage, toujours présente à son esprit, lui ravit tout
sommeil la nuit, tout repos le jour, change en amertume
toutes ses joies et lui rend odieuse sa puissance même.
Depuis ce moment, toutes les furies de l'enfer s'empa-
rèrent de lui, le torturèrent, et en firent l'homme le plus
malheureux qui fût au monde. Aux angoisses du re-
mords et du désespoir la justice divine joignit une hor-
rible maladie qui dévorait lentement son corps. Cette
chair sacrilège produisit une multitude de vers qui,
figure du ver rongeur de la conscience, en dévorait tous
les membres. Ainsi l'impie vit tomber lambeau par lam-
beau ces chairs dénaturées, réceptacle d'une âme impure
et criminelle. 11 passa deux ans dans cet état d'horribles
souffrances de l'âme et du corps, jusqu'à ce qu'enfin, ne
résistant plus à de si intolérables tourments, les uns di-
sent qu'il employa le fer, les autres le poison, pour s'ôter
ce misérable reste d'une vie odieuse ; et en effet, le bour-
reau le plus convenable d'Hérode était Hérode même.
Dans l'excès de sa fureur, il avait ordonné avant de mou-
rir que, dès qu'il serait mort, tous les grands de la Ju-
dée fussent massacrés, ou du moins jetés dans les fers,
afin que le deuil que ce nouveau massacre eût répandu
dans les principales familles et parmi tout le peuple, ai-
— 475 —
faiblît la joie qu'il savait bien que la mort d'un tyran
tel que lui devait exciter partout. Mais ce dessein, ce
dernier soupir delà cruauté d'un cœur barbare, n'ayant
pas été exécuté, l'impie mourut seul, accompagné au
tombeau de la joie des hommes et de la colère de Dieu,
premier et redoutable exemple contre les tyrans persé-
cuteurs de Jésus-Christ et de sa religion, qui ont tenté de
l'étouffer dans le sang dès sa naissance, et qui ayant
imité la barbarie d'Hérode, ont été frappés même en ce
monde d'un châtiment semblable, ne vivant dans la mé-
moire des hommes que comme des noms souillés et in-
fâmes.
Et quant aux innocents immolés par ce monstre, ô
gloire, ô grandeur, s'écrie saint Augustin, ô puissance
de notre roi et Seigneur Jésus-Christ, du Verbe de Dieu,
du Dieu enfant! Hérode, par ce carnage impitoyable de
tant de victimes n'a fait que se charger d'un crime af-
freux; et avant de leur ôter la vie du corps, il a lui-même
tué son âme. Jésus-Christ cependant adoré par les Ma-
ges, confessé par les enfants, de même qu'il trouve des
croyants avant de pouvoir parler, trouve et forme des
martyrs avant d'avoir souffert. Herodes cum cruentissi-
mum cœdemfecit, seipsum tantainiquitaleprimitusin-
terficit. Interea rex noster Christus, Verbum Dei, infans
Deus, Magis illum adorantibus,parmlispro ipsomorien-
tibus, nondum ÏQCutus credentes inveniebat, nondum
passus martyres faciebat. (Serm. 66, d*e Divers.)
Mais comment, poursuit le même saint docteur, com-
ment celui qui, à peine né, se fit annoncer par les an-
ges, prêcher par les deux, adorer par les rois, ne put-il
— m—
pas empêcher que tant d'enfants innocents fussent mas-
sacrés à cause de lui? Il le put sans doute, et il l'aurait
fait, si le meurtre de ces enfants eût été pour eux une
mort funeste et déplorable, au lieu d'être, comme elle
le fut, un passage à une vie immortelle et heureuse. Car
on ne saurait penser, sans offenser la bonté divine, que
Jésus-Christ, venu pour sauver les hommes, n'ait rien
fait pour récompenser ces enfants qui périrent à cause
de lui, lui qui pria sur la croix pour le salut de ceux
qui le mettaient à mort. Nam qui potuit natus habere
prœdicatores angelos, narratores cœlos, adoratores Ma-
gos ; potuit illis, nepro eo morerentur, prœstarc : si sci-
ret illa morte periiuros, et non potius majore felicitate
victuros. Absit, absit, ut ad liberandos homines Christus
veniens, de illorum prœmio, quipro eo interficerentur,
nihil egerit; quipendens in ligno pro eis, a quibus inter-
ficiebatur, oravit. (Ibid.)
O heureux' enfants, enfants bienheureux, s'écrie le
même Père, nés d'hier, et n'ayant pas connu la tentation,
couronnés avant de combattre. Celui-là seul peut dou-
ter que vous ne soyez point de vrais martyrs de Jésus-
Christ, qui doute que le baptême de Jésus-Christ soit
utile aux enfants. Vous n'aviez pas encore, il est vrai,
Page nécessaire pour croire en Jésus-Christ, qui devait
souffrir pour vous, mais vous aviez la chair dans la-
quelle vous pouvez souffrir pour lui qui devait souffrir
pour vous. O beatiparvuli, modonati, numquam tentati,
nondum luctali, jam coronati ! Ille de vestra corona
dubitabit in passione pro Christo, qui etiam baplismum
parvuîis prodesse non existimat Christi. Non habebatis
quidem œtatem, qua in Christum passurum vrederetis ;
sed habebatis quidem carnem, in qua pro Christo pas-
suro passionem sustineretis. (Ibid.)
Sur ce même sujet, saint Fulgence apostrophe Hérode
en ces termes : O tyran insensé et cruel ! par ce carnage,
non-seulement tu n'as pas atteint l'enfant que tu cher-
ê

chais, tu as encore servi, sans le vouloir, ceux que tu as


tués. Par leur âge ils étaient innocents, ils sont devenus
martyrs par ta cruauté. L'enfant de Bethléem qui gou-
verne ce monde qu'il a créé, et qui fait tout ce qu'il veut
et comme il le veut, s'est servi de ton envie furieuse
pour accorder la gloire du ciel à ces âmes saintes. Il a
voulu que leur ennemi le plus cruel leur fit obtenir en
se perdant lui-même u n bonheur que n'eût pu leur pro-
curer leur meilleur ami. Il t'a permis de les tuer pour
les faire triompher de toi et de t a r a g e , et te laissant
l'horreur du crime, il leur a donné la palme de la vic-
toire. Cet enfant au berceau est le Dieu tout-puissant ;
cet enfant qui a bien voulu échapper à ta cruauté par la
fuite est le juge que tu ne pourras fuir. Il ne fuit point
par crainte d'un homme, mais par la disposition de
Dieu ; il ne fuit point par nécessité de se défendre, mais
par ordre d'en haut. Il lui a plu de se retirer en Egypte,
pour se réserver, par une plus grande charité, à un plus
grand supplice. Cet enfant, qui est venu au devant de la
mort, est celui qui dispense la vie. Cet enfant est,, en
même temps, immortel parce qu'il a Dieu pour père;
mortel, parce qu'il a pour mère Marie, et comme il
mourra par sa propre volonté, il ressuscitera par son
propre pouvoir. Et tamen non solum istumpuerum non
invenisli, imo inscius, quod illis prodesset, hoc egisti.
Per sœvitiam quippe tuam facti sunt martyres, qui per
infantiam suam fuerant innocentes. Iste itaque puer qui
mundum creavit, qui mundum régit, qui omnia quœ-
cumque mit facit, hoc egit, ut per tuaminvidiam furio-
sam, illi pueri mortem susciperent gloriosam, et quod
eis, ad salutem suam, prœstare nonposset amicus, hoc,
ad damnationem tuam, faceres inimicus. Ad hoc ergo
permisit te infantes occidere, ut illos de te faceret trium-
phare. Unus enim idemque est Dominus omnipolens,
qui parvulus vagiens; unus idemque est qui tuam cru-
delitatem dignalus est fugere, cujus majestatem nonpo-
tes effugere. Fugit enim non formidine humana, sed dis-
pensatione divina ; fugit non necessitate, sed polcstate.
Ideo autem dignalus est in Jïgyptum fugere, utpostea
crucem dignaretur ascendere : unus enim idemque est
mortis susceptor, vitœque largitor; unus idemque est
immortalis ex pâtre, mortalis ex maire ; propria volun-
tate moriens, propria potestalc resurgens. (Serm. de
Epiph,)
Sur ce même sujet encore, saint Léon fait une ré-
flexion bien belle. Jésus-Christ, dit-il, afin qu'aucun
moment de son existence sur la terre ne s'écoulât sans
miracle, avant même de parler, manifestait la puis-
sance du Verbe de Dieu qui était en lui ; et comme s'il
eût voulu dire dès lors ce qu'il dit depuis dans l'Évan-
gile : « Laissez venir à moi les petits enfants, parce que
le royaume des cieux leur appartient; » à peine né, il
couronnait de petits enfants morts pour lui d'une gloire
nouvelle, et consacrait les prémices de l'humanité pour
— 479 —
montrer que l'homme, à tout âge, peut participer à ses
divins mystères, puisqu'il a rendu capable du martyre la
première enfance même. Christus, ne ullum ei tempus
esset absque miraculo, ante usum linguœ potestatem
Verbi tacitus exercebat; et quasi jam diceret : « Sinite
parvxdos venire ad me, talium est enim regnum cœio-
rum. » Nova gloria coronabat infantes, et de initiis suis
parvulorum primordia consecrabat ; ut disceretur, ne-
minem hominum divini non çapacem esse sacramenli,
quando etiam illa œtas esset apta martyrio.
Écoutons encore saint Hilaire, que nous avons déjà
cité tant de fois, écoutons-le célébrer la gloire de ces
prémices des martyrs. O mystère, dit-il, ces petis en-
fants sont tués pour Jésus enfant. L'innocence meurt
pour la justice. Heureux âge,quine pouvant encore con-
fesser Jésus-Christ, a eu le bonheur d'être immolé pour
Jésus-Christ. Cet âge ne semblait pas capable des tour-
ments, et il a souffert le martyre. Heureux d'être nés en
un tel temps et en un tel lieu, à peine nés à la vie de la
terre, la vie éternelle est venue au devant d'eux. Ils pa-
raissaient trop jeunes pour mourir, et ils meurent heu-
reusement pour vivre. A peine au berceau, ils sont éle-
vés à la gloire, et des embrassements de leurs mères sur
la terre, ils passent tout à coup en la société des anges
du ciel. Occiduntur pro Christo parvuli: pro justitia
moritur innocenlia. Quam beata œtas! Necdum Chris-
tum potest eloqui, et jam pro Christo meretur interficif
Nondum opportuna vulneri; et jam idonea passioni.
Quam féliciter naii, quibus in primo xnascendi limine
œterna vita obviam venit! immaturi quidem videntur
— .480 —

ad mortem, sed féliciter moriuntur ad vitam : nondum


ingressi infantiœ cunas, jam rapiuntur adcoronas;ra-
piuntur quidem a complexibus matrum, sed redduntur
gremiis angélorum.
Mais dans la vie de Jésus-Christ ont été figurés et dé-
crits la vie, les privilèges, les grâces, les vertus, les
souffrances, les triomphes de tous les vrais chrétiens.
Aussi, dit un saint Père, comme Pappel des Mages figure
la vocation des gentils, comme l'impiété barbare d'Hé-
rode fut une prophétie de la cruauté des tyrans païens
contre les fidèles de Jésus-Christ, ainsi les innocents
massacrés par lui figuraient tous ces martyrs qui ont
souffert la mort avec la simplicité et l'innocence des en-
fants. Dei gratia, et in tribus viris vocatio gentium; et
in rege impio crudelitas paganorum, et in occisione in-
fantium, cunctorum martyrum forma prœcessit.
Saint Cyprien s'exprime ainsi : ces heureux enfants à
qui Hérode, l'opprobre du genre humain, l'ennemi de
toute pitié, le vrai type de la férocité, un monstre de
cruauté sans exemple, ôta la vie, devinrent aussitôt de
vrais martyrs; et tandis qu'arrachés du sein de leurs
mères ils étaient barbarement égorgés au lieu et place
de Jésus-Christ, ils lui rendaient par leur mort un té-
moignage que leur bouche ne pouvait encore lui rendre.
Or tout ceci fut comme un prélude de ce qui devait ar-
river plus tard. De même qu'Hérode fut vaincu par la
faiblesse des innocents, de même les tyrans persécuteurs
l'ont été par la constance des martyrs chrétiens. Ces ty-
rans insensés qui croient exterminer les fidèles ne font
que leur procurer une vie meilleure; ils font leur bon-
— 481 —
heur, et accomplissent eux-mêmes leur propre perte. Et
quel bonheur plus grand, quel destin plus beau, quel
gain plus sûr et plus précieux que de souffrir quelques
moments et de se trouver immédiatement après en pos-
session d'une vie éternelle et bienheureuse. Ecce par-
vuli isti, quos hoslis naturœ, pietatis inimicus, bestiafis
sœcitiœ, inauditœ crudelitalis monstrum, Herodes occi-
dit, subito fiant martyres. Et dum vice Christi et pro
Christo avulsi a matrum uberibus dctruncantur, testi-
monhim, quod nondum pot erant sermone, pcrhibent pas-
sions Sic sanctorum persecutionibus tyrannus crudelis
illuditur, qui dum putat perdere quosoccidit, melioris
vitœ statum eis procurât: et quod ille in perditionem
molitur, hic utuntur pro beneficio; quibus lucra vitœ
perpétua^ per hoc momentanea damna céleri compendio
acquiruntur. (De stel. et Mag.)
C'est pourquoi le Seigneur dit dans l'Évangile : « Ne
craignez point ceux dont le pouvoir, restreint à ôter la
vie du corps, ne s'étend pas au delà du tombeau. Mais
craignez seulement celui-làquicommande danslarégion
des morts, dont le pouvoir redoutable s'étend sur le
corps et sur l a m e , et qui peut condamner cette âme et
ce corps au feu éternel. Je vous le dis encore, craignez c-3
Dieu tout-puissant et éternel, craignez sa justice et ses
châtiments. » Nolite timere eos qui occidimt corpus, ani-
maux autem non possunt occidere; sed timete eum qui po-
test et animam et corpus perdere in gehennam : iterum
dico vobis, hune timete. (Matth. 10.)
— m—
x
Certains crimes ne sont c o m m i s qu'avec une participation extraordinaire
du d é m o n . — L e s P è r e s attribuent le forfait d ' H é r o d e à cette funeste
influence. — L a p r e u v e que c'était le diable qui le d o m i n a i t , résulte de
son t r o u b l e , et de s o n indécision à croire et à ne pas croire aux s a i n t e s
É c r i t u r e s . — C o m m e n t on explique cette c o n t r a d i c t i o n ; et c o m m e n t
c h a q u e jour elle s e retrouve par la m ê m e influence d a n s tous l e s i m p i e s ,
tous l e s hérétiques et tous les pécheurs.

