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INTRODUCTION GENERALE
de tous ordres, traçait des routes, etc. L’Eglise jouait ainsi le rôle de l’Etat. Elle apparaissait
comme un Etat au-dessus de l’Etat ou un Etat dans un Etat.1Jean-Luc Vellut dit à propos
de l’Eglise catholique : « Celle-ci fut en effet associée à l’hégémonie exercée sur le Congo
colonial ». 2 A la longue, cela sera source de malentendus.
La relation entre l’Eglise-Institution et l’Etat est un remake du vieux conflit entre le
Pape et l’Empereur (Querelle des Investitures, conflit Napoléon- Pie VII) : le pouvoir civil
cherche à se libérer de la tutelle des clercs tout en détournant à son propre profit la notion
de Dieu, tandis que l’Eglise conteste l’absolutisation et, a fortiori, la divinisation du pou-
voir.
De même que la République Démocratique du Congo occupe une position straté-
gique dans la géopolitique de l’Afrique, le monde catholique congolais est le fer de lance
du catholicisme sur le continent africain, notamment face à la poussée de l’islam qui se
présente comme la religion que l’Afrique devrait adopter pour rester elle-même. La RDC
connaît la communauté catholique la plus importante en Afrique. Le monde catholique
congolais comprend la hiérarchie constituée de la Conférence Episcopale 3 (Eglise d’en
haut), le bas clergé et la communauté des laïcs qui forment l’Eglise d’en bas. Les laïcs se
reconnaissent membres à part entière de l’Eglise catholique, agissant sous cet étendard, non
seulement à l’intérieur des structures de l’Eglise, mais également au sein de la société con-
golaise. On les retrouve dans des organisations comme les groupes de réflexion et de droits
humains : le groupe AMOS, les ONG de la mouvance chrétienne4, le groupe Jérémie, le
GRAPES (Groupe de Réflexion et d’Analyse Politique, Economique et Sociale de l’Archi-
diocèse de Bukavu), etc. Ces groupes luttent pour la démocratie par la conscientisation, la
formation aux notions et principes de la démocratie et des droits humains. A côté du nombre
de ses membres, le monde catholique est aussi représenté par ses réalisations en divers
domaines, notamment l’éducation et la santé.
La Conférence Episcopale compte une cinquantaine d’Evêques. Alors qu’en 1960,
à l’indépendance, tous les évêques titulaires étaient d’origine européenne, ne comptant que
1
Réforme de l’enseignement au Congo belge. Mission pédagogique Coulon-Deheyn-Renson, Rapport pré-
senté à Monsieur le Ministre Auguste Buisseret, 1954, (346p.), p. 38 ; voir aussi Léon de Saint Moulin et
Roger Gaise N’Ganzi, Le discours socio-politique de l’Eglise catholique au Congo (1956-1998), Kinshasa,
Facultés Catholiques de Kinshasa1998, p. 31 ; Philippe B. Kabongo Mbaya, L’Eglise du Christ au Zaïre.
Formation et adaptation d’un protestantisme en situation de dictature, Paris, Karthala, 1992, p.135.
2
Jean-Luc Vellut, Congo. Ambitions et désenchantements 1880-1960, Paris, Karthala, 2017, p. 95.
3
Organe suprême de l’Eglise au Congo-Kinshasa au sein duquel les évêques prennent collégialement les dé-
cisions qui engagent les fidèles.
4 Gauthier de Villers (sous la direction de), Belgique/Zaïre. Une histoire en quête d’avenir, Institut Afri-
cain-CEDAF, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 159.
11
trois auxiliaires autochtones, à la fin de la décennie 1970, la tendance s’est renversée, les
évêques étant tous d’origine congolaise. Un tel résultat n’a été possible que grâce aux
quatre-vingts ans de la présence missionnaire européenne. Cette seconde évangélisation
après l’échec de celle du 16e siècle, avait commencé dès mai 1880 à l’Ouest du pays (à
Boma) et en novembre de la même année à l’Est au bord du lac Tanganyika.
A l’indépendance, l’Etat chercha à se libérer de l’emprise de l’Eglise-Institution. La
crise politique qui frappa le jeune Etat et conduisit à la dislocation de la cohésion nationale,
fut imputée aux manœuvres du colonisateur. Le monde catholique congolais fut pris à par-
tie et fut victime d’une propagande antireligieuse de la part du pouvoir politique. En effet,
à l’aube de l’indépendance, la hiérarchie catholique avait souligné la nécessité d’un enra-
cinement plus profond de la foi chrétienne dans la mentalité et la vie des fidèles sur la scène
nationale en s’engageant à jouer un rôle dans la formation des laïcs et la formation de la
jeunesse. La promotion du progrès humain de la population et l’amélioration des conditions
de vie a toujours été une préoccupation du monde catholique congolais. Il a toujours voulu
ainsi contribuer, par la vie concrète de ses membres, à la transformation des mentalités et
des structures sociales qui conditionnent la croissance économique et le progrès humain.
Néanmoins, le Congo-Kinshasa n’est pas le seul pays en Afrique où l’Eglise joue
un rôle dans la société. L’Eglise catholique, en particulier, et les Eglises chrétiennes, en
général, a joué un rôle indéniable sur la scène politique en Afrique. Dans la foulée de l’ap-
pel du Pape Paul VI lors de sa visite en Ouganda en 1969 : ‘Africains, vous êtes aujourd’hui
vos propres missionnaires’, est né le Symposium des Conférences Episcopales d’Afrique
et de Madagascar (SCEAM). Cette Assemblée qui se réunit tous les trois ans dénonce les
injustices sociales et rappelle les exigences de justice et de la promotion humaine. 5 En
novembre 1990, les Eglises chrétiennes d’Afrique du Sud ont fait une déclaration à Rus-
ternberg : ‘L’Apartheid est un péché’. A la fin de la Guerre Froide, partout en Afrique, les
dictatures se transforment en démocraties. Ce passage se fait par le biais des conférences
nationales. Avant le Congo-Kinshasa, le Bénin et le Congo-Brazzaville avaient organisé
leurs conférences nationales dirigées par des évêques. Les effets positifs recueillis dans ces
deux pays ont poussé les représentants de la société civile congolaise à demander à Mon-
seigneur Monsengwo de présider la Conférence Nationale Souveraine. Toutefois, l’enga-
gement politique du monde catholique congolais est antérieur à la fin de la Guerre Froide.
5Maurice Cheza, Henri Derroitte, René Luneau, Les évêques d’Afrique parlent 1969-1992. Documents pour
le synode africain, Paris, Centurion 1992, p. 14.
12
6
Busugutsala Gandayi Gabudisa, Politiques éducatives au Congo-Zaïre. De Mobutu à Léopold II, Paris,
L’Harmattan, 1997, p.152.
13
adversaire aussi redoutable que des partis politiques d’opposition en démocratie, par l’au-
dience dont il pouvait se prévaloir non seulement au niveau national mais aussi au niveau
universel.7
Après l’élimination des oppositions politiques, le monde catholique congolais res-
tait un foyer d’opposition qu’il fallait anéantir c’est-à-dire la hiérarchie catholique, les étu-
diants, les mouvements de jeunesses catholiques et même de la population. La sécularisa-
tion de l’enseignement, la suppression des mouvements de jeunesses catholiques intégrés
dans la JMPR, la répression des mouvements étudiants (entre 1969 et 1970), la création de
l’Université Nationale du Zaïre et l’insertion des étudiants dans la JMPR visaient à affaiblir
le monde catholique congolais.
C’est en 1972 que se déclenche le grand affrontement entre le monde catholique
congolais et le régime Mobutu autour de l’idéologie de l’authenticité. Le monde catholique
congolais met en question l’authenticité proclamée par le régime. Après avoir éliminé
toutes les oppositions politiques, le régime cherche à anéantir le monde catholique congo-
lais, en particulier son Institution, qui restait le bastion de résistance à son idéologie de
l’authenticité africaine. Ainsi, le régime tente de limiter l’influence du monde catholique
congolais sur certains secteurs de la vie nationale, en l’occurrence l’enseignement (sécula-
risation de l’enseignement) et la jeunesse (suppression des mouvements de jeunesse qui
passent sous le contrôle du Parti). L’université catholique Lovanium devient une institution
d’Etat. Le Parti doit implanter des cellules dans les séminaires et autres maisons de forma-
tion du clergé. La tendance du régime est d’intégrer toutes les structures du pays, même
l’Eglise-Institution, à son idéologie. La sécularisation de l’enseignement achève la radica-
lisation de la doctrine du régime. Mais la rétrocession des écoles aux confessions reli-
gieuses (en 1977), à la suite du désastre de la gestion de l’enseignement par l’Etat, met fin
au grand affrontement entre l’Etat et le monde catholique congolais.
A la suite des crises militaires de 1977 et 1978, et du discours sur le mal zaïrois, la
hiérarchie catholique publia une déclaration, ‘Appel au redressement de la Nation’ (juillet
1978), dans laquelle elle dénonçait les causes du mal zaïrois et proposait des remèdes. Pour
la première fois, le principe du Parti unique était remis en cause. Ici se situe le vrai combat
pour la démocratie. En 1981, le Comité Permanent des Evêques publie un document dé-
nonçant des faits de violation des droits humains les plus fondamentaux. Cette déclaration
7
André Huybrechts et alii, Du Congo au Zaïre 1960-1980. Essai de bilan, CRISP, 1980, p.155 ; Colette
Braeckman et alii, Congo-Zaïre. La colonisation- l’indépendance. Le régime Mobutu et demain ? Bruxelles,
GRIP-Informations, 1990, p.108.
14
des évêques, intitulée ‘Notre foi en l’homme, image de Dieu’, dure et sévère, ne ménage
pas ses critiques envers les autorités politiques zaïroises. Ce document d’Eglise a des al-
lures politiques et n’est pas le premier ni le dernier du genre. Par cette lettre pastorale, les
évêques tiennent à rappeler à nouveau le besoin de changement profond des mentalités, au
regard de l’accent mis par l’autorité politique sur l’ ‘année du social’ : le délabrement moral
accéléré des grands centres ; la gravité du chaos dans l’enseignement, où faute de mieux,
le Conseil exécutif s’en prenait aux autorités catholiques pour charger un bouc émissaire ;
la dégradation accentuée des domaines médicaux, de la sécurité et du coût de la vie, en face
d’une exploitation éhontée. Ce document se terminait par un appel réitéré à un redressement
individuel et structurel, mais fondamentalement à un renouveau de la conscience indivi-
duelle de chaque citoyen.
A la fin de la guerre froide, dans la foulée du changement du système international,
la situation politique intérieure du Congo évolua en une contestation permanente du régime
Mobutu. Partout en Afrique, les pays s’engageaient dans le processus de démocratisation
des institutions qui devait aboutir à des élections de nouveaux dirigeants. Le régime Mo-
butu devait changer. Néanmoins, le changement annoncé n’était pas l’aveu de l’échec mais
une stratégie pour s’adapter au nouvel ordre international. D’anciens barons du régime se
convertirent en opposants au régime qu’ils avaient servi pendant trois décennies.
En mars 1990, l’épiscopat du Congo (Zaïre à l’époque), dans son mémorandum au
Chef de l’Etat, exprima l’idée d’un débat public à l'échelon national au cours duquel toutes
les institutions chargées du gouvernement de l’Etat et de la gestion de la chose publique
seraient soumises à une évaluation sans complaisance et à un nouvel examen. Les laïcs
chrétiens catholiques, se réappropriant le discours de la hiérarchie, prirent leurs responsa-
bilités en réclamant un changement radical. Les Communautés Chrétiennes de Base ou
Communauté Ecclésiale de Base (CEB), créées par le cardinal Malula pour favoriser une
évangélisation en profondeur, pour une présence de l’Eglise dans le monde, pour un enra-
cinement plus profond de foi chrétienne dans les mentalités des fidèles8, furent, et sont
encore aujourd’hui, des lieux de réflexion et d’action qui échappèrent à l’emprise du Parti
unique. La CEB est un lieu de vie en commun des fidèles se reconnaissant membre d’une
même famille avec un même idéal. De la communauté de prière, elle est devenue un lieu
de la transformation de la société. Ces Communautés Chrétiennes de Base constituèrent
8
Actes de la VIe Assemblée Plénière de l’Episcopat du Congo, Secrétariat Général de l’Episcopat, Léopold-
ville 1961.
15
Ce monde catholique congolais est mieux saisi dans ces lieux d’influence où il
marque sa présence, particulièrement dans le domaine de l’éducation, dans le domaine mé-
dical et par ses réalisations économico-sociales.
L’Education
La Santé
religieux au 1er décembre 1980. Le Bureau d’Œuvres Médicales vise à promouvoir la par-
ticipation effective des bénéficiaires de l’action médicale, à partir de laïcs engagés dans des
communautés de base, à augmenter l’accessibilité aux soins et à intégrer de plus en plus
l’action sanitaire et médicale dans une action globale de développement intégral.
Elles constituent une zone d’influence du monde catholique : les activités du déve-
loppement comprennent plutôt les centres de recherches ou d’animation, des coopératives,
des écoles de formation des cadres, des foyers de jeunes et des centres sociaux.
L’assistance sociale fut le premier objectif de l’œuvre civilisatrice. Celle-ci était
envisagée dans les limites de l’organisation sociale et économique existante, sous l’angle
d’une aide inspirée du souci primordial de fournir à la population les règles et les méthodes
d’une vie humaine digne. L’assistance sur le plan de la santé devait être accompagnée de
l’éducation élémentaire de la femme, celle-ci étant partout le nœud vital de la civilisation :
apprendre à préparer convenablement les repas, à se loger décemment, fût-ce avec de
pauvres moyens, à soigner les enfants, à observer les règles élémentaires de l’hygiène, à
utiliser raisonnablement les ressources. Les congrégations religieuses ouvrirent des foyers
sociaux à cet effet. 9 Les missionnaires, spécialement les frères, ont formé de nombreux
ouvriers : maçons, menuisiers, charpentiers, mécaniciens, chauffeurs, jardiniers, cuisiniers.
Ainsi la situation matérielle des habitants commença à s’améliorer. L’habitat changea avec
des constructions en matériaux durables. Les maisons furent souvent équipées de meubles
de tout genre.
Les missionnaires donnèrent aux hommes le sens de leurs responsabilités en tant
que chefs de famille, leur inculquant le goût du travail, le respect de la personne humaine,
spécialement de la femme. Ils travaillèrent au développement d’une économie congolaise
saine, à travers les échanges commerciaux. Les indigènes abandonnèrent progressivement
les formes traditionnelles du troc. Ils s’habituèrent à vendre aux Européens des vivres, de
l’ivoire, du caoutchouc, du copal, etc. pour leur acheter, en retour, des étoffes, des usten-
siles ménagers, des instruments aratoires. 10 Des commerces à l’occidental furent ouverts
9
Dr J. J. Spaey, Assistance sociale et civilisation in L’Eglise au Congo et au Ruanda-Urundi, Bulletin de
l’Union missionnaire du clergé, Revue trimestrielle, 30e année, Avril 1950, p.108-113.
10
Dr L. Mottoulle, Les Missions et le développement économique du Congo in L’Eglise au Congo et au
Ruanda-Urundi, Bulletin de l’Union missionnaire du clergé, Revue trimestrielle, 30e année, Avril 1950, p.
41-45.
20
(boutiques des missions) pour aider la population à se procurer toute sorte d’articles à des
prix abordables.11
En 1969, le Bureau de Développement (B.P.D.) de la Conférence Episcopale du
Congo fut créé au sein de la Commission Episcopale pour le Développement (C.E.D.).
L’objectif est d’encourager et de guider les initiatives dans le domaine de développement
et de donner une aide technique, pour l’élaboration, la réalisation, le contrôle et l’évaluation
d’un projet. C’est ce bureau qui est officiellement mandaté par la Conférence Episcopale
du Congo pour présenter les projets de développement aux organismes d’entraide. Les mis-
sionnaires se sont occupés aussi de l’entretien des routes, des bacs et des ponts, à titre de
suppléance.
Le CEPAS a été créé en janvier 1965 à Kinshasa, à l’initiative d’un groupe de Jé-
suites spécialisés en sciences économiques et sociales. Cette œuvre sociale s’est assignée
comme mission de travailler à la promotion de la justice et à un développement humain,
11
Correspondance avec Mgr Pierre Bouckaert, le 17 avril 1989.
21
intégral et solidaire en République Démocratique du Congo par ses analyses, ses recherches
et ses actions conséquentes. Le CEPAS est l’éditeur de la revue Congo-Afrique lue à travers
le monde.
La Presse
Le monde catholique, par ses médias, a une emprise sur l’opinion publique. L’im-
primerie occupa une place importante dans l’œuvre missionnaire au Congo, ce qui facilita
la diffusion des écrits et de la pensée.
La presse missionnaire, à côté de la tendance proprement religieuse de l’action mis-
sionnaire, souligne davantage l’aspect de la justice sociale comme faisant partie de sa mis-
sion évangélisatrice. C’est la principale raison qui a poussé le régime Mobutu à supprimer
en 1972 la plupart des publications catholiques. Le lieu n’est pas indiqué de citer toutes ces
publications. Nous mentionnerons, dans les pages qui suivent, la revue Afrique Chrétienne.
Toutefois, nous ne pouvons pas passer sous silence la revue Congo-Afrique éditée au
CEPAS par les Jésuites.
C’est à l’aube de l’indépendance, en 1961, que les Jésuites créent la revue Docu-
ments pour l’Action, un périodique destiné aux laïcs engagés dans la société. Son éditorial
inaugural de janvier 1961 annonçait déjà son programme : ‘Au service de la Nation’. On
pouvait lire : « A cette époque des bouleversements, proclame le premier éditorial, au mo-
ment où tant de problèmes graves se posent à notre pays, les cahiers que nous vous pré-
sentons aujourd’hui, voudraient apporter une contribution à l’œuvre qui réclame toutes
nos énergies : la grandeur et la prospérité du Congo ».
La revue Documents pour l’Action a une orientation catholique : « Si tous les Con-
golais cultivés ont un devoir particulier de consacrer leurs meilleures forces au bien com-
mun de leur patrie, parmi eux, les vrais catholiques y sont davantage tenus ». 12
La revue Documents pour l’Action passe sous la responsabilité du CEPAS à la créa-
tion de celui-ci en 1965. L’année suivante, Documents pour l’Action porte un nouveau
nom, Congo-Afrique. Lorsque le Congo deviendra Zaïre en 1971, Congo-Afrique s’adapte
pour devenir Zaïre-Afrique jusqu’en 1997 quand le régime Mobutu tombe et le nom Zaïre
disparaît. La revue retrouve alors son ancien nom de Congo-Afrique. Sa mission est de
12
André Cnockaert, La revue-Zaïre-Afrique. Trente ans de chronique littéraire in Marc Quaghebeur, Papier
blanc, encre noire, cent ans de culture francophone en Afrique centrale (Zaïre, Rwanda et Burundi), volume
2, Bruxelles, éditions labor, 1992, p. 519-536.
22
13
Voir bibliographie.
23
1
Pierre Joye et Rosine Lewin, Les Trusts au Congo, Bruxelles, Société Populaire d’Editions, 1961, p. 9.
2
Luc Croeegaert, L’Action culturelle des missionnaires catholiques au Congo belge in Marc Quaghebeur,
Papier blanc, encre noire. Cent ans de littérature francophone en Afrique centrale Zaïre, Rwanda et Bu-
rundi), Bruxelles, Cellule ‘Fin de siècle’, 1992, p. 243
3
Vincent Dujardin, Valérie Rosoux, Tanguy de Wilde, Léopold II. Entre génie et gêne. Politique étrangère
et colonisation, Bruxelles, Racine 2009, p.89
4
Pierre-Luc Plasman, Léopold II, potentat congolais. L’action royale face à la violence coloniale, Bruxelles,
Racine, 2017, p. 9.
25
5
Jean-Luc Vellut, 2017, p. 21.
6
Guy Vanthemsche, La Belgique et le Congo. Nouvelle Histoire de Belgique. Empreinte d’une colonie 1885-
1980., Bruxelles, Editions Complexe, 2007, p. 35.
7
Guido De Weerd, L’Etat Indépendant du Congo. A la recherche de la vérité historique, Bruxelles, Editions
Dynamédia, 2017, p. 26.
8
Luc Croeegaert, L’Action culturelle des missionnaires catholiques au Congo belge in Marc Quaghebeur,
Papier blanc, encre noire. Cent ans de littérature francophone en Afrique centrale Zaïre, Rwanda et Bu-
rundi), volume 1, Bruxelles, éditions labor, 1992, p. 243-269.
26
9
Guido De Weerd, 2017, p. 26-27 ; Pierre Jentgen, La Terre belge du Congo. Etude sur l’origine et la forma-
tion de la colonie du Congo Belge, Bruxelles, Bolyn 1937, p. 36-37.
10
Jean-Luc Vellut, 2017, p. 36.
11
Robert Cornevin, Histoire du Zaïre. Des origines à nos jours, Bruxelles/Paris, Hayez/Académie des
sciences d’Outre-mer, quatrième édition revue et augmentée, Paris, 1989, p.132.
27
12
Pierre Jentgen, 1937, p. 26.
13
Guy Vanthemsche, 2007, p. 35.
14
Ibidem, p. 27.
15
Ibid. p. 35.
16
Pierre Jentgen, 1937, p. 27.
17
Guy Vanthemsche, 2007, p. 35-36.
28
En même temps, l’A.I.C. cherchait à se faire connaître comme entité politique tant par
les chefs africains que par les puissances occidentales. 18
Le 23 novembre 1882, Stanley s’embarqua de nouveau pour l’Afrique. Il arriva à
Banana le 14 décembre 1882. Entre 1882 et 1884, Stanley occupa le bassin de l’Afrique
Centrale à partir de la ligne de base de Léopoldville-Vivi, au Nord vers le bassin du
Kwilu-Niari, à l’Est vers le Stanley Falls, au Sud-Est vers la région du Kwango-Kasaï.
Des chefs indigènes accordèrent à l’A.I.C. des cessions territoriales et des droits de
souveraineté sur base des traités.19 On peut donc parler déjà de l’Etat Indépendant du
Congo (E.I.C.). Mais pour entrer dans le concert des entités dignes de ce nom, l’E.I.C.
avait besoin de la reconnaissance des autres Etats. C’est là que Léopold II fit preuve de
son talent de diplomate qui sait exploiter ses atouts.
La création de l’E.I.C. fut laborieuse : les prétentions territoriales de Savorgnan de
Brazza, les manœuvres politiques de Bismarck, les appétits coloniaux de l’Angleterre,
etc., furent autant de facteurs hostiles que le roi dut combattre et dont il sut triompher.20
Ce n’était un secret pour personne en Europe que Léopold II avait des velléités poli-
tiques au Congo. Les négociations politiques allaient de pair avec les prises de posses-
sion et l’occupation effective. Le roi réalisa vite la nécessité de faire reconnaître ses
possessions par les puissances.21
La reconnaissance par les Etats-Unis, le 22 avril 1884, fut le premier succès sur ce
terrain difficile. Quelques mois plus tard, l’Allemagne signait une convention avec
l’A.I.C. et lui reconnaissait un territoire. Sur la carte que Bismarck avait jointe à cet
accord, les limites reconnues par l’Allemagne suivaient la ligne de faîte du bassin du
Congo, amputé toutefois de ses limites méridionales jusqu’alors mal connues, et elles
s’étendaient jusqu’à l’ouest du lac Tanganyika. Celui-ci ainsi que la zone frontière afro-
arabe (Maniema et Nyangwe) restaient ainsi attachés à l’hinterland de la côte orientale,
destinée à devenir une sphère d’influence allemande. 22 Les relations restaient tendues
avec la France qui adhéra aux projets de de Brazza et avec le Portugal qui n’abandonnait
pas ses prétentions historiques sur l’embouchure du Congo, lesquelles prétentions me-
naçaient l’accès de l’A.I.C. à l’Atlantique.23
18
Pierre Jentgen, 1937, p. 27.
19
Ibidem, p. 31.
20
Ibid., p. 101.
21
P. van Zuylen, L’échiquier congolais ou le secret du Roi, Bruxelles, Dessart, 1959, p. 66.
22
Jean-Luc Vellut, 2017, p. 40.
23
A.J. Wauters, L’Etat Indépendant du Congo, Bruxelles, Librairie Falk Fils, 1899, p. 28.
29
La situation se décanta grâce à une manœuvre tacite qui s’était révélée, sans que le
roi ne l’ait prévu, un précieux atout stratégique : l’octroi à la France, en avril 1884, du
‘droit de préférence’. La France, en effet, craignait qu’une puissance étrangère se subs-
tituât au Congo à l’Association Internationale. Cette crainte était basée sur une appré-
hension fort répandue en France de voir l’Angleterre mettre la main sur les acquisitions
de l’Association. La France était convaincue que l’Angleterre convoitait ces territoires.
L’opinion française voyait dans l’entreprise de Léopold II une machination anglaise.
24
Ibidem, p. 49
25
P. Zuylen, [Link]., p. 64
26
Robert Stanley Thomson, Fondation de l’Etat Indépendant du Congo. Un chapitre du partage de l’Afrique,
Bruxelles Office de Publicité, Anciens Etabliss. J. LEBEGUE & Cie, Editeurs, 1933, p. 164 ; P. Zuylen,
[Link]., p. 82 ; A.J. Wauters, [Link]., p. 28
30
En vertu du traité anglo-portugais, Léopold II était obligé de négocier avec les Por-
tugais le passage à travers leurs possessions. Il fit comprendre aux Portugais leur intérêt
à négocier, sinon c’est la France, un partenaire plus fort que lui, à qui ils auraient affaire.
Cette manœuvre ne servira à rien parce que le traité anglo-portugais était sans effets.
Cependant, le droit de préférence fut un bel atout stratégique dans les relations avec
l’Allemagne et la France. En effet, c’est avec Bismarck que Léopold II a traité pour la
première fois des frontières congolaises (les Etats Unis avaient reconnu la souveraineté
qui ne portait sur aucun territoire limité).29
27
P. Jentgen, Les frontières du Congo belge, p. 33
28
P. van Zuylen, [Link]., p. 84 ; Robert Stanley Thomson, [Link]., p. 168
29
[Link], Congo. Mythes et Réalités, Paris- Louvain-la Neuve, Editions racines, 2005, p. 68
31
Conclusion
La question des frontières entre les grandes puissances et l’E.I.C. fut résolue après
d’âpres négociations qui aboutirent à des conventions. L’accord avec la France fut l’un
des plus importants dans l’action diplomatique léopoldienne. Le roi y attacha beaucoup
d’importance et il y consentit des sacrifices énormes : l’abandon du Kwilu-Niari et l’oc-
troi du droit de préférence en cas d’aliénation de ses possessions africaines. En même
temps, la convention avec la France fut l’une de celles qui contribuèrent le plus à la
consolidation du nouvel Etat par la fixation des frontières du côté de l’Afrique équato-
riale française et par l’appui qu’apportait une grande nation qui avait un rôle prépondé-
rant sur la scène internationale.
30
P. Jentgen, Les frontières du Congo Belge, Bruxelles, Bolyn, 1952, p. 12.
31
Ibidem, p. 53
32
R.S. Thomson, [Link]., p ; 260
32
33
Robert Cornevin, 1989, p.154.
34
Ferdinand Mukoso Ng’Ekieb, Les origines de la mission du Kwango (1879-1914), Facultés Catholiques de
Kinshasa, Kinshasa, 1993, p. 34 ; Jean-Luc Vellut, 2017, p.38.
35
Fernand Hessel, Esquisse historique de l’éducation au Congo, 2. Etat Indépendant du Congo, in Mémoire
du Congo et du Ruanda-Urundi, n°35-Septembre 2015, p. 14-19.
33
religieuses. Les protestants pouvaient venir aussi au Congo. Ce qui plut aux Britan-
niques qui émettaient des doutes sur la réussite d’une entreprise dirigée par une seule
personne. Ils pouvaient ainsi étendre leur empire. Léopold II redoutait la présence des
missionnaires étrangers, citoyens des puissances rivales.36
Dès 1876, alors qu’il jetait les premières bases de son entreprise coloniale au Congo,
le futur Etat Indépendant du Congo (E.I.C.), Léopold II fut préoccupé d’associer les
missions catholiques à son œuvre coloniale. La priorité fut accordée aux missions
belges, appelées missions nationales, car la Belgique était en majorité de population
catholique. Il souhaitait que les congrégations religieuses établies en Belgique se char-
gent de l’évangélisation du Congo ainsi que de l’éducation et de l’instruction des en-
fants indigènes.37
Outre la crainte de l’influence anglo-saxonne, Léopold II avait besoin du soutien de
l’opinion belge qui se montrait méfiante sur les intentions du Roi. L’Association Inter-
nationale Africaine (A.I.A.) créée par Léopold II à l’issue de la Conférence de Géogra-
phie de Bruxelles (1876) fut l’occasion de transformer le dessein de sa vie en réalité.
La Conférence et l’Association se voulaient neutres sur le plan religieux. Du fait de la
participation des explorateurs allemands et anglais, la neutralité religieuse fut interpré-
tée en Belgique dans le contexte national dominé par l’opposition libéraux et catho-
liques. Dans l’opinion catholique belge, elle était le résultat d’une manipulation des
libres-penseurs et des protestants hostiles à l’Eglise catholique. Quand il s’avéra que la
neutralité était positive, les milieux catholiques belges restèrent sceptiques et méfiants
sur les intentions du Roi. Ils ignoraient, en effet, les démarches entreprises par le Roi
auprès du Nonce à Bruxelles et la position du Saint-Siège impressionné positivement
par les rapports du Nonce.38
36
Cahier du C.R.I.S.P.-CEDAF 2-3/1972, p. 1-207.
37
R. Cornevin, 1989, p. 186.
38
François Renault, Le cardinal Lavigerie 1825-1892. L’Eglise, l’Afrique et la France, Fayard, Paris, 1992,
p. 337-338.
34
39
Anne-Sophie Gijs, Entre ombres et lumières, profits et conflits. Les relations entre les Jésuites et l’Etat
Indépendant du Congo (1879-1908) in Revue belge de philosophie et d’histoire, fasc. 2 : Histoire médiévale,
moderne et contemporaine, 88, 2010, p. 255-294.
