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UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL

NOS MORTS

SUNIDE

L'ANNÉE DE L'ÉCRITURE MAGIQUE

MÉMOIRE

PRÉSENTÉ

COMME EXIGENCE PARTIELLE

DE LA MAÎTRISE EN ÉTUDES LITTÉRAIRES

PAR

VALÉRIE CARREAU

NOVEMBRE 2018
UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL
Service des bibliothèques

Avertissement

La diffusion de ce mémoire se fait dans le respect des droits de son auteur, qui a signé
le formulaire Autorisation de reproduire et de diffuser un travail de recherche de cycles
supérieurs (SDU-522 – Rév.10-2015). Cette autorisation stipule que «conformément à
l’article 11 du Règlement no 8 des études de cycles supérieurs, [l’auteur] concède à
l’Université du Québec à Montréal une licence non exclusive d’utilisation et de
publication de la totalité ou d’une partie importante de [son] travail de recherche pour
des fins pédagogiques et non commerciales. Plus précisément, [l’auteur] autorise
l’Université du Québec à Montréal à reproduire, diffuser, prêter, distribuer ou vendre des
copies de [son] travail de recherche à des fins non commerciales sur quelque support
que ce soit, y compris l’Internet. Cette licence et cette autorisation n’entraînent pas une
renonciation de [la] part [de l’auteur] à [ses] droits moraux ni à [ses] droits de propriété
intellectuelle. Sauf entente contraire, [l’auteur] conserve la liberté de diffuser et de
commercialiser ou non ce travail dont [il] possède un exemplaire.»
REMERCIEMENTS

À Laurent, merci pour ton amour et ton soutien. Merci d'y croire.

À Karine, Chantal et Serge, Murielle, ma mère, et mes tantes, merci pour vos
témoignages et votre confiance.

À Lori Saint-Martin, merci de m'avoir accompagnée. Merci d'être aussi rigoureuse et


passionnée. Merci de m'avoir montré le chemin à suivre.

À Denise Brassard, merci.

À Marie, mille fois merci.

Pour Viviane et Clara.

Je termine cette merveilleuse aventure déterminée, plus que jamais, à écrire.


TABLE DES MATIÈRES

RÉSUMÉ ..................................................................................................................... iv

NOSMORTS ................................................................................................................ 1

Préface ....................................................................................................................... 2
Valérie ....................................................................................................................... 4
Karine ...................................................................................................................... 35
Chantal .................................................................................................................... 53
Antoinette ................................................................................................................ 87
Valérie ................................................................................................................... 112

L'ANNÉE DE L'ÉCRITURE MAGIQUE ............................................................... 123

INTRODUCTION ................................................................................................ 124


L'AUTOMNE - LE DEUIL ................................................................................. 127
L'HIVER-L'AUTRE .......................................................................................... 140
LE PRINTEMPS - LA VIE .................................................................................. 162
CONCLUSION ..................................................................................................... 176

BIBLIOGRAPHIE .................................................................................................... 179


RÉSUMÉ
Ce mémoire en création est constitué de deux parties. La première est un récit, Nos
morts, dans lequel je tente, par le biais de l'écriture, de raviver le souvenir de ma fille
Laurence, morte le 7 octobre 2006 à l'âge de trois semaines. J'entreprends d'abord de
raconter sa courte existence, je revisite ces moments passés avec elle, confrontant mes
souvenirs aux passages qui se trouvent dans un journal que je tenais à l'époque, il y a
douze ans. Mais plus j'avance dans l'écriture, plus je constate le décalage qui existe
entre ces traces et mes souvenirs. Laurence s'efface, et de penser qu'elle s'efface,
même à ma mémoire - la mémoire de sa mère - me fait réaliser que je disparaîtrai moi
aussi, un jour, à la mémoire des autres, à celle de ma mère qui mourra et à celle de mes
filles qui me verront mourir, et cette pensée me fait peur. Tourmentée par l'idée de ma
propre mortalité, je pars à la recherche d'autres qui ont dû, comme moi, affronter la
mort, dans l'espoir de trouver comment faire survivre nos morts. C'est grâce aux
histoires de Karine, qui a perdu sa mère ; de Chantal, une femme en fin de vie, forcée
d'accepter de mourir en laissant derrière elle sa fille ; et d'Antoinette, ma grand-mère,
qui a perdu un fils en bas âge, que je trouve enfin un certain apaisement. L'écriture crée
des liens entre elles et moi, entre leurs morts, et la mienne, ma fille, qui me permettent
de vivre mon deuil.

La deuxième partie de mon mémoire, L'année de l'écriture magique, porte sur le


rapport entre la littérature et le deuil, et le cadre de ma réflexion s'articule autour de la
théorie du deuil selon Freud (2011) et Hanus (2003). L'essai est un retour sur mon
expérience du deuil et mon écriture. Alors que le récit est une réflexion sur le deuil,
l'essai réfléchit, lui, à la manière d'aborder cette expérience, dans l'acte d'écrire. Dans
L'année de/ 'écriture magique,je m'intéresse d'abord au deuil de l'enfant comme sujet
d'écriture. J'explore les thèmes récurrents dans ces types de témoignages du deuil, et
je vois comment l'acte d'écrire favorise le travail du deuil. Dans un deuxième temps,
je réalise comment l'expérience de la mort, sa proximité, m'amène à réfléchir à ma
propre mortalité, qui m'angoisse et me pousse à chercher du réconfort chez d'autres,
qui ont aussi connu la mort. Dans l'essai,je vois comment je réussis, dans Nos morts,
à parler des autres, oui, mais pour moi, (re)déterminant chaque fois la manière la plus
efficace de transmettre leurs paroles qui sauront calmer mes angoisses. Je vois
comment la coprésence des formes autobiographique, journalistique, mais aussi
fictionnelle devient ma manière d'énoncer les questionnements déchirants générés par
le chagrin de la perte, parfois même de leur trouver une réponse. Finalement, je
réfléchis à ma condition de femme, au lien particulier qui m'unit à la mort, et je
comprends que pour moi la manière la plus naturelle de répondre à la mort, de la défier,
est de (re)donner la vie, par la maternité d'abord, mais aussi par la parole, par l'écriture,
de survivre.

Mots-clés : Mort, deuil, mémoire, transmission, traces, filiation, mère, enfant, Autre
NOS MORTS
Préface

Ma fille Laurence est née le 15 septembre 2006. Elle est morte le 7 octobre des
complications d'une opération cardiaque. Elle aura vécu vingt-trois jours.

La première fois où j'ai ressenti l'urgence d'écrire l'histoire de Laurence, j'étais dans
la voiture avec Laurent et j'avais froid. Il pleuvait et les feuilles tourbillonnaient, me
ramenaient à l'automne, neuf ans plus tôt, au moment où Laurence était hospitalisée.
Je grelottais, et l'air de novembre me rappelait l'humidité de l'appartement où l'on se
réfugiait, le soir, après avoir passé la journée au chevet de notre fille malade.

Comme chaque année, depuis la mort de Laurence, la venue de l'automne ravivait mes
souvenirs du temps passé avec elle. La lumière feutrée du soleil dont les rayons
réussissaient à se frayer un chemin entre les arbres de jour en jour plus dégarnis, l'odeur
de terre en décomposition, et les couleurs vivres des feuilles qui s'accumulaient sur le
sol, sur les trottoirs où nous marchions, avaient le pouvoir de ramener Laurence auprès
de moi. Mais ce jour-là, dans la voiture, même si le temps pluvieux me faisait encore
penser à elle, j'étais bouleversée de constater que pour la première fois, depuis qu'elle
nous avait quittés, ma douleur de l'avoir perdue me paraissait moins vive, et j'ai
soudain eu peur de l'oublier pour de bon.

J'ai voulu raconter l'histoire de Laurence pour sauver de l'oubli ce qu'il me restait
d'elle: le désespoir que j'avais ressenti en la voyant mourir, mais aussi la joie d'avoir
été sa mère, mes craintes et mes espérances, même brèves. Mais plus j'écrivais, plus je
réalisais à quel point tout cela finissait quand même par m'échapper. Alors j'ai eu
besoin de me tourner vers les autres pour voir comment eux s'y prenaient pour garder
vivant le souvenir de leurs morts.
3

Chacune à sa manière, Karine, Chantal et Antoinette avaient dû affronter la mort ; celle


d'une mère, d'un enfant ou la leur, leur propre mort. J'ai longtemps parlé avec elles,
avec ceux et celles qui les avaient connues, et j'ai cherché, à travers leurs paroles, des
réponses à mes angoisses les plus profondes. En retranscrivant leurs expériences ici, en
parlant d'elles, j'ai d'une certaine manière parlé de moi.

J'ai raconté les histoires de Karine, de Chantal et d'Antoinette souhaitant tirer leurs
morts de l'oubli. J'ai aussi- surtout-voulu trouver, dans leurs histoires, le dénouement
de la mienne.
Valérie
5

Nous habitons au flanc d'une montagne, presque au sommet. La route pour se


rendre chez nous est pavée et la pente, fort dénivelée, est appréciée des vrais cyclistes.
Je n'en suis pas, mais j'aime me tenir en forme. Moi, je cours. J'ai couru jusqu'à ma
28e semaine de grossesse. Après, mon ventre trop lourd m'en empêchait. L'impact que
provoquait ma foulée me donnait mal au dos et aux hanches. Pour continuer d'être
active, je prenais mon vélo.

Durant les dernières semaines précédant mon accouchement, je sors presque tous les
jours. Si je veux me rendre au village ou simplement rejoindre la piste cyclable, une
rue plus loin, je dois inévitablement descendre le chemin de la montagne, puis le
remonter pour revenir chez nous. Jusqu'à ma 36e semaine de grossesse, je le dévale et
le gravis, bien assise sur mon vélo. Je pédale à un rythme lent, mais régulier. Mon
ventre encombrant m'oblige à arquer le dos vers l'arrière, à écarter les genoux. Je
n'atteins le guidon que du bout des doigts.

La grosse femme enceinte sur son vélo fait sourire les passants. Moi, en retour, je
souris. J'ai vingt-six ans, je suis en pleine forme. Et mon bébé aussi.

Je me revois, revois mon ventre, en équilibre sur ce vélo, et j'imagine Laurence dedans
qui dort. J'ai envie d'ajouter: à l'abri. Ce qui m'inspire cette expression, aujourd'hui,
est certainement influencé par ma connaissance des événements futurs. « Dans mon
ventre, à l'abri» plutôt que « dans le monde, en danger». Je n'ai pas pu penser que
mon bébé était à l'abri du monde, alors que j'étais enceinte. Je le considérais privilégié
d'être sur le point d'entamer sa vie - une vie que j'entrevoyais belle - et souhaitais
qu'arrive vite ce moment où mon bébé entrerait dans le monde. J'avais hâte et en même
temps j'étais heureuse, j'aurais voulu le porter dans mon ventre pour toujours.
6

Selon les calculs, la naissance est prévue le 4 octobre 2006, mais la hausse
subite de ma tension artérielle au dernier examen de routine fait craindre des
complications. Le médecin parle d'un risque d'éclampsie.

Le 13 septembre, trois semaines avant terme, on entreprend une série de procédures


médicales dans le but de forcer le bébé à sortir au plus vite de mon ventre. Cet après-
midi-là, avant qu'on insère un tampon de prostaglandine dans le col de mon utérus
encore fermé dans l'espoir de déclencher le travail, j'inscris dans mon journal : « Je
suis toute petite. Toute petite petite petite. J'ai une toute petite bedaine. Petite bedaine
qui, je me le demande, n'a jamais existé. Petite bedaine de petite fille. J'avais plutôt
imaginé avoir un ventre énorme m'empêchant de respirer. J'avais imaginé que
l'assurance grandirait, en même temps. Mais voilà que j'ai une toute petite bedaine de
laquelle on espère qu'il sortira quelque chose. »

Il faut trente-quatre heures pour que je réussisse à expulser Laurence de mon ventre,
évitant de peu la césarienne. Trente-quatre heures pour expulser Laurence d'une
manière que j'hésite encore à qualifier de naturelle, considérant les nombreuses
interventions faites sur mon corps par le personnel soignant pour forcer le bébé à naître.
Parmi mes douloureux souvenirs, je garde celui d'un ballonnet gonflé d'eau stérile,
installé à l'entrée de la cavité utérine. Il était rattaché - par un cathéter qui sortait de
mon vagin - à ma cuisse, fixé à l'aide d'un morceau de ruban adhésif. La pression
exercée par le ballonnet, chaque fois que j'étirais la jambe, devait favoriser la
maturation et la dilatation du col. Je me revois, en douleur, hésitant à me lever,
découragée d'être forcée de mettre un pied devant l'autre tandis que l'infirmière me
priait de faire les cent pas dans ma chambre d'hôpital pour augmenter mes chances
d'accélérer le travail. Marcher. Accélérer le travail. Sortir le bébé au plus vite. Le
précipiter.
7

Grâce à quelques photos, je me rappelle le moment où le médecin m'a tendu


l'enfant, ma fille. À 5 h 7 du matin, Laurence est née. Elle pesait 5 livres et 12 onces.
Sur une image, je vois ses lèvres très rouges. Ses yeux comme deux étroites fentes au
centre d'un visage boursouflé par l'effort de naître. Ses doigts longs, effleurant mon
sein plus gros que sa tête.

Je la regarde aujourd'hui, sur une de ces photos, et l'imagine tellement légère. Si légère
que je n'arrive plus à ressentir le poids de son corps posé sur moi.

Nous sommes le 15 septembre 2015, c'est l'anniversaire de Laurence. Exactement neuf


ans séparent sa naissance du récit que j'en fais. Les années se recoupent, la naissance,
la mort ; la vie, l'écriture. Aujourd'hui, Laurence a neuf ans.
8

Entre le 15 et le 18 septembre 2006,je n'ai rien écrit dans mon journal, il ne me


reste que des souvenirs et quelques photos. Entre le 15 et le 18 septembre, nous avons
vécu, Laurence, son père et moi une vie normale, à l'unité des naissances de l'hôpital
Charles-LeMoyne. À ce moment-là, rien ne nous indiquait que Laurence était malade.
Nous attendions, comme tous les autres parents, l'autorisation du pédiatre pour rentrer
à la maison.

Ça me rassure de l'écrire, aujourd'hui: nous avons eu quatre jours pour prendre


Laurence, la nourrir, la présenter à nos parents et amis. De les écrire, ces quatre jours,
les rend réels. Pendant quatre jours, même si ce n'est qu'à l'hôpital, Laurence aura
existé d'une manière libre, en dehors de mon ventre et loin des supports médicaux qui
l'auront, par la suite et jusqu'à sa mort, maintenue en vie. Durant ces quatre jours,
comme tous les bébés en santé, Laurence aura porté un petit pyjama jaune, puis un
blanc, puis un brun, puis un bleu. Elle aura pris un bain à la pouponnière, elle aura bu
du lait à mes seins. Elle aura vécu.

Quand elle pleurait, Laurence faisait penser à un petit chaton au miaulement à peine
audible. Pour être certaine de l'entendre, je la couchais à côté de moi dans mon lit
d'hôpital. Nous dormions nez à nez entre les visites des proches. Ils sont nombreux à
être venus faire connaissance avec Laurence. Mes parents, Murielle et Roger, ma belle-
mère, Laure, plusieurs amis: Chantale, Anny, Nathalie et Isabelle, Sébastien,
Stéphane, Catherine. Avec Pierre et Nancy, nous avions bu, cachés derrière le rideau
de ma chambre d'hôpital, une bouteille de champagne que Nancy avait sortie du fond
de son sac à main. Ça m'avait vite rendue ivre.
9

Il faisait chaud, le 18 septembre quand je suis sortie de l'hôpital, chancelante,


au bras de mon mari. J'étais vêtue d'une camisole, d'un pantalon court et d'une vieille
paire de sandales. Le même accoutrement de femme enceinte dans lequel je m'étais
présentée à la réception de l'unité des naissances, trois jours plus tôt, pour
l'accouchement de Laurence. J'ai renfilé en vitesse ces vêtements défraîchis, le 18
septembre, d'une manière maladroite à cause de mon énervement: le pédiatre
m'annonçait que mon bébé ne pouvait pas rentrer à la maison comme prévu, qu'il
devait être transféré d'urgence à Sainte-Justine. Je n'arrivais plus à me souvenir de ce
que j'avais fait de la valise qui contenait les habits chauds, choisis pour la petite et moi,
en prévision de notre éventuel retour à la maison : son bonnet et son pyjama à pattes
jaunes, mon jean et mon cardigan. De toute manière, le cardigan aurait été de trop. Je
suffoquais dans la voiture, malgré mes pieds nus et ma camisole. Laurent essayait tant
bien que mal de suivre l'ambulance qui zigzaguait dans les rues de Montréal, en
direction de l'hôpital Sainte-Justine. Moi, je ne pouvais pas croire qu'il puisse faire
soleil, le jour où ma vie s'écroulait.

J'ai souvent eu cette réflexion, après, dans les jours, les semaines qui ont constitué
l'existence de Laurence. Comment le temps pouvait-il se poursuivre, les jours et les
nuits se succéder, comme si de rien n'était? Comment pouvait-on, autour de moi, se
permettre de vivre comme avant, tandis que mon bébé se battait pour demeurer en vie ?
Je me demande encore comment on a fait, comment on fait pour vivre alors que
Laurence est morte, mais cette question me trouble moins qu'à l'époque.

Dans le bureau du médecin de l'hôpital Sainte-Justine, ils étaient plusieurs à nous


accueillir, mon mari et moi. La pièce était grande et très lumineuse. Par la fenêtre, je
voyais le soleil qui brillait. Je le fixais, évitant le regard de la cardiologue qui nous
expliquait pourquoi on devait opérer Laurence. « Un tronc artériel commun », disait-
10

elle, et je ne comprenais pas ce que ça signifiait. La cardiologue tenait un carton sur


lequel était illustré le schéma d'un cœur humain. Elle pointait du doigt ce qu'elle
nommait: les artères, l'aorte, les ventricules. Du coin de l'œil,je la regardais. Elle était
belle, encore assez jeune, mi-quarantaine. Des bouclettes blondes entouraient son
visage compatissant. Je me souviens d'avoir pensé: « Elle est cardiologue et elle est
belle. Moi, je suis une mère sans son enfant.» Au même moment, j'ai senti, pour la
première fois depuis la naissance de Laurence, la peau de mes seins se tendre à cause
du lait qui montait. Ça m'a fait mal. Je n'écoutais plus la cardiologue. Je la voyais
seulement, avec ses lèvres qui bougeaient. J'ai serré la main de mon mari - ou il a serré
la mienne? Je ne pourrais dire. Plutôt que de prendre un mouchoir dans la boîte posée
devant nous sur la table, j'ai essuyé mes larmes avec ses doigts.
11

Isabelle a offert à Laurence un [Link] comme cadeau de naissance. Un [Link]


fuchsia sur lequel était brodé le dessin d'une girafe. Je fouille toute la maison pour le
retrouver. Je défais les boîtes dans lesquelles j'ai conservé quelques souvenirs de bébé.
Il n'est nulle part. Ce n'est pas possible que je m'en sois débarrassée. Ce [Link] a été
le premier accessoire rose que Laurence a reçu. Jusque-là, personne ne savait si bébé
serait un garçon ou une fille.

Je ne crois pas que Laurence ait eu le temps de le porter, elle ne le porte sur aucune
photo. Pourtant, ce vêtement est le seul dans lequel je la revois en pensée. Durant son
séjour à l'hôpital, tandis qu'elle se battait pour sa vie, je luttais contre l'image
obsédante de Laurence couchée dans son cercueil. Dès que cette idée m'apparaissait,
je la repoussais en hurlant dans ma tête : Laurence rentrera à la maison vêtue de son
pyjama rose girafe. Parfois, l'image s'estompait.

Dans mon journal, j'écris : « Le 19 septembre. Il est 8 h 30, on t' atnène dans la salle
d'opération. » Avons-nous pris le temps de dire au revoir à Laurence, avant qu'elle
disparaisse? Je ne m'en souviens pas. Je ne me souviens pas non plus d'avoir mangé
ce jour-là, ni d'avoir eu la tête à lire un livre ni même le journal. La télévision jouait en
sourdine, dans la salle d'attente qu'on partageait avec d'autres parents. Leurs visages
ont fini par m'échapper, comme les raisons pour lesquelles ils attendaient là, eux aussi.
L'attente était longue, mais nous échangions peu avec les autres. Sauf peut-être avec
cette femme du Saguenay-Lac-Saint-Jean. On venait de lui apprendre que son fils de
quatorze ans ne pourrait pas recevoir la greffe de rein nécessaire à sa survie. Il n'y avait
plus rien à faire, nous disait-elle, son fils était trop malade. Après quatorze années
passées à se battre, il était condamné. Elle devait maintenant aller le rejoindre dans sa
chatnbre, où il jouait à des jeux vidéo, comme tous les garçons de son âge. Elle devait
aller le rejoindre, lui demander d'éteindre son jeu pour lui annoncer sa mort, comme
12

une autre mère dans un autre monde loin de l'hôpital, lui aurait annoncé l'heure du
souper. Dans mon souvenir, aujourd'hui, elle m'apparaît calme et résignée.

« 18 h, une infirmière vient nous aviser que tu es de retour dans ta chambre, mais il est
trop tôt pour qu'on puisse te rejoindre. La chirurgienne veut nous parler. Il faut
l'attendre.» Je ne sais plus oùje m'installais pour écrire. J'imagine que Laurent et moi
avons passé toute la journée dans la salle d'attente. Au milieu des autres parents, je ne
pleurais pas, j'allais plutôt me réfugier derrière la porte des toilettes publiques. Peut-
être que j'y apportais mon cahier. Je n'ai jamais demandé à Laurent si, de son siège,
on pouvait m'entendre.

« 21 h, les nouvelles ne sont pas bonnes. Tes pupilles sont encore dilatées. On craint ta
mort cérébrale. »
13

Je suis en visite chez mes parents. Enceinte de cinq ou six mois, je ne sais plus.
C'est le soir et je sors marcher avec ma mère. Elle paraît heureuse et fière, ma mère,
pendue à mon bras. Nous marchons ensemble dans le village où j'ai grandi. Nous
croisons des gens à la fois surpris et contents de me revoir. Ils me demandent : « Le
bébé, c'est pour quand ?

- Octobre, répond ma mère. On ne sait pas si c'est un garçon ou une fille. »

Ma mère souhaite que ce soit une fille, mais elle me prédit un garçon. Elle fait le calcul :
« Quand tu es tombée enceinte, tu avais vingt-cinq ans. Tu accoucheras en octobre, le
dixième mois. Vingt-cinq plus dix donnent trente-cinq. C'est un chiffre impair, alors
ce sera un garçon. Pour une fille, il faudrait accoucher en septembre. »

Ma mère, elle, une fille puis un garçon. Elle a fait une fausse couche entre les deux. Je
me rappelle, quand nous étions petits, mon frère et moi lui demandions:« C'était qui,
le bébé qui est mort dans ton ventre ? Notre frère ? » Elle répondait : « Bien non. Enfin
oui, peut-être ... Bien non. Bien sûr que non. » Parfois, mon frère lui demandait : « Que
serait-il arrivé si le bébé n'était pas mort? Est-ce que je serais quand même né? Est-
ce que papa et toi en auriez fait un troisième ? » Ma mère ne savait jamais quoi
répondre.

En marchant, ma mère et moi discutons. Nous passons devant l'ancienne maison de


Gisèle, ma grand-mère paternelle, décédée quatre ans plus tôt, quand ma mère me
demande à quel moment nous prévoyons faire baptiser le bébé.« Il n'y aura pas de
baptême, maman. Ça ne fait pas partie de nos croyances.» J'ai senti le corps de ma
mère se raidir. « C'est triste. Vous, les jeunes, vous ne croyez plus en rien. »
14

La maison, dans la montagne, nous l'avions choisie pour y élever notre famille.
Nous nous y sommes installés quatre mois seulement avant la naissance de Laurence.
Nous avions peint la chambre d'enfant vert pomme.

La maison est grande. Elle compte quatre chambres à l'étage, en plus des deux salles
de bain. La cour arrière donne sur la forêt, là où on s'imaginait regarder nos enfants
courir. À l'hôpital, quand j'ai compris que je ne pouvais pas ramener Laurence, je n'ai
plus voulu y retourner.

Du 19 septembre au 7 octobre, Laurent et moi avons habité un appartement de l'avenue


Willowdale, à Montréal, situé à quelques pas de l'hôpital Sainte-Justine. Le logement
appartenait à Bruno, un collègue de Laurent. Il devait s'absenter quelques semaines
pour le travail et nous avait offert de s'installer chez lui. Ça nous permettrait d'arriver
tôt à l'hôpital et de rentrer tard. Ça m'éviterait aussi de rentrer chez nous les bras vides.
D'affronter les bouquets de fleurs et les paquets d'articles pour bébé qu'on nous avait
offerts en cadeau pour la naissance de Laurence, et qu'un ami avait entassés sur le
comptoir de la cuisine, en attendant.

De cet appartement, je garde très peu de souvenirs. Je me rappelle, longeant le mur


d'une cuisine étroite, une petite table à dîner à laquelle on s'assoyait le soir pour avaler
un bol de soupe. Se succédaient la crème de tomates, le potage aux poireaux et la soupe
minestrone, que des amies préparaient pour nous. Valérie, Anny, Livia, Nancy,
Isabelle, Nathalie. Elles nous rendraient visite à l'hôpital avec, dans des sacs, quelques
pots Mason. On ne pouvait rien avaler d'autre. Mastiquer demandait un immense effort.

Je me souviens également de la soupe tonkinoise d'un restaurant vietnamien du


Chemin de la Côte-des-Neiges. Un bouillon de poulet clair aromatisé de feuilles de
15

coriandre et de basilic, d'un peu d'oignon. Je laissais faire les nouilles et le poulet. Je
buvais le bouillon. Laurent, lui, préférait la soupe au bœuf cru et la mangeait toute.

Jusque-là, je n'avais jamais mangé de soupe tonkinoise, et voilà que je me retrouvais


dans ce restaurant presque tous les jours. Quand Laurent n'en pouvait plus de se trouver
au chevet de la petite, il nous forçait à sortir de l'hôpital, me traînait jusqu'à ce
restaurant. Nous y allions seuls, tous les deux. Parfois nous y amenions des amis. Ceux
qui venaient rendre visite à Laurence. Un midi, il faisait assez chaud pour qu'on
s'installe dehors, sur la terrasse. Une fois à table, j'ai regretté de ne pas avoir pris place
à l'intérieur du restaurant. À l'entrée, près de la caisse, il y avait la statuette d'un
Bouddha rieur. J'avais pris l'habitude de poser ma main sur sa tête en priant. Que
Laurence rentre à la maison vêtue de son petit pyjama rose girafe. En restant dehors,
je craignais d'avoir scellé son sort pour de bon.
16

Pour m'aider à me souvenir, j'ai sorti du garde-robe ton album photo. Je te


regarde, allongée, ventre nu, sur un petit lit d'hôpital. Ton corps est si enflé, je ne te
reconnais plus. Sous tes fesses, on a glissé une couche jetable pour nouveau-né. On ne
peut pas l'attacher à cause de tes pansements qui gênent, des cathéters et des fils
électriques de la machinerie médicale qui te maintiennent en vie. L'énorme bébé que
je vois sur les photos, dont le crâne est déformé par l'œdème, n'a rien à voir avec
l'image du poupon que je garde dans un cadre posé sur mon bureau de travail. Sur cette
photo-là, ma petite Laurence dort paisiblement sur l'épaule de son papa.

Le 20 septembre, sans relâche, nous t'avons veillée. Dans ta chambre d'hôpital, je te


priais de me faire un signe. J'approchais la bouche de ton oreille et je murmurais : « Je
t'aime, je t'aime, je t'aime, je t'aime, je t'aime ... » Je me pressais de te donner tout
l'amour d'une vie. En même temps, je tenais ta main. Je sentais ton petit poing se
refermer autour de mon index. J'étais persuadée que tu pouvais m'entendre, mais les
médecins me prévenaient qu'il s'agissait peut-être d'un réflexe.

Dans monjournal,j'écris: «Tuas ouvert l'œil droit. Papa m'assure que ton geste est
volontaire. Tu te manifestes, tu réagis, tu veux nous dire bonjour. Pour la première fois,
j'ose croire que tu rentreras à la maison. »

Je ne garde aucun souvenir de ce moment où Laurence a enfin ouvert l'œil. Ça me


surprend. En relisant ces lignes, je doute aussi d'avoir cru à son éventuel retour chez
nous. Je lis: « Ce soir, je me permets un morceau de chocolat. J'étends de la crème
hydratante sur mon ventre flétri par la grossesse, etje souris. » Je trouve que j'exagère.
Je n'y crois pas du tout. « Je pleure de soulagement. » Devant mon enthousiasme, je
ressens de la gêne, un certain malaise. J'ai l'impression que j'en fais trop, que je fais
tout pour me convaincre.
17

Il faisait froid dans l'appartement de Bruno. La vieille bâtisse était dotée d'un chauffage
central contrôlé par le propriétaire. Fin septembre, il ne l'avait pas encore allumé.

En revenant de l'hôpital, j'étais frigorifiée. Je crevais d'envie de me glisser dans un


bain chaud, mais les bains sont déconseillés dans les semaines suivant l'accouchement,
à cause des risques d'infection de l'utérus. Au lieu de ça, chaque soir, je traînais sous
la douche pendant plus d'un quart d'heure. Je fixais le drain par lequel s'écoulaient les
traînées de sang et de lait maternel qu'évacuait mon corps. Et je pleurais. Avant de
sortir de la salle de bain, je frottais le miroir embué et restais choquée de m'apercevoir
ainsi défigurée, avec mes gros seins tendus, mes mamelons baveux, mon ventre mou
et fané.

Je me suis rendue avenue Willowdale, cette semaine. J'ai stationné ma voiture au coin
de l'avenue de la Brunante, puis j'ai marché jusqu'à l'endroit indiqué par Bruno, dans
son courriel. Il m'avait répondu qu'il avait déménagé en juin 2013, alors j'ai dû me
contenter d'observer la maison de l'extérieur: 133, avenue Willowdale. Debout sur le
trottoir, je ne ressentais rien.

Aujourd'hui, je tente de décrire la maison. Ça ne fait pas trois jours que j'y étais et je
ne pourrais pas dire avec certitude de quelles couleurs était la porte- était-elle rouge?
Bourgogne ou écarlate ? -, la façade du bâtiment, les briques. Il y avait trois ou quatre
marches en ciment qui descendaient de la porte à la rue, mais je ne me souviens pas de
les avoir déjà empruntées. Je ne garde que l'impression d'avoir été à l'intérieur ou à
l'extérieur de la maison. Aucun souvenir du passage entre les deux. Aucun souvenir,
non plus, du hall d'entrée ni de la disposition des pièces de l'appartement. Simplement
18

l'impression, encore, d'un salon quelque part à droite d'un corridor qui s'étend vers je
ne sais plus où.

J'aimerais pouvoir décrire le divan sur lequel je me revois, étendue dans la pénombre.
À sa droite, il y avait un fauteuil sur lequel Laurent s'assoyait pour lire avec une tasse
de café tiède. Il m'arrive souvent d'imaginer Laurent assis avec moi sur le divan, ma
tête posée sur ses genoux. Dans ces souvenirs-là, c'est notre ami Martin qui prend la
place de Laurent dans le fauteuil.

Durant les trois semaines de la vie de Laurence, Martin nous rendait souvent visite. La
plupart du temps, il venait nous voir à l'hôpital, mais il est l'un des rares à être aussi
venus à l'appartement. Martin connaissait Bruno. On lui faisait confiance.

Un soir, nous tentions, avec lui, d'inventer Laurence devenue grande. Laurent y
parvenait. TI pouvait décrire ses longs cheveux châtains, ses yeux pers comme les
miens, sa bouche en triangle. Moi, je ne voyais rien, sinon cette image violente du petit
corps dans son cercueil. La vision s'imposait, aveuglante. J'ai dit: « Je n'arrive pas à
me l'imaginer vivante.» Je ne sais plus ce qu'a répondu Laurent, mais il me semble
que Martin avait mal réagi à ma remarque. En se levant du fauteuil, il a dit : « Tu es sa
mère. Tu n'as pas le droit de la laisser tomber.» Je ne sais plus la scène ni les mots
exacts, mais je me souviens du mal que ça m'a fait.
19

Le 22 septembre, on se fait réveiller par le téléphone. Un médecin - sûrement


la chirurgienne- nous presse de venir à l'hôpital. Les battements du cœur de Laurence
sont instables. Ça n'augure rien de bon. On nous dit de faire vite pour avoir le temps
de lui dire au revoir.

À peine plus d'un kilomètre sépare l'appartement de l'hôpital. Même d'un pas lent,
marcher ne doit pas prendre plus d'un quart d'heure. Pourtant, ce matin-là, j'ai
l'impression qu'une journée entière s'écroule avant d'atteindre la porte de
l'établissement. Dans ma mémoire, toutes les fois où nous avons marché de
l'appartement à l'hôpital, puis de l'hôpital à l'appartement, se confondent dans le
souvenir de ce matin-là, où le médecin nous priait de faire vite, avant que Laurence ne
s'éteigne. Pour avancer, je m'agrippais au bras de Laurent. Dès que nous marchions
trop vite, mon ventre me faisait mal. Mes muscles se contractaient; il m'était
impossible de respirer normalement. Je portais toujours les vilaines sandales de plage
dans lesquelles je m'étais présentée à la salle d'accouchement une semaine plus tôt. Je
n'avais pas pris la peine de me procurer des vêtements de rechange. Je refusais toujours
de retourner à notre maison de Saint-Bruno : il était hors de question que je me rende
là-bas sans Laurence. J'avais toujours le même linge sur le dos. Chaque soir, je me
contentais de nettoyer, à la main, mes culottes sales. Dans mon souvenir, je marche en
me traînant les pieds, accrochée au bras de Laurent. J'entends le bruit du caoutchouc
de mes semelles qui frottent sur le trottoir, le craquement des feuilles mortes qu'on
écrase, le rouge vif des feuilles d'érable qui s'accumulent au sol.

Quand j'y repense, j'ai honte de m'imaginer si faible, si diminuée. Pourtant, j'ai le
souvenir qu'une fois rendue à l'hôpital, j'insistais toujours pour emprunter l'escalier,
plutôt que l'ascenseur. En montant pour aller retrouver Laurence au quatrième étage,
j'occupais mon esprit en comptant les marches, mais je ne me souviens plus combien
il y en avait.
20

Le 23 septembre, Nancy vient nous rendre visite avec un sac rempli de vêtements pour
moi. Je me rappelle un jean, quelques chandails, un manteau, des chaussures. De vieux
vêtements à elle. Je peux maintenant m'habiller plus chaudement. Je ne sais pas
comment Laurent fait, lui, pour ses vêtements. Je ne crois pas qu'il pige dans la garde-
robe de Bruno. Ça ne lui ressemble pas. Peut-être retourne-t-il récupérer des affaires à
notre maison ? Alors, pourquoi ne me ramène-t-il pas quelques-unes de mes choses, à
moi? Aujourd'hui, je lui ai posé la question. Il ne s'en souvient pas. C'est sûrement
moi, à l'époque, qui refuse. Je dois insister pour que ce temps passé à l'hôpital soit
suspendu, à l'écart de ma vie. Ce n'est pas moi qui suis là, c'est une autre. Moi,je suis
ailleurs, quelque part. J'attends qu'on me rende ma fille.
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L'appel du médecin n'était qu'une fausse alarme. Les battements du cœur de


Laurence se stabilisent. Maintenant, c'est l'urine qui refuse de couler. Ses reins
fonctionnent mal, elle s'empoisonne. Son père et moi restons les yeux fixés sur le sac
branché à sa sonde. Le sac est vide, mais on ne désespère pas. Habillée des vêtements
de Nancy, je me sens solide.

Dans monjournal,j'écris: « Le 23 septembre. Les médecins s'encouragent. Moi aussi.


Toncœur se calme, tout comme ta maman.» Au lieu d'écrire le mot cœur,j'en dessine
un.

« Ce soir, j'ose m'approcher de la bibliothèque de Bruno », dans le salon. Je n'ai noté


aucun des titres posés sur les rayons, je ne crois pas en avoir feuilleté non plus. Lire la
couverture, même le résumé des livres qui se trouvaient là, m'était impossible. Lire
m'était devenu impossible. Je craignais que les mots détournent mon attention de
Laurence et du combat que je devais mener. Je redoutais de me mêler à la vie de ceux
qui vivaient dans les livres, de les voir rire et manger comme si de rien n'était, comme
ils le faisaient avant que ça n'arrive. Même par procuration, je refusais de rire et de
manger comme avant.