Il est, hélas ! trop vrai que l'homme qui oublie Dieu,


l'âme, la mort, le jugement, l'éternité, et qui, à force
de se livrer à ses passions finit par en être le jouet et
l'esclave ; il est trop vrai, dis-je, qu'un tel homme peut
devenir et devient souvent en effet une brute, un mons-
tre, un prodige de scélératesse et d'iniquité, et il n'est
point de, loi qu'il ne viole, point de sentiment qu'il ne
foule aux pieds, point de limites qu'il ne franchisse, ni
d'excès auxquels il s'abandonne. Cependant il y a cer-
tains crimes (tels par exemple que la haine constante,
furieuse et implacable de Voltaire, de ses amis et de ses
successeurs, contre la personne adorable de Jésus-Christ
et sa sainte religion), qu'on ne saurait comprendre,
aussi grands qu'on veuille supposer l'aveuglement, la
faiblesse et la brutalité où l'homme puisse tomber par
le péché. Ainsi donc, comme pour expliquer certains
actes d'héroïsme et de vertu, supérieurs aux lois ordi-
naires de la moralité humaine, il faut recourir à u i ^
inspiration puissante,' à une grâce victorieuse, à une
communication extraordinaire de l'esprit de Dieu, qui
habite dans le cœur du j u s t e ; de munie, pour expliquer
— 483 —
certains mystères profonds d'iniquité, certaines hor-
reurs qui sortent des bornes de la perversité humaine,
il faut recourir à une redoutable impulsion, à une éner-
gie infernale, à une espèce d'invasion de l'esprit du dé-
mon dans le cœur du pécheur où il réside. Invasion de
toutes les puissances de l'âme (bien différente de la pos-
session démoniaque du corps, laquelle peut exister sans
péché), invasion qui ne détruit pas dans cette âme la
liberté du mal, mais qui l'y augmente horriblement et
lui en laisse toute la culpabilité; de même que l'effu-
sion ineffable de l'esprit de Dieu dans l'âme juste ne
détruit point mais accroît en elle la liberté du bien et
lui en laisse le mérite tout entier. Ainsi, comme
l'homme vraiment saint qui enlève et ravit par l'hé-
roïsme de ses vertus, est une preuve vivante, visible, de
l'action divine dans l'âme humaine, action qui l'ins-
pire, la conduit, la grandit, la fortifie, l'élève, la divi-
n i s e ; ainsi l'homme vraiment pervers qui épouvante
et fait frémir par l'horreur de ses vices et de ses crimes,
est une preuve vivante, visible, de l'action du démon sur
l'esprit humain qu'il opprime et dégrade, et qu'il fait
devenir, je ne sais si je dirai un diable humain ou un
homme diable.
Maintenant, s'il a jamais existé de tels hommes, Hé-
rode certainement fut l'un d'eux; et comment peut-on
comprendre qu'un homme, soit par ambition, soit par
|imour jaloux d'un pouvoir dont il ne pouvait long-
temps jouir (il était septuagénaire) et qui n'avait d'au-
tre but que de le transmettre à ses enfants, qu'il n'ai-
mait pas; comment comprendre que cet homme ait pu
— AU —

seulement penser à égorger quatorze mille enfants in-


nocents dans le sein de leurs mères, si on ne le regarde
pas comme un homme devenu démon? Ainsi l'ont pensé
les Pères, les plus profonds. Saint Léon appelle le dia-
ble l'instigateur caché, le conseiller secret de tout ce
qu'Hérode fit alors dans sa fureur : Herodis diabolus
tune fuit oceuîtus incentor. (Serm. 6, Epiph.) "Saint
Maxime dit que les pensées, les desseins et les crimes
d'Hérode, dans cette circonstance, furent inspirés, pré-
parés, accomplis par le diable qui était en lui, opérait
en lui, et se servit de lui comme du propre ministre et
de l'exécuteur fidèle de sa volonté infernale, pour faire
périr Jésus-Christ ou pour couvrir de deuil son h e u -
reuse naissance par le meurtre de tant d'innocents;
mais il fut confondu dans ces deux desseins, car Jésus-
Christ fut sauvé de ses mains, et le meurtre de ces en-
fants est pour les fidèles un motif de joie et non de tris-
tesse; car Jésus-Christ, juste rémunérateur, n'a pas
seulement associé ces tendres victimes au mérite de sa
passion, il les a encore associées à sa gloire; il a souf-
fert patiemment leur mort temporelle, parce que, dans
sa miséricorde, il leur avait préparé la vie éternelle :
Hœc omnia agebat per Herodem diabolus, tanquam per
voluntatis suœ ministrum, ut aut Christum périment,
aut parruiorum nece lœtissimum Christi conlristaret
ingressum. Sed nul la fit apud fidèles, de innocentium
morte, trislitia. Quia Christus justissimus retributor,
propter se passos suœ fecit participes passionis ; atque
eos, quibus vitam libenter parabat œternam,patienter
permisit occidi. (Serm. o, Epiph.)
Ecoutez, en terminant, u n beau discours de saint
Jean Chrysostôme sur la même matière,: Quant à moi,
dit-il, je crois qu'à cette nouvelle apportée par les Ma-
ges que le Messie était né, ce ne fut pas Hérode qui se
troubla, mais le démon dans Hérode : Puto quod non
tantum Herodes turbatus est, quantum diabolus in Hé-
rode. (Loc. cit.) La cruauté d'Hérode ne put avoir qu'un
soupçon pour fondement, mais celle du diable avait
une espèce de certitude. Hérode ne croyait pas que l'en-
fant de Bethléem fût autre chose qu'un homme, le dia-
ble savait qu'il était Dieu; car il avait entendu les an-
ges chanter dans les airs autour de son berceau : « Gloire
à Dieu dans le ciel, et paix sur la terre aux hommes de
bonne volonté. » Et comme, par la venue des Mages à
Jérusalem, se multiplièrent les témoignages en faveur
de la mission divine de Jésus-Christ, le diable en crai-
gnit d'autant plus que la naissance de cet enfant ne pût
détruire son empire : Herodes enim timebat, quœ sus-
picabatur : diabolus autem timebat, quod vere sciebat.
Herodes hominem œstimabat, diabolus Deum cognosce-
bat ; audierat enim jam angelos in œre clamantes : Glo-
ria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus bonœ vo-
luntatis. Ideo quanto Magis testes addebantur pro
Christo, tanto Magis destructionem potestatis suœ dia-
bolus timebat. (Ibid.) Tous deux se troublèrent donc, et
tous deux pour leur propre intérêt, tous deux craignant
d'avoir Jésus-Christ pour rival ; Hérode dans sa puis-
sance politique sur les Juifs, le démon dans son règne
spirituel sur les hommes. Hérode craignait un roi ter-
restre, le diable u n roi céleste. Ni Hérode ne se serait
-^486 —
troublé, s'il avait su que Jésus-Christ venait seulement
régner sur les âmes; ni le démon, s'il eût pu croire que
Jésus-Christ venait régner temporellement sur les corps :
Unusquisque ergo eorum zelo proprio turbatur, et se-
cundum suam naturam sut regni successorem timebat;
Herodes terrenum, diabolus autem cœlestem. Nam nec
Herodes terreretur, si cœlestem regem nasci suspicatus
fuisset; nec diabolus, si terrenum. (Ibid.) Et u n peu
après, le même docteur continue ainsi : Une autre preuve
que le diable, qui avait pris possession de l u i , se trou-
blait en lui, est qu'Hérode interrogea les dépositaires
des saintes Écritures, car, puisqu'il ne croyait pas à
ces saints livres, il est évident qu'il ne les eût pas con-
sultés s'il n'y eût été poussé parle diable, qui savait
bien que les Écritures ne mentent point. Le diable, en
effet, connaît parfaitement bien la vérité, quoiqu'il
pousse les autres dans l'erreur :2ta hoc apparet maxime
quia diabolus turbabatur in Herode, quoniam doctores
legis interrogat. Ut quid enim interrogat Herodes, qui
non credebat Scripluris ? Sed instigabat diabolus, qui
credebat, quod Scripturœ non mentirentur. Nam dia-
bolus alios in errorem inducit, ipse autem veritatem
bene cognoscit. (Ibid.)
Mais s'il est vrai, comme on n'en saurait douter,
que la libre volonté d'Hérode entra aussi pour quelque
chose dans cette demande, n'est-il pas évident qu'Hé-
rode se mit en contradiction avec lui-même; puisque,
si impie, comme il l'était, il ne croyait point à l'auto-
rité des Écritures, pourquoi recourait-il à un livre dont
il tournait les oracles en ridicule : Si non credebat, ut
-4*7..-y
quid interrogabat scripturas, qmts putabat esse vanilo-
quas. (Idem, ibid.) Si, au contraire, il croyait que les
Écritures contiennent la parole de Dieu, comment put-
il croire qu'il parviendrait à faire périr celui dont la
parole divine avait dit qu'il régnerait sur les Juifs? Un
homme, qu'il soit roi ou empereur, peut-il empêcher
que ce que Dieu a déterminé d'arriver, n'arrive? Aut si
credebat, quomodo sperabat iilum seposse interficere
quem regem futurum scripturœque dicebant? Num-
quid poterat homo corrigere ut ne fieret quod Deus or-
dinavit ut fieret? (Ibid.) L'une et l'autre chose est vraie ;
Hérode avait une foi suffisante pour en tirer occasion
de faire le mal, il n'en avait point assez pour y pren-
dre un motif de faire le b i e n : Credebat Herodes in
malo, sed non credebat in bono. (Ibid.) Il crut que les
Écritures disaient vrai en indiquant Bethléem comme
le lieu de la naissance du Messie, et cependant, lui, qui
était homme, ne crut point impossible de persécuter et
de tuer l'envoyé de Dieu. Ce n'était pas, en effet, son
propre conseil, c'était le diable qui l'inspirait, le tenant
comme son prisonnier et son esclave : Quod inde fuerat
nasciturus rex, unde Scripturœ dicebant, credebat ;
quoniam autem advenus iilum agere non poterat, quem
Deus mittcbat, non credebat, quia non suo consilio gu-
bernabatur, sedvinculodiabolitrahebatur ligatus. (Ibid.)
Voilà donc un de ces horribles mystères du cœur h u -
main, qui se renouvelle chaque jour et presque à cha-
que instant. Tous les incrédules, tous les hérésiarques,
se conduisent de la même manière. Pensez-vous qu'ils
ne croient point véritablement ce qu'ils disent ne point
— 488 -
croire, ou qu'ils croient vraiment et avec une pleine
conviction, une adhésion tranquille et parfaite, leurs
funestes dogmes et leurs erreurs? Pensez-vous, par
exemple, que l'athée croie vraiment qu'il n'y a pas de
Dieu, que le déiste ne croie point au christianisme, et
que l'hérétique ne croie p o i n t a l'Église catholique?
Non, non, il n'en est point ainsi : ils y croient très-
bien, et dans les intervalles lucides que leur laisse la
folie de l'orgueil, ils rendent témoignage, contre leur
propre volonté, à la vérité, ou par leurs paroles ou par
leurs écrits. Tous leurs livres sont pleins de tels témoi-
gnages; le blasphème s'y trouve mêlé à la louange, l'en-
seignement de l'erreur y est à côté de l'aveu de la vé-
rité ; ils croient donc, et ils ne croient point ; ils croient
en Dieu pour le n i e r , ils ne croient point en lui pour
Padorer et l'aimer; ils croient au christianisme pour
le combattre, ils n'y croient point pour le suivre; ils
croient à l'Église pour la calomnier, ils n'y croient
point pour l'écouter. Comme Hérode, ils croient pour
faire de leur bonne foi un piège de mort, ils ne croient
point pour en tirer u n principe de vie. Ainsi, ils croient
comme les démous en tremblant, ils ne croient point
en aimant ; ils connaissent la vérité, et ils l'ont en hor-
reur, et l'erreur qu'ils prêchent les laisse sans consola-
t i o n ; car non-seulement l'hypocrisie, mais la contra-
diction même, sont les bases de toute erreur, et l'une et
l'autre se trouvent à la fois dans le cœur et dans l'esprit
de ceux qui la professent.

