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Locutions prépositives : méthodologie et définitions

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LES LOCUTIONS PRÉPOSITIVES : QUESTIONS DE MÉTHODOLOGIE

ET DE DÉFINITION

Silvia Adler

De Boeck Supérieur | Travaux de linguistique

2001/1 - no42-43
pages 157 à 170

ISSN 0082-6049

Article disponible en ligne à l'adresse:


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Pour citer cet article :
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Adler Silvia, « Les locutions prépositives : questions de méthodologie et de définition »,
Travaux de linguistique, 2001/1 no42-43, p. 157-170. DOI : 10.3917/tl.042.157
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Les locutions prépositives : questions de méthodologie et de définition

LES LOCUTIONS PRÉPOSITIVES :


QUESTIONS DE MÉTHODOLOGIE
ET DE DÉFINITION

Silvia ADLER*

Université de Tel Aviv

1. Introduction
Il s’agira de traiter de trois questions générales reliées entre elles : on tentera
d’abord de justifier la nécessité de poser, dans la grammaire du français, la
catégorie de locution prépositive (désormais en abrégé : LP), en comparant
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la catégorie de la locution à la catégorie de la préposition simple, d’une
part, et au syntagme prépositionnel, d’autre part. On examinera ensuite le
statut de la deuxième préposition de la LP (la préposition de figurant dans à
la place de ou au sujet de par exemple), pour déterminer si celle-ci fait
proprement partie de la locution ou si elle doit être considérée comme un
élément distinct. On discutera enfin de la pertinence des tests proposés dans
la littérature pour révéler le degré de figement à l’intérieur de la classe des
LP.
Peut-être la relation entre ces problématiques ne semble-t-elle pas
très claire au premier abord. Aussi exposera-t-on liminairement la motivation
de cet article : le statut de ce qui peut s’appeler provisoirement LP, telles
que à côté de, au lieu de, en dépit de, sous la dépendance de, au sujet de,
etc., est loin d’être précis. Gaston Gross (1996 : 70) avance à juste titre que
la notion de locution est trop vague et qu’« elle permet des descriptions très
hétérogènes si elle n’est pas définie avec précision ». Il ajoute que la plupart
des polémiques à ce sujet sont en fait des « querelles terminologiques,
conséquence d’analyses superficielles ». Le caractère fuyant de la notion
de locution a été noté par maints linguistes, dont Gaatone (1976), Danlos
(1981), Gunnarson (1986), Borillo (1992), et même Ruwet (1969), qui
caractérisait l’ensemble des LP de classe « fourre-tout ».

* Université de Tel-Aviv, Département de Français – P.O.B 39040 Ramat Aviv, 69978


Tel-Aviv (Israël) – Tél. +972-3-640 97 86 – Domicile : 7, rue Menora, Apt. 14 –
Neot Afeka « B », 69416 Tel-Aviv (Israël) – Tél. +972-3-647 45 95 –
silvif@[Link]

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Silvia ADLER

En général, on s’accorde à assigner le statut de LP à des séquences


telles que au lieu de, au-dessus de, en dépit de etc., mais il en est tout
autrement lorsqu’il s’agit de déterminer le statut de suites comme au sujet
de ou à l’égal de, traitées comme locutions par certains, mais comme
syntagmes libres par d’autres. Cette incohérence résulte, en gros, comme
on le verra par la suite, du fait que ces séquences sont sujettes à toutes
sortes d’opérations syntaxiques qui leur donnent l’allure de combinaisons
libres. Cependant, en creusant la question et, en partie grâce à la
détermination du statut de la deuxième préposition de la locution, il s’avèrera
que les éléments catégorisés généralement comme LP correspondent en fait
à des prépositions simples, tandis que ceux qui sont souvent considérés
comme des combinaisons libres d’items, autrement dit comme syntagmes,
méritent d’être classés comme LP.
2. Justification de la notion de LP
La tradition linguistique définit la LP de façon contrastée, explicitement ou
non, à partir des prépositions simples d’une part, et des syntagmes
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prépositionnels de l’autre. Pour Gaatone (1981 : 49), le terme de locution

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désigne tout « groupe de deux mots ou plus, ressenti intuitivement comme
équivalant à un mot unique ». Dans un article précédent, Gaatone (1976 :
19) expliquait en quoi consiste cette intuition : dans le cas des LP, cette
intuition provient de « l’équivalence (au moins approximative) sur le plan
sémantique avec une préposition simple, l’existence d’une relation entre
les termes reliés par le groupe en question (nécessité absolue d’une
complémentation de ce groupe) » et « le caractère syntaxiquement figé de
l’ensemble ».
Marouzeau (1969 : 139) y voit une « union de plusieurs mots
constituant une sorte d’unité lexicologique », et d’après Sechehaye (1950 :
96), la locution est un ensemble synthétique. Jespersen (1924 : 24) contraste
la notion de « free expressions » avec celle de « formulas » : « a formula...
must always be something which to the actual speech-instinct is a unit which
cannot be further analyzed or decomposed in a way a free combination can.
The type or pattern according to which a formula has been constructed,
may be either an extinct one or a living one ; but the type or pattern according
to which a free expression is framed must as a matter of course be a living
one ; hence formulas may be regular or irregular, but free expressions always
show a regular formation ». En effet, s’il est si difficile de déterminer ce
qu’est une LP, c’est que celle-ci peut être régulière du point de vue de sa
formation (rappelons le schéma productif des LP : à + article défini + nom
+ de, que l’on trouve, entre autres, dans les séquences à l’abri de, au bord
de et à l’attention de) ou de son comportement (à savoir le fait que certaines
locutions admettent la possessivation ou le démonstratif en cas de reprise

