Cahiers: #29 Revue Du Cinéma Et Du Télécinéma - #29
Cahiers: #29 Revue Du Cinéma Et Du Télécinéma - #29
SOMMAIRE
H o r a c e Me lon Nov el . . * • » Pour saluer Douglas . .......................................................... 2
J a c q u e s Rive+ie Rencontre avec O tto Prem inger , ............................... 7
René M i c h a ............................... La vérité ciném ato grap hiq ue ....................................... .. 16
C e s a r e Z a v a f t i n î ..................... Rencontre avec Van G o g h .............................................. .. 31
Loite H. E i s n e r ....................... Les affamés du^film d e qu alité ....................................... . 36
M ichel D o r s d a y ............... ? • Le voyage a l l e m a n d ............................. ..................... .. , . , 38
Herman W e i n b e r g . , , , ?. Lettre d e New York 40
★
LES FILMS :
J a c q u e s D o nî ol - V al cr o ie . . Le marin de la m alchance (Thérèse Raquln) 41
Maurice S c h e r e r ..................... Les m aîtres de l'aventure (The Big S k y ) ................... , 43
J e a n - J o s é R i c h e r ..................... L'affaire César (Julius Cœsar) . 45
J e a n D o m a r c h i .......................... Une fidélité mal récom pensée (Le Bon Dieu sans
confession) ............................. \ f ............. ................ , , , , 50
J e a n - J o s é Riche r ....................... L 'épopée gelée (Sftane) .............................................. .. 52
J a c q u e s Do ni ol-Valcroze . , , Caroline Borgia (Lucrèce Borgia) ............... .. 54
C .C ., J.D.V., M.T., F. d e M,
R.L., F.T., A.B., J . R ............... Notes sur d 'a u tre s films (The Hifch-Hiker, Geneviève,
Lettre ouverte, Cette sacrée famille, Mer vie à moi,
Le Pari Fatal, L'autocar en folie, Scandale à Las
Vegas, The Turping Point, Quand fu liras cette lettre,
La Dame aux camélias, The Naked Sptd, Let's </o if
agdin, Les danseuses du désir, Quo Yadis 57
*■
A n d r é Rossî Livres de C i n é m a ............................................................... . 62
Les photographies qui illustrent ce numéro sont dues à l'obligeance de : Horace Melon Novel, 22th Century
Fox, Paramount, M.G.M., Lux Film, Universal, Artistes Associés, R.K.O., Film Library of Muséum ^of Modern Art,
Paris-Film Production, Avon Production, Gibé, Film Ariane, Filmsonor.
Nous rappelons à nos lecteurs la parution pour Noël d'un numéro spécial des CAHIERS DU CINEMA sur
LA FEMME ET LE CINEMA. Ce numéro sera servi normalement aux abonnés e t vendu au prix habituel (voir p. 61).
I
Horace Melon Novel
POUR
SALUER
DOUGLAS
D ouglas F a i r b a n k s d a n s L e V o le u r de Bagdad
cle: R aoul W ;)îsh (1021).
2
Je vous revois, beau comme un jeune dieu, allongé sur la fontaine de
Bagdad, faisant semblant de dormir pour dérober plus aisément la bague du
gros benêt de m archand qui venait faire boire sa m onture; je revois votre
visage extasié, hum ant l’arôme d’un plat de riz très liant perché... jamais trop
haut pour vous; et votre joie sauvage de voler ia <ïorde magique, vos sauts
extraordinaires à pieds joints de jarre en jarre, dans la grande salle derrière
le palais^
Ahmed, le Voleur « aux muscles longs comme les eaux du fleuve sacré »,
était un vrai plaisir pour les yeux. En vous voyant ainsi, statue vivante,
sillonner l’écran en des orbes rapides mais toujours gracieuses, je ne pouvais
qu’approuver ces mots d’un critique dont je ne sais plus le nom : « Il y avait
en son corps une telle perfection de formes, qu’à chaque mouvement il créait
de la beauté ». ^ ,
Si, dans là seconde partie du film, Douglas disparaissait un peu dans la
somptuosité des décors, chacune de ses apparitions dans le cadre de l’écran,
était un rayon de lumière pour le spectateur.
Douglas Fairbanks fut un des rares artistes des « movies », qui ait su
imposer d’emblée sa personnalité à tous les publics. Il avait une manière à
lui, vous en souvient-il ? de se faire désirer, de créer dès le début de chacun
de ses films, une ambiance mystérieuse et quasi féerique. '
3
A nna May W o n g et D ouglas F a i r b a n k s d ans Le VoZeur de Bagdad.
4
Les « a rtiste s associés % en 1930, De gauclie à di'oite D ouglas F aiifaanksj
D.W. Grifïitli, M ary P ie ltfo rd et C harlic C h a plin.
\
b
Jacques Rivette
R e n c o n tre
avec
OTTO
PREM INGER
7;
L in d a D a rn e ll d a n s Forcver A m b e r (1917). On r e m a rq u e ra c o m b ien la
con ception d u d é c o r s ’a p p a r e n te à celle des grands films m u e ts g e rm a n iq u e s.
è
re to u r a New York, les succès de Broadway, ‘Rappelé en Californie
com m e auteur, il propose a lo rs 'e n vain le sujet de Laura. à . tous les
prod ucteurs de la Fox, que cette histoire effarouche, se décide à p ro
d u ire le film lui-même, et s’en trouve si bien q u ’il continuera à- procéder
de la sorte pour la p lupart de ceux qui suivront : ce qui lui perm et
de tra ite r à sa guise les thèmes de son choix.
De L'aura, il parle peu, niais avec une grande tendresse : « My
first », m urm ure-t-il, e t p arco u ra n t un récent num éro des C a h i e r s que
je lui ai remis, s’arrête uil in stant sur cette photographie où Gene
Tierriey et D ana Andrews se dévisagent
Je le questionne sur ceux de ses films que nous lï’avons pu voir
à P aris : In the Meantime, Darling se déroulait -aux- alentours d’un
centre d ’entraînem ent de soldats p en d an t la dernière guerre, dans le
cam pem ent de leurs épouses ; « une comédie, mais avec autre chose...' »
et il désigne le cœur, d ’uii geste sobre. — Q uant à Centennial Siunm er,
c’était un film musical, le dernier de Jérôm e Ivern (et le seul de
Prem inger), en Technicolor comme il se doit : une action légère entre
croise plusieurs personnages dans le cadre de l’Exposition et'd e s fêtes
célébrant le centenaire de Philadelphie.
Je réclam e d ’autres détails, m ais il s’excuse : il a tout oublié de
ces films déjà anciens. Quand je lui dem anderai tout à l’heure s’il n ’est
p as une de ses œuvres qu’il préfère aux autres, il éludera encore la
question : non, il n ’a pas d’opinion sur ses films ; au vrai, il les écarte
d e son esprit. Ce qui l’intéresse, c’est le travail même, le tournage, les
9
difficultés. — « J ’aime faire un film ; m ais une fois celui-ci fini, l’inté
rê t s’en va. Je pense au prochain. J e vois très ra re m e n t mes films termi-.
nés, ou seulem ent p our les p résen ter à quelques amis. »
E t Forever A m b er ? — Il hésite u n peu, puis évoque l’am biance
de crise qu’entretenait alors cette production dans le studio ; com m ent
un e prem ière version dirigée p a r Jo h n Stahl avec Peggy Cumm ings
avait été interrom pue, comment les grands p atro n s ne savaient plus
trop q u ’entreprendre, comment on l’avait pressé (non certes p a r
contrainte, m ais p a r une persuasion opiniâtre) de s’intéresser à l ’af
faire... — P o u r sauver la situation ? — « Ou la ru in e r », ajoute-t-il eh
souriant. Il plaisante doucem ent l’absurdité de l’entreprise, puisqu’il
s’agissait de tirer parti d’un succès de scandale en om ettant tout ce
qui pouvait scandaliser ; m ais ne ren ie pas cependant ce livre d’images,
dont il a pris soin de modifier la distribution, de changer les décors,
die refondre le scénario ; sim plem ent, il précise : director.
P assant d ’un scandale à un antre, il revient à The M oon is Blue ;
s’am use au récit de cette petite g u erre contre les censures locales : le
film réussit finalem ent à être p ro je té dans tous les Etats, sauf trois ;
et il y a aujourd’hui même procès à M aryland p o u r statuer su r son
sort en ce lieu ; le sujet n’est d’ailleurs nullem ent en cause, m ais seule
m ent quelques lignes du dialogue, m oins encore, quelques mots : pre-
gnant, professional virgin, ju sq u ’alors inentendus.
Mais je le contrains : Une fois encore à revenir en arrière et lui
confié mon regret de n’avoir ja m ais pu voir sa version de l'Eventail de
L a d y W inderm ere. — « Vous n ’avez rien à regretter, dif-il aussitôt ;
c’était une tentative, m alheureusem ent m an quée ». — Mais dois-je y
voir encore le scrupule de ne rien vouloir r e tir e r à Lubitsch, et m êm e
un sujet que celui-ci illustra jad is rem arq u ab lem en t ? — P rem in ger
rie tente nullem ent d’ailleurs d’éca rter son film : « C’est un de m es
enfants, ajoute-t-il, et ceux qui sont m alades ne sont pas ceux que l ’on
aime le moins ».
vNous en venons enfin k T h e Thirteenth L etter, rem ak e du Corbeau (1) :
« J’adm irais beaucoup le film de Clouzot, et ju stem ent pou r cette ra i
son, j ’en ai profondém ent modifié le scénario, ne conservant que le
thèm e général et le caractère dès prin cip au x personnages, pour fa ire
une œ uvré totalement indépend ante de l ’original ». Le film fu t tourné
en m ajeure partie en,extérieurs réels au C anada (Québec et M ontréal) ;
P rem inger y fit d’ailleurs la connaissance du p ro p riétaire de cet hôtel
de F Avenue Montaigne où il m e reçoit ; il se lève aussitôt, ouvre l a
fenêtré, veut me faire adm irer P a ris de son septièm e étage ; s’exclame,
m oins sur la T our que sur . la perspective inégale des toits, com m e
l’im age de l’E urope ; évoque le célèbre film de René Clair. Il y revien
d ra tout à l ’heure encore, quan d je lu i d em anderai un peu sottem ent
d ’énum érer les films qu’il p réfè re : citant au h asard, de la m ém oire
Sous les toits dé Paris entre A il A b o u t E ve et Gone w ith the w înd ;
10
puis ajou tan t aussitôt Rebe'cca : il cherche un m ot précis, « un chef-
d’œ uvre », affirme-t-il enfin. J e dissimule m al mon contentem ent.
Le théâtre surgit de nouveau dans la conversation : il vient de
term iner à New York la mise en scène d ’un o p éra de Von Einem
d ’après Le Procès ; j ’en profite p o u r enchaîner : — Quels rap p o rts entre
vos conceptions de la mise en scène au théâtre et au ciném a ? — Il
sourit : « C’est une très vieille question », m ais s’exécute de bonne
grâce : non, il ne veut reconnaître aucune différence fondam entale,
m ais seulem ent d’ambiance, de milieu ; le vrai problèm e dans les deux
cas reste le m êm e ; il l ’exprim e en un mot : honesty. — Puis s’am use à
dévier légèrem ent : « La principale différence, c’est qu’au théâtre, dès
que le m etteur en scène a tourné le dos, les acteurs dém olissent eux-
m êm es peu à peu tout son travail. Je réussis bien à y obtenir la m êm e
précision q u ’au studio, mais p our un soir... » — Or il n ’ignore point
l’im portance de cette invention du détail, du geste qui peut sem bler
insignifiant, m ais résum e .parfois l’idée même du ciném a — qui perm et
seul d’en pousser à l’extrêm e la recherche. Je tente de provoquer
d ’autres confidences : n ’a-t-il point introduit à Hollywood avec Laura
cette technique des longues prises à la grue, qui a eu depuis la fortune
Il
Je a n S im m o n s et R ob e rt M itchum clans Anr/el Face (1352).
que l’on sait et que le Cinémascope semble m ain tenan t consacrer ? '—
Il acquiesce, m ais n ’insiste pas. =; i
Et brusquem ent il s’anim e ; il parle m aintenant sans réticence, ni
la m oindre hésitation, de River of no return, film en Ciném ascope qu’il
a récem m ent tourné, pour les neuf-dixièmes, en extérieurs réels dans
les solitudes du nord-ouest du Canada. Et certes le Ciném ascope in tro
duit « un changem ent subtil » dans la mise en scène : il y apprécie là
possibilité de faire jo u er en sim ultanéité un plus g ran d nom bre d’aCr
tëurs, de conjuguer plus efficacement aux m ouvem ents de la cam éra
ceux des personnages par rapport à celle-ci. Mais il semble surtout y
reconnaître la plus gran de chance offerte ju sq u ’alors aux auteurs p a r
le ciném a am éricain, la prom esse d’une liberté de création aussi large,
et peut-être davantage, qu’en Europe. Je ne cache pas m on étonnem ent.
Mais il se fait encore plus affirm atif : étant souvent producteur de
ses films, il connaissait déjà la p lup art du temps cette liberté q u ’il
évoque avec une foi contagieuse ; mais le développem ent des divers
procédés de 3 D ou de W id e Screens, la dim inution du n om bre total
des films tournés vont obliger à concevoir la réalisation de chaque film
comme autant de productions indépendantes, dont le studio ne serait
plus que le distributeur. Il prend en exemple son p ro p re cas : alors
q u’il term inait le tournage de The Moon is Blue, la T w entieth Centurÿ
Fox: lui soum et le scénario de River of no return qui le séduit aussitôt ;
il l’adapte com me il l’entend, choisit sa distribution et p a rt tourner
avec son équipe en toute tranquillité dans son coin de Canada. Le film
term iné et m onté sous son entière responsabilité, est alors seulem ent
12
p ro jeté à D arryl Zanuck, qui se contente de suggérer quelques addi
tions de détail. Au reste, nulle consigne abstraite et impersonnelle,
nulle obligation absolue : un p ro d u cteu r tel que Zanuck est « un hom m e
avec qui l’on peut discuter », et qui peut fo rt bien accepter de donner
raison à son interlocuteur. Il n ’est que d ’avoir raison.
L’avenir du ciném a ? — P rem in g er ne veut pas jouer au prophète,
il n ’a personnellem ent que peu de goût p o u r les 3 D ; quant au Cine-
ram a, peut-être subsistera-t-il p arallèlem en t au Cinémascope : rien ne
peut encore l’afArmer, ni le contredire. Mais le noir et blanc n ’est pas
m ort : les films qui connaissent actuellem ent le plus grand succès aux
U.S.A". sont justem en t/ en dehors de The Robe, deux films en noir :
T he Môon is Blue et F rom Here to Eternity, la dernière production de
F red Zinnem ann-Stanley K ram er : certains sujets, tel que justem ent
celui de The Moon is Bluè, ne réclam en t nul autre apparat. Peut-être
le prochain film d ’Otto P rem inger [Link] Cinémascope, peut-être
u n simple noir-et-blanc ; il n ’en sait rien ; il lit ; il me m ontre le livre
com mencé : Gàlâtea, un récent ro m a n de Jam es G a in ; « peut-être
celui-ci... » . .
., . - - J ac q u e s R i v e t t e
13
FILMOGRAPHIE
15
René Micha
LA VÉRITÉ
GINÉMATOGAPHIQUE
S’il est tapis volant ou lanterne magique, s’il plonge les spectateurs
dans un sommeil singulier (1) et dirige leurs rêves, le ciném a passe,
clans le m êm e temps, pour reproduire le réel et refléter la vie. Le
cinéma, dit-on encore, dévoile le cœ ur hum ain.
Sans doute n ’en a-t-il pas toujours été ainsi. Si l’on excepte les
prem ières expériences voilées à la sortie des usines L um ière et au
goûter de Bébé, le ciném a est bientôt devenu un spectacle fan tastiq u e
ou burlesque et, après l’interm ède dérisoire du « film d ’a rt », le feuil
leton sans cesse renouvelé des exploits de F antôm as et de N ick C arter;
qu’on y ajoute lès images d ’E pinal tirées de la Bible. Ciném a est alors
synonyme d’irréalité. Voit-on « dans la vie réelle » un e auto fran ch ir
un gàrde-fou et dem eurer suspendue dans le vide, ou un d an seu r tirer
après soi la robe d ’une fem m e encore souriante, on s’exclam e : m ais
c’est du ciném a !, réflexion que fait aussi la concierge q u an d les petites
L ancret épousent toutes trois des hom m es riches.
Mais les choses changent avec la prem ière g u erre m ondiale.
T andis que }es films d’aventures et les films com iques poursuivent
leu r carrière, offrant à des publics désormais spécialisés des mythes,
des héros, des rçssorts qui évoluent peu, les ciné-rom ans cèdent petit
à petit la place aux films-psychologiques. Au D anem ark, en Italie,
en Suède, l’on s’efforce, non pas encore à la vérité des sentim ents, m ais
à la vraisem blance de l’intrigue et des personnages. Toutefois c’est
l’A m éricain Griffith qui fo u rn it les prem iers exem ples de ciném a
concret; P o u r im iter le réel, il déploie le soin et la ru se auxquels
Méliès avait recours po ur le déconcerter. Les truquages de La Conquête
du Pôle séduisaient com me un tour de prestidigitation; dans Waij dow n
16
L i n e s o f W h i t e o n a S u l l e n S e a d e DAV. G riffltli (1909).
17
guerre, une collection intitulée déjà « la Vie telle q u ’elle est ». Mais
les spectateurs n ’y croyaient guère, le ciném a le u r paraissait un jo u e t
scientifique inséparable du m a n ip u la teu r forain; ou, s’ils y croyaient,
leu r foi, toute littérale, allait à la photographie animée, c’est-à-dire à
une vérité très différente de celle de l’art. Lorsque paraissent les oeuvres
de Griffith, de Sjôstrôm, de Stiller, de D reyer, de Stroheim, auteu rs
et spectateurs s’accordent p o u r penser, ou sentir, qu’il existe m a in te n an t
un nouveau moyen (certains disent déjà : un pouvoir) de re-création
du réel.
