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Tome 13

Transféré par

Mbama Junior
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Thèmes abordés

  • suspense,
  • enquête,
  • tableau volé,
  • harcèlement,
  • mystère,
  • secrets,
  • relations amicales
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Tome 13

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Thèmes abordés

  • suspense,
  • enquête,
  • tableau volé,
  • harcèlement,
  • mystère,
  • secrets,
  • relations amicales

Résumé

L’été, saison des aventures et des secrets qui resteront à jamais enfouis sous le
sable… du moins en théorie. Emily a eu un bébé sans le dire à personne. Hanna a
provoqué un accident de voiture, et abandonné une fille blessée sur le bord de la
route.
Spencer a abusé des amphétamines, et fait arrêter une camarade à sa place. Sans
doute les filles auraient-elles préféré garder pour elles ces épisodes peu glorieux, à
l’image de la « nuit étoilée » d’une certaine Aria...
Mais c’était sans compter sur A., qui n’a strictement rien perdu de ces écarts
estivaux. Et maintenant que le bal de promo approche, voilà qu’il décide à son tour
de se rappeler à leur bon souvenir. Vous chantiez les filles ? Eh bien, dansez
maintenant !

Titre original :
Crushed
Pour Marlene

Connais-toi toi-même, connais ton ennemi.


Sun Tzu
Prologue
MAUVAIS MOJO

Vous avez déjà eu le pressentiment que quelque chose de terrible était sur le
point d’arriver ? Comme la fois où vous étiez en vacances et où vous avez eu une
vision de votre meilleure amie hurlant de douleur – et que plus tard, elle vous a dit
qu’elle s’était cassé le bras pile à ce moment-là ? La fois où un nœud dans votre
estomac vous a dissuadée de passer la nuit dans ce bed and breakfast du Maine –
dont le toit s’est effondré pendant la nuit ? La fois où vous auriez juré avoir entendu
des sirènes à un carrefour – où le pire accident de l’histoire de la ville s’est produit
la semaine d’après ? Je sais que ça peut paraître bizarre, mais parfois le sixième
sens, ça fonctionne. Si une petite voix dans votre tête vous met en garde, vous
devriez peut-être l’écouter.
A Rosewood, trop de choses affreuses sont déjà arrivées à quatre jolies filles.
Alors, quand l’une d’elles a, par une chaude nuit d’été, soudain eu l’impression qu’un
événement affreux venait de se produire, elle a tenté de l’ignorer. La foudre ne
pouvait pas avoir encore frappé au même endroit.
Mais devinez quoi ? C’est exactement ce qui était arrivé.

Même s’il était presque trois heures du matin à Reykjavik, capitale de l’Islande,
le ciel restait étrangement blanc comme au lever du jour. Seul signe qu’on était au
milieu de la nuit : il n’y avait personne sur la berge du lac Tjörnin. Le bar
Kaffibarinn, où on disait que Björk aimait faire la fête, était désert. Nulle acheteuse
ne léchait les vitrines le long de l’avenue principale. Tout le monde était au chaud
dans son lit, les volets soigneusement fermés et un masque sur les yeux.
Tout le monde, ou presque.
A la lisière de la ville, Aria Montgomery sauta maladroitement par une fenêtre
ouverte de Brennan Manor, une bâtisse de style gothique plongée dans le noir. Sa
hanche heurta le sol froid, et la jeune fille poussa un cri aigu puis se hâta de se
relever et de baisser la fenêtre à guillotine. L’alarme hurlait à l’intérieur, mais Aria
ne voyait pas encore de voiture de police gravir la colline.
A travers la vitre, elle chercha Olaf, un garçon qu’elle venait juste de rencontrer.
Que diable fichait-elle ici ? Elle aurait dû être pelotonnée dans son lit à l’auberge, à
côté de son petit ami Noel – pas en train de se livrer à un cambriolage avec un
inconnu. Pas sur le point d’être arrêtée et envoyée en prison jusqu’à la fin de ses
jours.
Olaf apparut de l’autre côté de la vitre, brandissant un tableau pour le montrer à
Aria. Des tourbillons étoilés occupaient la partie inférieure de la toile ; au-dessus
d’eux, le clocher d’un village à l’envers pendait telle une stalactite. Une signature
se détachait dans un coin : Vincent.
Oui, comme Van Gogh.
De nouveau, Aria fut prise de nausée. C’était elle qui avait voulu venir ici et qui
avait entraîné Olaf, elle qui avait trouvé le tableau et l’avait décroché du mur. A
présent, elle réalisait l’ampleur de sa bêtise.
— Repose-le ! cria-t-elle à Olaf à travers la vitre. Dépêche-toi de sortir avant que
les flics n’arrivent !
Le jeune homme entrouvrit la fenêtre.
— Comment ça ? dit-il avec un fort accent islandais. C’était ton idée. Tu
regrettes, c’est ça ? Moi qui croyais que tu ne ressemblais pas à ton béotien de
petit ami ! Tu es peut-être plus américaine que je ne le pensais.
Aria se détourna. Oui, elle regrettait. Et, oui, elle était américaine. Une
Américaine en vacances qui voulait juste s’amuser un peu ce soir-là. Mais ça n’était
pas censé se terminer ainsi.
Au printemps précédent, quand Noel avait annoncé qu’il organisait un voyage à
Reykjavik pour lui-même, Aria, le frère d’Aria – Mike – et sa petite amie Hanna
Marin, Aria avait été ravie. Elle et sa famille avaient habité en Islande pendant
trois ans après la disparition de sa meilleure amie Alison DiLaurentis à la fin de leur
année de 5e, et elle avait hâte d’y retourner.
Et puis, Hanna et elle avaient besoin de changer d’air. N’importe quelle
destination aurait fait l’affaire. Avec leurs deux autres grandes amies, Spencer
Hastings et Emily Fields, elles venaient de subir des mois de torture aux mains d’un
horrible maître chanteur qui leur envoyait des textos signés « A », et qui n’était
autre que la véritable Alison DiLaurentis. Leur Ali était en réalité la jumelle d’Ali,
Courtney, qui avait passé la plus grande partie de son existence dans un hôpital
psychiatrique mais qui avait réussi à changer de place avec sa sœur au début de
leur année de 6e en feignant de copiner avec Aria, Spencer, Emily et Hanna. La
véritable Ali s’était vengée de Courtney en la tuant le dernier jour de leur année de
5e. Plus tard, elle avait harcelé les quatre amies de sa sœur et failli les tuer à leur
tour.
Donc, Aria et Hanna avaient d’abord été très excitées à l’idée de ce voyage en
Islande. La véritable Ali était morte ; « A » avait cessé de les harceler, et elles
n’avaient plus rien à craindre. Puis il y avait eu leurs vacances de printemps en
Jamaïque, durant lesquelles s’était produit un autre drame.
A présent, on était en juillet, et de nouveaux secrets rongeaient Aria et Hanna.
Elles s’étaient à peine adressé la parole depuis leur arrivée. Pour ne rien arranger,
Noel n’était pas du tout impressionné par l’Islande, et Mike détestait Reykjavik tout
autant qu’à l’époque où sa famille y habitait.
Ce soir-là, ils avaient vraiment touché le fond. Au début, Aria s’était contentée de
flirter avec un intellectuel mal rasé qu’elle venait de rencontrer dans un bar,
histoire de faire enrager Noel. Cinq shots de Black Death – l’eau-de-vie locale –
plus tard, elle se retrouvait dans une ruelle en train d’embrasser le garçon en
question, qui se nommait Olaf. Et, quelques heures après… elle en était là.
Le volume de l’alarme augmenta à l’intérieur de la maison. Olaf tenta de soulever
la fenêtre à guillotine, mais celle-ci était coincée.
— Aide-moi à l’ouvrir, la pressa-t-il.
Aria se figea. Si elle le faisait, elle serait réellement complice d’un vol.
— Je ne peux pas.
Olaf leva les yeux au ciel et s’acharna de plus belle sur la fenêtre, mais celle-ci
refusait de bouger.
— Je vais passer par la porte, cria-t-il à Aria. Attends-moi, OK ?
Il disparut tandis qu’Aria scrutait l’obscurité à travers la vitre. Puis un
crissement aigu retentit derrière la jeune fille. Sur la pointe des pieds, celle-ci
sortit des buissons et jeta un coup d’œil à l’angle du manoir. Trois voitures de police
remontaient l’allée en trombe, la lumière bleue de leur gyrophare balayant
l’élégante façade de la bâtisse. Elles s’arrêtèrent dans une embardée, et six
policiers en jaillirent, revolver au poing.
Aria s’élança vers les bois épais. Elle n’avait jamais remarqué que les forces de
l’ordre islandaises étaient armées.
Ils s’approchèrent de la porte d’entrée et crièrent dans leur langue quelque
chose qui devait signifier : « Sortez les mains en l’air ! », devina Aria. La jeune fille
regarda la lourde porte de derrière, par laquelle elle supposait qu’Olaf allait tenter
de s’enfuir. Mais celle-ci demeurait obstinément close. Peut-être possédait-elle un
système de fermeture intérieur si complexe qu’Olaf ne parvenait pas à l’ouvrir ? Le
jeune homme était-il prisonnier ? Les flics allaient-ils l’arrêter ? Aria devait-elle
l’attendre, ou prendre ses jambes à son cou ?
Elle sortit le portable international qu’elle avait acheté pour ce voyage et fixa
l’écran en se mordant la lèvre inférieure. Elle avait besoin de conseils, mais elle ne
pouvait pas appeler Noel. D’un doigt tremblant, elle composa un autre numéro.
Hanna Marin émergea de ses rêves et cligna des yeux dans la lumière blafarde.
Elle se trouvait dans une longue chambre étroite. Une photo d’un cheval aux pattes
courtes était accrochée au-dessus de son lit. Son petit ami Mike ronflait près d’elle,
les pieds dépassant de la couette moelleuse. Le lit d’en face, où étaient censés
dormir sa meilleure amie Aria Montgomery et son petit copain Noel Kahn, était
vide.
Par la fenêtre, Hanna observa la pancarte qui indiquait le nom de la rue. Celle-ci
portait une inscription en anglais et une autre totalement incompréhensible, avec
des accents bizarres.
Ah oui, c’est vrai. Elle était en Islande. En vacances.
Tu parles de vacances ! Hanna ne comprenait vraiment pas ce qu’Aria trouvait à
ce pays. Il faisait jour tout le temps. Les salles de bains sentaient l’œuf pourri. La
nourriture était dégueulasse, et les Islandaises beaucoup trop jolies. Tandis qu’elle
restait là, allongée dans la lumière crépusculaire de cette nuit qui n’en était pas
une, Hanna fut saisie par un mauvais pressentiment, comme si quelqu’un venait
juste de mourir.
Son téléphone sonna, la faisant sursauter. Hanna jeta un coup d’œil à l’écran.
Elle ne connaissait pas ce numéro ; pourtant, quelque chose la poussa à décrocher.
— Allô ? chuchota-t-elle en agrippant son portable à deux mains.
— Hanna ?
C’était la voix d’Aria. Dans le fond, Hanna entendait des sirènes. Près d’elle,
Mike s’agita. Hanna se faufila hors du lit et avança dans le couloir de l’auberge.
— Où es-tu ?
— J’ai des ennuis, répondit Aria. J’ai besoin que tu m’aides.
— Tu es blessée ? s’inquiéta Hanna.
Le menton d’Aria se mit à trembler. A l’entrée du manoir, les flics tentaient
d’enfoncer la porte.
— Non, mais je me suis introduite dans une maison par effraction, et j’ai plus ou
moins volé un tableau.
— Tu as quoi ? glapit Hanna, sa voix résonnant dans le silence du couloir.
— Je suis venue avec ce type que j’ai rencontré tout à l’heure. Il m’a dit qu’une
étude de La Nuit étoilée de Van Gogh, un tableau d’une valeur inestimable, se
trouvait dans un manoir à la lisière de la ville. Elle aurait été volée à une famille
juive parisienne pendant la Seconde Guerre mondiale, et jamais restituée.
— Attends, tu es avec Olaf ?
Hanna ferma les yeux. Elle ne se souvenait que trop bien du moment gênant où,
un peu plus tôt dans la soirée, elle était tombée sur Aria et ce type barbu en train
de se peloter dans la ruelle voisine. Olaf avait l’air tout à fait charmant, mais Aria
sortait déjà avec quelqu’un.
— C’est ça.
Les flics parvinrent à défoncer la porte et entrèrent d’un pas lourd tels des
Stormtroopers. Aria agrippa son téléphone plus fort.
— On s’est introduit dans le manoir tous les deux pour chercher le tableau. Je ne
pensais pas qu’on le trouverait, mais… il était bel et bien là. Puis une alarme s’est
déclenchée, et je me suis dépêchée de sortir. Maintenant, l’endroit grouille de flics.
Ils ont des flingues, Hanna. Et Olaf est coincé à l’intérieur. J’ai besoin que tu
viennes nous chercher par une des petites routes – on va couper par les bois pour
te rejoindre. La Jeep d’Olaf est garée sur le devant ; on n’arrivera pas à la
récupérer.
— Les flics peuvent te voir ?
— Non, je me suis planquée dans les bois derrière le manoir.
— Seigneur, Aria, qu’est-ce que tu fous encore là ? Dépêche-toi de te barrer !
glapit Hanna.
Aria jeta un coup d’œil à la porte arrière.
— Mais Olaf est toujours à l’intérieur.
— Qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu le connais à peine ! Fiche le camp tout de
suite. Je vais prendre la mob. Rappelle-moi pour me donner le nom de la rue dans
laquelle tu débouches en sortant des bois, d’accord ?
Il y eut un long silence à l’autre bout du fil. Aria regardait fixement les
gyrophares qui tournoyaient. Elle se retourna vers les bois, puis de nouveau vers le
manoir. Toujours pas d’Olaf. Et Hanna avait raison : elle ne le connaissait pas,
finalement.
— D’accord, acquiesça-t-elle d’une voix tremblante. J’y vais.
Elle raccrocha et s’élança à travers les bois, son cœur battant la chamade. En
trébuchant sur une énorme branche morte, elle cassa le talon de sa chaussure et
s’écorcha méchamment le genou. Puis elle traversa une crique peu profonde,
mouillant sa robe au passage.
Lorsqu’elle atteignit enfin la route, Aria était glacée et avait le mollet couvert de
sang. Elle rappela Hanna, lui donna le nom de la rue et s’écroula sur le trottoir
pour attendre son amie.
Au loin, elle entendait encore hurler les sirènes. Les flics avaient-ils arrêté Olaf ?
Le jeune homme leur avait-il dit qu’Aria était avec lui ? Et si la police se mettait à sa
recherche ?
Lorsque Hanna apparut au bout de la rue sur la mobylette qu’ils avaient louée
pour les vacances, Aria faillit se mettre à pleurer de soulagement. Les deux filles
rebroussèrent chemin sans échanger un mot : le moteur faisait trop de bruit, et le
vent était trop fort pour qu’Hanna pose des questions.
Arrivées à l’auberge, elles ouvrirent la porte aussi discrètement que possible.
Hanna alluma dans la petite cuisine et détailla Aria avec des yeux écarquillés.
— Oh, mon Dieu, souffla-t-elle. Il faut absolument que tu te nettoies.
Elle poussa Aria vers la salle de bains commune, lui lava le genou et ôta les
brindilles de ses cheveux. Des larmes ruisselaient sur le visage de son amie.
— Je suis désolée, répétait Aria en boucle. Je ne sais pas ce qui m’a pris.
— Tu es sûre que les flics ne t’ont pas vue ? demanda sévèrement Hanna en lui
tendant une serviette.
Aria se frotta la tête.
— Je ne crois pas. Mais j’ignore ce qu’Olaf est devenu.
Hanna ferma les yeux.
— Prie pour qu’il ne leur dise pas que tu étais avec lui. Parce que, s’il le faisait, je
ne vois pas comment je pourrais t’aider.
— Il ne connaît pas mon nom de famille, fit valoir Aria en posant la serviette sur
le radiateur et en sortant dans le couloir. Peut-être que ça ira. Mais pitié, ne dis
rien…
Elle s’interrompit. Noel se tenait au pied de l’escalier près de la porte de
derrière, vêtu d’un jean et d’un sweat à capuche qui n’étaient pas ceux qu’il portait
en début de soirée. Son front luisait de sueur comme toujours quand il avait bu,
mais son expression soupçonneuse tordit le ventre d’Aria. Qu’avait-il entendu au
juste ?
— Te voilà. (Noel monta l’escalier et tapota la tête mouillée d’Aria.) Tu viens de
prendre une douche ?
— Euh, oui. (La jeune fille croisa les jambes pour dissimuler son genou écorché.)
Où étais-tu ?
Noel désigna le rez-de-chaussée.
— Dehors. Je fumais un joint.
Aria envisagea de faire un commentaire désagréable, mais elle s’abstint. Qui
était-elle pour juger ? Au lieu de ça, elle agrippa la main de Noel.
— Viens, allons nous coucher.
Elle se glissa sous la couette les yeux grands ouverts. Noel s’allongea près d’elle.
Ses jambes poilues la piquaient.
— Et toi, tu étais où ? demanda-t-il sur un ton aigre. Au bar avec Gaylaf ?
Aria se détourna, la culpabilité suintant de tous ses pores comme l’eau-de-vie
suintait de tous ceux de Noel. Elle s’attendait à une dispute, mais Noel l’entoura de
ses bras et la serra contre lui.
— Faisons la paix. Ces vacances sont bizarres depuis le début. Je me suis
comporté comme un con. Je suis désolé.
Les yeux d’Aria s’emplirent de larmes. C’était exactement ce qu’elle avait besoin
d’entendre… mais ça arrivait cinq heures trop tard. Elle se retourna vers Noel et
lui rendit son étreinte.
— Moi aussi, je suis désolée.
Jamais elle n’avait été aussi sincère.
— Il n’y a pas de quoi, marmonna Noel. Je t’aime, A.
La fin de sa phrase se perdit dans son oreiller tandis qu’il s’endormait. L’espace
d’une brève seconde, Aria crut l’avoir entendu prononcer un autre prénom que le
sien. Mais Noel était soûl. Même s’il avait dit ce qu’elle croyait, il ne le pensait
certainement pas. Et Aria n’avait aucune intention de lui en parler le lendemain.
Elle ne souhaitait qu’une chose : oublier cette horrible nuit.

Le lendemain matin, Hanna, Aria, Noel et Mike quittèrent l’auberge et se


rendirent à l’aéroport. Après avoir franchi la douane, ils firent des provisions de
trucs à grignoter et de magazines à scandale pour le long vol de retour.
Si Aria lui parut nerveuse, Noel se garda bien de le mentionner. Quand il se
plaignit qu’il n’y avait pas de McDonald’s dans le minuscule aéroport, Aria ne le
rembarra pas. Et ni Mike ni Noel ne firent de réflexion en constatant qu’Hanna et
Aria étaient encore moins bavardes que depuis le début de leur voyage. Je suis
crevée, avaient-elles l’intention de répondre au cas où. Ces vacances ont été
longues. Mon lit me manque.
Il y avait la télé par satellite dans l’avion. Tout de suite après le décollage, Aria
mit CNN International. Le manoir de la veille apparut à l’écran. Il semblait encore
plus délabré et lugubre que dans ses souvenirs… CAMBRIOLAGE À BRENNAN
MANOR, disait un bandeau.
Une vidéo montra les pièces plongées dans la pénombre et envahies de toiles
d’araignée. Puis on vit une photo floue de La Nuit étoilée, et un portrait-robot
d’Olaf.
« Voici le cambrioleur qui s’est enfui avec le tableau, tel que décrit à la police par
un témoin qui habite les environs, expliqua le journaliste. Les autorités le
recherchent actuellement. »
Aria en resta bouche bée. Olaf avait donc réussi à s’enfuir ?
Hanna fixait l’écran d’un air horrifié. La situation avait changé : un tableau d’une
valeur inestimable avait été dérobé, et Aria était une complice. Hanna repensa aux
affaires de vol d’œuvres d’art sur lesquelles son père avait travaillé du temps où il
était avocat. Même les gens qui étaient au courant et qui n’avaient rien dit
pouvaient être poursuivis en justice. A présent, elle était l’une d’entre eux.
Aria dut deviner à quoi pensait son amie, car elle lui toucha le bras.
— Olaf est malin, Han. Il ne se fera pas prendre… donc, il ne dira jamais que
j’étais avec lui. La police ne pourra pas faire le lien entre moi et le cambriolage. Et
personne ne saura que tu étais au courant. Simplement, n’en parle pas, à qui que ce
soit, d’accord ? Pas même à Emily ni à Spencer.
Hanna se détourna vers le hublot, essayant de penser à autre chose. Peut-être
qu’Aria avait raison. Peut-être que le fameux Olaf échapperait à la police. C’était le
seul moyen pour que le secret d’Aria reste en sûreté. Et Hanna avec.

Et, heureusement, tout se passa bien pendant presque un an. L’histoire refaisait
surface aux infos de temps à autre, mais sans beaucoup de détails, et les
journalistes ne mentionnaient jamais l’existence d’une complice. Une fois, Hanna
regarda un reportage là-dessus avec Spencer et Emily, et le secret lui brûla le
ventre comme de la lave. Mais elle ne dit rien. Elle ne pouvait pas trahir la
confiance d’Aria. Et Aria elle-même ne pipa mot – moins leurs amies en sauraient,
mieux cela vaudrait pour tout le monde.
Petit à petit, la culpabilité et l’angoisse d’Aria commencèrent à s’estomper. Olaf
avait disparu en emportant le tableau avec lui. Les choses s’étaient arrangées
entre Noel et elle. Désormais, leurs vacances en Islande n’étaient plus qu’un
lointain souvenir. Elle était hors de danger. Personne ne savait.
Mais Aria prenait ses désirs pour des réalités. Quelqu’un savait – et il gardait le
secret dans sa poche en attendant le bon moment de l’utiliser contre elle. Moment
qui arriva à la fin de l’année de terminale des quatre filles.
Ce quelqu’un, c’était le troisième « A ». Le plus effrayant de tous.
1
SURVEILLE TES ARRIÈRES

Par un lundi matin ensoleillé, Spencer Hastings entra dans sa cuisine et fut
accueillie par une bonne odeur de café au lait. Sa mère, le fiancé de sa mère –
Nicholas Pennythistle –, sa fille Amelia et la sœur de Spencer, Melissa, étaient assis
autour de la table rustique. Ils regardaient les informations. Un type trop bien
coiffé parlait d’une explosion qui s’était produite sur un bateau de croisière au large
de la côte des Bermudes, une semaine auparavant.
« Les autorités enquêtent toujours sur la cause de l’incident qui a forcé tous les
passagers à évacuer le navire. Des preuves récemment découvertes suggèrent que
l’explosion est survenue dans la salle des machines. La police a pu récupérer une
vidéo de surveillance qui montre deux silhouettes floues. On ignore encore si elles
ont provoqué l’explosion ou s’il s’agissait d’un simple accident. »
Mme Hastings posa la cafetière sur la table.
— Je n’arrive pas à croire qu’ils n’aient toujours pas élucidé cette affaire.
Melissa, qui était venue à Rosewood rendre visite à des amis, jeta un coup d’œil à
Spencer.
— De tous les bateaux de croisière qui naviguaient dans le coin, il a fallu que ce
[1]
soit à bord du tien qu’il y ait un Unabomber .
— Je suis bien contente de ne pas avoir été à bord, ricana Amelia, qui avait deux
ans de moins que Spencer, des cheveux frisés impossibles à dompter, un nez
retroussé et une inexplicable affection pour les twin-sets et les babies, malgré le
relooking que Spencer lui avait offert à New York. Vous étiez en mission suicide, ou
quoi ? C’est pour ça que vous avez piqué un canot et que vous êtes allées dans cette
crique au lieu de gagner le rivage ?
Spencer se dirigea vers le grille-pain sans répondre. Mais Amelia poursuivit :
— C’est ce qu’on raconte partout, tu sais. Que toi et tes trois copines, vous avez
pété les plombs. Il faudrait peut-être qu’on t’enferme dans la chambre forte de
papa.
M. Pennythistle lança un regard sévère à sa fille.
— Ça suffit, Amelia.
Mme Hastings posa une tasse pleine de café devant son fiancé.
— Tu as une chambre forte, Nicholas ? demanda-t-elle pour changer de sujet, car
elle hésitait encore à faire preuve d’autorité sur Amelia.
M. Pennythistle croisa les mains devant lui.
— Ce qu’on appelle une pièce sécurisée, dans la maison témoin de Crestview
Estates, précisa-t-il. Je l’ai fait construire après que des types de la Mafia se sont
installés dans les environs – on ne sait jamais. Et puis, certains acheteurs
pourraient apprécier. Bien entendu, je doute que Spencer pourrait suivre ses cours
à Princeton de là : il n’y a pas d’accès Internet.
Spencer commença à glousser mais s’arrêta très vite. M. Pennythistle ne
plaisantait probablement pas. C’était un promoteur immobilier de génie, un homme
très riche et un excellent cuisinier, mais sûrement pas un comique. Néanmoins, il ne
la dérangeait pas. Il préparait un gumbo super épicé tous les samedis, écoutait les
résultats sportifs à la radio quand il cuisinait et la laissait même conduire son Range
Rover customisé de temps en temps. Si seulement sa fille était aussi supportable !
Spencer glissa deux tranches de pain de seigle dans le grille-pain. Amelia n’avait
pas entièrement tort : les ennuis semblaient suivre Spencer partout où elle allait.
Peut-être devrait-elle s’enfermer dans une chambre forte un petit moment. Non
seulement elle se trouvait à bord du Splendeur des mers la semaine précédente,
mais une de ses meilleures amies, Aria Montgomery, était dans la salle des
machines au moment de l’explosion.
Plus déconcertant encore, durant cette croisière, Aria était entrée en possession
d’un pendentif ayant appartenu à Tabitha Clark, la fille qu’elles avaient
mortellement blessée en Jamaïque l’année précédente. A l’époque, elles croyaient
que Tabitha était la véritable Alison DiLaurentis, la jumelle maléfique qui avait failli
les tuer durant un incendie dans la maison de vacances des DiLaurentis. Elles
pensaient qu’Ali était revenue se venger. Alors, quand Tabitha avait commencé à
menacer Hanna, Aria était intervenue et avait sans le vouloir poussé la jeune fille
dans le vide.
Plus tard, elles avaient découvert que Tabitha n’était pas la véritable Ali – juste
une innocente. C’est alors que leur cauchemar avait débuté.
Le pendentif de Tabitha les liait à la nuit où la jeune fille était morte. Spencer et
ses amies étaient certaines que leur diabolique maître chanteur, le nouveau « A »,
l’avait fait parvenir à Aria afin de la piéger. Elles se rendaient compte qu’elles ne
pouvaient pas s’en débarrasser depuis le bateau : « A » l’aurait certainement
retrouvé et se serait débrouillé pour le glisser dans leurs affaires. Donc, au lieu de
gagner le rivage lors de l’évacuation du navire, elles avaient volé un canot de
sauvetage motorisé et s’étaient rendues dans une crique dont Spencer avait
entendu parler durant son cours de plongée sous-marine. Elles avaient jeté le
médaillon à un endroit où « A » ne pourrait jamais le repêcher… mais juste après,
leur canot avait crevé (ce qui faisait sans doute partie du plan du maître chanteur).
Les secours étaient arrivés juste à temps.
Après cette histoire, les filles avaient décidé d’avouer ce qu’elles avaient fait à
Tabitha : c’était le seul moyen pour que « A » cesse de les tourmenter. Elles
s’étaient réunies chez Aria pour appeler la police, mais pendant qu’elles attendaient
que l’agent chargé de l’affaire les rappelle, on avait annoncé aux informations que
le rapport d’autopsie de Tabitha Clark venait d’arriver. La jeune fille avait été tuée
par un coup à la tête, et non par sa chute du toit. Pourtant, aucune de quatre amies
ne l’avait frappée. Autrement dit… elles n’étaient pas responsables de sa mort.
Quelques secondes plus tard, Spencer et les autres avaient reçu un message de
« A ». Il vous en a fallu du temps pour comprendre ! Eh oui, c’est moi qui l’ai fait.
Et vous savez quoi ? Vous êtes les prochaines sur ma liste.
Une odeur de brûlé arracha Spencer à ses pensées. De la fumée sortait du grille-
pain.
— Et merde, marmonna la jeune fille en appuyant sur le bouton pour éjecter ses
toasts.
Quand elle se retourna, tout le monde la regardait à la table de la cuisine. Amelia
affichait un sourire narquois, et Melissa semblait inquiète.
— Tout va bien ? s’enquit Mme Hastings.
— Oui, oui, répondit très vite Spencer en laissant tomber les tranches de pain
brûlantes dans l’immense évier en marbre.
Certes, c’était un énorme soulagement de penser qu’elles n’avaient pas tué
Tabitha, mais « A » connaissait des tas d’autres secrets sur elle et ses amies. Le
maître chanteur avait même des photos d’elles sur le toit de l’hôtel, cette fameuse
nuit. Il pouvait dire que, après avoir réalisé que la chute n’avait pas tué Tabitha,
elles étaient descendues sur la plage pour l’achever. Et son texto ne constituerait
pas une preuve valable devant un tribunal : « C’est moi qui l’ai fait », ça pouvait
signifier n’importe quoi.
Et « Vous êtes les prochaines », qu’est-ce que ça voulait dire ? Qui diable était
« A », à la fin ? Qui pouvait autant souhaiter leur perte ?
Le jour où elles allaient tout avouer à la police, Emily avait révélé aux autres
qu’elle avait laissé la porte de la maison des Poconos ouverte afin qu’Ali puisse
s’échapper.
Donc, la véritable Ali avait peut-être survécu… et elle pourrait être ce « A ». Ce
qui serait l’explication la plus logique : qui d’autre était fou à ce point ? Melissa se
leva et chatouilla les côtes de sa sœur.
— Moi, je parie que je sais pourquoi tu es dans la lune ce matin. Tu ne serais pas
nerveuse à l’idée de revoir un certain mec ?
Spencer baissa la tête. Elle avait laissé échapper que Raif Fredricks, son
nouveau petit ami – que tout le monde appelait Reefer –, lui rendrait visite ce jour-là
depuis Princeton, où il habitait. Ils ne s’étaient pas vus depuis la croisière. Mais ce
lundi était une journée de formation du corps enseignant dans leurs deux lycées, la
première fois qu’ils se retrouvaient libres en même temps.
— Je pense qu’on va bien s’amuser, répondit Spencer nonchalamment, malgré la
nervosité qui lui nouait le ventre.
— Tu vas lui demander de t’accompagner à ton bal de promo ? lança Amelia.
— Oh, Spence, tu devrais le faire ! s’écria Melissa. Tu ne peux pas te pointer sans
cavalier avec cette sublime robe Zac Posen !
Spencer se mordit la lèvre. Elle avait effectivement l’intention d’inviter Reefer à
son bal de promo, qui avait lieu deux semaines plus tard. Le matin en se réveillant,
elle avait longuement contemplé la robe Zac Posen achetée avec sa mère durant
une virée à New York et tenté d’imaginer de quoi elle aurait l’air avec au bras de
Reefer.
Petite, Spencer n’avait jamais fantasmé sur son futur bal de promo. Elle rêvait
plutôt d’être élue déléguée de classe, de finir major de promo et de prononcer un
discours le jour de la remise des diplômes. A présent, le bal de promo lui
apparaissait comme un événement d’une banalité rafraîchissante au milieu de la
folie des derniers mois, et elle n’avait pas l’intention de le manquer.
Elle savait déjà que Reefer accepterait de l’accompagner. Il lui envoyait des
textos romantiques tous les jours, ainsi que des fleurs, chez elle et au lycée. Chaque
soir, ils parlaient au téléphone durant des heures : Reefer lui racontait comment il
avait créé une nouvelle variété d’herbe, et Spencer se plaignait des heures de colle
qu’elle devait faire pour avoir volé le fameux canot de sauvetage.
Mme Hastings, M. Pennythistle, Amelia et Melissa se mirent à débarrasser la
table. Dix minutes plus tard, ils avaient tous disparu, laissant Spencer seule dans la
cuisine. La jeune fille regarda distraitement les informations en pianotant sur le
plan de travail, mais le bulletin météo ne fit rien pour calmer sa nervosité.
On sonna à la porte d’entrée. Spencer bondit tel un ressort et examina
rapidement son reflet dans le flanc chromé du grille-pain pour s’assurer que sa
queue-de-cheval blonde et son rouge à lèvres rose étaient impeccables. Puis elle
courut dans le vestibule et ouvrit à la volée. Reefer se tenait sous le porche, un
sourire embarrassé aux lèvres.
— Salut, bel inconnu, lança Spencer.
— Salut toi-même.
Comme d’habitude, Reefer était canon avec son T-shirt bleu marine qui moulait
ses épaules musclées, son visage rasé de près, ses dreadlocks attachées en arrière
qui révélaient ses pommettes ciselées et ses yeux couleur d’ambre. Spencer leva la
tête pour l’embrasser tout en lui pinçant les fesses. Surpris, le jeune homme frémit.
— Ne t’en fais pas, murmura Spencer, le nez dans son cou. Ma mère est sortie.
Nous sommes seuls.
— Ah, d’accord. (Reefer s’écarta d’elle.) Euh, Spence, attends. J’ai quelque chose
à te dire.
— Moi aussi. (La jeune fille lui prit les mains.) Mon bal de promo est dans deux
semaines, et j’aimerais…
— En fait, coupa Reefer, je préférerais commencer, si ça ne te dérange pas.
Il avait une expression bizarre que Spencer ne parvint pas à déchiffrer. Alors,
elle l’entraîna dans la cuisine et éteignit la télé posée sur le plan de travail, puis fit
signe à son petit ami de s’asseoir à la table. Il lissa la nappe comme s’il essayait de
la repasser avec ses doigts. Spencer sourit : il devait détester les plis autant
qu’elle. C’était l’une des raisons pour lesquelles ils allaient si bien ensemble.
— J’ai décroché un stage qui m’intéresse vraiment, annonça Reefer.
Spencer sourit. Ça ne l’étonnait pas : Reefer était un génie. Il avait dû recevoir
des centaines de propositions.
— Félicitations ! C’est où ?
— Colombia.
— L’université de Columbia ? A New York ? (Spencer battit des mains.) Ça va être
super ! On pourra tester de nouveaux restaurants, se balader dans Central Park,
aller voir un match des Yankees.
— Non, Spencer, pas à l’université de Columbia. En Colombie. Le pays, rectifia
Reefer.
La jeune fille cligna des yeux.
— En Amérique du Sud ?
Son petit ami acquiesça.
— Bah, c’est bien aussi. Un peu plus loin, mais tu ne tarderas pas à revenir pour
la reprise des cours.
Reefer se raidit et parut gêné.
— Tu vas bien revenir pour la rentrée ? insista Spencer.
Reefer prit une grande inspiration.
— Peut-être pas. C’est une opportunité géniale que me donne le Dr Diaz – un
botaniste qui est un peu l’équivalent d’une rock star dans le milieu scientifique. J’ai
toujours eu envie de bosser avec lui, comme tout le monde, mais une fois qu’on a
commencé, on ne peut plus trop repartir. Je ne t’en ai pas parlé parce qu’il n’y avait
qu’une chance infime que ma demande aboutisse. Mais, il y a deux jours, j’ai reçu
une lettre d’acceptation. C’est pour une période de deux ans. Donc, je vais
repousser mon entrée à Princeton jusqu’à mon retour. (Il remit en place ses
dreadlocks dans le lieu qui les retenait.) Honnêtement, je comptais le faire de toute
façon. J’avais envie de vivre un peu, avant la fac. Puis je t’ai rencontrée, et…
Un milliard de pensées se bousculaient dans la tête de Spencer. Reefer savait
depuis deux jours ? Ils s’étaient parlé des tas de fois au téléphone dans les
dernières quarante-huit heures, et il n’en avait pas pipé mot. Et deux ans, ouah. Ça
lui paraissait une éternité.
Spencer s’assit.
— D’accord. C’est quand même génial pour toi. Alors, tu pars quand ? Il nous
reste combien de temps à passer ensemble ?
Reefer tritura les cuticules de son pouce.
— Le Dr Diaz a besoin de quelqu’un le plus vite possible. Je prends l’avion ce soir.
— Ce soir ? (Hébétée, Spencer cligna de nouveau des yeux.) Tu ne peux pas
repousser un peu ton départ ? J’espérais que tu m’accompagnerais à mon bal de
promo.
Elle détestait son ton geignard. Et avant même que Reefer n’ouvre la bouche
pour répondre, son expression lui apprit qu’il allait dire non.
— Ils ont vraiment besoin de moi tout de suite. Et, Spencer, je ne crois pas qu’on
devrait s’attendre mutuellement.
Spencer eut la sensation qu’il venait de lui renverser un seau d’eau glacée sur la
tête.
— Attends une minute. Quoi ?
— Tu me plais beaucoup, dit Reefer, le regard fuyant. Mais c’est quand même
deux ans. Et je ne suis pas doué pour les relations longue distance. D’ici mon retour,
on sera peut-être deux personnes complètement différentes. Je ne veux pas que tu
te sentes coincée, tu vois ?
— Dis plutôt que tu ne veux pas te sentir coincé, répliqua Spencer, furieuse.
Reefer baissa le nez.
— Je comprends que tu sois furieuse. Mais je voulais te l’annoncer en personne.
C’est pour ça que je suis venu jusqu’ici en voiture alors que je devrais être en train
de faire mes bagages. (Il consulta sa montre.) D’ailleurs, je ferais mieux d’y aller.
Impuissante, Spencer le regarda se diriger vers la porte. Elle aurait voulu dire un
million de choses, mais sa bouche ne consentait pas à articuler la moindre syllabe.
Alors, c’est fini ? Et aussi : Tu essaies de me culpabiliser pour t’avoir fait venir
jusqu’ici – sérieusement ? Ou encore : Et tous ces textos romantiques ? C’est toi
qui m’as couru après !
Elle pensa à la promesse de Reefer : il devait lui tenir compagnie à Princeton et
partager tous ses bons plans avec elle. Qui le remplacerait ? Puis elle songea au
baiser passionné qu’ils avaient échangé à l’arrivée du jeune homme. Reefer
essayait-il d’emmagasiner une dernière dose de Spencer avant de partir au pays de
la cocaïne et des cartels ?
Dans le vestibule, il se retourna vers elle et lui jeta un regard implorant.
— Spencer, j’espère vraiment qu’on pourra rester…
— Va-t’en, coupa la jeune fille, très en colère.
Elle le poussa dehors et claqua la porte derrière lui, puis s’affaissa contre le
battant et se laissa glisser par terre, les jambes étendues devant elle.
Bon Dieu, mais qu’est-ce qui vient de se passer ?
Spencer repassa la Croisière verte dans sa tête. Reefer l’avait emmenée dîner, et
ils s’étaient embrassés pour la première fois sur la piste de danse du restaurant.
Elle avait trouvé ça merveilleux, et elle savait que c’était réciproque. Le Reefer qui
venait de partir était pareil à un alien : il lui avait arraché la seule chose positive de
son existence.
Bip.
Le portable de Spencer était posé sur la console du vestibule. Le cœur de la
jeune fille accéléra tandis qu’elle se mettait debout pour en consulter l’écran. Elle
avait reçu un nouveau texto d’un expéditeur inconnu.

La pauvre Spencer, seule pour son bal de promo


Doit se trouver un nouveau cavalier illico.
A moins, évidemment, que je ne décide de raconter
L’histoire de tous les gens qu’elle a tués !
«A»
2
SA MAJESTÉ HANNA

Plus tard ce jour-là, Hanna Marin était assise au bar du Rive Gauche, son bistro
pseudo-français préféré au centre commercial King James. Elle attendait son petit
ami, Mike Montgomery, et même si le barman refusait de lui servir de l’alcool, elle
se sentait plus classe perchée sur un des hauts tabourets qu’assise dans l’un des
box.
De toute façon, ceux-ci étaient déjà bondés de lycéens de l’Externat, dont la
plupart n’étaient même pas en terminale. Du coup, Hanna se sentait vieille et un
peu mélancolique. La semaine précédente, elle avait reçu sa lettre d’admission au
Fashion Institute of Technology, une célèbre école de mode new-yorkaise. D’ici
quelques mois, elle quitterait Rosewood et ne reviendrait plus au Rive Gauche que
pendant les vacances. Du moins, avec un peu de chance – si elle ne passait pas le
reste de sa vie en prison comme le souhaitait le nouveau « A ».
Hanna n’avait vraiment pas envie de penser à ça. Quand son téléphone bipa, elle
s’en saisit fiévreusement. ALERTE GOOGLE POUR : LA CROISIÈRE VERTE DU
SPLENDEUR DES MERS, était-il affiché à l’écran. Hanna voulait être informée si
on venait à découvrir qui avait déclenché la bombe dans la salle des machines. Aria
et un garçon qu’elle venait de rencontrer, Graham Strickland, se trouvaient là tous
les deux au moment de l’explosion, mais Hanna et les autres étaient à peu près
certaines d’avoir vu une troisième personne – le coupable. Et elles étaient à peu
près certaines qu’il s’agissait de « A ». Si seulement la police parvenait à
l’identifier… Ce cauchemar se terminerait enfin.
Hanna appuya sur « Lecture ». Graham Strickland, un des passagers du bateau
de la Croisière verte Splendeur des mers, est toujours dans le coma suite aux
brûlures multiples causées par l’explosion d’une bombe, disait la première ligne de
l’article.
Hanna leva la tête et regarda sans les voir les joueurs de lacrosse qui occupaient
une table voisine. Noel Kahn, le petit ami d’Aria, et James Freed se trouvaient
parmi eux.
Graham n’était pas juste un ami qu’Aria s’était fait durant la croisière : il était
aussi l’ex de Tabitha Clark. Pendant un moment, les filles avaient cru qu’il était le
nouveau « A », surtout quand il s’était mis à se comporter de façon étrange et
violente. Il avait poursuivi Aria jusque dans la salle des machines en criant qu’il
avait quelque chose à lui dire. Terrifiée, la jeune fille s’était enfermée dans un
placard… puis la bombe avait explosé.
Hanna continua à lire. M. Strickland a été transféré au centre anti-brûlures
William Atlantic, aux abords de Rosewood, Pennsylvanie, pour la suite de son
traitement. Cet établissement, qui a remporté quatre ans d’affilée le prestigieux
Trophée de la région des Trois-États…
La jeune fille leva les yeux vers le vieux miroir moucheté accroché au-dessus du
bar. Elle avait l’air consternée. Le père de son ex-petit ami, Sean Ackard, dirigeait
le William Atlantic, un centre anti-brûlures doublé d’une clinique de chirurgie
plastique. Hanna elle-même y avait fait du bénévolat l’année précédente pour se
racheter d’avoir planté la BMW de M. Ackard après que Sean avait rompu avec
elle. Jenna Cavanaugh avait été soignée là-bas, tout comme l’ancienne meilleure
amie d’Hanna, Mona Vanderwaal, le premier « A ». Encore un sujet auquel la jeune
fille s’efforçait de ne pas penser.
L’article ne disait pas grand-chose de plus – seulement que les blessures de
Graham étaient assez graves. Un frisson parcourut l’échine d’Hanna.
Apparemment, Graham n’avait eu que le tort de se trouver dans la ligne de tir de
« A », un peu comme Gayle Riggs, une autre suspecte qui avait été abattue devant
son garage sous le nez des quatre amies. Mais pourquoi « A » en avait-il après le
jeune homme ?
Au début, Hanna et les autres avaient craint que Graham ne soit le nouveau
« A », et qu’il ait l’intention de les accuser d’avoir tué son ex-petite amie en
Jamaïque. Mais elles avaient continué à recevoir des messages alors qu’il était dans
le coma. Du coup, elles se demandaient maintenant s’il n’avait pas plutôt tenté de
prévenir Aria que « A » en avait après elle.
« … te surveille ! », avait-il dit à la jeune fille à travers la lourde porte métallique
de la salle des machines. Peut-être voulait-il dire que « A » surveillait Aria, parce
qu’il l’avait vu faire. Du coup, peut-être connaissait-il l’identité du maître chanteur.
Si seulement il se réveillait.
Un autre e-mail apparut dans la boîte de réception d’Hanna. La jeune fille plissa
les yeux. Expéditeur : Agent spécial Jasmine Fuji. Sujet : Tabitha Clark, lut-elle.
Elle faillit laisser échapper son portable. Agent spécial ?
Son cœur battant à tout rompre, Hanna ouvrit le message. Jasmine Fuji
appartenait au FBI ; elle enquêtait sur le meurtre de Tabitha, et elle avait trouvé le
nom d’Hanna parmi la liste des clients qui séjournaient à l’hôtel Les Falaises en
même temps que la défunte. J’aimerais vous poser quelques questions pour voir si
vous vous rappelez quelque chose d’intéressant, écrivait-elle. Vous comprendrez
que le temps presse ; aussi, je vous serais reconnaissante de me contacter le plus
rapidement possible.
Hanna eut un goût amer dans la bouche. Ses amies et elle savaient désormais
qu’elles n’avaient pas tué Tabitha, mais « A » détenait des photos compromettantes
d’elles en train de parler à la jeune fille pendant leur séjour en Jamaïque – dont une
qui montrait Aria la poussant depuis la terrasse sur le toit en présence d’Hanna,
d’Emily et de Spencer.
« A » savait des tas d’autres choses sur elles. Par exemple, qu’Hanna avait
maquillé un grave accident de voiture, que Spencer avait fait accuser une autre fille
de possession de drogue, ou qu’Emily avait accepté de l’argent en échange de son
bébé – même si elle avait tenté de le rendre par la suite. Si « A » racontait tout ça à
l’agent Fuji, jamais celle-ci ne voudrait croire à l’innocence d’Hanna et de ses
amies.
— Hanna ? lança Mike derrière elle.
La jeune fille fit pivoter son tabouret. Mike était craquant avec son T-shirt de
l’équipe de lacrosse, son jean noir moulant et ses Vans usées. Un sourire de petit
garçon excité illuminait son visage.
— J’ai une surprise pour toi ! annonça-t-il.
— Ah bon ? Quoi ? demanda Hanna, méfiante, en laissant tomber son téléphone
dans son sac.
Elle n’était vraiment pas d’humeur.
Mike claqua des doigts et, soudain, les joueurs de son équipe entrèrent à la
queue leu leu. Ils comptèrent jusqu’à trois et, d’un même geste, arrachèrent leur T-
shirt en faisant face à Hanna. Des lettres étaient tracées au marqueur sur leurs
abdominaux bien dessinés. Hanna cligna des yeux sans comprendre en déchiffrant
le message : H-A-N-N-A-RE-I-N-E-D-E-M-A-I.
Quelqu’un dans le restaurant applaudit. Kate Randall, la demi-sœur d’Hanna qui
était assise dans un des box, hocha la tête d’un air approbateur. Les yeux exorbités,
une des serveuses manqua lâcher son plateau à la vue de tous ces torses musclés.
Puis Mike se retourna vers Hanna, arracha son propre T-shirt et se fendit d’un
immense sourire. Un grand point d’exclamation s’affichait sur sa poitrine nue.
— Tu as bien l’intention de te présenter, n’est-ce pas ? demanda-t-il, tout excité.
Tu as déjà les deux équipes de lacrosse derrière toi – la junior et la senior.
Muette de stupéfaction, Hanna tripota la chaîne Tiffany qu’elle portait autour du
cou. La reine de mai, c’était ainsi qu’on appelait la reine du bal de promo à
l’Externat de Rosewood.
Hanna et Mike comptaient aller au bal ensemble. Le mois précédent, la jeune
fille avait acheté sa robe pendant une vente d’échantillons Marchesa. Elle coûtait
plus que ce que son père ne voulait dépenser à l’origine, mais Tom Marin savait à
quel point cet événement était important pour sa fille – depuis son plus jeune âge,
Hanna fantasmait dessus comme la plupart des autres gamines fantasmaient sur un
mariage de princesse.
De là à être élue reine… Oh, bien sûr, Hanna y avait pensé. Elle en rêvait. Mais
après cette année de folie, elle n’avait pas réellement pris ça au sérieux.
— Je ne sais pas trop, dit-elle sur un ton hésitant, en détaillant Mike et ses
coéquipiers torse nu. Pourquoi pas Naomi, plutôt ?
Si l’Externat de Rosewood était une ruche pleine d’abeilles, Naomi en était la
reine. Elle avait refusé d’intégrer Hanna dans son cercle après la mort de Mona, et
même si les deux filles s’étaient rapprochées durant la Croisière verte, leur bonne
entente n’avait pas duré. En découvrant que Naomi était la cousine de Madison, la
fille qu’elle avait laissée pour morte sur le bord de la route après avoir planté sa
voiture l’été précédent, Hanna l’avait même soupçonnée d’être « A ». Mais elle se
trompait. Et quand elle avait avoué à Naomi ce qu’elle avait fait, celle-ci avait été
tellement dégoûtée qu’elle ne lui avait plus adressé la parole depuis.
Quelqu’un toucha le bras d’Hanna, qui tourna le regard vers Kate.
— Naomi ne se présente pas, lui annonça sa demi-sœur avec un sourire
triomphant. Sa moyenne n’est pas assez bonne.
Kate et Naomi étaient fâchées depuis quelques semaines, même si Hanna
ignorait pourquoi.
— Toi non plus, tu ne te présentes pas ? demanda-t-elle.
Avec sa chevelure noisette, ses traits réguliers et son corps de danseuse, Kate
était largement assez jolie pour remporter le titre. Mais elle secoua la tête.
— Non, ce n’est pas mon truc. Mais toi, tu devrais tenter le coup. Je convaincrai
tout le monde de voter pour toi.
Hanna cligna des yeux. Après des années passées à se tirer dans les pattes, Kate
et elle s’étaient réconciliées le mois précédent, et Hanna avait encore du mal à la
considérer autrement que comme une ennemie.
— Et Riley ? suggéra-t-elle.
Kate ricana. Mike dévisagea sa petite amie comme si elle était folle.
— Riley ? T’es sérieuse ?
Avec ses cheveux d’un roux trop vif et son teint pâle comme celui d’un vampire,
Riley n’avait effectivement pas l’étoffe d’une reine de mai.
— Je suppose que vous avez raison, capitula Hanna.
Mike se tourna vers le reste de l’équipe et se mit à scander son nom, que les
autres garçons – et Kate – reprirent en chœur.
Arborant un sourire béat, Hanna commença à envisager de se présenter. Elle
imaginait déjà le fabuleux portrait un peu flippant d’elle et de son roi que l’on
prendrait dans le cimetière près du Four Seasons de Philadelphie, et qui serait
imprimé dans le livre de l’année comme le voulait la tradition de l’Externat. Si elle
gagnait, l’image qu’elle laisserait à Rosewood serait celle d’une jolie fille portant la
couronne de la reine de mai – pas celle d’une pauvre victime torturée par « A ».
— Bah, pourquoi pas ? dit-elle lentement. C’est d’accord.
— Génial. (Mike remit son T-shirt.) On va t’aider à faire campagne. On louera un
salon de beauté pour offrir des manucures gratuites aux filles. On leur donnera des
conseils de maquillage. J’irai même jusqu’à me sacrifier pour offrir des bisous
gratuits. (Il ferma les yeux et avança les lèvres.) Mais seulement aux belles plantes.
Hanna lui donna une tape.
— Tu n’embrasseras personne d’autre que moi ! Mais le reste me paraît une très
bonne idée.
Ce fut alors qu’une nouvelle venue attira l’attention d’Hanna. Elle avait des
cheveux noirs très lisses, des yeux violets, et portait une ravissante robe
portefeuille qu’Hanna avait admirée dans la vitrine de BCBG. Hanna plissa les
yeux. La tête de cette fille lui disait quelque chose. Où l’avait-elle déjà vue ?
— Ouah. (Brant Fogelnest, un des joueurs de lacrosse assis à la table voisine, se
tordit le cou pour mieux voir l’apparition plantée sur le seuil du bistro.) Chassey en
jette drôlement !
Hanna sursauta.
— Il a bien dit « Chassey » ? murmura-t-elle à Mike. Genre, Chassey Bledsoe ?
— Je crois, répondit Mike, les sourcils froncés.
Et Kate hocha la tête.
Hanna eut un mouvement de recul. Chassey Bledsoe était une ringarde qui jouait
au Yo-Yo, se rendait aux soirées chic avec le même chapeau que le chat du D r Seuss
et affectionnait de grosses besaces molles qui lui donnaient l’air d’une factrice.
Cette fille-là portait des Jimmy Choo et une minuscule pochette coincée sous le
bras. On aurait même dit qu’elle avait des faux cils.
Puis elle s’écria : « Ah, te voilà ! » en faisant signe à quelqu’un à l’autre bout de la
pièce, et Hanna reconnut la voix claironnante de Chassey Bledsoe – la même voix
qui, au collège, suppliait Hanna, Ali et les autres de l’admettre dans leur groupe
pendant la récréation.
La Chassey améliorée fondit sur sa meilleure amie Phi Templeton, qui était assise
dans le box du coin. Phi portait un jean Mudd dont la coupe ne l’avantageait pas et
un maxi T-shirt orné d’une tache sur la poitrine, mais cela ne semblait pas
préoccuper la Nouvelle Chassey.
— Je croyais que si elle avait manqué les cours pendant un mois, c’était parce
qu’elle avait un zona ? chuchota Hanna.
Chassey était dans son cours d’algèbre ; leur prof avait eu pitié d’elle parce
qu’elle avait également souffert de cette maladie autrefois.
— C’est aussi ce que j’avais entendu, répondit Mike en pianotant sur le bar. Mais
si avoir un zona rend aussi canon, il faudrait refiler ça à plus de filles !
Kirsten Cullen, qui était assise à une table non loin d’Hanna, haussa un sourcil.
— Chassey est superbe. Elle devrait carrément se présenter à l’élection.
D’autres lycéens murmurèrent leur assentiment. Quelques-uns des joueurs de
lacrosse qui venaient d’encourager Hanna scandèrent même deux ou trois « Chas-
sey » du bout des lèvres. Hanna jeta un regard consterné à Mike.
— Tu ne peux rien faire ?
Le jeune homme leva les mains, paumes vers le haut.
— Genre quoi ?
— Je n’en sais rien ! Mais l’élection de la reine de mai, c’est pour moi !
Bip.
Le portable d’Hanna bipait avec insistance dans son sac. La jeune fille le sortit.
Elle avait reçu un texto d’un expéditeur inconnu.
Son estomac se noua. Elle n’avait pas eu de nouvelles de « A » depuis une
semaine, mais elle savait que ça n’était qu’une question de temps.
Elle jeta un regard à la ronde, espérant apercevoir la personne qui venait de lui
envoyer un message. Une silhouette se faufila derrière la fontaine du hall. La porte
battante de la cuisine se referma, engloutissant une ombre.
Prête au pire, Hanna appuya sur « Lecture ».

Seules les ringardes font campagne contre les ringardes. Si tu fais quoi que ce
soit pour gagner, non seulement tu perdras mon respect, mais je raconterai tous
tes sales petits mensonges à l’agent Fuji.
«A»
3
CHÈRE EMILY, JE T’AI A L’ŒIL

Le même après-midi, Emily Fields et sa mère pénétrèrent dans une boutique


appelée Grrl Power à Manayunk, un quartier branché de Philadelphie. Les haut-
parleurs diffusaient un morceau d’un groupe grunge féminin. Une vendeuse au
sourcil piercé et à la tête à moitié rasée officiait derrière le comptoir. Deux filles,
chacune la main dans la poche de l’autre, farfouillaient au rayon jeans. Les
mannequins arboraient des T-shirts à slogan tels que : GARÇON MANQUÉ,
LESBIENNE RÉUSSIE ou JE NE SUIS PAS GAY, MAIS MA COPINE, SI.
Mme Fields commença à examiner les articles sur une table et brandit un legging
jaune canari.
— C’est joli, tu ne trouves pas ? Je pourrai le porter pour ma promenade du
matin.
JE MANGE TOUJOURS UN MUFFIN LE MATIN, était-il imprimé au dos du
vêtement – sur les fesses. Emily ne sut pas si elle devait se mettre à rire ou à
pleurer. Sa mère savait-elle seulement ce que ça signifiait ?
Elle promena un regard à la ronde. Tout le monde dans la boutique semblait la
regarder d’un air moqueur. Emily arracha le legging des mains de sa mère.
Mme Fields s’écarta de la table avec une mine penaude, et Emily s’en voulut
aussitôt.
Sa mère, qui l’avait exilée dans l’Iowa l’année précédente quand la jeune fille
était sortie du placard, faisait tellement d’efforts à présent ! Et ce alors qu’Emily
venait de faire une nouvelle révélation fracassante à ses parents : l’été précédent,
elle avait eu un bébé qu’elle avait confié à un couple de Chestnut Hill.
Ses parents l’avaient d’abord très mal pris. Puis une bombe avait explosé sur le
bateau de croisière à bord duquel Emily se trouvait, et la jeune fille avait failli se
noyer, ce qui avait remis les choses en perspective. Quand elle était rentrée chez
elle, ses parents l’avaient accueillie comme une héroïne et lui avaient promis de
faire des efforts.
Pour l’instant, Mme Fields lui préparait des pancakes à la banane chaque jour au
petit déjeuner. Son mari et elle s’étaient assis devant l’ordinateur d’Emily pour
admirer ses photos des Bermudes : couchers de soleil orangés et nageoires de
dauphin fendant l’eau dans le lointain. Et ce matin-là, Mme Fields était entrée dans
la chambre d’Emily à huit heures pour lui annoncer qu’elles allaient se faire une
journée « entre filles » : manucure, resto et boutiques à Manayunk. Même si Emily
n’était pas spécialement amatrice de salons de beauté ni de shopping, elle avait
volontiers accepté.
Reposant le legging sur la table, elle en choisit un rouge marqué vive les filles et
le tendit à sa mère.
— La couleur t’ira mieux.
Le sourire revint sur le visage de Mme Fields. Emily en fut très soulagée. Puis le
portable de sa mère bipa. Elle le sortit de sa poche et regarda l’écran.
— C’est un texto de Carolyn. Elle vient de réussir son examen de biologie, se
réjouit-elle. C’est génial, non ?
Emily se mordit la lèvre inférieure. Sa sœur allait à l’université de Stanford, où
elle avait obtenu une bourse de natation, et Emily s’était laissé dire par ses parents
qu’elle avait eu du mal à suivre en cours toute l’année. Bien entendu, Carolyn ne lui
avait rien dit elle-même : depuis qu’elle avait, en secret et à contrecœur, hébergé
sa cadette sur la fin de sa grossesse, les deux filles ne s’adressaient plus la parole.
Emily tripota un bracelet en cuir cloué sur un présentoir.
— Et moi, quand est-ce qu’elle compte m’appeler ?
Mme Fields replia un T-shirt qu’elle venait d’examiner en évitant soigneusement
le regard de sa benjamine.
— Bientôt, j’en suis sûre.
— Elle a vraiment l’intention de s’excuser ?
Un tic nerveux agita la paupière de Mme Fields.
— Concentrons-nous plutôt sur toi et moi, tu veux bien ? Je suis tellement
contente qu’on passe la journée ensemble toutes les deux. On devrait faire ça plus
souvent.
Emily pencha la tête sur le côté.
— Carolyn est toujours fâchée contre moi, c’est ça ?
Le téléphone de Mme Fields sonna, et la mère d’Emily fit mine d’être très
occupée à le chercher dans son sac.
— C’est important. Il faut que je réponde, dit-elle vivement, même s’il ne
s’agissait probablement que d’un appel de son mari… voire de Carolyn elle-même.
Avec un soupir, Emily s’adossa à un portant de blousons. D’accord, les choses
n’étaient pas encore parfaites. Sa mère lui avait dit que Carolyn voulait tourner la
page, mais concrètement, il ne s’était rien passé. Et ses parents et elle n’avaient
jamais reparlé de sa grossesse ni de son bébé. Mais ces choses prennent du temps,
j’imagine. En attendant, Emily appréciait les pancakes à la banane. C’était un bon
début.
Comme sa mère se faufilait hors de la boutique pour parler plus à son aise, Emily
sortit son propre téléphone et vérifia ses mails. Elle avait reçu un message du
comité d’organisation du bal de promo de l’Externat. N’oubliez pas d’acheter votre
billet ! Dîner et soirée dansante. 7 mai, 19 heures, hôtel Four Seasons, 1, Logan
Square, Philadelphie.
Un sentiment de solitude intense s’empara d’Emily. Elle avait déjà acheté son
billet, parce que ses amies l’y avaient forcée. Mais la seule personne qu’elle aurait
voulu inviter – une dénommée Jordan Richards, qu’elle avait rencontrée pendant la
Croisière verte – ne pourrait pas venir.
Heureusement, il n’y avait aucune nouvelle concernant Tabitha. Le doigt d’Emily
effleura l’icône de sa galerie photo et, soudain, un portrait d’Alison DiLaurentis
apparut sur l’écran de son téléphone. C’était la vraie Alison DiLaurentis, celle qui
était revenue à Rosewood l’année précédente et dont, plus tard, les filles avaient
découvert qu’elle était « A ».
Emily avait pris cette photo dans sa chambre le jour où elle l’avait embrassée.
Elle entendait presque Ali lui dire : C’est moi, Em. Je suis de retour. J’avais envie
de faire ça depuis si longtemps ! Tu m’as tellement manqué…
Emily avait continué à l’aimer en dépit de tout. Même après qu’Ali avait avoué le
meurtre de sa jumelle, Emily avait gardé espoir qu’elle reprendrait ses esprits et se
rachèterait pour son crime. Ses sentiments pour Ali étaient si intenses qu’elle avait
laissé la porte de la maison des Poconos ouverte pour lui permettre de s’échapper,
au lieu de fermer derrière elle pour que brûle celle qui avait tenté de l’éliminer
avec ses trois meilleures amies.
Après avoir tenu son geste secret pendant de longs mois, Emily avait fini par tout
avouer aux autres la semaine précédente. Du coup, Spencer, Hanna et Aria
commençaient enfin à croire ce dont Emily était persuadée depuis le début : la
véritable Ali n’était pas morte. C’était elle, le nouveau « A ». Autrement dit, elle
avait été témoin de toutes leurs transgressions de l’été précédent. Elle avait
notamment vu Emily sortir en douce de l’hôpital pour ne pas donner son bébé à
Gayle Riggs, une femme qu’elle jugeait folle – et qui était morte à présent.
Ali se trouvait peut-être également en Jamaïque, où elle avait très bien pu tuer
Tabitha. Et elle avait dû participer à la Croisière verte. Mais comment se faisait-il
que les filles ne l’aient pas vue ? Que personne ne l’ait vue ?
Emily hésita, le pouce au-dessus du bouton « Effacer ». Quand « A » avait menacé
son bébé, elle s’était enfin mise à détester la véritable Ali. Pourtant, elle ne pouvait
se résoudre à faire disparaître sa seule photo d’elle. Avec un soupir, Emily
descendit jusqu’à la fin de sa galerie pour regarder le portrait d’une autre fille dont
elle pensait être amoureuse.
Jordan affichait un large sourire. Le soleil éclatant de Puerto Rico découpait sa
silhouette et, derrière elle, de l’eau turquoise s’étendait à perte de vue. Emily
toucha l’écran. Elle aurait tant voulu caresser encore une fois la joue duveteuse de
Jordan.
— Elle est drôlement mignonne, commenta la vendeuse au crâne à moitié rasé en
jetant un coup d’œil par-dessus l’épaule d’Emily. C’est ta copine ?
Emily eut un sourire timide.
— En quelque sorte.
— Mais encore ? insista la vendeuse.
Emily glissa son téléphone dans sa poche.
En fait, c’est une fugitive. Elle a sauté d’un bateau de croisière dans les
Bermudes pour échapper au FBI, et je ne sais pas du tout où elle se trouve en ce
moment ni quand je la reverrai. Mais elle ne pouvait pas expliquer ça à la
vendeuse.
Emily se dirigea vers le rayon chaussures, qui sentait très fort le cuir et le
caoutchouc. Jamais elle n’oublierait les dernières minutes passées avec Jordan.
Dans sa vie précédente, la jeune fille s’appelait Katherine DeLong ; elle volait des
bateaux, des voitures et même des avions. Quand Emily l’avait rencontrée, elle
venait juste de s’évader de prison et de changer d’identité pour repartir de zéro.
Probablement alertés par la véritable Ali / le nouveau « A », des agents du FBI
avaient poursuivi les deux filles jusqu’au bastingage. Jordan avait regardé Emily
une dernière fois, puis elle avait plongé dans la baie.
En rentrant chez elle, Emily avait reçu une carte postale de son amie. « On se
reverra un jour », était-il écrit au dos. Emily brûlait de répondre, mais Jordan
n’avait pas été assez bête pour indiquer une adresse. Où qu’elle se trouvât – en
Thaïlande, au Brésil ou sur une île minuscule au large des côtes d’Espagne –, elle
devait encore se planquer pour échapper à la police.
Emily caressa le cuir d’une paire de Dr. Martens. Elle avait une idée. Ressortant
son téléphone, elle ouvrit l’application Twitter et s’identifia sur son compte. Puis
elle copia-colla l’invitation qu’elle venait de recevoir, l’accompagnant du message
suivant : Mon bal de promo est dans deux semaines. J’aimerais bien y aller avec la
personne que j’aime.
Elle appuya sur le bouton d’envoi dans un élan de grande satisfaction. Avec un
peu de chance, Jordan lirait son tweet et comprendrait. Elle ne répondrait sans
doute pas, mais au moins elle saurait qu’Emily pensait à elle.
Quand son portable vibra une seconde plus tard, Emily éprouva un fol espoir :
Jordan, déjà ? Mais l’expéditeur du mail qu’elle venait de recevoir était l’agent
spécial Jasmine Fuji. Sujet : Tabitha Clark.
Le champ de vision d’Emily se rétrécit. Les voix agressives des chanteuses lui
parurent se changer en aboiements vicieux. Recroquevillée dans un coin de la
boutique, elle ouvrit le mail.

Chère mademoiselle Fields, je suis l’agent spécial chargé de l’enquête sur le


meurtre de Tabitha Clark. Votre nom figurait sur la liste des clients qui
séjournaient aux Falaises, à Negril, en Jamaïque, au même moment que la victime.
La procédure veut que j’interroge tous les témoins potentiels pour me faire une
meilleure idée de ce qui s’est passé cette nuit-là. Merci de prendre contact avec
moi dans les meilleurs délais. Cordialement, agent spécial Jasmine Fuji.

— Emily ? (Sa mère la dévisageait, son sac imitation croco coincé sous le bras.)
Tout va bien ?
Emily humecta ses lèvres sèches. Il n’était pas question qu’elle parle à la police.
Jasmine Fuji devinerait tout de suite qu’elle mentait. Mme Fields prit le bras de sa
fille.
— Tu es toute pâle. Viens prendre un peu l’air.
Dans la rue, ça sentait les gaz d’échappement et la bière éventée à cause du bar
voisin. Emily se força à respirer profondément, en se disant que ce n’était pas
dramatique. Sauf que ça l’était. Elle ne pouvait pas mentir à un agent fédéral.
Bip.
Prise de vertige, elle regarda de nouveau son téléphone. Elle venait de recevoir
un texto d’un expéditeur anonyme. En le lisant, elle hoqueta.