Aujourd'hui, j'ai écrit un autre courriel à Bruno pour lui demander, cette fois, s'il
possédait encore ces livres, s'il pouvait m'en nommer quelques-uns. « Tout Amélie
Nothomb, qu'il m'a répondu, beaucoup de Kundera, comme L'insoutenable légèreté
de l'être, La valse des adieux, Le livre du rire et de l'oubli. Plusieurs livres de Primo
Levi et de Jorge Semprun : Le grand voyage, Le Mort qu'il faut, L'écriture ou la vie. »
Je suis justement en train de lire L'écriture ou la vie.
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Pendant notre séjour à l'hôpital, avec les amis, il nous arrive aussi de sortir dans
les restaurants d'Outremont. Dans monjournal,je cherche des passages qui relateraient
ces moments d'évasion au Petit Italien, au bistro Leméac. Je ne trouve rien. Pourtant,
le souvenir des instants passés aux tables de ces restaurants me revient. Chaque
automne, y penser me fait du bien. Je me rappelle une très longue tablée Chez Lévêque.
Il y avait bien sûr Julie et Martin, Karine et Nicolas, Annie, Pierre et Nancy, peut-être
Isabelle. Des amis qui,jusque-là, n'avaient rien à voir ensemble.

Demièrement,je suis retournée chez Leméac avec Laurent, Pierre et Nancy. J'ai voulu
prendre une salade de betteraves jaunes, mais elle n'était plus au menu. De toute
manière, la baguette et le chardonnay ne goûtaient pas comme je me souvenais. À table,
nous avons discuté de nos prochaines vacances. Nous avons bien sûr évoqué Laurence,
toutes ces années depuis qu'elle est partie, mais je n'ai pas senti l'émotion m'envahir,
comme je me l'étais imaginé. C'est comme si le bébé auquel nous faisions référence
était celui de quelqu'un d'autre. Je trouvais l'anecdote triste, sans me sentir concernée.

Karine est l'une de celles qui est le plus souvent venue nous rendre visite à l'hôpital,
mais son nom n'est mentionné nulle part dans mon journal. Pourtant, quand je me
remémore le temps passé au chevet de Laurence, que je me revois dans la salle
d'attente, au restaurant, dans la chambre d'hôpital, les traits de Karine m'apparaissent
toujours. Comme moi, elle a le visage carré, les cheveux blonds. Je pense qu'elle a
aussi les yeux pers, mais je ne peux pas le dire avec certitude. Quand on nous voit
ensemble, on nous prend pour des sœurs.

En temps normal, Karine n'est pas quelqu'un que je côtoie souvent. Je l'ai rencontrée
par l'entremise de Laurent. C'est la conjointe de Nicolas, l'un de ses amis, un collègue.
23

Il nous arrive parfois de nous retrouver tous les quatre pour souper, ou de nous croiser
dans les fêtes de Noël, jamais plus qu'une ou deux fois par année.

Un soir, Karine est venue à l'hôpital me porter un pain aux bananes. Le dessert,
enveloppé dans du papier d'aluminium, était encore tiède. Ce détail me surprend
d'autant plus aujourd'hui que je réalise le mal qu'elle a dû se donner pour venir nous
porter le pain dès sa sortie du four. Karine est infirmière à temps plein sur la Rive-Sud
de Montréal dans le même hôpital où est née Laurence. Elle habite loin de Sainte-
Justine. Sije fais le calcul, à cette époque, je crois qu'elle était enceinte de quelques
semames.

Dans la salle d'attente, je me suis tout de suite servi une fine tranche du pain. Mon
geste était spontané, sincère. Moi qui ne pouvais avaler que du bouillon de soupe, je
salivais. Je ressentais la faim. Le pain était moelleux, sucré à la cassonade. Très
différent de celui que cuisine ma mère, qui ajoute à sa recette deux cuillérées de café
fort. Depuis que je suis toute petite, c'est mon dessert préféré. Encore aujourd'hui,
quand je rends visite à ma mère, elle ne manque jamais l'occasion de m'en préparer
un. Comme le pain de ma mère, celui de Karine contenait une poignée de noix hachées
que je devais croquer et mastiquer avant d'avaler. Le mouvement de la mâchoire restait
un défi, mais j'y arrivais. En montrant le pain, j'ai dit à Karine : « Ça fait du bien. Ça
me rappelle le gâteau de ma mère.» C'est peut-être à ce moment-là que Karine m'a
confié que sa mère était décédée depuis longtemps d'un cancer. Peut-être savais-je déjà
que sa mère était morte ou peut-être l'ai-je appris beaucoup plus tard, mais c'est comme
ça que j'ai envie de m'en souvenir. Je suis assise dans la salle d'attente de l'hôpital
Sainte-Justine, à côté de Karine qui vient de m'apporter un pain aux bananes pour me
réconforter. Je mange tandis qu'elle me dit:« Ma mère est morte d'un cancer. Je venais
d'avoir quinze ans. » En mastiquant, enfin, je la regarde et je me sens moins seule.
24

Quand Laurent et moi sommes fatigués d'être au chevet de Laurence, que nous
ne supportons plus l'éclairage tamisé de sa chambre des soins intensifs et le silence,
perturbé par le bruit intermittent des machines, nous passons à la salle d'attente.
Laurent arrive à faire les mots croisés du journal ; moi, je ne fais rien. Je fixe le mur,
l'interrupteur au milieu.

Les seuls moments qui me donnent le sentiment de faire quelque chose d'utile,
d'accomplir mon devoir de mère, sont ceux passés à extraire le lait de mes seins
engorgés. Toutes les quatre heures, je reprends la même routine. J'entre dans la
chambre de Laurence où je garde, dans un sac de plastique usé, rangé dans un petit
meuble à roulettes près de son lit, les bouteilles, les tubes et la pompe du tire-lait. Je
traverse dans la salle d'à côté,je m'installe dos à la fenêtre etje déshabille ma poitrine.
L'image de mes seins découverts, aujourd'hui, me rend honteuse. Je n'arrive plus à
ressentir la détermination qui me poussait à assembler, six fois par jour, les tubes et les
bouteilles que je branchais à la pompe. À poser les embouts sur mes mamelons
sensibles et à démarrer la machine. J'étais disciplinée, il fallait que je fasse des
provisions de lait pour Laurence qui aurait soif. Qui boirait beaucoup. Le lait qui
s'accumulait goutte à goutte dans les bouteilles était la preuve que j'étais une mère.
Les contenants que j'entassais dans le réfrigérateur, en attendant, me permettaient de
tenir le coup. En ce moment, le souvenir de ces contenants étiquetés au nom de
Laurence me fait rougir. J'ai le sentiment de m'être fait flouer, d'avoir fait ça pour rien.

À partir du 25 septembre, les médecins entreprennent de gaver Laurence de lait


maternel qu'ils lui acheminent, à l'aide d'un tube, par voie nasale. D'après eux, c'est
un pas dans la bonne direction. Dans mon journal, je note: « Je me raccroche à l'idée
qu'enfin, ils te donnent à boire mon lait.»
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Un soir, Laurent et moi marchons sans but précis, rien que pour prendre l'air.
Il fait encore clair, le vent est doux et nous avançons lentement, non pas parce que j'ai
mal ou que je suis fatiguée, mais parce que le temps est bon. Je nous entends rêver,
parler d'autres choses. Je lui dis que je veux des enfants. Un garçon, une fille. Des
garçons, des filles. Laurent me tient par la main. Nos corps sont près l'un de l'autre. Je
ne sais plus si, dans nos plans, il y a encore Laurence. Ce n'est pas important. Ce qui
compte, c'est que nous marchons ensemble.

Nous passons la porte d'une librairie sur Côte-des-neiges. Nous y entrons sans rien
dire, sans nous être consultés. Une fois à l'intérieur, je me dirige vers la section des
albums pour enfants. Les livres remplis d'images me font moins peur. Je ne sais plus
si Laurent achète quelque chose. Moi, je ressors avec l'histoire de La Belle au bois
dormant. Sur la couverture, il n'y a pas d'illustration de la Belle. Seulement son prince
pourvu d'une épée, perdu dans une forêt de ronces.

Sur une photo, je suis penchée au-dessus du lit d'hôpital. Laurence a les yeux fermés,
mais je m 'entête à tenir le livre ouvert près de son visage, je l'embrasse sans cesse, au
cas où elle ouvrirait les paupières. Sur le lit, à côté d'elle, un ourson en peluche. Je
crois que c'est un cadeau de ma mère. L'ourson apparaît sur plusieurs photos. Nous lui
avions même donné un nom. Rose. L'ourson s'appelait Rose, et il ne quittait jamais
Laurence. Lorsqu'est venu le temps de l'incinération, nous avons insisté pour qu'ils
emportent aussi l'ourson.

Le 26 septembre: « J'ai envie de crier, de vomir. J'ai d'affreuses migraines. J'ai des
idées noires, des images de mort. » L'état de Laurence se détériore. Ses reins ne
fonctionnent toujours pas, son cœur se fatigue. Pour l'aider, les médecins la branchent
à une machine ECMO: une sorte de cœur mécanique qui permet d'oxygéner le sang
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des patients dont le cœur et les poumons n'arrivent plus à fonctionner de manière
autonome. J'ai du mal à la regarder ainsi : des tubes sortent de sa cage thoracique,
laissent voir son sang qui circule en dehors de son corps. C'est cette image de Laurence,
de son corps dépossédé, qui transparait dans l'intensité de mes émotions, dans la
violence des mots consignés dans mon journal.

Il existe un décalage entre l'impression qu'il me reste des échanges avec ceux qui
venaient nous rendre visite à l'hôpital, et ce que j'en ai noté. Le 28 septembre, j'écris :
« J'aurais envie de cracher au visage de ceux qui ont pitié de nous. Qu'ils me
promettent que tu t'en sortiras vivante ou qu'ils se taisent. Qu'ils disparaissent. » Du
temps que nous avons passé à l'hôpital, je garde en mémoire le sentiment de réconfort
que m'apportaient les visites de nos parents et de nos amis. Je n'ai plus accès à cette
colère que m'inspirait leur« tête d'enterrement, leurs yeux tristes». Pour eux, il me
reste un sentiment de gratitude. Quand revient l'automne, j'éprouve de la nostalgie,
plutôt que de la peine. Je regrette ces moments où nous étions ensemble, réunis pour le
même combat, espérant la même chose. C'est pareil avec Laurent. Dans mon souvenir,
il n'y a plus de conflit possible entre nous deux. L'inquiétude et la détresse nous lient
l'un à l'autre. À l'appartement, le soir, nous nous mettons au lit au même moment.
Nous dormons, ma tête sur son épaule. Dans la chambre de Bruno, le sommier du lit
repose à même le sol. Il n'y a pas de table de chevet. Avant d'éteindre la lampe, je
dépose mes lunettes par terre ou sur une pile de livres. Du côté de Laurent se trouve le
téléphone. Les infirmières, les médecins de garde connaissent le numéro. Si la
condition de Laurence s'aggrave pendant la nuit, ils peuvent nous rejoindre rapidement.
C'est à cela que nous pensons, lorsque nous nous couchons. Chaque soir, nous nous
demandons si cette nuit sera la dernière. Quand je l'appelle, ma mère me suggère de
prendre des cachets pour m'aider à dormir. Elle connaît mes problèmes d'insomnie. Je
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lui réponds que ce n'est pas la peine. J'arrive à trouver le sommeil: je suis épuisée.
Mon corps me fait mal.

J'ai souvent appelé ma mère, quand Laurence était à l'hôpital. Je l'appelais du


téléphone public situé dans le couloir de l'unité des soins intensifs de néonatalogie.
L'appareil m'apparaissait, près de l'ascenseur et de la cage d'escalier, comme une
bouée de sauvetage. Quand j'entendais la voix de ma mère, je ne disais rien. Je me
mettais à pleurer. Je crois qu'elle aussi pleurait, mais elle faisait attention pour ne pas
que je m'en rende compte.

Ma mère était loin. Elle et mon père habitent en Abitibi, là où j'ai grandi. Ils sont venus
deux fois rendre visite à Laurence. Chaque fois, ils étaient forcés de repartir à cause de
leur emploi du temps. Je crois qu'ils en ont beaucoup souffert.

Je me souviens de l'une de nos c-0nversations. Ma mère disait qu'il n'était pas trop tard
pour reconsidérer la possibilité de faire baptiser Laurence. Elle n'insistait pas trop, elle
restait prudente, mais je sentais dans sa voix qu'il était important pour elle d'imaginer
Laurence partir en paix. Pour la première fois, j'ai eu un doute. Je me suis demandé si
finalement je n'étais pas d'accord avec elle. Je n'ai rien dit qui aurait pu le lui faire
croire, mais j'ai imaginé Laurence, errant entre deux mondes.
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L'état de Laurence ne s'améliore pas. Les médecins s'entendent pour lui retirer
son support mécanique. C'est la chirurgienne qui nous en fait l'annonce, dans le petit
salon réservé aux parents. Elle nous explique qu'il faut s'attendre au pire. Sans la
machine, les organes de Laurence n'arriveront pas à tenir le coup. D'un autre côté,
poursuivre le traitement ne sert plus à rien. S'il y avait eu quelque chose à gagner, nous
le saurions déjà.

Au chevet de Laurence, je ne pleure pas. Nous sommes autour d'elle, son père et moi.
Il y a aussi la chirurgienne, l'infirmière et le perfusionniste. C'est lui qui est responsable
d'arrêter la machine. Selon mon journal,« grand-papa et grand-maman sont là aussi»,
mais je ne me souviens pas de leur présence. Pas plus que je ne me rappelle cette
journée comme ayant pu être la dernière de Laurence. Je ne ressens plus la gravité de
la situation.

« Grand-papa et grand-maman te regardent. Le souffle court, ils attendent que


s'exécute le perfusionniste. » On nous explique qu'une fois la machine stoppée, le cœur
est laissé à lui-même. Dans le cas de Laurence, on doute qu'il trouve la force de
démarrer à nouveau. On nous assure que, quoi qu'il en soit, la transition se fera en
douceur. On ne croit pas qu'elle souffrira.

Je ne me souviens plus du bruit que faisait le moniteur cardiaque ni même s'il en faisait
un. Il me semble que le respirateur artificiel aussi était silencieux. Il y avait un écran
sur lequel on pouvait lire la fréquence des battements du cœur de Laurence, la vitesse
de son pouls. C'est l'unique manière qu'on avait de voir sa douleur. Si son pouls
s'accélérait subitement, on ajustait la dose d'analgésiques.

« Le personnel soignant accepte qu'on te tienne la main, qu'on te parle doucement.


J'approche ma bouche de ton oreille.» Je ne sais pas ce que je lui raconte. Je lui
fredonne sûrement une chanson. « Souris ». Une berceuse. « Même si ton cœur est
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douloureux. » Lorsque j'étais enceinte, j'avais l'habitude de lui réciter les paroles
ajoutées à cet air de Charlie Chaplin. « C'est le temps de garder espoir. » Je la lui ai
chantée aussi à l'hôpital. « Tu trouveras que ta vie vaut la peine d'être vécue, si tu
souns. »

À ce moment-là, je me suis résignée à la laisser partir. Toute ma rage est disparue. Je


suis penchée au-dessus d'elle et Laurent est derrière moi, solide. Il me caresse le cou.
La délicatesse de son mouvement me laisse croire qu'il est calme, lui aussi. C'est
rassurant. Le perfusionniste replace ses lunettes sur son nez et éteint la machine. Puis,
comme on n'y croyait plus, le cœur de Laurence se remet à battre doucement.
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Nous sommes tous réunis dans le jardin pour célébrer notre mariage. Il y a la
famille, les amis, plus d'une centaine. Le ciel est d'un bleu sans nuages. Les tulipes ont
fleuri. Il fait juste assez chaud pour que les hommes préf'erent retirer leur veston, rester
en chemise. Les femmes ne ressentent pas le besoin de couvrir leurs épaules d'une
écharpe. Ma robe est faite d'un tissu blanc soyeux, drapé à la poitrine. La jupe s'ouvre
en A, dissimule tout à fait mon ventre arrondi. Je suis enceinte de vingt-deux semaines.
Pendant la cérémonie, je sens le bébé. Il bouge. Je prends la main de Laurent et je la
mets sur mon ventre pour qu'il le sente aussi.

À l'heure de la réception, j'écoute les consignes de la photographe qui place les frères
et les sœurs de ma mère pour un portrait de famille. C'est le moment que choisit ma
tante Gilberte pour venir me parler. Elle m'embrasse, pose une main sur mon ventre.
C'est un geste tendre, bienveillant. Gilberte me trouve resplendissante dans ma robe,
avec mes cheveux bouclés. Entre ses doigts, elle fait danser une mèche. Elle me dit :
« N'oublie pas, tout passe. Ça aussi, ça passera. Faut savoir en profiter.» Puis sans rien
ajouter, elle part rejoindre les autres.

Durant la première semaine d'octobre, à chaque jour qui passe, Laurence semble faire
un pas de plus vers la mort. Son teint devient gris, ses paupières restent closes. Elle n'a
même plus le réflexe de bouger les doigts. Si on décidait de débrancher le respirateur
artificiel, Laurence mourrait en quelques secondes. C'est la décision qu'il nous reste à
prendre : retirer de son nez le tube qui l'alimente en oxygène. « Ce serait plus facile si
elle nous donnait un signe. Si elle lâchait prise. Son état reste stable. Elle s'accroche.
Les médecins nous confirment qu'elle ne s'en sortira pas. Mais mon cœur de mère
n'arrive plus à la laisser partir. Pas avant qu'elle ne le décide d'elle-même.» Dans le
salon des parents, la chirurgienne semble aussi dévastée que nous.
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Je me tiens aux côtés de Laurence, je pose mes lèvres sur sa joue enflée. Sur son front.
Je les glisse jusqu'à son oreille: «je t'aime je t'aime je t'aime je t'aime je t'aime. »
Peut-être n'en avait-elle pas encore eu assez de cette vie branchée à des fils?
d'entendre la voix de sa mère, de sentir ses baisers ? Et si elle ne voulait que cela, une
journée, une semaine de plus ?

Il est possible de visiter Laurence à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit.


Seulement deux personnes à la fois sont autorisées dans la chambre. Avant de rejoindre
le lit, les visiteurs doivent se laver les mains à l'eau savonneuse puis les enduire d'un
gel désinfectant à base d'alcool. Encore aujourd'hui, quand je fréquente les toilettes
publiques, les aéroports, les restaurants, les épiceries, les vapeurs qui se dégagent des
distributrices de gel désinfectant transportent mon esprit au chevet de Laurence. En un
éclair, je la vois sur son lit, je sens sa main dans la mienne.

Lorsqu'ils nous rendent visite à l'hôpital, nous insistons pour que les amis, les plus
proches, viennent voir Laurence. Nous tenons à ce qu'ils la voient, la connaissent. Nous
voulons que son existence, aussi courte, aussi contrainte soit-elle, soit partagée par ceux
qui font partie de la nôtre. Nous y tenons afin que Laurence reste réelle pour nous en
le devenant pour les autres aussi.

Stéphane est le dernier de nos amis à l'avoir vue vivante. C'est moi qui suis allée dans
la chambre avec lui. Laurent nous attendait dans le salon des parents. À ce moment-là,
Laurent était prêt, lui, à la laisser partir. Il avait fait son choix. Je ne sais pas si je peux
dire, aujourd'hui, qu'il était prêt à cause des conversations que nous avons eues, plus
tard, ou à cause de quelque chose qu'il aurait pu dire ce jour-là. Laurent ne m'a jamais
imposé sa décision. Je suppose qu'il craignait que je le tienne responsable de la mort
prématurée de Laurence. C'est lui qui a insisté pour que j'accompagne Stéphane.
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Le 6 octobre: «je n'ai pas la force d'assumer l'heure de ton départ.» Je préfère m'en
remettre à Stéphane. Auprès de Laurence, il ne sourcille pas. Il la regarde. Je ne sais
même plus s'il parle, ce qu'il dit, mais dans ma mémoire, c'est lui qui décide. Il dit:
« Il faut savoir renoncer.» Jusque-là, aucun de nos amis, aucun membre de notre
famille ou du personnel soignant n'avait osé le dire. Il faut savoir renoncer. Il y avait
quelque chose dans la voix de Stéphane, dans ses paroles, qui me réconciliait avec
l'idée de la laisser partir, qui me libérait de ma culpabilité.
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Nous attendons qu'ils viennent nous chercher. Je ne peux pas dire si nous
attendons longtemps ni s'il fait beau dehors. Il n'y a pas de fenêtre dans le salon des
parents. Seulement deux divans, une lampe sur pied, un éclairage jaune. J'attends
debout ouje m'assois. D'une manière ou d'une autre, je reste immobile. Paralysée à
l'idée de ce qui s'en vient. Laurent se tient à côté de moi. Il discute avec Martin, car
Martin est là aussi. Nous lui avons demandé de venir. C'est à lui que nous avons
demandé de s'occuper des papiers et de prendre en charge les décisions concernant la
disposition du corps. Avant qu'ils viennent nous chercher, Martin aimerait qu'on lui
dise une phrase. La phrase que nous aimerions entendre lorsque nous reviendrons de la
chambre. Les mots justes qui nous permettront de vivre, de continuer.

C'est le midi, le matin, lorsque nous allons rejoindre Laurence. Elle ne se trouve plus
dans la chambre que nous avons connue. Ils l'ont installée dans une pièce plus petite,
plus lumineuse, près d'une grande fenêtre. Sous l'éclairage naturel, sa peau paraît
moins grise. Dehors, il fait beau. Nous voyons la cime des arbres dégarnis, le ciel bleu.
Nous attendons qu'ils nous disent comment faire.

Je crois qu'ils donnent les instructions à Laurent. Éteindre le moniteur, retirer le tube à
oxygène des narines. Avant de nous laisser seuls avec elle, ils nous demandent si nous
souhaitons recevoir la visite du prêtre pour les derniers sacrements. Nous refusons.

Ils insistent pour que nous prenions notre temps. Je ne sais plus combien de temps nous
restons là, à côté d'elle. Je ne lui parle pas, je n'ai plus rien à lui dire, je lui ai tout dit.
J'ai peur que, quand on lui retirera son tube à oxygène, elle étouffe. Je demande à
Laurent d'attendre. Il faut que je la prenne. Je défais tous les autres fils qui la retiennent
prisonnière sur son lit, je la soulève. Elle me paraît lourde, raide. J'approche ma bouche
de son oreille. Je ne sais plus ce que je lui dis. Je lui dis : «je t'aime». Laurent pose sa
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main sur son front, caresse l'arcade de son sourcil. Délicatement, il lui retire son tube
à oxygène.

Martin nous attend dans le salon des parents. Quand il me voit, il dit : « Ça aussi, ça
passera. Faut savoir continuer. »

Je n'ai aucune idée de la manière dont nous avons continué de vivre, le reste de ce jour-
là.
36

J'arrive chez Karine vers 20 h, peu de temps avant qu'elle mette les enfants au
lit. C'est la petite Marianne qui vient m'ouvrir la porte. Ses mèches blondes sont
repoussées derrière ses oreilles, sa bouche couleur framboise donne de l'éclat à son
teint. Elle me dit « bonsoir » sans lever les yeux.

- Bonsoir, Marianne.

Elle court se réfugier dans le salon.

Karine est à l'étage avec le petit Émile. Du pied de l'escalier, je peux les entendre, mais
je ne comprends pas ce qu'ils disent.

Je n'ose pas rejoindre Marianne sur la causeuse. Je ne saurais pas trop quoi lui dire,
comment lui expliquer pourquoi je suis ici. Je la regarde feuilleter un livre, le menton
posé sur son genou, ses jambes maigrelettes remontées contre elle. Je doute qu'elle lise
vraiment. J'ôte mes chaussures, mon imperméable, hésite à les déposer quelque part.
Je ne connais pas la maison.

Je ne suis jamais venue rue Merton, rendre visite à Karine et Nicolas. Je me souviens
d'un réveillon chez eux, un soir du Nouvel An, avec Laurent et d'autres amis, dans leur
première maison de la rue Edison. À l'époque, ils n'avaient pas encore d'enfants.
Marianne est née en 2007. Elle a neuf ans, comme Laurence. Auraient-elles été amies ?
Deux ans plus tard, naissait Émile. Avec seulement deux chambres et une petite salle
de bain, ils se sont vite sentis à l'étroit dans cette maison.

Je garde un vague souvenir de ma visite, rue Edison. Je ne pourrais pas décrire les
pièces de cette maison, l'emplacement des meubles, la couleur des murs ou les tableaux
qui les recouvraient. De la soirée du réveillon, il ne me reste en mémoire que le manteau
de la cheminée en brique sur lequel Karine avait disposé des lumières de Noël, et qui
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donnait au salon une ambiance de fëte. L'îlot de la cuisine n'était pas large. Réunis
autour, nous devions nous serrer. J'aimais l'esprit convivial des lieux.

Je suis heureuse de retrouver la même ambiance dans cette nouvelle maison. C'est moi
qui ai insisté pour rencontrer Karine chez elle, avec ses enfants. Elle a tout de suite
accepté. Le mardi 10 octobre, ça tombait bien. Nicolas serait en voyage au Kentucky
pour un congrès. Il emporterait avec lui sa canne à pêche, prolongerait ses vacances de
quelques jours. Toute la semaine, Karine serait seule à la maison, avec Marianne et
Émile. Je voulais justement voir comment elle faisait, avec eux. Vérifier, peut-être, si
elle savait comment faire. Si elle avait appris, malgré tout.

Le salon baigne dans la lumière feutrée d'une lampe sur pied. Des polaroïds sont
scotchés au mur : des photos de famille. Des cadres posés sur une tablette exposent des
dessins d'enfants. Mon préféré est une création de Marianne. Trois personnages en
combinaisons d'hiver se tiennent de dos, côte à côte. Autour, deux arbres dénudés et
un soleil rouge. La neige a une teinte bleutée.

J'ai été surprise de la facilité avec laquelle Karine m'a confié l'histoire de Marie, sa
mère. L'idée de lui parler m'est venue pendant que j'écrivais le récit de Laurence. Je
ne savais plus comment faire pour garder vivante la mémoire de ma fille, et j'étais
curieuse de savoir comment on parvenait à entretenir le souvenir d'une mère partie trop
tôt. Comment il était possible de devenir mère, à son tour. Sans modèle. À la table d'un
restaurant japonais, Karine m'avait longuement raconté la maladie et la mort de Marie.
Dans sa voix, il n'y avait aucune colère. Plutôt de la résilience. Je me suis demandé si
cette force de caractère était ce qui faisait d'elle une mère aussi dévouée.

En descendant l'escalier, Karine s'excuse pour le désordre - Émile n'a pas rangé ses
LEGOS, éparpillés dans le salon. Elle dit qu'ils aimeraient rénover bientôt.
Décloisonner entre la cuisine et la salle à manger, refaire le solarium. Rajouter aussi
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une salle d'eau au rez-de-chaussée, une autre au sous-sol. Ils ont plein de projets.
Karine est enthousiaste. Elle prend mon manteau, le suspend à la rampe d'escalier.

Nous retrouvons Marianne au salon. Émile vient nous rejoindre. Il s'assoit avec sa mère
tandis que la petite reste dans son fauteuil, en retrait. Les enfants me regardent sans
rien dire, comme s'ils attendaient mes questions. Je leur demande:« Et l'école? Vous
aimez l'école ? »

Karine passe une main dans les cheveux blonds d'Émile. « Tu n'as pas froid? lui
demande-t-elle. Elle touche ses pieds. Tu devrais mettre des pantoufles.»

Au lieu de répondre, Émile se blottit contre elle. Il ferme les yeux. « Et puis, Émile?
j'insiste. Qu'est-ce que tu préfères, à l'école?

- Les mathématiques !

-Moi aussi, ajoute Marianne, l'air sérieux. Je trouve ça facile. »

La petite est méfiante : elle ne me connait pas beaucoup. Karine s'était dit timide et
réservée, comme elle à son âge, lors de notre premier entretien un mois plus tôt.

Karine annonce aux petits qu'ils doivent monter dans leur chambre. Elle leur explique
que ce soir, elle ne peut pas leur faire la lecture, comme d'habitude. Elle ira les border,
mais devra vite redescendre discuter avec moi. Émile est déçu. Marianne se lève, fouille
un sac rempli de livres empruntés à la bibliothèque, choisit une bande dessinée.

Dans l'escalier menant aux chambres, j'entends Émile demander à sa mère «jusqu'à
quelle heure la dame va rester ? ». Je me demande si Karine a expliqué aux enfants
pourquoi je suis là, s'il lui arrive seulement de leur parler de Marie, leur grand-mère.
39

Je ne sais pas à quel point il est naturel pour Karine d'évoquer au quotidien le souvenir
de sa mère.

Lorsqu'elle revient s'asseoir dans le salon pour répondre à mes questions, ce soir-là,
elle n'hésite pas. Ses réponses viennent de manière spontanée, et l'éclat que les
souvenirs donnent au regard de Karine me fait réaliser combien Marie était belle.
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« Ma mère était une grande femme aux cheveux brun clair, légèrement bouclés,
qu'elle portait aux épaules. Elle ne les a jamais teints. Elle n'a jamais eu besoin de les
teindre. Pas eu le temps d'avoir les cheveux gris.

Elle était très mince. La plupart du temps, elle s'habillait d'un t-shirt et d'un jean, avec
des souliers de course. Jamais rien d'extravagant. C'était une femme simple. Elle
travaillait fort avec mon père, sur la ferme. Laitière, oui. Il s'occupait des bêtes, elle
prenait soin du jardin. Elle restait à la maison pour s'occuper de nous - ma grande
sœur, mon petit frère et moi. C'était une grande femme, douce.

J'aimais la regarder se mettre belle pour sortir avec mon père. Ça n'arrivait pas souvent.
Je me souviens d'une robe verte en laine qui faisait ressortir la couleur de ses yeux
pers. Le temps qu'elle se prépare, je la suivais [Link] faisais l'aller-retour avec elle,
entre la salle de bain et sa chambre, là où elle gardait son coffre à bijoux. Un beau
coffre. Je ne pourrais pas le décrire autrement ni davantage, mais je sais qu'il était beau.
Je fouillais dans ses colliers, ses bracelets, ses boucles d'oreilles. Je l'aidais à choisir.
Je prenais ses pinceaux et faisais comme elle, je maquillais mes yeux et mes joues.
Après sa mort, c'est la seule chose que j'ai gardée : ses pinceaux à maquillage. Ils sont
toujours dans ma trousse. Le plus gros a le manche cassé, mais je l'utilise encore.

Tous les jours, ma mère faisait du dessert. Des biscuits, des tartes. Un gâteau forêt-
noire. Elle préparait le gâteau sans regarder la recette. Ma mère avait un livre - un
cahier plutôt-, dans lequel elle notait ses recettes à la main. Il est sûrement chez mon
père. Même si je suivais ses instructions à la lettre, mon gâteau ne serait jamais aussi
bon que le sien.

Je me souviens du goût singulier de la sauce bolognaise de ma mère. Ça non plus, je


n'arrive pas à l'imiter parfaitement. Après sa mort, il est resté des pots de sa sauce dans
le congélateur. Chaque fois qu'on en ouvrait un, c'est comme si ma mère était encore
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vivante. On pouvait la sentir dans la pièce. On la voyait presque, comme si elle était
encore avec nous.

Je me souviens du jour où on est arrivé au dernier pot.

Plus maintenant, je ne suis plus en colère. Je l'ai longtemps été. Je trouvais ça injuste.
Je ne comprenais pas pourquoi on l'avait prise, elle. Pourquoi on avait fait ça. C'est
cliché, je sais. Ma mère était une personne raisonnable, une bonne mère de famille. Elle
n'avait jamais commis d'excès, et pourtant, on l'avait condamnée.

Quand on était petit, nos parents nous amenaient à l'église, le dimanche. J'ai beaucoup
prié quand ma mère est tombée malade. Je priais pour que quelqu'un l'aide, pour que
quelqu'un m'aide. Personne ne l'a fait.

Il y a longtemps que je ne crois plus ni en Dieu ni en la vie après la mort. Pourtant, il


m'arrive de parler à ma mère. Je lui demande quoi faire,je lui dis: comment tu ferais,
maman?

Je le fais encore, mais c'est de plus en plus rare. J'ai du mal à imaginer sa réponse. Je
n'arrive plus à savoir comment elle réagirait. Elle est morte depuis si longtemps, déjà. »
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Le récit de Karine commence au moment où apparaît une bosse, de la grosseur


d'un œuf, au centre du dos de Marie. Il n'y a rien avant ça. Le grand-père maternel, lui,
raconte dans ses mémoires comment sa fille Marie s'est battue contre le cancer pendant
huit ans. Il affirme que la maladie, avant de surgir au milieu du dos, s'est d'abord
manifestée sous la forme d'un grain de beauté sur le ventre de sa fille. Karine ne s'en
souvient pas comme ça. Pour elle, il y a seulement la bosse dans le dos de sa mère, une
bosse qui l'empêche de bien s'adosser à sa chaise, à cause de l'inconfort. Rien de grave,
selon Marie. Elle a alors trente-huit ans ; Karine en a treize.

Rien de grave non plus lorsque Marie convoque ses trois enfants dans le salon pour
leur expliquer à quoi sert la radiothérapie. Claude, leur père, est avec eux. Il aide sa
femme à soulever son chandail pour montrer aux enfants les lignes pointillées tracées
autour de la zone à irradier. Les parents expliquent que les radiations ont pour objectif
de détruire les cellules cancéreuses en bloquant leur capacité à se multiplier. Karine ne
se souvient pas d'avoir posé des questions, pas plus qu'elle ne se souvient d'avoir
entendu son frère ou sa sœur s'inquiéter. En dehors de cette brève réunion dans le salon
familial, personne à la maison ne parle de la maladie de Marie.

La condition de Marie se détériore lorsqu'elle entreprend une chimiothérapie. Le


traitement échoue. Les médecins de }'Hôpital Notre-Dame ne peuvent plus rien pour
elle, alors elle se tourne vers l'équipe médicale de }'Hôpital général juif, et s'engage à
suivre un traitement expérimental. Karine ne sait plus quand commence le traitement
ni combien de temps il dure. Elle sait qu'à partir de cet instant, elle ne peut plus faire
comme si sa mère n'était pas malade.

La chambre des parents est attenante à la cuisine. Le rez-de-chaussée n'est pas très
grand, si bien que la table à manger sert également d'îlot où l'on s'installe pour préparer
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les repas. Une tâche qui revient dorénavant à Karine et sa grande sœur Mylène. Quand
Karine coupe la viande ou tranche les légumes, elle peut apercevoir sa mère couchée
dans son lit. Parfois, elle ne voit que la porte fermée de sa chambre. Marie quitte très
rarement son lit. Quand survient l'envie de vomir, elle prend le contenant en plastique
qu'elle garde toujours près d'elle, sur sa table de chevet. Karine ne sait pas qui s'occupe
de le nettoyer. Probablement son père, lorsqu'il rentre de sa journée de travail à la
ferme. Ou bien l'une de ses trois tantes, les sœurs de Marie, qui se relaient pour prendre
soin de la malade. Jamais les enfants, c'est certain. Marie insiste pour qu'on les garde
à distance, qu'on leur épargne les traces de sa souffrance.

Karine répète souvent : « Je n'ai pas souvenir d'être allongée près de ma mère, de
pleurer avec elle. Je le regrette. Je me tenais toujours loin de sa chambre. J'avais peur
de déranger. Je ne me souviens pas d'avoir vu ma mère pleurer.»

Karine rêve de se glisser dans le lit de sa mère et de se blottir contre son épaule. Elle
caresse ses doigts osseux. Elles ne disent rien, et Karine cesse un peu d'envisager le
prre.

Un soir, Marie demande aux enfants de venir s'asseoir près d'elle. Ils la rejoignent dans
sa chambre ou dans la cuisine, c'est flou. D'une boîte, Marie retire une perruque brune.
Les enfants rigolent. La perruque n'est pas très belle. Rien à voir avec les vrais cheveux
de leur mère.

Dorénavant, Marie refuse de sortir de sa chambre sans sa perruque. Quand elle trouve
la force d'accompagner le reste de la famille à la table pour souper, elle les rejoint
coiffée de ses cheveux artificiels. Karine ne se souvient pas d'avoir vu le crâne chauve
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de sa mère. Ellen 'a pas non plus d'image claire de Marie, portant sa perruque. Il ne lui
reste que le sentiment de gêne, le malaise que lui inspirait cette étrange coiffure.

« Petite, quand on sonnait à la porte, je courais me cacher. Je ne prenais même pas la


peine de regarder par la fenêtre pour voir qui c'était. Je grimpais à toute vitesse
l'escalier qui menait à ma chambre. Mylène et Benoît me suivaient. Ils n'arrivaient
jamais à me rattraper. Je me cachais le temps que ma mère aille répondre. D'en haut,
derrière le cadre de porte, je tendais l'oreille. Si je reconnaissais la voix, celle de ma
tante Hélène, par exemple, j'osais redescendre. Si c'était disons un voisin ou quelqu'un
pour la ferme, je restais dans ma chambre. J'étais une petite fille très timide. J'avais
peur des étrangers.

L'intégration à l'école a été difficile. En première année, je pleurais tous les jours. Je
n'avais jamais quitté ma mère aussi longtemps. Je disais que j'avais mal au ventre.
J'avais vraiment mal au ventre, oui. J'avais une boule dans le ventre qui grossissait à
mesure qu'avançait la journée. L'angoisse. Je ne pouvais rien avaler. Le midi,je vidais
le contenu de ma boîte à lunch dans la poubelle de la cafétéria. J'allais dans les toilettes
me faire vomir. Je voulais expulser la boule de mon ventre. Je demandais qu'on appelle
ma mère pour qu'elle vienne me chercher. Ma mère venait. Elle était désespérée, mais
elle venait me chercher. Elle ne savait plus quoi faire, quoi dire pour me rassurer. Ma
mère était triste de me voir si angoissée, mais elle n'était pas fâchée. Je ne l'ai pas
souvent vue fàchée.

