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Droits des Femmes : Olympe de Gouges

Ce document présente plusieurs extraits littéraires traitant de l'égalité entre les hommes et les femmes. Le premier extrait est un texte d'Olympe de Gouges dénonçant l'oppression des femmes. Le deuxième extrait est également de Gouges et appelle les femmes à réclamer leurs droits. Le troisième extrait est de Annie Ernaux et décrit les tâches ménagères traditionnellement assignées aux femmes.

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Droits des Femmes : Olympe de Gouges

Ce document présente plusieurs extraits littéraires traitant de l'égalité entre les hommes et les femmes. Le premier extrait est un texte d'Olympe de Gouges dénonçant l'oppression des femmes. Le deuxième extrait est également de Gouges et appelle les femmes à réclamer leurs droits. Le troisième extrait est de Annie Ernaux et décrit les tâches ménagères traditionnellement assignées aux femmes.

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1 OBJET D’ÉTUDE : La littérature d’idée

2 du XVIe au XVIIIe siècle


3

4
5 Œuvre intégrale choisie : Déclaration des
6 droits de la femme de la femme et de la
7 citoyenne, Olympe de Gouges, 1791
8
9 Texte 1 : Adresse aux Hommes
10
11 Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la
12 question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le
13 souverain empire d’opprimer mon sexe ? ta force ? tes talents ? Observe
14 le créateur dans sa sagesse ; parcours la nature dans toute sa grandeur,
15 dont tu sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l’oses,
16 l’exemple de cet empire tyrannique.
17 Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les végétaux,
18 jette enfin un coup-d’œil sur toutes les modifications de la matière
19 organisée ; et rends-toi à l’évidence quand je t’en offre les moyens ;
20 cherche, fouille et distingue, si tu peux, les sexes dans l’administration de
21 la nature. Partout tu les trouveras confondus, partout ils coopèrent avec
22 un ensemble harmonieux à ce chef-d’œuvre immortel.
23 L’homme seul s’est fagoté un principe de cette exception. Bizarre,
24 aveugle, boursouflé de sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et
25 de sagacité, dans l’ignorance la plus crasse, il veut commander en
26 despote sur un sexe qui a reçu toutes les facultés intellectuelles ; il
27 prétend jouir de la révolution, et réclamer ses droits à l’égalité, pour ne
28 rien dire de plus.

1
29 Texte 2 : Adresse aux Femmes (Extrait du
30 « Postambule »)
31
32
33 Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout
34 l'univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n'est plus
35 environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le
36 flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de
37 l'usurpation. L'homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de
38 recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu
39 injuste envers sa compagne. Ô femmes ! femmes, quand cesserez-vous
40 d'être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la
41 révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les
42 siècles de corruption vous n'avez régné que sur la faiblesse des hommes.
43 Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? la conviction des
44 injustices de l'homme. La réclamation de votre patrimoine, fondée sur les
45 sages décrets de la nature ; qu'auriez-vous à redouter pour une si belle
46 entreprise ? le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous
47 que nos Législateurs Français, correcteurs de cette morale, longtemps
48 accrochée aux branches de la politique, mais qui n'est plus de saison, ne
49 vous répètent : femmes, qu'y a-t-il de commun entre vous et nous ? Tout,
50 auriez-vous à répondre. S'ils s'obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre
51 cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez
52 courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité
53 ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute
54 l'énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non
55 serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous
56 les trésors de l'Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l'on
57 vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n'avez qu'à le
58 vouloir.