Attends que je raconte à l’agent Fuji que toi et ta copine êtes faites l’une pour
l’autre – deux criminelles de sang-froid !
«A»
4
NUL NE SAIT CE QU’ARIA A FAIT L’ÉTÉ DERNIER

— Vas-y, Noel, vas-y ! hurlait Aria Montgomery depuis le bord du terrain de


lacrosse, le lendemain pendant la pause déjeuner.
Son petit ami, Noel Kahn, fonçait dans l’herbe pour tenter de marquer son
cinquième but d’affilée. Aria retint son souffle alors que la balle volait vers le filet.
— Ouiii ! se réjouit-elle en frappant la main d’Hanna.
L’équipe de lacrosse récoltait des fonds pour le refuge de sans-abri local ; en
guise de dons, les gens avaient parié sur le joueur qui pourrait marquer le plus de
buts en moins d’une minute. Bien entendu, Aria avait misé sur Noel.
La minute écoulée – Noel était en deuxième place après James Freed –, son petit
ami s’approcha d’elle en trottinant.
— Tu étais trop bon ! s’écria Aria en lui jetant les bras autour du cou.
— Merci, beauté.
Noel l’embrassa si fougueusement qu’Aria en eut des picotements dans les
jambes. Même s’ils sortaient ensemble depuis plus d’un an, elle avait toujours un
nœud à l’estomac quand elle respirait l’odeur de Noel après l’entraînement, ce
mélange d’agrumes et de transpiration.
Hanna, qui venait juste de saluer son propre petit ami joueur de lacrosse – Mike,
le frère d’Aria – donna un coup de coude à Noel.
— Je n’arrive toujours pas à croire que tu aies changé Aria en fan du lacrosse. Je
ne pensais pas que c’était possible.
Noel s’inclina cérémonieusement.
— C’était du boulot, mais ça en valait la peine.
— Oooh, merci.
Aria resserra son gilet autour de ses épaules. Il faisait frisquet pour une fin avril,
et la pluie menaçait. Hanna avait raison : si quelqu’un lui avait dit, au début de son
année de 1re, qu’elle assisterait à un match de lacrosse pendant la pause déjeuner
au lieu de, disons, travailler à une sculpture, elle lui aurait ri au nez. Et si cette
personne avait ajouté qu’elle sortirait avec Noel Kahn, Aria en serait tombée de sa
chaise.
Elle avait un énorme béguin pour Noel du temps où elle était amie avec Ali, au
collège, mais en apprenant que celui-ci préférait Ali, elle avait juré de l’oublier. Et
puis, quand elle était revenue de trois années passées en Islande avec sa famille,
elle n’était plus le genre de fille qui sortait avec des joueurs de lacrosse bien
propres sur eux. Du moins le pensait-elle.
L’arbitre siffla. Noel ramassa sa crosse, donna un autre baiser à Aria et s’en fut
en trottinant rejoindre le reste de son équipe au milieu du terrain. Le cœur d’Aria
se gonfla à la vue de son dos puissant et de ses mollets musclés. Quand ses amies et
elle avaient été sur le point d’avouer à la police qu’elles avaient tué Tabitha, Aria
n’avait pensé qu’à une chose : elle ne reverrait plus jamais Noel. Elle ne
l’embrasserait plus, elle ne lui tiendrait plus la main, elle ne l’écouterait plus jamais
mâcher bruyamment des bretzels vautré sur le canapé. Et même si, au final, ses
amies et elle ne s’étaient pas confessées, Aria avait toujours l’impression que son
temps avec Noel était compté.
Quand les garçons furent assez loin pour ne pas entendre, Aria se racla la gorge.
— J’ai reçu un message bizarre aujourd’hui.
Elle montra l’écran de son téléphone à Hanna. Votre nom figurait sur la liste des
clients qui séjournaient aux Falaises au moment du meurtre de Tabitha Clark… Il
faut qu’on parle le plus vite possible… Merci pour votre coopération.
Hanna acquiesça.
— J’ai reçu le même. Comme Spencer, Emily et Mike. Noel ne l’a pas eu ?
Les garçons les avaient accompagnées en Jamaïque.
Aria se raidit et jeta un coup d’œil à son petit ami en tenue complète de lacrosse.
Il venait de sauter sur le dos de Mason Byers, qui tournait sur lui-même pour tenter
de le désarçonner.
— Euh, je ne lui ai pas demandé, avoua-t-elle à voix basse. De toute façon, il ne
nous a pas vues parler à Tabitha. Et Mike et lui n’étaient pas là quand… tu sais. Ce
n’est pas comme s’ils pouvaient cafter.
A peine ces mots étaient-ils sortis de sa bouche qu’Aria douta de leur véracité.
Durant le voyage, Noel n’avait prêté aucune attention à Tabitha, sinon pour dire
qu’elle lui semblait vaguement familière. Quand le corps de la jeune fille avait été
retrouvé, Noel changeait de chaîne chaque fois qu’on parlait de l’enquête aux infos
– il ne paraissait même pas se rendre compte que leurs séjours en Jamaïque avaient
coïncidé.
Mais récemment, la lumière avait commencé à se faire dans son esprit.
Désormais, quand il voyait la photo de Tabitha à la télé, il plissait les yeux avec
curiosité et lançait : « Elle ne te rappelle pas quelqu’un ? »
Et s’il avait remarqué combien Aria était nerveuse chaque fois qu’on parlait de
l’enquête aux infos ? Et s’il mentionnait innocemment que Tabitha lui faisait penser
à Ali ? Il pouvait incriminer Aria par inadvertance, de tout un tas de façons.
Aria secoua les mains. Noel ne s’entretiendrait probablement pas plus de deux
minutes avec l’agent du FBI. Et de toute manière, ses amies et elle n’avaient pas
tué Tabitha : « A » lui avait porté un coup fatal à la tête sur la plage. Mais
évidemment, elles étaient les seules à le savoir.
— Faut-il vraiment qu’on parle à l’agent Fuji ? demanda Hanna.
— Je ne vois pas comment on pourrait refuser de le faire. (Aria se mordilla un
ongle.) On pourrait peut-être la voir toutes ensemble. Comme ça, au moins, on
serait certaines de lui raconter la même chose.
Hanna lui tendit son téléphone.
— J’ai aussi reçu ça.
Aria lut le message.

Seules les ringardes font campagne contre les ringardes. Si tu fais quoi que ce
soit pour gagner, non seulement tu perdras mon respect, mais je raconterai tous
tes sales petites mensonges à l’agent Fuji.
«A»

— Mike voulait que je me présente à l’élection de la reine de mai, chuchota


Hanna. Puis Chassey Bledsoe est arrivée. Elle était à tomber à la renverse.
— Ah oui, je l’ai vue ! s’exclama Aria. On dirait qu’elle est… photoshopée, non ?
Hanna haussa les épaules.
— Je n’en sais rien. Le plus bizarre, c’est que « A » m’a envoyé ce message
pratiquement dans la seconde où Chassey est arrivée, comme s’il me surveillait. Il y
avait des tas de jeunes au Rive Gauche à ce moment-là, mais je n’en ai vu aucun en
train de taper sur son téléphone.
— « A » est partout, souffla Aria en frissonnant.
Elles avaient soupçonné plusieurs personnes d’être le nouveau « A », mais chaque
fois la piste avait abouti dans une impasse. Une de leurs suspects, Gayle Riggs était
morte sous leurs yeux ; un autre avait été grièvement blessé – Graham, le garçon
qu’Aria avait rencontré à bord du bateau de croisière et qui se trouvait être
également l’ex de Tabitha. Il avait un mobile et, très vite, il avait commencé à se
comporter bizarrement, insistant pour parler à Aria. La jeune fille réalisait à
présent qu’il voulait la prévenir que quelqu’un la surveillait. Mais « A » avait fait
exploser une bombe avant que Graham ne puisse lui dire de qui il s’agissait –
probablement pour empêcher que le jeune homme ne le ou ne la dénonce.
— Et toi, tu as reçu des messages de « A » ? s’enquit Hanna en glissant son
téléphone dans sa poche.
Aria secoua la tête, puis montra à son amie un iPhone tout neuf avec une coque
en néoprène rose.
— Mais c’est peut-être parce que j’ai acheté ça. Le numéro est impossible à
identifier.
— Bonne idée, approuva Hanna. (Elle jeta un coup d’œil nerveux en direction du
terrain.) Tu crois que « A » pourrait nous faire porter le chapeau pour le meurtre
de Tabitha ?
Aria s’humecta les lèvres. « A » avait des photos d’elles sur le toit de l’hôtel, cette
fameuse nuit. Et encore, il ne leur avait pas forcément tout montré.
Aria allait répondre quand les haut-parleurs montés sur les gradins laissèrent
échapper un larsen.
— Votre attention s’il vous plaît ! réclama une voix pleine d’écho.
Puis on entendit une toux et un raclement de gorge. Pour une raison inexplicable,
le proviseur Appleton faisait toujours des bruits répugnants dans le micro. Parfois,
on aurait dit des rots.
— A tous les élèves de terminale, j’ai une nouvelle très excitante pour vous,
annonça-t-il. On vient d’annoncer les nommés pour le roi et la reine de mai. Ce sont,
d’une part, Joseph Ketchum et Noel Kahn…
Tout le monde dans les gradins siffla et applaudit. Hanna donna un coup de coude
à Aria, et sur le terrain les coéquipiers de Noel lui assenèrent de grandes tapes
moqueuses dans le dos, comme s’ils voulaient faire croire que le bal de promo
n’avait aucune importance pour eux (ce qui était complètement faux).
— Et d’autre part, poursuivit le proviseur Appleton, Hanna Marin.
Hanna sourit nerveusement. Aria lui pressa le bras.
— … et Chassey Bledsoe !
Il y eut quelques maigres applaudissements. Certains des élèves froncèrent les
sourcils et demandèrent qui était cette fille, comme s’ils n’allaient pas à l’école avec
elle depuis la maternelle. Hanna pinça les lèvres.
— Tu n’as quand même pas peur de Chassey ? demanda Aria.
— Je ne peux pas faire campagne ! (Hanna tira un fil de sa jupe.) Il est hors de
question que je vous entraîne toutes dans la panade juste pour être élue reine de
mai !
Les haut-parleurs crépitèrent de nouveau.
— Quant à la décoration de la salle de bal, ajouta le proviseur, nous avons reçu de
nombreuses candidatures au poste de responsable. Nous ferons une annonce dès
que nous aurons choisi !
Un murmure parcourut la foule. Hanna regarda Aria.
— Tu as postulé ?
— Je voulais, mais j’ai oublié, répondit son amie avec une pointe de déception.
L’Externat de Rosewood prenait la mission du responsable déco très au sérieux.
Les élèves intéressés devaient remplir un dossier de dix pages avec des idées et des
croquis, plusieurs mois à l’avance. Certains joignaient même un portfolio numérique
ou une vidéo expliquant pourquoi ils étaient le meilleur candidat pour ce poste.
Mais les élus des années précédentes disaient toujours qu’ils s’étaient franchement
éclatés. En plus de concevoir la déco de la salle, ils s’occupaient du blog dédié au
bal de promo et prenaient en photo les traditions un peu débiles mais amusantes
comme la chenille ou les portraits du roi et de la reine dans le cimetière près de
l’hôtel Four Seasons de Philadelphie – l’endroit où l’événement avait toujours lieu.
Trop préoccupée par « A », Aria avait laissé passer la date limite de dépôt de
candidature.
— Mais je peux d’ores et déjà vous dire que nous avons choisi le thème, reprit le
proviseur Appleton. Le bureau des élèves a voté pour… « La nuit étoilée » !
Les gens se réjouirent bruyamment autour des deux filles, et Hanna s’adossa à la
barrière.
— C’est un chouette thème, tu ne trouves pas ?
Aria la dévisagea sans répondre, le visage blême. Finalement, c’était une chance
qu’elle n’ait pas postulé. Quelle idée affreuse !
— Quoi ? (Hanna cligna des yeux.) Ils peuvent utiliser des reproductions de Van
Gogh et… oh.
Le tableau. Aria vit cette pensée clignoter dans l’esprit de son amie telle une
enseigne au néon. Elles n’avaient jamais reparlé de leur dernière nuit en Islande…
mais ça ne signifiait pas qu’Aria avait oublié. Et Hanna non plus, apparemment.
Aria se couvrit les yeux de ses mains. Ce voyage avait été une catastrophe dès le
départ. Leur avion avait attendu deux heures sur la piste avant d’être autorisé à
décoller. Leurs cartes bancaires n’avaient pas fonctionné dans les distributeurs de
l’aéroport de Keflavik, si bien qu’ils avaient dû utiliser des traveler’s checks et
prendre un bus plutôt qu’un taxi pour gagner Reykjavik. L’hôtel avait égaré leur
réservation et les avait recasés dans une auberge humide qui sentait le poisson, et
où ils avaient dû partager une seule chambre à quatre.
Puis Noel avait commencé à se plaindre de tout : le lait avait un goût bizarre, le
jacuzzi devait grouiller de bactéries, la couette le grattait. Aria avait mis ça sur le
compte du décalage horaire. Mais le lendemain, même chose, et le jour d’après
aussi. Les promenades romantiques à travers la ville ne l’impressionnaient pas. Il
n’appréciait pas la bière locale, pourtant délicieuse. Même le musée du pénis l’avait
laissé de marbre. Il trouvait les autochtones ridicules, et quand Aria avait désigné
le mont Esja dans le lointain, tout ce qu’il avait trouvé à dire, c’était qu’il préférait
les Rocheuses.
Mike avait embrayé, déclarant que les bars de la ville étaient encore plus nazes
qu’à l’époque où ils vivaient ici. Quand Hanna s’y était mise en se plaignant du
manque de boutiques, Aria était montée dans leur chambre pour hurler un bon coup
dans son oreiller. « Ados typiques » de Rosewood, avait-elle songé amèrement.
Le dernier jour, l’ambiance était devenue franchement électrique. Ils s’étaient
tous rendus dans un bar voisin pour se détendre un peu. Aria s’était assise à côté
d’un barbu à lunettes dont les cheveux étaient en désordre et qui s’appelait Olaf.
Quand celui-ci avait commencé à lui parler d’un poète islandais qu’elle adorait, Aria
avait failli le serrer dans ses bras de soulagement. Enfin quelqu’un qui savait que la
vie ne se limitait pas aux préoccupations superficielles des gens de Rosewood !
Quelqu’un qui écoutait de la musique intéressante, qui avait son propre poney et qui
aimait l’Islande autant qu’elle !
Bien entendu, Noel et Mike l’avaient trouvé ridicule. Ils l’avaient appelé Gaylaf
dans son dos – pas très discrètement, d’ailleurs – tout en s’enfilant un shot d’eau-de-
vie après l’autre Black Death et en racontant des blagues idiotes… bref, en se
comportant comme de gros beaufs d’Américains. Aria aurait tellement voulu
pouvoir prétendre qu’elle ne les connaissait pas ! Puis ils avaient tenté de
s’incruster dans la conversation.
— Tu es étudiant en art ? avait lancé Noel à Olaf d’une voix pâteuse. Moi aussi,
j’aime l’art.
Olaf avait haussé un sourcil.
— Ah bon ? Qui est ton artiste préféré ?
Aria aurait voulu se cacher dans un trou de souris. Noel était capable de parler
de foot pendant des heures, mais d’art ? Ça allait être un désastre.
— Euh, le type qui a peint ce tableau avec les étoiles psychédéliques qui
tourbillonnent ? Celui qui s’est coupé l’oreille ?
— Tu veux dire Van Gogh ?
Olaf prononçait « Van Gock ». Noel eut un sourire en coin mais ne releva pas.
— Tu sais qu’il y a un tableau de lui planqué dans un manoir pas loin d’ici ? Un
baron allemand l’a volé à un riche marchand juif pendant l’Hologramme.
Hologramme au lieu d’Holocauste. Aria se couvrit les yeux de ses mains.
— Où as-tu entendu un truc aussi idiot ? marmonna-t-elle.
— C’est lui qui vient de le dire, répondit Noel en désignant Olaf du pouce.
L’étudiant leva un sourcil.
— Euh, non.
— Alors c’était quelqu’un d’autre.
Noel bomba le torse, ce qui lui fit perdre l’équilibre. Il tomba de son tabouret.
Mike explosa d’un rire sonore sous le regard las du barman, qui pensait sûrement
qu’il en avait assez de ces crétins de touristes américains.
Puis Olaf toucha le bras d’Aria.
— Cela dit, ton ami a raison. Il y a bien un tableau de Van Gogh dans un manoir
non loin d’ici, une étude de La Nuit étoilée. Personne ne l’a jamais vue.
— Vraiment ? demanda Aria, surprise.
— Vraiment. (Olaf jeta un coup d’œil pensif par la fenêtre.) Les propriétaires sont
de gros radins égoïstes. Il paraît qu’ils ont chez eux plein de trésors qui devraient
être dans un musée, mais qu’ils veulent les garder pour eux seuls.
— C’est ridicule. (Aria posa les mains sur ses hanches.) C’est le truc le plus
insupportablement bourge que j’aie jamais entendu. Le peuple a droit à la culture
tout autant que les riches.
— Je suis bien d’accord. De telles œuvres devraient appartenir à tout le monde et
pas juste à une seule personne, affirma Olaf.
Aria acquiesça vigoureusement.
— Il faudrait libérer ce tableau.
— Le libérer ? s’esclaffa Noel, toujours vautré par terre. Il ne s’agit pas d’un
tigre en cage, Aria.
Mais les yeux d’Olaf pétillèrent.
— C’est la plus belle chose que j’aie jamais entendue, déclara-t-il avec son
délicieux accent islandais.
Quelques minutes plus tard, Aria était adossée au mur de brique de la ruelle
voisine ; la barbe d’Olaf lui grattait la figure et ses lèvres cherchaient les siennes.
Quand la porte du bar s’ouvrit, les deux jeunes gens s’écartèrent l’un de l’autre en
sursautant.
Le cœur d’Aria cessa de battre à la vue de la silhouette plantée sur le seuil.
Noel ?
Mais ce n’était qu’Hanna. Quand elle aperçut Aria et Olaf, elle s’arrêta net avec
une grimace de dégoût.
— S’il te plaît, implora Aria en s’écartant du jeune homme. Ne dis rien, d’accord ?
Un sifflement l’arracha à ses souvenirs. Jetant un coup d’œil à Hanna, Aria vit
que celle-ci se rongeait les ongles comme s’ils étaient en chocolat. Plus loin sur le
terrain de lacrosse, Noel riait avec James Freed. Il ne se souvenait probablement
pas de leur conversation de ce soir-là – il était tellement bourré ! Dieu merci, il
ignorait ce qui s’était passé après. Personne ne le savait, à l’exception d’Hanna.
Parfois, dans ses heures sombres, Aria osait penser à Olaf. On n’avait jamais
annoncé que la police l’avait arrêté, donc elle imaginait qu’il courait toujours avec
le tableau. Mais comment avait-il réussi à s’échapper du manoir ? Et où était-il allé
ensuite ?
Bloup.
Aria baissa les yeux et fronça les sourcils. L’écran de son nouveau téléphone lui
annonçait qu’elle venait de recevoir un texto… mais elle n’avait encore donné son
numéro à personne.
Le cœur battant, elle ouvrit nerveusement le message. C’était une photo du
Splendeur des mers en train de brûler, accompagnée de quelques phrases.

Ça, c’était une croisière d’enfer ! Ton nouveau meilleur ami Graham partage
sûrement mon avis. J’espère pour toi qu’il s’en sortira !
«A»
5
QUE L’INTERROGATOIRE COMMENCE

Le mercredi après-midi, debout devant le miroir en pied de sa chambre, Spencer


examinait son reflet. L’agent Fuji venait les interroger, ses amies et elle, dans
quelques minutes, et la jeune fille ne se souvenait même plus de la dernière fois où
elle s’était autant pris la tête pour choisir sa tenue.
Le blazer à fines rayures faisait un peu trop « jeune cadre dynamique », non ?
Les sourcils froncés, Spencer l’enleva et enfila un chemisier rose qui lui donnait
l’air d’un gros chewing-gum. Non, elle devait paraître à la fois détendue et
sérieuse. Une fille ordinaire, mais bonne élève – le genre qui n’enfreindrait jamais
la loi.
Son regard dériva vers la robe Zac Posen gris perle scintillante accrochée dans
sa penderie. Elle avait encore son étiquette et sa housse en plastique, mais Spencer
n’avait pas le cœur à la rapporter au magasin. Deux jours plus tard, sa rupture
inattendue avec Reefer lui faisait toujours mal. Elle avait envoyé quelques textos
plaintifs au jeune homme, pour lui dire qu’il fallait qu’ils se parlent. Peut-être
n’avait-elle pas bien compris ce qu’il voulait. Ou peut-être avait-il changé d’avis.
Mais Reefer ne lui avait pas répondu, et Spencer commençait à se sentir idiote et
désespérée.
Ce dont elle avait besoin, décida-t-elle, c’était d’un cavalier pour le bal de promo,
afin de se changer les idées. Mais qui ? Tous les mecs potables étaient pris depuis
des mois. Spencer envisagea de rappeler son ex, Andrew Campbell, qui avait
obtenu son diplôme en avance et allait maintenant à Cornell, mais ils ne s’étaient
pas parlé depuis un an.
Quelqu’un sonna à la porte. Spencer se changea de nouveau et descendit sur la
pointe des pieds en chemisier bleu et pantalon kaki moulant.
Aria, Emily et Hanna se tenaient sous le porche, sautillant et frissonnant tel un
trio de bouteilles de soda qu’on aurait trop secouées. Elles s’engouffrèrent à
l’intérieur.
— Il faut faire quelque chose, dit Hanna.
— Je crois que « A » lit mes mails, gémit Emily en même temps.
— J’ai reçu un texto sur un numéro en liste rouge, bredouilla Aria.
— Une minute. (Spencer s’arrêta sur le seuil du salon.) Recommencez plus
calmement.
Chacune de ses amies expliqua qu’elle avait reçu un message de « A » au cours
des deux jours précédents. Tous parlaient de les dénoncer aux flics, et plusieurs
mentionnaient le nom de l’agent Fuji. Celui d’Aria était le plus déconcertant : « A »
avait réussi à se procurer son nouveau numéro en quelques heures.
— C’est à se demander s’il n’a pas un contact chez Verizon, geignit Aria. Et je
crois qu’il veut nous faire porter la responsabilité de l’accident de Graham. Comme
si c’était moi qui avais déclenché cette explosion !
— Il pourrait faire la même chose avec la mort de Gayle, fit remarquer Emily. On
était dans son allée quand quelqu’un lui a tiré dessus. Je suis certaine que « A » va
tenter de nous mettre son crime sur le dos.
— N’oubliez pas qu’il a menacé de nous tuer aussi, rappela Hanna.
— Ça devient ridicule. On dirait que « A » est partout !
Spencer repensa à la façon dont il lui avait envoyé un message dans la minute qui
avait suivi le départ de Reefer. Mais comment pouvait-il être au courant ? Avait-il
posé des micros chez elle ?
La jeune fille cligna des yeux. Était-ce possible ? Elle scruta les coins du salon,
regarda sous les canapés et les rebords de fenêtres. Le cheval cabré sur cet
horrible tableau de la guerre civile que M. Pennythistle avait accroché dans le
couloir semblait se moquer d’elle.
Soudain, Spencer eut une idée.
— Venez, lança-t-elle aux autres par-dessus son épaule en se dirigeant vers
l’arrière de la maison.
Ses amies la suivirent, et elle sortit par la baie vitrée coulissante. Dehors, il
faisait gris et humide. L’air sentait l’herbe fraîchement coupée et la vase de la
crique qui se trouvait à la lisière des bois, au fond de la propriété des Hastings. La
piscine était recouverte d’une grande bâche bleue. Une drôle de brume planait au-
dessus des arbres à l’endroit où se tenait jadis la grange reconvertie des Hastings –
avant qu’Ali n’y mette le feu.
Sur la gauche se dressait l’ancienne maison des DiLaurentis, même si la seule
chose rappelant qu’ils avaient un jour vécu là était le gros rocher au milieu du
jardin. Les nouveaux occupants avaient effacé toutes les autres traces depuis belle
lurette, depuis la terrasse en teck jusqu’à l’autel dédié à la mémoire d’Ali sur le
trottoir.
Spencer se dirigea vers la cabane à outils que son beau-père avait installée
quelques semaines plus tôt. Elle déverrouilla la porte et regarda à l’intérieur. Une
souffleuse à feuilles orange reposait contre le mur de gauche. Spencer s’en saisit, la
traîna au milieu de la pelouse et tira sur la chaîne de démarrage. Les cheveux des
quatre filles se mirent à voler.
Les amies de Spencer la dévisagèrent comme si elle était folle, mais elle avait
une bonne raison de faire ça. Elle tendit un doigt vers l’engin qui dégageait une
désagréable odeur d’essence. L’important, c’était qu’il faisait un potin d’enfer et que
personne, pas même « A », n’arriverait à entendre ce que les filles allaient se dire.
Spencer fit signe aux trois autres de se rapprocher.
— Il faut que ça s’arrête, dit-elle, très en colère. Si « A » sait où nous sommes à
chaque instant, c’est qu’il nous surveille à distance, sans doute avec des micros. Il
va essayer de nous imputer tous ces crimes que nous n’avons pas commis, et si nous
ne réagissons pas très vite, il y arrivera peut-être.
— Alors, qu’est-ce qu’on fait ? hurla Hanna pour couvrir le bruit de la souffleuse.
— On se déconnecte, répondit Spencer. On se débarrasse de nos portables
actuels. On achète un téléphone jetable pour les urgences, mais on ne se raconte
rien d’important tant qu’on n’est pas en face-à-face. On utilise un mot de passe.
— Que dites-vous de « pas moi » ? suggéra Emily.
— Parfait, approuva Spencer. Et on ne donne le numéro à personne d’autre, à
part nos parents.
Aria se dandina.
— Et nos copains ?
Spencer secoua la tête.
— C’est trop risqué.
Aria fronça alors les sourcils.
— Noel ne parlera à personne.
— Mais il pourrait laisser son téléphone dans un endroit où « A » risquerait de le
voir, contra Spencer. Et tu devrais lui expliquer pourquoi tu as encore changé de
portable.
— Alors que là, je devrai juste lui expliquer pourquoi je n’ai plus de portable du
tout, répliqua Aria, les mains sur les hanches.
— Débrouille-toi ! aboya Spencer, exaspérée. Dis-lui que c’est une expérience
pour l’école, que tu dois passer une semaine sans aucun gadget technologique.
— Et les mails ? demanda Hanna.
— On peut se servir de nos adresses du lycée pour les devoirs – et peut-être
garder nos vieux téléphones, mais ne les utiliser qu’avec le WiFi. Je suis à peu près
sûre qu’on ne peut pas remonter à la source des communications comme quand on
pompe sur un abonnement. Et pas de surf sur Internet avec nos propres
ordinateurs : pour ce qu’on en sait, « A » les a piratés. On doit se limiter à des
ordinateurs qui ne nous appartiennent pas et sur lesquels il n’a pas pu installer de
logiciels espions.
Emily jeta un coup d’œil à l’ancien emplacement de la grange.
— « A » ne saura plus où on se trouve. C’est bien beau, mais ça ne l’empêchera
pas de nous faire porter le chapeau pour tous ces crimes, fit-elle remarquer.
— C’est là qu’intervient la seconde partie de mon plan, cria Spencer pour se faire
entendre malgré le vacarme. Dès que possible, on doit se rendre dans un endroit
sûr et secret pour chercher qui pourrait bien être « A ». On a dû négliger des tas
d’indices. Et maintenant qu’on sait ce qui s’est passé la nuit de l’incendie, il n’est
pas à exclure que ce soit la véritable Ali.
La souffleuse à feuilles crachota. Les arbres qui bordaient le fond de la propriété
se balancèrent dans le vent et, l’espace d’une seconde, Spencer crut apercevoir une
silhouette dans les bois.
— Ça me paraît une bonne idée, commenta Hanna. Où pourrait-on aller ?
Les filles se turent pour réfléchir. Puis le regard de Spencer se posa sur la
lumière qui brillait dans le bureau de M. Pennythistle, à l’intérieur de la maison.
— L’autre jour, le fiancé de ma mère m’a dit que sa maison témoin de Crestview
Estates était équipée d’une pièce sécurisée – vous savez, ces chambres fortes dans
lesquelles on s’enferme en cas de problème ? Je crois qu’elles sont insonorisées.
— Il me semble bien, oui, acquiesça Hanna. Et parfois, elles sont équipées de
vidéosurveillance, pour que tu puisses suivre les déplacements d’un intrus depuis
l’intérieur.
— Ce serait parfait, s’enthousiasma Emily. « A » ne pourrait pas nous espionner.
Aria plissa les yeux.
— Et Crestview Estates n’est pas très loin d’ici, je crois – à Hopewell, c’est ça ?
— Oui. Ça ne nous ferait qu’un quart d’heure de route, et je vous parie que je
pourrais piquer les clés de la maison.
M. Pennythistle gardait dans son bureau un double des clés de chacune de ses
propriétés. Il suffirait de trouver la bonne. Les yeux d’Emily brillaient.
— On y va toutes ensemble ?
Spencer secoua la tête.
— Non : séparément, pour perturber « A ». Ce serait encore mieux si on utilisait
des moyens de transport différents : le bus, le train, la voiture.
Aria enfonça le bout de sa chaussure dans l’herbe.
— Les transports en commun desservent Hopewell.
— Et si certaines d’entre nous y vont en voiture, elles n’auront qu’à prendre des
routes différentes, ajouta Emily. Comme ça, « A » ne saura pas laquelle de nous
suivre. Et si l’une de nous voit un véhicule suspect, elle pourra toujours accélérer
pour le semer ou faire demi-tour afin de prendre « A » la main dans le sac. Comme
ça, on saura enfin qui c’est.
— Super, approuva Spencer. (Elle dévisagea les autres tour à tour.) Pourquoi pas
demain soir ?
Les filles acquiescèrent. Puis Spencer remarqua qu’une berline noire remontait
l’allée menant au garage. Son estomac se noua. Le spectacle va commencer.
La voiture s’arrêta devant la maison. Une grande femme mince aux longs
cheveux noirs ondulés et aux traits ciselés se dirigea vers la porte de devant.
Apercevant Spencer et les autres dans le jardin de derrière, elle s’arrêta et agita
une main.
— Mademoiselle Hastings ? (Elle jeta un regard intrigué à la souffleuse à
feuilles.) Vous jardiniez ?
Spencer éteignit le moteur et posa l’appareil par terre. Puis elle se dirigea vers
la maison en piétinant l’herbe humide.
— Plus ou moins.
La femme lui tendit la main.
— Jasmine Fuji, se présenta-t-elle. (Elle dévisagea les autres de ses grands yeux
gris.) Laissez-moi deviner. Vous êtes Hanna, Aria et Emily, dit-elle en désignant
chacune d’entre elles.
Cela dit, pas besoin d’être médium : la photo des quatre filles avait paru dans le
magazine People l’année précédente, après le prétendu décès de la véritable Ali.
On avait même tourné un documentaire appelé La Tueuse au visage d’ange, qui
retraçait la façon dont la véritable Ali les avait torturées et avait failli les tuer.
Comme personne ne disait rien, Jasmine Fuji se racla la gorge.
— On peut entrer pour parler ?
Spencer entraîna le reste du groupe vers la cuisine en s’efforçant, dans sa
nervosité, de ne pas trébucher. Les filles s’assirent en rang d’oignons sur le canapé
du salon. Aria tripotait la pampille d’un coussin. Emily croisait et décroisait les
jambes. Toutes étaient décoiffées à cause de la souffleuse à feuilles.
L’agent Fuji s’assit face à elles sur une bergère rayée, sortit un bloc-notes jaune
et l’ouvrit à une page vierge. Ses ongles impeccablement manucurés étaient vernis
en rose.
— Bien. Déjà, merci d’avoir accepté de me rencontrer. Ce n’est qu’une formalité,
mais j’apprécie votre coopération.
— Pas de problème, répondit Spencer de sa voix la plus adulte, en regrettant de
ne pas avoir de quoi occuper ses mains.
— Vos noms figuraient sur la liste des clients qui séjournaient à l’hôtel Les
Falaises, en Jamaïque, au moment où Tabitha Clark a été assassinée, commença
l’agent Fuji en jetant un coup d’œil à une autre page de son bloc-notes. Du 23 au 30
mars. Vous confirmez ?
— Oui, répondit Spencer d’une voix éraillée avant de se ressaisir. Oui, répéta-t-
elle plus fermement. Nous étions là-bas à ces dates. Nous y passions nos vacances
de printemps avec des camarades de lycée.
L’agent Fuji eut un sourire crispé.
— Ça doit être sympa.
L’amertume de sa voix fit frémir Spencer. Cela signifiait-il : Ça doit être sympa
d’avoir des parents bourrés de fric, mais n’espérez pas vous en tirer facilement
pour autant ? Puis l’agent Fuji désigna une aquarelle représentant une scène
pastorale accrochée au-dessus du piano.
— Ma grand-mère a presque la même, en plus grand.
— Oh, j’ai toujours adoré ce tableau, dit très vite Spencer. Calme-toi, se
morigéna-t-elle.
— Alors. (L’agent Fuji sortit des lunettes de son sac, les mit sur son nez et
recommença à étudier ses notes.) Avez-vous rencontré Mlle Clark durant votre
séjour là-bas ?
Spencer et les autres échangèrent un regard. La veille, au téléphone, elles
avaient brièvement parlé de ce qu’elles diraient à l’enquêtrice, mais Spencer perdit
ses moyens.
— Plus ou moins, finit-elle par répondre. J’ai échangé quelques phrases avec elle,
rien d’important.
L’agent Fuji ôta ses lunettes et mordilla l’une des branches.
— A quel sujet ?
Spencer avait les entrailles en ébullition.
— Elle pensait qu’on se ressemblait, un peu comme des sœurs séparées à la
naissance.
L’agent Fuji pencha la tête sur le côté, et ses pendants d’oreilles se balancèrent.
— C’est bizarre de dire ça.
Spencer haussa les épaules.
— Elle avait beaucoup bu.
L’agent Fuji nota quelque chose et se tourna vers les autres filles.
— Et vous ? Vous souvenez-vous de Tabitha Clark ?
Emily acquiesça.
— On a un peu dansé ensemble, dit-elle avant de déglutir.
Hanna et Aria déclarèrent qu’elles avaient croisé Tabitha sans lui parler
spécialement. L’agent Fuji ne leur demanda pas davantage de précisions, aussi
Emily se garda-t-elle de mentionner le bracelet brésilien que portait Tabitha – si
semblable à ceux que leur Ali avait confectionnés à ses amies après l’affaire Jenna.
Aria n’évoqua pas le sous-entendu de Tabitha sur l’infidélité de son père, et Hanna
ne raconta pas que Tabitha savait qu’elle était une grosse ringarde autrefois.
Chacune des filles avait répondu de façon claire et posée. Si Spencer avait été un
simple témoin de l’entrevue, elle les aurait jugées sincères. Un peu perturbées et
pas très bavardes, sans doute, mais c’était compréhensible : une fille qu’elles
connaissaient avait été assassinée non loin de leur hôtel, pendant qu’elles
dormaient.
L’agent Fuji reboucha son stylo.
— Tous les témoins me racontent la même chose. Tabitha a dû parler à beaucoup
de gens ce soir-là. Tout le monde se souvient d’elle, mais personne ne l’associe à
quelqu’un d’autre en particulier. (Elle reposa son bloc-notes et regarda les filles en
face.) J’ai entendu dire que vous vous trouviez également à bord du bateau de
croisière qui a explosé.
— C’est exact, convint Spencer.
— Et que vous étiez chez Gayle Riggs quand elle a été assassinée, ajouta l’agent
Fuji en les fixant sans ciller.
Hanna acquiesça à contrecœur. Emily toussota.
— Chaque fois, on était au mauvais endroit au mauvais moment, déclara Spencer.
— Les deux dernières années semblent avoir été très agitées pour vous. (L’agent
Fuji eut un sourire triste.) Les illuminés qui voient des théories de la conspiration
partout s’en donneraient à cœur joie avec vous, pas vrai ? Ils diraient que vous êtes
maudites.
Les filles eurent un petit rire sans joie. L’agent Fuji les dévisagea d’un air
entendu, et Spencer crut sentir de l’électricité dans l’air. Et si « A » avait déjà tout
raconté à l’enquêtrice ? Et si celle-ci jouait avec les filles, guettant un faux pas de
leur part ?
Mais l’agent Fuji posa les mains à plat sur son bloc-notes et se mit debout.
— Merci de m’avoir reçue. Contactez-moi si quelque chose d’autre vous revient.
Spencer se leva d’un bond.
— Je vous raccompagne.
L’agent Fuji lui dit au revoir sous le porche, descendit l’allée et remonta dans sa
voiture. Quand elle sortit de la propriété en marche arrière et s’éloigna dans la rue,
Spencer retourna auprès de ses amies toujours assises au salon, immobiles.
Ce fut Hanna qui brisa le silence.
— J’ai cru qu’elle allait nous coincer.
— Je sais. (Aria s’affaissa parmi les coussins.) J’étais sûre qu’elle en savait plus
long qu’elle ne le disait.
Bip.
C’était le portable de Spencer. Toutes les filles se redressèrent immédiatement.
Le téléphone d’Emily sonna à son tour, puis celui d’Hanna se mit à vibrer et, enfin,
ce fut celui d’Aria. Tous annonçaient l’arrivée d’un nouveau texto.
Spencer prit une grande inspiration et ouvrit le message.

J’adore les mensonges tout frais plantés par un bel après-midi de printemps. Je
me demande s’il en va de même pour l’agent Fuji…
«A»

Spencer ferma les yeux. Avec un cri étranglé, elle jeta son portable à travers la
pièce. L’appareil heurta une console et glissa sur le parquet. Spencer se tourna vers
ses amies.
— Demain ?
— Demain, gronda Aria.
Emily et Aria acquiescèrent. C’était leur seul espoir. Elles devaient résoudre
l’énigme de l’identité de « A » une bonne fois pour toutes.
6
DANS LA PIÈCE SÉCURISÉE

Le jeudi, quand la cloche sonna la fin des cours, Hanna se dirigea très vite vers le
parking de l’Externat, sa besace en cuir lui battant la hanche. Quand elle entendit
quelqu’un l’appeler, elle se retourna. Chassey Bledsoe se tenait sur le trottoir, un
grand sourire aux lèvres, sa peau autrefois ravagée par l’acné désormais lisse et
parfaite.
— On tourne les vidéos de campagne, pépia-t-elle. Tu ne viens pas ?
Hanna jeta un coup d’œil vers le parking.
— Euh, je ne suis pas libre.
Chassey parut déçue.
— Tu veux que je leur demande de reporter ?
Hanna se mordit la lèvre. Elle brûlait d’envie de produire un clip qui serait un
milliard de fois mieux que celui de Chassey. Mais elle pensait au texto de « A » lui
interdisant de faire campagne. C’était si douloureux de voir toutes les affiches
clamant VOTEZ CHASSEY dans les couloirs du lycée, alors qu’elle-même ne pouvait
en poser aucune ! Et si Chassey remportait le vote avec la quasi-totalité des voix ?
Hanna serait si humiliée…
— Non, ce n’est pas grave. J’ai un rendez-vous que je ne peux pas manquer. Ce
serait difficile à expliquer. Mais bonne chance ! dit-elle en s’efforçant de prendre un
ton détaché.
— Mais…, protesta Chassey.
Sans l’écouter, Hanna agita la main, se détourna et s’élança à petites foulées vers
sa voiture. Avant de prendre le volant, elle enfonça un bonnet noir sur sa tête et
enfila un caban de la même couleur qu’elle avait planqué à l’arrière de sa Prius : sa
tenue d’agent secret.
Hanna démarra, sortit du parking en trombe – du moins, autant que le moteur
hybride de sa voiture l’y autorisait – et prit la nationale. Elle laissa tomber dans un
compartiment du tableau de bord le téléphone jetable qu’elle venait d’acheter chez
RadioShack et jeta un coup d’œil au GPS. C’était tout droit pendant plusieurs
kilomètres, mais pourquoi ce SUV noir la suivait-il ?
Les yeux plissés, Hanna regarda dans le rétroviseur arrière mais ne put
apercevoir le conducteur à travers les vitres teintées. Son cœur se mit à battre
plus fort. Les SUV noirs étaient monnaie courante à Rosewood. Ça aurait pu être
n’importe qui.
Hanna prit la sortie suivante. « Calcul en cours », annonça son GPS. Le SUV
sortit aussi. Hanna ralentit à un stop et tourna à gauche. Le SUV fit de même.
— Oh, mon Dieu, souffla la jeune fille. Était-ce « A » ?
Apercevant un Wawa un peu plus loin, elle se gara sur le parking. Le SUV
poursuivit sa route. Hanna chercha de quoi noter son immatriculation, mais le
véhicule disparut avant qu’elle n’ait pu déchiffrer les deux dernières lettres.
Passant la marche arrière, elle rebroussa chemin vers la nationale.
Quand elle déboîta pour s’intégrer à la circulation, le SUV noir n’était nulle part
en vue. Elle aurait bien voulu appeler Mike pour se vanter d’avoir semé un
poursuivant, mais son petit ami ne devait pas connaître le numéro de son téléphone
jetable – un appareil à clapet hideux qui ne rentrait même pas dans une coque Tory
Burch ornée de cristaux.
Vingt minutes, trois autres véhicules suspects et diverses manœuvres d’évasion
plus tard, Hanna longea une rue tranquille bordée d’énormes maisons chic. Un lac
artificiel scintillait dans le lointain, et même les cols-verts dodus aux plumes
brillantes avaient l’air faux. Quelques personnes au physique bien entretenu
promenaient leur chien malgré la pluie qui commençait à tomber.
Hanna remonta la longue allée en ardoise du numéro 11. Une lumière était
allumée à l’intérieur. La jeune fille descendit de voiture et s’approcha de la porte
sur la pointe des pieds, une odeur de pin entêtante lui chatouillant les narines. Pour
un quartier situé au beau milieu d’une zone urbaine aussi animée que la Main
[2]
Line , l’endroit était étrangement calme. On n’y entendait guère que les bruits de
la nature.
Avant que Hanna ne puisse appuyer sur la sonnette, une main lui agrippa le bras
par-derrière. La jeune fille faillit crier, mais une seconde main gantée de noir se
plaqua sur sa bouche.
— Chut ! lui intima Spencer en repoussant sa capuche. Je t’avais bien dit de ne
pas entrer par la porte de devant !
— J’ai oublié, répondit Hanna, irritée.
Elle avait semé quatre poursuivants ! Elle ne pouvait pas se souvenir de tout.
Spencer l’entraîna vers une porte latérale donnant sur une buanderie qui sentait
le spray nettoyant et la bougie à la cannelle. De là, elles descendirent la volée de
marches qui conduisait à un sous-sol équipé d’une salle de jeux, d’une cave à vin et
d’un home cinéma. Sur la gauche se dressait une porte métallique massive, munie
du même genre de poignée que les coffres-forts dans les banques. Spencer tira
dessus pour l’ouvrir.
— Entre, chuchota-t-elle, poussant Hanna à l’intérieur comme si c’était son
otage.
Hanna plissa les yeux pour y voir dans la maigre lumière. La pièce avait des murs
épais. Elle était meublée d’un petit canapé recouvert de jean, de quelques chaises,
d’une table carrée et d’une bibliothèque contenant magazines et jeux de plateau.
Sur deux des murs, des écrans vidéo montraient les jardins de devant et de
derrière. Hanna les observa pendant quelques minutes. Des arbres se balançaient.
Un lapin sauta devant une des caméras.
L’écran de devant montra un taxi qui venait de se garer dans la rue. Aria, vêtue
d’un sweat-shirt à capuche semblable à celui de Spencer, en descendit et se faufila
jusqu’à la maison. Spencer apparut à son tour et entraîna la nouvelle venue vers la
porte latérale.
Emily arriva peu après. Alors, Spencer déroula une grande feuille de papier blanc
et la scotcha sur la porte fermée de la pièce sécurisée.
— On peut commencer. (Tirant un marqueur noir de son sac, elle écrivit « A »
tout en haut de la feuille.) D’accord. Que savons-nous jusqu’ici ?
Hanna balança nerveusement son pied dans le vide.
— Il ou elle a tué Tabitha. Donc, c’est quelqu’un qui se trouvait en Jamaïque.
Jamaïque, écrivit Spencer.
— Quoi d’autre ?
— Vous pensez que c’était un ami ou un ennemi de Tabitha ? lança Emily. J’aurais
plutôt tendance à croire que c’était son ennemi vu qu’il l’a tuée, mais c’est peut-être
juste ce qu’il veut nous faire croire.
Aria hocha la tête.
— « A » était posté sur la plage, donc il savait que Tabitha allait monter sur le toit
pour nous parler. C’est peut-être lui qui a suggéré à Tabitha de nous dire tous ces
trucs qui nous ont fait penser à Ali – genre, que Spencer et elle se ressemblaient
comme des sœurs séparées à la naissance, ou qu’Hanna était grassouillette
autrefois.
— Possible. Et il aurait également pu lui donner le bracelet brésilien, fit
remarquer Hanna. Mais pourquoi quelqu’un aurait-il voulu nous faire croire que
Tabitha était Ali ?
— Pour piquer notre curiosité, histoire d’être sûr qu’on monterait sur le toit
quand elle nous l’a demandé ? suggéra Aria. Mais ensuite… je ne vois pas comment
il aurait pu se débrouiller pour qu’on pousse Tabitha dans le vide. Comment a-t-il su
que ça se produirait ? Il ne peut quand même pas lire dans les pensées !
— Si Tabitha est tombée, c’est sans doute un accident, trancha Hanna. En fait,
« A » lui avait peut-être demandé de me pousser, moi. Mais Aria est intervenue
pour me défendre, et c’est Tabitha qui est tombée à ma place. Le plan de « A » avait
complètement déraillé ; du coup, il a tué Tabitha et essayé de nous faire accuser de
son meurtre.
Spencer déboucha de nouveau son marqueur.
— Ça a pu se passer ainsi, c’est vrai. Mais qui aurait bien pu faire une chose
pareille ?
Emily regarda les autres.
— C’est évident, non ?
Hanna déglutit péniblement.
— La véritable Ali ?
Emily se dandina sur le canapé.
— Ce serait logique. D’abord, elle connaissait toutes nos faiblesses – elle n’aurait
pas eu de mal à rencarder Tabitha à notre sujet. Elle voulait se venger de nous une
fois pour toutes. Et nous savons qu’elle avait rencontré Tabitha au Sanctuaire.
Reste à savoir comment elle a pu la convaincre de faire tout ça pour elle, jusqu’à
vouloir tuer quelqu’un. Qu’est-ce que Tabitha avait à y gagner ? Vous pensez qu’elle
lui a proposé de l’argent ?
Hanna secoua la tête.
— La famille de Tabitha était riche. Et puis, où Ali aurait-elle eu l’argent ? Même
si elle avait un genre de fonds de placement, elle ne pourrait pas piocher dedans : si
sa famille ne l’a pas déjà fermé, son compte doit être surveillé de près.
— Peut-être que quelqu’un d’autre la finance, avança Spencer en faisant passer le
marqueur d’une de ses mains à l’autre.
Il y eut un long silence. Tout était si calme dans la pièce sécurisée qu’Hanna
pouvait entendre le tic-tac de la montre Cartier de Spencer.
— Mais ça n’explique toujours pas pourquoi Ali aurait tué Tabitha, dit-elle.
Quelqu’un aurait pu la voir. C’était prendre un gros risque.
Aria inspira profondément.
— Quelqu’un aurait dû la voir en Jamaïque de toute façon. Comment se fait-il que
personne ne l’ait remarquée pendant notre séjour ? Vous ne trouvez pas ça
bizarre ?
— Ce qui nous ramène à la question de l’argent, dit Spencer en écrivant argent
sur la feuille de papier. Maintenant que j’y pense, la famille DiLaurentis n’en avait
plus tellement. Quand j’ai découvert qu’Ali et Courtney étaient mes demi-sœurs, j’ai
aussi appris que les DiLaurentis étaient fauchés, sans doute à cause des frais
d’hôpital qu’ils ont dû payer pendant toutes ces années. Alors, comment Ali a-t-elle
pu se payer un voyage en Jamaïque ? Et si elle est réellement « A », comment a-t-
elle pu revenir à Rosewood pour nous espionner de façon aussi efficace ?
— Et la croisière, ajouta Aria. Ça non plus, ce n’était pas gratuit.
— Quelqu’un doit l’aider et la financer, conclut Hanna. C’est la seule explication
possible. Pas juste à cause de l’argent, mais aussi parce qu’elle ne peut pas être
partout à la fois. C’est impossible.
— Donc, elle a un complice, acquiesça Spencer. C’est bien ce qu’on pensait.
Hanna hocha la tête.
— Si ça se trouve, elle n’a jamais agi seule. Peut-être que quelqu’un l’a aidée à
traîner Ian hors des bois, la nuit où on l’a découvert. Vous vous souvenez à quelle
vitesse son cadavre s’est volatilisé ?
Repensant à cette nuit froide et effrayante, la jeune fille frissonna. Après avoir
découvert le corps bleu et boursouflé de Ian Thomas, ses amies et elle avaient
couru chercher l’agent Wilden. Mais, à leur retour, elles n’avaient trouvé qu’un peu
d’herbe piétinée. Cela avait toujours perturbé Hanna : Ali était costaud, mais pas
assez pour traîner un type d’un mètre quatre-vingt-cinq et quatre-vingts kilos loin
d’une scène de crime en moins de dix minutes.
Spencer s’assit sur le canapé.
— Quelqu’un aurait aussi pu l’aider à monter Ian par l’escalier et à le mettre dans
le placard de la maison des Poconos – ce même quelqu’un qui avait enlevé Melissa.
— Et tué Jenna Cavanaugh, ajouta Hanna en se rapprochant du bord du canapé
dans son excitation.
— Et mis le feu dans le jardin de Spencer, dit Aria.
Les filles se regardèrent. Ça leur semblait si évident à présent ! Ali ne possédait
pas de super-pouvoirs. Elle avait forcément un complice. Mais qui était assez cinglé
pour l’aider ?
— Quelqu’un qui l’aime, forcément, dit Aria d’une voix faible.
Spencer écrivit amour sur le papier.
— Tu veux dire, une amie ou un petit ami, c’est ça ?
— Par exemple, répondit Emily, l’air peinée. Mais ça pourrait être n’importe qui.
Hanna s’adossa au canapé pour réfléchir.
— La véritable Ali a séjourné très longtemps au Sanctuaire. Je penche pour
quelqu’un qu’elle a connu là-bas.
— Comme Graham ? suggéra Emily en regardant Aria.
Celle-ci rentra la tête dans les épaules.
— Il semblait préférer Tabitha à Ali, et il m’a dit qu’il ne lui avait jamais rendu
visite à la clinique. Sans compter qu’il était dans le coma quand nous avons reçu les
derniers messages.
— Qui ont très bien pu être écrits par Ali, contra Spencer en écrivant le nom de
Graham, au cas où.
— Ouais, mais je ne la vois vraiment pas mettre nos maisons sous surveillance,
répliqua Aria en ramenant ses jambes sous elle. Et puis, « A » menace de faire
croire que c’est nous qui avons blessé Graham. Moi, je pense plutôt que Graham a
vu le complice d’Ali, et que c’est ce qu’il essayait de me dire dans la salle des
machines.
Hanna se redressa.
— Ali avait des amies proches au Sanctuaire. Vous vous souvenez d’Iris, qui
partageait sa chambre ? Quand je suis allée là-bas, elle m’a parlé d’Ali tout le temps
– même si elle l’appelait Courtney.
— C’est bien, ça, se réjouit Spencer en écrivant le nom d’Iris sous celui de
Graham.
Hanna se tapota les lèvres de l’index.
— Mais je ne suis pas sûre qu’Iris pourrait être la complice d’Ali. Elle était au
Sanctuaire quand Ian a été tué. Et je ne vois pas non plus comment elle aurait pu
s’éclipser pour transporter son corps dans les Poconos. Il faudrait vérifier si elle
était toujours à la clinique pendant notre séjour en Jamaïque.
— Néanmoins, elle pourrait savoir quelque chose, fit remarquer Spencer. Qui
d’autre ?
— On ne peut pas complètement écarter Jason, lança Aria.
Hanna fronça le nez.
— Le frère d’Ali ? Tu crois vraiment qu’il a pu l’aider ?
Aria haussa les épaules.
— Qui sait ? Cette famille est tellement bizarre.
Hanna parut surprise tandis que Spencer écrivait le nom de Jason. Aria avait eu
le béguin pour celui-ci pendant une éternité ; c’était très étonnant qu’elle envisage
une chose pareille.
— Et Cassie, la copine de hockey d’Ali ? suggéra Spencer. Vous vous souvenez ?
Avant sa mort, Ali parlait d’elle tout le temps. Cassie était trop cool ; Cassie
l’emmenait à des soirées de lycéens ; Cassie allait devenir sa nouvelle meilleure
amie.
Emily ne parut pas convaincue.
— Je suis tombée sur elle à Noël dernier. Elle avait l’air sympa. Et puis, c’était la
copine de notre Ali, pas de la véritable Ali.
Spencer se frappa le front.
— C’est vrai. C’est dur de ne pas s’emmêler les pinceaux.
Elles écrivirent encore quelques noms, dont ceux de Darren Wilden et de
Melissa, pour la seule raison que tous deux avaient été impliqués dans l’enquête sur
la mort d’Ali du début jusqu’à la fin. Mais ils faisaient des suspects assez peu
crédibles.
Spencer se gratta le menton.
— J’ai l’impression qu’on passe à côté de quelque chose d’important. Si ça se
trouve, le complice d’Ali est juste sous notre nez, et on ne le voit pas. Nous quatre
mises à part, qui a toujours été là – au moment de la mort de Ian et de celle de
Jenna, en Jamaïque, pendant les incendies, cet été… la totale ?
Hanna se racla la gorge.
— Je vois bien deux personnes, mais ça m’étonnerait beaucoup que l’une d’elles
soit le complice d’Ali.
Spencer écarquilla les yeux.
— Qui ça ?
— Mike. (Hanna jeta un regard coupable à Aria.) Et Noel.
Aria éclata de rire.
— C’est du délire !
Spencer approcha son marqueur de la feuille de papier.
— On ne peut écarter aucune possibilité.
Elle écrivit le nom de Noel en bas, puis reboucha son marqueur. Aria la foudroya
du regard.
— Et pourquoi pas Mike ?
Spencer se déhancha.
— Tu crois vraiment que ton frère pourrait te faire un truc pareil ?
Aria pinça les lèvres.
— Probablement pas. De toute façon, c’est un crétin.
— Hé ! protesta Hanna, indignée. C’est mon petit ami !
— Et Noel est le mien, répliqua Aria. (Elle promena un regard anxieux à la
ronde.) Les filles, c’est n’importe quoi. Le fait que Noel soit là depuis le début ne
fait pas de lui un coupable. C’est juste une coïncidence.
— On sait, lui assura Spencer. C’est juste qu’il ne faut négliger aucun suspect
potentiel, d’accord ? C’est le but de cette réunion. On rayera sans doute son nom
d’ici quelques jours. (Elle reporta son attention sur la liste.) C’est un bon début,
vous ne trouvez pas ? Il faut se renseigner sur certains de ces gens. Graham, Iris…
il y a là des pistes intéressantes.
Emily se tourna vers Hanna.
— Tu devrais t’occuper de Graham. Tu as déjà fait du bénévolat à Bill Beach – tu
pourrais peut-être récupérer ton ancien boulot.
Bill Beach était le surnom de la clinique William Atlantic. Hanna se redressa
comme si une abeille l’avait piquée.
— Je ne veux pas y retourner !
— Em a raison, fit valoir Spencer. C’est toi qui auras le plus de facilités à
t’infiltrer là-bas. Tu veux qu’on en finisse avec « A », pas vrai ?
Un goût infect envahit la bouche d’Hanna. Elle repensa à l’horrible odeur
d’antiseptique de la clinique, à l’urine jaune dans les bassins, à son ex Sean qui
traînait souvent dans le coin. D’un autre côté, ce serait toujours mieux que de
retourner au Sanctuaire. Avec sa chance habituelle, ils risquaient de la reprendre
comme pensionnaire.
— D’accord, je vais le faire, marmonna Hanna.
— Et moi, je m’occupe d’Iris, proposa Emily. Tu crois qu’elle est toujours au
Sanctuaire ?
Hanna ferma les yeux, se souvenant de la dernière fois où elles s’étaient toutes
rendues à la clinique psychiatrique pour interroger Kelsey Pierce, la fille que
Spencer avait fait inculper pour possession de drogue et qui avait failli se jeter dans
la carrière de l’Homme flottant.
— Je ne me souviens pas de l’avoir vue, murmura-t-elle.
Spencer jeta un coup d’œil aux écrans vidéo. La pelouse était toujours déserte.
— Moi, je m’occupe de la véritable Ali en personne. On a pu négliger une piste. Il
existe peut-être un moyen de la trouver, ce qui nous permettrait de boucler cette
affaire encore plus vite.
— Et moi, j’enquête sur qui ? demanda Aria en tortillant une mèche de cheveux
autour de son index.
Spencer se dandina, mal à l’aise.
— Tu pourrais te charger de Noel. Juste histoire de l’enlever de la liste.
Aria la foudroya du regard.
— Noel n’est pas « A » !
— Je sais, dit Spencer sur un ton apaisant. Mais jette quand même un coup d’œil
dans sa chambre. Vérifie qu’il n’a pas un deuxième portable ou un compte mail
secret. Ce n’est sans doute pas le cas, mais ça ne coûte rien de s’en assurer.
Les épaules d’Aria s’affaissèrent.
— Si mon couple explose à cause de ça, ce sera votre faute.
Elles passèrent quelques autres possibilités en revue et peaufinèrent leur plan.
Un quart d’heure plus tard, il leur semblait qu’elles avaient fait tout ce qui était en
leur pouvoir. Spencer se mit debout et s’étira.
Hanna se tourna vers les écrans vidéo. Quelque chose venait de bouger à la
périphérie de l’image en noir et blanc. Elle prit une profonde inspiration. On aurait
dit… quelqu’un qui se planquait derrière un arbre.
Hanna se leva d’un bond pour scruter l’image floue. Difficile de dire s’il s’agissait
d’une personne, d’un animal ou juste d’une impression. Elle baissa les yeux vers son
téléphone jetable. Elle n’avait pas reçu de nouveau message.
Aria, Spencer et Emily regardaient elles aussi leur portable, comme si elles
s’attendaient à ce que « A » leur écrive : Je vous ai bien eues ! ou Vous pensiez
vraiment pouvoir me rouler ? Une minute s’écoula, puis une autre. Finalement,
Spencer poussa un soupir de soulagement.
— Je crois que c’est bon.
Hanna ferma les yeux. Toute sa vie, elle avait lutté pour devenir quelqu’un, pour
ne plus être invisible. Mais là, tout de suite, être invisible était un sentiment
merveilleux.
7
L’INVITÉE D’EMILY

Même si Emily n’était venue au Sanctuaire d’Addison-Stevens qu’une seule fois


auparavant, une impression de familiarité déplaisante s’empara d’elle quand elle
remonta la longue route conduisant à l’entrée du bâtiment principal. Elle avait rêvé
de cette façade de brique grise et gribouillé ces fenêtres gothiques dans les marges
de ses cahiers sans savoir pourquoi. Elle se gara sur le parking visiteurs et tenta de
respirer calmement.
C’était l’après-midi du lendemain. Emily avait quitté le lycée un peu plus tôt,
profitant d’une heure de permanence pour se rendre au Sanctuaire. Le seul fait de
savoir que la véritable Ali avait vécu ici pendant des années et passé une bonne
partie de son temps à comploter contre ses amies et elle lui nouait l’estomac.
Et si le complice d’Ali avait également été pensionnaire au Sanctuaire ? Et si tous
deux s’étaient pelotonnés dans un coin de la sinistre salle commune pour chercher
des moyens de ruiner la vie d’Emily, d’Hanna, d’Aria et de Spencer ?
Emily observa les silhouettes qui longeaient un couloir vitré. Si la prochaine
personne qui passe est une femme, tout ira bien, paria-t-elle en son for intérieur.
Mais ce fut un grand homme en veste de tweed avec des coudières. Pas très
encourageant, songea Emily.
Pourtant, elle devait s’acquitter de sa mission. Bombant le torse, elle descendit
de voiture et se dirigea vers la double porte d’entrée.
Un peu plus tôt, elle avait appelé la clinique pour demander si elle pouvait rendre
visite à Iris Taylor. L’infirmière lui avait répondu : « Oui, dans l’après-midi. » Donc,
Emily savait qu’Iris était toujours là. Mais quand elle avait demandé depuis quand,
histoire de disculper Iris en tant que complice potentielle d’Ali, l’infirmière avait
refusé de lui répondre.
Une rafale souffla dans le dos d’Emily, soulevant le bas de son manteau. Avant
d’entrer, la jeune fille sortit son téléphone jetable et, après une hésitation, se
connecta à Twitter. Oui, elle enfreignait la règle du « pas d’Internet », mais elle
devait vérifier. Personne n’avait retweeté son invitation au bal de promo ni répondu
au message d’accompagnement. Comment avait-elle pu croire que Jordan le
verrait ?
Fermant les yeux, Emily tenta d’imaginer ce que son amie pouvait bien être en
train de faire au même moment. Était-elle assise dans un café en Italie, avec
d’énormes lunettes de soleil sur le nez ? Se prélassait-elle sur une plage tropicale
déserte ? Emily aurait bien voulu touiller son café en face d’elle ou se jeter dans les
vagues à ses côtés. Elle en avait tellement envie que ça lui faisait mal.
Avec un gros soupir, elle pénétra dans le hall en marbre. Une femme en blouse
blanche l’accueillit avec un grand sourire.
— Bonjour, dit Emily. Heather Murphy. Je suis venue voir Iris Taylor.
Heather Murphy était la fausse identité qu’elle utilisait quand elle était serveuse
au restaurant de poissons et de fruits de mer de Penn’s Landing, l’été de sa
grossesse. Gayle Riggs, la femme à qui elle avait failli donner son bébé, ne la
connaissait que sous ce nom… du moins, jusqu’à ce que « A » s’en mêle.
— Je vais la prévenir, dit la femme en souriant toujours.
Elle désigna à Emily la porte qui séparait le hall de l’espace de vie des patients.
La jeune fille s’approcha d’un pas traînant et frissonna en entendant le cliquetis
sonore du pêne lorsqu’elle l’ouvrit.
Devant elle s’étendait un couloir à la moquette beige tachée qui sentait le hot-
dog. Un rire glaçant résonna dans une des chambres. Une fille aux cheveux en
bataille et au visage inexpressif, qui allait dans l’autre direction, surprit le regard
d’Emily et lui cria « Bouh ! » à la figure. Emily sursauta, et la fille s’esclaffa.
Emily tira sur les poignées de la double porte qui donnait sur la salle commune.
Les murs s’ornaient toujours des mêmes étoiles et des mêmes ballons découpés
dans du papier multicolore que lorsque les filles avaient rendu visite à Kelsey. Des
puzzles à la boîte usée s’entassaient sur une étagère, et quelques livres traînaient
dans une bibliothèque métallique d’aspect industriel… pas de câble, prévenait une
pancarte sur la télé.
Quand la porte se referma derrière Emily, plusieurs patientes toutes vêtues d’un
pyjama blanc se retournèrent avec une mine excitée, espérant sans doute que
c’étaient elles qu’Emily venait voir. Une fille obèse, à qui il manquait des cheveux
sur un gros morceau de cuir chevelu, tenta de sourire mais ne réussit qu’à produire
une grimace. Une fille blême et décharnée baissa la tête en marmonnant. Emily
chercha Kelsey du regard mais ne la vit nulle part. Elle n’avait pas eu le courage de
demander à l’infirmière si son ancienne amie était toujours là.
Puis, dans un coin de la salle, elle aperçut une fille aux cheveux d’un blond
presque blanc, qui correspondait parfaitement à la description d’Iris qu’Hanna lui
avait faite. Emily se racla la gorge et l’appela. La fille, qui ne devait pas peser plus
de quarante-deux kilos, fit volte-face et lui lança un regard pénétrant.
— Tu ne t’appelles pas Heather Murphy, dit-elle d’une voix sèche et éraillée.
(Quand elle se leva, son bas de pyjama descendit sur ses hanches.) Tu étais une de
ses amies, pas vrai ? (Elle se rapprocha. Son haleine exhalait une odeur de bonbons
acidulés.) Cette garce qui a volé la vie d’Alison.
Emily frémit. Elle sentait que toutes les filles la regardaient, mais elle ne voulait
pas leur donner la satisfaction de paraître mal à l’aise.
— Tu as raison. Je m’appelle Emily, et j’étais l’amie de Courtney. (Ça lui faisait
encore tout bizarre d’appeler leur Ali ainsi.) Et j’ai entendu dire que tu étais l’amie
d’Ali, que tu partageais sa chambre. J’ai quelques questions à te poser sur elle. On
pourrait parler en privé ?
Iris croisa les bras sur sa poitrine et, l’espace d’un instant, Emily crut qu’elle
allait refuser. Finalement, elle haussa les épaules.
— Je ne vois pas trop ce que je pourrais te raconter sur elle, mais si tu veux.
Tournant les talons, elle se dirigea vers la porte. Emily la suivit en s’efforçant
d’ignorer les regards vrillés dans son dos. Elle se demanda si les patientes avaient
seulement le droit de quitter la salle commune, mais il n’y avait pas d’infirmière
dans les parages pour les en empêcher.
Iris longea le couloir et ouvrit une porte près de l’issue de secours – celle de sa
chambre. A l’intérieur, il y avait deux lits jumeaux défaits. L’un d’eux était couvert
de peluches roses et surplombé de posters de Justin Bieber et de quelques autres
stars de Disney Channel. L’autre restait nu et impersonnel comme dans une
chambre d’hôtel. Iris se laissa tomber dessus et lança un regard dédaigneux à
Justin et Cie.
— Ma nouvelle compagne de chambre est vraiment une grosse naze. (Puis elle
tourna ses yeux vert clair en direction d’Emily.) Alors, que veux-tu savoir sur Ali ?
Emily s’assit dans un fauteuil en velours élimé.
— Je crois qu’elle est vivante.
Iris ricana.
— N’importe quoi. Elle a été tuée dans l’explosion d’une maison.
— Pas forcément, contra Emily.
Iris croisa les jambes. Ses genoux osseux saillirent à travers le tissu de son bas
de pyjama.
— Les flics sont au courant ?
Emily secoua la tête.
— On préfère essayer de la retrouver nous-mêmes.
— Pourquoi ? demanda Iris.
Emily fixa l’horloge numérique de l’autre côté de la pièce. Comment pouvait-elle
tourner ça de façon acceptable ? Iris n’avait pas l’air d’être idiote. Si elle avait
entendu dire que la véritable Ali était morte dans les Poconos, elle savait sans doute
que cette dernière avait harcelé Emily et les autres de façon anonyme. Donc, les
filles ne pouvaient vouloir qu’une chose : l’arrêter définitivement. Et Iris ne
voudrait pas trahir son amie.
— Oublie ça, je m’en fous, dit Iris comme si elle avait perçu l’hésitation d’Emily.
Puis une lueur s’alluma dans ses yeux. Elle se rapprocha d’Emily, qui frémit. Bien
que très menue, Iris dégageait une énergie coléreuse vaguement inquiétante.
— Alors, que veux-tu savoir ? répéta-t-elle. Je pourrais te raconter des tas de
trucs sur elle.
Emily redressa le dos.
— Vraiment ?
— Ouais. Mais à une condition. Tu me fais sortir d’ici, exigea Iris.
Emily partit d’un rire nerveux.
— Pardon ?
Iris hocha la tête.
— J’ai déjà dit aux infirmières que ma grand-mère était à l’hôpital. C’est la seule
raison pour laquelle on laisse les patients sortir quelques jours – pour rendre visite
à des parents malades ou assister à leurs obsèques. Chouette, non ? (Elle leva les
yeux au ciel.) Je n’attendais qu’une opportunité, et cette opportunité, c’est toi.
Donc, tu vas retourner à l’accueil, leur dire que tu es ma cousine et que tu es venue
me chercher pour m’emmener voir Maminette.
— Maminette ? s’étrangla Emily.
— Il faut que ce soit convaincant ! s’exclama Iris, exaspérée.
Emily comprit que l’autre était sérieuse.
— Et ensuite ? Tu voudras rentrer à la maison ?
— En fait, je pensais plutôt loger chez toi.
— Chez moi ?
Iris croisa les bras sur sa poitrine.
— Je suis prisonnière de ce trou à rats depuis quatre ans sans interruption. Tu ne
peux même pas imaginer ce que c’est. Je sais des choses super intéressantes sur
Ali, mais tu ne tireras rien de moi à moins de m’aider. Alors ? Ça marche ?
Emily se mordit l’ongle du pouce.
— Attends. Tu es ici depuis quatre ans ? Et tu n’es pas sortie une seule fois ?
Iris désigna un classeur rangé dans un casier en plastique sur la porte.
— Regarde dans mon dossier si tu veux.
Comme elle ne la quittait pas des yeux, Emily finit par se lever et par s’approcher
de la porte. Elle saisit le classeur et le feuilleta. En effet, les premiers documents
dataient de quatre ans plus tôt, et il n’y avait pas une seule feuille de sortie, pas
même pour un week-end. Iris disait la vérité.
Emily remit le classeur dans son casier. Iris ne pouvait pas être la complice d’Ali.
Elle n’avait pas pu l’aider à tuer tous ces gens l’hiver précédent ni à assassiner
Tabitha en Jamaïque. Rassérénée, Emily se racla la gorge.
— Tu n’as pas l’intention de te venger de quiconque à l’extérieur, pas vrai ? Si je
te fais sortir, tu ne vas pas te lancer dans un massacre ?
Iris ricana.
— Les déséquilibrés dangereux, on ne les laisse pas sortir. Pourquoi crois-tu
qu’Alison ne rentrait jamais chez elle ?
Emily n’avait pas pensé à ça.
— D’accord, murmura-t-elle.
Elle voulait bien héberger Iris pendant quelques jours si ça pouvait lui permettre
d’en apprendre davantage au sujet d’Ali – de « A ».
Pourtant, ce fut les jambes tremblantes qu’elle rebroussa chemin jusqu’à
l’accueil. La femme lui sourit de nouveau derrière son comptoir.
— Au fait, j’ai oublié de vous dire, lança Emily d’une voix mal assurée. Je suis la
cousine d’Iris. Je suis venue la chercher pour l’emmener voir notre grand-mère.
Elle pensait que la femme refuserait, mais après avoir vérifié auprès des
infirmières et du psy d’Iris, elle autorisa la jeune fille à sortir.
Quand Iris apparut dans le hall, elle portait un jean un peu trop court, comme s’il
avait été acheté quelques années plus tôt, une parka rose et un sac en cuir informe.
Elle avait l’air d’une de ces ringardes qui déjeunent seules à la cantine.
Emily et elle quittèrent la clinique ensemble. L’herbe humide fit un bruit d’éponge
sous leurs pieds quand elles se dirigèrent vers le parking. Tout était si calme dehors
qu’Emily entendait sa propre respiration, nerveuse. Elle regarda autour d’elle,
certaine que « A » l’observait, mais il n’y avait pas une seule voiture sur la route ni
aucun promeneur sur les petits chemins alentour. Le seul bruit était le gargouillis
d’une fontaine toute proche, dédiée à la mémoire de Tabitha Clark.
— C’est partiiiii ! s’écria joyeusement Iris lorsque Emily ouvrit sa Volvo.
La jeune fille grimpa sur le siège passager, claqua la portière et sortit un bout de
papier froissé de sa poche.
— Alors… premier arrêt : le Metropolitan Bar, à Philadelphie.
— Pardon ? (Emily la dévisagea.) Qu’est-ce qu’on irait faire là-bas ?
Iris lui brandit le papier sous le nez. On aurait dit une liste rédigée en pattes de
mouche frénétiques. Boire des cocktails au Metropolitan Bar. Me frotter aux
dinosaures du Franklin Institute. Monter les escaliers de l’Art Museum en courant
comme Rocky. Retrouver Tripp.
— Ce sont tous les trucs que je brûle d’envie de faire depuis quatre ans, et tu vas
m’y aider.
— Tout ça ? glapit Emily en balayant du regard la liste, qui devait bien comporter
une cinquantaine de choses.
Iris haussa un sourcil.
— Ouais, absolument tout si tu veux des infos sur Ali.
— D’accord, dit Emily à voix basse.
Rien de tel que la promesse de secrets concernant Ali pour venir à bout de ses
réticences. Et Iris devait le sentir.
Emily démarra, les dents serrées. C’est pour une bonne cause, c’est pour une
bonne cause, se répétait-elle en boucle. Pourtant, elle avait la gorge sèche. Elle
jeta un coup d’œil à son téléphone jetable, certaine que « A » lui avait envoyé un
message pour lui dire qu’elle ne s’en tirerait pas si facilement.
Mais elle n’avait rien reçu.
8
UN MONSTRE DANS LE PLACARD