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Les locutions prépositives : questions de méthodologie et de définition

anaphorique, à l’égal de groupes libres : à l’égard de – à son égard, à cet


égard).
Cependant, on a très souvent l’impression, devant les grammaires et
les dictionnaires, que la définition de « locution figée » conviendrait plutôt
à la notion de « mot composé ». Dans le Dictionnaire de linguistique et des
sciences du langage de Dubois (1994 : 202), la notion de « figement » est
définie comme « le processus par lequel un groupe de mots dont les éléments
sont libres devient une expression dont les éléments sont indissociables »,
c’est donc un processus de lexicalisation dont la caractéristique essentielle
est « la perte du sens propre des éléments constituant le groupe de mots, qui
apparaît alors comme une nouvelle unité lexicale, autonome et à sens
complet, indépendant de ses composantes ». Dans le domaine des locutions
on constate en effet un figement, mais ce que Dubois décrit est plutôt une
soudure : « indissociable » caractériserait bien au niveau syntaxique la notion
de mot, mais pas celle de locution.
Précisons : la LP au sujet de a par exemple un sens compositionnel et
est soumise, de plus, à toutes sortes de transformations en cas
d’anaphorisation : à son sujet, à ce sujet, à quel sujet. Qui plus est, si le sens
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de la locution est opaque, non compositionnel, cela ne témoigne pas
nécessairement d’une inanalysabilité syntaxique. Le noyau des locutions à
l’insu de et à l’instar de n’existe pas par exemple en dehors de sa locution,
ce qui veut dire que le sens de ces suites n’est pas transparent. Mais l’opacité
sémantique ne se répercute pas pour autant sur les possibilités
transformationnelles de ces locutions, qui admettent, voire exigent la
possessivation de leurs régimes animés : à son insu, à son instar.
Il est vrai que ces locutions équivalent du point de vue fonctionnel
d’une part à des prépositions simples, et qu’elles se distinguent d’autre part
des syntagmes prépositionnels par leur caractère figé. Mais ce parallélisme
fonctionnel avec la catégorie des prépositions simples n’implique pas qu’on
ait affaire à des unités lexicologiques de nature synthétique.
En outre, tant dans le domaine des mots composés que dans celui des
locutions, le sens peut être compositionnel, comme en témoignent entre
autres le mot tout de suite, la locution verbale avoir faim et la LP aux environs
de, ce qui va à l’encontre d’une partie considérable des définitions de la
notion de locution ou de mot composé, qui voient dans l’irrégularité
sémantique un critère opératoire1.
Si le mot composé est défini traditionnellement comme ayant une
charge sémantique différente de celle obtenue de la somme de ses
composantes, et s’il remplit par ailleurs le même rôle que la catégorie simple
correspondante, quelle différence y a-t-il entre les mots (composés) et les
locutions dont le sens est opaque ? Comme on vient de le montrer, on ne
peut pas dire non plus que les mots composés ont toujours un sens opaque,

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Silvia ADLER

qui ne correspondrait pas à l’addition des sens individuels des composantes.


