Conflits de Normes Et Application Du Droit Communautaire Dans L'espace OHADA
Conflits de Normes Et Application Du Droit Communautaire Dans L'espace OHADA
INTRODUCTION
Dans les Etats d’Afrique, l’on assiste à une multiplication, voire à une prolifération des
conventions internationales visant à instaurer une intégration économique ou juridique. Ainsi,
au niveau de la sous-région ouest-africaine, il existe deux grandes organisations d’intégration
à caractère économique, ayant en commun les objectifs de construction d’un marché commun
et ses implications sur le plan interne, notamment la convergence des politiques économiques,
la libre concurrence et la libre circulation des personnes, des biens et des services, ainsi que la
liberté d’établissement. Ce sont là autant d’aspects du droit communautaire, qui ne peuvent
manquer d’exercer une influence quotidienne, directe ou indirecte, sur la vie des citoyens et la
marche des entreprises des Etats membres. Il s’agit, d’abord de la Communauté Economique
des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), dont le traité constitutif, signé en 1975, a été
révisé le 24 juillet 1993, afin de relancer le processus d’intégration qui commençait à
s’attiédir. Il s’agit, ensuite, de l’Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA),
avec son droit primaire constitué du Traité de Dakar du 10 janvier 1994 et de ses protocoles
additionnels ; et son droit dérivé, formé par les actes additionnels, les règlements, les
directives, les décisions, les recommandations et les avis.
Néanmoins, dans le cadre de cet exposé, seule l’UEMOA2 servira de modèle pour illustrer
l’intégration économique. Non seulement, elle est considérée comme l’instrument le plus
avancé, en matière d’intégration, dans cette sous-région de l’Afrique, mais sur le plan
juridique, les problèmes d’applicabilité et d’application des droits dérivés de ces deux
organisations se posent, pratiquement, dans les mêmes termes.
Pour ce qui est de l’intégration juridique, elle est réalisée dans le cadre de l’Organisation pour
l’Harmonisation en Afrique du Droit des Affaires (OHADA), créée par le Traité de Port-
Louis du 17 octobre 1993 et révisé, à Québec, le 17 octobre 2008. Regroupant actuellement
seize (16) Etats parties, l’OHADA constitue l’actuelle forme d’expression de l’intégration
juridique dans le système juridique et judiciaire de ces Etats.
1
Magistrat, Conseiller Technique du Ministre d’Etat, Garde des Sceaux, Ministre de la Justice et des Droits de
l’Homme, Président de la Commission Nationale de l’OHADA de Côte d’Ivoire.
2
Il existe, en Afrique Centrale, la Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC),
dont le principal objectif est, également, la création d’un marché commun fondé sur la libre circulation des
biens, des services et des capitaux, ainsi que la coordination des politiques nationales dans certaines matières
telles que l’énergie, les transports, l’environnement, les communications ..., et qui, de par cette identité des
objectifs et des domaines d’action, soulève des problèmes identiques à ceux que pose l’UEMOA.
1
Enfin, hormis ces organisations d’intégration économique ou juridique à caractère régional, il
existe d’autres institutions d’intégration sectorielle, qui poursuivent, également, une œuvre
d’unification dans les domaines de leurs compétences et agissent dans des secteurs juridiques
et économiques bien définis. Il en est ainsi de la Conférence Interafricaine des Marchés
d’Assurance (CIMA), qui est compétente pour légiférer en matière de droit des assurances,3 et
de l’Organisation Africaine de la Propriété Intellectuelle (OAPI), dont les matières traitées par
les Annexes, font partie du droit des affaires.
Somme toute, la particularité de l’espace juridique de l’OHADA est qu’elle regroupe en son
sein, plusieurs autres organisations d’intégration qui poursuivent la même finalité, à savoir la
création d’un cadre harmonisé, répondant aux soucis d’une véritable intégration économique.
A ce niveau, deux précisions s’imposent : tout d’abord, l’expression « conflit de normes », qui
vient d’être utilisée, ne présente pas d’analogie avec la technique, dite des conflits de lois,
habituellement utilisée en droit international privé. Dans cette dernière discipline, le terme
« conflit de lois » désigne une concurrence entre des normes, résolue par le choix d’une des
normes en conflit par le juge saisi. Il s’agit, pour celui-ci, de déterminer quelle loi a vocation à
s’appliquer à la situation juridique, en recourant à une règle de rattachement.
Or, ici, l’expression « conflit de normes » vise l’éventuelle incompatibilité ou même la simple
coexistence entre, par exemple, des normes de la CIMA et de l’UEMOA, ou entre un
règlement de celle-ci et un Acte uniforme de l’OHADA. Pour qu’un tel conflit se produise, il
faut que des normes générées par ces institutions différentes règlementent la même situation.
Tel serait ainsi le cas, si les Actes uniformes de l’OHADA organisaient les règles de
concurrence sur le marché, alors que cette même question fait l’objet de règlements de
l’UEMOA. Cela signifie que le juge communautaire, qui est saisi en raison d’une telle
coexistence des textes tendant à réguler la même situation, n’a pas à résoudre un conflit de
lois. Il ne lui est pas demandé de déterminer quelle loi a vocation à s’appliquer à la situation
juridique, en recourant à une règle de rattachement. En cas de conflit de normes, il doit
3
A la lecture des dispositions du Traité CIMA et de ses Annexes, il ressort que la CIMA poursuit, à son tour,
une œuvre d’unification du droit dans le domaine des assurances.
4
cf. Cécile Marie-José de DRAVO-ZINZINDOHOUE, La mise en place d’un droit uniforme du travail dans le
cadre de l’OHADA. Diffusion ANRT, thèse à la carte, p. 320.
5
voir sur ce point, Joseph ISSA-SAYEGH, Quelques aspects techniques de l’intégration juridique : l’exemple
des Actes uniformes de l’OHADA, Revue de Droit Uniforme NS-Vol. IV 1999-1, n° 17, p. 12.
2
simplement vérifier si la situation entre dans le champ d’application du droit communautaire.