Le saint auteur que nous venons de citer étend ce


mystère d'iniquité à tous les pécheurs, qui par l'exoè>
— 489 —
de leurs vices, sont en quelque manière tombés sous le
joug absolu du démon; c'est par eux qu'il opère comme
u n vil tyran par ses satellites : Sic sunt omnes homines
peccatores, in quibus diabolus operatur. Ces pécheurs
croient, et tout en même temps ne croient pas aux vé-
rités contenues dans l'Écriture et enseignées par l'Église,
parce que le démon, sous le pouvoir duquel ils se sont
mis volontairement, ne leur permet point de croire
comme il faut, c'est-à-dire d'agir conformément à ce
qu'ils croient : Credunt Scripturis et non credunt ; quia
hoc ipsum quod credunt, perfecte credere non permit-
tuntur. (Ibid.) Ils croient donc par la force de la vérité
qu'ils connaissent, ils ne croient point à cause de la ty-
rannie du démon qui les aveugle : Quod credunt, veri-
tatis est virtus : quod non credunt, excavatio est inimici.
Ainsi, par exemple, tout autant de chrétiens que nous
sommes et qui lisons les saintes Écritures, nous savons
que le monde périra u n jour par le feu, et qu'avant que
le monde ne périsse, nous mourrons nous-mêmes. Ces
vérités cependant, que nous professons de cœur et de
bouche, nous ne les croyons pas bien, tandis que nous
les démentons par nos œuvres. Ah ! si nous croyions
avec une foi vive et parfaite la mort, l'inévitable mort,
le jugement qui nous attend, l'enfer qui nous menace,
nous vivrions dans le monde comme des voyageurs,
comme des étrangers, et non comme les habitants et les
citoyens paisibles du monde! Nous vivrions comme
pouvant mourir à chaque instant, et non comme si
cette vie ne devait point finir ni l'éternité commencer :
Utpote omnes qui Christiani sumus et legimus; scimus
— 490 —

quia mundus consumendus est, et quia morituri smnus;


et hoc ipsum tamen perfecte non credimus. Si enim per-
fecte crederemusj sic viveremus, quasi post modicum
transituri de hoc mundo, non quasi in œternum inan-
suri. (Ibid.)

XI

C r i m e d e s Juifs plus grand que celui d ' H é r o d e . — L'exemple des Ma^es


ne leur i n s p i r e p o i n t d e c h e n h e r J é s u s - C h r i s t q u ' i l s s a v a i e n t cependant
être le M e s s i e . — U s ne montrent aucun soin de chercher le Seigneur
pour l'adorer, t a n d i s q u ' H é r o d e met tant de z è l e à le trouver pour le
faire mourir. — I l s ne montrent de zèle que lorsqu'il s'agit de le crucifier
— Prophétie d e M i c h é e , et explication de c e l l e prophétie. — L e s J u i f s
ne découvrent malicieusement à H é r o d e q u e la partie qui peut irriter
H é r o d e , e t ils lui cachent l'autre. — A i n s i ils conspirèrent a \ e c H é r o d e
la mort du M e s s i e , et ils furent la cause du massacre d e s i n n o c e n t s .
— Ils excitèrent contre J é s u s - C h r i s t la politique d'Hérode, par le
m ê m e motif qui l e s porta plus tard à exciter celle de Pilate. — L e u r s
i m i t a t e u r s , les ministres de l'hérésie, excitent la jalousie d e s princes
contre l ' É g l i s e , et p a r cela même ils en prouvent la vérité.

Mais la conduite des-Juifs dans cette circonstance


mémorable, a dit saint Cyprien, quelque chose de plus
étrange et de plus odieux, et leur sacrilège est plus
horrible encore que l'impiété d'Hérode. En effet, ils abu-
sèrent du privilège qu'ils avaient d'être les dépositaires,
les interprètes des Ecritures, et de la grâce que Dieu leur
avait faite de les visiter en personne, pour se joindre
contre lui à Hérode, pour commencer avec lui une li-
gue infernale, pour surpasser sa scélératesse par leur
infidélité; pour frémir et s'enflammer d'une même
— 491 —
haine contre Jésus-Christ, c'est-à-dire que, même à
égalité de crime, les Juifs furent d'autant plus coupa-
bles qu'Hérode, qu'ils avaient été plus distingués et
plus comblés de grâces de la part de Dieu : Nec minus
horrendum scribarum sacrilegium, quam Herodis im-
pietas, quia proprio Judœi abutentes privilegio, cum
visitationi divinœ invenirentur ingrati, causam sibi
cum Herode fecere communam ; cum hinc et inde im-
pietas, et infidelitas adversus Dominum et Christum
ejus fremerent, etpariter in odio consentirent. (De stell.
et Mag.) Essayons u n peu d'étudier cette conduite, pour
voir à quels excès s'emporte l'homme qui hait la vérité.
A peine les bergers ont-ils appris de l'ange la nou-
velle de la naissance du Seigneur, ils laissent là leur
troupeau, ils disent : Allons à Bethléem, allons recon-
naître et adorer ce Verbe de Dieu fait homme, ce Dieu
qui dans sa miséricorde a daigné se manifester. Et pas-
tores loquebantur ad invicem ; Transeamus usque ad
Bethléem, et videamus hoc Verbum quod factum est, et
quod Deusostendit nobis. (Luc, 2.) Les Mages aussi, ayant
eu la même révélation par le ministère de l'étoile,
abandonnent leurs royaumes, leurs familles, et à tra-
vers de longs chemins et d'affreux périls viennent du
plus lointain Orient à la recherche du Messie pour l'a-
dorer. Vidimus stellam ejus, et venimus adorare. Mais
les Juifs, qui reçoivent la même révélation par le moyen
des Mages, qui la vérifient, la confirment et la trans-
mettent à Hérode par l'autorité des Écritures, ne
prennent aucun soin de chercher eux-mêmes le Messie,
ce libérateur qui leur a été promis. Ils se troublent
— 492 —
comme Hérode et avec l u i ; non-seulement, comme le
remarque saint Chrysostôme, ils ne montrent aucune
religion, puisqu'ils n'ont pas la pensée de s'unir aux
Mages dans la recherche du Messie, mais ils ne montrent
pas même la moindre curiosité, en s'occupant d'un fait
si admirable, si important,si grave, etqui devait changer
l'état de leur nation et la face du monde entier. Telle
était l'indifférence apathique qui s'était emparée d'eux,
telle était la langueur dans laquelle ils étaient tombés
en tout ce qui concernait la religion. Quamquam turba-
ti, nequaquam tamenstudent viderequod factum est;ne-
que adadorandum euntes Magos sequuntur; neque in
tanta re tamque mirabili aliquid curiositatis ostendunt.
Tantusillos torpor obséderai, tantus illos languor inva-
serat! (Hom. G, inMath.)Et, ô excès d'indifférence et de
froideur! lesMages,gentils de nation,idolâtres de religion,
sur le seul témoignage de l'étoile, se mettent à la recher-
che de Jésus-Christ dans toutes les provinces étrangères;
les Juifs ne daignent pas même le chercher dans leur
propre pays où il est né, et cela, quoiqu'ils fussent les
compatriotes et les coreligionnaires de Jésus-Christ.
Gentiles, stellœ tantummodo visione confirmati, Chris-
tum etiam per aliénas provincias requirebant ; et Judœi
ab infantiaprophetas legentes de Christo, et in suis fini-
bus natum non susceperunt /([Link].)
Cependant ils ne pouvaient douter que le roi des
Juifs, dont les Mages avaient annoncé la naissance, na-
tus est rex Judœorum, ne fût véritablement le Messie,
puisque, comme on 1 a vu, Hérode même n'en douta pas.
Et puis le sceptre de Juda était déjà passé dans des
— 493 —
mains étrangères, et les Juifs depuis nombre d'années
en sentaient le lourd fardeau- C'était donc bien le temps
de la naissance du Messie que Jacob avait prédite deux
mille ans auparavant. L'étoile était une autre circon-
stance prédite aussi par l'Écriture, comme devant signa-
ler au monde cette naissance si désirée, et ils savaient,
par le témoignage des Mages, que cette circonstance était
accomplie. Vidimus stellam ejus in Oriente. De plus,
saint Jean Chrysostôme ajoute qu'à l'arrivée des Mages
dans Jérusalem, et à la joyeuse et importante nouvelle
qu'ils y répandirent, tout le peuple s'assembla en tu-
multe pour savoir ce qu'il y avait de certain et de positif
dans ce discours des Mages, et ce fut ce mouvement po-
pulaire d'une curiosité inquiète qui obligea Hérode de
réunir le sanhédrin, et de s'assurer si l'assertion des
Mages était conforme aux prédictions des prophètes. Il
y eut donc une espèce de jugement public et solennel
(la chose assurément le méritait bien) dans lequel le
prophète Michée fut produit comme témoin et fut con-
fronté avec la déposition des Mages, et de cette confron-
tation il fut conclu que le Messie devait véritablement
être né. Si quidem, venienlibuspropter iilum ab extremo
oriente Magis, totus omnino populus in admiratione
suspensus est; sedetiam rex ipse cum populo, etprophcla
in médium quasi testis adductus est, factaque est magna
cujusdam pompa judicii. (Hom. 7, in Matth.)
Les Juiis donc, conclut le saint docteur, plus encore
qu'Hérode, étaient certains de la naissance du Messie,
et c'est avec une pleine connaissance, avec une entière
certitude et les yeux ouverts, qu'ils méprisèrent dans sa
— m—
naissance celui qui était né principalement pour eux.
Herodes ergo et Hierosolyma Christum Bominum nos-
trum non ignorantes contempserunt. (Hom. 8.) C'est
pour cela encore que l'évangéliste saint Jean a eu raison
de dire des Juifs, avec un étonnement mêlé de douleur,
ces trois paroles qui comprennent la lugubre histoire de
leur ingratitude monstrueuse et de leur infernale perfi-
die, et qui annonçant leur crime annoncent en même
temps la sévérité du châtiment dont ils seront frappés.
Voici ces paroles simples et terribles à la fois: Le Verbe
de Dieu est venu dans sa maison, et les siens ne Font
pas reçu. In propria venit, et sui eum non receperunt!
(Joan. 1.)
Mais pourquoi s'en étonner? dit saint Maxime. Ce
peuple, qui refuse de recevoir Jésus-Christ à sa naissance,
est ce même peuple rebelle et opiniâtre qui le méprise
plus tard lorsqu'il ressuscite les morts sous ses yeux; ce
peuple, qui ne s'occupe pas de Jésus-Christ, au berceau,
est ce même peuple ingrat qui l'a poursuivi et diffamé
par les plus atroces calomnies lorsqu'il rendait la vue
aux aveugles, guérissait toutes les maladies, lui prê-
chant la doctrine du salut éternel, et le comblant de tous
les bienfaits qu'il pouvait attendre d'un rédempteur cha-
ritable. Ce peuple, qui s'aveugle lui-même et persiste
dans son aveuglement en face de cette étoile miracu-
leuse, signe de la naissance du Messie^ est le même
peuple qui verra plus tard avec joie le soleil pleurer et
s'obscurcir à sa mort. Sed quidmirum, si turba illaju-
daica Christi non suscepit infanliam, quœ etiam mor-
tuos suscitantem contumaciter abusa contempsit? Quid
— -495 —
mirtim, siincunis jacentem Christum sprecere Judœi,
quem cum cœcis vel nova daret lumina, vel répara-
ret amissa, languoresque varios salutifero sermone
curaret, ad omniâ bénéficia Domini redimentis in-
grali, mendacis linguœ calumniis incusabant? Quid
mirum, si in ejus nativitate stellœ splendentis indicia
neglexerunt, in cujus passione etiam sole lugente lœtati
sunt? (Hom. S.)
Mais cette indifférence apathique des Juifs au sujet du
Messie, déjà si monstrueuse comparée à la religieuse
sollicitude et à la pieuse impatience, apparaît plus
monstrueuse encore en présence de la sollicitude cruelle
d'Hérode et de la soif qu'il montre de son sang. En ap-
prenant des Mages que le Messie était né et que ces
saints personnages, également illustres par leur rang et
par leur savoir, avaient vu en Orient une étoile miracu-
leuse, marque certaine de sa naissance, ne semblait-il
pas que le grand-prêtre, sans attendre Tordre d'Hérode,
dût réunir le conseil, convoquer les grands de la nation,
appeler le peuple, et établir de concert avec eux les re-
cherches à faire, les résolutions à prendre, pour s'assu-
rer de la vérité d'un événement d'une si haute impor-
tance pour la religion et le sort de tout Israël? Mais
non. Ces hommes s'assembleront un jour dans la mai-
son de Caïphe dans le but de prendre des mesures rigou-
reuses et efficaces à l'effet d'empêcher que le peuple, ému
des prodiges du Messie devenu grand, ne montre envers
lui trop de vénération et de foi. Ces hommes diront
entre eux : Pourquoi sommes-nous ici sans rien faire?
Cet homme fait chaque jour de plus grands prodiges;
— 4% —
tout le monde court après l u i , et en face de ce désordre
et de ce danger nous resterons immobiles; nous lui
laisserons toute liberté d'agir; nous attendrons qu'il soit
devenu le maître de tout, et que Rome jalouse nous dé-
pouille des emplois et de l'autorité qui nous restent, et
achève la ruine de notre nation? Quid facimus, quia
hic homo multa signa facit, et lotus mundus abit post
eum? Si dimittamus eum sic, renient Romani et tollent
locum nostrum et gentem. (Joan. 11.) A c e discours,
Caïphe répondra par une décision brutale de sa part,
prophétique de la part de l'Esprit saint qui la lui in-
spire : Il faut mettre à mort cet h o m m e ; car il vaut
mieux qu'un seul périsse dans l'intérêt de tous que
tous dans l'intérêt d'un seul. Expedil ut unus morialur
homo pro populo, ne tota gens pereat. Peu de jours
après, ces hommes zélés s'assemblent encore en con-
seil; ils passent de longues heures à chercher de faux
témoignages, à forger des accusations, à ourdir des ca-
lomnies et des intrigues pour condamner le Messie , et
après l'avoir eux-mêmes déclaré passible de la peine de
mort, ils fout violence au gouverneur romain, et obtien-
nent de sa politique et de sa faiblesse que le Messie soit
mis en croix. Voilà ce qu'ils feront quand il s'agira de
mettre à mort le Messie. Alors ils n'épargneront pas les-
conseils, ils ne regretteront pas les heures et le temps,
ils veilleront la nuit, ils exciteront des tumultes le
joui', ils enflammeront la jalousie des grands et le fana-
tisme du peuple. Mais maintenant qu'il s'agit de savoir
s'il est véritablement né et où il est, pour le recevoir et
lui rendre les honneurs qui lui sont dus, ils ne se don-
— 497 —
lient pas la peine d'y penser. Le sanhédrin s'assemble,
il consulte les Ecritures, mais par la pensée et par
l'ordre d'Hérode. Ainsi, lui, laïque, étranger, tyran,
montre un plus grand désir de trouver le Messie dans
l'intérêt de son ambition et de sa cruauté, que n'en
montrent les Juifs, les prêtres, les dépositaires de la loi,
dans l'intérêt de leur religion, de la liberté et du bon-
heur de leur peuple. Ainsi dès ce moment même les
Juifs méritent le reproche que Jésus-Christ leur fit plus
tard, et qu'il adressait en leur personne à tous les mau-
vais chrétiens : Les enfants de ce siècle montrent ordi-
nairement plus de zèle et plus d'habileté pour leurs in-
térêts temporels que les enfants de la lumière et de la
vraie religion n'en montrent pour assurer leur bonheur
éternel. Filii hujus sœcuii prudentiores sunt filii lucis !
(Luc. 16.) O combien seraient heureux les hommes s'ils
faisaient pour se sauver la moitié seulement de ce qu'ils
font pour se perdre !
Mais autant les prêtres juifs se montrent négligents
de leurs devoirs, autant ils se montrent prompts pour
commettre le mal ; et s'ils ne se joignent pas aux Mages
pour chercher Jésus-Christ, afin de l'adorer, ils s'unis-
sent à Hérode pour conspirer sa mort. En effet, ils sa-
vaient trop bien, par une longue et funeste expérience,
quel monstre c'était qu'Hérode et de quoi il était capa-
ble, lorsque cette jalousie du pouvoir dont il était brûlé
se trouvait en j e u ; ils savaient trop bien que son ambi-
tion et sa cruauté ne s'arrêtaient devant aucun excès
criminel, quel qu'il fût, et que les forfaits les plus atro-
ces étaient ses moyens les plus ordinaires pour conser-
ii. 32
— 498 —
ver un trône qu'il n'avait acquis que par les plus sales
et les plus odieuses intrigues. Ils devaient donc raison-
nablement soupçonner que cet hypocrite sans pitié ne
cherchait à savoir d'eux où était le Messie que pour
l'immoler à sa politique astucieuse et cruelle. Leur de-
voir était donc de cacher à l'impie ce précieux secret du
Roi du ciel, puisqu'ils savaient, parles Ecritures, que
c'est u n devoir de cacher au public les secrets du roi de
la terre : Sacramenlum régis abscondere bonum est.
(Tob. 12.) Et peut-ètre^ar les paroles dites à Tobie, le
saint archange Raphaël entendait parler, non d'un roi
quelconque, mais du roi par excellence, de l'unique
roi, qui seul a en lui-même le droit, le principe du
pouvoir royal, de Jésus-Christ, en un mot, seul vrai roi
des Juifs que les Mages cherchaient, et qui devait régner
sur toutes les nations de la terre. Peut-être ces paroles
de l'archange voulaient dire que le devoir des déposi-
taires des Ecritures était d'interpréter la parole et l'œu-
vre divine en faveur des Mages pieux qui la cherchaient
pour en faire l'aliment de leur foi, et non de découvrir
le haut secret de leur roi et Messie à l'impie Hérode,
cherchant à connaître ce secret pour en abuser par le
crime, le sacrilège et la cruauté : Sacramenlum régis
abscondere bonum est; Dei autem opéra nunciare hono-
rificum est. (Ibid.) Mais non, dit l'Imparfait, ces scri-
bes et ces pharisiens, aussi vils en face d'Hérode qu'ils
sont orgueilleux devant Dieu, répondent immédiate-
ment parce que le sens et l'intelligence des prophéties
leur étaient familiers, répondent sans détour avec la
plus grande assurance : Le Messie doit naître à Bethléem,
—m—
et ils appuient leur réponse sur l'oracle même du pro-
phète. Ils découvrent ainsi le grand secret du roi que
Dieu leur envoie, secret qu'ils devaient tenir caché à
un roi étranger, à un roi tel qu'était Hérode ; et ils trans-
forment l'auguste ministère dont ils étaient chargés de
prêcher les œuvres de Dieu, en cet infâme métier de
traîtres et de délateurs de ces mêmes œuvres ; et de maî-
tres qu'ils devaient être du tyran, ils deviennent ses
satellites et les fauteurs de sa malice : Cum debuissent
celare mysterium RÉGIS, prœfiniti a Deo, in conspectu
alienigenœ régis; facti sunt non prœdicatores operum
Dei, sed proditores mysteriorum ejus; et non doct&res
Herodis, sed irrilatores malitiœ ejus. (In % Matth.)
Ce ne fut ni par lâcheté, ni par imprudence, mais
par un excès de perversité, que les Juifs découvrirent ce
secret important à Hérode. Leur intention expresse était
d'abandonner le Messie à la fureur du tyran, qui, s'il
l'eût trouvé, n'aurait pas manqué de l'immoler, et de
se délivrer ainsi eux-mêmes du trouble, de la crainte et
des frémissements que sa naissance avait excités en eux.
En effet, Hérode, leur ayant demandé en quel lieu, d'a-
près les Ecritures, devait naître le Messie, ils répondi-
rent aussitôt : A Bethléem de Juda, car voici ce que le
prophète annonce au nom de Dieu : Et toi, Bethléem,
terre de Juda, tu ne seras pas toujours la moindre entre
les principales villes de Juda, car de toi naîtra le chef
qui gouvernera mon peuple d'Israël : Àt illi dixe-
runt : « In Bethléem Juda; sic enim scriptum est per
proj)hetam : Et tu Bethléem terra Juda, nequaqua/m
minima es in principibus Juda : ex te enim exiet Itux,
— 500 —
quiregat populum meum Israël. » Mais ces paroles que
les Juifs lurent à Hérode ne sont pas toute la prophétie
de Michée, elle contient encore celles-ci:Et sa nais-
sance est du commencement et des jours de l'éternité:
Et egressus ejus ab initio, a diebus œternitatis. Or ces
paroles montrent clairement que le Messie, avant de
naître à Bethléem, avait eu une autre naissance, une
autre vie divine et éternelle, précédant tous les temps,
et la parole, du commencement, employée ici par le
prophète, a le même sens que saint Jean lui donna plus
tard, lorsqu'il dit : Au commencement* était le Verbe,
et le Verbe était avec Dieu : In principio erat Verbum,
et Verbum erat apud Deum (Joan., 1 ) ; c'est-à-dire,
comme l'expliquent saint Jérôme et Théophilate, que
le prophète Michée reconnaît et prédit en Jésus-Christ
deux origines, deux naissances, deux natures : la na-
ture humaine, qu'il a prise dans le temps et sans père
dans le sein de sa m è r e ; et la nature divine, qu'il a de
toute éternité du sein de son père et sans mère dans les
cieux, et que Jésus-Christ serait à la fois vrai Dieu et
vrai homme : Gujus autem alterius, egressus sum ab
initio, et a diebus œternitatis, quam Christi? qui duos
egressus habuit, hoc est naticitates. Nam prima ejus
nativitas, ab initio fuit a pâtre; secunda autem fuit a
diebus seculi, principium sumens a maire Dei, quœ in
tempore fuit. (Theoph.)Sidonc les docteurs juifs, répète
ici l'Imparfait, eussent lu et expliqué à Hérode la pro-
phétie tout entière, ce barbare eut parfaitement com-
pris que le Messie n'était pas comme un roi de la terre,
qui vient lui ravir son royaume, mais u n roi, Dieu et
Seigneur dont la naissance précédait celle du monde et
se perdait dans l'éternité ; et sachant cela, il est hors
de doute qu'il ne se serait point emporté contre lui à cet
excès de fureur. Peut-être, au contraire, Paurait-il craint
et adoré. Admirez donc la malignité diabolique des
Juifs; ils découvrent à Hérode la première partie seule-
ment de la prophétie, capable d'exciter sa jalousie et
d'irriter son ambition, et ils lui en cachent la seconde
partie qui aurait pu le calmer. De là il advient qu'Hé-
rode, croyant que le Messie viendrait établir un règne
terrestre et détruire le sien, ordonna le massacre de
tous les enfants de Bethléem, dans le vain espoir de
perdre avec eux Jésus-Christ : Si ergo intégrant prophe-
tiam protulissent, sicut fuerat dicta, considerans Hero-
des quia dies nascituri régis illius a diebus seculi erant;
et intelligens antiquitatem honoris ejus ; quia non erat
ille talis rex terrenus; in tantum furoremnon exarsis-
set advenus eum; nunc autem, prœcisa hac parte pro-
phetiœ, quœ compescere poterat zelum ipsius, primam
partem solum protulerunt, quœ eum poterat irritare.
Unde, ita exponentibus illis, putans Herodes simile
cœteris regibus ex ea nasci regimen, parvulos interfecit,
cum illis œstimans occidere etiam Christum.