En tout cas, notre désarroi s’accroît en consultant Sechehaye (1950 : 96),
pour qui « la plupart de nos ‘composés’ français ne sont que des locutions
substantives... ».
Quelle est donc la ligne de partage entre mot et locution ? Et même
plus : la notion de locution prépositive est-elle toujours pertinente ?
Si nous devions justifier la notion de locution dans une langue comme
le français, nous dirions d’abord que les locutions sont un état intermédiaire
entre le mot et le syntagme libre. La différence entre mot et locution est
essentiellement d’ordre syntaxique. Alors que pour les prépositions on parle
d’un seul mot syntaxique, les LP, constructions figées, sont des groupes de
deux mots syntaxiques ou plus, fonctionnant en bloc similairement à une
préposition simple et unique2.
Par ailleurs, les locutions s’écartent des syntagmes, se situant à l’autre
pôle, par leur syntaxe déviante, comme le signalent entre autres Gross (1996)
et Gaatone (1981). Gross (1996 : 78) explique que les locutions « ne sont
pas toutes figées au même degré, de sorte qu’il y a un continuum » entre les
groupes libres et les locutions entièrement figées. L’indication du degré de
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figement, ajoute-t-il, « se reflète dans les possibilités transformationnelles ».
En d’autres termes, une construction est d’autant plus figée qu’elle a moins
de propriétés transformationnelles. Gaatone (1981 : 56) précise que sur le
plan syntaxique, un certain nombre de règles applicables aux locutions font
explicitement référence, dans leur formulation, aux composants de la
locution. Ceci signifie que le noyau de la LP, le nom, pour énumérer un de
ses composants, doit être catégorisé indépendamment comme nom dans la
syntaxe puisque la règle de possessivation, par exemple, fait explicitement
référence à la notion de nom. Autrement dit, comme la plupart des locutions
sont analysables de façon évidente, chacun des composants de la locution a
son rôle propre. Pourtant, si la notion de locution n’est pas totalement
abandonnée, c’est que le comportement syntaxique de celle-ci apparaît
comme clairement « déviant » (Gaatone, 1981 : 56) par rapport à celui des
syntagmes prépositionnels (syntagmes libres introduits par une préposition)
pris comme norme. Ainsi au sujet de a-t-il un sens compositionnel et est-il
soumis, de plus, à des transformations en cas d’anaphorisation : à son sujet,
à ce sujet, à quel sujet. En revanche, son comportement syntaxique n’est
pas superposable à celui des syntagmes prépositionnels, en ce sens que le
noyau de la locution n’est pas pluralisable et que les modifications n’y sont
pas admises : *au sujet intéressant de, *au seul sujet de. Donc, même s’il
faut reconnaître l’individualité des composantes de la locution, nous ne
pouvons pas nier leur remarquable solidarité ou intimité. Pour cette raison
on ne peut pas se passer de la catégorie des locutions, et cela, à l’encontre
de la thèse de Le Querler (1994 : 31) qui opte d’un élan trop audacieux

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Les locutions prépositives : questions de méthodologie et de définition

pour son abolition : « quand plusieurs mots sont associés pour former un
ensemble difficilement divisible, on parle souvent... de ‘locution’... Certaines
de ces ‘locutions’, qu’elles soient prépositives, conjonctives ou adverbiales,
sont des syntagmes nominaux prépositionnels : sans crainte, sur le champ,
en haut de, dans le but que ... On peut donc faire l’économie du terme
‘locution’, qui, lorsqu’on l’emploie, devient souvent une classe fourre-tout»3.
Pour clore cette section, à la question de savoir quelle importance il y
a si telles expressions sont des LP ou non, et si ce ne serait après tout qu’une
simple « querelle terminologique » (cf. Gross 1996 : 70), on pourrait
répondre que la question est en fait de savoir à quel niveau de la grammaire
elles sont générées : à celui du lexique, où elles seraient répertoriées comme
entrées, ou à celui de la syntaxe, où elles seraient régies par des règles
générales. Les LP, à l’encontre des syntagmes, appartiennent de toute
évidence au lexique : elles doivent être mémorisées comme telles par les
locuteurs, du simple fait qu’elles ne se laissent pas systématiser.

3. Le statut de la deuxième préposition de la LP


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Une des propriétés discriminantes des LP est leur figement à des degrés
divers. Un autre trait caractéristique de l’ensemble des locutions est leur
comportement imprédictible du point de vue des règles. Ces deux propriétés
singulières ressortent des tests syntaxiques ou morphologiques auxquels
les locutions ont été souvent soumises. Au niveau de la détermination, ces
tests vérifient le remplacement de l’article défini par un possessif, par un
adjectif démonstratif (ce), ou par un adjectif interrogatif (quel). Au niveau
du noyau, ces tests vérifient la possibilité de modification adjectivale, la
reprise du nom par celui ou sa pluralisation.
En dehors de ces tests, on en trouve d’autres qui examinent la
possibilité pour la deuxième préposition (de) d’être éloignée du reste des
composants de la locution. Citons, entre autres, le test de l’un...l’autre
proposé par Gunnarson (1986), permettant l’intercalation de la préposition
de à l’intérieur de ce groupe et, par conséquent, sa séparation du reste de la
locution (ils sont en face l’un de l’autre) ; celui de l’insertion adverbiale
proposé par Gross (1981) (en dépit, d’ailleurs, de X/ elle le déteste à cause,
dit-il, de ses mauvaises habitudes) ; celui de la coordination, qui permet de
ne reprendre que la deuxième préposition (nous sommes passés à côté d’une
école et d’une très jolie statue) ; celui de l’effacement de la deuxième
préposition à la suite d’une substitution par ellipse du régime de la locution,
test qui a été proposé entre autres par Borillo (1992) (il y a un hôtel en face
de la gare ; un autre à proximité).
Comme il a déjà été indiqué, ces tests visent tous à faire ressortir le
caractère analysable des LP, objectif légitime bien sûr. Néanmoins, si, pour