40
Baron Carton de Wiart (Secrétaire de Léopold II), L’Appel Missionnaire d’un grand Roi, in L’Eglise au
Congo et au Ruanda-Urundi, Bulletin de l’Union missionnaire du clergé, Revue trimestrielle, 30e année,
Avril 1950, p. 41-45.
41
Ferdinand Mukoso Ng’Ekieb, 1993, p. 33.
42
Ibidem, p. 35.
43
Baron Carton de Wiart (Secrétaire de Léopold II), L’Appel Missionnaire d’un grand Roi, in L’Eglise au
Congo et au Ruanda-Urundi, Bulletin de l’Union missionnaire du clergé, Revue trimestrielle, 30e année,
Avril 1950, p. 41-45.
35
44
R.P. Marcel Storme, Rapports du Père Planque, de Mgr Lavigerie et de Mgr Comboni sur l’Association
Internationale Africaine, mémoire présenté à la séance du 19 novembre 1956, Rapporteurs : R.P. E. Boelaert
et J. Stengers, p. 6.
45
Ibidem, p. 7.
46
Ibid., p. 8.
36
devants sur des projets protestants qui occupaient déjà ce vaste territoire et, ce faisant,
fermaient la route aux catholiques. En effet, les missionnaires anglais et suédois éta-
blissaient leurs premières stations dans le Bas-Congo. Mgr Lavigerie soumit un vaste
plan d’action antiesclavagiste à mettre en œuvre, sous direction catholique en Afrique
équatoriale, c’est-à-dire la région des Grands Lacs.47
C’est alors que le Pape Pie IX se résolut à devancer les protestants. La Congréga-
tion de la Propagande chercha à connaître les véritables intentions de Léopold II et
ordonna une enquête sur l’A.I.A. et sur la nécessité d’entreprendre l’évangélisation de
l’Afrique équatoriale. Elle s’adressa aux chefs des principales missions en Afrique sur
les perspectives ouvertes dans le centre du continent. Ainsi furent consultés Mgr Com-
boni et Mgr Lavigerie. Toutefois, dès 1876, le Pape fut au courant des travaux de la
Conférence de Géographie de Bruxelles. Il était même ‘tout disposé à seconder le projet
du Roi’.48
En réponse à la demande des avis sur l’A.I.A. et l’évangélisation de l’Afrique équa-
toriale, Mgr Lavigerie adressa un ‘Mémoire Secret’ au cardinal Franchi, Préfet de la
Congrégation de la Propagande. En principe, le cardinal Franchi devait imprimer le
texte et le distribuer aux cardinaux membres de l’Assemblée plénière. Pour prévenir les
retards d’une telle démarche, Mgr Lavigerie anticipa en envoyant à chaque cardinal
intéressé une copie du Mémoire Secret.49 Il reproduisit la position de la presse ultra-
montaine belge.50
Le Mémoire Secret comprend deux parties. La première partie expose le but, l’or-
ganisation et l’esprit de l’Association Internationale Africaine. Il mentionne aussi les
dangers et les avantages de l’A.I.A. pour l’évangélisation de l’Afrique équatoriale.
Dans la seconde partie, il propose des moyens efficaces à adopter pour l’évangélisation
de l’Afrique équatoriale. Mgr Lavigerie a consulté deux sources principales pour rédi-
ger son Mémoire Secret. Il s’agit de la première édition de l’ouvrage d’Emile Banning,
‘L’Afrique et la conférence de Géographie de Bruxelles’ et la brochure intitulée ‘Com-
mission Internationale de l’Association Africaine, Session de juin 1877’. 51
47
Jean-Luc Vellut, 2017, p. 38.
48
R.P. Marcel Storme, p. 23.
49
Ibidem, p. 29.
50
John Baur, 2000 ans de christianisme en Afrique. Une histoire de l’Eglise africaine, Kinshasa, Paulines,
2001, p. 227 ; F. Renault,1992, p.338.
51
R.P. Marcel Storme, Rapports du Père Planque, de Mgr Lavigerie et de Mgr Comboni sur l’Association
Internationale Africaine, mémoire présenté à la séance du 19 novembre 1956, Rapporteurs : R.P. E. Boelaert
et J. Stengers, p. 30.
37
Le R.P. Storme52 qui présenta les rapports du Père Planque, de Mgr Lavigerie et de
Mgr Comboni, après avoir confronté les sources utilisées par Mgr Lavigerie pour écrire
son Mémoire avec celui-ci, conclut que Mgr Lavigerie s’est mal servi des sources in-
terprétant les faits à sa manière et selon ses intérêts. Les conclusions auxquelles il a
abouti ne sont ni objectives ni véridiques. Elles ne sont que tendancieuses. 53
Tel n’est pas l’objet de notre étude. Notre intérêt porte sur l’effet que son rapport a
eu sur l’évangélisation de l’Afrique équatoriale et l’arrivée des missionnaires catho-
liques belges au Congo.
Mgr Lavigerie dit de l’A.I.A. :
« L’Association Internationale de Bruxelles est la centralisation sous une direction
et une action uniques de toutes les sociétés formées et de toutes les entreprises tentées,
depuis un demi-siècle, pour l’exploration et la conquête de l’immense continent afri-
cain » (Mémoire p.4). 54
Selon l’esprit de l’Association Internationale Africaine dominée par les protestants
et les libres-penseurs, il n’était pas question de Missions catholiques en Afrique équa-
toriale (Mémoire, p.12). 55 Etant donné que la Conférence de Bruxelles était d’origine
protestante, il était tout à fait naturel de favoriser l’action protestante. L’A.I.A. présen-
tait le danger de la connivence des protestants et celle des libres-penseurs (Mémoire, p.
14-15).56
Pour parer au danger que ce vaste territoire devienne un champ clos du protestan-
tisme, d’un côté, et de la civilisation laïque, de l’autre, en lieu et place de l’Eglise ca-
tholique, il fallait une action immédiate. Mgr Lavigerie proposa de créer quatre nou-
veaux vicariats là où l’Association voulait créer des centres d’influence et d’action qui
allaient profiter seulement aux protestants et aux libres-penseurs. On y enverrait de
nombreux missionnaires (Mémoire, p.26).57 Les nouveaux vicariats seraient : celui de
Ujiji, de Kabebe, des Grands Lacs Victoria et Albert ainsi que celui de l’Equateur.
52
Le R.P. Marcel Storme est Scheutiste, professeur au scolasticat de Scheut Katoka-Luluabourg (Congo
Belge)
53
R.P. Marcel Storme, Rapports du Père Planque, de Mgr Lavigerie et de Mgr Comboni sur l’Association
Internationale Africaine, mémoire présenté à la séance du 19 novembre 1956, Rapporteurs : R.P. E. Boelaert
et J. Stengers, p. 31.
54
Ibid., p. 36.
55
Ibid., p. 90.
56
Ibid., p. 95.
57
Ibid., p. 107.
38
L’occupation de ces territoires aideraient les catholiques à mener une action pleinement
représentative dans les zones d’influence de l’Association (Mémoire 29-30). 58
Les vicariats des Grands Lacs de l’Afrique équatoriale et de l’Equateur africain (les
deux couvrant la moitié septentrionale) reviendraient aux missionnaires de Mgr Com-
boni comme prolongement naturel de leurs missions du Soudan (Mémoire, 31-32).59
Les deux autres, celui de Ujiji et celui de Kabebe (dans la moitié méridionale), pour-
raient être confiées à la Société des Missions d’Alger (Mémoire 32-33).60
Mais cette question d’ordre administratif n’était pas capitale. C’était plutôt la mé-
thode missionnaire à utiliser. Mgr Lavigerie pensait aux enfants libérés et abandonnés.
La lutte contre l’esclavage était un des points capitaux de la Conférence de Géographie
de Bruxelles en 1876. Les travaux préparatoires insistaient sur les moyens à prévoir
pour lutter contre la traite des esclaves. Mais l’A.I.A. semblait reléguer la question au
second plan de ses préoccupations. La science, les découvertes et la connaissance géo-
graphique ayant pris la première place. Mgr Lavigerie y vit une occasion à saisir. Il
incombait à l’Eglise catholique de relever le drapeau de la lutte contre l’esclavage
qu’une Association dominée par les protestants a abandonnée, et de rallier l’opinion
pour cette grande œuvre humanitaire (Mémoire 49-50). 61 La nécessité d’unifier les
forces catholiques fut la leçon à retenir de la conférence de Bruxelles (1876). Il suggéra
donc que toutes les missions catholiques soient unifiées et supervisées par une seule
personne.62
De façon générale, les informations reçues étaient concluantes. Ce qui rassura le
Saint-Siège qui épousa les vues du Roi. 63
58
Ibid., p. 111.
59
Ibid., p. 113.
60
Ibid., p. 339.
61
F. Renault, 1992, p. 342.
62
John Baur, 1992, p. 227-228.
63
F. Mukoso, 1993, p. 34.
39
fut érigée en provicariat confié aux pères Blancs belges.64 Deux ans plus tard, le 11 mai
1888, fut créé le vicariat du Congo belge confié à la congrégation du Cœur Immaculé
de Marie (Pères de Scheut). C’est douze ans plus tard que les démarches auprès des
Pères de Scheut aboutirent. La première caravane des missionnaires de Scheut, ‘la ca-
ravane sacrée’, s’embarqua le 25 août 1888. Elle emmena quatre anciens élèves du col-
lège d’Enghien, tous originaires du Hainaut : les pères Albert Gueluy, Ferdinand Hu-
berlant, Albert De Backer et Emeri Cambier. Dès le mois de novembre, ils fondèrent à
Kwamouth, au confluent de la rivière Kwa et du Congo, la mission de Berghe Sainte-
Marie (au Kasaï), en souvenir du chanoine van der Berghe. Les Pères de Scheut ve-
naient remplacer les Pères du Saint-Esprit, missionnaires français.65
Sur le plan de l’apostolat, les Pères de Scheut déblayaient le terrain pour l’apostolat
de cet immense territoire tant convoité par le Roi. Sur le plan politique, leur arrivée
était un succès parce que leur présence impliquait le départ des missionnaires français
dont le Roi redoutait l’influence. Quant aux protestants anglais, il les tolérait, momen-
tanément du moins, ayant besoin de leur concours pour faire reconnaître par les Grandes
Puissances l’Etat qu’il allait fonder au cœur de l’Afrique.66 Les missionnaires belges
avaient désormais le monopole de l’apostolat au Congo Belge. En envoyant des mis-
sionnaires catholiques belges, Léopold II voulait à la fois renforcer et garantir le carac-
tère belge de sa colonie. 67
Dès le début, il s’avéra que l’œuvre à réaliser dans cet immense territoire dépassait
largement les possibilités des seuls missionnaires de Scheut. Le Roi chercha la colla-
boration d’autres instituts religieux et du clergé diocésain. Mais la réticence fondamen-
tale des Belges envers tout engagement hors frontières restait tenace. De plus, les ca-
tholiques, tant les fidèles que le clergé, étaient absorbés par les luttes confessionnelles
qui se cristallisaient autour de la sauvegarde de l’enseignement libre, priorité qui re-
quérait toutes leurs énergies. Le blocage s’accentua après la promulgation de la ‘loi de
malheur’ de 1879 qui aviva la rupture des relations diplomatiques entre la Belgique et
le Vatican pendant quatre ans.
64
J. Van Wing, S.J., Evangélisation et problèmes missionnaires, in L’Eglise au Congo et au Ruanda-Urundi,
Bulletin de l’Union missionnaire du clergé, Revue trimestrielle, 30e année, Avril 1950, p. 50-58 ; R. Corne-
vin, 1989, p. 186.
65
Charles Tshimanga, Jeunesse, formation et société au Congo/Zaïre 1890-1960, L’Harmattan, Paris, 2001,
p. 83.
66
Alain Deneef et alii, Les Jésuites au Congo-Zaïre. Cent ans d’épopée, AESM Editions, Bruxelles, 1995,
p. 21.
67
Guy Vanthemsche, 2007, p. 73.
40
La première guerre scolaire, en Belgique, éclata en 1879, lorsque les libéraux re-
vinrent au pouvoir après avoir remporté les élections en 1878. L’article 17 de la Cons-
titution belge de 1831 garantissait la liberté de l’enseignement et s’opposait au mono-
pole de l’Etat sur l’enseignement. A partir de la moitié du 19e siècle, l’opposition poli-
tique entre la droite catholique belge et la gauche libérale et socialiste, se cristallisa sur
la question de l’enseignement. L’école constitua un sujet de grands débats entre les
familles politiques jusqu’en 1958. En 1879, les libéraux firent adopter la loi van
Humbeek appelée ‘loi de malheur’ par les catholiques. Cette loi interdisait aux com-
munes l’adoption d’écoles libres les obligeant d’ériger une école primaire laïque neutre
sous le contrôle de l’Etat. Le cours de religion devenait facultatif et à la demande des
parents, on instaura un cours de morale obligatoire. L’organisation de l’enseignement
par l’Etat n’était pas acceptable pour beaucoup de catholiques qui estimaient que l’édu-
cation n’était pas concevable sans l’appui d’une éthique alors que l’Etat devait respecter
une certaine neutralité idéologique.68
Les Jésuites ont établi au Congo l’une des plus grandes œuvres missionnaires. Les
premiers contacts entre Léopold II et le Jésuites se nouèrent dans le secret le plus total,
à cause du contexte polémique qui mettait aux prises les forces catholiques aux forces
libérales. Déjà en 1879, face au refus des Pères de Scheut de fonder une mission au
Congo, Léopold II avait entrepris des démarches auprès des Jésuites pour obtenir leur
collaboration. Il leur proposa de prendre la mission que les Scheutistes avaient refusée.
Pour ne plus subir l’affront essuyé auprès des Pères de Scheut, le Roi chargea le père
Vranckx, Supérieur des Scheutistes, de prendre discrètement contact avec les Jésuites
pour la fondation d’une mission au Congo.69 Ce n’était pas la première fois que les
Jésuites allaient fonder une mission au Congo. Aux 16e, 17e et 18e siècles, des Jésuites
68
Série Documentaire du CRISP : Le Pacte scolaire 1958-1964, SD n°2, 1964 ; François Deschamps, La non-
discrimination idéologique : le pacte scolaire et le pacte culturel, mémoire de licence, en Relation Internatio-
nale et administration publique, orientation gouvernement et administration, Institut des sciences politiques
et sociales, UCL, 1982 ; Anne-Sophie Gijs, Entre ombres et lumières, profits et conflits. Les relations entre
les Jésuites et l’Etat Indépendant du Congo (1879-1908) in Revue belge de philosophie et d’histoire, fasc. 2 :
Histoire médiévale, moderne et contemporaine, 88, 2010, p. 255-294.
69
Anne-Sophie Gijs, Entre ombres et lumières, profits et conflits. Les relations entre les Jésuites et l’Etat
Indépendant du Congo (1879-1908) in Revue belge de philosophie et d’histoire, fasc. 2 : Histoire médiévale,
moderne et contemporaine, 88, 2010, p. 255-294 ; Alain Deneef et alii, 1995, p. 21 ; Ferdinand Mukoso
N’Gekieb, 1993, p. 36.
41
portugais étaient missionnaires dans le royaume Kongo. Mais en raison des difficultés
de toutes sortes, leur travail n’avait guère porté de fruit.70 Ce n’était pas la première fois
que les Jésuites allaient fonder une mission au Congo. Aux 16e, 17e et 18e siècles, des
Jésuites portugais étaient missionnaires dans le royaume Kongo. Mais en raison des
difficultés de toutes sortes, leur travail n’avait guère porté de fruit. Pour diverses rai-
sons, le père J. Janssens, alors provincial, déclina l’offre du Roi. Les Jésuites belges
craignaient que le Roi puisse recourir aux instances romaines en cas de refus, comme
ce fut le cas avec les Pères de Scheut. Mais le Roi, pendant les années qui ont suivi, ne
tenta aucune démarche officielle pour associer les Jésuites à son entreprise africaine. 71
Cependant, le Roi n’avait pas renoncé à cette idée. Il tenait à ce que les Jésuites
prennent part à l’évangélisation du Congo. En 1885, il tenta en vain une autre démarche
officieuse auprès du père Charles Croonenberghs. A côté de cette démarche officieuse,
Léopold II fit une supplique officielle auprès de la Propagande pour l’envoi de mission-
naires jésuites belges. Rome informa la province belge de la démarche du Roi. Le père
provincial réunit sa consulte au cours de laquelle des objections et des avis furent émis.
La consulte souhaitait une réponse négative de la part de la curie généralice à la de-
mande de la Propagande pour deux raisons : la question des ressources tant financières
que personnelles et de la mission de Calcutta ainsi que la question des résultats à at-
teindre.72
Dès ce moment, le Roi fit mine de ne plus s’intéresser aux Jésuites. Il ne renoua les
relations que cinq ans plus tard. En effet, Léopold II ne s’était pas cru définitivement
vaincu par le refus des Jésuites ni par la réponse négative que la Propagande lui avait
fait transmettre de la part de la curie généralice des Jésuites en 1885. Il changea de
tactique.
Léopold II nourrissait depuis longtemps des velléités impérialistes. Pour les réaliser,
il avança des motifs philanthropiques. A son initiative se constitua une Société Scien-
tifique d’apparence humanitaire dont il fut le président d’honneur. Cette Société Scien-
tifique avait pour objectif de proscrire le commerce esclavagiste et de s’engager à amé-
liorer les conditions de vie matérielles et morales des indigènes. Le Roi mit au centre
de son action la pensée de réprimer le commerce esclavagiste. Pour lutter contre ce
commerce, le Roi avait besoin non seulement d’une milice efficace au Congo mais
70
Ferdinand Mukoso N’Gekieb, 1993, p.23; Alain Deneef et alii, 1995, p. 17.
71
Ibidem, p. 37.
72
Ibid., p. 38.
42
aussi du concours des œuvres des missions chrétiennes à la lutte contre l’esclavage. Ces
missions chrétiennes auraient la charge d’instruire et d’éduquer la jeunesse et plus par-
ticulièrement des enfants libérés des mains des esclavagistes ou abandonnés à leur triste
sort.
Entretemps, la campagne pour la lutte anti-esclavagiste en Afrique Centrale prêchée
par le cardinal Lavigerie le 15 août 1888, en faveur d’une ‘nouvelle croisade’, avait
suscité un large mouvement de sympathie et d’enthousiasme populaire. 73 Léopold II
qui voulait en prendre le contrôle, organisa une conférence anti-esclavagiste à
Bruxelles. Il signa le 12 juin 1890 un décret instituant les colonies scolaires, qui déférait
à l’Etat la tutelle des enfants libérés des esclavagistes ainsi que des enfants abandon-
nés.74
En 1891, Dhanis dirige l’exploration du Kwango dont le but était de soumettre le
royaume du Kiamfu, chef suprême des Bayaka, à l’autorité de l’E.I.C. et de soustraire
le district du Kwango à la domination du Portugal. 75 L’E.I.C. recula ses frontières vers
le Sud en annexant une grande partie du royaume Lunda. Ce vaste territoire comptait
de nombreuses populations, environ un million d’habitants, un mélange de diverses
tribus aux différents caractères, langues et coutumes. Léopold II désirait envoyer des
apôtres belges pour conduire ces populations dans la voie de la civilisation.76
Ces évolutions amenèrent le Roi à renouveler ses tentatives auprès des Jésuites en
1891, et, cette fois, avec plus de succès. Faisant appel à leur aptitude traditionnelle
d’éducateurs, il leur proposa de fonder une colonie scolaire dans laquelle des enfants
noirs libérés de l’esclavage recevraient une formation de militaires ou de travailleurs.
Cette colonie scolaire serait le point de départ de leur œuvre missionnaire au Congo. 77
Au fait, du côté de la province belge de la Compagnie de Jésus, la situation avait
aussi évolué. Un des motifs de refus opposé à la demande du Roi était le manque de
personnel avec le projet de la fondation de la mission du Zambèze. Celle-ci ne s’était
73
Jean-Luc Vellut, 2017, p. 23.
74
Léon de Saint Moulin, Le Père Emile van Henxcthoven , fondateur de la mission du Kwango in La Com-
pagnie de Jésus et l’Evangélisation en Afrique Centrale. Esprit, histoire et perspectives. Actes du Colloque,
Kimwenza, décembre 1993, Kinshasa, Editions Loyola, 1994, p. 10-50.
75
Piet Ruttenberg et alii, Jalons de l’évangélisation au Kwango, Heverlee 1967, p. 15.
76
Père Dieudonné Rinchon Capucin, Les missions belges au Congo. Aperçu historique 1491-1930, Les Edi-
tions de l’Expansion belge, Bruxelles, 1931, p. 25.
77
Anne-Sophie Gijs, Entre ombres et lumières, profits et conflits. Les relations entre les Jésuites et l’Etat
Indépendant du Congo (1879-1908) in Revue belge de philosophie et d’histoire, fasc. 2 : Histoire médiévale,
moderne et contemporaine, 88, 2010, p. 255-294.
43
pas élargie.78 Au bout de treize ans de longues et difficiles tractations, les Jésuites ac-
ceptèrent de fonder une mission au Congo. Sur les instances réitérées du Roi souverain,
le Pape Léon XIII confia l’évangélisation de la partie Ouest du Congo aux Pères Jé-
suites de la province belge.79 La mission qu’ils fonderaient s’appellerait la ‘Mission du
Kwango’80.
Dans le cadre de l’apostolat, il leur fut confié un territoire six fois plus étendu que
la Belgique, qui comprenait, outre la région du Kwango, une grande partie du Stanley-
Pool. Pour assurer au mieux leurs fonctions, l’Etat leur fit don, en 1893, d’un terrain de
400 hectares à proximité de Léopoldville (Kinshasa) où ils établirent une colonie sco-
laire qui était exemptée d’impôts et dont l’Etat assurerait au moins pendant cinq ans les
frais d’entretien.81 Le décret royal du 16 janvier 1893 autorisait les Pères de la Compa-
gnie de Jésus à acquérir 400 ha :
« Il est fait, par le présent décret, au Révérend Père Delvaux, Provincial de la Com-
pagnie de Jésus, concession, à titre de donation actuelle et irrevocable (sic), en toute
propriété, d’une étendue de 400 hectares de terre sis dans les environs de Léopold-
ville » (Art. 1er). Cinq ans plus tard, un autre décret venait préciser et confirmer celui-
ci : « Les Pères de la Compagnie de Jésus desservant la mission du Kwango sont auto-
risés à acquérir les quatre cents hectares de terre, sis dans les environs de Léopoldville,
dont il a été fait donation au révérend Père Delvaux par décret du 16 janvier 1893 »
(Article unique).
Six Jésuites furent désignés par leurs supérieurs pour œuvrer dans la Mission du
Kwango. Le 6 mars 1893, trois Jésuites quittèrent Anvers pour le Congo : les pères van
Hencxthoven et Dumont et le frère Lombary. Le père Van Hencxthoven arriva le pre-
mier, seul, à Léopldville. Accompagné de 14 enfants arrachés à l’esclavage par les
troupes de Dhanis, il alla s’installer à Kimbangu, non loin de Léopoldville (Kinshasa),
dans l’actuelle commune de Masina, où l’Etat avait aménagé un emplacement pour les
Jésuites. Le père Dumont était tombé malade sur la route des caravanes et fut conduit
par le frère Lombardy jusqu’à Nemlao, à l’embouchure du fleuve Congo, où il mourut
78
Léon de Saint Moulin, Léon de Saint Moulin, Le Père Emile van Henxcthoven, fondateur de la mission du
Kwango in La Compagnie de Jésus et l’Evangélisation en Afrique Centrale. Esprit, histoire et perspectives.
Actes du Colloque, Kimwenza, décembre 1993, Kinshasa, Editions Loyola, 1994, p. 10-50.
79
Père Dieudonné Rinchon Capucin, 1931, p. 25.
80
Ne pas confondre avec l’actuelle province du Kwango qui fut une partie de la Mission du Kwango.
81
Louis Brouwers, ‘Bref aperçu historique de la Mission du Kwango (1892-1981)’, version française d’un
article paru en néerlandais in les P.B.S. Berrichten (Nouvelles de la Province belge septentrionale) du 15 juin
1983, texte polycopié, 11p.
44
le 11 juin. Un mois plus tard, les pères Liagre, de Meulemeester, les frères Saedler,
Gillet et deux aides laïcs, MM Charles Petit et Auguste van Houtte, qui entra dans la
Compagnie deux ans plus tard, suivirent le premier groupe. Ils arrivèrent au Congo le
18 juin 1893. Le 26 juin, ils abandonnèrent Kimbangu infesté de moustiques et démé-
nagèrent à Kimwenza.82
A la suite des pères Blancs, des Pères de Scheut et des Jésuites, d’autres congréga-
tions belges vont venir au Congo : les Trappistes de Westmalle (1894), les prêtres du
Sacré-Cœur (1897), les chanoines Prémontrés de Tongerloo (1898), les Rédemptoristes
(1899), les Pères de Mill Hill ((1906). Et d’autres suivirent au temps du Congo Belge :
les Bénédictins de l’abbaye de Saint-André-les-Bruges (1910), les Frères Maristes
(1911), les Frères de Saint Gabriel (1928), les Frères de Notre-Dame de Lourdes (1929)
et les Xavériens de Bruges (1931).83
L’éducation des filles et la gestion des hôpitaux furent confiées aux congrégations
féminines : les sœurs de la Charité de Gand arrivèrent en 1892, puis les sœurs de Notre-
Dame de Namur (1894), les sœurs missionnaires de Marie (1896), les sœurs Francis-
caines de Marie (1896), les sœurs du Saint-Sang (1898), les sœurs de l’Immaculée
(1899), les Filles de la Croix (1911), les sœurs Augustines (1919), les sœurs du Sacré-
Cœur de Marie (1939), etc.84
A cette époque héroïque, la première tâche des missionnaires fut d’apprendre la
langue et d’établir des contacts avec une population défiante, de s’adonner à des cul-
tures et à l’élevage pour suppléer à la disette générale des vivres appropriés et pour
élever le niveau de l’agriculture indigène. Les missionnaires devaient aussi instruire le
plus grand nombre possible de jeunes gens dans les métiers les plus indispensables à
une économie un peu plus humaine.85
Ces nécessités vitales donnèrent naissance à un grand nombre de postes de missions.
Ces missions centrales étaient des points de rayonnement vers les villages de l’intérieur
où il y avait des succursales appelées selon les régions : catéchuménats, écoles-cha-
pelles ou fermes-chapelles. 86
82
Père Jean van Wing, S.J., Le vingt-cinquième anniversaire de la Mission du Kwango, Bruxelles, Imprimerie
Charles Bulens & Cie (S.A.), sd, p. 6-7.
83
C. Makiobo, 1993, p. 18; R. Cornevin, 1989, p. 186.
84
C. Makiobo, 1993, p. 18-19.
85
J. Van Wing, S.J., Evangélisation et problèmes missionnaires, in L’Eglise au Congo et au Ruanda-Urundi,
Bulletin de l’Union missionnaire du clergé, Revue trimestrielle, 30e année, Avril 1950, p. 50-58.
86
Ibidem.
45
87
Busugutsala, 1997, p. 42.
46
L’entreprise coloniale de Léopold II reposait sur trois piliers. D’abord, l’Eglise ca-
tholique, chargée de pacifier les cœurs des indigènes et de les gagner à la civilisation
chrétienne. Ensuite, les sociétés coloniales, chargées de rentabiliser l’opération de co-
lonisation en exploitant les richesses minières et agricoles du Congo. Enfin, l’adminis-
tration et l’armée, chargées d’instaurer le pouvoir de l’Etat colonial.88
Dès le début, le gouvernement de l’E.I.C. se soucia de l’éducation des enfants con-
golais. Au Congo, la liberté d’Enseignement fut garantie dans les mêmes termes qu’en
Belgique. Le Ministre des colonies, Albert de Vleeschauwer déclarait, en 1943 à
Londres :
« L’Enseignement est une partie essentielle de la tâche du colonisateur. Nous con-
venons tous à son importance ». 89
Dès 1892, le gouvernement de l’E.I.C. eut quelques écoles. Mais Léopold II a voulu
confier la tâche de l’éducation aux missions catholiques belges. Les missions chré-
tiennes organisèrent, à côté de postes d’évangélisation, des classes où se dispensait un
enseignement rudimentaire.90
Au début de l’entreprise coloniale, l’action missionnaire visait à apprendre les
langues indigènes pour permettre aux missionnaires d’établir des contacts avec une po-
pulation hostile aux Européens. Par-là, instruire le plus grand nombre possible de jeunes
gens dans les métiers de base indispensables à l’économie tels des maçons et des me-
nuisiers. Ces nécessités vitales donnèrent naissance à un grand nombre de missions. 91
La tâche de l’éducation commença par les colonies scolaires, institutions artisanales
et agricoles. Les enfants rachetés ou arrachés des mains des esclavagistes arabes et eu-
ropéens, ainsi que les orphelins, furent regroupés dans les missions compactes et isolées
88
Ibidem, p. 19.
89
André de Maere d’Alertrycke, André Schorochoff, Pierre Vercauteren et André Vleurinck, Le Congo au
temps des Belges. L’Histoire manipulée. Les contrevérités réfutées. 1885-1960, Bruxelles, Editions Masoin,
2003, 183.
90
R. Cornevin, 1989, p. 327.
91
André de Maere d’Alertrycke, André Schorochoff, Pierre Vercauteren et André Vleurinck, 2003, p.188.