2
59 Parcours associé : Ecrire et combattre pour
60 l’égalité
61
62 Texte 3 : Annie Ernaux (née en 1940), La Femme Gelée
63 (1981)
64
65
66 Un mois, trois mois que nous sommes mariés, nous retournons à la fac, je donne des
67 cours de latin. Le soir descend plus tôt, on travaille ensemble dans la grande salle.
68 Comme nous sommes sérieux et fragiles, l’image attendrissante du jeune couple
69 moderno-intellectuel. Qui pourrait encore m’attendrir si je me laissais faire, si je ne
70 voulais pas chercher comment on s’enlise, doucettement. En y consentant lâchement.
71 D’accord je travaille La Bruyère ou Verlaine dans la même pièce que lui, à deux mètres
72 l’un de l’autre. La cocotte-minute, cadeau de mariage si utile vous verrez, chantonne sur
73 le gaz. Unis, pareils. Sonnerie stridente du compte-minutes, autre cadeau. Finie la
74 ressemblance. L’un des deux se lève, arrête la flamme sous la cocotte, attend que la
75 toupie folle ralentisse, ouvre la cocotte, passe le potage et revient à ses bouquins en se
76 demandant où il en était resté.
77 Moi. Elle avait démarré, la différence.
78 Par la dînette. Le restau universitaire fermait l’été. Midi et soir je suis seule devant les
79 casseroles. Je ne savais pas plus que lui préparer un repas, juste les escalopes panées, la
80 mousse au chocolat, de l’extra, pas du courant. Aucun passé d’aide-culinaire dans les
81 jupes de maman ni l’un ni l’autre. Pourquoi de nous deux suis-je la seule à me plonger
82 dans un livre de cuisine, à éplucher des carottes, laver la vaisselle en récompense du
83 dîner, pendant qu’il bossera son droit constitutionnel. Au nom de quelle supériorité. Je
84 revoyais mon père dans la cuisine. Il se marre, « non mais tu m’imagines avec un tablier
85 peut-être ! Le genre de ton père, pas le mien ! ». Je suis humiliée. Mes parents,
86 l’aberration, le couple bouffon. Non je n’en ai pas vu beaucoup d’hommes peler des
87 patates. Mon modèle à moi n’est pas le bon, il me le fait sentir. Le sien commence à
88 monter à l’horizon, monsieur père laisse son épouse s’occuper de tout dans la maison, lui
89 si disert, cultivé, en train de balayer, ça serait cocasse, délirant, un point c’est tout. À toi
90 d’apprendre ma vieille. […] Je n’ai pas regimbé, hurlé ou annoncé froidement, aujourd’hui
91 c’est ton tour, je travaille La Bruyère. Seulement des allusions, des remarques acides,
92 l’écume d’un ressentiment mal éclairci. Et plus rien, je ne veux pas être une
93 emmerdeuse, est-ce que c’est vraiment important, tout faire capoter, le rire, l’entente,
94 pour des histoires de patates à éplucher, ces bagatelles relèvent-elles du problème de la
95 liberté, je me suis mise à en douter. Pire, j’ai pensé que j’étais plus malhabile qu’une
96 autre, une flemmarde en plus, qui regrettait le temps où elle se fourrait les pieds sous la
97 table, une intellectuelle paumée incapable de casser un œuf proprement. Il fallait
98 changer.