La distinction des genres, qui dès cette époque se m arque vivem ent,
appartient sans doute au m êm e phénom ène. S’il y a un ciném a p o u r
rire et un autre pour pleurer, u n ciném a héroïque, un ciném a sen ti
mental, un ciném a édifiant, des satires, des faits divers, des dessins
animés, des documents, c’est q u’il y a plus d’une façon de décrire le
monde et de l’interpréter. Le ciném a, voici q u’on le plie com me u n
langage — on v erra plus ta rd si ce langage est o rig in al
De même, on peut croire que la diversité des styles, dont quelques-
uns aussi contraires que l’expressionniste aux lois naïvem ent supposées
du cinéma, témoigne de la confiance accordée au nouvel instru m ent.
Que Das Cabinet àer D r Caligari, de Robert W iene, s’inspire o u v er
tem ent d’un au tre art, c’est aussi un signe de liberté.
Il est une dernière constatation qu’appelle l’histoire du ciném a,
si m êm e on l’arrête, com me je viens de faire, à un m om ent donné.
Je songe à ses modèles et les trouve divisés, peut-être également, e n tre
le rom an et le théâtre. D ’une p art, on tire des films de pièces et de
récits célèbres, d’au tre part, on construit des scénarios su r le m o d èle
dram atique ou rom anesque. Il m e semble que le th éâtre est souvent
mis à contribution comme tel : on photographie à la suite les divers
actes d’un dram e; en revanche, ce sont les lois du rom an qui gouvernent
des films comme Greed, d*Eric von Stroheim, La F em m e de Nulle P a r t,
de Louis Delluc, Le Trésor d’Arne, de M auritz Stiller, The Kid, d e
Gharlie Chaplin, Les Trois Lum ières, de F ritz Lang.
Laissant de côté p o u r l’in stan t la question de savoir à quelles
conditions le ciném a peut être u n art, et un a rt autonome, j’observe
q u ’à de rares exceptions près, il tend à raconter. A cet égard, il se
range plutôt dan§ le cam p du ro m a n que dans celui de la m u siq u e
ou de la danse : c’est qu’en dehors de son sens propre, il offre to ujours
un sens hum ain im m édiat. J ’ajoute que les tentatives de quelques
peintres (1), de quelques chercheurs (2), pou r arrac h er le ciném a à l’a n ec
dote et produire un art p u r n ’ont réussi encore qu’à le m ettre d a n s
la dépendance de la poésie, du rêve, d’objets surréalistes à fonction
nem ent automatique, de la peinture, de la musique. A ce jour, le cin ém a
dem eure (comme l’opéra) un langage ambigu, à la fois ouvert et ferm é.
Cependant, à nous en tenir au p rem ier demi-siècle, nous le voyons,
avec des moyens tantôt sem blables tantôts différents, se vouer, com m e
le rom an et comme le dram e, à la peinture de l’homme.
18
Com m ent le ciném a s’acquitte-t-il de cette tâche, quelle est sa
valeur psychologique ?
Dans un film bien fait, les événements g ard an t leur pureté origi
nelle et ju sq u ’à un certain point leur indépendance découvrent cepen
d an t à nos yeux la figure du héros.
Aucun événem ent n ’a en soi de signification particulière : il surgit,
déroutant, im prévu, libre d ’hypothèque. Mais à l’in stant où il entre
dans m on univers, il reçoit un sens parce qu ’il s’intégre ou s’oppose
à l’o rd re de m on existence; celle-ci à son to u r n ’est plus ce qu’elle
était l’instant d ’avant — la voici, su r un point ou su r tous, modifiée. En
vérité, c’est moi qui donne sens aux événements et les lie, m ais mon
im age est faite d’eux : j ’érige à m esure m on existence. On d ira it une
p art de rigueur et une p a rt de jeu, comme dans ces constellations,
chariot ou lion, que trace le ciel. Chaque existence form e une galaxie
précise et m ouvante qui, sans changer de signe ou échapper à notre
reconnaissance, changerait de contours, d ’ardeur, se rapprocherait
ju sq u ’à nous toucher ou p araîtrait plus ambiguë.
Mieux que le théâtre, dressé entre cour et ja rd in , le ciném a et le
rom an créent l’image m atérielle de celte liberté mélangée à l’évé
nem ent : celui-ci peut à tout m om ent faire irru ptio n dans le cham p
de notre vision, lequel ne coïncide pas sans cesse avec l’univers du
héros m ais toujours le concerne; d ’autre part, le héros entraîn e les
lieux et l’éclairage.
M ontrer à l’écran une existence en train de s’accomplir, c’est dévoiler
des significations que l’événem ent vient ru in er ou fortifier mais qui
dessinent, de l’une à l’autre, une signification générale : w ork in
progress où chaque chapitre ajoute un trait nouveau, parfois inattendu,
mais ne rom pt £>as avec le projet fondam ental. Qu’un film supprim e
tout lien entre les significations et il n ’y a plus d’histoire ou l ’histoire
est incohérente; qu’il fasse vivre les significations pou r elles-mêmes et
en déduise les événements, l'histoire cesse d’être vraie.
P o u r le cinéaste, cette seconde tentation est sans doute la plus
forte.
Les obstacles auxquels se heurte le rom ancier qui écrit une fiction
et se p ren d à une thèse, le dram aturge qui im agine une action et incline
à la dém ontrer, le m etteur en scène qui distribue les voix, les gestes, les
objets, les lum ières comme s’il les fixait p our le photographe, ces
obstacles et bien d ’autres qui naissent de l’image et du son, le cinéaste
les rencontre à tour de rôle. Il n ’accomplit son oeuvre q u ’en suivant
un p lan rigoureux qui porte successivement su r le découpâge, la prise
de vues et le montage. Ces trois opérations fo rm an t la mise en scène
vont presque toujours dans le sens de la nécessité. Si on les considère
19
de plus près, distinguant p a r exem ple le scénario du shooting-script
et du découpage, on voit que cette division du travail tend constam m ent
à préciser, éclairer, cristalliser ce qui devient, au sens propre, un argu
ment. Il s’agit, dira-t-on, de moyens techniques qui laissent l’histoire
libre de s’exprim er à son gré ou m êm e se proposent de concourir à
cette liberté. Mais dans un grand nom bre d’ouvrages, une telle lin
dem eure théorique. Un film vise volontiers à l’effet (gags) : lo rsq u ’il
est construit comme un théorèm e (m atériellem ent il l’est toujours m ais
je vise sa signification), il est p ire qu’un rom an ou une pièce à thèse.
Ce qui donne le change dans un ro m a n — les temps morts, l’affabu
lation —, ce qui à la scène corrige le texte — le jeu des com édiens,
la réaction incessante du public — ne subsiste pas à l’écran. U ne
pétulance de théâtre n ’est pas moins insupportable qu’une gaieté ou
une tristesse m écanique de cinéma, mais, esthétiquement, elle est
moins fausse. Les conventions agissent ici en sens contraires. La P...
respectueuse vient d’en fo u rn ir la preuve. L a pièce de S artre a été
bien accueillie p a r la critique et une partie du public new-yorkais, qui
ont accepté, dût leur am our-propre en souffrir, que le problèm e de la
ségrégation raciale soit illustré aux dépens des Etats-Unis. Mais le
film de Pagliero tiré de cette pièce a rencontré à la Biennale de Venise
l’hostilité déclarée des journalistes am éricains : ils s’indignent, ils
ne conçoivent i:>as la projection d’une telle œuvre dans leu r pays, on
croirait q u ’ils ouvrent les yeux. C’est qu’un film a-ccuse les idées avec
d ’autant plus de violence que paradoxalem ent il fait oublier certaines
conventions et p ara ît une fenêtre su r le monde; au contraire, les
conventions du th éâtre affaiblissent l’illusion du réel et laissent in tact
le jeu de l’esprit. Ainsi le ciném a est victime de sa « perfection »
technique : m êm e incarnées « avec naturel », les significations ne
sauraient exister pour leur propre compte ou engendrer l’histoire
sans que s’évanouisse la crédibilité. ’
20
Un film éprouve de la peine à tra d u ire en images « la fuite du
temps », le temps-espace. D ans M. Ver doux-, Charlie Chaplin compose
plusieurs fois, en guise de transition, la séquence du train m archan t à
toute vapeur qu’accompagne une certaine m usique : plus que l’arti
culation du temps, c’est la réiDétition haletante, dém oniaque ' de Don
Juan; dans Limelight, l’auteur, p our introduire un nouvel épisode,
écrit sim plem ent : « Six mois plus ta rd ».
E n revanche, il est toujours loisible au ciném a de présenter les
événements dans l’o rdre q u ’il veut. Dès l’origine, les nécessités du
récit l’ont conduit à m o n trer successivement des actions simultanées.
Il l’a fait naïvem ent (et poétiquem ent) avec Feuillade en séparant deux
scènes p ar ces mots : « P en d an t ce tem ps » ; il en a tiré parti avec
Griffîth en opposant dans le m ontage Lilian Gish traquée p ar une
21
b ru te et le Chinois qui v a la délivrer (B roken Blossom s). Très tôt éga
lement, il a usé des retours en arriè re p arce que l’intelligence du récit
ou r é e l air cissement d’un personnage y po u v ait gagner. Ces parenthèses
dans la n arra tio n allèrent en se m ultipliant. Elles devinrent à peu près
la règle du ciném a p arlan t où elles re ç u re n t une signification nouvelle.
Q uand le héros, rap p o rta n t une aventure, cédait la place à la cam éra,
ses paroles se transfo rm aient en im ages : c’était tout à la fois le passage
au discours direct et au présent historique.
Cette figure de style ou ce m ode d ’affabulation a fait au cours des
dernières années quelques progrès. II arrive, quand nous rem ontons
le cours du temps, que la voix du récitan t nous accompagne : l’événe
m en t se trouve ainsi vu du dedans p a r le héros sans que nous perdions
le bénéfice' de la vision du dehors qui est n atu rellem en t la nôtre (Our
Town, de Sam "Wood).
Cependant le « développem ent tem p orel d’un personnage saisi
dans sa réalité psychologique » (par quoi Jean Pouillon définit le
rom an) (1) est exprim é plus profondém ent, sinon toujours plus ju s
tem ent p a r les films qui, com me The D eafh of a Salesman, de Laslo
Benedek, incorporent le passé au présen t : le com mis-voyageur se
tra în a n t aux pieds de son fils dans un e ch am bre d ’hôtel p araît aussitôt
après à quatre pattes dans les lavabos d’un b a r ; la cam éra n’a pas
quitté son visage, nous n ’avons pas cessé d ’entendre ses pleurs. Frôken
Julie, d ’Alfred Sjôberg, ouvre fam ilièrem en t la porte, dirait-on,
au passé : tandis que le désespoir change A nita Bjôrlt en une bête
furieuse ou lasse, la jeune fille qu’elle était naguère traverse le salon,
droite, orgueilleuse et vive : nous attendons que les deux images
se recouvrent comme dans notre m ém oire, m ais elles dem eurent dis
tinctes. Toutefois, re p ren a n t à S artre sa critique de nom breux romans,
on peut se dem ander si ces constructions habiles, où le présent réaf
firme la présence d’un passé élu, ne tendent pas à « retrouver, p a r
décomposition intellectualiste, dans la succession tem porelle des états
psychiques, des liens de causalité rationnels entre ces états » (2),
ce qui aboutît à détruire la tem poralité, ou du moins à la fixer comme
si elle était « toute faite ». A l’égard des films cités en dernier lieu,
un tel reproche est partiellem ent fondé, m ais c’est fa p a rt du d ra
m aturge : de Thorton W ilder, d’A rth u r Miller, de Strindberg.
★
Si peu que ce soit, j ’en ai dit assez su r les exigences contradictoires
auxquelles doivent répondre les événem ents et les significations que
noue le récit ciném atographique et sur le tem ps mêm e que « déploie
et constitue la conscience >> (3) p o u r q u ’apparaisse, avec évidence, le
rôle du héros. J ’appelle de ce nom le personnage principal, m ais c^est
une façon, peut-être arbitraire, de sim plifier m a tâche : lés rapports
22
entre personnages im p ortent à peine m oins que celui, sans doute
privilégié, entre le protagoniste de l’histoire et le spectateur.
Une chose est certaine : les événements ne peuv ent s’im poser
au héros ni l ’histoire se m ouvoir d’elle-même : il ap p artien t au héros
de faire l’histoire. Il fa u t donc que ses paroles, ses gestes, ses conduites,
reflètent constam m ent la figure qu’il im prim e aux événements, le
sens q u ’il le u r confère, et ainsi à soi-même : il fa u t que la form e
m anifeste un e structure générale d ’existence, c’est-à-dire une p er
sonne. On voit que le ciném a est à la fois le plus p ro p re à s’acquitter
d’une telle mission et le plus vulnérable des langages : u n m ontage
artificiel, un e erreu r d’interprétation, une contradiction entre le visage
et le geste, le visage et la parole (comme il arrive dans- les films
doublés) et l’illusion du réel s’envole. Dans un rom an, la m êm e m ain
trace le p o rtra it physique et la psyché du héros, dresse le décor ou
le passe sous silence, suscite l’événement et la réaction à l’événe
m ent : il n ’existe rien d ’autre que Ce q u ’elle indique. Le cinéma,
en dépit de sa rigueur, ne peu t faire que notre attention ou du moins
notre reg ard ne se porte su r une partie du décor, sur un personnage
secondaire, peut-être su r la m ain du personnage p r in c ^ a l, auxquels
ils ne devaient pas s’arrêter. Jusqu ’à un certain point, il nous est perm is
de. lire les signes autrem ent qu’on nous les donne à voir. Nous pou
vons laisser un in stan t la bouche de Tim Holt, où s’entrechoquent
une n o u rritu re et un discours vigoureux, p our contem pler la fem m e
qui le sert ou la cuisine (The Magnificent Am bersons), comme nous
faisons devant une toile de V erm eer ou du T intoret • certains films
nous y invitent, m ais en nous laissant libres, à la m anière du Echt
Paar ien Voeten uit, de F ran s Hais, où des plantes différentes, le
chardon et le lierre, se tordent, peut-être symboliquement, aux pieds
des époux. Cette légère incertitude, jointe à toutes les incertitudes
que j ’ai dites, est précisém ent ce qui donne au ciném a ses chances les
plus hautes en cas de réussite. Un film devient m ode de connaissance,
et œ uvre d ’art, quand ses parties concourent, comme en se jouant, à
révéler une existence à travers des faits concrets et contingents, qui
tantôt la brouillent et tantôt la fixent à nos yeux : q uan d il offre, pour
p arle r com m e Heidegger, l’expérience de l’unité dans la dispersion (1).
Cette existence est généralem ent vue du dehors, m ais elle peut
être vue du dedans.
Dans ce dernier cas, le récit à la prem ière personne s’inscrit su r
la band e sonore tandis que les images se déroulent com me d’habitude.
C’est un m onologue in térie u r qui compense en p artie sa pauvreté
grâce à la représentation ; qui parfois s’interrom p t i^arce que d’autres
personnages ou le n a rra te u r se voient engagés dans un dialogue ; qui
n’évite pas toujours le pléonasm e (Le Journal d’un Curé de Campagne,
de Robert Bresson). Les cinéastes n ’ont guère à ce jo u r exploité le
pouvoir qu’ils au raien t d é p o s e r à la vérité du moi celle, supjiosée
23
objective, des images ; à peine s’ils ont dem andé à cette opposition
un peu d’am biguité {Le Silence de la Mer, de J.-P. Melville).
Si le je sonore est désormais courant, il n ’en va pas de m êm e du
je dans la photographie. Pratiquem ent, on en est ré d u it au procédé
dont usaient déjà les w esterns américains, l’expressionnism e allem and,
les films historiques italiens : à certains mom ents, au x plus vifs, le
spectateur était censé voir p a r les yeux du héros — il voyait un
cheval se cabrer devant lui, un golem ou un som nam bule le m enacer
ou, revenant à soi, une cham bre sortir des limbes et se recom poser à
l’entour. Les K am m erspielfilm e ont étendu ce moyen : en décrivant
sans fin les lieux, l ’atm osphère, la lum ière où s’élaborent les senti
ments. Lupu-Pick résum ait comme suit Syluester dont il est l’au teu r :
« A voir trois personnages confinés dans un cadre étroit se déchirer
m utuellem ent, l’on éprouve avec chacun d’eux la douleur p articulière
qui leur vient du fait qu’ils désirent m anifester de la bonté à l’égard
des autres et que cela est impossible. A voir cette beuverie, cette explo
sion de joie, cette célébration de VUmwelt, l’on sent toutes ces créatures
distantes les unes dés autres s’élancer, se m an q u er et s ’égarer. » (1).
Enfin, rep ren a n t un p ro jet qu’Orson \Yelles n ’avait p u réaliser avec
Heart of Darkness, Robert Montgomery a, dans The L a d y o f the Lake,
installé la cam éra à la place du héros : l’écran form e son univers
proche ou lointain, il l’obscurcit en rejetant la fum ée de sa cigarette,
y plonge les m ains comme s’il tâtonnait.
M erleau-Ponty n ’avait pas attendu cet échec p o u r condam ner
l’introspection au ciném a et juger que la vie intérieu re est d’au tan t
plus fortem ent ren due qu’elle est traitée comme une conduite, donc
de rex térieu r. Je ne suis pas sûr que l’au teur de la Phénoménologie
de la Perception ait raison dans tous les cas. L ’exem ple qu’il cite
de Prem ier de Cordée, où Louis D aquin nous fait sentir le vertige
quand il nous m ontre « l’hom m e collé à son rocher et tâchant de
conjurer p a r des gestes confus on ne sait quels bouleversem ents de
l’espace » (2), cet exem ple ne serait point si fra p p a n t s’il ne nous
donnait également à voir l’abîme que découvre p a r instants l’alpi
niste. Il en allait de m êm e p our les rues sillonnées d ’.autos et de
tram w ays où notre œil plongeait avec le sien, q u an d H arold Lloyd,
dans Monte-là-dessus, s’accrochait désespérém ent au x aiguilles d’un
im m ense cadran. L ’incessant passage du dehors au dedans et du
dedans au dehors qu’im posent Stendhal ou Dostoïevsky exprim e
m ieux l’hom m e, semble-t-il, q u ’une m éthode lim itée à la pensée ou
au geste. À l ’écran, les aventures de Léopold Bloom dans un bouge
de D ublin (ou île de Circé) m ontreraient, titubant, le héros de Joyce,
m ais aussi les fantôm es que suscite son délire, leurs discours tout
emmêlés au sien. Il est d’autres objectivations possibles du m oi : ce sont
les m asques qu’il se donne et qu’on peut faire vivre p o u r eux-mêmes.