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Silvia ADLER

notre part, nous ne voulons plus tenir compte de cette seconde série de
tests, c’est qu’ils se sont avérés être non-opératoires : les tests qui portent
sur la séparabilité de la préposition régissante du reste des composants ne
témoignent pas du degré d’analysabilité à l’intérieur de la locution. Ils
prouvent au contraire que la préposition régissante, la deuxième préposition
(de), a un statut autonome et même plus, n’est pas une partie intégrante de
la locution. Expliquons cette observation à priori surprenante : on a constaté
que la deuxième préposition peut toujours être reprise séparément en contexte
de coordination, et qu’elle peut toujours être détachée du reste de la locution
à la suite d’insertions adverbiales (adverbes et propositions incises). Ces
données s’appliquent en fait à toutes les LP, quel que soit leur degré
d’analysabilité, et ne nous apprennent donc rien à propos des propriétés
idiosyncrasiques de chaque locution. En revanche, la possessivation trouvée
dans à son égard, le démonstratif (à cet égard), la modification adjectivale
et les autres opérations qui portent directement sur le noyau de la locution
ne sont pas toujours autorisées. Par conséquent, quand on parle de degré de
figement et d’analysabilité, il faut examiner tous les éléments de la LP, à
l’exception de (ou jusqu’à) la préposition de.
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Illustrons cela par des exemples : à cause de ne tolère pas de
modifications. Pourtant, on peut très bien admettre : tout cela est arrivé à
cause de sa bêtise et de son irresponsabilité et à cause même/ simplement/
dit-il de X. Mais la modification adjectivale qui porte directement sur le
noyau sera exclue : *à cause évidente de. Il en va de même pour au lieu de,
qui est une suite inanalysable, mais qui admet je préfère rester chez moi au
lieu d’aller voir un film ou d’acheter quelque chose. Considérons aussi le
cas de en dépit de, dont la soudure, sémantique et syntaxique, est
incontestable : cette expression sémantiquement opaque rejette toute
modification adjectivale ou relative. Pourtant, cette séquence tolère sans
problème aucun la reprise de sa préposition de dans il a réussi en dépit de
sa maladie et de son état moral, et la séparation de cette préposition du
reste des composants suite à une insertion adverbiale dans en dépit, dit-il,
de sa maladie/ en dépit, d’ailleurs, de sa maladie.
Ceci nous permet donc de conclure dans un premier temps que la
deuxième préposition ne fait pas partie intégrante de la séquence : elle est
conditionnée par celle-ci, de même que les verbes transitifs indirects ou les
adjectifs dits « transitifs » (apte à, capable de) sélectionnent leur préposition,
et à travers elle, régissent un complément. La seconde préposition des
locutions, qui se limite dans la grande majorité des cas à de, est également
comparable à la préposition de des verbes transitifs directs en cas de
nominalisation, domaine étudié par Kupferman (1996 : 107) : construire
un bâtiment – la construction d’un bâtiment4. De, autrement dit, est la
préposition des LP par défaut : elle ne forme pas une unité compacte avec
les autres membres de la locution.

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Les locutions prépositives : questions de méthodologie et de définition

Cadiot (1997 : 23-24) mentionne la « possibilité fréquemment attestée


(surtout à l’oral) d’élider les prépositions incolores, phénomène qui met en
valeur un certain vide sémantique de ces prépositions », et il l’illustre, entre
autres, par en face le pont / vis-à-vis la maison. Au-delà du contenu anémique,
cette suppression pourrait renforcer l’autonomie syntaxique de la deuxième
préposition de la locution : c’est elle qui disparaît, et non ce qui précède.
Un autre argument en faveur de cette analyse compositionnelle de la
suite locution + de est le fait que cette préposition est susceptible de
disparaître, en cas de substitution par zéro, ou de céder sa place à que, lorsque
la complémentation est de nature propositionnelle (au lieu de/ au lieu que).
Mais l’analyse de de comme catégorie fonctionnelle autonome
entraîne des répercussions sur la description des éléments qui le précèdent.
Il découle en réalité de ces observations que dans le cas du type à
cause (de), en dépit (de), au lieu (de), considérés en général comme LP, il
n’y a plus de justification à maintenir la catégorie de locution. Si une des
propriétés discriminantes des LP est leur figement à des degrés divers, ceci
implique forcément qu’on ne peut plus continuer à appeler « locution » une
séquence qui est allergique à toute transformation. A cause, au lieu et en
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dépit sont donc des prépositions simples, des mots syntaxiquement soudés,
pétrifiés, qui gouvernent un complément par l’intermédiaire d’une autre
préposition, laquelle est normalement de. Cette préposition est entraînée
par la nécessité de complémentation de ces séquences5-6.
Précisons que si on voulait continuer, malgré tout, à parler de locution
dans le cas de à cause de, en dépit de ou au lieu de, il faudrait insister sur la
différence radicale de la situation de en dépit de avec celle de au sujet de
par exemple : ce qui formerait la locution, dans le cas du premier, ce ne
serait pas la combinaison entre en + dépit, car entre ces constituants il y a
soudure, mais plutôt la combinaison entre en dépit, (premier mot syntaxique)
d’une part, et de (deuxième mot syntaxique), d’autre part. Une locution est
justement l’union d’au moins deux mots syntaxiques qui fonctionnent
ensemble, à la manière d’un mot unique. Mais cette manière de voir les
choses ne va pas sans poser de problèmes, surtout si l’on se rapporte à
d’autres domaines de la grammaire : ainsi, dans le cas des quantifieurs, la
combinaison de l’expression de quantité et de (beaucoup de, trop de, etc.)
n’amène pas à parler de « locution déterminative » (mais on parle vaguement
d’« expressions de quantité ») : la préposition de est considérée ici comme
un mot syntaxique à part entière. Dans le cas des verbes transitifs indirects,
le verbe reste verbe et on n’a pas non plus recours à la notion de locution
verbale : chaque élément, verbe et préposition conditionnée, garde un statut
indépendant et autonome. Si la préposition ne forme pas une seule unité
avec le verbe, pourquoi amalgamer la deuxième préposition à la LP, ou à ce
que nous appelons à présent « préposition simple » ?