47
où ils furent éduqués et élevés dans le but de créer des villages chrétiens, des centres
de civilisation chrétienne.92
Le gouvernement de l’E.I.C. avait le projet de fonder des écoles indigènes. Cinq ans
après la création de l’E.I.C., le journal officiel publia le décret royal du 12 juillet 1890
instituant l’organisation des colonies scolaires pour les orphelins et les enfants aban-
donnés, victimes des guerres arabes. Le décret précise :
« Est déféré à l’Etat la tutelle des enfants libérés à la suite de l’arrestation ou la
dispersion d’un convoi d’esclaves, de ceux, esclaves fugitifs, qui réclameraient sa pro-
tection, des enfants délaissés, abandonnés ou orphelins, et ceux à l’égard desquels les
parents ne remplissent pas leurs devoirs d’entretien et d’éducation. Il leur sera procuré
des moyens d’existence et il sera pourvu à leur éducation pratique et à leur établisse-
ment. (Art.1er). Il sera créé à cet effet des colonies agricoles et professionnelles, où
seront recueillis, soit, autant que faire se peut, les enfants qui solliciteront leur admis-
sion (art.2) ». 93
Les trois premières écoles furent ouvertes en 1892 : à Boma, à Moanda dans le Bas-
Congo et à Nouvelle Anvers (Makanza) dans la province de l’Equateur. Celles-ci ne
suffisaient pas pour couvrir le besoin que présentait le Congo. Le gouvernement de
l’E.I.C. fit appel à l’initiative privée. Par le décret du 4 mars 1892, le gouvernement
recourut aux missions catholiques pour diriger ces établissements confiés, à l’origine,
à un personnel laïc. Le règlement d’exécution du décret signé par le Gouverneur Géné-
ral, le 3 août 1892, stipulait l’obligation pour les missions de se conformer, dans l’édu-
cation des enfants placés dans les colonies, au programme de l’Etat ou à un autre pro-
gramme approuvé par le Gouverneur Général. Les colonies scolaires des missions fu-
rent également soumises à l’inspection de l’Etat. 94
Les missionnaires créèrent, dans les diverses régions du pays, des milliers de petites
écoles appelées catéchuménats, fermes-chapelles ou écoles-chapelles. Dans le vicariat
du Haut-Congo, les Pères Blancs fondèrent leurs premières écoles en 1893. La même
année, Monseigneur Roelens créa une école normale pour la formation des catéchistes-
92
R. Cornevin, 1989, p. 186.
93
André de Maere d’Alertrycke, André Schorochoff, Pierre Vercauteren et André Vleurinck, 2003, p.188.
94
G.E. Jambers, L’enseignement au Congo Belge, Imprimerie du ‘Courrier d’Afrique’, Léopoldville, Impri-
merie du Courrier d’Afrique,1947, p.8 ; Isidore Ndaywel é Nziem, Histoire générale du Congo. De l’héritage
ancien à la République Démocratique du Congo, Bruxelles, Duculot, 1998, p. 355 ; Busugutsala, 1997, p.
78-79 ; F. Mukoso, 1993, p.41 ; Ch. Tsimanga, 2001, p. 73.
48
instituteurs noirs. En 1924, on comptait dans ce vicariat une vingtaine d’écoles et, en
1938, 317 y accueillirent alors un total de 35.118 élèves, soit 23.588 garçons et 11.530
filles. 95
Les Jésuites organisèrent une colonie scolaire à Kimwenza, à proximité de Léopold-
ville (Kinshasa), la colonie Sainte-Marie, ouverte officiellement le 27 juillet 1893.
L’établissement était composé exclusivement des jeunes esclaves (73 enfants) libérés
par la campagne de Dhanis, originaires de toutes les parties du Congo. L’Etat en assu-
mait le recrutement et payait une pension alimentaire, tout en laissant le soin de l’ins-
truction et de l’éducation aux pères.96
Suivant le contrat du 16 janvier 1893, c’est l’Etat qui nommait le directeur, le sous-
directeur et le sous-officier européen chargé de la formation militaire. Sur proposition
du père Emile Van Hencxthoven, supérieur des Jésuites au Congo, le père Liagre fut
désigné comme premier directeur et le scolastique de Meulemeester comme sous-di-
recteur de la colonie scolaire Sainte-Marie de Kimwenza.97 Durant cette période, l’en-
seignement, sous la responsabilité du personnel laïc, était réservé à des buts strictement
utilitaires, tels que la formation d’officiers de la Force Publique et d’employés de l’Ad-
ministration civile.98
Très vite, les divergences apparurent en ce qui concerne les objectifs poursuivis
dans cette formation. L’Etat mettait l’accent sur une formation militaire et exigeait des
enfants et du personnel une discipline stricte et rigoureuse, discipline à la militaire. En
effet, le but était de former des soldats pour la Force Publique et des agents au service
de l’Administration. Les 4/5 y étaient destinés. Ce système n’offrait pas d’avantage aux
missionnaires qui voulaient avant tout évangéliser la population. Les enfants devaient
surtout, dans leur esprit, devenir des auxiliaires de leur apostolat futur. Ils souhaitaient
donc former davantage leur conscience selon les principes moraux chrétiens et insister
sur l’enseignement des éléments fondamentaux de la doctrine catholique. Le père van
Hencxthoven le comprit et chercha remède à cette situation. Confiant la direction de
Kimwenza au père Liagre, il se rendit dans le Bas-Congo et établit un poste à l’inter-
section de la rivière Inkisi et de la future voie ferrée Léopoldville-Matadi. C’est le poste
de Kisantu. Le régime scolaire de ce nouveau poste fut modifié. Les missionnaires
95
André de Maere d’Alertrycke, André Schorochoff, Pierre Vercauteren et André Vleurinck, 2003, p.188.
96
Père Dieudonné Rinchon Capucin,1931, p. 25.
97
F. Mukoso, 1993, p. 91.
98
G.E. Jambers, 1947, p. 9 ; Busugutsala, 1997, p. 80.
49
continuaient à s’occuper des enfants confiés par l’Etat tout en étendant leur activité aux
habitants des régions avoisinantes.99
C’est dans cette même optique que s’ouvrit parallèlement une colonie scolaire pour
filles sous la direction des sœurs de Notre-Dame. Cette colonie devait permettre de
fonder bientôt des foyers chrétiens, qu’on espérait établir en villages chrétiens à côté
des villages païens à convertir au Christ-Jésus.100
Pour implanter le christianisme, les missionnaires créèrent des villages chrétiens
dans lesquels ils regroupèrent les Noirs convertis à la foi catholique pour les soustraire
à l’influence de leur milieu naturel.101 Au départ, les Jésuites établirent en deux points
de leur territoire deux stations d’où ils rayonnaient dans les villages des environs. En-
tretemps, ils s’entouraient des collaborateurs autochtones. Suite à l’hostilité des popu-
lations indigènes, la méthode d’évangélisation supposait des collaborateurs autochtones
qui prépareraient au village des catéchumènes, donneraient l’instruction et la moralisa-
tion chrétienne, lesquelles seraient complétées par les missionnaires au poste ou au ca-
téchuménat central. 102
Aussi les Jésuites créèrent-ils un nouveau type d’apostolat, le système des ‘fermes-
chapelles’. Ce sont des postes secondaires destinés à devenir des villages chrétiens
exerçant une influence sur les populations environnantes. Un catéchiste formé à la co-
lonie scolaire était placé à la tête du village avec le consentement du chef du village. A
côté de l’instruction religieuse, tous les catéchumènes pratiquaient l’agriculture et l’éle-
vage pour subvenir à leurs besoins. 103 Les écoles-chapelles qui remplacèrent les
fermes-chapelles consistaient à donner une formation intellectuelle en plus de l’instruc-
tion religieuse. Dans ce système, l’instruction scolaire livresque permit de développer
et d’entretenir l’instruction religieuse. 104 L’école des catéchistes ouverte à Kisantu
fournit un grand nombre d’auxiliaires disséminés à travers la mission du Kwango.105
D’autre part, l’Etat avait besoin d’auxiliaires indigènes pour le bon fonctionnement
de l’Administration. Il créa des écoles professionnelles à Léopoldville et à Stanleyville,
une école pour candidat-commis à Boma (1906) et l’école agricole d’Eala (1908).
99
Père Dieudonné Rinchon capucin, 1931, p. 25.
100
Père Dieudonné Rinchon capucin, 1931, p. 92.
101
C. Makiobo, 1993, p. 24.
102
Père J. Van Wing, S.J., Le Vingt-cinquième anniversaire de la Missions du Kwango, Imprimerie Scienti-
fique Charles Bulens & Cie (S.A.), Bruxelles, p.11.
103
F. Mukoso, 1993, p. 154, 156.
104
Père J. Van Wing, S.J., Le Vingt-cinquième anniversaire de la Missions du Kwango, Imprimerie Scienti-
fique Charles Bulens & Cie (S.A.), Bruxelles, p.12.
105
Ch. Tshimanga, 2001, p. 85.
50
Toutefois, le véritable progrès de l’école congolaise ne fut donc pas le fait de l’Etat
mais de l’Eglise catholique. Celle-ci, ayant rapidement supplanté l’église protestante,
assuma pleinement le monopole de l’enseignement au Congo, qu’elle garde jusqu’à nos
jours par le biais de diverses conventions avec l’Etat. 106
L’E.I.C. était trop occupé ailleurs pour s’occuper de l’enseignement et ne parvenait
pas à assurer la gestion de ses propres écoles. Les Missions réalisèrent des résultats
remarquables en un temps relativement court en dépit des conditions de travail pré-
caires. L’Etat se vit obligé de confier de plus en plus la direction des écoles aux con-
grégations religieuses. Ce fut l’origine de la Convention du 26 mai 1906 entre l’E.I.C.
et le Saint-Siège (cf. Bulletin officiel de l’E.I.C. 1906, pp. 158-160).107
La convention du 26 mai 1906, entre le Saint-Siège et l’Etat Indépendant du Congo,
venait consolider ce mode d’apostolat et accordait des avantages marquants aux mis-
sions catholiques. 108 Elle détermina plus nettement les obligations scolaires des mis-
sions, et les étendues de concessions gratuites de terre qu’elles pouvaient obtenir, à
condition de les mettre en valeur. Au terme de cette Convention, les missions s’enga-
geaient à donner un enseignement aux enfants indigènes, moyennant des concessions
de terre. Chaque établissement de mission catholique devait ouvrir une école. Le pro-
gramme et le fonctionnement de ces écoles étaient sous le contrôle du gouvernement.109
Les missions devaient organiser, dans leurs établissements, un enseignement géné-
ral et professionnel pour les Congolais suivant un programme à déterminer de commun
accord avec le gouverneur général. La mission devait lui adresser périodiquement un
rapport sur l’organisation et le développement des écoles. C’est cette politique qui allait
régir, au fil des ans, les rapports entre l’Etat et les congrégations missionnaires. Ces
rapports étaient basés sur la mission de civiliser et d’évangéliser les Congolais par
l’école grâce à la collaboration entre les missions religieuses et l’Etat. En d’autres
termes, les missions religieuses avaient la charge d’éduquer les Congolais, et l’Etat
fournissait les moyens.110 Suite aux attaques portées dans la presse anglo-saxonne, les
106
Fernand Hessel, ‘Esquisse historique de l’éducation au Congo, 2. Etat Indépendant du Congo’, in Mémoire
du Congo et du Ruanda-Urundi, n°35-Septembre 2015, p.14-19.
107
G.E. Jambers, 1947, p.8 ; André de Maere d’Alertrycke, André Schorochoff, Pierre Vercauteren et André
Vleurinck, Bruxelles, Editions Masoin, 2003, p. 190.
108
Guy Vanthemsche, 2007, p. 73.
109
Compagnie de Jésus, Précis historiques : bulletin mensuel des Missions belges de la compagnie de Jésus,
Revue missionnaire des Jésuites belges, 1906 : ‘Convention entre le Saint-Siège et l’Etat Indépendant du
Congo’, p. 258-259 ; R. Cornevin, 1989, p. 187, 327.
110
G.E. Jambers, 1989, p.13.
51
accords concernèrent exclusivement les missions catholiques qui, seules, reçurent les
subventions.111 Le passage de l’E.I.C. au Congo Belge changea la situation.
La convention du 26 mai 1906 fut annexée à la Charte coloniale du 18 octobre 1908
et, de ce fait, continua à régler les relations entre l’Etat et les Missions en matière sco-
laire jusqu’aux conventions dites De Jonghe des années 1925-1928, à travers lesquelles
on organisa l’enseignement libre subsidié.112
Convention entre le Saint-Siège et l’Etat Indépendant du Congo
Nous reprenons ici le texte reproduit dans ‘Missions belges de la Compagnie de
Jésus 1906’.
Le Bulletin Officiel publie le texte de la Convention intervenue le 26 mai dernier
entre le Saint-Siège et l’Etat Indépendant du Congo :
« Le Saint-Siège apostolique, soucieux de favoriser la diffusion méthodique du ca-
tholicisme au Congo, et le gouvernement de l’Etat Indépendant, appréciant la part con-
sidérable des missionnaires catholiques dans son œuvre civilisatrice de l’Afrique cen-
trale, se sont entendus entre eux et avec les représentants des missions catholiques du
Congo, en vue d’assurer davantage la réalisation de leurs intentions respectives.
A cet effet, les soussignés
Son Excellence Mgr Vico, archevêque de Philippes, nonce apostolique, grand-croix
de l’ordre de la Conception de Villa Viçosa, commandeur avec plaque de l’ordre de
Charles III, etc., dûment autorisé par Sa Sainteté le Pape Pie X, et
Le chevalier Cuvelier, officier de l’ordre de Léopold, commandeur de l’ordre de
Saint-Grégoire le Grand, dûment autorisé par Sa Majesté Léopold II, Roi-Souverain
de l’Etat Indépendant, sont convenus des dispositions suivantes : … » 113
La convention porte neuf articles dont quatre relatifs à l’enseignement au sens for-
mel du terme :
1. Chaque établissement de mission s’engage, dans la mesure de ses ressources, à
créer une école où les indigènes recevront l’instruction. Le programme compor-
tera notamment un enseignement agricole et d’agronomie forestière et un ensei-
gnement professionnel pratique des métiers manuels (art. 2) ;
111
R. Cornevin, 1989, p. 188.
112
Conférence Episcopale du Zaïre, L’Eglise catholique au Zaïre : un siècle de croissance (1880-1980), Edi-
tion du Secrétariat général de l’épiscopat, Kinshasa,1981, p. 261.
113
Compagnie de Jésus, Précis historiques : bulletin mensuel des Missions belges de la compagnie de Jésus,
Revue missionnaire des Jésuites belges, 1906 : ‘Convention entre le Saint-Siège et l’Etat Indépendant du
Congo’, pp 258-259.
52
2. Le programme des études et des cours sera soumis au gouverneur général et les
branches à enseigner seront fixées de commun accord. L’enseignement des
langues nationales belges fera partie essentielle du programme (art. 3) ;
3. Il sera fait, par chaque supérieur de mission, à des dates périodiques, rapport au
gouverneur général sur l’organisation et le développement des écoles, le nombre
des élèves, l’avancement des études, etc. Le gouverneur général, par lui-même,
ou un délégué, qu’il désignera expressément, pourra s’assurer que les écoles
répondent à toutes les conditions d’hygiène et de salubrité (art. 4) ;
4. La superficie des terres à allouer à chaque mission, dont l’établissement sera
décidé de commun accord, sera de 100 hectares cultivables ; elle pourra être
portée à 200 hectares en raison des nécessités et de l’importance de la mission.
Ces terres ne pourront être aliénées et devront rester affectées à leur utilisation
aux œuvres de la mission. Ces terres sont données à titre gratuit et en propriété
perpétuelle ; leur emplacement sera déterminé de commun accord entre le gou-
verneur général et le supérieur de la mission (art.7).
Si on ne pouvait pas encore parler de statut scolaire, la Convention du 26 mai 1906
instaura un nouveau régime qui faisait déjà apparaître les grandes lignes de la future orga-
nisation de l’enseignement. D’une part, des écoles officielles fondées par l’Etat dans un but
immédiatement utilitaire (artisans, commis) et dont la gestion fut confiée aux congrégations
religieuses. D’autre part, un enseignement libre prenant une extension considérable.114
114
G.E. Jambers, 1947, p. 10.
115
J. Van Wing, S.J., Evangélisation et problèmes missionnaires, dans L’Eglise au Congo et au Ruanda-
Urundi, Bulletin de l’Union missionnaire du clergé, Revue trimestrielle, 30e année, Avril 1950, p.p. 50-58.
53
a) L’organisation de l’enseignement
116
G.E. Jambers, 1947, p. 11.
117
R. Cornevin, 1989, p. 327.
118
Busugutsala, 1997, p. 81.
119
R. Cornevin, 1989, p. 328, Busugutsala, 1997, p. 82.
120
G.E. Jambers, 1947, p. 12-13.
54
121
Kita Kyakenge Masindi, Colonisation et ’enseignement. Cas du Zaïre avant 1960, CERUKI, Bu-
kavu,1982, p. 166.
122
Paul Serufi Hakiza, Les Etats-Unis d’Amérique et l’enseignement en Afrique noire (1910-1945) in Pam-
phile Mabiala Mantuba-Ngoma (sous la direction de), La Nouvelle Histoire du Congo. Mélanges eurafricains
offerts à Frans Bontinck, C.I.C.M., Cahiers Africains n°65-66-67, Paris, L’Harmattan, 2004, p.229-249.
123
Kita Kyakenge Masindi, 1982, p. 167.
124
G.E. Jambers, 1947, p. 17.
125
Kita Kyakenge Kyakenge Masindi, 1982, p. 169.
55
1) Les écoles primaires du premier degré, divisées en écoles rurales pour les
villages et en écoles urbaines pour les centres, s’adressaient avant tout à la
grande masse.
2) Les écoles primaires du second degré, destinées aux enfants plus doués, se
rencontraient dans les grands centres et dans les postes principaux des mis-
sions.
3) Les écoles spéciales : écoles pour candidats-commis, écoles normales,
écoles professionnelles ou agricoles.126
La Commission Franck avait insisté sur la nécessité de créer de nombreuses écoles
normales pour former des enseignants aux multiples petites écoles, nécessitées par la poli-
tique de scolarisation massive. 127
Cette réglementation servit de base aux accords connus sous le nom de ‘Convention
de Jonghe’ du nom du Directeur Général au Ministère des Colonies, dont le rôle fut consi-
dérable dans l’organisation de l’enseignement au Congo Belge. Ce sont les accords signés
entre la colonie et les missions nationales entre 1925 et 1928.
L’enseignement primaire comportait deux degrés. Les enseignements étaient dis-
pensés en langues locales. L’enseignement du français était négligé et celui des sciences
souvent ignoré.
b) L’école rurale
Dans les villages de brousse, croissait le nombre d’écoles rurales confiées à des
moniteurs noirs, presque toujours catéchistes, et contrôlées par des missionnaires. La cons-
truction était un hangar en pisé couvert de feuilles ou d’herbes, meublé d’un tableau noir
et de rondins faisant office de bancs.
Le programme du premier degré des écoles rurales était différent de celui des écoles
centrales ou urbaines. Le programme proposé aux enfants congolais du premier degré des
écoles rurales était rudimentaire et consistait en deux années de scolarisation élémentaire
axées essentiellement sur le travail manuel et spécialement agricole. On y enseignait l’écri-
ture et la lecture en langue indigène, le calcul élémentaire jusqu’à 20, le calcul des notions
de système métrique, des notions d’hygiène, la géographie portant sur les phénomènes
126
G.E. Jambers, 1947, p.15.
127
Kita Kyakenge Masindi, 1982, p. 181.
56
128
G.E. Jambers, 1947, p. 11 ; P. Joye et R. Lewin, 1961, pp. 173-175 ; Ch. Tshimanga, 2001, pp. 89-90.
129
P. Hebette, O. Praem (Inspecteur de l’enseignement), L’Enseignement primaire au Congo in L’Eglise au
Congo et au Ruanda-Urundi, Bulletin de l’Union missionnaire du clergé, Revue trimestrielle, 30e année,
Avril 1950, p.p. 91-95 ; Kita Masindi, 1982, p. 170.
130
Busugutsala, 1997, p. 81 ; [Link], 2001, p. 90.
131
Clément Makiobo, Eglise catholique et mutations socio-politiques au Congo-Zaïre. Contestation du ré-
gime Mobutu, Paris L’Harmattan, 2004, p. 22.
132
Louis Brouwers, ‘Bref aperçu historique de la Mission du Kwango (1892-1981)’, version française d’un
article paru en néerlandais in les P.B.S. Berrichten (Nouvelles de la Province belge septentrionale) du 15 juin
1983, texte polycopié, 11p. (p.6).
57
accrus sensiblement : 1966 écoles rurales avec 33.789 enfants, 23 écoles centrales avec
4.994 élèves, 8 écoles de catéchistes avec 498 futurs instituteurs. 133
A Kikwit et à Kisantu l’école de catéchistes se développa en une école normale
organisée, dirigée, à Kikwit, par les Frères de Charité de Gand et, à Kisantu, par les Frères
de Notre-Dame d’Oostakker. Plus tard, l’école normale de Kisantu fut transférée à Lemfu.
Une école normale pour filles fut également ouverte dans cette mission sous la direction
des Sœurs de Notre-Dame de Namur, de même qu’à Leverville (Lusanga), près de Kikwit,
sous la direction des Sœurs de Sainte-Marie de Namur. 134
C’est celle établie dans un poste de mission et dirigée par un missionnaire ou dans
un centre urbain. L’établissement est bien équipé. Le personnel enseignant a été formé à
l’école normale ou a suivi cinq ans d’études primaires. Le candidat moniteur s’est exercé
pendant quatre ans à sa future profession.
L’école centrale comprenait deux degrés. En plus du premier degré équivalent à
l’école rurale, l’école centrale a ajouté un second degré de trois à quatre ans. Les deux
premières années correspondaient au premier degré et absorbaient le programme développé
à l’école rurale. Les trois ou quatre années suivantes se rapportaient au deuxième degré et
clôturaient le cycle primaire. 135
On pouvait distinguer trois réseaux d’enseignement dont les missionnaires catho-
liques avaient le monopole : les écoles officielles créées par le Gouvernement qui en assu-
mait toutes les charges, et qui en avait confié l’enseignement à certaines congrégations
belges ; les écoles privées subsidiées fondées par l’initiative des missions religieuses
belges, agréées et dont une partie importante des charges étaient couvertes par des subven-
tions gouvernementales, moyennant des conditions précises de programme, de fréquenta-
tion et d’inspection. Ce sont les écoles qu’on appelait communément ‘enseignement libre’.
Enfin, les écoles libres non subsidiées. Il s’agissait d’écoles des missions belges à caractère
confessionnel tels que les petits séminaires, les grands séminaires, les écoles pour Frères et
sœurs indigènes. Cette troisième catégorie, comprenait aussi les écoles protestantes.136
133
Ibidem p. 7.
134
Ibid.
135
Kita Kyakenge Masindi, 1982, p.171.
136
Busugutsala, 1997, p. 84 ; Ch. Tshimanga, 2001, p. 89.
58
137
R. Cornevin, 1989, p. 336.
138
Ibidem, p. 333.
139
Busungutsala, 1997, p. 85.
140
Kita Kyakenge Masindi, 1982, p.192.
59
141
Ibidem, p.193.
142
François Ryckmans, Les mémoires noires. Les Congolais racontent le Congo belge 1940-1960, Racine,
Bruxelles, 2010, p. 61.
143
Bernadette Lacroix, Pouvoirs et structures de l’Université Lovanium in Cahier du C.R.I.S.P.-CEDAF 2-
3/1972, p. 1-207.
144
Ch. Tshimanga, 2001, p. 138.
145
François Ryckmans, 2010, p. 64.
146
Ch. Tshimanga, 2001, p. 138.
147
André de Maere d’Alertrycke, André Schorochoff, Pierre Vercauteren et André Vleurinck, , p.186-187
60
148
Kita Kyakenge Masindi, 1982, p. 194.
149
Ch. Tshimanga, 2001., p. 157.
150
Cahier du C.R.I.S.P.-CEDAF 2-3/1972, p. 1-207 ; Ch. Tshimanga, 2001, p. 157.
151
Kita Kyakenge Masindi, 1982, p.196.
152
Busugutsala, 1997, p. 88.
153
Kita Kyakenge Masindi, 1982, p. 199.
154
Ibidem, p. 195; Busugutsala, 1997, p. 86-87.
61
a) L’enseignement secondaire
155
G.E. Jambers, 1947, p. 18.
156
Ibidem, p. 20.
157
Kita Kyakenge Masindi, 1982, p. 195.
158
Busugutsala, 1997, p. 85.
159
R. Cornevin, 1989, p. 336.
62
en Europe. A la différence des écoles spécialisées, ces collèges ne visaient pas à former du
personnel pour les emplois inférieurs de l’Administration et des entreprises privées, mais à
dispenser une culture générale préparatoire à l’enseignement supérieur.160
Les missionnaires sollicitèrent auprès des pouvoirs publics et des autorités reli-
gieuses de la métropole et de la colonie la création d’écoles secondaires moyennes dont les
programmes, les filières et l’homologation des diplômes seraient identiques aux régimes et
aux prérogatives scolaires de la Belgique. Ils demandaient en matière d’enseignement, les
mêmes facilités et les mêmes droits en faveur des Noirs.
Dès l’après-guerre 1939-1945, l’Etat et l’Eglise catholique entamèrent une pro-
fonde réforme de l’enseignement moyen pour Noirs, en appliquant les programmes
d’études de la métropole et en les adaptant. Ces programmes leur permettraient d’accéder,
à moyenne échéance, aux études supérieures. Après la Seconde Guerre Mondiale, on créa,
à côté des écoles secondaires pour enfants blancs, des établissements secondaires classiques
agréés pour Noirs. Les premiers rhétoriciens sortiront en 1953.161
C’est ainsi que les missionnaires débutèrent l’enseignement secondaire avant les
instructions officielles. En 1946, les Pères Jésuites fondèrent un collège à Lemfu, lequel fut
transféré l’année suivante à Mbanza-Mboma (Bas-Congo). Cette même année, un autre
collège fut ouvert, toujours par les Pères Jésuites, à Kiniati (Kwilu). En cette année 1947,
le Gouvernement agréa cinq institutions d’humanités latines : les collèges jésuites de
Mbanza-Mboma et de Kiniati, ainsi que trois autres institutions d’humanités latines à Lu-
luabourg par les Pères de Scheut, à Niangara par les Dominicains et à Mugeri par les Pères
Blancs.162
Influencé par les missionnaires, l’Etat opta, à partir de 1948, pour un enseignement
classique généralisé, destiné à humaniser l’élite congolaise, au détriment d’un enseigne-
ment utilitaire destiné à faire des Congolais de meilleurs auxiliaires des entreprises écono-
miques du colonisateur. 163
160
Guy Malengrau, Lovanium, Centre Universitaire Congolais, in L’Eglise au Congo et au Ruanda-Urundi,
Bulletin de l’Union missionnaire du clergé, Revue trimestrielle, 30e année, Avril 1950, pp. 95-99.
161
Alain Deneef et alii, 1995, p. 117.
162
Missi janvier 1952, édition belge, p.1 ; Ch. Tshimanga, 2001, p. 160.
163
Guy Malengrau, Lovanium, Centre Universitaire Congolais, in L’Eglise au Congo et au Ruanda-Urundi,
Bulletin de l’Union missionnaire du clergé, Revue trimestrielle, 30e année, Avril 1950, pp. 95-99
63
créer des écoles. En 1937, lors de la première guerre scolaire qui opposa l’Eglise catholique
au pouvoir colonial, les missions étrangères protestantes obtinrent le droit de créer des
écoles. Jusqu’en 1946, seules les écoles catholiques étaient subventionnées par l’Etat. A
partir de 1946, les missions étrangères obtinrent des subsides de l’Etat. C’est aussi en cette
année que le Ministre des Colonies Godding créa l’enseignement officiel laïque pour les
Blancs. Depuis lors, des établissements officiels furent créés dans diverses villes. Ce qui
brisa le monopole des Missions catholiques. Malgré cela, jusqu’en 1954, l’enseignement
était essentiellement assuré par les congrégations religieuses. La création de l’enseigne-
ment laïque pour Blancs poussa les évolués congolais à réclamer, dès le début des années
1950, un enseignement neutre et un enseignement officiel laïque pour les Noirs. Les écoles
catholiques exigeaient le baptême catholique pour inscrire un enfant. De nombreux enfants
de parents protestants recevaient le baptême catholique parce qu’ils fréquentaient l’école
catholique, la meilleure à l’époque.164
La réforme entamée en 1946 fut poursuivie par le successeur de Godding : Auguste
Buisseret, un libéral, nommé Ministre des colonies, à la suite de la formation du Gouver-
nement socialiste-libéral, en avril 1954. Cette année, la guerre scolaire divisa la Belgique.
Le gouvernement socialiste-libéral décida, à sa création, un soutien massif à l’enseigne-
ment de l’Etat en Belgique, avec le socialiste Collard à l’éducation nationale. La guerre
scolaire arriva dans la colonie où les Blancs étaient ouvertement divisés. Le Ministre des
Colonies, Buisseret, adopta un plan parallèle : réduire les subsides pour les missions et
établir un enseignement officiel pour Congolais (créer un enseignement de l’Etat au
Congo). 165
Jusqu’alors, l’enseignement était quasi entièrement confié aux missions catholiques
et protestantes. La Trinité coloniale, cette alliance entre les trois gestionnaires de la colonie,
l’Etat, les Entreprises et l’Eglise, volait en éclat.166 Buisseret porta son action essentielle-
ment sur l’enseignement. Godding n’ayant pas créé d’écoles laïques pour Noirs, cette tâche
incomba à son successeur. 167
D’une manière générale, l’école fut toutefois un instrument d’évangélisation au
Congo. Grâce aux subsides de l’Etat, l’Eglise catholique se trouva dans une situation do-
minante en matière d’enseignement dont elle eut le monopole jusqu’à la création des écoles
164
François Ryckmans, 2010., p. 70, 72.
165
Guy Vanthemsche, 2007, p. 74.
166
Ibidem, p. 61, 70.
167
Ibid., p. 162.