Si la réponse est positive, il déclare qu’il faut lui appliquer les dispositions pertinentes de
celui-ci. Si tel n’est pas le cas, il n’a pas à déterminer quel autre droit que le droit
communautaire est applicable au litige. Il s’agit là, de la manifestation du principe de
l’autonomie des organisations d’intégration et, par ricochet, des ordres juridiques en présence,
qui empêchent le juge d’opérer un choix.
Ensuite, dans la mesure où le droit communautaire fait partie du droit international, et que
celui-ci a un caractère varié, il importe de déterminer la place des normes communautaires au
sein des normes internationales. Matérialisée à travers les articles 6 du Traité UEMOA et 10
du Traité OHADA, qui leur accordent la primauté sur les normes nationales, administratives,
législatives, juridictionnelles ou même constitutionnelles,6 ces normes juridiques créent de
nouveaux ordres juridiques de droit international au profit desquels les Etats ont limité leurs
droits souverains, et dont les sujets sont non seulement les Etats membres, mais également,
leurs ressortissants.7 Quand l’on sait que ces normes sont d’applicabilité directe et, donc,
exécutoires « nonobstant toutes dispositions contraires de droits internes antérieures ou
postérieures », on imagine sans peine le désarroi du justiciable lié par les différents systèmes
mis en place.
De ce qui précède, il ressort que la place des normes communautaires est supra-législative.
Or, celle des autres normes du droit international est également supra-législative. En effet, la
disposition constitutionnelle qui accorde une place supérieure aux normes internationales ne
distingue pas entre droit international conventionnel et droit international communautaire.
Que décider alors, en cas de conflit, d’une part, entre un acte de droit communautaire dérivé et
l’une de ces normes internationales et, d’autre part, entre deux normes communautaires ? Les
solutions à proposer, qui dérivent, tant de la place du droit communautaire au sein des textes
internationaux, que du principe d’autonomie des organisations d’intégration, ne sont pas
simples à trouver.
Ces précisions étant faites, il convient de rappeler que le champ d’application matériel des
règles communautaires au sein de l’espace juridique OHADA se caractérise par le
chevauchement des différents ordres juridiques en présence. Cette situation, qui est le résultat
d’une pluralité d’organisations économiques ayant des compétences presque identiques, peut
entraîner des possibilités d’interférences entre normes communautaires d’intégration. Et, si
l’on admet qu’il y a conflit de normes lorsque certaines d’entre elles sont contraires ou
incompatibles, force est de constater que, sur plusieurs points, les normes des organisations
d’intégration à caractère économique ou juridique sont en conflit. Puisque tel est le cas, il
convient d’abord de s’interroger sur la source de ces conflits de normes (I), avant de
rechercher, ensuite, des esquisses de solutions à leur traitement (II).
6
cf. Avis n° 001/2003 de la Cour de Justice de l’UEMOA, rapporté au Traité et Actes Uniformes commentés et
annotés, OHADA, Juriscope, 3e édition, p. 32.
7
cf. arrêt Vand Gend & Loos, Aff. 26/62 du 5 février 1963, Rec. p. 3 ; cf. également, Filiga Michel
SAWADOGO, La problématique de la cohabitation des ordres juridiques OHADA, UEMOA, CEDEAO,
Actes du Colloque sur la mise en cohérence des processus d’intégration économique et juridique,
Ouagadougou, 8, 9, 10 janvier 2007, non publié.
3
d’intégration ; mais aussi, par l’étendue de ce domaine qui se présente sous la couverture de la
notion incertaine de droit des affaires, dont les contours sont imprécis. Ensuite, le contrôle de
l’application et de l’interprétation des normes communautaires régissant ce droit des affaires
relève de la compétence de juridictions suprêmes présentant leur propre autonomie. Ces deux
constats conduisent à soutenir que les conflits de normes prennent leur source dans le
chevauchement de règles communautaires régissant des domaines identiques du droit des
affaires (A) et dans la coexistence de juridictions suprêmes communautaires autonomes (B).
Par ailleurs, cette identité des objectifs est complétée par la communauté de domaines
d’action de ces différentes organisations.8 Il se pose alors, la question des domaines réservés
ou ouverts de l’Union, et dans lesquels le droit communautaire aurait matière à s’appliquer.
Malheureusement, cette interrogation ne reçoit pas de réponse par le fait que le Traité
UEMOA est un traité cadre. C’est donc dire que le champ d’application matériel du droit
OHADA épouse les contours des objectifs de l’Union. Il ressort de ce qui précède que, le
domaine d’application ou d’intervention du droit communautaire est à la fois vaste et
imprécis. Le droit communautaire de l’UEMOA, harmonisé au moyen des directives, ou
unifié, au moyen des règlements, peut porter sur l’organisation des activités économiques
dans le cadre du Marché, et d’une manière plus générale, sur tous domaines, dès lors que la
poursuite des objectifs de l’Union l’exige.9
8
Jouissant d’une compétence d’attribution, les activités de l’UEMOA ne peuvent ou ne doivent se déployer que
dans un certain nombre de domaines limitativement déterminés par son Traité. Ce principe ressort clairement
des dispositions de l’article 16 alinéa 2 de celui-ci, qui limite l’action des organes « aux attributions qui leur
sont conférées par le Traité de l’UEMOA et le présent Traité, dans les conditions prévues par ces Traités ».
9
Pierre MEYER, Les conflits de juridictions dans les espaces OHADA, UEMOA, CEDEAO, communication
présentée lors du séminaire régional de sensibilisation sur la sécurité juridique et judiciaire des activités
économiques au sein de l’UEMOA, de la CEDEAO et l’OHADA, article publié par Juriscope 2004,
www.juriscope.org, p. 12.
4
La situation est semblable s’agissant de l’OHADA. Déterminé dans l’article 1er du Traité, qui
énonce que celui-ci « a pour objet l’harmonisation du droit des affaires dans les Etats
parties », le domaine du droit des affaires couvert par le droit unifié de l’OHADA, est défini
par son article 2, au moyen d’une énumération d’un ensemble de règles se rapportant « au
droit des sociétés et au statut juridique des commerçants, au recouvrement des créances, aux
sûretés et aux voies d’exécution, au régime du redressement des entreprises et de la
liquidation judiciaire, au droit de l’arbitrage, au droit du travail, au droit comptable, au droit
de la vente et des transports et toute autre matière que le Conseil des Ministres déciderait, à
l’unanimité, d’y inclure, conformément à l’objet du traité et aux dispositions de l’article 8 ».