163
Silvia ADLER

4. De la pertinence des tests auxquels sont soumises ces


expressions en vue de vérifier leur degré de figement
Pour accéder à une étude approfondie de cette question, et pour pouvoir
arriver à délimiter la classe trop fluide des LP, il ne suffit pas de sélectionner
des tests qui rendraient compte du caractère analysable ou non de la totalité
de la classe des locutions : il faudrait encore examiner de près pourquoi
telle locution refuse tel test particulier ; il se peut fort bien que ce test s’avère
inadéquat, non pertinent, pour une certaine architecture configurationnelle.
Précisons : l’incompatibilité de à cause de ou de en dépit de avec le
possessif ne doit pas être étonnante ; cette opération étant liée à la présence
d’un déterminant. Ce test n’est donc pas pertinent dans ces cas. Mais
comment présenter les choses ? Faut-il énoncer que l’atomisme, c’est-à-
dire la soudure, résulte ici de l’absence d’article ou plutôt de la réaction
négative aux tests ? En tout cas, la pratique courante qui consiste à considérer
ces tableaux avec leurs propriétés binaires représentées par les signes (+)
ou (–) et indiquant que l’expression réagit positivement ou négativement à
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tel test syntaxique ou morphologique, et à arriver ensuite à l’inévitable

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conclusion que la classe en question se caractérise par sa nature imprédictible
et hétéroclite, n’est pas très féconde. Expliquons-nous : le nom cause,
existant avec le même sens en syntaxe libre, aurait refusé le possessif en
dehors de la locution : la cause de son départ – *le départ, sa cause. Par
contre, toujours en dehors de la locution, cause aurait admis le démonstratif
et l’interrogatif (cette cause/ quelle cause ?), à l’encontre de ce qui se passe
dans la suite dépourvue d’article à cause de. Ici aussi, la réaction négative
aux tests sera une conséquence logique et naturelle de cette composition ou
de ce figement arbitraire. Ce qu’il y a d’arbitraire est très souvent le figement
même, la manière dont les éléments se sont soudés.
D’autre part, à propos de, dont le schéma est équivalent à celui de à
cause de, admet le possessif (à son propos), le démonstratif (à ce propos) et
l’interrogatif (à quel propos ?), malgré l’absence d’article et malgré le fait
qu’un doublet avec article n’existe pas (*au propos de) 7. Dans le cas de à
propos de, l’acceptabilité de ces transformations est inattendue, et le statut
de locution lui sera donc conféré sans hésitation. Le statut de locution est
d’autant plus justifié que cette séquence appelle parallèlement au possessif
le pronom personnel disjoint en cas de substitution d’un régime animé (à
son propos/ à propos de lui), ce qui dévoile nettement le caractère plus ou
moins figé de l’ensemble (cf. à son sujet/ *au sujet de lui).
Quoi qu’il en soit, les réactions de ces séquences aux tests syntaxiques
ou morphologiques amènent à conclure que le comportement des LP est
beaucoup plus motivé qu’on ne le présente d’habitude. En fait, il est possible
d’augmenter considérablement le pourcentage de matière motivée ou de

