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La Politique Africaine de L'administration Clinton

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1

Résumé

Pour la première fois dans l‟histoire américaine, une politique africaine ambitieuse et raisonnée,
s‟adressant à l‟ensemble du continent, a été mise en place lors de la présidence Clinton (1993-
2001). Cette politique fut développée et appliquée à la faveur des évolutions du contexte
international, et particulièrement de la mondialisation. Celle-ci rendit nécessaire une politique
américaine globale du fait de l‟interdépendance croissante des enjeux, et posa entre autres la
question des relations américano-africaines du point de vue d‟une recomposition
géostratégique et économique globale. Les évolutions constatées sur le continent africain dans
le domaine politique et économique, en rencontrant la volonté de l‟administration Clinton,
permirent à une politique de rapprochement de voir le jour. Celle-ci fut basée sur l‟objectif
principal du développement des relations économiques et commerciales entre les deux espaces.
Cet objectif fut conditionné par la recherche de nouveaux débouchés pour les productions
américaines, et fut relié dans la rhétorique américaine aux opportunités de développement qu‟il
offrait aux pays africains. La politique américaine de partenariat avec la région se développa
autour de cet axe. Divers domaines d‟actions vinrent élargir le champ de cette politique,
articulant les opportunités et les nécessités américaines avec les perspectives de développement,
de réforme et de pacification du continent.

La gouvernance de la politique africaine de l‟administration Clinton donna l‟image d‟un


processus cohérent et maîtrisé, aboutissant à l‟implantation d‟une politique importante aux
thématiques variées, qui marqua de son empreinte l‟histoire des relations américanoafricaines.
Cette gouvernance parvint de même à atteindre son objectif principal, qui était de faire adopter
la loi sur le commerce entre les Etats-Unis et l‟Afrique. Au titre de ces deux éléments, cette
gouvernance fut une réussite. Afin d‟atteindre cette forme d‟accomplissement, la gouvernance
de cette politique dut s‟appliquer à de multiples niveaux et dans nombre de domaines recouvert
par son processus, avec la nécessité de prendre en compte un nombre important et disparate de
paramètres pour aboutir à son harmonisation d‟ensemble et à sa réussite finale. Pour cela, elle
s‟est appliquée sous diverses formes, afin de gérer au mieux chacun des aspects entrant en ligne
de compte dans le développement de son objet principal.
A l‟épreuve de la gouvernance, la politique africaine de l‟administration Clinton a démontré la
complexité qui a procédé de son édification, et le rôle essentiel de la communication dans le
processus de sa gouvernance. Si certains aspects de la politique fondée ont pu démontrer leurs
lacunes ou leur décalage d‟avec le discours officiel, la politique africaine a néanmoins su
atteindre ses objectifs, laisser une image positive de son action et mettre en place un lien
pérenne entre les Etats-Unis et l‟Afrique, dont elle restera l‟étape initiale et historique
d‟édification.

Mots-clés :
Gouvernance ; échanges internationaux ; politique africaine ; communication institutionnelle ;
Etats-Unis ; administration Clinton.

2
.

Table des matières

Remerciements ........................................................................................................................... 4
Résumé ....................................................................................................................................... 5
Abstract ...................................................................................................................................... 6
Table des matières ...................................................................................................................... 7
Liste des annexes ...................................................................................................................... 13
Introduction .............................................................................................................................. 14
Première partie Les éléments généraux de formatage de la politique africaine de
l‟administration Clinton ........................................................................................................... 36
Chapitre 1 : Une politique née au croisement des évolutions contextuelles des années
1990. ......................................................................................................................................... 37
1. L‟environnement géopolitique des années 1990 : Une nouvelle donne pour les relations
américano-africaines. ........................................................................................................... 39
De la fin de la Guerre Froide à la Guerre du Golfe et aux logiques du New World Order.
.......................................................................................................................................... 39
Le rôle moteur de la mondialisation. ................................................................................ 56
2. Evolutions et perspectives du continent africain. ............................................................. 63
Les évolutions politiques africaines à la rencontre du paradigme de « bonne gouvernance.
» ................................................................................................................. 63
L‟économie africaine et le positionnement américain. .................................................... 69
3. Les conditions d‟exercice du pouvoir de la présidence Clinton. ...................................... 77
Une présidence exposée : L‟explosion des médias et de la circulation de l‟information. 78
Une présidence conflictuelle : L‟opposition radicale des Républicains. ........................ 84
Une conjoncture favorable à l‟avantage de la politique africaine. ................................... 93
Chapitre 2 : L’environnement conceptuel des années 1990 et l’action américaine en
Afrique. .................................................................................................................................. 107
3
1. Un nouveau réel à appréhender : La politique extérieure américaine à la fin du vingtième
siècle. .................................................................................................................................. 108
La gestion du leadership et de l‟hyperpuissance, entre pouvoirs, responsabilités et
contraintes. ..................................................................................................................... 109
Le rôle américain selon la présidence Clinton. .............................................................. 112
2. L‟insertion dans un paysage conceptuel spécifique. ...................................................... 119
La confrontation de la politique américaine aux théories contemporaines. .................. 119
3. L‟univers et le profil politique du président Clinton. .................................................... 132
Le président Clinton à l‟épreuve de ses prédécesseurs. ................................................. 133
Les valeurs politiques de W. Clinton. ............................................................................ 142
Chapitre 3 : Une politique née sous l’ère de la gouvernance. .......................................... 151
1. L‟émergence et le développement de la gouvernance.................................................... 152
Des origines au cœur des logiques économiques néo-libérales. .................................... 152
La « bonne gouvernance », avatar initial du concept. .................................................... 155
L‟élargissement du cadre d‟application de la gouvernance et l‟émergence de la
« troisième voie ». .......................................................................................................... 162
La présidence Clinton : Une gestion inscrite dans les valeurs du concept de gouvernance.
........................................................................................................................................ 174
2. Les aspects problématiques posés par la gouvernance. .................................................. 181
Un concept polysémique et complexe. ........................................................................... 181
Les ambiguïtés de la gouvernance en tant qu‟éthique de l‟action. ................................. 188
Chapitre 4 : Le processus de développement de la politique africaine. .......................... 203
1. La faiblesse préalable des liens et de l‟implication des Etats-Unis en Afrique. ............ 204
L‟éloignement historique des Etats-Unis et de l‟Afrique. ............................................. 205
Le retour de l‟Afrique dans le champ de vision américain. ........................................... 208
La fin de la Guerre Froide et les nouvelles perspectives américaines en Afrique. ........ 214
2. De la formulation initiale du projet à l‟élaboration d‟une politique générale. ............... 218
Le projet initial de l‟action américaine. ......................................................................... 218
L‟évolution de la politique étrangère américaine et celle du projet pour l‟Afrique. ..... 221
La forme définitive de la politique africaine. ................................................................. 226
3. Les étapes de développement de la politique africaine. ................................................. 231
Solder le passé et envisager l‟avenir : 1993-1994. ......................................................... 232
La mise en chantier des fondations de la politique africaine : 1995-1996. .................... 234
4
L‟inauguration de la phase intensive de développement : 1997. ................................... 237
L‟implantation historique et la mise à l‟épreuve de la politique africaine des Etats-Unis :
1998. ............................................................................................................................... 239
L‟accomplissement de la volonté américaine : 1999-2000. ........................................... 241
Chapitre 5 : Le rôle des acteurs institutionnels américains. ............................................ 247
1. Une implication sans précédent. .....................................................................................
249
L‟administration américaine et l‟Afrique avant la présidence Clinton. ......................... 249
Une implication croissante de la part de l‟administration Clinton. ............................... 256
2. Les spécificités de l‟administration Clinton et la politique africaine. ............................ 266
Une ouverture sans précédents aux Afro-américains et ses liens privilégiés avec le
développement de la politique africaine. ........................................................................ 268
Les « réseaux Clinton » et leur incidence sur la politique africaine............................... 274
3. Une gestion raisonnée au service de l‟efficacité : La « corporate governance » de
l‟administration Clinton dans l‟optique africaine. .............................................................. 278
Le réajustement de l‟appareil décisionnel et du rôle de ses composantes...................... 279
Une capacité d‟analyse critique et d‟évolution. ............................................................. 285
Seconde Partie Les domaines d‟incarnation de la gouvernance de la politique africaine de
l‟administration Clinton ......................................................................................................... 302
Chapitre 6 : L’opinion publique américaine et les Afro-américains dans la politique
africaine. ................................................................................................................................ 303
1. Un objectif : Convaincre l‟opinion publique américaine. .............................................. 305
Le déficit d‟image de l‟Afrique, des stéréotypes anciens à leur confirmation
contemporaine. ............................................................................................................... 305
Les stratégies mises en jeu pour une image plus positive de l‟Afrique. ........................ 324
2. La place essentielle des Afro-américains dans la politique africaine de l‟administration
Clinton. ............................................................................................................................... 332
Le rapport des Afro-américains au continent africain. ................................................... 332
Les relations privilégiées du président Clinton avec la communauté afro-américaine. 341
Les enjeux et stratégies de gouvernance relatifs aux Afro-américains. ......................... 355
Chapitre 7 : Le Congrès, au cœur du développement de la politique africaine. ............ 376
1. Le cadre et le contexte de développement de la politique africaine au Congrès............ 378
Le Congrès dans les années 1990 : Entre reprise en main, opposition et désintérêt, un

5
élément de contrainte majeur pour la politique étrangère de l‟administration Clinton. . 379
Les lieux de pouvoir du Congrès concernant la politique africaine. ..............................386
2. Les éléments dynamiques entre le Congrès et l‟administration. ....................................396
Les pouvoirs de contrôle du Congrès vis-à-vis de l‟exécutif. ........................................ 396
Un élément fondamental de contrainte : Les restrictions budgétaires imposées par le
Congrès. .......................................................................................................................... 403
Les jeux d‟influences et de lobbying concernant la politique africaine. ........................ 408
3. Le Congrès au cœur de la politique africaine : Le projet de loi sur les échanges
commerciaux avec l‟Afrique. ............................................................................................. 413
Les phases d‟élaboration du projet de loi (1995-1998) ................................................. 413
La difficile concrétisation du projet de loi lors du 106ème Congrès (1999-2000)........... 419
Chapitre 8 : Une politique insérée dans l’aire de la gouvernance globale. ..................... 428
1. Une dynamique inscrite dans une approche globale. ..................................................... 431
La conditionnalité de la politique américaine en Afrique, aux sources de la bonne
gouvernance des institutions de Brettons Wood. ........................................................... 432
L‟inscription de la politique africaine dans la politique commerciale globale de
l‟administration Clinton. ................................................................................................ 438
L‟affirmation du positionnement américain envers l‟Afrique sur la scène internationale.
........................................................................................................................................ 447
2. L‟administration Clinton et l‟ONU : Une gouvernance particulière pour le rapport
américain au continent africain. ......................................................................................... 456
Les racines d‟un désaccord............................................................................................. 459
La Somalie et l‟explosion des contradictions de la politique américaine à l‟égard de
l‟ONU. ............................................................................................................................ 464
Les conséquences de l‟échec somalien pour la politique africaine des Etats-Unis : du
génocide au Rwanda à la crise en Haïti. ......................................................................... 473
L‟opposition à la réélection du Secrétaire Général Boutros-Ghali et le jeu d‟influence
américain en Afrique. ..................................................................................................... 485
Chapitre 9 : Le rôle de la communication institutionnelle. .............................................. 499
1. La communication institutionnelle américaine au quotidien. ........................................ 500
Le département d‟Etat, au centre de la communication institutionnelle en matière de
politique étrangère. ......................................................................................................... 501
La communication usuelle : Moyens, destinataires et objectifs. .................................... 505
6
Le site Internet du Bureau des Affaires Africaines du Département d‟Etat. .................. 509
2. La communication officielle relative aux crises.............................................................516
La prise en charge des situations de crise africaines. .....................................................517
La communication de crise relative aux attentats du 7 août 1998.................................. 523
La gestion d‟une crise antérieure au sein de la politique africaine : Le génocide rwandais.
........................................................................................................................................ 532
3. La communication événementielle et le rôle central du voyage du président Clinton en
Afrique. .............................................................................................................................. 541
L‟échelle du caractère événementiel des formes de communication. ............................ 542
Le voyage du président Clinton en Afrique : la communication événementielle de la
politique africaine à son apogée. .................................................................................... 546
Chapitre 10 : D’un discours officiel ambitieux à une matérialisation contrastée. ......... 572
1. La mise en place d‟un discours spécifique sur l‟Afrique. .............................................. 573
Un discours, des discours : les permanences du discours américain et les variations des
interventions officielles. ................................................................................................. 574
L‟appareillage argumentaire du discours de l‟administration Clinton sur l‟Afrique. .... 585
2. La cohérence de la politique africaine de l‟administration Clinton en question. ........... 606
La mise en place d‟une politique cohérente et étendue. ................................................ 607
La gouvernance des processus temporels inhérents au développement de la politique
africaine. ......................................................................................................................... 610
Les limites de la politique mise en place. ....................................................................... 617
La politique établie fut-elle bien une « politique africaine » ? ....................................... 625
Chapitre 11 : La pérennité de la politique africaine après la présidence Clinton. ........ 637
1. Les remises en question et les ruptures de 2001. ........................................................... 639
Les intentions initiales de l‟administration Bush à l‟égard de l‟Afrique : Entre
continuation et gestion minimale de l‟héritage Clinton. ................................................ 640
La rupture du 11 septembre 2001 et la mise entre parenthèses des années Clinton. .... 651
La mise entre parenthèse temporaire du rapprochement américano-africain................. 657
2. La pérennisation de la politique africaine des Etats-Unis par delà le 11 septembre : La
politique de l‟administration Bush. .................................................................................... 661
La reconsidération de l‟Afrique dans la politique de l‟administration Bush. ................ 662
Une politique moins structurée. ..................................................................................... 666
Une approche différente en terme de moyens et de principes. ....................................... 670
7
Les domaines de matérialisation de la politique de l‟administration Bush. ................... 685
3. L‟action ultérieure de W. Clinton...................................................................................701
L‟action de la fondation Clinton en faveur de l‟Afrique. ...............................................702
Le développement de l‟image positive de W. Clinton et de ses rapports avec le continent
africain. ........................................................................................................................... 710
4. La présidence de Barack Obama et la continuation de la politique africaine des Etats-
Unis. ................................................................................................................................... 715
Un rapport privilégié au continent africain au service de relations raisonnées. ............. 717
Une politique envisagée dans la continuité. ................................................................... 723
Conclusion .............................................................................................................................. 738
Bibliographie............................................................................................................................... 2
Sources ...................................................................................................................................... 17

Annexes ...................................................................................................................................... 2

8
Liste des annexes

Chronologie ................................................................................................................................ 3
Le processus de démocratisation en Afrique dans les années 1990 ......................................... 13
Principales mesures constitutives de la politique africaine de l‟administration Clinton .......... 18
Principales visites officielles des représentants de l‟administration Clinton en Afrique. ........ 21
Eléments d‟analyse. ..................................................................................................................
24 Documents officiels.
................................................................................................................. 35

9
10
Introduction

11
L‟élection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis en novembre 2008 a constitué un
événement historique, en voyant un métisse d‟origine africaine accéder à la Maison Blanche.
Si la question raciale demeure importante aux Etats-Unis en ce début de 21ème siècle, la société
américaine démontra également en cette occasion l‟immensité du chemin parcouru en
seulement quelques décennies, qui la vit passer de la ségrégation à la possibilité de cette
élection, via le long chemin de la lutte pour les droits civiques. Dans une autre perspective liée
à ses origines, l‟élection de B. Obama ne manqua pas de faire porter une attention particulière
sur les relations américano-africaines, et de poser la question de sa politique en la matière. Un
regard rétrospectif put alors également témoigner de l‟avancée rapide et significative de la
politique africaine des Etats-Unis lors des années précédentes. D‟un point de vue historique, le
développement des relations américano-africaines ne connurent en effet que récemment une
évolution de leur statut, la première véritable politique africaine des EtatsUnis ayant été fondé
dans les années 1990, sur l‟initiative de la présidence Clinton.