Cette double référence au droit des affaires et à l’objet du Traité jette le trouble dans l’esprit,
tant son champ est vaste et à contenu variable, sans limitation précise. En effet, ainsi entendu,
le droit des affaires a vocation à englober la réglementation des différentes composantes de la
vie économique : ses cadres juridiques (réglementation du crédit, de la concurrence) ; ses
acteurs (commerçants. intermédiaires de commerce ... ) ; les biens et les services qui en sont
l’objet ; les activités économiques (production, distribution, consommation ... ). De la sorte, il
se rapproche du droit économique, avec lequel on le compare volontiers, lequel désigne
l’ensemble des règles de droit concourant à l’organisation et au développement de l’économie
industrielle (et commerciale) relevant de l’Etat, de l’initiative privée ou du concours de l’un et
de l’autre.10
Du fait de ce caractère élastique du droit des affaires, on constate que les domaines
d’intervention sont loin d’être étanches entre les organisations, de sorte qu’il n’est pas
impossible que les normes produites par ces dernières portent sur les mêmes matières, d’où
les risques de conflits de normes.
2 - Les risques de conflit entre organisations résultant de l’identité des objectifs et des
domaines
Dans la mesure où on admet qu’il y a conflit lorsque des normes sont contraires ou
incompatibles entre elles et que pourtant, il existe une similitude des objectifs et des domaines
couverts, force est de constater la certitude de ces conflits qui peuvent être réels ou virtuels.
Ceux-ci se caractérisent par la présence, dans un même domaine, de différentes règles ayant
en commun, la volonté de régir différemment une même situation, sans porter véritablement
atteinte à l’application de l’une d’entre elles. Ainsi, bien que le droit des assurances soit de la
compétence de la CIMA, rien n’empêche l’OHADA de légiférer dans ce domaine qui relève
indubitablement, du droit des affaires, notamment dans les branches qui n’ont pas encore été
abordées par la CIMA.11
Il en est de même pour l’Organisation Africaine de la Propriété Intellectuelle (OAPI), dont les
matières traitées par les Annexes font également partie du droit des affaires ; mais, surtout de
l’OHADA et de l’UEMOA, au niveau desquelles le nombre de recoupements de compétence
est plus grand, ainsi qu’en témoignent les exemples suivants. L’illustration la plus topique se
rapporte au droit comptable où ont coexisté, au sein de l’UEMOA, le Système Comptable
Ouest Africain (SYSCOA), adopté par le Règlement n° 04/CM/UEMOA du 20 décembre
1996, entré en vigueur le 1er janvier 1998, et l’Acte uniforme du 24 mars 2000 portant
organisation et harmonisation de la comptabilité des entreprises, entré en vigueur en deux
temps : le 1er janvier 2001 pour les « comptes personnels des entreprises », et le 1er janvier
10
cf. Joseph ISSA-SAYEGH, op. cit. n° 8, p. 9.
11
Joseph ISSA-SAYEGH, op. cit., n° 16 p. 12.
5
2002, pour les « comptes consolidés et les comptes combinés ». L’UEMOA a été obligée de
modifier, en septembre 2001, le SYSCOA pour concilier les deux règlementations dans le
cadre d’une combinaison et adaptation des concepts et techniques comptables en un système :
le SYSCOHADA.
Enfin, la législation des activités sur le marché financier régional offre un exemple assez
illustratif de ces chevauchements de compétence au niveau des organisations d’intégration.
C’est le cas du droit des marchés financiers qui fait l’objet, dans l’UEMOA, d’une
réglementation spécifique à travers le Règlement Général relatif à l’organisation, au
fonctionnement et au contrôle du marché financier régional UEMOA. Ce règlement octroie
l’exclusivité de la définition de la législation en la matière au Conseil Régional de l’Epargne
Publique et des Marchés Financiers (CREPMF). Or, une concurrence normative s’observe
avec l’OHADA, dont l’Acte uniforme relatif aux Sociétés Commerciales et au GIE, comporte
plusieurs articles (81 à 96, 823 à 853 et 905) qui ont trait à l’appel public à l’épargne, les
conditions d’émission de titres, et les règles gouvernant la diffusion d’informations sur le
marché. Outre le principe de coexistence de normes de l’OHADA aux côtés de celles édictées
par le Conseil Régional, il est relevé des différences significatives entre les concepts et les
notions fondamentaux relatifs aux titres et aux valeurs mobilières. Il va sans dire qu’une telle
situation pose des problèmes de choix des notions à privilégier par les praticiens et les juges.
C’est d’ailleurs ce qui a fait dire au Professeur ISSA-SAYEGH que, la concurrence des
compétences entre les organisations internationales laisse présager un avenir de désordre.12
A ce stade, il n’est pas inutile de s’interroger sur la place qu’occupent les normes générées par
les organisations d’intégration au sein des normes juridiques, car malgré la variété des normes
internationales, la disposition constitutionnelle qui leur accorde une place supérieure par
rapport aux normes internes ne distingue pas entre droit international conventionnel général et
droit international communautaire.
Or, de la position de celui-ci par rapport aux autres normes juridiques, dépend la cohérence de
l’ordre juridique.
12
ISSA-SAYEGH, op. cit., n° 19, p. 12.
6
spécifiquement, entre deux normes communautaires, ce qui n’est pas simple. La raison en est
que, malgré la supranationalité des normes communautaires, elles s’insèrent dans l’ordre
juridique des Etats, sans aucune relation entre elles, consacrant ainsi, un principe
d’autonomie.