64
primaires pour enfants blancs en 1946. Mais l’enseignement pour Noirs au Congo porta la
marque d’une emprise cléricale totale. Grâce à une abdication systématique de l’Etat, les
missions catholiques disposaient jusqu’en 1954 du monopole de l’enseignement pour les
Noirs.168 Pendant très longtemps, les missions chrétiennes assurèrent exclusivement l’en-
seignement et la formation de la jeunesse et formèrent des auxiliaires de la colonisation.169
Au milieu des années 1950, 42% de la population d’âge scolaire savaient lire et
écrire. Un taux de scolarisation nettement supérieur à celui des pays voisins : Nigéria, 9% ;
Gold Coast, 12% ; Kenya, 17% ; Tanganyika, 18% ; Uganda, 30% ; Rhodésie du Nord,
28% ; Afrique Equatoriale Française, 7%.170
Le tableau ci-dessous donne le nombre d’élèves dans les différents pays entre 1957
et 1967 :
1957 RDC AOF NIGERIA
Primaire 1.579.432 424.296 2.447.631
Secondaire 50.368 22.282 77.997
Supérieur 312 1.069 704
Les Belges voulaient éduquer les masses, en partant de la base. Le Congo était très
largement alphabétisé en 1960. Dix ans plus tard, il disposait du meilleur niveau d’études
primaires et secondaires en Afrique. A côté de cet effort énorme entre 1948 et 1960, les
formations supérieures étaient oubliées. Le Congo indépendant souffrait à sa naissance
168
P. Joye et R. Lewin, 1961, p. 173, C. Makiobo, 2004, p. 22.
169
R. Cornevin, 1989, p. 327.
170
André de Maere d’Alertrycke, André Schorochoff, Pierre Vercauteren et André Vleurinck, 2003, p.184.
171
Léon de Saint Moulin, Culture et éducation durant la période coloniale au Congo in Marc Quaghebeur
(Sous la direction de), Congo-Meuse. Aspects de la culture à l’époque coloniale en Afrique centrale, Volume
6, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 271-288.
65
172
F. Ryckmans, 2010, p. 61.
173
Romain Yakemtchoucl, L’Université Lovanium et sa faculté de Théologie. L’action éducative de l’Uni-
versité catholique de Louvain en Afrique Centrale, Chastre, Bureau d’Etudes en Relations Internationales,
1983, p. 8.
174
Ibidem, p. 9-11.
66
y suppléer en formant des auxiliaires indigènes dirigés par un cadre européen. L’Etat avait
créé une première école d’infirmiers à Léopoldville.175
Le 15 janvier 1926, fut constituée la FOMULAC (Fondation Médicale de l’Univer-
sité de Louvain au Congo) disposant à l’époque de trois grands centres médico-chirurgi-
caux à Kisantu dans le Bas-Congo, à Katana au Sud-Kivu et à Kalenda en plein Kasaï.
L’amélioration de la situation sanitaire des populations congolaises ne pouvait être efficace
qu’avec l’implication des Congolais eux-mêmes. Ce qui amena les promoteurs de la
FOMULAC d’ouvrir, le 15 septembre 1927, une école d’infirmiers indigènes à Kisantu,
comme première étape du programme de la FOMULAC. Les résultats encourageants obte-
nus à l’école d’infirmiers incitèrent la FOMULAC à la faire évoluer vers une école d’as-
sistants médicaux indigènes d’un degré supérieur (école d’A.M.I.). Elle fut ouverte le 11
février 1937.
D’autres professeurs prirent l’initiative d’ouvrir une seconde fondation, la
CADULAC (Centres Agronomiques de l’Université de Louvain au Congo) créée le 28 dé-
cembre 1932, à Kisantu. La CADULAC qui visait à améliorer aussi la situation alimentaire
des indigènes par la formation agricole, créa, le 13 septembre 1933, toujours à Kisantu, une
école moyenne d’agriculture pour assistants agricoles indigènes.
L’absence d’une véritable élite laïque capable d’assumer les fonctions dirigeantes
se faisait sentir. Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, la question de la formation
des élites indigènes amena le centre de Kisantu à franchir une étape nouvelle. En 1947, on
ouvrit, à côté des institutions déjà existantes, médicale et agricole, une école des Sciences
Administratives et Commerciales pour former des cadres administratifs indigènes. Après
moult hésitations et mûre réflexion, à l’initiative du Père Jésuite van Wing, la même année,
il fut décidé de regrouper les trois sections en un seul organisme et d’élever progressive-
ment celui-ci au niveau d’une institution d’enseignement supérieur capable d’accueillir en
1953 les premiers élèves sortant des humanités. Ainsi fut créé le Centre Universitaire Con-
golais Lovanium.176
Le 4 février 1949, l’arrêté royal accordait la personnalité civile au Centre Universi-
taire Lovanium. Soucieux de soutenir les aspirations légitimes de l’élite congolaise et les
175
Alain Deneef,1995, p. 145 ; G.E. Jambers, 1947., p. 28-29 ; Prospectus de l’Université Lovanium de Léo-
poldville, Année académique 1956-1957.
176
Léon de Saint Moulin, Cent ans de présence jésuite en Afrique centrale, in Zaïre-Afrique (novembre 1993)
n° 279 p. 543-574 ; Alain Deneef, 1995, p. 145 ; Guy Malengrau, Lovanium, Centre Universitaire Congolais,
in L’Eglise au Congo et au Ruanda-Urundi, Bulletin de l’Union missionnaire du clergé, Revue trimestrielle,
30e année, Avril 1950, pp. 95-99.
67
177
Prospectus de l’Université Lovanium de Léopoldville, Année académique 1956-1957.
68
178
Ch. Tshimanga, 2001, p.109.
179
Ibidem, p. 177.
180
Ibid., p. 118.
181
Ibid., p. 119.
69
qui allaient suivre. La J.O.C. engagea son action dans la formation d’un laïcat responsable,
ce qui était un besoin impérieux.182
182
Jacques Meert, L’Eglise au Congo face à son avenir, Rapport confidentiel, Secrétariat Général de J.O.C.
pour le Congo Belge et le Ruanda-Urundi, Léopoldville 1956, p.1-2.
70
Outre son influence incontestable sur la masse populaire à travers les missions ca-
tholiques, les centres et foyers sociaux, le service de santé, les écoles et les mouvements de
jeunesse, le monde catholique congolais influença aussi l’avenir politique du Congo. Son
réseau scolaire bien qu’élémentaire, les nombreuses associations de jeunes et les cercles
d’intellectuels lui fournirent une élite politique.183
L’épiscopat de l’Afrique belge (du Congo et du Ruanda-Urundi) ne resta pas indif-
férent au mouvement de décolonisation qui gagnait le Tiers-Monde et en particulier
l’Afrique noire. Lors de la conférence épiscopale de juin 1956, les évêques se démarquèrent
de la politique de l’Etat. Ils se prononcèrent en faveur de l’émancipation politique des
peuples colonisés.184 Ils affirmèrent le droit des habitants du Congo et du Ruanda-Urundi
à prendre la conduite des affaires publiques.185
Après la rupture de l’alliance avec l’Etat colonial à partir de 1954, la hiérarchie
catholique adopta une position franchement favorable à la participation des Congolais à la
gestion de la colonie. Elle entendait se consacrer à la formation politique des laïcs congolais
dans le but de les intégrer dans la vie politique, des Congolais qui placeraient les convic-
tions chrétiennes au-dessus d’autres prétentions, telles que les revendications raciales. Dès
lors, l’élite formée par les missionnaires allait procéder, dans un délai plutôt court, à la fin
du régime colonial.186
Le droit et le devoir de civiliser qui étaient au cœur de la politique scolaire coloniale
signifiaient en priorité la formation de l’élite congolaise.187 Mais le système colonial belge
était en contradiction avec ce principe. Le système éducatif introduit au Congo était la copie
du modèle suivi aux Etats- Unis pour l’enseignement des Noirs. Il s’agissait d’une éduca-
tion de masse qui mettait l’accent sur l’enseignement agricole et professionnel, et la forma-
tion des auxiliaires noirs au service de l’Etat. L’éducation livresque était considérée comme
dangereuse car elle permettrait aux Noirs de revendiquer l’égalité avec les Blancs.188 Le
183
Ch. Tshimanga, 2001, p. 253.
184
C. Makiobo, 2004, p. 40.
185
Lettre pastorale de leurs Excellences les vicaires et les préfets apostoliques du Congo Belge et du Ruanda-
Urundi dans Léon de Saint Moulin et Roger Gaise N’Ganzi, 1998, Le discours socio-politique de l’Eglise
catholique au Congo (1956-1998), Kinshasa, Facultés Catholiques de Kinshasa (FCK), 1998, p. 51
186
Ch. Tshimanga, 2001, p. 253.
187
Busungutsala, 1997, p. 91.
188
Bernadette Lacroix, Pouvoirs et structures de l’Université Lovanium in Cahiers du CEDAF 2-3/1972,
pp.1-207 ; Ch. Tshimanga, 2001, p.157 ; Paul Serufi Hakiza, Les Etats-Unis d’Amérique et l’enseignement
en Afrique noire (1910-1945) in Pamphile Mabiala Mantuba-Ngoma (sous la direction de), 2004, p.229-249.
71
Noir devait être élite au sein de sa propre communauté. Les indigènes ne pouvaient donc
pas poursuivre leur scolarité au-delà du niveau du primaire. Ce n’est qu’en 1948 que le
pouvoir colonial tenta de réformer son système éducatif en améliorant le primaire et en
ouvrant le secondaire.189
Durant presque toute la période coloniale, l’enseignement dispensé au Congo était
rudimentaire et ne préparait pas les Congolais à assumer des responsabilités politiques ni à
s’administrer eux-mêmes.190 Jusqu’en 1954, à l’exception des séminaires, enseignement
libre non subsidié, où était donné l’enseignement secondaire et supérieur, une formation
semblable à celle des humanités classiques, l’essentiel de l’enseignement dispensé par les
missionnaires en langue vernaculaire était médiocre.191
Les principes à la base du système éducatif congolais étaient d’adapter l’enseigne-
ment aux conditions des indigènes, c’est-à-dire à l’agriculture et à l’artisanat. L’enseigne-
ment livresque était interdit et l’accent était mis sur la formation professionnelle. La reli-
gion chrétienne était la base de l’éducation morale et intellectuelle des Noirs.192
La politique éducative était basée sur le principe, ‘pas d’élite, pas d’ennuis’. La
formation de l’élite serait source d’ennui pour la Belgique.193 L’enseignement était orienté,
visant à doter les missions et l’Etat d’auxiliaires autochtones qui devaient accomplir les
tâches subalternes.194 La formation intellectuelle ouvrirait la voie à la contestation et à la
remise en question par les indigènes de l’ordre établi. C’est ainsi que le contenu de l’ensei-
gnement au Congo fut réduit à l’apprentissage d’un métier.195
Mais les Congolais avaient besoin d’une éducation politique. La construction d’une
véritable démocratie exigeait la formation soignée, et des futurs gouvernés et des futurs
gouvernants, une élite capable d’exercer le pouvoir et une masse capable de le contrôler.
Cette éducation politique devait commencer à la base, par l’administration des villes. Même
quand il apparaissait évident de préparer l’avenir politique du Congo, l’autorité coloniale
jugeait dangereux d’aller trop vite.196 Jusqu'en 1958, il n’y avait aucun projet sur l’avenir
189
Busugutsala, 1997, p. 91.
190
Pierre Joyse et Rosine Lewin, 1961, p. 173.
191
R. Cornevin, 1989., p. 350.
192
Paul Serufi Hakiza, Les Etats-Unis d’Amérique et l’enseignement en Afrique noire (1910-1945) in Pam-
phile Mabiala (sous la direction de), 2004, p. 229-249.
193
Ngub’Usum M.N., L’élite meneur d’homme et agent de transformation de la société en R.D.C. in Sabakinu
Kivilu (sous la direction de), Elites et Démocratie en République Démocratique du Congo, Kinshasa, PUK,
2000, p. 15-25.
194
Ch. Tshimanga, 2001, p. 85.
195
C. Makiobo, 2004, p. 23.
196
J. Stengers, 1989, p. 244.
72
politique du Congo. L’autorité coloniale ne s’en inquiétait pas, d’autant plus que les Con-
golais ne revendiquaient pas ouvertement les droits politiques.197 Devons-nous conclure
que les Congolais acceptaient la domination coloniale comme un fait ? L'environnement
dans lequel ils vivaient ne favorisait pas le développement de la pensée politique. La ges-
tion de l'Etat était un secret réservé aux Blancs. Le manque de formation intellectuelle était
un obstacle à toute revendication politique.198 Tant que les Noirs n’exerçaient aucune pres-
sion, l’urgence de procéder à des réformes politiques ne se justifiait pas. En plus, les Belges
étaient convaincus de contrôler le processus de démocratisation. En Belgique comme dans
la colonie, la question de l'évolution politique du Congo ne constituait pas une priorité. En
1956, Buisseret, en sa qualité de Ministre des colonies, s’évertua à engager le processus du
développement humain par la rupture des barrières raciales, l’élévation morale de l’indi-
gène, le développement de l’enseignement, le développement social par la formation de la
classe moyenne africaine et du développement économique, c’est-à-dire l'amélioration de
l’équipement du pays et du niveau de vie de la population. L'avenir politique du Congo
était dans les oubliettes.199 Contrairement aux colonies françaises et britanniques, au Congo
Belge, il n'y avait aucune institution associant les Congolais à la gestion du pays. Les Con-
golais ne se voyaient pas confier des responsabilités comme dans d'autres colonies.200
C’est dans les milieux des prêtres et des anciens séminaristes qu’on trouvait les plus
instruits des Congolais. Les seules associations autorisées étaient celles des anciens élèves
des Missions : l’ADAPES (Association des anciens élèves des Pères de Scheut),
l’UNELMA (Union des anciens élèves des Frères Maristes), l’ASANEF (Association des
anciens élèves des Frères des Ecoles Chrétiennes), les anciens élèves des Pères Jésuites, le
cercle Saint-Benoît à Elisabethville (Lubumbashi). Ces associations étaient sous le contrôle
des missions. C’est le lieu du premier apprentissage d’un début de vie parlementaire où ces
évolués s’exerçaient aux fonctions de président, vice-président, etc.201
En 1946, fut créée l’UNISCO (Union des Intérêts Sociaux Congolais) dont les ob-
jectifs étaient la promotion sociale des indigènes, la défense des droits des évolués et la
non-discrimination raciale. L’adhésion à l’union était réservée aux membres du comité de
direction d’une association d’anciens élèves. Kasa-Vubu, ancien séminariste devenu
197
Ibidem, p. 246.
198
Ibid., p. 248.
199
Ibid., p.252.
200
Ibid., p. 231.
201
R. Cornevin, 1989, p. 352 ; C. Young, Introduction à la politique congolaise, Kinshasa-Kisangani-Lu-
bumbashi, CRISP, Editions universitaires du Congo, 1968, p. 150.
73
instituteur puis clerc de maison de commerce, alors secrétaire général de l’Association des
Anciens élèves des Pères de Scheut, prit la tête de l’union. Dans un discours sensationnel,
il demandait l’indépendance des Bakongo, premiers occupants du sol.202
En 1951, à l’initiative de l’abbé Joseph Malula (futur archevêque de Kinshasa), vi-
caire de la paroisse Christ-Roi à Léopoldville (Kinshasa), un groupe d’anciens élèves des
Pères de Scheut se constitua en un cercle de réflexion. Le groupe qui se réunissait autour
de l’abbé Joseph Malula comprenait : Joseph Iléo, Joseph Ngalula, Albert Nkuli, Domi-
nique Zangabie, Antoine Ngwenza et Victor Njoli. A la création de l’Université Lovanium,
en 1954, ils organisèrent, avec le concours des professeurs de Lovanium, des cours du soir
ouverts à ceux qui le souhaitaient. On y enseignait la philosophie, la logique, la psycholo-
gie, l’économie et la sociologie.203
Le cercle culturel se nomma ‘Conscience Africaine’ et se dota d’un bulletin sous
forme de feuille ronéotypée à périodicité variable où il diffusait ses idées. Mais à partir de
1953, le bulletin tendait à devenir mensuel et Conscience Africaine s’orientait de plus en
plus vers la politique.204
Cette élite récupéra le projet d’émancipation proposé par van Bilsen dans son ‘plan
de trente ans’, en 1956. Ce document ouvre le débat public dans les milieux intellectuels
de la colonie notamment de l’UNISCO et surtout du cercle culturel Conscience Africaine.
La petite élite congolaise commença alors à réclamer l'indépendance du Congo et l'aboli-
tion de la discrimination raciale qui dominait tous les aspects de la vie sociale et écono-
mique de la colonie et ne favorisait nullement le développement des autochtones. Contrai-
rement aux socialistes et aux libéraux, les catholiques n'avaient personne au Congo qui
pouvait les représenter dans la lutte pour l'indépendance. C'est alors qu'était née l'idée de
préparer des gens pour prendre la relève.205
En réponse au plan van Bilsen, le 30 juin 1956 ‘Conscience Africaine’ publia un
manifeste dans son bulletin intitulé ‘Manifeste de Conscience Africaine. L'Abbé Joseph
Malula, Joseph Ileo et Joseph Ngalula en étaient les célèbres signataires : ‘le manifeste de
trois Joseph’. Ils accueillaient avec faveur l'orientation du plan de trente ans. L’originalité
de ce manifeste résidait à la fois dans le refus de la politique d'assimilation des élites con-
golaises au colonisateur qu’exprimait l’idée de communauté belgo-congolaise et dans la
202
R. Cornevin, 1989, p. 352.
203
Isidore Ndaywel é Nziem, 1998, p. 514; C. Makiobo, 2004., p. 43.
204
R. Cornevin, 1989, p. 354.
205
Entretiens avec le père Matadi Lefang, S.J., alors étudiant congolais en Belgique et qui avait pris part à
cette conférence, Kinshasa le 28 juillet 2005.
74
perspective politique tracée par le plan de trente ans pour l'indépendance du Congo à con-
dition que les Congolais soient associés à sa mise en œuvre. Les auteurs optaient pour la
méthode du dialogue belgo-congolais en vue de réaliser en l'espace d'une génération
l'émancipation politique du pays.206
Le Manifeste de Conscience Africaine constitue le premier document congolais de
nature politique. Il fut le premier texte structuré de revendications politiques rédigé par des
Congolais et qui déclencha la réflexion sur l’avenir politique du Congo par les Congolais
eux-mêmes. Il ouvrit une nouvelle phase de décolonisation. Les revendications politiques
qui s’exprimaient désormais ouvertement n’étaient plus une lutte contre le colonisateur
mais la lutte pour la liberté et l’émancipation du peuple congolais tout entier : catholiques,
protestants, musulmans et animistes. Le Manifeste de Conscience Africaine inspira l’émer-
gence des partis et des leaders politiques.207
Les premières revendications pour l’émancipation du Congo émanaient de Paul
Panda Farnana, premier intellectuel congolais laïc dans les années 1920.208 Les réflexions
politiques congolaises qui ont conduit directement à l’indépendance, ont commencé en
1956, sous l’impulsion du monde catholique congolais. A l’initiative du comité de rédac-
tion de Conscience africaine, des universitaires, des intellectuels catholiques congolais, des
syndicats et des nationalistes de toutes les provinces, dont Patrice Emery Lumumba, se
réunirent le 26 août 1956 pour analyser et étudier les réactions provoquées par le Manifeste
de Conscience Africaine dans l’opinion publique. Les auteurs du Manifeste lancèrent l’idée
de créer un Mouvement National Congolais. Quand l’idée s’était concrétisée et le Mouve-
ment constitué, Lumumba fut désigné comme président général avec Cyrille Adoula et
Gaston Diomi, respectivement comme premier et deuxième vice-président. Kasa-Vubu, qui
réclamait l’indépendance immédiate, refusa de participer au Mouvement National Congo-
lais qui envisageait un délai raisonnable pour l’indépendance. On retrouva les idées du
Manifeste de Conscience Africaine dans le futur parti politique d’envergure nationale, le
Mouvement National Congolais (MNC) dont Patrice Emery Lumumba fut le leader.209
L'Alliance des Bakongo (ABAKO) réagit au projet politique de Conscience Afri-
caine en publiant un autre manifeste dans lequel elle acceptait le plan Van Bilsen et son
206
R. Cornevin, 1989, p. 355; J. Stengers, 2005, p. 261; Isidore Ndaywel é Nziem, 1998, p. 514.
207
F. Ryckmans, 2010, p. 113, 115; C. Makiobo, 2004, p. 44.
208
Les deux premiers intellectuels congolais Stefano Kaoze et Paul Panda Farnana in Marc Quaghebeur (sous
la direction de), Papier blanc, encre noire. Cent ans de littérature francophone en Afrique centrale Zaïre,
Rwanda et Burundi), Bruxelles, Cellule ‘Fin de siècle’, 1992, p. 26.
209
Ch. Tshimanga, 2001, p. 263-264 ; F. Ryckmans, 2010., p. 121.
75
objectif, l'indépendance, mais rejetant comme abusif le terme `trente ans'. Elle privilégiait,
au contraire, la politisation véritable du Congo par l'introduction d'une pluralité de partis
politiques et l'adoption des options politiques fondamentales suivantes : émancipation to-
tale et immédiate, droits politiques, rejet de la communauté belgo-congolaise, organisation
d'une fédération congolaise à base ethnique.210
Conclusion
210
Gauthier de Villers (sous la direction de), Belgique/Zaïre. Une histoire en quête d’avenir, Institut-Africain-
CEDAF n°9-10-11, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 35.
76
1
Archives du Service Public Fédéral (SPF) Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Lettre adressée à S.E. S.
VANCE, Ambassadeur Extraordinaire et Plénipotentiaire des Etats-Unis d’Amérique à Kinshasa, le 1er
septembre 1969 par l’Union Nationale pour le Progrès et la Démocratie. C.P.I. à S.E. Paul BINNIN,
Ambassadeur Extraordinaire et Plénipotentiaire du Royaume de Belgique au Congo, Dossier n° 15494.
Voir aussi Cléophas Kamitatu, La grande mystification du Congo-Kinshasa, Complexe, Bruxelles, 1971,
p.112sv.
2
Jean-Pierre Langellier, Mobutu, Paris, Perrin, 2017, p. 39, 53.
3
C. Kamitatu, 1971, p. 71-98 sv. ; Jean-Pierre Langellier, 2017, p. 77 ; 100.
78
Le Congo indépendant commença par une crise dont la mutinerie de la Force Pu-
blique, le 5 juillet 1960, fut le détonateur. La mutinerie déboucha sur une crise constitu-
tionnelle occasionnée par la révocation mutuelle du Chef de l’Etat et du Premier Ministre,
le 5 septembre 1960. Cette crise dégrada la situation.
Une des causes essentielles de cette mutinerie est l’insuffisante africanisation des
cadres. 4
4
Guy Vanthemsche, 2007, p. 94.
5
Louis-François Vanderstraeten, De la Force Publique à l’Armée Nationale Congolaise. Histoire d’une
mutinerie juillet 1960, Gembloux, Duculot, 1993, p. 97.
6
C. Young, 1965, p. 62.
79
catégorie jusqu’alors réservée aux seuls européens, 459 Congolais des différents cadres de
l’administration principalement des Assistants médicaux et agricoles. En août 1959, des
mesures visant à nommer quelques agents territoriaux congolais à la présidence de tribu-
naux de territoires ou à organiser des stages pour certains Congolais, leur permettant d’ac-
céder à des fonctions de la quatrième catégorie, restaient des propositions que le gouverneur
devait soumettre au ministre des colonies.7
L’évolution politique consécutive à l’arrivée d’Auguste De Shryver au ministère
aiguisa la question de l’africanisation des cadres. Le personnel africain de l’administration
groupé au sein du syndicat des fonctionnaires noirs de Léopoldville, l’APIC8, commença à
exprimer ses revendications. Le 24 septembre 1959, les commis du gouvernement général
organisèrent une première manifestation. Le 2 décembre l’APIC réclamait des nominations
d’office de certains Congolais en quatrième, troisième et deuxième catégorie ainsi qu’un
assouplissement des nominations en quatrième catégorie et dans les catégories inférieures.
Dans la foulée des revendications de l’APIC, 326 autres Congolais étaient passés à la qua-
trième catégorie portant ainsi le nombre total à 785 cadres congolais. Mais cette accession
au grade ne signifiait pas un remplacement à une fonction occupée par un Européen. 9
Contrairement au gouvernement colonial, l’Eglise avait une longueur d’avance en
matière d’africanisation. Le 20 septembre 1959, eut lieu à Léopoldville (Kinshasa) le sacre
de Monseigneur Malula, troisième évêque congolais. Le 24 novembre, le vicariat du Congo
fut érigé en une hiérarchie congolaise. Toutefois, les titulaires ne changèrent pas en ce mo-
ment. Mais le passage du vicaire apostolique, titre témoignant d’une étroite dépendance, à
l’archevêque ou à l’évêque jouissant de la plénitude du pouvoir épiscopal, démontrait une
reconnaissance de la maturité de la chrétienté du Congo. 10
A la Table Ronde, la question de l’africanisation fut évoquée mais ne préoccupa pas
tant les leaders congolais. Les questions soulevées concernaient la mutation des commis-
saires de police à d’autres fonctions et leur remplacement par des Congolais ainsi que l’ac-
célération de la formation des cadres administratifs et techniques. Le ministre De Shryver
précisa que l’africanisation consistait à régler et à accélérer l’accession des Congolais à des
postes de plus en plus nombreux en vue de remplacer les Belges qui les occupaient.
7
Louis-François Vanderstraeten, 1993, p. 98.
8
Association du Personnel Indigène de la Colonie, devenue en 1961 Alliance des Prolétaires du Congo.
9
Louis-François Vanderstraeten, 1993, p. 99.
10
Ibidem, p. 100.
80
Toutefois, il attendait des Congolais qu’ils soient compétents mais pas nécessairement por-
teurs de diplômes universitaires. 11
L’exigence la plus radicale venait du dehors de la Table Ronde. Dès que les déci-
sions concernant la date et le contenu de l’indépendance furent connues, l’APIC qui consi-
dérait qu’un ‘gouvernement sans administration est incompréhensible’, adressa un télé-
gramme aux délégués congolais dans lequel elle exigeait la mise en place immédiate du
personnel congolais avant le mois de juin 1960.
Qu’en était-il de la Force Publique ? Quelques interventions ne visaient qu’à amor-
cer une certaine évolution telle que la possibilité d’un gradé congolais de franchir la barrière
du grade de premier sergent-major, ou encore l’envoi des jeunes Congolais à l’Ecole
Royale Militaire. Lumumba se demandait si les officiers belges en poste seraient cédés à
l’Armée Congolaise après le 30 juin 1960. Pour le ministre, la Force Publique restait, après
le 30 juin 1960, ce qu’elle était et qu’il lui fallait hiérarchie et discipline. 12
Après la Table Ronde, le 3 mars 1960, Lumumba déclarait : « Ce n’est pas parce
que le Congo est indépendant que nous pouvons faire d’un soldat de 2è classe un général
(…). Nous ne voulons pas d’une administration médiocre (…). Nous n’avons nulle intention
de mettre les fonctionnaires (belges) à la porte ». 13
Ces propos ne plurent ni aux membres de l’APIC ni aux militaires qui se sentirent
directement visés. Conscient de ce mécontentement, Lumumba changea d’attitude en se
faisant partisan de l’africanisation. Lors du congrès de son parti, le MNC, à Luluabourg du
3 au 4 avril 1960, une résolution demandait l’affectation des Congolais de plus en plus
nombreux dans tous les cadres civils et militaires afin qu’ils fassent l’apprentissage admi-
nistratif, politique et militaire, de sorte qu’à l’indépendance ils soient prêts à assumer avec
compétence les responsabilités qui les attendaient. 14
Effectivement, l’africanisation fut réalisée. Des adjoints congolais furent nommés
commissaires de district et administrateurs de territoire. Dans la Force Publique, de nou-
velles dispositions ouvraient l’accès au grade d’adjudant pratiquement à tous les gradés
comptant 11 ans de service. En conséquence, 24 adjudants s’ajoutèrent aux 9 déjà promus
en 1959, portant à 33 le nombre total des militaires accédant à la quatrième catégorie. Mais
il n’eut aucune nomination d’officier. 15
11
Ibidem, p. 100-101.
12
Ibid., p.101.
13
Courrier d’Afrique du 4 mars 1960, cité par L-F. Vanderstraeten, 1993, p. 101.
14
Louis-François Vanderstraeten, 1993, p, p. 101-102.
15
Ibidem, p. 106-108.
81
16
Jules Chomé, La crise congolaise. De l’Indépendance à l’intervention belge (30 juin-9 juillet), Editions
des Remarques Congolaises, Bruxelles, 1960, p. 65.
17
Crawford Young, 1968, p. 164.
18
Ibidem, p.165.
19
Pierre de Vos, La décolonisation. Les événements du Congo de 1959 à 1967, Bruxelles, Editions ABC,
1975, p.121.
82
transmissions, la similitude de l’action de tous côtés, donnent à penser que l’on se trouvait
devant une action préméditée et coordonnée. 20
Parmi les hypothèses, l’action de certains ministres accusés d’être des communistes
notoires, dont Kashamura, Ministre de l’Information, et, à ce titre, maître de la radio, et
celle de M. Lumumba, était plus que suspecte. Le Ministre des Affaires Etrangères, Bom-
boko, s’était vu refuser constamment l’usage de la radio ; il n’avait pu transmettre qu’une
seule déclaration et encore, ce fut après insistance. Le Premier Ministre Lumumba, lui-
même, était soupçonné d’avoir provoqué en partie ces évènements. La plus grande partie
du temps il se serait constamment dérobé au dialogue avec les Ministres belges venus au
Congo pour le consulter. Il serait inaccessible même à la plupart de ses Ministres. 21
D’autres leaders congolais étaient soupçonnés de noyautage de la Force Publique.
Ainsi, Lumumba, Gizenga et Kandolo avaient cru que Jean Bolikango et Albert Kalonji
infiltraient la Force Publique d’éléments perturbateurs. Ils craignaient que les conseillers
de ces derniers ne jouent un rôle néfaste dans un Congo indépendant. Lumumba chargea le
colonel Vandewalle d’une enquête qui ne put être menée parce que le 6 juillet déjà, tout le
Congo s’embrasa. L’hypothèse d’une révolte de la Force Publique n’est pas à écarter.22
Mais celle-ci devait avoir été provoquée.