À la maison, c'était facile. Ça m'arrivait de jouer à la poupée avec Mylène, mais je


préférais jouer avec Benoît. Mylène était une petite fille impatiente, elle se tannait vite
de jouer. Avec Benoît, on pouvait s'amuser pendant des heures. On faisait des jeux de
rôles. Je faisais la maman et Benoît jouait le papa.»
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Dans la cuisine, Karine fait ses devoirs quand elle aperçoit sa mère en sous-vêtements,
allongée dans son lit : un squelette. Une de ses tantes a oublié de refermer la porte de
la chambre, et Karine ne peut s'empêcher de fixer le corps immobile de sa mère, les os
saillants de ses hanches, de sa cage thoracique. Tante Hélène supporte le dos de Marie,
tandis que Nicole et Jeannine enduisent d'une crème hydratante son corps endolori.
Aucune ne remarque que Karine assiste à la scène, muette.

Depuis qu'elle a vu le corps de sa mère aussi maigre, Karine pleure tous les soirs, une
fois seule dans son lit. Elle partage sa chambre avec sa sœur Mylène qu'elle fait
attention de ne pas réveiller. Benoît dort dans la pièce d'à côté: il ne peut rien entendre.
Mais Mylène ? Est-ce que Karine réussit vraiment à cacher ses larmes à sa sœur ? Elle
ne le lui a jamais demandé. Ça les forcerait à parler de Marie, de sa maladie, de ce que
ça leur fait de la voir aussi faible, et elles ne parlent jamais de maman de cette manière.

Karine pose sur ses oreilles les écouteurs du magnétophone placé sur sa table de chevet.
En boucle, elle écoute la musique de Crystal Silence, une cassette audio offerte par
Mélissa, sa meilleure amie, pour l'aider à pleurer. Il suffit de quatre notes de
vibraphone pour que les larmes montent à ses yeux, comme si c'était programmé.
Karine pleure le corps décharné de sa mère. Elle pense que les larmes, à force de les
laisser venir, finiront bientôt par cesser.

Il faut maintenant s'occuper de Marie à tout moment de la journée. La laver, la nourrir,


glisser la bassine sous ses fesses. Toutes les six heures, lui administrer ses calmants par
injection. Karine ne sait plus à quel rythme se relaient ses tantes et son père au chevet
de sa mère. Il y a aussi les visites d'une infirmière, une ou deux fois par semaine. Un
après-midi, l'infirmière vient rejoindre Karine et Mylène dans le salon. Elle veut
discuter.« Nous n'avons rien à dire», qu'elles lui répondent.
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Karine les revoit tous, son frère, sa sœur et elle, rassemblés dans le salon avec leurs
parents. Marie leur annonce qu'elle ne veut pas mourir à la maison.

Était-ce plutôt au pied du lit de leur mère ? Marie est certainement trop faible pour se
rendre au salon.

Karine ne sait plus si quelqu'un ose prononcer le mot mourir. Elle n'entend plus les
paroles de sa mère. Pas plus qu'elle ne se souvient de sa propre réaction ni de celle de
Benoît ou de Mylène. Elle sait seulement qu'à partir de ce moment-là, ils comprennent
que c'est la mort qui surviendra au bout de la maladie, que quand maman partira de la
maison, elle ne reviendra pas.

Marie a-t-elle peur de mourir? Elle n'en parle jamais dans ces termes. Elle s'inquiète
plutôt pour l'avenir de ses enfants, pour leur avenir sans elle. Elle s'en fait aussi pour
Claude, seul avec la ferme, avec les enfants. Depuis la mort de Marie, c'est ce qu'on
répète aux enfants : « Votre mère s'inquiétait pour votre avenir. » Karine n'a jamais
entendu sa mère le lui dire.
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La maison Victor-Gadbois est une maison de soins palliatifs située à Saint-


Mathieu-de-Beloeil, à trente kilomètres de Verchères, là où habite la famille de Marie.
À l'époque, la maison ne possède que trois lits, tous occupés par des malades atteints
d'un cancer en phase terminale. Pour permettre à Marie d'y être admise, on prépare un
quatrième lit. C'est un endroit chaleureux, où Marie peut recevoir les membres de sa
famille à toute heure du jour ou de la nuit. Elle y vit comme chez elle, dans une chambre
confortable, entourée de bénévoles et d'une équipe de soins. Karine ne sait plus
combien de temps sa mère est restée dans cette maison. Un mois ? Deux semaines ?
Elle ne la visite pas tous les jours, ce serait compliqué avec l'école. Lorsqu'elle s'y
rend, elle remarque combien sa mère paraît sereine. Ce n'est qu'une impression, mais
sa mère a l'air moins malade. Se rapprocher de la mort lui donne un regain de vie.

Marie décède le 17 avril, deux mois avant le bal de fin d'année de sa fille aînée. Mylène
n'a pas la chance de faire la tournée des boutiques avec sa mère, comme les
adolescentes de son âge. Elle y va avec sa tante Hélène. Elles s'y prennent tôt, dès la
mise en vitrine des premières robes. Mylène tient à recevoir l'approbation de sa mère,
avant qu'il ne soit trop tard.

Elle choisit une robe noire, très longue et droite. Drapée à l'avant, au niveau du buste.
La robe s'attache dans le dos à l'aide d'une fermeture à glissière. Karine est dans la
chambre lorsque sa sœur défile devant leur mère. Elle ne sait plus si Mylène a enfilé la
robe ou si elle s'est contentée de la tenir sur elle pour la faire tournoyer.

Ce jour-là ou le jour suivant - ils se ressemblent tous, les jours ; les événements se
regroupent dans la mémoire de Karine comme en bloc - c'est son anniversaire. Le 5
avril, elle a quinze ans. Sa mère lui offre une carte de souhaits en cadeau. Les mots je
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t'aime sont rédigés d'une écriture hésitante ; d'une main qui tremble. La carte existe
toujours, précieusement rangée dans une boîte.

C'est devenu la routine: après le souper, Claude va rejoindre Marie à la résidence,


tandis que les enfants restent tous les trois à la maison. Ils ont la responsabilité de tout
ranger après le repas et de se préparer pour se mettre au lit. Depuis une semaine, Benoît
dort dans la chambre des filles, avec Karine et Mylène. Il a installé son matelas par
terre au milieu de la pièce, entre les lits de ses sœurs. TI ne veut pas rester seul dans sa
chambre.

Ils sont couchés, tous les trois. Benoît dort. Pour ce qui est de Mylène, Karine ne saurait
le dire. De son lit, elle ne la voit pas, elle ne l'entend pas : ses écouteurs sont posés sur
ses oreilles. Leur père n'est pas encore rentré. Karine n'arrive pas à dormir. Elle
rembobine pour la deuxième fois la cassette de Crystal Silence. Elle ne pleure plus. À
cette heure, les larmes ont cessé.

Karine se souvient d'avoir regardé le cadran, 23 h 20, au moment où Benoît se réveille


d'un cauchemar en hurlant. « Je veux papa ! Je veux qu'il vienne tout de suite ! » Papa
n'est toujours pas revenu. Karine a une intuition. Elle pense : « Ça y est, maman vient
de mourir. » Elle se lève pour aller consoler son frère.

Dorment-ils, le reste de cette nuit-là? Ils restent couchés, naviguant dans un état de
sommeil où les rêves se mélangent à la réalité. À 4 h, ils entendent Claude ouvrir la
porte de la maison. Leur père revient aux petites heures du matin accompagné de sa
mère. Sans se consulter, les enfants se lèvent, descendent, vont rejoindre les adultes
dans la cuisine. Ils ne disent rien. Ils savent. Marie est morte.
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« La semaine d'avant, même si maman paraissait bien, on se doutait que c'était


la dernière fois qu'on la verrait. Personne n'osait le dire, mais nous avions tous le
sentiment d'arriver à la fin de notre vie avec elle. Maman était assise dans son fauteuil,
papa était juste à côté. Nous étions sur le lit. Maman a tendu les bras vers Mylène, vers
Benoît, vers moi, je ne sais plus. Je me suis jetée dans ses bras la première. Maman a
murmuré «je t'aime», et j'étais incapable de lui répondre «je t'aime», en retour. Tout
d'un coup, je réalisais que ma maman me serrait contre elle pour la dernière fois, et je
ne pouvais rien dire. Je voulais que ce moment dure toujours.

Il a bien fallu sortir de la chambre. Une fois la porte refermée sur elle, nous avons tous
éclaté en sanglots. C'était la première fois que nous pleurions ensemble. »
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Karine prend une gorgée de vin puis dépose sa coupe sur la table entre les
LEGOS d'Émile. Soudain, un bruit détourne son attention de notre conversation.

« Je crois que c'est Marianne. Karine regarde l'heure. Il est tard. Je vais lui dire
d'éteindre. Je reviens. »

Tandis qu'elle monte, je me lève pour examiner de plus près les polaroïds collés sur le
mur. Je fixe longtemps un cliché de Karine sur la plage avec bébé Émile dans ses bras.
Le garçon est vêtu d'une barboteuse et d'un chapeau de soleil. Son dos est appuyé
contre la poitrine de sa mère qui regarde au loin. Karine est belle, les cheveux retenus
par un foulard marron, pareil à son maillot de bain. Ses fines bretelles laissent voir la
rondeur de ses épaules, de ses seins de nouvelle maman.

« Marianne dort tranquille. »

Karine regagne sa place sur la causeuse, prend son verre de vin. La discussion reprend.

« Rentrer à la maison avec Marianne pour la première fois, après l'accouchement, ça a


été une des choses les plus difficiles. Elle pleurait et je ne savais plus quoi faire. Il y a
des fois, comme celles-là, où la seule chose qu'on veut, c'est demander à maman.»

Karine lève les yeux vers la fenêtre. Il fait noir dehors. Demain, elle doit se lever tôt
pour aller porter les enfants à l'école avant de se rendre à la clinique pour le travail.
Est-ce que la maladie de sa mère a influencé son choix de devenir infirmière? Karine
pense que non. Pourtant, elle se souvient combien son père admirait celle qui avait pris
soin de sa mère jusqu'à la fin, à la maison Victor-Gadbois. Un ange, qu'il disait. Il
raconte que Marie insistait pour qu'elle vienne s'asseoir à côté d'elle. Sa présence, son
calme l'apaisait. Marie est morte en tenant sa main.
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Karine fait preuve du même stoïcisme au contact de la mort. Lorsqu'elle travaillait aux
urgences, au début de sa pratique, elle se portait toujours volontaire pour parler aux
patients confrontés à une fin imminente. Depuis 2011, Karine travaille comme
infirmière pivot au centre de consultation externe en oncologie. C'est elle qui est
chargée de rencontrer les patients, tout de suite après l'annonce du diagnostic posé par
le médecin. Elle est ce centre, cette base sur laquelle s'appuie le patient, elle est le point
fixe et solide qui permet qu'autour d'elle - le patient, les aidants, les familles - on
exécute un changement de direction pour affronter la maladie.

À la clinique, Karine reçoit les patients dans une salle de consultation où ils s'assoient
ensemble autour d'une table ronde. Elle leur pose des questions. « Que comprenez-
vous de votre diagnostic ? » Elle reste calme. « Savez-vous ce que désigne le mot
curatif? Palliatif?» Karine parle lentement, d'une voix douce, jamais hésitante.
« Comment vous sentez-vous? Connaissez-vous quelqu'un qui a déjà reçu des
traitements de chimiothérapie ? Elle demande : avez-vous des enfants ? Un conjoint ?
Des amis? Est-ce qu'il y a des gens à qui vous pouvez vous confier?» Elle est
compatissante. « Avez-vous mal? Avez-vous peur? Désirez-vous mourir à la
maison?»

Je suis frappée par l'aisance avec laquelle Karine parvient à enchaîner de si graves
questions. La maladie, la mort, peuvent-elles devenir des choses aussi familières?
Naturelles? Karine ne se sent-elle pas, comme moi, menacée au moment de les
entendre, de les nommer ? « Désirez-vous vraiment poursuivre les traitements ? », dit
Karine, assise en face de moi, dans le salon. La question ne m'est pas adressée, mais je
sens quand même l'angoisse me serrer la gorge. « Bien sûr! », ai-je envie de lui
répondre. Autrement quoi ? J'accepte de mourir ?

Karine ne l'entend pas de cette manière. Pour elle, le combat qui se joue n, est pas
contre la mort, mais contre la souffrance. Ce qu'elle souhaite par-dessus tout, c'est
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soulager le patient. Le rendre confortable. La mort, que Karine fréquente tous les jours,
n'est pas la fin de la vie, mais la fin d'une souffrance devenue intolérable.

Karine n'a jamais cru qu'elle vivrait longtemps. Cette idée n'est pas rationnelle ; rien
qu'une intuition. Quelque chose qu'elle ressent depuis la mort de sa mère, à quarante
ans. Karine en avait quinze. L'éventualité de dépasser la durée de vie de sa mère lui
paraît inconcevable.

Récemment, une collègue de Karine, par curiosité, lui a demandé son âge. Pendant un
instant, Karine ne savait pas quoi répondre. Elle ne savait plus du tout l'âge qu'elle
avait. Elle a senti son cœur se débattre, son souffle devenir court. Ça a duré une fraction
de seconde, avait-elle trente-huit, trente-neuf ans? Elle en avait trente-six. « Il m'en
reste au moins quatre», qu'elle a pensé.
Chantal
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L'envie de demander de l'aide à Karine m'est venue tandis que je l'écoutais me


confier son histoire. Je ne sais plus si j'ai ressenti le besoin de rencontrer l'une de ses
patientes avant de connaître l'expérience de Marie, ou si l'idée m'est apparue dans
l'urgence, en même temps que je découvrais son agonie.

D'une certaine manière, l'histoire de Karine me réconfortait, elle faisait écho à mon
propre deuil, mais elle faisait aussi naître en moi une autre question angoissante. Marie
avait-elle eu le temps d'imprégner suffisamment la conscience de ses enfants pour
survivre dans leur mémoire ? Karine côtoyait tous les jours des gens confrontés à leur
mort imminente, et je lui ai demandé si elle pouvait m'aider à trouver une femme, une
mère, comme Marie, ouverte à me partager son expérience. Karine a mis plusieurs mois
avant de m'écrire. Un an plus tard, durant le deuxième automne depuis le début de ce
projet d'écriture, j'ai reçu d'elle un message dans lequel elle m'invitait à faire la
connaissance de Chantal.

Chantal était âgée de cinquante et un ans. Elle était atteinte d'un cancer du sein avec
des métastases aux os. La maladie s'était propagée dans sa moelle osseuse et
progressait plus vite que prévu. Il lui restait moins de deux ans à vivre. Chantal était la
mère d'une petite fille, Rosalie, âgée de sept ans. Depuis son adoption, à l'hiver 2010,
Rosalie était sa raison de vivre.

Karine parlait à Chantal tous les jours. Elle l'aidait à mieux gérer la douleur causée par
la maladie. Elle lui avait déjà parlé de ma démarche, de mon projet, et Chantal s'était
montrée enthousiaste à l'idée de me rencontrer, disait-elle. Que lui restait-il à
transmettre à Rosalie avant de la quitter ? Aurait-elle la générosité de me le dire ?
Serais-je capable de bien le comprendre ? Chantal allait être en mesure de me
rencontrer bientôt, dans quelques jours, lorsqu'elle irait mieux. Karine m'avait laissé
son adresse électronique et il ne me restait plus qu'à communiquer avec elle.
55

Chère Chantal,

Je suis désolée de vous contacter en de telles circonstances, et je vous suis très


reconnaissante d'accepter de me parler. Je réalise que c'est un sujet délicat.

Si vous êtes toujours d'accord, je propose qu'on se rencontre au moment et à l'endroit


de votre choix. Ce sera pour moi un privilège d'entendre votre histoire. J'imagine que
certains jours sont plus difficiles pour vous. Je veux que vous vous sentiez libre de
reporter ou d'écourter notre rencontre, selon vos besoins. Soyez bien à l'aise; je
m'ajusterai.

Merci pour votre grande générosité.

Au plaisir de faire votre connaissance,

Valérie
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Je ne savais plus quelles réponses j'espérais trouver, en rencontrant Chantal. Je


ne savais plus ce qui m'avait poussée à tant vouloir lui parler, la voir, la toucher même.
Surtout. Serrer sa main que j'imaginais déjà froide.

Sa main était douce et chaude. Ses bras, qu'elle a spontanément tendus vers moi en me
voyant, étaient vigoureux. Je l'ai enlacée, et je n'arrivais pas à croire que le corps si
plein de vie que je tenais serré contre moi était sur le point de s'éteindre, de se
décomposer. Aucune de nous deux ne semblait vouloir terminer l'accolade.

Dans mes notes, le 21 octobre, j'ai écrit que Chantal portait un jean moulant et un tricot
gris souris dont le col en V laissait voir son long cou. Quand j'y repense, aujourd'hui,
je ne vois plus Chantal habillée de cette manière. Je l'imagine vêtue de son chandail
gris foncé, presque noir, en coton, sur lequel on pouvait lire love life écrit en lettres
capitales, blanches. C'est Serge, son conjoint, qui m'a montré ce chandail lors de notre
rencontre, un mois après la mort de sa femme. Il m'a raconté que ce vêtement était l'un
des préférés de Chantal et qu'elle le portait, à l'hôpital, la veille de son euthanasie.

C'est la première image que j'ai eu envie de transmettre à Rosalie. L'image de sa mère :
une grande femme blonde, assise en tailleur, le dos droit, sur son lit d'hôpital, affirmant
contre la mort son amour de la vie. LOVE LIFE.

Était-ce vraiment une affirmation ou, plutôt, un commandement qu'elle s'imposait de


suivre? L'aimait-elle, la vie? Ne lui en voulait-elle pas? Chantal ne paraissait pas en
colère.

Quand Serge a déplié le vêtement devant moi sur la table, je lui ai demandé si je pouvais
le prendre en photo. Je reviens souvent à cette image, placée sur mon bureau, entre le
cadre de Laurence et mon ordinateur. Revoir ces lettres blanches, presque lumineuses,
éclaire ma réflexion.
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Jeudi 8 septembre

Chère Valérie,

C'est avec un grand plaisir que f accepte de vous rencontrer. Je suis libre tous les
jours, la semaine prochaine, saufle vendredi 16 septembre. J'ai rendez-vous avec
mon notaire pour mon testament.

Je vous invite à venir me voir chez moi. Choisissez le moment qui vous convient.

À bientôt.
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Mercredi 14 septembre

Je crois devoir reporter notre rencontre. J'ai le souflle court etje suis tout étourdie
lorsque je me lève. J'ai des chutes de pression. J'ai parlé avec Karine ce matin au
sujet de ma médication. J'attends qu'elle me rappelle.

Je communiquerai avec vous, plus tard aujourd'hui. N'hésitez pas à me téléphoner


également.
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Dimanche 18 septembre

Je dois annuler de nouveau notre rencontre, malheureusement. Je ne vais toujours pas


bien. Jeudi et vendredi derniers, j'ai dû me rendre à l'urgence pour recevoir deux
transfusions. Mon taux de globules rouges était très bas. Mon médecin ne sait pas si
c'est à cause des cellules cancéreuses dans ma moelle osseuse ou du traitement de
chimiothérapie. Les transfusions m'ont fait du bien, mais aujourd'hui je ressens les
mêmes symptômes. Je vais devoir rappeler Karine.

Je suis vraiment désolée pour ces changements de dernière minute. Je vous redonne
des nouvelles dès que je vais mieux.

À bientôt,

Chantal

« Chère Chantal, ne vous en faites pas, j'attendrai de vos nouvelles. Tenez bon. »
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Maintenant presque un mois que je suis sans nouvelle de Chantal. Je m'inquiète.


Peut-être hésite-t-elle à me rencontrer?

Vendredi, nous avons cueilli les pommes du pommier de Laurence, et j'ai préparé
deux tartes. J'aurais souhaité en partager une avec Chantal. Je n'ose pas lui réécrire.

J'imagine qu'elle n'a plus la force de me répondre, etje lui écris de rester courageuse.
61

Mardi 11 octobre

Chère Valérie,

Je ne vous ai pas oubliée. Mon taux de globules rouges est toujours instable, il chute
souvent de manière dramatique. Je me sens rapidement faible. Je dois maintenant me
rendre à l'hôpital trois jours par semaine pour des prises de sang et des transfusions.
Ça me tient très occupée. Les rendez-vous avec les intervenants de l'équipe des soins
palliatifs, aussi. Malgré tout, je suis toujours intéressée à prendre part à votre projet
d'écriture.

Mon médecin a suspendu mon traitement de chimiothérapie pour deux semaines, et


elle a commencé à me faire des injections d'Eprex. Un médicament qui devrait stimuler
la production de mes globules rouges. Je devrais avoir plus d'énergie et finalement voir
s'espacer les transfusions. J'aurai alors du temps pour vous rencontrer. Je vous donne
des nouvelles dès que possible.

À bientôt,

Chantal
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Je ne saurais pas dire si Chantal avait peur ; je n'ai pas eu le temps de lui poser
la question. Je n'ai vu Chantal qu'une seule fois, et rien ne me laissait croire que c'était
la dernière. Si j'avais su, je me serais pressée de lui poser les questions qui me brûlaient
les lèvres. Je lui aurais demandé: Comment fait-on pour mourir? Que dit-on avant,
juste avant ?

Quand Chantal m'a écrit, trois jours après notre rencontre, pour m'annoncer qu'elle
avait demandé l'aide médicale à mourir et qu'elle n'aurait pas le temps de me revoir,
j'ai eu l'impression d'être passée à côté de quelque chose. Je me suis assise devant mon
clavier pour faire le bilan de ce qu'elle m'avait raconté lors de notre entretien. J'ai
réalisé qu'à quelques jours de mourir, elle a dit qu'il ne fallait pas oublier de mentionner
à Serge que les décorations d'Halloween se trouvent dans l'armoire de la chambre
d'amis, et qu'il faut absolument acheter des citrouilles. Elle s'accroche aux banalités
du quotidien, elle y tient.

La psychologue que Chantal voyait, durant son séjour à l'hôpital, lui avait suggéré
d'écrire à Rosalie une lettre que celle-ci pourrait lire lorsqu'elle serait grande. Chantal
n'avait pas la force d'écrire, mais de penser que j'écrirais sur elle, que sa fille aurait
quelque chose à lire en sa mémoire, la réconfortait.

Rosalie, ta mère trouvait magnifique ta longue chevelure brune qu'elle nouait en toque
à l'aide d'une pince pour dégager ta nuque lorsque tu t'assoyais à table pour manger.
Sous cette épaisse crinière, elle sait qu'il fait chaud. Elle ne t'en voudrait pas si tu la
coupais.
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Jeudi 12 octobre

Bonsoir Valérie,

Je reviens de l'hôpital, où j'ai reçu d'autres transfusions et revu mon médecin. Elle a
décidé de m'hospitaliser dès demain. Il semble que j'aie développé un PTT; une
maladie secondaire à mon cancer. Une maladie plutôt rare qui détruit, au fur et à
mesure, les globules rouges et les plaquettes que je reçois par transfusion.

Les médecins spécialistes se sont réunis afin de discuter de mon état et ils m'ont
proposé d'essayer une nouvelle chimiothérapie qui a fait ses preuves auprès de patients
dans ma situation. Bien sûr, aucun résultat n'est garanti. J'ai beaucoup réfléchi et j'ai
finalement accepté d'essayer, malgré ses effets secondaires, la perte de cheveux, que
je trouve particulièrement difficile à accepter de nouveau, malgré le fait que je devrai
subir des traitements de façon permanente pour tous les jours qu'il me reste à vivre.

Disons, en quelque sorte, que j'achète du temps. Je ne suis pas prête à partir maintenant,
et les médecins me disent que, sans chimio et sans transfusions sanguines, je mourrais
d'ici une ou deux semaines.

J'ai vu Karine aujourd'hui et je lui ai fait part de nos échanges par courriel. Elle m'a
dit que, peut-être, vous préféreriez passer me voir à l'hôpital pour recueillir mon
témoignage. Je vous invite donc à venir me rencontrer si cela vous convient. J'aurai du
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temps à vous consacrer, et ce sera plus facile pour moi. Je n'aurai plus accès à un
ordinateur pour vous écrire.

Voilà. Je vais attendre de vos nouvelles.

Au plaisir de vous voir,

Chantal
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21 octobre, il pleut. Du stationnement, je lève les yeux vers l'hôpital. Je me


demande si Chantal a accès à une fenêtre, si elle peut voir les gouttes de pluie glisser
sur la vitre. Le gris du ciel la console-t-elle d'être condamnée à rester dans sa chambre?

Il y a dix ans presque jour pour jour, je donnais naissance à Laurence dans ce même
hôpital. De la voiture qui roulait en direction de la salle d'accouchement, je pouvais
voir le ciel sombre, presque mauve, orageux. J'étais à la fois impatiente et inquiète. Le
temps ne me paraissait pas favorable à la naissance. Il y a eu une éclaircie, très brève.
Puis le soleil s'est de nouveau caché derrière les nuages.

La chambre de Chantal est la première à gauche, à l'entrée du couloir. La porte reste


ouverte pour faciliter le va-et-vient du personnel soignant. Avant qu'elle puisse me
voir, je l'aperçois. Elle regarde l'infirmière changer le sac de soluté relié à son bras par
un cathéter : la routine. Elle est silencieuse.

Dans un courriel, Chantal m'avait prévenue: « Je suis grande et longiligne. J'ai les
cheveux courts, très blonds et très fins. Quand les gens apprennent que j'ai cinquante
et un ans, ils sont surpris. Je ne les fais pas. » Non, elle ne les fait pas. Chantal me paraît
tellement jeune, dans son lit d'hôpital. Son visage n'est pas flétri. Sa peau est encore
lisse et rose. Sur ses traits, je cherche un signe de son état, une marque particulière qui
me différencierait d'elle, me rassurerait. Je ne trouve rien. Je la soupçonne d'avoir pris
le temps d'appliquer du maquillage, un peu de mascara, du fard à joues - oui, mais
c'est léger. Chantal est d'une beauté naturelle. Quand elle me voit, son visage s'éclaire.
Elle me tend les bras.
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C'est elle qui défait finalement notre étreinte. « Valérie est écrivaine, dit-elle à
l'infirmière qui est toujours là. Elle écrit un livre sur la mort. Elle veut que je
témoigne. »
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À plusieurs reprises, pendant l'entretien, Chantal répétera aux membres de


l'équipe médicale qui, tour à tour, viendront nous interrompre: « C'est un livre sur la
mort. Je serai l'un des personnages.»

Je tendrai l'oreille pour percevoir l'affolement, l'indignation dans la voix de Chantal,


mais ce qui me frappera, c'est plutôt le sentiment d'inconfort que provoquent, chez les
autres, ses paroles. Chantal, elle, aura besoin de nommer la mort, de l'entendre.

Chantal se rassoit dans son lit. Je lui demande si elle me permet d'enregistrer notre
conversation. Elle rit, persuadée que la mémoire de mon téléphone sera insuffisante
pour stocker tout ce qu'elle veut me dire. C'est vrai, Chantal parle beaucoup. C'est sa
manière de se rapprocher des autres, de tisser des liens. Un trait de personnalité qu'elle
me dit partager avec toi, Rosalie, son amour des autres. Tu ressembles à ta mère.

En 2006, Chantal et Serge décident d'adopter un enfant. L'adoption va de soi, surtout


pour Chantal. Sa mère et sa grand-mère maternelle ont été adoptées. Pour elles, c'est
une manière naturelle d'établir une filiation. Une tradition qu'elles se transmettent de
mère en fille.

Chantal et Serge essayent d'abord de mettre un enfant au monde, sans succès. Chantal
connaît deux fausses couches. En 2003, un problème aux pieds l'oblige à subir
plusieurs opérations. Suivant les conseils de son médecin, elle abandonne l'idée de
devenir enceinte. Le couple remplit une demande d'adoption en Chine. Selon leur
agente, il est raisonnable d'espérer accueillir un enfant au bout de douze mois. Mais
rapidement, à l'année prévues' ajoutent six mois, puis une autre année. Chantal et Serge
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voient s'éloigner leur rêve de devenir parents, jusqu'à ce qu'ils décident de s'inscrire
sur la liste des demandeurs d'enfants avec besoins spéciaux.

En 2010, on leur offre d'adopter une petite fille avec deux petits problèmes cardiaques:
un canal artériel qu'on a refermé, par chirurgie, à sa naissance et une valve mitrale un
peu large. Rien de grave. Chantal et Serge acceptent tout de suite. Un matin, deux
semaines avant leur départ pour la Chine, prévu début décembre, une douleur à
l'aisselle gauche tire Chantal de son sommeil. Elle touche. Sous son bras : deux bosses.
Grosses comme des raisins.

Assise dans son lit d'hôpital, Chantal me raconte son histoire comme le ferait une
survivante. Dans son débit, aucune chute dramatique. Elle me dit : « Il y avait deux
bosses» d'une manière qui laisse sous-entendre une issue positive. Elle me dit« deux
bosses », comme si elle allait ajouter, tout de suite après : « Deux bosses vite retirées
par le médecin. Deux bosses- qui m'ont donné la frousse, bien sûr-, mais mon histoire
se termine bien. » À ne pas connaître la raison de sa présence ici, je ne me douterais de
nen.

« J'en étais où?», me demande Chantal. Elle vaporise d'eau sa bouche, asséchée par
les médicaments. Je jette un coup d' œil à mon téléphone portable. Il enregistre toujours.

« Ah Oui, la Chine, dit-elle. Serge a dû partir seul.»

Les deux bosses sont inquiétantes. Chantal prend rendez-vous à la Clinique du sein de
Montréal. Pendant l'échographie, le radiologiste découvre une troisième masse de la
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grosseur d'un noyau de pêche, celle-là, au sein. Oui, Chantal en avait connaissance.
Quelques semaines plus tôt, elle passait justement un examen dans une autre clinique.
Un kyste bénin, lui avait-on dit. Désormais, rien n'est moins sûr.

Chantal se souvient d'un message publicitaire à la télé dans lequel une femme, en
apprenant qu'elle a le cancer, est projetée, comme happée physiquement par l'annonce
de la nouvelle. C'est exactement ce qu'elle ressent : les paroles du médecin, comme un
violent coup frappé en plein visage. « C'est un cancer avec des métastases.» Pour ne
pas tomber à la renverse, Chantal s'agrippe à la main de Serge, assis à côté d'elle, sonné
lui aussi.

Il est 20 h, un vendredi soir de novembre, et l'avion pour aller chercher Rosalie


s'envole dans deux semaines. Doivent-ils toujours partir? Le peuvent-ils? Est-ce
raisonnable? Dans le bureau du médecin, l'image, comme un flash, s'impose à son
esprit : Chantal se voit amaigrie, le crâne sans cheveux, tendre pour la première fois les
bras à sa fille.

Ils doivent d'abord penser à Rosalie. Mais qu'est-ce que ça veut dire? L'accueillir ou
pas? Les futurs parents ont reçu des photos du bébé. Ils se sont déjà attachés à elle, elle
fait déjà partie de leur vie. Mais eux, que sont-ils pour elle? Ils ne peuvent pas se
résoudre à l'abandonner. Chantal ne peut pas partir. Elle doit commencer à se faire
soigner. Serge est déchiré à l'idée de laisser sa femme, d'autant plus qu'au moment de
son départ, Chantal est hospitalisée à cause d'une fièvre provoquée par la
chimiothérapie. De sa chambre d'hôpital, Chantal encourage Serge. « Tu dois, à tout
prix, aller chercher notre fille. »
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Chère Rosalie, en t'attendant, ta mère a acheté une garde-robe complète de


vêtements trop grands, de la taille qu'on lui avait conseillée pour une enfant de deux
ans et demi.

Quand tu es arrivée, tu étais si petite. Elle ne s'attendait pas à te voir si menue, si frêle.
Ta mère n'était pas particulièrement grande cuisinière, mais elle était gourmande, elle
aussi. Elle aimait te voir te régaler de tartines au beurre, de raisins, de clémentines. Ça
la rassurait de te voir manger avec autant d'appétit.

Petite, tu avais peur de l'eau et, à l'heure du bain, ta mère montait avant toi dans la
baignoire. Elle s'y assoyait, laissait couler le jet jusqu'à ce que l'eau recouvre ses
cuisses, puis elle te tendait les bras. Tu te laissais prendre, réticente. Elle te gardait sur
elle. Avec ses mains, elle t'aspergeait les cheveux, les épaules, le dos. C'était la seule
manière de te laver.

Les premières semaines, tu t'accrochais à ton père comme à une bouée de sauvetage.
Tu aimais ta mère d'un peu plus loin, prenais ton temps pour l'apprivoiser. Tu ne
parlais pas beaucoup et, pour attirer son attention, tu l'imitais. La nuit, quand tu pleurais
dans ton sommeil, c'est ton père que tu laissais s'approcher. Tu as toujours gardé une
belle complicité avec lui. Tu partages son goût pour les voitures, les chemises et les
superhéros. Cet intérêt pour les « choses de garçon » fait sourire ta mère. Elle, si
féminine. Quand elle en parle, ça lui fait du bien de vous imaginer ensemble, heureux.
Elle sait qu'avec lui, tu restes entre bonnes mains.
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Ta mère se souvient d'un après-midi où elle est venue te rejoindre dans la cour, sur les
balançoires. Tu avais environ cinq ans. Tu mangeais un cornet de crème glacée. Elle
t'a demandé si tu pensais souvent à ta « maman de Chine», s'il t'arrivait de t'en
ennuyer. Sans la regarder, tu as répondu que non, avec désinvolture. Tu as dit:« Non,
je ne la connais même pas. » Bien sûr, a pensé ta mère, tu étais trop petite pour t'en
souvemr.
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Chantal se fait soigner durant toute l'année 2011. Elle répond bien aux
traitements. Pendant les quatre années qui suivent, elle mène une vie normale. Elle
prend soin de Rosalie et s'y consacre entièrement. Au quotidien, elle ne pense plus à
sa maladie. L'angoisse revient brièvement chaque automne, à l'approche de la
mammographie de routine. « Et si la maladie était revenue ? » Chantal ne se raconte
pas d'histoires: elle connaît les risques de rechute. Avec elle, les médecins n'emploient
jamais le terme rémission. Ils insistent pour dire qu'à tout moment, le cancer peut
revenir. Souvent, on l'a vu s'attaquer aux os, aux poumons ou au cerveau.

Dans son cas, ce sera les os. En décembre 2015, l'avant-veille du jour de l'an, on lui
annonce la nouvelle. Sur le coup, Chantal ne pense pas demander combien de temps
elle peut espérer vivre. C'est l'oncologue qui aborde avec elle la question. Elle lui
prédit cinq à sept ans.

Cinq à sept ans. Ça me fait l'effet d'une douche froide. Je reste accrochée à ces
dernières paroles de Chantal, bien que, quand elle me les dit, elle ne sourcille même
pas. L'espoir de vivre cinq à sept ans, comme l'avait estimé l 'oncologue, est dorénavant
loin derrière elle. Elle ne les verra pas, ces cinq à sept années. Nous voilà en octobre
2016, moins d'un an après l'annonce brutale de ce dernier diagnostic. Nous sommes
assises, toutes les deux, dans sa chambre d'hôpital à discuter de la mort qui s'en vient,
et je refoule l'envie soudaine d'interrompre notre conversation pour aller me réfugier
dans les toilettes et m'examiner la poitrine. J'écoute Chantal et, en même temps,
j'éprouve une douleur, comme une sensation de brûlure à l'aisselle gauche. Je vais
mourir. Je vais mourir, moi aussi. Quelle serait ma réaction si le médecin m'annonçait
que ma mort viendrait dans cinq ans? Si j'avais moins d'un an pour vivre? Que
quelques mois ou quelques semaines ? Quelques jours ? Cette éventualité suscite chez
moi un sentiment d'urgence et de panique qui contraste bizarrement avec le
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détachement serem de Chantal, et je me demande à quel moment s'opère ce


changement d'attitude. Quand réussit-on à tourner le dos à la colère et à l'indignation?
Quand cesse-t-on la lutte? Cesse-t-on la lutte?

L'été suivant le retour de sa maladie, Chantal et Serge planifient des vacances en


famille dans la région de Charlevoix, comme ils en ont l'habitude. Les douleurs de
Chantal s'amplifient. Douleurs aux jambes et au dos, lancinantes. Elle les contrôle
comme elle peut à l'aide de médicaments. Chantal se revoit, allongée sur une chaise
longue, sur la terrasse de l'appartement qu'ils ont loué à Petite-Rivière-Saint-François.
Elle regarde Serge et Rosalie qui s'échangent un ballon de basket sur le terrain de jeu
qui donne sur le fleuve et la montagne. La scène est magnifique. Chantal les rejoint.
Elles' en souvient comme l'un des derniers moments heureux passés à jouer ensemble,
en famille, comme si le mal avait disparu.

Serge s'en souviendra, lui aussi. Se remémorant, pour lui et pour moi, le temps passé
avec sa femme, il choisit la même anecdote, me la raconte dans les mêmes termes.
« Une vue magnifique sur le fleuve », « un moment heureux ». Sa voix déraille
lorsqu'il murmure: « Ensemble, tous les trois».