En droit comparé, la notion de spécificité du droit communautaire fait penser que celui-ci est
au-dessus du droit conventionnel général, ce qui peut sembler discutable, surtout s’il s’agit
d’une convention à vocation universelle. Toutefois, à titre de comparaison, l’Union
Européenne conclut elle-même des accords commerciaux, des accords d’association ou des
accords de coopération ; et à la lumière de la jurisprudence de la Cour de Justice des
Communautés Européennes (CJCE), Monsieur Richard GHEVONTIAN dégage la hiérarchie
suivante :
- Au sommet, se situe le droit primaire (traités fondateurs et traités d’adhésion) ;
- Ensuite, viennent les principes généraux de droit ;
- Puis, suivent les accords internationaux conclus par l’Union européenne ;
- Enfin, vient le droit dérivé, avec dans l’ordre, les mesures d’ordre général
(règlements et directives) et les mesures d’exécution (R. Ghevontian, Droit
communautaire, Sirey, 2ème édition, 2004, p. 100).
A partir de cette pyramide résultant, d’ailleurs, du normativisme de Hans Kelsen, et dont est
issu notre système de hiérarchie des normes, calqué sur celui du droit français, le droit positif
de la plupart des Etats membres de l’OHADA consacre la structuration suivante :
- Au sommet, se trouve le droit international constitué des accords, traités et
conventions internationaux ;
- Ensuite, vient le droit communautaire, qui comprend notamment, les Actes
uniformes et Règlements de l’OHADA, les directives et les règlements pris par les
autorités de l’UEMOA et constituant le droit dérivé ;
- Enfin, à la base de la pyramide se situe le droit national, qui comprend notamment,
les arrêtés, les décisions et les instructions pris par le Ministre chargé des Finances,
la BCEAO et la Commission bancaire, du moins, pour ce qui est du droit bancaire et
financier de l’UEMOA.
C’est, donc, autour de ce socle que s’articulent le droit spécial bancaire, et donc
communautaire, d’une part, et le droit commun des affaires, d’autre part.
De ce qui précède, il ressort que les normes communautaires sont d’essence supranationale,
même si elles génèrent des systèmes juridiques autonomes.
13
CARREAU D., Droit international, Paris, Les cours de droit, 1984, p. 88 à 103.
7
Reprenant à notre compte des propos de certains auteurs,14 il s’avère qu’en dépit de leur
supranationalité, les normes communautaires des différentes organisations d’intégration
s’intègrent dans l’ordonnancement juridique des Etats membres, sans aucune relation entre
elles. Ainsi, chaque norme provient d’un système juridique autonome issu d’une organisation
d’intégration. A cet effet, l’ordre juridique peut être défini comme étant « un ensemble
organisé et structuré de normes juridiques possédant ses propres sources et doté d’organes et
de procédures aptes à les émettre, à les interpréter ainsi qu’à en faire constater et sanctionner,
le cas échéant, les violations ».15 Au sein de l’espace juridique OHADA, cette autonomie des
organisations d’intégration, et par ricochet, des ordres juridiques communautaires en
présence, se manifeste à travers l’application des dispositions communautaires. En effet,
chaque organisation d’intégration intervient dans un domaine bien défini par son acte
constitutif, sans référence à l’existence des autres systèmes d’intégration.
Par ailleurs, il n’existe aucune relation hiérarchique entre les différentes normes produites par
ces organisations, si bien que chacune d’elle est cantonnée dans son domaine précis.
En d’autres termes, les Actes uniformes de l’OHADA sont totalement autonomes vis-à-vis
des règlements de l’UEMOA, et réciproquement. De ce fait, l’ordre juridique supra-étatique,
que ces institutions mettent en place, se caractérise par un mode particulier de production et
de réalisation du droit ressortissant d’un schéma caractérisé par la superposition de plusieurs
ordres juridiques organisés de façon à ce que les sujets de « chaque élément composant
l’ensemble soit simultanément soumis au droit de l’élément et à celui de l’ensemble ».16
Ainsi, la situation devient, dès lors, complexe lorsqu’elle met en présence plusieurs ordres
juridiques au niveau supérieur de la superposition, comme c’est le cas au sein de l’espace
OHADA. Concernant, alors, la nature des rapports qu’entretiennent les différents ordres
juridiques, chacun des différents corps de règles « a vocation à s’appliquer et, en cas de
contrariété entre eux, à imposer sa solution dans le règlement du litige ».17
Pourtant, il est bien connu que les moyens principaux qui permettent d’assurer à un ordre
juridique sa cohérence et son fonctionnement harmonieux, résident dans la définition stricte
de son domaine d’action ainsi que l’établissement d’une hiérarchie entre les différentes
catégories de normes. Or, l’autonomie des ordres juridiques qui est, ainsi, perceptible au
niveau de l’application des normes, l’est également sur le plan de la compétence des
juridictions suprêmes communautaires mises en place par les organisations d’intégration pour
assurer l’interprétation et l’application des normes qu’elles produisent.
14
cf. sur ce point, ABARCHI Djibril, La supranationalité de l’Organisation pour l’Harmonisation en Afrique du
Droit des Affaires (OHADA, Revue Burkinabé de Droit, n° 37, 2ème semestre 2000, p. 9 à 27 ; Abdoulaye
DIALLO, Les conflits de lois dans le droit uniformisé de l’espace OHADA, mémoire en ligne.
15
cf. Guy ISAAC, Droit communautaire général, Paris, Masson, 1983 p. 105.
16
cf. Jean COMBACO et Serges SUR, Droit international public, 2ème édition, Paris, Montchrestien, 1995, p. 8.
17
D.-B. BA, « Le problème de la comptabilité entre l’UEMOA et l’OHADA », in la libéralisation de l’économie
dans le cadre de l’intégration régionale ; le cas de l’UEMOA, sous la direction de Pierre MEYER, publication
du CEEI, n° 3, Ouagadougou, Imprimerie Presses Africaines, 2001, p. 186.
8
l’efficacité et cette effectivité de la politique d’uniformisation du droit dans les domaines qui
les intéressent, les organisations d’intégration ont-elles mis en place, des juridictions
autonomes permettant d’assurer l’application et l’interprétation des normes qu’elles
produisent.18 Il faut cependant relever que, des différences subsistent entre ces juridictions
quant à leur compétence, et qu’à ce niveau, le principe d’autonomie est également affirmé.
Or, la mise en œuvre du principe d’autonomie rend totalement inefficace le recours à la
méthode de conflit dans le règlement des différends entre normes communautaires.