Ce jour-là, en dernière heure, Aria avait un cours de journalisme dans la grange


de l’Externat. Même si le journal du lycée était passé au numérique depuis belle
lurette, la bâtisse sentait encore l’encre et le papier. Les murs étaient décorés
d’anciennes unes très variées, depuis la victoire de l’équipe de football masculine
au championnat de Pennsylvanie en 1982 jusqu’à la centaine d’arbres plantés dans
l’enceinte de l’établissement en mémoire des victimes du 11 Septembre.
Le cours était déjà commencé depuis dix minutes quand Noel se faufila par la
porte du fond.
— Où étais-tu ? demanda Aria lorsque son petit ami se glissa sur le siège voisin du
sien.
Noel haussa les épaules.
— J’ai essayé de t’envoyer un texto, mais j’ai reçu un message disant que ton
téléphone était hors-service.
Aria baissa le nez vers son bureau à la surface griffée.
— Je t’ai déjà dit que je n’utilisais aucun gadget technologique cette semaine.
Pour une expérience scolaire.
Son mensonge lui semblait peu crédible, et elle doutait que Noel y croie bien
longtemps.
Le système audio crépita, et une toux familière signala que le proviseur Appleton
s’apprêtait à prendre la parole.
— Avis à tous les élèves, tonna-t-il. Veuillez mettre la chaîne de l’école : nous
avons une nouvelle importante à vous communiquer au sujet du bal de promo.
M. Tremont, le professeur de journalisme, leva les yeux au ciel mais alluma
docilement le poste fixé au mur près du tableau Velleda. Penny Dietz, qui s’occupait
des infos du matin, apparut à l’écran.
« Re-bonjour, chers camarades, pépia-t-elle, les joues encore plus luisantes que
d’habitude. Le bal de promo approche, et certains des candidats à l’élection ont
quelque chose à vous dire. Commençons par le titre de reine de mai. Nous n’avons
pas encore reçu la vidéo d’Hanna Marin ; en attendant, regardons celle de Chassey
Bledsoe. »
Noel fronça les sourcils.
— Je n’arrive pas à croire qu’Hanna ait refusé de tourner un clip hier.
Aria détourna les yeux. Elle était enfermée dans une pièce secrète avec nous
pour essayer de démasquer « A ».
Chassey Bledsoe apparut à l’écran et, avec un enthousiasme exagéré, affirma
qu’elle était ravie de se présenter et qu’elle organisait un dîner électoral le
lendemain soir à l’Olive Garden, un restaurant italien qui appartenait à son oncle.
« Passons maintenant aux rois potentiels », annonça Penny Dietz.
Quand Noel apparut à l’écran, Aria éprouva une bouffée de fierté. Ses cheveux
étaient plaqués en arrière, ce qui mettait ses yeux vert vif en valeur, et sa veste de
costard noire faisait ressortir son teint olivâtre. Aria lui donna un coup de coude
taquin.
— Pas étonnant que toutes les filles veuillent sortir avec toi.
Noel eut un sourire désinvolte.
— J’ai déjà emballé la meilleure.
Aria lui pressa affectueusement le bras, puis son sourire se flétrit, et elle se
détourna. Spencer avait écrit le nom de Noel sur la liste des suspects, la veille… et
Aria l’avait laissée faire. Elle se sentait sale et honteuse.
Toute la journée, Spencer l’avait bombardée de textos lui demandant si elle avait
déjà interrogé Noel. Mais que pouvait bien lui demander Aria ? Au fait, est-ce que
tu as tué une fille qui se faisait passer pour Alison en Jamaïque, et est-ce que tu
essaies de nous faire porter le chapeau maintenant ? Spencer ne se rendait-elle
pas compte que ça sonnerait le glas de sa relation avec Noel, la seule bonne chose
qui lui soit arrivée depuis des mois ?
Comment ses amies pouvaient-elles croire que Noel était le complice d’Ali ?
Certes, il était en Jamaïque, et il avait pu les voir sur le toit de l’hôtel avec Tabitha.
Mais jamais il n’aurait fourni à cette dernière les répliques indispensables pour se
faire passer pour Ali. Et pensaient-elles vraiment qu’il avait achevé Tabitha de
sang-froid sur la plage ? Noel était du genre à transporter les araignées dans le
jardin plutôt que de les tuer, et il n’osait pas entrer dans les refuges pour animaux
de crainte d’être tenté de ramener tous les chiens chez lui.
Oui, il avait connu Ali – les deux Ali, en fait. Il était même sorti avec la fausse un
petit moment à la fin de leur année de 5e, mais elle avait rompu avec lui après deux
rencards, probablement parce qu’elle en pinçait pour Ian Thomas.
Quand Aria leva les yeux, Penny Dietz était de retour sur l’écran de télévision.
« Par ailleurs, j’ai une annonce très excitante à faire au sujet du bal lui-même.
Lors d’une réunion secrète avec le personnel et les élèves de l’Externat, ainsi que
nos généreux donateurs, il a été décidé que la responsable de la décoration sur le
thème « La nuit étoilée » serait… Aria Montgomery ! »
Tout le monde se tourna vers cette dernière, qui cligna des yeux sans
comprendre. Des images du tableau de Van Gogh tourbillonnèrent sur fond de
musique techno. Puis sa photo de classe apparut avec, au bas de l’écran, un
bandeau indiquant : ARIA MONTGOMERY, RESPONSABLE DU COMITÉ DE
DÉCORATION.
— Félicitations, dit Devon Arliss en lui tapotant le dos. Je suis méga jalouse.
— Je pourrai t’aider ? interrogea Colleen Bebris, tout excitée, même si elle
n’était qu’en 2de.
— C’est génial ! (Le visage flou de Noel dansa devant les yeux d’Aria.) Tu as
toujours voulu t’occuper de la déco du bal de promo.
— M-mais… je n’ai pas postulé, bredouilla Aria.
Noel fronça les sourcils.
— Tu ne veux pas le faire ?
Aria déglutit péniblement.
— Je…
Il n’y a pas si longtemps, elle en brûlait d’envie. A présent, elle ne voulait surtout
pas être confrontée à une fresque géante représentant La Nuit étoilée !
Elle repensa à cette fameuse nuit en Islande. Après que Hanna les avait surpris
en train de s’embrasser, Olaf et elle, tous trois étaient rentrés dans le bar. Aria
était certaine que, dès qu’il la verrait, Noel saurait… mais, trop occupé à draguer
deux Polonaises blondes, il ne lui avait prêté aucune attention.
Les deux filles poussaient Mike et Noel à dire certains mots avec l’accent
américain, et chaque fois qu’ils ouvraient la bouche elles riaient en agitant leurs
nichons. Qu’est-ce que ça pouvait bien faire à Noel qu’Aria ait embrassé quelqu’un
d’autre ? Tenait-il seulement à elle ?
Ce soir-là, Aria eut le sentiment d’avoir quelque chose à se prouver. Qu’elle était
toujours l’Aria islandaise, l’Aria cultivée et intrépide. Saisissant le bras d’Olaf, elle
chuchota :
— Allons voler le tableau enfermé dans ce manoir.
Olaf cligna des yeux.
— Tu es sérieuse ?
— Bien sûr ! (Aria se mit à sautiller sur place.) On sera des justiciers de l’art ! On
appellera la presse pour leur dire qu’on a sauvé le tableau et qu’on va le confier à
un musée ! On pourrait peut-être même ouvrir le nôtre !
Olaf eut un sourire qui plissa le coin de ses yeux.
— Tu es drôlement mignonne quand tu t’excites.
— On s’en fout que je sois mignonne ! La question n’est pas là ! Tu veux le faire,
oui ou non ?
Olaf jeta un coup d’œil à Noel comme pour dire : « Tu ne comptes pas embarquer
ton copain là-dedans, pas vrai ? »
Puis il haussa les épaules.
— Pourquoi pas ?
Ils attendirent encore une heure que Noel (qui n’arrivait plus à formuler une
phrase intelligible), Mike et Hanna s’apprêtent à rentrer à l’auberge. Aria partit
avec eux, mais prétexta qu’elle avait oublié quelque chose au bar et qu’elle devait
retourner le chercher.
Noel s’écroula sur leur lit sans poser de questions. Aria courut jusqu’à la ruelle
voisine où Olaf l’attendait. Il haussa les sourcils, et elle se mit à glousser
nerveusement. Elle n’avait rien fait d’aussi spontané depuis des lustres. Le jeune
homme la prit dans ses bras et chuchota :
— C’est complètement dingue.
— Je sais, dit Aria en se dégageant.
La tête lui tournait follement. Elle se sentait ivre, bien trop pour embrasser qui
que ce soit.
Les deux jeunes gens montèrent dans la Jeep d’Olaf et s’éloignèrent dans les rues
cahoteuses de Reykjavik. Olaf agrippait un genou d’Aria tout en conduisant avec
son autre main.
Lorsqu’ils arrivèrent en vue d’une bâtisse de pierre perchée au sommet d’une
colline, Aria hoqueta de surprise. Certaines des fenêtres étaient en verre coloré, et
une girouette tournait sur le toit. Avec ses gargouilles, ses tourelles et ses arches
décorées, le manoir ne ressemblait en rien aux simples maisons de planches et de
tôle que l’on voyait partout ailleurs à Reykjavik.
Ils se garèrent à quelque distance et finirent le chemin à pied. Même s’il était
deux heures du matin, ils distinguaient parfaitement les portes et les fenêtres au
soleil de minuit.
— Regarde, chuchota Olaf en désignant une fenêtre grande ouverte au rez-de-
chaussée, comme si la personne qui vivait là suppliait qu’on la cambriole.
Les pieds du jeune homme disparurent par l’ouverture. Un instant plus tard, sa
tête réapparut.
— Tu viens ?
A son tour, Aria escalada le bord de la fenêtre.
L’intérieur du manoir sentait légèrement le moisi, et il y avait une fine couche de
poussière sur le sol. Dans toutes les pièces, les meubles étaient recouverts d’un
drap. Une horloge de grand-père égrenait bruyamment les secondes dans un coin.
De nombreux tableaux au cadre doré ornaient les murs, mais beaucoup d’entre eux
étaient plus abstraits que La Nuit étoilée – des séries de cubes, de lignes et même,
dans un cas, de vulgaires tortillons bleus.
Olaf disparut dans un couloir. Aria se mit elle aussi à fouiller les lieux. Dans un
petit bureau mal éclairé, elle aperçut une toile de taille moyenne couverte de
tourbillons familiers. Les idées embrumées par l’alcool, elle hoqueta, fit un pas en
arrière et cligna des yeux en se demandant si ses sens lui jouaient des tours.
Jusqu’à cet instant, elle n’avait pas vraiment cru qu’ils le trouveraient.
— Olaf ! cria-t-elle en sautant sur une bergère pour saisir le cadre à deux mains.
Le tableau se décrocha facilement. Aria l’étudia en le tenant contre sa poitrine. Il
sentait la toile et la poussière. De près, Aria distinguait tout juste la signature de
Van Gogh dans un angle.
Cette vision dissipa immédiatement son ébriété, et Aria tendit le tableau à bout
de bras comme s’il venait d’émettre un sifflement menaçant. Putain de merde, criait
une voix dans sa tête. Elle tenait un Van Gogh dans ses mains. Elle avait pété les
plombs, ou quoi ?
— Bien vu ! s’exclama Olaf sur le seuil.
Il fit signe à Aria d’approcher, mais la jeune fille avait les jambes en coton. Avec
un gémissement, elle descendit de la bergère, lui fourra le tableau dans les bras et
s’éloigna en titubant.
— Aria ? appela Olaf derrière elle. Où vas-tu ?
Ce fut alors que l’alarme se déclencha.
La cloche signalant la fin du cours sonna. Aria sursauta. Noel la dévisageait avec
curiosité, mais tous les autres élèves s’étaient désintéressés d’elle. M. Tremont
ouvrit la porte, et ils sortirent. Encore à moitié étourdie, Aria suivit le mouvement.
Dès qu’elle mit un pied sur la pelouse, un attroupement se forma autour d’elle.
— Félicitations, Aria ! s’écria Reeve Donahue, qui appartenait au comité
d’organisation du bal.
— Bien joué, ajouta Mai Anderson en lui tapotant le bras.
Riley Wolfe renifla.
— Tout ça parce qu’elle sort avec Noel, chuchota-t-elle bruyamment à Naomi
Ziegler.
Hébétée, Aria dévisagea Noel en clignant des yeux. Pour une fois, Riley ne disait
peut-être pas de bêtise par pure méchanceté.
— Tu y es pour quelque chose ?
Noel eut une grimace coupable.
— Je pensais que ça te ferait plaisir. Je savais que tu n’avais pas postulé, alors j’ai
rempli un dossier à ton nom en utilisant certains de tes projets d’arts plastiques.
Aria déglutit péniblement. Elle aurait dû être touchée, mais elle n’éprouvait qu’un
début de panique.
— C’est juste que… j’ai beaucoup à faire en ce moment, marmonna-t-elle après
un trop long silence.
— Quoi, par exemple ? demanda Noel.
— Eh bien. (Aria regarda autour d’elle et baissa la voix.) La police m’a interrogée
à propos de la mort de cette fille, en Jamaïque.
Noel haussa les épaules.
— Ouais, moi aussi. Et alors ?
Le pouls d’Aria accéléra.
— Tu as parlé à l’agent Fuji ? Qu’est-ce que tu lui as dit ?
Ils avaient atteint le bâtiment principal. Des élèves allaient et venaient
bruyamment dans les couloirs. Quelqu’un claqua la porte de son casier. Noel
composa la combinaison de son cadenas sans regarder Aria.
— Je ne sais plus. Que j’avais aperçu Tabitha à l’hôtel, mais qu’on ne s’était pas
parlé. Et que je n’avais vu personne lui défoncer le crâne sur la plage en pleine nuit.
— C’est tout ce que tu as dit ? insista Aria.
Noel prit un livre sur l’étagère du haut de son casier. Un muscle tressaillit près
de son œil.
— Oui. Pourquoi ? Que se passe-t-il ?
Aria s’humecta les lèvres. Si elle continuait à l’interroger de la sorte, il allait
croire qu’elle avait quelque chose à se reprocher.
— Je flippe, c’est tout. Après l’histoire avec Ali. C’est dur d’avoir encore affaire à
la police.
Noel referma la porte de son casier et lui toucha le bras.
— Mais c’est fini, tout ça. La nana du FBI ne t’embêtera plus – elle a dit qu’elle
en avait terminé avec moi aussi. C’est pas de bol qu’on se soit trouvés là-bas au
moment d’un meurtre mais ce n’est pas comme si on l’avait tuée.
La panique serra la poitrine d’Aria.
— Hun-hun, répondit-elle faiblement.
Soudain, elle manquait d’air. Elle devait sortir de là. Elle embrassa
précipitamment Noel.
— Je suis contente pour le poste de responsable de la déco. Vraiment. Merci
beaucoup. Mais là, il faut que j’y aille.

Il ne lui fallut que dix minutes pour rentrer chez sa mère, et Aria s’efforça de ne
penser à rien pendant le trajet. Une fois arrivée, elle remonta l’allée du garage en
courant et enfonça sa clé dans la serrure. Mais avant même qu’elle n’ait pu la
tourner, la porte s’ouvrit. En principe, sa mère tirait le verrou quand elle était à la
maison.
— Coucou ? appela Aria dans le vestibule.
Pas de réponse. Aria jeta un coup d’œil dans la cuisine, puis dans les chambres.
Sa mère n’était pas là. Mais en pénétrant dans sa propre chambre, Aria sentit son
sang se glacer. Sur son lit reposait un morceau de papier qui ne s’y trouvait pas le
matin.
La jeune fille s’en saisit vivement et lut les mots en haut de la page. Un article de
journal en islandais. Mais il était traduit en anglais dans la partie inférieure de la
page. Un habitant de Reykjavik disparu, peut-être assassiné, clamait le titre.
A la vue de la photo, Aria hoqueta. Olaf ! Déglutissant, elle lut le texte de
l’article.
Olaf Gundersson, 21 ans, a disparu de son domicile aux abords de Reykjavik
dans la nuit du 4 janvier. C’était une éternité auparavant ! Aria réfléchit, mais
impossible de se souvenir ce qu’elle avait fait ce jour-là. Probablement pas grand-
chose – c’était encore les vacances d’hiver, et Noel était parti skier avec sa famille
en Suisse.
Aria poursuivit sa lecture. Son appartement a été mis à sac, et la police a trouvé
du sang sur le sol ; aussi craint-on pour la vie du jeune homme. Interrogés
longuement, les voisins ont déclaré que M. Gundersson vivait plus ou moins en
ermite, mais qu’il s’était violemment disputé avec quelqu’un la veille, bien
qu’aucun d’eux n’ait pu identifier son interlocuteur.
L’été dernier, M. Gundersson avait été accusé de s’être introduit à Brennan
Manor pour y dérober une étude de La Nuit étoilée de Vincent Van Gogh, même
s’il a clamé son innocence à l’époque. Le tableau ne se trouvait pas dans son
appartement ; selon une théorie, lui ou son agresseur aurait pu l’emporter après
l’affrontement. La police recherche activement le corps de M. Gundersson et cette
œuvre d’art inestimable, en vain pour le moment.
Aria eut la tête qui tournait.
Puis elle remarqua l’inscription en rouge au bas de la page. Regarde dans ta
penderie. Quelqu’un avait dessiné une grosse flèche, comme si Aria avait besoin
qu’on lui indique où se trouvait son propre placard.
Tremblante, la jeune fille se retourna et fixa la porte fermée. Quelqu’un s’était
introduit dans sa chambre. Il était peut-être encore là. Devait-elle appeler les
flics ? Mais pour leur dire quoi ?
Prudemment, elle s’approcha de sa penderie et tira sur la poignée ronde. Ses
robes et ses hauts étaient suspendus à des cintres, ses chaussures rangées dans
leur boîte. Mais sur le plancher poussiéreux reposait une toile roulée.
Aria s’en saisit fébrilement et ôta l’élastique. Un tableau familier, qu’on avait
débarrassé de son cadre encombrant, se déroula entre ses mains. Ces étoiles
pareilles à des comètes, ces tourbillons iconiques… Et là, dans un coin en bas, une
signature qui lui coupa le souffle : Vincent.
Aria laissa tomber la toile. Lorsque celle-ci s’écrasa sur le plancher de bois, un
petit morceau de papier se détacha du dos et atterrit face vers le haut, de sorte
qu’Aria put lire ce qui était marqué dessus sans avoir à le ramasser.

Chère Aria,
Contempler de l’art véritable, c’est drôlement libérateur, pas vrai ?
«A»
9
SPENCER N’A JAMAIS RESPECTÉ LES RÈGLES

Spencer regarda à travers la baie vitrée de la maison témoin de Crestview


Estates. De l’autre côté de la rue, une résidence tape-à-l’œil en pierre surplombait
les arbres. Un col-vert se dirigeait vers le lac en se dandinant. Une voiture passa
sur la route sans ralentir.
Spencer n’avait aucune envie de revenir ici. Elle avait déjà trouvé ça assez
flippant de piquer la clé de M. Pennythistle une fois. Et puis, elle avait un devoir
d’histoire à rédiger, des exercices d’algèbre à déchiffrer et des cavaliers potentiels
à appeler : Jeff Grove, du comité du livre de l’année (même s’il ne l’attirait pas des
masses) et, bien entendu, Andrew (même si ça lui faisait mal qu’il puisse croire
qu’elle ne pouvait pas se passer de lui, surtout dans la mesure où c’était lui qui avait
rompu). Mais le matin même, Aria avait appelé ses amies sur leurs téléphones
jetables et leur avait dit : « Pas moi. » Donc, c’était retour à la pièce sécurisée.
Les autres n’étant pas encore arrivées, Spencer se laissa tomber sur le canapé si
neuf qu’il sentait encore la maroquinerie, dans le salon à la déco d’une banalité à
pleurer. Elle sortit le vieux portable dont elle avait résilié l’abonnement et se
connecta sur le WiFi de la maison. Prenant une grande inspiration, elle tapa
ALISON DILAURENTIS THÉORIES CONSPIRATION dans sa barre de recherche.
Avant d’appuyer sur « Entrer », Spencer hésita. Elle détestait s’en remettre à
Internet pour obtenir des informations sur Ali, mais il ne lui restait pas d’autre
solution. Elle était passée devant la maison abandonnée de Yarmouth où les
DiLaurentis habitaient quand « Courtney » était réapparue. Elle avait fait le tour de
la propriété, mais la terrasse de derrière était déserte, et Spencer n’avait pas pu
s’introduire dans le garage pour vérifier ce que contenait la grande poubelle en
plastique.
Elle appuya sur la loupe, et les résultats Google apparurent. Le premier site
s’intitulait CONSPIRATIONS NON RÉSOLUES À PHILADELPHIE, et la description
indiquait qu’il s’agissait « d’une source d’information régulière pour le Philadelphia
Sentinel, la Gazette de Rosewood et le Yarmouth Yardarm ».
Spencer cliqua sur le lien, et un blog se chargea lentement. La page d’accueil
montrait une photo de la statue de Rocky devant l’Art Museum de Philadelphie.
Rocky est-il vraiment maudit ? disait le titre. Cliquez ici pour le savoir et pour
découvrir d’autres théories de la conspiration liées à Philadelphie.
Spencer cliqua de nouveau. Il y avait des billets sur l’Expérience de Philadelphie :
l’histoire d’un vaisseau de guerre qui avait mystérieusement disparu en 1943, alors
qu’il était à quai dans le port de Philadelphie. A l’époque, beaucoup de gens avaient
cru que le gouvernement disposait d’un moyen de rendre ses navires invisibles.
D’autres billets affirmaient que Benjamin Franklin était polygame et avait des
liaisons homosexuelles, que Betsy Ross gagnait sa vie comme mère maquerelle
quand elle n’était pas en train de coudre des drapeaux américains, et que la Cloche
de la Liberté portait des inscriptions secrètes rédigées par des extraterrestres.
Des théories plus récentes portaient sur l’enlèvement de la fille d’un milliardaire
dans les années 1970 (l’auteur avait inséré des tas de liens vers les rapports de
police, et même une citation d’un biographe qui avait écrit un livre sur le sujet).
Enfin, tout au bas de la page, Spencer trouva un article sur l’histoire tordue
d’Alison DiLaurentis et de sa sœur jumelle Courtney.
D’un doigt tremblant, elle cliqua sur le lien. POURQUOI ALISON DILAURENTIS
N’EST PAS FORCÉMENT MORTE, titrait le billet. Daté d’avril de l’année
précédente, soit peu de temps après l’incendie des Poconos, il incluait un rapport de
police (dont la déclaration du médecin légiste attestant qu’aucun ossement n’avait
été retrouvé dans les décombres), ainsi que des informations sur le Radley, où Ali
avait séjourné, et des documents médicaux en provenance du Sanctuaire auxquels
la plupart des gens n’auraient pas pu avoir accès.
Spencer lut également des détails qu’elle ignorait sur la vie des DiLaurentis avant
leur installation à Rosewood : par exemple, à l’époque, ils s’appelaient Day-
DiLaurentis. Peut-être avaient-ils laissé tomber la première partie de leur nom pour
échapper à leur passé.
Lorsque Spencer eut fini de cliquer sur toutes les images et sur tous les liens, la
tête lui tournait. Qui que soit l’auteur de ce blog, il détenait des informations
authentiques. Travailler précédemment sur les autres affaires avait dû lui ouvrir
des portes, lui permettre de se créer un réseau. Spencer se demanda ce qu’il savait
d’autre.
Certes, le billet ne contenait aucune preuve irréfutable qu’Ali était toujours en
vie et ne mentionnait pas où elle avait pu aller, mais il datait d’un moment déjà.
Pourtant, le blog était toujours actualisé : le dernier article parlait d’une rumeur
selon laquelle tous les Wawa des Trois-États étaient dirigés par les Templiers.
Spencer cliqua sur l’onglet A propos de moi au bas de la page d’accueil. Elle lut
que le blog était tenu par un certain Chase M., mais, au lieu d’une photo, il n’y avait
qu’un GIF de chat giflant un autre chat. Chaque fois que la patte du premier
s’écrasait sur la joue du second, on entendait un grand « Ka-boum ! ». D’aaaac-
cord.
Crac. Spencer leva les yeux. Et si « A » était là ? La jeune fille scruta la rue
déserte jusqu’à ce que sa vision se brouille. Puis elle cliqua sur le bouton
CONTACTEZ-MOI et composa un mail dans la fenêtre qui s’ouvrit. Je suis
impliquée dans l’affaire Alison DiLaurentis. Je ne peux pas vous révéler mon
identité pour le moment, mais je le ferai si on se parle. J’aimerais beaucoup savoir
si vous avez d’autres informations sur elle.
Elle signa : Intéressée de Rosewood. Dans l’espace où elle devait
obligatoirement inscrire une adresse mail, elle donna celle qu’elle avait créée le
matin même, avec un mot de passe tellement compliqué et dépourvu de sens qu’elle
avait failli l’oublier dans la foulée.
— Spencer ?
Aria pressait son visage contre la vitre. Spencer se leva d’un bond et la fit entrer.
Quelques secondes plus tard, Hanna descendit d’un taxi qui venait de s’arrêter dans
la rue, et Emily arriva en voiture presque au même moment. Spencer les précéda
dans le couloir et ouvrit la lourde porte de la pièce sécurisée. Les écrans vidéo
s’allumèrent.
La légère odeur du pop-corn qu’elles s’étaient préparé au micro-ondes lors de
leur visite précédente planait encore dans l’air. Spencer ressortit la liste des
complices potentiels d’Ali et la scotcha au dos de la porte. Le nom des suspects
restants s’étala à la vue de toutes : Iris. Darren Wilden. Melissa. Jason. Graham.
Noel.
— J’espère que vous ne m’avez pas fait venir pour rien, grommela Emily en ôtant
son blouson. J’ai dû laisser Iris toute seule chez moi pour venir, et Dieu seul sait ce
qu’elle va bien pouvoir raconter à mes parents.
— Iris est chez toi ? répéta Hanna, les yeux exorbités.
Emily acquiesça, puis expliqua aux autres qu’Iris n’avait accepté de lui parler
d’Ali qu’à condition qu’elle la fasse sortir du Sanctuaire pour quelques jours.
— J’ai dit à mes parents que c’était une étudiante pauvre des mauvais quartiers
de Philadelphie qui avait des problèmes chez elle en ce moment, et que je
l’hébergeais dans le cadre d’un programme d’aide sociale géré par l’Externat. A ma
grande surprise, ils ont tout gobé.
Spencer se tourna vers Aria.
— Alors, que se passe-t-il ?
De son sac en fourrure de yak, Aria sortit deux choses : un article de journal et
un message rédigé à la main. Spencer reconnut immédiatement l’écriture. Aria
montra l’article à Hanna.
— Tu te souviens de lui ?
Hanna commença par secouer la tête, puis elle écarquilla les yeux.
— Attends, ce n’est quand même pas. O-Olaf ? balbutia-t-elle. (Rapidement, elle
parcourut l’article des yeux.) Il a disparu ?
Aria acquiesça.
— Oui. En janvier.
— Qui est Olaf ? demanda Emily en remontant ses genoux contre sa poitrine.
Aria déglutit.
— Un type que j’ai rencontré en Islande.
Hanna la regarda sévèrement.
— Tu ne t’es pas contentée de le rencontrer.
— D’accord, je suis un peu sortie avec lui, marmonna Aria. J’étais complètement
bourrée.
Spencer haussa les sourcils. Aria semblait si heureuse avec Noel – jamais
Spencer n’aurait pensé qu’elle l’avait trompé.
Un corbeau se posa près d’une des caméras. Son corps paraissait énorme sur
l’écran vidéo. Spencer déchiffra le message écrit à la main. Contempler de l’art
véritable, c’est drôlement libérateur, pas vrai ?
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Eh bien, répondit Aria, le regard fuyant. Olaf et moi, on n’a pas fait que
s’embrasser. On a plus ou moins… volé un tableau ensemble.
Spencer cligna des yeux.
— Vous avez quoi ?
— Quel genre de tableau ? souffla Emily, les mains plaquées sur sa bouche.
Spencer tenta d’écouter l’histoire d’Aria jusqu’au bout, mais son esprit dérailla à
partir du moment où elle entendit le nom « Van Gogh ».
— Comment se fait-il que je n’étais pas au courant ? s’exclama-t-elle. (Elle jeta un
coup d’œil à Hanna, qui arborait une mine coupable.) Tu savais, toi ?
— Ouais, et ça ne me faisait pas spécialement plaisir, répliqua son amie en
croisant les bras sur sa poitrine. Aria m’a appelée en pleine panique quand les flics
se sont pointés. Je suis allée la chercher, mais on a décidé de garder le secret.
— Je me disais que moins de gens seraient au courant, mieux ça vaudrait, ajouta
Aria à voix basse en triturant l’ourlet de son pull. Et pendant un moment, j’ai cru
qu’il n’y aurait pas de suites : la police n’a jamais capturé Olaf, le tableau n’a pas
été retrouvé, et personne n’avait fait le lien avec moi. Mais hier, en rentrant du
lycée, j’ai trouvé cet article sur mon lit et la toile dans ma penderie. Je suis certaine
que c’est « A » qui les y a mis.
Spencer crut que son cœur allait lâcher.
— Tu as un tableau qui vaut des millions dans ton placard ? Les yeux d’Aria
s’emplirent de larmes.
— D’après l’article, le tableau n’était pas chez Olaf quand les flics sont arrivés.
Ali a dû se rendre là-bas, découper Olaf – apparemment, il y avait du sang partout
sur le sol –, emporter son corps quelque part, fouiller son appartement et mettre la
main sur le tableau. Puis elle l’a rapporté ici.
Hanna fronça les sourcils.
— Je ne suis pas sûre qu’Ali aurait été capable de faire tout ça. Comment aurait-
elle pu se procurer un passeport ? Et Olaf mesurait plus d’un mètre quatre-vingts.
C’est comme avec Ian : Ali n’aurait pas été assez costaud pour venir à bout de lui
toute seule.
Aria haussa les épaules.
— Alors, c’est peut-être son complice qui s’en est chargé. Ça ne change rien au
fait que l’Équipe « A » a tué Olaf pour s’emparer du tableau. Et maintenant, il
suffirait d’un appel bien placé de « A » pour qu’une unité des forces spéciales
débarque dans mon jardin.
— Ouah, souffla Emily.
— Tu devrais peut-être restituer le tableau de façon anonyme, suggéra Hanna en
tortillant nerveusement une mèche de cheveux autour de son doigt.
Spencer écarquilla les yeux.
— Le vol d’œuvre d’art est un crime majeur. Les caméras de surveillance t’ont
peut-être filmée. Tu pourrais avoir de gros ennuis.
— Et vous aussi, du coup, se lamenta Aria. Maintenant, vous savez toutes ce que
j’ai fait. Vous savez où se trouve le tableau volé. (Elle avait les yeux pleins de
larmes.) Vous pouvez me dénoncer si vous voulez. Je comprendrais.
Emily lui toucha le bras.
— On ne va pas faire ça.
— On va trouver un moyen de s’en sortir sans qu’aucune de nous aille en prison,
d’accord ? ajouta Spencer. Simplement, je ne comprends pas comment « A » a su ce
que tu avais fait.
— J’imagine qu’il nous a suivies en Islande, déclara Hanna.
— Et qu’il m’a filée jusqu’au manoir ? s’exclama Aria, incrédule. Il n’y avait même
pas d’autre voiture sur la route jusqu’à l’arrivée de la police. Bien sûr, « A » aurait
pu venir à pied, mais…
— Et s’il avait écouté notre conversation téléphonique de mon côté ? coupa
Hanna.
Aria écarta une mèche de cheveux qui lui tombait devant la figure.
— Tu crois qu’il logeait dans la même auberge que nous ?
Spencer s’adossa au fauteuil et ferma les yeux. Une migraine pointait, et elle
éprouvait le même début de panique qui l’assaillait si souvent. Comment « A »
pouvait-il se trouver dans plusieurs endroits à la fois ? Comment pouvait-il être au
courant de tout ?
Spencer rouvrit les yeux.
— Si ça se trouve, Aria, « A » dormait dans ta propre chambre, insinua-t-elle.
Aria pinça les lèvres.
— Ce n’est pas Noel.
— Tu en es sûre ? (Spencer leva les mains au plafond.) Aria, il était là chaque fois
qu’il nous est arrivé un truc horrible. En Jamaïque. Sur le bateau de croisière. Et
maintenant, en Islande. Tu penses vraiment que c’est juste une coïncidence ?
— Noel était complètement bourré ce soir-là, protesta Aria, sa voix montant dans
les aigus.
Spencer se leva et se mit à faire les cent pas dans la petite pièce.
— Peut-être qu’il faisait juste semblant. Hanna, tu te souviens où était Noel
quand tu as répondu à l’appel d’Aria ?
Hanna fourra les mains dans ses poches. La lueur rouge de l’horloge numérique
se reflétait sur son visage.
— Il n’était pas dans son lit quand je me suis réveillée, et je ne l’ai pas vu dans le
couloir où je suis restée pendant la plus grande partie de notre conversation. Mais
il est rentré par la porte de derrière juste au moment où on sortait de la salle de
bains où Aria venait de se nettoyer. Il nous a dit qu’il était sorti fumer un joint, mais
il ne sentait pas du tout l’herbe.
Les yeux d’Aria flamboyèrent.
— Toi aussi, tu es contre moi ?
— Bien sûr que non, se défendit Hanna. Mais admets que c’est bizarre. Spencer
se rassit dans le fauteuil et se pencha en avant.
— Tu te souviens comment il a réagi quand « Courtney » a débarqué à
Rosewood ? Il était dans un groupe de soutien avec elle. Il t’a poussée à devenir son
amie. Et tu les as surpris en train de s’embrasser pendant le bal de la Saint-
Valentin…
Aria se gifla les cuisses.
— Ali lui avait tendu une embuscade ! Noel ne voulait pas l’embrasser : elle s’est
juste débrouillée pour qu’il en ait l’air.
— Tu es sûre ? insista Spencer. C’est à cause de ce baiser que tu es montée en
voiture pour nous accompagner dans les Poconos. Et si Noel était dans le coup ?
Aria en resta bouche bée.
— Je n’arrive pas à y croire.
Un des moniteurs de surveillance devint noir. Les filles levèrent toutes les yeux. Il
y eut de la neige pendant trois ou quatre secondes à l’écran, puis l’image réapparut.
Le jardin était vide. Quelques feuilles mortes passèrent devant la caméra. Rien
d’autre.
Spencer ferma les yeux.
— Je suis désolée, Aria. Moi non plus, je ne veux pas que ce soit Noel. J’aimerais
juste qu’on puisse l’éliminer de la liste des suspects pour de bon. L’article dit qu’Olaf
a disparu début janvier. Tu te souviens où était Noel à ce moment-là ?
Aria passa sa langue sur ses dents.
— En Suisse. Il était parti skier avec sa famille. Il m’a demandé de les
accompagner, mais j’ai préféré rester ici pour passer du temps avec Lola.
— Et il est vraiment allé skier ? L’Islande est sur le trajet d’un vol vers la Suisse,
tu sais.
Aria tapa du poing sur l’accoudoir du canapé.
— Il a publié des tas de photos sur Facebook ! Vous pensez vraiment que Noel a
pris l’avion pour aller en Islande, qu’il a tué un inconnu et qu’il est rentré le
lendemain comme si de rien n’était ? Vous le croyez si bon comédien ?
— Essaie juste de voir si tu peux trouver un ticket de remonte-pente daté du 4
janvier, ou un truc du genre, d’accord ? Et demande à Noel où il était hier quand
quelqu’un s’est introduit chez toi. Ça devait être pendant les cours, pas vrai ? S’il te
dit qu’il était en algèbre ou en histoire, des tas de gens pourront le confirmer.
Une expression inquiète passa sur le visage d’Aria, qui secoua la tête.
— Je refuse d’interroger mon petit ami. S’il découvre pourquoi je lui pose toutes
ces questions, il me plaquera.
— Personne ne veut que vous vous sépariez, dit très vite Emily.
— Bon, on va voir ce qu’on peut trouver de notre côté, dit Spencer en s’affaissant
dans son fauteuil. En attendant, ne fais rien avec le tableau, d’accord ?
Aria arrondit la bouche en un O de surprise.
— Tu veux que je le garde dans ma penderie ?
— Planque-le où tu veux. (Spencer se tourna vers Hanna.) Et du côté du centre
anti-brûlures, ça donne quoi ?
Hanna soupira.
— Je n’ai vraiment pas envie de retourner y faire du bénévolat. Mais je vais en
parler au père de Sean demain.
— Et Iris ? demanda Spencer à Emily.
Celle-ci se mordilla la lèvre inférieure.
— Je n’ai encore rien découvert de nouveau sur Ali. Mais Iris vient de passer
quatre ans au Sanctuaire sans jamais mettre les pieds dehors. Elle ne peut pas être
sa complice.
— Bien. (Spencer se leva, déboucha le marqueur qu’elle avait apporté et raya le
nom d’Iris de la liste.) Avec un peu de chance, elle te dira de qui il s’agit.
Aria posa les mains sur ses hanches.
— Et toi, Spence, comment avance ton enquête ? lança-t-elle amèrement.
Pourquoi n’as-tu pas encore retrouvé Ali ?
Spencer se hérissa.
— J’y travaille, figure-toi.
Aria la foudroya du regard, mais Spencer ne sut pas quoi rétorquer.
Les filles éteignirent les lumières dans la pièce sécurisée. Comme Spencer était
venue en voiture, elle offrit de raccompagner chez elles les filles qui avaient pris un
taxi.
Tout en sortant de la pièce sécurisée, elle observa le dos très droit d’Aria qui la
précédait et se demanda à quoi son amie était en train de penser. Elle se sentait…
trahie. Après tout ce qui s’était passé, après tous les tourments que « A » leur avait
infligés, comment Aria avait-elle pu ne rien dire au sujet du tableau ? Et
maintenant, le fameux Olaf avait disparu – peut-être même était-il mort. Aria avait
raison : elles pourraient toutes aller en prison pour avoir caché qu’elles savaient où
se trouvait une œuvre volée.
Ping.
C’était le vieux téléphone de Spencer, toujours connecté au WiFi. La jeune fille
jeta un coup d’œil prudent à l’écran. Elle avait reçu un mail sur le compte créé le
matin même. Expéditeur : Théories de la conspiration à Philadelphie.
Spencer leva les yeux vers ses amies. Hanna regardait par la fenêtre. Aria
semblait perdue dans ses pensées. Emily fixait son propre téléphone d’un air
hébété.
La tête baissée, Spencer cliqua sur « Ouvrir » et lut les deux phrases du mail. Il
faut absolument qu’on parle. J’ai des tas de choses à vous dire.
Elle composa aussitôt sa réponse. Je suis disponible quand vous voulez. Le plus
tôt sera le mieux.
10
COMME AU BON VIEUX TEMPS

Le ciel était d’un gris lugubre quand Hanna pénétra sur le parking du centre anti-
brûlures William Atlantic au volant de sa Prius. Elle coupa le contact et détailla le
bâtiment trapu ultra-moderne. Allait-elle vraiment faire ça ? Une partie d’elle
voulait appeler Spencer et la supplier de lui confier une autre mission.
Son vieux téléphone signala qu’elle avait reçu un mail sur son adresse du lycée.
C’était un message de Chassey Bledsoe : Reine de mai : votez Chassey ! Hanna
agrippa son téléphone à deux mains. Elle aurait tant voulu pouvoir faire campagne
elle aussi ! Les gens réalisaient-ils quelle reine épatante elle ferait ? D’autant que,
en raison du thème « La nuit étoilée », la couronne allait apparemment être encore
plus étincelante que d’habitude.
La nuit étoilée. Le ventre d’Hanna se noua. C’était une drôle de coïncidence (ou
pas.) que le tableau même dont Aria avait volé une étude soit choisi comme thème
de leur bal de promo cette année. Il suffirait que « A » prévienne la police que la
toile se trouvait dans la penderie d’Aria, et celle-ci serait faite comme un rat. Les
flics n’apprendraient sans doute jamais que Spencer et Emily étaient au courant,
mais les archives de son abonnement téléphonique trahiraient Hanna. Elle aussi,
elle irait en prison. Peut-être même que « A » trouverait un moyen de leur mettre la
mort d’Olaf sur le dos.
Hanna ne comprenait même pas comment Aria avait pu s’intéresser à ce garçon,
avec sa vilaine barbe et sa casquette qui avait l’air de sortir d’une poubelle. Mais
Aria avait toujours eu un faible pour les types grunge – au point qu’Hanna avait été
surprise quand elle avait commencé à sortir avec Noel.
Aucun des deux n’était le genre de l’autre. Un moment, les joueurs de lacrosse
avaient même plaisanté sur le fait que Noel fréquentait Aria uniquement parce que
son père, Byron, avait accès à de l’herbe de première qualité. Hanna était à peu
près certaine qu’ils se trompaient, mais… Et si Noel avait une idée derrière la tête
en se rapprochant d’Aria ? Et si quelqu’un l’avait poussé à sortir avec elle ?
Quelqu’un comme Ali, par exemple ? Se pouvait-il que Noel soit vraiment son
complice ?
Hanna détestait cette idée, mais il semblait presque obligatoire qu’Ali ait un
complice, et Noel aurait été un choix logique pour des tas de raisons. Au début de
leur année de 6e, du temps où la véritable Ali n’avait pas encore été remplacée par
sa sœur et où Hanna était encore une grosse ringarde, Scott Chin était son meilleur
ami. Déjà sorti du placard, il en pinçait sévère pour Noel et se montrait toujours
jaloux de ses petites amies.
— Je me demande bien ce qu’il trouve à Alison DiLaurentis, avait-il geint un jour à
la cafétéria en apercevant Ali et Noel attablés ensemble. Elle a une sale tête. Elle
est bien roulée, ça oui, mais son visage.
Hanna avait levé les yeux au ciel.
— Elle n’a pas une sale tête.
Alison était la plus belle fille du monde. Elle avait participé aux défilés de mode
printemps et automne du centre commercial King James et, selon la rumeur, une
grosse agence de mannequins new-yorkaise l’avait approchée à cette occasion.
— Bien sûr que si. (Scott avait froncé les sourcils qu’Hanna le soupçonnait
d’épiler.) Je me demande si Noel est obligé de fermer les yeux quand il l’embrasse.
Hanna avait baissé son sandwich au beurre de cacahuètes et à la confiture.
— Tu crois qu’ils s’embrassent vraiment ?
A ce stade, c’était encore une idée très exotique pour elle. Elle avait du mal à
croire que des jeunes de son âge le faisaient pour de bon. Mais Scott avait hoché
vigoureusement la tête.
— C’est sûr ! Je les ai vus faire dans les bois derrière le terrain de jeu.
Avec un gros soupir, Hanna revint au présent et poussa la double porte de la
clinique. L’odeur familière de gaze et d’antiseptique l’assaillit immédiatement. Elle
regarda autour d’elle. Les fleurs artificielles sur les tables, les dessins des patients
accrochés aux murs. Rien n’avait changé depuis la dernière fois qu’elle était venue.
Il y avait toujours une coupelle de bonbons à la menthe sur le comptoir de l’accueil.
Soudain, Hanna se rappela avoir croisé Mona dans le hall de la clinique. Mona
s’était comportée très bizarrement ; nerveuse et sur ses gardes, elle avait refusé
d’admettre qu’elle venait se faire soigner pour les brûlures reçues lors de la blague
qu’Ali, Hanna et les autres avaient faite à Toby Cavanaugh et qui avait si mal
tourné.
Hanna et Mona avaient été amies pendant des années ; pourtant, Hanna n’avait
jamais su que Mona se trouvait chez les Cavanaugh ce soir-là, qu’elle avait vu Ali
tirer une fusée vers la cabane dans l’arbre, faisant perdre la vue à Jenna. Peut-être
même avait-elle entendu Ali et Toby se disputer ensuite. Évidemment, ce n’était pas
un hasard si elle avait gardé le silence.
— Hanna ?
Relevant la tête, Hanna découvrit les joues rondes, les yeux bleu vif et le sourire
bienveillant de Sean Ackard. Le jeune homme se tenait sur le seuil d’un des bureaux
administratifs, vêtu d’une chemise bleue impeccablement repassée qui semblait
sortir tout droit de la penderie de son père.
— Je suis ravi de te voir. Entre, qu’on puisse discuter un peu.
Hanna tripota une boîte de mouchoirs en papier sur le comptoir de l’accueil.
— J’ai rendez-vous avec ton père.
Sean tapota sur l’encadrement de la porte.
— Non, c’est moi qui vais te faire passer ton entretien.
Hanna se mordit très fort l’intérieur de la joue. Elle n’avait pas vraiment parlé à
Sean depuis la catastrophe de l’année précédente. Et maintenant, il sortait avec sa
demi-sœur Kate. C’était franchement bizarre.
Avec un haussement d’épaules, elle le suivit et s’assit sur un canapé. Sean prit
place derrière un bureau encombré par des piles de documents, un ordinateur à
écran plat et des mugs à café vides. Un Elmo en peluche reposait sur une étagère,
avec une photo de Sean serrant la main du gouverneur de Pennsylvanie.
— Tu bosses ici, maintenant ? s’étonna Hanna.
— Juste le week-end, pour aider mon père. (Sean rangea quelques papiers.) On
est débordés en ce moment – deux des hôpitaux de la région ont dû fermer leur
centre anti-brûlures en raison de coupes budgétaires. (Il souffla bruyamment, puis
reporta son attention sur Hanna.) Alors, comment va Mike ?
Surprise, la jeune fille cligna des yeux.
— Euh, bien.
Que Sean ait mentionné Mike la mettait mal à l’aise. Son petit ami ignorait
qu’elle était là : il ne comprendrait absolument pas qu’elle vienne supplier pour
qu’on lui rende ce travail qu’elle détestait tant. Toutes les anecdotes qu’elle lui
avait racontées sur son bénévolat à la clinique étaient plus répugnantes les unes
que les autres. Elle lui avait dit qu’elle allait chez le coiffeur pour tester son
chignon du bal de promo, mais il aurait suffi que Mike appelle au salon Fermata
pour la prendre en flagrant délit de mensonge.
— Tant mieux, sourit Sean. Donc, tu veux vraiment revenir ? Hanna se dandina.
— Je culpabilise d’avoir arrêté avant la fin de la période convenue, mentit-elle.
Après tout ce qui m’est arrivé, il me semble que je devrais rendre quelque chose
à la communauté, tu vois ?
Sean haussa un sourcil.
— Quand tu étais ici, tu détestais ça.
Hanna pressa ses mains l’une contre l’autre en s’efforçant de prendre un air
sincère.
— J’ai changé. C’est très important pour moi de faire du bénévolat. Et puis, j’ai
un ami qui est hospitalisé ici en ce moment, un garçon que j’ai rencontré pendant la
Croisière verte. Graham Strickland – tu le connais ?
Sean s’adossa à sa chaise.
— Ouais, il est arrivé il y a quelques jours. (Il secoua gravement la tête.) Cette
croisière… ça avait l’air d’un cauchemar. J’ai entendu parler de ce qui vous est
arrivé avec ce canot de sauvetage. Certains prétendent que vous aviez fait un pacte
de suicide.
Hanna ne se donna même pas la peine de répondre à ça.
— C’était flippant de devoir évacuer, puis de se retrouver coincées en mer. J’ai eu
une sorte d’illumination quand j’ai failli me noyer. La vie est trop courte, il faut faire
en sorte que chaque minute compte. S’il te plaît, laisse-moi vous aider.
Sean tapota le côté gomme de son crayon à papier sur le bureau.
— Mon père a dit que tu pouvais revenir du moment que tu t’engageais à bosser
dur.
— C’est promis !
— D’accord. (Il tendit la main à Hanna, qui la serra. Soudain, son expression se
fit chagrine.) Je ne t’ai jamais dit à quel point je compatissais pour toute cette
histoire avec Ali.
— Oh, euh, merci, bredouilla Hanna.
— Ça a dû être terrible ; je n’arrive même pas à imaginer.
Les yeux de la jeune fille s’emplirent de larmes. Sa famille, ses amis et des tas
d’inconnus lui avaient déjà témoigné de la compassion à ce sujet, mais l’attitude de
Sean avait quelque chose de touchant et de déplacé à la fois.
— Merci, marmonna-t-elle de nouveau.
Sean se leva et s’approcha d’elle pour lui donner une brève étreinte. Il sentait la
cannelle, le déodorant et le pot-pourri que sa mère mettait partout chez eux.
C’était une odeur familière et agréable. Tout à coup, Hanna le détesta moins.
Elle quitta son bureau pour se rendre dans les vestiaires des femmes, où elle ôta
sa robe imprimée Rachel Zoe et ses ballerines en python pour enfiler un hideux
uniforme qui sentait le vomi et dans lequel elle flottait. Puis elle rebroussa chemin
vers le bureau de Sean.
— Hanna Marin ? lança une femme en uniforme rose apparaissant à l’angle du
couloir. Je suis Kelly, une des infirmières en chef. C’est moi qui vais te briefer.
— Kelly est l’un de nos meilleurs éléments, ajouta fièrement Sean.
— Que voulez-vous que je fasse ? demanda Hanna sur un ton volontaire.
— Que penses-tu des bassins ?
Hanna frémit, mais elle pouvait difficilement protester devant Sean.
— J’adore, mentit-elle.
Kelly brandit triomphalement le poing.
— Merveilleux ! Je vais te montrer comment on les vide.
La première fois, elle aida Hanna à retirer du lit le récipient plein d’urine, mais la
laissa porter celui-ci dans le couloir. Tandis qu’elles croisaient un infirmier grand,
bien bâti et extrêmement séduisant avec son crâne rasé et ses yeux bleus brillants,
Hanna ne put s’empêcher de le dévisager.
— Hé, lui lança le type en louchant sur sa poitrine.
— S-salut, bredouilla Hanna avant de suivre la direction de son regard.
Il ne matait pas ses seins, mais le bassin dans lequel l’urine tanguait
dangereusement, menaçant d’éclabousser la blouse d’Hanna. La jeune fille poussa
un glapissement et failli le laisser tomber. Kelly gloussa.
— Jeffrey fait cet effet à tout le monde.
Elles passèrent à la chambre suivante. Sean avait raison : la clinique était
bondée. Il y avait des victimes de brûlures partout où se posait le regard d’Hanna :
dans les couloirs, entassées à trois par chambre… On avait même mis un lit dans la
salle d’attente.
— C’est légal ? demanda Hanna en manquant trébucher sur un support de
moniteur.
Kelly haussa les épaules.
— Jusqu’à ce que la nouvelle aile soit achevée, on n’a pas d’autre endroit où
mettre les gens.
Puis elle fit le geste de tirer sur une cigarette invisible et dit qu’elle revenait tout
de suite.
Hanna se tourna vers le placard à fournitures pour y prendre un bassin propre.
Quelque chose derrière elle attira son attention. Le bureau des infirmières était
vide.
Contournant le comptoir, Hanna jeta un coup d’œil à l’ordinateur. Un programme
ouvert montrait la liste des patients de la clinique et le numéro de chambre
correspondant à chacun d’eux. Bingo ! Hanna fit défiler la page. GRAHAM
STRICKLAND. Apparemment, il était dans la 142, un peu plus loin dans le couloir.
Hanna venait de s’écarter du comptoir quand Kelly réapparut, empestant la
Newport.
— Bon, maintenant, c’est l’heure de passer la serpillière !
Hanna ajouta du détergent dans le seau et commença à frotter le couloir en
regardant les numéros des chambres au passage. 132… 134… 138… Enfin, elle
arriva devant la 142, qui n’était pas une vraie chambre, mais juste un coin délimité
par un rideau.
Retenant son souffle, Hanna passa la tête à l’intérieur. Un garçon au crâne et au
cou enveloppés de bandages gisait sur un lit. Il avait les yeux clos, un tube dans la
bouche et une perfusion dans chaque main. Plusieurs moniteurs bipaient autour de
lui.
Hanna frissonna. Voilà de quoi « A » était capable. Elle avait dû pousser un petit
cri sans s’en apercevoir, car Kelly posa une main sur son épaule.
— C’est ton ami ? Je t’ai entendu parler de lui à Sean.
Hanna fixait les diodes clignotantes sur les moniteurs.
— O-oui, bredouilla-t-elle en culpabilisant un peu d’avoir menti. Comment va-t-il ?
Les commissures des lèvres de Kelly s’affaissèrent.
— Parfois il reprend conscience, mais ça ne dure jamais longtemps.
— Il a dit quelque chose ? interrogea Hanna.
Kelly haussa les épaules.
— Non, pourquoi ?
L’espace d’une seconde, elle dévisagea Hanna d’un air méfiant.
— Vous pouvez me rendre un service ? demanda la jeune fille de sa voix la plus
innocente. S’il commence à se réveiller et que je ne suis pas là, vous pouvez
m’appeler à la maison ? J’ai quelque chose d’important à lui dire, quelque chose
dont j’aurais dû lui parler avant son accident.
Le regard de l’infirmière en chef s’adoucit.
— Tu tiens beaucoup à lui, hein ? (Elle pressa la main d’Hanna.) C’est d’accord.
Puis elle disparut dans le couloir.
Hanna resta plantée près du lit, observant la silhouette allongée là. Les
moniteurs bipaient avec régularité. La poitrine de Graham se soulevait et
s’abaissait. Soudain, le jeune homme battit des cils et entrouvrit les lèvres.
Hanna se pencha vers lui.
— Graham ? chuchota-t-elle. Tu m’entends ?
Tu as vu « A » ? articula-t-elle en silence.
Un soupir s’exhala des lèvres du patient. Celui-ci battit des cils encore une fois
puis redevint tout à fait immobile sur son oreiller.
Hanna s’écarta du lit, son cœur battant la chamade. Graham allait bientôt se
réveiller, elle le sentait.
Un gloussement aigu s’éleva d’une bouche d’aération. Hanna se raidit et jeta un
coup d’œil dans le couloir. Aucun patient ne bougeait. L’eau savonneuse faisait
briller le sol. Tout était si calme que, l’espace d’un instant, Hanna eut l’impression
d’être morte.
Elle frissonna. Si ses amies et elle ne retrouvaient pas très vite Ali et son
complice, ce ne serait peut-être plus seulement une impression.
11
RAPPROCHEMENT FAMILIAL

Dès qu’Emily mit un pied dans le magasin Saks Fifth Avenue au centre
commercial King James, une fille maigre comme un clou apparut devant elle, un
vaporisateur en forme de fleur à la main.
— Vous voulez tester le nouveau Flowerbomb ?
— Volontiers, répondit Iris en bousculant Emily pour tendre à la démonstratrice
son frêle poignet veiné de bleu. A toi, maintenant, Emily.
Celle-ci haussa les épaules et obtempéra. Pendant que la fille pulvérisait un peu
de parfum fruité sur son avant-bras, Iris jeta un coup d’œil à quelqu’un derrière
elles.
— Vous devriez essayer aussi, Madame Fields !
Emily fit volte-face. Debout sur le seuil du magasin, sa mère ôtait le fichu en
plastique transparent qui protégeait ses cheveux de la pluie.
— M-maman ? bredouilla la jeune fille. Qu’est-ce que tu fais là ?
Mme Fields fourra le fichu dans son sac à carreaux.
— Iris m’a proposé de venir. Et comme c’était sur mon chemin en rentrant de la
pharmacie, je me suis dit : Pourquoi pas ?
Elle tendit à son tour son poignet à la démonstratrice en gratifiant Iris d’un
sourire chaleureux.
Toute cette histoire faisait flipper Emily un peu plus chaque seconde. La jeune
fille redoutait le moment où le Sanctuaire appellerait pour lui demander : « Vous
n’auriez pas enlevé une de nos patientes, par hasard ? » Et puis, elle détestait le
fait qu’Iris loge chez elle, parfois en son absence.
La veille, elle était rentrée de Crestview Estates avec une boule au ventre. Et si,
pendant ce temps, Iris avait décidé de tout raconter à ses parents ? Et si elle avait
pété les plombs et attaqué M. et Mme Fields avec un couteau ?
Au lieu de ça, Emily avait trouvé Iris et ses parents assis sur le canapé du salon,
en train de regarder Jeopardy ! avec une tasse de thé. Et quelque part, c’était
encore plus terrifiant. Iris se comportait comme si elle faisait partie de la famille.
— Je suis sûre qu’Iris est fatiguée, maman, avait bredouillé Emily. Elle a eu une
longue journée ; elle veut sans doute aller se coucher.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Je suis parfaitement réveillée ! avait répliqué Iris
en se rapprochant de Mme Fields sur le canapé.
Emily avait remarqué qu’elle grignotait une des barres Rice Krispies que
M me Fields affectionnait mais que personne d’autre ne voulait manger, parce
qu’elles étaient dures comme de la pierre et beaucoup trop grasses. Bien entendu,
sa mère semblait ravie.
Emily enfonça un doigt entre les côtes d’Iris.
— Pourquoi tu as invité ma mère ? murmura-t-elle.
Iris haussa innocemment les épaules.
— Parce qu’elle est cool.
C’est cela, oui, songea Emily, attendant que l’autre fille lève les yeux au ciel et
dise quelque chose de méchant. Mais ce ne fut pas le cas. Au lieu de ça, Iris vérifia
que la démonstratrice avait le dos tourné et que Mme Fields examinait une
promotion sur du maquillage, puis se saisit d’un flacon de Flowerbomb posé sur une
table et le glissa dans la manche du sweat-shirt baggy qu’Emily lui avait prêté.
Emily voulut l’arrêter, mais Iris lui lança un regard qui signifiait : « Je sais ce que
je fais. » Après tout, telle était la raison de leur visite au centre commercial. Piquer
des tas de trucs chez Saks arrivait en seizième position sur la liste des choses
qu’Iris voulait faire à l’extérieur du Sanctuaire. Le faire devant la mère d’Emily
était peut-être considéré comme une sorte de bonus.
Emily suivit le sillage parfumé d’Iris vers le rayon Contemporain. Lorsqu’elle
passa devant les sacs à main, quelqu’un lui saisit le bras. Spencer était accroupie
derrière une table couverte de besaces Marc by Marc Jacobs.
— Psst, chuchota-t-elle.
Emily se mit à son niveau.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
Spencer regardait fébrilement dans tous les sens.
— J’ai commandé des chaussures pour le bal de promo. (Elle plissa les yeux en
voyant Iris prendre des poses devant un triple miroir.) Elle t’a dit quelque chose ?
— Pas depuis la dernière fois que tu m’as posé la question, grommela Emily. On a
été trop occupées.
— Occupées à faire quoi ?
De l’autre côté de l’allée, il y avait une publicité pour du parfum. Le mannequin
sur la photo ressemblait un peu à Jordan. Le cœur d’Emily se serra.
— Après que je l’ai fait sortir du Sanctuaire mais avant que je vous rejoigne où tu
sais, Iris m’a traînée en ville pour pouvoir lécher les amygdales d’un imitateur de
Benjamin Franklin. J’ai dû la conduire à son ancienne école : elle voulait grimper à
la corde dans la cour de récré et faire sonner la cloche en haut.
Accrochée à la corde, Iris avait eu l’air d’une araignée tout en bras et en jambes
maigres, le jean qu’Emily lui avait prêté retenu par une ceinture taille enfant.
— Le truc, c’est que des lycéens ont l’habitude de planquer leur herbe là-haut,
poursuivit Emily. Iris est redescendue avec un sac énorme. Donc, maintenant, je
cache de la drogue chez moi en plus d’héberger une malade mentale. Mes parents
flipperaient à mort s’ils savaient ça.
Ces mots avaient à peine franchi ses lèvres qu’Emily réalisa combien ses craintes
étaient ridicules. Ses parents flipperaient bien davantage s’ils découvraient qu’Aria
avait volé un tableau hors de prix et qu’Emily était au courant. Et qu’elle avait aidé
à pousser une fille du haut d’un toit. Et tout le reste.
Spencer se redressa.
— Donc, elle ne t’a rien dit au sujet d’Ali ?
Emily chercha Iris du regard et finit par repérer ses cheveux blonds près d’un
portant de minijupes.
— Patience, j’y travaille.
La veille au soir, elle avait tenté d’interroger Iris, mais celle-ci avait répliqué
qu’Emily n’avait encore rien fait pour mériter la moindre information. Elle devait
prouver qu’elle en était digne. Et quand Emily lui avait demandé de quelle manière
exactement, Iris avait rejeté ses cheveux en arrière, haussé les épaules et
répondu : « Je le saurai quand je le verrai. »
— « A » ne sait toujours pas qu’Iris est chez toi, pas vrai ? chuchota Spencer.
Furieuse qu’Iris ait changé les règles unilatéralement, Emily agrippa une
pochette Michael Kors. Le papier de soie crissa à l’intérieur.
— Non.
— Qu’est-ce qu’on fait pour le tableau ?
Le mélange de parfums entêtants donnait un début de migraine à Emily.
— Je n’en sais rien. Et toi, tu as une idée ?
Spencer secoua lentement la tête.
— Pas la moindre.
Emily détailla les yeux bleus de son amie. Elle n’arrivait toujours pas à croire
qu’Aria ait gardé ce secret si longtemps, surtout après avoir découvert ce que
Spencer, Emily et Hanna avaient fait chacune de leur côté l’été précédent. Mais à
bien y réfléchir, Aria avait peut-être essayé de leur parler au moment de Noël.
Pendant la soirée que Spencer organisait chaque année, après avoir bu deux ou
trois verres, Aria avait entraîné Emily dans un coin.
— J’ai fait quelque chose d’affreux, lui avait-elle chuchoté à l’oreille. Je ne me
supporte plus.
Emily avait cru qu’elle parlait de Tabitha.
— Ça aurait pu arriver à n’importe laquelle d’entre nous.
Aria avait secoué la tête, les yeux brillants de larmes.
— Tu ne comprends pas. Tu ne peux pas comprendre. Ce que j’ai fait va tout
gâcher, et…
— Ah, vous voilà ! avait claironné une voix derrière elles.
Noel avait posé une main sur l’épaule d’Aria, qui s’était forcée à sourire.
— Viens, je vais te présenter à mon pote de la colo de lacrosse, avait lancé Noel.
Je ne l’avais pas vu depuis une éternité.
— Si tu veux, avait répondu Aria, les lèvres toujours tremblantes.
Et Noel l’avait entraînée d’un geste possessif, un peu comme si Aria lui
appartenait, songeait Emily rétrospectivement. Mais quand elle avait revu son amie
plus tard dans la soirée, celle-ci semblait joyeuse et animée. Et si, en réalité, elle
avait tenté de lui parler d’Olaf et du tableau ?
— Oooh, qu’il est beau !
Emily s’arracha à ses pensées pour voir Iris montrer un jean bleu canard à sa
mère. C’était une taille 32, et Emily supposa qu’Iris flotterait quand même dedans.
Elle voulut se relever pour rejoindre Iris et sa mère, mais Spencer lui agrippa le
bras.
— Tu crois vraiment que Noel skiait en Suisse le week-end où Olaf a été tué ?
Spencer avait la même expression déterminée, presque implacable, que
lorsqu’elles faisaient des puzzles par terre dans le salon de la maison des Poconos,
avec Ali et leurs autres amies. Parfois, c’était à qui finirait le sien la première, et
Spencer voulait tellement battre Ali qu’elle assemblait des pièces qui n’allaient
visiblement pas ensemble.
— Je ne crois pas qu’on devrait se lancer tout de suite dans une chasse aux
sorcières, répondit lentement Emily.
— Mais Noel… ce serait logique, non ? insista Spencer.
Emily ferma les yeux. Elle ne voulait pas que ce soit Noel. Aria en mourrait.
— Je ne sais pas, dit-elle sur un ton las.
— Emily ! s’écria Iris.
Celle-ci leva les yeux. Iris se dirigeait droit vers elles. Repoussant Spencer, Emily
se redressa.
— Hé, répondit-elle avec un sourire forcé.
— Qu’est-ce que tu faisais par terre ? demanda Iris, soupçonneuse, en jetant un
coup d’œil à l’endroit où Emily était accroupie quelques instants plus tôt.
Par chance, Spencer avait déjà décampé.
Iris fourra une brassée de chemisiers en soie dans les bras d’Emily.
— Mets-les dans ton sac. J’ai déjà enlevé les antivols électroniques.
Emily la foudroya du regard.
— Ma mère est juste à côté !
Mme Fields avait plaqué une veste imprimée léopard sur sa poitrine et
s’examinait dans un miroir. Iris ricana.
— Et alors ? Elle ne verra rien. (La jeune fille se rapprocha d’Emily.) En échange,
je te raconterai un truc bien croustillant sur Ali.
— D’accord, grogna Emily en arrachant les chemisiers des mains d’Iris.
Elle regarda autour d’elle, prit une grande inspiration et fourra les vêtements au
fond du sac de natation dont elle se servait parfois comme sac à main. Puis elle se
dirigea vers sa mère à grandes enjambées et la prit par le coude.
— Allez, on y va.
— Déjà ? (Mme Fields semblait déçue.) On vient juste d’arriver. Tu ne trouves pas
que c’est ravissant ? demanda-t-elle en montrant la veste léopard à sa fille. Je
voulais t’acheter quelque chose de joli.
— C’est gentil, mais, euh, Iris a un entretien à quatre heures et demie, improvisa
Emily en les entraînant toutes les deux vers la sortie. C’est très important : on va
peut-être lui offrir une bourse pour l’année prochaine.
— Vraiment ? (Mme Fields sourit à Iris.) Où ça ?
— A Villanova, répondit très vite Emily avant qu’Iris n’invente un nom ou ne lui
demande de quoi diable elle parlait. Et il faut que je l’emmène là-bas en voiture.
Donc, mieux vaut ne pas tarder.
Le cœur battant, elle traversa les derniers rayons avant la sortie. Quand ses
doigts se refermèrent sur la poignée de la porte, elle se raidit, s’attendant à ce que
les alarmes se déclenchent. Mais aucun bruit strident ne s’éleva tandis qu’Emily
poussait la seconde porte et émergeait sur le trottoir. Tout son corps était en sueur,
et elle avait mal à la tête. Elle n’arrivait pas à croire que Jordan fasse ça
régulièrement, mais avec des bateaux et des voitures.
— Bon, ben, à plus, maman, dit-elle en poussant Iris vers sa berline.
— C’était super, les filles ! (Mme Fields avait l’air tellement ravie qu’Emily en eut
presque de la peine. Sa mère se dirigea vers le minivan familial en agitant la main.)
Il faudra le refaire !
Le sac de natation d’Emily était pareil à un poids mort au bout de son bras. La
jeune fille avait la certitude que, d’une seconde à l’autre, quelqu’un allait lui sauter
dessus pour la forcer à rendre tous les vêtements dérobés. Elle ne respira mieux
qu’une fois assise derrière son volant.
Iris, sur le siège passager, détendit les jambes devant elle.
— Ouah, c’était super excitant !
Emily agrippa le volant.
— Je n’arrive pas à croire que tu m’aies fait voler des trucs sous le nez de ma
mère.
Iris leva les yeux au ciel.
— Ce n’était pas non plus la mer à boire.
— J’ai rempli ma part du marché. Maintenant, dis-moi quelque chose sur Ali,
réclama Emily.
Iris se frotta les mains.
— Que veux-tu savoir ?
Les idées d’Emily s’éparpillèrent dans un millier de directions. Elle ne s’était pas
préparée à ce qu’Iris lui laisse le choix.
— Est-ce qu’Ali avait un petit ami ?
Iris caressa la soie d’un des chemisiers subtilisés.
— Tout le monde l’adorait au Sanctuaire, les filles comme les garçons. Tout le
monde voulait être proche d’elle.
— Mais y avait-il quelqu’un de spécial, quelqu’un qui aurait fait n’importe quoi
pour elle ?
Un sourire étira lentement les lèvres d’Iris.
— C’est toi qui étais amoureuse d’elle, pas vrai ? Emily frémit.
— Qui t’a raconté ça ?
Iris plongea son regard dans celui de son interlocutrice.
— Ali parlait souvent de toi. Elle disait : « Ma sœur a une copine qui s’appelle
Emily et qui en pince sévère pour elle. C’est comme ça que je vais la conquérir. Ce
sera du gâteau. »
Emily se concentra sur les lignes blanches de la nationale jusqu’à ce qu’elles se
brouillent sous ses yeux. De fait, c’était exactement comme ça qu’Ali l’avait
conquise : en l’embrassant aussi passionnément qu’Emily avait embrassé leur Ali
dans la cabane à la fin de leur année de 5e. Puis elle lui avait dit qu’elle l’avait
toujours aimée, même quand elle était enfermée au Sanctuaire. Et, bien entendu,
Emily avait tout gobé. C’était ce qu’elle rêvait d’entendre depuis si longtemps !
— Oh, aurais-je touché un point sensible ? demanda Iris en caressant le bras
d’Emily.
Celle-ci se dégagea brutalement.
— Peu importe.
— Tu l’aimes toujours ?
— Je n’ai aucune intention de parler de ça avec toi, aboya Emily. Mais, non, je ne
suis plus amoureuse d’elle.
De nouveau, elle pensa à Jordan, et la tristesse l’étreignit.
— Mais tu l’étais encore juste après l’incendie dans les Poconos, pas vrai ? insista
Iris. Quelqu’un a réussi à introduire un iPad au Sanctuaire à l’époque, et je me
souviens d’avoir regardé plein de reportages. Je t’ai vue à la télé. Tu avais l’air
anéantie par l’idée qu’elle puisse être morte. Ton grand amour, dévoré par les
flammes… ça a dû être horrible pour toi.
Emily tourna la tête vers Iris si vivement que celle-ci eut un mouvement de recul.
— Qu’est-ce que tu peux savoir du grand amour ? vociféra Emily.
La lèvre inférieure d’Iris se mit à trembler.
— Moi aussi j’ai été amoureuse, une fois.
La tension retomba d’un coup. Iris avait les yeux humides. Elle pinça les lèvres
assez fort pour les rendre exsangues. Emily faisait la même chose quand elle tentait
de contenir ses larmes. Un peu honteuse d’avoir crié sur Iris, elle reporta son
attention sur la route.
— Désolée, marmonna-t-elle. Je croyais que tu te moquais de moi. Tu veux qu’on
en discute ?
Iris renifla.
— Je n’ai aucune intention de parler de ça avec toi, répliqua-t-elle exactement sur
le même ton qu’Emily avait employé quelques instants plus tôt.
— Touché, murmura Emily.
Elles passèrent devant un Wawa et un fleuriste, puis croisèrent la route qui
conduisait chez Aria. Emily tenta d’imaginer la personne dont Iris avait été
amoureuse, mais ne put visualiser qu’un point d’interrogation.
Iris finit par rompre le silence.
— D’accord. Ali avait quelqu’un de spécial. Un garçon.
Le cœur d’Emily se mit à battre plus vite.
— Ah bon ?
— Elle parlait de lui tout le temps. Ils étaient vraiment proches.
Emily était si excitée qu’elle se gara sur le bas-côté. Tandis que d’autres voitures
la dépassaient en trombe, elle mit le point mort et se tourna vers Iris.
— C’était aussi un patient de la clinique ? Ou juste un visiteur ? Tu connais son
nom ?
— Ah, ah, ah ! (Iris agita l’index.) Tu voulais savoir si elle avait un petit ami, pas
comment il s’appelait. (Elle tapota la cuisse d’Emily.) Chaque chose en son temps,
ma belle. Il reste encore des tas de trucs sur ma liste.
Et elle sortit cette dernière de son sac pour la consulter.
Emily se mordit l’intérieur de la lèvre en essayant de ravaler sa frustration.
Après tout, elle n’avait pas d’autre choix que de jouer le jeu d’Iris.
Surtout si ça devait lui fournir des réponses. Et la conduire jusqu’à Ali.
12
BAISER EMPOISONNÉ