La présidence de William Jefferson Clinton (1993-2001) est intervenue dans une période de
mutation et de recomposition majeure de la scène internationale, entre notamment la gestion
sensible de l‟après-Guerre Froide et le phénomène accéléré de globalisation venant finaliser un
processus de mondialisation à proprement parler plus ancien. Les Etats-Unis, désormais dotés
d‟un double statut de leadership et d‟unique hyper-puissance hérité de l‟effondrement
soviétique, eurent alors un rôle essentiel à jouer dans cette recomposition, en agissant en faveur
d‟orientations propres à maintenir un équilibre mondial et à procéder de la vision américaine
du remodelage de la scène internationale, avec pour enjeux majeurs la stabilité et le
développement économique. Incarnant un renouveau politique tant générationnel
qu‟idéologique, arrivés au pouvoir au moment de cette période essentielle de mutation
historique, le président Clinton et son administration eurent à charge d‟y conduire les
responsabilités américaines, et de faire coïncider les mutations de la société et de l‟économie
des Etats-Unis avec celles de la scène internationale. Celle-ci était désormais à appréhender au
travers de l‟approche principale de la mondialisation, s‟appuyant sur la thématique de
l‟expansion de la libéralisation économique et politique. Entre les attentes suscitées par la
position américaine dominante et les incertitudes liées à l‟évolution du contexte contemporain,
la responsabilité de l‟administration Clinton fut de tracer sa propre voie en matière de politique
étrangère, avec l‟objectif d‟en faire une dynamique d‟inflexion de l‟évolution géopolitique
mondiale, allant dans le sens de la vision et des intérêts américains, tout en essayant d‟imprimer
le succès de sa gestion et de ses objectifs dans un environnement global en construction.

Les évolutions de la décennie 1990 exposaient deux tendances générales au travers desquelles
se faisaient jour les défis de la politique étrangère des Etats-Unis, affichant d‟une part des
enjeux contraignants s‟opposant à la stabilité internationale et aux intérêts américains, et
d‟autre part en incarnant les opportunités nouvelles que permettaient d‟envisager la
mondialisation et ses manifestations, en terme de stabilité, de paix, de développement et de
croissance économique. A la croisée de l‟approche développée par l‟administration Clinton,
d‟un contexte international en recomposition sous le sceau de la mondialisation, et de ses
propres évolutions politiques et économiques, l‟Afrique sub-saharienne 1 fut alors pour la
première fois l‟objet d‟une attention soutenue de la part des Etats-Unis, dans la perspective

1
Dans la délimitation américaine des régions du monde sous l‟angle géopolitique, le Maghreb est inclus dans la
région du Proche-Orient (Near Eastern), l‟appellation « Afrique » désignant la partie sub-saharienne du continent.
Sauf indication contraire, c‟est donc à ce sens que se référera ici l‟utilisation des termes « Afrique », «
africain/africaine »…
12
d‟une politique de rapprochement et d‟appréhension globale du continent, induite par la
nécessité d‟une appréhension complète d‟un monde de plus en plus rapproché et
interdépendant. Les nécessités du leadership américain, la politique de libre-échange et la
stratégie envers la mondialisation de la présidence Clinton s‟accordèrent alors à l‟opportunité
de développer des liens avec un espace longtemps resté à la marge de la vision américaine du
monde. Ce choix procédait de l‟émergence d‟une volonté inédite à Washington de développer
des relations conséquentes et d‟ensemble avec le continent africain ; mais cette volonté se fit
également jour à la rencontre d‟une vague d‟ouverture politique et économique constatée en
Afrique au début des années 1990. Inscrite dans un mouvement plus large de libéralisation
économique et de démocratisation en cours sur la scène internationale, cette évolution du
continent africain sembla indiquer à la présidence Clinton à la fois le moment historique et
l‟opportunité de développer des liens avec le continent. Si cette démarche participait d‟une
volonté politique qui en était le déclencheur, elle se concevait cependant avec des perspectives
et des opportunités économiques et politiques devenues réelles. De même, le rapprochement
des Etats-Unis avec l‟Afrique induisait une nécessité stratégique inscrite dans un monde en
mutation, nécessitant de reconsidérer la stratégie des alliances et des ouvertures dans une
perspective globale, au moment où se mettaient en place de nouveaux équilibres destinés à
conditionner les évolutions des années à venir.

Cet intérêt nouveau trouva son expression dans l‟élaboration d‟une véritable politique
africaine, une stratégie d‟ensemble cohérente s‟étendant sur plusieurs thématiques telles que
l‟économie et le commerce, mais aussi le soutien à la démocratie, la défense, la santé…et à
l‟adresse théorique du sous-continent sub-saharien dans son ensemble, qu‟accompagna un
effort sans précédent du développement des relations politiques entre les deux espaces. La
politique de l‟administration Clinton se voulut un projet ambitieux, se déployant au travers de
nombreux projets, initiatives et domaines d‟action, et qui posait les bases de développement de
relations durables. Elle trouva néanmoins sa motivation principale dans un projet de partenariat
commercial entre les Etats-Unis et l‟Afrique, qui fut la colonne vertébrale du processus de
rapprochement entrepris par Washington. Ce projet chercha à s‟incarner dans la fondation d‟un
projet de loi encadrant le développement des relations commerciales américano-africaines, qui
faisait écho à la logique poursuivie dans toutes les régions du monde par Washington, et qui fut
le fil conducteur de son action. Si le premier mandat de W. Clinton vit l‟affirmation puis la
gestation de ce projet concernant l‟Afrique, de même que la mise en place des premières
avancées initiant le rapprochement entre les Etats-Unis et le continent, ce fut principalement
lors de son second mandat que s‟affirma véritablement le développement d‟une politique
africaine, avec la matérialisation effective de l‟action américaine en Afrique, le développement
d‟un projet de loi visant à instaurer les bases légales d‟un partenariat commercial entre les deux
espaces, et au travers d‟un investissement politique et diplomatique accru de la part des
membres de l‟administration américaine. Le président Clinton vint lui-même à s‟investir dans
le développement de cette politique, lui apportant caution et crédit, notamment par le biais de
la tournée qu‟il effectua au printemps 1998 en Afrique. Ce voyage en Afrique était le premier
d‟un président américain en exercice, et fut à ce titre un moment historique et un instant décisif
dans le processus de rapprochement entrepris par les Etats-Unis. Dès lors, ce processus s‟étoffa,
s‟affirma et se consolida jusqu‟à la fin de la présidence de W. Clinton, trouvant son apogée et
l‟assurance de sa pérennisation avec la signature en mai 2000 de la loi sur la croissance et les
échanges avec l‟Afrique, incluse dans le Trade and Development Act (TDA.)2

2
Cette loi regroupait le Caribean Act et l‟Africa Growth and Opportunity Act.
13
Le caractère historique et novateur de cette politique en faisaient un sujet de recherche à
l‟importance et à l‟attrait évidents dans l‟optique des relations américano-africaines. Le
rapprochement des Etats-Unis en direction de l‟Afrique effectué sous la présidence Clinton a
posé les jalons des relations qu‟entretiennent désormais les deux espaces, et permet à ce titre
de comprendre l‟évolution de la politique américaine actuelle comme les permanences de sa
stratégie sur le long terme. Le processus et les mécanismes qui avaient participé de son
élaboration, l‟ensemble des éléments, des forces en présence et des facteurs qui avait contribué
à lui donner son visage, sa forme et sa chronologie étaient notamment des éléments dont
l‟analyse ouvrait un terrain de recherche à investir, avec la perspective de pouvoir faire
progresser la connaissance de cet objet d‟étude. Avant cette thèse, la politique africaine de
l‟administration Clinton fut abordée à travers un mémoire de DEA consacré à l‟analyse du site
Internet du Bureau des Affaires Africaines du Département d‟Etat sous la présidence Clinton,
site qui fut classé en archive numérique officielle par les archives nationales américaines à la
fin de sa mise en service, en janvier 20013. A cette occasion, le recensement et l‟analyse de la
masse conséquente des documents archivés laissa apparaître combien le développement de cette
politique fut un processus aux multiples aspects. Un processus sans cesse redirigé, relancé et
renouvelé, inscrit dans le temps de la présidence Clinton, revêtant de nombreux visages et
soumis à une grande variété de paramètres, qui permit néanmoins de dégager une politique
d‟apparence cohérente et achevée, maîtrisée et ayant suivi un cheminement logique d‟un bout
à l‟autre de son déroulement. Il apparaissait intéressant de pouvoir aborder cet aspect du sujet,
ce processus de développement de la politique africaine des Etats-Unis, en exploitant ces
sources institutionnelles numériques, notamment à travers une grille de lecture apte à mettre
l‟objet d‟étude dans une perspective permettant d‟en approfondir la compréhension et
l‟appréhension de sa réalité.

Le concept de gouvernance offrait à ce titre des possibilités et des perspectives d‟analyse tout
à fait remarquables. Cet angle d‟approche était d‟autant plus intéressant que l‟émergence de la
gouvernance fut contemporaine de la présidence Clinton, s‟imposant pour traduire les
mutations des modalités de gestion opérées dans le champ des activités publiques à partir des
années 1990. Son utilisation pour aborder la politique américaine en Afrique offrait de
nombreuses opportunités d‟appréhension : Elle permettait d‟aborder les éléments constitutifs
de cette politique et ceux qui avaient prévalu à son développement, de même que les processus
décisionnels et de gestion qui avaient procédé de sa matérialisation spécifique. De plus, lui-
même objet, domaine et enjeu de recherche contemporain, le concept de gouvernance trouvait
dans son application à l‟analyse de la politique africaine de l‟administration Clinton une
opportunité d‟analyse concomitante, de ses qualités intrinsèques comme de ses atouts en tant
qu‟instruments d‟analyse et de recherche. Ce choix s‟avérait par conséquent doté d‟un très
grand intérêt, en ouvrant les perspectives d‟une recherche permettant de travailler en même
temps sur l‟objet de recherche initial (la politique africaine) et sur son instrument d‟analyse (la
gouvernance), en s‟intéressant au rapport pouvant les lier dans un même sujet d‟étude.

L‟usage de la gouvernance comme angle d‟approche impliquait cependant la nécessité de


prendre en compte ses spécificités contraignantes, de définir les contours de son univers
d‟application et d‟utilisation, et d‟établir le sens et les modalités spécifiques de son usage dans
le cadre de son utilisation. La gouvernance n‟est en effet pas un concept ordinaire : Sa nature

3
Wysocki Oswald, La politique africaine de l’administration Clinton à travers l’étude du site Internet du Bureau
des Affaires Africaines du département d’Etat, Mémoire de DEA soutenu à l‟université de Reims Champagne-
Ardenne sous la direction de Monique Lakroum, décembre 2003, 441p.
14
complexe, changeante et plurielle selon les applications, si elle ouvre des possibilités étendues,
augmente également les risques de confusion. Son usage impliquait par conséquent en préalable
la nécessité de préciser les contours de ce à quoi se référera son utilisation4. Si bien des termes
peuvent prêter à discussion et à interprétation quant au contours précis de leur aire d‟application
et de leur définition, aucun n‟a cependant la polysémie et la diversité d‟application de la
gouvernance, qui sont constitutives de la nature même du concept. En dépit de sa diffusion, de
son utilisation croissante et des recherches qui lui sont consacrées depuis une quinzaine
d‟année, aucune définition unanime et définitive de la gouvernance n‟a de fait pu s‟imposer
pour désigner l‟ensemble de ses acceptations. Dans un sens général applicable à la plupart de
ses incarnations, la gouvernance désigne l‟évolution de l‟exercice décisionnel et de gestion qui
s‟est révélé dans le cadre de la démocratie et de l‟économie libérale depuis les années 1990, et
qui peut s‟appliquer à tous les domaines relevant d‟une activité hors du cadre privé. La
gouvernance désigne un processus de gestion destiné à accomplir au mieux les objectifs
auxquels il est attaché, et induit également l‟idée d‟une « bonne gestion », le sens de ce que
recouvre cette bonne gestion dépendant de la manière dont est conçue et appliquée la
gouvernance dans chaque cas. Son cadre recouvre un faisceau commun de valeurs
identificatoires pour toutes ses acceptations, dont les valeurs nécessaires de l‟économie libérale
et du cadre démocratique, et des caractéristiques plus ou moins partagées -voir spécifiques-
selon les applications5. La gouvernance constitue donc de manière fondamentale à la fois un
processus et un univers conceptuel élargi dans lequel il s‟inscrit, et concerne autant les prises
de décision que leur application.

Les tentatives successives pour en donner une définition plus précise et consistante ont certes
contribuées à préciser les contours de ce que pouvait signifier le concept, sans pouvoir
cependant parvenir à exposer (et à imposer) une définition acceptée par tous, et applicable à
tous les cas de figure. Si les sens se recoupent pour l‟essentiel autour de grandes typologies de
gouvernance, on peut même se risquer à dire qu‟il existe presque autant de définitions de la
gouvernance qu‟il en existe d‟auteurs, de formulations et d‟applications, le concept dessinant
une nébuleuse aux contours imprécis et changeants, formée de l‟ensemble des critères reconnus
comme participant de l‟une ou l‟autre forme de gouvernance. La raison de cette particularité,
qui est aussi à l‟origine d‟une des principales critiques adressées à la gouvernance, vient de ce
que le concept ne recouvre pas une seule réalité, mais s‟est au contraire incarné en une
multiplicité de sens et d‟acceptations, suivant une évolution continue au cours de sa diffusion
et de son adoption par les domaines d‟application et les besoins les plus divers. De nature très
adaptable et malléable, le concept de gouvernance a ainsi donné naissance à une grande variété
d‟avatars et de concepts spécifiques, dont certains, à la différence de son sens général, sont très
bien définis et circonscrits : C‟est notamment le cas de la « bonne gouvernance » ou des
définitions officiellement adoptées par certains organismes. Se développant dans une aire
conceptuelle ouverte, la gouvernance reste ainsi à la disposition d‟applications nouvelles qui
peuvent étendre son champ, ses formes et ses contenus.

L‟ambition méthodologique de la présente thèse fut de prendre en compte les opportunités


offertes par le concept dans son rapport à l‟objet d‟étude qui est la politique africaine de
l‟administration Clinton, afin de pouvoir utiliser les ressources que la gouvernance met à
disposition pour appréhender ce qui fut un processus complexe aux implications multiples.

4
La plupart des travaux consacrés à la gouvernance procèdent d‟ailleurs à cette démarche préalable nécessaire
de définition et de délimitation du cadre de son utilisation. 5 Chapitre 3, partie 2.
15
L‟angle d‟approche principal mettant en jeu la gouvernance concerna naturellement le
processus de mise en place la politique américaine, soit la gouvernance de la politique africaine
elle-même. Celle-ci fut cependant appréhendée tant dans sa conception générale qu‟au travers
de ses différents aspects et éléments constitutifs, les éléments de formatage de la gouvernance
de la politique africaine comme les formes de gouvernances spécifiques qui lui furent propres,
telles par exemple la gouvernance des relations avec le Congrès ou celle de l‟administration
Clinton elle-même, dans l‟optique du développement d‟une politique africaine. La
gouvernance de la politique africaine de l‟administration Clinton fut en outre un processus qui
est entré en interaction avec d‟autres acceptations du concept permettant d‟en élargir
l‟appréhension. Ainsi, elle s‟est inscrite dans un cadre conceptuel plus large, dans lequel il fut
possible de situer les décisions inhérentes à la politique à laquelle elle se réfère, un cadre qui
s‟étend de conceptions néo-libérales à celles relevant de son alternative. De même, cette
gouvernance fut façonnée et a interagi de manière fondamentale avec plusieurs avatars
spécifiques du concept, telle que la « bonne gouvernance » à la base des évolutions africaines
et de l‟approche américaine ou encore la « gouvernance globale » avec laquelle le
rapprochement américano-africain dut composer.

Ainsi, la multiplicité des formes de la gouvernance offrait l‟opportunité de faire de la nature


parfois problématique du concept un avantage et une richesse méthodologique, en constituant
une grille de lecture étendue, permettant notamment d‟aborder des objets complexes relevant
de domaines, de niveaux et de mécanismes divers à la fois selon un angle général d‟ensemble,
et selon des aspects particuliers, avec pour effet d‟en élargir les possibilités d‟appréhension et
de connaissance. Cette conception donna à la présente thèse son organisation, en en constituant
autant les chapitres que l‟organisation d‟ensemble, et constitua l‟ambition qui fut confiée à
l‟analyse de la politique africaine de l‟administration Clinton sous l‟angle de la gouvernance.
Une autre fut d‟apporter par le biais de la mise en rapport entre ces deux termes, une
contribution au domaine de recherche relatif au concept, et de démontrer son potentiel et son
utilité en tant qu‟instrument d‟analyse. A l‟intérêt intrinsèque constitué par la politique
africaine de l‟administration Clinton, l‟approche proposée par le concept de gouvernance
permit en effet de fournir également un terrain d‟exposition favorable pour révéler les qualités
de l‟application du concept à des fins d‟analyse et de recherche. Un objectif secondaire de la
présente thèse fut à ce titre de démontrer l‟intérêt de ce rapport entre la politique africaine de
l‟administration Clinton et le concept de gouvernance dans les deux sens de leur confrontation.
La gouvernance pouvait permettre d‟approfondir la connaissance de ce processus de
rapprochement entre les Etats-Unis et l‟Afrique, et la nature de la politique qui en a procédé ;
mais conjointement, cet objet de recherche offrait également à l‟application du concept de
gouvernance comme angle et instrument d‟analyse l‟opportunité de mettre en avant son intérêt
méthodologique comme outil de lecture des questions relevant de son domaine d‟application,
ce qui offrait une connexion avec le domaine de recherche appliqué au concept lui-même.