Au sein de l’UEMOA, la compétence juridictionnelle est répartie entre une Cour de justice et
une Cour des comptes. Concernant la Cour de Justice, elle est dotée de fonctions
juridictionnelles et consultatives.
Concernant le mode de fonctionnement de ces deux Cours, il apparaît qu’il ne revêt pas la
même intensité. Alors que la Cour de Justice de l’UEMOA ne peut être saisie qu’à titre
préjudiciel par une juridiction nationale chargée de trancher un litige portant sur le droit
harmonisé de l’Union, la CCJA se substitue aux juridictions nationales de cassation, dès lors
qu’il s’agit d’un contentieux soulevant des questions relatives à l’application des Actes
uniformes et des Règlements prévus au Traité, à l’exception des décisions appliquant des
sanctions pénales. Contrairement à la Cour de Justice de l’UEMOA, la CCJA dispose d’un
pouvoir d’évocation lui permettant de statuer sans renvoi ; ce qui en fait une juridiction de
troisième degré. Ceci n’est pas sans poser de graves problèmes quant à la portée de cette
substitution, dans la mesure où l’autonomie des normes communautaires est réaffirmée au
sein de ces juridictions supranationales.
18
Il faut cependant souligner que les organisations d’intégration sectorielle, telles que la CIMA et l’OAPI n’ont
pas institué de juridictions suprêmes chargées de l’application et de l’interprétation de leurs normes.
9
Relativement aux rapports pouvant être entretenus entre juridictions. supérieures
communautaires, le constat aboutit à l’affirmation du principe d’autonomie. Ce constat
s’avère important car, face à une difficulté soulevant l’application de différentes normes
communautaires, la question se pose absolument de savoir quelle juridiction serait compétente
et selon quelle procédure la saisine de l’une d’elles serait effectuée. Dans un avis consultatif
du 2 février 2000,19 la Cour de Justice de l’UEMOA a fait remarquer que, la CCJA ne peut
saisir la Cour de Justice de l’UEMOA en renvoi préjudiciel, parce qu’elle n’est pas une
juridiction nationale, et que l’interprétation par la Cour de Justice de l’UEMOA, des Actes
uniformes porterait atteinte à l’exclusivité de la CCJA à l’application et à l’interprétation des
Actes uniformes. Il n’existe ni hiérarchie, ni passerelles entre les hautes juridictions
communautaires, ce qui empêche que l’une des deux juridictions puisse saisir l’autre par la
technique du renvoi préjudiciel.
Il apparaît donc que, compte tenu de cette revendication de la primauté de ses règles par
chaque système doté, par ailleurs, d’une juridiction suprême, les solutions basées sur la
méthode conflictuelle sont inefficaces. Ainsi, ni le juge national, ni le juge communautaire, ne
peut s’arroger le pouvoir d’opérer un choix entre les normes en concurrence. A la différence
de la règle de conflit qui permet, dans les limites fixées par le système de droit international
privé, de répartir l’application de la lex fori et de la loi étrangère, aucun système, ni interne, ni
communautaire, n’est apte à opérer une telle répartition, s’agissant des règles
communautaires. On aboutit ainsi, à une impasse, car il s’avère impossible de déterminer la
norme juridique applicable. Il en est de même en matière juridictionnelle. En effet, chacun des
systèmes en présence revendiquant la primauté de ses textes, le juge, national ou
communautaire, est confronté à d’inextricables difficultés, source d’insécurité juridique au
sein de l’espace OHADA. Cette impasse interpelle, donc, sur la nécessité de trouver des
solutions permettant une mise en cohérence des différents schémas d’intégration.
En d’autres termes, il s’agit d’envisager le traitement des conflits de normes.
Ainsi, en cas de conflit entre normes du droit primaire, le droit international permet, grâce à
l’article 30, paragraphe 4-b) de la Convention de Vienne du 23 mai 1963 sur le droit des
traités, d’envisager un début de solution, puisque « dans les relations entre un Etat partie aux
deux traités (incompatibilités) et un Etat partie à l’un de ces traités seulement, le traité auquel
les deux Etats sont parties régit leurs droits et obligations réciproques ».
Certains auteurs font d’ailleurs remarquer que, les conflits entre normes de droit international
sont rares, et qu’en « règle générale », ce conflit étant considéré comme équivalent au conflit
entre normes de droit interne, il est tranché selon les règles usuelles (lex superior, lex
19
Avis n° 001, dossier 6-99, 2 février 2000, Revue Burkinabé de Droit, 2000, p. 127.
20
cf. Luc Marius IBRIGA, « La problématique de la juridictionnalisation des processus d’intégration en Afrique
de l’Ouest », Communication au colloque sur la « Juridictionnalisation des processus d’intégration en Afrique
de l’Ouest », Faculté de droit de l’Université de Rouen, 11 mai 2006, www.institut-idef.org.
10
posterior, hiérarchie des valeurs, moindre grief, proportionnalité et harmonisation des intérêts
en présence) quand on n’aboutit pas à une interprétation qui réussisse à harmoniser les
normes. On peut penser qu’il y a lieu de tenir compte également du caractère universel ou non
de la convention ou du traité, du nombre effectif de ses signataires et surtout, des membres
ayant ratifié le traité.21
Ces précisions ayant été rappelées, qu’en est-il, alors, des conflits qui ont le plus de chance de
se présenter, en pratique, et qui opposeraient deux normes de droit communautaire ? A cette
question, les réponses qui sont actuellement fournies sont caractérisées par leur
insuffisance (A), ce qui conduit à explorer de nouvelles pistes (B).
Ainsi, au niveau de l’UEMOA, cette volonté d’harmonisation des législations transparaît dans
l’article 14 du Traité de l’Union, qui dispose que : « dès l’entrée en vigueur du présent Traité,
les Etats membres se concertent au sein du Conseil afin de prendre toutes les mesures
destinées à éliminer les incompatibilités ou les doubles emplois entre le droit et les
compétences de l’Union d’une part, et les conventions conclues par un ou plusieurs Etats
membres, d’autre part, en particulier celles instituant des organisations économiques
internationales spécialisées ».