Bolikango et Kalonji, déçus dans la répartition des postes après l’indépendance,
auraient mené une action partisane très active qui eut un impact sur la mutinerie de la Force
Publique.23 Bolikango envisageait le poste de Chef de l’Etat et, dans cette hypothèse, il
n’avait pas été désigné comme membre du gouvernement. Kasa-Vubu prit les fonctions de
Chef de l’Etat, et Bolikango se retrouva sans poste. Albert Kalonji, quant à lui, fut le chef
de la dissidence du MNC, le parti de Lumumba devenu Premier Ministre. A cet égard,
Lumumba n’en voulait pas dans son gouvernement. Du fait de leur absence dans le gou-
vernement, ces deux leaders furent soupçonnés de mener une action dans la Force Publique
contre le Premier Ministre qui était aussi Ministre de la défense.24
La crise émanait aussi de la rupture entre les hommes politiques et les militaires en
raison de la méfiance des uns à l’égard des autres. Comme les fonctionnaires, les soldats
avaient l’impression que les leaders politiques négligeaient certains secteurs et ne se
20
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : AF 1-1, TELEGRAMME PAR COURRIER
N°55 PARIS, le 14 juillet 1960, série AF 1-1/1960.
21
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Archives diplomatiques belges,
TELEGRAMME PAR COURRIER N°55 PARIS, le 14 juillet 1960, série AF 1-1/1960.
22
P. de Vos, 1975, p. 119.
23
Luiz Alvarez, Lumumba ou l'Afrique frustrée, éditions Cujas, Paris 1964, p. 85.
24
P. de Vos, 1975, p. 121.
83
25
C. Young, 1975, p. 166-167.
26
P. de Vos, 1975, p.112.
27
C. Young, 1968, p.166.
28
C. Braeckman et alii, Congo-Zaïre. La colonisation- l’indépendance-le régime Mobutu- et demain, GRIP,
Bruxelles,1990, p. 60.
84
Après onze mois de luttes intestines, aucun de ces pouvoirs ne put établir son auto-
rité sur l’ensemble du territoire national ou sur la partie qu’il était censé gouverner. Au
Katanga, le gouvernement Tshombe devait faire face à la guerre civile et le Nord-Katanga
n’était pas sous son contrôle, un gouvernement s’étant constitué sur la Lualaba, à Manono.
Le gouvernement du Sud-Kasaï connut une existence éphémère et précaire. Il fut militai-
rement occupé par les troupes lumumbistes. Les frontières de l’Etat varièrent de la super-
ficie de deux territoires à celle d’une demi-province, sans se stabiliser définitivement. Le
gouvernement de Stanleyville étendit son influence sur la Province Orientale, le Kivu, le
Kasaï Méridional et le Nord-Katanga (Manono). Le gouvernement Iléo dut abandonner le
pouvoir de fait au Collège des Commissaires généraux et se contenter d’une existence
29
Mobutu, Dignité pour l’Afrique. Entretiens avec Jean-Louis Remilleux, Paris, Albin Michel, 1989, p.53-
54 ; C. Young, 1968, 174.
30
Courrier Africain du C.R.I.S.P. C.H. n°120-C.A.H. n°30, p. 2.
85
presque théorique. Quand il fut rétabli le 9 février 1961, son pouvoir se limitait aux pro-
vinces de Léopoldville et de l’Equateur ainsi que sur une partie du Kasaï. Il ne put se faire
admettre ou s’imposer, ni au Katanga, ni au Kivu, ni en Province Orientale.31
Hammarskjöld, secrétaire général de l’ONU, et Dean Rusk, secrétaire d’Etat amé-
ricain, tramèrent des plans de mise du Congo sous la tutelle de l’ONU, comme solution à
la crise congolaise. Ces plans furent confirmés par un télégramme du Département d’Etat
américain à tous les postes diplomates et consulaires :
« Il est nécessaire que les autorités congolaises aient l’occasion de remettre de
l’ordre dans leur pays et qu’il leur soit épargné les pressions internationales pendant une
période aussi longue que possible… Les Etats-Unis soutiennent l’œuvre des Nations Unies
au Congo, dont ils soulignent le caractère indispensable… ». 32
La menace de la balkanisation du pays suscita un regain de réunification du
Congo sous l’autorité d’un gouvernement central avec un parlement légitime. Les hommes
politiques congolais rejetèrent, unanimement, l’idée de la balkanisation du Congo. Léo-
poldville et le Katanga se prononcèrent contre le désarmement de leurs troupes et s’y op-
poseraient, le cas échéant, en faisant recours à la force. C’est dans cette logique que le
Président Kasa-Vubu décida d’installer le gouvernement Iléo.33
A ce moment, trois pouvoirs, Léopoldville (collège des Commissaires Généraux),
le Katanga et le Sud-Kasaï, partageaient un point commun : l’anti-lumumbisme et l’anti-
Nations Unies. Ils constituèrent un axe militaire pour décourager les desseins tutélaires des
Nations Unies et faire un front anti-lumumbiste.34 L’idée de la constitution d’un seul gou-
vernement légitime fut l’objet des rapprochements et des conférences nationales entre an-
tagonistes.
31
Ibidem.
32
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Ministère des Affaires Etrangères et du Com-
merce Extérieur/ Direction Générale de la Politique ; P/GEO.6 n° 206/S.958, Bruxelles, le 6 janvier 1961.
Note pour Monsieur le Secrétaire Général par R. ROTHSCILD, Ambassadeur de Belgique, série AF 1-
1/1961.
33
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Ministère des Affaires Etrangères et du Com-
merce Extérieur/ Direction Générale de la Politique ; P/Info ; Bulletin d’Information sur le Congo et le R.U.
(61), Bruxelles, le 10 février 1961, série AF 1-1/1961.
34
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Ministère des Affaires Etrangères et du Com-
merce Extérieur/ Cabinet, Dépêche d’information politique (61) 16 du 6 mars 1961, série AF 1-1/1961.
86
35
Guy Vanthemsche, 2007, p. 94.
36
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Ministère des Affaires Etrangères et du Com-
merce Extérieur/ Direction Générale de la Politique ; P/INFO ; BULLETIN D’INFORMATION SUR LE
CONGO ET LE R.U. (61), Bruxelles, le 10 février 1961, série AF 1-1/1961.
37
Benoît Verhaegen, Congo 1961, Bruxelles/CRISP, 20.
87
38
Courrier Africain du C.R.I.S.P. C.H. n°120-C.A.H. n°30, p.1-24.
39
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Ministère des Affaires Etrangères et du Com-
merce Extérieur/ Direction Générale de la Politique ; P/IGEO.6 et NFO/B. Objet : la conférence de Tanana-
rive : sa signification. Dépêche d’information politique belge (61)25, série AF 1-1/1961.
40
Courrier Africain du C.R.I.S.P. C.H. n°120-C.A.H. n°30, p.1-24.
88
de Léopoldville serait érigée en ville neutre afin d’y assurer à ses habitants une vie de
paix.41
41
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Ministère des Affaires Etrangères et du Com-
merce Extérieur/ Direction Générale de la Politique ; P/IGEO.6 et NFO/B. Objet : la conférence de Tanana-
rive : sa signification. Dépêche d’information politique belge (61)25, série AF 1-1/1961.
89
impunément avec Moscou. L’effet positif de la Conférence de Tananarive fut d’avoir per-
mis aux hommes politiques congolais de se rencontrer et de confronter leurs points de vue.
Ensuite, elle fit reconnaître implicitement par tous les participants l’autorité suprême du
Président Kasa-Vubu (quoique la forme de cette ‘reconnaissance’ amenât une singulière
diminution de l’autorité du Chef de l’Etat aux yeux de l’opinion congolaise).42
L’application des résolutions de Tananarive fut renvoyée aux calendes grecques
parce qu’elles s’étaient complètement écartées de celles de Léopoldville. La formation
d’une Confédération d’Etats supprimait le Parlement et rejetait la formation d’un Gouver-
nement responsable devant les Chambres. Une autre Conférence était nécessaire pour exa-
miner les résolutions de Tananarive. 43
Après Tananarive les leaders congolais devaient se réunir à nouveau pour discuter
des modalités de mise en application des résolutions. Le Président du Katanga, Tshombe,
après avoir fait entériner sa vision d’une fédération d’Etats autonomes, se rendait à Co-
quilhatville pour discuter de la mise en application des principes de Madagascar. Entre-
temps, la situation avait évolué autrement et c’est en vain qu’il essayait de s’imposer à la
conférence de Coquilhatville.44 Son idée était de construire une entité congolaise respec-
tueuse des traditions bantoues et de la réalité africaine. Il se proposa de soumettre à la
discussion un projet de confédération qui, dans les circonstances de l’époque, constituait
le maximum d’unité réalisable entre les divers Etats congolais et réservait pour l’avenir la
possibilité d’une union plus étroite.
Avant d’engager la discussion sur le fond, le président Tshombe demanda des ex-
plications aux factions de Léopoldville qui, grâce à une union de circonstance avec les
dirigeants de l’ONU à Léopoldville, se proposaient de mettre le Katanga en difficulté au
lieu de discuter avec lui les bases de l’accord durable adopté à Tananarive. Les déclarations
de Tshombe ne plurent pas aux hommes politiques qui n’hésitèrent pas à l’arrêter sans autre
forme de procès. Selon le Ministre des Affaires Etrangères du Gouvernement Central,
42
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles: Ministère des Affaires Etrangères et du Com-
merce Extérieur/ Direction Générale de la Politique, le 20 mars 1961, série AF 1-1/1961.
43
Courrier Africain du C.R.I.S.P. C.H. n°120-C.A.H. n°30, p.1-24.
44
Kennes Erik, Essai biographique de Laurent Désiré Kabila, CEDAF 57-58-59, L’Harmattan, Paris 2003,
p.83.
90
Bomboko, seul le Parlement avait la compétence pour légaliser ces résolutions. Cette dé-
claration rejetait ces résolutions car le Parlement ne pouvait pas les entériner.45
Les prises de positions de la conférence de Coquilhatville étaient en faveur de la
réunion du Parlement. Elle devait se tenir le 25 juin 1961 dans l’enceinte de l’université
Lovanium. Le gouvernement du Katanga exigeait la libération de Tshombe et de Kimba
ainsi que leur retour à Elisabethville comme préalable à la réconciliation avec Léopoldville.
45
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Ministère des Affaires Etrangères et du Com-
merce Extérieur/ Direction Générale de la Politique. P/GEO6 et P/INFO/B. circulaire d’information P (61)20.
Objet : texte des résolutions de la Conférence de Tananarive et commentaire de MM. ILEO et BOMBOKO.,
Bruxelles, le 21 mars 1961, série AF 1-1/1961.
46
Le Parlement à Lovanium’ in Etudes congolaises. Revue de l’Institut Politique Congolaise, n°1-1962, p.4.
47
Ibidem, p. 22.
91
48
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Ministère des Affaires Etrangères et du Com-
merce Extérieur/ Direction Générale de la Politique, P/INFO, Bulletin d’information sur le Congo et le R.U.
(61) 33, le 26 juin 1961, série AF 1-1/1961.
49
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Ministère des Affaires Etrangères et du Com-
merce Extérieur/ Direction Générale de la Politique, P/INFO, Bulletin d’information sur le Congo et le R.U.
(61) 33, le 26 juin 1961, série AF 1-1/1961.
92
lumumbistes. Il semble n’avoir pas été impliqué dans l’assassinant de Lumumba. Il avait
condamné l’exécution de six personnalités lumumbistes au Sud-Kasaï, tout en affirmant
qu’une enquête était ouverte. Il avait aussi interdit toute arrestation sauf sur injonction du
parquet. Le 2 août 1961, toutes les tendances attribuèrent à l’unanimité le vote de confiance
à Cyrille Adoula. 50
3. LE GOUVERNEMENT ADOULA
50
C. Young, 1968, p.183 ; C. Kamitatu, 1971, p. 94 ; Jean-Pierre Langellier, 2017, p.100.
51
P. de Vos, 1975, p. 227, 232, 240 ; Jean-Pierre Langellier, 2017, p. 100.
52
C. Kamitatu, 1971, p. 98 ; Jean-Louis Remileux, 1989, p. 58 ; P. de Vos, 1975, p. 233 ; Jean-Pierre Lan-
gellier, 2017, p.108.
93
des partis modérés et des isolés, fut, à l’origine, composée de Mobutu, Nendaka et Ndele
qui habitaient le camp des para-commandos situé à Binza, faubourg de Kinshasa, près du
Mont Ngaliema. Par la suite, le groupe s’élargit avec la présence de Bomboko, Kandolo,
Kasa-Vubu, Adoula, depuis sa nomination comme Premier Ministre, Delvaux, Iléo. Ils bé-
néficiaient donc de la protection des para-commandos. Ils tenaient leurs réunions soit à la
résidence de Mobutu, soit à celle de Ndele, soit à celle de Nendaka. D’où la dénomination
de ‘Groupe de Binza’. C’est au nom de ce groupe que Mobutu fit son premier coup d’Etat
en septembre 1960.53
53
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Lettre adressée à S.E. S. VANCE, Ambassa-
deur Extraordinaire et Plénipotentiaire des Etats-Unis d’Amérique à Kinshasa, le 1er septembre 1969 par
l’Union Nationale pour le Progrès et la Démocratie. C.P.I. à S.E. Paul BINNIN, Ambassadeur Extraordinaire
et Plénipotentiaire du Royaume de Belgique au Congo, Dossier n° :15494 ; Cléophas Kamitatu, 1971, p. 98.
54
Archives S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Aide-Mémoire sur la réconciliation congolaise,
16 mai 1962, série AF 1-1/1961.
55
La tentative de réintégration du Katanga dans la République du Congo in Courrier Africain, CRISP, T.A.
n°6 du 14 septembre 1962, p.1-27.
94
du plan U Thant, qui prévoyait, en outre, la promulgation d’une Constitution de l’Etat fé-
déral du Congo, dans lequel le Katanga aurait une autonomie déterminée, sous le contrôle
des autorités centrales. U Thant avait toujours suggéré que l’intégrité du Congo soit assurée
par des moyens pacifiques, sans recourir à la violence. 56
Le plan rejoignait les aspirations du Katanga en ce qu’il préconisait une Constitu-
tion fédérale qui avait fait l’objet des conférences de Tananarive et de Coquilhatville. Le
Katanga voulait collaborer efficacement avec l’Organisation des Nations Unies. Son Gou-
vernement souhaitait que des contacts fussent établis, dès ce moment, avec les services des
Nations Unies pour que puissent être exposées les idées du Katanga sur le type de fédéra-
lisme qui convenait au Congo. 57
4. RESURGENCE DE LA CRISE
a) Mécontentement au Parlement
56
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Ivan GENNOTTE, Chargé d’Affaires, a.i.,
Belgrade, à Monsieur Paul-Henri SPAAK, Vice-président du Conseil, série AF 1-1/1962 ; Archives du
service fédéral Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Elisabethville, le 3 janvier 1963; objet : Congo.
‘Boba’ du 3 janvier, Editorial, série AF 1-1/1963.
57
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Frédéric Vandewalle, en charge du Consulat
Général de Belgique, Elisabethville à Monsieur P.H. SPAAK, Ministre des Affaires Etrangères et des Affaires
Africaines, Bruxelles, Elisabethville, le 24 août 1962 : copie de la lettre de Kimba à U Thant. Objet : lettre
KIMBA à U THANT. Annexe 2, série AF 1-1/1962.
58
Le gouvernement Adoula face à l’opinion à Léopoldville in Courrier Africain du C.R.I.S.P., C.A.H., n°39,
7 novembre 1961, p.1-19.
95
59
C. Kamitatu,1971, p. 98-99.
60
Pierre Mulele, éducateur, organisateur et libérateur des masses du Congo 11 août 1929- 3 octobre 1968 in
Révolution Congolaise. Lumumba-Mulele-Kabila n°31- 3 octobre 2003 [Link] lu
en mars 2013.
61
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Lettre adressée à S.E. S. VANCE, Ambassadeur
Extraordinaire et Plénipotentiaire des Etats-Unis d’Amérique à Kinshasa, le 1er septembre 1969 par l’Union
Nationale pour le Progrès et la Démocratie. C.P.I. à S.E. Paul BINNIN, Ambassadeur Extraordinaire et
Plénipotentiaire du Royaume de Belgique au Congo, Dossier n° 15494 ; C. Kamitatu, 1971, p.99.
62
C. Young, 1968., p. 190.
96
signal au Kwilu le 21 janvier 1964 et, le 15 août 1964, Soumialot et Gbenye embrasèrent
l’Est.
L’année 1964 fut celle de la fin des illusions. Pendant quatre ans, le Congo parvint,
avec beaucoup de peine, à sauvegarder les institutions mises en place et ainsi à maintenir
la cohésion nationale. Mais celle-ci, continuellement remise en cause, fut rétablie au moyen
de tables rondes, de réconciliations nationales et de compromissions. Les efforts de quatre
années aboutirent à satisfaire toutes les ambitions, à réconcilier les irréconciliables et à faire
coopérer les ennemis. Malgré tous ces efforts, les hommes politiques furent incapables
d’élaborer un programme de gouvernement. Le résultat fut l’absence d’une action gouver-
nementale coordonnée, le manque de sanctions donnant lieu à toutes les illégalités, à toutes
les malversations. Ce manque de sanctions fut la faiblesse fondamentale du régime. La
multiplicité des partis politiques, reflétant la multiplicité des ambitions, hypothéquait toute
activité politique normale. 63
63
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport annuel 1965 de l’Ambassade de Bel-
gique à Léopoldville, série AF 1-1/1965.
97
le 1er août. Sans porter remède à toutes les faiblesses de la Loi Fondamentale, la Constitu-
tion de Luluabourg constituait quand même un effort méritoire pour doter le pays d’insti-
tutions mieux adaptées à ses réalités.64
64
Ibidem.
65
Ibidem.
66
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport annuel 1965 de l’Ambassade de Bel-
gique à Léopoldville ; C. Kamitatu, 1971, p.99 ; P. de Vos, 1975, 238, série AF 1-1/1965.
98
A la fin de la sécession katangaise, Tshombe quitta le pays pour des raisons sécuri-
taires. Il accusait Iléo, ministre résident au Katanga et ses adversaires de Léopoldville de
préparer son élimination physique. Néanmoins, Tshombe avait l’intention de jouer un rôle
dans la vie politique du Congo. Dès le début de son exil à Madrid en Espagne, il entreprit
des contacts avec le gouvernement central à Léopoldville et avec le groupe de Binza qui
constituait l’élément le plus cohérent et le plus dynamique de l’équipe au pouvoir.
Tshombe employa tous les moyens à sa disposition en vue d’aboutir à une réconciliation
avec Léopoldville qui lui permettrait non seulement de regagner le Congo en toute sécurité
mais aussi de se refaire une place sur la scène politique nationale. Il adressa directement
des correspondances aux hommes qu’il voulait toucher ; il mit en jeu des personnalités
jouissant de la confiance des gens de Léopoldville et des articles plus ou moins inspirés
parurent dans des journaux auxquels ses interlocuteurs attachaient une certaine impor-
tance.67 Il entra en contact avec les milieux rebelles du CNL à Brazzaville.68
La première législature arrivait à échéance le 30 juin 1964. Tshombe arriva à Léo-
poldville le 26 juin 1964. Dès son arrivée, il prit immédiatement contact avec les différents
milieux politiques en tentant de se maintenir au-dessus de ces différentes factions. Les mi-
lieux politiques congolais redoutaient l’échéance du 30 juin et cette crainte eut pour consé-
quence d’accélérer l’évolution politique d’une manière marquante. Sans attendre l’issue du
référendum qui devait adopter la nouvelle Constitution, Adoula présenta, le 30 juin, sa dé-
mission au Président de la République qui le chargea d’expédier les affaires courantes
jusqu’à la formation du nouveau gouvernement de transition. Le Président Kasa-Vubu
chargea Tshombe de la mission d’anéantir le mouvement insurrectionnel et d’organiser les
élections législatives en vue de constituer les nouvelles chambres ainsi que de la mission
d’information en vue de constituer le Gouvernement. Ainsi, le Chef de l’Etat officialisait
la mission que M. Tshombe s’était attribuée lui-même. Tshombe remplit la mission d’in-
formation qui lui était confiée et remit son rapport au Président de la République le 3 juillet
67
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles. Objet : le problème du retour au Congo de ‘ex-
président Tshombe. Le Comte de Kerchove de Denterghem, Ambassadeur de Belgique à Léopoldville à Mon-
sieur P.H. SPAAK, Ministre des Affaires Etrangères, Bruxelles, série AF 1-1/1963.
68
P. de Vos, 1975, 241.
99
L’année 1965 fut dominée par les rivalités politiques à l’approche des élections lé-
gislatives et présidentielle. Tshombe profita du climat favorable qui se développait tant à
l’intérieur qu’à l’extérieur, pour créer, après beaucoup d’hésitations, un vaste parti politique
à l’échelle nationale, destiné à lui assurer une assise parlementaire solide. Ce parti, la
CONACO (Convention Nationale Congolaise), prit forme au congrès de Luluabourg et ob-
tint le ralliement de 49 formations politiques existantes. 70 Tshombe avait appris de Lu-
mumba à ne pas s’appuyer sur sa tribu. Mais ces formations n’étaient, pour la plupart, guère
représentatives ; en outre, les liens qui les unissaient étaient lâches au point que certains
adversaires d’hier (Kalonji, Lubaya, Ngalula et d’autres) ne s’étaient pas réconciliés, même
réunis au sein de la CONACO. C’est le prestige et la popularité de Tshombe qui avaient
alléché de nombreux hommes politiques conscients de ne pouvoir réaliser leurs ambitions
par leurs propres moyens. Leur ralliement à la CONACO allait accroître leurs chances.
Néanmoins, la CONACO, bien qu’étant une alliance fragile, constituait un instrument qui
allait permettre à toutes les régions du pays de voter Tshombe.
Au lendemain du scrutin, la CONACO disposait d’une majorité parlementaire con-
fortable avec 122 sièges sur 167 à la Chambre. Il en résultait que le Premier Ministre était
favori pour l’élection présidentielle puisque le président n’était pas élu au suffrage univer-
sel mais par les Chambres. Mais le Congo se divisait entre Kasa-Vubu et Tshombe. Un
certain nombre de ceux qui n’avaient soulevé aucune objection ni au retour de Tshombe ni
à sa désignation comme Premier Ministre prenaient position contre lui et se rangeaient du
69
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Notes sur la situation au Congo, série AF 1-
1/1964 ; C. Kamitatu, 1971, p. 103.
70
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport annuel 1965 de l’Ambassade de
Belgique à Léopoldville , série AF 1-1/1965.
100
côté de Kasa-Vubu. Cette évolution inquiéta Kasa-Vubu qui annonça son intention de bri-
guer un second mandat à la présidence de la République. Le monde politique et la presse
pensaient que Moïse Tshombe pourrait être le concurrent de Kasa-Vubu. De toute évidence,
Moïse Tshombe était tenté de poser aussi sa candidature à la présidence si on considère que
la Constitution, telle qu’elle était conçue, donnait beaucoup de pouvoir au président de la
République. L’idée que Tshombe serait le vainqueur de l’élection présidentiel fort de l’ap-
pui au parlement, alarmait ses adversaires. Dès lors, une tension se développa entre Kasa-
Vubu et Tshombe.71
S’appuyant sur la nouvelle Constitution du 1er août 1964 qui institua un régime
quasi présidentiel donnant au Président de la République, pendant la période intermédiaire,
le pouvoir de destituer le Premier Ministre sans contreseing ministériel Kasa-Vubu déclara
que ‘conformément à la constitution le gouvernement transitoire du Premier Ministre de-
vrait être dissout avant la réunion du Parlement’. 72 En même temps, le Président de la
République et le Groupe de Binza qui l’appuyait, préférèrent engager une offensive poli-
tique visant à limiter l’influence du Premier Ministre. Kasa-Vubu posa des actes de nature
soit à contraindre Tshombe à une démission spontanée soit à le pousser dans l’illégalité à
défaut de le maintenir dans les limites jugées raisonnables. Le Président déclara : ‘à partir
de maintenant je jouerai un rôle important dans chaque problème du pays et de l’exté-
rieur’. 73 De fait, il assuma progressivement tous les pouvoirs que lui conférait la constitu-
tion, ce qui le mit à même de contrôler et de bloquer toute l’action gouvernementale. Kasa-
Vubu alla plus loin en prenant lui-même certaines décisions importantes telle la destitution
du ministre Munongo, considéré comme le pilier du gouvernement et son remplacement
par Nendaka, adversaire n°1 de Tshombe. Outrepassant même ses pouvoirs constitution-
nels, il nomma, sans l’avis de son Premier Ministre, les membres des comités d’Etat d’ur-
gence au Kwilu et en Cuvette centrale.74
Le Chef de l’Etat multipliait des actes pour paralyser l’action du Premier Ministre,
l’esseuler et le pousser à bout par une succession de vexations humiliantes. La manœuvre
rappellait celle dont Lumumba fit l’expérience. Certains organes de presse se mirent de la
partie. Le ‘Progrès’, en tête, fit largement écho aux récriminations de tous ceux qui se dé-
solidarisèrent du régime et dans les colonnes de ce quotidien apparurent les slogans
71
P. de Vos, 1975, p. 288-289 ; Jean-Pierre Langellier, 2017, p. 126-127.
72
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport annuel 1965, Ambassade de Belgique
à Léopoldville, série AF 1-1/1965.
73
Ibidem.
74
Ibid.
101
‘Tshombe dilapideur des deniers publics’, ou encore ‘Tshombe sous la coupe des étran-
gers’. Ce faisant, Kasa-Vubu prit des risques énormes, dont celui d’une nouvelle sécession
katangaise n’était pas le moindre.75
A l’ouverture de la session ordinaire du parlement, le 13 octobre 1965, Kasa-Vubu
annonça, en vertu des pouvoirs qui lui étaient dévolus par la Constitution, la destitution de
Moïse Tshombe comme Premier Ministre. Il chargea Evariste Kimba, l’ancien ministre des
Affaires Etrangères du Katanga en sécession, de former le nouveau gouvernement. Après
la destitution de Tshombe, Kasa-Vubu se présenta devant le Congrès comme ‘le symbole
de l’unité nationale, gardien de la constitution et garant de la démocratie’. En même temps,
il joua la carte africaine en laissant entendre que les mercenaires seraient renvoyés, avec
l’idée de ne pas renouveler leurs contrats. Dès lors la liquidation se ferait progressive-
ment.76
Le choix de Kimba, personnage qui incarnait, pendant la sécession katangaise, la
tendance dure, apaiserait les inquiétudes du Katanga, et à terme, couperait court à une nou-
velle tentative de sécession. En outre, Kimba, meurtri et racialement complexé par l’issue
de la sécession katangaise, présentait pour le Président de la République toutes les garanties
de ne pas être ‘le jouet des milieux étrangers’. Enfin, la faiblesse caractérielle du nouveau
Premier Ministre, aggravée par une pénible maladie, en fit un exécutant docile des ambi-
tions de Kasa-Vubu à quelques mois des élections présidentielles. La coalition qui se cons-
titua dans le sillage du Président de la République arriva ainsi au pouvoir. Alliance sans
homogénéité ni programme : coiffée par l’ultraconservateur Kasa-Vubu, elle comprenait
les personnalités les plus diverses allant de l’ancien sécessionniste Kimba au lumumbiste
Kiwewa. Le seul dénominateur commun entre ces hommes était un anti-tshombisme mili-
tant. Débarrassé de Tshombe et bénéficiant dorénavant du concours des ministres qui lui
étaient dévoués, le Président avait maintenant les mains libres pour appliquer sa politique.77
Battu au Parlement, le Gouvernement était réputé démissionnaire. Kimba était
néanmoins désigné à nouveau par le Président pour une deuxième tentative. Kasa-
Vubu voulait gagner du temps car la campagne pour les élections présidentielles était vir-
tuellement ouverte. Tous les efforts, toutes les pensées de Kasa-Vubu tendaient vers sa
réélection, alors même qu’il apparaissait chaque jour que la popularité de Tshombe
75
Ibid.
76
C. Kamitatu, 1971, p. 113-114 ; P. de Vos, 1975, p. 289 ; Jean-Pierre Langellier, 2017, p. 127.
77
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Ambassade de Belgique à Léopoldville,
Rapport annuel 1965, série AF 1-1/1965.
102
78
Ibidem ; P. de Vos, 1975, p. 290 ; Jean-Pierre Langellier, 2017, p. 129 ; Collette Braeckman et alii, Congo
Zaïre. La colonisation- l‘indépendance-le régime Mobutu-et demain ? Bruxelles, GRIP, 1989, p. 103 ; Mau-
rice Vaïsse, Les relations Internationales depuis 1945, Paris, Armand Colin, 13e édition, 2013, p. 28.
103
79
Mobutu, Discours, allocutions et messages, tome 1, Paris, Ed. J.A., 1975, p. 13-16 ; Archives du S.P.F.
Affaires Etrangères à Bruxelles : Rapport annuel 1965, Ambassade de Belgique à Léopoldville, AF 1-1/1965.
80
Mobutu, Discours, allocutions et messages, tome 1, Paris, Ed. J.A., 1975, p. 15.
104
prérogatives. Tel est notamment le cas de la Chambre des députés, du Sénat et des institu-
tions provinciales ».81
Le Premier Ministre, le colonel Mulamba, fut chargé de constituer un gouvernement
d’union nationale avec un ministre pour chaque province et un pour Léopoldville. Les par-
lementaires regroupés en province proposaient le ministre de leur province, alors même
que de violentes attaques étaient formulées par le nouveau régime contre les hommes poli-
tiques, rendus responsables de tous les maux passés. Le Président de la République était
chef de l’exécutif bicéphale par l’existence d’un poste de Premier Ministre ; le Congo étant
doté d’un système bicaméral, le gouvernement était responsable devant les deux
Chambres ; les 21 provinces étaient dotées d’institutions et de prérogatives propres, notam-
ment en matière de ressources fiscales et de police, et à leur tête, figurait un gouverneur élu
pour cinq ans. En outre, la pluralité des partis était reconnue. 82
Dans le discours-programme prononcé par le président Mobutu le 12 décembre
1965, le coup de force fut présenté comme une mesure provisoire destinée à assurer le
bonheur du peuple et comme moyen de sauvegarder l’unité nationale et de créer une cons-
cience nationale. Le régime promettait de remettre de l’ordre dans le pays et de redresser
son économie. Ce discours s’articulait sur des axes principaux.