Le lundi, Aria se rendit au gymnase de l’Externat de Rosewood. Les gradins


avaient été démontés pour dégager de la place sur le terrain de basket ; l’air
sentait le caoutchouc, et un néon clignotant au plafond tentait de la déconcentrer.
Les six membres du comité d’organisation, toutes des filles athlétiques avec de
longs cheveux lisses et des ballerines Tory Burch assorties, se tenaient en cercle
autour d’elle, attendant ses instructions. Aria savait qu’elle aurait dû se réjouir de
donner des ordres à des « ados femelles typiques » de Rosewood ; au lieu de ça, elle
se sentait juste sur les nerfs.
— Euh, bon. Donc, le thème du bal est « La nuit étoilée », dit-elle d’une voix
tremblante en brandissant un livre d’art emprunté à la bibliothèque, et dans lequel
figurait une reproduction du célèbre tableau.
Le simple fait de le tenir et de le désigner de l’index lui donnait l’impression
d’être une cible. Elle était sûre que les autres filles savaient exactement ce qu’elle
cachait dans sa penderie – et ce qu’elle avait fait.
Aria toussota et poursuivit :
— Donc, je vais engager une société spécialiste des sculptures de papier mâché
pour nous fabriquer des lunes et des étoiles. Comme tout doit être prêt d’ici la fin
de la semaine, nous aurons besoin d’aide extérieure. (Le gros avantage de
l’Externat de Rosewood, c’était qu’il y avait toujours du budget pour les activités
extrascolaires.) Par ailleurs, j’ai contacté une boîte qui customise le linge de table
et qui peut aussi nous faire des housses de chaise. Mais je pense qu’on devrait au
moins peindre une des fresques nous-mêmes. Et je me disais, euh, que Le Café de
nuit serait beaucoup plus romantique. Qu’est-ce que vous en pensez ?
Une blonde au nez retroussé qui s’appelait Tara leva la main.
— Le thème, c’est « La nuit étoilée », dit-elle d’une voix nasillarde et sur un ton
hautain, en jetant un regard méprisant aux cuissardes en skaï d’Aria.
Les autres filles murmurèrent leur assentiment.
— Hum, ce n’est pas faux, marmonna Aria, même si l’idée de peindre une fresque
de La Nuit étoilée lui donnait des démangeaisons.
C’était comme si elle avait une cible peinte sur le front, ou un néon qui clamait :
« Hé, la police ! Vous voulez savoir pourquoi je connais si bien ce tableau ? C’est
parce que j’ai son étude dans ma penderie ! »
Sur une suggestion de Spencer, elle l’avait rangée dans le fond, derrière un
carton de vieux pulls. Sa mère avait frappé à la porte juste au moment où elle
finissait de la cacher.
— Qu’est-ce que tu fais ? avait demandé Ella en faisant irruption dans la chambre
de sa fille sans attendre de réponse, comme d’habitude.
— N’entre pas ! avait glapi Aria sans pouvoir s’en empêcher. Je fais du ménage.
Ella s’était arrêtée net.
— Ma fille, faire du ménage ? Je ne pensais jamais voir ce jour. (Elle avait jeté
quelque chose dans la pièce.) On a apporté ça pour toi aujourd’hui.
C’était une lettre avec l’adresse d’Aria sur le devant, et rien d’autre. Un instant,
la jeune fille avait craint un nouveau message de « A ». En réalité, il s’agissait d’une
invitation à un stage d’arts plastiques aux Pays-Bas l’année suivante. Ce qui la
tentait énormément… sauf que jamais elle ne partirait aussi loin de Noel.
Elle avait fourré la lettre dans un tiroir, puis regardé Ella s’éloigner dans le
couloir en songeant : Quel désastre ! Non seulement ses amies étaient coupables
par association, mais sa mère risquait de le devenir également : si les flics
débarquaient chez eux, accepteraient-ils de croire qu’Ella Montgomery n’était pas
au courant de la présence du tableau sous son propre toit ?
Et comment diable quelqu’un avait-il réussi à s’introduire dans la maison ? Il n’y
avait aucun signe d’effraction ; donc, l’intrus avait dû utiliser une clé. Byron et
Meredith possédaient un double, et Spencer aussi depuis qu’elle avait nourri Polo
pendant une absence des Montgomery. La femme de ménage en avait également
un. Et… Noel.
Bien entendu, ça ne signifiait toujours pas que Noel était « A ». Mais Aria
entendait encore les voix des autres dans sa tête. « Et demande à Noel où il était
hier quand quelqu’un s’est introduit chez toi. » C’était bizarre que Noel soit arrivé
en retard au cours de journalisme, et sans lui fournir de raison valable.
« Et le pendentif de Tabitha, qu’il a prétendument « trouvé » sur la plage à Saint-
Martin ? », diraient les amies d’Aria. « En cherchant un peu, il aurait pu découvrir
qui était Graham : il a laissé plein de messages sur le site Internet à la mémoire de
Tabitha. » Ou bien : « si Noel était en contact avec Ali, elle a pu tout lui raconter, vu
qu’elle connaissait bien Tabitha ! »
Aria ferma les yeux. L’idée même que Noel ait été ami avec « Courtney » – alias
la véritable Ali – lui donnait des frissons. Ça faisait partie des nombreuses choses
concernant le retour de « Courtney » à Rosewood, qu’elle s’efforçait d’oublier. Oui,
c’était une drôle de coïncidence que Noel ait appartenu au même groupe de soutien
que « Courtney », et qu’il ait encouragé Aria à donner une chance à cette dernière.
Et s’il savait depuis le début qu’il s’agissait de la véritable Ali ? Et s’il l’avait aidée à
mettre en œuvre son plan diabolique ?
— Allô Aria, ici la Terre ! appela quelqu’un dans un coin du gymnase.
Arrachée à ses pensées en sursaut, Aria cligna des yeux tandis que les filles du
comité ricanaient sous cape. Avec un sourire forcé, elle marmonna qu’elle
envisageait de recréer des tableaux de Van Gogh sur d’immenses toiles à l’aide d’un
projecteur. Les filles haussèrent les épaules et se mirent au travail, rassemblant
des fournitures et cherchant en ligne des reproductions des œuvres concernées.
Aria se laissa tomber sur une chaise pliante et poussa un soupir de soulagement.
Ses paumes étaient en sueur, et la tête lui tournait. Elle perdait la boule. Noel ne
pouvait pas être « A » : elle sortait avec lui. Il ignorait que « Courtney » était la
véritable Ali. Jamais il n’aurait pu lui faire une chose pareille. Sujet clos.
Comme si elle l’avait invoqué en pensant à lui, Aria sentit deux bras puissants lui
entourer la taille.
— Non mais quelle menteuse, grogna Noel dans le creux de son cou.
Aria se raidit.
— Hein ?
Noel la força à se lever et la fit pivoter vers lui.
— Tu m’as dit que tu avais besoin que je te raccompagne après les cours, mais
j’ai vu ta voiture sur le parking… et tu n’as pas du tout l’air prête à rentrer ! (Il lui
donna une tape sur le bras et jeta un regard noir au portrait qui s’affichait sur
l’écran de son ordinateur portable.) Tu me trompes avec Vincent Van Gogh, c’est
ça ?
— Mais non, pas du tout ! s’écria Aria, les joues en feu. Noel la dévisagea comme
si elle était folle.
— Euh, je sais. Je te taquine, c’est tout.
Le pouls d’Aria ralentit.
— D-désolée, bredouilla la jeune fille. J’avais oublié cette réunion.
— Pas grave, lui assura Noel en fourrant le nez dans son cou. Je n’aurais pas
voulu que tu rates ça. (Il lui prit les mains.) Alors, tu es contente d’avoir décroché
ce poste, finalement ?
Aria jeta un coup d’œil aux filles qui préparaient les toiles avant de commencer à
peindre.
— Hun-hun, murmura-t-elle en s’efforçant d’avoir l’air sincère.
Noel pencha la tête sur le côté.
— Quel enthousiasme ! railla-t-il.
Aria avait les idées tout embrouillées. Elle leva les yeux vers Noel puis, sans un
mot, se dirigea vers le couloir.
— J’ai quelque chose à te demander.
Au bout d’un moment, Noel la suivit.
Le sol fraîchement nettoyé brillait et sentait le citron. A travers les baies vitrées
qui remplaçaient tout un pan de mur, Aria crut voir quelqu’un se faufiler derrière la
grange où se déroulaient les cours de journalisme. Elle regarda fixement dehors, le
cœur dans la gorge, mais personne ne réapparut.
Puis elle fit face à Noel, qui sentait l’eau de Cologne et qui était si craquant avec
son sweat-shirt à capuche de l’équipe de lacrosse.
— Tu es arrivé en retard en cours de journalisme le jour où le prof a annoncé que
je serais la responsable de la décoration du bal de promo.
L’expression du jeune homme se durcit.
— Et alors ?
On aurait dit qu’il était sur la défensive. Du bout du pied, Aria frotta une tache
imaginaire sur le sol en se demandant comment formuler sa question. « Où étais-tu
juste avant ? », ça faisait penser à un interrogatoire de police et ça risquait
d’aggraver la situation. Au lieu de ça, Aria lâcha sans réfléchir :
— Ça t’arrive de penser à Ali ? Aux deux Ali ?
Noel cligna des yeux.
— Hein ? Comment ça ?
— Toi aussi, tu as été pris dans cette histoire. Tu étais ami avec elle – avec elles
deux. Tu n’as jamais… je ne sais pas, soupçonné que quelque chose ne tournait pas
rond après qu’elles ont échangé leurs places ? Par exemple, quand la véritable Ali
est revenue à Rosewood après la mort de Ian Thomas ?
Un muscle frémit au-dessus de l’œil de Noel.
— Je… (Troublé, il secoua la tête.) Pourquoi tu me demandes ça ?
Aria déglutit péniblement et regarda à l’intérieur d’un labo de chimie dont la
porte était restée ouverte, de l’autre côté du hall. Quelqu’un avait glissé une
marguerite dans un bec Bunsen éteint.
— C’est juste que… je pense beaucoup à Ali et à Courtney en ce moment. Plus
exactement, à toi et à la véritable Ali. Tu sais, la fois où vous vous êtes embrassés
pendant le bal de la Saint-Valentin.
Noel recula, ses chaussures couinant sur le sol brillant de propreté.
— Drôle de façon de présenter les choses. C’est Ali qui m’a embrassé, tu t’en
souviens ?
Aria pinça les lèvres et ne répondit pas. Noel émit un bruit de gorge agacé.
— On en a déjà parlé des tas de fois. Elle m’a sauté dessus.
Aria examina ses ongles.
— Je sais, mais tu étais tellement gentil avec elle ! Tu me harcelais pour que je lui
laisse une chance. Tu étais dans son groupe de soutien. Tu…
Noel en resta bouche bée.
— Es-tu en train de me demander si elle me plaisait ? Si je… si j’étais au courant
de ce qui se passait ?
Aria le dévisagea.
— Peut-être. Ouais.
Plusieurs membres de l’orchestre passèrent dans le couloir en gloussant et en se
bousculant. Noel cligna des yeux et se gratta l’oreille. On aurait dit qu’il cherchait
comment formuler sa réponse. Mais, s’il n’avait rien à se reprocher, ça n’aurait pas
dû être si compliqué.
Le jeune homme fit tinter ses clés dans sa poche.
— Je ne comprends pas d’où ça sort. Ni le rapport avec ta nomination au poste de
responsable de la déco, lâcha-t-il enfin.
— Contente-toi de répondre à ma question, exigea Aria. J’ai besoin que tu me
dises que tu n’en pinçais pas pour elle.
— Bien sûr que non. (L’agacement s’évanouit du visage de Noel, et le jeune
homme prit les mains d’Aria.) C’était toi qui me plaisais. Jamais je ne t’aurais
trompée – pas même avec Courtney ou Ali. J’étais horrifié quand elle m’a embrassé.
Et quand j’ai découvert qu’elle avait fait ça pour te manipuler afin que tu
l’accompagnes dans les Poconos. (Il ferma les yeux et grimaça.) Je ne veux même
plus y penser tellement c’est affreux.
— D’accord, d’accord.
Mais Aria n’était pas totalement convaincue. Il lui semblait que Noel était trop
mélodramatique, comme s’il jouait la comédie. Cela dit, cette impression était peut-
être seulement due aux soupçons de Spencer et des autres.
Dégageant ses mains, Aria se tourna vers la porte.
— J’ai besoin de prendre l’air.
C’était peut-être le fait de penser au retour de la véritable Ali, ou à cause de la
panique qu’elle avait ressentie quand elle avait cru que Noel mentait, mais elle
suffoquait.
Son petit ami eut le bon sens de ne pas la suivre dehors. Une pluie très fine
tombait, et une odeur d’herbe chatouilla les narines d’Aria. En gravissant le talus,
la jeune fille aperçut la Subaru familiale marron sur le parking. Malgré la distance,
elle voyait qu’il y avait quelque chose de coincé sous un des essuie-glaces. On aurait
dit… un message.
Aria s’élança. Les doigts tremblants, elle tira d’un coup sec pour dégager le
papier humide. C’était un autre article de journal, intitulé Réouverture de
l’enquête sur le vol du précieux tableau de Van Gogh.
Aria prit une grande inspiration en lisant le texte au-dessous. L’étude d’une
valeur inestimable qui appartenait au baron Brennan n’a toujours pas été
retrouvée, et la police vient de rouvrir l’enquête suite à la disparition d’un des
suspects. De nouveaux éléments laissent à penser que les cambrioleurs étaient au
nombre de deux. Les criminologues examinent les informations qui ont fait
surface récemment – parmi lesquelles une dénonciation anonyme…
Le papier s’échappa des mains d’Aria. Un message était rédigé à la main au dos
de l’article, de la même écriture que quelques jours plus tôt. Aria lut, et ses jambes
faiblirent au point qu’elle dut se retenir au toit de la voiture.

Ce soir, quand je verrai


La première étoile dans le ciel filer
Je ferai un vœu : que la police t’arrête
Si tu n’en fais toujours qu’à ta tête.
Bisous.
«A»
13
UN « CHAT » MÉMORABLE

— Vous voulez quelque chose ? demanda une fille aux cheveux verts et à l’arcade
sourcilière piercée.
Tout en mâchouillant son chewing-gum, elle tendit à Spencer un menu avec
l’inscription BREWHAUS INTERNET CAFÉ. Spencer le prit et l’ouvrit, mais la
seule chose qu’il proposait, c’était du café – petit, moyen ou grand. Spencer jeta un
coup d’œil aux mugs posés sur une étagère derrière le comptoir : ils avaient l’air
poussiéreux et d’une propreté très relative.
— Vous n’avez pas d’eau de coco, par hasard ? osa-t-elle sur un ton plein d’espoir.
La serveuse leva les yeux au ciel.
— A votre avis ?
Puis elle s’éloigna d’un pas lourd, les lacets défaits de ses Dr. Martens giflant le
linoléum en damier.
Spencer regarda autour d’elle en se demandant une fois de plus ce qu’elle faisait
là. Le Brewhaus Internet Café n’était guère qu’un café vieillot situé face à la gare
ferroviaire de Yarmouth. Chaque fois qu’un train passait, les murs tremblaient. Une
odeur de café froid planait dans l’air ; les chaises étaient branlantes, et les haut-
parleurs diffusaient une musique électronique crispante. Mais, d’après la rumeur,
c’était ici qu’on trouvait la connexion Internet la mieux protégée de toute la région
des Trois-États. Donc, pas de risque pour Spencer de s’y faire espionner.
Tandis que la jeune fille remettait son téléphone jetable dans son sac, ses doigts
effleurèrent le menu dégustation pour le bal de promo qu’on lui avait donné pendant
une réunion du bureau des élèves, l’après-midi même. La nuit étoilée, était-il écrit
tout en haut en lettres malhabiles imitant la signature de Van Gogh. En bas, on
avait reproduit le célèbre tableau en tout petit, mais la simple vue des nuages
tourbillonnants donna la nausée à Spencer.
Elle repoussa le bristol tout au fond de son sac. Elle avait juré à Aria qu’elles
trouveraient un moyen de régler le problème, mais elle n’en était plus si sûre à
présent. Même avec les messages menaçants de « A », et même si elles pouvaient
prouver que quelqu’un s’était introduit chez Aria pour mettre le tableau volé dans
sa penderie, comment faire avaler à la police que la jeune fille n’avait absolument
aucun lien avec cette affaire ?
Spencer ne voyait pas trop ce qu’elles pouvaient faire d’autre. Déposer l’étude
sur le pas de porte d’un musée ferait polémique – sans compter qu’Aria avait dû
laisser des empreintes partout sur la toile. Ce qu’il fallait, c’était coincer Ali et son
complice et les forcer à tout avouer. « A » était leur seule chance d’échapper à la
prison : quelle ironie !
Un message instantané apparut sur l’écran de l’ordinateur de Spencer. Je suis là,
annonçait un dénommé MoucheSurLeMur. Tel était le pseudonyme de Chase, le
blogueur que Spencer avait contacté. Ils avaient prévu de discuter en ligne cet
après-midi-là, mais Spencer craignait que Chase ne se connecte finalement pas.
Elle regarda par-dessus son épaule. Tous les autres clients étaient occupés à
fixer leur propre écran. Nul ne s’occupait d’elle. Le message instantané clignotait,
attendant sa réponse. Moi aussi, tapa Spencer. J’aime beaucoup ton site. Tu t’es
super bien rencardé.
Merci, écrivit Chase en ajoutant un smiley. Alors, comment tu t’appelles ?
Spencer hésita. Je préfère attendre un peu avant de te le dire. Je suis en train
de me chercher un pseudo.
Tu es un garçon ou une fille ?
Une fille, révéla Spencer avec l’impression d’être en train de remplir un profil sur
un site de rencontres.
Pourquoi pas Britney Spears ? suggéra immédiatement Chase.
Spencer grimaça. Ce n’est quand même pas ta chanteuse préférée ?
Carrément pas ! C’est juste le premier nom qui m’est venu à l’esprit.
Va pour Britney Spears.
Donc, tu t’intéresses à l’affaire Alison ? interrogea Chase.
Spencer déglutit. Plus ou moins. Comme tout le monde, non ?
Clairement, c’est une drôle d’histoire. Je sens que quelque chose ne colle pas,
mais je n’ai pas encore trouvé quoi.
Tu enquêtes activement sur ce qui s’est passé ?
C’est juste un passe-temps, clarifia Chase. Comme l’investigation officielle court
toujours, les flics m’ont demandé de garder certains détails pour moi. Mais si
j’arrive à résoudre le mystère, je balance tout ici !
Je croyais que l’enquête était close, répliqua Spencer. Ali a tué sa sœur, non ?
Ouais, mais il reste des trucs pas clairs. Par exemple, on ignore si elle a survécu
à l’incendie. Et la police n’est pas certaine qu’elle était seule quand elle a tué
Jenna Cavanaugh et Ian Thomas.
Tu connaissais Alison ?
Non, mais il m’est arrivé un truc similaire ; c’est pour ça que cette affaire
m’intéresse particulièrement.
Un truc similaire ? Comment ça ?
Il y eut une pause, puis la réponse de Chase apparut à l’écran. J’ai été harcelé. Je
fréquentais un pensionnat de garçons, et le type qui partageait ma chambre était
cinglé. Complètement obsédé par moi. Il a tenté de me tuer. Mais comme ses
parents avaient beaucoup de fric, ils ont fait en sorte que la presse n’en parle pas.
Spencer s’adossa à sa chaise. Ouah. Désolée pour toi. Tu as été blessé ?
Nouvelle pause, plus longue que la précédente. Je n’aime pas en parler.
Cela signifiait-il qu’il avait été blessé, ou non ? Curieuse, Spencer cliqua de
nouveau sur l’onglet À PROPOS DE MOI en page d’accueil du blog de Chase, mais
ne trouva rien de plus que cette stupide vidéo de matoux.
Pourtant, Chase avait éveillé sa compassion. Elle ne savait que trop bien ce que
c’était que de se faire harceler. C’est encore difficile pour toi aujourd’hui, peut-
être ? Est-ce que les gens te regardent toujours comme si tu étais… contagieux,
ou quelque chose du genre ?
Carrément, acquiesça Chase. J’ai perdu des amis à cause de ça. Mais je fais des
tas de trucs pour me changer les idées. Quand je ne joue pas les détectives
amateurs, je fais de la guitare et du snowboard. Et je sais que ça a l’air naze, mais
je participe à des concours de châteaux de sable en été.
J’en ai fait un une fois ! écrivit Spencer. Melissa et elle s’étaient inscrites toutes
les deux pendant les vacances qu’elles passaient dans la maison de leur grand-mère
à Longboat Key, en Floride. C’était pratiquement la seule fois où Spencer avait
battu sa sœur aînée. Je suis arrivée quatrième !
Pas mal. J’en ai gagné deux ou trois. Tout le monde trouve ça ringard – les gens
pensent que je devrais plutôt jouer au beach-volley ou un truc comme ça. Un
smiley levant les yeux au ciel ponctua cette phrase. Mais je fais ça depuis que je
suis gamin, et j’adore.
Tu as fini le lycée ? s’enquit Spencer.
Ouais, en juin dernier. Là, je bosse dans un laboratoire de biologie du centre-
ville pendant un an avant de commencer la fac. On cherche des traitements
contre le cancer, révéla Chase.
Donc, tu es une grosse tête, dit Spencer en ajoutant à son tour un smiley.
Tu n’as pas l’air trop bête non plus, répondit Chase. Tu es à la fac ?
Princeton. Spencer se garda bien d’ajouter qu’elle y avait juste été admise pour
l’année suivante.
Pas mal du tout. Si on se rencontrait, nos QI combinés crèveraient le plafond,
déclara Chase.
Spencer gloussa. Était-il en train de cyber-flirter avec elle ?
Mais assez parlé de moi, ajouta le jeune homme. De quelle façon es-tu liée à
Alison ?
Spencer hésita. Elle ne savait pas trop ce qu’elle pouvait lui révéler sans prendre
de risques. Après tout, elle ne le connaissait pas. Et même s’il avait gardé certains
détails pour lui à la demande de la police, il pouvait très bien parler d’elle sur son
site quand même.
Juste quelqu’un de concerné qui sait beaucoup de choses, répondit-elle
finalement. C’est tout ce que je peux te dire pour le moment. Et moi aussi, j’ai des
raisons de croire qu’elle est toujours vivante.
Si elle était morte, on aurait retrouvé ses os dans les décombres, pas vrai ? Ses
bijoux, ou ses dents, tapa très vite Chase. Mais il n’y avait rien du tout. Je pense
qu’elle est sortie de la maison avant l’explosion.
C’est aussi mon avis, acquiesça Spencer, regrettant de ne pas pouvoir lui dire
qu’Emily avait laissé la porte ouverte pour permettre à Ali de s’échapper. Enfin,
d’après la police, les os pulvérisés se confondent parfois avec les cendres.
C’est possible. Mais ça tomberait un peu trop bien dans le cas présent. Je pense
qu’elle s’en est sortie.
Et ensuite ? La maison était en feu. Même si elle a réussi à se faufiler dehors,
elle était sans doute blessée. S’est-elle rendue dans un hôpital ?
Chase répondit immédiatement, comme s’il avait anticipé la question. J’en doute.
Je crois qu’elle a engagé une infirmière particulière pour s’occuper d’elle. Et
aussi, qu’elle avait au moins une personne pour l’aider. Quelqu’un qui l’attendait
dans les bois la nuit de l’incendie, et qui l’a emmenée se faire soigner.
Un homme grogna derrière Spencer, mais quand celle-ci se retourna, il regardait
son propre écran. Elle reporta son attention sur le sien en frissonnant légèrement.
Quelqu’un d’autre dans les bois cette nuit-là. Ça expliquerait beaucoup de choses,
et ça collerait très bien avec leur théorie de l’existence d’un complice.
Tu crois que ce quelqu’un l’a aidée à tuer Ian Thomas et Jenna Cavanaugh ?
tapa Spencer.
Absolument, répondit Chase. Et j’ai exploré la piste de l’infirmière particulière.
Je doute qu’elle soit passée par les canaux officiels ; à mon avis, même les
fournitures qu’elle a utilisées pour soigner Alison ont dû être achetées dans le
commerce. J’ai un ami qui bosse pour la chaîne de pharmacies CVS et qui a pu
s’introduire dans la banque de données d’un paquet de points de vente de la
région. Dans le centre-ville, l’un d’eux commandait régulièrement de grandes
quantités de gaze, de bandages et de désinfectant. Mon ami a pu me trouver un
enregistrement vidéo de la personne qui venait les chercher.
Spencer bondit sur son clavier. Qui est-ce ?
Un autre ami qui bosse dans un hôpital l’a identifiée comme Barbara Rogers. Je
sais qu’elle a 55 ans, mais je n’ai pas trouvé grand-chose d’autre sur elle. Et puis,
il y a le problème des médicaments. Ali ne pouvait pas utiliser d’ordonnance, donc
quelqu’un a dû les lui procurer illégalement. A cette période, il y a eu un vol dans
la pharmacie du centre anti-brûlures William Atlantic à Rosewood, révéla Chase.
Spencer hoqueta si bruyamment qu’une femme maigre et blême, aux cheveux
blonds délavés, qui se trouvait deux tables plus loin, lui lança un regard étrange.
Tous les éléments convergeaient d’une manière terrible.
Spencer consulta sa montre. Il se faisait tard ; elle devrait probablement rentrer
chez elle. Après avoir fait promettre à Chase qu’ils se recontacteraient bientôt, elle
se déconnecta.
Alors qu’elle se levait, un rire cristallin résonna dans l’air. Spencer sursauta, mais
les autres clients avaient toujours les yeux rivés sur leur écran. La serveuse à
l’arcade sourcilière piercée s’affairait derrière le comptoir. Une fille en uniforme
FedEx faisait des mots croisés à une table.
Spencer sortit son portable, mais elle n’avait pas reçu de texto. Par la fenêtre,
elle jeta un coup d’œil vers les voies ferrées et, l’espace d’une seconde, une
silhouette fantomatique lui rendit son regard depuis l’intérieur de la gare. Le cœur
de Spencer manqua un battement. Ali ?
Un train passa. Spencer écarquilla les yeux en attendant de voir de nouveau la
fenêtre de la gare. Mais lorsque celle-ci réapparut, il n’y avait plus le moindre
visage de l’autre côté.
14
HANNA, LA PLUS COOL DES BÉNÉVOLES

Cet après-midi-là, vautrés sur le canapé chez Tom Marin, Hanna et Mike
regardaient un épisode de Parks and Recreation. Hanna avait les mains dans les
poches du sweat à capuche de son petit ami, qui réchauffait les pieds nus de la
jeune fille entre ses propres chaussettes. Derrière la porte vitrée de son bureau,
M. Marin discutait avec quelqu’un au sujet de sa campagne électorale pour le poste
de sénateur de Pennsylvanie.
On sonna à la porte. Hanna et Mike se regardèrent, les sourcils froncés. Puis
Hanna se leva et se dirigea vers le vestibule. A travers le panneau vitré, elle
aperçut Chassey Bledsoe, tirée à quatre épingles dans sa robe en soie et ses bottes
marron. Dans ses mains, la visiteuse tenait une boîte provenant d’une pâtisserie.
Hanna jeta un coup d’œil contrarié à son pantalon de yoga taché.
— Oui ? lança-t-elle en ouvrant la porte.
— Salut, Hanna, sourit Chassey. J’étais dans le coin, et j’avais à cœur de te dire
que je suis très honorée de me présenter contre toi à l’élection de la reine de mai.
Hanna fixa le paquet que tenait l’autre fille. A travers le couvercle en plastique
transparent, elle vit une vingtaine de cupcakes proprement alignés. Chacun d’eux
portait les mots CHASSEY REINE DE MAI, écrits avec du glaçage.
— Oh ! (Remarquant qu’Hanna observait les gâteaux, Chassey ouvrit la boîte.) Tu
en veux un ? Je les distribue aux électeurs.
Hanna ricana.
— Ils sont probablement pleins de germes de zona.
Chassey parut perplexe.
— Je n’ai pas de zona.
Hanna pencha la tête sur le côté.
— Dans ce cas, pourquoi as-tu manqué les cours pendant un mois ?
Chassey cligna des yeux.
— Ma mère bossait à Los Angeles, alors je l’ai accompagnée avec un prof
particulier. J’en ai profité pour aller dans un tas de spas géniaux – je parie que tu
aurais adoré.
A présent, Hanna n’avait plus du tout pitié de Chassey. Elle prit un cupcake, pépia
qu’elle était ravie de l’avoir vue et lui referma la porte au nez. Puis elle rebroussa
chemin vers le salon et donna le gâteau à Mike : pas question qu’elle le mange elle-
même.
— Son idée est complètement nulle.
Mike détacha un bout de la protection en papier et mordit goulûment dans le
cupcake.
— Elle se donne vraiment du mal pour obtenir des votes. Je pensais que tu en
ferais autant.
Hanna repoussa une mèche de cheveux par-dessus son épaule.
— J’ai été très occupée ces derniers temps.
— A faire quoi ? demanda Mike, la bouche pleine.
— Si tu tiens vraiment à le savoir, la vérité… (Hanna se laissa tomber sur le
canapé) c’est que je refuse de faire campagne contre Chassey. Si ma popularité
seule ne me permet pas de l’emporter, je ne mérite pas de gagner.
Mike la dévisagea tout en mâchant. Hanna savait que c’était un argument idiot,
mais que pouvait-elle lui dire ? Un malade mental qui pourrait bien être ton
meilleur ami Noel Kahn m’a dit que si je faisais campagne il raconterait au FBI
que ta sœur et moi avons tué une fille ?
Mike se redressa et saisit la télécommande.
— Alors, c’était comment, hier, chez le coiffeur ?
Surprise par ce changement de sujet, Hanna cligna des yeux.
— Hein ?
— Tu avais rendez-vous pour tester ton chignon du bal de promo, non ?
Ah oui, c’est vrai. Hanna avait complètement oublié.
— Euh, ça allait.
Mike se pencha vers elle et renifla ses cheveux.
— C’est drôle, tu ne sens pas les fruits comme d’habitude quand tu sors de chez
le coiffeur.
— Parce que je me suis fait un shampoing ce matin, andouille. (Hanna s’écarta de
Mike, puis consulta sa montre et se leva d’un bond.) Merde, il faut que j’y aille.
Son service au centre anti-brûlures commençait dans une demi-heure.
— Qu’est-ce que tu vas encore faire ? protesta Mike.
Hanna chercha une réponse crédible, mais rien ne lui vint à l’esprit. Saisissant
son sac, elle se dirigea vers la porte.
— Un truc pour ma mère. On se voit plus tard.
Mike la suivit jusqu’à sa voiture. Il voyait qu’elle mentait, Hanna en était sûre.
Elle s’humecta les lèvres et envisagea de lui dire la vérité, ou quelque chose
d’approchant. Mais comme elle mettait le contact, la radio de sa Prius s’alluma au
beau milieu d’un bulletin d’informations.
« La police recherche de nouveau activement les cambrioleurs qui ont dérobé
une précieuse étude de La Nuit étoilée de Van Gogh », entonna un journaliste tout
en pianotant sur un clavier – on entendait le bruit de ses doigts sur les touches.
« Les autorités ont d’abord pensé que le voleur avait agi seul, mais de récentes
découvertes laissent à penser qu’il avait un complice. »
Il poursuivit en disant que le baron Brennan, propriétaire du tableau, était l’un
des principaux donateurs de l’Art Museum de Philadelphie, ce qui augmentait
l’intérêt de cette histoire dans la région.
L’estomac d’Hanna fit la culbute. Et si les « nouveaux éléments » étaient un coup
de téléphone de « A » ? Combien de temps y aurait-il avant que celui-ci ne donne
des noms à la police ?
Hanna leva les yeux vers Mike et pinça les lèvres. Oui, elle lui mentait. Mais
c’était pour son bien.

Tout était calme et silencieux dans le hall du centre anti-brûlures lorsque Hanna
arriva un quart d’heure plus tard. Sean bondit hors de sa chaise de bureau et
traversa l’accueil pour venir à sa rencontre. Hanna ne put s’empêcher de
remarquer combien son pantalon à pinces et sa chemise à carreaux le vieillissaient.
Même son père ne s’habillait pas de façon aussi ringarde.
— Kelly n’est pas là aujourd’hui, annonça Sean, une ride de contrariété lui
barrant le front. Mais elle a dit que tu avais fait du bon boulot avec les bassins. Tu
crois que tu pourrais recommencer seule ?
Hanna haussa les épaules.
— Pas de problème.
— Génial. (Sean parut soulagé.) Merci beaucoup.
Il lui tapota le bras et regagna son bureau.
Hanna entendit un ping derrière elle. Mais quand elle se retourna, le hall était
toujours désert.
Elle se traîna jusqu’aux vestiaires des femmes, ouvrit son casier et enfila
l’uniforme rose qui avait l’avantage de posséder une grande poche sur le devant –
parfait pour y mettre un portable. Puis elle prit un seau et des bassins propres dans
le placard à fournitures.
Avant de commencer sa tournée des chambres, elle se dirigea vers le lit de
Graham. Le rideau était partiellement tiré. Les paupières du jeune homme
frémissaient, et des sons gutturaux s’échappaient de sa bouche. Penchée sur lui,
une infirmière changeait sa perfusion. Entendant quelqu’un approcher, elle leva un
regard sévère en direction d’Hanna, mais son expression s’adoucit à la vue de la
tenue de bénévole de la jeune fille.
— Il s’est réveillé ? interrogea Hanna.
— Pas encore, murmura l’infirmière. Mais je crois que ça ne tardera plus.
La main d’Hanna toucha accidentellement le pied de Graham sous le drap. Il était
froid et caoutchouteux, comme celui d’un cadavre. La jeune fille s’écarta très vite.
— Est-ce que les patients parlent parfois pendant qu’ils sont dans le coma ? Par
exemple, est-ce qu’il leur arrive de prononcer des noms ?
— En principe, non. (L’infirmière clipa une nouvelle poche au pied à perfusion,
puis dévisagea Hanna en plissant les yeux.) Comment as-tu dit que tu t’appelais ?
— Peu importe, bredouilla la jeune fille en repassant de l’autre côté du rideau.
Elle détailla le couloir bondé de victimes de brûlures, arborant des pansements
un peu partout. Il y avait à peine la place pour faire passer un fauteuil roulant entre
les lits. Une odeur d’urine et de désinfectant à la Javel planait dans l’air, et
quelqu’un gémissait toutes les quatre ou cinq secondes.
— C’est dur, hein ? lança une voix féminine.
Hanna fit volte-face. Elle était entourée de patients. L’une d’entre eux, dont le
visage tout entier disparaissait sous des bandages, leva faiblement un bras et
croassa :
— Ici.
— B-bonjour, balbutia Hanna, mal à l’aise, sans trop s’approcher de la fille.
— C’est un ami à toi ? demanda celle-ci en désignant le rideau qui cachait le lit de
Graham.
Hanna toussota.
— Plus ou moins.
— Il était vraiment en sale état quand on l’a amené, chuchota la fille. Pas du tout
comme moi qui pète la forme, ajouta-t-elle en agitant les mains au-dessus de son
corps, à la manière d’un magicien.
Puis elle partit d’un petit rire.
Hanna jeta un coup d’œil à la poche de drainage fixée à l’aine de la patiente et
détourna le regard.
— C’est bon, tu sais. Moi aussi, je trouve ça dégueu, déclara la blessée en
rentrant la poche sous ses draps. Les docteurs ont voulu me faire gober que c’était
une poche magique créée par des fées, comme si j’avais sept ans. Crois-moi, les
fées, je ne les vois que quand on me donne du Percocet.
Cette fois, Hanna ne put s’empêcher de rire.
— Moi, je n’ai jamais vu quoi que ce soit de spécial après avoir pris du Percocet,
dit-elle en feignant le regret.
— Peut-être parce que tu n’as pas le bouton également magique qui t’en envoie
plein les veines chaque fois que tu appuies dessus, répliqua la fille en brandissant un
petit interrupteur relié à un cordon et posé près d’elle sur son lit. Tu sais que
c’était un must de la collection printemps-été ?
— Ouais, j’ai lu ça dans Vogue, gloussa Hanna. Le bouton, il est signé Chanel, pas
vrai ?
— Évidemment, répondit la fille sur un ton hautain. J’ai dû me mettre sur liste
d’attente pour l’avoir, mais je mérite ce qu’il y a de mieux.
— C’est clair.
— Et tu as vu mes chaussettes Miu Miu ?
La fille sortit ses pieds de dessous les draps. En effet, le logo Miu Miu était brodé
sur le bout de ses chaussettes en cachemire qui avaient l’air incroyablement
douillettes.
— Oh ! Tu as les eues où ? demanda Hanna, impressionnée.
— C’est l’infirmier canon qui me les a offertes. Celui avec le crâne rasé, tu vois
qui c’est ?
Les yeux d’Hanna faillirent lui sortir de la tête. Elle était à peu près sûre que la
fille parlait du beau gosse sur lequel elle avait presque renversé un bassin plein
d’urine la veille.
— Vraiment ?
La fille rigola.
— J’aimerais bien. Il est craquant, non ? Les jours où c’est lui qui me fait ma
toilette au gant, je suis aux anges.
— Veinarde ! couina Hanna avant de plaquer une main sur sa bouche. Comment
pouvait-elle dire à une personne gravement brûlée qu’elle avait de la chance ?
Une sonnerie retentit dans le couloir, suivi d’un appel à l’adresse d’un des
médecins.
— Comment tu t’appelles ? demanda la fille. Je ne t’avais encore jamais vue – je
m’en souviendrais si c’était le cas. Tu es la bénévole la plus cool que j’aie
rencontrée.
— Merci. Je m’appelle Hanna.
— Et moi, c’est Kyla, Kyla Kennedy. Quand j’aurai réussi mon évasion, on pourrait
peut-être faire un truc ensemble.
Hanna haussa un sourcil.
— Ton évasion ?
— Absolument, acquiesça Kyla sur le ton de la plaisanterie. Je suis en train de
planifier une intervention des forces spéciales. Et une fois que je me serai barrée
d’ici, je deviendrai maître du monde.
Elle tendit sa main bandée. Hanna la serra prudemment et détailla son visage.
Elle devinait ses longs cils à travers les bandages, mais ne pouvait même pas dire
de quelle couleur étaient ses yeux. En tout cas, Kyla la trouvait cool, et ça lui
plaisait – d’autant que c’était réciproque.
— Hanna ? (Sean apparut au bout du couloir.) Un patient a renversé son bassin
dans la 112. Tu t’en occupes ?
Hanna poussa un gros soupir.
— Il faut que j’y aille, dit-elle à Kyla.
— Pas de souci. (La main bandée de la patiente tapota le poignet d’Hanna.) On se
voit une autre fois ?
— Bien sûr !
Alors qu’Hanna s’éloignait dans le couloir, elle entendit Kyla l’appeler. Elle se
retourna. A demi assise dans son lit, la jeune fille désignait ostensiblement
l’infirmier canon au crâne rasé qui passait près d’elle. Elle fit mine de lui donner
une tape sur les fesses, et Hanna rit si fort qu’une vieille dame allongée non loin
d’elle sursauta en poussant un petit cri.
Hanna et Kyla échangèrent un regard entendu – du moins, aussi entendu que
possible avec tous ces bandages entre elles. Puis elles s’esclaffèrent de plus belle.
15
NI PÉDALO NI VÊTEMENTS

Le même après-midi, Emily se gara sur le parking du centre commercial King


James, le cœur battant. Elle avait beau scruter l’impressionnante porte d’entrée,
elle ne voyait pas Iris l’attendre à l’intérieur comme convenu.
Elle enfonça ses ongles dans le volant. Bien sûr qu’Iris n’avait pas tenu parole.
Quelle idiote laisserait une malade mentale toute une journée dans un centre
commercial ? Mais Emily, qui ne voulait pas manquer encore le lycée, avait conclu
un marché avec son hôte le matin même : elle la déposerait au King James avant le
début des cours et la récupérerait à la fin. Entre-temps, Iris serait libre de faire ce
qu’elle voulait. Une fois qu’Emily l’aurait rejointe, elles barreraient encore deux ou
trois choses de la liste d’Iris, et celle-ci donnerait à Emily une info supplémentaire
sur Ali. Avec un peu de chance.
Iris avait immédiatement accepté. Et, après l’avoir laissée au centre commercial,
Emily avait pigé pourquoi : la station de bus Greyhound se trouvait juste au bout de
la rue. Iris s’était probablement enfuie à la seconde où Emily était sortie du
parking. Elle l’avait aidée à quitter le Sanctuaire, mais à présent, Iris n’avait plus
besoin d’Emily.
L’estomac noué, celle-ci attendit quelques minutes dans sa voiture. Il n’y avait
personne sur les bancs près de l’entrée, personne en train de fumer du côté des
cendriers métalliques. Puis la double porte s’ouvrit, et quelqu’un émergea du centre
commercial. Brièvement éblouie par le reflet du soleil sur les battants, Emily mit
une seconde à reconnaître Iris. Elle descendit sa vitre.
— Tu es là !
Iris la regarda bizarrement.
— Où je pourrais bien être ?
Emily déverrouilla la portière passager, et Iris monta. Elles se mirent en route.
Tandis qu’elles étaient arrêtées à un feu rouge, Emily jeta un coup d’œil au sac
Bloomingdale’s posé sur les genoux de l’autre fille.
— Tu as fait du shopping ?
— En quelque sorte, claironna Iris. (Elle lança quelque chose à la figure d’Emily.)
C’est pour toi.
Emily fixa l’écharpe rayée qui venait d’atterrir dans son giron. Elle portait une
étiquette Burberry.
— C’est du vrai ? s’étrangla Emily.
— J’espère bien, répondit Iris. J’en ai pris une pour ta mère, aussi.
— Iris…
Emily n’acheva pas sa phrase. Elle avait toujours rêvé d’une écharpe Burberry –
mais pas d’une écharpe volée. Pourtant, elle était touchée qu’Iris ait pensé à elle.
Et à sa mère.
— Le feu est vert, dit Iris d’une voix forte. Prends à gauche.
Emily obtempéra. Elles roulaient en direction du Delaware. Emily se tourna vers
Iris.
— On va où ?
— A Keppler Creek. J’ai envie de faire du pédalo.
Emily s’arrêta à un autre feu.
— Je ne crois pas que la saison ait déjà débuté et qu’on puisse en louer un.
Iris ricana.
— Et alors ? On n’aura qu’à le piquer.
Emily la dévisagea durement.
— Je refuse de voler un pédalo.
Iris haussa un sourcil.
— Allez, quoi. Et puis, on ne va pas le voler : juste l’emprunter un moment.
Emily éprouva une bouffée de nostalgie. A Puerto Rico, Jordan et elle avaient
« emprunté » un bateau à fond de verre, et ça avait été très facile. Du moins pour
Jordan.
Elles s’étaient embrassées pour la première fois pendant cette sortie en mer.
Jamais auparavant Emily ne s’était ainsi affichée en public avec une autre fille.
Autour d’elles, il y avait des tonnes de voiliers, de jet-skis et de yachts sur le pont
desquels des gens faisaient la fête. Pourtant, Emily ne s’était pas sentie gênée le
moins du monde.
Jordan lui manquait tant qu’elle dormait avec un des T-shirts qu’elle lui avait
prêtés durant la croisière et qui sentait encore un peu son parfum au jasmin. Elle
dut pousser un soupir rêveur, car Iris se mit à glousser.
— A qui tu penses ? Une fille ?
— Non, répondit très vite Emily.
Iris croisa les bras sur sa poitrine.
— Tu peux me raconter. Je ne vais pas te juger.
Emily sentit ses joues s’empourprer.
— D’accord. Oui, je pensais à une fille que j’ai rencontrée il y a quelques
semaines.
— Elle s’appelle comment ?
— Jordan.
Iris croisa et décroisa les jambes.
— Elle est comment ?
Emily sourit, cherchant un moyen de résumer Jordan en quelques mots.
— Elle est drôle. Et courageuse. Et super belle.
— C’est la première fille qui te plaît depuis Ali ? interrogea Iris.
Emily ralentit pour tourner.
— Non, j’ai eu une copine l’an dernier. Elle s’appelait Maya. Elle était cool mais
un peu trop exigeante.
Iris fit tourner un anneau en argent autour de son doigt.
— Exactement comme Ali, donc.
Emily eut un rire gêné, puis jeta un coup d’œil à Iris.
— Ali était exigeante avec toi ?
Iris tortilla une mèche de cheveux autour de son doigt.
— Plutôt, ouais. Elle me manipulait pour que je fasse des trucs que je n’avais pas
envie de faire.
— C’est tout à fait son genre, confirma Emily avant de se souvenir qu’elles
parlaient de deux Ali différentes.
Elles arrivèrent à un croisement en T.
— Prends à droite, ordonna Iris.
— Alors, et toi ? De qui tu es amoureuse ? demanda Emily en repensant à ce que
sa passagère lui avait dit l’autre jour.
Iris grimaça.
— Ce n’est pas très intéressant.
— Allez, insista Emily. Je t’ai raconté, moi.
Elles dépassèrent plusieurs maisons avant qu’Iris ne se décide à dire doucement :
— Il s’appelle Tripp.
Emily acquiesça. Retrouver Tripp était l’une des choses qui figuraient sur la liste
d’Iris.
— Lui aussi, il séjournait au Sanctuaire, poursuivit Iris. On était très bons amis,
et notre relation prenait une tournure romantique au moment où on l’a renvoyé
chez lui. Il m’a promis de me rendre visite tous les samedis, mais il n’est jamais
venu. Et on n’a pas le droit de téléphoner ou d’envoyer des mails depuis le
Sanctuaire. Donc, je n’ai aucune idée de l’endroit où il peut être. Je n’ai plus jamais
eu de nouvelles. (Elle renifla bruyamment.) En même temps, qui a envie de sortir
avec une cinglée ?
— Du coup, tu ignores ce qu’il est devenu ?
— Complètement. (Iris noua nerveusement l’écharpe qu’elle destinait à la mère
d’Emily.) C’est pour ça que je veux le retrouver. Il me doit une explication.
Emily s’arrêta à un stop et attendit que deux filles qui promenaient un caniche
aient fini de traverser.
— Pourquoi t’a-t-on envoyée au Sanctuaire ? demanda-t-elle en choisissant
soigneusement ses mots.
Iris ricana.
— C’est évident, non ? dit-elle en agitant les mains au-dessus de son corps frêle et
osseux. Je suis anorexique. Parfois, je passe plusieurs jours d’affilée sans rien
avaler.
Emily cligna des yeux.
— Et ça t’aide d’être là-bas ?
Iris haussa les épaules.
— Parfois oui, et parfois non. Mon psy est persuadé que je m’affame pour attirer
l’attention. Mon père s’est barré quand j’étais toute petite. Ma mère a dû faire
différents boulots pour payer les factures, puis elle s’est mise à sortir avec un tas
de types tous pires les uns que les autres. Elle n’avait plus de temps à me
consacrer. C’est vrai que, plus je maigrissais, plus elle s’inquiétait pour moi. Mais à
force de me déshydrater, j’ai fini à l’hosto. Le docteur a mis au point tout un
programme pour me retaper, et ma mère a tenté de me soutenir un moment, mais
ça n’a pas duré. Au final, elle m’a expédiée au Sanctuaire. (La jeune fille prit une
grande inspiration.) Ma maison loin de la maison.
— C’est elle qui paie tes frais de séjour ? s’enquit Emily.
Iris eut un sourire en coin.
— Son nouveau mec. Il est pété de thunes. J’ai de la chance, hein ?
Emily se rendait bien compte qu’Iris essayait de la faire rire, mais ce n’était pas
vraiment drôle. Par comparaison avec la mère d’Iris, elle se sentait très
reconnaissante d’avoir une famille comme la sienne. Et si, au lieu de lui apporter
des glaces et des livres de contes quand elle avait été opérée de l’appendicite en 6e,
sa mère l’avait considérée comme un fardeau et s’était débarrassée d’elle en la
plaçant quelque part ? Même quand ses parents l’avaient expédiée dans l’Iowa
après avoir appris son homosexualité, ils s’étaient très vite ressaisis et avaient
imploré son pardon.
Sur le bord de la route, un panneau en bois annonçait PARC DE KEPPLER
CREEK. Emily se gara sur le parking et coupa le moteur. Un lac scintillait dans le
lointain, mais personne ne s’y baignait : l’eau devait être encore trop fraîche en
cette saison. La guérite de location était fermée, et il n’y avait pas le moindre
pédalo en vue. Sur la berge d’en face, quelques pêcheurs solitaires en veste de
flanelle à carreaux fixaient leur canne. Iris descendit de voiture et balaya la scène
du regard.
— C’est nul, marmonna-t-elle. Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant ?
Emily se dirigea vers l’abri où les pédalos devaient être entreposés pendant la
basse saison, mais celui-ci était fermé à clé.
— Tu as une autre idée ?
Pas de réponse. Quand Emily se retourna, Iris était debout sous un grand chêne
aux branches encore nues. Elle avait une expression étrange et le regard lointain.
— Qu’y a-t-il ? demanda Emily en la rejoignant.
— Quand j’étais beaucoup plus jeune, je venais ici avec mes amies d’école. Et du
temps où Ali était au Sanctuaire, elle m’a raconté qu’elle faisait ça aussi.
— Ah bon ? s’étonna Emily.
Ça n’avait pas de sens : les DiLaurentis possédaient bien des kayaks, mais ils les
utilisaient à Pecks Pond, qui se trouvait beaucoup plus près de Rosewood. Pourtant,
Iris acquiesça.
— Elle adorait cet endroit. Elle disait qu’elle avait hâte d’y retourner dès sa
sortie de l’hôpital.
Emily enfonça le bout de sa chaussure dans une touffe d’herbe sèche.
— Tu crois qu’elle est réellement venue ?
— J’en suis sûre. (Iris s’adossa au tronc du chêne.) Elle avait tout prévu. Nous
n’avions pas le droit de regarder la télé au Sanctuaire, mais nous entendions des
choses. Même les infirmières voulaient savoir ce qui était arrivé à la sœur
assassinée de la pauvre Courtney DiLaurentis. L’une d’elles avait une radio
portable ; quand la nouvelle de l’arrestation de Ian Thomas est tombée, on s’est
tous rassemblés autour de son bureau. Ali avait l’air tout excitée, et elle n’arrêtait
pas de regarder sa montre en répétant : « Mes parents vont venir me chercher, je
le sais. Ils ne tarderont plus, et je pourrai aller au parc de Keppler Creek. » On ne
comprenait pas comment elle pouvait être aussi sûre qu’elle allait sortir.
— Moi, je peux le deviner, intervint Emily. Les parents d’Ali l’avaient fait interner
parce qu’ils craignaient qu’elle n’ait tué sa sœur – ce qui, bien entendu, était le cas.
Mais en apprenant l’arrestation de Ian, ils ont cru qu’ils avaient fait une terrible
erreur.
— Logique, acquiesça Iris. Ali semblait ravie que Ian ait été arrêté. Sur le coup,
j’ai cru qu’elle était contente qu’on ait résolu le meurtre de sa sœur. En fait, elle se
réjouissait que quelqu’un porte le chapeau à sa place.
— Attends un peu. (Une bourrasque projeta les cheveux d’Emily devant sa
figure.) Tu n’étais pas au courant qu’Ali avait tué Courtney ?
Iris la dévisagea comme si elle était folle.
— Bien sûr que non ! (Elle se retourna vers le chêne et fit sauter un morceau
d’écorce avec l’ongle de son pouce.) Bref, ses parents ont débarqué ce jour-là,
comme elle l’avait prédit. Pendant qu’ils signaient ses papiers de sortie, Ali est allée
rassembler ses affaires dans notre chambre, et elle a encore parlé de Keppler
Creek : « C’est génial, je vais enfin pouvoir aller là-bas et revoir mon meilleur ami
dans tout l’univers. J’ai tellement hâte ! »
Un frisson parcourut l’échine d’Emily. Son meilleur ami dans tout l’univers.
— Elle venait retrouver un garçon ici. Son copain ?
— Je crois.
— Donc, ce n’était pas un patient du Sanctuaire, mais quelqu’un de l’extérieur.
Les commissures des lèvres d’Iris frémirent.
— Bien vu, Sherlock. Tu as raison : c’était quelqu’un de l’extérieur. Il lui rendait
visite tout le temps. Je te parie que c’est lui qui a gravé ça.
La jeune fille s’écarta du chêne et désigna quelque chose sur le tronc. J’M ALI D,
avait inscrit quelqu’un dans un cœur, avec une date dessous – un jour de novembre
de l’année précédente, peu après l’arrestation de Ian.
Emily eut l’impression d’étouffer. Elle aussi, autrefois, elle avait gravé les
initiales d’Ali sur un arbre. Dommage que le mystérieux petit ami n’ait pas ajouté
les siennes.
Emily toucha les lettres puis regarda autour d’elle en quête de caméras de
surveillance braquées sur les toilettes ou le snack-bar voisin. Malheureusement, il
n’y en avait pas. Les retrouvailles d’Ali et de son petit ami n’avaient pas été filmées.
Pourtant, elles avaient bel et bien eu lieu. Qui était donc ce garçon ? Était-il devenu
le complice d’Ali, le nouveau « A » ?
Emily agrippa la main d’Iris.
— Dis-moi son nom, je t’en supplie.
Iris parut tiraillée entre deux envies contradictoires. Durant quelques secondes,
elle sembla sur le point de répondre, puis elle se dégagea et s’élança vers la berge.
— Hé, je sais ce qu’on peut faire puisqu’il n’y a pas de pédalo, lança-t-elle par-
dessus son épaule. On peut se baigner à poil !
Sur ce, elle commença à se déshabiller, ôtant d’abord son T-shirt, puis ses
chaussures et ses chaussettes, et enfin son jean qui était en réalité celui d’Emily.
Ses bras et ses jambes étaient tout blancs, et ses vertèbres saillaient dans son dos.
— Iris ! protesta Emily en lui courant après. (Elle dut faire un écart pour éviter le
tas de vêtements que l’autre fille avait abandonnés derrière elle.) Tu vas attraper
la mort !
Mais Iris avait déjà plongé dans le lac. Elle refit surface en hurlant à cause du
froid, puis éclata de rire.
— Allez, viens ! appela-t-elle. C’est vivifiant !
Emily la fixa un instant, puis se retourna pour jeter un coup d’œil au cœur gravé
dans l’écorce du chêne. Elle était très excitée d’avoir découvert quelque chose de
nouveau au sujet d’Ali. L’aveu d’Iris lui donnait envie de se montrer charitable – et
audacieuse. Alors, elle fit passer son pull par-dessus sa tête, se débarrassa de son
jean et pénétra dans l’eau glacée, sans se soucier de savoir si les pêcheurs les
mataient ou non.
Quelque chose remua entre les arbres. Emily se figea, et une chair de poule lui
parcourut le corps.
— Ali ?
Le mot parut se changer en glace en franchissant ses lèvres. Mais quand elle y
regarda de plus près, la forêt était déserte. La personne qui les observait avait
disparu.
16
LES GRANDS ESPRITS SE RENCONTRENT

Le mardi soir, Spencer était assise à la table de la cuisine avec Amelia, leurs
livres de classe ouverts devant elles et la radio diffusant de la musique classique en
sourdine. Spencer aimait faire ses devoirs là, et il s’était révélé qu’Amelia aussi, de
sorte que la table de la cuisine était devenue un territoire âprement disputé en fin
d’après-midi.
Un message instantané apparut sur l’ordinateur portable de Spencer. C’était
Chase. Salut, Britney.
Spencer sourit. En fin de compte, ce surnom ne lui déplaisait pas. Elle hésita
néanmoins avant de répondre. C’était une chose d’enfreindre la règle du « pas
d’Internet » sur une connexion ultra-sécurisée, mais « A » espionnait probablement
son portable depuis des mois.
Spencer se leva d’un bond et fonça dans le bureau de sa mère, une alcôve située
derrière le garde-manger. Un site de recettes véganes s’affichait sur l’ordinateur
de Mme Hastings. Spencer en sortit et se connecta sur la messagerie instantanée
avec le pseudonyme RufusEtBéatrice, que sa mère utilisait pour la prévenir que le
dîner était prêt. Elle trouva MoucheSurLeMur, l’ajouta à ses contacts et fit savoir
que c’était Britney qui était en ligne, mais qu’elle utilisait le compte de sa mère au
lieu du sien.
Au bout d’un moment, un nouveau message de Chase apparut. Deux choses.
Premièrement, j’ai contacté Billy Ford pour voir s’il avait parlé avec Alison avant
son arrestation.
Spencer faillit en laisser tomber sa bouteille d’eau de coco. Billy Ford était
l’homme qu’on avait accusé du meurtre de leur Ali – un des ouvriers qui avaient
creusé le trou au fond duquel le corps de l’adolescente avait été découvert. Les
gens pensaient que c’était lui, « A ». La police avait trouvé des photos de Spencer et
de ses amies sur l’ordinateur portable dans son camion. Mais c’était la véritable Ali
qui les avait mises là.
Il t’a raconté quelque chose d’intéressant ? demanda Spencer. Si ses souvenirs
étaient exacts, Billy Ford avait dit aux flics que la seule fois où il avait vu Alison – ou
plutôt Courtney –, c’était quand il avait participé à la construction du belvédère des
DiLaurentis, pendant leur année de 5e. Il ne savait absolument pas comment la
véritable Ali avait pu implanter ces fichiers dans son ordinateur.
Il m’a dit que quelques jours avant qu’on ne découvre les photos
[3]
compromettantes dans son camion, quelqu’un de chez Geek Squad est venu
sonner à sa porte pour lui proposer un scan de sécurité gratuit. Cette personne a
peut-être aidé Alison à le piéger.
Les yeux de Spencer se mirent à briller.
C’était un garçon ou une fille ?
Un garçon, d’après lui. Mais il s’en souvient à peine. Il ne pourrait pas
l’identifier.
Spencer posa la tête sur le bureau de sa mère. Encore une impasse.
Il y eut un nouveau ping. Deuxièmement, écrivit Chase, je viens de recevoir des
photos intéressantes d’Ali et de sa sœur quand elles étaient plus jeunes. Peut-être
qu’elles contiennent un indice.
Spencer regarda par-dessus son épaule pour s’assurer qu’Amelia ne l’observait
pas depuis la cuisine.
Tu les as trouvées où ? tapa-t-elle.
Si tu savais tout ce qu’on peut t’envoyer quand tu tiens un blog de théories de
la conspiration ! Je reçois des tas de trucs bizarres sur des tonnes de sujets
différents. Les photos viennent d’un expéditeur anonyme, mais je pense qu’elles
sont authentiques. C’est excitant, non ?
Spencer garda une gorgée d’eau de coco dans sa bouche quelques instants,
comme si elle voulait se gargariser avec. Chaque fois que quelqu’un faisait quelque
chose de manière anonyme, elle pensait tout de suite que c’était « A ». Mais
pourquoi le maître chanteur aurait-il envoyé des photos des jumelles DiLaurentis à
un blog de théories de la conspiration ?
Très excitant, répondit-elle. Et elle le pensait. Pas juste de trouver de nouveaux
éléments, mais d’en discuter avec quelqu’un que ça intéressait autant qu’elle. Et
pas n’importe qui, mais un garçon drôle, intelligent et un peu mystérieux. Ce qui ne
voulait pas dire que Spencer avait le béguin pour lui.
Bon, d’accord : peut-être un peu.
Mais ce Chase l’intriguait. Toutes les recherches qu’il avait faites sur Ali, son
histoire tragique de harcèlement, la façon dont il tournait ses phrases pendant leurs
discussions sur Internet – car ils en avaient eu des tas d’autres depuis la première,
et pas seulement au sujet d’Ali. La veille au soir, il avait employé l’expression « si ça
ne tenait qu’à moi », que Spencer trouvait adorablement désuète.
Oui, Chase était génial… et il voulait arrêter Ali presque autant qu’elle. Spencer
avait l’impression qu’ils formaient un couple de super héros justiciers, connectés
l’un à l’autre par Internet. Il devait bien y avoir une photo de Chase quelque part en
ligne, non ? Mais Spencer avait eu beau fouiller pendant des heures, en basant ses
recherches sur son histoire de harcèlement ou sur l’assistance que le jeune homme
avait pu fournir à la police, elle n’avait rien trouvé du tout. Si elle avait connu son
nom de famille, ça aurait sans doute aidé.
Elle devait le rencontrer.
Fixant l’écran de l’ordinateur de sa mère, Spencer prit une grande inspiration.
J’ai très envie de les voir, écrivit-elle. Mais je ne veux pas que tu me les envoies
[4]
par Internet. Tu crois qu’on pourrait se rencontrer IRL ? C’était peut-être
dangereux de révéler son visage, mais elle était prête à courir ce risque.
Le curseur de la messagerie instantanée continua à clignoter dans le vide sans
qu’aucun nouveau message apparaisse. Les joues de Spencer s’empourprèrent. Elle
se sentait comme la fois où, pendant leur année de 5e, Ali et elle avaient fait un
concours pour savoir laquelle des deux parviendrait à embrasser le plus grand
nombre de garçons plus âgés qu’elles. Spencer était allée voir Oliver Nolan, le
champion d’aviron de l’école préparatoire Saint-Francis, et lui avait réclamé un
baiser, mais il avait refusé tout net. Ali, qui avait observé toute la scène, avait ri à
en perdre haleine.
On frappa à la porte d’entrée. Spencer se leva d’un bond, traversa la cuisine et le
vestibule en courant et regarda par la fenêtre latérale. Emily se tenait sous le
porche. Sa Volvo était garée le long du trottoir, et Spencer distinguait la tête blonde
d’Iris dans le siège passager.
— Qu’y a-t-il ? chuchota-t-elle en ouvrant la porte.
Emily vérifia à droite et à gauche. Puis elle entraîna Spencer dans le couloir et
jusqu’à la salle de bains du rez-de-chaussée. Elle referma derrière elle et fit couler
l’eau du lavabo à fond.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Spencer, les sourcils froncés, en regardant le
reflet de son amie dans le miroir. Et Iris ?
— Ça ira, lui assura Emily. Je veux juste être certaine que personne ne peut nous
entendre. Je viens de découvrir qu’Ali avait bien un petit ami pendant son séjour au
Sanctuaire, quelqu’un de l’extérieur. Ils se sont retrouvés dès qu’elle est sortie de
la clinique après l’arrestation de Ian. Dans le parc de Keppler Creek, quelqu’un a
gravé « J’M ALI D » et une date de l’année dernière sur le tronc d’un arbre.
— Le parc de Keppler Creek ? répéta Spencer en s’appuyant au lavabo. C’est
quasiment dans le Delaware !
Emily se mordilla le pouce.
— Je sais. Le garçon habitait peut-être là-bas. Ali a dit à Iris que c’était son
meilleur ami dans tout l’univers. Et s’il était aussi son complice ?
Spencer songea à ce que Chase venait de dire au sujet de Billy Ford : le soi-disant
employé de Geek Squad qui avait implanté les photos dans son ordinateur était un
garçon.
— Elle ne t’a pas dit comment il s’appelait ?
— Non. Mais peut-être qu’il nous déteste autant que la véritable Ali. Peut-être
qu’il nous en veut de l’avoir envoyée au Sanctuaire pendant que Courtney restait
libre. On dirait bien qu’on recherche un garçon, pas vrai ?
— Donc, ça pourrait être Jason. Ou Wilden. Ou… Attends un peu.
Spencer sortit en trombe de la salle de bains, monta dans sa chambre et se laissa
tomber à quatre pattes pour récupérer la feuille de papier qu’elle avait fourrée
dans une boîte cadenassée sous son lit. Elle redescendit l’escalier à toute vitesse et
déroula la liste sur le bord du lavabo, puis barra tous les noms de filles qui y
figuraient. Jason et Wilden étaient les suspects suivants.
— S’il était fâché que la véritable Ali ait été enfermée, ça voudrait dire qu’il la
connaissait avant que Courtney ne prenne sa place, non ? murmura Emily. Du coup,
Jason, ça pourrait coller… mais je ne l’imagine pas tuer pour Ali.
— Même chose avec Wilden, dit Spencer à voix basse. Il déteste Ali, d’autant
qu’elle lui a foutu la honte l’an dernier en révélant ses origines amish.
Emily acquiesça.
— Il ne voulait vraiment pas qu’on sache d’où il venait. S’il était le complice d’Ali,
il ne l’aurait pas laissée m’envoyer à Lancaster pour le découvrir.
Spencer traça un point d’interrogation à côté du nom de Jason et barra celui de
Wilden. Puis Emily et elle regardèrent le reste de la liste. Graham. Noel.
Spencer jeta un coup d’œil au visage blême d’Emily dans le miroir.
— Tu as parlé à Aria récemment ? lui demanda-t-elle tout bas.
— Elle ne répond pas quand je l’appelle. (Emily déglutit.) Je crois qu’elle nous en
veut de soupçonner Noel.
— Oh, je culpabilise, avoua Spencer en baissant le nez. Mais…
Elle n’acheva pas sa phrase : elle avait trop de mal à ordonner ses pensées.
Depuis quelques jours, elle se repassait mentalement tous ses souvenirs de Noel, et
elle avait relevé quelques détails inquiétants.
Par exemple, le jour après que Tabitha était tombée du toit de leur hôtel, les filles
s’étaient réunies dans la chambre de Spencer pour discuter de ce qu’elles devaient
faire. Pendant qu’elles paniquaient, Spencer avait entendu du bruit dans le couloir.
Par le judas, elle avait vu Noel debout devant la porte, en train de fixer l’écran de
son téléphone. Elle avait ouvert brusquement et l’avait foudroyé du regard.
— Je peux t’aider ?
— Oh ! (Noel avait eu l’air surpris.) Je voulais juste voir si Aria était là pour
l’emmener déjeuner.
Aria s’était hâtée de rejoindre Noel dans le couloir, et la conversation en était
restée là. Sur le coup, Spencer n’avait pas tiqué : elle s’était juste réjouie que Noel
n’ait rien entendu d’important. Mais si elle s’était trompée ? Ou s’il savait déjà de
quoi les filles étaient en train de parler parce qu’il avait assisté à la scène la nuit
précédente ?
— Et toi, tu as trouvé quelque chose ? chuchota Emily.
Spencer redressa le dos.
— Si Ali a bien échappé à l’explosion, il est possible qu’elle ait engagé une
infirmière particulière pour la soigner. J’ai le nom d’une femme ; j’essaie de
découvrir où elle habite pour lui demander ce qu’elle sait.
— Ouah, souffla Emily, épatée. Comment tu as eu cette idée ? Et comment tu as
fait pour identifier l’infirmière ?
— Oh, tu sais, répondit Spencer de manière évasive en pliant et dépliant l’essuie-
mains.
Elle imaginait la réaction d’Emily si elle lui disait qu’elle correspondait avec un
blogueur branché théories de la conspiration. Tu es folle ? C’est dangereux !
— Tu crois qu’Ali sait que tu la cherches ? demanda Emily à voix basse.
Spencer prit une bougie parfumée et la reposa.
— J’espère que non.
Emily jeta un coup d’œil à sa montre Nike.
— Je ferais mieux d’aller rejoindre Iris avant qu’elle décide de s’en aller sans moi.
Mais au moins, on progresse.
— Il ne faut pas mollir, acquiesça Spencer.
Elle raccompagna Emily jusqu’à la porte, l’esprit en ébullition. Alors qu’elle tirait
le verrou derrière son amie, le ping bien reconnaissable d’un message instantané
résonna dans le couloir. Spencer revint en courant vers le bureau de sa mère.
L’écran clignotait. Chase avait répondu.
D’accord, Britney. On peut se voir. Le musée Mütter, dans une heure ?
Spencer poussa une exclamation triomphante. Après avoir confirmé sa présence
au rendez-vous, elle referma la messagerie instantanée et sortit dans la cuisine
avec un sourire immense sur le visage. Amelia grimaça.
— Tu as l’air drôlement contente. Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Rien du tout, aboya Spencer en s’éloignant d’un pas dansant.
Mais son estomac papillonnait. D’accord, peut-être qu’elle était contente de
rencontrer Chase. Un tout petit peu.