Du moins est-il perm is de faire sem blant car* séparé de l’âme,
24
le corps dévoile aussitôt une autre âme. Aux qu atre versions d ’un
m êm e crim e dans Rashomon, de A ldra Kurosawa, correspondent
q u atre mises en scène différentes : la vérité du m ari ou du brigand
n ’in terprète pas autrem ent les faits que celle de la fem m e ou du
témoin, elle les change. Unité de l’homme.
Il reste que le ciném a affirme plus clairem ent que le rom an ou
le th é âtre une psychologie du comportement. La vision du dehors lui est
à peu près naturelle. Le visage du héros (rapproché autan t qu’il est
nécessaire), sa voix, sa démarche, sa silhouette constituent une unité
que rien 11e sau rait com prom ettre si le film est juste. Chaque événe
m ent ébranle les significations que j ’avais form ées à la suite de Fauteur
et m e pousse à en établir de nouvelles : m ais ces significations se
« La com m edin d e ll’a rtc q u i f o rm a it les p etits 111ms de Chariot... » (Chariot et le P a ra p lu ie, 1914).
25
recouvrent perpétuellem ent. C’est une image unique q u ’elles lancen t
et relancent plus avant. L a fem m e tentée de Brief Encoünter, de D avid
Lean, nous livre une form e d’existence à jam ais reconnaissable : au
restaurant, au cinéma, dans une salle d ’attente, chez elle, à chaque
fois son com portem ent est neuf, m ais il ne brise pas avec celui que
nous attendions.
Je Suppose adm is que l’œ uvre d ’art l’em porte sur l’expérience n a tu
relle : q u ’elle nous donne, ou est susceptible de nous donner, une
connaissance plus com plète et plus profonde de son objet. Cette
supériorité, du reste mystérieuse, a été m ainte fois illu strée p a r la
peinture. D ans le cas du rom an, qui nous touche de plus près, elle
signifie que L ’Education sentim entale, p a r exemple, nous en ap p ren d
davantage su r autrui que là vie courante. Le rom an nous fa it témoin
d ’une existence : la dévoilant entièrem ent à nos yeux ou dévoilant dans
cette existence ce qui doit nous perm ettre de la saisir concrètem ent.
Le réel nous fo u rn it une m atière à la fois trop riche et trop p auvre :
nous ne percevons jam ais que des bribes d’existence et ce que nous
percevons est difficilement pénétrable. Le réel dérobe ou trav estit les
significations; l’im aginaire nüus les donne à lire. Le réel est su rto u t
obscur et am bigu à raison deinotre ignorance; l’im aginaire est am bigu
parce que toute existence hum aine est ambiguë. Enfin, dans la m esure
où elle livre non point des événem ents m ais des significations, on peut
croire que l’expérience naturelle em prunte à l’art ses m odes de con
naissance. ID’un m ot : l’a rt vérifie le réel.
26
Quelle est, de ce point de vue, la situation du ciném a ?
Le film, com me le rom an, élit pour représenter une existence les
traits qui la renden t signifiante, perceptible dans sa totalité (si m êm e
il n’én restitue q u ’un fragm ent) et cependant concrète. Mais ne peut-il
form er des significations à p a rtir d’un réel moins élaboré ou m êm e
en apparence d’un réel brut, non significatif ?
Dans le m onde im aginaire que composent le découpage et le m on
tage, il subsiste dirait-on des pans du m onde réel : scènes prises dans
la rue p ar l’oeil-robot de Koulechov ou de Rossellini, ou enregistrées,
comme La Terra Trém a de Visconti, j)ar un hôte insistant qui, mêlé
à une fam ille de pêcheurs, note su r sa cam éra les petits faits vrais dont
il fera un conte. Ce sont là des feintes — plus ou moins poussées. L a
commedia dell’arte qui fo rm ait les petits films de Chariot, de Mack
Sennet et de Max L inder a depuis longtemps disparu; le ciné-ceil
soviétique a fait place à une m ise en scène de plus en plus savante
qu’un film com me A lexandre N ew sky, cPEisenstein, a portée à son
comble; le néo-réalism e italien, que je viens d ’évoquer, se sert de
décors naturels, d ’événements arrivés, de non-professionnels, pour
donner plus d’authenticité m ais aussi d ’abandon à une action et une
régie exacte, prévue jusque dans les pas, tracés à la craie, qu’accom
pliront les comédiens. L a séquence d ’Umberto D , qui nous fait assister
aux prem iers trav au x d ’une servante encore engourdie de sommeil
est un modèle de rigueur : laissant le réel s’éparpiller, s’accrocher à
une bouilloire, un m oulin à café, un bas de porte, baigner dans le
« temps des choses », Vittorio de Sica serre d ’autant plus fo rt les
fils de la mise en scène et insinue dans chaque image la vérité d’une
vie désormais irréfragable. Lorsque l ’auteur retire cette m ain de fer et
laisse flotter le velours (ainsi parfois Visconti), le film se défait — ou
il devient, telle la poésie involontaire d ’Eluard, le m iracle de quelques
images.
Un film ou un rom an raconte une histoire : ensemble d’événements
auxquels il impose, ou plutôt le héros, une signification : celle-ci ne
procède pas d ’idées préconçues, elle surgit dans l’organisation tem po
relle et spatiale des événements. Voici le privilège de l’a rt : de la
création rom anesque ou ciném atographique. Cependant ce créateur
a besoin de moi p our q u’existe son ouvrage : c’est moi qui découvre la
signification du récit et accorde l’existence au héros.
Les langages de l’a rt sont naturellem ent différents. Balzac décrit
m inutieusem ent les êtres et les choses : si je lis ses descriptions avec
une attention suffisante pour m e les représenter (ce qui n ’est pas
toujours le cas), je regarde le m onde p a r ses yeux — cependant le
grain en est si serré qu’il laisse peu de champ à rim agination, Stendhal
n’offre guère que des portraits m oraux, tels toutefois qu’allant au-delà
de l’h u m e u r et du geste ils annoncent la figure; mais enfin nous
pouvons im aginer de bien des m anières une jeune fem me brillante,
légère comme un oiseau, se livrant tout entière à l’im pression du
m o m e n t Dans L a Chartreuse de Parme que Christian-Jaque a portée
à l’écran, M aria Casarès a d ’abord déçu parce qu’elle réduisait à une
seule les mille Sanseverina que nous avions inventées. Ici, sinon
dans Balzac, le rom an p ara ît m a rq u er un avantage sur le ciném a dont
27
la « puissance de réalité » (1), comme dit L eenhardt, nous écrase. Mais
l’exactitude m êm e de l’image donne quelque liberté. Il est perm is au
cinéaste de m o n trer une fem m e belle qui ait le nez un peu long :
placé dans un rom an, ce détail risquerait de d étru ire l’illusion. Chaque
a r t déchiffre le vrai et nous le rend com m un icable : chaque a rt selon
ses voies. Cependant, il arrive que la vérité de l’a rt et la vérité du
m onde ne puissent coïncider qu’au p rix d’une p u reté absolue : c’est
ce que Michel Leiris, traitant de la littératu re com m e d ’une taurom achie,
appelle la nécessité d ’introduire dans la création la corne du taureau
011 « ne fût-ce que Tombre de la corne du tau reau » (2).
28
Le temps et l ’espace sont à leur tour différents.
Dans le roman, c’est un temps imaginaire, « un savoir, 11011 une
chose perçue ou sentie »; au théâtre, c’est un temps conventionnel,
c’est-à-dire une variété d’im aginaire « auquel je me prête p a r jeu
consenti » ; à l’écran, c’est un tem ps réel jjour les éléments d’un film :
dans la m esure où les événements sont visibles, ils p rennent exactem ent
le tem ps qu’ils occuperaient dans la réalité.
De même, varie le mode d’apparition des choses dans les trois
arts. « L a m aison du m eu rtre de Crime et Châtim ent est, dans le roman,
im aginaire, ce qui revient à dire q u ’on ne la voit po in t du tout. On
fait com m e si on la voyait. E n revanche, lorsque Baty l’avait dressée
s u r le plateau du théâtre M ontparnasse, il y avait bien quelque chose à
saisir p a r les yeux, mais ce n ’était qu’une construction de bois et de
toile, ouverte sur tout un côté, à quoi 011 me dem andait d ’accorder
ju ste au tan t de créance qu’il en fallait p our l’évolution des acteurs.
Si m ain ten an t on me m ontre cette bâtisse au cinéma, le studio doit se
29
faire tout à fait oublier et il fa u t que j’aie sous les yeux l’apparence
d’une vraie m aison de p ie rre ou de brique, réellem ent sinistre e t
sordide. »
Je dois à la vérité de dire qu’AIbert Laffay accorde au p ersonnage
fictif et invisible, qu’il nom m e le m ontreur de jeu, la fonction de
donner aux vues projetées le sens, le rythm e et la durée — ce qui finit
p a r rapproch er le film du ro m a n ou du dram e. Il n ’en sépare p a s
moins, comme si c’était possible dans l’œuvre, images et signification,
m atière et technique, récit et fiction. Il n ’accepte pas que chaque im age
porte signification; que la durée comprise dans la phrase de F la u b e rt :
« II voyagea. Il connut la m élancolie des paquebots, les froids réveils
sous la tente, l’étourdissem ent des paysages et des ruines, l’am ertu m e
des sympathies interrom pues » n ’offre une qualité ni plus ni m oins
im aginaire que le galop de G érard Philipe qui, dans Fanfcin la
Tulipe, abat plusieurs lieues en deux minutes; que le décor, dans u n
rom an, au théâtre ou à l ’écran est également conventionnel : m ais q u e
nous oublions cette convention, et les autres, à proportion de n o tre
intérêt.
Dans un film, il n ’y a pas le m onde — et une signification du
m onde que noüs pouvons accepter ou récuser; il y a un m onde de
signification inséparable du langage cinématographique.
R ené M ic h a
30
Cesare Zavattini
RENCONTRE
AVEC V A N GOGH
31
laquelle on apercevait le bébé qui riait car la mère tapait avec son doigt sur
la cellophane, tout en lisant un journal.
‘ Vers 18 heures, je sonnais — c’est Graetz qui sonna — à la porte du neveu
de Van Gogh, à Laren, leur feuille verte de lierre est peinte sur la porte. Un
homme vient nous ouvrir, la soixantaine, maigre, les cheveux blancs, le visage
un peu rosé : c’était le fils de Théo, celui des lettres, celui près du berceau
duquel Vincent et Théo s’étaient mis à pleurer et Vincent avait dit : « Il a
l’infini dans ses yeux ». Nous avons traversé deux ou trois petites chambres
boisées et basses de plafond, et j’examinais les murs, nie préparant à de . nou
velles émotions : mais il n’y avait que des tableaux modestes, qui n’étaient point
de Van Gogh.- Soudain, dans la dernière pièce, la « Maison jaune d’Arles » et
« Les mangeurs de pommes de terre ». 11 nous présente aux siens, et moi, je
voyais des tableaux sans cadres posés contre le mur, j’apercevais le coin de l’un
d’entre eux : un morceau de tournesol. Graetz demande comment s’est passée
la vente des tableaux après la mort de Théo. Le neveu raconte que sa mere en
vendit une quarantaine, plus une centaine de dessins à dix centimes pièce que
l’on débitait sur une charrette à Breda. Ils nous offrent un bon souper hollandais,
sans pain, hélas : nous parlons des catholiques et des calvinistes. D’après le
neveu, notre film devrait commencer p ar un dimanche à l’églisè ; en ce temps-
là, les gens étaient sérieux et importants, les pasteurs gouvernaient la vie hollan
daise. Lesquels sont plus sévères, des catholiques ou des protestants ? Les catho
liques, dit-il, car les protestants disaient jadis : « Bah, les catholiques ne sont
pas assez sévères ». Si bien que les catholiques d’à présent veulent faire mieux.
Au temps de Vincent, dit-il, les fils des pasteurs étaient connus comme « des
hommes très méchants ». Il dit que les nazis aussi voulaient faire un film sur
Van Gogh, ils lui avaient adressé une proposition : cela commençait p ar des
généraux et des amiraux nazis qui montaient un immense escalier au sommet
duquel se trouvait un musée Van Gogh inauguré par les nazis.
, Il hait les Allemands qui ont tué un de ses fils et il n ’achète jamais rien
«. made in Germany » ; il n ’aime pas les Italiens, leurs alliés dé ce temps-là.
Mais cela je ne l’apprendrai qu’un peu plus tard, par les siens. Il n’a jamais vendu
un tableau ou un dessin de Vincent, et il en possède pour la valeur de deux ou
trois milliards : juste un, tout petit, pendant la guerre, parce qu’il ne pouvait
pas faire autrement, — il les donnera tous aux Musées, Il vit de son travail, et
personne n ’ose lui proposer d ’en acheter. Il a fait son voyage de noces en tandem
à Nuemen, où les Van Gogh ont longtemps résidé. Une petite fille de six ans
vient nous souhaiter bonne nuit, dans un J>etit pyjama rose, sa tante se met à
jouer du piano et la gamine danse avec grâce. Gela dure quelques minutes, puis
on lui dit : « Goecle nacht », et la petite fille répète : « Goede nacht »,
en s’en allant lentement. La tante raconte que la petite fille a dansé devant la
Reine avec ses camarades d’école. « On danse beaucoup à Laren ». Sur la che
minée, il y a un petit Van Gogh, une branche de cerisier ou d’amandier dans
un vase, avec une bande rouge au fond.
« Les gens comme Vincent ne sont pas rares en Hollande », dit le neveu,
« des gens qui ne parviennent pas à s’accorder avec les autres. On est très in d i
vidualistes chez nous ». Il nous montre les originaux des lettres de Vincent à
Théo, très nets, — et je vois la dernière, avant le suicide, deux pages et quart,
sur un papier quadrillé. Il y a une lettre qui commence p ar des comptes, et le
billet au crayon où il donne rendez-vous à Théo au Louvre, le jour de son arrivée
à Paris. Il y a la lettre de Ronliu, où il est question du jour où ce dernier l’accom
pagna à Saint-Rémy : « Au revoir là-haut, m’a-t-il dit ». Il n ’y a pas d’objets
de Van Gogh, à l’exception d’un vase de bronze que Van Gogh avait peint avec
des fleurs rouges. Je tape doucement dessus avec fiies doigts.. On me montre
un petit album plein de dessins que je n’ai jamais vus, il y en a un qui semble
une t.ête de cheval à peine ébauchée, sur la même page un second dessin avec
la même tete très allongée, un troisième avec une tête encore plus étirée, pour
finir on dirait une anguille : c’est du moins le souvenir que j’en ai gardé.
De la chambre à coucher, nous entendons de temps à autre la voix de la
petite fille qui dit tout haut : « Dar ». Je ne sais pas ce que cela veut dire.
Tout le monde répond « dar », à trois ou quatre reprises, sans jamais p erdre
patience. Je connais la fille du neveu de Vincent, et son fils, un autre fils fait
32
ses études à Paris, — la fille est la seule qui étudie les beaux-arts, elle est pâle
avec de grands yeux clairs.
Deux jours plus tard, je me promène dans les rues d ’Amsterdam avec le
neveu de Van Gogh, rien que nous deux. Il a un court pardessus, il neige douce
ment» nous sommes à la veille de la Saint-Nicolas, et je n ’ai jamais vu autant
d’enfants dans les rues, si libres et joyeux, comme s’ils savaient qu’ici, aux
Pays-Bas, une fois devenus grands, 11 leur faudra être encore plus sérieux
qu’ailleurs. C’est peut-être pour cela aussi que les adultes sont si indulgents avec
les gosses. J ’ai vu un enfant qui s’est arrêté tout à coup, s’est mis debout sur la
tête, il était tout seul, il est resté comme ça deux ou trois minutes, après quoi
il est retombé sur ses pattes et il s’est éloigné sans même me regarder.
Le neveu de Van Gogh me disait tant de choses, pendant que je marchais
à son côté, et je me demandais lequel de mes amis se douterait qu’à ce moment
j’étais en train de parler avec le fils de Théo. « La vie en Hollande, disait-il, était
très dure quand Vincent était né : peu de charbon, pas de gaz, rien que de la
tourbe, et des transports par eau. Le père de Vincent, ni trop sévère, ni trop
indulgent ». Je pense que l’on ne peut parler de masochisme, en ce qui concerne
Vincent. « Ce n’est pas vrai, dit-il, qu’à Arles il se soit coupé toute une oreille :
rien qu’un petit morceau ». Nous passons à son bureau voir s’il y a du courrier,
après quoi il m’emmène au Cercle Industriel, qui se trouve sur la place. Nous
demeurons là à bavarder tranquillement pendant une heure. Il dit que le film,
il le verrait même sans Van Gogh, un film sur Van Gogh sans Van Gogh. Je lui
dis que pour le moment ce qui me plaît c’est l’histoire des deux frères, leurs
rapports devant former le pivot du récit. Il dit : « Hem ». Je n’ai plus le courage
de continuer. Il dit qu’il va publier un livre sur Van Gogh, auquel il travaille
depuis des années, il dira avec sincérité tout ce qu’il sait. Je lui demande s’il
y a encore en vie des personnes qui ont été liées avec Vincent. « La cousine
tant aimée d’Etten, survécut longtemps à Vincent, vit même se dessiner la gloire
du défunt, mais elle était une épouse heureuse. Notre ami le fils de Gacliet est
toujours en vie, ainsi que le fils de Tersteeg, qui, paraît-il} aida Vincent, mais
que Vincent détestait. Nous prenons un tram way pour aller voir le port. Je
regarde ce Van Gogh qui me dit : « Demain, je passe mon permis de conduire ».
Je le regarde tant que j’oublie d’en regarder le port. Son oncle est mort de
misère, — il dit qu’on exagère à ce sujet, et il m’a montré au musée de la ville
le tableau avec les chaussures de Vincent : « Elles n ’étaient quand même pas
si usées », dit-il. Peut-être appréhende-t-il que l’on puisse reprocher à son père
Théo de n'avoir pas fait tout ce qu’il pouvait. Selon moi, il l’a fait.