L’existence de la Nation était menacée à cause des conflits stériles des politiciens
qui sacrifiaient le pays et leurs compatriotes à leurs propres intérêts. Rien ne comptait
pour eux si ce n’est le pouvoir… et ce que l’exercice du pouvoir pouvait leur apporter. Se
remplir les poches, exploiter le Congo et les Congolais, voilà ce qu’était leur devise. 83
Le nouveau régime dénonçait la corruption de l’administration : Devant de tels
exemples, l’Administration publique tant nationale que provinciale avait cédé à l’inertie,
l’inefficacité et, chose plus grave, à la corruption. A tous les échelons, nombre de ceux qui
dans notre pays avaient une parcelle de pouvoir public se laissaient corrompre, avanta-
geaient les personnes ou les sociétés qui leur payaient des pots-de-vin et négligeaient les
autres. Leur activité professionnelle n’était plus inspirée par l’intérêt national ni provin-
cial, mais uniquement par leur intérêt propre. 84
81
La déclaration du Haut Commandement dans Mobutu, Discours, allocutions et messages, tome 1, Paris,
Ed. J.A., p. 14.
82
Ibidem, p. 16 ; Le régime présidentiel au Zaïre in Etudes Africaines du C.R.I.S.P., T.A. 144 du 20 décembre
1972, p. 3-4.
83
La déclaration du Haut Commandement dans Mobutu, Discours, allocutions et messages, tome 1, Paris,
Ed. J.A., 1975, p. 20-32.
84
Ibidem.
105
Sur le plan économique, la production était en baisse : Ce sont les étrangers qui
viennent procurer aux Congolais le maïs et le riz dont ils ont besoin pour se nourrir et le
coton dont ils ont besoin pour se vêtir. Le Congo ne peut plus nourrir et vêtir ses propres
fils. La haine, les querelles, la gabegie, la corruption ont remplacé la fraternité, le travail
en commun, l’effort pour le développement et pour le bien-être. 85
L’appel à se remettre au travail et à engager le pays à partir d’une situation écono-
mique et financière assainie, dans la voie de l’industrialisation était le mot d’ordre : Si on
ne travaille plus dans les champs, en revanche on dépense énormément. Certaines catégo-
ries de la population gagnent beaucoup plus qu’elles ne produisent. Et tout d’abord l’Etat.
La thématique du développement était à l’honneur.86
Le régime militaire affichait la volonté d’opérer au Congo un renouveau. Mobutu
et son Premier Ministre, le colonel Mulamba, étaient conscients de l’immensité de la tâche
qui les attendait et ils avaient le courage de dévoiler au peuple les difficultés immenses que
le pays devait surmonter dans tous les domaines, comme l’atteste le rapport annuel de 1965
de l’ambassadeur de Belgique à Léopoldville, Le Comte de Kerchove de Denterghem :
« Les cinq semaines d’existence du régime Mobutu ne permettent pas d’établir des
pronostics. Ce régime militaire ne semble toutefois pas être teinté d’esprit réactionnaire.
Au contraire, on peut dire qu’à la base il comporte la volonté d’opérer au Congo un re-
nouveau. Le Général Mobutu et son Premier Ministre sont animés d’un courage peu com-
mun ici car ils ont su résister à la tentation de démarrer sur des bases démagogiques et ont
préféré dévoiler au pays les difficultés immenses qui devront être surmontées dans les do-
maines économiques, financiers et sociaux ».87
A l’issue de sa conversation avec le Général Mobutu, le comte de Kerchove de
Denterghem livra ses impressions sur le nouvel homme fort du Congo.
« Le Général Mobutu qui est plus politicien que militaire a opté pour un régime
démocratico-militaire. Son coup d’Etat qui a été accepté par la population congolaise tout
entière est néanmoins basé sur l’Armée et l’Armée seulement. Le but qu’il poursuit est
d’assurer au Congo par l’ANC, et des officiers belges, une Pax Mobutu semblable à la Pax
85
Ibid.
86
Gauthier de Villers, De Mobutu à Mobutu. Trente ans de relations Belgique-Zaïre, Bruxelles, De Boeck
Université, 1995, p. 20-21.
87
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Ambassade de Belgique à Léopoldville, Rap-
port annuel 1965, série AF 1-1/1965.
106
Belgica, telle qu’elle est assurée par la Force Publique, et des officiers belges. Il n’en
poursuit pas d’autre.
En dépit de sa bonhomie apparente, le Général Mobutu n’a jamais hésité à se mon-
trer ferme vis-à-vis de son armée. Il le sera incontestablement vis-à-vis du Parlement. Si
celui-ci ne se plie pas à son principe de stabilité (Présidence, Bureau des Chambres et
Gouvernement sont en place pour cinq ans) ou si les provinces se montrent difficiles en ce
qui concerne la désignation des candidats ministres ou l’acceptation des portefeuilles, le
régime deviendra uniquement militaire, en ce sens que Mobutu choisira les ministres de
Mulamba comme bon lui semblera.
Dans ce pays, un régime militaire n’implique pas une dictature dans le sens où nous
la redoutons. Mobutu est comme tous les Africains un homo politicus. C’est également un
ancien journaliste. Il est certainement modéré et libéral. Pour voir ce que pourrait être un
régime militaire congolais, il faut regarder le Brésil. Climat, populations, mœurs, sont ex-
traordinairement similaires.
Si le régime Mobutu s’effondre, il sera impossible d’envisager un relèvement du
Congo en tant qu’unité. Les clivages qui s’accentuent et que Mobutu vient de geler repren-
dront leur cours. Il y a bien sûr toujours la carte Tshombe. Sa popularité s’étend apparem-
ment sur l’entièreté du Congo. Mais il n’a pas été un bon Premier Ministre, à cause de son
instabilité (incapacité de s’en tenir à une décision ou à un programme) et sa trop grande
bonté (incapacité de refuser).
Et d’autre part, l’on peut se demander si une bonne part de sa popularité dans les
provinces lointaines ne ressortait pas plus de l’autorité qu’on lui supposait que de sa per-
sonnalité, après tout peu connue de la brousse non katangaise. La popularité de Tshombe
comme celle du coup d’Etat de Mobutu est la résultante de la haine humaine, du vide et du
désordre que causait le tribalisme, base du pouvoir de Kasa-Vubu.
Si le régime Mobutu tombe, ce sera par suite d’une division de l’ANC, dont une
partie se ralliera à l’un ou l’autre homme politique. Et à partir de ce jour cela sera fini de
l’Unité congolaise. Le pronostic du Vatican s’avèrera juste ; division du pays en trois
d’abord, en miettes ensuite. Le Nonce Apostolique, Monseigneur Maury, avait raison lors-
que, s’adressant au Général Mobutu, il le félicitait de son action ‘action salutaire qui sauve
l’UNITE du pays’.
Il résulte de ces considérations que si la Belgique estime avoir un rôle à jouer au
Congo, il convient de soutenir le régime Mobutu, même s’il doit devenir plus militaire qu’il
ne l’est aujourd’hui (militaire et pas dictatorial). Et ce régime militaire ne peut être
107
convenablement soutenu que par une augmentation du nombre et de la qualité des cadres
militaires belges qui seraient mis, à sa demande, à la disposition du Gouvernement congo-
lais.
En effet, si l’ANC doit remettre en route des administrations provinciales, des tra-
vaux publics, doit veiller à la levée des taxes et à l’exécution de tous les devoirs civiques,
elle ne peut être laissée à elle-même sans la voir soit échouer par incompétence, soit se
livrer à des exactions qui amèneront son exécration et sa chute. Seuls des cadres belges
peuvent la sauver et, par là, sauver le Congo.
En tant que homo diplomaticus absolutus, nous avons vu le danger pour le monde
occidental que représente dans ce peuple malléable (mais heureusement apathique) l’in-
troduction de quelque forme d’extrémisme que ce soit, je crois que la Belgique, qu’elle y
ait un avantage personnel (et elle l’a) ou non, doit faire ce qu’elle est la seule à pouvoir
faire pour éviter le pire des extrémismes, à savoir : fournir des cadres, militaires d’abord,
puis, aussitôt que possible, civils. Les populations congolaises, après cinq ans de désordre,
aspirent sincèrement à une paix des cœurs ». 88
Conclusion
88
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Le Comte de Kerchove de Denterghem, Am-
bassadeur de Belgique, Léopoldville à Monsieur P.H. SPAAK, Léopoldville, le 27 novembre 1965, série AF
1-1/1965.
108
politique nationale congolaise. Cela ‘lui a permis de prendre conscience des facteurs
propres à la société africaine qui limitent et conditionnent son action’. 89
89
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport de l’Ambassade de Belgique à
Léopoldville, 1969, Dossier n°14594.
109
I. LE GLISSEMENT
Devant les Chambres réunies en Congrès, le nouveau régime déclara qu’il prenait
le pouvoir pour la durée de la législature en cours (article 2 du message du Président Mo-
butu au Parlement). 1 La Constitution de Luluabourg prévoyait que le scrutin était ouvert
sur convocation du président de la Chambre des représentants trente jours au moins et
soixante jours au plus avant l’expiration du mandat du président de la République. « Celui-
ci est élu par les membres du Parlement fédéral (la Chambre des représentants et le Sénat)
et les délégués du district fédéral de Léopoldville votant dans la capitale, ainsi que des
membres des assemblées provinciales votant chacun au chef-lieu de la province qu’il re-
présente ».2 Dans un premier temps, le système constitutionnel mis au point en 1964 fut
officiellement maintenu tant en ce qui concernait les institutions centrales que provinciales.
Mais peu de temps après, le Président Mobutu écarta le calendrier constitutionnel.
Il prit des mesures importantes : il annonça le 12 décembre 1965 que le nouveau
régime durerait cinq ans sans qu’on doive recourir à une procédure d’élections pour la pré-
sidence. Un régime d’exception fut instauré. Pendant tout ce temps, le général Bobozo se-
rait commandant en chef de l’armée. Mobutu décida que pendant les cinq années qui sui-
vaient, la politique des partis était interdite au Congo et qu’il dirigerait lui-même le pays
par voie d’ordonnances ayant force de lois. 3
L’ordonnance-loi n°7 du 30 novembre 1965 accorda des pouvoirs spéciaux au Pré-
sident de la République :
Article unique :
A partir de ce jour et jusqu’à ce qu’il en soit disposé autrement, le Président de la
République peut prendre, par ordonnance-loi, des mesures qui sont normalement du do-
maine de la loi. Les ordonnances-lois rendues dans ces conditions sont déposées, dans les
deux mois suivant la date de leur signature, sur le bureau de l’une des deux Chambres
1
Mobutu, 1975 p. 17-19.
2
Alphonse Makengo Nkutu, Les Institutions politiques de la RDC. De l’Etat Indépendant du Congo à la
République du Zaïre (1885-1990), Paris, L’Harmattan, 2010, p. 60.
3
Mobutu, 1975, p. 26.
110
législatives. Elles restent en vigueur aussi longtemps qu’elles ne sont pas abrogées par un
acte législatif.4
4
Moniteur Congolais n° 1 du 1er janvier 1966.
5
Le régime présidentiel au Zaïre in Etudes Africaines du C.R.I.S.P, TA 144 du 20 décembre 1972, p. 3-4.
6
Moniteur Congolais n°1 du 1er janvier1966.
7
Moniteur Congolais n° 7 du 15 avril 1966.
8
Mobutu, 1975, p. 68-73 ; Le régime présidentiel au Zaïre in Etudes Africaines du C.R.I.S.P., T.A. 144 du
20 décembre 1972, p.3-4.
111
9
démocratiques. Par l’ordonnance n°66-339 du 6 juin 1966, Mobutu convoquait la
Chambre des députés et le Sénat en session extraordinaire : « La Chambre des députés et
le Sénat sont convoqués en session extraordinaire pour le 7 juin 1966 à l’effet de suivre la
situation politique » (article unique). 10
Au niveau de l’exécutif, la fonction de Premier Ministre fut supprimée et le mono-
céphalisme fut instauré. Le Président était à la fois Chef de l’Etat et Chef de gouvernement.
11
L’ordonnance-loi n° 66-611 du 26 octobre 1966 déchargea le colonel Mulamba de sa
fonction de Premier Ministre : « Le général de brigade Léonard Mulamba est déchargé de
ses fonctions de Premier ministre » (Article 1er). « Les fonctions de Premier ministre se-
ront, à la date de l’entrée en vigueur de la présente ordonnance, exercées par le Président
de la République, en sus des pouvoirs qui lui sont reconnus par la Constitution du 1er août
1964 » (ACP, 26 octobre 1966).12 La fonction de Premier ministre fut supprimée pour des
raisons d’efficacité : « Il s’est avéré que la multiplicité des organes de décision, au niveau
de l’exécutif est un facteur de lenteur et de lourdeur dans la tâche de reconstruction na-
tionale tandis que le monocéphalisme de l’exécutif sera mieux à même de canaliser, de
stimuler et de bander les énergies afin de permettre au nouveau régime d’atteindre les
objectifs dans les délais fixés » (Article 2).13
L’ex-Premier Ministre, le général de brigade Léonard Mulamba fut nommé, par
l’ordonnance n°66-613 du 26 octobre 1966, Ministre de la Défense Nationale. Mais le gé-
néral Mulamba refusa ce poste. Il déclarait dans la lettre adressée au Président de la Répu-
blique qu’il ne pouvait assumer cette charge dans la situation qui prévalait dans le pays.
Comme ministre de la Défense Nationale, il aurait autorité sur les officiers supérieurs qui
avaient demandé son départ de la présidence du Conseil. En effet, le Haut-Commandement
de l’ANC avait demandé au Chef de l’Etat de destituer le général Mulamba comme Premier
Ministre. 14
9
Comité Zaïre, Zaïre. Le dossier de la recolonisation, Paris, L’Harmattan, Bruxelles, Vie Ouvrière, 1978, p.
74, 76.
10
Moniteur Congolais n° 14 du 1er août 1966.
11
Le régime présidentiel au Zaïre in Etudes Africaines du C.R.I.S.P, TA 144 du 20 décembre 1972, p. 5.
12
CONGO 1966, C.R.I.S.P., p. 31 ; ‘Instauration du régime présidentiel’ in Afrique Chrétienne, semaine du
6 au 12 novembre 1966, n°41, p. 3.
13
Explication publiée par la Presse Congolaise, citée dans CRISP, CONGO 1966, p. 22.
14
Instauration du régime présidentiel in Afrique Chrétienne, semaine du 6 au 12 novembre 1966, n°41, p. 3.
112
carrière dépendait du pouvoir central ; aucun ne travaillait dans sa région d’origine et leurs
actes pouvaient être annulés par le pouvoir (central) de tutelle 15 :
« Le Président de la République peut annuler en tout ou en partie les actes ayant force
de loi des assemblées provinciales et des gouverneurs de provinces lorsqu’il estime que
ces actes sont en tout ou en partie, contraires à la Constitution ou aux lois nationales ou
blessent l’intérêt général. Il exerce ce pouvoir par ordonnance-loi » (article 1er de l’ordon-
nance-loi n°66-614 du 31 octobre 1966 attribuant au président un pouvoir de tutelle par
voie d’annulation sur les actes des autorités provinciales). 16 La fonction de vice-gouver-
neur de province fut supprimée. Les gouvernements provinciaux furent dissous et les as-
semblées provinciales élues, à pouvoir législatif, furent remplacées par des conseils de pro-
vince à fonction purement consultative qui allaient disparaître par la suite. 17
Selon l’ordonnance-loi n°66 du 6 février 1966 relative aux pouvoirs des gouver-
neurs de province, des ministres provinciaux et des assemblées provinciales, « les pouvoirs
des gouverneurs de province, ceux des ministres provinciaux et des assemblées provin-
ciales s’exercent dans le cadre des principes posés par la Constitution, conformément aux
règles générales énoncées ci-dessous (article 1er). Le gouverneur de province représente
le Président de la République dans la province. Il assure sous l’autorité des membres du
Gouvernement central compétents, la direction générale de l’activité des agents de l’Etat
exerçant leurs fonctions dans la province (article 2). Le gouverneur de province est le chef
de l’exécutif provincial. Il préside le Conseil de cabinet formé par l’ensemble des membres
du gouvernement. Il nomme les ministres provinciaux, sous réserve d’approbation par l’as-
semblée provinciale, et leur attribue les services dont ils auront respectivement la direc-
tion. Il met fin à leur fonction sur la présentation par eux de leur démission et les destitue
dans le cas prévu à l’article 110 de la Constitution » (article 3). 18
L’ordonnance-loi n° 66-219 bis du 11 avril 1966 portant certaines dispositions du
statut des gouverneurs et vice-gouverneurs de province dit :
« Avant d’entrer en fonction, les gouverneurs et les vices gouverneurs prêtent le ser-
ment suivant entre les mains du Président de la République :
15
Mobutu, Discours, allocutions et messages, tome 1, Paris, Ed. J.A., 1975 p. 39-42 ; Le régime présidentiel
au Zaïre in Etudes Africaines du C.R.I.S.P., T.A. 144 du 20 décembre 1972, p. 5.
16
Moniteur Congolais n° 22 du 1er décembre 1966.
17
Le régime présidentiel au Zaïre in Etudes Africaines du C.R.I.S.P, TA 144 du 20 décembre 1972, p. 5.
18
Moniteur Congolais n°4 du 1er mars1966.
113
19
Moniteur Congolais n°9 du 15 mai1966.
20
Mobutu, Discours, allocutions et messages, tome 1, Paris, Ed. J.A., 1975 p.159.
21
Moniteur congolais n° 15 du 15 août 1966.
22
Moniteur congolais n° 2 du 15 janvier 1967.
114
corporels dont les droits de propriété et de créance, des droits réels, des titres, actions ou
des participations de l’Union Minière du Haut Katanga, est dévolue à l’Etat congolais
(article 1er) » .23
Enfin, l’ordonnance-loi n°67-01 ter du 1er janvier 1967 portait exécution de l’or-
donnance-loi n° 67-01 bis du 1er janvier 1967 : « Pendant la période précédant la réunion
des Conseils d’admission des sociétés énumérées à l’article 2 de l’ordonnance-loi dont
question ci-avant, les administrateurs représentant seront remplacés par les administra-
teurs désignés par la GECOMINE (Société générale des Minerais). Les administrateurs
représentant la GECOMINE seront désignés par le Gouvernement congolais (article 1er) ».
24
Une loi, connue sous le nom de Bakajika, promulguée le 7 juin 1966 (ordonnance-
loi n°66-343) poussait au bout ce nationalisme. Cette loi assurait à la République Démo-
cratique du Congo la plénitude de ses droits de propriété sur son domaine et la pleine con-
cession des droits fonciers, forestiers et miniers sur toute l’étendue de son territoire: « La
République Démocratique du Congo reprend la pleine et libre disposition de tous ses droits
fonciers, forestiers et miniers concédés ou cédés avant le 30 juin 1960 en propriété ou en
participation avec des tiers, personnes morales ou physiques (article 1er). La République
Démocratique du Congo procédera souverainement à la répartition des droits d’exploita-
tion ou de gestion de ses ressources naturelles, forestières et minières (article 2) ».25
L’ordonnance-loi n°66-413 du 8 juillet portait exécution de la loi n°6-343 du 7 juin
1966 :
« Toute personne physique ou morale ayant bénéficié de cessions ou concessions fon-
cières et minières avant (le 30 juin) 1960, devra introduire auprès des Ministères des
Terres, Mines et Energie et de l’Agriculture, dans un délai maximum de 30 jours à compter
de la date de la présente ordonnance, de nouvelles demandes de cessions ou de conces-
sions. Ces demandes devront comporter tous les renseignements susceptibles de juger des
conditions actuelles d’exploitation des concessions ainsi que les objectifs d’avenir des ex-
ploitants » (article 1er).26
Ces élans nationalistes furent confirmés avec la congolisation de Léopoldville,
Elisabethville, Coquilhatville, Stanleyville, Banningville et Paulis. Par une décision du
23
Moniteur congolais n° 2 du 15 janvier 1967.
24
Moniteur congolais n° 2 du 15 janvier 1967.
25
Moniteur congolais n° 15 du 15 août 1966.
26
Moniteur Congolais n°15 du 15 août 1966.
115
2. LA CONSTITUTION DE 1967
27
Moniteur Congolais n° 22 du 1er décembre 1966.
28
Dikonda wa Lumanyisha, La situation des droits de l’homme au Zaïre. Partie 2 : les libertés politiques. A
l’intention du tribunal permanent des peuples sur le Zaïre. Session des 18-19 septembre 1982.
29
Les relations entre l’Eglise et l’Etat au Zaïre in Etudes Africaines du C.R.I.S.P., TA 145 du 28 décembre
1972, p. 14.
30
Mobutu, Discours, allocutions et messages, tome 1, Paris, Ed. J.A., 1975 p. 200-203.
116
l’Assemblée nationale. Par référendum, le texte de la Constitution fut adopté dans les
mêmes conditions qu’une loi ordinaire. Ce qui lui donnait un caractère souple. Elle revêtait
un caractère rigide si la procédure de révision était effectuée par l’Assemblée nationale.
Celle-ci adopta le texte à la majorité d’au moins deux tiers. Cette procédure est rigide car
la modification de la Constitution est soumise à des conditions plus difficiles à réaliser ou
à suivre que celles prévues pour une loi ordinaire. Les articles 74 et 75 prévoyaient que la
révision se ferait par une loi constitutionnelle adoptée par l’Assemblée nationale dans les
conditions prévues par l’article 74, soit par référendum dans les conditions prévues par
l’article 28. 31 L’article 74, alinéa 2 stipule : « Le projet de révision est adopté par l’As-
semblée nationale à la majorité des deux tiers de ses membres ».
L’article 28 : « Le Président de la République peut, après en avoir informé l’Assemblée
nationale par un message et après avoir pris l’avis du bureau de celle-ci, soumettre au
référendum tout texte qui lui paraît devoir exiger la consultation directe du peuple ».
L’article 75 : « La révision de la Constitution peut également s’opérer dans les conditions
prévues à l’article 28 ». 32
En outre, deux principes de base furent proclamés dans cette nouvelle Constitution, à sa-
voir la démocratie et la laïcité de l’Etat. La Constitution ne garantissant pas l’autonomie
provinciale, consolidait une situation qui existait depuis 1966, ‘le Congo est un Etat uni-
taire’. La République était centralisée. 33
La nouvelle Constitution devait être approuvée par référendum selon l’ordonnance-
loi n°67-223 du 3 mars 1967 portant organisation du référendum constitutionnel :
« Une consultation par voie de référendum relative au projet de Constitution aura lieu sur
toute l’étendue de la République du 4 au 16 juin 1967(Article 1er). Au plus tard le 15 mai
1967, le projet de Constitution sera publié dans le Moniteur Congolais et affiché dans
chaque ville, district, territoire, commune et circonscription (Article 2). Une seule question
sera posée aux personnes consultées : ‘Approuvez-vous la Constitution qui vous est pro-
posée ?’ (Article 3). Le corps des personnes consultées décidera à la majorité des suffrages
exprimés. Si le projet de Constitution est adopté, le Président de la République le promul-
guera comme Constitution nationale (Article 4) ».34
31
M.A. Liahu, La Nouvelle Constitution de la République Démocratique du Congo in Etudes congolaises,
n°3, vol XI, 1968, p. 28-43.
32
Constitution de la République Démocratique du Congo du 24 juin 1967 : Texte de la constitution et mé-
moire explicatif in Etudes congolaises, n°3, vol XI, 1968, p. 44-70.
33
M.A. Liahu, La Nouvelle Constitution de la République Démocratique du Congo dans Etudes congolaises,
n°3, vol XI, 1968, p. 28-43.
34
Moniteur Congolais n° 10 du 15 mai 1967.
117
35
Mobutu, 1975 p.213-217 ; Le Progrès. Quotidien d’action nationale, du mardi 13 juin 1967, sixième année ;
Le régime présidentiel au Zaïre in Etudes Africaines du C.R.I.S.P., TA 144 du 20 décembre 1972, p. 8.
36
Le Progrès. Quotidien d’action nationale du mardi 13 juin 1967, sixième année.
37
M.A. Liahu, La Nouvelle Constitution de la République Démocratique du Congo in Etudes congolaises,
n°3, vol XI, 1968, pp. 28-43.
38
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport de l’Ambassade de Belgique à Léo-
poldville, 1968, Dossier n°15338.
118
3. LE REGIME PRESIDENTIEL
39
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport de l’Ambassade de Belgique à Léo-
poldville, 1968 ; Les relations entre l’Eglise et l’Etat au Zaïre in Etudes Africaines du C.R.I.S.P., TA 145 du
28 décembre 1972, p. 12.
40
Le régime présidentiel au Zaïre in Etudes Africaines du C.R.I.S.P., TA 144 du 20 décembre 1972, p. 8
119
Au pouvoir exécutif que la Constitution lui attribua à lui seul, il joignit le pouvoir
législatif, sans autre titulaire en ce moment-là, et son autorité ne connut de limites que celles
que lui imposèrent les piliers de son propre régime. 41
41
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport de Monsieur A. Cahen, Chargé d’Af-
faires a.i. de Belgique à Kinshasa à Monsieur Pierre Harmel, Ministre des Affaires Etrangères, à Bruxelles
du 5 septembre 1970. Objet : Evolution de la situation intérieure en RDC, Dossier n° 16254.
120
1. LE PARTI UNIQUE
La Constitution de 1967 dit : « Il ne peut être créé plus de deux partis dans la Ré-
publique » (article 4, alinéa 2). Ce maximum fixé visait à éviter le foisonnement des grou-
pements politiques fondés exclusivement sur des sentiments tribalistes et régionalistes. Il
n’était donc pas exclu que pendant quelque temps le MPR soit le parti dominant avec une
large audience dans l’opinion publique, qui dispose de tous les sièges à l’Assemblée Na-
tionale. 42 Le second Parti prévu par la Constitution de 1967 ne verra pas le jour pour la
simple raison qu’il devrait être en opposition avec l’idéal de la révolution. Or à ses débuts,
la révolution répondait aux attentes du peuple. En effet, un deuxième parti verra le jour en
1981, justement parce que le MPR commençait à s’écarter de cet idéal de départ.
C’est au cours du référendum constitutionnel que l’idée du Parti unique s’est con-
firmée. La nouvelle constitution ne consacrait pas le bipartisme, mais elle disait tout sim-
plement qu’il ne pouvait être créé plus de deux partis politiques dans la République. Ce-
pendant, de divers services de provinces, il résultait que la population de l’intérieur n’ad-
mettait pas l’existence d’un autre mouvement politique que le MPR.43
Le second Parti n’aurait pu être que le mouvement ‘de tous ceux qui ne partagent
pas notre façon de concevoir les choses… de tous ceux qui ont un autre programme nette-
ment opposé au nôtre…’ (Mobutu, 18 avril 1967). On conçoit qu’un choix ainsi formulé
n’ait trouvé aucun adepte en 1968 et que Mobutu ait pu affirmer tranquillement le 9 juillet
de cette année que le M.P.R. devait grouper tous les Congolais sans distinction, de tous
âges et de toutes conditions sociales. Cependant, disait-il encore, le M.P.R. n’est pas un
Parti unique mais le Parti national.44 En 1966, lors de son troisième congrès ordinaire,
l’UGEC (Union Générale des Etudiants Congolais) dont l’option fondamentale était le so-
cialisme scientifique avait opté pour un Parti unique fondé sur le principe de centralisme
démocratique. Ce parti serait l’organe suprême de la Nation concrétisant la volonté du
42
M.A. Liahu, La Nouvelle Constitution de la République Démocratique du Congo in Etudes congolaises,
n°3, vol XI, 1968, p. 28-43.
43
Le Progrès. Quotidien d’action nationale, du mardi 13 juin 1967, sixième année.
44
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport annuel de l’Ambassade de Belgique à
Léopoldville 1968, Dossier n°15338.
121
45
Le 3e congrès de l’UGEC (8 au 16 octobre 1966) in Etudes Congolaises vol. IX, n°s 5-6, 1966, p. 63.
46
Mobutu, Discours, allocutions et messages, tome 1, Paris, Ed. J.A., 1975, p. 26.
47
Histoire du Mouvement Populaire de la Révolution, IMK, Forcad, 1976, p.12.
48
Collection Témoignages : Une figure de proue Mobutu Sese Seko, Kinshasa, Forcad, Institut Makanda
Kabobi, Ecole du Parti, 1983, p. 29.
49
Ibidem, p. 30.
122
La réponse était à trouver dans la multiplicité des partis politiques et l’emprise des
idéologies importées qui avaient provoqué l’anarchie et divisé les Congolais. La solution
résidait dans la suppression des partis politiques et le rassemblement de tous les Congolais
ainsi que de toutes les structures (composantes politiques, syndicats, mouvements de jeu-
nesse, etc.) en un même mouvement : « Dans le souci de se conformer aux traditions afri-
caines, les Congolais ont résolu de grouper l’ensemble des énergies des citoyens sous la
bannière d’un seul parti national ».50
Pour asseoir la stabilité après la crise qui avait suivi l’indépendance, le nouveau
régime devait résoudre le problème de politique intérieure avant de s’attaquer au secteur
économique et social. Avant de décentraliser le pouvoir, il fallait s’assurer, après cette ex-
périence malheureuse de la démocratie, d’entités viables pour que cette décentralisation
trouve une assise.51
La liberté laissée à n’importe lequel des 21 millions de citoyens de fonder un parti
politique était la cause principale de l’anarchie et un des fléaux de la vie communautaire.
Cette politique de liberté des partis était prônée par des gens venant des pays développés
sur la base de ce qu’ils appellent les libertés individuelles. C’est au nom de ces libertés
que furent créés les quarante-sept partis politiques, dont un certain nombre venu au monde
pendant la nuit ne voyaient pas la fin du jour suivant, parce qu’ils ne dépassaient pas les
limites d’une tribu voire d’une famille. 52
Pour avoir un contrôle sur toutes les ethnies, et ainsi assurer le pouvoir, il fallait les
rassembler dans les arcanes du pouvoir.53 Cet objectif ne pourrait être atteint que par la
persuasion, qu’en mobilisant toutes les forces vives de la nation, qu’en s’assurant du sou-
tien sans réserve de toute la population. C’est donc pour éviter la dispersion d’efforts et de
forces, caractéristique de l'ancien régime, que les partis politiques furent supprimés et que
fut créé un seul mouvement, le MPR qui deviendra un Parti-Etat.54 La formation acquise
dans la Fonction Publique avait inspiré à Mobutu le sens de l’unité. L’Armée était le seul
corps organisé et ses membres se recrutaient dans tous les coins du pays. En plus, Mobutu
ne s’appuyait sur aucune des grandes tribus envers lesquelles les autres manifesteraient leur
50
Histoire du Mouvement Populaire de la Révolution, Institut Makanda Kabobi, 1976, p.15.