C'est pourquoi au crime d'infidélité qu'ils commirent


en découvrant le secret de Dieu à un roi profane et
impie, les Juifs enjoignirent un autre, celui du sacri-
lège, ayant par artifice et d'un commun consentement
montré seulement une partie de la révélation divine et
caché l'autre. Ils furent donc la première cause de ce
carnage de tant de milliers d'innocents, et c'est sur eux
que devant Dieu et devant les hommes, en retombe
toute l'horreur : Et non solum prophétie mysterium
proâiderunt régi iniquo,jsed adhuc ipsam prophetiam
prœdkenUs, ex uno consensu suo omnes, et non expo-
mutes omnem Scripturam divinitus inspiratam interfi-
ciendorum parvulorum facti sunt causa. Ils rirent donc
c?s Juifs, à la naissance de Jésus-Christ, ce qu'ils firent
trente-quatre ans plus tard, pour hâter sa mort. Ils ar-
mèrent contre lui toutes les haines et toutes les jalou-
sies du pouvoir. Ils le montrèrent à Hérode comme un
rival de son trône, et plus tard à Pilate comme un ri-
val de l'empire des Césars. Ne pouvant le perdre comme
profanateur de la religion, ils voulurent, dans les deux
cas, le faire condamner ou comme usurpateur du pou-
voir royal ou comme rebelle. C'est dans ce but, dit en-
core saint Chrysostôme, qu'ils tronquèrent la prophétie
©t firent croire que Jésus-Christ était un roi de la terre
contre lequel il était juste qu'un roi de la terre prît les
mesures les plus promptes et les plus efficaces. Ainsi,
flattant l'irritable ambition d'Hérode pour la conserva-
tion de son pouvoir, ils trouvèrent le moyen de se dé-
faire du Messie dont la naissance était venue troubler
les délices infâmes et voluptueuses de leur vie. Ils flat-
tèrent le tyran, mais pour se tranquilliser eux-mêmes ;
ils se montrèrent jaloux de la stabilité du trône, lors-
qu'ils n'avaient au fond d'autre but que d'assouvir leur
haine contre Jésus-Christ, et de gagner la faveur du roi
de la terre en-trahissant la vérité de Dieu : Nequaquam
id quod sequitur addiderunt in adulationem profecto
régis; ut ad humanœ gratiœ lucrum veritatis damna
— 503 —
proficerent. (Hom. 7 , in Matth.) Ainsi plus tard les prê-
tres fanatiques des idoles aidèrent la politique' des em-
pereurs contre les chrétiens. Ainsi, encore de nos jours
les ministres de la religion protestante ou les schismati-
ques s'efforcent de soulever contre les catholiques la
raison d'Etat, et ne pouvant attaquer leurs actes, ils
dénaturent leurs i n t e n t i o n s ; ne pouvant les rendre
odieux aux peuples, ils les rendent suspects aux gouver-
nements; ne pouvant leur nuire par le fanatisme reli-
gieux, ils tâchent de les perdre par les voies de la poli-
tique; ne pouvant les faire passer pour de mauvais
chrétiens, ils les font passer pour des citoyens turbu-
lents et dangereux. Ils se montrent jaloux des intérêts
publics et du repos des Etats, tandis que la pensée se-
crète qui les fait agir est le désir de jouir tranquille-
ment du monopole sacrilège des consciences que Terreur
a livrées errtre leurs mains, et qui est sérieusement me-
nacé et compromis par les progrès chaque jour plus
grands de la vérité catholique. Ah ! la religion catholi-
que est bien la vraie religion, le vrai christianisme;
combattue qu'elle est sans relâche depuis dix-huit siè-
cles avec les mêmes armes, persécutée avec la même
injustice, avec les mêmes calomnies, qui pendant toute
sa vie ont attaqué et poursuivi Jésus-Christ.
XII

Incrédulité o b s t i n é e d e s J u i f s comparée à la foi docile des M a g e s . — L e s


Juifs ne profitent pas d e s oracles d e s écritures, et ils les font connaître
aux M a g e s e t à H é r o d e m ê m e . — I l s donnent la lumière aux g e n t i l s
e t demeurent d a n s l e s ténèbres. — A i n s i les h é r é t i q u e s concourent
souvent au triomphe d e la vérité catholique, et à faire connaître la v é r i -
table religion. — L ' É g l i s e catholique, participant aux privilèges d e
s o n divin é p o u x , e s t infaillible e t éternelle, e t s e s e n n e m i s la servent
et lui rendent h o m m a g e .