164
Les locutions prépositives : questions de méthodologie et de définition

régularité syntaxique au détriment de l’arbitraire. Peut-être le fait d’avoir


pris comme postulat le caractère imprédictible des LP, signalé par tous ceux
qui étudient ce domaine, nous a-t-il tout simplement induit en erreur.
L’exemple suivant pourra illustrer ces affirmations : Lorsque
Alexandre avait exposé sa thèse, il a fourni, à l’appui/ *à son appui, des
arguments irréfutables. Partir du refus du possessif pour arriver à la nature
imprédictible de la combinaison à l’appui de ne mène nulle part. Une étude
plus approfondie se doit de rechercher la raison de ce refus : si à l’appui de
bloque la possessivation dans cet exemple, c’est qu’en syntaxe libre, le
possessif correspond seulement à une notion subjective et non objective : le
complément adnominal dans le GN l’appui de Marie est seulement subjectif ;
il en va de même pour son appui vous est accordé : c’est un génitif subjectif,
c’est Marie qui accorde l’appui en question. Pour exprimer une situation
objective dans laquelle Marie reçoit un appui, on dira : l’appui à Marie. En
dehors de la locution, le risque d’ambiguïté n’existe donc pas : le possessif
sera seulement subjectif, et la préposition de se rapporte seulement au sujet
sémantique. En dehors de la locution, un GN tel que *l’appui de cette thèse
sera impossible. On acceptera seulement l’appui à cette thèse : la thèse,
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régime inanimé, ne peut pas assumer le rôle subjectif de fournisseur d’appui.
On voit donc que dans le GN, de et à orientent sur deux rôles thématiques
différents. Dans la locution, par contre, on revient à la préposition par défaut
de, qui ne sera qu’objective.
Ajoutons une autre donnée importante : le GN l’appui (de Paul) à
Marie forme un paradigme avec l’aide (de Paul) à Marie/ le soutien de
(Paul) à Marie où la préposition à est motivée sémantiquement. Elle est
liée au bénéficiaire. Dans l’aide/ l’appui/ le soutien de Marie, le complément
adnominal sera par contre de nature subjective. Mais cette régularité, ou ce
paradigme sémantique, s’évapore aussitôt qu’on passe au domaine des
locutions : à l’aide de cette thèse, je pourrai... ne commute pas avec *au
soutien de cette thèse, je pourrai... On ne peut pas former sur le même
modèle de à l’aide de la locution *au soutien de. Par ailleurs, à l’aide de et
à l’appui de n’ont plus un comportement analogique : à l’aide de cette
thèse exprime le moyen et l’interprétation est subjective. C’est la thèse qui
va permettre de faire quelque chose, à la différence de à l’appui de cette
thèse, qui a une interprétation objective. C’est donc une preuve de plus que
le schéma à + le + N + de n’est pas prédictible mais arbitraire. A l’appui de
finira par être catégorisé LP mais, comme on a tenté de le montrer, ce n’est
pas parce que cette suite réagit négativement aux différents tests, ces refus
étant en fait motivés. C’est plutôt parce que la locution renverse la valeur
de de : de génitif subjectif (en syntaxe libre le GN l’appui de X est subjectif)
on arrive à un rôle thématique objectif.

165
Silvia ADLER

Continuons : le fait qu’il y ait un article défini derrière en est une


situation atypique dans la syntaxe française. Pourtant, la présence de cet
article dans la LP en l’absence de entraîne la possibilité du possessif (en
son absence) en cas de reprise anaphorique. Devrait-on conclure alors que
en l’absence de est une locution par sa syntaxe aberrante, ou plutôt que sa
nature de locution provient de sa réaction positive à certains tests ? Dans le
cas présent, il est évident que l’acceptabilité des tests résulte de sa syntaxe
particulière. Cette conclusion est renforcée par le fait que l’expression
antonyme existe avec et sans article (en présence de, en la présence de), à
l’encontre de en l’absence de, qui ne connaît que la construction avec article.
Quoi qu’il en soit, il y a des cas où il est plus difficile de signaler avec
netteté la cause et la conséquence.
Mais nous citons cet exemple pour montrer que malgré la présence
de l’article, cette locution n’admet pas la modification (*en la regrettable
absence de). Dans ce cas, les grammaires se hâteront d’imputer cette
impossibilité au comportement imprédictible des locutions. Une fois de plus,
on pourrait s’arrêter là et se contenter d’affirmer que cette réaction négative
témoigne réellement d’un comportement imprédictible. On pourrait tout
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autant se demander si cette réaction est en fait attendue. Il ne faut pas aller
très loin pour découvrir que si la modification adjectivale est bloquée, là où
syntaxiquement (schéma de locution comprenant l’article défini) et
sémantiquement (compatibilité sémantique entre nom et adjectif) elle devrait
être possible, cela ne témoigne pas nécessairement du caractère inanalysable
de l’expression : le blocage de la modification peut se produire également
en syntaxe libre. Ainsi, *?à la résidence admirable de Paul, syntagme
prépositionnel libre, est moins naturel que à la résidence secondaire/
principale de Paul. Ceci est imputable à la nature non restrictive du premier
adjectif qui est, en quelque sorte, moins compatible avec la préposition
locative à (dans ne présente pas cette restriction).
Pour ce qui est du test de la pluralisation du noyau de la locution, là
aussi, il faut remettre en cause sa pertinence : à la disposition de admet le
possessif (à sa disposition) et la modification (à votre entière disposition) ;
la pluralisation du noyau est, par contre, exclue (*aux dispositions de). Mais
cette réaction négative est tout à fait motivée : d’abord, il s’agit d’une
nominalisation (abstraite), qui par nature conduit à des difficultés pour la
pluralisation. Deuxièmement, dispositions au pluriel a un autre sens
(« préparations », « arrangements »). Si nous considérons cette suite comme
LP, c’est parce que (la) disposition (de X) n’indique pas le même concept
que (à la) disposition (de X), même si le noyau nominal conserve son
sémantisme. C’est encore parce qu’à l’exception de entière, qui ressemble
plutôt à une modification « adverbiale » (à votre entière disposition peut se
paraphraser par « entièrement à votre disposition »), d’autres modifications