51
Bibliothèque de l’école du parti, Les grands textes du mobutisme, Forcad, IMK, 1984, p. 13.
52
Ibidem, p. 14.
53
Jean-Claude Willame, Gouvernance, pouvoir. Essai sur trois trajectoires africaines : Madagascar, Soma-
lie, Zaïre, CEDAF, n°7-8, avril 1994, p. 80-92.
54
Ibidem, 12-13.
123
rivalité. Les autres tribus en lutte les unes contre les autres pouvaient facilement accepter
son autorité pour étouffer les forces centrifuges du pays.55
Les fondateurs du MPR rejetaient la notion de Parti et voulaient le considérer
comme un mouvement unique et unifié de toute la population. A l’origine, il se présentait
comme un projet de paix pour la cohésion nationale. Il fallait avant tout créer un cadre dans
lequel serait forgée la conscience nationale, préalable à la construction et à la solidification
d’une Nation.
Le MPR s’appelait mouvement car destiné à entretenir le mouvement des idées
forces de la démarche congolaise en vue d’une action permanente. Ce mouvement était
populaire parce qu’il démontrait le souci du peuple congolais de le voir s’intéresser à l’en-
semble des populations. Révolutionnaire parce que, à travers ce mouvement, le peuple con-
golais voulait donner un sens nouveau à son action impliquant une rupture totale et un
changement radical par rapport aux idées reçues et aux méthodes qui avaient fait faillite
avant l’avènement du nouveau régime.
Enfin, le MPR n’était pas la fusion de deux ou plusieurs partis qui existaient avant.
C’est un mouvement nouveau créé (de toutes pièces) à partir de l’expérience congolaise
issue de l’anarchie engendrée par la pluralité des partis politiques et par l’emprise des idéo-
logies importées répandues par des slogans creux. Il était impérieux de faire table rase de
tous les partis politiques existant précédemment.56 C’est le 20 mai 1967 que, officiellement,
le MPR vit le jour. Le mouvement avait la charge d’encadrer les masses populaires pour
leur éducation, leur information et leur formation. Le Mouvement Populaire de la révolu-
tion fut l’instrument de la politique du nouveau régime. Le MPR est doté d’un organe de
conception, d’inspiration, d’orientation et de décision, le Bureau Politique.
2. UN SYNDICAT UNIQUE
Au début de l’année 1969, le Ministre du Travail invita l’Union Nationale des Tra-
vailleurs Congolais (U.N.T.C.) à participer à l’évolution du pays plutôt qu’à le critiquer.
Avec des cadres mieux structurés et une conscience plus aiguë de l’intérêt général,
l’U.N.T.C. aurait pu être un groupe de pression potentiel d’une importance primordiale en
République Démocratique du Congo. C’est pour cette raison que le Président l’avait placée
55
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles :Politique intérieure, Dossier n° 15494.
56
Ibidem.
124
sous le contrôle du Parti, et donc, sous sa surveillance directe. Les travailleurs ne pouvaient
pas faire grève pour revendiquer leurs droits. 57
Par l’ordonnance-loi n° 66/59 du 15 février 1966, le nouveau régime suspendit les
droits de grève et des syndicats : « Le droit de grève est suspendu (Article 1er). Ceux qui
auront formé une coalition ayant pour objet la cessation collective du travail, ou qui auront
participé à une telle coalition, seront punis d’une servitude pénale de six mois au maximum
et une amende qui ne dépassera pas deux mille francs ou d’’une de ces peines seulement
(Article 2). La présente ordonnance-loi sera publiée au Moniteur Congolais. Elle est obli-
gatoire dès le jour de sa signature (Article 3) ». 58
Le général Mobutu estima que les droits légitimes des travailleurs étaient bien pro-
tégés par les procédures des consultations existantes et que ‘inciter les travailleurs à cesser
le travail, c’est les précipiter dans la misère’.59 Plus tard, l’attitude des syndicats envers
le régime, réservée au départ, se révéla favorable aux yeux des autorités, surtout à la faveur
des actions pour l’indépendance économique. C’est ainsi que le 25 février, Mobutu leva la
suspension du droit de grève, tout en précisant que l’exercice de ce droit était sous contrôle
et réglementation du pouvoir exécutif et que toute grève intempestive et à caractère poli-
tique serait sévèrement punie.60
L’U.N.T.C., acquise à la cause du régime, renonça à son rôle de syndicat de reven-
dication. On ne pouvait pas parler d’opposition de la part du syndicat unique qui cherchait
tant bien que mal sa place dans le régime.61 A la longue, l’U.N.T.C. était intégrée à tous les
échelons du Parti unique et son président siégeait à son Bureau Politique. Ainsi, l’U.N.T.C.
était placée sous le contrôle direct du Président.
En 1969, le syndicat unique apporta son soutien aux décisions présidentielles. Sa
puissance potentielle restait étroitement limitée à ces décisions. Son secrétaire général An-
dré Bo-Boliko, ancien dirigeant du syndicat chrétien, nommé à la tête du syndicat unique
en 1967 et devenu membre du Bureau Politique du Parti, recevait du Bureau les directives
auxquelles se soumettait ensuite le Syndicat. L’U.N.T.C., étant sous le contrôle de la pré-
sidence, elle ne participa pas au Congrès mondial des Syndicats à Conakry le 21 mars 1969.
57
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport de l’Ambassade de Belgique à Léo-
poldville 1968 Dossier n°15494 ; Mobutu, 1975, p. 70.
58
Moniteur Congolais n° 5 du 15 février 1966.
59
CONGO 1966, CRISP, p.121.
60
Ibidem.
61
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Politique intérieure, Dossier n°15494.
125
En effet, le Président ne voulait pas la voir adhérer à des politiques qui contredisaient l’at-
titude de la RDC sur le plan africain.62
Le nouveau régime était préoccupé à intégrer toutes les forces vives de la Nation
dans le Parti. En février 1966, le régime avait annoncé que de nouvelles dispositions se-
raient publiées afin d’aider la jeunesse à s’inspirer du patriotisme et à se consacrer à la
reconstruction nationale. 63 Quand le parti commença à s’implanter à travers le pays, des
difficultés surgirent quant à son affermissement. Il s’est révélé un décalage entre la Charte
du Parti, le Manifeste de la N’Sele, et la réalité pratique. Concernant la Jeunesse, les textes
étaient pauvres et inadéquats. Le Manifeste de la N’Sele dit à propos de la jeunesse :
« Le MPR se préoccupe des jeunes, lesquels doivent être préparés à leurs responsabi-
lités futures de citoyens d’un Etat marchant vers le progrès. Le MPR s’attachera particu-
lièrement à permettre aux jeunes la participation à la vie civique et à l’accession à la cul-
ture. L’organisation des loisirs de la jeunesse doit porter tant sur le développement du
corps que celui de l’esprit. Des œuvres post et para-scolaires doivent diffuser dans tout le
pays une culture populaire et lutter contre l’analphabétisme ».64
En réalité, la jeunesse, bien que représentée dans les organes du Parti par un membre
du MPR, était abandonnée à elle-même parce que ce membre n’entretenait aucun rapport
avec elle. La jeunesse était divisée et encadrée par diverses tendances politiques ou confes-
sionnelles et restait mal informée sur les réalités du pays. Pourtant son ardeur et sa bonne
volonté pouvaient être mises au service de la révolution. Il lui fallait un cadre pour sa réa-
lisation et son plein épanouissement. En un mot, il fallait l’encadrer efficacement selon la
doctrine du régime.
C’est alors que le Bureau Politique du MPR décida, le 27 juillet 1967, de compléter
les structures du Parti par la création en son sein de la Jeunesse du Mouvement Populaire
de la Révolution (JMPR). Au départ, la JMPR était dotée d’une organisation solide et auto-
nome. 65 Mobutu la considérait comme une organisation parapolitique, appelée à initier les
62
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Politique intérieure, Dossier n°15494 ; Jean-
Bruno Mukanya Kanyinda-Muana, Eglise catholique et pouvoir au Congo-Zaïre, Paris, L’Harmattan, 2008,
p.104.
63
Mobutu, 1975, p. 49.
64
Manifeste de la N’Sele, texte publié dans Etudes Congolaises n°3, mai-juin 1967, vol. X, p. 66-79.
65
Histoire du Mouvement Populaire de la Révolution, Kinshasa, IMK, Forcad, 1976, p. 44.
126
jeunes de moins de 25 ans aux responsabilités dont le Parti était investi. A ce titre, la Jeu-
nesse était subordonnée au MPR et ne jouissait d’aucune personnalité juridique. La JMPR
était appelée à approuver les décisions du MPR et du Gouvernement, tant en politique in-
térieure qu’en politique extérieure, à encadrer la jeunesse scolaire et surtout universitaire.
L’Union Générale des Étudiants Congolais ainsi que toutes les associations d’étudiants de-
vaient jouer leur rôle dans le cadre de la JMPR qui avait implanté des comités dans les
universités. Tous les étudiants devaient s’inscrire à la JMPR. Ceux qui étaient impliqués
dans une manifestation défavorable au Parti et au Gouvernement perdaient leur bourse.66
66
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport de l’Ambassade de Belgique à Léo-
poldville 1968, Dossier n° 15494.
127
67
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport de Monsieur A. Cahen, Chargé
d’Affaires a.i. de Belgique à Kinshasa à Monsieur Pierre Harmel, du 5 septembre 1970. Objet : Evolution de
la situation intérieure en RDC, Dossier n°15494.
68
Ibidem.
128
A la fin du quinquennat qu’il s’était octroyé, Mobutu organisa les élections, après
avoir changé de date à plusieurs reprises : le 31 octobre et le 1er novembre1970 pour l’élec-
tion du président de la République, les 14 et 15 novembre 1970 pour les élections législa-
tives. Avant cette dernière modification, le calendrier électoral avait placé les élections
après le 24 novembre 1970, date à laquelle le Chef de l’Etat allait présenter le bilan de cinq
années du nouveau régime au pouvoir. Elles se seraient déroulées les 28 et 29 novembre
pour les présidentielles, d’après l’ordonnance-loi n°70-027 du 17 avril 1970, article 3, et
les 31 octobre et 1er novembre pour les législatives.69 Le régime n’a pas attendu de faire
son discours-bilan pour avoir l’approbation de son action par la population. Ses réalisations
ont été suffisamment présentées au corps électoral durant toute la campagne électorale et à
l’occasion du voyage du Roi des Belges au Congo. 70
Dans son message à la nation, le 31 décembre 1969, à l’occasion du nouvel an, le
Chef de l’Etat dressa plutôt un bilan positif du régime. Il invitait le peuple congolais à
décider ‘souverainement et librement, si oui ou non, nous avons répondu à vos aspirations
et si l’œuvre de reconstruction peut se poursuivre’. 71
La proximité des élections avait entraîné des mouvements qui se manifestaient à
différents niveaux : de la présidence, du gouvernement, du MPR, du monde politique qui
évoluait dans le sillage du régime (mouvance présidentielle) et de l’opposition. Ces mou-
vements avaient provoqué des tensions dans la population qui, dans sa grande majorité et
malgré un certain mécontentement, paraissait plutôt favorable au régime.
Les élections marquaient le passage à une nouvelle phase dans l’histoire de la Deu-
xième République, phase marquée d’un caractère plus ‘définitif’ que la précédente. Mobutu
avait promis de prendre le pouvoir pour cinq ans mettant en congé la classe politique, le
69
Moniteur Congolais n°9 du 1-5-1970, p. 267.
70
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport de Monsieur A. Cahen, Chargé
d’Affaires a.i. de Belgique à Kinshasa à Monsieur Pierre Harmel, du 5 septembre 1970. Objet : Evolution de
la situation intérieure en RDC, Dossier n°15494 ; M. Lovens, La République Démocratique du Congo, du
Congrès de la N’Sele au nouveau mandat présidentiel (mi-décembre 1970) (II) in Etudes Africaines du
C.R.I.S.P., T.A. 125, 20 mars 1970 (erreur : 1971), p. 10sv.
71
Mobutu, Discours, allocutions et messages, tome 1, Paris, Ed. J.A., 1975, p. 483-484.
129
72
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles Rapport de Monsieur A. Cahen, Chargé
d’Affaires a.i. de Belgique à Kinshasa à Monsieur Pierre Harmel, du 5 septembre 1970. Objet : Evolution de
la situation intérieure en RDC, Dossier n°15494.
73
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles Rapport de Monsieur A. Cahen, Chargé
d’Affaires a.i. de Belgique à Kinshasa à Monsieur Pierre Harmel, du 5 septembre 1970. Objet : Evolution de
la situation intérieure en RDC, Dossier n°15494.
130
fruit d’une gestion saine de la chose publique par le nouveau régime. Ainsi la population
était incitée à voter en ayant une conscience au moins relative de ce que son vote signifiait
et à voter pour le Chef à qui ces succès sont dus ainsi que pour les candidats choisis par lui
et par son parti.74 Mobutu s’était appuyé sur la prospérité relativement acquise les cinq
dernières années pour se faire élire et gagner la légitimité. Il exploita cette légitimité pour
installer un pouvoir fort.
Les élections de 1970 revêtaient une grande importance pour le régime. Elles son-
naient le glas de la période de reconstruction et de l’installation de la Deuxième République
ainsi que le passage à une nouvelle phase de la Deuxième République. Ces élections avaient
pour objet le choix du Président de la République et la constitution de l’Assemblée natio-
nale dissoute en 1965. Celle-ci serait composée de 420 députés élus pour cinq ans. 76
74
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport de Monsieur A. Cahen, Chargé
d’Affaires a.i. de Belgique à Kinshasa à Monsieur Pierre Harmel, du 5 septembre 1970. Objet : Evolution de
la situation intérieure en RDC, Dossier n°15494 ; M. Lovens, La République Démocratique du Congo, du
Congrès de la N’Sele au nouveau mandat présidentiel (mi-décembre 1970) (II) in Etudes Africaines du
C.R.I.S.P., T.A. 125, 20 mars 1970 (erreur : 1971), p. 10sv.
75
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles Rapport de Monsieur A. Cahen, Chargé
d’Affaires a.i. de Belgique à Kinshasa à Monsieur Pierre Harmel, du 5 septembre 1970. Objet : Evolution de
la situation intérieure en RDC, Dossier n°15494.
76
M. Lovens, La République Démocratique du Congo, du Congrès de la N’Sele au nouveau mandat présiden-
tiel (mi-décembre 1970) (II) in Etudes Africaines du C.R.I.S.P., T.A. 125, 20 mars 1970 (erreur : 1971), p. 8.
131
d) Au niveau du parti
La proximité des élections exerçait évidemment une influence déterminante sur les
activités du Parti, puisque celui-ci, à plus d’un titre, y était tout entier impliqué. Le Parti
était le cerveau-moteur des opérations. Il intervenait à tous les niveaux et dans tous les
aspects des opérations. Initialement prévues en 1968, les élections législatives étaient re-
portées de deux ans pour permettre la restructuration du MPR qui n’avait qu’un an en
1968.78 Celui-ci y était impliqué, en premier lieu, dans le choix et la présentation des can-
didats. D’abord, parce que tous les candidats appartenaient obligatoirement au MPR. En
effet, l’article 18 de l’Ordonnance-loi portant organisation de l’élection des membres de
l’Assemblée Nationale stipulait : « Sont inéligibles… 4°) les personnes qui ne sont pas mi-
litants du MPR ». Ensuite, parce que c’était sur lui que reposait la responsabilité de la
77
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport de Monsieur A. Cahen, Chargé
d’Affaires a.i. de Belgique à Kinshasa à Monsieur Pierre Harmel, du 5 septembre 1970. Objet : Evolution de
la situation intérieure en RDC, Dossier n°15494.
78
M. Lovens, La République Démocratique du Congo, du Congrès de la N’Sele au nouveau mandat présiden-
tiel (mi-décembre 1970) (II) in Etudes Africaines du C.R.I.S.P., T.A. 125, 20 mars 1970 (erreur : 1971), p. 6.
132
préparation des listes uniques de candidatures qui devaient être soumises, dans chaque ré-
gion, à l’approbation des électeurs. La même Ordonnance précitée disait en son article 3
que « les circonscriptions électorales sont la ville de Kinshasa, les villes et les districts ».
En principe, l’Ordonnance-loi portant organisation de l’élection des membres de l’Assem-
blée Nationale prévoyait en son article 18 quinto « Sont inéligibles : … les personnes dont
la candidature n’a pas été retenue par le Bureau Politique du Parti ». C’est donc, d’après
ce texte, au Bureau Politique qu’incombait la tâche de retenir ceux qui pourraient briguer
le vote des électeurs. 79
La dépendance totale du corps électoral à l’égard du Parti était évidente. Selon les
modalités des élections, le Parti établissait seul les listes électorales (dont sont exclus, pour
leur région d’origine, les membres du Bureau Politique et du Secrétariat national), il orga-
nisait seul la campagne et imposait le programme qu’il appartiendrait aux élus d’appliquer.
En même temps, le Parti veillait à ce que l’accès aux grandes fonctions du pays se réalise
dans le cadre du Parti et que les responsabilités soient accordées aux militants convaincus
pour éviter de retourner dans la situation d’avant novembre1965.80 En fait, la procédure
était la suivante :
« Les candidats remettent leur candidature entre les mains des instances régionales
du MPR. Ces dernières examinent et, le cas échéant, opèrent un premier tri. Elles dressent
pour chaque candidature retenue un dossier qui reprend une série de renseignements con-
cernant notamment la fidélité du candidat au président et au régime, son action de militant
au sein du Parti, sa popularité et éventuellement son passé politique avant et après le 24
novembre 1965 ».81
Les candidatures ainsi fichées remontaient par la voie hiérarchique, dont les ins-
tances successives ajoutaient leur appréciation au dossier, jusqu’au sommet : le Bureau Po-
litique. Celui-ci établissait les listes uniques classant les candidats par ordre de mérite et
selon certains critères. Ces critères soigneusement étudiés depuis plusieurs mois avaient
pour objet d’assurer au sein de la future Assemblée une représentativité suffisante des di-
verses couches de la population (coutumières, urbaines, entrepreneurs, travailleurs, etc.).
79
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport de Monsieur A. Cahen, Chargé
d’Affaires a.i. de Belgique à Kinshasa à Monsieur Pierre Harmel, du 5 septembre 1970. Objet : Evolution de
la situation intérieure en RDC, Dossier n° 15494.
80
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Politique intériere, Dossier n°15494 ; M. Lo-
vens, La République Démocratique du Congo, du Congrès de la N’Sele au nouveau mandat présidentiel (mi-
décembre 1970) (II) in Etudes Africaines du C.R.I.S.P., T.A. 125, 20 mars 1970 (erreur : 1971), p. 8.
81
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport de Monsieur A. Cahen, Chargé
d’Affaires a.i. de Belgique à Kinshasa à Monsieur Pierre Harmel, du 5 septembre 1970.. Objet : Evolution de
la situation intérieure en RDC, Dossier n°15494.
133
Les listes uniques ainsi préparées devaient être soumises au Président qui devait les
approuver ou les modifier. C’est lui, en effet, à la fois Chef de l’Etat et Chef du Parti, qui
décidait en dernier ressort. Sa décision serait celle du Bureau Politique. A ce stade, le travail
du Parti était pratiquement terminé. Il convient de noter que le Parti s’était montré très
prudent et avait laissé au Président le maximum de liberté de manœuvre dans son choix
final. Dans la pratique, aucune candidature n’avait été exclue. Le Parti s’était contenté de
dresser les dossiers et de classer les candidats selon l’ordre qui lui paraissait le plus adéquat.
Sur chaque liste, le nombre de candidats dépassait ainsi, et de beaucoup, le nombre
de sièges disponibles. Si le Président approuvait le classement du Parti, il lui suffisait d’ar-
rêter la liste au nom correspondant au dernier siège disponible. S’il ne l’approuvait pas, il
pouvait apporter d’autant plus de modifications que presque tous les candidats se trouvaient
repris sur la liste. L’article 23 de l’Ordonnance-loi portant organisation des élections des
membres de l’Assemblée Nationale prévoyait : « … Les listes ne peuvent comprendre plus
d’une fois et un tiers le nombre de sièges à attribuer dans la circonscription électorale ; le
chiffre est, le cas échéant, arrondi à l’unité supérieure ». 82 L’électeur conserverait ainsi
une marge de choix.
Pour plus de sécurité, le Bureau Politique avait même placé ‘hors scrutin’ une série
de personnalités de premier plan du monde politique congolais, non seulement de la Deu-
xième République mais aussi de la Première République. Les noms de ces personnalités ne
figuraient pas sur les listes dressées par le Parti, mais étaient repris dans un document sé-
paré. Le Président pouvait y puiser pour placer ces noms où il le désirait, sur les listes
uniques, à la place des candidats classés par le Bureau Politique. Le dernier mot revenait
donc bien, en l’occurrence, au Président.
Le Parti était impliqué ensuite dans les élections en ce qui concernait la propagande.
Tout le poids de la propagande directe reposait, en effet, sur les cadres du Parti. 83 Dès le
début de 1969, le MPR s’était lancé à la conquête des populations de l’intérieur. Sous l’im-
pulsion du Président, le Bureau Politique décida, le 10 février, que tous ses membres, à
l’exception des ministres d’Etat et du membre chargé de la permanence, Albert Mavungu,
voyageraient quinze jours par mois à l’intérieur du pays pour y faire la campagne pour le
parti.
82
Ibidem.
83
Ibid.
134
Conclusion
84
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Politique intérieure, Dossier n° 15494.
85
Archives du service fédéral Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport de Monsieur A. Cahen, Chargé
d’Affaires a.i. de Belgique à Kinshasa à Monsieur Pierre Harmel, du 5 septembre 1970. Objet : Evolution de
la situation intérieure en RDC, Dossier n° 15494.
86
Moniteur Congolais du 1-1-1971, p. 5.
135
1
Message de l’épiscopat adressé de Rome au peuple de Dieu cité par C.R.I.S.P. : ‘Les relations entre l’Eglise
et l’Etat au Zaïre’ in Etudes Africaines du C.R.I.S.P., TA 145 du 28 décembre 1972, p. 13.
2
Léon de Saint Moulin,s.j. (Textes rassemblés par), Œuvres complètes du Cardinal Malula (OCCM),
Kinshasa, 1997, volume 6, p. 330.
3
Léon de Saint Moulin, s.j. et Roger Gaise N’Ganzi, 1998, p. 35.
4
Collection Témoignages, Une figure de proue Mobutu Sese Seko, Kinshasa, Focard, Institut Makanda Ka-
bobi, Ecole du Parti, 1983, p. 29.
136
déclarait-il pas aux évêques : « Nous sommes un peuple croyant ». 5 Monseigneur Mon-
sengwo dit de lui : « Mobutu était dictateur sur le fond. Ce qui n’empêche pas qu’il était
réellement catholique qui ne ratait pas la messe où qu’il fut le dimanche dans sa vie privée.
Où qu’il fut, il exigeait qu’il y ait la messe. Il avait ça comme dans le fin fond de lui-même
qu’il ne pouvait pas rater une messe le dimanche »6. On peut donc comprendre que l’épis-
copat congolais ne se soit pas opposé à la suppression des partis politiques et du Parlement.7
Le contexte de l’époque dicta le comportement du monde catholique congolais au
coup d’Etat du Général Mobutu. Ayant beaucoup souffert de la crise qui éclata au lende-
main de l’indépendance et qui culmina dans les rébellions dans le Kwilu et dans le Kivu,
le monde catholique donna son soutien aux nouveaux dirigeants dont l’objectif principal
fut de restaurer un Etat fort et stable.8 La saine gestion de la chose publique était le leit-
motiv du nouveau régime qui s’engagea dans la voie du développement et du redressement
économique. Tant de bonnes raisons expliquaient ce soutien.
Du fait de la campagne anti-catholique et des conséquences des rébellions, le monde
catholique accueillit avec enthousiasme le changement politique issu du coup d’Etat mili-
taire par le Haut-Commandement de la République, le 24 novembre 1965. Le discours-
programme du 12 décembre 1965, dans lequel le général Mobutu dressait un bilan sombre
de la Première République et promettait de remettre le pays sur la voie du développement,
séduisit l’opinion tant nationale qu’internationale.
5
Archives du service fédéral Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport de l’Ambassade de Belgique
à Léopoldville 1968 Dossier n° 15338.
6
Entretien avec le cardinal Laurent Monsengwo Pasinya, Archevêque de Kinshasa, Kinshasa, le 14 sep-
tembre 2017.
7
Jean-Bruno Mukanya Kaninda-Muana, 2008., 104.
8
C. Makiobo, 2004, p.33.
137
La crise qui secoua le pays au lendemain de son indépendance fut imputée à des
manœuvres du colonisateur. Mgr Malula condamna la politique suivie par les leaders na-
tionalistes extrémistes représentés par le Premier Ministre Lumumba.9 Les nationalistes
extrémistes voulaient rompre avec tout ce qui représentait le pouvoir colonial, dont l’Eglise.
La période coloniale n’avait été qu’une période d’asservissement et d’humiliation de
l’homme noir, disaient-ils.10
Durant la période coloniale, les relations entre le monde catholique et l’Etat étaient
marquées par l’appui apporté par l’Etat aux missions dans l’œuvre civilisatrice. A titre de
suppléance, la hiérarchie catholique assurait des tâches dévolues à l’Etat. L’étroite colla-
boration des missions catholiques avec l’Etat colonial conforta l’influence du monde ca-
tholique congolais dans le Congo indépendant. Dans les premières années de l’indépen-
dance, le monde catholique était, aux yeux des autorités, le partenaire le plus visible, mais
également le plus redoutable.11
Deux facteurs ont permis l’influence grandissante du monde catholique après l’in-
dépendance : le déficit de cadres administratifs qualifiés et la crise après l’indépendance.
A l’indépendance, le monde catholique était déjà une puissante institution disposant d’un
fort réseau d’enseignement. Les nationalistes extrémistes le considéraient comme un sym-
bole de la colonisation. L’Etat se réserva d’affronter le monde catholique en cette période
de crise en se préoccupant de rétablir l’ordre sur l’ensemble du territoire. Toutefois, le gou-
vernement Tshombe encouragea la hiérarchie catholique à poursuivre son engagement dans
l’œuvre de l’éducation.12
A la veille de l’indépendance, l’enseignement catholique comptait une population
scolaire de 1.359 118 élèves sur un total de 1.773.340 élèves. En 1961, un an après l’indé-
pendance, le nombre d’élèves fréquentant l’enseignement catholique avait atteint 25.560
élèves sur un ensemble de 49.152 scolarisés au niveau secondaire. Outre l’éducation, le
monde catholique assurait le service médical et caritatif. A cette même époque, il comptait
9
Rob Buyseniens, L’Eglise zaïroise au service de quelle nation ? Bruxelles, Collection Cahier Afrique 2,
1980, p.2
10
Mukanya Kaninda-Muana Jean-Bruno, 2008, p. 84.
11
Philippe B. Kabongo Mabaya, L’Eglise du Christ au Zaïre : formation et adaptation d’un protestantisme
en situation de dictature, Paris, Karthala, 1991, p. 130.
12
Busugutsala, 1997, p. 131, 133.
138
241 hôpitaux, 563 dispensaires, 293 maternités, 103 léproseries, 73 asiles pour vieillards et
176 orphelinats.13
Le Congo accédait à la souveraineté internationale, dépourvu de cadres qualifiés
pour remplir la tâche immense qui attendait le nouvel Etat. L’occasion était offerte à la
hiérarchie catholique de repenser radicalement son action face au défi de la nouvelle situa-
tion socio-politique. L’Eglise-Institution voulait apporter sa contribution tout en respectant
les prérogatives de l’Etat. Elle reconnaissait à l’Etat la responsabilité en matière de déve-
loppement et ne voulait pas se substituer à lui. Aussi se résolut-elle à former un laïcat adulte
et à lui confier de larges responsabilités en atténuant le caractère institutionnel et en donnant
comme premier objectif à la pastorale la formation des communautés chrétiennes vi-
vantes.14
Dans son discours programme, le Premier Ministre Lumumba voulut prendre ses
distances avec le monde catholique. Ce programme était jugé d’extrême gauche par les
modérés parce qu’il mettait l’accent sur le social. Après la mutinerie du 5 juillet 1960 Lu-
mumba fit peser la menace de nationalisation de l’Université Lovanium qu’il soupçonnait
d’abriter des comploteurs. Il se méfiait déjà des milieux catholiques. Le Ministre de l’Edu-
cation nationale, Pierre Mulele, ancien élève catholique, affichait un anticléricalisme avéré
et intransigeant.15
Mgr Malula prit le contre-pied des idées des nationalistes extrémistes. S’adressant
à la télévision belge, le 1er juillet 1960, Mgr Malula répara les erreurs de Lumumba dans
son discours prononcé la veille à l’occasion de l’accession à l’indépendance. De même,
quinze jours plus tard, il dénonça les excès de langage du Ministre de l’Intérieur, Anicet
Kashamura.16
Le monde catholique se sentant menacé par les prises de position du Premier Mi-
nistre, 17 apporta son appui aux modérés en lutte contre les nationalistes extrémistes.
Jusqu’à l’avènement de Mobutu, en 1965, cet appui explicite fut attesté par les interven-
tions, dans la vie publique, de l’épiscopat congolais ou de Monseigneur Malula seul, par
ses déclarations en faveur des modérés et les prises de position les plus nettes à l’égard des
nationalistes extrémistes ou de certaines de leurs actions. Dès le 19 juillet 1960, Mgr Malula
13
Philippe B. Kabongo Mbaya, 1991, p. 131-133.
14
Léon de Saint Moulin, s.j. et Roger Gaise N’Ganzi,o.p. 1998, p. 33.