À leur retour de Charlevoix, tout se passe très vite. L'intensité et la fréquence des crises
de Chantal lui laissent supposer que son état s'est détérioré. Ses douleurs deviennent
aiguës. À son rendez-vous médical, en septembre, ses craintes se confirment. Le cancer
.a atteint sa moelle osseuse. Le pronostic est sombre. De septembre à octobre 2016,
l'avenir de Chantal se rétrécit sans cesse. Quand je la rencontre à l'hôpital, elle sait
qu'elle achète du temps. Sans cette ultime ronde de chimiothérapie, elle mourrait en
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quelques jours. Au mieux, elle vivrait quelques semaines. Comme elle dit, elle« ajoute
une poignée de monnaie au parcomètre ».

À ce moment de notre discussion, l'équipe d'oncologie fait irruption dans la chambre.


Ils sont quatre: l'oncologue et ses résidents. Ils entourent le lit de Chantal. Inquiète,
elle leur demande:« Les résultats des tests de ce matin ne sont pas bons, n'est-ce pas?

- Ils ne sont pas bons, dit l' oncologue.

- Le traitement ne fonctionne pas ?

- Pour l'instant, votre corps ne semble pas bien répondre.

Chantal baisse les yeux.

- Soyez patiente, dit l'oncologue, il faut attendre un peu.

- On est venu pour vous dire au revoir, dit l'un des résidents. On termine ce soir notre
semaine de garde.

- Oh ... dit Chantal. Vous me manquerez. Merci pour ce que vous avez fait pour moi.
Je penserai toujours à vous.»

Je penserai toujours à vous. Le toujours de Chantal m'angoisse. Il parle de durée, d'un


avenir que Chantal ne possède plus. Toujours creuse, dans sa bouche, un gouffre qui
me fait peur. En même temps, entendre Chantal le prononcer me rassure. Toujours.
Comme si l'éternité qu'évoquait son toujours devenait indépendante de sa vie, sur le
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point de s'achever. Comme si sa pensée, son souvenir, continuerait d'exister au-delà


de la mort.

Sur la table de chevet, près du lit d'hôpital,je remarque deux livres pour enfant: Luron
apprivoise les forces de l'espoir et L'amour toujours, deux albums qui tentent
d'expliquer aux enfants la maladie et la mort d'une maman. C'est Serge qui, plus tard,
m'en donnera les titres exacts. De la chaise où j'écoute Chantal me faire ses
confidences, je n'arrive pas à bien voir les couvertures.

À plusieurs reprises pendant l'entretien, j'essaie d'amener Chantal à me parler de


l'impact de sa maladie sur sa fille. Chantal n'a aucune difficulté à me dire combien
Rosalie est autonome et volontaire. Elle me parle de la façon dont elle insiste pour tirer
sa valise, grosse comme elle, dans les couloirs de l'aéroport, jusqu'à la porte de l'avion.
Elle rit quand elle m'explique que sa fille l'a convaincue de lui préparer un gâteau en
forme de chauve-souris, à l'effigie de Batman, pour son sixième anniversaire. Mais elle
s'assombrit quand elle dit que Rosalie ne pose pas beaucoup de questions. Qu'elle
n'insiste pas pour savoir d'où elle vient, pourquoi elle a des cheveux de jais et sa mère,
les cheveux clairs. Rosalie sait que sa maman est malade. Ensemble, elles ont dessiné
des soldats, des rouges et des noirs, se faisant la guerre sur ses os. Mais elle ne cherche
pas à savoir qui gagnera la bataille.

À la table, avec Serge, Chantal a dit qu'elle partirait quelques jours à l'hôpital se faire
soigner. Une fois de plus, Rosalie n'a pas posé de question. En coup de vent, elle s'est
levée pour aller se- réfugier dans sa chambre. Chantal l'a rattrapée au vol. Ils ont
longtemps pleuré, serrés tous les trois.
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Il est tard. Dans la chambre d'hôpital, il fait de plus en plus sombre. Chantal
parle. Elle parle, elle semble infatigable. C'est moi qui dois l'arrêter. Mon téléphone
sonne : on m'attend à la maison.

-Tu habites où? me demande-t-elle.

- Saint-Bruno.

- Où il y a le grand supermarché. Serge est passé par là, hier, en s'en venant.
Il m'a amené des gâteaux. Ils vendent aussi de beaux vêtements pour enfants, très
abordables.

-Oui.

- Je dois penser à le dire à Serge. C'est lui qui devra acheter les vêtements de Rosalie.

Je tends les bras vers Chantal et je la serre très fort. Je lui dis merci. Merci, chère
Chantal. Elle me jure qu'on se reverra bientôt. C'est vendredi. Elle m'écrira ce week-
end, et on se verra «lundi ... au plus tard, mardi. » Alors, moi aussi, je dis: « À
bientôt».
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Mardi 25 octobre

Je suis allée au théâtre hier. J'ai beaucoup pensé à toi. Je sais que tu aimes le théâtre.

J'espère que tu vas bien.

Mes forces sont avec toi.


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Mercredi 26 octobre

Valérie,

Je voulais te donner des nouvelles plus tôt, mais avec les visites, la ronde des médecins
et les traitements,je n'ai pas beaucoup de temps libre.

Mon état s'est encore dégradé. J'ai choisi de cesser la chimiothérapie. Je souffre de
plus en plus, et suis entièrement dépendante des transfusions. Je n'ai plus de qualité de
vie. J'ai fait une demande d'aide médicale à mourir.

Ce matin, Serge et moi avons parlé à Rosalie, avec les psychologues. Nous lui avons
dit que les médecins ne pouvaient pas me guérir, et que j'allais mourir bientôt. C'est la
chose la plus difficile que j'aie eu à faire. Il ne faut pas que je pense trop à ma petite
Rosalie. Ça me brise lé cœur, chaque fois. Je l'aime tant.

Nous avions prévu une deuxième rencontre. Je t'invite à me faire part de tes
disponibilités pour qu'on puisse prévoir un rendez-vous. Cette semaine, j'attends des
visiteurs jeudi et vendredi. Je suis libre dans le courant de la fin de semaine ou de la
semaine prochaine, sauf quand Serge et Rosalie viendront me voir.

J'attends de tes nouvelles.

Chantal

P.S. : J'ai ton parapluie noir à pois blancs.


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Je suis restée là, plusieurs minutes, les yeux rivés à l'écran de mon ordinateur.
Je n'osais plus bouger. Mes yeux revenaient encore et encore à cette phrase qui me
semblait écrite en caractères gras, plus noirs que les autres: « J'ai fait une demande
d'aide médicale à mourir.»

Je comprenais que la lutte s'arrêtait ici. De quoi avais-je si peur? J'avais peur
d'imaginer qu'on puisse en arriver là. Que la volonté de prendre encore une fois la
main de sa fille ne suffisait plus à endurer la douleur, un jour de plus. Il fallait avoir
très mal.

Toute la nuit, j'ai imaginé cette dernière rencontre entre Chantal et Rosalie. L'image
de la mère et de la fille assises sur le lit d'hôpital s'imposait à mon esprit, envahissait
mes rêves et me gardait dans un demi-sommeil. Je tendais l'oreille pour entendre leur
conversation. Il me semblait que Chantal disait à sa fille combien elle la trouvait belle.
Elle lui faisait promettre de ne jamais laisser personne lui imposer ses décisions. Je me
suis demandé quelles seraient les dernières paroles que je choisirais de dire à mes filles,
et juste d'y penser me donnait mal au cœur. Je n'arrivais plus à penser à autre chose.
Je me suis imaginé leur dire de ne pas avoir peur. Je me suis vue, pleurant avec elle,
terrifiée moi aussi. Je me suis vue. Je ne supportais pas de me voir de cette manière.

Je ne savais plus quoi écrire à Chantal. J'avais pour elle tellement de questions. Je
l'imaginais maintenant si grande et si loin, comme inatteignable. C'était intimidant. La
dernière chose que je souhaitais était de la priver du temps précieux qui lui restait. Je
lui ai écrit que je pensais à elle.
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Samedi 29 octobre

Madame Carreau,

Chantal nous quittera mardi. Elle ne sera malheureusement pas en mesure de vous
rencontrer. Après discussion, nous avons pensé que je pourrais compléter son
témoignage, en son nom. Ce serait pour moi un honneur de vous parler d'elle. Dites-
moi si ça vous convient.

Serge V.
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Monsieur V.,

Je suis désolée. Je n'arrive pas à trouver les mots justes pour vous exprimer toute ma
sympathie. Ma relation avec Chantal a été brève, mais m'a vraiment marquée. Chantal
restera à jamais dans mon cœur. Cette semaine, je penserai très fort à elle. À Rosalie,
et à vous aussi.

Je serai touchée de vous rencontrer, Monsieur V. Je vous invite à communiquer avec


moi au moment qui vous paraîtra opportun. Profitez bien de ces derniers instants avec
elle. Écrivez-moi quand vous serez prêt.

Dites à Chantal combien j'admire sa force et son courage. Dites-lui que le fait de la
rencontrer a été important pour moi, vraiment important Dites-lui que je lui souhaite
bon voyage.

Bonne chance, Monsieur V.


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Les rideaux de la fenêtre qui donne sur la rue sont tirés. J'hésite à descendre de
ma voiture. Serge serait-il encore au lit? Il est presque 9 h. Il a certainement dû se lever
pour Rosalie. Lui préparer à manger, l'habiller pour l'école. Dans mon sac, je cherche
mon téléphone, vérifie l'adresse de notre rencontre. Oui, c'est bien ici. Le 5 décembre
à 9 h. J'ouvre la portière.

J'ai à peine le temps de poser mon doigt sur la sonnette, Serge m'ouvre la porte. Il est
grand, cheveux foncés, vêtu d'un jeans et d'un t-shirt. Il est beau, Serge. Bien sûr qu'il
est beau. Il paraît jeune, l'amoureux de Chantal. Comme elle. « Bonjour, Serge. » Il me
fait entrer. Prend mon foulard, mon manteau. Je lui demande: « Comment allez-
vous ? » Il ne peut pas faire semblant : tout de suite, ses yeux s'emplissent de larmes.
Je pose une main sur son épaule.

Plus tard, quand nous avons brisé la glace, il m'avoue que les jours se passent malgré
tout de mieux en mieux. Avec la routine du travail, des soins que demande Rosalie, ça
ne lui laisse pas beaucoup de temps pour constater l'absence, le manque. Ce qu'il
trouve le plus dur, c'est le soir. Une fois la petite au lit.

Sur le comptoir de la cuisine, tout est à la bonne place. Les assiettes propres sont dans
l'égouttoir, le panier à fruits est rempli de poires et de bananes. Serge m'offre un verre
d'eau, m'invite à m'asseoir à la table. Je n'ai même pas besoin de lui poser de questions.
Spontanément, il commence à me parler de sa femme.

« Chantal m'a demandé mon avis au sujet de l'aide médicale à mourir, dit-il. J'aurais
voulu qu'elle reste le plus longtemps possible avec nous, mais je comprends sa
décision. »
83

Dans les jours qui ont suivi ma rencontre avec Chantal, ses douleurs, les migraines qui
lui martelaient dorénavant le crâne, n'avaient cessé de s'intensifier. Durant notre
entretien, Chantal m'a parlé de ce nouveau symptôme qui l'inquiétait. En plus de la
faire souffrir, ses maux de tête troublaient sa vision, lui causaient des engourdissements
aux bras, aux jambes, à la mâchoire. Ils devenaient impossibles à prévoir et à contrôler.
La douleur était-elle provoquée par la chimiothérapie ? Par la maladie, -indomptable ?
Était-ce la manifestation d'une trop grande anxiété? On ne pouvait pas savoir. Ses
crises étaient suffisamment intenses pour que Chantal remette en question sa décision
de poursuivre le traitement. À l'hôpital, ils ont pris le temps de lui présenter ses options.
Si elle cessait la chimio, on arrêterait également de lui faire des transfusions. Chantal
s'imaginait devenir de plus en plus faible, elle craignait cette idée de mourir lentement,
de souffrir en perdant graduellement contact avec la réalité. Ce n'est pas comme ça
qu'elle voulait partir.

Chantal remplissait toutes les conditions pour recevoir l'aide médicale à mourir. Son
état de santé était irréversible ; et ses douleurs, insupportables désormais. Elle avait la
chance d'être encore assez lucide pour décider de mettre fin à ses souffrances, mais
elle craignait de bientôt perdre cette liberté. Il fallait entreprendre les démarches au
plus vite. Avec Serge, elle a rempli le formulaire sur lequel on lui demandait de choisir
la date et l'heure de l'intervention. Chaque fois que le médecin est venu, par la suite,
lui rendre visite, elle réaffirmait sa décision sans hésiter.

« Elle aurait voulu se rendre jusqu'au 2 novembre», dit Serge. Laisser à Rosalie le
temps de célébrer l 'Halloween, lui permettre de venir raconter sa soirée, le lendemain,
à sa mère. Passer un dernier moment en famille. Mais déjà, le 30 octobre, Chantal n'en
pouvait plus. Elle a fait devancer la date. Un jour de moins. « Son dernier sacrifice de
mère», dit Serge. Laisser Rosalie s'amuser; mourir le lendemain. « Autrement, elle
serait partie encore plus tôt. »
84

Chantal est décédée comme elle l'aura choisi, le 1er novembre 2016, à 17 h.
Avant de partir, elle a discuté avec Serge de ce qu'ils diraient à Rosalie. Chantal voulait
être incinérée, mais ne voulait pas que Serge montre l'urne à la petite, qu'il ait à lui
expliquer que le vase contenait les cendres du corps de sa mère. Pas maintenant, pas
tout de suite. Ils refusaient qu'on lui dise que Chantal s'était endormie: ce n'était pas
vrai. Ni qu'elle était partie ou qu'elle s'était envolée au ciel. Ils ne voulaient pas qu'elle
croie que sa mère avait choisi de les abandonner. Ils voulaient qu'on dise que Chantal
était morte, même si on ne savait pas trop ce que ça signifiait ni où elle se trouvait.
Mais qu'on était certain d'une chose: que maman ne souffrait plus.

La dernière fois que Chantal a vu Rosalie, elle a été prise d'une violente migraine. Elle
avait du mal à parler, à bouger. C'est terrible à quel point elle souffrait. Après la
rencontre, Chantal a été dévastée que sa fille la voie dans cet état. La psychologue l'a
rassurée. Rosalie avait besoin de voir à quel point sa mère avait mal. Voir que ce n'était
pas par choix qu'elle la quittait.

Le l er novembre, après l'école, Rosalie s'est rendue chez une voisine, jusqu'à ce que
son père vienne la chercher. Quand il lui a annoncé que tout était fini, il lui a raconté
que les médecins l'avaient appelé au travail pour lui dire de venir rejoindre maman tout
de suite, qu'il avait dû se presser. Il a dit: « T'en fais pas Rosalie, j'étais avec elle.
Maman est morte doucement. »
85

Cette dernière journée avec Chantal s'est déroulée à la fois très lentement et
très vite. Serge est arrivé tôt à l'hôpital, il y tenait. Il a cherché tant bien que mal à
profiter des derniers moments avec sa femme, mais il voyait l'heure avancer. Plus que
quatre heures, puis trois. Deux. Chantal paraissait calme. Serge a sorti de sa poche son
téléphone portable. Il a demandé à Chantal de dire quelque chose, n'importe quoi, un
message qu'il pourrait réécouter, juste pour le plaisir d'entendre sa voix. Il a ensuite
branché une paire d'écouteurs à son appareil. Ensemble, ils ont écouté leur chanson
d'amoureux: Depuis toujours, de Francis Cabrel.

Il faisait chaud dans la chambre. Serge est sorti pour prendre l'air et boire un peu d'eau.
Au bout du couloir, il a aperçu un médecin qui s'en venait. Il a pensé : « Il est 17 heures.
Ça y est. »

11 y avait la mère de Serge, la mère de Chantal et une amie, comme Chantal le voulait.
Du côté du personnel médical, il y avait deux médecins et un infirmier. L'un des
médecins s'est adressé à Chantal pour valider une dernière fois sa décision. Était-ce
toujours ce qu'elle souhaitait? Sans broncher, Chantal a dit oui. Serge s'est approché
d'elle, il a entouré ses épaules avec son bras. Le médecin a fait les injections.
86

Serge me dit: « Ce qui frappe le plus, en la regardant, c'est son sourire. » Je


suis d'accord avec lui. Serge a déposé, sur la table de la cuisine, un montage photo des
meilleurs clichés de Chantal et Rosalie. On peut y voir la mère et la fille posant sur la
plage, devant la montagne, s'embrassant dans la rue, dans la cour, dans la cuisine. Sur
les lèvres de Chantal, toujours ce pétillant sourire.

Sa nièce a comparé Chantal à une étincelle, dans son oraison funèbre, l'a décrite comme
le feu scintillant de la famille. Serge a fait défiler les photos sur grand écran, Rosalie a
distribué des signets. Ils ont écouté la chanson préférée de Chantal, une chanson de
Jean Leloup, Paradis perdu.

De retour à la maison, ce soir-là, Serge a enfilé son tablier. Ça n'avait rien d'inhabituel :
c'était toujours lui qui faisait la cuisine, mais Chantal était là pour l'aider. Il a sorti une
casserole et ouvert la porte du garde-manger pour prendre un sachet de couscous. Il a
souri en voyant Rosalie mettre son tablier.
Antoinette
88

Laurent et moi avions décidé de ne pas faire baptiser Laurence. Il fallait trouver
une façon de célébrer ses funérailles autrement qu'à l'église. Nous avions choisi
d'inviter la famille et les amis à la maison. Il y avait beaucoup de monde. Ma mère
paraissait malgré tout satisfaite de cette manière de souligner l'existence de sa petite-
fille.

Dans le salon, sur l'écran du téléviseur, défilaient en boucle des photos de la courte vie
de Laurence. Dissimulée sous ma jaquette d'hôpital, dans mon ventre rond. Pendue à
mon sein. Couchée avec Rose sur le lit défait, les yeux clos. Soigneusement enveloppée
dans une couverture de coton, bercée par ma mère.

Laurent avait exposé, sur le manteau de la cheminée, l'urne qui contenait les cendres.
Une urne carrée, en pierre beige mouchetée. Je ne me souviens plus qui l'a choisie ni
où elle se trouve aujourd'hui. Peut-être au sous-sol. Nous avons pris l'urne et sommes
tous sortis dans la cour.

Ma mère avait eu l'idée de planter un pommier. L'arbre fleurirait au printemps et


donnerait des fruits à l'automne. Chaque année, pour l'anniversaire de Laurence, nous
pourrions en cueillir les pommes.

Mon père a creusé le trou. Laurent y a déposé le pommier. Ensemble, nous avons pris,
dans l'urne, le sac de plastique qui contenait les cendres. Laurent posait les gestes, et
mes mains suivaient les siennes. Il a ouvert le sac, a versé les restes du corps au fond
du trou, sur les racines. À tour de rôle, chacun s'est approché pour jeter la poignée de
terre qu'il avait dans les mains.
89

Je me souviens d'une conversation avec ma mère au sujet de Marcel, le frère qu'elle


n'a jamais connu. Cet échange s'est déroulé dans les jours suivant les funérailles de
Laurence. Ce n'était pas la première fois que ma mère me parlait de Marcel. Je savais
qu'elle avait un frère, mort à l'âge de quatorze mois, avant qu'elle naisse. Je n'en savais
pas plus.

Je nous revois, chez moi, assises côte à côte, devant le foyer. Je ne sais plus s'il y avait
un feu, je n'arrive plus à ressentir sa chaleur, mais je revois la photo de Laurence dans
son cadre, placée sur le manteau de la cheminée. La même qui se trouve aujourd'hui
sur mon bureau: un portrait d'elle vêtue d'un pyjama et d'un bonnet en laine jaune,
tricoté à la main. Son visage fait face à l'objectif. Elle est endormie sur l'épaule de son
père, qu'on devine par le tissu bleu de sa chemise, partiellement recouverte d'une
couverture pour enfant.

Ma mère gardait les yeux fixés sur l'image. Elle était encore très affectée. Elle m'a dit
qu'Antoinette, ma grand-mère, avait aussi perdu un bébé : Marcel, le septième, né entre
mon oncle Léo et mon oncle Paul. En parlant, ma mère faisait bouger sa main droite.
Elle ouvrait et fermait machinalement les doigts. Un geste inconscient, nerveux, qui se
déclenchait chaque fois qu'elle était contrariée. Même si ce n'était pas la première fois
qu'elle me racontait cette histoire, c'était la première fois que celle-ci semblait la
bouleverser.

Je ne sais plus si j'ai ajouté quelque chose. J'ai répété machinalement: « Oui, elle a
perdu un bébé.» J'ai parlé à voix haute, mais ces paroles ne lui étaient pas adressées.
J'avais besoin de le dire pour moi-même : « Grand-maman Antoinette a perdu un bébé,
elle aussi.» Tout à coup, un pont s'est dressé au-dessus du gouffre qui me séparait du
reste du monde depuis la mort de Laurence. Un lien m'unissait à cette femme que je
n'avais presque pas connue. J'ai regardé ma mère. Ses cheveux blonds, coupés au carré
90

comme les miens. Ses jambes, comme mes jambes ; ses pieds, comme mes pieds. J'ai
regardé ma mère, née quinze ans après Marcel, et soudain, je me suis sentie rassurée.

Je me rappelle m'être levée pour allumer une des lampes du salon à cause de la
pénombre. Sur la table basse, il y avait un vase de fleurs fanées. À part la photo et les
quelques bouquets laissés par les invités, le jour des funérailles, il n'y avait plus trace
de Laurence dans la maison. Aucun indice ne laissait croire que Laurent et moi
attendions la venue d'un enfant quelques semaines plus tôt. Le berceau, le mobile, les
draps de la couchette avaient été remisés par un ami, Sébastien, passé chez nous
quelques jours avant notre retour de l'hôpital. J'ai pensé à ma grand-mère, aux gestes
qu'elle avait dû poser pour faire le deuil de son fils. À ce qu'elle avait pu faire. Lui
avait-il été possible de cacher son jouet favori, celui qui servait encore à ses frères ?
Avait-elle pu enlever de sa vue ses camisoles, sa salopette? Je me souviens de lui avoir
envié ses six autres enfants. J'ai pensé qu'il était moins douloureux de perdre un bébé
lorsqu'on en avait d'autres à aimer. Était-ce vraiment moins pénible? Je n'ai pas osé
demander à ma mère ce qu'elle en pensait.

Je ne sais plus de quoi nous avons parlé, le reste de ce soir-là. Peut-être sommes-nous
restées silencieuses à regarder la photo. J'ai certainement pensé à Antoinette - au
vertige qui avait dû s'emparer d'elle après la disparition de son fils, pareil à
l'affolement que provoquait chez moi la mort de Laurence-, mais j'ai mis du temps à
m'intéresser plus sérieusement à son histoire. J'avais encore trop de peine.
91

Il y a une photo d'Antoinette accrochée au mur du salon chez mes parents. Ma


grand-mère se tient debout à côté de mon grand-père, Ovila. Il porte un habit ; elle, une
robe d'un vieux rose avec un œillet épinglé sur son cœur. Ils célèbrent leur
cinquantième anniversaire de mariage. Je n'ai pas la photo sous les yeux, je la décris
de mémoire. Ma grand-mère paraît vieille avec ses grosses lunettes et ses cheveux
blancs bouclés, coupés courts. Son corps est robuste et large, et ses pieds enflés
débordent de ses chaussures vernies. Je n'ai presque pas connu ma grand-mère - quand
elle est morte, je n'avais pas cinq ans-, mais j'ai toujours été impressionnée par son
corps imposant aperçu sur les quelques photos que ma mère garde d'elle. Son visage
joufflu est moins ravagé par les rides que l'aurait été au même âge le visage d'une
femme maigre. Mais quand on s'y attarde, on remarque deux rayures assez profondes,
verticales, entre ses sourcils. Des replis encadrent sa bouche qui forme un sourire
timide, et de légères rides traversent son front. De toutes ces traces laissées sur son
corps par le temps, je me demande lesquelles marquent le passage de Marcel.

Je n'ai pas eu la chance d'entendre de sa bouche l'histoire de son fils disparu. Le récit
que je connais me vient des bribes de conversations que j'ai interceptées par hasard,
échangées au fil des ans entre ma mère et ses sœurs, et que j'ai rassemblées, comme je
pouvais, sans vraiment chercher à en résoudre les contradictions ou à en boucher les
trous.

En 1944, mes grands-parents habitaient sur une ferme isolée située dans un rang de
Clerval, un petit village du nord del' Abitibi. Ils ne possédaient ni voiture ni téléphone.
L'hiver, Ovila quittait la maison familiale pour le bois, où il travaillait comme
bûcheron. D'octobre à mars, Antoinette s'occupait seule de la ferme, en plus d'élever
sa famille. Sa plus proche voisine, Madame Cayouette, se trouvait à plus d'un
kilomètre. Elles ne se voyaient pas beaucoup. À trente ans, Antoinette avait déjà mis
au monde sept enfants, dont les quatre premiers étaient des filles : Madeleine, Annette,
Clémence et Lorraine. Au moment de la mort de Marcel, Lorraine, la plus jeune d'entre
92

elles, avait cinq ans. Malgré leurs souvenirs flous, elles se souviennent toutes de leur
frère, qu'elles décrivent comme un gros bébé blond aux yeux bleus qui raffolait des
pommes. Toutes racontent la même chose : « Marcel adorait les pommes. Paraîtrait que
c'est ce qui l'a tué.»

Même si elle n'a jamais connu Marcel, ma mère m'en parle de la même manière. Elle
dit, comme pour perpétuer la légende: « Marcel est mort d'avoir trop mangé de
pommes. Il ressemblait comme deux gouttes d'eau à ton oncle Ghislain.» Mais ma
mère ne décrit pas Antoinette à la façon de ses sœurs. Comme si mes tantes et elle
n'avaient pas eu la même maman.

Quandje lui demande quels souvenirs elle garde d'Antoinette du temps qu'elle était
petite, ma mère a du mal à me répondre. Elle se souvient que sa mère était présente,
mais elle n'a aucune idée de ce qu'elle faisait dans la maison. Elle ne la revoit ni
cuisiner, ni coudre, ni coiffer ses filles. Dans sa tête, Antoinette est plutôt assise dans
sa chaise ou couchée dans son lit. Presque invisible, comme un fantôme. C'est ma mère
qui utilise le mot fantôme. Elle dit : « Dans mes souvenirs, je ne la vois pas, je la sens.
Maman était très fatiguée, elle dormait beaucoup. » En l'espace de vingt-sept ans,
Antoinette a eu vingt grossesses : quatre fausses couches et seize enfants. Ma mère,
Murielle, est née l'avant-dernière. Antoinette était alors épuisée, usée par le travail
exigeant de la maternité. Elle était aussi très malade, car elle souffrait de graves
dépressions. Un fantôme. Ma mère était incapable de m'en dire plus.

Comment Antoinette avait-elle survécu à la mort de son fils Marcel? Comment avait-
elle fait pour s'en remettre ? S'en était-elle remise ? Ma mère ne pouvait pas me
répondre, mais mes tantes les plus vieilles avaient peut-être eu connaissance de quelque
chose. J'ai eu envie de les rassembler pour qu'on parle ensemble d'Antoinette et de
Marcel. Elles ont toutes accepté de venir souper chez ma mère, où j'étais en visite pour
quelques jours. Des quatre filles qui avaient connu Marcel, il y avait, autour de la table,
93

Annette, Clémence et Lorraine. Madeleine, l'aînée de la famille, était décédée depuis


un an, mais elle avait écrit ses mémoires, que j'ai lus, et qui alimenteraient notre
discussion.

Comme moi, ma mère et ma tante Gilberte n'avaient jamais connu Marcel, et j'ai
souhaité que d'en parler ensemble, ce jour-là, nous permette à toutes de nous
l'imaginer, encore vivant.
94

Ma mère paraît tendue. Il n'est pas 16 h qu'elle sort du frigo le fromage et le


chou-fleur. La casserole d'eau pour les pâtes est déjà sur le feu. Je ne peux pas dire ce
qui la rend nerveuse, mais je remarque le mouvement de ses doigts qui s'ouvrent et se
referment inconsciemment. A-t-elle peur des questions que je poserai à mes tantes?
De leurs réponses? Et si ma démarche la rendait mal à l'aise? Qu'elle ne me l'avait
pas dit jusque-là ?

Elle tire de l'armoire une planche à découper qu'elle pose sur le comptoir. Je lui passe
le couteau à légumes et avance : « Lorraine raconte que grand-maman était une femme
joyeuse. Qu'elle chantait souvent. »

- Ma mère? Elle sourit légèrement. Je ne savais pas, dit-elle en prenant le chou-fleur


au fond de l'égouttoir. Moi aussi, je chante souvent. Elle en retire les feuilles. Sans
lever les yeux, elle me demande : Tu crois qu'on devrait aussi cuire le poulet ? »

Ma mère hésite à servir uniquement des pâtes comme plat de résistance. Elle craint que
ce ne soit pas assez, mais je la rassure : « Il y a du pain et du fromage. En plus, Gilberte
apporte une tarte. » Elle sort quand même du réfrigérateur six grosses poitrines de
poulet. Dans son vieux cahier écrit à la main, elle trouve la recette d'une sauce à la
dijonnaise. « Avec les pâtes, dit-elle, ce sera délicieux. »

Ma mère n'a pas l'habitude de recevoir ses sœurs toutes ensemble: ça lui en fait
beaucoup. Gilberte habite loin et Annette ne reste jamais bien longtemps. C'est
difficile, pour elle, depuis sa maladie. Elle n'arrive plus à rester assise. Ce soir, elle
fera l'effort de rester jusqu'au dessert. « Et si quelqu'un préférait manger des patates
avec son poulet ? » demande ma mère. Elle se penche, ramasse le sac de pommes de
terre dans l'armoire. Elle ne veut manquer de rien.
95

Mes tantes sont enthousiastes à l'idée de se retrouver dans mon livre, m'a dit plus tôt
ma mère. Annette se demande quand même à quoi ça servira. Qui s'intéressera à
Marcel, mort il y a plus de soixante-dix ans? À moi, elle ne me l'a pas demandé. Je
n'ai pas eu l'occasion de m'entretenir avec elle, comme je l'ai fait avec Gilberte et
Lorraine. Je ne sais pas si j'aurais su quoi lui répondre. Comment lui dire qu'au-delà
de la mort de son frère, je tente de comprendre comment, autour de lui, on a survécu.
Et de quelle manière on lui survit encore. Au téléphone, Gilberte, elle, ne semblait pas
sentir le besoin de me poser cette question. Elle s'est ouverte sans chercher à
comprendre, comme si mes interrogations étaient naturelles.

C'est elle qui arrive la première, lumineuse, avec ses cheveux blancs, courts, et son
tricot bleu ciel. Elle tient une tarte aux bleuets et une petite glacière. Par la fenêtre de
la cuisine, je la regarde qui s'avance vers la maison. Elle ouvre la porte, se met à parler
avant d'avoir franchi le seuil. « Allô Murielle? J'ai apporté la crème. Valérie! » Elle
me voit alors que je m'approche pour l'embrasser.

« Tu te souviens, toi, que grand-maman chantait toujours ?

- Il me semble que non, dit Gilberte. Elle pense, pose sa tarte sur le comptoir. Maman
écoutait la radio. Elle chantait Mon enfant,je te pardonne et ça la faisait pleurer.»

Un mois plus tôt, quand Lorraine a su que je souhaitais raconter l'histoire de ma grand-
mère, elle m'a remis une enveloppe pleine de feuilles éparses, vestiges de ses vieux
journaux intimes. J'ai été surprise de voir qu'elle y décrivait Antoinette comme une
femme rieuse et pleine de vie, toujours gaie. « À Noël, maman décorait le sapin de
guirlandes en papier. Elle avait fabriqué une crèche à partir d'une vieille boîte de
chaussures. »
96

Gilberte, elle, née dix ans après Lorraine, se rappelle plutôt Antoinette assise dans sa
chaise berçante, près du poêle. Si elle pense à sa mère, c'est la première image qui lui
vient.

À 17 h, ma mère s'inquiète de ne pas voir arriver Annette et Lorraine qui, justement,


stationnent leur voiture dans la cour. Dans la cuisine, il y a déjà beaucoup de monde,
et le bruit et les voix m'empêchent de remarquer à quel moment précisément Clémence
vient se joindre à nous. À travers la vitre, le soleil d'avril plombe. Ses rayons illuminent
la salle à manger où mes tantes bavardent tranquillement. Elles sont toutes là : Annette
et Clémence, autour de la table; Lorraine, assise dans la chaise berçante; Gilberte,
dans la cuisine avec ma mère. « Il fait chaud, dit ma mère. Elle étire le bras pour ouvrir
une fenêtre. Vous voudriez boire quelque chose ? »

Clémence se tourne vers Lorraine avec une photo dans les mains.« C'est lui. Dans les
bras de maman, là. C'est Marcel.

- Et lui ? demande Lorraine.

-C'est Léo. »

Annette s'avance pour voir.« Ça, c'est Madeleine, moi, Clémence, Lorraine. Derrière
la chaise berçante où je me tiens aussi, elle nomme les enfants en les pointant du
doigt. Jeannot, Léo et Paul. C'est Paul, ça. Dans les bras de maman, c'est Paul. Pas
Marcel.

- C'est Marcel», insiste Clémence.


97

Sur la photo en noir et blanc, c'est l'hiver. Les marches sont couvertes de neige; les
enfants, emmitouflés dans leur manteau à capuchon. Je reconnais Lorraine. Son sourire
est le même, avec ses pommettes. Annette et Clémence aussi me paraissent familières.
Leur nez, la forme de leur visage, cette manière qu'elles ont de se tenir le dos droit, les
épaules vers l'arrière, comme elles font maintenant. Mon grand-père paraît si jeune,
sur l'image. Sa tête ne remplit pas son chapeau. À côté de lui, ma grand-mère que je ne
reconnais pas. Derrière ses yeux noirs, derrière le trait que forme sa bouche, je cherche
ma ressemblance avec elle, avec ma mère. Je remarque ses mains, ses longs doigts qui
s'agrippent fermement au vêtement du bébé. Il est habillé d'un bonnet clair et de ce qui
ressemble à une robe de baptême. On devine qu'il a de grosses joues, une bouche en
cœur. Ses yeux sont grand ouverts.

« Marcel était le plus beau», me dit Clémence alors qu'on s'assoit l'une à côté de
l'autre.

Ma mère lui tend une assiette. « Venez à table, dit-elle aux autres. Mangez pendant que
c'est chaud. »

« C'était un gros bébé blond aux yeux bleus, dit Lorraine. Il savait marcher bien avant
son premier anniversaire. Il était fort, solide. »

Lorraine avait cinq ans lorsque Marcel est mort. Elle était encore trop petite pour
accompagner ses trois sœurs à l'école, alors elle passait toutes ses journées à la maison
avec sa mère, et elle l'aidait à prendre soin des plus jeunes. De tous les enfants qui ont
connu Marcel, c'est elle qui en garde le plus clair souvenir. Ses yeux s'illuminent quand
elle raconte comment réagissait Marcel lorsqu'elle lui tendait une pomme. Elle dit qu'il
se dandinait sur sa chaise. Qu'il la suçait, la croquait de ses petites dents de bébé
pendant des heures. Elle insiste : des heures.
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Marcel était un bébé tranquille, et toutes mes tantes sont d'accord avec elle. S'en
souviennent-elles vraiment comme ça? Marcel était-il bel et bien ce petit ange, plus
beau, plus sage que les autres enfants ? Ou est-ce sa mort qui l'a recouvert de cette aura
particulière ?

Annette prend la corbeille de pain, y pige un morceau de baguette. Elle raconte la fois
où elle et Lorraine entouraient Marcel, encore dans sa chaise haute. Il avait devant lui
une tasse de lait. Les filles s'amusaient à tremper à tour de rôle un doigt dans la tasse
avant de le porter à leur bouche. Elles retiraient le doigt en faisant claquer les lèvres, et
le son surprenait Marcel, qui riait. Les filles recommençaient, et Marcel riait encore.
Annette s'en souvient comme du jour précédant le départ de son petit frère pour
l'hôpital. Il y a ce jour où Marcel s'amuse, suivi du jour où il disparaît. Pour Lorraine,
ça ne s'est pas passé comme ça. Il y a eu, entre ces deux jours, un moment pendant
lequel la santé de Marcel s'est graduellement détériorée. Mais bien sûr, ça s'est passé
très vite.

Ma mère vient enfin nous rejoindre à la table. Curieuse, elle s'assoit,-elle~ tend
l'oreille. Quoi? Marcel est mort le 27 avril 1944? Il n'avait même pas deux ans?
Jusque-là, les circonstances entourant l'existence de Marcel n'avaient été pour moi -
et pour ma mère, je le réalise maintenant-, qu'une poignée d'anecdotes disparates,
souvent contradictoires. Marcel est né quand, déjà ? Entre Léo et Paul ? Certainement
avant Gilberte, oui. Chacune entretenait sa version de l'histoire. Marcel était mort à
trois ans, Non, il avait deux ans et demi. Il n'avait pas deux ans. Même pas un an et
demi.