Cependant en présence de cette perfidie, de cette bas-


sesse des Juifs, combien apparaît plus belle et plus tou-
chante la foi simple des Mages, et leur courage tran-
quille ! Ainsi par la disposition de Dieu, dit saint Chry-
sostôme, la demande des Mages aux Juifs fait que
ceux-ci, sans en avoir le désir, sont forcés à un examen
plus attentif des Ecritures. Ces ennemis de la vérité
sont contraints à lire les saints livres pour servir la vé-
rité, pour interpréter les prophéties à ceux qui ne sa-
vent pas où ils peuvent trouver Jésus-Christ, mais qui
désirent ardemment le connaître : Hœc interrogatio fit
causa diligentioris doctrinœ. Ipsi veritatis inimici pro
veritatecoguntur litteraslegere, etprophetiamdeChristo
nescientibus interpretari. (Hom. 7, in Matth.) Les Mages
et les Juifs s'instruisent donc mutuellement, ils se
transmettent, ils se communiquent les uns aux autres
ce qu'ils savent de Jésus-Christ. Les Juifs apprennent
des Mages l'apparition de l'étoile miraculeuse, prédite
par Balaam, et qui l'a déjà annoncée dans la Perse. Les
Mages apprennent des Juifs que ce Jésus que rétoile
leur a annoncé, ils le trouveront à Bethléem selon la
prédiction de Michée : Vicissim se docent, et mutuo a se
aliquid addiscunt : Judœi scilicet et Persœ. Judœi a Ma-
gis audiunt quoniam Stella eum a regione Persidis prœ-
dicavit: Magi veto ajudœis ediscunt quoniam ipsum
Jesum Stella monstraverit, ut prophetœ antea prœdixe-
rant. (Ibid.) Or, voyez quel profit les Mages et les Juifs
tirèrent de ces divines leçons, selon les dispositions de
leur cœur. Les Mages crurent au témoignage des Juifs
qui disaient que le Messie devait être à Bethléem con-
formément à la prédiction du prophète. Les Juifs ne
voulurent point croire au témoignage des Mages qui
leur annonçaient la naissance du Messie, quoique ce té-
moignage fût confirmé par le miracle prophétique de
rétoile. Il ne faut cependant pas s'en étonner; car ceux
qui cherchent de bonne foi la vérité, et ceux qui la
haïssent au fond de leur cœur, ne peuvent la rencon-
trer de la même et semblable manière, quoique ceux
qui la haïssent protestent de bouche du désir qu'ils ont
de la connaître. Aux premiers, il suffit d'un seul rayon
de cette lumière divine pour les éclairer; aux autres,
le soleil même en plein midi ne leur suffit pas. Les
premiers se rendent à une simple manifestation ; les
seconds, en présence des preuves les plus convaincantes,
palpables m ê m e , demeurent inflexibles et obstinés.
Ainsi, dit saint Chrysostôme, l'étoile suffit aux Mages;
les prophètes ne suffisent pas aux Juifs. Ils les enten-
dent parler de Jésus-Christ avec un accord merveilleux,
et ils ne croient point : Magi stellam prœlucentem secuti
— 506 —
sunt; Judœi autem nec prophetis quidem insonantibus
crediderunt. (Hom. 6 . ) L'étoile que virent les Mages, dit
saint Maxime, était u n témoignage muet et mystérieux,
le prophète qui parlait aux Juifs était au contraire une
autorité claire et éloquente; cependant l'étoile persuade
les Mages, et le prophète ne persuade point les Juifs, et
alors s'accomplit l'oracle d'ïsaïe : Ceux à qui il n'a point
été annoncé le verront, et ceux à qui il a été prédit ne
le connaîtront pas : Apud Judœos propheta loquitur, et
non auditur; apud gentiles Stella tacet, et suadet. Fere,
sicut scriptum est : (Isa., 52.) Quibusnon est annuntia-
tum de eo, videbunt; et qui audierunt, non intelligent.
(Hom. 5.) C'est ainsi que les Mages trouvent par le
moyen de l'étoile celui que les Juifs ne veulent pas r e -
connaître sur l'autorité de leurs prophètes : Mayus per
stellam reperit, quem Judœus credere noluit per pro-
phetas. Quelle grande chose c'eût été pour les Juifs, dit
saint Augustin, d'accompagner les Mages à la recherche
de Jésus-Christ, après avoir appris d'eux l'apparition de
l'étoile qui les avait déterminés à venir de si loin et
avec u n si grand désir de lui rendre hommage ! Quelle
grande chose c'eût été que les Juifs, après avoir indiqué
aux Mages, sur l'autorité des Ecritures, Bethléem de
Juda les y eussent conduits eux-mêmes pour reconnaî-
tre et adorer ensemble le Messie ! Quantum enim erat,
ut illis quœrentibus Christum comités fièrent, cum ab eis
audissent, quia, visa Stella ejus, venerint, eum adorare
cupientes; et ipsi eos ad Bethléem Judœ, quam de li-
bris divinis indicaverant, ducerent, pariter vidèrent,
pariter adorarentl Mais les Mages crurent sur le té-
— 507 —
moignage prophétique des Juifs qu'ils trouveraient le
Messie à Bethléem, et les Juifs rie crurent point au
témoignage de l'étoile que les Mages avaient vue. O in-
fortunés ! n'ayant pas profité pour eux-mêmes de l'im-
portante communication qu'ils donnèrent aux Mages
du lieu où se trouvait le Seigneur, ils renouvelèrent le
funeste exemple de cette multitude d'ouvriers dont Noé
se servit pour la construction de l'arche, et qui après
avoir construit ce navire mystérieux dans lequel le pa-
triarche et sa famille échappèrent au déluge, périrent
eux-mêmes dans le naufrage universel. Ils renouvelè-
rent l'exemple des pierres milliaires plantées le long
des voies publiques qui, tandis qu'elles indiquent sa
route au voyageur, demeurent elles-mêmes fixes et im-
mobiles en u n même lieu. Ainsi furent les Juifs. Après
avoir indiqué aux Mages Bethléem, la véritable Arche
de salut, après avoir montré la vraie et unique voie pour
aller à Dieu, Jésus-Christ, ils demeurèrent stupidement
immobiles dans leur obstination et leur infidélité, et
après avoir montré aux autres la fontaine de vie, ils
périrent de soif : Quid dicam de infelicitate Judœorum,
qui, Christum quœrentibus Magis, etiam prophetiam
indicem protulerunt, Bethléem civitatem designave-
runt 9 quam ipsi noninvenerunt? Similes facti fabris
arcœ Noe, aliisubi évadèrent prœstiterunt, et ipsi di-
luvio perierunt. Similes lapidibus milliariis, viam os-
tenderunt, nec ambulare potuerunt ; quia stolidi in via
remanserunt. Ostenderunt aliis fontem vitœ, et ipsi
mortui sunt siccitate. (Serm. OG, de div.) Les Mages
donc, qui cherchent sincèrement la vérité, écoutent et
partent ; les Juifs qui la leur montrent, la détestent, et
demeurent. Les disciples profitent, les ignorants de-
viennent les maîtres : Audierunt et abierunt inquisito-
res ; dixerunt, et reman&erunt doctores. Les Mages
laissent les Juifs occupés à lire sans profit les Ecritures ;
et ils se hâtent, eux, de les aller fidèlement accomplir.
Tandis que les Juifs disputent, les Mages adorent : Istos
dimittunt inaniter lectitare; ipsipergunt fideliter ado-
rare. (Ibid.) Ainsi les vrais chrétiens, les âmes pieuses
et fidèles laissent aux faux savants, aux hérétiques, aux
incrédules l'inutile occupation de se marteler le cer-
veau pour entendre les vérités de la foi, se contentant
de croire et d'employer à pratiquer la religion le temps
que les autres perdent à disputer.
Mais il y a plus encore. Les Juifs n'instruisirent pas
seulement les Mages, tout en demeurant dans leur igno-
rance, mais Hérode même : Qui Herodem docuerant de
Christo; ipsi ignorabant de Mo. O malheureux Juifs ! qui
instruisent Hérode dans la science de Jésus-Christ pour
qu'il le fasse périr, et qui ne surent pas s'instruire eux-
mêmes pour qu'il les sauve. Et véritablement Hérode
crut à la parole des Juifs, et les Juifs ne crurent pas à
leur propre parole. Hérode crut aux Juifs pour persécu-
ter le Messie, les Juifs ne voulurent pas néanmoins
croire à eux-mêmes pour le recevoir: O infelices Judœi/
Herodem docuerunt quia inBethleem nasceretur (Chris-
tus), et non se docuerunt, ut crederent ei. Herodes illis
credidit quasi vera dicentibus, ut persequeretur Chris-
tum; et ipsi sibi non crediderunt ut susciperent eum.
(Imperf.)
— 509 —
Les Juifs et les Mages séparés, dit saint Maxime, par
toute la distance qu'il y a entre la sainteté et le péché,
entre l'infidélité et la foi, dissemblables d'esprit comme
d'oeuvre, les Mages se changèrent en adorateurs et les
Juifs en persécuteurs : Contrariis effectibus separati,
illi facti sunt adoratores, isti persécutons. En sorte que
dès la naissance du Seigneur on voit surgir u n con-
traste, une lutte, belle ensemble et terrible, édifiante et
scandaleuse, de perfidie et de piété entre les Gentils et
les Juifs. La Chaldée est transportée de joie; Jérusalem
et ses princes frémissent de rage. Le Juif persécute, le
Mage gentil adore, et prépare à Jésus-Christ de magni-
fiques présents, tandis que Hérode aiguise contre lui
l'épée meurtrière ; Factum est inter Judœos atque gen-
tiles quoddam fidei perfidiœque certamen. Nato Christo,
exultât Chaldea; et iota cum suis principibus Hieroso-
lyma torquetur. Insectalur Judœus, Magus adorât;
Herodes acuebat gladium, Chaldœus munera prepara-
bat. (Max., Hom. 5.)
Mais l'aveuglement des Juifs, dit saint Bernard, est à
la fois leur faute et leur châtiment. Parce qu'ils haïs-
sent la vraie lumière, ils sont au moment où elle jette
ses plus vives clartés par la naissance du Seigneur,
plongés dans de plus épaisses ténèbres ; et ce rayon du
soleil éternel qui brille d'une lumière divine, rend
leurs yeux déjà malades encore plus malades : Infelix
Judœafquia lucem oderat, adfulgorem novœ clariiatis
obtenebratur : et caligantes oculiejus, coruscante radio
solis œterni, magis excœcantur. (Serm. 3, Epiph.) Tan-
dis que la vérité éclaire les Mages, dit saint Léon, Pin-
— 510 —
fidélité aveugle de plus en plus les Jtiifs leurs maîtres.
Le Juif charnel lit l'Ecriture et ne la comprend pas, il
montre aux autres le salut, et ne le reconnaît p a s ; il a
en main les saints livres, et il ne croit point à teûTS
oracles : Teritas illuminât Magos, infidelitas obcœcat
magistros. Carnalis Israël non inïeïïigit, quod legit;
non videt, quod ostendit; utUur paginis, quarum non
crédit eloquiis. (Serm. 3, Epiph.) Le même docteur s'ex-
prime ainsi dans u n autre discours : Profond mystère !
Les Juifs ne comprennent pas la prophétie, et ils ne ht
peuvent nier, et ce que l'Ecriture met sous leurs yeux
ne peut entrer dans leur esprit. La vérité; salut des
humbles disciples, se change en scandale pour les m a î -
tres insensés. Ce qui est lumière, pour les ignorants
qui veulent voir, devient ténèbres et obscurité pour les
docteurs qu'aveuglent leurs vices. Voyez-les, tes Juifs
interrogés par les Mages et Hérode, répondre franche-
ment que Jésus-Christ est né à Bethléem et laisser aux
autres le bénéfice de cette réponse. C'est pour cela que
ce malheureux peuple a perdu le sacrifice expiateur, la
succession de ses rois, la hiérarchie de son sacerdoce,
le lieu de ses prières, et tandis qu'ils voient que tout
chemin leur est fermé, tandis qu'une funeste expé-
rience les avertit que tout est fini pour eux, ils ne s'a-
perçoivent pas que tout ce qu'il y avait en eux de saint
et de grand est passé à Jésus-Christ et à son peuple.
Sed nondum intelligunt, quod negare non passant; et
mente non capiunt, quod Scripturarum narretlione no-
verunt. Quoniam imanis magistris veritas scœndahm
est, et cœcis doctoribus fit caligo, quod lumen est. Res-
pondent itetque interrogali, quod in Bethléem nascitur
Christus, et scientiam suam, qua alios instruunt, non
sequuntur. Perdiderunt igitur placationem hostiarum,
successionem regum, locum supplicatiomtm, et ordinem
sacerdotum; et quxm omnia sibi clausa, omnia expe-
riantur sibi esse finita, non vident ea in Christum esse
translata. (Serm. 6.) Ecoutons maintenant Emissène :
Pour combler leur châtiment, les Juifs ne savaient pas
seulement que Jésus-Christ devait naître, ils savaient
encore qu'il était né, et ils le méprisent ; ils savaient
même le lieu où il était né, puisque interrogés par Hé-
rode ils déclarèrent le lieu de sa naissance qu'ils avaient
appris par les Ecritures, et ils appuyèrent leur témoi-
gnage de Poracle du prophète; et ainsi leur double
science est un nouveau motif de condamnation pour
eux et de foi pour nous : Qui etiam, ad damnationis
suœ cumulum, eum, quem natum despiçjunt, nascitu-
rum longe ante prœscierunt ; et non solum quia nasce-
retur, noverant, sed etiam ubi nasceretur. Nam ab Hé-
rode requisiti, locum nativitatis ejus exprimant, quem
scripturœ auctoritate didicerunt: et testimoniumprofe-
runt, ut ipsa eorum gemina scientia, et illis fieret ad
testimonium damnationis, et nobis ad adjutorium cre-
dulitatis.