C‟est dans cette optique que fut choisi l‟intitulé de la présente thèse, « la politique africaine de
l‟administration Clinton à l‟épreuve de la gouvernance », le terme central « à l‟épreuve de »
signifiant que l‟application du concept de gouvernance à l‟objet de recherche permettait
d‟établir un examen de ce dernier, d‟en éprouver à la fois la construction et les résultats, de
manière à dégager les caractéristiques apparentes comme les éléments sous-jacents, les
cohérences ou au contraire les déséquilibres de ce qui fut un processus long et complexe dans
sa mise en oeuvre. Il permettait donc, à l‟instar du sens photographique du terme « épreuve »,
de faire apparaître une image de la réalité de cette politique, par l‟analyse des composantes de
son élaboration et de sa gestion, l‟angle d‟approche de la gouvernance servant de révélateur à
16
l‟image du processus ayant fondé la première politique d‟importance des Etats-Unis à l‟adresse
de l‟Afrique. Le sujet de la présente thèse n‟est donc pas seulement la politique africaine de
l‟administration Clinton ni sa gouvernance, mais également la mise en jeu du rapport entre cette
politique et le concept de gouvernance. L‟emploi du concept de gouvernance a ainsi permis de
porter un regard spécifique sur la politique africaine de l‟administration Clinton en l‟abordant
du point de vue de ses processus décisionnels, et de voir ainsi les interactions entre les intentions
formulées, les volontés véritables et les stratégies poursuivies, entre les opportunités, la marge
de manœuvre effective et le poids des diverses contraintes, soit l‟ensemble des éléments qui
agirent sur l‟élaboration de cette politique et qui constituèrent les éléments dynamiques de sa
gouvernance.

A ce titre, si la politique africaine de l‟administration Clinton s‟est voulu comme l‟affirmation


d‟une volonté, qu‟elle a affiché la maîtrise apparente de ses choix, la cohérence de sa démarche
et le succès de sa progression tout au long de son processus d‟élaboration, elle fut de manière
essentielle une entreprise d‟opportunité et d‟équilibre, de gestion de paramètres nombreux, et
notamment de facteurs contraignants qui, subis ou choisis, dessinèrent l‟espace effectif restreint
où elle put se développer. La gouvernance consista par conséquent à mettre en œuvre une
cohérence et une structuration permettant à cette politique d‟atteindre sa réalisation sous
l‟apparence d‟une volonté politique maîtrisée et de l‟accomplissement d‟une politique étendue
et importante. La thèse défendue ici est que la politique africaine de l‟administration Clinton
mise à l‟épreuve de la gouvernance révèle qu‟elle fut constituée de manière fondamentale par
la force d‟un discours officiel et d‟un investissement politique indéniable, de manière à faire
avancer les objectifs américains et à projeter l‟image d‟une politique à la fois importante,
réussie et bénéfique pour tous par le biais d‟une matrice de gouvernance maîtrisée, en dépit de
la marge de manœuvre étroite d‟une volonté politique soumise au poids important des
contraintes, dont certaines étaient fixées par l‟administration elle-même. En cela, si cette
politique put se fonder sur des réalisations et des avancées effectives, une grande partie de sa
gouvernance consista néanmoins en une œuvre de communication et de mise en forme,
démontrant par ailleurs la nature fondamentale de ces aspects du concept de gouvernance dans
son application.

Une première partie s‟attachera à l‟analyse des éléments ayant influé sur la définition des
spécificités du rapprochement entreprit envers l‟Afrique par l‟administration Clinton. Les
évolutions des données contextuelles générales au cours des années 1990 furent à ce titre les
éléments initiaux qui conditionnèrent les conditions de développement de la politique
américaine en Afrique, en fournissant un environnement propice à son apparition, et en voyant
se produire au sein du continent africain des mutations aptes à susciter l‟intérêt américain. De
même, les conditions spécifiques de l‟exercice de la présidence Clinton ont influées sur les
spécificités de développement de sa politique, tant en terme d‟éléments favorables que de
contraintes, et participèrent à ce titre du cercle élargi des éléments contextuels du
développement des relations entre les Etats-Unis et l‟Afrique (chapitre 1). A l‟influence de cet
environnement contextuel s‟est adjointe celle de l‟environnement conceptuel qui lui fut
contemporain, dans les termes qui furent à même d‟influencer la nature de la gestion du projet
américain envers l‟Afrique. La conception qu‟eurent les Etats-Unis de leur rôle participa
notamment de ces données, de même que la vision spécifique du monde avec laquelle dut
composer la présidence Clinton. Les politiques entreprises au cours des années 1990 eurent en
outre à prendre en compte l‟influence et les perspectives proposées par les théories d‟analyse
du monde et de son évolution, qui dans leurs différences tracèrent une version du champ des
possibles s‟offrant à l‟évolution de la scène internationale et du rapport américano-africain en

17
son sein (chapitre 2). Un des éléments conceptuels primordiaux des années 1990 fut cependant
l‟émergence et le développement du concept de gouvernance luimême, dont le développement
dans le champ de l‟action publique trouva des connections particulières avec l‟exercice du
président Clinton, et se retrouva à s‟incarner dans les caractéristiques de la politique africaine
entreprise (chapitre 3).

Influencé ou caractérisé par ces données contextuelles générales qui furent celles de son
élaboration, le projet pour l‟Afrique de l‟administration Clinton prit de même forme et sens au
travers d‟un processus qui le vit évoluer constamment jusqu‟à son accomplissement final, et
qui fut un paramètre essentiel de sa nature. Se fondant sur l‟héritage spécifique des relations
américano-africaines, l‟action élaborée en direction du continent africain, si elle participa du
parcours d‟une même volonté, connut néanmoins d‟importantes évolutions à partir de sa
formulation initiale avant de trouver sa formulation définitive, celle qui porta finalement sa
matérialisation. Fluctuant dans ses termes et sa définition, cette première politique africaine des
Etats-Unis évolua également au fil des modifications contextuelles et de ses propres
modifications, dessinant les étapes d‟une périodisation du processus qui vit sa mise en œuvre
(chapitre 4). Si elle fut conditionnée de manière essentielle par les contingences conjoncturelles,
la politique africaine des Etats-Unis fut également influencée, tant dans l‟élaboration de ses
termes que dans son développement, par l‟outil même de sa mise en œuvre, à savoir
l‟administration Clinton, qui concoura de fait à définir l‟identité de cette politique de par ses
spécificités et celles de sa mobilisation. Caractérisé avant tout par une implication sans
précédent, l‟investissement de l‟administration Clinton démontra l‟influence déterminante de
sa composition sur l‟évolution et le développement de cette politique africaine, de même que
sur les services impliqués et la gestion appliquée, faisant de cette donnée humaine un facteur
essentiel de gouvernance, qui fut le corollaire indispensable à la réalisation d‟une volonté
politique (chapitre 5).

Après avoir exposé ces éléments participant de l‟élaboration de la politique africaine de


l‟administration Clinton, une seconde partie s‟attachera à l‟appréhension de cette politique
selon des domaines et points de vues permettant d‟approcher les caractéristiques de la
gouvernance qui fut à l‟œuvre dans son développement et sa mise en place. Les clés de cette
politique furent forgées sur la scène intérieure américaine, dont les composantes imprimèrent
les conditionnalités fondamentales de l‟action que put mener l‟administration Clinton en
Afrique. La mise en place de cette politique inédite nécessita en effet en préalable un effort
particulier envers l‟opinion publique américaine, à la fois pour la sensibiliser à cette politique
et pour se prémunir d‟une opposition à son égard. De même, une politique africaine
d‟importance ne pouvait être mise en place aux Etats-Unis sans la prise en compte de la
communauté afro-américaine, du fait de son rôle historique en faveur de l‟Afrique et de ses
liens avec le continent (chapitre 6). Cependant, c‟est dans la gestion des rapports avec un
Congrès dominé par une ferme opposition à l‟exécutif que dut se jouer la possibilité de voir
émerger une politique africaine ambitieuse, dont les principaux aspects étaient en effet
conditionnés par le travail et la décision des élus américains (chapitre 7).

Si les nécessités premières conditionnant sa réalisation étaient inscrites dans l‟aire domestique,
la gouvernance de la politique africaine des Etats-Unis se déploya également sur la scène
internationale, processus qui du fait de la mondialisation en cours s‟est apparentée à une
inscription de cette politique dans l‟aire de la gouvernance globale. La politique africaine de
l‟administration Clinton fut d‟ailleurs pleinement inscrite dans ce champ conceptuel, les Etats-
Unis utilisant de manière fondamentale certaines orientations et structures inhérentes à cette

18
gouvernance globale, tant pour nourrir la logique et la structuration de sa démarche, que pour
y insérer sa politique et affirmer l‟influence nouvelle des Etats-Unis en Afrique. Si la scène
internationale et la gouvernance globale furent mises par les Etats-Unis au service de leur
politique africaine, le rapport américain au continent fut également conditionné par les rapports
délicats entretenus par les Etats-Unis envers l‟Organisation des Nations Unies au cours du
premier mandat du président Clinton, rapports dont l‟Afrique fut un motif et un enjeu essentiel,
et qui participèrent dans leurs conséquences du développement spécifique des relations de
l‟administration Clinton avec le continent (chapitre 8.)

Se déployant dans différents domaines et aires d‟application, la gouvernance de la politique


africaine eut pour instrument central au service de sa réalisation la communication
institutionnelle américaine, qui se déploya selon plusieurs modalités et domaines, afin de
remplir les différentes fonctions et objectifs nécessités par la mise en place et la réussite de la
politique américaine en Afrique. Cette communication institutionnelle concerna aussi bien
l‟activité régulière et habituelle de l‟administration dans son rapport à la politique africaine et
au continent, que les formes de communication plus exceptionnelles, qu‟elles furent requises
face aux situations de crise éprouvant la viabilité de l‟engagement américain ou qu‟elles aient
au contraire concerné la communication événementielle, mise en œuvre lors d‟occasions
jalonnant la progression des ambitions américaines (chapitre 9). Si la communication utilisa
tous les moyens mis à sa disposition, son dispositif central resta néanmoins la mise en place
d‟un discours spécifique sur l‟Afrique, élaboré et organisé de façon à pouvoir porter au mieux
le message de l‟administration Clinton et lui permettre d‟atteindre ses objectifs. Ce discours
officiel fut une réussite indéniable, tant d‟un point de vue intrinsèque que dans sa fonction, qui
fut de porter la politique américaine à sa réalisation et de fixer son image positive. La politique
américaine offrit néanmoins à l‟examen de ses réalisations effectives une réalité plus
contrastée, qui sembla illustrer un décalage avec certains des éléments, des logiques et des
arguments mis en avant par le discours tenu (chapitre 10).

L‟analyse se terminera en évaluant la gouvernance de la politique africaine de l‟administration


Clinton sous l‟angle d‟une mise en perspectives temporelle par le biais des suites qui lui furent
donnée, afin d‟éprouver la réalité et la solidité de l‟édifice bâti entre 1993 et 2001. L‟approche
consistera à éprouver la gouvernance de cette politique à travers ce qu‟elle a permis d‟incarner
et de pérenniser pour les relations américano-africaines, mais également en évaluant son bilan
à l‟aune de ce qui fut réalisé à sa suite, dans une période marquée par la rupture du 11 septembre
2001. Cette perspective s‟attachera donc à la politique menée par l‟administration Bush à
l‟égard du continent africain entre 2001 et 2008, ainsi qu‟à la continuation de l‟engagement de
W. Clinton en faveur de l‟Afrique au-delà de son mandat. L‟élection de Barack Obama en
novembre 2008, en voyant un président d‟origine africaine accéder à la présidence des Etats-
Unis, constitua naturellement un événement, entre autre dans la perspective de la politique
africaine des Etats-Unis. La présidence Obama offrit à ce titre au cours de ses premiers mois
un nouvel élément en forme d‟épilogue provisoire à l‟analyse de la gouvernance et de
l‟héritage de la politique africaine mise en place par l‟administration Clinton (chapitre 11.)

Le sujet de la présente thèse, « La politique africaine de l‟administration Clinton à l‟épreuve


de la gouvernance », la positionne à la croisée de deux grands domaines de recherche, inscrits
dans son intitulé. D‟une part, le sujet s‟inscrit dans le cadre de l‟étude des politiques
américaines en Afrique. Ce champ de recherche, sans avoir été massivement fréquenté, fut au

19
fil des années entretenu par la production de travaux rendant régulièrement compte des
évolutions et de la réalité de la politique américaine relative au continent africain. La majeure
partie des travaux s‟effectuèrent dans la perspective des sciences politiques ou d‟approches
historiques, les deux domaines mettant en jeu des démarches souvent très proches. D‟autre part,
le sujet se place dans la perspective de recherche en plein développement et s‟étendant dans
une aire très vaste, à savoir la recherche concernant le concept de gouvernance, prit soit pour
objet d‟étude, soit pour angle d‟analyse. La gouvernance est utilisée ou étudiée dans une
multiplicité de domaines et d‟approches, s‟étendant à la majeure partie des sciences humaines,
sociales, politiques et juridiques, et trouvant même à s‟adapter dans nombre d‟autres
disciplines. La gouvernance peut en effet s‟adapter et être utile à l‟analyse de l‟ensemble des
activités à caractère public, et est en outre en elle-même l‟objet d‟une branche spécifique de la
recherche.

La politique africaine des Etats Unis mise en place pendant la présidence Clinton s‟est
caractérisée par une évolution décisive des relations entre les Etats Unis et l‟Afrique, par la mis
en place d‟une politique africaine élaborée, démontrant un investissement important et
s‟adressant à l‟ensemble du continent. La politique mise en œuvre par l‟administration Clinton
constitua un changement radical du rapport des Etats-Unis au continent africain, en rupture avec
les actions, les logiques et les motivations passées, et ce dans un cadre général différent, ce qui
par extension induisait l‟évolution nécessaire de la manière d‟aborder cette question.
Jusqu‟aux années 1990, aucun projet de politique générale d‟importance n‟avait été élaboré
pour l‟Afrique de la part des Etats-Unis. Après avoir vu des liens initiaux se développer entre
les deux espaces, les relations américano-africaines s‟étaient progressivement amenuisée au
cours du 19ème siècle et au début du 20ème siècle. Redécouvertes et développée après la Seconde
Guerre Mondiale à une échelle cependant limitée, les relations entre les Etats-Unis et l‟Afrique
furent principalement gouvernées à partir des indépendances africaines par les préoccupations
idéologiques et géostratégiques liées au contexte de l‟affrontement avec le bloc soviétique,
ainsi que par la problématique de l‟Afrique australe et de l‟apartheid, auxquelles venaient se
rajouter d‟autres motivations, économiques notamment. De fait, l‟Afrique fut perçue très
majoritairement au travers de ces logiques par les travaux consacrés à cette période. Le nombre
des travaux de recherche et des publications fut de même à l‟échelle d‟une politique qui resta
relativement peu développée, en comparaison d‟autres questions qui lui furent contemporaines.
En France, les relations entre les Etats-Unis et l‟Afrique furent ainsi à la base d‟un courant de
recherche, constitué de travaux limités en nombre et orientés par les problématiques dominantes
de la question. Ces travaux se sont insérés dans des domaines de recherche en sciences
humaines portant soit sur l‟Afrique, soit sur la politique étrangère américaine, par ailleurs bien
développé. S‟ils ont procédé d‟approches relatives à plusieurs disciplines (économie,
géographie, histoire, études anglaises), c‟est essentiellement à travers le prisme des sciences
politiques que le sujet fut abordé, cette discipline convoquant d‟ailleurs souvent les autres types
d‟approche, telle la mise en perspective historique, dans sa démarche.