À écouter parler Lorraine, la mort de Marcel semble n'avoir plus rien d'anecdotique.
De toutes les sœurs présentes, c'est elle qui parle le plus. Elle ne tient même plus sa
fourchette. Elle gesticule en affirmant que Marcel a vécu du 17 février 1943 au 27 avril
1944. « Il est mort, il avait quatorze mois, dit-elle. C'était le bébé de la famille. » Elle
99

prend une gorgée d'eau puis dépose son verre sur la table. Elle raconte qu'un matin,
Marcel s'est mis à vomir. Il était pâle, ne riait plus. Elle se souvient de lui avoir offert
une pomme, del 'avoir plusieurs fois appelé par son nom. Il ne réagissait pas. Il restait
couché ou assis, n'avait plus la force de se tenir sur ses petites jambes. Lorraine ne sait
plus combien de temps a mis sa mère, avant de s'inquiéter. Des enfants malades, elle
en avait vu d'autres. Mais Marcel ne mangeait pas. Pendant plusieurs jours, il n'a pas
mangé. Dès qu'on le forçait à mettre de la nourriture dans sa bouche, il la recrachait.
Quand il avalait, il vomissait. Le bambin maigrissait à vue d'œil.
100

À l'époque, à Clerval, il n'y avait pas de médecin. Le plus proche se trouvait à


Dupuy, à seize kilomètres du village, mais Ovila et Antoinette n'avaient pas d'auto.
Quand, dans le rang, quelqu'un avait besoin d'aide médicale, quand un veau était
malade ou qu'une femme était sur le point d'accoucher, on courait chercher grand-père
Pronovost, le beau-père d'Antoinette. Tout le monde avait le même réflexe: il avait de
l'expérience.

Grand-père Pronovost a remarqué tout de suite le ventre gonflé de Marcel. Il l'a tâté, a
demandé à Antoinette si son fils aimait autant les pommes, s'il en avait beaucoup
mangé. « Oui, a répondu Antoinette, je lui en ai beaucoup donné. » Il a donc pensé que
Marcel faisait une indigestion et il a conseillé à sa belle-fille de se rendre à Dupuy, chez
le Dr Balthazar.

C'était le mois d'avril, et la fonte des neiges rendait les chemins boueux, quasiment
impraticables. Malgré tout, Ovila a attelé le cheval. Il a conduit la carriole en direction
de chez le médecin avec Antoinette qui tenait Marcel dans ses bras. Ils sont partis vite.
Personne ne se souvient si, avec Marcel, ils ont songé à dire au revoir aux autres
enfants. Quand le Dr Balthazar a confié aux parents qu'il ne pouvait rien faire, Ovila
n'a pas hésité à conduire sa femme à la gare. Bientôt, un train partirait en direction de
Rouyn-Noranda, où se trouvait l'hôpital le plus proche.

Dans ses mémoires, Madeleine a écrit : « Par la fenêtre du wagon, Marcel, pleurant
dans les bras de maman, faisait des signes avec sa petite main en direction de papa resté
sur le quai, comme pour lui dire adieu. »

Était-ce vraiment comme ça qu'Ovila lui avait raconté cette histoire? Quand je
demande à Lorraine, elle dit que son père s'est rendu lui aussi à l'hôpital, laissant pour
quelques jours la garde des autres enfants à une voisine. Mais Clémence doute qu 'Ovila
ait pu, en plus des enfants, confier l'entretien de la ferme à quelqu'un d'autre. Elle est
101

plutôt d'avis que, sans le savoir, sur le quai de la gare, Ovila voyait son fils pour la
dernière fois.
102

Il ne reste plus d'eau dans la carafe, et je me lève pour aller la remplir. En


m'éloignant de la salle à manger, je pense à Antoinette et à Marcel sur ses genoux.
J'imagine sa petite tête blonde. Marcel n'aura vécu que quatorze mois. Treize mois de
plus que Laurence. Savait-il déjà prononcer le mot maman ? Il aura eu le temps de
développer un goût pour les pommes, aura appris à se tenir debout.

L'histoire de Marcel est bouleversante, mais ce qui me trouble le plus, en ce moment,


c'est l'aisance avec laquelle mes tantes abordent sa mort, leur détachement. La facilité
qu'elles ont de passer d'un sujet à l'autre sans que rien devienne étouffant.

« Maman était une bonne couturière, dit Clémence, en me voyant de retour de la


cuisine. C'est elle qui faisait les vêtements de toute la famille.» À partir de vieux
habits, elle fabriquait des robes, des bonnets aux filles ; des pantalons, des vestes, des
casquettes aux garçons. Antoinette tricotait de longs bas qu'elle trempait dans le thé
pour les colorer en beige. Elle recyclait le feutre des vieux chapeaux. Clémence se
souvient que chaque veille du jour de l' An, tandis que les enfants dormaient à l'étage,
sa mère habillait les poupées des filles et les peluches des garçons de petits vêtements
qu'elle avait cousus, par les soirs, en cachette, les plaçait autour de la table, bien assis
sur les chaises. Le matin, quand les enfants se réveillaient, ils descendaient les marches
en courant, impatients de découvrir leurs jouets métamorphosés.

Dans la maison des Pronovost, il y avait quatre chambres à l'étage. Pour faire différent,
Ovila avait varié l'agencement des couleurs. Dans la chambre d' Annette et de
Madeleine, les cadres des fenêtres étaient peints en beige et les murs en bleu. Lorraine
ne saurait plus décrire la chambre des bébés ni celle des « pisseux », mais elle se
souvient du plafond bleu de sa chambre, bleu comme le ciel. Étendue sur son lit, elle
fixait ce plafond, toile vierge sur laquelle elles' imaginait prendre soin de Marcel, vêtue
d'un petit uniforme d'infirmière cousu par sa mère. Antoinette avait promis de lui
fabriquer un uniforme blanc agrémenté de boutons rouges, avec une coiffe et une petite
103

croix à mettre au cou, pareil à celui des infirmières qu'elle avait vu à l'hôpital où elle
avait dû laisser Marcel.

Trois jours après son départ en train avec le petit, Antoinette était revenue à la maison
les bras vides. Les enfants étaient tristes de ne pas retrouver leur petit frère, mais
Antoinette se faisait rassurante. Pour les faire patienter, elle donnait aux enfants une
description détaillée de l'hôpital. Elle passait beaucoup de temps à décrire l'allure des
infirmières.

Lorraine sourit, passe une main dans ses cheveux auburn. Elle ne se souvient pas que
sa mère ait eu le temps de lui fabriquer ce costume avant que ce soit clair que Marcel
ne reviendrait pas à la maison.

Quand je leur demande de parler du jour où elles ont reçu des nouvelles de Marcel, mes
tantes ne trouvent rien à dire, sauf Annette. Elle se souvient de son père, grimpé dans
une échelle, occupé à changer les châssis d'hiver en prévision du beau temps. Annette
se tenait au pied de l'échelle, peut-être debout, peut-être assise sur la première marche
du perron, elle ne sait plus. Dehors, il n'y avait que son père et elle, quand Monsieur
Cayouette est arrivé.

Les Cayouette étaient la seule famille du rang à posséder un téléphone. Lorsqu'ils


recevaient un appel, l'un d'eux allait transmettre le message à la personne concernée.
Annette est certaine qu'à ce moment-là Monsieur Cayouette est venu leur annoncer la
mort de Marcel, mais elle ne garde aucun souvenir de la réaction de son père ni de la
sienne. Elle ne sait pas non plus comment son père s'y est pris pour annoncer la
nouvelle à sa mère ni comment, sur le coup, celle-ci a réagi. Elle sait seulement qu'un
104

matin, le lendemain peut-être, ses parents sont partis récupérer le corps de leur fils à
Rouyn-Noranda.

Dans sa valise, Antoinette avait pris soin de glisser la robe dans laquelle elle avait fait
baptiser ses sept enfants. Une robe blanche en dentelle de coton qu'elle avait
confectionnée, et dans laquelle elle voulait faire enterrer son petit garçon.

Mes tantes racontent qu'à l'hôpital, le personnel a conseillé à mes grands-parents de


faire inhumer Marcel au cimetière de Rouyn-Noranda, plutôt que de repartir pour
Clerval avec le corps du bébé. On imaginait mal Ovila et Antoinette faire la longue
route en train, puis à cheval, avec un petit cercueil pour bagage - on ne trouvait pas ça
raisonnable. Ovila et Antoinette ont fait comme on leur disait : ils ont laissé leur fils là,
dans un cimetière où ils n'ont pu se recueillir qu'en pensée.

Après, Lorraine se souvient que sa mère restait longtemps assise dans sa chaise
berçante, près du poêle. « Elle attendait que les enfants les plus vieux partent pour
l'école avant de s'asseoir pour pleurer. Elle ne se retenait pas devant nous, les plus
jeunes. Elle pleurait, pleurait. »
105

Il faisait froid, dans la maison l'hiver, sans électricité. Le poêle à bois au centre
de la cuisine était la seule source de chaleur. Auprès du poêle, il faisait bon. Ovila et
Antoinette y avaient installé leurs chaises berçantes. J'essaie de me les imaginer: le
poêle à bois, les chaises, la disposition des meubles dans la cuisine, mais je me bute à
l'image de la maison comme on la retrouve aujourd'hui. Comme je la connais, moi.
C'est mon oncle Ghislain qui en a hérité.

Quand je tente d'imaginer la cuisine, Clémence me dit:« Non, la chaise de papa n'était
pas placée comme ça, plutôt dans l'autre sens.

- Papa s'assoyait face à la porte d'entrée, les pieds posés sur la clenche, dit Lorraine.

- Près de la fenêtre ? je demande.

-Oui, mais le poêle était placé là, de l'autre côté, dit Clémence, qui trace le plan de la
maison sur la table avec ses doigts.

- Le soir, dit Lorraine, on allait retrouver maman près du poêle. On s'assoyait par terre
à côté d'elle, et elle nous contait des histoires. »

Antoinette racontait des histoires de peur que les enfants aimaient bien. Histoires
d'âmes en peine, de pécheurs transformés en loups-garous. Elle disait que les lucioles
qu'on voit clignoter dans la nuit sont des feux-follets, l'esprit errant d'enfants morts
avant d'avoir pu être baptisés. Ma grand-mère croyait-elle vraiment à toutes ses
histoires? Si elle y croyait, elle avait dû s'affoler en réalisant que la petite fille qu'elle
venait tout juste de mettre au monde perdait rapidement la vie. Marie est née au
printemps 1947, trois ans après la mort de Marcel. Elle est morte quelques heures après
sa naissance. C'est sa belle-sœur, Lucienne, qui assistait Antoinette pendant
106

l'accouchement. C'est elle qui, dans l'urgence, a baptisé la petite. Elle lui a donné le
nom de Marie, comme la vierge. Marie était la neuvième enfant de la famille.

Dans son livre, Madeleine se souvient que son père avait fabriqué, à partir de vieilles
planches, un petit cercueil. Après avoir emmailloté et déposée Marie dans la boîte, il
était parti l'enterrer au cimetière. Le cheval, la voiture et la petite boîte disparaissant
sur la route.

Marie Pronovost, née un jour de printemps 1947, est morte le même jour. Aucune de
ses sœurs ne peut me dire exactement quelle date c'était.

Il arrive qu'un des membres de la famille récite le prénom des enfants Pronovost dans
l'ordre. On dit toujours : Madeleine, Annette, Clémence, Lorraine, Jeannot, Léo, Paul,
Gilberte, Ghislain, Jacques, Yves, Pierre, Murielle et Réjean. Jamais Marcel et Marie.
Combien de temps Marcel et Marie auraient-ils dû vivre pour qu'on les inclue
spontanément dans la lignée familiale? Aurait-il fallu qu'ils perdent une première dent
de lait? Qu'ils se fassent des amis? Marie n'avait vécu qu'un jour, que quelques
heures. Laurence avait vécu vingt-deux jours de plus. Est-ce que ces vingt-deux jours
suffisaient à lui accorder plus d'importance? Et que représentaient-ils
comparativement aux quatorze mois de Marcel, qui pourtant ne semblaient pas compter
beaucoup plus ?
107

Ma mère fait bouillir de l'eau, remplit la théière. Sur la table, elle dépose les
tasses, la crème et le sucrier. Gilberte se lève pour aller prendre la tarte dans le frigo.

« Vous en reparliez parfois? De Marie? De Marcel? je demande.

- Si on voulait obtenir quelque chose, dit Clémence, on récitait une prière. On disait :
« Mon petit Marcel, qui est au ciel, accorde-nous cette faveur. .. »

- Papa et maman ne parlaient pas de Marcel, pas ensemble, dit Lorraine. Je crois que
maman en souffrait.

-Maman en parlait, de Marcel, objecte Annette. Je me souviens qu'elle s'ennuyait de


son gros bébé blond.

- Et de Marie, qu'est ce qu'elle disait?

- Elle aurait voulu l'appeler Cécile, dit Lorraine.

- Cécile ? s'étonne ma mère.

-Oui.

- Je n'ai jamais entendu parler de Cécile, dit ma mère.

-C'est ce qu'elle disait quand elle était enceinte, précise Lorraine.

- Et après? je demande. Elle en parlait, après?


108

- Après, elle est tout de suite tombée enceinte de Gilberte, dit Lorraine. Puis maman a
eu beaucoup de mal à se remettre de cet accouchement. »

Le soleil disparaît derrière les arbres. Dans la salle à manger, il fait sombre, et ma mère
se lève pour allumer le lustre au-dessus de nos têtes. J'en profite pour prendre une
bouchée de dessert et j'hésite à reprendre mon crayon. J'ai toujours été au courant de
la fragilité psychologique de ma grand-mère, mais je suis mal à l'aise à l'idée de décrire
ses épisodes de crises. Ces anecdotes la feraient paraître si vulnérable. Je me demande
à quel point c'est nécessaire. N'est-ce pas nécessaire? Je n'ai aucune preuve que le
deuil de Marcel et la maladie de ma grand-mère soient, d'une quelconque manière,
reliés, mais ça me réconforte de penser que oui. Mes tantes, elles, parlent de son état
sans hésitation et sans pudeur. Auront-elles cette même ouverture en lisant mon
histoire?

Plus je les écoute, plus j'arrive à imaginer Antoinette debout, par une nuit d'été,
obsédée à l'idée de confectionner pour ses enfants des petits vêtements d'hiver. « Dans
ses mauvais jours, raconte Gilberte, maman se levait la nuit pour coudre. Elle répétait :
L'hiver s'en vient. Mon Dieu, les enfants vont avoir froid. Elle se berçait dans sa chaise
et répétait en boucle : il faut que je m y mette tout de suite. L'hiver s'en vient. Mon
Dieu, les enfants vont avoir froid. Rien n'arrivait à la rassurer.»

Après la mort de son fils, Antoinette a mis au monde neuf autres enfants. En cours de
route, elle est devenue très malade. Quatre ans après la mort de Marcel, elle a fait une
grosse dépression accompagnée de psychoses, qui ont mené à son internement. Mes
tantes se souviennent clairement d'un après-midi du mois d'août 1948, où leur mère a
109

perdu la raison. Il aura fallu, après l'accouchement de Gilberte, qu'elle se rende à


l'église - où un prêtre l'exhortait à continuer de faire des enfants alors qu'après dix,
elle n'en pouvait plus -, pour qu'elle se déchaîne. Antoinette a quitté l'église en
courant, remonté le rang jusque chez elle. Il faisait chaud, ce jour-là, dans la maison.
Mes tantes revoient leur mère apparaître soudainement sur le perron, la revoient entrer
dans la cuisine. Antoinette était tout en sueur, confuse et énervée. Elle est allée s'asseoir
dans sa chaise, près du poêle, et elle a demandé aux enfants de venir la rejoindre.
Clémence se souvient que sa mère portait une longue robe noire et qu'elle ordonnait
aux enfants de venir s'y accrocher. Elle répétait: « Tenez bien ma robe, nous allons
tous monter au ciel. Tenez bien fort maman, Dieu s'en vient nous chercher. » Inquiets,
les enfants, regroupés autour d'elle, la tenaient fort.

Ma grand-mère était une femme pieuse. Le soir, après le souper, elle insistait pour que
les enfants s'agenouillent, face au crucifix, les bras posés sur le dossier d'une chaise.
Ensemble, ils récitaient le chapelet. « Je vous salue Marie, priaient-ils, Vous êtes bénie
entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. » Sainte Marie les
entendait-elle ? Il existait, pour ma grand-mère, un lieu où continuaient de vivre Marcel
et Marie. Un endroit où il lui était possible d'imaginer ses enfants morts, où elle avait
la certitude qu'elle irait les rejoindre un jour. La foi de ma grand-mère était
inébranlable, et je me demande si c'est sa colère contre Dieu ou son empressement
d'aller le rejoindre - les rejoindre tous - qui l'a fait basculer, cet après-midi du mois
d'août.

Clémence ne se souvient plus comment sa mère s'est retrouvée dans sa chambre, ce


jour-là, un cierge allumé entre les mains. Antoinette priait. La cire chaude coulait sur
110

ses mains, dégouttait sur la commode au-dessus de laquelle elle se tenait, mais elle ne
semblait pas en avoir connaissance. Priant à voix haute, d'un coup, Antoinette s'est
effondrée, morte de fatigue. Elle est tombée à la renverse sur son lit et s'est endormie.
Elle n'a plus bougé.

« Papa a eu beaucoup de mal à admettre que maman avait besoin de se faire soigner,
dit Clémence, en piquant sa fourchette dans sa pointe de tarte. Son état s' empirait, et
nous devions veiller sur elle jour et nuit. Papa a fini par se résigner et l'amener à
l'hôpital.» Ovila a emprunté la voiture d'un ami. Avec Antoinette, il a roulé près de
mille kilomètres, jusqu'à Québec, où il a laissé sa femme à !'Hôpital Saint-Michel-
Archange, un centre spécialisé dans le traitement des troubles mentaux. Là où, pour
une durée encore indéterminée et sans possibilité de revenir chez elle, Antoinette serait
soignée. « Le soir, dans sa chambre d'hôpital, maman priait sainte Anne, dit Gilberte.
Elle jurait de mettre au monde tous les enfants que Dieu exigerait d'elle, si jamais il la
faisait sortir de là. »

Sa prière a été exaucée. L'été suivant son admission à l'hôpital, Antoinette rentrait chez
elle malgré les réticences de son médecin. Elle était encore fragile, mais Ovila était
décidé à ramener sa femme avec lui, à la maison. Il s'occuperait d'elle. Six mois après
son retour, comme elle l'avait promis, Antoinette était enceinte. Dieu avait été exigeant.
Après Ghislain, il y a eu Jacques, Yves, Pierre, Murielle et Réjean. Entre les
naissances : les crises. Antoinette était épuisée. Un fantôme. Si ma grand-mère avait
suivi les conseils de son médecin, ma mère n'aurait jamais vu le jour.
111

Dans la cuisine, il ne reste plus que ma mère, Gilberte et moi. Les autres sont
parties. Gilberte fait couler de l'eau chaude dans l'évier, y plonge son assiette à tarte.
« J'ai longtemps fait le même rêve, dit-elle. Je suis toute petite et j'ai soif, je suis
assoiffée. Je dois grimper une échelle pour rejoindre ma mère, ses seins, pour boire du
lait. Je vois ma mère tout en haut de l'échelle, je reconnais sa jaquette. J'essaie de
l'atteindre, mais je n'y arrive pas, elle est trop loin. Je remarque, sur ses mamelons,
sous sa jaquette, il y a de la gomme. L'accès m'est bloqué. » Elle dépose le linge à
vaisselle, glisse l'assiette dans son sac et se dirige vers l'entrée. « Dans ton livre, dis à
quel point maman était une femme forte, dévouée. » Elle m'embrasse. Du coin del' œil,
j'aperçois ma mère qui frotte le comptoir de la cuisine.
Valérie
113

J'ai rappelé ma mère. Elle m'a laissé un message, un peu plus tôt cette semaine,
à propos d'une femme prête à me raconter la mort de sa mère et de sa fille, toutes deux
emportées par le cancer en l'espace de deux ans. Ma mère lui avait parlé de mon
obsession pour la mort, et la femme avait envie de me rencontrer. Elle voulait savoir si
je désirais entendre son histoire. J'étais déçue de devoir lui dire que j'avais déjà tout le
matériel dont j'avais besoin, que j'arrivais à la fin, que j'avais vu toutes celles que je
devais voir. J'aurais bien voulu la rencontrer, mais pour ce projet ce n'était plus
possible: je devais arriver à une conclusion. Ma mère m'a demandé:« Ça y est? Tu
as trouvé les réponses que tu cherchais?» et j'ai senti un grand vide à l'intérieur de
mot.

De ma main libre, j'ai ouvert le cahier dans lequel je prends des notes pour ce livre.
Sur les premières lignes, à la mine, était inscrit « la mort » en grosses lettres. Quelques
mois plus tôt, j'avais écrit ces mots, les avais entourés de plusieurs traits de crayon,
dessinant quelque chose comme une spirale qui, en la regardant alors que je parlais à
ma mère, me donnait le vertige; un malaise semblable à celui qui s'empare de moi
chaque fois que mon esprit est confronté à ces mêmes mots. J'ai beau les avoir écrits
plus d'une centaine de fois, je n'arrive pas à concevoir l'idée derrière. J'ai beau la
nommer, comme Chantal l'a si bien fait devant moi, l'observer sous tous ses angles, la
mort me cause toujours autant d'émotion.

Ai-je trouvé les réponses à mes questions? J'ai demandé à ma mère, à l'autre bout du
fil, si elle, elle avait peur de la mort.« Non, qu'elle m'a répondu. Plus depuis que j'ai
vu ma mère mourir.» C'est elle, ce matin-là, qui veillait ma grand-mère à l'hôpital,
avec ma tante Lorraine. C'était le 6 avril 1985, un Vendredi saint. « Il faisait beau
dehors, et ça m'a frappée, m'a dit ma mère. D'habitude, il pleut toujours durant la
semaine sainte.»
114

Elles étaient descendues à la cafétéria pour boire un café, quand l'infirmière est venue
les prier d'aller rejoindre Antoinette dans sa chambre. Leur mère avait de plus en plus
de mal à respirer. À côté d'elle, le curé était déjà là. Ma mère s'est approchée, a pris la
main de sa mère dans la sienne. En caressant ses doigts, elles' est mise à :fredonner l'air
d'une chanson qu'Antoinette aimait bien. La vierge Marie ou Mon enfant je te
pardonne, ma mère n'arrivait plus à se souvenir. En même temps, le curé disait:« Va,
Antoinette. Libère-toi. Va rejoindre tes frères et tes sœurs. » C'est beau ce qu'il disait.
La main d'Antoinette était encore en vie, mais perdait sa chaleur. Ma mère m'a dit
qu'elle sentait sa présence dans chacun des doigts, au creux de sa paume. Puis
soudainement, plus rien. La main, le bras, le corps tout entier sont devenus vides. C'est
comme ça que ma mère l'a décrit, elle a dit vides. Elle jure qu'elle a entendu un bruit.
Comme un murmure. Le sifflement du vent, de la vie qui s'élève. « Ça été une mort
paisible. »

Le corps d'Antoinette reposait sur le lit, mais ma mère ne le reconnaissait plus. Ce


corps, on aurait dit celui d'une poupée, d'un mannequin grotesque, d'une reproduction
vulgaire. Ma mère a dit qu'on aurait pu le prendre, se sauver avec lui; elle n'aurait pas
pleuré. Ce n'était plus sa mère, couchée sur le lit. Sa mère était partie ailleurs.

Ma mère a insisté sur le mot ailleurs, et quand je lui ai demandé où, elle a dit : « dans
un jardin». Je n'ai eu aucun mal à imaginer Antoinette, sa tête grisonnante protégée
par un chapeau de soleil, sa cisaille à la main. Je n'ai presque pas connu ma grand-
mère, mais grâce aux quelques photos, j'arrivais à la voir dans sa robe grise à fleurs
vertes, son corps lourd penché au-dessus d'un rosier. Est-ce le même corps qui
continuait de vivre dans le jardin de ma mère ? « Ce même corps qu'Antoinette a quitté
devant tes yeux à l'hôpital ? » Ma mère a dit : « Oui, c'est l'image qu'il me reste d'elle.
C'est comme ça que j'arrive à m'en souvenir, comme ça que je l'ai connue.»
115

J'ai pensé à Laurence, aux trois semaines, si courtes, qu'elle avait eues pour vivre sa
vie. Je l'ai revue sur son lit d'hôpital, les yeux clos. Ses yeux qui n'avaient rien vu. Ses
oreilles qui n'avaient rien entendu d'autre que le son de ma voix, de celle de son père,
que les bruits stridents des machines, le souffie de son respirateur. Ses petites mains
qui n'avaient presque rien touché, rien pris. J'ai pensé: quelle place pouvait occuper
Laurence dans le jardin de ma mère ? Quelle place un tout petit corps de bébé pouvait-
il occuper dans un jardin? Je lui ai demandé: « Pourquoi un jardin?» Elle m'a
répondu« Parce que j'aime les fleurs. J'aime penser que quelqu'un m'attend là. C'est
apaisant. »

C'est à ce moment que je me suis mise à chercher. Après avoir raccroché avec ma mère,
j'ai cherché où je pouvais, moi, faire reposer Laurence. Je le réalisais maintenant:
depuis dix ans, dans mon esprit, Laurence ne s'était posée nulle part. Elle tombait. Elle
continuait toujours et toujours sa chute dans ce vide qui m'aspirait aussi quand je
pensais à la mort. J'ai pensé au jardin de ma mère, au paradis perdu de Chantal. Je n'y
voyais pas Laurence. Les contours de son corps m'apparaissaient de manière trop floue.
Son corps que j'avais si peu connu. J'ai pensé que si je souhaitais la revoir un jour - et
enfin, lui trouver sa place-, il me faudrait d'abord la réinventer.
116

Quand elle a appris la mort de son frère, Annette était dehors avec son père,
occupé à changer les châssis d'hiver en prévision du beau temps. Elle ne se souvient ni
de sa réaction, à l'annonce de la nouvelle, ni de comment il s'y est pris pour le dire à
Antoinette. Il est fort probable qu'en apprenant la mort de Marcel, Ovila se soit
précipité dans la maison pour aller rejoindre sa femme. Annette ne se rappelle pas avoir
entendu des pleurs ou des éclats de voix. Son récits' arrête au moment où le voisin vient
leur annoncer la triste nouvelle.

J'imagine qu'Ovila est encore dans l'échelle quand arrive Monsieur Cayouette. Il est
concentré à défaire le cadre de la fenêtre avec son marteau, et il ne voit pas venir
l'homme. Peut-être l'aperçoit-il venir de loin, mais il fait semblant de ne pas le voir.
Ma mère raconte qu'Ovila avait un tempérament anxieux. Il avait toujours tendance à
craindre le pire. Les enfants qui s'approchent trop près du lac finissent par se noyer.
Les pluies d'été trop abondantes inondent les récoltes. Si Monsieur Cayouette venait,
c'était nécessairement pour lui annoncer la mort de Marcel. Ovila savait que l'un des
Cayouette finirait par venir. C'est eux qu'appellerait le médecin puisque c'est eux qui
avaient le téléphone. Si mon grand-père a vu Monsieur Cayouette, il a certainement fait
exprès pour éviter, le plus longtemps possible, son regard. Conscient que sa vie ne
serait plus jamais la même dès qu'il croiserait ses yeux.

Monsieur Cayouette a le temps de s'approcher assez près, à quelques mètres, avant


qu'Ovila ne baisse la tête. J'imagine que la petite Annette attire son attention. Ovila
descend d'un barreau, mais n'a pas le temps de poser le pied par terre que Monsieur
Cayouette se met à parler: « Le docteur vient d'appeler, dit-il, le souffie court. Il n'a
pas réussi à sauver Marcel. »

Il est 14 h, et le soleil brillant force Ovila à plisser les yeux, si bien qu'il ne distingue
pas correctement l'homme, placé à contre-jour. Ça lui donne l'impression de ne pas
bien l'entendre non plus. Ovila descend de l'échelle. Il fait signe à Monsieur Cayouette
117

de répéter. La suite se déroule très vite. Monsieur Cayouette dit:« Le docteur n'a rien
pu faire. Marcel est mort », et Ovila laisse tomber son marteau. Il pousse Monsieur
Cayouette de son chemin et se précipite vers la maison. Saute les marches du balcon,
ouvre la porte d'un coup. Il voit Antoinette, elle nettoie des radis.

J'imagine qu'elle lève la tête, qu'Ovila la regarde et qu'il lui fait signe que non.
Antoinette dit : « Marcel ? », et Ovila dit : « Oui ». Il crie : « Oui ! » de toutes ses
forces, et Antoinette crie : « Non ! ». Heureusement, les enfants sont dehors. Ils jouent
plus loin, près de l'étable, ils profitent du retour du beau temps. Dans la maison, avec
les parents, il ne reste que le petit Léo, trois ans. Il pleure parce qu'il voit sa mère et
son père pleurer.

Peut-être qu'Ovila ne pleure pas. C'est plus probable. L'annonce de la mort de Marcel
ne l'a pas surpris. Depuis le début, il s'y attendait. Il se faisait lentement à l'idée. Il
prend le temps de serrer la main de Monsieur Cayouette. Il sait combien cette annonce
a été difficile pour lui. Il le remercie. Ovila redoute l'instant où il devra transmettre la
nouvelle à Antoinette. Sa femme sera complètement détruite. Elle était certaine que le
petit s'en remettrait.

Ovila dépose son marteau près de l'échelle. La petite Annette a disparu. Elle court vers
l'étable rejoindre ses sœurs et ses frères. Ovila se dirige vers la maison, monte les
marches à reculons. Avant d'ouvrir la porte, il regarde par la fenêtre sa femme qui
nettoie des radis. Il l'entend qui fredonne. Ovila entre. Il s'avance en direction de la
table, de sa femme. Tire une chaise et s'assoit. Antoinette essuie ses mains terreuses
sur son chiffon. Sans la regarder, Ovila lui dit:« Marcel». Antoinette laisse échapper
un: « Non ... » Ovila se relève et va se verser un verre de whisky.
118

Tandis que j'écris, j'observe Ovila qui regarde, par la fenêtre, sa femme nettoyer des
radis. J'entends, comme lui, Antoinette qui fredonne, et je peux voir monter en lui son
désir pour elle. Ovila est anéanti par la mort de son fils. S'il n'y avait pas de porte sur
laquelle s'appuyer, il s'effondrerait. En même temps, un feu, comme un volcan,
bouillonne dans son bas-ventre. Est-ce de la peine ? De la colère, sur le point de jaillir ?
Ovila n'a qu'envie d'ouvrir la porte, sans rien dire, de s'emparer vigoureusement
d'Antoinette. Elle est belle, sa femme. Elle lève les yeux vers lui, en même temps qu'il
ouvre la porte. Elle laisse tomber ses radis. On la dirait animée par le même désir, la
même pulsion de vie. Antoinette peut lire sur le visage d'Ovila que leur fils est mort.
Elle le sait. Peut-être a-t-elle vu Monsieur Cayouette par la fenêtre? Peut-être a-t-elle
entendu ce qu'il était venu leur dire? Elle s'élance dans les bras de son mari. Plutôt
que de s'écrouler, elle l'embrasse avec fougue. Elle baise son front, ses paupières, sa
bouche, comme si chaque baiser était doté d'une force réparatrice. Elle défait la boucle
de sa ceinture, et Ovila la tire vers la chambre. Heureusement, les enfants sont dehors.
Ils jouent plus loin, près de l'étable, ils profitent du retour du beau temps.
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Je suis tombée sur un poème de Victor Hugo, Le revenant, dans lequel une
femme pleure la mort de son fils unique, emporté par la maladie. Un jour, la femme
devient de nouveau enceinte. Elle sent la peau de ses seins se tendre. Son ventre,
s'arrondir. Mais ses courbes nouvelles ne la consolent pas. C'est pire. La première fois
qu'elle perçoit en elle un léger mouvement, elle a peur. Qui est cet étranger dans son
ventre?

Je la vois qui pose ses mains sur lui. Elle veut entrer en dialogue. Antoinette - appelons-
la Antoinette -pianote sa peau avec ses doigts. Des coups rapides, mais tendres. Quand
elle était enceinte de l'autre - elle s'en souvient -, ils avaient l'habitude de
communiquer comme ça. Elle faisait trois coups, il en faisait deux. Celui-ci ne veut pas
répondre. Il a peut-être peur, lui aussi? Peut-être bien qu'il est fâché? Il n'a pas
demandé à venir au monde à la place de l'autre. C'est elle qui a voulu se racheter. Ç'a
été plus fort qu'elle. La seule chose qui lui semblait avoir du sens. Maintenant, elle ne
le sait plus. Elle réalise que rien ne peut être comme avant. Elle pianote sur son ventre
et ne reçoit pas de réponse. Elle s'en fout. Ce n'est pas lui qu'elle veut, c'est l'autre.

Antoinette passe ses journées dans son lit, sur le dos, son ventre pointant le plafond.
Elle ne regarde pas la télévision, ne parle jamais au téléphone. Elle préfère repasser en
boucle dans sa tête les courts moments passés avec son fils, celui qui est mort. Elle se
remémore la tétée. Le bruit de succion que faisaient ses petites lèvres accrochées à son
mamelon. Si elle y pense assez fort, elle peut sentir sa poitrine_ s'engorger. C'est
douloureux et ça lui fait du bien. Elle doit se lever pour prendre un mouchoir, car le lait
fmit par couler, et mouille sa chemise.

Il y a un grand miroir, vissé au mur de sa chambre, où elle peut se voir en entier, même
quand elle est couchée sur son lit. Elle évite d'y regarder son reflet. La masse qui lui
120

pousse au niveau du ventre la déforme, et elle ne se reconnaît plus. Antoinette est


myope et, depuis la mort de son fils, elle refuse de porter ses lunettes. Elle garde son
regard tourné vers son paysage intérieur, là où elle retrouve son fils. Il y a des moments,
très brefs, où elle se risque à lever les yeux vers son image. Elle s'approche tout près
du miroir et, à travers son visage flou, elle reconnaît son fils, grandi. Il a les mêmes
yeux, le même nez qu'elle. Il lui ressemble.

Dans un tiroir de sa table de chevet, elle garde un cahier, un journal intime, où elle
écrit.« Tu as froid? J'imagine que tu as froid. Je peux sentir l'air humide se glisser par
les fentes de ton cercueil. Regarde-moi ce ventre énorme. Les sillons bleus qu'il creuse,
comme des rivières, c'est horrible. Je t'en supplie, ne sois pas jaloux. Je n'aimerai plus
personne. Je ne l'aimerai jamais comme toi.» Elle s'est endormie, le crayon dans les
mains, le journal posé sur son ventre.

Valérie - appelons-la Valérie - ne s'est pas réveillée quand le journal a glissé entre ses
jambes. Ses eaux se sont rompues. Elles ont mouillé le cahier, ont fait couler l'encre.
Les eaux, chaudes, l'ont fait sursauter. Brusquement tirée de son sommeil par cette
surprenante moiteur, Valérie a crié : « Non ! »

Elle se laisse conduire à l'hôpital. Par la fenêtre de la voiture, elle regarde le ciel
sombre, presque mauve, orageux. Elle se dit que le temps ne paraît pas favorable à une
naissance, et ça la laisse indifférente. Ellen' apporte rien. Ni brosse à cheveux, ni brosse
à dents, ni vêtements de rechange. Rien pour le bébé non plus. Elle sent venir la
contraction, comme une vague. Elle n'a pas peur. Elle reconnaît la sensation. Son
ventre devient très dur. Valérie agrippe fermement le bras du conducteur, flanque
l'autre main dans la vitre. Frappe la vitre avec son poing. La contraction se desserre.
Elle passe.
121

Rendue à l'hôpital, Valérie sort de la voiture. Elle peut marcher. Marcher lui fait du
bien. Elle s'imagine s'enfuir de l'hôpital en marchant. Poursuivre sa route sans
s'arrêter, même pendant les contractions, même pendant la poussée. Laisser le bébé
naître, l'échapper dans la poussière et le perdre là. Continuer de marcher.

Une infirmière la prend par le bras et la conduit à sa chambre. Elle se retrouve, en sueur,
étendue sur le lit - comment s'est-elle retrouvée là? Tout lui paraît confus. Elle
voudrait tant se retenir d'ouvrir les jambes. Mais la vie est puissante. Elle trouve son
chemin malgré le passage sombre. Elle ouvre grand la brèche.

C'est le médecin qui pose le bébé sur mon ventre. Il atterrit sur moi comme un poids
lourd. Chaud et visqueux. Je me sens maladroite. Je ne sais pas comment le prendre. Je
regarde le bébé, et j'ignore si c'est un garçon ou une fille - je n'ose pas le demander.
Est-ce qu'on me l'a dit? Je regarde le bébé, mais je ne le vois pas. Je le laisse trouver
lui-même son chemin jusqu'à mon sein baveux. Je ferme les yeux et j'imagine l'autre.