Trois quarts d’heure plus tard, Spencer mettait des pièces dans un parcmètre de
la 21e Rue et se dirigeait vers la bâtisse de pierre brune située un peu plus loin...
MUSÉE MÜTTER DES CURIOSITÉS MÉDICALES, était-il écrit sur un panneau à
l’ancienne. Spencer l’avait visité deux ans auparavant avec sa classe de sciences
naturelles, et elle avait failli vomir plusieurs fois. Non seulement l’endroit empestait
le formol, mais on pouvait y admirer une collection de divers objets que des gens
avaient avalés, ainsi qu’un énorme appareil digestif humain dans un bocal. Ce
n’était pas du tout son truc.
Spencer enfonça sur sa tête une perruque blonde à la Britney Spears, tout à fait
de circonstance, et chaussa une paire de Ray-Ban. Les guides la dévisagèrent
comme si elle était folle, mais elle paya son entrée la tête haute.
Le musée occupait essentiellement une grande salle contre les murs de laquelle
étaient exposées les différentes pièces. Un couple observait les squelettes
suspendus. Une vieille dame examinait le plus grand côlon du monde. Il semblait
évident que « A » ne se trouvait pas ici, mais… et Chase ? Spencer lorgna un
vieillard voûté qui regardait les jumelles siamoises conservées dans du formol avec
un sourire lubrique. Son estomac se noua.
— Euh, coucou.
Spencer sursauta et fit volte-face. Un grand jeune homme aux cheveux bruns
ébouriffés, à la mâchoire carrée, aux épaules larges et aux longs membres
dégingandés se tenait près du vigile. Il ôta ses lunettes de soleil, révélant des yeux
verts au regard perçant.
— Je suis Chase, se présenta-t-il. Et toi ?
Spencer s’approcha de lui comme dans un rêve. Chase avait des sourcils épais et
expressifs, ainsi qu’un corps athlétique sous son T-shirt et son pantalon en toile à
poches multiples. Quand il lui sourit, tout son visage s’éclaira.
— S-salut, bredouilla Spencer, qui se sentait ridicule tout à coup. Je suis, euh,
Britney, dit-elle en grimaçant et en désignant sa perruque.
— Ravi de te rencontrer, dit Chase en lui tendant la main.
— De même, répondit Spencer, sa main la picotant là où Chase venait de la
serrer.
Ils se dévisagèrent pendant quelques instants. Spencer se réjouit de porter une
minirobe en soie imprimée qui mettait en valeur ses longues jambes. Elle ne
parvenait pas à s’arracher à la contemplation des biceps de Chase. Il semblait être
le genre de mec capable de la soulever et de la faire tourner au-dessus de sa tête
sans verser une seule goutte de transpiration.
Puis Chase grimaça, et Spencer gloussa nerveusement.
— Désolé, dit le jeune homme. En principe, je ne donne pas rendez-vous à des
inconnues.
— Je sais. Moi non plus.
Ils s’assirent sur un banc près de la boutique de souvenirs. Chase regardait
Spencer comme si elle était la seule chose intéressante dans la pièce – voire au
monde. Quand le téléphone du jeune homme vibra, Spencer eut un sourire gêné et
s’écarta de lui. Chase baissa les yeux vers l’appareil, frémit et se mit à taper une
réponse.
— Pardon, marmonna-t-il en inclinant l’écran de telle façon que Spencer ne pût
pas lire ce qu’il écrivait. J’en ai juste pour une seconde.
— Pas de problème. Une urgence sur ton blog ? suggéra Spencer.
— Plus ou moins, murmura Chase.
Son message envoyé, il glissa le téléphone dans sa poche et détailla de nouveau
Spencer, depuis sa perruque blonde jusqu’à ses bottes Loeffler Randall à bout
pointu. Puis il toucha le bracelet en argent qu’elle portait.
— Très joli.
— Oh, merci. C’est ma mère qui me l’a offert, dit Spencer en le faisant tourner
autour de son poignet. Il vient de chez Prendergast.
— Dans Walnut Avenue ? interrogea Chase. J’y achetais tout le temps des trucs
pour ma petite amie.
Spencer lui lança un petit regard.
— Vous êtes toujours ensemble ?
— Non, grimaça Chase en enveloppant ses genoux de ses mains. C’est fini depuis
un bail. Avant, euh, cette affaire de harcèlement.
Spencer acquiesça très vite. A en juger par son expression, Chase n’avait aucune
envie de parler de ça. Elle ne pouvait pas lui en vouloir : elle non plus, elle n’aimait
pas parler de ce qu’Ali lui avait fait.
— Et toi ? fit Chase. Tu sors avec quelqu’un ?
Spencer examina ses pieds.
— J’avais un petit ami récemment, mais.
Soudain, elle se surprit à raconter toute son histoire avec Reefer. Et tandis
qu’elle parlait, elle réalisa que son ex ne lui manquait déjà plus autant : ces derniers
jours, elle avait eu trop de préoccupations pour penser à lui.
— Ça craint, déclara Chase quand Spencer eut terminé. Ce type est vraiment un
idiot d’avoir plaqué quelqu’un comme toi, mademoiselle Britney.
Spencer tortilla une mèche de cheveux artificiels autour de son doigt.
— Le pire dans cette rupture, c’est qu’elle arrive juste avant mon bal de promo,
et que je n’ai personne d’autre à inviter. Je vais devoir y aller seule ; ça me déprime
d’avance.
— Quel salaud, dit Chase en s’agitant sur le banc.
Spencer leva les yeux vers lui et vit son petit sourire plein d’espoir. Une idée
jaillit dans son esprit. Et si elle lui demandait d’être son cavalier ? Il devait avoir
l’air super classe en smoking. Non, c’était de la folie. Ils venaient à peine de se
rencontrer.
Bzzzz. Le téléphone de Chase vibrait de nouveau. Cette fois, le jeune homme se
leva et s’éloigna de quelques pas avant de consulter l’écran et de répondre.
Lorsqu’il eut terminé, il avait repris une attitude toute professionnelle.
— Bref. J’ai apporté les photos que tu voulais voir, dit-il en sortant de sa poche
trois tirages sur papier brillant qu’il tendit à Spencer.
Le premier montrait des jumelles blondes d’environ cinq ans, vêtues de
salopettes violettes identiques et portant des rubans roses dans les cheveux. Toutes
deux souriaient à l’appareil. Spencer crut reconnaître Ali dans le visage de chacune
des deux – impossible de dire qui était qui.
— Je crois que celle-là a été prise quand les DiLaurentis habitaient dans le
Connecticut, expliqua Chase. Elle ne nous apprend pas grand-chose sur l’affaire qui
nous préoccupe, à part que les jumelles ne se sont pas toujours détestées. (Il
renifla.) Elles avaient l’air complètement marteau, non ? D’un autre côté, les
parents devaient être gratinés aussi. Comment ont-ils pu ne pas remarquer que
leurs filles avaient échangé leur place ?
— Carrément, marmonna Spencer, se demandant comment Chase réagirait en
apprenant que ces jumelles « marteaux » étaient ses demi-sœurs.
Elle passa à la photo suivante, qui lui arracha un hoquet de surprise. Elle la
connaissait bien. Deux filles blondes se tenaient dans le jardin des DiLaurentis, à
Rosewood. Ali – ou était-ce Courtney ? – faisait face à l’appareil, tandis que l’autre
(dont Spencer et ses amies avaient cru un moment qu’il s’agissait de Naomi Ziegler)
lui tournait le dos. Jenna Cavanaugh était avec elles, l’air innocent et vaguement
apeuré.
Du temps où elle tourmentait Spencer et les autres sous le pseudonyme de « A »,
la véritable Ali avait envoyé cette photo à Emily avec un message disant : Une de
ces choses n’est pas à sa place. Dépêche-toi de découvrir laquelle, sinon… Elles
n’avaient jamais compris pourquoi. Peut-être pour faire accuser Jenna – qui était
morte peu de temps après, sans doute parce qu’elle en savait trop.
Spencer leva les yeux.
— Tu comptes les publier sur ton blog ?
Chase secoua la tête.
— Je ne publierai rien tant que je n’aurai pas de preuves.
— J’aimerais vraiment savoir qui te les a envoyées. Il n’y avait pas de message
avec ? Rien qui puisse te permettre de deviner leur provenance ? insista Spencer.
Chase haussa les épaules.
— Non.
Spencer frissonna. Était-ce encore un coup de la véritable Ali ? Et, si oui,
pourquoi ? Voulait-elle provoquer Spencer et ses amies ? Leur montrer à quel point
elle était invincible et insaisissable ?
Spencer passa à la dernière photo. Là encore, Ali faisait face à l’appareil. Elle
semblait un peu plus âgée, presque autant que la fille qu’elles avaient rencontrée
l’année précédente, et elle portait un pyjama blanc. Elle se tenait debout dans la
salle commune du Sanctuaire – Spencer reconnaissait les découpages de papier
multicolore sur les murs. Il y avait quelqu’un près d’elle, mais la main levée d’Ali
masquait son visage. S’agissait-il d’un autre patient ? De son petit ami ? De son
complice ?
Le téléphone de Chase vibra de nouveau. Le jeune homme composa une réponse
et le rangea.
— Désolé, mais je dois y aller.
— Déjà ? lâcha Spencer spontanément.
Chase parut surpris par sa réaction.
— T-tu… Tu voudrais qu’on passe un peu plus de temps ensemble ? demanda-t-il
avec une note d’espoir dans la voix.
Spencer acquiesça très vite, avec l’impression d’être une idiote désespérée.
— Pour parler de l’affaire Ali, évidemment, se hâta-t-elle de préciser. Tes idées
sont excellentes.
L’espace d’une seconde, Chase parut presque déçu, puis il sourit.
— Volontiers. Ça me plairait beaucoup.
Il tendit la main à Spencer, mais celle-ci l’attira vers lui pour l’étreindre. Il sentait
le cuir et le déodorant aux agrumes. Elle dut se retenir de lui passer les doigts dans
les cheveux.
Chase s’écarta d’elle, la dévisagea et lui caressa la joue du pouce. Un picotement
délicieux parcourut la colonne vertébrale de Spencer.
— La prochaine fois, tu me diras peut-être qui tu es vraiment, mademoiselle
Britney, la taquina-t-il.
Puis il se détourna et sortit du musée, ses baskets ne faisant presque aucun bruit.
Spencer le suivit à quelques pas de distance tandis qu’il remontait la rue latérale
et tournait à droite dans Market Avenue. Lorsqu’il eut disparu, elle se laissa tomber
sur les marches d’un bâtiment, comme en pâmoison. Ce garçon était fabuleux.
Crac. Un bruit se fit entendre de l’autre côté de la rue. Spencer se redressa
brusquement, tous les sens en alerte. Le soleil dessinait un camaïeu d’ombre et de
lumière sur le sol. Une bouteille de Coca light vide roula sous une voiture. Un
visage apparut derrière la vitre d’une camionnette sur la droite de Spencer, mais
quand celle-ci se retourna, il n’y avait personne.
Lorsqu’elle entendit un ping, la jeune fille ne fut guère étonnée. C’était son vieux
portable : elle venait de recevoir un message dans sa boîte mail du lycée. Et même
si le message en question ne venait pas de « A », elle ouvrit de grands yeux alarmés
en le lisant.

Spencer, j’ai encore quelques questions à vous poser. Je passerai chez vous
demain à 16 heures. Merci d’accuser réception.
Cordialement,
Jasmine Fuji.

L’index de Spencer hésita au-dessus du bouton « Répondre ». Puis la jeune fille


ravala la boule qu’elle avait dans la gorge et appuya sur « Effacer ».
17
ET LA GAGNANTE EST…

Le mercredi matin, trois jours avant leur bal de promo, tous les lycéens de
l’Externat de Rosewood se tenaient rassemblés dans l’auditorium. Les filles
envoyaient des textos ou jouaient à Plants vs. Zombies. Près de la sortie de gauche,
des membres du club de théâtre refaisaient un duel de Macbeth, qu’ils avaient joué
en public le mois précédent.
Au-dessus de la scène, une bannière annonçait ÉLECTION DU ROI ET DE LA
REINE DE MAI. Les deux couronnes dorées d’aspect ancien, incrustées de fausses
pierreries, qui avaient ceint le front des monarques précédents attendaient sur une
table avec les sceptres que le couple élu devait porter pendant le bal. Le vote avait
eu lieu le matin même, et les voix avaient été comptées immédiatement. A présent,
les élèves étaient réunis pour l’annonce des résultats.
Hanna était assise sur scène avec les autres candidats, son cœur battant à un
milliard de kilomètres-heure. Elle balaya du regard la salle qui se remplissait. Où
diable était Mike ? Il n’allait quand même pas rater ça ! Elle l’avait vu le matin
avant le début des cours, donc elle savait qu’il n’était pas malade.
Hanna jeta un coup d’œil à Chassey Bledsoe, assise deux sièges plus loin. La
jeune fille gratifiait la foule de sourires aimables et pleins d’espoir. Lorsqu’elle
tourna la tête vers Hanna, celle-ci vit que ses yeux brillaient.
— Toi aussi, tu as hâte de connaître les résultats ? lança Chassey d’une voix qui
tremblait légèrement.
Pour toute réponse, Hanna haussa les épaules. L’angoisse l’étranglait. Elle n’avait
pas fait campagne, et cela lui pesait beaucoup. Si Chassey gagnait, s’en remettrait-
elle un jour ?
Noel, qui était assis de l’autre côté d’Hanna, étendit les bras derrière sa tête et
bâilla bruyamment. Hanna se tourna vers lui.
— Tu n’as pas l’air bien nerveux.
Le jeune homme haussa les épaules à son tour.
— Ce n’est pas aussi important pour nous les mecs. (Puis il devint sérieux.) Au
fait. Aria est bizarre en ce moment. Tu ne saurais pas ce qu’elle a, par hasard ?
Hanna cligna des yeux.
— Comment ça, bizarre ?
Noel tira sur la manche de son blazer de l’Externat.
— Eh bien… je pensais que ça lui ferait plaisir d’être responsable de la
décoration, mais j’ai presque l’impression qu’elle m’en veut d’avoir fait en sorte
qu’elle ait le poste.
Hanna s’adossa à sa chaise.
— C’est grâce à toi qu’elle l’a eu ? Aria n’en avait pas parlé à ses amies. Noel
acquiesça.
— Elle t’a dit pourquoi elle n’en voulait pas ?
Hanna étudia ses ongles pour éviter le regard du jeune homme.
— Elle trouve peut-être que ça fait beaucoup de boulot.
— C’est ce qu’elle m’a répondu quand je lui ai posé la question, mais je pense que
ce n’est pas la seule raison. (Noel fixait la foule sans la voir.) Elle se comporte
exactement comme après notre retour d’Islande.
Hanna se figea. Où voulait-il en venir ? D’après les dernières découvertes de
Spencer et d’Emily, le complice d’Ali était un garçon. Hanna trouvait ça logique. Or,
Noel était un garçon. Un garçon qui en savait déjà trop parce qu’il sortait avec
Aria. De quoi était-il capable ?
Chaque jour qui passait voyait ressurgir des souvenirs troublants dans la
mémoire d’Hanna. En 6e, après que Scott Chin lui avait dit que Noel et Ali s’étaient
embrassés, Hanna s’était mise à les espionner. Elle était bizarrement obsédée par
leur couple. Durant la deuxième semaine d’école, alors qu’elle était en cours de
musique, elle avait remarqué deux élèves qui couraient vers le terrain de jeu. Ali et
Noel.
Hanna avait attrapé le passe « toilettes » et s’était faufilée dehors. Comment
s’embrassaient-ils, au juste ? Fermaient-ils les yeux, ou les gardaient-ils ouverts ?
Que faisaient-ils de leurs mains ? Le jour où Hanna embrasserait quelqu’un – si ça
finissait par lui arriver… –, elle voulait être prête.
Elle avait gravi la butte au sommet de laquelle se trouvait le terrain de jeu. Mais
en haut, elle avait trouvé ses camarades assis côte à côte sur les balançoires. Ali
avait la tête baissée, et Noel lui frottait le dos. Au bout d’un moment, Hanna avait
compris qu’Ali pleurait. C’était encore plus choquant que de voir deux élèves de son
âge s’embrasser : Hanna était persuadée qu’Ali n’avait jamais versé une seule
larme de sa vie.
— Je n’arrive pas à y croire, s’était lamentée Ali.
— Ça va aller, avait répondu Noel. Promis.
Sur le coup, Hanna n’avait pas compris de quoi ils parlaient. Mais… et si ça avait
un rapport avec la jumelle d’Ali ? A l’époque, Courtney – leur Ali – était toujours au
Sanctuaire, mais l’échange avait eu lieu quelques jours plus tard seulement. Ali
venait peut-être juste d’apprendre que sa sœur revenait à la maison ; elle
s’inquiétait, et elle s’était confiée à Noel.
Et si celui-ci avait promis de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour l’aider ?
Tout le monde dans l’auditorium commença à applaudir. Hanna cligna des yeux et
s’arracha à ses souvenirs. Le proviseur Appleton venait de monter sur scène, suivi
par les filles du comité d’organisation du bal de promo. Aria fermait la marche, l’air
fébrile, maladroite et parfaitement déplacée à côté des clones à cheveux lisses,
bouche glossée et sac Tory Burch qui étaient sur sa gauche. Hanna tenta de capter
son attention, mais Aria regardait ailleurs.
Le proviseur s’empara du micro.
— Il est temps d’annoncer qui seront le roi et la reine de mai cette année.
Le cœur d’Hanna se remit à battre très fort. Elle chercha la tête brune de Mike,
mais sans plus de succès que précédemment.
De la poche intérieure de son blazer, Appleton sortit une enveloppe blanche
satinée qu’il fendit de l’ongle. Il déplia soigneusement le papier qu’elle contenait,
puis passa encore quelques secondes à rajuster ses lunettes. Magnez-vous ! avait
envie de hurler Hanna.
— D’abord, le roi de mai. (Appleton régla le micro, provoquant un larsen.) Le
gagnant est… Noel Kahn !
Tout le monde applaudit. Noel se leva et se dirigea vers le podium en gratifiant la
salle de son sourire de mec qui sait à quel point il est cool. Hanna jeta un coup d’œil
à Aria. Son amie applaudissait comme les autres, mais elle faisait une drôle de tête.
Hanna se souvint qu’elle avait eu le poste de responsable de la déco grâce à Noel,
et qu’elle ne leur en avait rien dit. Que leur avait-elle caché d’autre ?
Lorsque Noel fut couronné et que les applaudissements retombèrent, le
proviseur se tourna de nouveau vers la salle.
— Et maintenant, la révélation que vous attendez tous : celui du nom de la reine
de mai. (Il plissa les yeux dans la lumière éblouissante des projecteurs.) La
gagnante est…
Il faisait chaud sur scène ; une goutte de sueur coula lentement dans le dos
d’Hanna. Tout le monde les regardait, Chassey et elle. Un million de pensées se
bousculaient dans sa tête et, pour une fois, aucune n’était liée à « A ». Semblait-elle
nerveuse ou parfaitement maîtresse d’elle-même ? Que ferait-elle si elle gagnait ?
Que ferait-elle si elle perdait ?
— Hanna Marin !
Elle plaqua une main sur sa bouche pour contenir un glapissement ravi. Un
tonnerre d’applaudissements éclata dans la salle. Hanna se leva pour serrer la
main du proviseur. Ses jambes tremblaient.
Soudain, une main lui saisit le bras.
— Félicitations. Tu seras une reine parfaite.
Chassey avait les yeux pleins de larmes mais arborait un large sourire, comme si
elle se réjouissait pour Hanna.
— M-merci, balbutia cette dernière, surprise.
La plupart des perdantes disaient du mal de la gagnante. C’était presque
obligatoire.
Hanna se détourna et se dirigea vers le podium. Avec un petit bruit sec, le filet
pendu au plafond libéra des centaines de ballons bleus et blancs qui s’abattirent sur
la scène. Plusieurs d’entre eux rebondirent sur la tête d’Hanna, qui les chassa en
riant. Le public rugit. Les filles du comité d’organisation rayonnaient. Aria s’avança
pour étreindre son amie.
Tandis qu’Hanna recevait la couronne, le sceptre et la petite cape en fausse
fourrure bleu roi qui allait avec, tous ses problèmes s’envolèrent. L’espace d’une
seconde éblouissante, elle fut la reine de mai et rien d’autre – pas la victime d’un
horrible maître chanteur ni une fille qui gardait trop de secrets et qui risquait
d’être accusée de meurtre. « A » ne pouvait plus la toucher. Sa vie était simple et
enchantée, absolument parfaite.
Le proviseur clôtura la cérémonie, et Hanna descendit l’allée centrale sous une
nuée de félicitations. Quand quelqu’un lui attrapa la main au fond de l’auditorium,
elle crut que c’était encore un camarade ravi par son élection. Mais une femme en
tailleur bleu marine la toisait d’un regard dur.
Un cri s’étrangla dans la gorge d’Hanna. L’agent Fuji.
— Félicitations, mademoiselle Marin, dit celle-ci d’un ton aimable. Je m’en veux
d’interrompre ce moment, mais j’ai encore quelques questions à vous poser et
beaucoup de mal à vous mettre la main dessus. Puis-je passer chez vous demain
après-midi, disons, vers seize heures trente ?
La lèvre inférieure d’Hanna se mit à trembler. Pourquoi cette femme avait-elle
encore besoin de lui parler ?
— J-je vais avoir des trucs à faire pour le bal de promo après les cours.
— Je suis sûre qu’on pourra se passer de vous, exceptionnellement. Ça ne
prendra que quelques minutes. (L’agent Fuji eut un sourire étrange.) Et puis, vous
voulez être débarrassée de cette affaire avant votre bal de promo, pas vrai ? (Sans
attendre de réponse, elle rajusta la bandoulière de son sac et fit un signe de tête à
Hanna.) A demain.
Puis elle s’en fut.
Hanna la suivit des yeux, le cœur battant. Et soudain, elle réalisa : l’agent Fuji
avait dit qu’elle passerait chez elle, mais sans préciser à laquelle de ses deux
maisons – celle de son père, ou celle de sa mère ? Hanna n’avait qu’à se planquer
au centre commercial pendant une ou deux heures et, où que l’agent Fuji se
présente, elle dirait qu’elle était chez son autre parent ce jour-là.
C’était une idée brillante, qui remonta considérablement le moral d’Hanna. La
jeune fille longea le couloir en gambadant presque, jusqu’à ce qu’elle se souvienne
que les reines de mai ne gambadaient pas : elles avançaient d’une démarche digne
et glissante, comme si elles flottaient au-dessus du sol. Hanna s’empressa de
rectifier son allure.
En fin d’après-midi, Hanna planait toujours. Mais cette fois, c’était dans le couloir
du centre anti-brûlures, avec un flacon de désinfectant à la main.
— Je vais être la reine du bal de promo, chantonnait-elle en s’arrêtant de temps à
autre pour faire une pirouette.
Elle songea aux avantages en nature dont les autres reines avaient bénéficié.
Celle de l’année précédente, Angelica Anderson, avait eu sa photo publiée dans les
pages « Style » du Philadelphia Sentinel. Le journal l’avait même interviewée au
sujet de sa robe et de la façon dont elle s’était préparée pour le grand soir, comme
si elle était une It Girl la nuit des oscars. Hanna aurait-elle autant de chance ?
Elle jeta un coup d’œil dans la chambre de Graham, mais ce jour-là, le jeune
homme dormait si profondément qu’il semblait presque mort. Cela ne suffit pas à
ternir la bonne humeur d’Hanna.
— Tu es drôlement contente pour quelqu’un qui est de corvée de bassins, lança
une voix.
Hanna leva les yeux. Kyla était allongée dans son lit, au même endroit que la fois
précédente. Ses bandages avaient été changés, et elle avait ôté ses chaussettes en
cachemire, révélant des ongles de pied au vernis corail. L’été avant qu’elle ne
devienne « A », Mona était obsédée par cette couleur.
— Salut ! s’écria joyeusement Hanna, surprise d’être aussi contente de revoir
Kyla. Je viens juste de recevoir une nouvelle géniale au lycée. (Elle se laissa tomber
sur une chaise métallique près du lit de l’autre fille.) J’ai été élue reine de mon bal
de promo !
— Sérieux ? couina Kyla. (Elle chercha la main d’Hanna à tâtons et, cette fois,
Hanna ne se déroba pas.) C’est super !
— Je sais, se réjouit Hanna.
— Et je parie que tu as un cavalier trop canon, hein ? ajouta Kyla en se
redressant légèrement dans son lit. Espèce de veinarde !
Hanna rougit.
— J’y vais avec mon petit ami. Et, ouais, il n’est pas trop vilain.
— Raconte, raconte ! glapit Kyla. A quoi il ressemble ? Depuis combien de temps
vous sortez ensemble ? Je veux tout savoir !
L’intérêt que lui manifestait Kyla fit immensément plaisir à Hanna.
— En fait, je suis un peu fâchée contre lui aujourd’hui, admit-elle. Il a raté la
cérémonie où on a annoncé ma victoire. Il va devoir me masser le dos pendant des
heures pour se faire pardonner.
Kyla fit claquer sa langue.
— Tu mérites mieux que ça.
Hanna leva les yeux au ciel.
— Je sais. Mais d’habitude, il est très attentionné, et. Quelqu’un lui tapota le
bras. Hanna s’interrompit. C’était Kelly.
— Un appel pour toi à la réception, annonça-t-elle.
Hanna fronça les sourcils. Seuls ses parents savaient où elle se trouvait.
— Je reviens tout de suite, lança-t-elle à Kyla.
— Je ne bouge pas, grimaça cette dernière.
Un combiné de téléphone était posé sur le bureau de l’accueil. Hanna s’en saisit
et dit « Allô ? » sur un ton un peu inquiet : elle se demandait pourquoi ses parents
cherchaient à la joindre.
— Donc, tu es bien à la clinique, tonna la voix de Mike à son oreille.
Hanna sentit son sang se glacer.
— Oh. Euh. Mike. Salut, bredouilla-t-elle au bout d’un moment. Qu’est-ce qui se
passe ?
— Ce qui se passe, c’est que tu m’as menti. Tu n’es pas allée faire des courses
pour ta mère ni essayer ton chignon du bal de promo. Tu étais au centre anti-
brûlures, dit son petit ami sur un ton accusateur.
Hanna enroula le cordon autour de son index. L’odeur âcre de la Javel qui servait
à nettoyer les sols lui piquait le nez. Comment Mike avait-il découvert qu’elle était
à Bill Beach ? « A » l’avait-il contacté ? Non, ça n’avait pas de sens : il n’était pas au
courant qu’elle avait repris le bénévolat, pas vrai ? Elle n’avait reçu aucun message
à ce sujet.
— C’est pour être avec Sean, c’est ça ? lança Mike comme Hanna ne répondait
pas. Je ne pige pas. Qu’est-ce que tu lui trouves ? Il n’était même pas gentil avec
toi.
Hanna se laissa tomber dans le fauteuil en cuir près de l’accueil.
— Tu crois que je suis avec Sean ? chuchota-t-elle pour que la réceptionniste ne
l’entende pas. Mais qui t’a mis cette idée dans la tête ?
Mike ricana.
— Il paraît que vous discutez beaucoup, tous les deux. Et même que vous vous
faites des câlins.
Hanna cligna des yeux en se souvenant combien elle avait été touchée quand
Sean lui avait parlé d’Ali, ce qui l’avait poussée à…
— D’accord, on s’est serrés dans les bras une fois, admit-elle. Mais c’était
totalement platonique. Qui t’a raconté ça ?
— Peu importe, répondit Mike avec raideur. Tout ce qui compte, c’est que tu me
mens.
— J’ai une très bonne raison d’être revenue à Bill Beach ! se défendit Hanna.
— Super. Je t’écoute.
Le regard de la jeune fille dériva vers l’allée circulaire devant la clinique.
L’infirmière qui avait changé la poche à perfusion de Graham, l’autre jour, passa
devant la réception en pinçant les lèvres.
— Je ne peux pas t’expliquer.
— Pourquoi ? Tu te fais soigner pour des brûlures ?
— Non.
— Tu comptes te faire de la chirurgie esthétique ? insista Mike, incrédule.
— Non plus. C’est juste.
Hanna hésita.
— Donc, c’est Sean, conclut Mike. Il ne reste pas d’autre possibilité. Hanna
commençait à avoir mal à la tête.
— Non, ce n’est pas pour lui que je suis là ! C’est…
— Tu sais quoi, Hanna ? coupa Mike sur un ton las. Je n’ai vraiment pas envie de
continuer comme ça. Ou tu me donnes une raison, ou je ne t’emmène pas au bal de
promo.
— Mike ! cria Hanna si fort qu’une infirmière lui jeta un regard plein de
reproche, comme si les appels personnels n’étaient pas autorisés dans l’enceinte de
la clinique. Attends ! Ne fais pas ça !
Mais le jeune homme lui raccrocha au nez.
Hanna se leva, furieuse, et envisagea de mettre un coup de pied dans le comptoir
de la réception. Ce fut alors qu’elle remarqua un morceau de papier collé sous sa
chaussure. Les sourcils froncés, elle se pencha pour le ramasser. Un visage familier
lui sourit. Ali. Hanna crut presque l’entendre glousser.
Elle se tourna vers la réceptionniste.
— Qui était là juste avant moi ?
La femme la regarda sans comprendre.
— Personne, répondit-elle au bout d’un moment.
Le cœur battant, Hanna examina le papier. C’était la photo de la véritable Ali qui
avait paru dans le Philadelphia Sentinel lorsqu’elle était revenue à Rosewood
l’année précédente. A l’aide d’un feutre rose, quelqu’un avait dessiné une couronne
sur sa tête et écrit un message sous son menton :

Tu ne mérites pas cette couronne, espèce de garce, et tu le sais. Voici la seule


véritable reine de mai.
«A»
18
EMILY NE S’AMUSE PAS DU TOUT

Le matin suivant, Emily traversa le quartier désormais familier de Crestview


Estates. Le lac scintillant s’étendait sur sa gauche ; un énorme belvédère se
dressait sur sa droite, flanqué par des massifs de fleurs. Les maisons luxueuses
semblaient encore plus immenses aujourd’hui, et le lustre de leur vestibule brillait à
travers leurs fenêtres.
— Qu’est-ce qu’on fout ici ? demanda Iris en pressant son nez contre la vitre
passager, telle une gamine.
— Je te l’ai déjà dit : une de mes amies habite ici, murmura Emily. Je dois passer
prendre quelque chose chez elle pour le lycée.
— Une de tes amies habite ici ? répéta Iris, impressionnée. C’est la fille de Bill
Gates, ou quoi ?
Emily tourna dans l’allée circulaire en culpabilisant de ne pas pouvoir dire la
vérité à Iris. Bien sûr, elle lui mentait sur des tas d’autres choses, mais leurs
relations s’étaient considérablement détendues depuis leur baignade dans le lac, le
lundi. Elles blaguaient même entre elles au sujet des vieilles pantoufles pourries de
M. Fields. Pourtant, Emily ne pouvait pas emmener Iris dans la pièce sécurisée où
ses amies et elle allaient avoir une nouvelle discussion au sujet de la véritable Ali et
de son complice.
Emily s’arrêta devant le garage à quatre places.
— Ça ne t’ennuie pas de m’attendre dans la voiture ? Je te promets que je n’en ai
pas pour longtemps.
Iris s’affaissa sur le siège passager en feuilletant un numéro de Us Weekly qu’elle
avait volé au Wawa.
— Tu ne peux pas demander à ton amie de t’apporter ça au bahut ?
— Elle, euh, elle est malade, improvisa Emily.
Iris lui lança un regard étrange, mais Emily se hâta de descendre de voiture
avant qu’elle ne puisse lui poser une nouvelle question.
Une fois de plus, Spencer l’entraîna à l’intérieur et la précéda jusqu’au sous-sol.
Aria faisait déjà les cent pas dans la pièce sécurisée. Encore plus maquillée et
pomponnée que d’habitude, Hanna s’était affalée sur le canapé en jean et regardait
son amie en demandant sur un ton plaintif :
— Donc, Mike n’est pas venu au lycée en voiture avec toi ? Tu sais où il est en ce
moment ? Comment je vais faire pour lui parler si je ne peux pas utiliser mon
portable ?
— Il a passé la nuit dernière chez Byron. Moi, j’étais chez Ella, expliqua Aria sur
un ton d’excuse. Vous vous êtes disputés à quel sujet, au juste ?
— Les filles, on n’a pas beaucoup de temps, coupa Spencer.
Les trois autres reportèrent leur attention sur elle.
— J’ai reçu un nouveau message de l’agent Fuji, poursuivit Spencer sur un ton
inquiet, en levant un regard nerveux vers les écrans vidéo. Elle pense qu’on lui
cache quelque chose. Elle voulait me voir hier après-midi.
— Moi aussi, elle veut me voir, chuchota Hanna. Tu lui as parlé ?
— A ton avis ? répliqua Spencer. J’ai effacé son message. Si on m’interroge, je
dirai que je ne l’ai jamais reçu.
Emily s’assit à côté d’Hanna.
— Vous pensez que « A » lui a dit quelque chose ?
Spencer se laissa tomber sur la chaise métallique pivotante à côté des moniteurs.
— Aucune idée. Quelqu’un a eu des nouvelles de lui ?
Hanna leva la main d’un air hésitant.
— Il m’a envoyé un message au sujet du bal de promo… mais il l’a laissé à la
réception du centre anti-brûlures.
Spencer écarquilla les yeux.
— Donc, il sait que tu fais du bénévolat là-bas ?
— Je suppose. (Hanna avait le teint cendreux.) Mais il ne sait pas forcément
pourquoi, fit-elle remarquer.
— Les seuls messages que j’aie reçus récemment, c’étaient les articles sur le
tableau, dit Aria. Et c’est déjà bien assez flippant. L’enquête a été rouverte. C’est
peut-être de ça que l’agent Fuji veut nous parler.
Emily s’agita, inquiète.
— Si ça se trouve, « A » est énervé de ne pas connaître nos nouveaux numéros de
portable, et il ou elle a donné des infos à l’agent Fuji pour nous punir.
— C’est aussi ce que je craignais, avoua Spencer. Tu penses qu’il lui a dit quoi ?
— Va savoir, marmonna Emily.
Pendant un long moment, personne ne pipa mot. Sur l’un des moniteurs, Emily
voyait sa Volvo garée dehors. Iris feuilletait son magazine, l’air à moitié endormie.
Spencer sortit la liste des suspects de son sac et la scotcha sur le mur. Tous les
noms de fille avaient été barrés. Une ligne ondulante traversait celui de Darren
Wilden, et il y avait un point d’interrogation après celui de Jason. Seuls les noms de
Graham et de Noel ne portaient aucune marque. Emily vit qu’Aria les regardait
fixement. Pourtant ça n’était pas une surprise pour elle : la veille au soir, Emily était
passée chez son amie pour l’informer que Spencer et elle avaient réduit la liste aux
seuls garçons.
Aria ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais la referma aussitôt.
— Qu’y a-t-il ? s’enquit Emily.
Aria secoua la tête.
— Rien.
Emily se racla la gorge.
— Alors… quelqu’un a une idée de la personne qu’Ali aurait pu retrouver à
Keppler Creek ?
De ça aussi, elle avait parlé à Hanna et à Aria la veille.
Hanna secoua la tête. Aria toussota d’un air gêné et détourna les yeux.
— Non, dit-elle d’une voix étranglée.
Emily la dévisagea sans parvenir à deviner ce qu’elle pensait. Spencer aussi
l’observait.
— Tu es sûre ? insista-t-elle. Noel est peut-être allé là-bas.
Aria tripota les replis du canapé.
— Je vous ai déjà dit que Noel n’était pas « A ».
— Je sais que tu n’as pas envie d’y croire, dit Spencer sur un ton apaisant. Mais
plus nous découvrons de choses, plus les rangs des suspects s’éclaircissent, et plus
il semblerait logique que ce soit lui.
Les yeux d’Aria étincelèrent.
— Tout ce qu’on a découvert, c’est que « A » est probablement un garçon et
qu’Ali avait un petit ami quand elle a quitté le Sanctuaire. Ça pourrait être
n’importe qui.
— Ce n’est pas tout. (Spencer fit tourner le marqueur entre ses doigts.) J’ai
appris qu’au printemps dernier quelqu’un avait volé des médicaments disponibles
seulement sur ordonnance à Bill Beach. Sans doute la personne qui soignait Ali.
Aria fronça le nez.
— Et alors ? Noel n’a aucun lien avec la clinique. Pour ce que j’en sais, il n’y a
même jamais fichu les pieds.
— Mais il connaît Sean, fit remarquer Spencer. Ils fréquentent les mêmes
cercles. Noel aurait pu lui soutirer le code d’accès de la pharmacie.
Aria éclata de rire.
— On parle bien du même Sean ? Jamais il ne ferait un truc pareil.
— C’est vrai, acquiesça Hanna en fourrant les mains dans les poches de sa veste.
Mais, Aria… Hier, Noel s’est comporté bizarrement pendant la cérémonie. Il m’a
demandé ce que tu avais en ce moment, et il a remis l’Islande sur le tapis sans
raison particulière. Pourquoi ?
Aria pinça les lèvres.
— C’est vrai que c’est bizarre, concéda-t-elle. (Puis elle secoua vigoureusement
la tête.) Mais ça ne veut rien dire. Quand je lui ai demandé s’il avait deviné que la
« Courtney » qui était revenue l’an dernier n’était pas celle qu’elle prétendait, il
s’est énervé ; du coup, je n’ai pas pu chercher à savoir s’il avait fait un saut en
Islande pendant les vacances de Noël pour assassiner Olaf. C’est à peine si on s’est
adressé la parole depuis. Vous ne comprenez pas ? « A » veut qu’on soupçonne
Noel. Il veut foutre mon couple en l’air. Mais dès que Noel aura rompu avec moi, on
s’apercevra que ce n’était pas lui, et « A » aura encore gagné.
— Si jamais ça arrive, tu n’auras qu’à dire que c’était notre faute, et on fera tout
ce qui sera en notre pouvoir pour te ramener Noel, d’accord ? En attendant, tu
pourrais chercher encore un peu ? S’il te plaît, demanda Spencer.
— On espère toutes que ça n’est pas Noel, ajouta Emily. On ne veut pas que tu
sois malheureuse.
Aria se leva, le regard dur et glacial.
— D’accord, dit-elle sur un ton bourru. Je vais voir ce que je peux faire. Mais je
vous garantis que je ne trouverai rien.
Sur ces mots, elle se détourna, ouvrit la porte de la pièce sécurisée et sortit.
Emily l’entendit monter l’escalier du sous-sol et éprouva un pincement de regret.
Elle n’avait vraiment pas envie de mettre leur amitié à l’épreuve. Et si Aria avait
raison – si soupçonner Noel et faire capoter sa relation avec elle faisait justement
partie du plan de « A » ?
Spencer toucha le bras d’Emily.
— Essaie de soutirer des infos à Iris le plus vite possible, d’accord ?
— Promis.
Puis elle sortit elle aussi de la maison et regagna sa voiture. Heureusement, Iris
était toujours sur le siège passager en train de lire Us Weekly. Emily mit le contact
et démarra.
— Comment va ton amie malade ? s’enquit Iris sans lever les yeux.
— Hein ? (Emily sursauta, puis se souvint de ce qu’elle avait raconté à Iris.) Ah.
Mieux. Elle se sent beaucoup mieux.
Iris referma son magazine d’un geste exaspéré et jeta un regard entendu à Emily.
— Misère. Si tu dois mentir, tâche au moins d’être crédible.
— Je ne mens pas, répondit Emily un peu trop vite.
Iris attendit quelques secondes. Comme l’autre n’ajoutait rien, elle lui lança le
portable qu’Emily avait laissé sur le tableau de bord.
— Il a sonné pendant ton absence, dit-elle avec raideur.
Emily sentit son sang se glacer. Elle jeta un coup d’œil à l’écran. Elle avait reçu
un nouveau message sur Twitter. Tandis qu’elle lisait, sa mâchoire inférieure tomba
sur sa poitrine. Faute de pouvoir être là en personne, j’y serai par la pensée, avait
écrit un utilisateur dont le pseudonyme ne lui disait rien. Je t’enverrai un message
secret à 22 heures. Tiens-toi prête, ma chérie !
— Ça vient de la fille qui te plaît ? demanda Iris, le regard fixé droit devant elle.
Emily aurait dû lui en vouloir pour son indiscrétion, mais elle était si contente
qu’elle laissa filer.
— Je crois bien, se réjouit-elle. Maintenant, j’ai hâte d’être au bal de promo !
Iris tourna brusquement la tête vers elle.
— Qui t’a dit que tu irais ? lança-t-elle, les sourcils froncés. (Elle leva le menton.)
Si tu veux des réponses, on va s’en tenir à mon planning. Ma liste. Pas de bal pour
toi, Cendrillon.
Emily cligna des yeux.
— Mais… je pensais que peut-être… C’est très important pour moi. Je croyais
que tu comprendrais. Tu sais, en tant qu’amie.
Cette fois, elle ne mentait pas : d’une certaine façon, elle en était venue à
considérer Iris comme telle. Mais l’autre fille croisa les bras sur sa poitrine avec
une expression blessée.
— Les amies se disent la vérité, Emily.
Celle-ci la dévisagea. Iris semblait sincèrement affectée par ce qui n’était
pourtant qu’un tout petit mensonge. D’un autre côté… pour elle, il n’était peut-être
pas si petit. Soudain, Emily se demanda combien d’amies quelqu’un comme Iris
avait pu se faire au Sanctuaire ces quatre dernières années. Sans doute pas
beaucoup.
Emily aurait tellement voulu pouvoir lui dire la vérité ! Elle ouvrit la bouche, mais
la réalité reprit le dessus. Déglutissant, elle regarda à travers le pare-brise.
— D’accord, dit-elle tout bas. On s’en tient à ta liste.
19
ARIA PASSE AUX AVEUX

Ce jour-là après les cours, Aria monta l’escalier de chez elle, tenant un plateau
laqué que son père avait rapporté d’un voyage en Chine. Dessus, il y avait des nems
au tofu frit qu’elle avait préparés spécialement pour elle et Noel. Elle avait garni
chaque assiette de basilic, d’oignons nouveaux, de sauce soja et d’une rose rouge
piquée dans le vase de la cuisine. Le petit ami d’Ella, un artiste nommé Francis qui
était à Berlin pour un mois, lui avait fait envoyer un bouquet – mais comme il était
coutumier du fait, Aria pensait que les deux fleurs ne manqueraient pas trop à sa
mère.
Elle ouvrit la porte d’un coup de pied. Vautré sur son lit, Noel lisait le magazine
ESPN.
— Le dîner est servi, roucoula Aria avec un faux accent français. Je crois même
que j’ai plié les feuilles de riz convenablement.
Elle avait appris à faire les nems dans un cours de cuisine qu’elle suivait avec
Noel. Son petit ami sourit à la vue de la nourriture fumante.
— Ça sent super bon, encore meilleur que quand on les a préparés en cours. Tu
t’es entraînée depuis ?
Aria cala un coussin à franges contre la tête de lit.
— Peut-être un peu… pour toi. (Elle toucha la main de Noel.) On ne s’est pas
beaucoup vus ces derniers temps, et la dernière fois, c’était… bizarre.
« Bizarre » – doux euphémisme pour qualifier l’interrogatoire qu’elle avait fait
subir à Noel. Même si elle ne l’aurait jamais avoué à ses amies, deux ou trois
autres choses la turlupinaient au sujet de son petit ami. Par exemple, la maison des
Kahn était pleine de photos de pique-niques à Keppler Creek : le père de Noel disait
que c’était le meilleur endroit de Pennsylvanie pour la pêche. Noel y avait fait
quelques randonnées avec ses frères l’année précédente – certaines avant la
réapparition de la véritable Ali, certaines après. Il n’avait jamais proposé à Aria de
les accompagner, et la jeune fille n’avait pas tiqué. Aurait-elle dû ?
Noel enfourna un nem dans sa bouche et fit mine de se pâmer.
— Quand c’est toi qui cuisines, même le tofu est délicieux !
— C’est une bonne raison de me garder, plaisanta Aria sur un ton qui se voulait
insouciant.
— Oh, j’en vois quelques autres. (Noel posa son plateau sur la table de chevet,
attrapa Aria par la taille et l’attira au-dessus de lui.) La seule chose plus délicieuse
que ce dîner, c’est toi.
Aria fourra le nez dans le cou de Noel qui glissa les doigts dans les cheveux de la
jeune fille et l’embrassa doucement. Elle ferma les yeux et essaya de se détendre.
Un traître ne se comporterait pas ainsi. Même le meilleur acteur du monde ne
pourrait pas lui témoigner autant d’affection alors qu’il cherchait à la tuer.
Bip.
Aria se redressa en sursaut et regarda son nouveau téléphone. L’écran ne
clignotait pas… contrairement à celui du portable de Noel, que le jeune homme
avait posé sur le bureau avec son portefeuille. Il s’en saisit et haussa un sourcil.
— Tiens. C’est un numéro international, non ? demanda-t-il en le montrant à Aria.
Mais avant que celle-ci puisse parcourir la longue suite de chiffres qui s’affichait
à l’écran, Noel ouvrit le texto qu’il venait de recevoir. En temps normal, Aria aurait
détourné les yeux. Mais elle aperçut son nom dans le texte et, du coup, elle lut :
Regarde dans le placard d’Aria. Elle a quelque chose à te montrer.
La jeune fille en eut des sueurs froides. Mais Noel se contenta de ricaner.
— Saleté de spams. Ils sont tellement doués qu’ils arrivent à se procurer nos
noms, maintenant. (Il appuya sur « Effacer ».) « Regarde dans le placard d’Aria »,
dit-il sur un ton lugubre, avant de partir d’un rire à la Dracula. Qu’est-ce qu’il y a là-
dedans ?
— Rien du tout, couina Aria avant de hoqueter nerveusement. Noel s’écarta
d’elle et la dévisagea.
— Tu es sûre ? la taquina-t-il.
Il riait toujours, si bien qu’Aria se sentit encore plus coupable.
— Oui, oui ! dit-elle d’une voix trop forte et trop aiguë.
Quelques secondes passèrent. Noel balança ses jambes hors du lit et se dirigea
vers la penderie. Il avait la même expression que lorsqu’il s’apprêtait à chatouiller
Aria jusqu’à lui faire perdre haleine.
— Tu planques un croque-mitaine, peut-être ?
— N’ouvre pas, supplia nerveusement Aria. C’est le bordel là-dedans.
Noel haussa les épaules.
— Ça ne peut pas être pire que dans mon placard.
Aria jeta un coup d’œil au portable que son petit ami avait abandonné sur le lit.
Que diable était-elle censée faire, désormais ? Elle ne pouvait pas lui parler du
tableau. C’était déjà assez terrible que l’enquête ait été rouverte et que la police
détienne de nouveaux éléments fournis par une source anonyme – qui devait être
« A », Aria en aurait mis sa main à couper. Elle ne pouvait pas impliquer Noel dans
cette histoire. La dernière chose qu’elle voulait, c’était que lui aussi aille en prison
jusqu’à la fin de ses jours.
— Viens là, dit-elle en attirant son petit ami sur le lit.
Elle l’embrassa dans le cou, espérant que ça suffirait à le distraire. Mais Noel
était tout raide. Il se dégagea et la dévisagea soigneusement.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Comment ça ? dit Aria en piquetant sa joue de baisers. Tout va bien.
Noel se redressa.
— Non, tout ne va pas bien. Je ne comprends pas ton attitude ces derniers temps.
Je ne comprends vraiment pas, et ça me fout les jetons. Je commence à croire que…
je ne sais pas. Que tu me caches quelque chose.
Ce fut le tour d’Aria de se raidir.
— Tu te fais des idées, gronda-t-elle.
Noel s’écarta légèrement d’elle.
— Peu importe ce que c’est, je t’aimerai quand même. Mais cesse de me mentir.
Il y a quelque chose, je le vois bien.
La mâchoire d’Aria se mit à trembler. Elle avait l’impression que Noel pouvait
voir son secret hideux en elle. Si elle persistait à dire qu’il n’y avait rien, il
continuerait à lui poser des questions… voire il regarderait dans sa penderie pour
de bon. Et puis, en avouant ce qui s’était passé avec Olaf, Aria ôterait à « A » une
partie du pouvoir qu’il détenait sur elle – alors que, si elle se taisait, le maître
chanteur ne tarderait probablement pas à en informer Noel lui-même.
Aria prit une grande inspiration et fixa un des prismes accrochés à la fenêtre
pour calmer ses nerfs.
— D’accord, je te cache quelque chose. Quelque chose dont je ne suis vraiment
pas fière.
Noel pinça les lèvres.
— Je t’écoute, dit-il courageusement.
Aria se racla la gorge, son cœur battant à tout rompre.
— Si je t’interrogeais sur la fois où tu as embrassé Ali, l’autre jour, c’est parce
que… je culpabilisais à propos d’un truc que j’ai fait. Et, euh, si tu m’avais répondu
que ça t’avait plu, quelque part, ça m’aurait arrangée.
Tandis qu’elle bredouillait son explication, la jeune fille fut surprise de se rendre
compte qu’elle en pensait chaque mot.
Noel fronça les sourcils.
— Pardon ?
Aria leva une main pour l’interrompre.
— Laisse-moi finir. Tu te souviens d’Olaf, en Islande ?
— Le barbu ? (Noel eut un sourire moqueur.) Ouais.
Aria se mit à trembler.
— Il s’est plus ou moins, euh, passé quelque chose entre nous pendant que j’étais
là-bas. Je voulais te le dire depuis longtemps, seulement, j’avais peur. Mais tu
mérites de savoir.
Une souffleuse à feuilles se mit en marche dehors. Une poutre craqua dans la
maison. Noel se détourna vivement.
— Je le savais !
— Ah bon ?
Aria se mordit la lèvre très fort. Était-elle à ce point pénétrable ? Noel les avait-
il vus ?
Quand Aria et Olaf s’étaient faufilés hors du bar, la porte avait grincé une ou deux
fois comme si elle était sur le point de s’ouvrir, mais personne n’était jamais sorti.
Peut-être que Noel avait jeté un coup d’œil dehors et vu le couple clandestin. Mais
dans ce cas, pourquoi n’avait-il pas foncé dans la ruelle, lancé son poing dans la
figure d’Olaf et rompu sur-le-champ avec Aria ? Il était largement plus costaud
qu’Olaf. Donc, peut-être qu’il ne s’en était pas rendu compte à ce moment-là – peut-
être que « A » le lui avait dit plus tard. Mais alors, pourquoi n’avait-il pas réagi ?
Noel se mit à faire les cent pas dans la chambre d’Aria. Il s’arrêta devant le
bureau de la jeune fille, entrelaça ses mains derrière le dossier de sa chaise
pivotante et la foudroya du regard.
— L’autre jour, tu m’as accusé de t’avoir trompée avec Ali, en sachant très bien
que c’était faux – alors que toi, tu m’avais trompé. Franchement, Aria !
Des larmes coulèrent sur les joues de la jeune fille.
— Je suis désolée. Je n’aurais pas dû faire ça. Je regrette tellement ! C’est toi que
j’aime, Noel. J’étais soûle. Ça ne voulait rien dire.
Noel ricana.
— Tu es bouleversée parce que tu culpabilises vraiment, ou parce que tu t’es fait
prendre ? J’ai toujours soupçonné qu’il s’était passé quelque chose, mais j’espérais.
Sans finir sa phrase, il se mordit la lèvre. Puis il se détourna et donna un coup de
pied dans la corbeille à papier. Avec un bruit métallique, celle-ci se renversa et
roula contre le mur. Aria hoqueta et eut un mouvement de recul.
Noel fit volte-face et s’empara de son portable.
— C’est un numéro islandais, pas vrai ? C’est Olaf qui m’envoie ça ? Tu es restée
en contact avec lui ? Tu lui as donné mon numéro ?
— Non ! protesta Aria. Je ne suis plus en contact avec Olaf. Il…
Elle ne pouvait pas dire « Il a disparu » ou « Il est mort » : Noel lui aurait
demandé comment elle le savait, et elle aurait dû lui parler de l’article de journal
qu’elle avait trouvé sur son lit. Ou bien prétendre qu’elle avait cherché Olaf sur
Google, ce qui aurait donné l’impression qu’elle voulait de ses nouvelles. Et elle ne
pouvait pas non plus révéler à Noel la véritable identité de l’expéditeur du
message : cela aurait mis son petit ami en danger.
— Je ne sais pas de qui vient ce texto, admit-elle. Peut-être d’Olaf, même si je ne
lui ai jamais donné ton numéro. Je pense que quelqu’un voulait me pousser à te dire
la vérité.
— « Regarde dans le placard d’Aria. Elle a quelque chose à te montrer », répéta
Noel méchamment. Un squelette, c’est ça ?
Des larmes piquèrent les yeux d’Aria.
— Je suis vraiment désolée.
Elle détestait la façon dont Noel la regardait.
— C’est tout ce que tu avais à me dire, ou il y a autre chose ? s’enquit le jeune
homme.
L’estomac d’Aria se noua.
— C-c’est tout. Promis.
Noel haussa un sourcil comme s’il ne la croyait pas. Puis il se détourna et sortit à
grands pas furieux.
— Noel ! s’écria Aria.
Elle s’élança à sa suite.
— Il faut que j’y aille, dit le jeune homme sur un ton bougon en dévalant l’escalier.
Il attrapa ses clés sur la console près de la porte, ouvrit cette dernière à la volée et
sortit en trombe sous le porche.
— Attends ! protesta Aria.
Mais le temps qu’elle atteigne la porte elle aussi, Noel était déjà dans sa voiture.
Ses phares s’allumèrent, et il recula sans même regarder si la voie était libre. Ses
lumières disparurent rapidement au bout de la rue.
Aria resta plantée dans l’obscurité froide, frottant ses bras nus. Il lui semblait
qu’un poids énorme lui comprimait la poitrine, l’empêchant de respirer
normalement. Elle repensa aux paroles de Noel. « C’est tout ce que tu avais à me
dire, ou il y a autre chose ? » Qu’est-ce que ça signifiait ?
Un autre souvenir à demi oublié lui revint en mémoire. Le matin de leur retour
aux États-Unis, un taxi de Reykjavik était venu chercher Aria et les autres pour les
conduire à l’aéroport. En sortant de la ville, ils étaient passés devant le manoir
dressé en haut de la colline. Des voitures de police aux gyrophares allumés
entouraient le bâtiment, et l’allée grouillait de flics. Aria s’était affaissée sur la
banquette arrière, mais Noel avait observé la scène comme si elle le fascinait.
— Je me demande bien ce qui s’est passé ici, avait-il croassé avec la voix de
quelqu’un qui a beaucoup trop bu la veille.
Puis il avait regardé Aria fixement. Mais il ne pouvait pas savoir, pas vrai ?
Ravalant la grosse boule qu’elle avait dans la gorge, la jeune fille rentra chez
elle. Les marches de l’escalier craquèrent bruyamment quand elle remonta dans sa
chambre. En poussant la porte, elle faillit éclater en sanglots à la vue des deux
assiettes de nourriture abandonnées sur la table de chevet. Elle s’approcha de sa
penderie, l’ouvrit, écarta ses pulls et fixa la toile roulée. Si seulement elle avait pu
la brûler pour s’en débarrasser !
Un portefeuille carré posé sur le bureau attira son regard. Aria se redressa. Ce
n’était pas le sien, mais elle le connaissait bien. Elle s’en saisit et caressa du doigt
les lettres NAK embossées sur le dessus : Noel Alexander Kahn. Son petit ami
sortait toujours son portefeuille de sa poche avant de s’allonger sur son lit avec elle
– c’était beaucoup plus confortable. Mais c’était la première fois qu’il partait en
l’oubliant. Et Aria n’avait jamais regardé à l’intérieur.
Ne fais pas ça, se dit-elle. Mais elle ne put s’en empêcher. Le cuir craqua
lorsqu’elle ouvrit le portefeuille. Celui-ci contenait deux cartes de crédit, le permis
de conduire de Noel, deux billets de vingt dollars et plusieurs autres d’un dollar,
ainsi que la carte d’étudiant du jeune homme, une entrée gratuite au circuit de
karting de Rosewood et un reçu de chez Wordsmith’s Books où il avait bu un café.
Aria leva les yeux vers le plafond. Elle se sentait parfaitement méprisable. Noel
ne cachait rien. Une fois de plus, « A » faisait germer des soupçons infondés dans
son esprit pour lui gâcher la vie.
Puis Aria remarqua un ticket à l’encre légèrement effacée, planqué derrière les
billets… CINÉMA WOODS, était-il écrit en violet. Aria n’en avait jamais entendu
parler. C’était une entrée pour le dernier Spider-Man. La jeune fille fronça les
sourcils. Ce film était sorti le dernier été où elle avait vécu en Islande, avant son
entrée en 1re. Pourquoi Noel avait-il gardé le ticket pendant tout ce temps ?
Aria retourna le ticket. Quelqu’un avait écrit un message au dos. Aria déchiffra
les mots à demi estompés. Merci de me croire ! La prochaine fois, c’est moi qui
offre le pop-corn ! Et à la fin, il y avait un petit croquis qui ne ressemblait plus à
grand-chose. Mais en le tenant dans la lumière, Aria vit que c’était une fille qui
jouait au hockey sur gazon : elle tenait une crosse dans ses mains, et une balle
volait dans l’air devant elle.
Aria se laissa tomber sur son lit. Elle avait déjà vu ce dessin avant – sur un
morceau du drapeau de la Capsule Temporelle dont elle avait hérité
accidentellement, et qu’elle dissimulait dans sa chambre depuis lors.
Ali en était l’auteur.
20
LE GUET-APENS

L’après-midi du même jour, Spencer, affublée une fois de plus de sa perruque à la


Britney Spears et de ses grosses lunettes de soleil, faisait les cent pas devant une
bâtisse en pierre brune de Philadelphie, près du fleuve Schuylkill. Des cornes de
brume résonnaient au loin. Un bus à deux étages, plein de touristes avec de fausses
lunettes Benjamin Franklin et des sweat-shirts de la Cloche de la Liberté, passa
dans la rue. Il venait de pleuvoir ; l’air sentait le ciment mouillé et les gaz
d’échappement.
Spencer profita d’une connexion WiFi non protégée pour se connecter à sa boîte
mail du lycée avec son vieux portable. Un nouveau message venait d’arriver. Chère
Spencer, j’espérais vous voir chez vous hier, mais peut-être n’avez-vous pas reçu
mon message précédent. Peut-on convenir d’un rendez-vous pour vendredi ?
Cordialement, Jasmine Fuji.
Spencer eut la nausée. La veille, elle avait bien pris garde de ne pas se trouver
chez elle à l’heure où l’agent Fuji avait dit qu’elle passerait. Elle avait même
emmené sa mère, M. Pennythistle et Amelia au centre commercial King James sous
prétexte de leur offrir une glace afin qu’ils ne soient pas non plus à la maison. Mais
elle ne pourrait pas éviter éternellement l’agent du FBI.
— Bouh ! dit quelqu’un derrière elle.
Spencer fit volte-face en se protégeant avec ses poings.
— Du calme, Britney. Ce n’est que moi, dit Chase en levant les mains et en
reculant d’un air faussement terrifié.
Spencer lui donna une bourrade amicale.
— Ne refais jamais ça.
Elle examina le jeune homme. Ce jour-là, il portait un jean plus ou moins skinny,
un polo à manches longues et un gilet matelassé qui lui donnait l’air d’un bûcheron.
Comment pouvait-il être encore plus craquant que lors de leur première
rencontre ? La veille, Spencer avait été ravie de recevoir de sa part un message qui
disait : Mon contact chez CVS a trouvé l’adresse de Barbara Rogers dans leur
fichier clients. 2560, Spruce Street, Apt. 4B. On s’y retrouve demain à 16 heures ?
Elle jeta un coup d’œil à la bâtisse en pierre brune.
— Et maintenant, on fait quoi ?
— On frappe à la porte, répondit Chase, comme si ça allait de soi.
Spencer le regarda, interloquée.
— Es-tu seulement certain qu’elle habite toujours ici ?
— C’est ce qu’on va voir. (Chase monta les marches et examina les noms sur
l’Interphone. Il se rembrunit.) Zut. Pas de Rogers.
— C’est peut-être une ancienne adresse, suggéra Spencer. A moins que son nom
ne figure pas sur le bail.
— Vérifions.
Chase tendit un doigt vers le bouton du 4B, mais Spencer lui saisit le bras.
— Attends ! Mieux vaut peut-être ne pas la prévenir qu’on arrive. Chase plissa
les yeux.
— Si tu ne veux pas sonner, comment allons-nous entrer dans l’immeuble ?
Au même moment, un homme aux cheveux blancs sortit du bâtiment. Spencer
tenta de retenir la porte, mais celle-ci se referma bruyamment. Alors la jeune fille
se tourna vers le vieil homme.
— Bonjour, je suis la nièce de Barbara Rogers. Vous pouvez m’ouvrir ? Son
interlocuteur fronça les sourcils à la vue de sa perruque.
— Jamais entendu parler, marmonna-t-il en commençant à descendre les
marches.
Spencer échangea un regard furtif avec Chase. Quelque chose lui disait que le
type mentait.
— Vous en êtes sûr ? lança-t-elle dans son dos.
— Puisque je vous le dis, fit le vieil homme sans se retourner avant de plonger à
l’intérieur d’une Audi garée là.
Quelques secondes plus tard, il démarrait et s’éloignait dans un nuage de gaz
d’échappement noirs.
— D’ac-coooord, commenta Chase, perplexe.
Spencer se pencha par-dessus la rambarde en fer forgé pour déchiffrer la plaque
d’immatriculation, mais la voiture était déjà trop loin.
— Il semblait très pressé de nous planter là, non ? Un peu comme si quelqu’un lui
avait ordonné de ne pas nous parler.
— Et si c’est le cas, il avait sûrement une bonne raison, enchaîna Chase. Barbara
Rogers était peut-être bel et bien l’infirmière d’Alison. (Il leva les yeux vers la
bâtisse de pierre brune.) Attendons que quelqu’un d’autre sorte, et retenons la
porte avant qu’elle ne se referme.
— Bonne idée.
Spencer s’assit sur la première marche et regarda fixement la porte, comme si
elle pouvait faire apparaître quelqu’un par la seule force de sa volonté. Des
voitures klaxonnèrent dans l’avenue voisine. Sur le trottoir, deux pigeons se
disputaient une croûte de pain. Mais personne ne sortit de l’immeuble. Combien de
temps devraient-ils attendre ainsi ?
— Alors, tu as pu résoudre ton problème de blog, l’autre jour ? demanda Spencer.
Chase la dévisagea sans comprendre.
— Hein ?
— Tu sais, la raison pour laquelle tu es parti si vite la dernière fois, insista
Spencer. On venait de te rencarder sur le laboratoire où Benjamin Franklin
fabriquait de la drogue en secret ? De t’apprendre que l’Independance Hall était
une maison close autrefois ?
Durant leurs conversations sur Internet, Chase lui avait parlé des théories
ridicules dont débattaient certains de ses lecteurs.
— Oh. (Le jeune homme regarda ses mains.) En fait, ce n’était pas lié au blog,
mais plutôt à ma famille. Mon frère avait besoin d’un coup de main.
Dans la rue, une traînée de feuilles vert pâle tourbillonnait sur le sol. L’une d’elles
s’envola et se colla sur la joue de Chase, et Spencer dut résister à l’envie de lever
la main pour l’en chasser.
— Il est plus jeune ou plus vieux que toi ? demanda-t-elle.
— Plus jeune d’un an, répondit Chase. On est très proches. On ne l’était pas
autrefois, mais après cette histoire de harcèlement.
Son regard se fit distant, et il n’acheva pas sa phrase. Spencer fit craquer sa
mâchoire.
— Ça a dû être très dur, dit-elle tout bas. Que s’est-il passé exactement, si ce
n’est pas trop indiscret ?
Le regard de Chase glissa vers la droite.
— Au début, on était copains, ce type et moi. Puis quelque chose a changé. Il a
commencé à me menacer, et il a même essayé de me tuer. Ça m’a marqué à vie.
Spencer s’autorisa à le détailler pendant quelques secondes.
— Tu n’as pas gardé de traces visibles, fit-elle remarquer.
Chase baissa la tête, et un long moment s’écoula avant qu’il ne réponde :
— Ouais, mais la plupart des cicatrices sont invisibles à l’œil nu.
Malheureusement pour elle, Spencer comprenait très bien ce qu’il voulait dire.
Elle observa les passants en s’absorbant dans ses souvenirs d’Ali.
— Tu sais ce qu’il est devenu ? demanda-t-elle au bout d’une minute. Il est allé en
prison ?
Chase prit un air chagrin.
— Il avait moins de dix-huit ans, donc non. Et ses parents étaient pleins aux as. Ils
se sont débrouillés pour étouffer l’affaire. Il a quitté le lycée, mais c’est tout ce que
je sais.
Spencer secoua la tête.
— C’est tellement injuste ! Donc il se promène en liberté quelque part ?
Chase acquiesça.
— Je suppose.
Il détourna la tête avec un gémissement qui brisa le cœur de Spencer. La jeune
fille lui toucha le bras. Elle était infiniment triste pour ce que Chase et elle avaient
dû endurer. Comment osait-on les tourmenter de la sorte ?
— Je sais ce que c’est, chuchota-t-elle. Moi aussi, j’ai été harcelée.
Chase se tourna vers elle, les sourcils froncés.
— Vraiment ?
Très vite, avant de pouvoir changer d’avis, Spencer ôta sa perruque blonde et ses
lunettes.
— Je suis Spencer Hastings, révéla-t-elle. Une des filles qu’Alison a tenté de tuer.
La bouche de Chase s’arrondit en un O de surprise, et toutes sortes d’expressions
se succédèrent rapidement sur son visage.
— Je me demandais si c’était toi, dit-il enfin, d’une voix si tendre que Spencer en
fut tout émue. Mais je ne voulais pas te poser la question pour ne pas te faire peur.
Je craignais que tu ne disparaisses.
Spencer enfonça de nouveau la perruque sur sa tête.
— Mais tu ne dois en parler à personne, d’accord ? Je te fais confiance. Si tu écris
quoi que ce soit à mon sujet sur ton blog…
— Jamais je ne ferais ça ! protesta Chase en secouant vigoureusement la tête.
(Puis il s’écarta et la dévisagea en clignant des yeux.) Seigneur. Spencer Hastings.
Maintenant, je me sens débile de t’avoir raconté mon histoire de harcèlement. Ça
doit te paraître si ridicule comparé à ce que tu as subi.
— Pas du tout, répliqua fermement Spencer. Il nous est arrivé exactement la
même chose : quelqu’un en qui on avait confiance nous a trahis de la pire façon
possible.
Soudain, elle sentit ses yeux s’emplir de larmes. Elle avait déjà parlé d’Ali,
notamment à d’autres garçons qui l’intéressaient, mais aucun d’eux n’avait
personnellement connu ça. L’expression « âme sœur » l’avait toujours fait rire ; à
présent, elle en comprenait la signification. Si seulement elle pouvait voir Chase
pour autre chose que suivre la piste d’Ali ! Elle avait l’impression qu’ils pourraient
parler toute la nuit sans jamais tomber à court de sujets de conversation. Elle
déglutit péniblement.
— Tu veux bien m’accompagner à mon bal de promo ?
Chase eut l’air surpris.
— Attends. Quoi ?
— On a tous les deux besoin de s’amuser un peu, d’oublier ce qui s’est passé. On
pourrait y aller en tant qu’amis, ou que n’importe quoi d’autre. Mais tu ne pourrais
pas dire à mes amies que tu tiens un blog sur Ali ni parler de nous en ligne.
— Spencer, coupa Chase, affichant un air contrarié. Je t’ai déjà dit que je ne
ferais jamais ça.
Spencer acquiesça.
— Alors, qu’est-ce que tu en penses ?
Son cœur battant très fort, elle regarda Chase pencher la tête en arrière et la
toiser comme s’il tentait de la voir sous un angle différent. Plus le silence se
prolongeait, plus Spencer se sentait ridicule. C’était une idée idiote. Chase avait
terminé le lycée ; il était trop vieux et trop cool pour se rendre à un bal de promo.
Le jeune homme lui prit la main.
— J’en serais très honoré. Dis-moi où et quand, et je serai là avec mon smoking.
Spencer eut un sourire tremblant.
— Vraiment ?
Chase allait répondre quelque chose quand la porte d’entrée s’ouvrit derrière
eux. Une vieille dame coiffée d’un fichu sortit avec des sacs plein les bras. Chase
s’avança pour lui tenir la porte, et elle lui sourit.
— Merci, c’est très gentil.
— Pas de problème, répondit Chase avec une petite courbette.
Puis Spencer et lui se faufilèrent à l’intérieur de l’immeuble.
Le vestibule était sombre et sentait le curry. Au rez-de-chaussée, il y avait deux
portes et un escalier. En tout, l’immeuble devait compter dix appartements, estima
Spencer.
Elle se tourna vers Chase.
— Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
— On va frapper au 4B ? dit le jeune homme en jetant un coup d’œil dans
l’escalier. Passe devant. Je te suis et je protège tes arrières.
Spencer acquiesça et fonça dans l’escalier, dont elle monta les marches quatre à
quatre. Une couronne de Noël était encore accrochée sur une porte bleue alors
qu’on était en mai, et du courrier s’entassait sur le paillasson au pied d’une porte
orange. La rambarde était branlante et, derrière elle, Spencer entendait les pas de
Chase.
Au dernier étage, de la lumière filtrait sous la porte du 4B. Spencer déglutit et
échangea un regard avec Chase, qui se tenait quelques marches plus bas. Puis elle
s’approcha et pressa son oreille contre le battant. L’infirmière d’Ali habitait-elle
vraiment là ? Et si Ali s’y trouvait aussi ?
— Qu’est-ce que je fais ? chuchota Spencer en tournant la tête vers Chase.
Le jeune homme haussa les épaules.
— Tu pourrais frapper, articula-t-il.
Tremblante, Spencer toqua à la porte une fois, puis une autre. Elle tendit
l’oreille. Le volume de la télé ne baissa pas à l’intérieur de l’appartement, mais la
jeune fille crut entendre un soupir suivi d’un grincement de ressorts de canapé.
Il y eut un cliquetis dans le couloir. Spencer fit volte-face.
— C’était quoi, ça ? demanda-t-elle à Chase.
— Aucune idée, répondit le jeune homme, les yeux écarquillés.
Il s’avança prudemment jusqu’à la porte d’en face, examina la poignée et se
pencha comme pour écouter, mais perdit l’équilibre et tendit la main en avant pour
se retenir. Spencer se couvrit les yeux.
— Chut !
— Désolé, bredouilla Chase en s’écartant d’un bond, comme s’il s’attendait à ce
qu’un fantôme jaillisse à travers la porte du 4A.
Durant un instant, un calme étrange plana dans le couloir et même à l’intérieur
du 4B. Puis Spencer entendit un craquement au-dessus d’elle et sentit un brusque
souffle d’air. Elle recula précipitamment à la seconde où la trappe d’un grenier
s’ouvrait au plafond et où plusieurs objets dégringolaient avec fracas : d’abord un
lourd portemanteau, puis une tête de cerf aux andouillers pointus comme des pieux,
et enfin une boule de bowling. Celle-ci s’écrasa aux pieds de Spencer et commença
à dévaler l’escalier.
— Spencer ? appela Chase, noyé dans un nuage de poussière. Seigneur. Tu vas
bien ?
— J-je ne sais pas, balbutia Spencer en réalisant qu’elle était tombée par terre.
Elle porta la main à son visage et toucha quelque chose de mouillé – mais ce
n’était que de la sueur ou des larmes, pas du sang. De la poussière cascadait encore
depuis la trappe qui se balançait sur un seul gond à moitié dévissé.
— Viens, dit Chase en bondissant par-dessus le portemanteau et le trophée de
chasse pour prendre la main de Spencer.
Il entraîna la jeune fille vers l’escalier tandis qu’une tête à l’expression ahurie
apparaissait à la porte de l’appartement d’en face.
— C’était trop bizarre, déclara Spencer d’une voix tremblante tandis qu’ils
dévalaient les marches.
— Le mot est faible, répliqua Chase. (Il leva les yeux vers le dernier étage
lorsqu’un autre grand fracas résonna au-dessus de leur tête.) On aurait presque dit
que c’était fait exprès.
Spencer frissonna. Elle pensait justement la même chose. Se pouvait-il qu’Ali ou
son complice aient fait en sorte que Chase se procure cette adresse, puis qu’ils
soient venus ici afin de piéger le grenier – d’entasser des tas de choses lourdes sur
la trappe et de se débrouiller pour qu’elle s’ouvre pile au bon moment ?
Le message sinistre de « A » tourbillonna dans l’esprit de Spencer. Eh oui, c’est
moi qui l’ai fait. Et vous savez quoi ? Vous êtes les prochaines sur ma liste. Tout
ceci n’était peut-être qu’un guet-apens. Et si « A » avait décidé de mettre ses
menaces à exécution ?
21
UN INVITÉ-SURPRISE