3
4

99 OBJET D’ÉTUDE : Le théâtre du XVIIème


100 au XXIème siècle
101
102 Œuvre intégrale choisie : Juste La fin du
103 Monde, Jean-Luc Lagarce, 1990
104
105 Texte 4 : Le prénom « Louis », Première partie, scène 2
106
107 LA MERE. ─ Elle parlait de Louis, 153 et il n’est pas l’aîné, alors,
108 Catherine, tu parlais de Louis, 154 le prénom des parents ou du père du père de
109 le gamin. 155 l’enfant mâle, le premier garçon, toutes ces
110 Laisse-le, tu sais comment il est. 156 histoires.
111 CATHERINE. ─ Oui, pardon. Ce que je disais, 157 Et puis,
112 il s’appelle comme vous, mais, à vrai dire... 158 et puisque vous n’aviez pas d’enfant, puisque vous
113 ANTOINE. ─ Je m’excuse. 159 n’avez pas d’enfant,
114 Ca va, là, je m’excuse, je n’ai rien dit, on dit que je 160 ─ parce qu’il aurait été logique, nous le savons ... ─
115 n’ai rien dit, 161 ce que je voulais dire:
116 mais tu ne me regardes pas comme ça, 162 mais puisque
117 tu ne continues pas à me regarder ainsi, 163 vous n’avez pas d’enfant
118 franchement, franchement, 164 et Antoine dit ça,
119 qu’est-ce que j’ai dit? 165 tu dis ça, tu as dit ça,
120 CATHERINE. ─ J’ai entendu. 166 Antoine dit que vous n’en aurez pas
121 Je t’ai entendu. 167 ─ ce n’est pas décider de votre vie mais je crois
122 Ce que je dis, il porte avant tout, 168 qu’il n’a pas tort. Après un certain âge, sauf
123 c’est plutôt là l’origine 169 exception, on abandonne, on renonce ─
124 ─ je raconte ─ 170 puisque vous n’avez pas de fils,
125 il porte avant tout 171 c’est surtout cela,
126 le prénom de votre père 172 puisque
127 et fatalement, par déduction... 173 vous n’aurez pas de fils,
128 ANTOINE. ─ Les rois de France. 174 il était logique
129 CATHERINE. ─ Ecoute, Antoine, 175 (logique, ce n’est pas un joli mot pour une chose à
130 écoute-moi, je ne dis rien, cela m’est égal, 176 l’ordinaire heureuse et solennelle, le baptême des
131 tu racontes à ma place! 177 enfants, bon)
132 ANTOINE. ─ Je n’ai rien dit, 178 il était logique, on me comprend,
133 je plaisantais, 179 cela pourrait paraître juste des traditions, de
134 on ne peut pas plaisanter, 180 l’histoire ancienne mais aussi c’est aussi ainsi que
135 un jour comme aujourd’hui, si on ne peut pas 181 nous vivons,
136 plaisanter... 182 il paraissait logique,
137 LA MERE. ─ Il plaisante, c’est une plaisanterie qu’il 183 nous nous sommes dit ça, que nous l’appelions
138 a déjà faite. 184 Louis, comme votre père
139 ANTOINE. ─ Explique. 185 donc, comme vous, de fait.
140 CATHERINE. ─ Il porte le prénom de votre père, 186 Je pense aussi que cela fait plaisir à votre mère.
141 je crois, nous croyons, nous avons cru, je crois que 187 ANTOINE. ─ Mais tu restes l’aîné, aucun doute là-
142 c’est bien, 188 dessus.
143 cela faisait plaisir à Antoine, c’est une idée auquel, 189 LA MERE. ─ Dommage vraiment que tu ne puisses
144 à laquelle, une idée à laquelle il tenait, 190 le voir.
145 et moi, 191 et si à ton tour...
146 je ne saurais rien y trouver à redire 192 LOUIS. ─ Et là, pour ce petit garçon,
147 ─ je ne déteste pas ce prénom. 193 comment est-ce que vous avez dit? « L’héritier
148 Dans ma famille, il y a le même genre de traditions, 194 mâle » ? Je n’avais pas envoyé de mot ?
149 c’est peut- 195 ANTOINE. ─ Mais merde, ce n’est pas de ça qu’elle
150 être moins suivi, 196 parlait !
151 je ne me rends pas compte, je n’ai qu’un frère,
152 fatalement,
197 Texte 5 : Les lettres elliptiques, Première partie, scène 3
198
199
200
201 SUZANNE. Parfois, tu nous envoyais des 203 parfois tu nous envoies des lettres, ce ne
202 lettres, 204 sont pas des lettres, qu’est-ce que
205 c’est ?

