Maupassant - Bel-Ami (l’incipit) - Explication linéaire
Généralité sur l’œuvre : À FAIRE EN VOUS APPUYANT SUR LES DOCUMENTS DISTRIBUÉS
Projets de lecture possibles :
- En quoi cet incipit laisse-t-il entrevoir l’avenir d’un personnage pour l’instant en marge de la société ?
- En quoi cet incipit nous livre-t-il le portrait d’un personnage en marge ?
Mouvements du texte :
1- le décor du restaurant (l. 1 à 7)
2- la rue, lieu de confrontation à l’autre (l. 8 à 14)
3- le portrait physique et moral du héros (l.15 à 22)
1er mouvement : le restaurant comme premier décor parisien
Remarques personnelles
Maupassant choisit de plonger son lecteur dans la fiction au moyen d’un
début in medias res : le lecteur est directement immergé dans l’action.
Le roman s’ouvre sur une subordonnée temporelle qui donne la dernière
action avant ce lever de rideau (comme l’indique l’emploi du passé
antérieur), immédiatement suivie d’une action du personnage principal,
« sortit ». Entrée en matière dynamique que vient confirmer
l’énumération de verbes d’action au passé simple (l.2 et 3). Cet effet de
retardement permet de ménager une part de mystère.
Le début de la description physique s’intéresse à l’allure générale, à la
prestance du personnage sûr de son fait et convaincu qu’il va plaire.
Portrait d’un charmeur auquel aucune femme ne résiste. On notera aussi
le moyen utilisé pour faire référence à son passé (« ancien »). Si le
romancier emploie d’ailleurs des expressions généralisantes pour
caractériser son allure, dans la fin de phrase « un de ces regards de joli
garçon qui s’étendent comme des coups d’épervier », l’indéfini « un »
associé au démonstratif pluriel « ces » ainsi qu’au présent de vérité
générale montre bien au lecteur le caractère affecté de son regard. Le
jeune homme semble jouer le rôle du mauvais sujet séducteur ( « il
cambra sa taille », regards circulaires, doigts qui frisent la moustache ).
Georges Duroy travaille son allure et affecte certaines attitudes :
l’expression « par pose d’ancien sous-officier » trouvera en effet un
écho dans la formule ultérieurement utilisée « par chic de beau soldat »
(l.18), qui reprend la même structure grammaticale.
La gargote : ce petit restaurant bon marché est fréquenté par une
clientèle populaire. Les « trois petites ouvrières » côtoient une «
maîtresse de musique » dont l’apparence indique la condition modeste.
Les participes passés qui lui sont attribués sont révélateurs : « mal
peignée, négligée » sont clairement péjoratifs ; quant à « coiffée », qui
pourrait être plus positif (ce sont les femmes d’une bonne condition qui
couvrent leurs cheveux), il est tout de suite déprécié par la mention du
chapeau « toujours poussiéreux », associé dans un parallélisme de
construction à la description de la robe « toujours de travers ». Enfin,
les « deux bourgeoises avec leurs maris » ne semblent fréquenter le
restaurant que pour son « prix fixe ». Et même si elles sont
accompagnées de leur mari, elles ne peuvent s’empêcher d’être
attentives au héros. Il s’agit d’un tableau de la vie parisienne. Dès les
premières lignes du roman, Georges Duroy est entouré de femmes : la
caissière du restaurant et les clientes qui « [lèvent] la tête vers lui ».
Leur réaction est probablement inspirée par le regard « de joli garçon »
qu’il jette sur l’assemblée, et qui en fait une sorte de prédateur, un «
épervier » qui fond sur sa cible. C’est l’un des sens que l’on peut
superposer à cette comparaison dans laquelle le substantif « épervier »
renvoie à un terme technique de pêche. Pour désigner précisément un
filet. Pendant tout le roman, les femmes se laisseront prendre au piège
de son charme qui est mis en évidence dès le début du roman. On
signalera la gradation dans l’évocation des femmes à travers leur classe
sociale de plus en plus élevée.
2ème mouvement : la rue comme lieu de la confrontation
Remarques personnelles
Le troisième paragraphe s’ouvre sur les données temporelles (28 juin
donc l’été, sans indication de l’année) puis sera entièrement consacré
aux pensées de Duroy concernant l’argent. Ce thème est essentiel dans
le roman puisque Duroy cherche sans cesse à faire fortune. L’argent est
en effet associé aux besoins et au plaisir : le compte minutieux de Duroy
transforme les quelques francs qui lui restent en poche en possibilités
de repas ou en verres de bière (le dilemme du choix est accentué par le
chiasme l.9-10). En ce début du roman, le personnage est dans une
relative misère. Mais par la suite, même lorsqu’il aura largement de
quoi satisfaire ses besoins, il gardera cette manie de compter, cette
capacité à évaluer ses ressources financières en biens matériels. Il
compte de manière obsessionnelle ses derniers francs en verres de bière.