Les scribes et les pharisiens, dit Théophilate, figurè-


rent dans cette circonstance les partisans du diable, les
membres de son corps infernal, les hérétiques, qui, tant
de fois, sans certes en avoir Pintention, nous aident à
mieux connaître Jésus-Christ, et nous conduisent à lui
par les moyens mêmes qu'ils emploient pour nous en
— 5*2 —
détourner. En effet, quand on passe en revue leurs sec-
tes, et qu'on en considère les doctrines fausses et vicieu-
ses, on apprend à mieux, apprécier la véritable doctrine
de Jésus-Christ, la seule qui condamne tous les vices et
enseigne toutes les vertus. Par elle nous sommes comme
les Mages invités à nous rendre à Bethléem, c'est-à-dire
à connaître toujours mieux Jésus-Christ, sa loi, sa doc-
trine, dansera vraie Bethléem, qui est l'Eglise catholi-
que : Scribœ et pharisœi, sequaces diaboti et membra
ejus, sive hœretici, qui nobis insinuant Christum : quia
instigantibus pîerumque hœreticis, de Christo cognosci-
mus, quod nos latebat : si enim circumimus alias sectas,
ex abundantia vitiorum, quœ in eis deprehendimus,
Dominum intelligimus ; qui vitia odit> et virtutes dili-
git ; cognoscimus tune, quia in Bethléem, hoc est in
Ecclesia catholica, quœrendus est.
Saint Augustin avait déjà fait la même observation
en disant que l'impudence des hérétiques, dans la pro-
fession de leurs erreurs, sert à mettre en lumière et à
faire briller d'un plus vif éclat la vérité catholique :
Improbatio hœreticorum ostendit quid habeat sana doc-
trina. Non point que les hérésies fassent découvrir de
nouveaux dogmes et de nouvelles vérités inconnus a u -
paravant de l'Eglise, et qu'elle ne croyait p a s ; car c'est
précisément parce que ces vérités étaient connues et
crues que l'orgueil a pu les nier. On ne s'avise point de
nier ce dont on n'a aucune idée. L*a négation d'une
chose en suppose la connaissance. La vérité existe avant
l'erreur, comme l'innocence avant la faute. La santé
précède la maladie; la vie précède la mort. Toutes les
vérités que l'Eglise connaît et croit aujourd'hui, elle
les a connues et crues dès sa naissance, comme elle les
connaît et les croit aujourd'hui. Mais au commence-
ment ces saintes vérités ont été crues sans doute ni
contradiction, avec simplicité, avec amour, sentiments
propres de la vraie foi, qui se complaît plus à pratiquer
la religion qu'à la discuter. A mesure cependant que
l'orgueil hérétique a osé les combattre, l'Eglise par ses
décisions solennelles, les docteurs par leur science, les
apologistes par leurs magnifiques et triomphantes dé-
fenses, en ont fait voir à tous les raisons et les fonde-
ments ; ils les ont entourées de nouvelles preuves et
d'arguments nouveaux; ils ont découvert en elles de
nouveaux rapports avec la nature de l'homme et les so-
ciétés humaines, et ils les ont assurées et établies pour
toujours. Ainsi Dieu, qui sait tirer le bien du mal
même, s'étant déjà servi de la lâcheté des Juifs et de la
barbarie d'Hérode pour rendre célèbre dans le monde
la naissance du Verbe incarné, s'est servi ensuite et se
sert encore aujourd'hui des inventions malicieuses des
hérétiques, ,de leurs négations et de leurs erreurs, pour
multiplier les témoignages victorieux en faveur de la
religion catholique.
Quoi de plus ? La justesse de l'observation de Théo-
philacte que : I vizii degli eretici servono alla gloria
délia vera fede, est prouvée par l'expérience de nos
jours. Une très-grande partie de ceux qui en Angleterre,
en Ecosse, dans les Etats-Unis d'Amérique rentrent dans
le sein de l'Eglise, y sont conduits moins par les prédi-
cations des catholiques que par le dégoût et l'horreur
n. 33
— 514 —
que leur inspirent la doctrine et la morale des héréti-
ques. Parmi eux tout est arbitraire, tout est incertain :
la règle de foi aussi bien que la règle de conduite. Nous
Pavons nous-mêmes remarqué ailleurs (Lect. 6) : on
ne trouve pas deux individus de la même secte qui
soient d'accord et qui pratiquent leur doctrine de la
même manière. Les divisions naissent des divisions,
les opinions et les doutes engendrent de nouveaux dou-
tes et de nouvelles opinions. Le seul dogme commun à
tant de sectes, si différentes entre elles, si méprisables,
si extravagantes, si ridicules, le seul lien qui les unit,
est un sentiment de commune haine contre PEglise ca-
tholique, haine qui se manifeste par les calomnies les
plus déloyales, par les injustices les plus criantes, à
Paide desquelles elles conspirent sa ruine. Pour tout
le reste, ni foi certaine, ni morale sûre, ni culte raison-
nable et digne de Dieu; mais au contraire un esprit
d'indifférence absolue pour la vie à venir, et d'ardeur
furieuse pour réunir et goûter toutes les jouissances de
la vie présente. Un tel spectacle, loin de tranquilliser
la conscience, la remplit de doutes et de terribles ap-
préhensions, au moins dans les hommes qui réfléchis-
sent et qui ne veulent pas abandonner au hasard le soin
de leur âme et de l'éternité. De là arrive ce que nous
avons déjà raconté ailleurs sur la foi de témoins ocu-
laires. Les hommes qui veulent sincèrement LA RELIGION
font le tour de toutes les sectes, et ne trouvant dans
aucune rien de plus et de mieux que ce que leur offrait
l'ancienne, finissent par venir à PEglise catholique, et
avouent qu'en elle seule ils ont trouvé la paix de Pâme
— 5*5 —
et le bonheur. O beau privilège de l'Eglise catholique!
qui chaque jour s'accroît et se propage non moins par
le zèle de ses apôtres que par la tyrannie de nouveaux
Herodes persécuteurs ; non moins par l'humble foi des
nouveaux Mages, les vrais fidèles qui la confessent, que
par la malignité des nouveaux Juifs, les hérétiques, les
incrédules qui la nient et la combattent; non moins
par la vertu de ses enfants que par les vices de ses en-
nemis. Véritable fille de Dieu, l'Eglise catholique par-
ticipe au privilège de l'immutabilité et de l'imrnorty-
lité de son divin P è r e , en sorte qu'on peut dire d'elle
que, tandis que toutes les sectes qui l'attaquent chan-
gent chaque jour en pire, s'usent, se consument comme
les vêtements et tombent dans le néant, elle seule est
toujours la m ê m e ; sa jeunesse mystérieuse ne vieillit
pas, et rien n'altère l'immortelle vigueur de son âge :
Ipsi peribunt; tu autem permanebis, et omnes sicut ces-
timentum veterascent ; et velut amictum mutabis eos et
mutabuntur : tu autem idem ipse es, et anni tui non
déficient. (Hebr. 1.) Mais épouse chérie du verbe de
Dieu incarné, heureuse reine que le vrai Salomon, le
vrai roi des siècles, a fait asseoira sa droite sur le trône
de l'univers : Astitit regina a dextris tuis, (Psal. &&.)
elle participe encore aux honneurs, aux hommages d'a-
doration et d'obéissance que son époux a reçus selon les
prophéties. Ainsi, qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille
point, ces prophéties se vérifient aussi en elle : tous les
rois l'honorent, tous les puissants la craignent, tous
les peuples la respectent, tous ses ennemis, vrais Éthio-
piens dégradés par leurs erreurs et leurs vices, tous les
— 516 —
méchants, tous les hérétiques, tous les incrédules, les
démons mêmes, frémissent contre elle d'une rage im-
puissante, contraints qu'ils sont à baisser devant elle
leur front orgueilleux, à mordre la terre de dépit; et
tandis qu'ils s'efforcent de la décréditer, de l'affaiblir,
de la déformer, de l'abattre, ils servent, sans s'en aper-
cevoir, à sa propagation, sa gloire et ses triomphes :
Et adorabunt eum omnes reges terrœ. Coram Mo pro-
cident Mthiopes, et inimici ejus terram lingent.... Et
adorabunt eum omnes reges terrée ; omnes gentes ser-
ment et. (Psal. 71.)

FIN DU DEUXIÈME VOLUME.


TABLE SOMMAIRE ET ANALYTIQUE

DES SUJETS CONTENUS DANS LE DEUXIÈME VOLUME.

CINQUIÈME LECTURE.

L'instruction des Mages ou le bonheur et l'étendue universelle de


renseignement et de la foi chrétienne.

INTRODUCTION.

I . Q u ' e s t - c e q u e la v é r i t é ? — B e l l e doctrine d e s a i n t T h o m a s a u
sujet d e s i n c o n v é n i e n t s d e l a méthode h u m a i n e d a n s l a r e -
cherche d e la v é r i t é . — N é c e s s i t é d e la révélation divine pour
connaître la véritable religion. — Q u a t r e caractères d a n s ren-
s e i g n e m e n t d e la vraie foi : FACILITÉ, UNIVERSALITÉ, VÉRITÉ,
CERTITUDE. O n n'expliquera q u e les deux premiers d e ces
c a r a c t è r e s d a n s cette L e c t u r e . Importance e t d i v i s i o n d e s m a -
tières traitées d a n s c e volume 1

PREMIÈRE PARTIE. — Exposition du mystère.

I I . N é c e s s i t é pour l e s h o m m e s d'une révélation divine facile e t


p r o m p t e . — L'étoile d e B e t h l é e m n e fut p a s u n s i g n e naturel,
m a i s un p r o d i g e d u ciel, choisi et bien posé p a r D i e u pour f a c i -
liter l a révélation d e s M a g e s . — C'est l e propre d e l a divine
h o n t e d e choisir l e s voies l e s plus faciles pour s e faire connaître
et s e faire aimer 13
I I I . L e s M a g e s sont renseignés p a r J é s u s - C h r i s t à chercher J é s u s -
C h r i s t . — A d m i r a b l e facilité et clarté a v e c l e s q u e l l e s , p a r c e
ino^en, ils arrivent à la c o n n a i s s a n c e d e s p l u s grands m y s t è r e s .
— P r e u v e s q u e leur c o n n a i s s a n c e fut l'effet d e l a révélation et
d e l'humilité a t e c laquelle ils J é t a i e n t disposée, plutôt tjuecelui
d e l a science h u m a i n e . — T e n d r e e t s u b l i m e discours d e J é s u s -
Christ touchant l'esprit d e la foi chrétienne • 19
I V . f.a facilité a v e c laquelle furent instruits l e s M a g e s d'Orient,
est la figure de la facilité a v e c laquelle s o n t instruits t o u s les
chrétiens d o c i l e s à l'enseignement d e la foi. —• L a s a g e s s e pro-
fane réclame d e longues études. — P e u d'instants suffisent à
l'âme h u m b l e pour profiter de la s a g e s s e d i v i n e . — H i s t o i r e du
m i n i s t r e de la reine de Catidace 33
V . C o m b i e n e s t longue et difficile la v o i e du raisonnement hu-
main pour trouver la v é r i t é . — Ceci e s t confirmé par l'exemple
d e s anciens philosophes èï d e s hérétiques iriddernes* — Difficul-
tés réelles pour trouver d e s o i - m ê m e le véritable christianisme
d a n s la sainte Ecriture — C o m b i e n nous devons être r e c o n n a i s -
sants à D i e u pour nous avoir fait naître dans la véritable É g l i s e ,
au sein d e laquelle, s a n s étude e t s a n s contention d'esprit, nous
a v o n s a c q u i s dès notre e n f a n c e , la p l u s sublime e t la p l u s i m -
portante vérité 42

VI. L'étoile miraculeuse des M a g e s d'Orient est aperçue d e tout le


m o n d e . — L e s juifs , qui n e l'aperçoivent p a s , reçoivent nussi
certainement e u x - m ê m e s là révélation d e la n a i s s a n c e d e J é s u s *
Christ, par le ministère d e s rois m a g e s . — C'est ainsi q u e le
S a u v e u r du monde ludique d è s s a n a i s s a n c e q u e l'enseignement
d e la foi doit être universel. — S a n a i s s a n c e et s a mort a u s s i
universellement connues et a n n o n c é e s à tout le m o n d e , ont là
môme signification. — L a grotte d e B e t h l é e m , accessible à t o u s ,
est une belle figure de la sainte É g l i s e catholique, qui admet tout
le monde à son école M)
V U . Parmi les p e u p l e s idolâtres, l a vérité était presque aussi rare
q u e la liberté civile. — La philosophie païenne maintenait s c r u -
p u l e u s e m e n t l'ignorance parmi le peuple, comme l'esclavage. —
L'hérésie protestante a v e c les m ê m e s principes a ressuscité les
m ê m e s c o n s é q u e n c e s . — L'erreur e s t injuste et cruelle. — E t
les peuples qui sont sujets à Terreur sont opprimés et m i s é r a b l e s . GO
V I I I . L'enseignement d i v i n , abolit parmi les peuples véritablement
chrétiens, l'ignorance comme la s e r v i t u d e . — Belle mission q u e
— 519 —
J é s u s - C h r i s t donne aux a p ô t r e s , d'être l e s s e r v i t e u r s de tous les
hommes en t o u t e s c h o s e s . — L ' É g l i s e accomplit fidèlement cette
m i s s i o n , en e n s e i g n a n t s a n s restriction à t o u s , tout ce qui a é t é
c o m m a n d é par J é s u s - C h r i s t . — L e souverain pontife. — Pio—
phétie d e Salomon sur l'universalité de l'enseignement chrétien,
qu'on acquiert seulement d a n s l ' É g l i s e . — B e a u monument érigé
à ce sujet d a n s l'église d e S a i n t - P i e r r e d e R o m e par l e pape saint
Léon III. .
IX. Autre réflexion q u ' o n ' p e u t faire sur la révélation qu'eurent l e s
M a g e s . — Ils perdent d e vue, un i n s t a n t , l'étoile. — U s a g e qui
e x i s t a i t en Orient d'avoir recours a J é r u s a l e m pour avoir l'ex*
plicatiou des é v é n e m e n t s extraordinaires. — E n faisant d i s p a -
raître momentanément l'étoile, D i e u oblige les M a g e s d'avoir r e -
c o u r s à la s y n a g o g u e . — E t c e t t e intern gation sert à confirmer
l e s M a g e s dans leur foi. — M y s t è r e important q u M s découvrent
par là, d e la n é c e s s i t é d'un tribunal d i v i n sur la terre, pour
interpréter la parole de D i e u , afin q u e l'enseignement d e la foi s o i t
d e p l u s en plus facile et u n i v e r s e l l e m e n t r é p a n d u . — O n prouve
q u e depuis la venue du M e s s i e ce tribunal r é s i d e à R o m e , o ù s e
trouve le privilège d'interpréter infailliblement les divines É c r i -
tures ; c o m m e autrefois il était concentré entre l e s m a i n s du grand
prêtre d e s J u i f s ; aujourd'hui, il est concentré en la personne du
souverain pontife d e s c l n é t i e n s . . . *

X. L a révélation divine d e s M a g e s toute divine qu'elle e s t , eût été


certainement insuffisante, s a n s le ministère de fa s y n a g o g u e , pour
trouver J é s u s - C h r i s t . — F i g u r e admirable d e la révélation divine
contenue dans les s a i n t e s É c r i t u r e s , et q u i , s a n s le ministère d e
l ' E g l i s e , e s t insuffisante e l l e - m ê m e pour faire connaître l e s vérités
c h r é t i e n n e s . — C e m i n i s t è r e , infaillible s e u l e m e n t , rend facile
et s û r e l'intelligence d e s L i v r e s s a c r é s ! E l l e devrait donc pour
le moins servir à terminer l e s recherches bibliques d e s p r o t e s -
tants. — Prophétie d e J o b , e x p l i q u é e par saint Grégoire, au sujet
d e la triste condition d e s h é r é t i q u e s , qui s e nourrissent d e la
s a i n l e É c r i t u r e hors du sein de l ' É g l i s e catholique. . . . .