Un des premiers travaux faisant date en France sur le sujet fut celui de Marc Aicardi de Saint
Paul, La politique africaine des Etats Unis,5 thèse soutenue en 1982 et publiée en 1984, qui
reste encore aujourd‟hui le principal travail de synthèse effectué en France sur la question avec
une optique historique globale. La structure de présentation de ce travail se retrouva par la suite
dans plusieurs travaux portant sur le sujet, présentant les grandes phases historiques des
relations entre les Etats Unis- Afrique, puis les structures du pouvoir américain et le rôle de

5
Aicardi de Saint Paul Marc, Les relations entre les Etats-Unis et l’Afrique au sud du Sahara, thèse de doctorat
d‟Etat en droit public, sous la direction de Jean-Marie Rainaud, université de Nice, 1982.
20
chaque agence ou bureau dans l‟élaboration de la politique africaine, avant de consacrer une
troisième partie à un développement concernant l‟analyse d‟une question plus précise. Cette
méthodologie fut certes intéressante et pertinente pour les différents cas de figures constitués
par les travaux ; elle donna cependant à la plupart des travaux sur le sujet un formatage
n‟amenant que très peu de renouvellement de problématiques et de méthodes, hormis dans la
troisième partie. La plupart des recherches réalisées ensuite eurent une approche plus
spécialisée, centrée sur une thématique particulière. Certains des principaux travaux présentés
dans les années 1980 et 1990 ont ainsi abordé la thématique des aides américaines au continent
africain, un thème alors au centre du questionnement des politiques occidentales appliquées en
Afrique, dans la perspective plus large du développement. Les thèses de Mathieu Kinouani6 et
de Nafissatou Diagne8 furent réalisées dans cette optique. Ces travaux offrirent un apport
dépassant le cadre de leur problématique spécifique, en fournissant notamment une analyse des
inclinations générales de la politique américaine en Afrique et, sur le plan historique, en
s‟intéressant au degré d‟engagement des différentes administrations.

D‟autres recherches sur des aspects spécifiques ont également apporté un éclairage à la
politique africaine des Etats Unis, comme les analyses portant sur l‟affrontement Est-Ouest et
les politiques américaines et soviétiques en Afrique (thèse de Nagoum Yamassoum, soutenue
en 1989). Des études plus ciblées mais néanmoins aussi intéressantes ont également apporté
une contribution supplémentaire au sujet, et un apport à la connaissance de certains aspects ou
périodes spécifiques des relations américano-africaines. Dans une perspective historique, ce fut
notamment le cas des travaux de Cécile Laronce, portant sur l‟influence de Nkrumah dans l
„élaboration de la politique africaine des Etats Unis7 ou d‟Annick Cizel sur les relations entre
les Etats Unis et l‟Ethiopie dans les années 19508. Ces deux recherches ont ainsi permis de
donner un éclairage récent à la période de mise en place des relations modernes entre les Etats
Unis et l‟Afrique. D‟autres approches plus spécifiquement liées à certaines périodes ou à
certains pays africains, voir à l‟association des deux, furent de même réalisés. Au nombre de
ces travaux se comptent notamment les thèses de André Marcel Libai9 et de Olusoji Whatzhap
Akomolafe10, sortis au début de la décennie 1990 et attachée à l‟une des problématiques alors
dominantes, celle de la question sud-africaine et de son influence sur la politique américaine en
Afrique. Plus récemment, une thèse s‟est également attachée à l‟analyse de la politique menée

6
Kinouani Mathieu, L’aide économique des Etats-Unis à l’Afrique Noire dans les années 1970, thèse de doctorat
en études anglaises, sous la direction d‟André Kaspi, université de Paris III, 1986/ANRT 1988, 448 p. 8 Nafissatou
Diagne, L’aide au développement dans la politique africaine des Etats-Unis de 1980 à 1998. Motivations et
stratégies en Afrique sub-Saharienne : le cas du Sénégal, thèse de doctorat en sciences politiques, sous la direction
de Martine Azuelos, université de Paris III, 1999
7
Laronce Cécile, L’influence de Nkrumah dans la politique étrangère américaine : Les Etats-Unis découvrent
l’Afrique, 1945-1966, thèse de doctorat sous la direction de Claude-Hélène Perrot, université de Paris I, 1997, 514
p. (deux volumes).
8
Cizel Annick, Genèse d’une politique africaine et moyen-orientale : Les Etats-Unis et l’Ethiopie (1953-1958),
thèse sous la direction de Serge Ricard, université d‟Aix-Marseille I, 1998, deux volumes, 567 p.
9
Libai André Marcel, L’influence du Nigeria et de la République sud-africaine dans la politique africaine des
Etats-Unis de 1960 à 1985, thèse de doctorat d‟Etat en études nord-américaines, sous la direction de Pierre
Domergue, université de Paris VIII, 1990, 845 p.
10
Olusoji Whatzhap Akomolafe, De l’élaboration à l’exécution de la politique sud-africaine des Etats-Unis : Le
cas de l’engagement constructif (1980-1988), thèse sous la direction de Jean-Claude Gautron, université de
Bordeaux I, 1991, 288 p.
21
dans période peu fréquentée par les travaux de recherche, celle de l‟administration Carter11. Par
rapport aux autres domaines des études africaines, les relations entre les Etats Unis et l‟Afrique
constituent un thème finalement assez peu fréquenté de la recherche en France, peu de thèses
s‟inscrivant dans ce domaine. A ce titre, il est utile de citer quelques travaux réalisés en DEA
ou en DESS qui ont quelque peu étoffés les rangs de travaux consacrés à la politique américaine
en Afrique avant l‟évolution produite par la politique de l‟administration Clinton. Ces travaux
se sont cependant généralement inscrits dans les thématiques et problématiques dominantes du
sujet : l‟aide au développement12, la politique sud-africaine sous la présidence Carter13 ou la
politique africaine de l‟administration Reagan 14 , un autre mémoire s‟étant intéressé à la
politique africaine des Etats-Unis dans son ensemble15.

A partir des années 1990, de par l‟actualité et les bouleversements en cours, une intense activité
d‟analyse et de production de travaux concerna les mutations de l‟Afrique, au sujet des
transitions démocratiques et du développement économique ou bien des crises majeures et des
conflits ayant eu lieu sur le continent africain. Inscrite dans ce contexte de mutations, la
politique, pourtant novatrice et importante de l‟administration Clinton vis-à-vis de l‟Afrique
n‟a pas vraiment fait l‟objet d‟un volume de recherche plus important que ce qu‟avait connu
le sujet précédemment. Un seul ouvrage a ainsi été consacré à ce sujet : Il s‟agit du livre de
Paul Bunduku-Latha, ambassadeur du Gabon aux Etats Unis, L’administration Clinton et
l’Afrique, qui s‟intéressait à un projet alors encore en cours d‟élaboration 16. Depuis, aucune
publication n‟est venue offrir une synthèse au sujet de la première politique africaine
d‟importance des Etats-Unis en Afrique, qui a pourtant engagé une évolution déterminante des
relations américano-africaines. Peu de travaux de recherche se consacrèrent de même au sujet.
Au niveau des thèses, le travail de Nafissatou Diagne, déjà évoqué, fut en partie consacrée à
l‟analyse d‟un aspect de la politique de l‟administration Clinton. Cet aspect étant très partiel et
la thèse ayant été soutenue alors que la politique américaine était encore en cours d‟élaboration,
l‟analyse était incomplète et manquait de recul. Sa portée concernant le sujet précis de la
politique de l‟administration Clinton fut à ce titre limitée. En revanche, une thèse soutenue en
2002 par Jean-Daniel Aba constitua le premier travail complet sur le sujet, analysant de façon
globale et complète dans le temps la politique africaine de l‟administration Clinton dans ses
diverses modalités17. L‟intitulé de cette thèse présente une proximité avec le présent travail.
L‟angle spécifique de la gouvernance envisagé ici, et les points de focale qu‟il a induit dans
l‟analyse, sur des thèmes agissant tant en interne qu‟en externe dans le conditionnement de la
gestion de la politique africaine développée par l‟administration, fait que les deux travaux ne

11
Bertin Mbok Eric, Jimmy Carter et l’Afrique Noire, de la Maison Blanche au Centre Carter, thèse de doctorat
en sciences politiques, université de Bordeaux IV, 2000, 268 p.
12
Mavoungou Virginie, L’aide au développement : La politique des Etats-Unis en Afrique sub-Saharienne,
mémoire de DESS en sciences politiques, université de Paris I, 1984, 114 p.
13
Matarasso Eric, La politique sud-africaine des Ettas-Unis sous la présidence de Jimmy Carter, 1977-1980,
mémoire de DEA en sciences politiques, université de Paris I, 1985, 105 p .
14
Kama Manondoh Kokou, La politique africaine des Etats-Unis sous l’administration Reagan, mémoire de DEA
en analyse politique comparée, université de Bordeaux I, 1989, 88 p.
15
Patoux Florence, La politique africaine des Etats-Unis, mémoire de DEA en sciences politiques, université de
Paris 2, 1988, 160 p.
16
Bunduku-Latha Paul, L’administration Clinton et l’Afrique, Paris, L‟Harmattan, 1999, 238 p.
17
Aba Jean-Daniel, Les modalités d’élaboration de la politique africaine des Etats-Unis depuis la fin de la Guerre
Froide, thèse de doctorat en sciences politiques, sous la direction de Charles Zorgbibe, université de Paris I
Panthéon Sorbonne, 2002, deux volumes, 1192 p.
22
furent cependant pas organisés autour des même perspectives de développement et d‟analyse.

Le choix du concept de gouvernance pour étudier la politique africaine de l‟administration


Clinton fut effectué égard aux possibilités qu‟il offrait en terme d‟analyse, en permettant
d‟établir un angle original d‟approche de la politique africaine des Etats-Unis à travers un
concept dont le développement lui fut contemporain, dans une perspective d‟ensemble qui
évitait des schémas d‟analyse chronologique ou thématique plus linéaires. Ce choix a inscrit de
fait le sujet dans une approche et un courant de recherche en développement croissant depuis
la fin des années 1990, qui fait de la gouvernance un thème et/ou un angle d‟approche privilégié
des travaux actuels en sciences humaines. La recherche portant sur la gouvernance ou ses
applications a suivi une évolution similaire à celle du concept. A mesure que ce dernier vit ses
applications et ses différents avatars se multiplier et investir des domaines de plus en plus
nombreux et différents, la gouvernance devint de même un objet ou un sujet de recherche de
plus en plus étudié ou utilisé comme angle d‟approche d‟un autre objet. Définir et décrire de
manière exhaustive la place de la gouvernance dans la recherche actuelle reviendrait de fait à
énumérer la multitude de ses applications, qui se confond avec la quasi-totalité des thèmes ayant
un rapport avec une activité humaine de type public, et qui s‟étend à la majorité des sujets
inscrits dans l‟univers des sciences humaines, politiques, sociales, juridiques… Même si elle
était possible, cette opération devrait sans cesse être réactualisée, étant donné que de nouvelles
utilisations de la gouvernance ne cessent de s‟ajouter aux précédentes, suivant en cela
l‟extension de son aire de développement. L‟observation des différentes mises en jeu de la
gouvernance en terme de recherche laisse cependant apparaître des typologies qui permettent
d‟en structurer l‟appréhension ; trois grands types d‟approches semblent ainsi se dégager.

Il y a d‟une part les travaux consacrés au concept lui-même, soit dans son sens général, soit
dans une ou plusieurs de ses acceptations spécifiques, telles que la bonne gouvernance, la
gouvernance d‟entreprise ou la gouvernance mondiale. Les recherches inscrites dans cette
approche sont les plus théoriques, même si elles s‟étendent également en général à des
applications très concrètes. Elles s‟intéressent avec prédilection à la définition de la
gouvernance ou de ses avatars, à son sens, à son champ d‟action, à ce que peut recouvrir le
concept et quelles peuvent être ses implications, des questions qui sont toujours ouvertes
actuellement, et qui procèdent de la dynamique et de l‟adaptabilité de la gouvernance. Hormis
la réflexion portant sur le concept lui-même, ce domaine rassemble également les débats
entourant la gouvernance, sa confrontation avec d‟autres questions comme son rapport au
libéralisme économique ou à la démocratie, son incidence sur les relations sociales et
professionnelles…Ce domaine concerne donc les travaux relevant de la « philosophie des
sciences » relative au concept. Il inclut de même les travaux et expérimentations relevant des
aspects techniques de la gouvernance, tels que ceux s‟intéressant aux critères de sa mesure et
de son évaluation, aux bases de sa définition, à ses capacités d‟application ou encore aux
conséquences de son implication en terme de prospectives.

D‟autre part, la gouvernance peut être appréhendée sous l‟angle d‟un domaine thématique
général spécifique qui en délimite l‟application ; par exemple, la gouvernance urbaine, la
gouvernance informatique, la gouvernance des ressources environnementales, domaines qui
peuvent à leur tour englober des aires plus précises, telles que la gouvernance des transports
publics ou la gouvernance des ressources océaniques. La différence entre les applications du
premier type et celles du deuxième tient à ce que les premières relèvent d’avatars spécifiques
de la gouvernance, ayant une définition, un cadre et des critères constitutifs établis, tandis que
les deuxièmes procèdent de domaines thématiques, plus généraux, au cadre beaucoup moins

23
défini, ayant à ce titre une plus grande latitude en terme de définition et de champ sémantique.
En outre, le premier type se concentre sur les formes de gouvernance elles-mêmes, tandis que
le second s‟intéresse avant tout à leurs applications dans le cadre prédéfini. Enfin, le troisième
type d‟approche concerne l‟ensemble des applications qui peuvent être opérées du concept de
gouvernance à un objet d‟analyse ; s‟il est affilié au domaine de la recherche concernant le
concept, ce genre de travaux voit plus généralement la gouvernance être mise au service de
l‟appréhension d‟un objet, qui est le cœur principal de la recherche, la gouvernance étant alors
un angle d‟approche ou d‟analyse spécifique de cet objet. La mise en application de la
gouvernance à un objet de recherche induit logiquement une réflexion sur le concept luimême
ainsi que sur son application spécifique, ce qui permet d‟en exposer, voir d‟en développer la
connaissance et les enjeux.

Cette répartition n‟est évidemment qu‟une des typologies possibles, destinée à exposer les
grands types de recherche qui peuvent être consacrés ou utiliser le concept de gouvernance, et
non une structure rigide séparant les types d‟approche. Dans les faits, si nombre de travaux
relèvent en général avec prédilection d‟un des trois domaines, ils font également intervenir l‟un
des deux autres, voir les deux. Par exemple, certains organismes consacrés à la gouvernance
s‟attachent à développer une réflexion sur sa nature et ses qualités sur un plan théorique (type
1), mais vise à des applications dans des domaines plus spécifiques (type 2), et peuvent de
même prolonger cette réflexion par des applications pratiques précises, qui se matérialisent par
conséquent dans des formes spécifiques de gouvernance (type 3). Le sujet de la présente thèse
relève d‟une part d‟une inscription dans le troisième type de recherche relatif à la gouvernance,
en concernant une application du concept à un objet précis de recherche, en l‟occurrence la
politique africaine de l‟administration Clinton. Cependant, cette application ne s‟est pas voulu
comme la seule analyse de la gouvernance de ce phénomène, mais également comme la
confrontation d‟une politique avec sa gouvernance propre et avec le concept de gouvernance,
pris au sens général comme dans ses applications spécifiques interagissant avec le processus de
développement de cette politique. Ce travail relève par conséquent également du premier type
de recherche, du fait de l‟intention qui lui fut attribuée de faire progresser la connaissance d‟un
phénomène par une mise en application de la gouvernance en tant qu‟instrument spécifique
d‟analyse et de recherche, soit une approche qui s‟inscrit dans la volonté de développement de
connaissance du concept et de ses applications sur un plan général, par delà son application
spécifique.

La gouvernance recouvre une très grande étendue d‟application et de domaines d‟utilisation en


matière de recherche, ce qui n‟est que l‟expression logique dans ce domaine de la réalité
effective du concept. Son évolution a en effet fait rapidement passer la gouvernance d‟une
conception assez spécifique et circonscrite à un univers conceptuel et sémantique élargi, aux
multiples incarnations et aux capacités d‟applications croissantes. La gouvernance a ainsi
investi jusqu‟au domaine du langage courant, où elle est devenue un synonyme moderne d‟une
bonne gestion. Dans le domaine de la recherche, le succès de la gouvernance s‟est traduit par
une diversification de ses applications, qui ont autant participé à en préciser le sens et l‟intérêt
qu‟à en accroître la place et l‟importance dans le champ des débats contemporains. Si la
gouvernance est dans son appréhension générale un seul et unique concept, ses applications à
des domaines et dans des acceptations très diverses peuvent se traduirent par une grande
disparité de sens selon ses différentes incarnations, ce qui fait que ces applications peuvent
n‟avoir que peu de choses en commun, en dehors de leur rattachement à un sens général partagé,
qui est celui d‟une « bonne gestion », se référant tant à la réalisation de ses objectifs qu‟à son
processus de développement en terme d‟efficacité et, de plus en plus, de qualité. Des

24
conceptions très différentes, propres à chaque application et au sens qui leur est donné, peuvent
néanmoins être recouvertes par cette notion.