Le jour suivant, nous sommes allés à Nuemen, où les Van Gogh ont vécu
tan t d’années, — nous sommes arrivés à 14 heures et repartis à 18. Ici aussi,
d’affreuses peintures au restaurant. Mais il y a la maison, le presbytère que
Vincent a dessinés. Sur la place, un petit monument à Van Gogh, une espèce de
p ierre où l’on a gravé un soleil. La maison de Vincent est habitée p ar un ingé
nieur de la Société Philips, qui peint également. Voilà le potager, et là, au fond,
la plaine jusqu’au cimetière. Vincent travaillait là où est à présent la niche du
chien. Au bistro, on nous dit qu’il y a à Neuneu un fils de Van Gogh, et quelqu’un
nous offre de nous emmener chez lui. D’autres prétendent que ce n’est pas son
fils. L’âge collerait, 65 ans : Vincent l’aurait eu avec une fille de la campagne
qui couchait facilement. La voiture nous emmène à un kilomètre du patelin.
« C’est là-bas », dit le gaçon de Neuneu. Un sentier menait de la route jusqu’au
milieu d ’une aire, des paysans travaillaient au milieu de la boue. Le voilà :
habillé de toile bleue, la pipe à la bouche, avec une espèce de passe-montagne.
Le garçon l’appelle, il vient avec lenteur vers nous, on nous avait prévenus
qu’il ne sait pas s’il est ou non le fils de Van Gogh : il s’appelle Nelis de Groot,
maigre, grand, les cheveux encore noirs, un œil un peu de travers.
Le garçon lui parle à l’écart, il répond brièvement en regardant au loin.
« Il dit », dit le garçon, « qu’il ne veut rien savoir de toutes ces histoires ». Sa
femme surgit d ’une petite maison et elle dit aussi que son mari ne veut rien
savoir de toutes ces histoires, cependant qu’un chien me sautait dessus pour
me faire des amitiés et me couvrait de boue. Si bien que nous avons décampé,
pendant qu’ils continuaient à piocher. Nous arrivons au cimetière au milieu de
la lande, et nous trouvons avec peine la tombe du père de Vincent, abandonnée,
et je vois enfin se lever des corbeaux au milieu d’un champ, une charrette pleine
33
3
de pommes de terre noires passe, rien n ’y manquait, mais mon émotion sera
encore plus puissante quand, peu après, nous entrons dans l’hospice des vieil-
lards de Neuneu. Le maire ne nous avait pas reçus : mais, à l’hospice, il y avait
un vieillard de 88 ans qui avait connu Van Gogh, qui l’avait bien vu et qui dit
que Vincent était bon. Quant à l’histore de Nelis de Groot. il dit qu’on avait
bien accusé Van Gogh d’avoir fait un enfant à cette paysanne, mais Vincent alla
protester auprès du curé. Il parle p a r à-coups, s’agite, en rotant doucement de
temps à autre.
Il s’appelle Hansen van der Velden, et il raconte que Vincent donnait
25 centimes pour un nid d’oiseau : les gosses grimpaient sur les arbres afin de
lui en chercher, et il les dessinait. Graetz lui offre un peu d’argent, mais il
n’en veut pas, il dit qu’il pourra sortir dans quelques mois. Dehors nous rencon
trons un autre vieillard, il dit que Van Gogh a fait son portrait quand il avait
deux ans.
Je raconterai une autre fois la suite de mon voyage : j’ai vu Scîieveringen,
ensuite le Borinage et Anvers-sur-Oise, Arles, Saint-Rémy. Le Borinage était sous
la neige. A Wasmes, à la maison du boulanger Denis, nous avons frappé, p e r
sonne ne nous a répondu. Alors je suis passé derrière la maison, tandis que
Graetz continuait à frapper, car les voisins disaient que le neveu de Denis était
là : tant et si bien qu’un homme grand et d’une quarantaine d’années est apparu,
tenant une hache à la main.
J ’ai eu peur, il s’est mis à rire, puis Graetz est arrivé et nous sommes entrés
dans la maison. Il nous montre l’endroit où se trouvait le four et la chambre
de Vincent. Il s’appelle Jean R ic h e r,. et sa maison est sise au 221 de la ru e
"Wilson, avec la plaque apposée sous la présidence du député Piérard. Il a dans
son portefeuille des bouts de journal uses, avec les photos de l’oncle boulanger
le jour où l ’on a inauguré la plaque. « C’est un mutilé de guerre, pauvre, dit-il,
au point qu’il ne peut jamais acheter un journal ». Il y a ici aussi une petite
fille, la sienne, qui fait des dessins sur un cahier. Son oncle est m ort vingt ans
avant, sa tante encore plus tôt. Nous prenons dans notre voiture un commissaire
de police, — la frontière est â côté, de même qu’à Groot-Zundert, — il nous dit
qu’il y a beaucoup d’italiens dans les mines du Borinage, ils font baisser les
prix, mais les mineurs sont bien payés, mieux que dans la police, dit-il, certains
gagnent jusqu’à 5.000 francs p a r jour, et ils ne p a ie n t ni la lumière ni le chauf
fage ; il admet quand même qu’à trente ans ils crèvent.
A Auvers-sur-Oise, j’ai vu trois choses : Gacliet fils, le cimetière, la chambre
où est mort Van Gogh. Le cimetière est sur la colline, au milieu des champs de
blé, le mur d ’enceinte a été endommagé par des balles d’avions. Il n’y avait
personne, pas même le gardien, nous avons poussé la grille, en bas on voyait
Auvers au milieu des fumées du soir. Qu’éprouver ai-je en voyant les tombes ?
me demandais-je, et fespérais ne point les trouver tout de suite. Mais nous les
avons vite découvertes, l’une près de l’autre, Vincent et Théo, couvertes de lierre
et adossées au mur d’enceinte. J ’ôtais mon béret, mais le froid était si vif
qu’après une seconde d ’hésitation je l ’ai remis. Peu après, nous sommés entrés
au café Ravoux, presqu’en face la mairie, que Van Gogh a peint avec les drapeaux.
Le patron était en train de jouer au billard, il a d’abord voulu achever la partie,
pendant ce temps-là nous regardions sur les murs du café des fresques couleur
sépia avec des scènes humoristiques de la belle époque ; il y avait aussi une
copie, faite p ar un enfant, du po rtrait de Van Gogh avec l’oreille coupée.
Le patron nous a fait monter avec mauvaise grâce un petit escalier, et nous
nous sommes aussitôt trouvés dans la chambre où est mort Vincent : il y a un lit,
une petite armoire masquée p a r un rideau sale, quantité de mégots de cigarettes
p ar terre, sur le lavabo des bouts de rimmel ou de rouge à lèvres. F ace à la
fenêtre un mur, — ce mur. C’est une Russe blanche qui loge là-dedans, qui tra
vaille dans le bistro, une blonde oxygénée au visage un peu soufflé, qui nous
adresse un sourire quand nous la rencontrons. La gêne que nous inspire le p atron
fait que nous ne nous attardons pas, j’ai failli arracher un morceau de journal
sous le papier à fleurs qui doit hien dater d’un demi-siècle. Sans doute Vincent
entendait-il en m ourant le bruit des billes de billard. Il a monté le petit escalier
sans avoir l’air de rien, en fait un quart d’heure avant il s’était tiré un coup
de pistolet. Dans son lit, baignant dans son sang, le fils Gachet l’y a vu aussi,
le petit vieillard qui nous a offert un Martini rouge chez lui et qui dit : « La
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douce France ». Il ressemble beaucoup à son père, avec toutes ces rides autour
du visage, comme en crée une pierre tombant dans l’eau, mais il est moins triste.
Tout est propre, bien en ordre, les céramiques, les bronzes, les verres de bière
sur la cheminée, aux murs, au plafond. « Sans Théo, dit-il, il n’y aurait point
de Vincent ». Il y a au m ur un tableau qui représente une catastrophe ferro
viaire, il est de son père. Il nous raconte l’histoire de la main dans la poche :
Vincent portait depuis un moment le pistolet sur lui, et le jour où il se fâcha
avec le docteur Gachet à cause d ’une toile de Guillaumin — il lui reprochait
de ne pas l’avoir fait encore encadrer comme il le fallait —, il mit la main
à la poche po u r tirer son pistolet. « Ah 1 », dis-je, « le piano ». « C’est le piano
de Mademoiselle Gachet », dit-il, « Van Gogh a fait son po rtrait au piano ». Il
connaît mon ami Giovanni Scheiwiller, ainsi que le neveu de Van Gogh : ils
m’ont dit de le saluer, et ça a été comme quand on change de lumière, d’une
fausse on passe à une vraie. Je demande à qui sont trois tableaux, là, au-dessus
d’une porte. II dit qu’ils sont à lui. Il vit seul, sa sœur est morte ; il se plaint
des choses méchantes écrites contre son père, ainsi que l’a fait p ar exemple
Antoiiin Artaud.
« Ils étaient vraim ent très amis », dit-il, « mais Vincent n ’avait pas toute sa
tête à lui ; depuis son enfance, il préférait dormir p ar terre plutôt que dans un
lit, il avait la manie de se faire du mal ». Le petit vieillard a vu m ourir Vian Gogh,
et à présent il voit un verre avec moi, et moi je suis né dans un village de
l’Emilie, Je pense que c’est ce voyage même qui ferait le film sur Van Gogh,
mais il faut aller vite, avant que meure le vieux Hausen et qu’on repeigne la
chambre des Ravoux ; j'irai chercher aussi la fille de la sœur de Vincent, qui
a 65 ans et vit paraît-il à Marseille. La sœur de Vincent avait fauté, comme on
dit, et Vincent avait une préférence pour elle, il lui écrivit : « Aime, aime tou
jours plus, c’est la seule chose .qui importe ». Graetz me raconte que lorsque
Jean Aurenche est allé chez le fils Gachet, c’est la sœur de Gachet qui lui ouvrit,
— très vieille, habillée de noir ; Aurenche dit qu’il venait pour le film, et la
vieille : « Faites donc des films sur les vivants, non sur les morts ».
Avec Aurenche, je suis allé à Arles le 16. Nous arrivons à l’aube, le cocher
nous emmène sur une place, il ne voulait pas nous dire lequel était le meilleur
de l’Hôtel du Pin ou de l’Hôtel du Nord. Après l’avoir questionné en^vain, nous
sommes entrés dans l’Hôtel du Pin ; dans le hall il y avait une peinture assez
vulgaire, le cadre était bien éclairé : il y avait un livre d’or, j’y ai trouvé les
signatures et pensées de Baldwyn, Mistinguett, Sessue Hayakawa. J ’ai tout lu,
mais je n ’y ai jamais trouvé, en vérité, le nom de Van Gogh, personne ne s’est
avisé de le nommer. Le soleil levé, nous sommes allés près du Rhône, on a vu
passer un bateau, le Mont-Blanc, celui-là même que Van Gogh avait vu, il faisait
un immense chahut, et je croyais rêver, car, à quelques mètres, il y avait aussi
le pont, le pont aux laveuses dans un ciel émeraude. Je suis allé à la direction
du port, et on m’y a confirmé que le Mont-Blanc était bien celui de Van Gogh.
A présent, il avait disparu dans l’autre bras de la rivière, mais son chahut arri
vait encore jusqu’à nous.
J ’ai traversé les rues aux bordels, détruites par la guerre : il y avait
encore debout des pans de murs, des fenêtres grillagées. Détruite aussi la
maison où Van Gogh a hébergé Gauguin. Après, nous - sommes allés à Saint-
Rémy, en faisant le trajet que Vincent parcourut en fiacre entre Roulin et le
pasteur Sally. On ouvre la grille, le docteur Leroy me laisse consulter le registre
de 1889 : avant Van Gogh est entré Un commis voyageur ; le jour de la sortie de
Van Gogh, on a écrit posément et largement près de son nom le mot « guéri ».
La femme nous fait du café, pendant que la fille repasse ; elles parlent de
Van Gogh avec familiarité. A présent, il n’y a plus que des démentes ; l’aile où
se trouvait Van Gogh est en ruines. Leroy dit qu’il s’agissait d’une psychose
intermittente, que Théo buvait et qu’il est mort d’une maladie des reins, chose
que j’ignorais. On voyait les Alpilles bleues et les oliviers au murmure antique.
Le matin suivant, je quittais Arles pour l’Italie, le mistral soufflait dans la gare,
le même qui secouait le chevalet de Van Gogh.
Cesabe Z avattini
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Lotte H. Eisner
LES AFFAMÉS
DU FILM DE Q U A L I T É
Bad-Ems, Spaa en miniature, dont les bâtiments très xix' siècle bordent une
jolie rivière, la Lahn, dans une de ces charmantes vallées longues, si caracté
ristiques de cette partie vinicole de l'Allemagne, vallées aux douces collines
que teinte aujourd’hui l’automner de ses couleurs et où s’élèvent de vieilles tours
romantiquement délabrées, a été choisi pour la Ve Internationales Filmtreffen
(la V® Rencontre Internationale) organisée p ar la Fédération (Verband) des
Cinés-Clubs allemands. Dans cette petite ville d’eau, fameuse, hélas ! p ar la
dépêche qui en 1870 déclencha une guerre aussi stupide que toutes les autres
— une plaque commémorative indiquant « discrètement » la seule date,
s’incruste quelque p art près du débarcadère des rares bateaux à vapeur, sur
l’endroit meme où l ’Empereur rencontra Benedettti — le temps semble arrêté.
Du Russischer Hof, vaste hôtel wilhelmien, pourraient surgir a tout instant des
grands ducs à la barbe soignée et des dames emplumées. Aussi sa propriétaire,
bien affable dans sa robe de soie raide au col sévère, semble venir tout droit
de Jeunes FiUes en uniforme. Malgré ces anachronismes quelque peu prussiens,
la population est également aimable. Stendhal, qui reprochait aux Allemands jadis
leur goût excessif pour le café au lait, signalait déjà que chaque peuple subissait
l’influence de ses boissons favorites ; et c’est sûrement l’excellent vin de la Lahn
ou du Rhin voisin qui rend plus gais les habitants de ces vignobles que leurs
compatriotes des contrées moins favorisées réduits à une lourde bière.
Cette rencontre des cinés-clubs allemands signifie beaucoup plus — et il
faut le souligner — que les meetings du même genre des cinés-clubs d’autres
pays. Ce n ’est pas seulement la Grûndlichkeit allemande, cette tendance vers la
profondeur de recherches des Allemands, qui en est cause, mais l’état de stagna
tion dans lequel se trouve embourbé aujourd’hui le cinéma allemand. Ainsi la
jeunesse allemande est plus désireuse de voir de bons films que celle des autres
nations qui peut voir tout simplement dans des cinémas de quartier, parm i sa
propre production, certains films de qualité. Il ne faut pas oublier non plus
que dans presque toutes les villes allemandes ces films étrangers, si désirés et
si fréquentés p a r ceux qui se rendent compte de la médiocrité dans laquelle a
sombre la production allemande, ne passent pas en version originale mais sont
doublés et perdent ainsi beaucoup de leur saveur. Il n ’y a que les cinés-clubs
qui puissent passer ces films en version originale, d’où toute leur importance.
Ils deviennent le lieu de liaison avec la culture cinématographique des autres
nations, ce qui explique que le film muet, qui constitue la principale matière
des cinés-clubs des autres pays, ne leur semble pas de prem ière importance
(bien que la classique avant-garde française enthousiasme les jeunes Allemands
qui ne se lassent jamais de revoir le Chien Andalou ou le Sang d ’un poète).
36
Mais ils veulent surtout voir tous les faons films étrangers produits ces derniers
temps et le filin français sera toujours celui qu’ils préfèrent. « Il n ’y a aucun
doute », écrit un jeune journaliste allemand, Ludwig Thomé, dans un article
« Rencontre avec le véritable art cinématographique — le film français en Alle
magne » (ï), « que ce ne sont que les cinéastes français qui connaissent l’art de
surprendre, comme dit Cocteau, la vie à travers le trou de la serrure, qui savent
guetter les secrets de la vie avec une caméra d ’une manière convaincante et
magistrale. Leur grand thème est toujours la « conditio humana », la condi
tion et destination de la vie humaine. L’art cinématographique français est
profondément basé sur la « comédie humaine > de Balzac ».
Il est juste à ce propos de rappeler le rôle du Bureau du Cinéma à la direc
tion des Affaires Culturelles (installé à la citadelle de Mayence) qui a su depuis
cinq ans faire profiter les jeunes Cinés-CIubs allemands de l’expérience française
en ce domaine et les a orientés avec discernement vers les films français de
qualité. C’est également ce bureau qui a conçu et organisé les premières Ren
contres dont Bad-Ems prend m aintenant le relai sous la responsabilité des
autorités allemandes.
On vous parlera ailleurs des films présentés à cette Rencontre, bornons-
nous à signaler que l’on n’a montré aucun film allemand moderne, n’ayant pas
trouvé d’œuvres d’une qualité équivalente à celles des autres nations. Cela révèle
assez clairement le désarroi qu’éprouvent les Allemands de bonne volonté devant
leur propre production. Us ont préféré m ontrer des films muets : Les Mains
d'Orlac (1924) de Robert Wiene, dont une belle copie viragée évoque le merveilleux
clair-obscur de l’époque classique ; p a r ailleurs Markt am Wittenbergplatz (1927)
(Marché sur la place Wittenberg à Berlin), court documentaire de Wilfried Basse,
plein d’observations, mi-objectif, mi-impressionniste, et Les Hommes, le Dimanche
(1929), film de Robert Siodmak, auquel les plans et les cadrages de Schüfftan
donnent un accent et une spontanéité rafraîchissante, ont montré aux Allemands
ce qu’ils ont perdu.
Que presque tous les films présentés aient provoqué de vives discussions,
qui s’en étonnera ? Les discussions sur les films que nos cinés-clubs mènent éga
lement d’une manière souvent acharnée, semblent très naturelles en ce pays de
penseurs, d ’Hamlets éternels. (Ce n’est pas pour rien que le héros de Shakespeare
fit ses études à Wittenberg !). Mais un signe assez caractéristique nous frappe :
les spectateurs allemands aiment d ’abord digérer un film, méditer longuement
sur son contenu et sa portée psychologique et morale, ainsi ils n ’engagent les
discussions de préférence que le lendemain ; tandis que notre impatience française
ne veut pas s’attarder et se jette immédiatement dans la discussion quand les
impressions sont encore fraîches. Reste à savoir qui des deux a raison.
Bien des choses restent à régler dans l’organisation des cinés-clubs alle
mands; D’abord il y en a de toutes les couleurs (politiques), ensuite certains
ne respectant pas les statuts qui interdisent l’accès des séances aux non-membres,
Que dire aussi de l ’initiative dJun groupe d’étudiants qui tournent eux-mêmes
de petits films d’actualité et qui voudraient ainsi porter la culture cinématogra
phique dans les villages au moyen d’un camion équipé d’un appareil de projection.