Hanna se gara dans le parking de Bill Beach, son téléphone jetable coincé entre
l’oreille et l’épaule. Tant pis pour l’interdiction d’utiliser le moindre appareil
connecté : c’était une urgence.
La boîte vocale de Mike s’enclencha.
— C’est encore moi, dit Hanna sur un ton implorant. Je peux tout t’expliquer. Je
ne veux pas qu’on se sépare. Je veux qu’on aille au bal de promo ensemble. J’ai un
nouveau portable, mon numéro a dû s’afficher. Je t’en supplie, rappelle-moi.
Raccrochant, elle jeta un coup d’œil à sa couronne et à son sceptre de reine de
mai – elle ne se déplaçait jamais sans eux. Des larmes lui piquèrent les yeux, mais
elle les refoula pour ne pas abîmer son maquillage. Une future reine devait toujours
avoir l’air impeccable, même pour nettoyer des bassins pleins d’urine.
Quand quelque chose bipa dans son sac, Hanna plongea la main à l’intérieur en
priant pour que ce soit Mike. Mais c’était son vieux portable qui venait de se
connecter au WiFi de Bill Beach et de télécharger un nouveau mail de l’agent Fuji.
Instinctivement, Hanna l’effaça sans même le lire.
Elle poussa rageusement la double porte de la clinique, alla se changer au
vestiaire et emporta son seau vers la chambre de Graham. Elle écarta le rideau qui
protégeait le lit du jeune homme d’un geste vif, sans se soucier qu’on puisse la voir.
Graham avait toujours les yeux fermés, mais ses lèvres remuaient. Hanna se
pencha pour écouter : aucun son ne sortait de sa bouche.
— Je veux juste que tu me dises qui tu as vu, gronda-t-elle en réprimant une
furieuse envie de le secouer comme un prunier.
Pour une fois, ses amies et elle ne pourraient-elles pas avoir un peu de chance ?
La réponse de Graham leur aurait suffi pour coincer « A », se débarrasser de
l’agent Fuji et de ce fichu tableau dans la penderie d’Aria. Et, égoïstement, elle
aurait permis à Hanna de se rabibocher avec Mike.
Mais Graham n’émettait pas le moindre son. Hanna était tellement énervée
qu’elle tapa du pied. La semelle de sa chaussure claqua bruyamment sur le
linoléum.
— Hanna ? appela une voix de fille. Tout va bien ?
Elle se retourna. Kyla était assise dans son lit, le visage toujours intégralement
couvert de bandages. Sur ses genoux, Hanna aperçut un flacon de vernis à ongles
et une lime en carton.
— En fait, non, admit-elle.
— Mmmh. Un problème avec ton mec ?
Hanna se rapprocha de Kyla.
— Comment tu as deviné ?
L’autre haussa les épaules.
— Je t’ai entendue au téléphone l’autre jour. Alors, qu’est-ce qu’il t’a fait ?
— Il ne veut plus m’accompagner au bal de promo, répondit Hanna d’un air
misérable. C’est une énorme méprise. Il croit que je lui mens à propos de quelque
chose, mais il se trompe.
— Tu n’as qu’à le lui expliquer, suggéra Kyla.
— Ce n’est pas si facile.
Hanna soupira et ouvrit la bouche pour se justifier, mais une vague d’épuisement
la submergea.
— Dans ce cas, j’ai quelque chose qui va te remonter le moral.
Kyla tâtonna sur la petite table à roulettes qui flanquait son lit et tendit à Hanna
une photo encadrée. Dessus, on voyait l’infirmier canon torse nu en train de se
changer dans les vestiaires. Hanna gloussa.
— Tu as eu ça où ?
— Un des agents hospitaliers l’a prise avec mon portable, répondit Kyla, très
satisfaite d’elle-même. Je l’ai téléchargée sur le site de Kodak et fait imprimer à la
boutique cadeaux. Mais je te la donne : tu en as plus besoin que moi.
— Merci, mais ça va aller.
Hanna étudia les membres maigres et bandés de Kyla et, tout à coup, elle se
sentit pathétique de se plaindre de son sort auprès d’une grande brûlée. Avait-elle
perdu le sens des réalités ?
Elle se pencha vers Kyla et ne put s’empêcher de lui demander :
— Que t’est-il arrivé ?
La jeune fille tripota le flacon de vernis à ongles.
— Mon frère et moi, on s’amusait dans le garage quand un bocal d’acide
sulfurique m’est tombé dessus depuis une étagère. Ce truc-là brûle pire que du feu.
Hanna frémit.
— Est-ce tout ton visage est… ?
Elle ne sut pas comment finir sa phrase.
— Ravagé ? Détruit ? suggéra Kyla. (Elle secoua la tête.) Mes joues sont en sale
état, et mon menton aussi. Je vais avoir besoin d’un tas de greffes de peau, et on ne
peut pas les faire toutes à la fois. Avant, je n’étais pas aussi jolie que toi, mais ça
allait. J’étais même assez populaire. Mais c’est terminé. Quand je sortirai d’ici, je
ferai peur aux gens.
Elle essayait d’avoir l’air courageuse et solide. Le cœur d’Hanna se serra.
Comment traiterait-elle une fille défigurée à l’Externat ? L’ancienne Hanna, celle
qui était l’amie d’Ali et de Mona, se serait montrée impitoyable envers elle. L’Hanna
d’aujourd’hui valait-elle mieux que ça ?
Elle toucha le bras de Kyla à un endroit que les bandages ne recouvraient pas.
— Ecoute. Quand on t’enlèvera tous ces pansements, j’aimerais te relooker : la
coiffure, le maquillage, les fringues, les accessoires. Je suis vraiment douée pour
tout ça, je te promets.
Kyla émit un étrange bruit de gorge.
— Pourquoi ferais-tu ça pour moi ?
Hanna se pencha davantage vers elle.
— Parce que tu es la fille la plus cool que j’aie rencontrée depuis longtemps, et
qu’il faut que les gens s’en rendent compte. Il faut qu’ils voient au-delà de ces
fichues cicatrices et de tes futures greffes. Tu es Kyla, et tu es fabuleuse. Pigé ?
Kyla rit doucement.
— D’accord, dit-elle au bout d’un moment. Tu es géniale, Hanna.
— Je sais, répondit celle-ci sur un ton léger.
Et elle se sentait beaucoup mieux tout à coup. Elle avait hâte de coiffer Kyla et
de l’aider à choisir ses couleurs. Et puis, ses cicatrices ne seraient peut-être pas si
terribles. Le père de Sean parviendrait peut-être à faire un miracle.
Le portable d’Hanna sonna, et la jeune fille fut si surprise qu’elle faillit le laisser
tomber par terre. Le nom de Mike s’affichait sur l’écran. Stupéfaite, Hanna leva les
yeux vers Kyla.
— C’est lui ? chuchota l’autre fille.
Hanna acquiesça.
— Ben vas-y, réponds ! s’écria Kyla.
Hanna déglutit et se détourna.
— Merci de m’avoir rappelée, dit-elle en portant le téléphone à son oreille.
Elle se réfugia très vite en salle de pause, même si ce n’était pas l’heure de la
sienne, et se laissa tomber sur un des canapés.
— Comme je te le disais tout à l’heure, je peux tout t’expliquer. La vérité, c’est
que je fais du bénévolat à Bill Beach. J’y suis en ce moment.
Mike soupira.
— Il va falloir inventer quelque chose de plus convaincant. Tu détestes cette
clinique. Tu n’y serais jamais retournée de ton plein gré.
— C’est la pure vérité ! se défendit Hanna en tirant un fil de la housse du canapé.
Graham, le garçon qui a été blessé à bord du Splendeur des mers, est ici. Tu n’es
pas au courant, mais, juste avant l’explosion, il a poursuivi Aria jusque dans la salle
des machines. Ils étaient dedans tous les deux quand la bombe a pété. Aria a eu de
la chance de s’en tirer indemne. On voulait l’interroger à ce sujet quand il se
réveillera.
Hanna retint son souffle, se demandant si Mike croirait la demi-vérité qu’elle
venait de lui raconter – et espérant que ses amies ne la tueraient pas pour avoir fait
ça. Mike prit une grande inspiration.
— Aria ne m’a jamais dit qu’elle était là-dedans.
— Je sais. Elle ne voulait pas te faire peur.
— Tu crois vraiment que c’est une bonne idée de parler à ce type ? C’est lui qui a
déclenché la bombe, pas vrai ? Il doit être dangereux.
— Mike, il est couvert de bandages et de tubes, pas du tout en état de me faire
quoi que ce soit. Quant à la bombe… je ne suis pas certaine qu’il y soit pour grand-
chose. Il y avait une autre personne dans la salle des machines à ce moment-là. Ça
aurait pu être elle. C’est justement à ce sujet que je veux interroger Graham – s’il
finit par reprendre connaissance. (Hanna marqua une pause avant de se décider à
demander :) Au fait, tu te souviens où était Noel au moment de l’explosion ? Quand
le concours de talents était sur le point de commencer ?
Il y eut un long silence à l’autre bout du fil.
— Tu n’es quand même pas en train de suggérer que le poseur de bombe, c’est
Noel ? s’exclama Mike, horrifié. Tu as fumé, ou quoi ? C’est le petit ami d’Aria !
— Je ne suggère rien du tout, je pose juste une question, répliqua Hanna.
Mike soupira.
— D’accord. Une heure avant le début du concours, on répétait notre numéro,
Noel et moi. Mais juste avant l’explosion de la bombe, il a dit qu’il devait repasser
dans sa chambre. Donc, en fait, je ne sais pas où il était à ce moment-là. (Il y eut un
bruit sourd dans le combiné.) Noel sait que tu te renseignes sur son emploi du
temps ?
— Non, et j’apprécierais que tu ne lui en parles pas, dit vivement Hanna, son
cœur battant la chamade.
— Cela dit, je ne crois toujours pas que ce soit la raison de ta présence à la
clinique, ajouta Mike.
Hanna tapa du pied.
— Demande à ta sœur, alors ! Mais une chose est certaine : je ne suis pas avec
Sean. Je ne savais même pas qu’il bossait là quand j’ai signé pour être bénévole. Et
ma demi-sœur et lui fréquentent le club de chasteté ensemble. Ça te suffit ? Tu
veux bien m’accompagner au bal de promo ?
— Mmmh, fit Mike sur un ton toujours soupçonneux. Il faut d’abord que je vérifie.
Hanna leva les yeux au ciel. Pourquoi jouait-il subitement les durs ?
— Et, au fait, qui t’a dit que j’étais là ?
Mike se racla la gorge.
— Peu importe. Il essayait juste de se comporter en ami.
Les poils d’Hanna se hérissèrent.
— Qui ça, « il » ? Promis, je ne me fâcherai pas, mais je veux savoir.
— Laisse tomber, Hanna. On ira au bal de promo ensemble, d’accord ?
Maintenant, il faut que j’y aille. Je suis arrivé à ma voiture.
Clic. Mike avait raccroché. Hanna fixa le numéro qui clignotait sur l’écran de son
téléphone avec un drôle de goût dans la bouche.
A cet instant, un mouvement à l’extérieur de la salle de pause attira son
attention. Une silhouette familière longeait le couloir, se dirigeant vers la sortie de
la clinique. Le garçon avait la tête penchée vers son téléphone, et il parlait trop bas
pour qu’Hanna puisse l’entendre. Il portait un jean noir moulant, des Adidas et un T-
shirt noir imprimé de mots dans une langue étrangère.
Le cœur d’Hanna cognait à tout rompre. Elle savait très exactement où ce T-shirt
avait été acheté : dans la seule boutique cool de Reykjavik. Mike avait pris le même
en blanc.
Le garçon dans le couloir, c’était Noel.
22
ALLONS VOIR TRIPP

« Tournez à droite à la prochaine intersection », ordonna la voix atone du GPS


qu’Emily avait ventousé sur le pare-brise de sa Volvo.
La jeune fille s’arrêta docilement au feu rouge, puis pénétra dans un quartier
résidentiel plein de somptueuses demeures à colonnades.
— Ouah, murmura-t-elle en promenant un regard à la ronde. C’est très chic.
Sur le siège passager, Iris haussa les épaules avec indifférence.
— Je ne suis pas surprise. Il faut avoir beaucoup de fric pour placer quelqu’un au
Sanctuaire.
— Tu es sûre que Tripp habite bien ici ? insista Emily tandis qu’elles passaient
devant une boîte aux lettres en forme de maison de pierre blanche, réplique
miniature de celle qui se dressait au bout de l’allée.
Quand Emily était passée chercher Iris au centre commercial King James, en fin
de journée, l’autre fille lui avait annoncé qu’elle avait découvert où vivait son ex, et
qu’elles allaient s’y rendre sur-le-champ. Par chance, Tripp vivait juste de l’autre
côté de Philadelphie, dans une jolie petite ville de banlieue du New Jersey qui
ressemblait beaucoup à Rosewood.
Pourtant, quelque chose dans ce quartier mettait Emily mal à l’aise. Les maisons
lui rappelaient celles de Crestview Estates, en plus flippant et encore plus dénué
d’âme. Un peu comme l’immense lotissement impersonnel où habitait Gayle Riggs
quand Emily l’avait rencontrée.
— J’ai cherché, répondit Iris sur un ton hautain en regardant le bloc-notes posé
sur ses genoux. Sa famille est au 411. (Elle désigna le parking d’un country club.)
Arrête-toi ici, on finira à pied. Je ne veux pas que Tripp prenne peur en voyant une
voiture inconnue se garer devant chez lui.
Emily haussa les épaules et s’exécuta. Sa relation avec Iris était de nouveau
assez tendue. Cette dernière leur avait préparé pour la semaine tout un
programme de choses qui ne figuraient même pas sur sa liste originelle et qui les
tenaient toujours occupées jusque tard dans la soirée. On aurait dit qu’elle
empêchait sciemment Emily de participer aux préparatifs du bal de promo, comme
si elle avait décidé que, puisqu’elle était malheureuse, Emily devait l’être aussi.
Elles longèrent le trottoir immaculé, sur lequel on ne voyait aucun dessin fait par
les enfants du voisinage et pas la moindre feuille morte. Tout le quartier était si
propre et si calme qu’on aurait presque cru à un décor de cinéma.
— C’est la maison suivante, dit Iris en adressant un sourire pincé à une femme
qui promenait son chien, ayant l’air de considérer que c’était cette dernière qui
n’avait rien à faire là.
Enfin, elles s’arrêtèrent devant une grande bâtisse de pierre et de brique dont
l’étage supérieur était bordé de baies vitrées. MAXWELL, était-il écrit sur la boîte
aux lettres. Redressant le buste, Iris remonta l’allée et appuya sur la sonnette
tandis qu’Emily restait sur le trottoir.
Une femme qui devait être la mère de Tripp ouvrit. Iris dit quelque chose. La
femme fronça les sourcils et secoua la tête. Elle échangea quelques mots avec Iris
avant de lui refermer la porte au nez. La jeune fille frappa de nouveau, mais sans
résultat. Furieuse, elle rebroussa chemin.
— Tripp n’habite plus ici, fulmina-t-elle. Cette garce l’a mis dehors.
— Mais… pourquoi ? interrogea Emily.
Iris arracha une fleur dans la jardinière à côté de la boîte aux lettres et la fit
tourner entre ses paumes.
— Tripp disait toujours que sa mère était archi-sévère.
— Où a-t-il pu aller ? demanda Emily.
Iris jeta la fleur sur la pelouse.
— Apparemment, il est parti vivre chez son père. J’ai demandé l’adresse ; elle
prétend qu’elle ne la connaît pas. (La jeune fille serra les dents.) Quand j’ai dit que
j’étais l’ex-petite amie de Tripp, elle s’est foutue en rogne et m’a claqué la porte au
nez. (Iris regardait fixement la rue.) Pourquoi elle a fait ça ? Tu crois que Tripp lui
a dit du mal de moi ?
La porte du garage se souleva, et les deux filles se tournèrent vers la maison.
Une Mercedes gris métallisé sortit en marche arrière. Iris entraîna Emily derrière
un gros buisson pour que la mère de Tripp ne les voie pas. La voiture tourna dans la
rue et s’éloigna en trombe. La porte du garage se referma en silence derrière elle.
— Bon, ben on n’a plus qu’à rentrer à Rosewood, dit Emily. Iris lui agrippa le
bras.
— Tu rigoles ? Tripp n’est peut-être pas là, mais je te parie qu’il reste encore une
partie de ses affaires. Si je ne peux pas le retrouver lui, je veux au moins emporter
un souvenir.
Emily posa les mains sur ses hanches. Elle avait comme un mauvais
pressentiment.
— Laisse-moi deviner. On entre par effraction pour voler un truc à l’intérieur ?
— Tu me connais par cœur ! la félicita Iris en lui pinçant la joue.
Puis elle fonça vers la maison. Emily la suivit à quelques pas de distance. Elle
envisagea d’abord de laisser Iris se débrouiller toute seule, puis elle l’imagina se
faire surprendre par la mère de Tripp et raconter à tout le monde qu’elle avait été
enlevée.
Iris fit le tour de la maison et monta les marches de la terrasse à plusieurs
niveaux. Elle tenta de faire coulisser une baie vitrée, puis une autre, mais sans
succès. Ce fut alors qu’elle aperçut une chatière qui se découpait dans la porte-
fenêtre de la cuisine.
— Ouais ! se réjouit-elle.
— Iris…, protesta faiblement Emily.
Impuissante, elle regarda l’autre fille se mettre à quatre pattes et se faufiler par
l’ouverture, puis se relever à l’intérieur et lui ouvrir la porte du patio.
— Bienvenue dans mon humble demeure, claironna-t-elle en saisissant une
manique posée sur le plan de travail central pour l’enfiler. Tu veux une tasse de
thé ? Un muffin ? Ils sortent juste du four. Je ferais une bonne femme au foyer, non ?
Emily regarda autour d’elle. La pièce était immense, avec une cuisinière en acier
inoxydable à six feux et le plus long plan de travail en granit qu’elle ait jamais vu.
Un frigo énorme se dressait sur la gauche ; une machine à cappuccino chromée
reposait sur le comptoir, et il y avait une armoire à vin pleine de bouteilles près du
garde-manger. Même la cuisine des Hastings n’était pas aussi luxueuse. Pourtant,
tout était un peu trop propre et trop bien rangé, depuis les joints immaculés du
carrelage jusqu’aux torchons monogrammés d’un M plein de fioritures.
On aurait dit que personne ne vivait ici. C’était bizarre de penser qu’un patient
de clinique psychiatrique avait grandi entre ces murs. Quand Emily était plus jeune,
elle pensait que rien d’affreux ne pouvait arriver aux gens riches.
— Au fait, c’était quoi, le problème de Tripp ? chuchota-t-elle à Iris.
Après avoir farfouillé dans un tiroir sans ôter sa manique, cette dernière feuilleta
un calendrier, se sortit une boisson énergétique du frigo et inspecta les photos
placardées sur la porte.
— Les médecins disaient qu’il était schizophrène, mais à mon avis, c’étaient des
conneries. Tripp était le plus sain d’esprit de nous tous. Et super intelligent, aussi.
Il trouvait toujours des tas d’idées de chouettes trucs à faire dans l’enceinte de la
clinique.
Elle se saisit d’une photo, l’examina en plissant les yeux et la laissa tomber par
terre. Emily se hâta de la ramasser. Le cliché montrait un couple d’âge mûr en train
de trinquer. L’homme portait un bonnet de Père Noël sur la tête.
— Il doit bien rester quelque chose à lui, grommela Iris en traversant la pièce.
Viens, on va regarder à l’étage.
Elle monta l’escalier comme si elle connaissait les lieux et se repérait
parfaitement dans la maison. Des peintures à l’huile étaient accrochées aux murs ;
l’une d’elles se composait de tourbillons qui rappelèrent à Emily le Van Gogh volé
par Aria. L’estomac de la jeune fille gargouilla. C’était facile d’oublier le tableau
planqué dans la penderie de son amie. Mais si c’était de ça que l’agent Fuji voulait
leur parler ?
Iris ouvrit la porte de toutes les chambres pour regarder dedans. Arrivée à la
troisième, elle hoqueta et se rua à l’intérieur. Emily la suivit.
Un lit une place se dressait dans un coin. Des traces sur la moquette indiquaient
que quelqu’un avait passé l’aspirateur récemment, et rien ne traînait sur le bureau.
C’était une chambre aussi impersonnelle que celle d’Iris au Sanctuaire, songea
Emily.
Puis Iris ouvrit l’armoire. Quelques chemises à carreaux pendaient sur des
cintres. Il y avait une caisse à lait dans le fond.
— Bingo, chuchota Iris en ôtant sa manique pour empoigner la caisse à deux
mains et la traîner sur la moquette.
Elle y trouva des livres de poche, des cahiers et un vieux téléphone portable à
l’écran cassé. Elle se saisit des cahiers pour les feuilleter tandis qu’Emily faisait
courir ses doigts sur une vieille édition de 1984. Etait-ce tout ce que la mère de
Tripp avait gardé en souvenir de lui ?
— Rien du tout, ragea Iris en refermant brutalement un des cahiers.
— Qu’est-ce que tu cherchais ? demanda Emily.
— Je ne sais pas exactement. Mon nom dans un cœur. Quelque chose.
Iris fouilla encore dans la caisse, jetant par terre plusieurs animaux en peluche,
une bouteille d’eau vide, un flacon de gel antibactérien et un bracelet d’hôpital
portant l’inscription SANCTUAIRE D’ADDISON-STEVENS. Lorsqu’elle atteignit le
fond, son menton se mit à trembler.
— Bon, ben, j’ai la preuve que je ne comptais pas du tout pour Tripp.
— Il a peut-être emporté un souvenir de toi en partant, suggéra gentiment Emily.
Iris ricana.
— Je me berce d’illusions depuis trop longtemps. Notre prétendu amour n’existait
que dans mes rêves. C’était idiot de venir ici.
Enfouissant la tête entre ses genoux, elle laissa échapper un sanglot étouffé.
Emily hésita un moment. Elle tendit la main vers le dos d’Iris, mais elle ne savait
pas quoi lui dire pour la réconforter.
Au lieu de ça, elle saisit le téléphone portable et appuya sur le bouton de mise en
marche. Etonnamment, un logo Motorola apparut à l’écran. Emily appuya sur la
touche « Contacts ». Tout avait été effacé. Elle ouvrit le fichier « Textos » : vide, lui
aussi. Mais quelques photos demeuraient sur la carte SIM : un nuage en forme de
pénis, un golden retriever… et une fille qu’Emily connaissait bien.
— Oh, mon Dieu, chuchota-t-elle.
Les cheveux blonds d’Ali cascadaient sur ses épaules. Ses yeux bleus
étincelaient. Elle portait le pyjama blanc des patients du Sanctuaire. Emily estima
que la photo avait été prise quelques années plus tôt, quand Ali devait avoir quinze
ans.
Iris essuya ses larmes et regarda l’écran.
On dirait que, toi, tu as trouvé quelque chose, lâcha-t-elle avec un reniflement
agacé.
— Pourquoi Tripp avait-il une photo d’Ali ? demanda Emily d’une voix tremblante.
Iris posa les mains derrière elle sur la moquette et s’appuya sur ses bras tendus.
— On était tous ensemble au Sanctuaire. On était amis.
Emily détailla de nouveau l’écran du téléphone. Être tombée sur une photo d’Ali
dans un endroit aussi inattendu lui donnait des démangeaisons. Quelqu’un qui se
trouvait hors cadre avait passé un bras autour des épaules de l’adolescente – la
seule chose permettant de l’identifier, c’était la montre dorée autour de son poignet
poilu. Emily plissa les yeux. Cette montre lui disait quelque chose.
De l’index, elle tapota la main de l’inconnu.
— Qui est-ce ?
Iris lui prit le téléphone et l’approcha de son visage. Sa bouche s’arrondit en un O
de stupeur.
— Tu sais quoi ? C’est peut-être bien lui, le fameux petit ami.
Emily cligna des yeux.
— Celui qui venait tout le temps à la clinique pour la voir ? Celui qu’elle est allée
retrouver à Keppler Creek quand elle est sortie ? (Elle agrippa le poignet d’Iris.) Tu
dois me dire son nom. Tout de suite.
Iris secoua la tête.
— Désolée.
Elle se dégagea, se leva et sortit de la chambre.
Emily empocha le téléphone et la suivit au rez-de-chaussée, puis jusqu’à la porte-
fenêtre ouverte et dans le jardin derrière la maison. Iris marchait très vite, mais
Emily finit par la rattraper sur le trottoir.
— Putain, Iris ! hurla Emily, perdant son sang-froid. (Elle gesticula en direction de
la maison.) Je viens d’entrer par effraction chez des gens pour te faire plaisir.
Qu’est-ce que tu vas vouloir que je fasse la prochaine fois – tuer quelqu’un ? Tu me
balades depuis une semaine. Je mérite une info majeure, d’accord ? Le nom de ce
type, c’est vraiment trop te demander ?
Iris s’arrêta près d’une souche et baissa les yeux.
— Je ne peux pas te le dire, parce que je ne le connais pas.
Emily eut l’impression de recevoir un coup de poing dans la poitrine.
— Quoi ?
Iris semblait encore plus pâle dans la lumière du jour.
— Je ne l’ai jamais su. Je suis navrée. Je ne mentais pas : Ali avait bien un copain
qui lui rendait visite tout le temps. Mais elle l’appelait juste Mister Big, comme
Carrie dans Sex and the City. Elle ne m’a jamais dit son vrai nom. C’était son grand
secret. Et je n’avais pas non plus le droit de lui parler. (Iris pinça les lèvres.) C’est
pour ça que je n’éprouve aucune loyauté envers cette garce. Elle me cachait des
tas de choses, comme si elle pensait que je n’étais pas digne de connaître la vérité.
Emily s’affaissa contre un tronc d’arbre.
— Pourquoi tu ne me l’as pas dit avant ?
Iris donna un coup de pied dans une motte de terre.
— Je pensais que c’était le seul moyen pour que tu continues à m’héberger chez
toi et à me servir de chauffeur, le seul moyen d’avoir une vie normale pendant un
petit moment. Je savais que, dès que tu découvrirais la vérité, tu me renverrais au
Sanctuaire.
Emily cligna des paupières, incrédule.
— Attends. Ça te plaît d’être chez moi ?
— Evidemment ! Mais peu importe, puisque c’est fini. Tu peux m’abandonner
comme ma mère. Et comme Tripp. Ce n’est pas grave. Je vais rentrer au
Sanctuaire et pourrir là-bas pendant quatre années de plus. Tu pourras aller à ton
bal de promo et reprendre le cours normal de ta vie.
Iris se détourna, et des sanglots silencieux secouèrent ses épaules.
Emily était tellement choquée qu’elle ne réagit pas. Elle aurait dû se mettre en
colère, mais elle ne pouvait pas s’empêcher d’avoir pitié d’Iris, qui s’était
enveloppée de ses bras tout maigres. Elle aussi, elle savait ce que c’était que d’être
lâchée par sa famille, et par quelqu’un qui l’aimait, soi-disant. Quand leur Ali lui
avait ri au nez dans la cabane à la fin de leur année de 5e, quelque chose était mort
dans le cœur d’Emily. Et quelque chose d’autre s’était flétri quand la véritable Ali
avait tenté de la tuer dans les Poconos.
Emily regarda la silhouette tremblante d’Iris. Au fond, elles n’étaient pas si
différentes, toutes les deux. En pareilles circonstances, Emily n’aurait-elle pas
menti, elle aussi, pour obtenir l’aide de quelqu’un ? D’une certaine façon, elle
trouvait ça presque flatteur qu’Iris la juge digne d’être manipulée, qu’elle trouve sa
vie aussi enviable. Au final, si Iris lui avait juste demandé de rester chez elle un peu
plus longtemps, malgré le fait qu’elle ne connaissait pas le nom du petit ami d’Ali,
Emily aurait peut-être accepté. Elle posa une main sur l’épaule de l’autre fille.
— Iris, je ne vais pas te renvoyer au Sanctuaire avant que tu ne sois prête à y
retourner. Je crois même que tu devrais m’accompagner à mon bal de promo.
Iris renifla bruyamment et lui lança un regard sceptique.
— Ouais, c’est ça.
— Je suis sérieuse, insista Emily. Je sais qu’aller à un bal de promo, ça ne figure
pas sur ta liste, mais peut-être que ça devrait. Tu as déjà assisté à ce genre de
soirée ?
Iris coinça une mèche de cheveux derrière son oreille.
— Euh, non, mais.
— Des tas de garçons y vont en célibataires. On devrait te trouver un cavalier.
Quelqu’un de bien plus cool que Tripp.
Iris se pinça le bras. Un oiseau pépia dans le lointain, et une voiture passa dans
l’avenue. Le cœur d’Emily battait très fort. S’il te plaît, dis oui, implora-t-elle en
silence – à la fois parce qu’elle voulait être présente pour voir la surprise de Jordan,
et aussi parce qu’elle pensait vraiment que ça ferait du bien à Iris de venir.
Au bout d’un moment, celle-ci soupira.
— Bon, d’accord.
— Super !
Emily se précipita vers l’autre fille pour la serrer dans ses bras. D’abord toute
raide, Iris finit par se détendre et par lui rendre son étreinte. Quand elles se
séparèrent, Iris avait les joues roses et brillantes.
Puis le téléphone jetable d’Emily sonna. La jeune fille le sortit de sa poche.
— Allô ?
— Mademoiselle Fields ? dit une voix un peu sèche. Ici Jasmine Fuji. Nous nous
sommes vues l’autre jour.
Emily ouvrit la bouche, mais ne réussit qu’à pousser un petit grognement. Elle
regarda son téléphone comme s’il était en feu.
— C-comment avez-vous eu ce numéro ?
— Votre mère me l’a donné. J’ai d’abord appelé chez vous.
Emily fut prise de vertiges. Sa mère, bien sûr. Mme Fields lui avait arraché son
nouveau numéro de force, et Emily n’avait pas pensé à lui demander de le garder
pour elle. A qui d’autre avait-elle pu le communiquer ?
— Ecoutez, ça fait plusieurs jours que j’essaie de vous joindre, vous et vos amies,
et je commence à avoir l’impression que vous m’évitez. (L’agent Fuji eut un petit
rire dur.) On peut parler maintenant ?
Emily jeta un coup d’œil à Iris, qui la dévisageait avec curiosité.
— Euh, je ne suis pas libre.
— Je n’en ai pas pour longtemps, c’est promis.
— Désolée, bredouilla Emily, mais là, tout de suite, je ne peux pas. Une autre fois,
peut-être.
Puis, avant de prendre conscience de ce qu’elle faisait, elle raccrocha.
23
LA VÉRITÉ NUE ET GLACÉE

— Oh, responsable de la déco ! chantonna une soprano le vendredi après-midi


dans la grange dédiée aux cours de journalisme.
L’endroit grouillait d’élèves qui mettaient les dernières touches aux fresques
murales, aux toiles peintes et aux sacs de cadeaux. La voix de Taylor Swift s’élevait
des haut-parleurs d’un ordinateur, et deux des filles du comité d’organisation
improvisaient une chorégraphie sur « Love Story ».
— Hou-hou ! insista la soprano. Mademoiselle Montgomery ?
Mais ce ne fut que lorsqu’une main se posa sur son épaule qu’Aria réalisa que
c’était à elle qu’on s’adressait – « on » étant Ryan Crenshaw, une ancienne élève de
l’Externat de Rosewood venue donner un coup de main pour les préparatifs du bal
de promo.
La tradition voulait qu’une diplômée récente revienne au lycée pour superviser
ses cadettes et perpétuer les rituels les plus idiots tels que prendre des photos du
roi et de la reine dans le cimetière voisin du Four Seasons ou organiser une maxi-
chenille. C’était un honneur d’être choisie pour tenir ce rôle, mais Ryan, qui avait
des cheveux châtain terne, les bras mous d’une buveuse de bière et pas mal de kilos
en trop pris depuis son entrée en fac, se plaignait en permanence de ses études.
C’était une de ces filles qui regretterait éternellement ses années lycée.
Tirant Aria du placard à fournitures où celle-ci se cachait, terrorisée par la vue
de toutes ces reproductions de Van Gogh, Ryan la conduisit vers une table et lui
désigna un énorme Reflex.
— Il faut que tu commences à prendre les photos pour le livre de l’année ! Tes
copines en train de peindre les fresques, ce sera super ! Et regarde, voilà notre
reine ! Il faut immortaliser le moment où elle essaiera sa couronne !
De l’autre côté de la pièce, Hanna discutait à voix basse avec Scott Chin, un des
responsables du livre de l’année. Ryan poussa Aria vers eux. Dès qu’Hanna
l’aperçut, elle blêmit, lui saisit le bras et l’entraîna de force dans le couloir.
— Ah, te voilà enfin ! Il faut que je te parle !
— Et les photos, les filles ? appela Ryan.
— Dans une minute ! cria Hanna par-dessus son épaule, en levant les yeux au
ciel. Aria et elle s’engagèrent sur le chemin d’un petit jardin de sculptures dont un
ancien élève fortuné avait fait don à l’Externat dans les années 1980.
Hanna s’approcha de la statue d’une femme dont le nez était tombé depuis belle
lurette, fit face à Aria et prit une grande inspiration.
— Tu te souviens quand Spencer a dit que le complice d’Ali devait avoir un lien
avec Bill Beach ?
— Ouais, acquiesça Aria en tripotant machinalement les cuticules de son pouce.
— J’ai vu Noel là-bas hier.
Un frisson glacial parcourut Aria.
— Tu es sûre ?
Hanna opina gravement.
— Tout à fait sûre. C’était bien lui.
Aria serra les dents et fixa la statue en métal d’un gyroscope, quelques pas plus
loin.
— Il avait peut-être une bonne raison de se trouver là-bas.
— Voler des médicaments disponibles seulement sur ordonnance pour Ali, par
exemple ? suggéra Hanna en croisant les bras sur sa poitrine. Si tu persistes à
croire qu’il est innocent, tâche de découvrir ce qu’il faisait à la clinique.
Aria se détourna.
— En fait, Noel et moi, on ne se parle pas trop en ce moment. Je lui ai plus ou
moins raconté ce qui s’était passé avec Olaf.
Hanna écarquilla les yeux.
— Pourquoi ?
Aria attendit qu’une tondeuse à gazon bruyante se soit éloignée pour répondre :
— Noel a reçu un texto de « A » lui disant qu’il devrait regarder dans mon
placard. Visiblement, « A » voulait qu’il trouve le tableau. J’ai essayé de détourner
son attention, mais Noel était tellement convaincu que je cachais quelque chose que
j’ai fini par avouer, pour Olaf.
— Ma pauvre. Ça craint, compatit Hanna en secouant la tête. Ça va aller ?
Aria la toisa sévèrement.
— Pitié. Tu dois être ravie.
— Aria ! s’écria Hanna.
Son amie se détourna.
— Ce serait tellement plus facile si on se séparait, Noel et moi. Comme ça, vous
pourriez poursuivre votre chasse aux sorcières sans remords.
Hanna secoua la tête avec véhémence.
— On n’a rien contre Noel, et encore moins contre toi. Crois-moi, on déteste être
obligées de le soupçonner. Aucune de nous ne veut que vous rompiez.
Aria toucha la main de la sculpture en ravalant un sanglot. Elle savait qu’Hanna
disait la vérité, mais chaque fois qu’une de ses amies lui présentait une nouvelle info
compromettante vis-à-vis de Noel, ça lui faisait un mal de chien. Elle avait envie de
hurler : « Je croyais qu’on était amies ! En fait, vous n’en avez rien à faire, de
moi ! »
C’était comme la fois où sa mère l’avait mise en garde contre Gunter, un garçon
qu’elle avait rencontré en Islande. Il lui aurait probablement attiré des ennuis, et
Aria le savait – tout comme elle savait que sa mère cherchait juste à la protéger.
Mais, sur le coup, elle lui en avait quand même voulu.
Hanna s’adossa à l’autre bras de la sculpture.
— L’agent Fuji t’a rappelée ?
Aria fixa ses pieds.
— Non.
— Elle nous a contactées, Spencer, Emily et moi. Apparemment, elle veut nous
revoir.
Aria leva la tête.
— Pourquoi ?
Hanna eut un geste d’impuissance agacée.
— Qu’est-ce que j’en sais ? J’imagine que « A » a cafté un de nos secrets. Peut-
être le tableau, peut-être Tabitha. Impossible à dire.
L’estomac d’Aria se noua. D’un côté, elle était soulagée de n’avoir pas reçu
d’appel. De l’autre, elle se demandait pourquoi l’agent Fuji ne voulait pas lui parler
à elle.
— Qu’est-ce qu’on fait ? fit-elle d’une voix tremblante.
A ce moment, Ryan passa la tête à l’extérieur.
— Aria ? On a une question au sujet des étoiles en papier mâché.
Aria jeta un coup d’œil à Hanna, puis haussa les épaules et suivit Ryan dans la
grange. Elle donna ses instructions, mais elle avait l’esprit ailleurs. Ses amies et
elle ne pouvaient pas parler à l’agent Fuji, pas alors que le tableau volé était encore
dans sa penderie. Elles devaient trouver un moyen de résoudre ce problème, et
vite.
En outre, malgré les reproches qu’elle avait faits à Hanna, Aria aussi était
perturbée de savoir que Noel s’était rendu à Bill Beach. Qu’était-il allé y faire ?
Rendre visite à Sean ? Peu probable. Voir Graham ?. Ou voler des médicaments ?
Aria glissa une main dans sa poche pour toucher le ticket de cinéma trouvé la
veille. Elle avait chargé Mike de rendre son portefeuille à Noel le matin même, en
priant pour que son petit ami ne se rende pas compte qu’il manquait quelque chose
à l’intérieur. Le film datait de quelques années auparavant, après la mort de
Courtney, à l’époque où la véritable Ali était enfermée au Sanctuaire, et Aria ne
savait pas comment interpréter le message bizarre inscrit au dos du ticket. Du
coup, elle n’avait pas osé en parler à ses amies, qui auraient immédiatement tiré les
mauvaises conclusions. Ali n’était pas la seule personne au monde à dessiner des
joueuses de hockey sur gazon. Ce gribouillis ne voulait pas forcément dire quelque
chose.
Pourtant, Aria était curieuse. Fonçant vers son sac, qu’elle avait laissé au fond de
la grange, elle en sortit son iPad et tapa « Cinéma Woods » dans Google. Un instant
plus tard, les résultats apparurent à l’écran de sa tablette. Le premier était le site
d’un cinéma situé à Maplewood, dans le New Jersey.
La bouche d’Aria devint brusquement toute sèche. Tabitha venait de Maplewood.
Elle avait fréquenté le Sanctuaire au même moment qu’Ali, et les deux filles étaient
amies. Cela signifiait-il que Noel avait rendu visite à Ali pendant son séjour à la
clinique psychiatrique ? Qu’il les avait aidées à sortir, Tabitha et elle, pour les
emmener voir un film ? Non, ça n’avait pas de sens. Pourquoi seraient-ils allés
jusque dans le New Jersey ? Et pourquoi Noel aurait-il dit à l’agent Fuji qu’il n’avait
jamais rencontré Tabitha avant leurs vacances en Jamaïque ?
— Aria ?
La jeune fille fit volte-face. Noel se tenait derrière elle, presque comme si elle
l’avait invoqué en pensant à lui. Il avait les mains dans les poches et affichait un air
très sérieux.
— S-salut, bredouilla Aria en retournant son iPad sur la table.
Noel jeta un coup d’œil vers la porte.
— Tu as une minute pour qu’on discute ?
Aria acquiesça et rangea la tablette dans son sac. Lorsqu’ils arrivèrent dans le
jardin de sculptures, Hanna n’était plus là ; il n’y avait pas d’autre bruit que celui de
leurs propres pas. Noel s’arrêta près de la statue que tout le monde à l’Externat
[5]
surnommait le Slinky .
— J’ai beaucoup réfléchi à cette histoire avec Olaf.
Aria sentit sa gorge se serrer.
— Noel, je…
Le jeune homme posa un doigt sur les lèvres de la jeune fille.
— Je me suis conduit en parfait connard pendant tout ce voyage, Aria. J’étais
jaloux de ne pas connaître ton côté islandais ; j’avais peur que, une fois à Reykjavik,
tu ne sois plus la même et que tu ne veuilles plus être avec moi. Donc, au lieu de me
montrer à la hauteur, j’ai passé mon temps à râler et à faire l’idiot. J’aurais dû te
laisser y aller seule avec Hanna et Mike au lieu de vous accompagner. Je ne suis
pas content que tu sois sortie avec ce type, mais, d’une certaine façon, je peux le
comprendre.
Aria cligna des yeux. C’était la dernière chose qu’elle s’attendait à entendre de la
part de Noel. La semaine précédente, elle en aurait encore été flattée et touchée –
Noel Kahn, beau gosse ultra-populaire, craignait que ce ne soit elle qui le plaque ?
Mais à présent, elle se sentait vide et soupçonneuse. Pourquoi lui pardonnait-il
aussi facilement ?
Noel lui prit les mains.
— Je ne veux pas qu’on se sépare. Je veux qu’on reparte en voyage tous les deux
et que ça se passe bien. On peut même retourner en Islande si tu veux – et, cette
fois, je monterai sur un de ces chevaux ridicules.
Aria savait qu’elle était censée rire, mais elle ne parvint pas à s’y forcer. Elle
détourna les yeux, une boule dans la gorge et les mains pareilles à deux poids morts
dans celles de Noel. Ali et Tabitha, hurlait son esprit. Maplewood. La joueuse de
hockey sur gazon. Demande-lui !
Noel pencha la tête sur le côté.
— Ça n’a pas l’air de te faire plaisir.
— Si, si, répondit Aria d’une voix étranglée. C’est juste que…
Elle n’acheva pas sa phrase. Si seulement il y avait un moyen de mentionner
Tabitha sans que ça paraisse louche ! Mais comment amener le nom de la défunte
dans la conversation ?
Noel lui lâcha les mains.
— Putain, Aria, mais qu’est-ce qu’il te faut ? Je me plie en quatre pour toi. Je te
raconte tout. Je t’obtiens le poste de responsable de la déco. Je supporte tes sautes
d’humeur incompréhensibles. Je te pardonne de m’avoir trompé, et tu me traites
quand même comme de la merde. Je commence à en avoir ras le bol, OK ? Tes
secrets, ton comportement bizarre… c’est comme si je ne faisais pas vraiment
partie de ta vie.
— Ne dis pas ça, souffla Aria. Je suis préoccupée, c’est tout.
— Par quoi ? demanda Noel sur un ton dur.
Aria déglutit. Elle ne voulait rien tant qu’innocenter son petit ami, mais elle ne
pouvait pas lui poser les questions qui la tourmentaient.
Elle détailla Noel. Quelque chose formait une bosse dans la poche de son jean.
Son portable, sûrement. Une idée très séduisante naquit dans l’esprit d’Aria.
La jeune fille prit quelques instants pour se concentrer, puis s’approcha de Noel
et se racla la gorge.
— Je n’arrête pas de penser à ce que je t’ai fait. Je culpabilise tellement ! Entre
ça, l’explosion sur le bateau et le fait que j’ai failli me noyer… je suis complètement
à côté de mes pompes, Noel.
— Alors, parle-m’en. Ne fais pas comme si tout allait bien. Ne m’oblige pas à
deviner ce que tu as.
— D’accord, marmonna Aria, parvenant même à verser quelques larmes de
crocodile. Promis. La prochaine fois, je te dirai ce qui ne va pas.
Elle prit Noel dans ses bras. Durant quelques secondes, elle craignit qu’il ne lui
rende pas son étreinte, mais, après une hésitation, il la serra contre lui. Le cœur
battant, elle glissa une main le long du ventre de son petit ami et, très délicatement,
saisit son téléphone avec deux doigts. Puis elle l’extirpa de sa poche aussi
adroitement qu’un pickpocket. Noel remua dans ses bras mais ne parut pas se
rendre compte de ce qu’elle faisait.
Aria laissa tomber le portable dérobé dans la grande poche de son sweat-shirt.
Quand ils se séparèrent, Noel la couvait de nouveau d’un regard plein d’amour. Aria
déglutit et désigna la grange de l’Externat.
— Il faut que j’y retourne. On a besoin de moi.
Noel l’embrassa sur la joue.
— Appelle-moi quand tu auras fini, d’accord ?
— D’accord, acquiesça Aria d’une voix tremblante.
Son petit ami s’en fut, et elle se hâta de rentrer. Elle doutait fort qu’il s’écoule
plus de quelques minutes avant que Noel ne s’aperçoive de la disparition de son
téléphone. Alors elle courut vers son iPad, trouva un cordon USB dans son sac, puis
brancha le portable de Noel.
Une fenêtre apparut sur l’écran de sa tablette, lui demandant si elle voulait
effectuer un transfert de données. Aria appuya sur « Oui ». Des numéros défilèrent
à l’écran. Moins d’une minute plus tard, un message lui annonça que le
téléchargement était terminé.
Aria arracha le cordon USB du téléphone, ouvrit la porte de la grange et jeta
l’appareil sur la pelouse du jardin de sculptures. Avec un peu de chance, Noel
penserait qu’il l’avait laissé tomber là.
Aria revint vers son iPad. Elle passa rapidement en revue les textos de son petit
ami, même si elle ne s’attendait pas à trouver quoi que ce soit d’intéressant. Si Noel
était « A », il utilisait sans doute un téléphone différent, avec un numéro sur liste
rouge.
Outre les messages qui lui étaient adressés, Aria en trouva quelques-uns que
Noel avait envoyés à ses coéquipiers de lacrosse ou à des gens de sa famille. Mais,
en remontant plus loin dans ses archives, elle remarqua quelque chose d’étrange.
En février de l’année précédente, Noel avait écrit à un numéro masqué : Tout ce
dont tu as besoin. Et le numéro masqué avait répondu : Merci beaucoup. Tu sais
quoi faire.
Aria fit un rapide calcul. Février, c’était le mois où Noel et Aria avaient participé
ensemble à une séance de spiritisme dans une boutique d’ésotérisme de Yarmouth –
le moment où ils avaient commencé à se rapprocher. C’était bizarre que le jeune
homme ait conservé un texto aussi vieux, d’autant qu’il avait un téléphone d’un
modèle plus ancien à l’époque. Donc, le message devait avoir une valeur
sentimentale à ses yeux. Etait-ce Ali qui le lui avait envoyé ? Et ce « Tu sais quoi
faire », que signifiait-il ?
Aria ferma les paupières. Toutes ces conjectures, c’était horrible. Elle fouillait
dans les textos de son petit ami. Avait-elle perdu la tête ?
Les membres lourds comme du plomb, elle changea de dossier. Elle avait
également téléchargé les mails de Noel, mais elle n’avait plus envie de les lire.
Toutefois un nom familier attira son attention. « Agent Jasmine Fuji ». La date était
celle de l’avant-veille. Pourtant, Noel avait vu l’enquêtrice la semaine précédente,
non ? Aria sentit que sa tête commençait à tourner.
Et il n’y avait pas qu’un seul message, mais une demi-douzaine. Les mots
défilèrent sous les yeux d’Aria. Merci pour vos idées. Puis : Je suis vraiment
désolée que vous ayez perdu votre amie. Et enfin : Nous reparlerons bientôt.
Selon vous, tout le monde ne m’a pas dit toute la vérité. Cela m’intrigue, et
j’espère que vous pourrez m’expliquer ça.
Quelqu’un rit très fort derrière elle. Aria laissa retomber son iPad sur la table.
Elle promena un regard hébété à la ronde, comme si elle se trouvait en plein
cauchemar. Noel avait perdu une amie… Tabitha, ou Ali ? Et qui mentait par
omission, selon lui ? Aria et les autres ? Etait-ce pour cela que l’agent Fuji tentait
désespérément de les joindre ?
Aria prit son téléphone et composa le numéro de Spencer. Elle avait l’impression
de perdre le contrôle de la situation. Il était temps qu’elle avoue deux ou trois
choses à ses amies.
Spencer décrocha dès la deuxième sonnerie.
— Allô ? Aria, c’est toi ? Quoi de neuf ?
Quelqu’un toqua à la vitre. Aria sursauta. Noel se tenait de l’autre côté, son
portable à la main. Il lui sourit si gentiment que le cœur d’Aria se brisa en un
million de morceaux.
— Aria ? répéta Spencer à l’autre bout du fil.
Des larmes plein les yeux, Aria fit coucou à Noel.
— Euh, j’ai appuyé sur le bouton d’appel sans faire exprès, bredouilla-t-elle.
Puis elle raccrocha sans avoir rien dit à Spencer.
24
QUELQU’UN FAIT UNE GAFFE

Le samedi après-midi, quelques heures avant leur bal de promo, Spencer et


Hanna étaient assises dans la chambre de cette dernière, chez son père. Un miroir
en pied géant se dressait dans un coin. Le dessus-de-lit était jonché de palettes de
maquillage, de sèche-cheveux, de bombes de laque ; des épingles à chignon, des
barrettes et des fers à friser gisaient sur le sol telles les baguettes éparses d’un jeu
de mikado.
Les bijoux que les mères des jeunes filles leur avaient prêtés reposaient sur le
bureau au milieu d’un carré de velours. Leurs robes étaient pendues à des patères
au dos des portes de la garde-robe d’Hanna, leurs chaussures soigneusement
alignées en dessous. Une odeur de parfum et de pressing planait dans l’air.
Spencer était un peu triste que les autres ne soient pas venues se préparer avec
elles, mais personne n’avait de nouvelles d’Aria et, bizarrement, Emily avait invité
Iris à l’accompagner. Elles s’habillaient toutes les deux chez les Fields.
On frappa à la porte. Le père d’Hanna passa la tête à l’intérieur.
— Comment ça va, les filles ? Je peux faire quelque chose ?
Hanna grimaça.
— Ça dépend. Tu veux nous aider à nous maquiller ?
Tom Marin leva les mains en signe de reddition et recula.
— Ce n’est pas ma spécialité. (Il adressa un sourire plein d’adoration à sa fille.)
Mais tu es magnifique, ma chérie.
Kate apparut dans l’encadrement de la porte. Une moitié de ses cheveux
cascadait sur ses épaules en boucles souples, tandis que l’autre était toujours raide.
— Ah oui, en effet, approuva-t-elle. Très jolie.
— Merci, répondit Hanna, surprise. Tu es super aussi.
Kate et M. Marin battirent en retraite dans le couloir. Hanna regarda Spencer.
— Tu crois qu’on aurait dû lui proposer de se préparer avec nous ?
Spencer haussa les épaules.
— Peut-être.
Mais elle ne se sentait pas vraiment d’humeur sociable, et Kate menait une vie
tellement facile par rapport à elles ! Aucun « A » ne la tourmentait. Elle ne cachait
pas de secrets susceptibles de l’envoyer en prison. Personne ne la menaçait de
mort. C’en était presque irritant.
Hanna se laissa tomber dans un fauteuil au lieu de faire le moindre geste pour
sortir dans le couloir et rappeler sa demi-sœur.
— J’aimerais bien que Mike m’appelle pour confirmer qu’il m’accompagne ce soir.
(Dans le miroir, elle jeta un coup d’œil à son amie.) Mais toi, Spence, tu y vas avec
qui, au fait ?
Spencer attrapa un recourbe-cils.
— Un garçon que je viens de rencontrer.
— Où ça ? s’enquit Hanna, curieuse.
— Au centre commercial King James, répondit Spencer, qui avait préparé une
petite histoire au cas où. Il travaille dans cette boutique pour hommes tellement
chic.
— Beauregard ? (Les yeux d’Hanna brillèrent.) Je voulais acheter des boutons de
manchettes à Mike chez eux. Je lui demanderai conseil… si Mike ne m’a pas
plaquée.
— Euh, je ne crois pas qu’il s’y connaisse beaucoup en boutons de manchettes,
bredouilla Spencer en se mordant l’intérieur de la joue.
Elle avait l’impression que la soirée allait être longue. Pourvu que Chase ne se
mette pas à discuter avec ses amies ! Penser à son cavalier rappela quelque chose à
Spencer, qui sortit son téléphone et se pencha vers Hanna pour lui montrer la photo
d’Ali au Sanctuaire.
— Regarde.
Hanna fit la moue.
— Où as-tu trouvé ça ?
— J’ai fait des tas de recherches sur elle. Tu sais où elle a été prise, pas vrai ?
— Tu parles ! Je reconnaîtrais cette salle commune entre mille. (Hanna se
rembrunit.) Ali a l’air un peu plus jeune que nous là-dessus. (Elle désigna le bras
passé autour des épaules de leur ancienne amie.) Et ça, qui c’est ?
— J’espérais que tu le saurais. On dirait qu’il sort avec Ali, non ?
Hanna plissa les yeux.
— Dommage qu’il ne porte pas quelque chose de reconnaissable. Les sweat-shirts
à capuche noirs, c’est tellement commun.
Spencer toussota, l’air gêné.
— Noel en a un.
Hanna la dévisagea gravement.
— On dirait bien que c’est lui, hein ?
— Je préférerais que ce soit quelqu’un d’autre, soupira Spencer en se laissant
tomber sur le lit et en se frottant les yeux.
— Mais ça semble de moins en moins probable, dit doucement Hanna.
Elle avait raconté à Spencer que Mike ne se souvenait pas où était Noel quand la
bombe avait explosé à bord du bateau de croisière… et qu’elle-même avait vu Noel
à Bill Beach. Elle secoua la tête.
— Je n’arrive toujours pas à croire que tu sois rentrée seule dans cet immeuble à
Philadelphie. Tu aurais pu te faire tuer.
— Je crois que « A » cherchait juste à me faire peur, murmura Spencer, l’estomac
noué.
Rétrospectivement, ça semblait si évident ! « A » et son complice avaient
introduit l’adresse dans le fichier clients de CVS pour que Chase la trouve. Puis ils
avaient piégé la trappe de manière à ce qu’elle s’ouvre quand Spencer passerait
dessous. Cela signifiait-il que « A » savait que la jeune fille était sur sa piste ?
Spencer se pencha vers le miroir et essuya un peu d’ombre à paupières qui
débordait sur sa tempe.
— J’aimerais retourner là-bas, mais j’ai bien trop peur.
— Pourquoi tu voudrais faire ça ?
— Parce que, même si l’infirmière particulière d’Ali n’habite pas là, Ali et son
complice y sont allés pour piéger la trappe. Et maintenant que leur système s’est
déclenché, ils y retourneront sans doute pour récupérer tous les trucs qu’ils avaient
planqués dans le grenier. Si ça se trouve, cette boule de bowling appartient au père
de Noel. On pourrait peut-être identifier certains des objets et établir un lien avec
Ali.
Hanna passa une brosse dans ses cheveux.
— Pas bête. Je n’avais pas pensé à ça.
En fait, c’était une théorie de Chase. Spencer l’avait supplié de retourner dans
l’immeuble de pierre brune pour voir si Ali et son mystérieux complice se
manifestaient, mais le jeune homme n’était pas libre – même s’il ne lui avait pas
expliqué ce qu’il avait d’autre à faire.
A cet instant, le portable de Spencer bipa. La jeune fille avait reçu un nouveau
mail à son adresse secrète. Elle le lut en protégeant l’écran de sa main pour
qu’Hanna ne le voie pas. J’ai hâte de te retrouver ce soir, Britney, écrivait Chase en
ponctuant sa phrase d’un smiley faisant un clin d’œil. Et, au fait, je viens juste de
découvrir quelque chose de très intéressant sur Alison.
Le cœur battant, Spencer répondit aussitôt : Quoi ?
Je préfère ne pas t’en parler en ligne. On se voit tout à l’heure.
Spencer serra les dents et consulta le réveil sur la table de nuit. Plus que trois
heures.
Ça allait lui paraître une éternité.