Les différentes applications et acceptations de la gouvernance peuvent certes se recouper d‟un


domaine à un autre. Néanmoins, leur proximité se dessine plus généralement au sein d‟un
même espace disciplinaire ou de disciplines connexes, les passerelles entre ces espaces pouvant
rapprocher et relier les types de gouvernance s‟y appliquant. La question de la gouvernance
territoriale européenne se posant d‟un point de vue géographique peut ainsi trouver des
relations avec la gouvernance européenne intéressant le domaine du droit public, bien que ces
deux thèmes soient intrinsèquement très différents. De même, l‟application de la bonne
gouvernance en Afrique sous l‟angle des sciences politiques peut rencontrer l‟évolution du
processus de gouvernance démocratique sur le continent, appréhendé d‟un point de vue plus
large. Chaque discipline et chaque domaine d‟application procèdent néanmoins du
développement d‟applications spécifiques de la gouvernance, et la mise en parallèle de
certaines d‟entre elles témoignent d‟une profonde différenciation, voir d‟une totale
incompatibilité. Il y a ainsi peu de rapports entre la gouvernance des milieux marins et celle de
la finance, qui ne procèdent ni du même univers, ni des même définitions, ni des même
motivations, ni des même logiques. Leur seul point commun est alors leur référence à une
conception de la décision et de l‟action spécifique, induite la gouvernance dans son sens
général. Au sein d‟un même champ disciplinaire, les acceptations peuvent également se
multiplier sous des formes parfois très différentes, ce qui complexifie d‟autant l‟identification
d‟une cohérence en terme de recherche du concept, autant que cela en étend les applications.
Les travaux inscrits dans le domaine de l‟économie purent ainsi mettre en jeu la gouvernance
en l‟associant ou en l‟appliquant à des sujets tels l‟actionnariat, le commerce en ligne, la
distribution, la gouvernance d‟entreprise (elle-même domaine large recouvrant une grande
diversité d‟applications), la communication financière, les stratégies commerciales… Soit une
variété d‟applications très différentes, en dépit des apparences d‟un terme commun à tous les
intitulés.

Les applications de la gouvernance se manifestant dans la plupart des domaines relevant des
activités humaines à caractère public, elles trouvent donc des applications de recherche dans un
très grand nombre de disciplines. Certaines ont une prédilection pour l‟utilisation du concept,
telles les sciences humaines (géographie, histoire du temps présent), les sciences de gestion, les
sciences économiques, les sciences politiques ou le droit, qui ont vu naître et se développer le
concept originel appliqué aux politiques publiques, et ses principales acceptations telles la
bonne gouvernance, la corporate governance, la gouvernance mondiale, la gouvernance
européenne… Si ces disciplines ont vu le développement des principales formes du concept et
de ses principaux axes de recherche, la gouvernance, en étendant son aire de développement, a
également trouvé à s‟appliquer à des thèmes relevant de disciplines telles que l‟écologie
scientifique, la biologie ou l‟agronomie, où la gestion de ressources ou de processus peut
procéder du développement de formes spécifiques de gouvernance. En outre, la gouvernance a
la particularité de ne pas concerner la recherche qu‟au niveau de ses sujets d‟études, mais de
procéder également de la décision, de l‟organisation et de la gestion des structures et des projets
de recherche, opérant de ce fait des liaisons entre les sciences de gestion et d‟organisation et
les disciplines auxquelles elles s‟appliquent.

Au sein d‟une telle diversité, la localisation d‟une approche et d‟une utilisation du concept de
gouvernance dans le champ de la recherche procède de sa proximité et de son inscription dans
le ou les champs disciplinaires et sémantiques lui correspondant. L‟usage fait de la gouvernance

25
dans la présente thèse s‟inscrit dans son champ « classique » ou le concept s‟est développé, à
savoir celui des sciences humaines et politiques, et plus particulièrement le domaine des
politiques publiques, qui est le domaine d‟application qui concerne l‟objet d‟analyse, la
politique africaine de l‟administration Clinton. Là encore dans ce cadre plus délimité mais
néanmoins très vaste, la gouvernance a connu ces dernières années de multiples utilisations et
applications, concernant une très grande variété de sujet et d‟objets de recherche. Le
rapprochement de travaux avec le sujet de la présente thèse relève à ce titre soit de démarches
approchantes, soit d‟application à d‟autres formes d‟actions de la part de l‟administration
américaine. Même si les travaux ne mettent explicitement en jeu le terme de gouvernance, les
recherches portant sur le fonctionnement de l‟appareil politique américain, de même que sur
les modalités de formulation et de production de sa politique, constituent en fait l‟espace de
recherche dans lequel s‟insère le sujet traité ici, un espace dessiné par les axes de recherche
auxquels se consacrent par conséquent des structures telles que le CERI. Majoritairement le fait
des sciences politiques, ce domaine a notamment produit une grande partie des travaux qui
seront utilisés et donc cités au cours de cette thèse. La gouvernance appliquée aux réalités
africaines est quant à lui un sujet qui, dans le domaine concernant les politiques publiques, a vu
la production d‟une recherche importante, notamment dans la problématique du développement
économique et démocratique, et dans l‟analyse des processus de bonne gouvernance. Si cette
thématique semble avoisiner celle qui est analysée ici, et qu‟elle peut effectivement trouver
certaines connexions avec le sujet étudié, la présente thèse ne concerne cependant pas la
gouvernance appliquée en Afrique, mais la gouvernance de la politique américaine appliquée
en Afrique. Que cette dernière se soit appuyée sur la nécessité d‟application de la bonne
gouvernance en Afrique constitue cependant le pont qui relie deux domaines de recherche
différents mettant en jeu la gouvernance et le continent africain.

En terme d‟inscription institutionnelle et de structure de recherche, la gouvernance a là encore


suivi un développement répondant à l‟extension des applications du terme et à son
omniprésence dans le champ des activités publiques, comme dans le domaine de l‟organisation,
de la gestion et de la décision dans la plupart des structures où ces questions se posent. Le
champ d‟étude concernant la gouvernance, tant son étude que celle de ses implications, tant
son acceptation générale, ses avatars spécifiques, ses applications thématiques ou chacune de
ses applications, est un champ de recherche dynamique, en pleine croissance et appelé à se
développer, les problématiques induites par la gouvernance étant devenues des termes
incontournables pour la plupart des domaines et des activités. Etant donné les sujets concernés
par la gouvernance, les implications du concept dans la sphère publique, ses enjeux
économiques et son caractère pratique, la recherche qui lui est consacrée connut de même une
grande variété de structures de production, allant des unités de recherche classique, de type
organismes de recherche (universitaires ou non) aux institutions nationales ou internationales
(ministères, ONU, Banque Mondiale, Union européenne, OCDE…), des fondations et des
instituts aux entreprises privées, avec des objets de recherche, des objectifs et des motivations
très différentes. L‟évolution de la recherche dans une direction favorisant les applications
pratiques et la production d‟un savoir ayant une valeur ajoutée immédiate ont par ailleurs
contribué à favoriser le développement de la recherche consacré à des domaines tels que la
gouvernance.

Depuis la fin des années 1990, les structures d‟étude et de recherche consacrées à la
gouvernance se sont multipliées, de même que les initiatives participants du développement de
ce champ. Les premières structures d‟importance se sont notamment développées en Amérique
du Nord, avec l‟ouverture au sein des universités d‟unités de recherche consacrées à la
gouvernance, dont le développement s‟est généralement accompagné d‟une progressive
26
spécialisation autour de thématiques spécifiques, après une période d‟appréhension plus
générale. Le Centre d‟étude en Gouvernance de la faculté de sciences sociales de l‟Université
d‟Ottawa, fondé en 1997 fut une des premières structures dédiées à la gouvernance à apparaître,
au moment ou le concept connaissait sa croissance exponentielle, après avoir vu le
développement de certaines de ces acceptations et de son aire d‟application depuis le début de
la décennie 18 . Les six premières années du centre furent consacrées à un vaste éventail de
formes et de définition de la gouvernance. Depuis, les activités ont été concentrées sur quatre
axes de recherche principaux, à savoir les liens entre la gouvernance et la démocratie, l‟éthique
et la gouvernance, la gouvernance mondiale et nord-américaine, et enfin les rapports entre la
connaissance, la complexité et la gouvernance19. Autre unité de recherche crée au Canada, le
CERGO, centre de recherche sur la gouvernance, fut fondé en 2003 au sein de l‟université du
Québec. Aux Etats-Unis, au niveau des universités comme à celui de fondations telle que la
Brookings Institution, l‟intérêt pour le concept et ses applications a conduit au développement
d‟une branche éponyme d‟étude et de recherche, les “governance studies”, un domaine
thématique rassemblant les problématiques, les sujets, les applications et les axes de recherche
consacrés à la gouvernance. L‟apparition des governance studies dans l‟organisation de la
recherche au sein des universités américaines a pu apparaître comme une forme de
reconnaissance institutionnelle de ce domaine, témoignant de sa légitimation et donnant un
signe de l‟orientation actuelle de la recherche.

En France, l‟étude et la recherche consacrée à la gouvernance se sont également développée au


cours des dernières années. La place croissante prise par la gouvernance s‟est notamment
manifestée par la multiplication de cours, de séminaires, de colloques, de journées d‟études, de
travaux et même de diplômes consacrés à la gouvernance ou faisant intervenir une application
du concept. A l‟opportunité de la réorganisation des diplômes et d‟une orientation plus pratique
des études, des masters de recherche furent ainsi consacrés à certaines formes de gouvernance,
tel le master « gouvernance financière » mis en place à l‟Institut des Sciences Politiques en
2007 ou le master « gouvernance publique » de la faculté de droit et de sciences politiques de
l‟université de Clermont Ferrand. Aux côtés de ces manifestations illustrant l‟implantation de
la gouvernance dans le domaine des études supérieures et de la recherche, des structures ou
axes de recherche dédiés à la gouvernance se sont également développées depuis les années
2000, généralement avec une approche spécialisée, avec pour conséquence d‟inscrire dans
l‟organigramme de la recherche et de l‟université ces problématiques. Le laboratoire de
recherche sur la gouvernance publique, territoire et communication (Largotec) de l‟université
de Paris XII / Val de Marne20 ou plus récemment l‟équipe de recherche MIG (Mouvements
Internationaux et Gouvernance) de l‟université de Reims Champagne-Ardenne, sont des
exemples des unités de recherche dédiées à des formes de gouvernance qui ont été mis en place
dans le cadre universitaire. Les axes de recherche, tel que l‟axe « gouvernance et politiques
publiques » mis en place par l‟IEP d‟Aix en Provence, sont un exemple d‟un autre type de
l‟inscription de la gouvernance dans le domaine des études et de la recherche.

Si la plupart des organismes de recherche consacrés à des domaines intéressant les applications
du concept se consacrent désormais à des degrés variables à la gouvernance, des structures
dédiées se sont également développées en France, qui contribuent de manière notable à
approfondir la connaissance liée à la gouvernance, de même qu‟à en mettre en avant les

18
< http://www.sciencessociales.uottawa.ca/governance/fra/index.asp >
19
< http://www.sciencessociales.uottawa.ca/governance/fra/recherche.asp >
20
< http://largotec.univ-paris12.fr/ >
27
perspectives d‟application. L‟IRG, l‟institut de recherche et de débat sur la gouvernance 21 est
ainsi une de ces structures, présentée comme un réseau de réflexion dont l‟objectif est
d‟alimenter le débat sur la gouvernance. Ses activités sont diversifiées, puisque outre un site
Internet servant d‟interface à ses activités, l‟IRG se consacre à la production d‟expertises, à la
mise en place de modules de formation, à l‟organisation de séminaires et à la gestion et de la
diffusion d‟une documentation consacrée à la gouvernance. Sa démarche est à la fois théorique
et pratique, et cherche à la fois à aider à l‟élaboration de politiques publiques et de programmes
de développement, mais également à identifier de nouveaux champs d‟application de la
gouvernance.

Etant donné que la gouvernance concerne de multiples domaines d‟application, chacun a


développé ses spécificités et ses évolutions, dessinant dans leur ensemble les contours d‟un
champ de recherche très vaste et en constante progression. Il est donc difficile d‟exposer les
orientations que vont prendre les études mettant en jeu la gouvernance. Le domaine théorique
d‟analyse de la gouvernance devrait continuer à voir son activité se développer, par le biais de
travaux destinés à développer la compréhension et l‟appréhension du concept, ainsi qu‟à mettre
en avant ses implications et à définir le cadre et les modalités de ses applications, notamment
dans ses formes nouvelles. Les besoins d‟analyse et de compréhension des réalités
contemporaines sont en effet grands, de même que la nécessité de développer des instruments
de régulation et de contrôles des modalités décisionnelles dans de multiples domaines ; en cela,
la gouvernance est une porte d‟accès privilégiée à ces enjeux. Dans le domaine des politiques
publiques, la gouvernance va notamment continuer à constituer un thème de recherche
privilégié concernant des problématiques actuellement centrales. La question du
développement, la mondialisation et les mouvements internationaux, la construction
européenne, la gestion des ressources naturelles et la question environnementale, la sécurité
internationale ou la régulation de la sphère économique et financière apparaissent ainsi comme
des domaines ou des recherches mettant en jeu la gouvernance devraient continuer à se
développer. Certains domaines qui ont connu ou connaissent des bouleversements de leurs
structures, tel que les universités, la recherche, le domaine de la santé et bien d‟autres encore,
continueront également à voir la nécessité de produire des recherches sur le thème de la
gouvernance.

Cette liste pourrait pour bien sûr contenir des dizaines de thèmes et domaines pour lesquels la
gouvernance démontre tout son intérêt et sa pertinence. Par delà les spécificités d‟applications
et les avatars du concept, la gouvernance en tant que concept général évolue également, dans
un processus d‟interaction avec son cadre contextuel, mais également du fait du retour émanant
des évolutions de ses différentes acceptations, qui peuvent en modifier l‟orientation. Ainsi, si
la gouvernance s‟est développée dans le sens d‟un concept mettant en jeu une volonté de
rationalisation des processus décisionnels et de gestion au service de la performance et de la
réalisation de ses objectifs, elle a également évolué de plus en plus dans le sens d‟une
conception qualitative, voir éthique de son application, s‟appliquant à la fois à ses objectifs,
mais également à son processus même. L‟importance prise par des domaines et des questions
tels que la gestion des ressources environnementales, la qualité de vie ou l‟évolution des
processus démocratiques et sociétaux ont procédé de cette évolution, en posant la question d‟un
nécessaire changement des paradigmes existants. Le contexte économique difficile de la fin de
la décennie 2000, qui a pu montrer les dysfonctionnements de la sphère économique et
financière mais également les limites de l‟action politique, a de même contribué à plaider en

21
Institut de Recherche et de débat sur la Gouvernance, < http://www.institut-gouvernance.org >
28
faveur d‟une autre conception de la gouvernance, ne rendant que plus évident ce que des
problématiques relatives à la sécurité internationale et les réponses apportées par les
démocraties, les préoccupations environnementales ou encore la sécurité alimentaire avaient
illustré lors des années précédentes. Les dysfonctionnements économiques, politique ou
sociétaux actuels, de toute nature et à toute échelle, de même que les enjeux qui semblent ne
pas trouver de réponses adéquates dans leur traitement actuel, plaident ainsi en faveur d‟une
évolution de la gouvernance, dans un contexte que les problématiques libérales dominantes ont
pu contribuées à rendre plus difficile, sans toujours apporter la contrepartie des promesses
qu‟elles avançaient. L‟évolution majeure de la recherche concernant la gouvernance pourrait
donc, au titre de tous ces motifs, passer par l‟évolution du concept lui-même et celle de son
appréhension, ouvrant la porte d‟une reconsidération devenue nécessaire des processus
décisionnels et de gestion.

Présentation des sources.