Ce serait à notre avis à YInstitut fü r deutsche Filmkimde d’élucider toutes ces
questions et d’y trouver avec l’aide de « la Fédération Internationale des Archives
de Films » une solution définitive.
L o tte H, E is n e r
LE V O Y AG E A L L E M A N D
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secrètes qui prennent au cœur, qui avait connu l'Allemagne mais qui l’avait
définitivement quittée et qui savait mieux que personne en parler avec clarté
p ar des définitions auxquelles se mêlait un rire joyeux.
On p rit congé le lendemain du vieux comte Perponche au nom péri-
gourdin, de l’organisateur Reitburger, si accueillant, des amis allemands, des
amis français, on p rit congé de Benedetti et de Guillaume, de l’ombre d’Alexandre,
du fantôme de Nicolas, on prit congé de soi-même. On sillonna la route de
Goethe p ar les vallées, la route de Mozart enfant. On n ’avait pas de peine à
deviner les bruits en sourdine des malles-postes qui amenaient vers les cours
princières tel pianiste, tel bourgeois enrichi par le commerce de Hambourg
ou de Brème afin d’entendre des symphonies choisies. Devant le début d'au
tomne m aintenant, le moiré des eaux-vives et la mélodie et le vent, on son
geait à la découverte de la puissance inconnue des cuivres de l’ouverture de
Léonor III, mais le tumulte beethovenien se perdait dans les brumes de soleil
où folâtrait Wilhelm Meister, où le Jean Christophe de Romain Rolland décou
vrait chez les toutes jeunes filles la naissance de l’amour et des poitrines frêles.
Ophüls apportait en phrases un monde imagé, lumineux, sans perdre cette avidité
à tout voir que j’avais déjà remarquée, cette curiosité inlassable comme s’il eut
saisi plus qu’un autre, cette impossibilité, ce mal humain de ne pouvoir revenir,
de tout perdre, ou bien simplement comme il le devait réussir, de tout quitter
pour plus amplement retrouver, derrière les yeux fermés, dans le souvenir, les
scintillements entrevus à jamais, soudés à la mémoire p a r de mystérieuses
décalcomanies. Et doucement, regrets avant l’Allemagne industrielle, cette sonate
mozartienne en ut majeur que l’on dit facile se dégageait. tout naturellement,
adieu scellé et tendre car on arrivait aux autoroutes, à ces rubans dont on ne
voit rien qu’un point, toujours le même, et les mots prenaient, non pas tant sur
le siècle, mais sur les hommes, un caractère d’accusation.
On p rit congé. Mais, Ophüls parti, on se souvenait que les hommes qui
faisaient le génie de l’Allemagne l’avait quittée, non seulement pour le calme,
mais pour trouver ailleurs comme un goût d’imprévu, d ’irréfléchi, d’amoureux,
qu’il ne pouvait leur offrir. Le problème était maintenant pour les hommes nou
veaux de former et de garder, tâche opiniâtre, les intelligences qui se révéle
raient, ce qui semblait au voyageur possible car le rayonnement actuellement
m ort ne demandait qu’à renaître du paysage brutal.
M ic h e l D o rsd a y
39
Herman G. Weinberg
40
L I S F I LMS
LE MARIN DE LA MALCHANCE
THERESE RAQUIN, film français de M a r c e l C a r n é . Scénario : Marcel Carné
et Charles Spaak, d’après le roman d ’Emile Zola. Dialogues : Charles Spaak.
Images : Roger Hubert. Musique : Maurice Thiriet. Décors : Paul Rertrand. Inter
prétation : Simone Signoret, Raf Yallone, Roland LesafFre, Sylvie, Jacques Duby,
Marcel André, Anna-Maria Casillo, Bernardi. Co-production : Paris-Film Produc
tion-Lux Film, Rome.
Quand fut écrit le texte qui suit je n'avais vu Thérèse Raquin que dans la
version présentée à la Commission de Sélection pour le Festival de Venise. Je l’ai
revu depuis tel que le public peut le voir, c’est-à-dire légèrement allégé de
quelques scènes — spécialement du début de la scène de la réconciliation Thérèse-
Laurent. Il me semble y avoir gagné en efficacité dramatique. Cette seconde vision
en tout cas ne peut que confirmer mon admiration pour cette œuvre probe et forte.
N’ayant pas vu la Thérèse Raquin de jouerai pas ici au jeu des comparaisons,
Feyder, que Ton dit admirable, je ne mais il convient tout de suite de signaler
41
4
que la Thérèse Raquin de, Marcel Carné time du drame de notre univers m eur
ne prétend pas être une adaptation fidèle trier et en même temps pas de notre
de Zola. Le prospectus publicitaire du monde du tout. Un fantôme, oui, et que
film précise : « Comme Anouilh s’est Carné a magistralement sorti des limbes
permis -de reprendre un thème d’Es pour tourmenter deux enfants naturels
chyle, comme La Fontaine utilise Flo- du naturalisme psychologique.
rian, comme Liszt fit des variations sur Sommes-nous très loin de Zola ?
des thèmes de Chopin, Carné a travaillé Apparemment, oui. Mais l’œuvre de Zola
sur un thème de Zola; du reste les ama est une sorte de comédie humaine de
teurs de la petite histoire diront que la fatalité et son naturalisme est volon
Zola lui-même avait pris sou histoire tairement épique. À ce titre nous reve
a un nommé Belot qui avait écrit « La nons un peu du côté des « Rougon-
Venus dé Gordes », mais que ce Belot Macquart » que Thibaudct qualifia de
V êtait contenté de narrer un fait divers « procès-verbal d ’une décomposition ».
'réel qui s’était passé à Gordes au milieu Avec cette même rigueur mathématique,
(du xixq siècle. » On nous indique aussi qui n’exclut pas une sorte de générosité
îque l’intention de Carné n’a pas été jjost-rom an tique, Carné dresse aussi ce
d'illustrer lé roman de Zola mais de procès-verbal : décomposition d ’une
[ S o r t i r ce récit de l’anecdote et de le mère, de son avorton de fils, décomposi
hisser sur le plan fatal de la tragédie, tion de l’espoir à peine entrevu de
'Ceci posé, on s’aperçoit que malgré tout Thérèse, décomposition de l’homme
Carné et Spaak ont été assez fidèles à fort, sain, honnête, vaincu par la mes
Zola, sinon dans la lettre du moins dans quinerie, la méchanceté, la bassesse, p ar
l’esprit. Les modifications de détail le malheur qui arme sa main, décom
— changement d’époque, meurtre dans position enfin du Destin pulvérisé par
le train (qui rappelle celui de La Bête lui-même, cycle absurde et désespéré
Humaine de Renoir), Lyon à la place que n’auront éclairé qu’un seul instant
de Paris, etc... — ne bouleversent pas les feux éblouissants de la passion.
la ligne dramatique de l’œuvre. La seule Carné a donné à ce cauchemar, à ce
modification qui porte vraiment à con huis-clos d’un amour impossible, une
séquence est d’ordre psychologique : grande cadence classique. Les séquences
dans Zola, Thérèse est intéressée, elle s’équilibrent avec une mesure presque
hésite à partir parce qu’il y a la bou trop juste : un moment la monotonie
tique, l’héritage, l’avenir assuré ; la menace et puis le destin entre en scène
Thérèse de Carné a l’air indifférente à en sifflotant et la dernière étape est
l’argent. En lui retirant ainsi un menée sans défaillance. Il faut à mon
« motif » on rend peut-être le person avis bien du parti-pris pour ne pas
nage plus sympathique mais aussi plus reconnaître la marque aisée d’un grand
gratuit : on comprend mal que cette réalisateur dans la scène de réconcilia
femme bouleversée par la passion hésite tion entre Thérèse et Laurent, dans le
a s’enfuir uniquement par peur de faire climat tragiquement aigu de toutes les
les malheur d’un fantôme de mari qu’elle rencontres Thérèse-Laurent et le m arin,
méprise et qui îa répugne. Mais s’étant la dernière avant l’accident surtout,
placé sur le plan de la fatalité, Carné mises en scène avec un sens étonnant
avait sans doute besoin d’une héroïne des « distances », des regards, de
détachée des biens matériels de ce l ’arithmétique fatale des pas en avant
monde. Car une fois de plus le réalisa et des pas en arrière. Tout cela est dia
teur fidèle à son thème majeur ajoute boliquement réglé au millimètre. Les
un chapitre cinématographique de plus acteurs se coulent dans des gestes néces
à ses essais sur le Destin. D’où ce tro i saires et uniques. Il y a là en même
sième homme de pure invention, « fan temps raideur et souplesse : le naturel
tôme vivant qui remplace le fantôme des êtres dans le carcan de la tragédie.
mort », petite tête brûlée retour d’Ex- Simone Signoret et Raf Valloné (ciel t
trêmé-Orient, à mi-chemin entre le réel qu’on ne le double pas, il est parfait
et l’irréel et qui fera peser le poids du avec son français hésitant) sont avec
« Fatum » de la façon la plus atroce précision le couple maudit, Et si Sylvie
ment humaine : le chantage. Ce n ’est et Jacques Duby m’ont paru bien
plus le mendiant irréel de Prévert des conventionnels, Roland Lesafre, lui, est
Portes de îa Aluit et que Vilar avait étonnant dans le rôle périlleux du m arin
trop fait grincer, c’est une sorte d ’ar de la malchance : un pied dans le quo
change maléfique, souriant mais im pi tidien, un autre dans l’au-delà.
toyable, gentil mais dénonciateur, vic J a c q u e s D o n io l -V a l c r o z e
42
LES MAITRES DE L’AVENTURE
43
part de mes confrères font le plus clair style qu’à son ronflant, au verbe qu’à
de leur plaisir. De quel maître de l’adjectif, à l’intention, au mouvement
l’écran n’a-t-on pas crié à la déca qu’à la sensation, l ’état, à la morale qu’à
dence ? de Gance à Renoir, de Clair à je ne sais quelle nébuleuse cosmogonie.
Ford, de Lang à Hitchcock... Pour ma Telle est du moins l’estime où je tiens
part, je donne plutôt crédit à l’homme Stevenson, Je dois au cinéma mon goût
qu’à l’œuvre et ne me rends qu’avec la pour les classiques, dont il est, en ce
plus extrême lenteur, quand il le faut rayon de l’Àventure. Nulle part n’ai-je
hélas ! à l'évidence. Bref, je tiens pour vu mieux mises à vif les racines se
les vieux, non que leur âge m’en impose, crètes du vouloir, mieux dessiné, moins
mais il me semble malaisé d’admettre noyé d’emphase l’instant où le choix
qu’on puisse de si haut tomber si bas s’affirme, tandis que s’amorce l’acte.
— s’il est vrai que l’on fut si haut. L’arrivée du fait n ’est si bien ménagée
Quant à la part du hasard, roi en cet que parce qu’à soi seul l’événement,
art, dit-on — autre sophisme — je ne même fortuit, saura renvoyer le héros :
la crois pas assez grande pour avoir l’attente et une angoisse plus que tra
empêché quelque cinéaste de génie •— gique y seraient-elles à ce point pe
ne serait-ce que là la preuve de son santes si la m oindre de ses décisions
génie — d’avoir fait ce qu’il voulait ne menaçait sa liberté, plus encore que
faire, exactement comme il voulait le sa vie ? Lisez cet étonnant Reflux (quel
faire. scénario pour Hawks !) ; voyez comme
Pour ce qui est du génie de Hawks, à la lime d’un constant péril les carac
je renvoie à l’excellent article que tères s’affirment ou s’émoussent, com
Jacques Rivette nous donna il y a quel m en t l’obscur s’éclaircit et le clair se
ques mois. Je ne vois rien à ajouter prend à s’obscurcir, mais comme de soi,
à cette étude, s’il en fut, exhaustive. Je non p ar truc de conteur. Pour réser
fais, moi aussi, de Hawks, le plus ver en l’homme une part inconnue,
grand cinéaste qui, Griffith excepté, parce que je crois qu’il est libre et
naquit en Amérique, bien supérieur à prêt à rejaillir neuf, je n’aime guère
mon goût à Ford, généralement plus que par quelque artifice, ellipse ou
estimé. Ce dernier m’ennuie (qu’y puis- coup d’ombre, on m’ôte mon héros de
je ?) tandis que l’autre me ravit. Bien mes yeux au moment précis où je l’at
futile ; critère, dira-t-on. Est-ce si cer tends, le guette, le juge.
tain ? Je me souviens d’Alain citant Ainsi est Howard Hawks. A p art quel
Vile au trésor de Stevenson comme une ques éclairs violents, parfois insoute
de ses lectures favorites : il ne se sou nables, tout n’est chez lui que prépa
ciait, il est vrai, que d'être p ris pour ratifs. Point d ’enflure, de rhétorique
bon, vorace, disait-il, lecteur. Mais' qui dans l’exposé du fait, trop sec môme,
a lu le Maître de Ballantrae m ’accor pour être résolument brutal. L’attente
dera que l’auteur du récit qui charma y est comblée,'non que l’événement la
ses douze ans, s’il avait l’étoffe d’un dépasse, mais, au contraire, qu’il la réa
savant conteur, était aussi un grand lise pleinement et que l’impossible de
connaisseur d’hommes, un grand ro vient, la chose faite, possible, néces-^
mancier tout court. « Le but de l’art saire, le difficile, l’acte le plus aisé du
est de faire voir », disait Conrad, dans monde. De même que Hitchcock joue
la préface du Nègre du [Link]. Phrase avec la peur, la peur qui grossit le dan
aussi ' spécieuse que le style de cet ger, gonfle le réel d’imaginaires fan
auteur que je voudrais aimer plus. Car tômes, de même sous l’optique de
s’agit-il tant, par les mots, de suggérer Howard Hawks, qui est celle du cou
que de sonder ? Si Funique souci du rage, que va-t-il rester du fait lui-même,
romancier n’était, p ar le langage, qu’ap- sinon la sèche indication de sa possi
procher les dehors et ne s’en tenir qu’à bilité matérielle, géométrique ? En ce
eux, au meilleur des romans, mille fois monde d’adresse physique où vivent les
préférerais-je le moindre film ne serait- héros du folklore yankee, nul faux-pas
ce que parce que, me délivrant de l’en n’est permis : à qui prétend à le
nui de la description, il me mêle au peindre, nulle bavure, nulle brume,
tourbillon d’une action que la plus belle nulle métaphore. Je ne connais pas de
prose ralentit ou fige. Ce n ’est pas du metteur en scène plus indifférent à la
cinéma' l’un des moindres mérites que plastique, plus banal en son découpage,
de nous avoir fait plus sévères à l’égard mais, en revanche, plus sensible au
d ’un bien dire qui marque l’impuissance dessin exact du geste, à son exacte
de dire, plus sensibles au nerveux du durée. -
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Et, de même que pour un sportif, il une classique perfection le genre popu
n’est de beau style qu’efficace, la poésie laire du western, du policier, de la
est ici de surcroit, si l’on veut, mais comédie musicale ? Il est deux façons
en même temps première, indiscernable d’aimer le cinéma que je n ’apprécie
de l’utile qu’elle magnifie. Sans doute guère. Les uns se font curieusement loi
Hawks est-il plus personnel, plus éton de choyer en cet art tout ce qui n’est
nant, plus souverainement élégant dans pas lui, admirant même sur l’écran je
la charge burlesque, l’outrance grima ne sais quel drame prétentieux, opéra
çante que dans la dfemi-teinte héroï- de pacotille, poème d’autodidacte qu’ail
comique où le cantonne un adroit scé leurs leur bon goût réprouve ; les autres
nario de Dudlcy Nichols, plus tradition — sont-ils moins nocifs ? •— s’empres
nel, plus conforme à l’esprit de Ford seraient plutôt de tout louer, sensibles,
que le viril et flamboyant Red River. disent-ils, à la seule naïveté, quitte à
Mais quel luxe dans le détail sous l’uni la mettre où elle n’est pas. On conçoit
formité du dessin, quel refus d ’exploiter qu’à défaut de chef-d’œuvre on s’ar
l’horreur facile d’une amputation, d’un range mieux du commun que du p ré
visage brûlé, d’une lutte d’homme à tentieux et qu’une java soit, à tout
femme, quelle mathématique beauté en prendre, moins hostile à l’oreille que
ces combats, ces retournements où telle sonate contemporaine. Mais le
l’équilibre chavire, le système des forces cinéma est déjà trop vieux et trop
s’inverse, mais ne s’annule ! respectable pour être traité ainsi p a r
Je vois réservée à Hawks une place dessus la jambe. En fut-il jamais autre
particulière. D’autres et de très grands, ment ? Qui se hasarderait aujourd’hui
Renoir, Stroheim ou Vigo, ■ ont brillé à parler de l’ingénuité de Griffitli, voire
par des vertus toutes contraires : le de Chaplin ? Je ne crois pas à la poésie
dédain des formes connues, une rude involontaire, ici encore moins qu’ail
intransigeance ; d’autres, encore, par leurs.'Je pense que les meilleurs wes
une volonté d ’abstraction, de système terns sont, tout bien pesé, ceux qu’un
dont l’auteur de Scarface ne s’embar grand nom signa. Je dis ceci parce que
rasse pas non plus. Lui en doit-on gar j ’aime le cinéma, parce que je crois
der rancune ? Je veux bien que son qu’il est le fruit non du hasard mais de
rang ne soit pas le tout premier car il l’art et du génie des hommes, parce
est juste de donner son prix au risqùe, que je pense qu’on ne peut aimer pro
à l’ambition. Mais peut-on reprocher à fondément aucun film si l’on n’aime
un cinéaste de n’être que cinéaste, de profondément ceux de Howard Hawks.
ne point chercher à faire éclater les
frontières de son art, de se garder au Ma u r ic e S c h e r e r
contraire toujours en deçà et porter à
(N.D.L.R.). —■ The Hig S k g est u n film de 115 m in u tes ; telle é ta it du m o in s sa d u ré e lo rs
de son passage en exclusivité. N ous a v o n s la su r p r is e de lin ; d a n s La Cixkmatoghaphik. F ra n ç a is e
d u sam edi 31 octob re 1953 (n um éro 1510) : « P r im itiv e m e n t p lu s long, le flljn a été in te lli
g em m en t élagué et l’on a s u r to u t conservé son vérita b le su jet : le voyage m o u v e m e n té de
p ittoresques a venturiers ».