5 4
6
7

206 de petits mots, juste des petits mots, une 247 jamais tu ne te sers de cette qualité que
207 ou deux phrases, 248 tu possèdes, avec nous, pour nous.
208 rien, comment est-ce qu’on dit ? 249 Tu ne nous en donnes pas la preuve, tu
209 elliptiques. 250 ne nous en juges pas dignes.
210 « Parfois, tu nous envoyais des lettres 251 C’est pour les autres.
211 elliptiques. » 252 Ces petits mots
212 Je pensais, lorsque tu es parti 253 – les phrases elliptiques –
213 (ce que j’ai pensé lorsque tu es parti), 254 ces petits mots, ils sont toujours écrits au
214 lorsque j’étais enfant et lorsque tu nous 255 dos de cartes postales
215 as faussé compagnie 256 (nous en avons aujourd’hui une
216 (là que ça commence), 257 collection enviable) comme si tu voulais,
217 je pensais que ton métier, ce que tu 258 de cette manière, toujours paraître être
218 faisais ou allais faire 259 en vacances,
219 dans la vie, 260 je ne sais pas, je croyais cela,
220 ce que tu souhaitais faire dans la vie, 261 ou encore, comme si, par avance,
221 je pensais que ton métier était d’écrire 262 tu voulais réduire la place que tu nous
222 (serait d’écrire) 263 consacrerais
223 ou que, de toute façon 264 et laisser à tous les regards les
224 – et nous éprouvons les uns et les autres, 265 messages sans importance que tu nous
225 ici, tu le sais, tu ne peux pas ne pas le 266 adresses.
226 savoir, une certaine forme d’admiration, 267 « Je vais bien et j’espère qu’il en est de
227 c’est le terme exact, une certaine forme 268 même pour vous.»
228 d’admiration 269 Et même, pour un jour comme celui
229 pour toi à cause de ça -, 270 d’aujourd’hui,
230 ou que, de toute façon, 271 Même pour annoncer une nouvelle de
231 si tu en avais la nécessité, 272 cette importance, et tu ne peux pas
232 si tu en éprouvais la nécessité, 273 ignorer que ce fut une nouvelle
233 si tu en avais, soudain, l’obligation ou le 274 importante pour nous,
234 désir, tu saurais 275 nous tous, même si les autres ne te le
235 écrire, 276 disent pas,
236 te servir de ça pour te sortir d’un 277 tu as juste écrit, là encore, quelques
237 mauvais pas ou avancer 278 rapides indications d’heure et de jour au
238 plus encore. 279 dos d’une carte postale
239 Mais jamais, nous concernant, jamais tu 280 achetée très certainement dans un
240 ne te sers de cette possibilité, de ce don 281 bureau de tabac et représentant, que je
241 (on dit comme ça, c’est une sorte de 282 me souvienne, une ville nouvelle de la
242 don, je crois, tu ris) 283 grande périphérie, vue d’avion, avec, on
243 jamais, nous concernant, tu ne te sers de 284 peut s’en rendre compte aisément, au
244 cette qualité 285 premier plan, le parc des expositions
245 – c’est le mot et un drôle de mot puisqu’il 286 internationales.
246 s’agit de toi –
287
288
289
290
291

8 5
9
10

292 Parcours associé : Crise personnelle, Crise


293 familiale
294
295 Texte 6 : Incendies, Wajdi Mouawad, 2003
296
297 2. Dernières volontés Quelques minutes plus tard. Notaire. Jumeau, jumelle.
298
299 Hermile Lebel Le notaire ouvre l'enveloppe.
300
301 Tous mes avoirs seront partagés équitablement entre Jeanne et Simon Marwan, enfants jumeaux nés de mon
302 ventre. L'argent sera légué équitablement à l'un et à l'autre et mes meubles seront distribués selon leurs désirs
303 et selon leurs accords. S'il y a litige ou mésentente, l'exécuteur testamentaire devra vendre les meubles et
304 l'argent sera séparé équitablement entre le jumeau et la jumelle. Mes vêtements seront donnés à une œuvre de
305 charité choisie par l'exécuteur testamentaire.
306
307 361 Le notaire Lebel te remettra une enveloppe.
308 À mon ami, le notaire Hermile Lebel, je lègue mon 362 Cette enveloppe n'est pas pour toi.
309 stylo plume noir. 363 Elle est destinée à ton frère.
310 À Jeanne Marwan, je lègue la veste en toile verte 364 Le tien et celui de Jeanne.
311 avec l’inscription 72 à l’endos... 365 Retrouve-le et remets-lui cette enveloppe.
312 À Simon Marwan, je lègue le cahier rouge. 366
313 367 Lorsque ces enveloppes auront été remises à leur
314 Le notaire sort les trois objets. 368 destinataire
315 369 Une lettre vous sera donnée
316 Enterrement. 370 Le silence sera brisé
317 Au notaire Hermile Lebel. 371 Et une pierre pourra alors être posée sur ma tombe
318 Notaire et ami, 372 Et mon nom sur la pierre gravé au soleil.
319 Emmenez les jumeaux 373 Long silence.
320 Enterrez-moi toute nue 374
321 Enterrez-moi sans cercueil
322 Sans habit, sans écorce
323 Sans prière
324 Et le visage tourné vers le sol.
325 Déposez-moi au fond d'un trou,
326 Face première contre le monde.
327 En guise d'adieu,
328 Vous lancerez sur moi
329 Chacun
330 Un seau d'eau fraîche.
331 Puis vous jetterez la terre et scellerez ma tombe.
332
333 Pierre et épitaphe.
334 Au notaire Hermile Lebel.
335 Notaire et ami,
336 Aucune pierre ne sera posée sur ma tombe
337 Et mon nom gravé nulle part.
338 Pas d'épitaphe pour ceux qui ne tiennent pas leurs
339 promesses
340 Et une promesse ne fut pas tenue.
341 Pas d'épitaphe pour ceux qui gardent le silence.
342 Et le silence fut gardé.
343 Pas de pierre
344 Pas de nom sur la pierre
345 Pas d'épitaphe pour un nom absent sur une pierre
346 absente.
347 Pas de nom.
348
349 À Jeanne et Simon, Simon et Jeanne.
350 L'enfance est un couteau planté dans la gorge.
351 On ne le retire pas facilement.
352
353 Jeanne,
354 Le notaire Lebel te remettra une enveloppe.
355 Cette enveloppe n'est pas pour toi.
356 Elle est destinée à ton père
357 Le tien et celui de Simon.
358 Retrouve-le et remets-lui cette enveloppe.
359
360 Simon,