La majeure partie des documents et sources utilisés pour la rédaction de cette thèse furent des
documents officiels émanant des services gouvernementaux américains. Intervenant au moment
du développement d‟Internet, la politique africaine de l‟administration Clinton eu l‟avantage
de rendre disponible et accessible une masse considérable de documents officiels et
d‟information sous forme numérique concernant le sujet. Il fut choisi de mettre à profit ces
ressources pour la rédaction de la présente thèse ; par conséquent les documents utilisés
proviennent pour la plupart de documents disponibles en ligne, procédant de trois types de
source. Le premier est constitué par des archives numériques institutionnelles officielles.
Largement majoritaires, ces documents voient leur véracité -et leur stabilité, élément essentiel
concernant les sources numériques- garanties par leur classement en tant que sources
gouvernementales. Le deuxième type de sources émane de sites Internet institutionnels. Ces
documents concernent d‟une part les sources relatives au Congrès et au projet de loi sur le
commerce en Afrique, et d‟autre part celles relatives aux présidences de G. W. Bush et de B.
Obama. Les documents concernant la présidence de G. W. Bush furent initialement consultés
et référencés à partir des sites Internet officiels de la Maison Blanche et du Département d‟Etat
alors en service, statut qui en garantit la fiabilité. Depuis, ces documents ont fait l‟objet d‟une
procédure de classement en source numérique officielle, achevée pour le Département d‟Etat,
et en cours de réalisation concernant les documents émanant de la Maison Blanche. Quant aux
documents relatifs à l‟administration Obama, ils furent consultés sur les sites
Internet de la Maison Blanche et du Département d‟Etat en service au moment où cette thèse
fut achevée. Le troisième type de source provient enfin d‟autres bases de données également
fiables, donnant l‟accès à certains documents, institutionnels ou non. Elles ont la caution de
leurs organismes de gestion, qui sont les bibliothèques gérant les archives des anciens
présidents G. H. Bush et Clinton, ou encore la fondation de l‟ancien président W. Clinton.

La source principale fut constituée des sites Internet du Département d‟Etat en service durant
l‟administration Clinton, qui furent archivés dans leur état terminal de janvier 2001 par les
services gouvernementaux américains, et dès lors consultables à partir de la page d‟accueil du
site, à l‟adresse : < http://www.state.gov/www/dept.html >, qui ouvre sur les différentes
sections et sites dépendant du Département d‟Etat des années 1997 à 2001. Le site du Bureau
des Affaires africaines fut l‟élément central à partir duquel purent être consultés la plupart des
documents relatifs à la politique africaine de l‟administration Clinton, à partir de l‟adresse <
29
http://www.state.gov/www/regions/africa >, ouvrant elle-même sur la page d‟accueil du
Bureau et l‟accès aux différentes sections répartissant la présentation des documents officiels
en rapport avec l‟Afrique ou la politique africaine de l‟administration Clinton. Lors de sa vie
active, ce site a servit de catalyseur principal de l‟information sur le sujet, en rassemblant les
liens menant aux documents relatifs au sujet. La plupart de ces documents émanaient des
services du Bureau des Affaires africaines, d‟autres services centraux du Département d‟Etat,
ainsi que des services du Secrétaire d‟Etat ; certains enfin provenaient des services de la Maison
Blanche. Si une grande majorité des documents pertinents fut accessible à partir de ce site
archivé, ce dernier n‟assura cependant pas l‟exhaustivité en la matière. Ce site présentait en
effet une information mise en forme et gérée au fil du temps, ce qui a pu conduire à l‟exclusion
d‟une partie des documents officiels du site. D‟autres ressources d‟archives en lignes évoquées
ci-après ont permis de confirmer ce constat, comme de retrouver les documents qui n‟étaient
pas disponibles sur le site du Département d‟Etat à la date de sa version archivée. Les sources
issues du site Internet archivé du Bureau des Affaires Africaines en service lors de la présidence
Clinton sont référencées en détail à la fin de la présente thèse, dans l‟ordre de leur présentation
en ligne.

La mise en ligne des archives présidentielles de W. Clinton constitue également un fond


essentiel pour l‟analyse de la politique américaine entre 1993 et 2001. Contrairement aux sites
Internet officiels archivés, cette source donne un accès apparemment exhaustif à toute la
production publique ayant émanée des services de la Maison Blanche et du président durant
cette période, qu‟il s‟agisse des interventions du président, celles de ses collaborateurs, des
documents rédactionnels, mais aussi les conférences et points de presse. Ces documents sont
consultables à partir de la section « archives en ligne » du site Internet du Clinton Presidential
Center, à l‟adresse : < http://www.clintonpresidentialcenter.org/library_archives.htm >. Le seul
obstacle à une consultation complète des sources relatives ou utiles au sujet fut donc de prendre
connaissance de l‟existence de ces sources afin d‟y accéder. Cette démarche se fit à la fois par
recoupement des informations, afin de localiser les dates où des documents pertinents avaient
pu être émis ou produits, mais aussi par une part de recherche aléatoire et intuitive pour un
balayage plus large des sources. Si une partie des documents est présentée à partir de la page
d‟accueil des archives sous des dossiers thématiques, la base essentielle pour la consultation
des données fut le moteur de recherche du site, permettant par leurs dates d‟accéder aux
documents produits quotidiennement durant les huit ans de la présidence de W. Clinton. Pour
plus d‟assurance, après localisation de l‟existence probable d‟un document officiel concernant
le sujet par des recherches extérieures, la recherche fut effectuée sur un champ temporel plus
large, afin de parer aux éventuelles erreurs de datations ou de décalage entre la date d‟un
événement et celle portée par un document s‟y référant, au cas où la recherche basée sur une
date précise put s‟avérer négative. Si cette source est complète pour l‟analyse des documents
relatifs au président Clinton, une source alternative existe, gérée par les services des Archives
Nationales Américaines, et proposant pareillement de pouvoir accéder aux documents officiels
au moyen de leur date : La William J. Clinton Presidential Library, consultable à l‟adresse : <
http://www.clintonlibrary.gov >. Cette localisation gouvernementale propose en outre de
pouvoir accéder aux différentes versions (dans des versions partielles) du site Internet de la
Maison Blanche, qui fut fondé durant la présidence de W. Clinton, à partir des adresses
suivantes :
< http://clinton1.nara.gov/ > (version en service jusqu‟en novembre 1995) <
http://clinton2.nara.gov/ > (version en service jusqu‟en août 1999)
< http://clinton3.nara.gov/ > (version en service jusqu‟en juillet 2000)
< http://clinton4.nara.gov/ > (version en service en août 2000)

30
< http://clinton5.nara.gov/ > (version en service aux derniers jours de la présidence)

Outre le fait de permettre de visualiser la présentation en ligne des documents, ces sites purent
permettre d‟accéder directement à des documents pertinents pour le sujet. Un outil de recherche
disponible à partir du même site à l‟adresse < http://clinton6.nara.gov/ > permit également de
consulter les documents officiels, en en permettant l‟affichage par mois de datation, présentant
ainsi une autre alternative d‟accès aux sources, même si ces documents pouvaient être
consultable grâce aux deux moteurs de recherche précédemment cités. Le site Internet du
Clinton Presidential Center fut de plus utilisé comme source pour les documents se référant à
l‟action de W. Clinton dans le cadre de sa fondation, postérieurement à sa présidence, et qui fut
analysée dans ses rapports à l‟action entreprise en Afrique durant sa présidence, en terme de
continuité, dans le dernier chapitre de la thèse. Les activités de W. au sein de sa fondation ont
quant à elles été consultées à partir du site de la fondation : < http://www.clintonfoundation.org/
>

Un des objectifs principaux de la politique de l‟administration Clinton concernant l‟Afrique fut


d‟œuvrer à l‟adoption par le Congrès d‟un texte mettant en place le développement des
échanges commerciaux entre les deux espaces. Cette procédure fut initiée en 1996, avec le
dépôt du premier projet de loi, et courut jusqu‟au mois de mai 2000, qui vit l‟adoption du texte
par le Congrès et la signature de la loi par le président Clinton. Les documents concernant les
versions successives du projet, puis l‟examen et le vote de sa dernière version par la Chambre
des Représentants et le Sénat, furent consultés à partir de la base de donnée disponible à
l‟adresse suivante : < http://www.govtrack.us/congress/ > et concernant l‟activité des deux
chambres du Congrès, ainsi qu‟à partir du site officiel de la Chambre des Représentants, <
http://clerk.house.gov/ >.

Les publications et documents officiels relatifs à la politique africaine des Etats-Unis, mise en
œuvre par G.W. Bush et son administration, et contemporaine à la rédaction de cette thèse,
furent pour l‟essentiel consultés à partir des sites Internet de la Maison Blanche, du
Département d‟Etat et de l‟U.S.I.A. en service au moment de la rédaction. Ces sites furent
disponibles à partir des adresses suivantes : < http://www.whitehouse.gov >, et notamment <
http://www.whitehouse.gov/infocus/africa/> pour les documents émanant de la Maison
Blanche, < http://www.state.gov/> et plus précisément < http://www.state.gov/regions/africa/ >
pour le Département d‟Etat et le Bureau des Affaires Africaines, et
< http://usinfo.state.gov/journals/ > pour les publications de l‟USIA. Les nouvelles adresses
URL des documents issus du site du Département d‟Etat qui furent archivés avant la fin de la
rédaction de la thèse ont été précisées dans le détail des sources.

Un autre site institutionnel dédié spécifiquement la politique commerciale instaurée entre les
Etats-Unis et l‟Afrique sous l‟appellation AGOA fut également utilisé dans la collecte de
sources institutionnelles relatives à la politique des Etats-Unis à partir de 2001. Ce site est
consultable à l‟adresse : < http://www.agoa.gov >, et permet d‟accéder aux textes de la
législation AGOA, à des documents relatifs aux sommets annuels organisés sur la question
depuis 2001, à la politique de l‟administration Bush en la matière, ainsi qu‟à des données
concernant le commerce de l‟Afrique avec les Etats-Unis. Quant aux documents relatifs à la
présidence Obama, ils proviennent des sites Internet de la Maison Blanche et du Département
d‟Etat en service au moment de la rédaction, et consultables à ces adresses : <
http://www.whitehouse.gov/ > et < http://www.state.gov/ >

31
32
Première partie Les éléments généraux de
formatage de la politique africaine de
l’administration Clinton
Chapitre 1 : Une politique née au croisement des évolutions
contextuelles des années 1990.

S‟il fallait définir sous forme de cercles concentriques les éléments qui ont influés sur la mise
en œuvre et la gouvernance d‟une politique africaine par l‟administration Clinton, le cercle le
plus large se dessinant à la périphérie du phénomène serait constitué des évolutions et des
paramètres contextuels généraux qui en furent contemporains. La mise en œuvre historique de
nouvelles relations entre les Etats-Unis et le continent africain fut certes le fait d‟une volonté
politique, qui en fut le déclencheur et le moteur essentiel ; ce sont néanmoins les conditions
contextuelles qui ont initialement rendu possible, favorisé ou même nécessité l‟émergence de
cette volonté, et qui ont influé sur les formes que prit cette politique. Celle-ci émergea dans le
jeu des contraintes et des opportunités généré par les évolutions constatées lors de la décennie
1990, s‟affirmant comme une entité spécifique et gagnant sa légitimité au fil de son
développement : Une nouvelle politique émergea ainsi de nouvelles conditions. Certaines des
évolutions du contexte international, du continent africain ou de la scène américaine permirent
d‟envisager la pertinence d‟une politique africaine et l‟émergence de nouveaux rapports entre
Washington et le continent africain ; d‟autres paramètres se posèrent à l‟inverse en éléments
de contraintes, rendant plus difficile cette perspective, quand une troisième catégorie ne fit
qu‟indexer les modalités avec lesquelles la politique et la gouvernance américaine durent
33
composer. Les trois dynamiques participèrent cependant dans leur rencontre à donner à la
politique américaine la forme, les orientations et la marge de manœuvre qu‟elle adopta en tant
que processus, et conditionnèrent de même en grande partie sa gouvernance, tant dans sa forme
générale que dans ses aspects particuliers.

Les mutations du contexte géopolitique général du début des années 1990 ont amorcé certains
facteurs qui ont favorisé l‟émergence d‟une politique africaine à Washington. La fin de la
Guerre Froide n‟eut que peu d‟effets sur l‟évolution des relations américano-africaines, si ce
n‟est qu‟elle permit de faire table rase d‟un passé et des éléments qui avaient conditionné les
rapports entre les deux espaces lors des décennies précédentes, laissant la place pour de
nouveaux types de relations. La politique étrangère américaine initiée avec la Guerre du Golfe
eut en revanche des conséquences importantes ; elle a ainsi favorisé l‟émergence d‟un nouveau
terrorisme islamique, qui allait contribuer à donner à la zone africaine une nouvelle perspective
stratégique ; de même, elle conditionna le rapport initial de l‟administration Clinton en Afrique
à travers les opérations en Somalie, une situation qui eut dans son déroulement et ses
conséquences une incidence profonde sur le rapport qui sera ensuite développé avec le continent
africain. Mais l‟événement le plus important pour la politique américaine en Afrique fut sans
conteste l‟avènement de la mondialisation. Celle-ci initia directement la nécessité comme
l‟opportunité d‟une politique américaine en Afrique, face à l‟interconnexion et
l‟interdépendance croissante des problématiques internationales. Elle motiva en effet la
nécessité pour les Etats-Unis de se positionner dans l‟ensemble des régions d‟une scène
globalisée, et l‟opportunité de trouver dans le continent africain de nouveaux marchés et un
nouvel espace d‟influence.

Ce rapprochement ne fut toutefois rendu possible qu‟à la faveur des évolutions alors
perceptibles sur le continent africain lui-même, tant sur le plan politique que sur celui du
développement économique. Le mouvement de démocratisation initié en Afrique depuis la fin
des années 1980 constitua ainsi un élément encourageant pour les Etats-Unis, dans un
environnement qui avait vu le critère démocratique devenir une condition à priori
incontournable pour le développement de relations avec Washington. Ce sont cependant les
perspectives et les opportunités économiques qui décidèrent réellement de l‟intérêt américain
pour l‟Afrique. En dépit d‟une situation globale encore très fragile et incertaine, le continent
constituait ainsi une opportunité pour l‟avenir que la politique américaine se devait de saisir.

34
Elle le fit en encourageant notamment les Etats africains à s‟engager sur la voie des réformes
indexée par les critères de bonne gouvernance, un concept émergent qui devint la condition
incontournable du développement imposée par les pays occidentaux et les institutions
internationales, et liant en principe développement économique et démocratique. Dans ce
contexte en mutation, la présidence Clinton s‟inscrivit elle-même dans une forme d‟évolution
du pouvoir exécutif, tandis que le contexte américain changeait sur certains aspects
fondamentaux. Si nombre d‟éléments intervinrent pour induire la spécificité de cette présidence
et la conduite de son action, trois d‟entre eux eurent cependant une incidence particulière en la
matière : La présidence Clinton connut d‟une part, une exposition médiatique accentuée, qui
tint tant au président et à sa personnalité qu‟à l‟explosion des médias qui lui fut contemporaine,
avec notamment la révolution générée par Internet. D‟autre part, elle fit l‟objet d‟une
opposition du corps législatif tout à fait particulière, qui pesa de manière fondamentale sur son
exercice. Elle vit enfin les Etats-Unis connaître une période de croissance économique sans
précédent, ce qui concoura à permettre le développement plus aisé de politiques extérieures
telles que celle projetée en Afrique.

1. L’environnement géopolitique des années 1990 : Une nouvelle donne pour


les relations américano-africaines.

Les évolutions de la scène internationale constatées au début des années 1990 induirent de
nouvelles perspectives générales dans lesquelles s‟est insérée la légitimation du développement
d‟une réelle politique africaine des Etats-Unis pour la première fois de leur histoire. Ces
évolutions auxquelles fut confrontée la présidence Clinton s‟articulèrent d‟une part autour de
la gestion du reliquat des précédentes situations, et d‟autre part autour de celle de l‟émergence
des conditions et des enjeux formant les bases nouvelles de la scène internationale telle qu‟elle
se matérialisa dans la dernière décennie du vingtième siècle.

De la fin de la Guerre Froide à la Guerre du Golfe et aux logiques du New World


Order.
35
Les évolutions inhérentes à la fin de la Guerre Froide.