Il est in d iq u é d a n s le m êm e texte,; q u e la n o u v elle d u rée d u film est de 97 m in u te s. Donc,
T he Big S k y n ’est a c tu e lle m e n t v is ib le q u ’a m p u té de v in g t m in u tes. A insi, n o n se u lem en t iës
d is trib u te u rs fe rm e n t-ils les yeu x s u r les co u p u re s (voire les b o b in es entières sautées) q u e
p ra tiq u e n t fré q u e m m e n t et s u r le u r p r o p r e in itia tiv e certain s ex p lo itan ts, m a is, encore* d ev an ce n t-
ils à p résen t ce genre de sabotage.
L’AFFAIRE CÉSAR
JULIUS CÆSÀR, film américain de J o s e p h L. M a n k i e w i c z , d’après la pièce
de William Shakespeare. Images : Joseph Ruttenberg. Musique : Miklos Rozsa.
Décors : Edwin R. Willis et Hugh Hunt. Costumes : Herscliel Me Coy. Interpréta
tion : James Mason, Marlon Rrando, John Gielgud, Louis Calliern, Greer Garson,
Deborah Kerr, Edmund O’Brien. Production : Metro-Goldwyn-Mayer, 1953.
JULIUS CÆSAR, film américain tourné en 16 mm., de D a v i d R r a d l e y ,
d’après la pièce de William Shakespeare. Interprétation : Charlton Heston. Pro
duction : Avon Production, 1950.
Le plus grand péril qui menace les dispersion, voire la confusion. Son
adaptateurs de Shakespeare, c’est la génie éclate en tous sens, et si, à la
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scène, la meilleure part est toujours de bataille : ainsi le « cas Brutus s
sauvée p ar le verbe, essence même du est-il lui-même noyc dans un horizon
théâtre et substance de l’œuvre shakes plus vaste placé avant tout sous le
pearienne, la réalisation d ’une œuvre signe de la grandeur de César, thème
cinématographique —- elle-même au qui plane sur toute la pièce et dont
second degré p ar rapport au théâtre, César est la première victime, ombre
— exige lin choix rigoureux parmi le accablée par sa propre gloire passée...
faisceau des possibilités et l’étendue des et future. Mis donc à part l’affrontement
moyens qu’elle permet : cet art riche des thèmes de l’ambition, de la probité,
réclame une ascèse d’autant plus étroite de l’arrivisme et de l’envie, noyau p ro
que l’œuvre à transposer est plus dense. fond de la tragédie qu’un texte sublime
Délivrée de la tentation théâtrale d’un suffit à révéler, l’essentiel de la recher
mot-à-mot servile et fastidieux, ou de la che du réalisateur devra porter sur le
recherche archéologique d’une « tradi climat, le ton qu’il entendra donner à
tion » plus ou moins incertaine et limi un travail qui pourra être sans ressem
tative, la caméra, plus libre de jouer blance mais jamais sans rapports, di
avec les optiques ' et les styles, ouvre rects ou non, apparents ou non, avec
le champ aux inspirations et aux terii- le modèle.
péraments les plus divers et permet en C’est dans cet esprit qu’on va abor
] occurrence, ■— sauf le respect qu’on der les deux versions cinématogra
doit aux maîtres tels que Shakespeare phiques récentes qui ont été faites de
— d’introduire une dimension toute Jules César, p ar J. Mankiewicz d’une
personnelle, si modeste soit-elle, à l’in part et David Bradley de l’autre. La
térieur d’un monde qu’il peut être hasar dissemblance fondamentale des deux
deux de prétendre appréhender dans œuvres se laissait augurer des origines
son intégralité. Mais on ne redira jamais de- leurs auteurs. Le premier, comme
assez que cette liberté au départ; loin on sait, metteur en scène célèbre révélé
d’impliquer postérieurement .une fran par A Letter to Three W/[Link] consa
chise totale (ni même d’excuser une cré p ar AU About Eve, semble avoir
inconséquente fantaisie), ne prend toute peu en commun avec la foi juvénile
sa signification e t , ne se justifie que du second, animateur d ’une troupe uni
dans la mesure où la démarche esthé versitaire américaine, devenu depuis,
tique se resserre, où le style se trouve, d ’ailleurs, un professionnel du cinéma.
s’épure et se fortifie. La nature de celui- On parlait tout à l’heure de climat
ci compte peu en regard de la cohésion et de ton : c’est en fait ce qui manque
des lois internes qui le régissent. le plus au film de Mankiewicz. Dans
Jules César, rappelons-le, ne suit pas ses mains, la caméra semble avoir perdu
ce cours sinon unique, du moins princi toute magie créatrice. On qualifiait de
pal, que confère à Hamiet, Macbeth ou vant moi l’autre jour le film d’ « Affaire
Othello par exemple, la primauté d’un César » ; le sens de la formule est suffi
personnage central. La tragédie de samment clair, et si l’on peut douter
Jules César met pourtant Faccênt sur lé du bien-fondé d’une parente de concep
drame intérieur de Brutus, incarnation tion entre deux films aussi différents
d’une hauteur vertueuse, d’une morale que ceux qu’elle met en cause, il faut
stoïcienne et d'un rationalisme supé d’abord envisager la possibilité d’une
rieur. Sous l’angle psychologique, le sécheresse et d’un dépouillement con
personnage parcourt un itinéraire en certés dans la réalisation. Un apparent
fait peu étendu car, comme tous les manque d’imagination peut celer un
« purs », son caractère reste assez sens intime bien plus riche, et il faut
statique : globalement, une seule étape se garder de conclure hâtivement.
d’importance est franchie, au début du M ankiew icz n ’est pas Welles, et s’il lui
deuxième acte, lorsque Brutus, la nuit, plaisait d ’exorciser la tragédie de ses
dans son verger, répond par l’affirma sortilèges, d ’en négliger les zones d’om
tive à sa propre interrogation : faut-il bre, d’en bannir l ’informulable, — tout
aller jusqu’à tuer par vertu ? Mais ce ce enfin qui fascine ce dernier, —• pour
côté légèrement cornélien n’occupe en la porter sous un éclairage sec, rien ne
fait, dans l’ensemble, qu’une place l’en empêchait. C’était, en tout cas,
secondaire, car les personnages de s’acheminer insensiblement vers la plus
Shakespeare — et plus que jamais ceux- aléatoire gageure : la photographie du
ci — s’effacent plus ou moins derrière texte : va pour le texte photographié
les sentiments et les idées qui les han si c’est lui exclusivement qu’on met en
tent et qui les prennent pour champs scène, si se manifeste une constante vo-
46
M arlou B f a n do d an s J u liu s Cecsar de Josep h L. M ankiew icz.
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l’aisance apparente en remplissage, la distribution dans laquelle Fentorsc faite
volonté de rigueur en indigence, la ma à la vérité historique (passe encore
jesté en'pompe. que César ait la taille de de Gaulle,
Et pourtant le film témoigne d’une et pourtant...) gêne moins que la p e r
certaine intelligence à ne pas céder aux sonnalité de cet acteur sans âme et
sollicitations primaires d ’une visualisa sans esprit ? (Qu’il me pardonne cette
tion systématique : le souvenir du sau aversion personnelle, mais je le trouve,
vetage de César par Cassius dans le comme dit la chanson, grand, fort...
Tibre, ou le cauchemar de Calpurnia, et bête).
par exemple. Malheureusement, la ten C'est précisément l’interprétation,
tative qui s’ébauche dans le traitement magistrale dans l’ensemble chez Man-
(le ces détails ne devait pas se pour kiewiez, qui devait, à l’inverse, irré
suivre jusqu’à l’apparition d’un style médiablement desservir le Jules César
qui eût exigé, entre autre, la dispari de Bradley. Que les acteurs aient été
tion, — du moins dans leur forme pré des semi-amateurs pourraient en excu
sente, — des fragments entrevus de la ser la maladresse, pas la médiocrité.
fameuse- nuit qui précède le meurtre, Brutus, dépourvu de tout caractère,
de César, car celle-ci, négligée, n ’est ici n ’est plus qu’un bon gros garçon sans
qu’hostile/ mais sans mystère, mouve autre relief que celui de Ses joues.
mentée, mais sans maléfices. Plutôt que César, qui, cette fois, a retrouvé une
de la rater dans l’optique « nuit de fin tête cl’ascète, reste insignifiant. Il est,
du monde » il eût été préférable de p ar exemple, difficile de jouer d ’une
l’intérioriser en l’enfouissant au plus manière plus inexistante la scène où
profond de l’âme des conjurés (l’essai César, le matin de sa mort, harcelé par
en est partiellement fait d ’ailleurs dans les supplications de ' Calpurnia, les
le verger de Brutus, mais nullement retours de sa propre fierté, ses pressen
dans les scènes précédentes). , timents et les insinuations de Décius,
Cela ne pouvait effrayer Mankiewicz décide finalement de se rendre au Sénat.
qui, sur un autre plan, a su prendre La conviction n ’empcche pas le jeu
des libertés bien plus considérables, d’en rester au niveau de la récitation.
notamment dans les deux derniers C’est peu de dire que les interprètes
actes, en condensant tous les combats manquent de talent : ils perdent tota
dans le raccourci saisissant d’un lement pied dans ce va-et-vient cons
immense et unique guet-apens à la tant entre la folie et la raison, la séré
Roncevaux. nité et le trouble, la paix et? la colère
Chez Shakespeare, tout se manifeste qui est la marque de tant de héros
au niveau ontologique : l’angoisse, la shakespeariens et en particulier celle
joie, la folie ou la souffrance ; c’est ce de César, personnage amoindri jeté tour
qui permet le brassage incessant de la à' tour vers les résolutions extrêmes.
philosophie, de la psychologie et de la Sans sacrifier à quelque conformisme
poésie dans un dialogue qui est une que ce soit, on ne peut s’empêcher
constante et impétueuse divagation de tlJéprouver du respect et de l’émotion
l’être. Cet univers restant sans écho dans devant la bonne volonté et la courageuse
la mise' en scène proprem ent dite, on ténacité de jeunes sans moyens mais
mesure la nécessité d ’une interprétation pleins de foi. L’on ne peut cependant
non seulement talentueuse, mais vérita céder à la complaisance devant leurs
blement .créatrice. Et c’est justement par erreurs trop flagrantes. P ar opposition
là que le film se sauve d ’un échec plus à ceux de Mankiewicz, les défauts de
grave. En dépit d’un certain disparate, la Bradley sont actifs, agressifs. Cet uni
distribution réunit de grands comédiens versitaire, dont on aurait pu attendre
au premier rang desquels se placent un respect plus attentif à l’égard de
John Gielgud, un des plus célèbres sha Shakespeare, a trop tendance à le dé
kespeariens vivants, James Mason qui, laisser pour jouer avec la caméra et
sans être issu de la grande’tradition à faire l’essài d’une franche inexpérience
la Gielgud et à la Laurence Olivier, se en matière d’interprétation. On a l’im
maintient au plus haut par la puissance pression qu’il découvre le cinéma : sa
interne de son jeu, enfin Marlon Brando, mise en scène relève d’un formalisme
véritable statue antique au tempérament (à dominante expressionniste) qui trahit
plein d’une force sauvage en même moins une élaboration consciente qu’une
temps que d’une maîtrise calculée. A grave inassimilation de la culture ciné
propos de César, dirai-je mon étonne matographique. Je me doute que l’ab
ment devant une frappante erreur de sence de moyens, dans tous les do-
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mai nés, a dû le contraindre à quelques le début de l’incendie de la maison d’un
acrobaties techniques, eile ne justifie des conjurés, ni l'agenouillement idéal
pas pour autant une débauche d’effets aux pieds de César, — symbole de la
purement formels (sans même parler servitude qu’il impose, ni surtout la
des détails risibles qui parsenient scène du Tibre où Cassius sauve la vie
l’œuvre de bout en bout en lui faisant de César. Mais comment concilier tant
un tort persistant quoique superficiel). de zèle dans la représentation d ’élé
On ne saurait reconnaître au passage ments extrêmement secondaires avec la
toutes les réminiscences qui se mêlent, négligence dont l’auteur a fait preuve
du Welle s de Kane à l’avant-garde amé dans l’évocation de cette nuit décisive
ricaine actuelle, en passant même par à laquelle on en revient toujours et qui
une insupportable parodie, dans cer a été coupée de l’un de scs moments
tains cadrages de la deuxième moitié du essentiels, à savoir la scène dans le
film, du style final d’Eisenstein. Les verger, où Brutus décide de tuer César
fonds noii’s, abondamment employés et reçoit les conjurés ? Encore une fois,
(sans doute par économie), ne suffisent qu’on ne vienne pas parler de moyens
pas à rehausser des silhouettes irrémé quand on n ’a pas hésité à s’étendre,
diablement falotes, et le recours aux deux actes plus loin, sur les scènes de
cercles de feu, aux caches de flammes, batailles et les lieux où elles se dé
pour encadrer certaines scènes d’émeu roulent.
tes et le meurtre du poète Cinna, illustre Toutes ces faiblesses ne se rachètent
bien cet écart entre l’idée et la forme pas p ar quelques plans intéressants
qui trahit la gratuité. mais isolés dans la masse d’une œuvre
On ne sera pas inconséquent dans où se sont dilués les éléments d’un
ces lignes au point d’oublier le pro style mort-né qui ne parvinrent pas à
logue de celte étude en attaquant le s’assembler.
principe d’une réalisation foisonnante Dans la confrontation finale de ces
et prolixe en images, qui aurait pu deux Jules César sur pellicule, il semble
sans doute autoriser le parti-pris de qu’on ne retrouve un Shakespeare- trahi
transcrire à l’écran tout ce qui n’est par les deux metteurs en scène que
que suggéré ou mentionné dans le dans les accents sublimes que quelques
texte : en fait, Bradle}7 ne se refuse ni comédiens surent prêter à sa voix.
le songe prémonitoire de Calpurnia, ni J e a n - J osk R ic h e r
J u l iu s Cœsar de D av id Bradley.
UNE FIDÉLITÉ MAL RÉCOMPENSÉE
Le cinéma est un admirable révéla use de malices qui font sourire de pitié
teur. Grâce au dernier film de Claude et qui étonnent de la part d’une per
Aütant-Lara il fait apparaître la par sonne qu’on entend nous faire passer
faite médiocrité^ du roman de M. Paul pour fine et déliée. La veulerie des pro
Vialar. Il est trop évident qu’il y a un tagonistes nous interdit de nous inté
hiatus entre la réalisation cinématogra resser à leur sort. Leur fausse com
phique et l ’oeuvre écrite. Le soin et la plexité cache mal leur incurable médio
rigueur de la mise en scène mettent crité et je ne sais rien de plus ennuyeux
particulièrement en relief, l’inconsis que les événements qui les concernent.
tance des caractères, lé dessin approxi Lorsque finalement M. Dupont meurt
matif de l’intrigué, la vulgarité des situa d’une apoplexie, on éprouve un réel
tions. L’histoire est aussi banale qu’arbi soulagement car sa mort met fin à nos
traire : une dame de la meilleure société épreuves. .*
mariée à un incapable proche de la Il y avait pourtant un thème inté
ruine réussit poiir maintenir son rang ressant dans ce scénario et toujours
à se faire entretenir p ar un affairiste, éternel : celui du parvenu flatté d ’avoir
lui-même père de famille, M. Dupont, une maîtresse d ’une classe sociale supé
sans rien lui accorder en échange. Le rieure à la sienne. Peu importe qu’il
mari, jaloux, ne peut accepter cette s’agisse ici d ’une fausse maîtresse puis
situation équivoque et quitte sa femme. que chacun (à commencer par le mari)
Désireuse alors de conserver ce mari considère M. Dupont comme l’amant en
qu’elle aime, elle renonce à jouer ce titre. Il y avait là matière à des varia
jeu plus longtemps et rom pt d’un com tions intéressantes, malheureusement ce
mun accord aveb l’affairiste que ses thème (et bien d ’autres avec lui) est à
enfants ont rappelé au respect de scs peine esquissé et on lui a préféré une
devoirs familiaux. A cette intrigue banale histoire d’amour. Je regrette que
principale se rattache une intrigue M. Autant-Lara ait ici suivi trop fidè
secondaire qui concerne les relations lement le roman et il lui appartenait
de l’affairiste et de son associé. Nous en propre de m arquer l’écart qui sépare
sommes au moment de l’occupation et le M. Dupont apparent (celui qui croit
il apparaît que cet associé, qui semblait aimer) du M, Dupont véritable (vani
être de tout repos, a trompé l’affairiste teux et en quelque sorte arriviste de
de sorte que, finalement, M. Dupont est l’amour). Non, on veut à toute force
perdant sur le plan de l’amour et sur nous faire croire à l’authenticité de
celui de l’amitié. Ce scénario est valable M. Dupont et en ce sens le choix d ’Henri
en soi. D’où vient donc qu’on ne par Vilbert est révélateur. Quant à la dame
vient jamais à y croire ? Précisément qui est censée représenter l’éternel fémi
en raison de l’invraisemblance de cha^ nin (celle à qui on donnerait le bon
cun des personnages dont les propos Dieu sans confession) elle surprend par
découragent, p ar leur banalité et leur sa naïveté (1),
lourdeur, toute crédibilité. Ils accusent On se p erd en conjectures,- sur les
p ar leur comportement le caractère raisons qui ont pu inciter M. Claude
faux des situations. M. Dupont fait Autant-Larà à transposer à l’écran ce
preuve d ’une confiance excessive qui pitoyable roman bourgeois digne d’Oc-
fait singulièrement douter de l’amour tave Feuillet. Le lui a-t-on imposé ?
qu’il peut porter à la dame et celle-ci Je n’en sais rien ; ce qui me surprend
(1) Je pense que Danielle Darrieux est de cet avis puisqu’elle est moins
bonne que d’habitude.
5(V
D an ielle Darieux. et Yvun Dcsny d an s Le Bon Dieu sans Confession
de Claude A u tan t-L ara.