11 6
12
13

375

376 OBJET D’ÉTUDE N° 4 : Le roman et le


377 récit du moyen âge au XXIe siècle
378

379
380 Œuvre intégrale choisie : Sido (1930), suivie
381 de Les vrilles de la vigne, (1908) Colette
382 Texte 7 : “Les vrilles de la vigne”
383
384 J’ai vu chanter un rossignol sous la lune, un rossignol libre et qui ne
385 se savait pas épié. Il s’interrompt parfois, le col penché, comme pour
386 écouter en lui le prolongement d’une note éteinte… Puis il reprend de
387 toute sa force, gonflé, la gorge renversée, avec un air d’amoureux
388 désespoir. Il chante pour chanter, il chante de si belles choses qu’il ne sait
389 plus ce qu’elles veulent dire. Mais moi, j’entends encore à travers les
390 notes d’or, les sons de flûte grave, les trilles tremblés et cristallins, les cris
391 purs et vigoureux, j’entends encore le premier chant naïf et effrayé du
392 rossignol pris aux vrilles de la vigne : « Tant que la vigne pousse, pousse,
393 pousse… »

394 Cassantes, tenaces, les vrilles d’une vigne amère m’avaient liée,
395 tandis que dans mon printemps je dormais d’un somme heureux et sans
396 défiance. Mais j’ai rompu, d’un sursaut effrayé, tous ces fils tors qui déjà
397 tenaient à ma chair, et j’ai fui… Quand la torpeur d’une nouvelle nuit de
398 miel a pesé sur mes paupières, j’ai craint les vrilles de la vigne et j’ai jeté
399 tout haut une plainte qui m’a révélé ma voix.

400 Toute seule, éveillée dans la nuit, je regarde à présent monter


401 devant moi l’astre voluptueux et morose… Pour me défendre de retomber
402 dans l’heureux sommeil, dans le printemps menteur où fleurit la vigne
403 crochue, j’écoute le son de ma voix. Parfois, je crie fiévreusement ce qu’on
404 a coutume de taire, ce qui se chuchote très bas, – puis ma voix languit
405 jusqu’au murmure parce que je n’ose poursuivre…

406 Je voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense,
407 tout ce que je devine, tout ce qui m’enchante et me blesse et m’étonne ;
408 mais il y a toujours, vers l’aube de cette nuit sonore, une sage main
409 fraîche qui se pose sur ma bouche, et mon cri, qui s’exaltait, redescend au
410 verbiage modéré, à la volubilité de l’enfant qui parle haut pour se rassurer
411 et s’étourdir… Je ne connais plus le somme heureux, mais je ne crains plus
412 les vrilles de la vigne.