166
Les locutions prépositives : questions de méthodologie et de définition

semblent moins acceptées : ?à votre disposition exclusive, ?à votre seule


disposition. Il est fort possible que entière soit en cours de lexicalisation
dans cette expression. Il reste que les réactions négatives aux tests de
pluralisation, du démonstratif ou de l’interrogatif ne peuvent rien nous
apprendre sur l’état de figement de cette expression : ces réactions sont
indépendamment motivées.

5. Conclusion
On doit comprendre qu’une LP contient du figé et du non figé. Mais il faut
déterminer avec précision ce qui l’est et ce qui ne l’est pas, et calculer la
proportion du non figé relativement à la matière figée. En étudiant la
pertinence des tests, morphologiques ou syntaxiques, nous pouvons
minimiser la part du figé dans cette composition appelée LP, et augmenter
la part de régularité syntaxique, ce qui s’expliquerait par des principes
généraux et indépendants. Ces applications nous permettent de conclure
également que le figement ne découle pas toujours de réactions négatives
ou positives aux tests, mais de la constitution interne de la locution. C’est le
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figement même qui mérite d’être étiqueté « arbitraire », plutôt que la réaction
aux tests.
Nous croyons avoir posé un petit échantillon des questions suscitées
par l’étude du domaine des LP. D’autres n’ont pas été traitées dans la présente
contribution, comme par exemple celle de la primauté de certains tests en
présence de cas indécis, ou celle de la détermination systématique duquel
de ces tests l’emporte sur l’autre. Il faut donc éviter des conclusions
circonstancielles et hâtives qui mèneraient à la formation d’un bric-à-brac,
et qui se dissoudraient une fois toutes les données prises en compte.

NOTES

1. Voici un échantillon desdites définitions : Danlos (1981: 54) cite Rey et


Chantreau : « un lexique ne se définit pas seulement par des mots simples et
complexes, mais aussi par des suites de mots convenues, fixées, dont le sens n’est
guère prévisible (...). Ces séquences, on les appelle en général des locutions ou des
expressions ». Gaston Gross (1981 : 29-30) cite, lui, Brunot (1949 : 138) et
Marouzeau (1961 : 54) qui perçoivent le « mot composé » comme une unité
sémantique essentiellement. Brunot suggère que « le mot composé représente...,
au point de vue psychologique, un concept nouveau, sans aucun rapport avec le
sens primitif de ses composants », alors que pour Marouzeau « le véritable composé
se reconnaît à ce qu’il se constitue au prix d’une modification (de sens, de forme,
de construction, d’accentuation), de l’un ou l’autre des éléments composants ».
Rohrer (1967 : 357) observe, lui aussi, que les locutions sont définies sur la base de

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Silvia ADLER

leur « intimité sémantique » et cite Brunot (1936: 221), pour qui « c’est le caractère
interne de la locution qui importe, non sa forme. Il faut que les idées exprimées par
les mots qui les constituent soient devenues inséparables et forment un tout
unique... ».
Gaston Gross (1981 : 29-30) signale que Grevisse (1969 : 95) parle de substantifs
et d’adjectifs composés» mais qu’il change de terminologie pour les autres
catégories: il parle alors de locution. On a ainsi des locutions adverbiales, des
locutions prépositives, etc.
2. Le parallélisme fonctionnel avec la catégorie des prépositions simples
n’implique pas qu’on ait affaire à des unités lexicologiques de nature synthétique.
Autrement dit, « figé » ne veut pas dire « soudé » ou « atomique » : à l’égard de
est ressenti comme un groupe figé car le noyau de cette locution, égard, ne conserve
pas le même sens en syntaxe libre, il ne peut pas être pluralisé ni modifié : *aux
égards de, *à l’égard exclusif de, *au seul égard de. Ceci dit, cette séquence admet
le possessif ou le démonstratif en cas d’anaphorisation: à leur égard, à cet égard.
Dans le cas de à la place de, l’article peut varier avec le possessif anaphorique et
donner à sa place. On voit donc que la locution est une combinaison d’au moins
deux mots syntaxiques, et cela à l’encontre du mot composé, unité insécable, non
séparable, syntaxiquement pétrifiée.
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3. Résumons: Gaatone (1981 : 55) et Thun (1975 : 54) signalent, et pour cause,