51
qu’à la fin figés et vides. Peut-être proques de M. Dupont et de sa fausse
aurions-nous eu un grand film si nous maîtresse.
avions assisté aiix métamorphoses réci- . Jean D o m a rg h i
L’ÉPOPÉE GELÉE
52
A lan L a d d et J e a n A rth u r d an s Shane de George StcYcns*
' v ' - " *
bien au delà des effets usuels du « sus démesuré qui oppose Shane et Starret
pense », et c’est chaque fois que f a c le dernier soir : de cette correction ma
tion, à la pointe de son propre dé gistrale qu’un liômme de bien reçoit du
roulement, comme posée en équilibre héros qui le protège et le défend contre
entre diverses sollicitations, difïere au lui-même, semble émaner un arrière-
maximum son rebondissement ; celte goût. de punition, punition d’un homme
hésitation, qu’on soupçonne l’auteur pour sa jeune femme trop aimée, pour
d’avoir voulu métaphysique, trouve son enfant trop beau, pour le bonheur
paradoxalement sa pleine justification dangereux mais solide qu’il s’est créé,
—■ auprès d’un public uniquement sen pour la détermination calme et ferme
sible à l’efficacité des ressorts drama qu’il montre devant la vie.
tiques — dans l’optique du film d’ac En face de cet homme, Shane est tout
tion brusquement retrouvée. Je pense à la fois le héros désabusé, douloureux
ici à la bagarre refusée la première fois et sceptique. Au début, rêvant d’y
par Shane dans le saloon, qui frappe échapper enfin, il refuse la violence,
beaucoup plus le spectateur en tant que mais son regard inquiet dit qu’il n’est
« trouvaille & dramatique, que véhicule qu’en liberté provisoire dans cette fa
explicite des intentions de l’auteur. mille trop sereine. Aland Ladd inter
Dans celte oeuvre qui ne manque pas prète avec sobriété un personnage indé
par certains côtés de l’étrange attrait niablement magnanime, car, en fait, il
des choses désaffectées, le seul élément ne s’agit ici de rien moins qu’un che
du western traditionnel (celui qui valier au sens médiéval du terme, errant
s’ignore) qui soit passé intégralement protecteur des persécutés. Mais il est
et sans aucune espèce de sublimation lui-même plus torturé que quiconque,
ou de reflet second, c’est la violence car il se sait marqué par un destin sans
pltysique : les bagarres exceptionnel retour : s’il tue p ar justice, il n’en est
lement brutales, véritables accès de pas moins un meurtrier, et, déraciné
démence, résonnent comme d ’incoer perpétuel, perpétuel exilé, il va épar
cibles révoltes dans une atmosphère gner aux honnêtes gens la honte de se
chargée de menaces. De môme les coups salir les mains, fût-ce pour de justes
de feu, plus longtemps attendus, plus causes. Il peut cacher son revolver, et
parcimonieux ils sont, plus leur écla chercher à l?oublier, il y est enchaîné,
tement est formidable (le meurtre de et c’est ce qù’a obscurément senti l’ins
Torrey). Enfin, il y a quelque chose tinct du petit garçon : Shane a deux
de sauvage et d’atroce dans le combat points vulnérables : le revolver (son
53
passé et son avenir) et Marian (— Ma Le héros, vivante projection des rêves
man a besoin de toi, j’en suis sûr, dit de l’enfant, l’enfant, ange gardien de
l’enfant pour le retenir). Et c’est tou la vertu du héros, se quittent rarement
jours à éux qu’en revient Joey, avec du regard dans leurs scènes communes.
l’impitoyable inconscience de son âge. Les derniers cow-boys sont tristes.
Les rapports du héros et de- l’enfant L’un d’eux, Shane, a failli retrouver la
ne sont dénués ni d’utilité fonctionnelle grandeur glorieuse des pionniers, et la
dans le cadre du scénario (c’est le canal dépasser, mais on l’a simultanément
par lequel peut se détourner sans dom chargé d’une hérédité si lourde et d’une
mage l’ainour de Shane et de Marian), lucidité si cruelle qu’il n ’a pii échapper
ni d’intérêt intrinsèque, car, dans une à une invincible lassitude de vivre et
certaine mesure, c’est l’admiration de qu’il a entraîné sa légende dans les
l’enfant qui crée le héros> qui sublime chausse-trapes de l’analyse en même
en tout cas ses sentiments et ses actions. temps que dans les marais de l’amer
L’amour lui-même (Shane-Marian) est tume.
noyé dans quelque chose de plus grand. J e a n - J o s é R ic h e r
CAROLINE BORGIA
LUCRECE BORGIA, film franco-italien en Technicolor de C h r i s t i a n - J a q u e .
Scénario et adaptation : Jacques Sigurd, Christian-Jaque, Cecil Saint-Laurent.
Images : Christian Matras. Décors : Robert Gys. Musique ; Maurice Thiriet.
Costumes : Marcel Escoffier. Interprétation : Martine Carol, Pedro Armendariz,
Massimo Serato, Valentine Tessier, Arnoldo Foa, Christian Marquant, Louis
Scigner, Howard Vernon, Georges Lannes. — Coproduction : Film Arianc-Film
Sonor-Francinex-Rizzoli Film, 1953.
Les déclarations de Christian-Jaque qu’il qualifie de « la plus authentique
au sujet de son film ont déjà été repro qui ait jamais été portée au cinéma ».
duites dans des quotidiens et des hebdo Nous ne chicanerions d’ailleurs pas
madaires, mais il me paraît utile d’en du tout le réalisateur sur le terrain de
reprendre ici quelques extraits pour l’histoire si ce n ’était lui-même qui pré
mieux situer le débat. tendait s’y cire placé. Aussi bien nous
Flânant un jour à Milan dans la ne sommes pas historien nous-même,
bibliothèque Ambrosiennc, il vit repo mais est-il besoin d’être grand clerc
sant sur un coussin de velours une pour savoir que le principal personnage
mèche de cheveux de Lucrèce. «; Je de cette aventure est le Pape Alexan
compris alors, déclare Christian-Jaque, dre'VI, père de César et de Lucrèce?
qu’une femme ayant çossédé une telle Politique éminent, véritable meneur de
chevelure ne pouvait etre cette ogresse ce jeu sanglant, c’est lui en fin de
brune, farouche, cruelle, que nous avait compte qui utilisa pour ses desseins
présentée Victor Hugo. Je me suis inté — entre autres la guerre intelligente et
ressé à elle. J ’ai parcouru des centaines sans merci qu’il fit aux grands seigneurs
de volumes et j’ai entrevu l’image d ’une italiens — la cruauté cle César ou la
femme fine, moqueuse et spirituelle, à beauté de Lucrèce qui ne devait lui
peu près celle que nous avons prise survivre que de seize ans. Or, dans
pour héroïne... Ce n ’est pas une biogra tout le film de Christian-Jaque il n’est
phie sévère, je ne veux pas réhabiliter jamais question d’Alexandre VI, Les
Lucrèce, mais distraire par l’évocation scénaristes, Jacques Sigurd, Cecil Saint-
de ses aventures. Il n’en demeure pas Laurent et Christian-Jaque savent évi
moins que l’image que je donne de demment à quoi s’en tenir sur cette
Lucrèce Borgia est la plus authentique omission : il s’agit d’une coproduction
qui ait jamais été portée au cinéma. » franco-italienne et comment, je vous le
Tout cela paraît plutôt contradictoire. demande, évoquer la mémoire d’Alexan
Christian-Jaque part d’une impression dre VI sans irriter le Vatican ? Pas
purement subjective et totalement gra question non plus d’indiquer que César
tuite (la mèche de cheveux) pour se Borgia était cardinal. Tout cela est bien
lancer dans l’érudition (une centaine de compréhensible puisqu’il faut ménager
volumes) et recréer en fin de compte l’avenir des coproductions, mais le
un personnage aussi peu historique que résultat n’en est pas moins que cette
possible, une Lucrèce de pure fantaisie Lucrèce est sans doute la moins authen
54
tique qui ait jamais été portée à l’écran. ber dans le feuilleton pour midinettes.
La Lucrèce Borgia, d’Abel Gance, L’art d’un Alexandre Dumas semble
n ’échapperait sans doute pas aux cri perdu et de ce colosse aimable aux
tiques des spécialistes de la question récits pseudo-historiques en images de
mais elle était infiniment plus fidèle : la dernière page de F u a n c e - S o i r il y a
donnant sa place à Alexandre VI, fai toutes les marches descendantes d’une
sant de César un personnage plus dégradation de l’objet en sa caricature.
nuancé, évoquant la curieuse figure de Sur l’une de ces marches trône aujour
Machiavel et montrant enfin Lucrèce d ’hui Cecil Saint-Laurent. Il est aussi
dans un rôle qu’elle a —■ toutes les au générique de Lucrècç Borgia chargé
chroniques l’affirment —- véritablement sans doute d’appliquer à Lucrèce les
joué : celui de protectrice des arts et recettes de beauté de Caroline. Dès lors
des lettres. la partie est perdue puisque l’on ne veut
La tradition de Lucrèce-ogresse est pas franchement faire une fantaisie,
manifestement rudimentaire, mais celle puisque l ’on invoque fa y a rd traitant
d e Lucre ce-victime-to tale-de-sa-b rut e-de- Lucrèce de „« perle du monde » et
frère l’est tout autant La demoiselle l’Arioste écrivant : « Les autres femmes
avait une autre envergure, c’était une ne sont-elles pas à Lucrèce ce que l’étain
maîtresse femme qui savait très bien est à l’argent, le cuivre à l’or, le pavot
ce qu’elle voulait, mais à qui il arrivait à la rose... etc. »■.
d’échouer parce qu’elle affrontait de De toute façon le choix de Martine
rudes adversaires, et il ne faut pas Carol pour interpréter Lucrèce inter
oublier non plus, comme le rappelait disait la tragédie historique. Je ne veux
Jean de Baroncelli dans Le Monde, que point dire que Martine Carol soit inca
lorsqu’elle était déçue dans quelque pable de jouer la tragédie. Au vrai je
entreprise amoureuse 011 politique, son n ’en sais rien (le rôle dramatique que
père le Pape lui donnait pour la conso vient de lui faire jouer Lattuada nous
ler le gouvernement de quelque ville renseignera peut-être là-dessus). Ce que
ou province où elle se conduisait comme je veux dire c’est qu’à p artir du mo
un véritable petit homme d’Etat. ment où on lui conservait son person
Encore une fois il faut redire que nage traditionnel style Caroline on ne
Christian-Jaque était absolument libre pouvait plus prétendre qu’à une Renais
de broder à sa guise sur le ilième de sance de pacotille. Cette Caroline Borgia
Lucrèce Borgia, mais, outre que dans a beaucoup trop la tournure 1953 pour
ce cas il n ’est pas prudent de se réfé participer de l’univers inquiétant et
rer à l’Histoire, son film apparaît prestigieux de la Renaissance, macabre
comme un échec parce qu’il a voulu et cruel, mais aussi voluptueux et fasci
jouer sur plusieurs tableaux à la fois : nant, ployant sous le poids du génie
celui de la grandeur et celui de la pail insurpassâble de ses artistes.
lardise, celui de l’Histoire et celui De plus les inconvénients habituels
d ’A T O U T - C c E U R ou de C o n f i d e n c e . La dë la coproduction achèvent de brouil^
grandeur : nous assistons plusieurs fois 1er' les cartes. Outre l’escamotage
à un pastiche — certainement involon d’Alexandre VI, il y a la présence de
taire — de la première séquence de Massimo Serrato, fort mauvais acteur,
YOthello de Welles (1). La paillardise : bien entendu doublé dans la version
le bain de Lucrèce, la scène des étuves, française et qui crée un Aragon inco
l’orgie sous la tente... etc. L’Histoire : lore, mou, pâteux, sanà aucun rapport
la Rome de la Renaissance, le prestige avec l’idée que l’on peut se faire d’un
des Borgia. A t o u t - C œ u r : la littérature représentant de cette faune griffue
pour kiosques de gares, même pas la qu’étaient les seigneurs de cette époque.
« petite histoire », un salmigondis au Pedro Armendariz lui aussi est égaré
goût du jour. ici on ne sait trop pourquoi. César
On peut mélanger la grandeur et la Borgia, rude gaillard, mais diplomate
paillardise (voir Gheldcrolde), mais pas subtil, calculateur et courageux, n’avait
l’Histoire et C o n f i d e n c e sans tom certainement pas ce comportement
(1) Cf. Les contre-plongées des liérau lls d ’arm es s u r les r e m p a rts et les fu n é ra ille s d ’Aragon.
Cela to m b e a u m ilie u d ’u u tel m éli-m élo que l ’on ne p e u t se r e n d re com pte si ces scènes so nt
b elles... ce q u ’elles so n t p ro b a b le m e n t. Que d ’etf'orts, d 'a rg e n t, d e te m p s, dépensés p o u r r ie n 1
R a p p e lo n s que W elles a to urné les deux fam eu ses séquences d 'Othello, l ’in itia le et la finale,
s u r les r e m p a rts de M ogador, en quelques jo u r s , avec u n e « Caméflex », f a i s a n t lu i-m ê m e l ’opé
r a t e u r et se se rv a n t p o u r figurer le château, q u i n ’existe p lu s , de m in u sc u le s m aq uettes p lacée s
d e v a n t P o bjcclif,
55
L ucrèce B orgia « J ’ai déco uv ert le sa v o n Lux grâce à M artine Carol ».
i
frustre et ce sourire bête de, gaucho. déshabiller Martine Carol sont d ’une
Et Valentine Tessier, Seigneur ! faite charmante malice.
pour Girpudoux ou Colette, voire Denys
Amiel, que fait-elle ici en mère-maque- ★
relle ! (il s'agit, ■ paraît-il, de Julie
Farnèze 1). Quant à Louis Seigner, Christian-Jaque, si jamais ces lignes
jamais il n’a été aussi mauvais. Il faut lui tombent sous les yeux, se dem andera
dire à la décharge de tous ces acteurs peut-être pourquoi on s’acharne contre
qu’ils ont à dire des dialogues d ’un une entreprise qui remplira sans doute
certain Jacques Sigurd, homonyme de (mais est-ce bien sû r?) son but p r in
Jacques Sigurd, brillant collaborateur cipal qui est commercial. Je le su rp ren
d’Yves Allegret et auteur des dialogues drai peut-être en disant que c’est p re s
corrosifs de Manèges. que sa défense que j’ai voulu tenter ici.
Le générique est encore lourd de La cohorte des très jeunes critiques qui
talents. Christian Ma Iras, grand opéra limitent le cinéma entre Bresson et
teur s’il en fût, n’a pas cherché à lutter Renoir, Rossellini et Murnau, Beker et
contre la banale utilisation du Techni Griffithj font la grimace quand on p ro
color qui lui a été demandée. Maurice nonce son nom. Ils sont trop jeunes
Thiriet a dû faire composer la partition pour avoir partagé les espoirs qu’avaient
par quelque nègre laborieux. Par contre pu faire lever en nous les promesses
Robert Gys, pour les décors, et Marcel des Disparus de Saint-Agil, de Sorti
Escoffier, pour les costumes, se sont lèges, ou de L ’Assassinat du Père
surpassés. La grande maquette de Rome Noël, ils n ’ont pas vu ces quelques
est intelligente et de très bon goût et belles images qui jalonnaient D’Homm e
le décor de l’église est remarquable. à Homme, ils ne se sont pas laissé
Les habits d’homme sont (mis à part prendre à Fanfan La Tulipe, ils aim aient
celui de Perotto) très réussis et les sys trop Stendhal pour ne pas détester La
tèmes imaginés -—- crevées de soie et Chartreuse de Parme. Pour eux, après
de velours ou grilles de perles — pour les détestables Créatures, la cause
56
est jugée. Et comment leur en vou temps un film de son goût. Sa Lucrèce
loir d’être ainsi sévères et rigoureux Borgia n’est même pas un film dis
puisqu’ils font leurs délices du Fleuve trayant et le charme tiède et blond de
ou d-Europe 51 ? Christian-Jaque est Martine Carol m ériterait un meilleur
difficilement excusable dans là mesure emploi. Alors ?
où il a du talent et assez de pouvoir
aujourd’hui pour faire de temps en J acques D o n io l -V a l c h o z e
57
5
GENEVIEVE, film anglais de H e n r y LETTRE OUVERTE, film français
Ce serait beaucoup dire
C o r n é l iu s . — d’A l f r e d J û f f é . — Cette histoire d ’un
que Cornélius retrouve exactement ici homme jaloux, qui vous la raconte
la verve de Passeport pour Pimlico, qui devant un manège d’enfants, fait un
a d ’ailleurs passé à tort pour un chef- film qu’on voit avec plaisir. C’est la
d’œuvre alors qu’il ne s’agissait que comédie sentimentale traditionnelle,
d’une charmante réussite. Le scénario mais c’est aussi autre chose, sous l’en
de Geneviève ne contient guère plus jouement un aperçu rap id e mais stricte
que la matière d’une jolie nouvelle fil d’une crise : celle du logement dans
mée, La passion pour les vieux tacots le monde moderne.
et leur rallye annuel Londres-Brighton, Robert Lamoureux, qu’on a fait jouer
comment un m ari et un amoureux peu très simplement et qui se révèle char
vent en arriver à traiter leur femme ou mant, court après une lettre que sa
l’objet de leurs amours comme du vul femme vient de poster, et si le postier
gaire bétail et se conduire tout simple la lui vend c’est qu’imperceptiblement,
ment comme des fous furieux, ne peut dans l’appartement étroit et nauséa
alimenter une heure trois quarts de film. bond, un couple se désunit et qu’un
Cette course, qui ne comporte que quel- peu d’argent perm ettrait un rêve : le
ues dizaines de kilomètres, semble se second étage, deux pièces-cuisine sans
isputer sur mille miles. Il y a pour fumée. Les leçons du néoréalisme se
tant à l’étape entre l’aller et le retour trouvent ingénuement; sans le contexte
l’amorce d’une assez fine et audacieuse social très précis que l’on décrit, il n’y
étude sur l’équivoque de « l’amL du aurait pas d’histoire, pas de comédie
ménage ». Parce que ces scènes sont puisque Joffré a voulu sourire et que
accessoires elles ne sont pas soulignées, tout finit bien. On n’en garde pas moins
leur légèreté même les fait remarquer, une inquiétude salutaire. Voilà un film
là où l’insistance les eut rendues insup très honnête (et nous savons comme la
portables. Tout le film cependant semble chose est rare), et agréablement cons
construit pour aboutir à son morceau truit. On y subit sans peine le charm e
final qui est des plus brillants et qui de Geneviève Page qui a cette élégance
force le rire. Pourtant nous eussions ri subtile qui révèle l’astuce et le talent.
de meilleur cœur si la course eut été Une comédienne qui peut être, si elle
moins longue, si les distances avaient réussit à échapper aux tâches serviles
été respectées. — J. D.-V. que trop souvent réclame ce temps,
parmi les plus fêtées. — M.D.