14 7
15
16

413 Texte 8 : “Toby-Chien parle” (extrait)


414 TOBY-CHIEN – […] D'une chiquenaude, Elle rejeta le bord du tapis qui me coiffait, puis leva vers le
415 plafond des bras pathétiques : « J’en ai assez ! » s’écria-t-Elle. « Je veux… je veux… je veux faire ce
416 que je veux ! »

417 Un silence effrayant suivit son cri, mais je lui répondais du fond de mon âme : “Qui T’en empêche, ô
418 Toi qui règnes sur ma vie, Toi qui peux presque tout, Toi qui, d’un plissement volontaire de tes
419 sourcils, rapproches dans le ciel les nuages ? »

420 Elle sembla m’entendre et repartit un peu plus calme : « Je veux faire ce que je veux. Je veux jouer
421 la pantomime, même la comédie. Je veux danser nue, si le maillot me gêne et humilie ma plastique.
422 Je veux me retirer dans une île, s’il me plaît, ou fréquenter des dames qui vivent de leurs charmes,
423 pourvu qu’elles soient gaies, fantasques, voire mélancoliques et sages, comme sont beaucoup de
424 femmes de joie. Je veux écrire des livres tristes et chastes, où il n’y aura que des paysages, des
425 fleurs, du chagrin, de la fierté, et la candeur des animaux charmants qui s’effraient de l’homme… Je
426 veux sourire à tous les visages aimables, et m’écarter des gens laids, sales et qui sentent mauvais.
427 Je veux chérir qui m’aime et lui donner tout ce qui est à moi dans le monde : mon corps rebelle au
428 partage, mon cœur si doux et ma liberté ! Je veux… je veux !… Je crois bien que si quelqu’un, ce
429 soir, se risquait à me dire : « Mais, enfin, ma chère… » eh bien, je le tue… Ou je lui ôte un œil. Ou je
430 le mets dans la cave.

431 KIKI-LA-DOUCETTE, pour lui-même. – Dans la cave ? Je considérerais cela comme une récompense,
432 car la cave est un enviable séjour, d’une obscurité bleutée par le soupirail, embaumé de paille
433 moisie et de l’odeur alliacée du rat…

434 TOBY-CHIEN, sans entendre. – « J’en ai assez, vous dis-je ! » (Elle criait cela à des personnes
435 invisibles, et moi, pauvre moi, je tremblais sous la table.) « Et je ne verrai plus ces tortues-là ! »

436 KIKI-LA-DOUCETTE. – Ces… quoi ?

437 TOBY-CHIEN. – Ces tortues-là ; je suis sûr du mot. Quelles tortues ? Elle nous cache tant de choses !
438 « …Ces tortues-là ! Elles sont deux, trois, quatre, – joli nid de fauvettes ! – pendues à Lui, et qui Lui
439 roucoulent et Lui écrivent : « Mon chéri, tu m’épouseras si Elle meurt, dis ? « Je crois bien ! Il les
440 épouse déjà, l’une après l’autre. Il pourrait choisir. Il préfère collectionner. Il lui faut – car elles en
441 demandent ! – la Femme-du-Monde coupe-rosée qui s’occupe de musique et qui fait des fautes
442 d’orthographe, la vierge mûre qui lui écrit, d’une main paisible de comptable, les mille z’horreurs ; –
443 l’Américaine brune aux cuisses plates ; et toute la séquelle des sacrées petites toquées en cols
444 plats et cheveux courts qui s’en viennent, cils baissés et reins frétillants : « Ô Monsieur, c’est moi
445 qui suis la vraie Claudine… » La vraie Claudine ! et la fausse mineure, tu parles !