Les indications spatiales deviennent plus précises et permettent de
situer l’action précisément dans Paris. Mention réaliste qui témoigne de
la sociologie parisienne. L’action prend place dans le quartier du
pouvoir et du plaisir.
3ème mouvement : le portrait du héros.
Remarques personnelles
Le portrait progresse, se fait de plus en plus précis : on a d’abord une
vision d’ensemble du personnage, qui évoque ses gestes, son attitude et
sa moustache, puis on en vient à ses vêtements et son allure, pour enfin
parvenir à la description de son visage. On peut déjà identifier des
caractéristiques essentielles du personnage dans ce portrait :
— Son aspect militaire : il renforce volontairement les apparences au
moyen d’une « pose d’ancien sous-officier » garde les « jambes un peu
entrouvertes comme s’il venait de descendre de cheval » et affiche un
« chic de beau soldat tombé dans le civil ». Son attitude est agressive :
il bouscule les passants « brutalement ». Cette agressivité se double
d’un air de défi qui s’étend à tous les passants qui l’entourent comme
le prouve la gradation hyperbolique qui fait passer de « quelqu’un » à
« la ville entière ». Ce ne sont pas les bonnes manières qui le
caractérisent. Mais il veut surtout se frayer un chemin dans la capitale.
— Son assurance, révélatrice d’une certaine arrogance : il bombe la
poitrine, bat le pavé de son talon. Son élégance est « tapageuse ». Il ne
passe pas inaperçu. On le remarque.
— Sa beauté : évoquée précédemment à travers l’expression « il portait
beau » et renforcée par la mention du « [regard] de joli garçon ». Le
narrateur précise qu’il est « grand » et « bien fait ». Le physique du
personnage a quelque chose de lumineux, puisqu’il est « blond » aux
yeux « bleus, clairs ».
— Son origine sociale modeste, son manque d’argent sont signalés par le
chapeau « défraîchi » qu’il choisit d’incliner au lieu de le laisser droit,
et le complet « de soixante francs » (= petite somme pour un complet).
Les détails qui le présentent comme un bel homme sont immédiatement
nuancés par des précisions peu flatteuses : le blond de ses cheveux est
« châtain vaguement roussi », les yeux sont « troués d’une pupille toute
petite », et les cheveux mélangent mouvement et rigueur puisque leur
frisure naturelle est cassée par la raie « au milieu du crâne ». Les
remarques qui relèvent à la fois de l’éloge et du blâme font de ce héros
un être ordinaire, voire même un peu déclassé.
Le jeune homme semble jouer un double rôle, celui du militaire en civil
d’une part (attitude agressive à l’égard des passants), et celui du
mauvais sujet séducteur d’autre part. Et dans la remarque « il
ressemblait bien au mauvais sujet des romans populaires », c’est
l’article défini qui a une valeur généralisante : le narrateur évoque un
type de personnage. On perçoit ici l’ironie du romancier qui présente
son propre héros comme un cliché, un stéréotype, celui d’un homme
qui devient un héros sans en avoir la vertu, un héros à la moralité
imparfaite. Maupassant peut se féliciter d’avoir réussi à faire le portrait
d’un personnage foncièrement romanesque.
CCL : Le point de vue adopté est principalement le point de vue omniscient. C’est un héros au passé militaire qui n’a donc plus
l’âge d’un héros de roman d’apprentissage. Il donne l’impression de vouloir en découdre avec la société, de vouloir se frayer un
chemin. On devine la soif de revanche et de réussite sociale, l’attrait pour la richesse, et le désir de plaire aux femmes grâce
auxquelles il verra tomber tous les obstacles qui se mettent en travers de son chemin. A travers cette figure de « l’arriviste », les
thèmes du roman réaliste au titre desquels se situent la puissance de l’argent, l’ascension sociale et la description de Paris sont
ici abordés. Bel-Ami illustre aussi les plaisirs du romanesque grâce aux multiples péripéties qui émaillent le roman.
Si l’on compare cet incipit avec la dernière page du roman, on peut mesurer le chemin parcouru par notre héros qui par son
absence de scrupules, constitue bien « un mauvais sujet de roman populaire » selon la formule de Maupassant. Il s’agit d’un
personnage en marge qui n’a de cesse de vouloir s’intégrer dans la société et il y parviendra grâce au charme qu’il exerce auprès
des femmes.
A la différence de Manon Lescaut qui échoue à trouver sa place dans les riches cercles parisiens, Georges Duroy incarnera la
réussite sociale obtenue grâce à son charme.