58
La forme, certes, ne prim e pas le sommes allés voir L ’autocar en folie
fond mais le justifie et s’il est besoin qu’animent Jean Nohain et sa troupe.
le réhabilite. Un chef-d’œuvre en Là bien sûr, n ’est pas l’intérêt.
somme. — F. T. Pierre Louis me semble avoir une
très étonnante conception de la mise
en scène. Pas un personnage ne se
déplace que la caméra ne se déplace
MA VIE A MOI, film américain de avec lui, effectuant un déplacement
George Cukor. — Lana Turner et identique ; une fille se balance, l’ap
Ray Milland sont les héros de ce film, pareil se balance simultanément et
unis et désunis par un impossible parallèlem ent La vision subjective se
amour. Décrites ou non dans leur p er confond ici avec celle objective et
sonne physique, Madame de Mortsauf, l’épouse. Le résultat est que dans ce
la Princesse de Clèves, Albertine sont film où tout est mouvement — gens et
immédiatement belles. Fi de Brève machines — un sentiment assez pénible
rencontre. Il fallut bien une heure et d’immobilisme absolu ne nous aban
demie pour nous faire admettre qu’une donne pas une seconde. — R.L.
femme laide put être aimable. Brève
rencontre se term inait au moment
même où nous allions admettre le pos
tulat de la laideur. Ici la beauté entre
de plain-pied dès la première image ; SCANDALE A LAS VEGAS, film amé
beauté de Lana Turner, beauté de ricain de R. S t e v e n s o n , produit par
l'histoire, beauté enfin du travail de Howard Hugues. — Tout Paris a déjà
Gukor, cet homme extraordinaire dont parlé de cette poursuite auto contre
un film sur cinq est un chef-d’œuvre, hélicoptère. Faut-il se déplacer pour ce
trois autres très bons, le cinquième dernier quart d’heure et pour ce quart
étant encore intéressant. d ’heure en endurer quatre autres d’une
A côté de Vacances, de Philadelphia égale platitude ? Je ne le crois pas. La
Story, de Little women, il nous faut virtuosité ne suffit pas et sa gratuité
placer ce film admirable. — F.T. ici est par trop évidente. Après tout le
Banni était-il. un bon film ? Rien n ’est
moins sûr et l’on ne pourra jamais
hélas en décider puisque le film est
LE PARI FATAL, film américain de hors exploitation sur les désirs de
W illia m B e a u d i n e . — Voilà un petit Monsieur Hugues lui-même. — R.L.
film de la « Monogram », cette mo
deste firme qui a dit « non s> à la
crise et a décidé de doubler le nombre
de ses productions. Un scénario dont
la modestie et la probité font le char THE TURNING POINT (CRAN D’AR
me. Une pêche au thon captivante. La RET), film américain de W i l l i a m
mise en scène de William Beaudine D i e t ë r l e . — Dieterle est le type du
est tout à fait honorable et comme metteur en scène sur qui l’on ne peut
nous aimerions qu’elle fut pour les compter. Capable du meilleur mais plus
Charlie Chan du même réalisateur. souvent du pire. Cran d ’arrêt me
Nous sommes séduits p ar l’unique semble de très loin le meilleur film du
interprète féminine au corsage promet triste auteur de Salomé. La présence
teur, non pas, généreux, non plus, plus d’Horace Mac Coy au générique doit
volontiers je le dirais, ce corsage : compter pour beaucoup dans la réus
encore sage, amical aussi et comme site.
hospitalier, promis au plus méritant, Holden, révélé par Stalag 17, se
au plus gentil. Retenons ensemble le confirme ici comme un des trois grands
nom de cette délicate personne acteurs américains de demain. — R.L.
Héléna Yerdugo. — R.L.
59
revendiqués p a r leur père, on peut ne fait pas oublier la Camille de George
considérer que Quand tu liras cette Cukor avec Greta Garbo (1936), mais
lettre est de J.P. Melville le premier elle n’est pas invisible. Son absence de
film qui compte, le premier réalisé sui prétention est agréable et contribue au
vant les normes commerciales habi charme de Micheline Presle. Roland
tuelles, avec semble-t-il un assez fort Alexandre campe un Armand Duval de
devis. En tout cas, la preuve (par grande classe. La couleur est bonne. La
neuf) est ainsi faite, la preuve est là, seule faiblesse irrémédiable du film
dans ce film, que J.P. Melville n ’est tient à l’interprétation dont la compo
pas un auteur de films, ni même un sition du Père Duval est d’autant plus
bon faiseur de mauvais films. Le moins grotesque que S a voix est bien entendu
coupable n’est pas Jacques Deval. Un doublée. *— A.B.
jeune dévoyé, un peu voleur, un peu
« maquereau », deshonore une jeune
fille, ray an t séduite et abandonnée ;
il sera finalement touché par la grâce
pour l'amour qu’il aura porté — et THE NAKED SPUR (L’APPAT), film
peut-être inspiré ? — à une bonne- américain d ’A N T H O N Y M a n n . — Voilà
sœur qui est aussi celle — la sœur — un film {jui m ériterait sans doute plus
de la fillette souillée. Il y avait deux qu’une simple note. Sa verve sévère ne
manières de raconter l ’histoire. L’une peut surprendre que ceux qui ignorent
lyrique « à la Stroheim », l’autre sor fencore en quelle estime on doit tenir
dide « à la Ralph Habib ». Deval et Antliony Mann. L’auteur de Marché de
Melville n ’ont pas voulu choisir. Il en Brute, de La Porte du Diable, de Side
résulte un film très mal fait, qui a tous Street, a su souvent tirer d’étonnants
les défauts du 16 mm., sans en' avoir partis de scénarios médiocres. Sur le
les sympathiques circonstances aggra thème classique, mais toujours atta
vantes, compromis permanent entre lin chant, qui est celui de The Naked Spury
« ton » qui se voudrait haut et qui ne il nous offre peut-être aujourd’hui son
parvient qu’à être grotesque. Philippe chef-d’œuvre. Gomment justifier pareille
Lemaire est loin d’etre mauvais,- mais affirmation ? Voilà qui est plus difficile,
Juliette Greco est loin d’être bonne. Elle car ce film ne veut pas se distinguer
dit les phrases banales sur le ton de la du western habituel p ar de faciles et
tragédie et les choses tragiques sur le fort déplaisants procédés (High Noon,
ton de la banalité. Film courageux ? Shane), mais en portant à l’extrême les
Non. Film à voir ? Non. Suis-je injuste ? vertus foncières du genre. Certes, les
Non (me dit tout le monde). — R.L. ambitions d ’un Anthony Mann sont
moins hautes que celles d’un Howard
Hawks ou d ’un Fritz Lang, son œuvre
moins profondément personnelle ; mais
quel film nous pourrait donner images
plus attachantes de l’effort ou de la
fatigue, de la frustre rivalité des hors-
LA DAME AUX CAMELIAS, film fran la-loi, de l’âpreté de leurs combats ou
çais de R a y m o n d B e r n a r d . — Peut être de leurs attachements ? ' Les visages
l’erreur du metteur en scène a-t-elle été graves, décomposés par les émotions les
de trop accentuer ici le réalisme d ’épo plus élémentaires, mais parfois les plus
que ou si l ’on veut le côté drame et essentielles, de James Stewart, Robert
comédie d’une pièce que son succès, à Ryan, Ralph Melker, Millard Mitchell,
travers trois ou quatre générations, a la frimousse dépeignée de Janet Leigh
épuré jusqu’à la tragédie. Armand Sala sont ici rendus inoubliables par les
crou a remarqué à juste titre que la simples prestiges de la sueur, des stig
grandeur de La Dame aux Camélias et mates ou d’un brusque sourire. — J.R.
la pérennité de son succès ne pouvaient
s'expliquer qu’ainsi : le mélodrame
bourgeois est en réalité la seule tragé
die que nous ait légué le xix® siècle.
Les dieux implacables sous lesquels suc LET’S DO IT AGAIN (REMARIONS-
combe l’Iphygénie du Second Empire NOUS), film américain de A l e x a n d e r
sont la morale bourgeoise et la phtisie, H a l l . — Au bout de dix minutes envi
tous deux irréfutables, fut-ce même p ar ron de projection on s’aperçoit soudain
leur victime. que c’est la « remake » du fameux
Assurément cette Dame aux Camélias Cette sacrée vérité. Mais ce qui fit le
6C>
charme et le succès de ce film célèbre le rôle du lourdaud, rivalise avantageu
ainsi que de toute la comédie améri sement avec Jack Benny. — J. D.-V.
caine de cette époque n’existe prati
quement plus à Hollywood. Ce scénario
pourtant a fait ses preuves et il est ici QUO VADIS, film américain en
à peu près intégralement respecté. Technicolor de M e r w y n L e R o y . —
(Juste le fameux petit fox-terrier, motif Il n ’est pas trop tard pour parler de
des visites du mari chez sa femme, qui ce film puisque la version originale
est remplacé p ar un moins séduisant vient seulement d ’apparaître sur un
piano). Et voilà que tout cela nous écran parisien. Mais qu’en dire ? P ra
p araît artificiel, désuet, sans intérêt et tiquement rien. C’est du travail sérieux
énormes les ficelles qui nous semblaient où l ’on a pas lésiné sur le décor et
jadis fils tenus et subtils. Nous ne sur le figurant, le tout dans la tradi
croyons plus à cet univers irréel em tion bien établie du film biblique de
porté p ar la guerre, à ce marivaudage style hollywoodien. Mais si le genre
qui nous paraît d’avant le déluge. Ni peut donner Samson et Dalila où grand
Jane Wyman, cependant habile comé papa De Mille brode d ’amusantes ara
dienne, ni Ray Slilland, que son rôle besques sans être dupe de sa propre
semble ennuyer, ne font oublier un ins naïveté de façade, il aboutit aussi à
tant l’exquise Irène Dunne et le spiri Quo Vadis, grande machine niaise,
tuel Cary Grant. Seul Aldo Ray, dans froide et laborieuse. — J. D*-V.
AU LECTEUR
N'oubliez pas que nous faisons paraître en Décembre deux numéros :
celui-ci en début de mois et pour Noël un numéro spécial sur
La Femme et le Cinéma
A u sommaire :
Le m y th e de la fem m e , par Jean Cocteau.
L e t t r e a A n d r é B a z in s u r u n s u j e t in t r a it a b l e , par Nicole
Vedrès.
Nos a m ie s , les fem m es , par Marie-Claire Solleville.
H is t o ir e et T e c h n iq u e de l a V a m p , par Lo Duea.
Le c in é m a t o g r a p h e c o n s id é r é c o m m e p h é n o m è n e de c u l t u r e ,
La fem m e dans le c in é m a
f r a n ç a is de 1945 a 1953, par
Jacques Doniol-Valcroze.
La f e m m e j a p o n a i s e e t l e c i n é m a , par Suzanne Audrey.
61
André Rossi
LIVRES DE CINÉMA
62
Stockholm, 1952. — Excellent petit ouvrage qui couvre la période Stiller-Sjostroin.
Contient des textes repris du Biografbladet et des photographies inédites tirées
directement des films cités.
LE SANG DU POETE, par J e a n C o c t e a u , 106 pages, 49 illustrations, Edition
du. Rocher, Monaco, 1948. — Réédition du découpage de ce film célèbre. Préface
de 1946 et postface de 1932 p ar l’auteur.
CHARLIE CHAPLIN, p a r T h é o d o r e H u f f , traduction de P. S i n g e r , 308 pages,
148 illustrations, Gallimard, Paris, 1953. — Bonne traduction de l’ouvrage du
regretté Huff avec quelques notes complémentaires sur Limelight, Quelques illus
trations différentes de l’édition américaine.
LE CINEMA AU SERVICE DE LA FOI, par C h a r l e s F o r d , 252 pages,
27 illustrations, Pion, Paris, 1953. — Panorama du cinéma religieux dans le
monde et historique des relations Eglise-Cinéma.
24 IMAGES A LA SECONDE, p a r L é o n P o i r i e r , 268 pages, 25 illustrations,
Marne, Paris, 1953. — Souvenirs et anecdotes p ar le réalisateur de Jocelyn,
La Brière, L ’appel du silence.
HISTOIRES INTERDITES, 126 pages, 32 illustrations, Marne, Paris, 1953.
— Le scénario du film d’Augusto Genina préfacé par le R.P. Richard,
NAKED HOLLYWOOD, par M e l H a r r i s , 6 2 pages, 1 5 5 photographies,
Pellegrini et Cudahy, New York, 1 9 5 3 , — Savoureux recueil de « candid slxots »
par l’auteur de l’ouvrage similaire « Naked City » Weegee,
YUGOSLAY DOCUMENTARY FILMS, 15 pages, 19 illustrations, Belgrade
(non daté). — Petite plaquette en langue française donnant la description de
50 documentaires.
THE WORLD OF ROBERT FLAHERTY, p a r R i c h a r d G r i f f i t h , 194 pages,
74 illustrations, Duell, Sloan & Pearce - Little, Brown & Cy, New York, Boston.
— Très important ouvrage écrit par le Directeur de la Film Library du Musée
d’Art Moderne de New York. Le texte combine de façon très intelligente les
souvenirs personnels de Flaherty, les lettres de Madame Flaherty et des amis
du réalisateur, ainsi que des notes et commentaires sur le travail de l’auteur
de Moana.
FILMBOIvEN (première partie), par H u g o W o r t z e l i u s et N i l s L a r s s o n ,
384 pages, 600 photos, BokfÔrlaget Ovbis-Vppsala, Stockholm, 1953. — Sorte de
manuel du cinéma rédigé en collaboration sur différents sujets de films. En
introduction un résumé de l’histoire du cinéma p ar Rune Waldekranz. L’his
toire du cinéma suédois est traitée p a r Bengt Idestam-Almquist. D’autres articles
sur l’évolution du cinéma à l’étranger, un essai sur la critique du film et une
étude de Gosta Werner sur les courts-métrages, les films expérimentaux et les
documentaires. Luxueuse présentation, très belle illustration.
A.R.
UN INDEX SEMESTRIEL
Indépendamment de 1’ « Index de la Cinématographie Française », publi
cation annuelle dont nous avons dit déjà tout le bien qu’il convenait de penser,
vient d’être édité sous le même titre un volume dont le dessein est identique
mais la périodicité semestrielle. Son contenu vient utilement « recouper » et
compléter l’index rouge. Tous les films français et étrangers sortis en France
depuis la libération sont classés ici et de toutes les manières possibles.
Il importe donc de louer sans réserve ces ouvrages — un bon nombre sont
épuisés — dont la modestie de leur ambition n ’altère aucunement l’intérêt que
pourraient leur envier tels gros ouvrages où l ’ignorance historique ne saurait
pallier la faiblesse critique.
F.T.
63
Programmes de la Cinémathèque
(Décembre 1953)
(7, av enu e de M essine, P a ris-1 7 1')
1er D écem bre. 20 h . 30 (1912). D eed : Boireau d o m e s tiq u e . — (1912). Bozetti : L iffle M oritz
se f a i t les m u s c le s. — (1912). D u r a n d : O nêsim e et le d ra m e de f a m ille . — (1913). Migé : Le Duel
de C alino. — (1912). Deed : Boireau ro i de la boxe. — (1912). M onca : R ig a d in et so n occarina.
— (1912), D u r a n d : Calino arroseur. — (1912). M onca : L e s p e r r u q u e s de R ig a d in . — (1913).
P e r re t : L éo n ce a m o u r e u x . — (1913). M onca : R ig a d in v e n t fa ire d u ciné. — (1913). F e u illa d e :
L e g en d a rm e est sa n s culotte. — (1913), T cd d y : Un hô tel tra n q u ille . — 22 h . 30. (1917). S en nett :
A m o u r et m é ca n iq u e. — (1917). S en nett : L a co n q u ête de F rid o lin , — (1918). S en nett : H o sp i
talité. — (1918). S en nett : /I m a lin m a l i n et d e m i. — (1918). S en n ett : A h ! ces poules.
2 D écem bre. (1919). G rifflth : L e P a u vre A m o u r . — 3 D écem bre. (1921). S tro h e im : F o lie s
de F e m m e s. — 4 D écem bre. (1932). L in d e r : L 'E t r o i t M o u sq u eta ire. — 5 D écem bre. 18 li. 30 et
21 h . 30. (1924). S tro b e im : L e s Rapaces. — 6 D écem bre. (1924). C risp : D on X fils de Zorro.
— 7 D écem bre. (1925). E is e n s te in : L e Cuirassé P o t e m ’k in e . — 8 D écem bre (1927). M urnau. :
L 'A u r o re . — 9 D écem bre. (1923). S tro heim ; S y m p h o n i e N u p tia le . — 10 D écem b re. (1928). C h a p lin :
L e C irq u e . — 11 D écem bre. (1929). S tcm b erg : L ’A nge Bien. — 12 D écem bre (1930), G ré m illo n :
L a P etite L ise. — 13 d écem bre. (1930). B u n u e l : L ’Age d ’Or. — 14 décem bre. (1931). Sagan-
F ro e lic h : Jeunes F ille s en U niform es. — 15 d écem b re. (1933). L an g : L e T e s ta m e n t d u D T Mabuse.
— 16 D écem bre. (1936). L an g : F u ry. — 17 D écem b re. (1938). E is e n s te in : A lex an d re N e w s k y . —
18 D écem bre. (1938). R e n o ir : L a Bête H u m a in e . — 19 D écem b re. (1939). D o vjcnko : Sch o rs. —
20 D écem bre. (1939). C arné : L e J o u r se lève. — 21 D écem bre. (1940). F éjo s : Une poignée de
rix. — 22 D écem bre. (1941). D reyer : Dies Irae. — 23 D écem bre. (1942). G rém illo n : L u m iè r e
d ’E té. — 25 D écem bre. (1942). V isconti : O bsessionne. — 26 D écem bre. (1947). De S an tis :
Chasse tragique. — 27 D écem bre. (1948). Iv en s : L e s p re m iè re s années. ■— 28 D écem bre. (1949).
V a rla m o v : V ictoire d ’u n P euple. — 29 D écem bre. (1951). P r à t t : L a route est longue. —
30 D écem bre. (1952). I n a g a k u : E ntotsu No M ieru B a sh o (Là où sc d re ssen t les ch em in ées).
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