Je ne sais plus combien de temps je passe à l'hôpital. Les jours, les nuits se succèdent
sans que j'arrive à saisir le passage du temps. À intervalles réguliers, une infirmière
entre dans ma chambre et me tend le bébé. Je ne sais plus si c'est elle qui le maintient
à mon sein pour le faire boire ou si j'arrive à le tenir sur moi. C'est elle qui le replace,
emmailloté, dans son lit. C'est un bébé tranquille. Il me semble ne l'avoir jamais
entendu pleurer, et je suis surprise de percevoir tout à coup comme un couinement.
Non, c'est plutôt quelque chose de doux, comme un murmure. Il est tard, mais je ne
rêve pas. Je descends de mon lit et m'approche du bébé. Quand elle me voit, elle me
dit: « C'est moi. Ne le dis pas. »

Je ne sais plus si elle parle, mais pour la première fois, je la vois: c'est elle. Avec les
mêmes yeux, le même nez. J'ai peur qu'elle ait froid. Je sors de mon sac un petit pyjama
122

fuchsia sur lequel est brodé le dessin d'une girafe. Je l'habille et l'enlace, et nous
sortons de l'hôpital pour rentrer à la maison.
L'ANNÉE DE L'ÉCRITURE MAGIQUE
INTRODUCTION

Il y a eu un moment, très bref, au début de mon parcours où j'ai écrit sur la vie.
Je n'avais pas encore choisi pour de bon le métier d'écrivain, mais j'étais habitée du
désir secret de publier un recueil. J'avais envie de rédiger des nouvelles avec des
personnages fougueux qui incarneraient ma soif de vivre. J'ai commencé à écrire,
j'avais vingt-cinq ans. En même temps, avec Laurent, nous préparions notre mariage,
nous achetions notre première maison et j'étais enceinte de notre fille, Laurence. Nous
ne savions pas encore que le bébé que nous attendions était une fille. Laurent et moi
avions décidé de nous garder la surprise. Tout comme les personnages des histoires que
j'inventais, nous étions avides d'expériences. Nous avions foi en la vie.

Laurence est née le 15 septembre 2006, atteinte d'une malformation cardiaque qui l'a
forcée, quatre jours après sa naissance, à subir une opération. Vingt-deux jours plus
tard, elle mourait. J'avais l'impression, à ce moment-là, que la vie nous avait trahis.

Le jour des funérailles, une amie m'a offert un cahier de feuilles blanches où elle avait
inscrit, sur la première page: « On dit qu'écrire fait du bien». Je ne sais plus si elle
savait qu'avant la naissance de Laurence, je m'étais déjà mise à l'écriture de manière
sérieuse, mais à partir du moment où elle m'a remis ce cahier, je n'ai su faire que ça:
noircir ses pages, y déverser ma peine. Je tentais de me défaire du mal en le projetant
sur le papier, hors de moi. Je ne savais plus comment poursuivre les nouvelles du
recueil, je n'écrivais que dans le cahier, mais j'écrivais. J'écrivais le matin, dès mon
réveil. Je prenais le cahier que je gardais sur ma table de chevet et j'écrivais dans mon
lit. Le 11 octobre 2006, lendemain des funérailles : « Il est passé dix heures et je suis
incapable de me lever. Je ressens le besoin de penser à Laurence pour m'assurer que
son souvenir- cette douleur - m 'habite encore. J'ai peur que le sommeil m'ait réparée.
Je refuse de me lever sans avoir fait remonter à ma mémoire chacune des pensées qui
125

évoquent Laurence. Je me force à me souvenir pour avoir mal, puis pour m'endurcir.
Je veux resterlà, à y penser, jusqu'à ce que j'arrive à m'en souvenir sans ne plus avoir
mal du tout. » À ce moment-là, j'entreprenais, sans le savoir, le « travail du deuil»,
comme l'entend Sigmund Freud dans son célèbre article Deuil et Mélancolie (Freud,
2011). Aidée de mon crayon et de ma feuille de papier, je revisitais la grossesse,
l'accouchement, la sensation du petit corps léger de Laurence, posé pour la première
fois sur le mien, son pyjama rose brodé d'une girafe. « Chacun des souvenirs et des
espoirs doit être remémoré puis confronté au décret de la réalité afin d'être désinvesti »,
dit Michel Hanus, à propos du travail du deuil :

Il s'agit d'un travail minutieux, détail après détail, analytique, qui demande
beaucoup de temps. La remémoration seule n'est pas suffisante, elle ne vise
qu'à faire revivre le passé, à rendre présent le disparu. Il est nécessaire que
le souvenir, chaque souvenir, soit associé à la disparition [ ... ] ce qui
entraîne à chaque fois, désappointement, tristesse et nostalgie. (Hanus,
2003, p. 111)

J'ai fini par retourner à l'écriture des nouvelles, amorçant d'une manière inconsciente
un long processus qui,je le comprends aujourd'hui, ne s'achèvera jamais. J'ai terminé
le recueil par l'histoire d'une chirurgienne bouleversée par la mort d'une de ses
patientes, un bébé. J'ai ensuite consacré deux ans de ma vie à la rédaction d'un roman
qui met en scène une mère profondément affectée par la noyade de son petit garçon,
mort sous ses yeux. Quand j'ai entrepris de faire le récit de la courte vie de ma fille
dans Nos morts, je ne réalisais pas encore que j'empruntais pour la troisième fois - la
quatrième, si je comptais les notes de mon journal -, le même itinéraire. Comme l'écrit
Laure Adler, dans un récit qu'elle consacre à son fils Rémi, dix-sept ans après sa mort,
« on recommence dans sa vie toujours la même histoire. » (Adler, 2001, p. 60) Avec
Nos morts, j'avais toutefois l'impression de pousser ma démarche un peu plus loin,
d'atteindre une destination. La réflexion que j'y tiens sur mon deuil, et sur le deuil en
général, sur son cheminement nécessaire, sur son« travail» qui s'effectue chez moi
par l'écriture, est venue transformer ma relation avec ma fille. Aurai-je encore besoin
126

de la retrouver à travers mes histoires? Bien sûr. Je n'arriverai jamais à apaiser ce


besoin. Selon l'écrivain Philippe Forest qui a lui aussi perdu sa petite fille, le parent
endeuillé demeure inconsolable. Je le crois, si je m'arrête assez longtemps pour
ressentir le vide que rien - ni même mes deux adorables filles, nées après Laurence -
n'a su combler. Il y a toujours en moi cette impression d'un portrait de famille
inachevé. J'aurai toujours besoin de cette relation privilégiée avec Laurence; relation
qui ne peut exister que dans l'écriture. Mais j'ai bon espoir que, dorénavant, elle se
réalise d'une manière moins tourmentée, plus paisible.
L'AUTOMNE - LE DEUIL

Au cours de mes recherches sur le deuil, j'ai découvert un essai écrit par Joan
Didion, sur la mort de son mari. C'est en lisant Didion, son témoignage sur sa façon de
surmonter cette terrible épreuve, que j'ai le mieux compris ce que signifiait
l'expérience du deuil, telle qu'on la décrivait dans les ouvrages théoriques que j'avais
lus jusqu'ici. Le 30 décembre 2003, alors qu'il attendait que sa femme le rejoigne à
table pour souper, dans le salon de leur appartement de New Y orle, John Gregory Dunne
a été victime d'une foudroyante crise cardiaque qui a entraîné sa mort. En un instant,
Joan Didion, qui touillait la salade dans la cuisine, perdait son mari, ce complice avec
qui elle partageait sa vie, sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre,
depuis presque quarante ans. «Lavie change vite, note Didion, peu de temps après
l'événement. La vie change dans l'instant. On s'apprête à dîner et la vie telle qu'on la
connaît s'arrête.» (Didion, 2007, p. 9)

Michel Hanus explique que, dans l'expérience du deuil, « ce qui est perdu, l'objet de
la perte, n'est pas l'objet de la réalité extérieure mais l'investissement de ce dernier et
l'ensemble des liens tissés avec lui» (Hanus, 2003, p. 85). Quand elle perd son mari,
Didion ne perd pas John, mais la relation qu'elle entretenait avec lui - les quarante
années qu'ils ont partagées, qui ont modelé sa vie à elle, sa vie telle qu'elle la connaît.
Durant leur vie commune, John et Joan ont pratiqué le métier d'écrivain. Ils avaient
chacun leurs projets personnels, mais l'un faisait toujours lire son texte à l'autre pour
qu'il lui donne son avis :

Aux mois d'août et septembre, écrit Didion,j'ai écrit, pour la première fois
depuis la mort de John, un article. [ ... ] C'est le premier article que j'ai écrit
depuis 1963 dont il n'a pas lu le premier jet pour me dire ce qui n'allait pas,
ce qu'il fallait corriger, ajouter ici, supprimer là. Je n'ai jamais écrit mes
articles d'un seul trait, mais celui-ci me semblait prendre encore plus
longtemps que d'habitude: j'ai fini par me rendre compte que j'avais des
128

réticences à le terminer parce qu'il n'y avait personne pour le lire. (Didion,
2007, p. 263)

Durant quarante ans, Joan avait été une écrivaine avec John, n'avait jamais appris à
être une écrivaine sans John. Depuis que John était mort, Joan avec John n'existait
plus, l'écrivaine qu'elle avait été, la seule qu'elle connaissait, était disparue, morte, elle
aussi.« [L]'être aimé entraîne dans la tombe une partie de nous-mêmes», écrit Hanus
(p. 160), et faire son deuil consiste justement à accepter que Je, comme nous le
connaissions, comme il était grâce à sa relation avec l'être disparu, n'est plus, puisque
la relation n'est plus.

Si une part de Joan est morte avec John - son âme sœur, son mari - qu'arrive-t-il à
celui qui perd un enfant ?

L'enfant le mieux élevé, le plus aimé pour lui-même reste et restera


toujours une part de nous-mêmes, une expression, un témoignage et un
produit de notre narcissisme. Tout deuil comporte une part de perte
narcissique dès qu'il a une réelle importance [ ... ]. Alors combien plus
lorsqu'il s'agit de la mort d'un de nos enfants, de notre enfant
(Hanus, 2003, p.160).

Dans Philippe, récit des circonstances de son accouchement ayant mené à la mort de
son fils, Camille Laurens écrit: « Un autre jour, j'ai renversé mon visage en arrière
face à une glace, et j'ai vu Philippe mort par-dessous mes paupières, et seulement alors
j'ai su que j'étais sa mère » (Laurens, 2011, p. 16). Depuis que Laurens a vu son petit
garçon à la morgue, le reflet que lui renvoie son miroir n'est plus seulement le sien
mais aussi celui d'une mère. Une mère dont le seul fils est mort - c'est ce que lui dit le
miroir, en faisant apparaître sur ses traits le reflet de son fils. Une mère à qui il manque
quelque chose. Mais est-ce vraiment Philippe que Laurens aperçoit dans le miroir?
N'est-ce pas plutôt la mort: cette part d'elle-même morte avec lui?« Les pères et les
mères font toujours des enfants en partie pour se survivre en eux» (Hanus, 2003, p.19),
129

écrit Hanus, et voir son enfant mourir serait aussi voir mourir, avec lui, sa chance de
survivre à sa propre mort. C'est ce qu'exprime Forest lorsqu'il dit que: « [p]erdre un
enfant va contre les lois de la nature ; cela induit, outre la souffrance, un total
bouleversement du rapport au temps, puisque, en se trouvant privé de la possibilité de
transmettre, on est aussi coupé de l'avenir par lequel s'oriente le temps.» (Delacroix,
Forest et Portevin, 2015, p. 18) La douleur narcissique que provoque, chez Laurens, la
mort de Philippe la confronte donc à une absence d'avenir pour son fils - mais aussi
pour elle.

À quelques reprises dans l'année suivant le décès de Laurence, j'ai reconnu ma fille à
travers mon reflet. Ça n'arrivait jamais quand je me regardais franchement dans le
miroir, mais plutôt quand je m'apercevais à la dérobée, dans le reflet d'un reflet; je la
voyais. Ses longs cheveux, plus sombres que les miens, la courbure de son front, ses
lèvres charnues. L'image s'évanouissait en moins d'une seconde, mais son impression
était suffisamment marquante pour que j'arrive à imaginer à quoi aurait pu ressembler
Laurence. La même chose m'arrivait quand je croisais certaines jeunes filles dans la
rue ou dans le métro, par exemple, avec qui elle aurait pu partager certaines
ressemblances. Je pensais:« Voilà comment Laurence aurait noué ses cheveux, voilà
de quelle manière elle aurait ri, de quelle manière elle aurait fait la moue. » Tout ça ne
restait que des suppositions. Les cheveux de Laurence n'ont jamais poussé et son rire
n'a jamais retenti. Seulement, j'imaginais qu'il aurait pu résonner comme ça. L'écho
de son rire ne resterait qu'un fantasme, qu'un produit de mon imagination. Je n'avais
pas eu le temps de connaître Laurence assez longtemps pour la reconnaître, plus tard,
à travers moi ou à travers d'autres. À cause de sa mort si prématurée,je n'avais pas eu
la chance de tisser des liens avec elle, et c'est cette absence de liens, de souvenirs, qui
me pesait. Comme l'écrit Philippe Forest, j'étais « en deuil du futur et non du passé, de
ce qui aurait été plutôt que de ce qui a eu lieu» (Delacroix, Forest et Portevin, 2015, p.
145). Je n'avais, sinon de mes espoirs, aucun souvenir duquel me détacher.
130

Laurence n'a jamais porté le pyjama rose brodé d'une girafe qu'elle a reçu le jour de
sa naissance. Pourtant, j'ai le souvenir très vif de le lui avoir enfilé, de l'avoir
photographiée vêtue ainsi, avec ses minuscules pieds grouillants dans les pattes de
coton, mais je ne trouve nulle part la photo. Plus j'essaie de mettre la main dessus, plus
elle tend, dans mon esprit, à se désagréger. C'est alors que naît le doute. Laurence a-t-
elle vraiment reçu en cadeau ce pyjama dont je me rappelle si nettement la girafe brodée
sur le tissu rose? Laurence a-t-elle réellement existé? L'ai-je simplement inventée,
comme je l'ai imaginée grandir dans mon reflet, vivre dans le rire des autres ? Les
vergetures violacées qui strient la peau de mon ventre au niveau des hanches sont
pourtant bien réelles. Tout comme le petit bracelet d'hôpital et le certificat de naissance
émis à son nom: Laurence Vanier.

Dans un album dédié à Laurence se trouve une photo de moi où je pose fièrement dans
la salle d'accouchement. Mon ventre est encore très rond et il gonfle ma jaquette
d'hôpital. Plus loin, sur une autre photo, nos familles, à Laurent et à moi, sont réunies
dans le jardin où nous nous sommes recueillis pour disposer des cendres de Laurence.
Mon ventre, dissimulé sous mon manteau d'automne, est flasque, et mes bras sont
vides. Comment se fait-il que je sois passée d'un état à l'autre, que mon ventre plein se
soit vidé, sans que j'aie aujourd'hui quelque chose à toucher, à prendre, à aimer ?

Laurence s'est extirpée de mon ventre avec force. J'en garde encore les cicatrices,
celles visibles et d'autres. Elle a laissé derrière elle un trou, un vide, que j'essaie
obstinément de combler par des mots, des phrases, des livres: quelque chose que je
pourrais enfin prendre entre mes mains, dans mes bras. Je tente de donner une forme à
mon expérience de deuil et au manque qui me pousse à écrire, de leur trouver un sens,
tout en sachant bien que rien ne pourra jamais expliquer la mort de ma fille ni ce que
sa mort provoque en moi.
131

C'est de l'expérience de la mort, de son caractère indéfinissable, dont parle Laurens,


dans une entrevue qu'elle accorde à La revue littéraire :

La vie disait quelque chose que moi je ne pouvais pas dire avec des mots.
Il y avait à la fois un trop-plein et un vide, qui était en effet de l'ordre de
l'indicible. C'est cette expérience-là, je pense, qui m'a fait basculer dans
un autre rapport à l'écriture. Bien sûr, je savais dès le départ que quelque
chose manque toujours, mais je jouais avec cette idée sans en ressentir
réellement la dimension douloureuse. (La revue littéraire, 2011, p. 41)

Après la mort de Philippe, l'écriture fait mal. Sa source - le manque, même s'il était
déjà présent dans son écriture-, est cette fois venue s'ancrer dans le réel, prendre place
dans la disparition de son fils. L'écriture est venue remplacer le lien que Laurens aurait
pu entretenir, au fil du temps qui lui a été refusé, avec Philippe, inaccessible.
L'indicible - le trop-plein, trop de douleur, d'incompréhension, de colère; le vide, le
manque, l'absence, le silence - doit se dire. Même si c'est impossible, même si c'est
douloureux, Laurens doit écrire. La mort inattendue de Philippe la pousse à écrire dans
l'urgence, tout de suite après l'événement. Laurens accouche le 7 février 1994, et
Philippe meurt deux heures après sa naissance. Le témoignage de la mère endeuillée
est publié l'année suivante, alors que sa blessure est encore fraîche.

Si Laurens écrit immédiatement après la mort de Philippe, Adler, elle, attend dix-sept
ans avant de raconter l'histoire de son fils. Le temps qui sépare le moment de la perte
du témoignage n'a pas apaisé la douleur ni comblé le manque causé par l'absence de
Rémi. Après toutes ces années, Adler semble motivée par le même désir : « récris pour
tenter d'approcher avec des mots cette forme vide en moi, la circonscrire, comme un
chasseur doit, pour savoir tuer, connaître son territoire. » (Adler, 200 l, p. 48)
L'écrivaine encercle sa proie, entoure de mots ce vide, non pas, contrairement au
chasseur, pour l'anéantir, mais pour la faire apparaître sur la page. Pour faire apparaître
le vide sur la page.
132

Si je veux dire pourquoi j'ai écrit et pourquoi j'écris, explique quant à lui
Forest, je dirais que c'est afin d'essayer de donner une forme à mon
expérience, qui la maintienne en permanence vivante en lui donnant un
sens tout en lui conservant sa dimension de non-sens absolu. (Delacroix,
Forest et Portevin, 2015, p. 149)

L'écrivain cherche d'abord à revivre l'expérience même de la perte, de la mort et de


ses circonstances, afin de rendre réel à travers le regard des autres, ce qu'il a vécu, mais
aussi ce qu'il a perdu. S'il cherche à garder vivante son expérience de la souffrance, à
la revivre sans cesse en quelque sorte, c'est pour, du même coup, redonner vie à l'objet
de la perte, l'enfant perdu. Laurens dit: « J'écris pour dire Je t'aime. Je crie parce que
tu n'as pas crié, j'écris pour entendre ce cri que tu n'as pas poussé en naissant [ ... ].

J'écris pour desserrer cette douleur d'amour, jet' aime, Philippe, je t'aime, j'écris pour
que tu cries,j'écris pour que tu vives.» (Laurens, 2011, p. 90)

Si ma fille n'a jamais eu le temps de porter, dans la réalité, son petit pyjama rose, elle
l'a enfilé dans un monde de papier:« Pour la première fois, je la vois: c'est elle[ ... ].
J'ai peur qu'elle ait froid. Je sors de mon sac un petit pyjama fuchsia sur lequel est
brodé le dessin d'une girafe. Je l'habille et l'enlace, et nous sortons de l'hôpital pour
rentrer à la maison.» (Nos morts, p. 124-125) Dans l'histoire que j'écris à propos
d'elle, je peux enfin prendre Laurence dans mes bras, je peux l'avoir avec moi. Je me
permets, aussi, que d'autres la rencontrent, la voient, me voient avec elle. Grâce à sa
vie de papier, Laurence existe pour d'autres que moi. « Ci-gît Philippe», dit Laurens;
là vit Laurence. D'autres, des lecteurs, croient dorénavant à son existence. Ils lisent ma
douleur et voient ma peine, la vivent. « Ce qu'aucune réalité ne pourra jamais faire, les
mots le peuvent. Philippe est mort, vive Philippe. Pleurez, vous qui lisez, pleurez : que
vos larmes le tirent du néant.» (Laurens, 2011, p. 90) Hanus écrit à propos du
cheminement du deuil : « Il est des moments où l' endeuillé a besoin de pleurer seul et
sans témoin, s'imaginant se retrouver seul à seul avec son disparu ou la mémoire de
celui-ci. Mais la plupart du temps, il doit pleurer avec les autres. » (Hanus, 2003,
p. 103)
133

Le 30 avril 1980, Élise, quatre ans, et Mathilde, sept ans et demi, sur la
banquette arrière de la voiture, partent rejoindre leurs grands-parents où elles doivent
se faire garder pour quelques jours. Elles ne se rendront jamais à destination. En cours
de route, pour éviter de percuter un chauffard, la tante - c'est elle qui conduit-, est
forcée de freiner brusquement et de braquer le volant. Sous le choc, les corps des deux
fillettes sont éjectés du véhicule et atterrissent dans le fossé. Elles meurent
instantanément.

Dans les semaines suivant les funérailles, on dit à la mère des filles - l'écrivaine
Geneviève Jurgensen - à propos de la tragédie, qu'elle l'écrira, et cette idée lui donne
la nausée. « Un frisson de répulsion m'avait parcourue, dit-elle. Écrire, c'était mettre
la vie en forme pour souffrir moins. Souffrir était ma dernière façon d'aimer mes
enfants. J'aurais voulu me laver de cette phrase comme d'un maléfice. » (Jurgensen,
1994, p. 9) Pourtant, treize ans après la mort de ses filles, Jurgensen ressent la nécessité
d'empoigner son crayon. Elle entreprend d'écrire une série de lettres adressées à un
ami rencontré après l'accident, quelqu'un qui n'a jamais connu ses filles. Plus tard, elle
rassemblera les lettres dans un livre intitulé La disparition (Jurgensen, 1994). «Avant,
écrit-elle, je voulais les garder contre moi, mes enfants; je ne voulais pas mettre un
mot entre elles et moi. Maintenant, j'ai l'impression qu'en écrivant je les rapproche. »
(Jurgensen, 1994, p. 43)

À son ami, Jurgensen parle de sa ressemblance avec Élise, lui fait la description de
Mathilde. Aidée de l'écriture, elle ramène ses filles à l'école, dans la cuisine, devant
l'écran de télévision, et son ami peut se les imaginer. « J'ai peur d'échouer, lui écrit-
elle. J'ai peur que tu ne croies plus facilement à leur mort qu'à leur vie. Je voudrais
qu'une fois, en lisant mes lettres, elles te manquent. Si je réussissais cela ... »
(Jurgensen, 1994, p. 17)
134

Le livre ne nous dit pas si effectivement, de l'autre côté de la correspondance, l'ami de


Jurgensen parvient, grâce aux lettres, à croire à la vie d'Élise et Mathilde autant qu'à
leur mort, à les entendre rire et pleurer. Mais s'il les voit vivantes, s'il les raccompagne
sur le chemin de l'école, s'il s'habitue à leur présence, si, pour lui aussi, du jour au
lendemain, elles disparaissent, il est fort probable qu'en lui aussi, elles laissent un vide,
un manque, un trou à combler.

En écrivant ses filles pour les présenter à son ami, Jurgensen partage sa souffrance avec
quelqu'un, se permet, comme le suggère Hanus, de pleurer avec lui. Mais son ami est
affligé de la douleur de sa perte à elle, et son affiiction a pour effet de renvoyer sans
cesse à l'écrivaine le reflet de sa propre peine, le reflet de cette réalité où ses filles ont
disparu. L'écriture a donc ce double effet: elle permet à l'écrivaine de ressusciter ses
filles, non plus seulement pour elle-même ou pour ceux qui les ont connues, mais aussi
pour un ami qui ne les a jamais vues ; tout en lui rappelant, du même coup, que cette
nécessité de les faire revivre est justement motivée au départ par leur absence, par leur
mort. Dans Le deuil de l'origine, Régine Robin explique que :

[l'écriture] viendrait à tout instant rappeler qu'il y a de la perte, qu'on écrit


jamais que dans la perte, que rien ne viendra combler le manque, mais que
l'acte d'écrire, l'impossibilité d'écrire dans l'écriture même est la tentative
toujours déçue et toujours recommencée de déjouer la perte, l'apprivoiser,
la mettre à distance ; la tentative de suturer tout en sachant que l'on ne peut
y arriver. (Robin, 1983, p 240, cité par Saint-Martin, 1999, p. 134)

L'acte d'écrire, ce mouvement en spirale, ferait ressortir sur la page le manque qui, en
apparaissant, provoquerait à nouveau la nécessité d'écrire. Nommer le manque, le
cerner, en délimiter les contours deviendrait alors une obsession.

Quand j'ai parlé pour la première fois de l'idée de mon projet Nos morts à mon mari,
il m'a demandé si je pensais un jour pouvoir écrire sur autre chose que la mort, celle
d'un enfant, et sa question m'a choquée, m'a surprise. J'étais certaine cette fois d'avoir
135

trouvé un sujet original, certaine de ne m'être jamais posée auparavant cette question
sur la mort ; du moins, jamais aussi franchement, jamais de cette manière. Mon
obsession de la mort était quelque chose que je n'avais pas réalisé jusque-là.

Adler dit qu'« on a beau savoir [qu'on recommence toujours la même histoire], on ne
résiste pas au désir de répétition.» (Adler, 2001, p. 60) Entre mes journaux, les
nouvelles et les livres que j'écrivais, je n'avais pourtant pas fait le lien. Le fantôme de
Laurence hantait mes histoires, influençait mon travail, et même toute mon écriture : il
initiait le mouvement de mon crayon, et cet exercice se faisait malgré moi, sans que je
m'en rende compte tout à fait. Contrairement à ce que disait Adler, je répétais l'histoire
de Laurence sans le savoir, et y résister, résister à l'envie de l'écrire, encore une fois,
n'était plus une option. Selon le philosophe français Vincent Delacroix,

on n'écrit ou on ne pense jamais qu'à partir d'une intuition centrale. Celle-


ci est une expérience ou quelque chose comme un « drame de pensée » [ ... ]
que peut-être on ignore soi-même et autour duquel tournent, en tâtonnant,
la pensée et l'écriture, et à la lumière duquel on comprend tout le reste.
(Delacroix, Forest et Portevin, 2015, p. 13)

Je reconnaissais que la mort de ma fille avait modifié ma perception du monde, mais


j'ignorais la force du tourbillon dans lequel cette expérience entraînait dorénavant toute
ma pensée. La disparition de Laurence était devenue mon intuition centrale, et tout ce
que j'entreprenais, depuis, tournait autour de ce mystère.
136

La trajectoire qu'emprunte ma réflexion me ramène sans cesse et d'une manière


obsessionnelle à l'idée de la mort, au souvenir de ma fille disparue, et ça me fait penser
à ce que Didion appelle« l'effet vortex ». Au moment de la mort de John, Quintana, la
fille de Didion, est déjà gravement malade. Durant ses premières semaines de deuil,
tandis qu'elle veille au chevet de sa fille, Didion tente d'apprivoiser sa solitude
nouvelle. Pour se changer les idées, elle essaie de se remémorer des anecdotes d'un
passé qui n'a rien à voir avec John. Elle fixe le mur de la chambre d'hôpital où repose
sa fille, et la vue du papier peint lui rappelle celui d'un ancien hôpital, là où ses
collègues, du temps qu'elle écrivait pour le magazine Vogue, allaient accoucher.
Songer aux filles qui avaient travaillé avec elle lui semble être une bonne façon
d'oublier, pour quelques instants, la mort de John. C'est environ à la même époque, se
dit à ce moment Didion, qu'elle avait écrit Maria avec ou sans rien, son deuxième
roman et elle repense à cette maison déglinguée de l'avenue Franklin à Hollywood où
elle habitait dans ce temps-là. Elle revoit les environs, le quartier où elle se promenait
avec Quintana qui avait trois ans, et quis' était blessée avec la tige d'une plante cueillie
dans le jardin. Non, à cette époque, se souvient Didion, elle l'avait terminé son roman
et s'était depuis peu engagée à rédiger une rubrique pour le magazine Life. Le rédacteur
en chef venait de lui demander d'écrire un article « sur elle» plutôt que sur un des
« sujets sérieux »: ceux-là, il les réservait aux hommes journalistes de la maison. Elle
pense alors à toute l'humiliation qu'elle avait ressentie, se souvient d'en avoir parlé à
John, qui lui avait dit: « Je t'avais prévenue[ ... ] que ce serait comme ça de travailler
pour Life, comme se faire becqueter à mort par des canards. Tu vois, j'avais raison. »
(Didion, 2005, p. 140)

Voilà où en est Didion: dans la chambre d'hôpital où elle veille, seule, au chevet de sa
fille malade, alors même qu'elle tente de se changer les idées, elle revient à lui. « De
la frise de papier peint [ ... ] à Quintana à trois ans à j'aurais dû écouter John. » (Didion,
2003, p. 141) Sa pensée est comme entraînée dans un tourbillon, dans un« vortex»
dont le centre est John : elle gravite autour de lui.
137

J'imagine Didion, son corps maigre disparaître dans les eaux profondes de sa pensée,
j'imagine son esprit prisonnier d'un maelstrom, entraîné toujours plus bas, vers le fond,
emporté dans un tourbillon ne l'enfonçant que de plus en plus creux dans sa peine.
Forest pense, au contraire, que celui qui écrit comme tourne sa pensée est déjà au fond
du trou et que ses ruminations - la répétition qui caractérise sa pensée, son écriture-,
ne sont que des tentatives d'en sortir:

[On] relanc[e] un récit dont on sait aussi qu'il n'a de sens que dans la
répétition d'un face-à-face avec une question qui restera toujours sans
réponse. Et c'est précisément parce qu'il n'y a pas de réponse que la
question demande toujours à être reprise chaque fois sous une forme
nouvelle. (Delacroix, Forest et Portevin, 2015, p. 133)

Raconter toujours la même histoire, se remémorer les mêmes souvenirs - revenir sans
cesse à John, à« ce qu'il avait dit»-, n'apporte aucune réponse, aucune conclusion
définitive, mais permet de faire son deuil. Dans une préface de l'article Deuil et
mélancolie de Freud, Laurie Laufer dit, à propos du travail du deuil, que« [c]hacun des
souvenirs et des espoirs qui liaient la libido à l'objet [doit être] repris et surinvesti
jusqu'à ce que la libido se détache de lui» (Freud, 2011, p. 30). John m'avait prévenu,
pense Didion. Mais John est mort. À force de se confronter à cette nouvelle réalité qui
l'assaille au détour, peu importe les chemins que prend sa pensée -John ne pourra plus
jamais me prévenir-Didion arrive à la longue à élargir la courbe du cycle, à l'ouvrir.
Je dois trouver une autre manière d'exister sans les conseils de John, une autre
manière d'exister sans les conseils de John: justement en me rappelant toutes les
marques de sa présence dans ma vie. Ce travail en boucle - qui permet à l 'endeuillé
d'avancer, de se sortir du trou- fait penser, comme l'explique Laufer, à l'art du tissage
ou à l'action de la ligature :

Pour que les bords de la cicatrice soient rejoints, il faut que les fils soient
suffisamment noués afin qu'ils cèdent, d'eux-mêmes, qu'ils lâchent. [C'est
138

une] opération dans laquelle il s'agit de serrer au plus près pour que le fil
lâche et fasse le lien. Un investissement d'un lien tel qu'il en vient au
détachement. Il ne s'agit donc pas d'une acceptation ou d'une résignation
au fait que l'objet n'existe plus, mais d'une recherche d'intimité avec cet
objet, d'une volonté de savoir ce qu'il en est de la mort et du mort, et par
conséquent de comprendre les coutures et les fils qui tissent une vie.
(Freud, 2011, p. 31)

Neuf ans après la mort de Laurence, au moment où j'écris ces lignes sur elle, je la
retrouve dans sa chambre d'hôpital. Me voilà revenue au 7 octobre 2006 et : « [j]e ne
sais plus quelle heure il est [. Laurence] ne se trouve plus dans la chambre que nous
avons connue[, installée] dans une pièce plus petite, plus lumineuse[. P]rès d'une
grande fenêtre[ ... ], sa peau paraît moins grise. » (Nos morts, p. 33)

Je suis devant l'écran de mon ordinateur et, en même temps, je la vois. Je tends la main
et je peux sentir son front, sa peau tiède, sous mes doigts. Les touches de mon clavier.

Il faut que je la prenne. Je la défais de tous les autres fils qui la retiennent
prisonnière sur son lit, je la soulève. Elle me paraît lourde, raide.
J'approche ma bouche de son oreille. Je ne sais plus ce que je lui dis. Je lui
dis: «je t'aime». Laurent pose sa main sur son front, caresse l'arcade de
son sourcil. Délicatement, il lui retire son tube à oxygène. (Nos morts,
p. 34)

Je la regarde, morte, ce que je n'avais jamais fait jusqu'ici. Je comprends qu'elle est
morte, car depuis neuf ans, elle n'est plus là. Je le comprends encore plus que je l'ai
compris à ce moment-là, dans sa chambre. Je suis à la fois assise devant l'écran de mon
ordinateur, et dans sa chambre, avec elle.

Dorénavant, chaque fois que je veux retrouver Laurence, je n'ai qu'à enfoncer les
touches de mon clavier pour la faire apparaître. Avec mes phrases, je trace le chemin
jusqu'à elle, je la rejoins, je l'invente. J'ai moins de peine, même si je sais que la
consolation est passagère. Comme dit Adler:« Je n'écris pas pour apaiser la douleur.
139

Je sais depuis dix-sept ans que la douleur est et demeurera ma compagne. Je vis avec
elle. Je la tiens en laisse. Quelques fois, elle me bouscule et me fait tomber. » (Adler,
2001, p. 47) Il y a des moments où cette douleur me prend par surprise. Depuis neuf
ans, elle surgit alors que je ne m'y attends pas: dans les cris d'enfants, dans l'odeur du
désinfectant à main, dans le deuil des autres, dans leurs pleurs. Le souvenir du visage
de Laurence, boursouflé par l'enflure, m'apparaît par-dessus leurs yeux bouffis, et me
fait mal.

Alors, pourquoi est-ce que je tiens autant à provoquer intentionnellement son souvenir
par l'écriture, si son souvenir est douloureux? Parce que, comme dit Laurens,« écrire
m'arme. » (Laurens, 2011, p. 88) L'écriture est ce fil qui me permet de suturer la plaie
qui me troue ; elle m'est nécessaire. Elle me permet de renouer avec Laurence, le temps
de la rédaction, et elle m'offre l'espoir - qu'en même temps je sais illusoire - d'une
consolation ou d'une réparation définitive. Même si je sais, pendant que j'écris, que,
lorsque je m'éloignerai de mon clavier, la douleur reviendra, au moins, comme l'écrit
Jurgensen: «je ne souffre pas quand j'écris.» (Jurgensen, 1994, p. 116)
L'HIVER - L'AUTRE

Quand j'ai parlé pour la première fois de Nos morts à mon mari, nous
étions dans la voiture, et j'avais froid. Je grelottais, et l'air de novembre me
rappelait l'humidité de l'appartement où l'on se réfugiait, le soir, après avoir
passé la journée à veiller au chevet de Laurence. rai dit à Laurent : « Tu te
souviens qu'il faisait froid dans l'appartement ? » J'étais encore capable de sentir
l'eau chaude coulant sur mon corps frigorifié dans la douche où je me retirais
pour pleurer. Il m'arrive encore de traîner sous la douche. Mais même si j'y
pensais très fort, dans la voiture, je n'arrivais plus à retrouver la sensation des
petits doigts de Laurence autour des miens. Je ne ressentais plus la pression qu'ils
exerçaient sur mon pouce. C'est alors que je me suis tournée vers Laurent:
« Comment survivre à la mort, lui ai-je demandé, et la question m'a échappé
comme un cri. J'aimerais faire un livre sur la mort où je me pose cette question. »
J'avais ce désir de comprendre comment j'arrivais à vivre sans ma fille, comment
je lui survivais. Mais plus encore, j'avais besoin de trouver une manière de la
faire survivre elle, Laurence, à la mort, à sa propre mort. Je cherchais à la garder
vivante. Car je le réalisais, à cet instant, dans la voiture : pour la deuxième fois,
Laurence était en train de disparaître.