Au crépuscule, Spencer et Chase, qui était passé la chercher chez elle, se


dirigèrent main dans la main vers la limousine garée le long du trottoir. Le jeune
homme ouvrit la portière pour Spencer, qui le remercia d’un sourire embarrassé.
— Tu es superbe, dit Chase en l’embrassant sur la joue.
Spencer tenta de ne pas s’évanouir de bonheur.
— Toi aussi.
Le smoking de Chase lui allait à la perfection. Le jeune homme lui avait apporté
[6]
un corsage , et il avait docilement posé pour des photos. Même Amelia, qui
prenait tout et tout le monde de haut, avait paru sous le charme.
La limousine sortit de l’impasse et s’engagea sur la route de campagne en
direction de Philadelphie. La vitre avant légèrement baissée laissait entrer l’air
printanier. Mais même lorsque Chase déboucha une bouteille de champagne et lui
tendit une flûte, Spencer ne parvint pas à se détendre. Elle se tourna vers son
cavalier.
— Maintenant qu’on est seuls, tu peux me dire ce que tu as découvert sur Alison ?
Chase sirota une gorgée de champagne.
— Un ami m’a envoyé une vidéo très intéressante, prise par la caméra de
surveillance d’un immeuble pas loin d’ici. A un moment, on voit une fille qui
ressemble à Alison.
Spencer en eut des picotements.
— Tu déconnes. (Elle jeta un coup d’œil au portable de Chase, que le jeune
homme avait posé sur ses genoux.) Tu l’as avec toi ? On peut la regarder ?
— Non, je ne l’ai pas.
— Oh.
Les épaules de Spencer s’affaissèrent.
— C’est la seule raison pour laquelle tu m’as demandé de t’accompagner ce soir ?
croassa Chase.
— Bien sûr que non ! se récria Spencer. C’est juste que… ça a l’air important.
Son cavalier lui prit la main.
— Mais ça aussi, c’est important. Cette soirée avec toi. Je veux juste qu’on passe
un bon moment sans parler d’Ali, de harcèlement ou de tous les trucs horribles qui
nous sont arrivés. Et sans que tu manques te faire fracasser le crâne par une boule
de bowling.
Il tenta de rire. Spencer cligna des yeux.
— Mais…
— Voilà ce que je te propose. (Chase lui pressa la main.) Je chargerai la vidéo
après notre première danse, d’accord ? D’ici… une heure à peu près, si je calcule
bien. En attendant, je veux juste être tranquille avec cette fille épatante que je
viens de rencontrer, et qui s’appelle Spencer.
Les bulles du champagne pétillaient sous le nez de Spencer. La jeune fille regarda
les lumières floues des lampadaires qui défilaient au-dessus d’eux. Depuis combien
de temps ne s’était-elle pas amusée sans arrière-pensées ? Même la Croisière
verte, pendant laquelle elle était censée se détendre, avait viré au drame. Et, pour
une fois, c’était agréable que quelqu’un la considère comme une fille normale, et
pas juste comme l’une des Jolies Petites Menteuses impliquées dans l’affaire Ali
DiLaurentis.
— Tu promets de tout me montrer après notre première danse ?
— Je promets.
Ils se serrèrent la main. Puis Chase posa sa tête sur l’épaule de Spencer et, le
regard fixé sur les lumières scintillantes de Philadelphie à l’horizon, ils se mirent à
parler. Spencer demanda à Chase à quoi aurait ressemblé son bal de promo, qui il
avait emmené, et comment il se sentait à l’idée d’intégrer la fac l’année suivante.
Elle lui fit part de son excitation à l’idée d’entrer à Princeton quelques mois plus
tard, et évoqua même l’incident désastreux qui s’était déroulé lors du week-end
qu’elle avait passé là-bas.
Ils discutèrent pendant que la limousine avançait péniblement au milieu des
embouteillages, et Spencer ne vit pas le temps passer jusqu’au moment où ils
prirent la sortie la plus proche du zoo. Son pouls avait ralenti, et ses joues lui
faisaient mal d’avoir trop ri. Parler de tout sauf de l’affaire Alison était une
excellente idée, en fin de compte.
Puis, alors qu’ils s’arrêtaient à un feu rouge, le chauffeur alluma la radio.
« Retour sur l’enquête concernant le meurtre de Tabitha Clark. Une série
d’interrogatoires a permis au FBI d’identifier plusieurs suspects potentiels… »
Spencer planta ses ongles dans son genou. Quels suspects ?
— Cette histoire, c’est dingue, non ? lança Chase en croisant les jambes. J’ai un
peu suivi l’affaire parce que plusieurs personnes m’ont demandé d’en parler sur
mon blog.
— Ah…, marmonna Spencer en repoussant d’une main tremblante une mèche de
cheveux qui lui tombait sur l’épaule.
Chase saisit sa flûte de champagne.
— Au fait, tu étais en Jamaïque en même temps que Tabitha, non ? Tu as vu
quelque chose ?
Spencer se tourna vers lui et le dévisagea, un frisson glacial lui parcourant le
dos.
— Je ne t’ai jamais dit que j’étais allée en Jamaïque.
Chase cligna des yeux.
— Bien sûr que si.
— Non, j’en suis certaine.
Spencer se mit à trembler de tout son corps. Elle avait déjà eu assez de mal à lui
révéler qui elle était vraiment ; elle n’était pas assez bête pour lui parler de la
Jamaïque en plus de tout le reste.
Chase vida sa flûte sans la quitter des yeux. Sa pomme d’Adam monta et
descendit quand il avala. Lentement, il glissa une main à l’intérieur de sa poche – de
la même façon qu’une personne menacée aurait pu sortir un couteau ou un flingue
pour se défendre.
Soudain Spencer eut une illumination. Et si Chase savait qu’elle était en Jamaïque
parce qu’il s’y trouvait lui aussi ? Le sang de la jeune fille se glaça dans ses veines
tandis que s’emboîtaient les pièces de cet horrible puzzle. Elle avait si facilement
trouvé son blog ! Chase avait si facilement accepté de partager des détails ultra-
secrets avec elle ! Et ces photos qu’il lui avait montrées – avec le recul, Spencer
doutait fort qu’un informateur anonyme les lui ait envoyées. Sans compter que
Chase était un excellent pirate informatique ; il aurait pu implanter des fichiers
dans le portable de Naomi Ziegler sans difficulté pendant la Croisière verte, ou
dans celui de Billy Ford l’année précédente.
C’était lui qui avait emmené Spencer dans l’immeuble piégé, en prétextant qu’il
avait trouvé l’adresse dans le fichier clients de CVS. Quand il avait heurté la porte
du 4A, était-ce un accident ? Savait-il qu’une trappe allait s’ouvrir au-dessus de
Spencer ? Avait-il déclenché le piège lui-même, ou donné un signal à quelqu’un qui
se trouvait dans l’appartement ?
Se pouvait-il qu’il soit le petit ami secret d’Ali ? L’autre « A » ? Spencer et ses
amies s’étaient focalisées sur Noel… et, ce faisant, elles étaient tombées droit dans
le piège tendu par la véritable Ali.
Spencer chercha discrètement la poignée de la portière. Mais soudain, Chase
saisit sa main libre et l’attira vers lui. Ses yeux flamboyaient, et son sourire béat
s’était évanoui.
— J’ai quelque chose à te dire, déclara-t-il gravement.
— Je. (Tremblante, Spencer désigna quelque chose à travers la vitre.) Qu’est-ce
que c’est ?
Chase la lâcha pour regarder derrière lui. Spencer en profita pour actionner la
poignée et plongea dehors. Le temps que Chase réalise qu’elle l’avait berné, elle
était déjà sur le trottoir. Une brise froide s’engouffra sous sa robe. Elle se tordit la
cheville avec ses chaussures à talons hauts mais ne s’arrêta pas pour autant.
— Spencer ! protesta Chase. Qu’est-ce que tu fais ?
Il tenta de s’extraire de la limousine, mais Spencer poussa un glapissement et
donna un coup de pied dans la portière pour la lui claquer au nez. Le feu passa au
vert. Plusieurs voitures klaxonnèrent derrière eux.
— Allez-y ! hurla Spencer au chauffeur, qui semblait alarmé.
Par chance, il obéit. Spencer se détourna et s’en fut en courant. Elle esquiva un
couple qui se promenait main dans la main et s’engouffra dans une ruelle. Elle
connaissait mal cette partie de la ville. Assis sur les marches de leur immeuble, des
gens la regardaient en fronçant les sourcils. Des gamins tournèrent à l’angle de
l’avenue, leur rire se répercutant contre les murs de la ruelle.
Spencer songea qu’elle ferait mieux d’appeler un taxi. Elle chercha son téléphone
jetable, le seul qu’elle avait apporté ce soir-là. L’écran clignotait : elle avait reçu un
message. Quand elle vit la suite de chiffres et de lettres à la place du nom de
l’expéditeur, son cœur se serra.
Tu peux courir mais tu ne peux pas te cacher, Spencer ! Biz,
«A»

Son portable bipa. C’était le même texto. Il bipa encore et encore, jusqu’à ce
qu’un message avertisse Spencer que sa mémoire était saturée. La jeune fille
bascula vers la fonction appel, mais elle n’avait plus de batterie, et son téléphone
s’éteignit.
L’écran vira au noir. Autour d’elle, le ciel parut s’obscurcir et les ombres
s’allonger. Spencer était complètement isolée. « A » avait encore gagné.
25
LE RÉVEIL

Assise près de la fenêtre du salon chez son père, Hanna consulta son téléphone
une nouvelle fois en s’efforçant de ne pas avoir l’air trop impatiente ni pathétique.
Puis elle le rangea dans son petit sac de soirée incrusté de pierreries, croisa les
chevilles et admira ses escarpins Dior flambant neufs. Ils avaient des talons de
douze centimètres de haut, et elle avait passé la semaine à s’entraîner à marcher
avec – d’autant que sa robe de bal Marchesa balayait le sol et risquait de la faire
trébucher à tout instant. Elle avait arrangé sa couronne pour que celle-ci ne la
serre pas trop sur les côtés, et son sceptre reposait contre le canapé, scintillant de
mille feux. Tout était parfait, à un détail près : Hanna n’était plus certaine que tant
de perfection servirait à quelque chose.
— Toujours pas de nouvelles de Mike ? tenta son père.
Hanna secoua la tête. Son petit ami ne l’avait pas appelée de toute la journée. Ils
ne s’étaient pas parlé depuis leur pseudo-réconciliation au téléphone, alors
qu’Hanna était à Bill Beach, juste avant qu’elle n’aperçoive Noel. Mike ne lui avait
pas envoyé de message pour lui dire qu’il avait loué un smoking et une limousine
pour venir la chercher. Pour ce qu’Hanna en savait, il ne viendrait pas du tout.
Son père tourna une page du numéro de National Geographic qu’il faisait
semblant de lire. Un bruit métallique résonna dans la cuisine : le rôti qu’Isabel avait
préparé pour le dîner devait être en train de refroidir. Tom et elle avaient déjà
regardé Kate partir avec Sean, non sans prendre un milliard de photos auparavant.
Si ça ne prouvait pas à Mike qu’Hanna se fichait de Sean… Pourquoi ne voulait-il
pas la croire ? Et pourquoi Noel avait-il cafté au sujet d’Hanna ? C’était le genre de
chose qu’aurait fait « A »…
Le vieux téléphone d’Hanna bipa, et la jeune fille se jeta dessus. Elle avait reçu
un mail de l’agent Fuji. Je peux passer ce soir ?
Hanna blêmit. Cette femme n’allait donc jamais la lâcher ? Désolée, je vais à mon
bal de promo ! répondit-elle en se réjouissant d’avoir une excuse légitime cette
fois.
— Tout va bien, ma chérie ? demanda Tom Marin, remarquant l’expression
affligée de sa fille.
Hanna sortit rapidement de sa boîte mail. Elle tenta d’acquiescer mais sentit ses
yeux s’embuer.
— Pas vraiment, avoua-t-elle.
Son père s’approcha d’elle.
— Tu sais, je parie que des tas de reines sublimes sont allées seules à leur bal de
promo. Pense à toutes les starlettes qui assistent seules aux oscars – ce n’est pas si
différent. Au contraire, ça veut dire que tu n’as besoin de personne, que tu es assez
forte pour te suffire à toi-même. (Il saisit le téléphone sans fil sur la table basse.) Je
vais appeler mon chauffeur ; je lui demanderai de s’arrêter chez un fleuriste en
route et de t’acheter le plus beau corsage qu’ils auront en stock.
Les sanglots d’Hanna redoublèrent.
— Merci.
Elle se pelotonna contre la poitrine large et solide de son père, se remplissant les
narines de l’odeur de son déodorant épicé et de son eau de Cologne boisée.
Soudain, elle avait l’impression d’être revenue des années en arrière, à l’époque où
son père et elles étaient si proches qu’elle pouvait se confier à lui. Avant Isabel et
Kate. Avant « A ».
Elle prit une grande inspiration et s’écarta de lui.
— Ce n’est pas vraiment à cause du bal que je pleure. C’est à cause de… d’autres
trucs. (Elle ferma les yeux.) C’est compliqué en ce moment.
Tom Marin fronça les sourcils.
— Mais encore ?
Hanna s’humecta les lèvres. Si seulement elle pouvait se confier à lui ! Si
seulement il pouvait considérer avec indulgence toutes les erreurs terribles qu’elle
avait faites et qu’elle se promettait de ne jamais refaire ! Si seulement il pouvait
démasquer « A » et mettre un terme à ce cauchemar.
Mais Hanna ne pouvait rien lui dire. Sans quoi, la carrière politique de son père
serait ruinée, et il finirait en prison plutôt qu’au Sénat.
— C’est à propos de l’élection de la reine de mai ? demanda-t-il gentiment.
Hanna pencha la tête sur le côté, semblant ne pas comprendre.
Tom Marin se dandina, l’air mal à l’aise.
— Ne le prends pas mal, mais l’autre jour, je t’ai entendue dire à Mike que tu
préférerais mourir plutôt que de faire campagne contre Chassey Bledsoe. (Il se
rembrunit.) Ce n’était pas très gentil, Hanna. Tout rival mérite qu’on se donne de la
peine pour le battre.
Hanna en resta bouche bée, en proie à un mélange d’émotions conflictuelles :
trahison, culpabilité, regrets, embarras, frustration, colère contre « A ».
— Ce n’est pas ce que tu crois. Je ne le pensais pas vraiment.
Mais ne s’agissait-il pas également d’un gros mensonge ? Une partie d’elle avait
bel et bien ri à l’idée d’avoir Chassey pour concurrente. Soudain, elle revit le visage
larmoyant de sa camarade après l’annonce des résultats.
Tom Marin posa ses mains sur celles d’Hanna.
— Tu sais ce que je crois ? Que tu es une gentille fille. Une personne capable
d’avoir la bonne attitude, qu’elle gagne ou qu’elle perde.
Puis son regard se posa sur quelque chose de l’autre côté de la fenêtre. La
Subaru des Montgomery venait de se garer devant la maison. Mike en descendit,
vêtu d’un smoking et tenant un énorme bouquet de roses.
Hanna se précipita vers le miroir de l’entrée pour vérifier son maquillage, lisser
sa robe et rajuster sa couronne. Quand Mike sonna, elle ouvrit la porte à la volée.
— Où étais-tu ?
Son petit ami haussa les épaules.
— Désolé, je suis un peu en retard. Il y avait un monde fou chez le fleuriste.
Hanna posa les mains sur ses hanches.
— Tu n’as jamais entendu parler du téléphone ? Je t’ai envoyé un million de textos
aujourd’hui ! Je n’étais même pas sûre que tu viendrais !
Mike la détailla de la tête aux pieds et eut un sourire en coin.
— Tu devais quand même l’être un peu, on dirait. (Il soupira.) Je t’ai dit que je
viendrais, Hanna. Et tu m’engueules toujours quand je téléphone au volant. (Il
aperçut M. Marin, qui se dirigeait vers la cuisine.) Je n’aurais pas dû me mettre en
colère à propos de la clinique. J’ai un peu parlé avec Aria, et elle m’a fait
comprendre à quel point c’était idiot de penser que tu pouvais être avec Sean.
J’aurais dû te croire.
Hanna baissa les yeux vers les roses d’un violet presque noir – ses préférées.
Mike avait sa petite mine inquiète de chien battu qui veut juste qu’on l’aime, comme
s’il regrettait vraiment. Hanna jeta un coup d’œil à son père dans la cuisine. Elle
aurait quand même bien aimé garder un souvenir de cette soirée.
— D’accord, dit-elle en embrassant la joue de Mike. Tu es pardonné.
Puis elle appela son père pour qu’il vienne prendre les photos cucul dont elle
avait toujours rêvé.

Après avoir triomphé des embouteillages pour gagner le Four Seasons, Hanna
pénétra dans l’immense salle de bal décorée. Une odeur de Saint-Jacques grillées
planait dans l’air. Les filles en longue robe de soie gloussaient par deux ou trois.
Les garçons ressemblaient presque à des adultes avec leur smoking bien coupé.
Quelques couples dansaient déjà un slow, tandis que d’autres faisaient la queue
dans un coin pour qu’on leur tire le portrait.
Tous les murs étaient couverts de reproductions des tableaux colorés de Van
Gogh : Iris dans le fond, derrière la piste de danse ; La Nuit étoilée, derrière les
tables, dont les nappes et les assiettes étaient ornées d’autres œuvres du peintre.
Le comité d’organisation avait disposé des étoiles et des lunes en papier mâché un
peu partout à travers la pièce.
— Ouah, lâcha Mike d’un air approbateur. Tripant.
— Aria a vraiment fait du bon boulot en si peu de temps, murmura Hanna en
cherchant son amie dans la foule.
Mais elle ne la vit nulle part.
— Hé, Hanna ! Félicitations ! lança Jillian Woods en passant près d’elle.
— Hé, reine de mai ! l’interpellèrent des garçons assis à une table. Hanna agita
gracieusement la main pour les saluer.
D’autres personnes affluèrent vers la souveraine d’un soir. Heather Jonas, qui
faisait une fixation sur Hawaii depuis qu’elle y avait passé les dernières vacances
d’été, lui glissa un lei autour du cou. Becky Yee et Olivia Kurtz, intellos mais
sympas, lui demandèrent de poser pour une photo avec elle. Même son vieil ami
Scott Chin, venu avec un grand jeune homme qui ressemblait à un mannequin, lui
donna une étreinte bourrue.
— Tu es drôlement plus canon que ce laideron de Chassey Bledsoe, chuchota-t-il
à son oreille.
En temps normal, Hanna aurait ri, mais après sa conversation avec son père, elle
regrettait la façon dont elle avait traité Chassey. Gênée, elle se dégagea.
Quelque chose sur la gauche attira son regard. Phi Templeton venait de passer la
tête dans la réplique en contreplaqué de l’autoportrait de Van Gogh, dont le visage
avait été découpé à cette fin. Faisant exprès de loucher, elle cria :
— Aïe, mon oreille est tombée !
Chassey, qui portait une robe en soie brute dorée et scintillante, prit une photo
de sa meilleure amie en riant.
Hanna passa la langue sur ses dents. Chassey était très en beauté ce soir, et elle
avait bossé bien plus dur qu’elle pour être élue.
Bombant la poitrine, Hanna lâcha le bras de Mike et se dirigea vers Chassey. Elle
lui tapota le bras. Sa camarade se retourna, et son sourire se flétrit quelque peu à
la vue de la couronne sur la tête d’Hanna. Mais celle-ci ôta les barrettes qui la
maintenaient et s’en saisit pour la tendre à sa rivale.
— Tiens, dit-elle. C’est pour toi.
Chassey fixa la couronne sans comprendre. Hanna leva les yeux au ciel.
— Mets-la, andouille, ordonna-t-elle en fourrant le sceptre entre les mains de
Chassey.
L’autre fille cligna des yeux.
— Qu-quoi ?
— Dépêche-toi, avant que je ne change d’avis, grogna Hanna.
Puis elle se détourna. Mais alors qu’elle revenait vers Mike, un grand sourire
fleurit sur son visage quand elle aperçut son reflet dans un miroir. Elle était mille
fois mieux sans cette couronne, dont la couleur dorée jurait avec son teint.
— Mademoiselle Marin ?
Hanna se retourna. Une femme en uniforme du Four Seasons se tenait derrière
elle.
— Vous êtes bien Hanna Marin ?
La jeune fille acquiesça, et la femme lui prit le bras.
— Il y a un appel pour vous à la réception. La personne dit que c’est urgent.
Mike lança un regard intrigué à Hanna et la suivit dans le hall de l’hôtel. Le cœur
battant, Hanna saisit le téléphone. Elle envisageait tant de possibilités toutes plus
angoissantes les unes que les autres ! Pourtant, elle fut surprise d’entendre la voix
d’alto étouffée qui répondit à son « Allô ? ».
— Hanna ? C’est Kelly, du William Atlantic.
— Kelly ? (Hanna cligna des yeux.) Qu’y a-t-il ?
— C’est ton ami. Graham. Il vient de se réveiller, annonça l’infirmière. J’ai appelé
chez toi, et ton père m’a dit que tu étais à ton bal de promo, mais comme tu voulais
que je te prévienne tout de suite quand ça arriverait.
— Merci, coupa Hanna, la main crispée sur le téléphone. (L’esprit en ébullition,
elle jeta un coup d’œil vers tous les taxis stationnés devant l’hôtel.) Je suis là dans
un quart d’heure.
Puis elle raccrocha en cherchant déjà le meilleur itinéraire à indiquer au
chauffeur. Derrière elle, Mike se racla la gorge.
— Tu seras où, dans un quart d’heure ?
Hanna se figea. Son petit ami avait l’air déçu, perplexe et inquiet. Elle observa la
foule dans la salle de bal et, soudain, elle vit émerger Aria flanquée de Noel. Elle
s’imagina Graham s’agitant dans son lit d’hôpital, marmonnant des choses, se
souvenant de ce qui s’était passé à bord du Splendeur des mers. Tout pourrait être
résolu en quelques minutes.
Hanna reporta son attention sur Mike.
— Graham s’est réveillé. Il faut que je lui parle.
Mike se rapprocha d’elle.
— D’accord, on y va.
— « On » ? répéta Hanna en secouant la tête. Pas question.
— Cette fois, tu ne gagneras pas, répliqua Mike en posant les mains sur ses
hanches. Je ne te laisserai pas aller voir ce psychopathe toute seule.
Hanna le dévisagea. A sa mine butée, elle voyait bien qu’elle n’arriverait pas à le
dissuader de venir. Et puis, quelle importance ? La vérité éclaterait bientôt au
grand jour. Et Hanna aurait peut-être besoin de protection.
— Si tu y tiens, marmonna-t-elle. Dépêchons-nous.
Prenant le bras de Mike, elle s’élança dans la nuit.
26
DE QUI ES-TU AMOUREUX ?

— Aria ! (Vêtue d’une robe années folles à franges, avec une sorte de choucroute
sur la tête, Ryan Crenshaw se précipita vers la jeune fille pour la serrer dans ses
bras.) Félicitations, la déco est incroyable !
Aria, qui était en train de prendre des photos de ses camarades, jeta un regard à
la ronde comme si elle voyait la salle de bal du Four Seasons pour la première fois –
bien qu’elle y soit arrivée à trois heures de l’après-midi pour tout préparer.
— Merci. Mais franchement, ce sont les autres qui ont tout fait. Moi, je me suis
contentée de leur donner des instructions.
Ryan eut un geste désinvolte.
— C’était ton concept. (Elle détailla la tenue d’Aria : une robe vintage noire,
simple mais élégante, portée avec des escarpins en velours que la jeune fille avait
achetés en France des années auparavant en vue de cette occasion.) Et tu es
magnifique. (Elle se tourna vers quelqu’un à côté d’elle.) Pas vrai ?
Aria frémit en découvrant Noel qui venait d’apparaître sans un bruit. Il était très
élégant avec son smoking et sa couronne de roi de mai, qu’il portait de travers.
— Comme toujours, répondit-il galamment, en petit ami modèle.
Ce soir-là, il avait déjà répété vingt fois à Aria combien elle était belle. Et c’était
grâce à lui qu’elle avait obtenu le poste tant convoité de responsable de la
décoration. Il ne l’avait jamais lâchée, même quand elle s’était comportée d’une
manière très discutable vis-à-vis de lui.
Alors, était-il bel et bien un petit ami modèle, ou jouait-il la comédie ? L’esprit
d’Aria ressassait en boucle les mêmes questions qui la rendaient dingue. Il était
possible que Noel ait connu Tabitha. Qui était l’amie dont il parlait dans son mail à
l’agent Fuji : elle, ou Ali ?
S’il connaissait bien Tabitha, était-ce de cette façon qu’il s’était procuré son
pendentif ? Était-ce pour cette raison qu’il avait demandé à Aria de se tenir à
distance de Graham sur le bateau de croisière ? Graham savait peut-être que Noel
et Tabitha étaient amis. Noel craignait peut-être que l’autre garçon ne dise quelque
chose. Ce qu’il n’avait pas fait… Mais, juste avant d’être blessé, il allait justement
révéler à Aria qui la surveillait.
Si Noel connaissait Tabitha, il pouvait aussi avoir connu sa belle-mère, Gayle, et
s’être ainsi procuré des informations sur le bébé secret d’Emily. Il aurait pu rôder
autour de l’ancienne boîte aux lettres de Gayle, attendant qu’Hanna vienne déposer
l’argent, sans que ça ait l’air trop louche : il n’aurait eu qu’à dire à Gayle qu’il
passait récupérer quelque chose que Tabitha lui avait emprunté avant sa
disparition.
Il avait très bien pu rester en contact avec Gayle après que celle-ci s’était
installée à Rosewood avec son mari – ainsi, il aurait su où la trouver. Et quand
Gayle l’avait vu dans l’allée la nuit où Aria et ses amies étaient venues chez elle de
crainte qu’elle n’ait enlevé le bébé d’Emily, il l’avait tuée avant qu’elle ne puisse
crier son nom et le trahir.
Oui, ça pourrait coller, y compris pour ce qui était arrivé en Jamaïque. Aria
n’avait pas passé tout leur séjour là-bas collée à Noel ; son petit ami aurait très
bien pu s’échapper pour expliquer à Tabitha ce qu’elle devait faire afin d’effrayer
Aria et les autres. « Quand elles flipperont bien, aurait-il pu lui dire, attire-les sur le
toit, et pousse Hanna dans le vide. »
Sauf que ça ne s’était pas passé ainsi et que, au final, c’était Aria qui avait poussé
Tabitha. Mais Noel aurait-il été capable d’achever celle-ci pour la même raison
qu’il avait tué Gayle – parce qu’il craignait qu’elle ne le dénonce ? Et faisait-il
vraiment tout ça pour Ali ? L’aimait-il donc à ce point ?
Aria ferma les yeux. Non. Noel n’était pas amoureux d’Ali. Noel était un gentil
garçon innocent. Les pièces du puzzle s’emboîtaient parce qu’Aria voulait qu’elles
s’emboîtent, parce que « A » les y forçait et que même ses amies avaient fini par y
croire à fond. Aria devait s’accrocher à sa conviction intime. Elle devait donner à
Noel une dernière chance d’expliquer toutes ces coïncidences.
Ryan consulta sa montre Chanel, puis passa un bras autour des épaules d’Aria et
l’autre autour de celles de Noel.
— Restez dans le coin, tous les deux. Il est presque l’heure de la séance photo du
couple royal dans le cimetière.
Aria regarda derrière elle.
— Où est Hanna ?
Elle avait à peine vu ses amies depuis le début de la soirée.
Noel lança un regard à la ronde.
— Il me semble l’avoir vue sortir avec Mike il y a quelques minutes. Mais je suis
sûr qu’ils ne sont pas allés bien loin.
— Je vais les chercher, dit Ryan avant de s’éloigner à travers la foule.
Noel se tourna vers Aria.
— Qu’est-ce que tu dirais d’aller prendre un verre au bar de l’hôtel, en
attendant ? Personne ne dénoncera un roi de mai.
Il lui fit un clin d’œil. Aria s’humecta les lèvres. Ton petit ami veut boire un verre
avec toi. Il veut passer du temps en tête à tête avec toi parce que c’est toi qu’il
aime, raisonna-t-elle.
Soudain, une silhouette apparut dans son champ de vision. Une femme en tailleur
gris se faufila dans la salle de bal en parlant tout bas dans son portable. L’agent
Fuji. Que faisait-elle là ?
Plus déterminée que jamais, Aria se tourna vers Noel.
— Allons-y.
Ils traversèrent le hall de l’hôtel et pénétrèrent dans la pénombre du bar
attenant. Un homme passait un chiffon sur le comptoir. Il leva les yeux vers les deux
jeunes gens.
— Qu’est-ce que je vous sers ?
Noel demanda un whisky, et Aria un gimlet. Puis son petit ami tourna vers elle ses
yeux verts pleins d’une gentillesse vaguement inquiète.
— Tu es sûre que tout va bien ?
Aria déglutit avec difficulté. Par chance, le barman choisit ce moment pour poser
leurs verres devant eux. Au moins aurait-elle de quoi s’occuper les mains pendant la
suite de la conversation.
— Si tu penses que je t’en veux à cause d’Olaf, oublie ça. J’ai passé l’éponge. Et je
te jure que je comprends.
— Je culpabilise encore un peu, avoua Aria, tête baissée. Je ne sais pas ce qui m’a
pris.
— C’est bon, insista Noel en lui touchant le poignet. Mais ça ne change rien à ce
que je t’ai dit à propos d’Ali.
Aria frémit en entendant le nom de son ancienne amie.
— Vraiment ?
— C’est elle qui m’a embrassé. (Noel lui pressa le poignet pour donner plus
d’emphase à ses mots.) Je ne voulais rien avoir à faire avec elle. J’espère que tu me
crois – pour de vrai, cette fois. (Il rapprocha son tabouret de celui d’Aria.) Tu
comptes tellement pour moi ! Je ne peux même pas exprimer à quel point je t’aime.
Et s’il nous arrivait quelque chose – si on rompait de nouveau – je serais anéanti.
(Son menton se mit à trembler.) Je crois que j’en mourrais. Jamais je n’avais
ressenti ça avant toi. Tu dois me croire.
Des larmes picotèrent les yeux d’Aria. Noel avait la voix tout enrouée. Il disait la
vérité, elle en était certaine.
Le jeune homme fouilla dans sa poche.
— En fait, j’ai quelque chose à te donner.
Quelque chose scintilla dans la maigre lueur du bar et, avant qu’Aria ne
comprenne ce qui lui arrivait, Noel lui attachait un bracelet en or autour du
poignet. Le logo TIFFANY & CO était gravé sur le maillon le plus proche du fermoir.
— J’étais très ennuyé que le pendentif que je t’avais trouvé pendant la croisière
ait disparu ; alors, j’ai eu envie de t’offrir quelque chose de spécial pour notre bal
de promo. (Noel toucha le bracelet.) Tu m’as demandé pourquoi j’étais en retard au
cours de journalisme le jour où on a annoncé ta nomination au poste de responsable
de la déco. En fait, j’étais allé chercher ton cadeau. J’avais demandé au marchand
d’art de mon père de le trouver pour moi à New York, et il n’était de passage à
Philadelphie que pour quelques heures. C’est un modèle vintage, expliqua le jeune
homme.
— Oh, mon Dieu, souffla Aria en levant le bracelet dans la lumière. Tu n’aurais
pas dû !
— Bien sûr que si. (Noel l’attira contre lui et l’enlaça.) Tu es tout pour moi, Aria.
La jeune fille posa la tête sur l’épaule de son petit ami. C’était tout ce qu’elle
voulait entendre. Ce jour-là, Noel ne s’était pas introduit dans sa chambre pour
glisser le tableau dans sa penderie : il était avec un marchand d’art, dans le but de
lui offrir un magnifique cadeau.
Soudain, Aria sut que tous les autres éléments qui semblaient incriminer Noel
pouvaient eux aussi être expliqués – y compris ce que son petit ami avait raconté à
l’agent Fuji. Il s’agissait d’un simple malentendu que « A » avait amplifié et déformé
pour faire croire à quelque chose de terrible. Noel ne nourrissait aucune mauvaise
intention envers Aria.
Se plaquant contre son petit ami, la jeune fille l’embrassa fougueusement. Fidèle
à son habitude, Noel lui rendit son baiser avec douceur et tendresse, comme s’il
n’avait jamais embrassé aucune autre fille de sa vie. Aria ferma les yeux et
s’abandonna à ce moment. Jamais elle n’avait tant aimé Noel.
Elle s’écarta de lui en reniflant.
— Hé, dit Noel en essuyant une larme sur sa joue. Pourquoi tu pleures ?
A tâtons, Aria prit une serviette en papier dans le distributeur posé sur le
comptoir.
— Je suis si heureuse ! (Elle leva son poignet.) Et il est vraiment magnifique,
ajouta-t-elle tandis qu’un poids énorme s’envolait de ses épaules. Merci infiniment.
— De rien. (Noel lui pressa la taille de ses deux mains et baissa la voix.) Et si on
se trouvait un endroit pour un vrai tête-à-tête ? Plus de bar, plus d’autres gens, plus
de larmes – juste toi et moi, amoureux et heureux ?
Aria sourit.
— J’adorerais, chuchota-t-elle.
Mais elle savait que ce serait difficile. Elle allait tout raconter à Noel ce soir,
décida-t-elle. Elle lui parlerait de « A », de la véritable Ali, du tableau, et même de
Tabitha. Plus de secrets ni de coups en douce. Elle avait besoin de lui en tant
qu’allié, pas comme suspect. Une fois qu’elle n’aurait plus rien à lui cacher, ils
affronteraient « A » ensemble.
Le volume sonore augmenta dans le bar tandis que d’autres personnes venaient
s’asseoir aux tables voisines. C’était presque aussi bruyant que dans la salle de bal.
Aria vida son verre d’un trait et se leva. Elle venait juste de penser à un endroit où
ils pourraient parler tout leur soûl sans que personne les entende.
— Viens, dit-elle en tendant la main à Noel pour l’aider à se lever de son
tabouret. Allons au cimetière.
27
LA SYLLABE LA PLUS IMPORTANTE

Mike pénétra sur le parking du centre anti-brûlures au volant de la vieille Subaru


des Montgomery. Hanna lui avait demandé de rouler vite, et ils n’avaient mis que
neuf minutes et quarante-trois secondes pour venir de Philadelphie, ce qui était
sûrement un record. Hanna était à peu près certaine qu’ils avaient fait du cent
soixante à l’heure sur la voie rapide.
Mike fit le tour du parking une première fois, puis une seconde. Toutes les places
étaient prises.
— Quelqu’un va bien finir par s’en aller, dit Hanna en agrippant la poignée de la
portière. Je descends là ; rejoins-moi à l’intérieur une fois que tu te seras garé.
Mike grimaça comme si cette idée ne lui plaisait pas beaucoup, mais Hanna sortit
de la voiture avant qu’il ne puisse protester.
Alors qu’elle traversait le parking à pied, son téléphone bipa plusieurs fois, mais
la jeune fille ignora les sonneries. Elle n’avait pas de temps à perdre : elle devait
parler à Graham.
Le visage de la réceptionniste s’illumina à la vue de sa robe de bal, de ses
escarpins, de son maquillage et de sa coiffure, mais Hanna ne lui adressa même pas
la parole. Après avoir griffonné son nom dans le registre, elle prit à gauche. Des
postes de télévision clignotaient dans les chambres bondées ; des visiteurs
attendaient patiemment, assis sur des canapés. Au bout du couloir, des infirmières
grouillaient autour du lit de Graham.
Kyla était assise dans le sien, de l’autre côté du rideau qui délimitait l’espace du
jeune homme. Voyant Hanna, elle lui fit signe.
— Que se passe-t-il ?
Hanna haussa les épaules et, sans répondre, se faufila entre les deux pans du
rideau. Elle eut un hoquet de stupeur. Le tube qui permettait à Graham de respirer
avait disparu, et le jeune homme s’agitait dans son lit, les paupières papillotantes.
Ses lèvres sèches esquissèrent un mot.
— Graham ? appela une infirmière d’une voix forte.
— Graham ? répéta Hanna en se penchant vers lui. Tu m’entends ?
La femme la foudroya du regard.
— Qui êtes-vous ?
Hanna cligna des yeux.
— C’est bon, dit Kelly qui arrivait juste avec un plateau de médicaments et
d’aiguilles. Hanna est une de nos bénévoles. (Elle regarda ses collègues.) Je peux
me débrouiller seule une minute. Allez voir si ses parents sont arrivés.
Les autres infirmières disparurent. Kelly toucha le front de Graham, puis consulta
ses moniteurs.
— Il s’est réveillé il y a une demi-heure environ, expliqua-t-elle à Hanna. Nous
avons baissé le dosage de ses calmants pour voir s’il parlerait, mais il semble
encore à moitié dans les vapes.
— Kelly ? cria quelqu’un derrière le rideau. Mme Johnson est en train de faire une
crise dans la 117. On a besoin de toi !
Kelly tourna la tête vers l’autre bout du couloir.
— Quelle soirée ! marmonna-t-elle. (Elle posa une main sur l’épaule d’Hanna.) Tu
peux t’occuper de lui un petit moment ?
— Euh, il faut faire quoi ?
— Contente-toi de le surveiller. Surtout, ne le touche pas. Je reviens tout de suite.
Kelly s’éloigna. Hanna se pencha vers Graham, qui continuait à se tordre dans
son lit en agitant les doigts comme s’il tentait de se débarrasser des perfusions
plantées dans le dos de ses mains. Il poussait des grognements indistincts.
— Graham ? appela doucement Hanna. Tu m’entends ?
Le jeune homme battit des cils, et un souffle rauque s’échappa de ses lèvres.
— Ou-ou-ou.
Le cœur battant, Hanna lui prit la main.
— Serre une fois pour oui, et deux fois pour non, d’accord ? Tu as été pris dans
une explosion à bord d’un bateau de croisière. Tu t’en souviens ?
Graham lui pressa la main une fois.
Une cloche sonna dans le couloir. Hanna se figea en voyant passer des sabots
blancs d’infirmière sous le rideau.
— Ça s’est passé dans la salle des machines, poursuivit-elle sur un ton pressant.
Tu étais en train de parler à Aria. Tu te souviens d’elle ? De nouveau, Graham lui
pressa la main une fois.
— Super. Tu essayais de lui dire quelque chose. Quelqu’un la surveillait, c’est ça ?
Le jeune homme pinça les lèvres et ferma les yeux. Les paupières crispées, il
frémit de douleur.
— Ou-ou-ou.
— Tu as vu le visage de la fille ? demanda Hanna en retenant son souffle. De ses
lèvres caoutchouteuses, Graham lutta pour prononcer une syllabe.
— P-p-p…
Hanna tenta de deviner ce qu’il s’efforçait de dire.
— Pas vu ? Non, tu ne l’as pas vu ?
Mais Graham secoua la tête en grimaçant, comme si elle était à côté de la
plaque. Et soudain, Hanna comprit.
— C’était un garçon, pas une fille, c’est ça ?
Graham lui pressa la main une fois.
Hanna eut comme un vertige. Prenant une grande inspiration, elle demanda :
— Tu sais comment il s’appelait ?
Alors, Graham ouvrit les yeux tout grands. Le blanc était injecté de sang. Le
jeune homme se mordit la langue en essayant de prononcer une syllabe et, épuisé,
s’affaissa sur son oreiller.
— S’il te plaît, insista Hanna. Je t’en prie, dis-moi son nom.
Graham fit un nouvel essai.
— N-n-n… (Frustré, il ferma les yeux.) N-n-n !
Hanna se pencha davantage vers lui.
— N… quoi ? Noel ?
Graham semblait sur le point de tourner de l’œil.
— N-n-n, répéta-t-il. (Sa mâchoire se mit à trembler.) N-n-n. N-n-n !
— Serre ma main si c’est Noel, Graham ! Serre une fois si c’est lui !
Mais soudain, le jeune homme arqua le dos. Ses yeux roulèrent dans leur orbite.
Des spasmes lui parcoururent tout le corps, et les machines qui l’entouraient
émirent un sifflement strident.
Terrifiée, Hanna recula. Était-ce sa faute ? Avait-elle trop insisté ? Graham se
cabrait et ruait follement dans son lit sur fond de bips affolés.
— Oh, mon Dieu, chuchota Hanna.
Elle écarta le rideau et regarda dans le couloir. Celui-ci était plein de patients,
mais il n’y avait pas une seule infirmière en vue.
— Merde, jura Hanna entre ses dents.
Les machines s’étaient mises à bourdonner de façon sinistre.
— Quelqu’un vient juste de partir par là ! lança Kyla en tendant un doigt vers la
gauche.
Hanna la remercia d’un bref signe de tête, puis s’élança dans la direction
indiquée. Mais le bureau des infirmières était vide. Après avoir regardé dans trois
autres couloirs, Hanna finit par repérer une femme en uniforme rose qui s’occupait
d’un patient près d’une issue de secours.
— A l’aide ! cria-t-elle. Il y a un gros problème avec un patient !
L’infirmière se précipita vers elle. Relevant le bas de sa robe de bal, Hanna
l’entraîna vers la chambre de Graham en courant du mieux qu’elle le pouvait avec
ses talons de douze centimètres sur le sol glissant. Le bruit des moniteurs affolés se
répercutait dans les couloirs.
L’infirmière bouscula Hanna et tira le rideau d’un coup sec. Elle en resta bouche
bée.
— Seigneur, souffla-t-elle. On est en train de le perdre !
Faisant volte-face, elle appela des renforts.
Hanna passa la tête à l’intérieur. Elle s’attendait à ce que Graham convulse
encore plus violemment que lorsqu’elle l’avait laissé. Mais le jeune homme gisait
inerte sur son lit, le cou étrangement tordu, la tête inclinée sur l’épaule droite et la
langue pendant hors de sa bouche. Le bandage qui lui ceignait le front était tombé,
révélant sa peau rosâtre et cloquée. Du sang jaillissait des trous d’aiguille de ses
perfusions arrachées. Il y en avait partout. Et les moniteurs affichaient un tracé
plat, ainsi que de simples tirets à la place de sa tension et de son pouls.
D’autres infirmières arrivèrent. Aussitôt, elles commencèrent un massage
cardiaque et étanchèrent le flot du sang. Une seconde équipe apparut avec un
chariot de réanimation, et un docteur arracha la blouse de Graham pour dénuder sa
poitrine brûlée. De l’électricité crépita à travers les palettes du défibrillateur et,
quand on lui administra le choc, le corps de Graham se souleva du lit. Hanna hurla.
Mais Graham retomba sur le matelas sans que les moniteurs enregistrent la
moindre modification de son état.
Le docteur récidiva trois fois, sans résultat. Quelqu’un poussa gentiment Hanna
dehors. La jeune fille resta plantée dans le couloir, les bras ballants. Elle entendit
un bruit derrière elle. Assise dans son lit, muette et les épaules voûtées, Kyla
semblait tout aussi assommée qu’Hanna.
On éteignit le défibrillateur. Quelqu’un annonça l’heure. Les infirmières
écartèrent le rideau et s’éloignèrent dans le couloir. Hanna se couvrit la bouche
d’une main ; elle craignait de vomir. Elle regarda Kelly qui se dirigeait vers elle, sa
blouse tout éclaboussée du sang de Graham.
— Il est… ?
Hanna ne pouvait même pas prononcer le mot.
Kelly baissa les yeux. De toute évidence, elle ne pouvait pas le prononcer non
plus – mais c’était inutile. Son teint blême et son expression abasourdie étaient bien
assez éloquents. Graham, qui venait juste de communiquer avec Hanna ; Graham,
qui avait vu « A » ; Graham, qui connaissait peut-être toute la vérité, était mort.
28
CHERCHE, TU TROUVERAS

Au même moment, Emily, vêtue d’une robe bustier bleue qu’elle avait achetée au
centre commercial King James, balançait les bras et tortillait des hanches sur la
piste de danse du Four Seasons. Des bannières de soie peinte pendaient tout autour
d’elle, et des étoiles en papier mâché la surplombaient. Même la musique lui
semblait psychédélique et pleine d’énergie. Elle avait l’impression d’être à
l’intérieur d’un tableau de Van Gogh.
Iris, à qui Emily avait prêté la robe rose pâle qu’elle portait pour la soirée
caritative Foxy l’année précédente, revint précipitamment du buffet.
— Regarde ! s’écria-t-elle en brandissant une couronne dorée sur laquelle il était
écrit REINE DE MAI en lettres pailletées.
Emily fronça les sourcils.
— Tu l’as piquée à Hanna ?
Elle n’avait aperçu son amie qu’une seconde avant de la perdre de nouveau dans
la foule. Mais Hanna était probablement dans un coin tranquille avec Mike.
— Non. A cette fille, là-bas, répondit Iris en désignant Chassey Bledsoe.
Surprise, Emily cligna des yeux.
— Tu devrais peut-être la lui rendre. Ou trouver Hanna.
Iris leva les yeux au ciel.
— Pitié. Toutes les filles méritent d’être reines juste un petit moment. On en a
toutes rêvé quand on était petites, non ?
Posant la couronne sur sa tête, elle retourna danser en sautillant. Elle s’empara
même du sceptre royal, qu’elle agita devant sa figure tel un bâton fluorescent
géant. Quelques élèves de terminale la regardèrent en souriant. Iris se mit à
pirouetter autour de Dominique Helprin et Max McGarry, un de ces couples qui ne
rompraient probablement jamais. Quand le morceau se termina, elle ôta la
couronne de sa tête et la posa sur celle d’Emily.
— Maintenant, c’est à toi d’être reine le temps d’une chanson ! clama-t-elle.
Les dents de la couronne blessaient le cuir chevelu d’Emily. Iris lui tendit le
sceptre.
— Allez, bouge tes fesses, ma belle ! l’encouragea-t-elle.
Au début, Emily refusa. Mais, peu à peu, elle se laissa gagner par le tempo. Elle
avança d’abord un pied, puis l’autre. Elle remua les doigts. Au bout d’un moment,
elle brandit le sceptre comme si c’était un bâton de majorette un jour de défilé.
Plusieurs de ses camarades la suivirent tandis qu’elle faisait le tour de la piste. Au
milieu du morceau, elle se mit à exécuter les pas d’une danse en ligne que tous les
élèves de l’Externat avaient appris en 5e et qu’aucun d’eux n’avait visiblement
oubliés.
— E-mi-ly ! E-mi-ly ! scandait Iris.
Emily grimaça. Jamais elle n’avait rêvé d’être reine de mai, mais c’était amusant
le temps d’une chanson.
Quand le morceau prit fin, elle ôta la couronne et la passa à Kirsten Cullen en
même temps que le sceptre. Des vivats éclatèrent, et deux garçons de l’équipe de
football jetèrent Kirsten en l’air.
Emily se tourna vers Iris avec un large sourire.
— C’était une super idée de partager la couronne.
Iris haussa les épaules.
— Je pensais que ce serait plus amusant.
— Je suis contente que tu sois venue, dit Emily. Et elle était sincère.
— Moi aussi, espèce de folle. (Iris renversa la tête en arrière pour rire. Mais,
brusquement, elle se mordit la lèvre inférieure et regarda par la fenêtre.) Il fallait
bien que mon séjour à Rosewood s’achève en beauté.
Emily lui toucha le bras.
— Tu n’es pas trop triste de rentrer ? Ça va aller ? s’inquiéta-t-elle.
Plus tard dans la soirée, un taxi devait passer prendre Iris au Four Seasons pour
la ramener au Sanctuaire. La jeune fille voulait arriver dans une robe de bal
fabuleuse pour prouver aux autres patients qu’elle s’était éclatée dehors. Cette
fois, elle allait faire tout son possible pour guérir, afin qu’on la libère pour de bon.
Iris tenta de prendre un air courageux.
— On verra bien. En tout cas, il faut que j’essaie. (Elle coula un regard timide à
Emily.) Tu viendras vraiment me voir ?
— Bien sûr. Je t’emmènerai même faire du shopping, si tu me promets de ne plus
rien voler.
— Marché conclu. (Puis Iris jeta un coup d’œil à l’horloge accrochée au-dessus de
la majestueuse double porte qui donnait sur le hall de l’hôtel.) Hé, il est presque dix
heures.
— Ah bon ? lança Emily nonchalamment, comme si elle ne surveillait pas l’heure
depuis le début de la soirée.
Iris fronça les sourcils.
— Comment tu sauras en quoi consiste la surprise de Jordan ? Ça pourrait être
n’importe quoi, n’importe où.
— Je saurai, c’est tout, répondit Emily tandis qu’elles quittaient la piste de danse.
Mais en était-elle bien sûre ? Jordan avait pu cacher un message secret dans un des
quatre gâteaux décorés. Elle avait pu le coudre sur un des essuie-mains, dans les
toilettes. Elle avait pu l’enregistrer de manière subliminale sur un des morceaux du
DJ. C’était comme chercher une aiguille dans une des Meules de foin de Van Gogh.
Emily promena un millionième regard à la ronde. Jordan se douterait de la
difficulté de la tâche ; elle ferait en sorte que sa surprise soit cachée dans un
endroit vers lequel Emily graviterait naturellement, raisonna la jeune fille. D’un
autre côté, toute la décoration de la salle de bal méritait qu’on l’examine de près :
les bouquets de fleurs sur les tables, les sculptures de glace en forme d’animaux,
les étoiles en papier mâché aussi grandes qu’un adulte, l’artiste qui faisait des
tatouages au henné dans un coin, la diseuse de bonne aventure près de l’escalier.
— Allez, c’est l’heure de la chenille ! appela le DJ, arrachant Emily à ses pensées.
(On apporta devant sa guérite un grand chevalet monté sur roulettes.) Où sont nos
souverains ?
— Moi reine de mai ! lança Klaudia Huusko, l’étudiante finlandaise, d’une voix
rendue pâteuse par l’alcool.
Elle tituba jusqu’à la scène, la couronne de travers sur sa chevelure blonde. Alors
qu’elle passait devant les platines du DJ, elle se prit les pieds dans l’ourlet de sa
robe, et la couronne vola dans les airs. Tout le monde gloussa. La robe de Klaudia
glissa le long de son corps de déesse, révélant un soutien-gorge rembourré et –
horreur ! – une gaine amincissante. Cette fois, tout le monde s’esclaffa
franchement.
Emily reporta son attention sur la diseuse de bonne aventure. Pendant la
croisière, elle avait utilisé la connexion Internet laborieuse du Splendeur des mers
pour consulter son horoscope sur un site d’astrologie. Quand elle avait dit à Jordan
qu’elle le faisait tous les jours, son amie l’avait dévisagée comme si elle était folle.
— Et si ton horoscope te dit de ne pas sortir de chez toi ?
— Alors, je reste à la maison, avait plaisanté Emily. (Elle avait donné une
bourrade à Jordan.) Mais ils ne disent jamais ça. Même si ta journée va être
mauvaise, ils écrivent que tu auras « des épreuves à surmonter » ou que tu feras
« une expérience très instructive ».
— Et tu y crois vraiment ?
— Oui.
Jordan avait touché le bout du nez d’Emily.
— J’adore apprendre de nouvelles choses sur toi.
Dans la salle de bal, Emily vérifia l’heure sur son portable. 21 : 53. Comme la
plupart des danseurs se mettaient à la queue leu leu pour faire la chenille, elle se
dirigea vers la table de la diseuse de bonne aventure. Celle-ci avait de longs
cheveux brun terne et striés de gris, une verrue sur le nez et des lunettes ovales
avec des verres violets. Elle dévisagea Emily longuement, comme si elle la buvait
jusqu’à la dernière goutte. Puis elle lui sourit, lui prit la main et la retourna.
— Vous avez les doigts longs, dit-elle en lui pétrissant la paume. Vous êtes une
artiste. La forme de votre pouce indique une personnalité rationnelle. Et vous êtes
en bonne forme physique, capable de surmonter de grands obstacles, n’est-ce pas ?
C’était un doux euphémisme, songea Emily.
La femme lui prédit ensuite qu’elle aurait une liaison amoureuse mais ne se
marierait jamais, et qu’elle vivrait heureuse jusqu’à un âge avancé. Emily attendait
qu’elle fasse allusion à Jordan, mais cela n’arriva pas. Au bout d’un moment, la
femme lui tapota la main.
— Et voilà ! Vous pouvez y aller, ma jolie.
Emily pencha la tête sur le côté.
— Vous n’avez rien de plus à me dire ?
La femme fronça les sourcils.
— Non, c’est tout. (Elle prit un tampon en caoutchouc sous la table, l’encra et le
pressa sur la main d’Emily.) Pour indiquer que vous êtes déjà venue, expliqua-t-elle.
Je ne lis pas deux fois l’avenir pour la même personne.
Emily se leva, incapable de cacher sa déception. Le défi de Jordan ressemblait un
peu aux livres-jeux Où est Charlie ? qu’elle regardait à la bibliothèque de l’école
quand elle était petite. Elle se rendait folle à chercher un garçon brun à lunettes
avec un bonnet, un pull rayé rouge et blanc, un pantalon bleu et des chaussures
marron au milieu d’un tas d’objets et d’autres personnages plus ou moins déguisés
comme lui – et quand elle n’arrivait pas à le trouver, elle se sentait idiote. Jordan ne
la connaissait peut-être pas si bien que ça, en fin de compte. Et réciproquement.
Emily revint en traînant les pieds vers Iris, qui faisait la chenille avec les autres.
Iris la laissa se placer devant elle et la dévisagea bizarrement.
— Qu’est-ce que tu as sur la main ?
Emily regarda le tampon de la diseuse de bonne aventure.
— Un truc pour m’empêcher de resquiller, marmonna-t-elle.
Mais quand les lumières stroboscopiques crépitèrent, elle vit que le motif était un
cercle noir avec les initiales JR au centre, et elle s’arrêta net. JR, comme Jordan
Richards ?
Emily quitta la chenille, s’approcha du buffet et tendit la main sous un des
projecteurs en plissant les yeux. Le motif ressemblait à celui d’un tampon
d’enveloppe. Le mot BONAIRE entourait les initiales JR. Était-ce un indice quant à
l’endroit où se trouvait Jordan ? Et, si oui, de quoi s’agissait-il ? Un bureau de
poste ? Le nom d’une ville ?
Emily fonça dans le hall de l’hôtel, où la lumière était bien plus forte, et sortit son
vieux portable de son sac. L’horloge indiquait dix heures pile. Par chance, le signal
WiFi du Four Seasons était bon ; quand Emily tapa BONAIRE dans son moteur de
recherche, des tas de résultats apparurent aussitôt.
Bonaire était une petite île des Caraïbes.
Emily cliqua sur la page de l’office de tourisme local. D’après le site, Bonaire
était un lieu idéal pour faire de la plongée avec masque et tuba. Un diaporama
montrait des photos de poissons tropicaux et des gens qui s’ébattaient dans un
océan turquoise. Soudain, l’image d’un vieux cinéma apparut à l’écran. Sur la
marquise, au lieu du titre des films à l’affiche, il était écrit : TU ME MANQUES,
EMILY.
Le cœur de la jeune fille faillit s’arrêter. Les yeux écarquillés, elle fixa l’écran
comme si elle craignait d’avoir eu une hallucination. Mais lorsque les photos
redéfilèrent depuis le début, celle du cinéma réapparut bel et bien… TU ME
MANQUES, EMILY.
— Toi aussi, tu me manques, Jordan, chuchota la jeune fille.
Elle regarda le diaporama défiler une demi-douzaine de fois. A vingt-deux heures
une, la photo du cinéma disparut.
Emily eut la tête qui tournait. C’était la chose la plus romantique qu’on ait jamais
faite pour elle. Si seulement elle pouvait prendre un billet d’avion pour les Caraïbes
dès ce soir et s’envoler rejoindre Jordan ! Mais son amie était beaucoup trop
maligne pour qu’on puisse la retrouver ainsi. Même si elle était passée à Bonaire,
elle ne s’y était sans doute pas attardée.
— Vous voilà enfin, mademoiselle Fields !
Une main fine et froide se posa sur l’épaule nue de la jeune fille. Emily sursauta
et leva les yeux. Le sourire de l’agent Fuji n’avait rien d’amical, et son tailleur gris
très strict jurait au milieu des robes en tulle et en soie.
— Vous m’évitiez ?
La bouche d’Emily s’assécha instantanément.
— Euh…
— Je voulais vous donner une chance de m’expliquer quelques petites choses,
coupa l’agent Fuji. On peut parler maintenant ?
Emily en resta bouche bée. Expliquer quoi ?
Sans attendre de réponse, l’agent Fuji l’entraîna vers l’autre bout du hall, où il y
avait moins de bruit.
— J’ai reçu un message anonyme me prévenant que vous cachiez chez vous une
œuvre d’art inestimable, dit-elle sévèrement. (Elle se pencha vers Emily.) Faut-il
que je me procure un mandat de perquisition, mademoiselle Fields ?
— Cette œuvre n’est pas chez moi ! se récria Emily sans réfléchir.
L’agent Fuji haussa un sourcil.
— Ah bon ? Chez qui, alors ? Quelqu’un que vous connaissez ? Par « vous »,
j’entendais « vous ou l’une de vos amies », selon mon informateur. Si ce n’est pas
vous, laquelle des trois autres ?
La musique martelait les tempes d’Emily. Elle avait parlé trop vite. Ali avait
rencardé le FBI, mais elle ne leur avait pas tout dit. C’était beaucoup plus vicieux
que ça : elle comptait sur Emily pour avouer le reste.
— J-je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Vraiment ? lança l’agent Fuji en posant les mains sur ses hanches. Vous en êtes
sûre ?
Emily secoua faiblement la tête, faisant de son mieux pour ne pas céder. Au bout
d’un moment, son interlocutrice rajusta la bandoulière de son sac et tourna les
talons.
— Il vaudrait mieux pour vous que vous ne m’ayez pas menti, lâcha-t-elle sur un
ton d’avertissement.
Elle s’éloigna à grands pas. Avant même qu’elle ne soit sortie de l’hôtel, son
téléphone était de nouveau collé à son oreille.
Emily avait chaud et froid tour à tour. Que venait-elle de faire ? Où allait l’agent
Fuji ? Dès que la police découvrirait le tableau, ses amies et elle seraient fichues.
Emily regagna la salle de bal en courant et chercha les autres du regard, mais ne
vit aucune d’entre elles. Son téléphone jetable était au fond de sa pochette ; elle le
sortit précipitamment et composa le numéro d’Aria.
— Pas moi ! glapit-elle après le bip de la boîte vocale.
Elle essaya ensuite de joindre Spencer, puis Hanna, sans plus de succès.
— Pas moi, pas moi ! hurla-t-elle dans leur répondeur.
— Tu vas bien ?
Emily fit volte-face. Iris se tenait derrière elle, encore tout essoufflée d’avoir fait
la chenille. Emily laissa retomber son téléphone dans sa pochette de soirée. Elle ne
savait plus où donner de la tête.
— Euh…
— Tu as eu ta surprise ? Tu es partie tellement vite tout à…
Iris s’interrompit, écarquillant les yeux à la vue de quelque chose à l’autre bout
de la pièce.
— Quoi ?
Au bord de la panique, Emily suivit la direction de son regard. L’agent Fuji était-
elle revenue ? Une équipe des forces d’intervention spéciale venait-elle de
débarquer ? Mais, sur la piste de danse, il n’y avait que des filles en robe de bal et
des garçons en smoking. Le DJ avait pris la tête de la chenille et avançait en
mimant des pistons de locomotive avec ses bras.
Iris se mit à trembler.
— Je n’arrive pas à y croire. C’est le type qui rendait visite à Ali au Sanctuaire.
Emily fronça les sourcils. Le DJ avait un petit bouc, des yeux en boutons de
bottine, et il était taillé comme une borne à incendie.
— Vraiment ? s’étonna-t-elle.
Iris acquiesça.
— Je le reconnaîtrais entre mille.
Alors, Emily réalisa qu’elle regardait en fait le portrait posé sur le chevalet… LE
ROI ET LA REINE DE MAI DE L’EXTERNAT DE ROSEWOOD, était-il écrit en
lettres pleines de fioritures au-dessus de deux têtes couronnées – une fille et
surtout un garçon qu’Emily connaissait très, très bien. Il portait une montre en or
au poignet, la même que celle qu’Emily avait vue sur la photo trouvée dans le
téléphone de Tripp.
Son sang ne fit qu’un tour. Elle dévisagea Iris.
— Noel Kahn ? Tu es sûre ?
Iris confirma gravement.
— J’en mettrais ma main à couper.
29
AVANT QU’IL NE SOIT TROP TARD

Spencer dut marcher trois quarts d’heure, se planquer plusieurs fois pour éviter
des autochtones à l’air louche et parcourir quinze blocs à pied en direction du
centre-ville avant de trouver un taxi qui acceptât de la conduire au Four Seasons.
Heureusement qu’elle avait apporté sa carte de crédit et un peu de liquide en cas
d’urgence – « A » n’avait pas encore trouvé un moyen de court-circuiter ça. Durant
le trajet, elle tenta de rallumer son portable, encore et encore, mais en vain. « A »
avait vidé sa batterie et saturé sa boîte de réception.
Alors seulement elle réalisa ce que ça signifiait. « A » connaissait son nouveau
numéro de téléphone. Évidemment, puisque « A », c’était Chase. Il avait dû fouiller
dans ses affaires pendant qu’ils étaient ensemble. Spencer s’était jetée la tête la
première dans le piège qu’il lui avait tendu, et ses amies allaient mourir par sa
faute.
Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre au moment où le taxi passait devant l’Art
Museum. Le chauffeur ne pouvait-il pas rouler plus vite ? Elle devait retrouver Aria,
Hanna et Emily avant que Chase ne leur mette la main dessus le premier.
Enfin, le Four Seasons apparut sur la droite.
— Arrêtez-vous là ! cria Spencer lorsqu’ils arrivèrent à l’angle de la rue.
Elle lança quelques billets au chauffeur et jaillit de la voiture tel un diable sortant
de sa boîte. Tant bien que mal, elle courut jusqu’à l’hôtel dans sa longue robe
moulante. Plusieurs limousines étaient garées devant le Four Seasons. Une berline
noire familière doubla Spencer, faisant voler l’ourlet de sa robe. Était-ce… celle de
l’agent Fuji ?
Spencer tenta de voir au travers des vitres teintées, mais ne put distinguer ni le
conducteur ni ses éventuels passagers. Hanna, Emily et Aria se trouvaient-elles là-
dedans ? L’agent Fuji les avait-elle déjà arrêtées ?
Spencer fit irruption dans le hall du Four Seasons et fonça vers la salle de bal. La
première personne qu’elle aperçut fut Reeve Donahue, une des filles du comité
d’organisation.
— Tu as vu Aria Montgomery ? lui demanda-t-elle, le souffle court.
Reeve la détailla de la tête aux pieds. Elle leva le nez d’un air méprisant à la vue
de son chignon à demi défait et de sa robe déchirée dans le bas.
— Portée disparue depuis le début de la soirée, lâcha-t-elle. Elle ne méritait
vraiment pas ce poste de responsable de la déco.
Spencer articula un merci distrait, puis regarda de nouveau autour d’elle. Naomi
Ziegler dansait avec Henry Bennett. Sean Ackard et Kate Randall chuchotaient
assis autour d’une petite table dans un coin. Iris avait posé la tête sur l’épaule de
James Freed. Spencer allait se précipiter vers elle pour lui demander où était Emily
quand celle-ci apparut devant elle.
— Oh, mon Dieu, dit-elle en agrippant les avant-bras de Spencer. Où étais-tu
passée ? Et qu’est-ce qui t’est arrivé ?
— C’est une longue histoire. Mais j’ai quelque chose à te dire.
— Le petit ami d’Ali, c’était Noel, révéla Emily au même moment.
Spencer recula, perplexe.
— Attends… Quoi ? Tu en es sûre ?
Emily acquiesça.
— Iris l’a reconnu sur le portrait du couple royal. Elle dit que c’est lui qui rendait
tout le temps visite à Ali au Sanctuaire.
Dans le clignotement des lumières stroboscopiques, Spencer promena un regard
troublé à la ronde. Si Noel était le petit ami d’Ali, ça n’était pas Chase. Donc elle
s’était trompée et l’avait accusé à tort. Elle se dandina sans trop savoir si elle
devait se sentir horriblement honteuse, soulagée… ou toujours soupçonneuse – car,
après tout, comment Chase était-il au courant pour la Jamaïque ?
— Où est Noel en ce moment ? demanda-t-elle distraitement. Et Aria ? Et
Hanna ?
— Je suis là, haleta cette dernière en déboulant dans la salle de bal aussi
précipitamment que Spencer quelques minutes plus tôt. (Elle était blême, et ses
mains tremblaient.) On est revenus le plus vite possible.
— Revenus d’où ? interrogea Emily.
— De Bill Beach. Graham s’est réveillé.
— Et tu as emmené Mike ? s’exclama Spencer, horrifiée. (Elle regarda autour
d’elle.) Où est-il maintenant ?
— Quelque part. (Hanna regarda elle aussi autour d’elle puis haussa les épaules.)
Je ne lui ai pas expliqué ce qui se passait. Et il est resté dans la voiture – il n’a rien
entendu. Mais, les filles… Graham a vu « A ». C’est ce qu’il voulait dire à Aria.
— Et c’était bien Noel ? demanda Spencer.
Hanna acquiesça.
— En fait, tempéra-t-elle, il a juste fait « N-n-n », mais je suis sûre qu’il essayait
de prononcer « Noel ». Après ça, j’ai dû partir chercher une infirmière, et quand je
suis revenue, c’était fini.
Emily eut un mouvement de recul.
— Fini ? Tu veux dire que Graham était mort ?
Hanna opina.
— Seigneur, souffla Spencer.
Emily se tourna vers cette dernière.
— De quoi tu voulais me parler tout à l’heure ?
L’estomac de Spencer se noua alors qu’elle repensait à Chase.
— Euh, de rien.
— Les filles, il faut aller voir les flics maintenant, dit Hanna en s’assurant que
personne ne pouvait les entendre. Noel avait peut-être un espion à Bill Beach. Il
sait peut-être qu’on est sur sa piste. On doit tout raconter à la police maintenant.
— Et pas seulement à cause de Noel, confirma Emily. L’agent Fuji sait que l’une
de nous détient le tableau volé, mais elle ignore laquelle. Elle pensait que c’était
moi qui le cachais – elle a parlé d’un mandat de perquisition pour fouiller chez moi.
Spencer s’affaissa contre le mur.
— Ce qui veut dire qu’ensuite elle risque de fouiller chez moi, ou chez Hanna.
— Ou chez Aria, acheva Emily dans un murmure.
— En parlant d’Aria, où est-elle passée ? interrogea Spencer, inquiète.
Les trois filles cherchèrent leur amie du regard. Hanna se dirigea vers une jeune
femme qui se tenait près du buffet. Vêtue d’une robe et d’un chapeau années folles,
elle tenait le sceptre royal à la main. Un badge avec l’inscription ANCIENNE
ÉLÈVE DE L’EXTERNAT DE ROSEWOOD était épinglé sur sa poitrine.
— Coucou, Majesté ! s’écria-t-elle en rendant son sceptre à Hanna. J’adore ton
idée de permettre à toutes les filles d’être la reine de mai le temps d’une chanson.
Hanna fronça les sourcils.
— J’ai fait ça, moi ?
— C’était vraiment un coup de génie, la félicita Ryan en levant une main pour
qu’Hanna tape dedans. Dommage que la responsable de la déco n’ait pas pris de
photo.
Spencer et Emily échangèrent un regard. La responsable de la déco, c’était Aria.
— Tu sais où elle est ? s’enquit Spencer.
Ryan pencha la tête sur le côté.
— Je croyais qu’elle était avec toi, Hanna. Tu ne l’as pas vue pendant ta séance
photo au cimetière ? Elle est partie là-bas avec le roi de mai il y a un quart d’heure
environ.
Hanna écarquilla les yeux.
— Je n’ai pas encore mis les pieds au cimetière.
— Oh. (Ryan fronça les sourcils.) Quand je t’ai vue quitter l’hôtel tout à l’heure,
j’ai cru que c’était là que tu allais.
Spencer se raidit.
— Donc, Aria est seule avec Noel dans le cimetière ?
Hanna déglutit.
— Seigneur.
Ryan semblait de plus en plus perplexe.
— C’est quoi, le problème ?
Sans répondre, Spencer tourna les talons et s’élança vers le hall. Les autres la
suivirent. Toutes sortes de pensées terribles se bousculaient dans sa tête. Aria était
en ce moment même avec le complice de « A », la personne qui avait aidé Ali à les
harceler, à allumer des incendies et à tuer des gens. Cette nuit horrible dans les
Poconos. Les gloussements qu’elles n’arrêtaient pas d’entendre partout.
Les filles déboulèrent dans l’allée de l’hôtel et balayèrent du regard l’avenue où
la circulation restait dense malgré l’heure tardive. Spencer se tourna vers Hanna.
— Tu sais où est le cimetière ?
Tremblante, son amie acquiesça.
— J-je crois. C’est à dix minutes à pied d’ici.
— Alors ne perdons pas de temps, dit Spencer en descendant sur le trottoir.
J’espère juste qu’on n’arrivera pas trop tard.
30
ARIA CREUSE SA PROPRE TOMBE