Au surplus, cette disposition est complétée par l’article 60 dudit Traité, qui commence par
affirmer que « la Conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement établit des principes
directeurs pour l’harmonisation des législations des Etats membres », avant d’ajouter, dans
son alinéa 2, qu’elle « tient compte des progrès réalisés en matière de rapprochement des
législations des Etats de la région, dans le cadre d’organismes poursuivant les mêmes
objectifs que l’Union ». Le Système Comptable Ouest Africain (SYSCOA) ayant été modifié
à la suite d’une réunion du Conseil des Ministres de l’UEMOA, tenue à Dakar en septembre
2001, c’est probablement dans ce sens qu’il convient de situer cette décision prise par le
Conseil des Ministres, de modifier les dispositions du Règlement 04/CL/96 du 20 décembre
1996 instituant ce système.
21
cf. Filiga Michel SAWADOGO et Luc Marius IBRIGA, op. cit., p. 16.
11
Pour sa part, le Traité OHADA, en son article 8, prévoit la possibilité de bloquer l’adoption
d’un Acte uniforme qui irait à l’encontre des dispositions des autres traités. Ainsi, par le biais
de cette disposition, elle retient une solution préventive dans la mesure où, selon cet article,
l’adoption des Actes uniformes requiert l’unanimité des Etats présents et votants ; et que cette
adoption n’est valable que si les deux tiers, au moins, des Etats sont représentés. A travers cet
article 8 de son Traité, l’OHADA offre ainsi, aux Etats membres des autres organisations
d’intégration, d’empêcher l’adoption de tout Acte uniforme qui leur paraîtrait incompatible ou
comporterait de sérieux risques d’incompatibilité avec leur propre ordre juridique.
A ces éléments, tirés des actes constitutifs des institutions d’intégration régionales, s’ajoutent
ceux issus du principe de la spécialité du droit applicable aux domaines régis par les normes
spécifiques par rapport au droit commun de l’OHADA. Il s’agit ici, d’une solution préconisée
par les hauts responsables de certaines institutions d’intégration économique.22
Pour les défenseurs d’une telle option, il s’agit d’une solution qui consiste en l’énoncé d’un
principe général consacrant la spécificité du droit applicable aux domaines régis par les
normes spécifiques des organismes d’intégration économique. Elle vise à préserver, à
l’avenir, la spécificité du droit bancaire et financier, ainsi que l’autonomie du droit de la
concurrence, qui ne sont pas des matières expressément visées par l’article 2 du Traité
OHADA.
Se justifiant par l’absence de hiérarchie entre les Traités OHADA et UEMOA, et partant, des
normes juridiques qui en découlent, ainsi que par la maxime “lex specialia generalibus
derogant”, l’application de ce principe, dans le contexte de l’Union, devrait demeurer le
critère fondamental permettant d’assurer une articulation harmonieuse entre le droit spécial
bancaire et financier et le droit des affaires. Dans l’optique de ces institutions d’intégration
concurrentes à l’OHADA, une telle solution qui tire également argument de l’article 916 de
l’Acte uniforme relatif au droit des sociétés commerciales et du GIE, devrait conduire, à
terme, à la modification de l’article 2 du Traité OHADA, définissant le domaine du droit
harmonisé. Et pourtant, toutes les matières entrant, à ce jour, dans le programme
d’harmonisation de l’OHADA ont été proposées comme telles par les Ministres des Finances,
dans le cadre de la Zone-franc.
Quelle que soit la pertinence de ces propositions, elles demeurent précaires, chaque institution
communautaire d’intégration ayant la latitude de procéder à la modification de son texte
constitutif quand bon lui semble. Aussi, le caractère fragile des solutions préventives sus-
énoncées a-t-il conduit à la recherche de solutions alternatives, par la voie politico-
diplomatique, recommandant la concertation ou la coopération entre les responsables des
organisations communautaires. Mais, avant d’aborder le volet de la coopération et de la
concertation, qu’en est-il des solutions de cure actuellement proposées ?
22
cf. ordres du jour des Conseils des Ministres de l’UEMOA des 31 mars 2010 et 20 mai 2010, tenus
respectivement à Bissau et Lomé.
12
préférée à celle dont le sens est obscur ; étant entendu que la norme impérative doit l’emporter
sur celle qui est supplétive, eu égard à sa valeur intrinsèque.
Toutefois, malgré ces différentes solutions proposées, les conflits de normes ne se présentent
pas toujours sous la même apparence que les conflits entre règles de droit international privé.
C’est la raison pour laquelle, ces solutions, empruntées au droit international conventionnel,
ont du mal à prospérer dans le règlement des conflits de lois en droit communautaire.
A titre d’exemple, on pourrait être tenté d’établir une relation hiérarchique entre les Actes
uniformes de l’OHADA et les dispositions de l’UEMOA, en fonction du critère
chronologique. Dans ce cas, la hiérarchie pourrait être favorable aux Actes uniformes. Mais,
qu’en serait-il des dispositions de l’UEMOA issues du Traité UMOA, maintenues en vigueur,
à titre transitoire, par le Traité UEMOA, et qui sont contraires aux dispositions des Actes
uniformes ? En outre, le critère de la spécialité porterait atteinte à la faveur accordée aux
Actes uniformes sur les dispositions de l’UEMOA. En effet, la finalité de l’OHADA est
d’harmoniser le droit des affaires dans son intégralité, alors que l’UEMOA ne prévoit d’y
recourir que dans la mesure nécessitée par l’intégration économique (cf. article 4.e du Traité).