Dans L'année de la pensée magique, Joan Didion parle de son appréhension à


l'idée de terminer son récit sur la mort de John, comparable à la crainte qu'elle
avait eue à la perspective de terminer une première année sans lui :

Je me rends compte, en écrivant ces mots, que je ne veux pas atteindre le


terme de ce récit. Je ne voulais pas non plus atteindre le terme de l'année
[ ... ]. L'image que j'ai de John à l'instant de sa mort deviendra moins
immédiate, moins crue. Elle deviendra quelque chose qui s'est passé une
autre année. L'impression que j'ai de John lui-même, de John vivant,
deviendra plus lointaine, « embourbée » même, adoucie, prenant la forme,
141

quelle qu'elle soit, de ce qui conviendra le mieux à ma vie sans lui. (Didion,
2005,p.275)

Ma vie sans elle. Dans la voiture, c'est exactement ce contre quoi je voulais lutter : ma
vie sans Laurence. Bien sûr, jusque-là, j'avais écrit à propos d'elle, mais de manière
fictive, par le biais d'une petite fille malade, d'un garçon mort noyé. Après dix ans,
maintenant que mon impression de Laurence m'apparaissait plus « lointaine,
embourbée même», je ressentais l'urgence de parler vraiment d'elle, d'une manière
authentique - sans fard, sans artifice -, de la nommer. Comme le dit Annie Emaux à
propos de son récit Une femme sur la mort de sa mère, je voulais « la faire exister sous
une forme historique, me sauver en la sauvant, en quelque sorte. » (Emaux, 2011,
p. 110)

Je n'ai pas trouvé d'autre moyen de parler de Laurence que par l'intermédiaire duje.
Laurence, n'ayant jamais existé de façon autonome, indépendante de moi ou des autres
qui la soignaient et qui interagissaient avec moi pour prendre des décisions la
concernant, me semblait pouvoir n'être racontée qu'à travers mes yeux. C'est pourquoi
la forme autobiographique s'est imposée à moi de manière naturelle, comme l'unique
façon d'aborder Laurence. Selon Emaux:« [c]'est toujours la chose à dire qui entraîne
la façon de le dire, qui entraîne l'écriture, et la structure du texte aussi. » (Emaux et
Jeannet, 2011, p. 49) Au départ, je voulais me forcer à me souvenir, avant de ne plus
pouvoir me souvenir du tout. Dans les premières pages de Nos morts,j'ai écrit:« Je la
regarde aujourd'hui, sur une de ces photos, et l'imagine tellement légère. Si légère que
je n'arrive plus à ressentir le poids de son corps posé sur moi.» (Nos morts, p. 7)

Je n'arrivais plus à la sentir, mais j'avais l'intuition, à ce moment-là, que l'écriture


pouvait m'aider à tracer mon chemin jusqu'à elle, pouvait m'aider à la retrouver en la
faisant revivre. Comme Emaux, « je cherch[ais] à trouver la forme qui conv[ enait] à ce
que je vo[yais] devant moi comme une nébuleuse - la chose à écrire » (Ernaux et
142

Jeannet, 2011, p. 50). Ma« nébuleuse» m'est apparue dans la voiture, au milieu des
feuilles tourbillonnant, comme tourbillonnait mon esprit autour de cette question qui
m'a échappé d'un coup : comment survivre ? Par tâtonnement, je cherchais la réponse.

Le récit d'Emaux s'ouvre sur ces quelques lignes:

Ma mère est morte le lundi 7 avril à la maison de retraite de l'hôpital de


Pontoise, oùje l'avais placée il y a deux ans. L'infirmier a dit au téléphone:
« Votre mère s'est éteinte ce matin, après son petit déjeuner. » Il était
environ dix heures. (Ernaux, 201 la, p. 555)

C'est un paragraphe isolé des autres, comme un avis de décès, montrant d'un coup ce
qui va suivre: le récit d'une mère qui est morte, fait par sa fille qui l'a vu vivre. Ce
qu'Emaux nomme « une preuve [ ... ] de la réalité. » (Emaux et Jeannet, 2011, p. 40)

Si Emaux tente, par son écriture, de prouver que sa mère est morte, je tente, par la
mienne, de me convaincre que ma fille a vécu : « Ma fille Laurence est née le 15
septembre 2006. Elle est morte le 7 octobre des complications d'une opération
cardiaque. Elle aura vécu vingt-trois jours. » (Nos morts, p. 2) Laurence était née, avait
existé, était morte. L'écrire, le voir écrit, rendait sa vie réelle. Il ne me restait plus qu'à
remonter le fil de ma mémoire pour la raconter. Les balises - naissance, mort - étaient
fixées.

Je ne me souviens plus si les problèmes de mémoire m'ont préoccupée dès le départ ou


s'ils se sont imposés en cours de rédaction. Je m'étais fixé l'objectif de raconter, dans
l'ordre chronologique, les trois semaines de la vie de Laurence, de sa naissance à sa
mort, en restant fidèle autant que possible à mes souvenirs, mais ces trois semaines me
revenaient par bribes. Les moments, les sensations qui m'en restaient, se regroupaient
dans ma mémoire par catégories plutôt que de façon linéaire-les soupes qu'on m'avait
offertes dans des pots Mason, les soirées passées dans l'appartement de Bruno, mes
143

nuits plongées dans un sommeil lourd. Départager ce qui venait avant de ce qui venait
après n'était plus possible.

De cette époque, il me reste un journal dans lequel j'avais écrit tous les jours. Les
entrées s'étendaient du 11 septembre au 10 octobre 2006 : de la semaine précédant
l'accouchement au jour des funérailles. Durant la rédaction de Nos morts, ce journal
est devenu mon principal outil de référence. Il m'a permis de structurer mon récit,
ramenant à ma mémoire des anecdotes, mes expériences, avec une plus grande
précision que ne m'aurait permis d'atteindre mon simple souvenir. Comme le décrit
Emaux, j'aspirais à ce que « chaque phrase soit lourde de choses réelles, que les mots
ne soient plus des mots, mais des sensations, des images, qu'ils se transforment, aussitôt
écrits/lus, en une réalité "dure"». (Emaux et Jeannet, 2011, p. 113) Grâce au journal,
j'arrivais à revoir le chemin que nous parcourions à pied, Laurent et moi, entre
l'appartement et l'hôpital. Je réentendais le craquement des feuilles mortes sous mes
pieds. La description que j'avais faite, à cette époque, de ces promenades dans mon
journal me donnait la possibilité non seulement de revoir et de réentendre la scène,
mais aussi de revivre l'émotion qu'elle avait suscitée chez moi, me permettant après
coup de la recréer dans mon texte. Mon désir n'était pas de retranscrire telles quelles
les réflexions, les descriptions du journal, mais de m'en imprégner pour mieux en
transmettre l'émotion. Comme pour Ernaux, « il me fa(llait] ce moment où la sensation
arrive, dépourvue de tout, nue. Seulement après, trouver les mots. » (Emaux et Jeannet,
2011, p. 40)

Ma démarche s'apparentait à l'exercice de reconstitution auquel se prête Emaux dans


plusieurs textes, dont L'événement, dans lequel elle raconte, trente ans plus tard, son
avortement clandestin. Elle en fait le récit d'après ses souvenirs, bien sûr, mais aussi
d'après « [u]n agenda et un journal intime (qui lui] apporter[aient] les repères et les
preuves nécessaires à l'établissement des faits ».
144

Je m'efforcerai par-dessus tout, [écrit-elle dans l'introduction où elle


explique sa démarche], de descendre dans chaque image, jusqu'à ce que
j'aie la sensation physique de la «rejoindre», et que quelques mots
surgissent, dont je puisse dire,« c'est ça». D'entendre à nouveau chacune
de ces phrases, indélébiles en moi, dont le sens devait être alors si intenable,
ou à l'inverse si consolant, que les penser aujourd'hui me submerge de
dégoût ou de douceur. (Ernaux, 201 la, p. 278)

Il suffit de quelques mots dans son agenda pour qu'Emaux retrouve la sensation des
nausées provoquées par sa grossesse. En les relisant, elle parvient à se souvenir de
l'aversion que lui causaient certains aliments, de son désir d'en dévorer d'autres;
comme ces cervelas achetés dans une charcuterie, aussitôt engloutis. « Malaises
constants. À 11 heures, dégoût à la B.M. [bibliothèque municipale]. Je suis toujours
malade. » Ces notes griffonnées dans l'agenda de l'année 1963 lui permettent de
revivre son malaise, de ressentir ce qu'elle avait éprouvé à ce moment-là.
«L'événement, expliquera-t-elle plus tard, dans un entretien avec Frédéric-Yves
Jeannet, c'est le récit d'un avortement et le récit de l'écriture d'un avortement, avec les
problèmes de la mémoire, celui des preuves. » (Emaux et Jeannet, 2011, p. 132)

Si Emaux qualifiait de preuves les notes qu'elle avait laissées dans son journal, je
considérais plutôt les miennes comme des traces ; des empreintes que j'avais laissées
sur une page, des impressions subjectives qui traduisaient en mots l'impact du passage
de Laurence sur ma mémoire. Elles me permettaient d'avoir accès aux sentiments que
j'avais éprouvés durant ces moments partagés avec ma fille, de les revivre, de raviver
la flamme qui, alors, me brûlait. « Le 19 septembre. Il est 8 h 30, on t'amène dans la
salle d'opération», avais-je noté dans mon journal. D'un coup,je me retrouve dans la
salle d'attente, où un téléviseur joue en sourdine. J'attends qu'on vienne me donner des
nouvelles de Laurence.« Le personnel soignant accepte qu'on te tienne la main, qu'on
te parle doucement. J'approche ma bouche de ton oreille. » Ces phrases confirmaient,
précisaient le souvenir que je gardais de ma fille, me donnaient aussi accès à des
émotions que je ne ressentais plus, que je n'avais plus, même, le souvenir d'avoir
145

ressenties. « J'ai envie de crier, de vomir. J'ai d'affreuses migraines. J'ai des idées
noires, des images de mort. » (Nos morts, p. 25) Entre les notes du journal et le récit de
la vie de Laurence s'instaurait un dialogue qui me permettait d'écrire.

Le 26 septembre 2006, dans mon journal, j'ai écrit: «Tuas ouvert l'œil droit. Papa
m'assure que ton geste est volontaire. Tu te manifestes, tu réagis, tu veux nous dire
bonjour. Pour la première fois, j'ose croire que tu rentreras à la maison. » Je relis ce
passage aujourd'hui, le 30 octobre 2017, etje ressens le même sentiment d'étrangeté
que lorsque j'ai écrit Nos morts. Je n'ai encore aucun souvenir de l'œil ouvert de
Laurence, pas plus que j'en avais dans ce temps-là, quand je tâchais de m'en rappeler
pour l'écrire. « En relisant ces lignes, je doute aussi d'avoir cru à son éventuel retour
chez nous. [ ... ] Devant mon enthousiasme, je ressens de la gêne, un certain malaise.
J'ai l'impression que j'en fais trop, que je fais tout pour me convaincre.» (Nos morts,
p. 16.)

Si des traces m'ont permis de conforter certaines des images que j'ai gardées du temps
de la vie de Laurence, elles sont aussi parfois venues contredire ce dont ma mémoire
avait choisi de se souvenir: « Il existe un décalage entre l'impression qu'il me reste
des échanges avec ceux qui venaient nous rendre visite à l'hôpital, et ce que j'en ai noté
dans mon journal », ai-je écrit dans Nos morts. À l'époque, si je souhaitais « cracher
au visage de ceux qui [avaient] pitié de nous» (Nos morts, p. 26), dix ans plus tard, je
n'avais plus du tout accès à cette colère. Je ne me souvenais pas, non plus, de cette
Laurence sur la photo prise à l'hôpital ; allongée, ventre nu, sur son lit, son corps
déformé par l'enflure. Je n'arrivais qu'à la revoir coiffée d'un bonnet, emmaillotée
dans sa couverture et endormie sur l'épaule de son papa.

Quand je pense à Laurence, à ma douleur causée par sa mort, je réalise que j'ai moins
mal; l'écart entre les traces que j'ai gardées et l'émotion qui m'habite aujourd'hui le
confirme. Pour reprendre les mots de Didion lorsqu'elle parle de John, l'impression
146

que j'ai de Laurence au moment de sa mort est moins immédiate, moins crue. Ma
douleur s'est adoucie. Ma plaie se cicatrise ;je guéris. C'est la transformation de mon
souvenir, ma capacité à en modifier les détails, à oublier, en quelque sorte, qui me
permet de guérir. Et c'est dorénavant cette idée-je guéris, donc j'oublie-, qui me fait
mal.
147

Il y a une photo de Laurence sur le mur de ma chambre. Elle dort sur les genoux
de sa grand-mère et porte un pyjama bleu. Mes deux autres filles, Clara et Viviane,
nées après Laurence, ont porté le même pyjama, si bien que, quand Clara m'a demandé
laquelle des trois filles était sur la photo,j'ai répondu:« toi». Et j'ai longtemps pensé
que c'était elle. Je n'ai réalisé mon erreur que tout récemment, en relisant les dates sur
les fichiers de mon ordinateur, au moment de faire mes recherches pour Nos morts.
J'avais oublié que, dix ans avant, j'avais accroché cette photo à la mémoire de
Laurence. L'image, bien réelle, de Clara s'était superposée à celle de sa sœur, née un
an avant, dans le même hôpital. Derrière la présence de Clara, Laurence disparaissait.

Malgré mon désir de garder ma fille vivante, malgré les efforts que je déploie pour
laisser une trace concrète de son passage sur terre, je réalise que, plus le temps avance,
plus des détails m'échappent. Le souvenir de Laurence est moins clair. Ma fille
s'efface, et de penser qu'elle s'efface, même à ma mémoire - la mémoire de sa mère -
me fait réaliser que je disparaîtrai moi aussi, un jour, à la mémoire des autres. Je
disparaîtrai à la mémoire de ma mère, qui mourra ; à celles de mes filles qui me verront
mourir, et cette pensée me fait peur.

[L]e travail du deuil est une épreuve, dit Hanus, une mise à l'épreuve de
nos capacités d'adaptation à un traumatisme majeur qui nous renvoie aussi
à nos insuffisances et à notre finitude, c'est-à-dire à notre propre disparition
[ ... ] . Même correctement mené et pratiquement terminé, le travail de deuil
ne se conclut jamais complètement ; avec lui nous avons touché la perte,
nous avons touché la mort et maintenant nous savons concrètement ce qui
nous attend. (Hanus, 2003, p.120)

Joan Didion raconte qu'après la mort de John, elle s'était mise à remarquer ceux qui,
comme elle, avaient vu la mort de près. Elle était maintenant capable de reconnaître les
autres qui avaient aussi perdu un être cher. « Il me semblait avoir traversé l'un de ses
fleuves légendaires qui séparent les vivants des morts, écrit-elle, être dans un espace
148

où seuls pouvaient me voir ceux qui eux-mêmes étaient en deuil. » (Didion, 2005,
p. 95) Ils avaient quelque chose en commun, « un air d'une extrême vulnérabilité, une
nudité, une béance.» (Didion, 2005 p. 95) Transformés par l'épreuve du deuil, ils ne
pouvaient plus ni fuir la réalité ni s'en cacher. Ils étaient dorénavant du côté de ceux
qui savent vers quoi, ultimement, la vie mène.

Après la mort de Laurence - surtout après avoir tenté de raconter sa vie-, je me suis
mise à chercher ces autres ; ceux qui comme moi savaient, ceux qui avaient fréquenté
ou qui fréquentaient la mort. Malgré tout, j'avais besoin de ne plus être seule. Je voulais
savoir comment ces autres continuaient. S'ils avaient peur, s'ils avaient trouvé
comment survivre.

Quand j'ai rencontré Chantal, c'est la première chose qui m'a frappée : son absence de
peur. Je m'attendais à ce qu'elle soit terrorisée. À cinquante et un ans, Chantal était en
phase terminale d'un cancer du sein. Elle devait faire le deuil de sa vie. Elle a accepté
de me raconter son histoire pour que je l'écrive dans Nos morts, pour que sa fille de
sept ans, Rosalie, puisse un jour la lire, et qu'il lui reste quelque chose de sa mère, un
témoignage, une parole, une trace. C'est ce qui avait séduit Chantal dans mon idée.

En parlant à Karine, j'espérais faire la connaissance de Marie, sa mère, morte d'un


cancer alors que Karine n'avait que quinze ans. Je voulais à tout prix voir que Marie
vivait encore, qu'elle survivait à travers Karine et aussi à travers Marianne, sa petite-
fille qu'elle n'avait jamais connue.

En rencontrant Chantal et Karine je visais un double objectif: je voulais parler aux


autres, puis écrire sur elles. Je voulais d'abord les rencontrer, leur parler, avoir un
certain accès à leur personne afin de voir comment elles survivaient, comment elles s'y
prenaient pour faire survivre leurs mortes. En même temps, j'espérais, par l'écriture,
garder ces mortes vivantes. Les immortaliser sur une page, dans un livre. Je voulais
149

laisser dans l 'Histoire une trace d'elles, pour ne pas, comme dit Emaux, qu'elles soient
« venue[s] au monde pour rien, inutilement. » (Emaux et Jeannet, 2011, p. 136)

Je savais que Karine était une personne timide. Je la connaissais avant de la rencontrer
pour ce projet: elle est la conjointe d'un collègue de mon mari. Jusqu'à ce qu'elle
m'invite dans sa maison pour me parler de sa mère, je n'avais jamais eu de discussion
intime avec elle. Je craignais que notre manque de familiarité l'empêche de s'ouvrir
complètement, mais Karine n'a jamais hésité à répondre à mes questions les plus
personnelles, me laissant voir, par ses mots, le corps osseux de sa mère, ses vomissures,
le dernier mot d'amour rédigé pour sa fille de sa main.

Dans son échange sur le deuil avec le philosophe Vincent Delacroix, Philippe Forest
dit, en citant Georges Bataille, « qu'il n'y a de communication possible entre les êtres
que de déchirure à déchirure». (Delacroix, Forest et Portevin, 2015, p. 44) J'avais
perdu Laurence, et ma situation me permettait de mieux comprendre ce que pouvait
représenter, pour Karine, la mort de Marie. Lorsque Karine me confiait que, malgré le
fait qu'elle ne croyait pas en la vie après la mort, elle parlait secrètement à sa mère -
que c'était plus fort qu'elle-, je repensais à toutes ces fois où je m'étais adressée à
Laurence. J'entendais les mots que je lui avais murmurés, ces mots que Karine avait
pu aussi chuchoter à sa mère.

Chacun a sa déchirure, dit Forest. Celle de mon lecteur- quelle qu'elle soit
- lui permet de communiquer avec la mienne lorsqu'il lit mes romans. La
mienne me permet de communiquer avec celle de cette femme [dans mon
roman Sarinagara] - qui a traversé une épreuve bien plus terrible,
certainement, que celle que j'ai connue moi-même [les bombardements
atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki]. (Delacroix, Forest et Portevin,
2015,p.44)
150

« C'est toute la question du témoignage littéraire, de sa légitimité, que pose Forest. [À]
quelle condition peut-on témoigner par la littérature d'événements que l'on n'a pas
personnellement vécus ? », se demande-t-il. (Delacroix, Forest et Portevin, 2015, p. 44)
Je n'avais pas perdu ma mère, je n'avais pas eu à vivre sa longue agonie et pourtant,
j'avais connu la perte. J'avais perdu ma fille vingt-trois jours après lui avoir donné
naissance. Notre relation avait été brève, bien plus brève que celle qu'avaient
entretenue Karine et Marie, différente aussi. Mais lorsque Karine me parlait du vide
laissé par la mort de sa mère, son vide résonnait en moi. Il me permettait d'avoir accès
aux mots qu'il fallait pour dire son histoire, me donnait une certaine proximité avec
son expérience pour que je la transmette à d'autres, à des lecteurs qui sauraient peut-
être, à leur tour, entendre l'écho de leur propre deuil dans celui de Karine.

Dans Sarinagara, paru en 2004, Forest mêle trois récits à celui du deuil qu'il a eu à
traverser après avoir perdu sa fille de quatre ans d'un cancer des os. Dans son roman,
il dresse le portrait de trois artistes japonais ayant vécu, à des moments différents de
}'Histoire, le deuil: le poète Issa, lui-même orphelin de mère, a vécu le deuil de ses
enfants morts très jeunes ; l 'écrivain Natsume Sôseki, celui de sa fille morte à deux
ans ; et le photographe Yosuke Y amahata, celui de Nagasaki, sa ville et son peuple,
qu'il a photographiés au lendemain des bombardements. Tout en racontant l'histoire
de son propre cheminement douloureux, Forest raconte, en parallèle, celles de ces trois
hommes qui, comme lui, ont fréquenté la mort. Toutefois, s'il s'autorise à rapporter
l'expérience des autres dans son livre, Forest le fait selon certains codes:

Il est évident que je n'avais pas autorité, légitimité, pour parler de


Hiroshima et de Nagasaki comme si j'y avais été[ ... ], explique-t-il. Je ne
pouvais en parler qu'en raison du protocole poétique que j'avais mis en
place dans Sarinagara et qui est propre à 1'ouvrage : il me fallait me tenir
en retrait des personnages que je mets en scène, qui eux-mêmes sont les
témoins d'événements arrivés à d'autres. Seule une pareille posture me
paraissait légitime pour dire, de manière indirecte, en toute sympathie mais
respectueusement dans le lointain, ce qu'avait été un tel événement.
(Delacroix, Forest et Portevin, 2015, p. 44)
151

Assise dans une chaise, à côté du lit d'hôpital sur lequel était allongée Chantal, je ne
pouvais pas prétendre comprendre ce que signifiait faire le deuil de sa propre vie.
J'avais beau avoir traversé l'un des fleuves qui séparent les vivants des morts,je n'avais
pas traversé celui-là. Si je me suis donné le droit de raconter l'histoire de Chantal -
comme celle de Karine-, je me suis gardée de le faire en me mettant à sa place. Tout
au long de son histoire,je me suis tenue à côté d'elle, dressant une frontière bien visible
entre mon expérience et la sienne, entre le je de Valérie et le elle dont Valérie se sert
pour parler de Chantal.

C'est en juxtaposant mon histoire, ma parole, à la leur - ma « parole inquiète [ ... ]


strictement limitée à la position de [celle] qui parle par rapport à [celles] ou à ce dont
[elle] parle » (Delacroix, Forest et Portevin, 2015, p. 46)-, que j'ai pu, dans Nos morts,
aborder leur histoire. Cette frontière entre les personnages, bien réels, de Chantal, de
Karine, et le mien, m'empêchait de tout comprendre de leurs peurs, de leurs maux, et
par conséquent, me poussait à poursuivre ma réflexion toujours plus loin, quitte à ce
que les pistes dans lesquelles cette réflexion m'amenait n'aboutissent pas toutes. J'ai
écrit Nos morts comme une quête, celle du personnage de Valérie qui cherche
désespérément, grâce à ses échanges avec les autres, grâce à l'écriture, à trouver un
sens à la mort de sa fille. Jusque-là,je n'avais pas trouvé de réponses.
152

En 1944, ma grand-mère, Antoinette avait perdu un fils, Marcel, de ce qu'on


pensait être, à l'époque, une indigestion de pommes. Je l'avais toujours su; ma mère
m'en avait souvent parlé. Même si elle n'avait jamais connu Marcel- il est mort à un
an et demi, onze ans avant qu'elle naisse-, il avait toujours fait partie de son histoire.
Dans la famille, sa mort n'avait jamais été un sujet tabou, en était presque devenue une
anecdote. C'est quand j'ai perdu Laurence que j'ai commencé à m'intéresser plus
particulièrement à Marcel, à considérer sa mort non plus comme un événement
anecdotique, mais comme un drame. Je me trouvais à la même place que ma grand-
mère, j'arrivais maintenant à envisager l'ampleur de sa peine. J'étais curieuse de voir
comment Marcel et sa disparition avaient influencé le destin des descendantes
d'Antoinette: ses filles, ma mère, moi. Il me semblait qu'en terminant Nos morts par
son histoire - la sienne, et par extension, la mienne-, j'arriverais à clore ce chapitre de
ma vie sur une note d'espoir.

De quelle manière ma grand-mère avait-elle survécu à la mort de Marcel? Avait-elle


seulement réussi ? Une particularité du destin d'Antoinette est qu'elle avait souffert de
problèmes de santé mentale qui avaient connu leur apogée·au mois d'août 1948. Dans
un délire, elle avait rassemblé ses enfants autour d'elle, dans la cuisine, leur disant de
se tenir prêts à « monter au ciel », que Dieu était sur le point de venir tous les chercher.
Après cet épisode, Antoinette avait été internée à l'hôpital psychiatrique, pendant un
an, loin de son mari et de ses neuf enfants. Elle en était ressortie toujours malade,
oscillant jusqu'à la fin de ses jours entre la lucidité et la folie.

Quatre années séparaient la mort de Marcel et l'internement d'Antoinette, mais depuis


que je réfléchissais au deuil, aux conséquences de la perte, je n'arrivais plus à dissocier
les deux événements, comme si, pour moi, l'un expliquait naturellement l'autre. Mais
la mort de son fils était-elle vraiment à l'origine de la folie de ma grand-mère?
L'isolement, les grossesses à répétition, la pression qu'exerçait sur elle l'église, la mort
à la naissance d'une autre enfant, Marie, tout juste après la perte de Marcel, leurs deuils
153

cumulés ; plusieurs circonstances auraient pu contribuer à l'éclosion de sa maladie.


Toutefois, je persistais à voir la mort de Marcel comme la source, l'étincelle de sa folie.
Le lien de causalité s'imposait dans mon esprit malgré moi, mais j'avais peur de faire
là un raccourci simpliste.

Ma grand-mère est décédée depuis plus de trente ans, alors quand j'ai voulu en savoir
plus sur elle, sur les faits entourant la mort de Marcel, j'ai dû interroger ma mère et ses
sœurs, surtout les plus vieilles, celles qui gardent un souvenir de leur frère vivant. Si
nos conversations se sont amorcées autour de Marcel, elles ont vite bifurqué vers ma
grand-mère, leur mère, et son état d'esprit, mais personne ne pouvait affrrmer sans
l'ombre d'un doute qu'une chose était la conséquence de l'autre.

Au moment d'écrire son histoire, je ne savais plus laquelle il me fallait raconter: celle
de la mort de Marcel ou celle du deuil d'Antoinette? L'une existait-elle sans l'autre;
l'une nécessairement la conséquence de l'autre? Je ne savais pas où la première
s'achevait, où commençait la seconde. Quand commençait le deuil d'Antoinette?
Quels éléments en faisaient partie ? À quel moments' était-il terminé ? S'était-il jamais
terminé? J'avais l'impression de ne pas pouvoir raconter l'histoire de ma grand-mère
sans mentionner sa maladie, mais je ne savais pas comment le faire sans risquer de la
trahir, de trahir sa mémoire. Je ne voulais pas réduire son histoire à mon interprétation,
ni risquer de blesser ma mère et mes tantes en exposant le côté sombre de leur mère.
Toutefois, juxtaposer le deuil et la maladie d'Antoinette m'apparaissait comme la
meilleure manière d'illustrer les conséquences que pouvait avoir la mort d'un enfant
chez une mère. Comment faire autrement que de sombrer dans la folie, pensais-je,
lorsqu'on perdait son bébé? Le destin de ma grand-mère illustrait parfaitement mon
tumulte intérieur, celui que je n'arrivais pas à nommer. Contrairement à ce que je
croyais avoir réussi à faire jusque-là, avec Karine et Chantal, je n'arrivais pas à marcher
à côté de ma grand-mère; je ne pouvais faire autrement que lui imposer ma direction.
154

En 1999, l'écrivain Emmanuel Carrère publiait L'adversaire, un roman dans lequel il


raconte la vie de Jean-Claude Romand, reconnu coupable d'avoir assassiné sa femme,
ses enfants et ses parents après leur avoir menti pendant dix-huit ans, s'inventant une
carrière de médecin. Il a fallut sept ans pour écrire le livre. Sept années pendant
lesquelles Carrère s'est questionné sur le meilleur point de vue à adopter pour rendre
compte de cette histoire, et finalement choisir de la raconter à la première personne,
non pas du point de vue de Romand, mais du sien propre : il s'est exprimé à partir du
je de l'écrivain qui dresse un portrait du personnage, de ses fabulations et des faits selon
sa compréhension des événements.

Dans un entretien avec Nelly Kaprièlian, Carrère explique qu'avant la publication du


livre, il a fait lire son manuscrit à Romand en lui disant toutefois qu'il n'y changerait
aucun détail, que quoi que Romand en dise, le livre paraîtrait tel quel. Carrère explique
qu'en écrivant l'histoire de Romand, il ne prétendait pas montrer la vérité, objective,
de cette affaire, ni celle de Romand, mais plutôt sa vérité à lui, ce qu'il comprenait, lui,
de sa rencontre avec cet homme :

[J]e n'ai pas parlé pour lui, explique Carrère à Kaprièlian. Je n'ai parlé que
pour moi. J'ai l'impression qu'avec tout ce travail, toutes ces années si
douloureuses et laborieuses [passées à écrire ce livre], je cherchais,
inconsciemment peut-être, cette position où je ne parlais que pour mon
compte. (Carrère et Kaprièlian, 2010, p. 12)

Si j'insistais autant pour relier le désordre mental de ma grand-mère à la mort de son


fils, n'était-ce pas justement parce que ce lien donnait une forme à mon propre désordre
intérieur? Enfin, je pouvais voir, à travers le corps parfois agité, parfois léthargique,
d'Antoinette, l'incarnation de ma propre folie, de mon obsession pour la mort. En
regardant agir ma grand-mère à travers le récit que me faisaient ma mère et mes tantes,
en la faisant moi-même agir dans Nos morts, j'exprimais, par procuration, mon
désespoir, mon mal de vivre.
155

Dans ses prières, ma grand-mère s'adressait à Marcel, comme je m'adresse secrètement


à Laurence. Durant ses délires religieux, elle aspirait à le rejoindre, comme je m'entête
à retrouver ma fille dans mes livres. Grâce à l'histoire de ma grand-mère, ou à celle
que je me construis, je me sens moins seule. J'arrive, sur la page, à poser des actions
qui font cheminer mon deuil.

J'ai choisi d'écrire le deuil d'Antoinette en racontant sa maladie, mais j'ai pris soin de
noter mes hésitations :

J'ai toujours été au courant de la fragilité psychologique de ma grand-mère,


mais je suis mal à l'aise à l'idée de décrire ses épisodes de crises. Ces
anecdotes la feraient paraître si vulnérable. Je me demande à quel point
c'est nécessaire. N'est-ce pas nécessaire? (Nos morts, p. 111)

J'ai écrit l'histoire de ma grand-mère en faisant d'abord avec moi-même une sorte de
pacte en vertu duquel je me suis engagée à parler d'elle, oui, mais pour moi, choisissant
la manière la plus efficace de transmettre ses paroles et ses gestes qui sauraient calmer
mes angoisses. « Je n'ai aucune preuve que le deuil de Marcel et la maladie de ma
grand-mère soient, d'une quelconque manière, reliés, ai-je écrit dans Nos morts, mais
ça me réconforte de penser que oui.» (Nos morts, p. 111)
156

Quand ça ne va pas, avait-on appris à Didion très jeune, tourne-toi vers les
livres: « Lis, apprends, révise, va aux textes.» Pour Didion, « [s]avoir, c'était
contrôler. » (Didion, 2007, p. 58) C'est pourquoi, quand John est mort, quand elle a été
submergée par le chagrin du deuil, Didion a eu le réflexe de fouiller dans les livres pour
comprendre ce qui lui arrivait. Les ouvrages spécialisés étaient capables d'expliquer
ses égarements, son incrédulité, son impression de désorientation, son manque de
motivation à se remettre au travail. Didion était journaliste et c'était son métier de
chercher à comprendre pour se sentir moins vulnérable. Elle savait déjà que ses
symptômes étaient causés par la mort de John, mais le fait de le vérifier, de le voir
confirmé par des penseurs et psychanalystes du deuil, comme Sigmund Freud, comme
Melanie Klein, par exemple, la réconfortait.

Il y avait aussi - surtout - les œuvres littéraires. Des poèmes, des journaux, des
passages de roman dans lesquels des personnages avançaient tant bien que mal, affiigés
par le chagrin du deuil. Comme celui du personnage d'Hermann Castorp, dans La
Montagne magique de Thomas Mann, cité par Didion : « Le deuxième printemps qui
suivit la mort de sa femme, il contracta une pneumonie au cours d'une inspection
d'entrepôts dans les courants du port, et comme son cœur ébranlé ne supporta pas le
haut degré de fièvre, il mourut, au bout de cinq jours ». (Mann, 1993, cité par Didion,
2007, p. 58) Si la littérature spécialisée réfléchissait aux conséquences du deuil, les
œuvres littéraires, elles, réussissaient à montrer ses effets à travers le corps, le cœur,
des personnages endeuillés. Elles permettaient à Didion de reconnaître quelqu'un qui
souffrait comme elle souffrait. « Rien ne me paraissait plus exact », écrit-elle, que ces
œuvres littéraires. (Didion, 2007, p. 60)

J'ai, moi aussi, beaucoup cherché ma propre souffrance dans les livres. J'étais en train
d'écrire l'histoire d'Antoinette quand j'ai lu La disparition. Je ne sais pas si, autrement,
j'aurais été aussi sensible à la folie du personnage de la mère dans le poème de Victor
Hugo que cite Geneviève Jurgensen dans son récit. Après la mort de ses filles,
157

l'écrivaine avait reçu en cadeau de sa mère un très vieil exemplaire du recueil Les
contemplations, d'Hugo. Un soir qu'elle le feuilletait, le livre s'était ouvert sur le
poème « Le Revenant ». Elle ne savait plus si le livre s'était ouvert là par hasard, ou si
sa mère l'avait marqué d'un signet, mais lorsqu'elle l'a vu, le poème semblait avoir été
écrit pour elle.

La mère au cœur meurtri,


Pendant qu'à ses côtés pleurait le père sombre,
Resta trois mois sinistre, immobile dans l'ombre,
L'œil fixe, murmurant on se sait quoi d'obscur,
En regardant toujours le même angle du mur.
Elle ne mangeait pas; sa vie était sa fièvre[.]

Le poème raconte l'histoire d'une mère anéantie par la mort de son fils, malgré une
nouvelle grossesse, malgré la naissance d'un deuxième garçon. C'est seulement une
fois le deuxième petit dans ses bras, reconnaissant à travers lui son premier-né, son
enfant perdu, que la mère peut enfin retrouver sa joie :

Ô doux miracle ! ô mère au bonheur revenue !


Elle entendit, avec une voix bien connue,
Le nouveau-né parler dans l'ombre entre ses bras,
Et tout bas murmurer: C'est moi. Ne le dis pas. (Hugo, 1856, p. 186)

En quelques strophes, le poème d'Hugo m'avait montré, par l'histoire de cette femme,
ce que j'aspirais tant à dire depuis que j'avais entrepris d'écrire Nos morts.
L'accablement causé par la perte, le déséquilibre, le désir obsédant de retrouver la
personne disparue et le questionnement sur la manière d'y parvenir: tout était là,
rassemblé dans cette courte histoire, qui ne m'apportait aucune réponse, mais qui
m'offrait une certaine consolation. Je ne voulais pas savoir si la mère était folle ou le
poème fantastique, si c'était vraiment le même petit qu'elle tenait dans ses bras, ou un
autre; ce fait n'avait pas d'importance. Ce qui me consolait était l'ensemble de son
expérience de deuil, qui concordait avec la mienne. En lisant le poème d'Hugo, je
158

découvrais chez cette mère ce que Dominique Rabaté nomme l 'Erlebnis, soit« l'abîme
insondable et miroitant de [son] expérience intérieure [ ... ] comme ce qui est à la fois
incommunicable et partageable, commun et incommensurable. » (Rabaté, 2010 p. 17)
J'étais, comme elle, accablée par la mort de mon enfant, prête à tout pour la retrouver ;
je comprenais, à travers elle, ce qui m'arrivait.

J'avais voulu décrire Laurence dans les moindres détails, j'avais cherché à témoigner
de mon expérience avec exactitude, convaincue que mon obsession pour la réalité
rendrait mon histoire plus crédible et plus vraie. Mais en lisant le poème d'Hugo, je
réalisais qu'à trop vouloir reproduire les détails concrets de mon expérience, je n'avais
pas su transmettre mon Erlebnis. Cela m'a rappelé ce que disait Jorge Semprun dans
L'écriture ou la vie (1994) à propos des reportages qu'il avait vus, après la guerre, sur
les camps de concentration, là où on l'avait lui-même gardé prisonnier. « [S]i les
images des actualités confirmaient la vérité de l'expérience vécue [ ... ], disait-il, elles
accentuaient en même temps, jusqu'à l'exaspération, la difficulté éprouvée à la
transmettre, à la rendre sinon transparente du moins communicable. » (Semprun, 1994,
p. 210) Les images ne parvenaient pas à traduire l'émotion de ceux qui étaient restés
là, enfermés entre ces murs. Elles n'étaient pas teintées par le filtre de la terreur et de
la souffrance qu'ils avaient endurées. Bien que réelles, ces images ne ressemblaient pas
à celles que les prisonniers gardaient en mémoire, celles qu'ils avaient regardées à
travers leurs yeux souffrants.

Semprun disait la même chose des tableaux de son ami peintre qui s'entêtait à y
reproduire, lui aussi, son expérience dans les camps :

Boris [ ... ] essayait sans doute d'exorciser les images qui le hantaient. Mais
la réalité des camps qui avait produit ces images était trop proche, trop
incroyable aussi, trop brutalement dépourvue d'une tradition référentielle
de mythes et d'allégories historiques qui en auraient facilité la
représentation. De surcroît, la couleur - et la palette de Boris en était
159

excessivement riche - la couleur ne sied pas à la reproduction de cette


réalité, celle-ci est essentiellement rétive. (Semprun, 1994, p. 192)

Même si le ciel de Buchenwald était bleu en réalité - comme il l'était sur les toiles de
Boris-, il était impensable, pour Semprun, d'imaginer le peindre en couleur; le bleu
du ciel évoquait trop fortement la joie de vivre. Il n'était pas représentatif des jours de
noirceur passés dans les camps, ne transmettait pas cette noirceur à ceux qui le
regardaient.

Je comprenais que le désir de vérité ou d'authenticité ne permettait pas de transmettre


l'essentiel de l'expérience humaine. Mais alors, qu'est-ce qui le pouvait? me suis-je
demandé. « Comment raconter une vérité peu crédible, comment susciter l'imagination
de l'inimaginable. » (Semprun, 1994, p. 135) Comment faire vivre, aux autres, ma
réalité, le cœur de mon expérience, mon Erlebnis ? Quelle forme devais-je donner à
mon histoire pour qu'elle prenne enfin tout son sens?