X L Continuai,on d e s m ê m e s p r e u v e s , au sujet de la nécessité d e


l ' e n s e i g n e m e n t ecclésiastique pour la facilité et la s û r e t é d e
l'intelligence des saintes Écritures. — Belle doctrine d e saint
B a s i l e à ce sujet ; et d e saint P i e r r e C h r y s o l u g u e , qui la confirme
— 520 —
par l'histoire d e s h é r é s i e s . — E x e m p l e particulier d u moine d o -
minicain Luther ; a v e c u n aveu précieux de C a l v i n à ce sujet.—
T h é o l o g i e de s a i n t P a u l concernant la fin e t le but d e s saintes
E c r i t u r e s . — L a foi dans l'enseignement de l ' E g l i s e fait l'office
d'une lumière c e r t a i n e , s û r e , et en facilite l'intelligence — C o m -
ment les saints P è r e s des premiers s i è c l e s , et l'Eglise entière, o u t -
ils fait usage de l'Écriture s a i n t e ; comment s e conduisent é g a -
lement les â m e s p i e u s e s , et l e s fruits précieux qu'elles en retirent.
— Méthodes différentes que les catholiques et les hérétiques e m -
ploient pour la l e c t u r e d e l'Écriture sainte , e t différence des
effets qu'ils en retirent (es u n s et les autres 101
X I I . O n démontre par le fait d e s missions d e s h é r é t i q u e s , com-
parées avec les m i s s i o n s d e s catholiques, que le seul enseignement
de l'Eglise c a t h o l i q u e e s t le moyen le p l u s facile et le plus p r o -
pre pour convertir toute espèce d'infidèles au c h r i s t i a n i s m e . —
L e missionnaire hérétique e s t un voyageur sans m i s s i o n légi-
t i m e . — L a première condition, la condition essentielle, pour prê-
cher avec s u c c è s l ' É v a n g i l e , c'est la légitimité de l a mission
dont le missionnaire catholique seul est pourvu. — Examende
c e s d e u x sortes de missionnaires, dans leur d é p a r t , pendant leur
v o y a g o , et a leur arrivée. - ~ Grandeur et noblesse du m i s s i o n -
naire catholique , nonobstant sa p a u v r e t é . — O c c u p a t i o n s des
deux missionnaires. — L e s missions p r o t e s t a n t e s , loin d'attirer

les infidèles au christianisme, presque toujours les en éloignent. 114


XIII. Suite d u m ê m e a t g u m e n t sur les m i s s i o n s , pour faire c o n -
naître le caractère de l'enseignement catholique. — Dtiperie du
missionnaire protestant, qui prétend convertir au christianisme
les infidèles en leur donnant à lire seulement la Bible.— O n n ' a c -
quiert pas la vraie foi en lisant seulement un l i v r e , m a i s en é c o u -
tant les véritables prédicateurs. — U n e m i s s i o n catholique à l'île
G a m b i e r . — L'erreur s'établit par la f o r c e ; l a vérité n'a besoin
que de se présenter e l l e - m ê m e . — S t é r i l i t é e t scandale d e s m i s -
sions protestantes dans l e s I n d e s . — L e protestantisme, p a r sou
apparition et par s e s efforts contre le catholicisme e s t la c a u s e
que le monde e n t i e r n'est pas converti au c h r i s t i a n i s m e . — E s -
pérance fondée q u e l'Angleterre laisse concevoir qu'un jour elle
sera la c a u s e de l a fusion dans le m o n d e e n l i e t de la foi calho—
— 521 —
DEUXIÈME PARTIE. — Histoire tirée de ta Bible.

X I V . Interprétation littérale de l'histoire de la sortie du peuple


israélite de la terre d'Egypte. — A p p a r i t i o n d'une colonne d e
f e u . — P e u d e foi en D i e u de la part d e s H é b r e u x lorsqu'ils
voient leurs alliés retomber d a n s les mains d e P h a r a o n qui est venu
les surprendre. — Miracle d e la séparation d e s e a u x de la mer,
pour laisser à s e c un p a s s a g e . — Colonne de f e u , favorable a u x
H é b r e u x , funeste a u x E g y p t i e n s . — D e s c r i p t i o n d e leur entière
défaite et d u prodigieux p a s s a g e d e s H é b r e u x à travers la mer
Rouge 147
X V . La colonne miraculeuse continue toujours à diriger l e s I s r a é -
lites dans leur chemin vers la terre promise. — Tantôt elle s ' a p -
pelle : a le Seigneur ; » tantôt : « lange du Seigneur, a Cette
colonne fut constamment un vrai m i r a c l e , magnifique e t é c l a t a n t .
— A v e u g l e m e n t d e s interprètes rationalistes, qui veulent faire
passer le miracle d e cette colonne pour un p h é n o m è n e naturel. t60
X V I . L a colonne qui guide les H é b r e u x vers la terre promise est la
figure d e l'étoile q u i conduit les M a g e s à B e t h l é e m . — T r a i t s
divers de r e s s e m b l a n c e entre c e s deux prodiges 168
X V I I . Suivant une autre interprétation allégorique de l a même
histoire, la colonne e s t u n e figure de Jésus-Christ e t de son divin
enseignement. — L a g r â c e d e la foi est la première d e s g r â c e s
d a n s l'ordre du s a l u t . — A u x rayons de sa l u m i è r e comme à ceux
d e l a colonne, toute p e r s o n n e peut facilement participer. — E l l e
éclaire non-seulement t o u s les c h r é t i e n s , mais aussi les infidèles.
— E t la foule d u monde lui doit toute s o n e x i s t e n c e , e t tout c e
qu'il possède de vérité • . . . . 174
X V I I I . L e prodige de l a colonne, inutile sans le ministère d e
M o ï s e , est la figure de la nécessité de l'Église pour l'intelligence
et pour l'usage d e la révélation d i v i n e . — D i e u , en s'associant
M o ï s e pour accomplir la délivrance de son p e u p l e , a indiqué les
desseins de s a P r o v i d e n c e , en associant l ' É g l i s e catholique au
grand œ u v r e du salut d e s hommes 187
XIX. La défaite h o n t e u s e et terrible de l a p u i s s a n c e égyptienne,
et la victoire s i g n a l é e que le p e u p l e d'Israël remporte dans la mer
E r y t h r é e , est la figure emblématique de la destruction de la p u i s -
sance de l'idolâtrie et du triomphe mémorable d e l a foi chrétienne
d a n s R o m e . — M o n u m e n t s tout à fait v i s i b l e s qui n o u s restent de
c e b e a u triomphe i
XX. Explication humaine d e l à m ê m e figure. — Condition du c h r é -
tien d a n s cette v i e . — J é s u s - C h r i s t est la véritable n u é e l u m i -
n e u s e q u i le p r o t è g e , r é c l a i r e , le fortifie et le défend. — L a m i -
séricorde d i v i n e s'étend même sur les pécheurs. — Bassesse et
chute de ceux q u i s e laissent aller à la tentation du désespoir ;
châtiment qui les attend. — N é c e s s i t é d e la prière et son efficacité
a u milieu d e s d a n g e r s d e la perdition éternelle. — L e s coqs d e
P h a r a o n et la morale qu'ils signifient. — L e chrétien triomphe de
t o u t e s les tentations en J é s u s - C h r i s t . — S a consolation et sa gloire
lorsqu'il sera parvenu vainqueur d e s e s p a s s i o n s d a n s le royaume
d u ciel 2

SIXIÈME LECTURE.

La croyance det rois mages ou la vérité et la certitude de Venseigne


ment de ta foi catholique.

INTRODUCTION.

I . L ' h o m m e n'a p a s inventé d e l u i - m ê m e la v é r i t é , m a i s il l'a r e ç u e


d e D i e u par la voie d e la révélation et de la foi. — D d u x b e a u x
p a s s a g e s d e l'Ecriture s a i n t e q u i en sont la preuve i n c o n t e s t a b l e ,
— A r g u m e n t a t i o n d e saint T h o m a s pour démontrer cette d o c -
trine. — L e s M a g e s furent instruits de cette manière, et qui, a y a n t
connu par ce moyen a v e c u n e e n t i è r e certitude et s a n s erreur
l e s m y s t è r e s d e J é s u s - C h r i s t , étaient la figure d e s a u t r e s d e u x
c a r a c t è r e s de l'enseignement d e la foi catholique : SA \ÉRITÉ ET

SA C E R T I T U D E ; qui sont l e sujet et l e sommaire d e c e t t e lecture. 225

PREMIÈRE P A R T I E . — Exposition du mystère.

II. T r o i s i è m e caractère d e l'enseignement d e la f o i : sa vérité. —


L e s rois m a g e s connurent ï e m y s t è r e d'un seul D i e u en trois
p e r s o n n e s , et y crurent fermement ; J é s u s - C h r i s t , vrai D i e u , vrai
H o m m e et S a u v e u r d e s h o m m e s ; e t les p r i n c i p a u x devoirs du
chrétien. L e u r foi fut pure, sincère, s a n s m é l a n g e d'erreur, p a r c e
qu'elle fut, non le fruit de recherches particulières d e leur raison
i n d i v i d u e l l e , mais celui de la révélation d i v i n e . — L e s v r a i s e n -
fants d e l ' É g l i s e catholique c o n n a i s s e n t e t croient a v e c l a m ê m e
sincérité d'esprit, a v e c l a m ê m e pureté d e c œ u r , les mêmes

vérités 237
llï. L a raison h u m a i n e a b a n d o n n é e à e l l e - m ê m e rencontre plus
s o u v e n t l'erreur q u e l a v é r i t é . — L e s philosophes a n c i e n s n e c o n -
nurent qu'un t r è s - p e t i t no:nbre d e v é r i t é s ; — e t c e l l e s qu'ils
c o n n u r e n t , i l n e l e s découvrirent e t n e l e s inventèrent p a s a v e c
leur propre r a i s o n , — m a ï s i l s l e s reçurent par la tradition g é n é -
r a l e , ils n e firent q u e l e s e m b r a s s e r a v e c le mélange d e beaucoup
d'erreurs. — O n démontre c e l a p a r l'histoire d e s monstrueuses
e x t r a v a g a n c e s p a r l e s q u e l l e s i l s altérèrent l a première e t s o u -
v e r a i n e v é r i t é de l ' e x i s t e n t e d'un D i e u e t celle de l'immortalité
d e l'âme h u m a i n e . — L e s plus grands philosophes sont d e s p e -
tits enfants ignorants auprès d e s c h r é t i e n s l e s moins intelligents
q u i , instruits par l ' É g l i s e s u r La f o i , s o n t s o u v e r a i n e m e n t plus
s a g e s d a n s l e s c h o s e s divines 249

IV. O n démontre la facilité d e l a raison h u m a i n e pour tomber d a n s


l e s p i è g e s de Terreur, lorsqu'elle s e fie à e l l e - m ê m e , p a r l'histoire
des principales erreurs, dont l e s a n c i e n s hérétiques, loin d'avoir,
a v e c leurs lumières p r i v é e s , découvert ou affermi a u c u n e vérité
d u christianisme, o n t , autant qu'il d é p e n d a i t d'eux, obscurci ou
détruit t o u t e s l e s vérités q u e l a révélation d i v i n e avait fa.t c o n -
naître. . . . . , « . . . . . . « . * • » 270
V. O n démontre la m ê m e v é r i t é par l'histoire d e s hérésies m o d e r -
nes, c'est-à-dire d u p r o t e s t a n t i s m e , qui l e s contient toutes. —
Martin L u t h e r e t s e s e r r e u r s . — S e s trois premières p r o s o p o p é e s
s u r les SACRAMENTAIRES, l e s ANABAPTISTES et l e s C O N F E S S I O -
N I S T E S , et leurs principaux embranchements qui produisent l ' i n -
dtfférentisme et te d é s e s p o i r d e j a m a i s connaître a u c u n e v é r i t é . 291