La fin de la Guerre Froide posa aux Etats-Unis une problématique double, portant sur
l‟évolution du monde après quarante ans d‟un antagonisme idéologique dominant, ainsi que
sur la reconsidération nécessaire de la place et du rôle américain sur cette scène en
reconstruction. La chute du mur de Berlin et la fin du bloc soviétique laissèrent les Etats-Unis
dans la posture de seule hyper-puissance sur la scène internationale. La victoire américaine
s‟accompagnait en conséquence des responsabilités inhérentes à ce nouveau statut vis-à-vis
d‟un monde engagé dans une reconfiguration en profondeur et à l‟issue incertaine. En arrivant
au pouvoir en janvier 1993, l‟administration Clinton héritait donc d‟une situation et d‟une
stature dont les premiers temps avaient certes été pris en charge par l‟équipe précédente depuis
1989, mais dont la mise en œuvre restait encore largement à réussir, autour d‟enjeux
fondamentaux pour l‟équilibre géostratégique mondial en première ligne desquels figurait la
question de l‟évolution de l‟ex-URSS et de ses aires d‟influence. Un enjeu majeur se situait
dans le risque de prolifération nucléaire, consécutif à la désorganisation des territoires de l‟ex-
URSS. L‟évolution politique de la Russie, des nations issues du bloc soviétique, de celles des
pays du pacte de Varsovie, et derrière elles de tous les pays conditionnés dans leurs structures
et leur fonctionnement par le communisme d‟Etat, l‟influence soviétique et l‟affrontement
Etats-Unis/URSS pendant plusieurs décennies était une autre question fondamentale, qui
pouvait décider du visage qu‟allait prendre la scène internationale pour les années à venir. Tous
ces pays posaient la question cruciale et délicate de leur transition vers de nouvelles conditions
d‟organisation politiques et sociétales, et de leur capacité à éviter les écueils générés par
l‟instabilité contextuelle de cette période de transition, afin d‟aller vers une démocratisation
croissante et d‟éviter les dérives autoritaires comme les situations d‟instabilité, voir de conflit.
L‟ombre de la dislocation yougoslave et de la guerre qui avait éclaté depuis 1991 entre ses
différents peuples pesait en effet sur ce type de scénario, qui était une menace envisageable, à
des degrés divers, pour des pays qui retrouvaient, en même temps que leur indépendance et leur
autonomie, des questions territoriales, frontalières, nationales ou ethniques longtemps mises
entre parenthèses. Une des questions pour les Etats-Unis sur le sujet était de savoir quelles
orientations privilégier pour éviter que ne se dessinent des zones de troubles propices aux

36
manifestations d‟un « New World Disorder »22 néfaste, de manière directe ou indirecte, aux
intérêts américains. Avec la disparition de la Guerre Froide, l‟administration américaine eut
pour objectif d‟influer sur les nouveaux paradigmes politiques devant remplacer ceux de
l‟affrontement Est-Ouest, tout en se positionnant vis-à-vis des situations de crise émergeants
dans ce contexte, selon la priorité stratégique induite par les différentes régions concernées. La
première action américaine était dans ce sens de reconsidérer les relations avec chacun des
Etats, et de se placer en interlocuteur et en partenaire privilégié dans le contexte de ces
transitions.

Pour l‟Afrique, dont l‟insertion dans le jeu de la Guerre Froide ne fut jamais réellement un
motif direct ni majeur pour les Etats-Unis (à l‟exception peut-être de la question de l‟Afrique
du Sud), la fin de la Guerre Froide signifia surtout la normalisation des relations avec les pays
qui avaient put s‟inscrire dans la mouvance soviétique, tels que l‟Angola et le Mozambique23.
Les priorités de l‟administration Clinton en la matière étaient en effet naturellement
concentrées sur la Russie et l‟Europe de l‟Est, et l‟Afrique était maintenue à la périphérie des
préoccupations américaines. La fin de la Guerre Froide posait d‟ailleurs la question de la place
de l‟Afrique dans la politique américaine, tandis que celle-ci était déjà marginale auparavant et
que les derniers enjeux idéologiques anciens s‟en étaient évanouis. La précédente
administration avait d‟ailleurs laissé entrevoir l‟attitude que cette situation pouvait valoir au
continent africain de la part de Washington, en dehors des rapports particuliers entretenus avec
quelques états, notamment avec une Afrique du Sud désormais débarrassée de l‟apartheid24.
Les enjeux transnationaux et les conséquences des bouleversements produits par la fin de la
Guerre Froide ne pouvaient cependant permettre aux Etats-Unis de laisser totalement de côté
un continent entier qui serait nécessairement inclus dans un contexte général de mutation et de
globalisation, au risque de devoir ensuite en hériter des conséquences néfastes. Sans que la
décision d‟une politique africaine importante n‟en soit une conséquence automatique,
l‟Afrique fit donc l‟objet d‟une prise en considération et d‟une approche spécifique assez tôt
de la part de l‟administration Clinton27. Cette décision trouvait certaines de ses racines dans ce
changement de paradigme géopolitique général induit par la fin de la Guerre Froide, et ses

22
Expression de Madeleine Albright, formulée par analogie avec le New World Order proclamé par G. Bush.
23
USIA, “The Clinton Administration Record in sub-Saharan Africa”,
< http://www.usinfo.state.gov/regional/af/record.htm >.
24
Mélandri Pierre, Vaïsse Justin, L’Empire du milieu. Les Etats-Unis et le monde depuis la fin de la Guerre Froide,
Paris, Odile Jacob, 2001, 550p., p. 94. 27 Chapitre 4, partie 2.
37
conséquences pour le continent africain. Cette volonté précoce d‟une action américaine en
Afrique put dans une certaine mesure témoigner des préoccupations liées aux restructurations
post Guerre Froide et aux enjeux stratégiques qui en furent consécutifs. La décision de
s‟investir plus en avant en Afrique fut cependant peut être plus précisément nourrie et mise en
lumière par les conséquences des orientations politiques initiées par l‟administration Bush suite
à la fin de la Guerre Froide et dans le sillage de la Guerre du Golfe. En effet, outre la
recomposition due à la fin de la Guerre Froide, le monde et le rôle des Etats-Unis dont hérita
l‟administration Clinton furent également marqués par les conséquences des orientations
impulsées par la politique extérieure de l‟administration Bush.
Cette politique généra les contours d‟une nouvelle matrice pour l‟appréhension d‟un monde
alors dans une phase de transition, traçant de ce fait certaines des lignes directrices des
évolutions à venir. Conjointement aux conséquences directes des évolutions historiques
générales, W. Clinton dut ainsi prendre en compte les éléments initiés par son prédécesseur dans
l „élaboration de sa politique étrangère. Ces orientations eurent un impact essentiel sur plusieurs
questions liées à l‟évolution de la situation internationale et à celle du rôle des EtatsUnis en son
sein, dont découlèrent notamment certaines motivations et orientations de la politique mise
ensuite en place en Afrique.

Les conséquences de la Guerre du Golfe : L’émergence d’un nouveau terrorisme


islamique.

Figurant au premier rang des phénomènes émergeants dans la période de l‟après Guerre Froide,
le terrorisme islamique qui se développa au cours des années 1990 trouva précisément son
origine et son antagonisme privilégié envers les Etats-Unis dans la Guerre du Golfe et le «
Nouvel Ordre Mondial » annoncé à sa suite par G. Bush. La présidence Clinton connut le
développement de ce terrorisme, qui sous la bannière d‟Al Qaïda, ne cessa de progresser dans
son opposition aux Etats-Unis et à leur politique, au fil d‟une chronologie et d‟une logique qui
devaient aboutir aux attentats du 11 septembre 2001. Cette question du terrorisme islamique se
posa bien à l‟administration Clinton au sujet de l‟Afrique, à mesure que le phénomène prenait
de l‟ampleur, tandis que la politique américaine à l‟égard du continent était dans le même temps
mise en œuvre. L‟Afrique pouvait en effet devenir un terrain de développement privilégié du
terrorisme islamique, à la faveur du positionnement de l‟aire culturelle de l‟islam sur une

38
grande partie de son espace, qui abritait en son sein comme sur sa marge de nombreuses zones
dont les caractéristiques politiques, sociétales, économiques ou encore naturelles y étaient
propices.

Les évolutions du début de la décennie apportèrent une base paradigmatique et un cadre


nouveaux où se développa un terrorisme islamique se réinventant aux racines conjointes de la
Guerre du Golfe, d‟un ordre mondial sous l‟égide américain et de la mondialisation. C‟est en
effet à la suite de certaines implications de la Guerre du Golfe que Ousama Ben Laden choisit
de passer dans la clandestinité et le terrorisme, avec pour conséquence la fondation de
l‟organisation Al Qaïda. Cette décision fut prise en réaction à celles du roi Fahd d‟Arabie
Saoudite, de faire appel en 1990 à des troupes étrangères pour contraindre Saddam Hussein à
quitter le Koweït, et d‟autoriser les forces occidentales à stationner en Arabie Saoudite, terre
sainte de l‟Islam en théorie interdite aux non-musulmans. Cet élément ne fut cependant que le
déclencheur d‟une réaction inscrite dans les événements géopolitique du début de la décennie
1990. Ben Laden avait combattu les Soviétiques en Afghanistan, et la défaite de l‟URSS en
1989 avait été l‟un des éléments qui avaient fragilisé la position soviétique, ce qui devait
contribuer à la disparition du bloc de l‟Est quelques mois plus tard. Ce furent cependant les
Etats-Unis qui sortirent avec l‟image du vainqueur de cet épilogue, en étant crédités de la fin
de la Guerre Froide et de la chute de l‟URSS. A la suite de ces bouleversements, l‟invasion du
Koweït par l‟Irak à l‟été 1990 permit aux Etats-Unis de s‟affirmer comme les détenteurs du
leadership d‟une scène mondiale en recomposition, en prenant la tête de la coalition
internationale destinée à libérer le Koweït. Ces événements furent alors à l‟origine du processus
qui conduisit Ben Laden à choisir et à motiver le terrorisme, afin de prolonger le combat amorcé
en Afghanistan, à une échelle cette fois globale, et avec pour nouveaux ennemis désignés les
Etats-Unis et leurs alliés. Initialement basée sur des motivations nationalistes se confondant
avec une base religieuse qui visaient à lutter contre l‟occupation de la terre saoudienne par des
étrangers non-musulmans, les fondements d‟Al Qaïda se convertirent en effet rapidement en
une opposition au nouvel ordre mondial en cours de recomposition sous la férule américaine, à
mesure que se confirmaient l‟influence et la présence américaines dans le Golfe Persique au-
delà du conflit 25 . Seule hyper-puissance sur la scène internationale, les Etats-Unis et leur
politique remplacèrent en quelque sorte l‟URSS et l‟occupation de l‟Afghanistan dans le rôle
de catalyseur d‟une revendication islamique armée transnationale. Cette dernière recouvrait

25
Laïdi Ali, Retour de flamme. Comment la mondialisation a accouché du terrorisme, Paris, Calmann-Levy,
39
dans les faits une grande variété de motivations et de groupes, qui purent cependant se
cristalliser autour d‟une ligne idéologique partagée, prenant comme motif d‟opposition
commun l‟influence grandissante des Etats-Unis dans la réorganisation internationale. Cette
fois, le terrain de combat ne serait plus un pays spécifique mais le monde globalisé, et les
ennemis ceux considérés comme étant affiliés à la puissance américaine et à leur politique jugée
impérialiste pour les peuples musulmans de par le monde.

Al Qaïda trouva à alimenter sa croissance à de multiples sources, à la croisée du


fondamentalisme religieux, des réactions identitaires, du ressentiment anti-occidental,
antiaméricain ou anticapitaliste, mais aussi à la faveur des revendications nationalistes et
politiques les plus diverses en terme de motivation, utilisant le médium de l‟islam radical pour
nourrir leurs objectifs dans le contexte global renouvelé des années 1990. L‟ensemble donna
jour à une nébuleuse contestataire éclatée mais pourtant interconnectée entre ses divers
composants, et se retrouvant dans un discours prenant les Etats-Unis et l‟évolution
contemporaine du monde pour cibles. Plurielle, cette tendance contestataire se déploya selon
des degrés allant d‟un islam radicalisé à la voie du terrorisme islamique, formant une branche
originale des mouvements se développant en corollaire et en réaction à la mondialisation sous
domination américaine. La mondialisation sous influence américaine servit en effet de support
et de motif à la montée des mouvements de contestation et d‟hostilité dans le monde musulman,
comme elle le fit pour de multiples mouvements contestataires de par le monde, intégrant le fait
religieux à des fins idéologiques, politiques ou identitaires. Le leadership américain et la
mondialisation permirent de cristalliser les réactions identitaires, face à un modèle dominant
menaçant de remettre à terme en question les modes de vie traditionnels ; ils nourrirent de même
les ressentiments nés des inégalités croissantes constatées en matière de développement et
d‟économie, le monde musulman pouvant se sentir dans certaines de ses régions comme étant
du mauvais côté de la ligne de fracture opérée par les bénéfices de la mondialisation.
L‟islamisme radical et le terrorisme purent croître sur ce terrain, leur action et leur influence
s‟étendant en entraînant les terres d‟islam et les musulmans dans les problématiques de la
radicalisation et du terrorisme, avec pour ponctuation la multiplication des actions de violence
et de terreur partout dans le monde, à commencer dans les pays musulmans.

Né en réaction à la Guerre du Golfe et au nouvel ordre mondial proclamé par G. Bush, et


atteignant une autre dimension avec les attentats du 11 septembre 2001 qui allaient conditionner

40
la présidence de G. W. Bush, c‟est au cours de la présidence de W. Clinton que le terrorisme
islamique, principalement incarné par Al Qaïda, se fit connaître, se développa et mit à exécution
ses menaces avec un impact croissant, devenant un problème récurrent et de plus en plus
important pour les Etats-Unis, aussi bien en matière de sécurité que de politique étrangère. Le
président Clinton fut ainsi rapidement confronté aux manifestations de ce terrorisme
s‟exprimant résolument comme étant anti-américains: Le 26 février 1993, soit un mois après
sa prise de fonction, un attentat visa le World Trade Center en plein cœur de New
York, faisant 6 morts et plus de 1000 blessés. Revendiqué par un groupe islamique en

2006, 245p., pp. 81-86.


connexion avec les réseaux développés lors de la guerre en Afghanistan, cet attentat perpétré
sur le sol américain créait un précédent qui sonnait comme un avertissement adressé à la
nouvelle administration 26. Il liait de fait la chronologie de la présidence Clinton à celle du
développement du terrorisme islamique, inaugurant une série d‟attaques contre les Etats-Unis
et les intérêts américains qui se poursuivit tout au long des huit années suivantes,
majoritairement contre des cibles militaires et toujours à l‟étranger, avant de revenir frapper
New York de manière spectaculaire en 2001.

Comme pour marquer l‟adéquation entre la présidence Clinton et le développement de ce


terrorisme, c‟est à la charnière des deux mandats de W. Clinton que Al Qaïda franchit un pallier
dans son opposition aux Etats-Unis, devenant la menace prioritaire en la matière. En 1996,
année de l‟élection présidentielle américaine, Ben Laden quitta le Soudan pour revenir en
Afghanistan, alors sous domination des talibans. C‟est de là que fut alors proclamé le djihad
international entrepris par l‟organisation, et émise la première fatwa visant explicitement les
Etats-Unis. Cet « acte de naissance » eut lieu le 23 août, soit à la veille de la convention
démocrate qui s‟ouvrait le 26 août. Dans les semaines précédentes, l‟organisation avait en outre
su aménager un climat d‟attention particulier pour son message : Un attentat fut en effet
perpétré et revendiqué par Al Qaïda le 25 juin contre les forces américaines à Khobar (Arabie
Saoudite), faisant dix-neuf morts ; plus opportunément, Al Qaïda bénéficia également du climat
de sensibilité instauré le mois suivant par l‟attentat perpétré aux jeux olympiques d‟Atlanta,
puis l‟explosion du vol 800 New York - Paris de la TWA, pour capter l‟attention, bien que le
terrorisme islamique fut finalement écarté de la responsabilité de ces actes. Promis à

26
Mélandri Pierre, Vaïsse Justin, op. cit., p. 125.
41
l‟investiture démocrate et favori pour l‟élection devant se tenir en novembre, le président
Clinton était certainement visé par la déclaration de guerre adressée aux Etats-Unis, qui
confirmait un problème de premier ordre à prendre en compte pour son second mandat.
Effectivement, les Etats-Unis devinrent de plus en plus fréquemment et durement la cible du
terrorisme islamique au cours des années suivantes. En 1998, 40 % des attaques terroristes dans
le monde visèrent ainsi des intérêts américains, faisant 291 morts et plus de 5000 blessés. Les
attentats les plus meurtriers eurent alors lieu contre les ambassades américaines en Tanzanie et
au Kenya, confirmant de manière retentissante que le continent africain figurait en première
ligne des zones à risque, tant pour le développement des activités terroristes islamistes (les
cellules terroristes responsables des attentats étaient locales) que pour la remise en cause des
intérêts américains s‟y trouvant. L‟année suivante, le FBI se restructura afin de mieux faire
face à ce type de menaces, tandis qu‟une mission d‟étude du Congrès rendit ses conclusions
quant à la vulnérabilité des Etats-Unis face au terrorisme 27 . Cette menace renvoya par
conséquent lors de la présidence Clinton, et plus particulièrement lors de son second mandat, à
des impératifs grandissants en matière de sécurité intérieure et de politique étrangère.
L‟attention nécessitée par ce terrorisme concernait les intérêts américains directs comme la
stabilité géopolitique de certaines zones et régions de la scène internationale. Pour ces raisons
entre autres, les Etats-Unis se devaient donc de développer une politique leur permettant à court
terme de se prémunir des attaques à l‟encontre de leurs intérêts, mais également de lutter à plus
long terme contre l‟extension de cette influence terroriste, ainsi que de celle de l‟Islam radical
sur lequel il pouvait prendre appui.