Même si le cimetière de Rittenhouse se dressait le long d’une portion très


passante du Benjamin Franklin Parkway, les immeubles qui le cernaient l’isolaient
des bruits de la circulation, si bien qu’Aria avait l’impression de se trouver à la
campagne.
L’endroit était envahi de plantes grimpantes. Des pierres tombales centenaires
jaillissaient du sol telles des dents implantées de travers. De la brume enveloppait
la haute statue d’un ange. Une vieille barrière rouillée délimitait l’enceinte du
cimetière ; les gonds du portail en fer forgé avaient grincé bruyamment quand Noel
et Aria l’avaient poussé.
Tout en déchiffrant les noms gravés dans la pierre, la jeune fille laissa courir ses
doigts sur une grande croix. Son bracelet scintillait dans la pénombre. Elle ne put
s’empêcher d’en caresser les maillons, qui cliquetèrent doucement.
Arrivant derrière elle, Noel passa les bras sous ceux d’Aria et croisa les mains
sur le ventre de sa petite amie.
— Alors, de quoi voulais-tu me parler ?
— Eh bien…
Aria toucha l’aile d’un ange. Sa belle détermination s’était quelque peu flétrie
depuis qu’ils avaient quitté le bar de l’hôtel. Cet endroit était-il vraiment sûr ? Il ne
valait pas une pièce sécurisée. Et si « A » les espionnait ?
Pourtant, Aria se tourna vers Noel et tenta de se concentrer. Cela les
rapprocherait, et ils pourraient affronter « A » ensemble.
— Tu sais que je t’aime, pas vrai ? commença-t-elle.
L’expression de Noel s’adoucit.
— En tout cas, je l’espère. Tu te comportes si bizarrement depuis quelque
temps…
— Je sais. Mais c’est parce que je te cache des choses, confessa Aria, tête
baissée. Des choses très graves. Pour ton propre bien. Je ne voulais pas qu’il
t’arrive malheur.
Noel passa un doigt sous son menton et lui fit lever la tête pour qu’elle le
regarde.
— On a déjà parlé de ça. Tu sais que tu peux tout me dire, même les choses les
plus terribles. Peu importe si ça me met en danger. (Il recula légèrement.) Est-ce
que… tu es menacée, toi ?
— Je…
A cet instant, le nouveau téléphone d’Aria bipa. La jeune fille jeta un coup d’œil à
l’intérieur de sa pochette et lut le texto qu’elle venait de recevoir. Éloigne-toi de
Noel ! écrivait Spencer. C’était lui, le petit ami secret d’Ali ! Nous en avons la
preuve !
Un autre texto suivit immédiatement. Il venait d’Emily. Noel rendait visite à Ali
au Sanctuaire. Iris en est certaine.
Et, enfin, un texto d’Hanna : Graham vient d’essayer de me dire que c’était Noel
qui te surveillait pendant la croisière !
Aria plaqua une main sur sa bouche. Non. C’était impossible. Il devait y avoir une
explication.
— Aria ?
Elle leva les yeux. Noel la dévisageait. Il regarda en direction de la pochette
ouverte d’Aria, qui s’empressa de la refermer, le souffle court. Avait-il eu le temps
de lire les textos ?
Aria recula et heurta une pierre tombale. Noel resta là où il était, les bras
croisés sur la poitrine et un rictus étrange sur les lèvres. Ou peut-être était-ce juste
la pénombre qui donnait cette impression.
Aria ferma les paupières et tenta de se concentrer. Elle avait beau chercher une
explication aux textos qu’elle venait de recevoir, une alarme hurlait dans sa tête.
Déglutissant, elle reporta son attention sur Noel, qui n’avait toujours pas bougé.
— Tu te souviens de cette séance de spiritisme à laquelle on a participé
ensemble ? bredouilla-t-elle.
Noel sourit.
— Je ne risque pas de l’oublier. C’est ce jour-là que je t’ai prise dans mes filets.
Aria frémit. Cette formulation ne lui plaisait pas du tout.
— Et tu te souviens qu’à un moment, je suis allée aux toilettes ? Que la lumière
s’est éteinte tout à coup, et que j’ai eu peur ?
Noel acquiesça.
— Vaguement.
— Quand la lumière est revenue, j’ai vu l’avis de recherche pour Ali punaisé
derrière la porte. Un moment, j’ai cru que c’était elle qui avait fait ça pour
m’effrayer. Mais plus tard, j’ai réalisé qu’il s’agissait de quelqu’un d’autre.
Noel la dévisagea en silence pendant quelques secondes.
— Ouais, je ne sais pas trop, finit-il par lâcher. Peut-être que cet endroit était
hanté.
Il se pencha pour respirer un bouquet de fleurs que quelqu’un avait déposé sur
une tombe.
— Pourquoi tu étais venu à cette séance ? interrogea Aria.
Noel se redressa et la regarda en plissant les yeux.
— Je te l’ai déjà dit : à cause de mon frère.
— Mais à cette séance précisément ? insista Aria. Tu savais que j’y
participerais ? Tu me suivais ?
Noel haussa les épaules.
— Même si c’était le cas, qu’est-ce que ça peut faire ?
Aria se figea. Ça fait que, songea-t-elle, c’est à cause de cette séance que j’ai
craqué pour toi. J’ai besoin de savoir si tu faisais semblant ou non. Dans sa tête,
elle revit les textos qu’elle avait trouvés sur le téléphone de son petit ami. Tout ce
dont tu as besoin. Et la réponse du numéro masqué : Merci beaucoup. Tu sais quoi
faire.
Et si Ali avait demandé à Noel de suivre Aria ? Si elle lui avait chuchoté : « Va à la
boutique d’ésotérisme, et drague-la. Qu’elle ne puisse pas te résister. Si tu fais ce
que je te demande, je t’aimerai pour toujours. » Noel avait peut-être éprouvé des
réticences à lui faire peur en éteignant la lumière dans les toilettes, mais… il avait
obéi quand même.
Le jeune homme s’adossa à une haute pierre tombale.
— Quel rapport avec ce que tu voulais me dire ? C’est ça, le grand secret que tu
me caches ?
Aria ferma les yeux.
— Plus ou moins.
Quand Noel s’approcha d’elle et lui toucha les bras, elle s’efforça de ne pas
frémir.
— Peu importe de quoi il s’agit. Dis-le-moi, c’est tout. Je t’aime, Aria. Je peux
encaisser n’importe quoi.
Je t’aime, Aria. Quelque chose dans la façon dont il avait prononcé ces mots fit
jaillir un souvenir. Elle repensa à cette horrible nuit en Islande. Après son retour à
l’auberge, elle s’était couchée à côté de Noel, torturée par la culpabilité d’avoir
embrassé Olaf et volé un Van Gogh. Il lui semblait qu’un océan s’étendait entre eux,
aussi bien sur le plan émotionnel que physique, et qu’ils ne seraient plus jamais
réunis.
Puis Noel l’avait prise dans ses bras comme si tout allait bien.
— Je t’aime, A., avait-il marmonné.
Aria avait cru qu’il essayait de dire son nom, mais elle n’avait entendu que ce
qu’elle voulait bien entendre. En réalité, Noel avait prononcé le nom d’une autre
fille.
Je t’aime, Ali.
Aria étudia le visage de son petit ami dans la maigre lumière du cimetière.
Soudain, elle avait l’impression de se tenir face à un étranger. Je t’aime, Ali. Ces
mots résonnaient dans sa tête aussi clairement que si Noel venait juste de les
prononcer. Peut-être avait-il réellement été amoureux d’Ali.
Aria avait l’impression qu’on venait de jeter son cœur au fond d’un trou obscur
pour l’ensevelir. Noel l’avait trahie d’une façon abominable. Elle lui faisait
confiance, et en réalité il la détestait au point de chercher à la tuer.
Lentement, Aria ouvrit le fermoir du bracelet et laissa celui-ci tomber par terre.
Noel se rembrunit.
— Pourquoi tu as fait ça ?
— Est-ce que tu es amoureux d’Alison DiLaurentis ? chuchota Aria d’une voix
étranglée.
Noel se figea.
— Quoi ?
— Tu lui as rendu visite à la clinique après qu’elle a tué Courtney, pas vrai ? Tu es
allé la voir au Sanctuaire, dit Aria sur un ton accusateur.
Noel en resta bouche bée. Il se détourna brusquement et posa sa main sur la
tranche d’une pierre tombale.
— Qu’est-ce que ça peut faire ?
Des larmes ruisselèrent sur les joues d’Aria.
— Comment ça, qu’est-ce que ça peut faire ? Tu te moques de moi ? Tu savais que
c’était elle qui avait tué Courtney ? Tu lui as rendu visite pendant combien de
temps ? Tu es amoureux d’elle depuis quand ?
Noel se tourna vers Aria, la bouche déformée par un affreux rictus.
— Tout le monde lui avait tourné le dos. Elle me faisait de la peine. Elle n’avait
pas l’air folle, à l’époque. Et bien sûr que non, je ne savais pas qu’elle avait tué sa
sœur.
Aria était si furieuse et si terrifiée qu’elle tremblait de tout son corps. Jamais elle
n’avait rien entendu de plus débile. Et tout à coup, elle repensa au message
derrière le ticket de cinéma : Merci de me croire ! Noel avait toujours cru que la
véritable Ali était saine d’esprit. Il était le seul à penser qu’elle avait été enfermée
sans raison, le seul qui avait pris son parti.
Aria tendit un index tremblant vers lui.
— Tu n’allais pas la voir parce que tu avais pitié d’elle. Tu allais la voir parce que
tu l’aimais. Avoue !
Toujours bouche bée, Noel cligna des yeux… mais il ne nia pas.
— Et tu es au courant, n’est-ce pas ? gémit Aria. Tu sais qu’elle est toujours en
vie. Tu connaissais Tabitha Clark longtemps avant qu’on n’aille en Jamaïque. Tu
avais peur qu’elle me dise quelque chose qui établirait un lien entre elle et toi, ou
qui me révélerait que tu sortais avec Ali en secret.
Noel émit un gargouillis.
— Oui, je connaissais Tabitha Clark. Mais on ne s’est rencontrés que très
brièvement, il y a des années. Sa tête me disait quelque chose quand on l’a croisée
aux Falaises et quand j’ai vu sa photo aux informations, mais je n’arrivais pas à la
resituer, et…
— Et tu es le complice d’Ali, coupa Aria. Si tu sors avec moi depuis tout ce temps,
c’est uniquement parce qu’elle te l’a ordonné. Elle t’a envoyé assister à cette
séance de spiritisme, et elle t’a demandé de me faire peur pendant que je serais aux
toilettes. Elle a fait en sorte que tu deviennes proche de moi, puis que tu me
trahisses pour que je l’accompagne dans les Poconos.
— Ouah.
Noel fit un pas vers Aria, les bras tendus vers elle, mais la jeune fille esquiva.
— C’est toi qu’on cherchait depuis tout ce temps. Toi qui as torturé Spencer, puis
Emily, puis Hanna, et maintenant moi avec les choses qu’on a faites l’été dernier. Tu
as rencardé l’agent Fuji sur nous. Tu as l’intention de nous faire porter le chapeau
pour le meurtre de Tabitha, alors que c’est toi qui l’as tuée – parce que c’est toi,
«A»!
— Aria !
Noel tenta de l’attraper, mais Aria se déroba de nouveau. Elle regarda autour
d’elle. Le cimetière n’avait qu’une issue : le portail en fer forgé par lequel ils
étaient entrés. Elle s’élança, mais se tordit le pied dans l’herbe mouillée à cause de
ses talons hauts. Une main se referma sur sa cheville, et Noel s’écroula sur elle de
tout son long. Aria se débattit et rua comme un beau diable pour tenter de se
dégager.
— Tiens-toi tranquille, implora Noel. Écoute-moi !
Aria se retourna d’un coup de reins pour le regarder dans les yeux. Soudain, elle
repensa à la fois où, alors qu’ils traînaient chez les Kahn, Noel s’était laissé tomber
sur elle en criant : « Rouleau compresseur ! » Ils en avaient pleuré de rire tous les
deux. Et, pendant tout ce temps, en réalité, Noel était amoureux d’Ali.
Quand il avait accompagné Aria à tous ces cours de cuisine et docilement émincé
des légumes ou touillé des sauces, en réalité, il était amoureux d’Ali. La première
fois qu’ils avaient fait l’amour si tendrement, en réalité, il était amoureux d’Ali.
Depuis le début, il n’en avait que pour elle : Ali, Ali, Ali.
Sous ses ordres, il avait tenté de tuer Aria et ses amies, et il avait bien failli
réussir.
Aria avait du mal à respirer sous le poids de Noel.
— Où est cette garce ? rugit-elle. Dis-moi où elle est, que je me la fasse !
— Je ne sais pas de quoi tu parles, répondit Noel.
— Tu mens ! Tu le sais très bien ! glapit Aria en faisant des moulinets
désordonnés. Avoue que tu es amoureux d’elle ! Avoue que tu sais où elle se
trouve !
Noel se redressa légèrement, en appui sur ses coudes, et détourna la tête.
— J’étais amoureux d’elle, oui, admit-il, le visage dans l’ombre.
Aria se dégagea précipitamment.
— Et elle est toujours en vie ? demanda-t-elle.
Noel prit une expression chagrine.
— Aria.
— Elle est toujours en vie, oui ou non ?
Une rafale fit claquer le portail du cimetière. Des voitures klaxonnaient dans
l’avenue. Très haut dans le ciel, les lumières d’un avion clignotaient.
— Je ne sais pas, répondit Noel tout bas et sans conviction.
De plus, il était incapable de regarder Aria en face, ce qui constituait un aveu en
soi.
Une colère monstrueuse s’empara de la jeune fille. Se relevant d’un bond, elle
fonça vers le portail, trébuchant sur les pierres tombales et se prenant les pieds
dans le bas de sa robe pleine de boue. Puis des mains la saisirent par la taille, et
elle s’étala de nouveau sous Noel. Sentant un souffle chaud contre son oreille, elle
hurla et se débattit, mais le jeune homme était trop lourd.
— Cesse de te conduire comme une folle pour que je puisse t’expliquer, implora-t-
il.
— Je te déteste, siffla Aria, les poumons comprimés par le poids de Noel. Jamais
plus je ne t’écouterai.
— Putain, Aria, jura-t-il sur un ton menaçant, dangereux, en l’immobilisant.
Aria luttait pour se dégager, mais elle commençait à manquer d’air. Un
gémissement désespéré s’échappa de ses lèvres. Elle allait mourir. Le garçon dont
elle était amoureuse allait l’assassiner.
Crac !
Noel hurla de douleur et roula sur le côté, libérant Aria. La jeune fille se mit
debout en chancelant et se hâta de se réfugier derrière une pierre tombale. Elle ne
comprenait pas ce qui venait de se passer. Tandis qu’elle tentait de reprendre son
souffle, elle distingua plusieurs silhouettes. Spencer surplombait Noel, sur la tête
duquel elle venait d’abattre le sceptre de la reine de mai. Derrière elle, Emily et
Hanna se blottissaient l’une contre l’autre, les yeux exorbités.
Apercevant Aria, Emily se précipita vers elle et la serra très fort dans ses bras.
— Tu vas bien ?
Aria voulut la rassurer, mais elle ne parvenait pas à quitter Noel des yeux.
Spencer brandit le sceptre pour lui porter un nouveau coup, mais le jeune homme
se releva d’un bond et s’écarta d’elle.
— Ne t’avise surtout pas de t’enfuir, gronda Spencer.
— Mais qu’est-ce qui vous prend ? s’exclama Noel. Vous êtes complètement
folles !
Zigzaguant entre les pierres tombales, il courut vers la sortie. Spencer essaya de
le poursuivre, mais sa robe l’empêchait d’aller aussi vite que lui. Elle finit par
s’arrêter en écarquillant les yeux dans le noir. Noel avait disparu. Alors, elle
rebroussa chemin vers Aria.
— Oh, mon Dieu ! Il t’a fait du mal ? demanda-t-elle, horrifiée, en regardant la
joue de son amie.
Aria porta une main à son visage et toucha quelque chose d’humide. Du sang, vit-
elle en examinant ses doigts. Elle ne s’était même pas rendu compte qu’elle s’était
blessée. Des larmes inondèrent ses joues.
— Je suis désolée, les filles, balbutia-t-elle. Je savais des choses sur Noel, des
choses que je vous ai cachées. Je n’aurais pas dû. Et maintenant, il est trop tard.
Hanna l’étreignit très fort.
— Ne dis pas ça. Ça va aller.
— Je voulais tellement que ce soit quelqu’un d’autre, sanglota Aria. N’importe
qui, mais pas lui !
— On sait. (Spencer lui caressa les cheveux.) Nous aussi, on aurait voulu que ce
soit n’importe qui plutôt que lui.
— Mais, ce qui compte, c’est que tu es hors de danger maintenant, chuchota
Emily. Il n’a pas eu le temps de te faire trop de mal.
Aria acquiesça et hocha la tête en scrutant l’obscurité dans la direction où Noel
avait disparu. Pourtant, elle n’était pas d’accord avec son amie. Noel lui avait
vraiment fait du mal.
Il lui avait brisé le cœur en mille morceaux.
31
LE PRIX DU PARDON

Spencer pénétra dans les bois derrière sa maison. La nuit tombait. Le sol était
jonché de branches mortes et de bûches fendues. Un ruisseau chuchotait dans le
lointain ; des oiseaux chantaient dans les arbres.
Soudain, l’obscurité s’intensifia. Quelque chose hurla près de la jeune fille. Puis
celle-ci entendit un grondement sourd et un bruit de pas.
Une silhouette émergea d’entre les arbres, écartant les branches qui la gênaient.
C’était une fille blonde au visage en forme de cœur et aux yeux bleus brillants. Ali.
Spencer hoqueta. L’apparition avait la peau couverte de cloques ; elle marchait
en boitant, et son bras droit pendait inerte contre son flanc. Elle adressa un sourire
cruel à Spencer.
— Je me doutais que je te trouverais ici.
— Ne t’approche pas de moi, dit Spencer en se protégeant le visage et en
reculant d’un pas.
Ali gloussa.
— Je pensais pourtant que tu me cherchais. Tu étais tout près, tu sais ? Beaucoup
plus près que je ne t’en croyais capable. (Elle se couvrit la bouche d’une main.)
Mais en fin de compte, tu ne m’as pas trouvée.
— C-comment as-tu su que je te cherchais ? bredouilla Spencer.
Ali leva les yeux au ciel.
— Je sais tout. Il me raconte tout. Il est ma planche de salut.
— Tu parles de Noel ? (Spencer recula jusqu’à ce que son dos touche le tronc
d’un arbre.) Nous aussi, on sait tout. Et notamment que c’est Noel ton complice.
Un sourire moqueur fleurit sur les lèvres d’Ali.
— Tu es vraiment mignonne, Spencer. Un vrai Sherlock Holmes au féminin.
— Alors, on a raison ?
Ali secoua la tête.
— Désolée. Si je te le disais, je devrais te tuer. En fait, je pense que je vais te
tuer, de toute façon.
Elle se jeta sur Spencer et la recouvrit tel un filet. Spencer hurla et se laissa
tomber sur le sol boueux. Les ongles d’Ali s’enfoncèrent dans sa chair. Elle lui
touchait l’épaule de sa main noircie.
— Ouvre les yeux, lui dit-elle à l’oreille. Je veux que tu voies ce que je vais te
faire.
Spencer ouvrit les yeux en suffoquant. Elle n’était plus dans les bois, mais dans
un sac de couchage sur le tapis de son salon. Au-dessus d’elle, Emily lui touchait
l’épaule au même endroit qu’Ali quelques instants plus tôt.
— Réveille-toi, la pressait-elle. Tu as fait un cauchemar.
Spencer s’assit et tenta de reprendre son souffle. Emily s’accroupit sur ses
talons.
— Tu rêvais d’Ali ?
— Oui, chuchota Spencer.
— Ça se voyait, compatit son amie.
Aria et Hanna s’extirpèrent de leur propre sac de couchage en se tortillant.
L’horloge de la box Internet indiquait 07 : 46. Leurs robes de bal gisaient en tas
dans le coin où elles les avaient jetées la veille au soir, en arrivant chez les Hastings
après avoir sauvé Aria. Leurs chaussures et leurs sacs étaient abandonnés près de
la porte.
Aria s’empara de son téléphone et frémit à la vue de l’écran.
— Aucun message des Kahn, rapporta-t-elle d’une voix éraillée.
La veille, elle avait appelé la mère de Noel pour lui demander si son fils était bien
rentré, prétextant qu’il avait quitté le bal sans elle, mais faisant comme s’il
s’agissait d’une soirée trop arrosée plutôt que d’une tentative de meurtre dans un
cimetière.
Hanna remonta ses genoux contre sa poitrine.
— J’espère que ça veut dire qu’il n’a pas réapparu. Je doute que ses parents
essaient de le couvrir : ils ne savent probablement rien.
— Les filles, il faut qu’on aille voir la police, dit Emily sur un ton pressant. Noel a
tenté de tuer Aria la nuit dernière avant de s’enfuir. Les flics doivent savoir qu’il est
dangereux.
— Tu veux prendre le risque que Noel se venge ? répliqua Spencer. Qu’il nous
impute des crimes qu’on n’a pas commis, ou pire, qu’il nous dénonce pour ceux dont
on est bel et bien coupables ? Aria cache toujours un tableau volé chez elle… et
l’agent Fuji est au courant. Sans parler de tout ce qui nous relie à Tabitha. C’est
trop risqué.
Aria passa les doigts dans ses cheveux emmêlés et collés par la laque.
— Donc, vous pensez que c’est Noel qui a rencardé le FBI à propos du Van
Gogh ?
Emily drapa une couverture autour de ses épaules.
— Je crois, oui.
— Mais pourquoi ne leur a-t-il pas carrément indiqué que le tableau était chez
moi ? demanda Aria, perplexe. Pourquoi se serait-il contenté de leur dire qu’il se
trouvait chez l’une d’entre nous ? Pour que l’agent Fuji menace de fouiller chacune
de nos maisons ?
— Parce que « A » cherche toujours un moyen de nous torturer davantage,
répondit Spencer.
— Toute cette histoire… on dirait une bombe dont le compte à rebours est déjà
enclenché, dit Hanna à voix basse. Je vous parie qu’après avoir quitté le cimetière,
Noel est allé retrouver Ali pour planifier la suite. Tout avouer à l’agent Fuji avant
qu’il ne lui parle le premier me semble la meilleure chose à faire. Imaginez qu’Ali et
lui décident de nous éliminer ? Ils ont bien dit qu’on était les suivantes sur leur
liste…
— Moi, je pense qu’on devrait crucifier Noel tout de suite, déclara Spencer.
Entre les éléments qu’on a récoltés et ce qu’Aria nous a raconté, on a assez de
preuves contre lui. Il a participé à l’exécution de tous les plans diaboliques d’Ali, et
maintenant qu’il a agressé Aria on a un motif en béton pour le faire arrêter.
Hanna acquiesça.
— Les techniciens de la police se chargeront d’établir sa culpabilité dans les
différents meurtres. Je suis d’accord : il faut en finir avec ça.
Un gémissement de douleur résonna sur sa gauche. Aria se couvrit les yeux de
ses mains. Les trois autres échangèrent un regard navré.
— Aria, dit doucement Emily en se rapprochant d’elle. Hanna passa un bras
autour des épaules de son amie éplorée.
— C’est dur d’être trahie par la personne en qui on a le plus confiance, hein ? Je
suis bien placée pour le savoir – il m’est arrivé la même chose avec Mona.
— Je voudrais tellement que ça ne soit pas vrai, sanglota Aria. Je ne peux pas
m’empêcher d’espérer qu’il va réapparaître et nous donner des explications
parfaitement cohérentes.
— Moi non plus, je ne voulais pas croire que c’était Mona, dit doucement Hanna.
Mais Noel a avoué qu’il était amoureux d’Ali. Il était au courant qu’elle avait
échangé sa place contre celle de sa sœur, et il n’a jamais rien dit. Tu ne devrais pas
le plaindre : tu devrais le détester.
Aria acquiesça.
— Je sais, mais… (Les yeux rouges et gonflés, elle regarda ses amies.) On ne
pourrait pas attendre une journée ? Si on n’a pas retrouvé Noel d’ici demain, on
racontera tout à l’agent Fuji, c’est promis.
Spencer ferma les yeux.
— Et si elle décide de fouiller ta maison aujourd’hui ? Tu feras quoi ?
— Je suis prête à courir le risque, dit Aria d’une voix tremblante.
Spencer s’appuya sur ses bras tendus derrière elle. Hanna tritura les cuticules
de son pouce. Emily jeta un coup d’œil nerveux par la fenêtre.
— Disons six heures, suggéra Spencer. Si on n’a pas de nouvelles de Noel d’ici.
(elle consulta sa montre) deux heures de l’après-midi, on passe à l’action.
La mâchoire d’Aria trembla.
— Mais six heures, ce n’est rien du tout !
— S’il est innocent, il te contactera d’ici là, tu ne crois pas ? fit valoir Spencer.
— Mais. (Aria regarda ses amies, puis lissa les pampilles du plaid qui recouvrait
le canapé.) D’accord, capitula-t-elle. On se donne six heures.
Les filles se levèrent et rassemblèrent leurs affaires. Après avoir bu du café et
mangé des bagels, Hanna, Aria et Emily prirent congé de Spencer.
Tandis qu’elles s’éloignaient dans la rue, une Jeep noire se gara le long du trottoir
devant chez les Hastings. Surprise de recevoir de la visite à cette heure matinale,
Spencer regarda plus attentivement par la fenêtre. C’était un jeune homme qu’elle
ne connaissait pas. Il monta les marches du perron et sonna.
Spencer attendit quelques secondes avant d’ouvrir la porte. L’inconnu faisait à
peu près sa taille. Bien bâti, il avait des yeux vert vif et une bouche sensuelle. Mais
de hideuses cicatrices blanches barraient ses joues et le dos de ses mains. Une de
ses oreilles était complètement ratatinée.
— Salut, Spencer, lança-t-il.
La jeune fille recula.
— Qu-qui êtes-vous ?
— Je suis Chase.
Elle attendit une suite qui ne vint jamais.
— Non, vous n’êtes pas Chase, répliqua-t-elle sèchement. Je le connais bien.
Elle ne savait plus trop quoi penser de Chase – même s’il n’était pas « A », il
pouvait être de mèche avec Ali et Noel. Sans ça, comment aurait-il su pour la
Jamaïque ? Elle voulut claquer la porte au nez de l’inconnu, mais celui-ci lui prit le
poignet.
— En fait, c’est mon frère que tu connais. Il s’appelle Curtis. Je l’ai envoyé te
rencontrer à ma place. C’est à moi que tu as parlé en ligne. C’est moi qui tiens le
blog de théories de la conspiration.
Des étoiles dansèrent devant les yeux de Spencer. Quelqu’un klaxonna dans une
rue voisine, produisant un son aussi désagréable que ceux qui résonnaient dans son
cerveau.
La jeune fille saisit le téléphone sans fil posé sur la console de l’entrée.
— Va-t’en tout de suite, ou j’appelle la police.
Son visiteur leva les mains en signe de reddition.
— Écoute, je suis désolé de t’avoir menti. Mais on accrochait tellement bien sur
Internet ! J’étais super excité à l’idée de te rencontrer. Seulement, quand je suis
arrivé au musée Mütter et que j’ai vu à quel point tu étais jolie, je n’ai pas pu me
présenter à toi avec… (D’un geste circulaire, il désigna son visage et son oreille.)
Mon frère était dans la voiture avec moi. Alors, je l’ai envoyé en lui disant de se
faire passer pour moi. Mais tu lui as un peu trop plu, et quand on a découvert que tu
étais Spencer Hastings… (Il s’interrompit et secoua la tête.) A partir de là, c’était
râpé. Je ne pouvais plus me montrer. Tu me fais craquer depuis que j’ai vu ta photo
dans People.
Spencer ne savait plus si elle devait rire ou pleurer.
— C’est insensé !
— Je sais, acquiesça Chase, l’air torturé. Mais je te jure que c’est la vérité. Curtis
m’envoyait des textos pour me dire de quoi tu lui parlais pendant vos rencontres, et
je lui envoyais les réponses qu’il devait te faire. En fait, tu nous plaisais à tous les
deux. On s’est disputés hier avant qu’il ne passe te chercher, parce que je pensais
qu’on aurait dû te dire la vérité et qu’il ne voulait pas.
La tête de Spencer tournait tellement qu’elle en avait le vertige.
— Dans la limousine, il a mentionné une chose dont je n’ai jamais parlé, ni à lui ni
à toi.
Chase cligna des yeux.
— Quoi donc ?
Spencer déglutit.
— Un truc à propos de la Jamaïque.
Peu importait qu’il sache maintenant. Le coupable, c’était Noel, pas elle et ses
amies.
Chase plissa le front, puis la lumière se fit dans son esprit.
— Oh. Tu étais là-bas quand Tabitha Clark a été tuée, c’est ça ?
Les yeux de Spencer étincelèrent, mais la jeune fille ne dit rien.
— On m’a demandé de parler de l’affaire Tabitha Clark sur mon blog, vu qu’elle
habitait dans le coin. Du coup, j’ai fait quelques recherches là-dessus, expliqua
Chase. Et j’ai jeté un coup d’œil à ta page Facebook. Certaines de tes photos de
vacances sont publiques. Curtis était là quand je les ai regardées, et j’ai peut-être
mentionné le fait que tu te trouvais aux Falaises en même temps que Tabitha – que
c’était une coïncidence bizarre et un peu triste. (Le jeune homme semblait plein de
remords.) Je suis désolé, Spencer. Je n’aurais pas dû fouiller dans ta vie privée, ni
avec Google ni sur Facebook.
Et j’aurais dû te dire la vérité dès le début.
Le soleil sortit de derrière les nuages, éclairant les cicatrices sur les joues de
Chase. Spencer ferma les yeux et tenta d’assimiler les révélations qu’il venait de lui
faire. D’une certaine façon, ce n’était pas si différent de ce que leur Ali leur avait
infligé. Elle avait convaincu tout le monde qu’elle était quelqu’un d’autre, et les
gens lui avaient fait confiance à cause de ça. Ils avaient gobé ses mensonges.
— Pourquoi je te croirais ? demanda sèchement Spencer. Toi aussi, tu pourrais
être un harceleur.
— Non, non. (Chase secoua la tête avec véhémence.) Je te promets que je n’en
suis pas un. Jamais je ne ferais une chose pareille. J’ai trop souffert moi-même, tu te
souviens ?
— Exactement ! cria Spencer. Tu sais ce que c’est que d’être une victime. Mais
peut-être que, ça aussi, c’était un mensonge ?
Chase serra les dents.
— Regarde-moi, Spencer. Je ne te mens pas. Je ne te mentirai plus jamais. Mon
camarade de chambre m’a défiguré – et, même après ça, personne n’a voulu croire
qu’il était capable d’une chose pareille. Tu as raison : je n’aurais pas dû fouiller
dans ta vie privée, mais j’essayais juste de me rendre utile. Pour ce qui est d’avoir
envoyé mon frère à ma place… dis-moi que mes cicatrices ne t’auraient pas fait fuir
en courant. J’ai bien vu comment tu as réagi en rencontrant Curtis. On juge tous un
livre d’après sa couverture. C’est la vie.
Le vent balaya les cheveux de Spencer. Comment aurait-elle réagi si Chase était
venu lui-même ? Aurait-elle été aussi superficielle qu’il le pensait ? Le jeune homme
poussa un grand soupir.
— Ecoute, je ne m’attends pas à ce que tu acceptes de me revoir, mais je tenais à
te rassurer : tout ce que je publie sur mon blog est authentique. Et j’étais sérieux
hier quand je t’ai fait dire par mon frère que j’avais trouvé une image d’Alison sur la
vidéo de surveillance d’un immeuble pas loin d’ici. Regarde.
Il fouilla dans sa sacoche. Spencer se dandina – elle avait complètement oublié ce
dont Curtis lui avait parlé dans la limousine. Chase sortit un ordinateur portable
argenté, le démarra et cliqua sur un dossier.
— Je suis copain avec plusieurs flics de Rosewood, de Yarmouth et de deux ou
trois autres petites villes dans la banlieue de Philadelphie. Je faisais des recherches
sur le cas du Harceleur de Rosewood – tu te souviens ? Quelqu’un a cru l’avoir vu
près d’Hollis. Un de mes potes flics m’a passé des bandes de vidéosurveillance, et je
suis tombé sur ça.
Un fichier s’ouvrit. Il contenait plusieurs captures d’écran grainées en noir et
blanc. Spencer se pencha pour mieux voir. La première montrait une rue d’Hollis.
Des poubelles s’alignaient sur le trottoir. Une jeune femme en blouson de cuir
montait dans une Coccinelle. A première vue, rien d’intéressant. Puis Chase désigna
deux silhouettes dans le coin supérieur droit de l’image.
— Cette fille ne te dit rien ?
Spencer plissa les yeux. La fille avait de longs cheveux clairs, un visage en forme
de cœur, et quelque chose dans le dessin de son menton donna des palpitations à
Spencer.
— Alison ? souffla-t-elle en regardant Chase.
— Ça lui ressemble drôlement, pas vrai ?
Le jeune homme cliqua sur l’image suivante. Cette fois, Ali tournait le dos à la
caméra, mais la personne qui l’accompagnait était davantage visible – plus grande
qu’elle, et plus large d’épaules. Un garçon, pour sûr. Spencer se pencha encore,
jusqu’à ce que son nez touche pratiquement l’écran. Difficile d’être catégorique,
mais ça pouvait très bien être Noel.
Prise de nausée, Spencer se passa une main sur le front. Pendant tout ce temps,
Ali se trouvait à Hollis ? C’était une piste formidable. Elle devait montrer ça à la
police. Ou aller seule à la rencontre d’Ali. En tout cas, elle devait faire quelque
chose.
Chase referma son portable et le rangea dans sa sacoche.
— Il fallait que je te montre ça. Mais à compter de cet instant, je cesse mes
recherches sur l’affaire Alison DiLaurentis. C’est mieux ainsi.
Spencer, qui ne s’attendait pas du tout à ça, cligna des yeux sans réagir.
— Oh, fut tout ce qu’elle trouva à dire.
Chase leva vers elle des yeux pleins de chagrin.
— J’aimerais qu’on soit amis, mais je comprends pourquoi tu ne veux plus jamais
me revoir. J’espère juste que toi et tes copines parviendrez à la coincer pour de
bon, et que tu trouveras enfin la paix. Tu es géniale ; tu ne mérites pas ça.
Puis il tourna les talons, descendit les marches du perron et se dirigea vers sa
voiture, sa sacoche lui battant la hanche. Il avait la tête baissée, et Spencer vit ses
épaules se soulever puis s’abaisser comme s’il poussait un grand soupir.
Cela lui serra le cœur. D’accord, Chase avait commis une grosse erreur, et il
n’aurait jamais dû l’espionner sur Facebook, mais elle sentait bien qu’il n’était pas
méchant ni mal intentionné. Et, sans ses investigations, elle ne connaîtrait pas la
cachette potentielle d’Ali. Et puis, pour être tout à fait honnête… elle aussi, elle
avait tenté de se renseigner sur lui en utilisant Google.
— Attends ! appela-t-elle.
Chase s’arrêta et se retourna.
— On a découvert que le petit ami d’Ali est bien son complice, révéla-t-elle. C’est
un garçon de notre lycée, Noel Kahn.
Chase écarquilla les yeux.
— Qu’est-ce que vous allez faire ?
Le carillon à vent tinta. Des feuilles tourbillonnaient dans la rue.
— Je ne sais pas, admit Spencer. Mais tu ne devrais peut-être pas t’arrêter en si
bon chemin. On pourrait avoir besoin de toi.
Je pourrais avoir besoin de toi, songea-t-elle, même si elle répugnait à le dire
tout haut.
Chase revint vers elle.
— Je ferai n’importe quoi pour t’aider.
— Tu connais l’adresse exacte de l’immeuble que tu viens de me montrer ?
— Oui. C’est dans Atherton Street.
— Et si on y allait demain ? Juste pour voir.
— Pas de problème. Tu peux me demander n’importe quoi ; je serai là.
Spencer se mordit la lèvre inférieure. Elle avait besoin de quelqu’un de fiable à
ses côtés, quelqu’un de vraiment impliqué dans cette histoire. Debout dans l’allée
de son jardin, dos au soleil, Chase ressemblait à un séduisant étudiant qui en pinçait
pour elle. Lentement, le cœur de glace de Spencer se mit à fondre.
— C’est vrai que je te fais craquer depuis que tu as vu ma photo dans People ?
demanda-t-elle d’une petite voix.
Et quand elle leva les yeux vers Chase, il lui suffit de voir son expression
embarrassée et son regard débordant d’amour pour avoir la réponse.
32
L’AMOUR FOU

Quand Emily se gara devant chez elle, sa mère était dans le jardin de devant, en
train d’épandre de l’engrais dans un massif de fleurs. Mme Fields se redressa,
s’essuya les mains et sourit à sa fille qui descendait de voiture.
— Tu t’es bien amusée à ton bal de promo ?
Emily fit mine de frotter une tache invisible sur sa robe. « Amusée », ce n’était
pas tout à fait le mot. Elle avait encore du mal à assimiler tout ce qui s’était passé.
Du mal à accepter que, pendant tout ce temps, « A » était juste sous leur nez : à
leurs soirées, dans leur lit – du moins, dans celui d’Aria. Et elle ne parvenait pas à
effacer de son esprit l’image de Noel plaquant Aria à terre dans le cimetière. Il
semblait tellement… désespéré. Furieux. Puis il s’était enfui… pour aller où ?
Rejoindre Ali ? Parler à la police ? Était-ce de la folie d’avoir laissé à Aria six heures
pour le retrouver ?
— Où est Iris ? demanda Mme Fields tout en poussant sa brouette vers le garage.
Arrachée à ses pensées, Emily marmonna :
— Elle est rentrée chez elle.
Mme Fields ôta ses gants de jardinage.
— C’était agréable de l’avoir à la maison. Je pense que ça t’a fait du bien à toi
aussi.
Emily acquiesça.
— C’est vrai, dit-elle distraitement.
Mais elle le pensait. Au final, Iris avait été une bonne confidente. Emily se
réjouissait de lui avoir parlé de Jordan. Et Iris avait identifié Noel juste à temps.
Emily culpabilisait un peu de ne pas lui avoir dit au revoir la veille, mais, le temps
qu’elle revienne du cimetière, Iris était déjà partie. Et comme elle n’avait pas de
portable, Emily ne pouvait pas lui envoyer de texto pour s’assurer qu’elle était bien
tournée au Sanctuaire. Elle se dirigea vers la porte d’entrée. Soudain, elle brûlait
de savoir.
Saisissant le téléphone sans fil de la cuisine, elle appela les renseignements pour
être mise en relation avec l’accueil du Sanctuaire.
— Bonjour, je voudrais juste vérifier qu’une de vos patientes est bien rentrée hier
soir, dit-elle à la réceptionniste quand celle-ci décrocha. Iris Taylor.
Son interlocutrice tapa quelque chose sur un clavier et fit « Mmmh ».
— Oui, Mlle Taylor nous est bien revenue en un seul morceau, confirma-t-elle.
— D’accord, merci. (Emily pressa le combiné contre son oreille.) Alors, j’aimerais
lui rendre visite la semaine prochaine, si c’est possible.
Après avoir pris rendez-vous pour le mercredi suivant, elle raccrocha et se laissa
tomber sur une chaise de cuisine. Elle était contente qu’Iris soit bien rentrée,
comme promis. Cette fois, peut-être prendrait-elle son traitement au sérieux.
Emily invoqua une image du Sanctuaire avec ses colonnes grecques et ses petites
terrasses. Puis elle s’imagina Noel arrivant en SUV pour rendre visite à Ali, avec
qui il sortait en secret. Prenait-il rendez-vous pour voir « Courtney » comme Emily
venait de le faire avec Iris ? La jeune fille n’arrivait toujours pas à croire qu’Ali et
lui bossaient main dans la main depuis toutes ces années – qu’ils observaient tous
les faits et gestes d’Emily et de ses amies en complotant pour provoquer leur perte.
Emily frissonna en se souvenant de tous les moments intimes que Noel avait
espionnés. Par exemple, l’avait-il vue voler un bateau à fond de verre avec Jordan, à
Puerto Rico ? Les avait-il regardées s’embrasser sur le pont supérieur du bateau de
croisière ? Emily savait depuis le début que « A » les surveillait, mais le fait que ce
soit quelqu’un d’aussi proche la blessait encore davantage.
C’était Noel qui avait dénoncé Jordan au FBI ; c’était à cause de lui que l’amie
d’Emily avait dû plonger dans la baie et braver des eaux traîtresses pour quitter le
pays à jamais. Certes, il n’avait agi de la sorte que sur les instructions d’Ali, mais,
après tout, rien ne l’y obligeait – sinon le fait qu’il devait être fou amoureux d’elle.
Perdue dans ses pensées, Emily monta l’escalier et pénétra dans sa chambre.
Elle s’assit sur son lit et fixa le milieu de la pièce tandis qu’un souvenir lui revenait
brusquement en mémoire.
Une fois, alors qu’elle était dans les vestiaires de l’Externat, la fille qu’elle
prenait pour Courtney était venue la voir et avait fait mine d’être très affectée
parce qu’Emily était avec sa sœur la nuit où celle-ci avait été tuée. Prise de pitié,
Emily lui avait promis d’être là pour elle, si « Courtney » avait besoin de quoi que ce
soit.
Le visage de l’autre fille s’était éclairé.
— On pourrait peut-être se voir demain après les cours ? avait-elle suggéré. Si tu
ne trouves pas ça trop bizarre par rapport à Ali, évidemment.
Et, bien entendu, Emily avait accepté, disant que ça ne lui posait pas de
problème. Les yeux de « Courtney » avaient brillé, et une ébauche de sourire avait
fait frémir ses lèvres. Surprise, Emily s’était demandé si elle flirtait avec elle. Puis
« Courtney » lui avait fait un clin d’œil comme si elle lisait dans ses pensées, et un
désir oublié avait gonflé la poitrine d’Emily. De vieux sentiments s’étaient réveillés
en elle – un amour qu’elle croyait évanoui.
Mais même si Ali avait vraiment voulu être avec elle, jamais Emily ne lui aurait
obéi comme l’avait fait Noel. Jamais elle n’aurait blessé et tué des innocents, et
encore moins ses amies.
Emily se leva de son lit et donna un coup de pied dans un des montants, si fort
qu’elle se fit mal aux orteils. Elles avaient peut-être eu tort de ne pas parler
immédiatement de « A » – des deux « A » – à l’agent Fuji. Parce que, si Ali et Noel
couraient toujours, elles devaient les trouver et les neutraliser. Tout de suite.
33
MAIS QUI EST CETTE FILLE ?

— Donc, tu n’as pas du tout de nouvelles de Noel ? dit Hanna dans son téléphone
jetable en se dirigeant vers l’entrée du personnel de Bill Beach – car le parking de
devant était encore bondé.
La porte donnait sur une des salles communes, où flottait une odeur de café froid.
La télé diffusait un match de la Ligue nationale de football, et plusieurs personnes
qui rendaient visite à un membre de leur famille se massaient là avec leur sweat-
shirt des Eagles.
— Non, répondit Mike, mais Aria m’a demandé la même chose. Que s’est-il passé
entre eux hier soir ?
— Peu importe, éluda Hanna. Ils se sont disputés, c’est tout.
— Vraiment ? (Mike se racla la gorge.) Toutes ces questions que tu m’as posées à
propos de Noel et de la bombe.
— Je ne peux pas en parler maintenant, coupa Hanna.
Mike apprendrait la vérité bien assez tôt. Elle ne voulait rien lui dire avant que
ça ne devienne absolument nécessaire. Il aurait le cœur brisé d’apprendre que son
meilleur ami avait tenté de tuer sa sœur et sa petite amie.
Hanna n’arrivait toujours pas à croire à la scène qui s’était déroulée au cimetière
la veille, ni au fait que Spencer avait eu l’audace de frapper Noel avec son sceptre.
Le jeune homme était-il blessé ? Il avait réussi à s’enfuir, mais il ne courait pas très
droit…
Le plus inquiétant, c’était que, après la disparition de Noel, alors que les filles
étaient restées seules dans le cimetière, Hanna n’avait pu se débarrasser de
l’impression que quelqu’un d’autre se trouvait là, avec elles. Mais elle n’en avait pas
parlé à ses amies, et ni Spencer, ni Hanna, ni Emily n’avaient rien dit de leur côté.
Son imagination devait lui jouer des tours.
Elle ouvrit la porte du vestiaire des femmes qui, bizarrement, était désert.
D’habitude, une ou deux infirmières traînaient toujours là, regardant un soap opera
à la télé.
— Je prends bientôt mon service. Je dois te laisser.
— Tu vas bosser là-bas encore longtemps ? interrogea Mike.
— En fait, je pense démissionner aujourd’hui. (Hanna saisit son uniforme dans
son casier et commença à déboutonner son jean. Elle n’apprendrait plus rien de
Graham.) Je te rappelle tout à l’heure.
Elle coupa la communication. Une demi-seconde plus tard, son téléphone sonna
de nouveau, et le numéro de son père s’afficha à l’écran. Tom Marin était furieux.
— Hanna, un certain agent Fuji est venu à la maison ce matin avec toute une
équipe de techniciens et un mandat de perquisition, aboya-t-il. Elle voulait fouiller
ta chambre. Mes avocats ont pu la renvoyer, mais elle reviendra. Que diable se
passe-t-il ? Dans quel guêpier t’es-tu encore fourrée ?
Hanna se figea. Un mandat de perquisition ? Spencer avait raison : l’agent Fuji
allait fouiller chez chacune d’entre elles en quête du tableau volé. Au moins n’était-
elle pas encore passée chez Aria.
— J-je n’en ai aucune idée, mentit Hanna. Tu sais ce qu’ils cherchaient ?
— Ils ne me l’ont pas dit. Tu caches de la drogue, c’est ça ? interrogea M. Marin
d’une voix tendue. Ou bien… j’ai entendu une rumeur selon laquelle tu avais fait un
pacte de suicide avec tes amies. C’est une arme à feu ? J’ai du mal à croire que la
presse ne campe pas encore dans le jardin. La dernière chose dont j’ai besoin, c’est
que le FBI fouille ma maison sans même que je sache pourquoi ou ce que je peux
leur répondre.
Les yeux d’Hanna s’emplirent de larmes. Elle ne voulait pas que son père soit
impliqué dans cette affaire.
— Quoi qu’ils cherchent, ils ne trouveront rien dans ma chambre, affirma-t-elle.
Je suis désolée qu’ils t’aient infligé ça, mais ce n’est qu’un gros malentendu. On se
voit à la maison tout à l’heure, d’accord ?
Elle raccrocha et prit de grandes inspirations. Si son père avait renvoyé l’agent
Fuji, celle-ci risquait de se rendre chez quelqu’un d’autre – Aria, par exemple. Et
ensuite, que se passerait-il ?
Hanna ne pouvait pas rester à la clinique. Elle se dirigea vers le bureau de Sean
pour lui annoncer qu’elle devait partir, et qu’elle reviendrait un autre jour à la
place. Mais le hall de la clinique grouillait de monde. Des tas de gens criaient en
même temps. Près de l’accueil, M. Ackard parlait à deux hommes en costume. Un
policier disait quelque chose dans son talkie-walkie. Un cameraman entra, suivi par
un reporter. Dans un coin, un autre journaliste interrogeait Sean, dont le visage
exprimait une grande inquiétude. L’estomac d’Hanna se noua. Était-ce à cause de
Graham ?
Kelly se tenait un peu en retrait de la foule, une main plaquée sur la bouche.
Hanna la tira par la manche.
— Que se passe-t-il ?
L’infirmière en chef la dévisagea, les yeux écarquillés. Elle tenta visiblement de
répondre, mais aucun son ne franchit ses lèvres. Hanna jeta un coup d’œil dans un
des couloirs.
— Je peux aller parler à Kyla ? demanda-t-elle.
Sa nouvelle amie pourrait peut-être lui expliquer, elle. Une autre infirmière qui se
tenait près de Kelly lança :
— Ça risque d’être difficile, ma pauvre.
Hanna cligna des yeux.
— I-il est arrivé quelque chose à Kyla ?
Kelly en resta bouche bée.
— Je pensais que tu étais au courant, chuchota-t-elle. Ma chérie, Kyla est morte.
— Quoi ?
Hanna recula et bouscula quelqu’un. Elle se retourna. C’était Sean.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-elle d’une voix tremblante.
Sean regarda rapidement à droite et à gauche avant de se rapprocher d’elle.
— Quelqu’un a trouvé un corps dans un fossé derrière la clinique, très tôt ce
matin. C’était celui d’une fille qui portait un bracelet d’hôpital au nom de Kyla
Kennedy.
Hanna plaqua une main sur sa bouche.
— Non !
Soudain, elle avait très chaud, et des larmes lui piquaient les yeux. Elle s’écroula
dans les bras de Sean, qui lui tapota l’épaule.
— Apparemment, elle a été tuée il y a quelques jours, et on a jeté son corps là-
bas, ajouta Sean sur un ton chagrin.
Hanna se redressa vivement.
— Mais… c’est impossible ! J’ai vu Kyla hier soir. Elle était dans le couloir, près
de la chambre de Graham.
Sean parut gêné.
— C’est justement le problème, Hanna. Je crois que ce n’était pas Kyla. Il devait
s’agir de… quelqu’un d’autre. C’est une erreur tragique – un vrai cauchemar sur le
plan légal et publicitaire.
— Quoi ? (Hanna avait l’impression que sa cervelle allait exploser.) Comment ça ?
— La police est certaine que la véritable Kyla, notre patiente, est morte depuis
plusieurs jours. Mais nos infirmières se souviennent d’avoir vu quelqu’un dans son
lit après ça – et toi aussi, apparemment.
— Mais… je lui ai parlé, hoqueta Hanna. On était devenues amies !
Sean semblait à deux doigts de vomir.
— Hier soir, les infirmières ont découvert que Kyla avait disparu. Quand on a
retrouvé le corps, on a pensé que ça expliquait tout, mais le légiste est formel. Pour
l’instant, la théorie de la police, c’est que la personne qui occupait son lit a tué la
véritable Kyla et s’est bandé le visage afin de s’introduire dans la clinique pour une
raison qu’on ignore. Puis, pour une raison qu’on ignore également, elle a fini par
s’en aller.
— Mais ça n’a pas de sens, gémit Hanna. Pourquoi quelqu’un ferait-il ça ?
— Je n’en ai pas la moindre idée, murmura Sean.
Des flashes crépitèrent dans le hall. Dans un coin, un groupe d’infirmières
pleurait. Un homme avec un coupe-vent portant l’inscription MÉDECINE LÉGALE
entreprit de délimiter un périmètre interdit au public.
Hanna s’adossa au comptoir pour reprendre son souffle. Quelque chose lui piqua
le flanc – quelque chose qui se trouvait dans la poche de sa blouse. Fronçant les
sourcils, la jeune fille sortit un morceau de papier plié en quatre. Elle ne se
rappelait pourtant pas l’avoir mis là.
En le dépliant, elle découvrit un message tracé en petites lettres rondes – une
écriture familière. Un spasme lui retourna l’estomac. On aurait dit… l’écriture
d’Ali.

Chère Hanna. Je peux tout t’expliquer, et notamment pourquoi j’ai fait ce que
j’ai fait. Mais je crois savoir ce que tu cherches, et j’aimerais t’aider. La réponse se
trouve dans la remise de l’Externat de Rosewood. Tu y trouveras la preuve
nécessaire pour mettre un terme à cette histoire. Vas-y IMMÉDIATEMENT…
avant qu’il ne soit trop tard. Amicalement, Kyla.

Hanna dut blêmir, car Sean lui toucha le poignet.


— C’est quoi ?
Hanna plaqua le message contre sa poitrine.
— Rien, croassa-t-elle.
Puis elle tourna les talons et sortit de la clinique en courant.
34
UNE SURPRISE A L’INTÉRIEUR

A une heure et demie, Aria faisait les cent pas chez sa mère tandis que la télé
beuglait les dernières informations. Elle consulta son téléphone à 13 : 31 : 10, puis
à 13 : 31 : 24, et encore à 13 : 31 : 45. Toujours pas de nouvelles de Noel. Elle
regarda par la fenêtre pour la énième fois, mais bien entendu Noel n’était pas en
train de monter les marches du perron. Elle avait déjà parcouru en voiture toutes
les rues de Rosewood et d’Hollis, comme si elle pouvait le croiser déambulant dans
Lancaster Avenue ou se promenant nonchalamment dans le parc.
Il doit être avec Ali en ce moment, songea Aria. Mais quelque chose en elle
refusait de l’accepter. Noel l’aimait. Elle le sentait. La veille, quand il lui avait dit
qu’il était amoureux d’Ali, il se trompait. Il s’accrochait à des sentiments passés,
comme Emily. Il n’avait pas aidé Ali. Il n’était pas son complice. Tout ça n’était
qu’un énorme malentendu.
Mais il a avoué, se raisonna Aria. Il a menti, trompé et tué pour elle. Les faits
sont là.
La jeune fille saisit sur le bout de canapé un presse-papiers en forme de cheval
islandais qu’elle envisagea de jeter sur la télé, mais soudain quelque chose attira
son regard. Résolution de l’affaire du vol d’œuvre d’art, disait un gros titre.
Horrifiée, Aria vit La Nuit étoilée apparaître à l’écran.
« Ces derniers jours, on a recherché frénétiquement l’étude du tableau de Van
Gogh volée dans un manoir à l’extérieur de Reykjavik l’année dernière, déclara un
journaliste. La baronne Brennan, qui gère le patrimoine familial tandis que son
époux se remet d’une longue maladie, l’avait récemment fait assurer pour vingt
millions de dollars. Par chance pour elle, il s’avère que la compagnie d’assurances
n’aura rien à débourser : nous venons juste d’apprendre que l’étude a été retrouvée
il y a une heure. »
Le presse-papiers tomba sur les genoux d’Aria, et la bouche de la jeune fille
s’assécha.
L’image montra plusieurs hommes en uniforme de police pénétrant dans une
maison islandaise typique, à la façade de bois peint.
« Malgré les rumeurs selon lesquelles l’œuvre se trouvait désormais aux Etats-
Unis, les autorités ont suivi sa piste jusque dans une cave de Reykjavik. La baronne
Brennan l’a immédiatement identifiée, et l’étude, qui n’a subi aucune dégradation, a
d’ores et déjà regagné sa demeure. »
L’image bascula vers une femme aux cheveux gris en manteau de fourrure,
debout devant le manoir qu’Aria avait cambriolé. La jeune fille se pencha en avant
comme si cela pouvait lui permettre de voir autre chose. Si l’étude avait été
retrouvée en Islande, d’où sortait la toile cachée dans sa chambre ?
Montant les marches de l’escalier quatre à quatre, Aria ouvrit la porte de sa
penderie à la volée et déroula le tableau. Les étoiles scintillaient toujours dans un
ciel nocturne ; en dessous, se découpaient toujours les silhouettes sombres des toits
du village. Aria se saisit de l’ouvrage sur Van Gogh qu’elle avait emprunté à la
bibliothèque afin de s’en inspirer pour la décoration de la salle de bal, et elle
l’ouvrit à la page de La Nuit étoilée.
Alors qu’elle la comparait avec la reproduction du livre, elle remarqua soudain
que les couleurs de sa toile étaient un peu différentes, les tourbillons moins
tourbillonnants, les coups de pinceau plus anarchiques. Vu de loin, c’était une copie
conforme, mais, à mieux y regarder… on se rendait vite compte de la supercherie.
Le tableau d’Aria était un faux. Elle n’aurait pas d’ennuis à cause de ça. L’agent
Fuji ne pouvait pas l’arrêter. Peut-être ne la cherchait-elle même plus, maintenant
que l’original avait été retrouvé. « A » n’avait fait tout ça que pour l’effrayer.
Quels autres mensonges avait-il racontés ?
Aria redescendit, un peu hébétée mais impatiente d’appeler les autres pour leur
annoncer la bonne nouvelle. Quelque chose à la télé attira de nouveau son
attention. Elle leva les yeux, le cœur dans la gorge. N’était-ce pas. Olaf ?
Le visage du journaliste remplaça la photo du jeune homme à l’écran.
« Le tableau se trouvait parmi les affaires d’une vieille dame qui ne sait
absolument pas comment il est arrivé là. Mme Greta Eggertsdottir, soixante-six ans,
est la propriétaire de cette maison qu’elle loue au mois. Ses locataires changent
souvent ; il est vraisemblable que l’un d’eux ait apporté le tableau et l’ait entreposé
dans la cave. Quand on lui a montré une photo d’Olaf Gundersson, l’homme
soupçonné d’avoir volé l’étude à Brennan Manor, Mme Eggertsdottir l’a
formellement reconnu. M. Gundersson a été porté disparu après une attaque à son
domicile en janvier, mais les autorités pensent maintenant qu’il s’agissait d’une mise
en scène. Elles recherchent activement M. Gundersson, bien que personne ne
semble savoir où il se trouve pour le moment. »
Aria se laissa tomber sur le canapé. C’était de plus en plus bizarre. Donc, Olaf
n’avait pas vraiment été attaqué. Sans doute s’était-il rendu compte que la police
était à ses trousses et n’avait-il trouvé que ce moyen pour se débarrasser des
enquêteurs. Il avait suffi que « A » lise un article là-dessus et saute sur cette
occasion, sans même avoir besoin de se rendre en Islande pour récupérer le
tableau original. Un vrai coup de chance pour lui… mais pas pour Aria.
Le téléphone de la jeune fille sonna. Elle poussa un petit glapissement et consulta
l’écran. C’était Hanna.
— Tu as vu les infos ? cria-t-elle en prenant la communication.
— Non, répondit Hanna, sa voix résonnant comme si elle se trouvait dans une
voiture en train de rouler. Mais il faut que tu me rejoignes. Il se passe quelque
chose de très étrange.
— Je sais, acquiesça Aria, la main crispée sur son téléphone. Le tableau dans ma
penderie est un faux, ce qui signifie que la police n’a aucune raison de nous arrêter.
Mais, la cerise sur le gâteau, c’est qu’Olaf n’est pas mort. Il a mis en scène sa
propre agression. Je viens de le voir sur CNN.
La ligne grésilla.
— Donc, tu penses que « A » a juste eu vent de l’histoire et l’a mise à profit en
faisant réaliser une copie du tableau ? demanda Hanna.
— Exactement. (Par la fenêtre, Aria regarda sans le voir vraiment le nichoir que
sa mère avait fabriqué l’année précédente.) Autrement dit, on peut aller voir la
police tout de suite sans craindre d’avoir des ennuis. Même si « A » parle de la
Jamaïque, ce sera beaucoup moins grave que si le tableau avait été un vrai Van
Gogh. (Le cœur serré, elle se racla la gorge.) Ce n’est pas que j’aie spécialement
envie d’aller voir la police, mais…, ajouta-t-elle.
Elle ne supportait pas l’idée qu’on arrête Noel. Ou peut-être que si. Elle ne savait
plus.
— En fait, je crois que « A » nous force la main. Tout à l’heure, au centre anti-
brûlures, j’ai trouvé un message au sujet d’une preuve qui mettra un terme à toute
cette histoire, révéla Hanna. Je crois qu’il venait d’Ali.
Aria en eut la chair de poule.
— Hein ? Quoi ?
— Je t’expliquerai tout quand on se verra. Retrouve-moi à la remise derrière
l’Externat. Ali y est peut-être.
— Oh, mon Dieu. Et si c’était un piège ? souffla Aria en agrippant le chambranle
de la porte.
— C’est pour ça que j’ai appelé les flics – pour qu’ils viennent avec nous. Et avant
que tu protestes : j’étais obligée, Aria. Tout ça est allé beaucoup trop loin. Si Ali est
là-bas, si on a une chance de l’arrêter, il faut que la police soit avec nous. Retrouve-
moi sur place dans dix minutes.
— D’accord, murmura Aria avant de raccrocher.
Elle resta plantée dans la maison silencieuse pendant quelques instants,
observant les particules de poussière dans l’air. Trop de choses s’étaient produites
durant les minutes précédentes ; elle n’arrivait plus à gérer. Elle savait qu’elle
devait rejoindre Hanna, mais... si Ali était là-bas, et si Noel était avec elle ? Si la
police l’arrêtait aussi ? D’un autre côté, Aria souhaitait peut-être qu’il aille en
prison. Il lui avait menti pendant plus d’un an. Il ne l’avait jamais aimée. Pourquoi
vouloir le protéger ?
La poitrine comprimée par un étau, Aria saisit ses clés pendues au crochet près
de la porte. Malgré tout ce que Noel avait fait, elle ne parvenait pas à le détester.
Elle espérait juste que ce serait aussi rapide et peu douloureux que d’arracher un
pansement.
Une fois dans sa voiture, Aria n’alluma pas la radio et roula avec la vitre
entrouverte. Elle ne cessait de regarder à gauche et à droite comme si elle espérait
ou craignait de voir Noel sur le bord de la route. Enfin, elle pénétra sur le parking
de l’Externat, presque vide en ce dimanche.
Apercevant la Prius d’Hanna dans le fond, elle alla se garer près de son amie. La
Volvo d’Emily et la Mercedes de Spencer n’étaient pas loin. Spencer et Emily
étaient en sweat-shirt et en baskets, tandis qu’Hanna portait son uniforme rose et
ses sabots de la clinique. Apparemment, la police n’était pas encore arrivée.
— Voilà le message que j’ai reçu, dit Hanna en le fourrant entre les mains d’Aria
quand celle-ci rejoignit leur cercle.
Aria reconnut aussitôt les petites lettres rondes et régulières. C’était la même
écriture que celle de la lettre haineuse qu’Ali avait glissée sous la porte de la
chambre dans les Poconos, juste avant de craquer une allumette.
La réponse se trouve dans la remise de l’Externat de Rosewood… Vas-y
IMMÉDIATEMENT avant qu’il ne soit trop tard.
— Seigneur, souffla Aria. Elle devait pourtant se douter qu’on reconnaîtrait son
écriture. Et on va quand même faire exactement ce qu’elle nous demande ?
— Il faut bien vérifier, non ? De toute façon, la police ne va pas tarder, fit valoir
Hanna.
Spencer jeta un nouveau coup d’œil au message.
— Comment tu l’as eu ?
— Par une patiente de la clinique.
Hanna s’interrompit pour regarder par-dessus la butte. Au loin, des sirènes
hurlaient. Une voiture de police apparut à l’entrée du parking. L’estomac d’Aria se
tordit.
Hanna reporta son attention sur ses amies et leur expliqua qu’on avait découvert
un corps derrière Bill Beach.
— La fille portait un bracelet d’hôpital au nom de Kyla Kennedy, chuchota-t-elle
très vite. Je pense qu’Ali l’a tuée pour prendre sa place. La patiente à qui j’ai parlé
était complètement recouverte de bandages.
Spencer s’affaissa contre le capot de la Prius d’Hanna.
— Ça ressemble bien à Ali, ouais. Qui d’autre ferait une chose pareille ?
Hanna acquiesça, l’air torturée.
— Le lit de Kyla était juste à côté de la chambre de Graham. Et pendant que
Graham convulsait, Kyla m’a envoyée chercher une infirmière dans la mauvaise
direction. Le temps que je revienne, il était mort.
— Donc, elle gardait un œil sur lui pour s’assurer qu’il ne parle pas ? chuchota
Aria.
— Je n’arrive pas à croire que je ne me suis doutée de rien. Je pensais être
capable de reconnaître Ali à trois kilomètres, dit Hanna en ravalant ses larmes.
Kyla était… tellement cool. Je suis vraiment idiote.
— Couverte de bandages, Ali aurait facilement pu berner n’importe laquelle
d’entre nous, dit gentiment Spencer.
Soudain, Aria réalisa quelque chose.
— Les filles. Si c’était Ali à la clinique.
— …. Ça explique pourquoi Noel s’y trouvait aussi, acheva Emily à sa place.
Entre-temps, la voiture de police s’était garée, et deux agents qu’Aria se souvenait
vaguement d’avoir vus au procès de Ian Thomas se dirigeaient vers elles. Selon
leurs insignes respectifs, ils s’appelaient Coates et Harrison.
— Hanna Marin, lança Harrison, qui était le plus grand des deux et qui avait un
visage large, un nez plat et des yeux verts bordés de longs cils. Vous dites que vous
avez reçu une lettre de menace ?
— Oui.
D’une main tremblante, Hanna lui tendit le message. Les deux agents le lurent et
froncèrent les sourcils.
— « La preuve nécessaire » ? lut Coates à voix haute. (Plus petit et plus maigre
que son collègue, il avait une pomme d’Adam proéminente.) De quoi s’agit-il ?
— On va tout vous expliquer, je vous promets, dit Hanna en se dirigeant vers les
terrains de sport. Mais il faut que vous veniez avec nous. On a trop peur pour y
aller seules.
Haussant les épaules, les flics les précédèrent jusqu’à la remise, leurs talkies-
walkies grésillant toutes les dix secondes. Aria jeta un regard angoissé à Hanna.
Etait-ce une bonne idée d’impliquer la police ? Et si Ali les observait à distance ? Et
si elle avait placé une bombe dans la remise, et qu’elle la faisait sauter en voyant
les deux agents ?
Soudain, le téléphone d’Aria bipa. Une flambée d’espoir jaillit en elle, aussitôt
suivie par un pincement de terreur. Et si c’était Noel ? Et si ce n’était pas lui ?
Puis elle regarda l’écran de son portable. Il n’y avait pas de nom d’expéditeur,
juste une suite de chiffres et de lettres sans queue ni tête.
Les jambes d’Aria mollirent.
— Oh, mon Dieu, chuchota-t-elle en levant les yeux.
Les flics avaient quelques mètres d’avance sur elles. La jeune fille fit signe à ses
amies. Celles-ci se rapprochèrent et lurent à leur tour :
Espèces de salopes, vous vous croyez malignes ? Changer de téléphone, vous
cacher de moi.
Puis les portables d’Emily, d’Hanna et de Spencer bipèrent également. Cette fois,
c’était un MMS. Aria l’ouvrit et hurla. C’était une photo de la liste de suspects
qu’elles avaient rédigée dans la pièce sécurisée. Tous les noms étaient barrés, sauf
celui de Noel.
Spencer blêmit.
— Comment ? Comment a fait « A » pour se procurer ça ? glapit-elle en
regardant son téléphone.
Les flics se retournèrent.
— Tout va bien ? demanda Coates.
Mais aucune des filles n’était en état de répondre. Un autre texto venait
d’arriver. Il fut suivi par un deuxième, puis un troisième – le message était si long
qu’il ne tenait pas dans un seul.

Le plus mignon, c’était quand vous vous êtes prises pour James Bond et que
vous êtes allées dans cette pièce sécurisée pour essayer de comprendre qui
j’étais. Mais devinez quoi, pétasses ? J’ai toujours eu une longueur d’avance sur
vous. Chaque fois, je savais où vous étiez, et je savais où vous iriez ensuite. C’est
moi qui décide, pas vous. Vous ne pouvez même pas imaginer à quel point. Mais
pas d’inquiétude, vous le découvrirez bientôt. Dès que vous ouvrirez la remise.
«A»

Hanna releva brusquement la tête.


— « Dès que vous ouvrirez la remise » ?
— C’est un piège, j’en suis certaine.
Les mains de Spencer tremblaient.
— Ici, on est peut-être déjà en danger, chuchota Emily.
— Les filles ? (Harrison les toisait, les poings sur les hanches.) Qu’est-ce qui vous
arrive ?
Aria s’apprêtait à lui répondre quand elle vit un des joueurs de football
s’approcher de la remise en trottinant et tendre une main vers la poignée.
— Attends ! hurla-t-elle en s’élançant. N’ouvre pas ! (Toutes les choses qu’elle
imaginait pouvoir se trouver à l’intérieur se bousculaient dans sa tête : des
explosifs, des animaux sauvages, Ali en personne.) N’ouvre pas ! répéta-t-elle.
Hanna et les deux agents la suivaient de près, criant eux aussi des
avertissements. Mais trop tard : le joueur de foot tirait déjà sur la poignée. La
porte de la remise pivota sur ses gonds en grinçant, jusqu’à ce qu’elle soit bloquée
par l’herbe haute.
Coates écarta le garçon d’une bourrade et tenta de refermer mais s’interrompit,
livide.
— Merde alors, souffla-t-il.
Aria jeta un coup d’œil à l’intérieur. L’espace d’une demi-seconde, elle ne vit que
du noir. Puis des formes commencèrent à se dessiner : des ballons, des crosses, des
tapis, des haies, des filets de but. Quand elle aperçut une grosse masse affalée sur
une chaise au fond de la remise, elle crut d’abord que c’était un sac de frappe, ou
peut-être un mannequin d’entraînement pour permettre aux joueurs de l’équipe de
foot américain d’améliorer leurs blocages médiocres.
Puis elle distingua un bras. Deux pieds. Une tête qui pendait mollement sur une
poitrine. Aria fit un pas en avant et, une seconde avant de voir le visage de
l’individu, elle sut qui c’était. Elle se laissa tomber à genoux en hurlant.
Hanna hoqueta. Spencer cria. Emily fit quelques pas en arrière, muette de
terreur. Le joueur de football se détourna et vomit dans l’herbe. Coates et Harrison
chassèrent le reste de l’équipe qui arrivait.
— C’est… ? gémit Spencer.
Heureusement, elle se garda de prononcer son nom.
Aria détailla Noel. Il portait encore sa veste de smoking. Ses bras étaient
attachés dans son dos, et ses chevilles aux pieds de la chaise. Un gros morceau de
chatterton lui barrait la bouche. Il était étrangement blême et avait le visage
tuméfié, comme si on l’avait salement battu.
Aria avait l’impression que des cymbales résonnaient à l’intérieur de sa tête.
Non, c’est impossible. Je dois halluciner.
— Une ambulance ! hurla Hanna dans son téléphone. Il me faut une ambulance !
Faites quelque chose !
Spencer haranguait Coates, qui criait quelque chose dans son talkie-walkie. Mais
c’était à peine si Aria les entendait. Effondrée sur le plancher de la remise,
pétrifiée par la peur, elle ne parvenait même pas à se rapprocher de Noel pour voir
s’il était mort ou vivant. Elle ne voyait que ses chaussures bien cirées. Elle était
avec lui quand il les avait achetées. Il en avait essayé des tas d’autres paires dans
le magasin avant de se décider pour celles-là.
— Une fille aussi stylée que toi mérite d’être avec un mec qui a de l’allure, lui
avait-il dit en lui faisant un clin d’œil.
Le téléphone d’Aria bipa. S’arrachant à son hébétude, la jeune fille s’assit et
regarda l’écran. Derrière elle, ses amies s’agitaient, essayant de comprendre ce
qui s’était passé. Mais comme leurs portables bipaient aussi, chacune d’elles
s’arrêta pour lire le message glaçant qu’elles venaient de recevoir.

Brillez, brillez, Petites Menteuses.


Pour vous, ça commence à sentir le roussi.
Comme détectives privés, vous êtes plutôt foireuses.
Vous avez cru que Noel était moi ? Raté : pas lui !
«A»
A VENIR…

Alors comme ça, les Menteuses ont fini par se rendre compte qu’on était deux.
Elles en ont mis, du temps ! Et malgré ça, elles ont réussi à se planter. Trop
occupées à enquêter sur Noel, elles n’ont pas vu ce qui se trouvait juste sous leur
joli petit nez : nous. Mais le nœud coulant se resserre, et bientôt, ce sont elles qui
se balanceront au bout d’une corde…
Hanna a peut-être été la reine de son bal de promo, mais la prochaine fois
qu’elle trônera, ce sera au banc des accusés. A notre connaissance, renverser
quelqu’un et l’abandonner sur place constitue un crime. Quand les électeurs de
Papa apprendront ça, Hanna ne sera pas la seule à avoir tout perdu dans la
famille Marin.
Spencer s’est lancée à la Chase aux théories de la conspiration et, entre nous,
elle s’est rapprochée un peu plus qu’on ne l’aurait voulu. Mais elle a encore
beaucoup à apprendre sur l’espionnage. Notamment qu’elle ne peut pas
surprendre des gens qui la voient arriver à deux kilomètres.
Ainsi donc, la petite copine d’Emily est à Bonaire. On connaît deux ou trois
personnes que cette information intéresserait beaucoup, à commencer par l’agent
spécial Jasmine Fuji. Emily ferait bien de s’attaquer à sa propre liste de trucs à
faire : ce n’est qu’une question de temps avant qu’elle et Jordan ne finissent
derrière les barreaux… ou pire.
Quant à Aria… Noel n’est peut-être pas « A », mais ça ne l’empêche pas de
l’avoir trahie dans les grandes largeurs. A quoi s’attendait-elle, de la part d’un
« ado mâle typique » de Rosewood ? Que va faire Aria l’« atypique », maintenant ?
Nous, on parie sur une retraite artistique en Europe. Ne sait-elle pas que les
artistes maudits meurent toujours jeunes ?
Tic-tac, mesdemoiselles. Vivez chaque minute comme si c’était la dernière.
Parce que ce sera bientôt le cas.
A la prochaine !
«A»&«A»
REMERCIEMENTS

Mille mercis à ma merveilleuse éditrice Lanie Davis pour ses idées et ses
encouragements. Merci aussi au reste de la formidable équipe de chez Alloy
Entertainment : Josh Bank, Les Morgenstein, Sara Shandler, Kristen Marang, Katie
McGee et tous les autres du département art et média. Vous me facilitez tellement
la vie !
Merci à Kari Sutherland de chez HarperCollins, ainsi qu’à Andy McNicol et
Jennifer Rudolph Walsh de chez William Morris. Bisous à tous les fans de la
Twittosphère qui aiment tant Les Menteuses – et qui participent toujours aux
discussions sur la série, ou qui répondent à mes questions sorties de nulle part
quand je cherche le nom parfait pour un personnage ou le genre de nourriture que
les gens mangent pour Hanouka. Mention spéciale à tous les fans de South Hills
Village qui ont assisté à ma lecture en décembre dernier – c’était génial de vous
rencontrer tous !
Tout mon amour à K, Shep et Mindy, Ali, Caron, Beth, Greg, Eloise et Rex, les
familles Lorence et Gremba – y compris Calli, Ryan, Talon, Brayden, Jordan, Brock,
Ashton et bien entendu Michael, le plus grand et le plus adorable de tous les
gamins. Une autre mention spéciale à mon copain Chris Ferguson et à sa famille du
Texas. Chris, je sens que tu ne vas pas tarder à encaisser un pari gagnant (juste une
intuition).
Enfin, j’embrasse Marlene King très fort. C’était flippant de remettre Les
Menteuses entre les mains de quelqu’un d’autre, mais tu as adapté la série avec
beaucoup d’amour, de soin et d’attention. Je tire mon chapeau à ton talent
inimitable, et j’espère qu’on pourra très bientôt se refaire un autre dîner bien
arrosé !

[1]
Terroriste américain spécialisé dans l’envoi de colis piégés, et ayant fait l’objet de la chasse à
l’homme la plus coûteuse de l’histoire du FBI (NdT).

[2]
Région de Pennsylvanie qui part de Philadelphie et suit le tracé d’une ligne de chemin de fer
historique (N.d.T).
[3]
Société américaine d’assistance informatique à domicile (N.d.T.).
[4]
IRL : in real life, « dans la vraie vie » (N.d.T.).
[5]
Jouet en forme de ressort, parfois appelé « Ondamania » en France (N.d.T.).

[6]
Dans ce contexte, petit bouquet de fleurs que les filles épinglent sur leur poitrine (N.d.T.).

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