Je suis retournée au poème d'Hugo. Ma « vérité essentielle » (Semprun, 1994, p. 136)


était là, concentrée dans ces quelques phrases :

Ô doux miracle ! ô mère au bonheur revenue !


Elle entendit, avec une voix bien connue,
Le nouveau-né parler dans l'ombre entre ses bras,
Et tout bas murmurer : C'est moi. Ne le dis pas. (Hugo, 1856, p. 186)

C'est moi, semblait me dire Laurence, j'ai survécu, tu m'as retrouvée. Dans le
personnage de cette mère, nous étions toutes rassemblées : Antoinette, voulant
rejoindre Marcel au ciel ; moi, cherchant comment garder Laurence vivante. L'univers
fictionnel d'Hugo réussissait à traduire la vérité essentielle commune de notre
expérience du deuil : le désir obsédant de retrouver l'être disparu.
160

[C]omment susciter l'imagination de l'inimaginable, si ce n'est qu'en


élaborant, en travaillant la réalité, en la mettant en perspective ? [ ... ] La
vérité essentielle del' expérience n'est pas transmissible ... [écrit Semprun.]
Ou plutôt, elle ne l'est que par l'écriture littéraire [ ... ] Par l'artifice de
l'œuvre d'art, bien sûr! (Semprun, 1994, p. 136)

J'étais rendue à la conclusion de Nos morts, et je réalisais que je ne pouvais écrire


quelque chose de satisfaisant qu'en faisant ce que suggérait Semprun. La fiction s'était
déjà emparée de mon récit par l'orientation que j'avais délibérément choisi de donner
à l'histoire de ma grand-mère. Je devais maintenant assumer pleinement ma nouvelle
posture. Il me fallait réintégrer à l'histoire mon je, « un "je" de la narration, nourri de
mon expérience mais la dépassant, capable d'y insérer de l'imaginaire, de la fiction ...
une fiction qui serait aussi éclairante que la vérité, certes. Qui aiderait la réalité à
paraître réelle, la vérité à paraître vraisemblable. » (Semprun, 1994, p. 175)

Je me suis approprié le personnage de la mère, inventé par Hugo, mais aussi celui
d'Antoinette. Je me suis créé un double, habité par la même folie, passant par elle pour
accéder à ce que je cherchais à montrer depuis le début. Dans Le roman le Je, Philippe
Forest dit que
l'invention du double permet [à l'écrivain] à la fois d'exprimer le sentiment
douloureux de [son exil du monde réel] et de s'en délivrer - au moins
imaginairement. Pour l'écrivain, dit-il, le double est un autre lui-même,
mais qui, à sa différence, a décidé, au moins jusqu'à un certain point, de
vivre sa vie plutôt que de la rêver. (Forest, 2001, p. 59)

À la dernière page de Nos morts, j'ai renvoyé le personnage de Valérie à l'hôpital pour
la faire accoucher une deuxième fois. Je l'ai imaginé sur son lit, me suis imaginée sur
mon lit, pleurant la mort de ma première fille, ignorant celle qui se trouvait dans le petit
lit à côté de moi. Tout à coup, j'ai entendu un bruit. Curieuse, je me suis approchée du
bébé et je l'ai tout de suite reconnue : c'était elle. « Avec les mêmes yeux, le même
nez. » (Nos morts, p. 124) J'ai eu peur qu'elle prenne froid. J'ai sorti de mon sac un
161

petit pyjama fuchsia sur lequel était brodé le dessin d'une girafe. Je l'ai habillée et
enlacée, et nous sommes sorties de l'hôpital pour rentrer à la maison.
LE PRINTEMPS - LA VIE

J'ai voulu très vite avoir un autre enfant. Nous étions toujours à l'hôpital,
Laurence avait encore une chance de s'en sortir vivante, bien que cette chance
diminuait tous les jours. Nous veillions sans relâche à son chevet, sauf la nuit. Dès que
nous franchissions la porte de l'hôpital, il me prenait cette envie, ou plutôt cette pulsion
irrépressible, de vouloir faire un autre enfant, sur-le-champ. Mon corps ne s'était pas
remis de l'accouchement. Je saignais, les rebords de la plaie de mon vagin étaient
encore retenus par des points de suture et mes seins étaient gorgés du lait qui aurait dû
servir à nourrir Laurence, mais j'étais obsédée par l'idée de redevenir enceinte. J'avais
cette intuition, très forte, de devoir réparer ce que je croyais avoir cassé. Je ressentais
l'urgence - l'urgence, oui-, de mettre un autre enfant au monde, un enfant en santé,
un enfant qui survivrait. C'était comme si ma vie en dépendait, comme si la vie en
dépendait.

Mon obsession s'est exacerbée après la mort de Laurence. Dans mon journal, je notais
ma peine, mais aussi mon désir presque maladif de sentir la vie renaître dans mon
ventre. Le 12 octobre 2006 :

mon cycle menstruel n'est toujours pas revenu à la normale, mais les points
de suture ont cédé. Je n'ai presque plus mal. [ ... ] Liste des choses à faire,
le 16 octobre 2006 : repeindre les murs de mon bureau, renouveler mon
inscription au gym, prendre rendez-vous avec le psychologue, mettre les
photos de Laurence dans son album, faire l'amour (un bébé).

Entre les pages de mon cahier, je gardais une photo de pivoines avec, en gros plan, une
fleur rose, épanouie, et trois boutons sur le point d'éclore. Cette représentation de la
vie, de fleurs qui allaient voir le jour, me réconfortait, me motivait à imaginer mon
ventre comme la terre fertile qui avait contribué à faire naître ces bourgeons. J'étais
persuadée qu'en méditant, les yeux posés sur cette photo, j'encourageais mon utérus à
163

s'ouvrir, à accueillir mon futur bébé. Et chaque mois, chaque fois que réapparaissaient
mes règles, j'étais de plus en plus désemparée. Je me sentais à la fois pressée par le
temps et découragée à l'idée de devoir attendre encore quatre semaines pour voir si
cette fois ça y était. Le l 7 décembre 2006, j'écris : « Je ne suis pas enceinte, j'espérais
tant recevoir mon bébé pour Noël.» Laurence n'était décédée que depuis deux mois.

Mais pourquoi étais-je si pressée? D'où me venait ce sentiment d'urgence à refaire


tout de suite un bébé, alors que je n'avais même pas entrepris le deuil de Laurence?
Dans les témoignages des écrivaines qui racontent la mort de leur enfant, j'ai remarqué
qu'elles étaient nombreuses à mentionner elles aussi leur désir souvent pressant de
penser ou d'espérer leurs bébés futurs. Dans La disparition, par exemple, Geneviève
Jurgensen écrit : « [d]ix jour "après" [la mort de mes filles ],j'ai appelé ma gynécologue
pour arrêter la contraception. Nous avions dit, Laurent et moi : "Les filles auraient eu
au moins deux enfants chacune. Nous devons en mettre quatre au monde." J'avais
trente-trois ans, c'était possible. » (Jurgensen, 1994, p. 89) Plus loin, dans une lettre
adressée à son mari, l'été suivant le décès des filles, Jurgensen écrit : « J'ai réfléchi que
si j'attends un bébé ce mois-ci,je serai en congé de maternité dès février». (Jurgensen,
1994, p. 101) Les petites Élise et Mathilde étaient mortes au mois de mai.

Avoir un autre enfant était-il le seul moyen d'envisager l'avenir? me suis-je demandé,
comparant mon impatience à celle de Jurgensen, mais aussi à celle de Camille Laurens,
qui écrit ce qui suit :

[U]n jour de grande angoisse où, pour survivre, nous cherchions tous les
deux le prénom de l'enfant à venir, afin qu'il vienne, son père a dit : Val ère
et, un instant, l'avenir s'est ouvert, raconte Laurens, dans Philippe. Valère,
le bien-portant, le valeureux, le jeune premier de nos théâtres. Valère, son
frère. Si c'est une petite sœur, ce sera Aube. Lumière naissante, phare du
cœur qui clignote sur la première échographie. (Laurens, 2011, p. 28).
164

J'arrivais moi aussi à tenir le coup, à rester du côté de la vie, en noircissant les pages
de mon cahier de phrases positives que je recopiais en boucle, comme une sorte de
mantra : «J'ouvre mon corps pour accueillir mon bébé, écrivais-je, je reçois un bébé
en santé,j'ouvre mon corps pour accueillir mon bébé ... » Laurent et moi avions choisi
de l'appeler Eliot si c'était un garçon, Clara si c'était une fille, et nous nous amusions
à joindre les premières syllabes des deux prénoms, Ecla, pour désigner ce petit être
précieux, cette lumière vive, que nous espérions tant. Enfm, le 22 mars 2007, six mois
après la mort de Laurence, dans mon cahier, j'écris : « J'ai un bébé dans mon ventre.
Six semaines, la grosseur d'un grain de riz. Sur l'écran de la machine,j'ai vu battre son
cœur. »
165

En 2007, dix ans après la publication de L 'enfant éternelle, son premier roman
qui traite de la mort de sa fille, Philippe Forest explique, dans Tous les enfants sauf
un, pourquoi il a choisi de ne pas avoir d'autre enfant:

Par scrupule, par délicatesse ou par discrétion, personne (sauf exception)


n'osera prétendre que le nouvel enfant vient remplacer l'enfant disparu.
Pourtant, c'est bien cette conviction-là qui se trouve implicitement engagée
dans la demande que la société de consolation adresse aux parents en deuil.
(Forest, 2007, p. 153)

Selon lui, la société de consolation, comme il la nomme, exercerait une pression sur les
mères et les pères endeuillés pour qu'ils s'empressent de remplacer l'enfant mort par
un autre, comme ils remplaceraient un objet désuet, cassé ou perdu. Elle les inciterait
à vite combler leur manque, espérant ainsi consoler leur peine. « La société a peur des
gens blessés, dit Vincent Delacroix à Philippe Forest, dans leur entretien au sujet du
deuil, elle n'en veut pas et elle a évidemment tout intérêt à ce que les gens aillent bien. »
(Delacroix, Forest et Portevin, 2007, p. 33)

Une société composée de gens qui souffrent est fragilisée et vulnérable. Dans Les mères
en deuil, Nicole Loraux explique comment, même au temps de la Grèce Antique, les
autorités avaient l'habitude de contrôler le deuil des femmes en leur limitant l'accès
aux funérailles pour cacher leurs larmes et préserver le calme dans la cité. (Loraux,
1990). De nos jours encore,
la société adresse aux personnes en deuil [ ... ] une injonction à tourner la
page[ ... ], dit Forest. On nous invite de toutes parts non pas à entretenir un
commerce juste avec nos morts [ ... ], mais, afin de conjurer le malheur, à
se débarrasser d'eux comme s'ils constituaient un fardeau ou une menace.
(Delacroix, Forest et Portevin, 2007, p. 31)

Mais est-ce vrai pour toutes les sociétés? Sur l'île de Célébès, en Indonésie, par
exemple, les Torajas vivent littéralement avec leurs morts, dont les corps sont
momifiés avec du formol pour en assurer la conservation. Les corps des défunts
166

sont gardés parmi les vivants, qui en prennent soin pendant des semaines, voire
des années. Les Torajas intègrent leurs défunts à la vie quotidienne. Ils les
touchent, les habillent, les assoient à table avec eux, partagent ensemble les repas
et les prières. Les défunts ne sont pas considérés comme morts tant qu'ils restent
dans les foyers. Ils sont plutôt considérés comme malades, se trouvant dans un
état de transition entre la vie terrestre et la vie de l'au-delà ; une période pendant
laquelle les vivants peuvent, il me semble, vivre cette transition de manière moins
abrupte et plus saine. (National Geographic, 2016)

N'est-ce pas cette possibilité d'apprivoiser la mort qui nous est refusée, en
Occident? La possibilité de l'intégrer à nos vies, de nous l'approprier, plutôt que
d'en faire abstraction en nous empressant de vouloir à tout prix consoler- voire
ignorer- la peine qu'elle cause? Forest pense que la société de consolation, de
pair avec la société de consommation, récupère grossièrement l'idée du« travail
du deuil», comme l'a originalement pensée Freud. (Freud, 2011) Ne suffirait-il
pas, disait Freud, de réinvestir notre désir dans un autre objet - n'importe lequel
-, pour retrouver ce qui a été perdu ? Pour ne plus avoir mal, ne plus pleurer ? Le
psychanalyste Michel Hanus dit que« [l]e travail du deuil nous fait passer d'une
perte subie à une perte acceptée : [que] c'est un processus de renonciation. Mais,
dit-il, Freud nous avait averti que l'être humain ne renonce que dans la mesure
où il peut déplacer son investissement.» (Hanus, 2003, p. 24) Dans ce cas-ci,
dans la mesure où il peut trouver un autre enfant à aimer à la place de celui qui a
été perdu. Forest rejette vivement cette idée. Il persiste à croire que le fait d'avoir
un autre enfant serait une tentative vaine de chercher à remplacer sa fille qui,
selon lui, restera toujours irremplaçable. Il craint, en ayant un autre enfant, de
s'éloigner du souvenir de Pauline, de trahir sa mémoire. Il choisit plutôt de rester
avec elle, en la gardant vivante dans un monde de papier, dans les livres qu'il
continue d'écrire sur elle, depuis sa mort. Mais les livres qu'écrit Forest ne
deviennent-ils pas un substitut de Pauline, puisqu'il la garde vivante,justement,
167

mais l'invente aussi? Forest refuse d'envisager qu'un autre enfant pourrait le
consoler de sa peine causée par la perte de sa fille. S'il doit renoncer à quelque
chose, dit-il, c'est plutôt à l'espoir d'être consolé.

Je me demande, moi, d'où m'était venu cet empressement à remplacer mon enfant mort
par un autre. Je ne sais plus si mon besoin était réel. S'il était vraiment venu de moi -
de mon corps, de mon esprit-, ou s'il m'avait été prescrit par un discours extérieur. De
tous les êtres perdus, l'enfant, d'autant plus le nouveau-né, n'était-il pas le plus
facilement substituable? Laurence est morte si jeune, elle n'avait pas eu le temps de se
constituer une personnalité propre. La remplacer par une autre, identique, a pu me
sembler possible, facile. Était-ce ce que j'avais souhaité en voulant un autre enfant?
Retrouver la même? « Il est tard, mais je ne rêve pas, ai-je écrit, dans Nos morts. Je
descends de mon lit et m'approche du bébé. Quand elle me voit, elle me dit: "C'est
moi. Ne le dis pas."»

Sur mon bureau de travail, j'avais laissé traîner les dernières feuilles de mon manuscrit,
et ma fille Clara les a trouvées. Avec ces feuilles dans les mains, elle est venue me voir.
« Je ne sais plus si elle parle, m'a-t-elle lu à haute voix, mais pour la première fois, je
la vois: c'est elle. Avec les mêmes yeux, le même nez.» Clara m'a ensuite demandé
si j'avais vraiment cru retrouver Laurence lorsque je l'avais prise, elle, pour la première
fois, dans mes bras. « Non, bien sûr que non », me suis-je empressée de lui répondre.
Mais n'était-ce pas ce que j'avais cru?

Jurgensen raconte, dans La disparition, la joie qu'elle avait ressentie en comprenant


que, pour la troisième fois, elle venait de mettre une fille au monde :

Le bébé est né vite et je me suis retournée vers Laurent : « C'est une fille
ou un garçon ? » Une fille. Une autre petite fille. Ma fille. Silence. Elle est
blonde, claire, menue, ronde. La voilà dans sa grenouillère vert amande,
lovée dans le giron de son père. Je les regarde tous les deux. Silence. La
168

porte s 'entrebâille, c'est maman. « Maman, c'est une fille, maman, c'est
une petite fille. » (Jurgensen, 1994, p. 124)

Quand le pédiatre avait dit à sa femme, qui était aussi une amie de la famille : « Ils ont
refait trois fois le même bébé», Jurgensen s'était sentie soulagée. (Jurgensen, 1994,
p. 138) Avait-elle eu l'impression qu'on venait de lui rendre l'une ou l'autre de ses
filles disparues ? Laquelle, Mathilde ou Élise ? Elle ne le dira pas, mais elle confiera à
cet ami avec qui elle correspond que « [c]ette ressemblance [entre Elvire et ses sœurs
décédées] comptait beaucoup. C'était le minimum de familiarité dont j'avais besoin »,
écrira-t-elle. (Jurgensen, 1994, p. 138)

Lorsque le médecin a posé Clara sur mon ventre, dans les secondes suivant sa
naissance, je me souviens de l'avoir trouvée lourde, bien plus lourde que Laurence, et
elle l'était. Clara pesait 7 livres 3 onces, alors que le poids de sa sœur était 5 livres 12.
Le crâne de Clara était recouvert d'un petit duvet blond, plus clairsemé et plus pâle que
les cheveux de Laurence, mais elles avaient toutes les deux de longs doigts fins, la
même moue boudeuse et le même nez, que nous partageons toutes, avec leur grand-
mère, puis avec Viviane, née deux ans plus tard. Il se trouve que Clara est aujourd'hui
une enfant grande et mince, très délicate, alors que j'imagine que Laurence aurait été
plus large et musclée, un peu comme sa sœur Viviane. J'imagine aussi qu'elle aurait
eu les yeux verts de son père - la couleur de ses yeux n'ayant pas eu le temps de se
préciser-, tandis que Clara et Viviane, elles, ont hérité du bleu des miens.

Dans les trois jours où nous étions ensemble à l'hôpital, avant qu'on l'amène pour son
opération, je n'ai pas souvenir que Laurence pleurait fort ni beaucoup. Son cri était
discret, me faisait penser au miaulement à peine audible d'un bébé chaton et, bien
qu'elle manquait certainement de puissance pour crier à cause de sa maladie, j'aime
penser que Laurence était, et aurait été, une enfant raisonnable, une enfant solide, et
qu'elle aurait veillé sur ses deux petites sœurs. Quand je regarde Clara et Viviane, à la
169

fois si semblables et si différentes, je n'ai aucun mal à imaginer Laurence avec elles -
forte et brune comme Viviane, grande et sérieuse, comme Clara-, partageant toutes un
minimum de familiarité pour que je puisse les considérer comme uniques et, en même
temps, les imaginer comme faisant partie d'un tout, faisant partie d'elles, de nous.

Il arrive que nous soyons dans la voiture, tous les quatre, et que les filles nous
demandent où serait assise Laurence, si elle était encore là. Nous répondons : « Là, sur
la banquette, au milieu, ou à gauche, à la place de Clara, Clara irait à la place de
Viviane, et Viviane serait au milieu. » Elles nous disent : « Nous serions trop à
l'étroit», et nous disons: « nous aurions une autre voiture», et c'est là qu'elles nous
demandent: « Est-ce que nous serions nées, toutes les deux, si Laurence n'était pas
morte ? Oui, bien sûr que oui », qu'on répond. Mais nous sommes toujours troublés par
leur question.

« Les enfants nous ont demandé cent fois s'ils seraient nés sans la mort de leurs sœurs,
écrit aussi Jurgensen, dans La disparition. J'espère bien mais je n'en sais rien. »
(Jurgensen, 1994, p. 158) Nous n'en savons rien, nous non plus, et c'est de cette
incertitude que nous vient notre trouble, lorsque nos filles nous questionnent. Mais le
plus étrange et le plus merveilleux, comme le dit Jurgensen, c'est qu'ils existent
aujourd'hui tous ensemble.
170

Enceinte de Clara, à vingt semaines de grossesse, j'ai dû passer une échographie


spécialisée pour m'assurer qu'elle n'avait pas de malformation cardiaque, comme
Laurence. C'était en juillet, il faisait beau. Laurent avait pris congé, et nous avions
prévu de faire un pique-nique sur le Mont Royal, après l'examen. Dans la voiture, il y
avait un panier contenant une couverture, des pâtés, des salades, quelques fruits frais
et une bouteille de vin mousseux sans alcool. Une fois rendus au sommet de la
montagne, une fois le panier ouvert et la couverture déployée dans l'herbe, je me suis
précipitée sur la nourriture et j'ai tout dévoré. Le bébé était normal, son cœur était
parfaitement formé et je mangeais, enfin, j'avais faim J'étais épuisée, et Laurent aussi
l'était - il somnolait sur la couverture à côté de moi -, et c'est là que j'ai réalisé
combien, jusqu'à maintenant, l'angoisse d'avoir refait un bébé malade, le même bébé,
identique, nous grugeait.

Geneviève Jurgensen, qui a stoppé sa contraception dix jours après la mort de ses filles,
est vite devenue enceinte. Un jour, durant sa grossesse, paniquée, elle a confié son
angoisse à un ami, qui lui a dit : « Je suis heureux que vous ayez fait la seule chose
raisonnable: un autre enfant. Et j'espère que vous en aurez d'autres au plus vite. Vous
les élèverez dans une grande anxiété, c'est tout à fait normal et cela ne peut être évité. »
(Jurgensen, 1994,p. 137)

Ainsi, faire un autre enfant était un geste raisonnable ? N'était-ce pas plutôt le
contraire? Un geste intuitif, une pulsion dictée par le corps? Le besoin, plus fort que
soi, d'assurer sa survie en donnant la vie? Si nous avions réfléchi aux conséquences
de faire un autre enfant, aux risques que nous courions, Laurent et moi, de revivre la
même épreuve, nous aurions voulu nous arrêter là, dans la chambre d'hôpital, devant
le corps inanimé de Laurence. Mais il y avait en moi ce désir obsédant, mon
empressement, qui augmentait au fil des jours et qui m'empêchait de réfléchir, à vouloir
un enfant au plus vite, avant qu'il ne soit trop tard.
171

Le 17 décembre 2006 : « Ma déception est encore plus grande que la dernière fois. Je
ne suis pas enceinte.[ ... ] Laurent me demande d'être patiente. Il dit que nous avons le
temps.» Le temps. J'étais si irritée par sa réponse. N'était-ce pas le temps, justement,
qui s'écoulait en filet rouge sang sur ma culotte? N'était-ce pas le temps que je
n'arrivais pas à retenir? Que je voyais s'échapper de moi? Dans Le journal de la
création, Nancy Huston dit que

le temps est inscrit dans le corps d'une femme comme il ne l'est pas dans
le corps d'un homme: par ses règles (vingt-huit jours), ses grossesses (neuf
mois), l'étendue limitée de sa fécondité (trente ans), la femme est l'horloge
impitoyable de l'espèce. Elle mesure: elle est, de l'homme, la mortalité
vivante. (Huston, 2001, p. 16)

Si je voulais si ardemment un enfant, c'était d'abord parce que j'étais une femme.
Parce que mon corps de femme me rappelait, malgré moi, que j'étais mortelle -
que j'allais mourir, oui-, et que la mort s'approchait. Si je voulais lui survivre,
il fallait à tout prix, et avec empressement, que je me reproduise. Il me fallait
passer le flambeau de la vie au suivant, il me fallait faire un enfant.

La grande majorité des femmes savent [... ] qu'elles sont à la fois mortelles
(matérielle, périssable) et immortelles (maillons d'une chaîne qui transmet
la vie, qui est la vie), dit Huston. Elles ont le sentiment de faire partie d'une
continuité : une réalité qui a commencé avant leur naissance et se
perpétuera au-delà de leur mort. (Huston, 2001, p. 136)

J'avais transmis la vie à Laurence, et ma fille était morte avant moi- la chaîne s'était
brisée. Non seulement j'étais une femme, et mon corps me rappelait constamment que
la mort s'approchait, mais aussi j'avais connu la mort. Elle n'était plus pour moi un
simple pressentiment ni une menace lointaine. Elle était quelque chose de réel, un
destin auquel - je l'avais bien vu - je ne pouvais pas échapper. Si je voulais un autre
enfant, ce n'était pas seulement à cause d'une pression qui s'exerçait sur moi, de
l'extérieur, à cause d'une injonction à la consolation, à la consommation. C'était
172

surtout à cause d'un sentiment d'urgence qui me venait de moi, de l'intérieur de mon
corps : mon désir de continuer à vivre, mon instinct de survie.

Je ne sais plus si Laurent et moi avons eu une discussion pour savoir si nous parlerions
de Laurence à nos futurs enfants. J'espère que non. J'espère que la décision de leur
partager son souvenir s'est imposée d'elle-même, qu'elle a toujours été l'unique option.
Depuis le moment où nous avions appris l'existence de Laurence, elle avait fait partie
de nos vies - elle avait fait de nous une famille. Comment aurions-nous pu cacher son
existence à l'enfant qui s'en venait, maintenant que la famille s'agrandissait? Je ne
pourrais pas dire à quel moment nous avons parlé de Laurence à Clara. Un jour, nous
étions dans le jardin - Clara était assez jeune, elle devait avoir quatre ans-, et la voisine
est venue nous annoncer la mort de son chien. Clara s'est spontanément jetée sur elle
pour la consoler. Elle lui a dit de ne pas s'en faire, que Laurence pourrait dorénavant
s'en occuper, qu'elle serait très heureuse d'avoir un chien. La mort fait depuis toujours
partie de la vie pour elle. Il m'arrive encore de la surprendre en train de parler à
Laurence, de lui confier ses secrets.

Dans L'[Link], un livre rédigé sous la forme d'une lettre à sa sœur qu'elle n'a jamais
connue, Annie Emaux écrit:« Je suis venue au monde parce que tu es morte etje t'ai
remplacée. » (Emaux, 2011 b, p. 61) Ernaux réalise qu'elle doit sa vie à la mort de sa
sœur, et elle lui demande si elle devrait se réjouir de sa mort ou si elle devrait plutôt
partager la peine de leurs parents. Dans ce livre, Ernaux aborde le sentiment de
culpabilité qu'elle éprouve à l'égard de sa sœur disparue, cette culpabilité que ressent
l'enfant vivant par rapport à l'enfant mort. Elle dit se sentir coupable d'être en vie, mais
aussi coupable d'être reconnaissante de vivre.

Emaux n'a jamais eu l'occasion de parler de son trouble avec ses parents, car ils lui ont
caché l'existence de leur première fille - sa mort, à six ans, de la diphtérie - jusqu'à ce
que, à l'âge de dix ans, elle l'apprenne par hasard, surprenant une conversation entre
173

sa mère et une autre femme. Ernaux n'osera jamais poser de questions et restera
toujours hantée par le fantôme de sa sœur, n'arrivant jamais vraiment à réconcilier la
peine qu'elle ressent face à cette mort avec sa joie d'être en vie.

Je me demande comment les parents d'Emaux en sont venus à la conclusion qu'il ne


fallait rien dire à leur deuxième fille. Pourquoi ont-ils choisi de lui cacher l'existence
et la mort d'une enfant qu'ils ont aimée? Qu'est-ce qui les ont motivés? Était-ce
seulement à cause des mœurs de l'époque, où l'on ne disait rien aux enfants ? Est-ce
que je serais née si ma sœur n'était pas morte ? Peut-être ont-ils choisi de ne rien dire
justement pour ne pas devoir répondre que non. Non, Annie, tu ne serais pas née, et ça
nous fait mal de penser que nous voudrions qu'elle existe encore.

En gardant secrète l'existence de leur première fille, les parents d'Emaux ont peut-être
souhaité épargner à la petite Annie leur peine. Ils ont peut-être souhaité qu'en ne disant
rien, qu'en faisant comme si personne n'était venu avant elle, ils finiraient, eux, par
oublier, par ne plus avoir mal, ou moins mal. Mais leur douleur, même dissimulée, a
réussi à se frayer un chemin jusqu'à Emaux, qui l'écrira, bien après: « Les parents
d'un enfant mort ne savent pas ce que leur douleur fait à celui qui est vivant. » (Emaux,
2011b, p. 51)

Il n'est pas rare qu'on demande à Geneviève Jurgensen si ses enfants savent que leurs
parents ont eu d'autres enfants avant eux, et cette question la surprend toujours.

Qu'est-ce qu'ils [croient]? écrit-elle dans La disparition, [q]u'on [peut]


cacher une chose pareille ? [ ... ] Elvire m'a demandé quand nous l'avions
informée [de l'existence de ses sœurs]. Nous ne lui avions jamais caché
mais un jour, elle a compris. Voilà. Il y avait des photos de Mathilde et
d' Élise dans la maison et nous parlions d'elles sans nous priver. (Jurgensen,
1994,p. 154)
174

Chez eux, le souvenir de Mathilde et d'Élise faisait partie des conversations les plus
banales, et d'en parler aussi ouvertement rendait la chose - leurs vies, leurs morts-,
naturelle. Elvire portait sans gêne les vieux vêtements de ses sœurs, et disait sans
hésitation qu'elle était la troisième fille de ses parents.

Lorsque les parents sont capables de reconnaître aisément l'existence de l'enfant mort,
les enfants vivants se sentent libres de poser des questions. Ils sont curieux de savoir
comment était ce frère ou cette sœur qu'ils n'ont jamais connu. Laure Adler raconte
comment ses deux filles, nées après la mort de Rémi, leur demandent encore sans cesse,
à elle et à son mari, de leur parler de leur frère :

Les enfants veulent toujours qu'on leur raconte l'histoire avec l'enfant,
écrit-elle, dans À ce soir. Donc trouver les mots pour dire comment était la
vie avec lui. Qu'ils aient des images, des odeurs, des paysages, des choses
auxquelles se raccrocher pour forcer l'absence, pour ne pas tomber, sans
bruit, dans le trou. (Adler, 2001, p. 51)

À travers les récits qu'ils font de Rémi, à travers ces récits qu'ils racontent à leurs
enfants, les parents permettent à Rémi de revivre. « C'est donc grâce aux enfants, et
pour eux, qu'il a fallu recomposer», écrit Adler. (Adler, 2001, p. 52) À travers leurs
histoires, les parents permettent à leurs filles de faire la connaissance de leur frère.
Rémi se met soudainement à exister, non plus seulement pour eux qui l'ont connu, mais
aussi pour elles. Rémi fait dorénavant partie de leur réalité à elles, il occupe leur
discours. Parce qu'elles le connaissent, parce qu'au même titre qu'elles, il fait partie de
la famille, les filles veulent parler de leur frère, elles ont envie de s'en souvenir, ont
envie de partager leurs souvenirs. Se faisant, elles contribuent à leur tour à garder
vivante sa mémoire.

Je suis une mère vivante qui a perdu son enfant et qui est redevenue mère
deux fois, mère de deux filles qui ont un petit frère, dira plus tard Adler.
Non, maman, s'empresseront de dire les filles, ne dis pas petit frère, il serait
aujourd'hui bien plus grand que nous. (Adler, 2001, p.48)
175

Un Noël, Jurgensen avait acheté une crèche à Elvire qui voulait décorer la maison. La
petite avait insisté pour que sa mère achète, en plus des figurines de Marie, Joseph, des
Rois mages et des animaux, deux anges pour veiller sur le berceau de l'Enfant-Jésus.
« Je veux aussi deux anges pour représenter mes sœurs », avait-elle dit à sa mère.
(Jurgensen, 1994, p. 135)

Comment expliquer tant d'étrangeté ? s'était demandé Jurgensen. Dans cet


appartement, nous avons vécu tous les quatre. Puis, tous les deux.
Maintenant, tous les trois. La santé d'Elvire a rendu cela possible. Elle a
été le fil d'Ariane. Elle a permis à ses sœurs de mourir et d'exister à la fois.
(Jurgensen, 1994, p. 134)

Il arrive qu'on me demande combien j'ai d'enfants. La question vient souvent de nulle
part- d'une inconnue, au marché, par exemple-, et pour ne pas susciter de malaise,
pour ne pas devoir m'expliquer, je réponds que j'ai deux filles. Si Clara est avec moi,
elle insiste toujours pour me corriger. Elle dit: « Nous sommes trois, maman. Tu as
trois filles. Seulement, la plus vieille est décédée. » Chaque fois, sa réponse, bien
qu'étonnante, fait naître en moi un double sentiment du devoir accompli; celui d'avoir
réparé la chaîne de la vie et celui d'y avoir soudé le maillon cassé, le maillon de
Laurence. Voilà que c'est à Clara de prendre le relais. C'est à son tour de vivre et de
ressusciter Laurence, de la garder vivante dans ses paroles et dans sa mémoire. Grâce
à elle, la vie continue et Laurence en fait partie.
CONCLUSION

Quand je repense à cette question - comment survivre à la mort ? - , à ce cri que


j'ai lancé à Laurent, un après-midi d'automne, et qui est à l'origine de ce projet
d'écriture, je réalise à quel point cette préoccupation m 'habite depuis bien avant la mort
de Laurence, bien avant sa naissance. Comment survivre ? est une question qui me
hante depuis toujours. Elle est inscrite en moi, comme dans chaque être vivant, et la
décision de faire un enfant, Laurence, aura été justement ma première tentative d'y
répondre.

Comment faire survivre Laurence, sa mémoire, a ensuite été une autre façon de me
demander: comment est-ce que je pouvais survivre, maintenant que ma fille était
disparue ? De quelle manière pouvais-je dorénavant contribuer à faire continuer la vie ?
Comment pouvais-je reprendre ma place dans cette « chaîne qui transmet la vie, qui est
la vie, [cette] réalité qui a commencé avant [ma] naissance et se perpétuera au-delà de
[ma] mort.» (Huston, 2001, p. 136)

Au départ, si j'avais décidé de faire un enfant, comme l'avaient fait tant de femmes
avant moi, c'est que la maternité s'était d'abord imposée dans mon corps et dans mon
esprit comme la manière naturelle- l'unique manière ?-d'accomplir cette mission de
la continuité. « [L]a transmission entre femmes a longtemps été assimilée à la maternité
biologique », dit Françoise Collin (Collin, 1986, p. 85). Et si je pouvais espérer
transmettre mes connaissances, mon expérience de la vie, c'était justement en mettant
au monde une personne semblable à moi, que je pourrais aimer, nourrir, vêtir et soigner
- comme ma mère l'avait fait pour moi-, jusqu'à ce qu'elle soit capable de faire la
même chose à son tour, selon ce que je lui aurais appris. Mais mon enfant est morte, et
mon espoir de survivre à travers son existence s'est éteint avec elle, me forçant, du
même coup, à trouver un autre moyen de survivre.
177

Dans l'année qui avait suivi la mort de John, Joan Didion avait développé ce qu'elle
appelle une pensée magique. Si elle ne croyait pas en la mort de John, si elle faisait
comme s'il n'était pas mort; si elle ne se débarrassait pas de ses chaussures, pensait-
elle, John reviendrait.

Si j'avais voulu écrire sur Laurence, c'était d'abord parce que j'avais voulu croire à un
certain pouvoir de l'écriture. J'avais voulu croire en une écriture magique. Si j'écrivais
sur Laurence - si j'arrivais à dire tout ce que je connaissais d'elle, tout ce dont je me
souvenais de notre vie ensemble, de sa vie à elle-, si j'arrivais à en tracer le contour,
à recoudre ma plaie provoquée par sa perte, j'arriverais enfin à faire mon deuil. Mais
je réalise aujourd'hui qu'en écrivant l'histoire de Laurence, c'est avant tout mon
expérience de sa mort que j'écrivais, c'était mon histoire.

Dans Un héritage sans testament, article qu'elle a publié en 1986, Françoise Collin
explique comment elle souhaite que les femmes des générations futures prennent de
plus en plus la parole, qu'elles créent, qu'elles écrivent. Elle souhaite que les femmes
s'expriment sur des sujets qui les touchent, qu'elles communiquent autant que possible
leurs expériences dans des textes qui pourront ensuite être lus par d'autres femmes.
Collin est persuadée qu'en ayant accès à la parole des autres, les femmes pourront
entrer en dialogue, pourront créer entre elles ce que Collin nomme une « génération
symbolique » ; une famille réunie par les idées, qui se formera, non pas à la place de
leurs familles biologiques, mais en parallèle.

Grâce à cette nouvelle manière de transmettre leur vision du monde, pense Collin, les
femmes se mettront à exister dans l'histoire autrement qu'en assurant la perpétuation
de l'espèce par la maternité. Elles ne seront plus « réduite[s] à la transmission de
l'ancestral, du même, del' immuable ». (Collin, 1986, p. 85) Elles continueront à mettre
au monde des enfants, oui, mais elles contribueront également à assurer la continuité
178

de la race humaine, qui s'élabore aussi dans le changement et l'évolution, par leurs
réflexions et par le partage de leurs idées.

Si la mort de Laurence est venue rompre chez moi une filiation, le travail sur le deuil,
la réflexion que la mort et le deuil m'ont fait entreprendre, m'a permis d'en établir une
autre. En lisant les textes de ceux et celles qui ont écrit sur le deuil, en trouvant chez
eux des modèles, en me nourrissant de leurs mots, de leurs démarches, j'ai réussi à
trouver la force et l'inspiration d'écrire, moi aussi, mon expérience. Je suis entrée dans
cette grande « famille d'esprit» (Collin, 1986, p. 88) qui réfléchit au deuil, j'y
contribue. J'ai trouvé une autre manière de transmettre, de durer: à travers mes textes,
je continuerai à vivre.
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National Geographic, (Avril 2016), When Death Doesn 't Mean Goodbye.
Récupéré le 25 avril 2018 de
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funeral-ceremony-corpse/

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