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que le critère de la soudure syntaxique, qui va souvent de pair avec la soudure
sémantique, ne résiste pas à l’analyse dans le cas des LP. Gaatone (1976 : 19-20)
souligne que ce qui importe, c’est de savoir quelles sont les propriétés syntaxiques
de ces suites et si ces propriétés les apparentent à des mots simples de la même
catégorie. En d’autres termes, dit toujours Gaatone, il faut se demander « si ces
séquences se comportent comme des entités non analysables en leurs éléments
constitutifs » (c’est-à-dire comme un tout non-découpable, une seule unité sur le
plan syntaxique) « quand bien même ces éléments existeraient aussi en dehors
d’elles ». Cela ne signifie pas nécessairement que les locutions n’ont pas de
propriétés syntaxiques particulières en tant que telles. Mais l’affirmation de
l’équivalence d’une locution avec un mot unique ne doit pas être interprétée comme
impliquant une impossibilité d’analyser cette locution en ses constituants. Si ces
locutions figées refusent un bon nombre de transformations morphologiques (la
pluralisation du noyau) ou syntaxiques (possessivation, pronom démonstratif,
modification adjectivale) que l’on essaie de leur faire subir, cela n’implique pas
une allergie totale et générale à toute transformation. Anscombre (1982 : 35, note 1)
résume cette idée en disant qu’« on ne peut pas définir les locutions (...) figées
comme étant celles qui sont réfractaires à toute transformation syntaxique ». Ce
faisant, on reviendrait, d’une part, à la notion de mot composé et, d’autre part,
comme le signale encore Anscombre (1982 : 35, note 1), « on s’interdirait toute
possibilité de gradation dans le figement ». Par ailleurs, une optique assignant une
autonomie parfaite ou un statut indépendant à chaque composant de la locution
pourrait être, elle aussi, problématique parce que cela pourrait amener à une seconde
confusion, cette fois entre locution et syntagme libre.
4. Kupferman (1996: 107) développe également l’idée que de est aussi la
préposition des nominaux iconiques: un portrait/ une photo/ un bilan/ une version

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Les locutions prépositives : questions de méthodologie et de définition

de GN et des noms en général, où de représente une cheville syntaxique. Ainsi, le


train de Paris a-t-il deux interprétations où de peut apparaître avec sa valeur
sémantique (« qui vient de Paris ») ou non (« qui va à Paris »).
5. Remarquons en passant que la séparation de la deuxième préposition de la
locution pourrait résoudre la question du statut imprécis des séquences adverbe en
-ment + préposition (à/ de) tels que indépendamment de, relativement à, etc. Si la
préposition reçoit une catégorisation autonome, on ne peut plus parler de locution
pour ces séquences. Évidemment, on fait face alors à un autre type de problème:
comment classer ces adverbes ? Si on disait que ces adverbes sont transitifs, ne
serait-ce pas en contradiction avec la définition de l’adverbe ? Quelle serait alors la
différence entre préposition et adverbe ? Nous ne résoudrons pas ces problématiques
dans la présente contribution, mais signalons tout de même un fait important:
antérieurement à/ relativement à/ indépendamment de correspondent aux adjectifs
antérieur à, relatif à et indépendant de respectivement. Autrement dit, ces adverbes
sont associés à des adjectifs transitifs régissant la même préposition, ce qui veut
dire que l’adverbe est un dérivé morphologique de l’adjectif transitif, et la préposition
régie par l’adverbe n’est pas arbitraire, mais motivée. C’est l’adjectif de base qui
sélectionne la préposition figurant dans la séquence adverbe en -ment + préposition.
La seule raison de continuer à parler de LP à propos de ces adverbes serait d’ordre
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fonctionnel : l’adverbe en -ment et la préposition fonctionnent ensemble à la manière

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d’une préposition.
6. On pourrait citer, en rapport avec les LP, la classe des locutions conjonctives :
notons encore que parmi les locutions conjonctives, il y a celles qui sont soudées à
tel point qu’il faudrait y voir un seul mot syntaxique: dans le cas de avant que, il y
a séparabilité (avant, me semble-t-il, que...). C’est une composition faite d’une
préposition, portant la charge sémantique, et de la conjonction que, un simple
nominalisateur ou, en d’autres termes, un instrument fonctionnel ; mais il en va
tout autrement de bien que, écrit en deux mots graphiques, mais qui doit être
considéré comme un seul mot syntaxique, vu la non-séparabilité de ses éléments
constitutifs (*bien, me semble-t-il, que). Cette catégorie mérite donc d’être remise
en cause.
7. Nous ajoutons cette réserve parce que toute locution est susceptible
d’admettre ces transformations du seul fait de l’existence d’un doublet avec article :
ainsi l’anaphorisation à sa gauche, correspondant à à gauche de, s’explique-t-elle
par l’existence de à la gauche de.

RÉFÉRENCES

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