15
Jean-Bruno Mukanya Kaninda-Muana, 2008, p. 80.
16
Jean-Claude Willame, Patrice Lumumba. La crise congolaise revisitée, Karthala, Paris 1990, 276.
17
Anicet Mutonkole Muyombi, L’engagement de l’Eglise catholique dans le processus de démocratisation
en République Démocratique du Congo, Frankfurt am Main, Peter Lang, 2007,102 sv.
139
revendiqua le droit à la vérité face à une information peu objective dirigée, contrôlée et
dénaturée. Il s’acharna contre les nationalistes extrémistes qui présentaient l’œuvre colo-
niale en bloc comme n’ayant été qu’une exploitation éhontée de l’homme par l’homme.18
Il stigmatisa « une propagande orchestrée, déferle sur notre pays, par une information
radiophonique dirigée, contrôlée, dénaturée. Je revendique solennellement le droit de mon
peuple à la vérité, à la vérité tout entière. Il y va de l’avenir de ce pays et de tout le continent
africain. » 19
L’appel lancé par Mgr Malula le 2 août 1960 élargit le champ de ses interventions
dans la vie politique congolaise. On y retrouve déjà, en effet, la plupart des thèmes sur
lesquels le futur archevêque de Kinshasa reviendra souvent : le droit du peuple congolais à
la vérité, le refus de l’anticolonialisme athée opposé aux valeurs africaines, enfin l’invita-
tion aux élites à servir plutôt qu’à s’accorder des privilèges. 20
Pour l’archevêque de Kinshasa, il était erroné de présenter en bloc toute l’œuvre
coloniale comme n’ayant été qu’une exploitation éhontée et un asservissement de l’homme
par l’homme. Il invitait les missionnaires à rester au Congo pour aider le pays à donner jour
à ses nouveaux citoyens. Il considérait que, pour une vraie élite et un vrai nationalisme
congolais, le laïcisme représentait un attentat à la vie des bantous, par essence imprégnée
de spiritualité. Ce discours ne plut pas aux nationalistes extrémistes pour lesquels le vrai
nationalisme devait être avant tout anticolonialiste. Les propos de Mgr Malula renforçaient
l’idée de l’Eglise toujours aux côtés du pouvoir colonial et qui ne voulait pas rompre avec
lui, pour empêcher l’émergence du vrai nationalisme. Les lumumbistes soupçonnaient
l’Eglise catholique d’avoir fomenté l’assassinat de Patrice Emery Lumumba.21
Le monde catholique a été à la base du nationalisme congolais par son projet de
société du Manifeste de Conscience Africaine. Mais ce nationalisme s’est retourné contre
lui, sous l’instigation de certaines élites, jadis formées par les missionnaires, sur lesquelles
ils comptaient. Le catholicisme était assimilé au colonialisme et au paternalisme. Aussi, lui
a-t-on imputé la crise politique des premières heures de l’indépendance et l’assassinat du
Premier Ministre congolais, Lumumba.22 Mgr Malula, en particulier, futur cardinal, fut in-
criminé de mener le jeu contre le gouvernement et contre le Premier Ministre Lumumba.
18
Léon de Saint Moulin, s.j. et Roger Gaise N’Ganzi,o.p., 1998, p. 33.
19
Léon de Saint Moulin, Œuvres Complètes du Cardinal Malula (OCCM), Kinshasa, Facultés Catholiques
de Kinshasa, 1997, volume 6, p. 312-313.
20
Les relations entre l’Eglise et l’Etat au Zaïre in Etudes Africaine du C.R.I.S.P., TA 145 du 28 décembre
1972, p. 8 ; Léon de Saint Moulin, OCCM, volume 6, p. 313-315.
21
Jean-Bruno Mukanya Kaninda-Muana, 2008, p. 84.
22
Ibidem, p.104.
140
Notamment, parce que l’élite au pouvoir, à commencer par le Chef de l’Etat, se composait
en majorité d’anciens élèves des Pères. Cet argument n’était pas convaincant car la plupart
des anciens élèves des Pères rêvaient de s’affranchir définitivement de leurs anciens
maîtres.23
Durant la Première République, le monde catholique était victime d’une propagande
anti- religieuse. Patrice Lumumba avait proclamé la liberté religieuse. Dans son discours-
programme de 1960, le Premier Ministre Lumumba a donné son interprétation de la laïcité :
« Le gouvernement s’engage à assurer aux habitants de la République les garanties de
libertés humaines, en tout premier lieu la liberté de religion. Le gouvernement empêchera
par tous les moyens à une religion, quelle qu’elle soit, de s’imposer directement ou indi-
rectement, notamment par la voie de l’enseignement. A cet effet, il proclame la séparation
absolue entre l’Etat et les églises. Le gouvernement demande aux religieux et religieuses
de toutes les confessions de rester dans leur domaine propre, le culte, l’enseignement de la
religion, les œuvres de charité et de ne pas utiliser l’enseignement comme moyen de pro-
pagande politique. La République du Congo sera un Etat laïc, démocratiquement gouverné
par le peuple et pour le peuple ».24
Mulele n’avait aucune prise de position contre ou pour un culte déterminé. Dans les
préambules de ses leçons politiques, il note : « Dieu a créé tous les hommes égaux. Il les a
placés sur des portions de terre appelées : pays ». Interrogé sur le sort des missions après
la rébellion, il répondit évasivement qu’on ne poursuivait pas deux oisillons à la fois.
D’abord la révolution ! Ce qui viendra après, le peuple en décidera !
Ses disciples enseignaient publiquement : « Comme Lumumba Jésus-Christ était lui
aussi caché en Egypte avant d’accéder au pouvoir. Finalement, les impérialistes ont tué
Jésus parce qu’il était aimé par la masse et qu’il voulait leur bien. Les prêtres, eux, sont
des agents secrets du gouvernement qui signalent aux autorités tous les voleurs, assassins
et autres malfaiteurs qui vont à confesse… » Comme sur tant d’autres domaines, Mulele
laisse faire et dire ses lieutenants.25
Par sa modération, l’Eglise fut la cible du régime réfractaire qui s’installa à Kisan-
gani (Stanleyville). Les provinces de la Province Orientale, du Kivu, du Kasaï Méridional
et du Nord Katanga, régions habitées par plus de six millions d’habitants, soit 43% de la
23
Ibidem, 80-81.
24
Jules Chomé, L’Ascension de Mobutu. Du sergent Joseph Désiré au général Sese Seko, Bruxelles, Editions
Complexe, 1974, p.75.
25
Afrique Chrétienne, hebdomadaire, semaine du 31 octobre au 6 novembre 1965, 5e année, n°41.
141
non scolarisés. Il fallait trouver une solution de masse dans laquelle l’école réformée aurait
sa place. 26
En dépit de ces épreuves, le monde catholique demeura le lieu de stabilité, de soli-
dité et d’espérance d’où allait décoller le pays. La hiérarchie catholique s’était engagée à
l’aube de l’indépendance dans une pastorale d’une Eglise présente dans la société congo-
laise (Actes de la VIe Assemblée de l’épiscopat du Congo, 1961).
26
Documents d’Archives de la Province d’Afrique Centrale de la Compagnie de Jésus à Kinshasa en Répu-
blique Démocratique du Congo : CONSEIL CENTRAL DE L’ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE
NATIONAL (BEC). RAPPORT DE LA REUNION DE FEVRIER 1965, SECRETARIAT- BUREAU DE
L’ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE NATIONAL B.P. 3258, LEOPOLDVILLE I.
143
27
Manifeste de la N’Sele publié dans Etudes Congolaises, volume X, n°3, p. 66-79.
28
Ibidem.
144
29
P. Ngoma Binda, Introduction à la pensée politique congolaise, Kinshasa, Publications de l’Institut de
Formation et d’Etudes Politiques,2009, p. 86-87.
30
Mobutu, Discours prononcé devant le Congrès national de l’Union Progressiste Sénégalais (UPS) à Dakar
(14 février 1971), in Discours, Allocutions et Messages, tome 2, Paris, les Editions du Jaguar, 1988, p. 99-
111.
145
31
Manisfete de la N’Sele publié dans Etudes Congolaises, volume X, n°3, p. 66-79.
32
Clément Makiobo, 2004, p. 90.
33
L’Eglise au service de la Nation Zaïroise. Actes de la XIe assemblée plénière de l’épiscopat du Zaïre du
28-2 au 5-3-1972, p.81.
34
Ibidem, p. 85.
35
Ibid., p. 80.
146
Dans une société congolaise où le travail était conçu comme moyen d’assurer sa survie ou
sa subsistance, ou encore, d’acquérir des biens de consommations somptuaires, il importait
de faire découvrir, par un effort de formation, que le travail était le moyen de construire le
monde et la société. Toute une mentalité était à créer tant au niveau de l’individu qu’au
niveau de la collectivité, pour faire admettre l’estime et le respect du travail productif (ma-
nuel, artisanal, industriel, agricole) dont la valeur l’emporte sur le travail du secteur tertiaire
de l’économie.
L’économique apparaissait aux yeux de la population comme relevant de la seule
compétence de l’Etat et de l’Eglise-Institution. C’est à ces instances qu’il appartenait de
fournir les biens de consommation, ce sont elles qui devaient prendre en mains le dévelop-
pement économique. Cette attitude, qui découlait de la pratique généralisée du paternalisme
de l’Etat et de l’Eglise, était à bannir des mentalités des populations congolaises. L’Eglise-
Institution encouragea les laïcs à prendre en charge leurs besoins, à assumer la responsabi-
lité entière du développement économique, base indispensable de toute promotion. 36 Elle
invitait ainsi la population à s’approprier le discours-programme du Chef de l’Etat : ‘Con-
duire le pays sur la voie du développement’.
36
Actes de la VIIe Assemblée de l’épiscopat du Congo du 16 au 24 juin 1967, Kinshasa, Edition du Secrétariat
Général de l’Episcopat du Congo, 1967, p. 22, 58-59.
147
37
Actes de la VIIe Assemblée plénière de l’épiscopat du Congo, du 16 au 24 juin 1967, Kinshasa, Edition du
Secrétariat Général de l’Episcopat du Congo, 1967, p. 69.
148
démontrées par l’analyse sociologique. Ainsi donc, la jeunesse de l’époque était susceptible
de répondre promptement à l’appel éventuel d’un mouvement national qui promettrait aux
jeunes des occasions de s’affirmer. Dans ce cas, toute opposition ou indifférence de la hié-
rarchie catholique, même si elle ne provoquait pas une réaction violente, aurait, en tout état
de cause, pour effet de rendre le monde catholique marginal par rapport à cette jeunesse.38
Le monde catholique avait intérêt à ne pas s’aliéner cette jeunesse mais à se rapprocher
d’elle.
b) La jeunesse catholique
Les mouvements de jeunesse catholiques avaient des limites. Leur audience était
circonscrite aux écoles primaires et aux deux premières années du secondaire (cycle
d’orientation). En outre, il y avait une multiplicité de mouvements de jeunesse catholiques,
chacun possédant sa tendance particulière, et tenté, par le fait même, de proposer une for-
mation globale au sein de ses structures propres et sans contacts suffisants avec la réalité
sociale. Fortement organisés et routiniers, ces mouvements proposaient des intérêts limités
qui ne facilitaient pas la socialisation dans le monde moderne mais tentaient plutôt de per-
pétuer l’état de jeunesse considérée comme valeur positive. 39
La difficulté de l’engagement profond caractérisait la jeunesse catholique. Les
jeunes des mouvements catholiques n’étaient pas très différents des jeunes d’autres mi-
lieux. Malgré la formation reçue, ils restaient profondément marqués par la caractéristique
de toute société en mutation sociale globale, comme la société congolaise de l’époque. Ces
jeunes ne s’engageaient pas de façon plus profonde et ne se différenciaient pas des autres
dans leurs comportements familiaux, économiques, sociaux, etc. Quelle que pût être l’uti-
lité des mouvements de jeunesse catholiques, ils étaient loin de constituer une formule
idéale ou adéquate de la formation chrétienne. La qualité différentielle de la grande masse
de leurs membres n’apparaissait guère. 40
A côté de la jeunesse scolarisée, il y avait la jeunesse désœuvrée. Abandonnée à
elle-même après une formation rudimentaire non adaptée aux réalités socio-culturelles de
son milieu, cette jeunesse désœuvrée se trouvait dans une situation ambiguë qui provoquait
des attitudes et des comportements destructifs. 41
38
Ibid., p. 70.
39
Ibid., p. 71.
40
Ibid., p. 71.
41
Ibid., p. 71.
149
42
Actes de la VIIe Assemblée plénière de l’épiscopat du Congo, du 16 au 24 juin 1967, Kinshasa, Edition du
Secrétariat Général de l’Episcopat du Congo, 1967, p. 72.
43
Ibid., p. 72.
44
Ibid., p. 75.
150
A sa création, la JMPR exprima une volonté délibérée d’ignorer les unions et asso-
ciations de jeunesse indépendantes d’elle. Le premier Comité National de la JMPR était
intolérant vis-à-vis de nombreux mouvements de jeunesse qui existaient dans le pays. Ce
Comité de la JMPR n’associa pas à ses activités les autres mouvements de jeunesse. Les
mouvements de Jeunesse confessionnels ne savaient pas se situer : continuaient-ils d’exis-
ter ou étaient-ils supprimés ? L’organisation de la JMPR laissait entendre que ces mouve-
ments étaient en voie de suppression. Cette ambiguïté demeura jusqu’au début de l’année
1968.45
Les propos du Secrétaire Général de la JMPR, le Ministre de la Jeunesse et des
Sports, membre du Bureau Politique, Frédéric Kibassa Maliba, le 19 février 1968, dans une
conférence, confirmèrent cette impression : « Au moment de la création du premier comité
de la JMPR, le 27 juillet 1967, il n’existait plus comme principale organisation de Jeunesse
dans le pays que le Conseil National de la Jeunesse et la Jeunesse Pionnière Nationale.
C’est de la fusion de ces deux organismes qu’est né le premier comité National de la
JMPR ».46
Toutefois, un premier assouplissement s’esquissait tel qu’exprimé dans la conclu-
sion de la même conférence : « Avant de terminer, je voudrais vous parler de nos relations
avec les autres organisations de Jeunesse. Notre régime n’étant pas d’obédience totali-
taire, nous avons décidé que les mouvements de Jeunesse à caractère confessionnel pour-
ront continuer à exister, mais sous le contrôle de la JMPR. Pour pouvoir faciliter notre
tâche, nous avons décidé de ne reconnaître que des fédérations qui, elles, englobent des
mouvements de Jeunesse de même origine et de même doctrine confessionnelle. Les mou-
vements individuels ne seront plus reconnus par nous, par conséquent, ne seront pas re-
connus par le gouvernement ».47
Créé en juillet 1967, c’est le 19 février 1968, que le nouveau Comité National ac-
cepta le principe d’une agréation des mouvements de jeunesse organisée qui existaient déjà,
au prix de leur intégration, principe de base de cette agréation, dans la JMPR. Le 29 février
1968, la hiérarchie catholique fut informée de la première réforme de la JMPR portant sur
45
Archives de Tervuren : Dossier ‘L’Affaire Malula’ : Commission épiscopale pour l’Apostolat des laïcs,
Assemblée plénière de 1972 : ‘Evolution des rapports entre la JMPR et les mouvements confessionnels. Rap-
pel des directives données par l’épiscopat’, février 1972, 1ère partie : ‘Situation des unions et associations de
jeunesse par rapport la JMPR’, VII-BVRDC : REGIME MOBUTU N°001/05.
46
Ibidem.
47
Archives de Tervuren : Dossier ‘L’Affaire Malula’ : Commission épiscopale pour l’Apostolat des laïcs,
Assemblée plénière de 1972 : ‘Evolution des rapports entre la JMPR et les mouvements confessionnels. Rap-
pel des directives données par l’épiscopat’, février 1972, 1ère partie : ‘Situation des unions et associations de
jeunesse par rapport la JMPR’, VII-BVRDC : REGIME MOBUTU N°001/05.
151
48
Ibidem.
49
L’Eglise au service de la Nation Zaïroise. Actes de la XIe assemblée plénière de l’épiscopat du Zaïre du
28-2 au 5-3-1972, p.113.
50
Archives de Tervuren : Dossier ‘L’Affaire Malula’ : Commission épiscopale pour l’Apostolat des laïcs,
Assemblée plénière de 1972 : ‘Evolution des rapports entre la JMPR et les mouvements confessionnels. Rap-
pel des directives données par l’épiscopat’, février 1972, 1ère partie : ‘Situation des unions et associations de
jeunesse par rapport la JMPR’, VII-BVRDC : REGIME MOBUTU N°001/05.
51
L’Eglise au service de la Nation Zaïroise. Actes de la XIe assemblée plénière de l’épiscopat du Zaïre du
28-2 au 5-3-1972, p. 40-41.
152
de la nation, comme cela avait déjà été nettement indiqué à l’Assemblée plénière de 1961.52
Depuis ce moment, les mouvements de jeunesse catholiques orientèrent leur action dans
cette perspective, au point de se priver de leurs meilleurs militants et dirigeants en les inci-
tant à œuvrer au sein d’une section JMPR.53
Une attitude d’indifférence et de passivité était dangereuse, car elle risquait de cou-
per le monde catholique de grands mouvements de fond qui secouaient la société et de créer
une dissociation chez les chrétiens entre vie chrétienne et vie sociale. Comme chrétiens, les
jeunes catholiques devaient être les premiers et les plus généreux dans cet effort de bien
commun du pays. La hiérarchie invitait les prêtres à soutenir de toutes les manières les plus
appropriées les jeunes qui se mettaient ainsi au service du pays. Un des moyens le plus
approprié de ce soutien était la participation à un mouvement éducationnel catholique ou à
des clubs de jeunes.54
Toutefois, la hiérarchie catholique marqua des réserves quant à la politisation de la
jeunesse : elle opta pour les mouvements plutôt éducatifs. Il lui semblait délicat de prendre
officiellement position par rapport à un mouvement politique. Elle insista particulièrement
sur l’esprit de responsabilité et d’engagement des laïcs dans la nation en mutation. Elle
reconnaissait le droit et le devoir de l’Etat de procéder à une organisation de la jeunesse
pour le plus grand bien du pays. La hiérarchie catholique réfléchissait avec le présupposé
que le régime n’était pas totalitaire. (Cf. Assemblée plénière 1968)
Conclusion
52
Ibidem, p.115.
53
Ibid., p. 40-41.
54
Archives de Tervuren : Dossier ‘L’Affaire Malula’ : Commission épiscopale pour l’Apostolat des laïcs,
Assemblée plénière de 1972 : ‘Evolution des rapports entre la JMPR et les mouvements confessionnels. Rap-
pel des directives données par l’épiscopat’, février 1972, 2ème partie : Directives données par l’Episcopat,
VII-BVRDC : REGIME MOBUTU N°001/05 ; L’Eglise au service de la Nation zaïroise, Actes de la XIe
Assemblée Plénière de l’Episcopat du Zaïre, du 28-2 au 5-3-1972, p.115.
153
abstenue d’interpeller le pouvoir et n’avait pas émis d’opinion concernant la situation so-
ciale du pays. Elle n’avait pas pris, à ses débuts, le risque de critiquer de front le régime,
faisant confiance en son sens chrétien.55
Toutefois, le régime s’était préoccupé à se consolider aux fins de ne pas céder le
pouvoir après cinq ans comme promis. Il avait même utilisé un outil démocratique, les
élections, pour avoir l’approbation de la population pour se maintenir au pouvoir.
55
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Ambassade de Belgique à Léopoldville, Rap-
port annuel 1968, Dossier n°15494.
154
I. L’IDEOLOGIE DE L’AUTHENTICITE
En Afrique, les dix premières années de l’indépendance étaient déphasées par rap-
port aux institutions mises en place. Il fallait des institutions adaptées à l’évolution des
mentalités. Au cours de la décennie 1970, les pays africains ont tenté d’affirmer leur iden-
tité propre, de se démarquer par rapport aux influences étrangères. Le Zaïre a ouvert la voie
avec sa politique de l’authenticité. 1
L’idéologie nationaliste a commencé dès l’année 1966. Le nationalisme congolais
est marqué par la réappropriation du secteur économique et la dénomination de certaines
villes : « L’heure des sacrifices nationaux a sonné et précède le jour où nous serons fiers
d’être nous-mêmes, d’agir en tant que tels. Cette vision noble d’un avenir qui nous appar-
tiendra totalement dans la liberté doit regrouper toutes les forces nationalistes et révolu-
tionnaires de la République autour du gouvernement ».2
Dans la Charte du Parti, le Manifeste de la N’Sele, il n’était pas encore question de
donner un nom à la doctrine du MPR. C’est à partir de 1971 que l’authenticité devint le
thème dominant du discours politique du nouveau régime. Le thème de l’authenticité rem-
plaça celui du développement qui avait dominé les cinq premières années.
Jusqu’en 1971, l’idéologie du MPR n’était pas encore clairement définie. C’est le
14 février 1971, dans son message à l’occasion de sa visite officielle au Sénégal devant les
cadres de l’Union Progressiste Sénégalaise, que Mobutu prononça pour la première fois à
une tribune, le terme ‘authenticité’ : « Au Congo, nous avons toujours été convaincus que,
pour avoir une réelle expérience du travail dans un pays sous-développé, il faut la chercher
en premier lieu dans un pays sous-développé et non importer telles quelles des méthodes
qui ont cours dans des pays qui bénéficient d’un long apport de technicité. Tout le sens de
notre quête, tout le sens de notre effort, tout le sens de notre pèlerinage sur cette terre
d’Afrique, c’est que nous sommes à la recherche de notre authenticité et que nous la
1
Collette Braeckman et alii, 1989, p. 108.
2
Mobutu, Message à la Nation adressé au Parlement réuni en congrès à l’occasion du nouvel an (24 décembre
1966) dans Discours, allocutions et messages, tome 1, Paris, Ed. J.A., 1975, p.157-167 (p.164).
155
trouverons parce que nous voulons par chacune de nos fibres de notre être profond, la
découvrir et la découvrir chaque jour davantage. En un mot nous voulons, nous autres,
Congolais, être des Congolais authentiques… Et comme nous voulons, nous autres, Con-
golais, être des Congolais authentiques, les Africains doivent aller à la découverte de notre
visage d’Africains, tel que l’ont façonné jour après jour les ancêtres à qui nous devons le
noble héritage de notre grande patrie africaine ».3
Pourquoi Mobutu avait-il choisi le Sénégal pour diffuser sa pensée politique ? Dans
la perspective de politique africaine, le message visait à réaffirmer le rôle du Congo-
Kinshasa comme l’un des leaders des pays de l’Afrique noire. C’était l’objectif des voyages
africains du Président Mobutu durant cette période : « Si nous avons à cœur de venir saluer
chez eux les frères de l’Afrique indépendante… (C’est parce que) nous sommes animés de
la volonté de redonner à notre pays la place qui lui revient au sein de la communauté
africaine… ».
Voulant assumer le rôle de leader africain, Mobutu devait s’adresser sinon à
l’Afrique tout entière, du moins à une large partie de l’Afrique, non pas seulement, pays
par pays, mais aussi, si possible, dans son ensemble. Le Sénégal constituait la tribune par
excellence pour celui qui voulait s’adresser, au-delà du pays même, à tous les Etats de la
francophonie africaine, à cause de la situation que lui assurait dans l’Afrique francophone
son Président Senghor. C’est sans doute, autant aux Africains qu’aux cadres de l’UPS que
le Chef de l’Etat congolais s’adressait le 14 février 1971. Mobutu invitait l’Afrique à em-
boîter les pas du Congo-Kinshasa. 4
C’est donc en 1971 que l’idéologie du MPR prit le nom de ‘Authenticité’. Cette
idéologie contenait la pensée politique du régime. L’authenticité est d’abord une philoso-
phie politique. Le MPR avait besoin d’une idéologie explicite pour se consolider. L’au-
thenticité donnait un sens à l’unité nationale, à la mobilisation des masses, à l’indépendance
économique, politique et culturelle, à la dignité, à la fierté d’être Zaïrois. Le premier ob-
jectif du MPR fut de susciter et de consolider la conscience nationale. Le Zaïrois devait
prendre conscience de sa dépendance vis-à-vis de la communauté nationale, comprendre
comment la destinée commune favorise, développe et englobe sa propre destinée. Cette
perspective impliquait une conscience des responsabilités, un esprit de sacrifice des intérêts
3
Mobutu, Discours, allocutions et messages, tome 2, Paris, Edition du Jaguar, 1988, p.100.
4
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : rapport de Monsieur J.R. Vanden Bloock,
Ambassadeur de Belgique à Kinshasa à Monsieur Pierre Harmel, 10 mars 1971 ; :Discours du Président Mo-
butu à Dakar devant les cadres de l’Union Progressiste Sénégalaise, le 14 février 1971, Dossier n°16254 ;
Mobutu, Discours, allocutions et messages, tome 2, 1988, p.99-111.
156
5
Profils du Zaïre, p.145.
6
Mobutu, Discours, allocutions et messages, tome 2, Paris, Edition du Jaguar, 1988, p. 348.
7
Mussia Kakuma, ‘Authenticité, système lexical dans le discours politique au Zaïre, dans Mots, mars 1983,
n°6, p. 1-58.
8
Histoire du Mouvement Populaire de la Révolution, Kinshasa, Forcad, Institut Makanda Kabobi, 1976, p.
25.
9
Paroles du Président, petit livre vert, Kinshasa, Editions du Léopard, 1968, p. 29.
10
Mukulumanya wa N’Gate Zande, Authenticité : Mythe ou idéologie ? in Authenticité et développement.
Colloque national sur l’authenticité, organisé par l’Union des Ecrivains Zaïrois ([Link]), Kinshasa 14-21
septembre 1981, Présence Africaine, p. 69.
11
Bibliothèque de l’école du parti, Les grands textes du mobutisme, Forcad, IMK, 1984, p. 21 ; Siradiou
Diallo, Le Zaïre aujourd’hui. Paris, Editions J.A., 1975, p. 56.
157
12
Discours du Chef de l’Etat, Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Za Banga à la tribune des Nations Unies
l’occasion de la 28e Assemblée générale des Nations Unies à New York, jeudi 4 octobre 1973, publié dans
une brochure, repris dans Mobutu, Discours, allocutions et messages, tome 2, Paris, Ed. J.A., 1988, p. 360-
389.
13
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport politique annuel 1974, Dossier
n°18887/V
158
14
Gauthier de Villers, Histoire du politique au Congo-Kinshasa. Les concepts à l’épreuve, Académia-L’har-
mattan, Louvain-la-Neuve 2016, p.106.
15
Dans le cadre de l’authenticité, nouvelles appellations en République du Zaïre in Etudes Africaines du
C.R.I.S.P., T.A. 133-134, 20 mars 1972, p. 6.
159
16
Moniteur Congolais n°21 du 1-11-1971.
17
Moniteur Congolais n°24 du 15-12-1971.
18
Archives du S.P.F. Affaires Etrangères belges à Bruxelles : Rapport du 9 décembre1972, de Monsieur J.R.
Vanden Bloock, Ambassadeur de Belgique à Monsieur Pierre Harmel, Objet : Aspects politiques du discours
présidentiel du 23 novembre 1971 ; n° d’ordre 5156 ; Dossier : P.6 91.00 ; Dossier n°16254 ; Mobutu, Mes-
sage adressé à la Nation à l’occasion du nouvel an (31 décembre 1971) dans Discours, allocutions et mes-
sages, tome 2, Paris, Edition du Jaguar, 1988, p. 187-188.
160
prétendait que ces noms n’étaient pas africains. Pourquoi le prétendrait-on dans le cas du
Zaïre ? En outre, le terme Congo rappelait les mauvais souvenirs de la Première Répu-
blique. En les supprimant, on les mettait dans les oubliettes. 19
Il fut reproché au Chef de l’Etat de s’être arrogé le droit de modifier unilatéralement
le nom du fleuve qui était un fleuve international. Le Président Mobutu réfuta ces alléga-
tions. Un fleuve international est un fleuve qui traverse plusieurs pays. Ce n’est pas le cas
du fleuve Zaïre. Il ne traverse que le pays Zaïre et, pour le surplus, baigne les rives d’autres
pays. Le fleuve Zaïre est un fleuve zaïrois qui relève de la seule responsabilité et de la seule
compétence de Kinshasa. La meilleure preuve en est que c’est la République du Zaïre qui
a la responsabilité du balisage du fleuve. Si un navire brazzavillois subit des avaries du fait
du mauvais balisage, il peut se retourner contre Kinshasa. Cela a toujours été le cas même
au temps où Français et Belges régnaient de part et d’autre du fleuve. Si les Français ont
accepté une telle situation impliquant la compétence du Congo-belge sur le fleuve, c’est
bien que celle-ci était conforme au droit international car il est évident que les Belges
n’auraient pas pu l’imposer aux Français par leur seule force. 20
D’ailleurs, s’il fallait accepter la thèse selon laquelle le fleuve Zaïre serait un fleuve
international, cela signifierait que la République du Zaïre n’aurait plus le droit d’y faire la
moindre chose sans consultation avec d’autres Etats. Par exemple, elle ne pourrait pas réa-
liser le barrage d’Inga : l’idée serait même risible. D’ailleurs aucun Etat africain ne s’est
jamais élevé contre la mise en œuvre d’Inga, ce qui prouve bien qu’aucun Etat africain ne
considère le fleuve Zaïre comme international.
Enfin, le changement du drapeau répondait aussi à l’impératif de l’authenticité et
de l’unité nationale. Jusqu’alors, il y avait le drapeau du pays et le drapeau du Parti. Or, le
Parti était institutionnalisé, à la fois, comme seul Parti national et comme organe suprême
de la Nation. Tous les Zaïrois étaient membres du Parti. Le Président du Parti était Président
de la République. Dès lors, la Nation et le Parti n’étaient pas distincts. Deux drapeaux ne
pouvaient pas couvrir une même entité. Il fallait un drapeau, et un nouveau drapeau. Ce
drapeau était vert, et en son centre se trouvait un cercle jaune et dans le cercle une main
brandissant une torche. Le vert est la couleur de l’espoir dans l’avenir ; d’ailleurs, quand
naît un enfant zaïrois il est emmailloté dans des feuilles de banan