VI. S u i t e de l'histoire des h é r é s i e s m o d e r n e s . — Q u a t r i è m e famille


d e Luther. — C a l v i n , s e s e r r e u r s , s o n caractère personnel. —
S e c t e s p r i n c i p a l e s sorties d u calvinisme. — L e protestantisme
a n g l a i s e t s e s effets. — É c o l e a n t i c h r é t i e n n e d u x v m e s i è c l e . —
P a n t h é i s m e d u siècle actuel. — L a raison h u m a i n e , en niant l a
vraie foi, finit p a r se renier elle-même 313

V I I . T a b l e a u du s p e c t a c l e offert par l ' E g l i s e c a t h o l i q u e , mainte-


nant toute s e u l e , dans leur p u r e t é , toutes l e s vérités chrétiennes
— 524 —
eu f a c e d e t o u t e s les s e c t e s d e s h é r é t i q u e s , qui n ont j a m a i s e n -
s e i g n é q u e l ' e r r e u r . — Certainement hors d e l a véritable E g l i s e ,
on n e p e u t trouver d e s v é r i t é s p u r e s , simples et s a n s m é l a n g e
d'erreur. L e s h é r é t i q u e s , m ê m e dans l e s vérités qu'ils ont c o n -
s e r v é e s , y ont m ê l é l ' e r r e u r , e t a v e c l a vraie foi ils ont perdu
pour e u x - m ê m e s le véritable l a n g a g e d e s choses s a i n t e s e t d i -
vines. — L e disciple d e l a foi e s t l'élève d e l a r a i s o n . . » . 330
V I I I . D i s s e r t a t i o n sur le quatrième e t dernier caractère d e l ' e n -
s e i g n e m e n t d e la foi c a t h o l i q u e : s a c e r t i t u d e . — L e s rois m a g e s
d ' O r i e n t , instruits à l'école d e l a révélation d i v i n e , connurent
l e s p l u s grands m y s t è r e s , n o n - s e u l e m e n t s a n s mélange d'erreur,
m a i s encore s a n s a u c u n e sorte d'incertitude. — P r e u v e s d e fa
fermeté e t d e ta c o n s t a n c e d e l e u r foi 338
IX. L e s M a g e s croient a v e c certitude, parce q u e leur foi a pour
fondement: 1° l'autorité d i v i n e ; 2<> u n e révélation uniforme;
3 ° le secours d e la g r â c e . O r le chrétien catholique trouve c e s
trois m ê m e s motifs d e croire à l'enseignement d e l ' E g l i s e , qui
l u i donne u n e c e r t i t u d e entière e t parfaite en s a foi. P r o d i g e
magnifique q u e la grâce de la foi opère dans le vrai catholique,
dont la c r o y a n c e , s e m b l a b l e à celle d e s M a g e s , e s t ferme d a n s
s e s preuves et e n m ê m e t e m p s d e s p l u s vives d a n s l e s t r a n s -
p o r t s . L ' h o m m e charnel, le froid rationaliste, n'entendent rien
à c e p r o d i g e . U s e n font l'objet d e leurs dérisions ; m a i s ils
seront e u x - m ê m e s un jour c h â t i é s d e leur incrédulité. . . . 350
X I . S e m b l a b l e aux rois m a g e s d'Orient, le chrétien catholique, s o u -
tenu par l'enseignement d e l ' É g l i s e , manifeste la certitude d e s a
foi, avec l'efficacité d e s e s œ u v r e s , et en résistant à t o u s les
scandales dont il e s t e n v i r o n n é . Bonheur et p a i x inaltérables
d e s enfants d e la véritable É g l i s e 367
X I I . Commençons par démontrer d a n s c e paragraphe q u e , hors d e
la sainte É g l i s e catholique romaine, on n e trouve aucune e s p è c e
d e certitude dans la foi, d'abord, pareequ'il n'y a point d'auto-
rité d i v i n e . — L'autorité politique q u i , hors de l ' É g l i s e , prétend
régler l e s affaires d e la religion, n'a aucun caractère divin pour
décréter l e s symboles de foi : elle est purement h u m a i n e et inspi-
rée par le d é m o n . — Contradiction et châtiment d e s hérétiques,
obligés d e faire dépendre leur foi d e l'autorité de l ' É g l i s e . — A b -
— 525 —
s u r d i t é monstrueuse q u e ce serait d e reconnaître, c o m m e d i v i n e ,
l'autorité d e s hérésiarques ; leurs propres d i s c i p l e s ont repoussé
c e caractère divin d a n s l e s doctrines d e leurs maîtres. — L ' É c r i -
ture sainte elle-même c e s s e d'être u n e autorité pour le chrétien
s'il croit devoir l'interpréter lui seul à s a manière. — L'héré-
tique proprement dit et réel ne reconnaît aucune autorité
d i v i n e , mais il place s a raison personnelle a u - d e s s u s d e D i e u l u i -
m ê m e . C'est là un horrible p é c h é , qui lui fait partager l'or-
gueil e t condition d e L u c i f e r 380

SEPTIÈME LECTURE.

Hérode et les Juifs ou opposition volontaire à la loi.

INTRODUCTION.

I . Histoire d e l ' a v e u g l e - n é ; s o n interprétation littérale e t allégo-


rique. — L e JUGEMENT q u e J é s u s - C h r i s t d é c l a r e alors être v e n u
e x e r c e r d a n s l e m o n d e e s t c e l u i - c i : l ' a v e u g l e m e n t dont il a puni
l e s J u i f s , e t l a l u m i è r e d e l a foi q u ' i l a accordée a u x g e n t i l s . •—
Il c o m m e n c e à e x e r c e r c e j u g e m e n t d è s s a n a i s s a n c e e n é c l a i r a n t
l e s M a g e s , e t e n l a i s s a n t d a n s leur a v e u g l e m e n t l e s J u i f s e t
Hérode. — Argument 403

P R E M I È R E P A R T I E . — Exposition du mystère.

I I . L e s M a g e s c o n d u i t s par l a m a i n d e D i e u à J é r u s a l e m , pour être


l e s é v a n g é l i s t e s d e l a n a i s s a n c e d e J é s u s - C h r i s t et l e s maîtres
d e s J u i f s . — I l n'est p o i n t d o u t e u x q u e s o u s l e titre d e R o i
DES J U I F S , ils n'aient c h e r c h é l e M e s s i e pour l'adorer comme
D i e u . — B l a s p h è m e d e C a l v i n à c e sujet, réfuté d ' a v a n c e par
l e s P è r e s . — C o m b i e n il e s t g l o r i e u x pour J é s u s - C h r i s t q u e l e s
M a g e s l'aient cherché s e u l d a n s l'état misérable où il avait voulu
naître, tandis qu'ils ont m é p r i s é H é r o d e e t son fils A r c h e l a u s
n é s d a n s l a grandeur. — L a recherche d e s M a g e s fut u n e v r a i e
révélation faite a u x J u i f s . — H é r o d e et l e s Juifs en s o n t troublés
a n lieu d e s'en réjouir. — C e trouble e s t glorieux pour J é s u s -
Christ 410

I I I . D e s c a u s e s d u trouble d ' H é r o d e . — P e i n t u r e d e l'âme c o u p a b l e


— 526 —
de ce t y r a n . - L e s M a g e s e u x - m ê m e s s e tronWeqt en voyant l'é-
toile. — Différence entre le trouble d e s b o n s , qui l e s sauve, et
le trouble d e s m é c h a n t s , qui les perd. — H é r o d e s e trouble parce
qu'il est impie. — Exhortation aux grands de l a terre de craindre
Jésus-Christ juge 4

I V . S u i t e du même argument sur le trouble d ' H é r o d e . — 11 s e trou-


ble e n c o r e , parce q u e , usurpateur d u trône de J u d é e , il craint en
J é s u s - C h r i s t un compétiteur au r o y a u m e . — B e l l e s paroles d e s
P è r e s à Hérode sur la folie de cette c r a i n t e . — L e s hommes p o -
litiques qui craignent le vicaire de J é s u s - C h r i s t ne sont pas moins
insensés * . 4
V . Narration sur Je troubla d e s J u i f s . — il semble au premier
aspect incompréhensible. — L e s p è r e s lui assignent diverses
c a u s e s . — L a plus vraie paraît celle—ci : L e s J u i f s étant m a u v a i s
craignirent dans le Messie le réformateur et le vengeur de leurs
v i c e s . — L a théophobie ou crainte de D i e u , e s t le s i g n e de l'âme
pécheresse, le désir de D i e u , au contraire, est la marque d e l'âme
en état de g r â c e . — L e nom de D i e u , et tout ce qui en rappelle
l'idée, épouvante l e s i m p i e s , console l e s justes d a n s la v i e e t dans
la mort. — B e a u discours d e saint Pierre Chrysologue sur ce
sujet
"VI. D e s s e i n cruel d'Hérode après avoir réuni le sanhédrin et l'avoir
interrogé fort a u long sur le lieu où devait naître le M e s s i e . — 11
appelle les [Link] en secret, il leur parle a v e c une a s t u c e et une
hypocrisie profonde. — P o u r q u o i ? H é r o d e e s t le t y p e d e s h y p o -
c r i t e s . — L'hypocrisie, \ i c e conunun « tous l e s pécheurs, « tous
les h é r é t i q u e s * t o u s l e s impies. — S u m a l i c e et son c h â t i m e n t .
V I L Crime horrible d ' H é r o d e d'avoir voulu tuer J é s u s - C h r i s t qu'il
savait être le M e s s i e promis au m o n d e . — L e s Mages agissent
près d u tyran a v e c simplicité de c œ u r , et lui parvient à le*
tromper e n leur faisant promettre qu'ils lui découvriront i e lieu
où ils auront trouvé J é s u s - C h r i s t . — C o m m e n t D i e u détruit l'hor-
rible dessein d ' H é r o d e et le fait devenir Je j o u e i d e c e s mêmfis

M a g e s qu'il s'applaudissait d'avoir trompés


V I I I . M a s s a c r e d e s innocents ordonné par H é r o d e ; c r i m e horrible
et qui manque son but. — Quatorze mille e n f a n t s sont massacrés
pour atteindre J é s u s - C h r i s t , e t J é s u s - C h r i s t seul échappe à c e
— 3Î7 —
carnage, e t donne ainsi u n e nouvelle preuve d e s a divinité. —
L e s M a g e s et les bergers trouvent Jésus-Christ qu'Hérode cherche
en vain. — Quiconque communie indignement, imite H é r o d e . —
A v e c quelles dépositions on doit chercher D i e u 468
I X . Le massacre d e s innocents fait connaître au monde la naissance
de Jésus-Christ. — F u r e u r s d'Hérode après c e crime et désespoir
à s a mort. — Pourquoi J é s u s - C h r i s t permet le massacre d e tant
d enfants. —- I l s o n t é t é de vrais martyrs, les p r é m i c e s et la figure
de tous l e s martyrs c h r é t i e n s , comme H é r o d e a é t é celle d e tous
les persécuteurs d u christianisme. — J é s u s - C h r i s t nous averti
que nous n e devons p a s craindre un h o m m e , quel qu'il soit, qui
ne peut faire du mal q u ' à notre corps y m a i s q u e nous devons
craindre D i e u , q u i seul peut perdre l'âme pendant toute l'é-
ternité . . . . 473
X . Certains crimes n e sont commis qu'avec u n e participation e x t r a -
ordinaire du d é m o n . — L e s P è r e s attribuent le forfait d'Hérode
à cette funeste influence. — L a preuve que c'était le diable qui l e
dominait résulte d e son trouble, et de s o n indécision à croire et
ne p a s croire a u x saintes É c r i t u r e s . — Comment on explique
cette contradiction, et comment chaque j o u r elle s e retrouve p a r
la même influence d a n s tous les i m p i e s , tous l e s hérétiques et tous
les pécheurs 482
X I . Crime d e s Juifs plus grand que celui d ' H é r o d e . — L'exemple
des Mages ne leur inspire point de chercher Jesus-Christ qu'ils
savaient cependant être le M e s s i e . — Ils ne montrent aucun s o i n
de cher* lier le Seigneur pour l'adorer, tandis q u ' H é r o d e met tant
de z è î e a le trouver pour le faire m o u r i r . — I l s n e montrent de zèle
que lorsqu'il qu'il s'agit d e le crucihVr. — Prophétie d e M i c h é e , et
explication de cette prophétie. — L e s Juifs ne découvrent mali-
cieusement à H é r o d e que la partie qui peut irriter H é r o d e , et ils
lui cachent l'autre. — A i n s i ils conspirèrent avec Hérode la mort
du Messie, et ils furent la cause du massacre des innocents —
I l s excitèrent contre Jésus-Christ la politique d'Hérode, par l e
même motif qui l e s porta plus tard à exciter celle de Pila^e. —
L e u r s imitateurs, les ministres de l'hérésie, excitent la jalousie
des princes contre l'Église, et par cela même ils en p r o u v e n t la
vérité 490
— 528 —
XII. Incrédulité o b s t i n é e d e s J u i f s comparée à la foi docile d e s
M a g e s . — L e s J u i f s n e profitent point d e s o r a c l e s d e s É c r i t u r e s ,
et ils l e s font connaître aux Mages et à Hérode même. — Ils
donnent la lumière a u x g e n t i l s et demeurent d a n s les ténèbres.
— A i n s i les hérétiques concourent souvent au triomphe de l a
vérité catholique, e t à faire connaître la véritable r e l i g i o n . — L ' É -
glise catholique, participant aux privilèges de s o n divin é p o u x ,
est s e u l e infaillible et éternelle, e t s e s ennemis s e r v e n t à sa gloire
e t lui rendent h o m m a g e , * 504

FIN DIS LA. T A B L E DU D E U X I È M E VOLUSTE.

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