446 « Toutes, elles souhaitent ma mort, m’inventent des amants ; elles l’entourent de leur ronde
447 effrénée, Lui faible, lui, volage et amoureux de l’amour qu’Il inspire, Lui qui goûte si fort ce jeu de
448 se sentir empêtré dans cent petits doigts crochus de femmes… Il a délivré en chacune la petite
449 bête mauvaise et sans scrupules, matée – si peu ! – par l’éducation ; elles ont menti, forniqué,
450 cocufié, avec une joie et une fureur de harpies, autant par haine de moi que pour l’amour de Lui…

451 « Alors… adieu tout ! adieu… presque tout. Je Le leur laisse. Peut-être qu’un jour Il les verra comme
452 je les vois, avec leurs visages de petites truies gloutonnes. Il s’enfuira, effrayé, frémissant, dégoûté
453 d’un vice inutile… » Je haletais autant qu’Elle, ému de sa violence. Elle entendit ma respiration et
454 se jeta à quatre pattes, sa tête sous le tapis de la table, contre la mienne…

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455 Parcours associé : La célébration du monde


456 Texte 9 : Des Monts Célestes aux Sables Rouges, 1943,
457 Ella Maillart
458
459 Ella Maillart, est une exploratrice, voyageuse, écrivaine et photographe suisse. En 1932, elle vit en Union
460 Soviétique où elle fréquente l'intelligentsia russe, lorsqu'elle décide de partir explorer l'Asie Centrale, à la
461 rencontre des nomades. Elle traverse alors à cheval les pays des Kirghizes et parvient aux Monts Célestes puis
462 elle affronte le désert des Sables Rouges, entre l'Ouzbékistan et la mer d'Aral. Au chapitre XXI intitulé « Du haut
463 des cieux », elle quitte en avion la capitale ouzbek, Tashkent, pour rejoindre la ville mythique de Samarcande.
464
465 A huit heures précises, le petit Junker trois places démarre, cahote. Puis ça
466 devient tout lisse : on a décollé. La terre descend...Hé ! ton aile flanche !
467 Non, ça vire, l'autre aile balaie la terre en tournant : le soleil est mis à
468 gauche, derrière. Hé, dis donc, monte un peu, il y a de grands arbres là
469 devant !
470 Les tours massives des silos en béton qui furent de près d'énormes
471 cylindres gris d'une architecture futuriste ne sont plus que de simples piles
472 de sous alignés.
473 L'église est une blanche pièce d'échiquier qui avance sur une plaine grise.
474 Les sinueux canaux d'irrigation se ramifient dans le vert poussiéreux des
475 jardins. Les champs de coton sont jaunâtres, pointillés de sombre.
476 Apparaît la bande jaune d'une falaise au bord du Chirlik, affluent du Syr-
477 Daria.
478 L'oasis de Tachkent est dépassée.
479 Les teintes fauves aux variations veloutées jouent entre elles sur les
480 sables incultes.
481 Voilà le Syr-Daria et ses grands méandres ! Je le connais bien -je l'ai vu
482 tout petit dans ses langes de glace, là-bas, je me souviens bien ! On
483 l'appelait Naryn quand il apprenait à descendre de caillou en caillou. Alors,
484 personne ne lui faisait la cour, le serrant par la taille pour mieux le
485 mesurer ! Libre, il ne savait pas alors qu'on lui ferait lécher les pieds de
486 tous les arbres de la Sogdiane. D'ailleurs, tant de souplesse dans l'échine
487 ne lui évite pas une triste fin : ce mariage avec la saumâtre mer d'Aral,
488 vrai cul-de-sac, dont il est obligé de partager le lit avec son rival l'Amou-
489 Daria.
490 En ce moment, il est trompeur comme il n'est pas permis : au sud, il
491 étincelle d'or liquide, au nord il est bleu turquoise, mais lorsqu'on passe
492 au-dessus de lui, il grisaille salement. […]
493 Maintenant c'est le désert de la Faim : La Golodnaya, steppe immense,
494 pelade jaune givrée de sel blanc.
495 Contraste grandiose, tristes plaines, oasis fertiles ; là-bas les hautes
496 montagnes du globe et leurs glaces. Là, les déserts étouffants, salés,
497 mouvants. [...]
498 Depuis mon pont mouvant d'aluminium ondulé, haut dans le ciel, tout cela
499 est à mes pieds. [...]
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