Par ailleurs, compte tenu des objectifs poursuivis par ces diverses organisations d’intégration
et les moyens mis en œuvre pour y parvenir, l’efficacité des critères de la valeur intrinsèque et
de la qualité intrinsèque est mise en échec, car les normes communautaires parviennent dans
l’ordonnancement juridique interne des Etats membres avec les mêmes caractères normatifs.23
Certes, au regard de ce qui précède, certaines hypothèses de conflits sont aisées à résoudre :
une première hypothèse concerne la situation où la norme est adoptée sous la forme d’une loi
uniforme par les parlements nationaux : exemple, loi uniforme sur les instruments de
paiement, qui a été adoptée par chacun des parlements des Etats membres de l’UEMOA. Dans
cette hypothèse, les lois uniformes restant au rang de normes de droit interne, ce sont les
Actes uniformes (ou les Règlements de l’UEMOA) qui prévaudront en vertu de leur
supériorité sur les lois internes. Le fait qu’elles aient été promulguées en application d’un
traité ne pourrait changer leur nature juridique.24
Une seconde hypothèse concerne le cas où le conflit oppose une règlementation générale, par
exemple le droit des sociétés de l’OHADA, à une règlementation spéciale, comme les
dispositions du code CIMA régissant les compagnies d’assurance, ou celles de l’UEMOA ou
de la Banque Centrale (BCEAO) concernant les sociétés de banque. Dans un tel cas, on peut
considérer que les régimes spéciaux dérogent au régime général et donc, prévalent sur celui-
ci, en application de la maxime latine “specialia generalibus derogant”, qui veut que les lois
spéciales dérogent aux lois générales. C’est dans ce sens que se prononce l’alinéa 1er de
l’article 916 AUSC : « le présent Acte uniforme n’abroge pas les dispositions législatives
auxquelles sont assujetties les sociétés soumises à un régime particulier ».
Mais, selon le Professeur ISSA-SAYEGH, si les régimes spéciaux dérogent au droit commun,
c’est uniquement dans les limites étroites de ces régimes spéciaux, et pour l’objet précis des
dispositions dérogatoires considérées, il convient donc, dans le cas des régimes spéciaux, de
tracer les limites de ces règles avec précision (point de départ et point final de leur
application). En pareil cas, la CCJA, comme la CJ-UEMOA seront probablement appelées à
donner, chacune de son côté, leur interprétation de la portée abrogatoire de la règle ou du
23
voir, Abdoulaye DIALLO, Les conflits de lois dans le droit harmonisé de l’espace OHADA, op. cit. p. 35.
24
ABARCHI Djibril, op. cit., p. 27.
13
régime spécial. Mais, si leurs décisions ou avis sont contraires, il n’est prévu aucune
juridiction tierce ou procédure spéciale pour les départager.25
Enfin, une troisième hypothèse peut viser des règlementations générales ou régimes de droit
commun, et les conflits de ce genre se présentent en pratique, entre normes OHADA et
UEMOA. Ces conflits réels procèdent de ce que les Etats membres de l’UEMOA ont
entrepris, avec le concours de la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO),
des réformes aboutissant à des législations spécifiques qui sont : la loi portant règlementation
bancaire, la convention régissant la commission bancaire de l’UEMOA, la loi portant
règlementation des systèmes financiers décentralisés, et le règlement relatif aux systèmes de
paiement. La lecture combinée de certaines dispositions de ces textes avec celles des Actes
uniformes de l’OHADA laisse apparaître des conflits de normes auxquels les mécanismes
juridiques actuels de traitement ne permettent pas d’aboutir à une solution. Dans ces cas, en
effet, sur le plan juridique, la question paraît a priori, inextricable ; car, les articles 10 du
Traité OHADA et 6 de celui de l’UEMOA prévoient chacun que les normes de son droit
dérivé sont directement applicables et obligatoires dans les Etats parties, nonobstant toute
législation nationale contraire antérieure et postérieure. On ne peut bien entendu, se contenter
ou se satisfaire de ce que ces deux catégories d’actes paraissent se situer au même niveau,
auquel cas le conflit doit être réglé en ayant recours au critère chronologique, qui fait
prévaloir le texte le plus récent (lex posterior derogat priori), ce qui devrait favoriser, dans
l’exemple du conflit opposant l’UEMOA et l’OHADA sur le droit comptable, l’Acte
uniforme de l’OHADA, adopté le 20 mars 2000, sauf que le modificatif du Règlement
UEMOA résultant du Règlement n° 07/2001/CM/UEMOA du 20 septembre 2001, lui est
postérieur ; ou au critère de spécialité, qui a pour conséquence qu’une règle générale nouvelle
laisse substituer les dispositions particulières qui la précèdent. Ce dernier critère est inopérant
en l’espèce, les textes de l’OHADA et de l’UEMOA ayant le même contenu. Face à cette
impasse, n’existent pour le moment, que la coopération et la concertation.
Mais, malgré ces efforts de coordination et de coopération entre les différentes organisations
d’intégration, il y a lieu de dépasser les actions ponctuelles, pour inscrire cette tendance dans
la durée. C’est pourquoi, en disant cela, on en arrive à revenir aux diverses solutions, déjà
données, qui préconisent le recours au traitement préventif.
25
Joseph ISSA-SAYEGH, « L’ordre juridique OHADA », Communication au colloque ARPEJE, ERSUMA,
Porto-Novo, 3-5 juin 2004, www.ohada.com, Ohadata D-04-02, p. 8.
14
B - Les nouvelles pistes de traitement des conflits
Evoluant, en fait, entre les voies déjà ouvertes et de nouvelles pistes à explorer, les solutions à
proposer doivent concerner tant l’aspect relatif à la production des normes que celui traitant
de la compétence des juridictions suprêmes communautaires.
Pour parvenir à cette étape, certains auteurs préconisent la spécialisation de ces différentes
organisations dans les domaines où elles sont les plus performantes. Ainsi, l’UEMOA serait
cantonnée au domaine de la construction du Marché commun, et l’OHADA, à celui du droit
des affaires. C’est d’ailleurs en ce sens que certains suggèrent d’attribuer à l’UEMOA et à la
CEMAC, le monopole de la législation économique et monétaire, tandis qu’à l’OHADA,
serait reconnue la compétence pour légiférer en droit économique.27
D’ailleurs, rien n’interdit aux différentes organisations d’établir toute coopération utile entre
elles et les organisations régionales ou sous-régionales existantes, ou de conclure des accords
de coopération avec elles, aboutissant à des « cadres de concertation permanents ».
L’article 13 du Traité UEMOA n’est-il pas en ce sens ? Si le Traité OHADA ne comporte pas
de disposition similaire, il n’en demeure pas moins que, les actions que promeut
l’organisation militent en faveur d’une telle coopération.28
26
cf. Pierre MEYER op. cit. p. 15.
27
cf. en ce sens, Luc Marius IBRIGA, op. cit. et Joseph ISSA-SAYEGH, « Conflit entre droit OHADA et droit
régional », www.ohada.com. Ohadata D-06-05, p. 5.
28
A ce propos, la résolution suivante contenue dans le rapport du Conseil des Ministres de l’OHADA des 06 et
07 octobre 2005, tenu à Bamako, relative au Règlement portant organisation et fonctionnement de la
Commission de Normalisation Comptable (CNC-OHADA : « Le Conseil des Ministres a adopté ledit
règlement tel qu’amendé par le Comité des Experts. Par ailleurs, et afin d’éviter les conflits de compétence qui
pourraient naître entre les Organisations sous-régionales (CEMAC, UEMOA) et l’OHADA, à l’occasion de la
production des normes juridiques, le Conseil des Ministres a instruit le Secrétariat Permanent de renforcer la
communication et la collaboration avec lesdites Organisations. En outre, le Conseil des Ministres a invité les
Etats membres de l’UEMOA et de la CEMAC à tenir compte, dans l’élaboration des normes juridiques sous-
régionales en matière du droit des affaires, du caractère continental de l’OHADA ».
15
Encore, parmi les solutions à retenir sur le plan de l’application des normes, figure celle
consistant à intégrer des modifications dans les Actes uniformes déjà adoptés29 ou à venir.
Toutefois, cette solution présente des inconvénients : elle ne paraît pas appropriée, au regard
des conflits futurs qui pourraient surgir du fait du caractère évolutif des matières qui sont en
conflit avec les textes de l’OHADA. Par ailleurs, la révision des Actes uniformes étant un
processus assez long, elle ne permet pas aux organes et institutions communautaires, de réagir
de façon appropriée face à des événements imprévisibles.
Ces inconvénients appellent-ils, alors, à l’élaboration d’un Acte uniforme pour toutes les
matières faisant l’objet de conflits de normes avec les dispositions de l’OHADA ? Pareille
initiative ne semble pas, encore, figurer, au programme d’harmonisation du Secrétariat
Permanent de l’Organisation. Et d’ailleurs, quel que soit l’intérêt que présente cette dernière
solution, elle ne vient que conforter le constat selon lequel, des réponses concrètes ne
semblent pas, à ce jour, être fournies à la problématique des conflits de normes.
En réalité, ainsi qu’il a déjà été relevé, le nœud du problème réside dans l’autonomie
structurelle des organisations. Or, il est bien connu que les « moyens principaux qui
permettent d’assurer à un ordre juridique sa cohérence et son fonctionnement harmonieux,
résident dans la définition stricte du domaine d’action de chaque norme, doublée de
l’établissement d’une hiérarchie entre les différentes catégories de normes, auxquelles il
convient d’ajouter l’élaboration de règles de conflits de lois dans le temps et l’organisation du
contrôle juridictionnel de la violation des normes et de la cohérence du système en général.30
En d’autres termes, la coopération, qui est indispensable à la cohésion des ordres juridiques en
présence ne doit pas se limiter aux seules normes et s’arrêter à la concertation entre les seuls
organes législatifs de ces institutions d’intégration. Elle doit aussi s’étendre aux différentes
juridictions suprêmes communautaires.
Encore, sur le strict plan d’un contrôle judiciaire à réserver à une seule des juridictions
communautaires, la palme semble revenir à la Cour de l’OHADA. En effet, concernant les
normes de l’UEMOA, en particulier les règlements, il est prévu que la CJ-UEMOA statue à
titre préjudiciel sur l’interprétation du Traité de l’Union, sur la légalité et l’interprétation des
actes pris par ses organes, quand une juridiction nationale ou une autorité à fonction
juridictionnelle est appelée à en connaître à l’occasion d’un litige. Les juridictions nationales
29
Les Actes uniformes portant droit commercial général et droit des sûretés sont actuellement en cours de
modification.
30
cf. D.-B. BA, « Le problème de la compatibilité entre l’UEMOA et l’OHADA », op. cit, p. 182.
16
statuant en dernier ressort sont tenues de saisir la Cour de Justice (cf. article 12 du Protocole
additionnel n° 1 relatif aux organes de contrôle).
Or, la CCJA, quant à elle, peut être consultée en interprétation par tout Etat partie, par le
Conseil des Ministres, une juridiction nationale, ou par le Secrétariat Permanent, après accord
du Conseil des Ministres, sur toute question relative à l’interprétation du Traité, des
règlements pris pour son application et des Actes uniformes.
Elle peut être saisie, par l’une des parties à l’instance, soit sur renvoi d’une juridiction
nationale statuant en cassation saisie d’une affaire soulevant des questions relatives à
l’application des Actes uniformes. En cas de cassation, elle évoque et statue au fond, étant
précisé que sa décision, non susceptible de recours, s’impose à tous (article 20). Le dernier
mot revient, donc, à la CCJA, dans un litige mettant en jeu le droit UEMOA et le droit
OHADA : en effet, si dans une affaire donnée, après une saisine de la Cour de justice de
l’UEMOA, à titre préjudiciel, la juridiction nationale statue et si un recours en cassation est
introduit auprès de la CCJA, celle-ci statue, à titre définitif, soit par un rejet, soit par une
cassation suivie de l’évocation de la décision au fond sans renvoi.
En définitive, toute cette argumentation, et surtout, toutes ces solutions évoquées, indiquent
non seulement l’ampleur du débat, mais conduisent à montrer que les réponses ne se limitent
pas au seul problème de l’applicabilité des droits communautaires. En effet, si l’intégration
juridique par la voie législative est, certes, importante, ses résultats risquent d’être décevants,
à terme, si elle n’est pas confortée par une interprétation et une application émanant de la
même source juridictionnelle. Or, de toutes les organisations d’intégration juridique (et même
économique) de la zone ouest-africaine, seule l’OHADA offre une telle assurance
d’unification jurisprudentielle.
En disant cela, on en arrive à soutenir que, les vraies réponses à donner aux conflits de
normes, résident, sûrement, dans l’application du droit communautaire qui est, après tout, le
domaine réservé des Cours de justice.
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