Dans cette perspective, l‟Afrique prenait une dimension géostratégique particulière. Si le


développement d‟une politique envers le continent se devait d‟intégrer la montée du terrorisme
islamique et des extrémismes religieux en tant que paramètres à prendre en compte, cet enjeu
n‟a cependant pas suscité son expression dans la politique américaine en tant que problème
majeur, ayant put notamment générer une initiative spécifique. La plupart du temps, la question
n‟apparut en effet pas comme un motif exprimé pour lui-même et de manière explicite au rang
des préoccupations américaines. Elle fut en effet intégrée par l‟administration Clinton à une
problématique générale dite des « menaces transnationales », planant sur l‟évolution positive
et le développement de l‟Afrique comme sur la sécurité américaine, aux côtés de l‟ensemble
des pratiques criminelles, des trafics, des pratiques frauduleuses et des menaces sanitaires. Cette

27
Bauer Alain, Perez Emile, L’Amérique, la violence, le crime. Les réalités et les mythes, Paris, PUF, 2000, 280
42
problématique générale était en revanche un des éléments thématiques qui motivait le
développement de la politique américaine dans la région, et son importance croissante dans le
discours tenu par l‟exécutif alla de pair avec la progression de la menace islamiste qu‟elle
intégrait, plaçant de fait cette dernière au premier rang des préoccupations américaines en la
matière, à mesure qu‟elle devenait de plus en plus sérieuse.

Le terrorisme islamique fut donc bien inclus aux nécessités de l‟action américaine en Afrique
et y prit une place croissante au cours du second mandat du président Clinton. Le choix de la
rhétorique officielle américaine fut cependant de ne pas en faire un sujet majeur en lui-même,
ni l‟objet d‟une mise en avant spécifique au sein de la politique africaine présentée et
poursuivie. Plusieurs raisons semblent avoir participées de cette logique de traitement. D‟une
part, cette prise en considération s‟insérait dans une approche globale du problème, qui
concernait à la fois la sécurité intérieure américaine et la plupart des zones géographiques
traitées par la politique étrangère américaine. La question était alors prioritaire au ProcheOrient,
au Moyen-Orient, dans le Caucase, en Asie Centrale et en Asie du Sud, ce qui pouvait minorer
la place du continent africain dans cette problématique. En outre, si la menace fut identifiée et
prise en compte dans sa progression (comme en témoigna la réorganisation du FBI destinée à
mieux combattre la menace sur le sol américain), il apparut également que les
Etats-Unis ne prirent pas l‟exacte mesure -notamment projective- de la progression du
phénomène et des vulnérabilités américaines, ce qui devait aboutir aux attentats du 11
septembre 2001, en dépit de l‟ampleur croissante des attaques perpétrées depuis 1993 ; ce bilan
avait d‟ailleurs été dressé en 1999 par le rapport chargé d‟examiner les failles de la sécurité
américaine à propos des attentats perpétrés en août 199831. De plus, la politique étrangère de
W. Clinton, et notamment sa politique africaine, se sont largement appuyées sur une vision
positive de l‟évolution du monde32, qui put avoir tendance à minorer le poids des éléments
négatifs tels que le terrorisme dans le discours tenu et la politique poursuivie, avec des
conséquences sur la place dédiée à une question qui devint pourtant de plus en plus
préoccupante.

Dans ce contexte décisionnel, le traitement du problème dans le cadre de la politique africaine


fut néanmoins cohérent. Celle-ci était de plus en cours d‟élaboration et presque entièrement à
construire ; la mise en œuvre de ce processus se devait par conséquent de gérer en simultanée
de multiples paramètres contingents au sein d‟une logique argumentaire visant des objectifs

43
pouvant entrer en contradiction. Parmi eux, le problème du terrorisme n‟était qu‟une des
problématiques à prendre en compte par l‟administration américaine au titre des menaces
transnationales régionales, et c‟est ce qu‟elle fit. D‟une part, sa mise en avant n‟entrait pas
dans la stratégie d‟orientation positive et optimiste endossée par le discours officiel américain,
qui mettait en premier lieu l‟accent sur le développement démocratique et économique. Mais
la question du terrorisme était également relativisée au sein de la « face sombre » de

p., pp. 143-144.


31
Albright Madeleine, “Remarks on Report of the Accountability Review Boards on the Embassy Bombings in
Nairobi and Dar Es Salaam”, Département d‟Etat, Washington, 8 janvier 1999. <
http://secretary.state.gov/www/statements/1999/990108.html > 32 Chapitre 2.
l‟argumentaire avancé, aux côtés des autres problèmes qui se posaient alors sur le continent
africain en matière de sécurité et de menaces 28 . La question des conflits ethniques, dont
l‟urgence de la prise en compte s‟était inscrite dans la réalité africaine au début de la décennie,
était alors et à juste titre l‟impératif d‟actualité en la matière pour l‟administration Clinton.
Cette évaluation de la question du terrorisme islamique et de l‟islamisme radical en Afrique,
qui put sembler rétrospectivement minorée, n‟était pourtant pas le simple fait de
l‟administration en place et de ses choix de gouvernance, mais s‟insérait plutôt dans une grille
de lecture contemporaine assez largement partagée, qui se basait sur une évaluation modérée
des risques et de l‟importance de cette problématique dans la politique étrangère américaine.
Les analyses d‟anciens responsables du Conseil de Sécurité Nationale, Zbigniew Brzezinski et
Henry Kissinger, portant sur la politique étrangère des Etats-Unis et publiés respectivement au
début et à la fin du second mandat de W. Clinton, témoignèrent ainsi de cette analyse, en
n‟identifiant pas et en ne mettant donc pas en exergue la place et les évolutions possibles de
cette clé stratégique pour Washington sur le continent africain29. La seule analyse de premier
plan qui parut au cours de ces années 1996-2000 et qui releva la place que pouvait prendre
l‟Afrique dans une problématique mettant en œuvre une lecture conflictuelle globalisée entre
les Etats-Unis et l‟Islam fut celle de Samuel Huntington, dans l‟optique cependant très
particulière de sa thèse du « choc des civilisations »35.

L‟importance de la problématique du terrorisme en Afrique fut cependant rendue évidente dans


les faits pendant la présidence de W. Clinton. Elle le fut dans une approche globale de par

28
Chapitre 4.
29
Chapitre 2, partie 2.
35
Ibid.
44
l‟expansion de la menace au tournant de ses deux mandats. Elle le fut d‟autant plus, cette fois
de manière directe, lorsque les Etats-Unis eurent à subir la plus grande attaque contre leurs
intérêts au cours des années 1990, lors d‟attentats simultanés visant leurs ambassades au Kenya
et en Tanzanie, en août 199830. La question du terrorisme islamique se fit alors plus précise
pour l‟administration Clinton, dans sa politique africaine comme au niveau général de sa
politique étrangère. La menace constituée par Al Qaïda fut alors plus clairement exprimée et
prise en compte par Washington. L‟évocation des menaces transnationales, justifiant en partie
l‟implication américaine en Afrique dans l‟argumentaire officiel fut un temps mise en avant,
et la menace terroriste et celle de l‟islamisme radical y fut réévaluée. Les activités liées au
terrorisme recouvraient de fait une grande partie des menaces identifiées par l‟administration
américaine (attentats, mais aussi trafics, troubles politiques…), même si elles n‟étaient pas les
seules à générer ces menaces. Pourtant, si le terrorisme islamique et l‟islamisme radical furent
pris en compte, d‟ailleurs plus pour soutenir la nécessité d‟une politique américaine en Afrique
qu‟au titre de ses obstacles, ils ne furent pas cités explicitement comme des éléments majeurs
au sein du discours tenu par l‟administration Clinton. De même, la politique développée ne
présenta pas de mesures directement et explicitement destinées à lutter contre ces menaces
identifiées par Washington. En revanche, les objectifs généraux de la politique africaine
poursuivie, qui étaient de favoriser le renforcement de la démocratie en Afrique et d‟aider le
continent à s‟engager sur la voie d‟un développement économique durable, avaient entre autres
pour ambition de créer les conditions d‟un renforcement des sociétés africaines et d‟une
amélioration des conditions de vie des populations, dont l‟objectif sur le long terme était
effectivement de lutter contre le développement des menaces pouvant émerger du continent où
s‟y développer.

Plusieurs facteurs laissaient apparaître l‟importance de la région sur la question du terrorisme


islamique et de l‟islamisme radical, tant pour une approche globale que dans une appréhension
intrinsèque du continent africain, au moment où l‟administration Clinton développa sa politique
dans la région. Un des premiers éléments en était la situation géographique du continent :
L‟Afrique était située sur la ligne de démarcation entre l‟aire culturelle de l‟Islam majoritaire,
et celles constituées d‟autres traditions, chrétiennes ou animistes. Dans la perspective du
développement du terrorisme et du radicalisme islamique, cette ligne devenait, de manière
potentielle où avérée selon les situations, une zone de contact et d‟affrontement. Dans la partie

30
Chapitre 9, partie 2.
45
à dominante musulmane se jouait en effet la question de la montée des influences extrémistes,
dans des sociétés habituées pour l‟essentiel à un Islam africain modéré, et le développement
des conflits avec les populations d‟autres traditions culturelles et religieuses. Sur cette ligne
pouvaient se jouer plusieurs situations, dont l‟évolution était à même d‟influer sur celle du
continent africain37. L‟Afrique était également amarrée à la région formée par le Golfe
Persique, la Mer Rouge et l‟Océan Indien, qui était centrale dans la problématique du terrorisme
islamique. De cette zone, provenaient de nombreux activistes liés au développement du
terrorisme et du radicalisme religieux, ainsi que de nombreux flux de trafics alimentant ces
activités.

La façade Est du continent africain était particulièrement exposée à ces mouvements ; le


terrorisme islamique pouvait à la fois utiliser les faiblesses apportées par des territoires de non-
droit tels que la Somalie pour développer ses activités ; il pouvait également transiter de manière
plus aisée par la côte Est pour atteindre d‟autres points du continent. Fondamentalisme et
terrorisme islamiques pouvaient enfin être à même de déstabiliser les régimes et les sociétés
des pays situés sur cette façade de l‟Océan Indien dans une logique d‟activisme et
d‟affrontement, avec pour effet d‟augmenter la porosité de la côte africaine à leurs influences
et activités. A l‟Est, la problématique concernait la stabilité de pays tels que l‟Ethiopie,
l‟Erythrée, le Kenya ou la Tanzanie, ainsi que les possibilités de reconstruction d‟un Etat
somalien. Sur l‟interface sahélienne, le gouvernement islamique en place au Soudan depuis
1989 posait plus directement problème Washington, en incarnant la plupart des enjeux que
pouvait générer l‟islamisme en Afrique. Le régime soudanais avait instauré un régime
islamique appliquant la charia, au moment où le continent opérait une évolution vers plus de
démocratie. Au nombre de ses actions, il soutenait directement le terrorisme (Ben Laden
trouvant refuge dans le pays de 1991 à 1996), perpétrait des exactions envers les populations
non-musulmanes du Sud, et exerçait des tentatives de déstabilisation du régime tchadien voisin.
Pour ces éléments comme pour sa position géographique, le Soudan était une clé de l‟influence
que le terrorisme et le radicalisme islamique pouvaient générer au sein du continent africain.
Tout en opérant des mesures de rétorsion et d‟opposition à ce régime, tant d‟un point de vue
unilatéral (1995, 1997, 1998) qu‟au niveau de l‟ONU (1996, 2000), l‟administration Clinton
eut donc également à prendre en compte l‟influence irradiante de ce pays, au sein de ses
préoccupations géostratégiques générales comme de son approche de l‟Afrique.

46
Dans l‟Ouest du continent, la question cruciale et la plus préoccupante était celle du Nigeria,
géant africain à maints égards (économique, politique, géographique, démographique), posé sur
la ligne entre l‟Islam dominant et les autres influences culturelles et religieuses, avec pour
résultat des états appliquant la loi islamique au Nord du pays, et des états à majorité chrétienne
au Sud. De par ses caractéristiques et son poids, le Nigeria était un élément essentiel pour
l‟évolution de l‟Afrique, et un enjeu de même importance quant à la question

37
Lasseur Maud, « Nordiste musulmans et sudistes chrétiens s‟affrontent dans les Etats africains », Courade
Georges (dir.), L’Afrique des idées reçues, Paris, Belin, 2006, 400 p., pp. 158-165.
de la progression du radicalisme religieux et du terrorisme islamique31. Or, au cours des années
1990, le pays fut traversé par des évolutions sensibles, mettant notamment en jeu le basculement
potentiel de certaines régions du pays dans une situation conflictuelle de forte intensité.
L‟administration Clinton eut d‟abord à composer avec le régime dictatorial du général Abacha,
qui vit se multiplier les attentats et actes de violence de nature interreligieuse au milieu des
années 1990, et qui se durcit de plus en plus, entraînant des sanctions américaines en 1995,
jusqu‟à la brusque disparition de sa figure tutélaire en 1998. L‟attention américaine fut alors
portée sur la mise en place rapide d‟un processus de démocratisation, et le développement de
relations étroites avec le président chrétien Obasanjo, élu en 1999, événement qui coïncida avec
une recrudescence des exactions contre les populations nonmusulmanes et des troubles dans le
pays. Washington eut donc avec le Nigeria une question essentielle à traiter, au sein de laquelle
la radicalisation islamique revenait comme un élément incontournable. Le pays était en effet un
élément essentiel dans le développement et la stabilité de la région, et un pilier important pour
la politique africaine des Etats-Unis. Outre le
Nigeria, l‟Ouest africain voyait également l‟islamisme radical faire peser une menace sur des
pays ayant connu jusqu‟alors un Islam modéré depuis plusieurs siècles. La stabilité et le
développement de ces pays pouvaient souffrir de courants extrémistes, dont les motifs
pouvaient agir de manière directe ou être récupérés au nom de revendications politiques,
territoriales ou ethniques. Ce cas de figure se posait avec des pays comme la Guinée, le Sénégal
et la Côte d‟Ivoire, qui bien qu‟ayants une situation politique et économique apparemment
solides, possédaient également avec des situations de crise latentes, les germes d‟une
dégradation potentielle, cas de figure d‟autant plus grave que ces pays jouaient un rôle essentiel
dans la région, tant sur un plan économique que politique.

31
Ngoupandé Jean-Paul, L’Afrique face à l’Islam, Paris, Albin Michel, 2003, 300p., p. 89.
47
Sur un plan géopolitique, le continent offrait des conditions privilégiées pour le développement
des activités et de l‟influence de l‟islamisme radical et du terrorisme. Par ses faiblesses en
matière d‟organisation, de gestion et de contrôle du territoire, imputables tant aux insuffisances
de moyens, à la déficience de certains régimes, qu‟aux situations de troubles et de conflits
émaillant son espace, l‟Afrique constituait dans les années 1990 l‟une des régions les plus
propices au développement des trafics, des transits et des infiltrations en tout genre, ce que la
mondialisation comme la déstructuration post-Guerre Froide favorisaient39.
Les mouvements extrémistes pouvaient compter sur cette donnée pour transiter, se déplacer,
s‟installer, développer leurs activités et asseoir leur influence dans les sociétés et les espaces.
Les facteurs de désorganisation permettaient en outre de voir des ressources potentielles s‟offrir
au financement des activités illégales, à la croisée des situations de trouble et des ressources
disponibles en Afrique, qu‟il s‟agisse des armes, des matières précieuses, où de trafics s‟en
prenant aux biens et aux personnes. Des niveaux élevés de corruption et les faiblesses effectives
du droit et des moyens de contrôle des territoires venaient prolonger, dans les pays en apparence
organisés, les corridors et les opportunités en matière d‟économie souterraine induites par les
zones en déstabilisation effective que comptait le continent africain (et dont la Somalie était
l‟exemple accompli), faisant de l‟Afrique, selon le président sénégalais A.Wade, une véritable
« passoire », présentée aux activités extrémistes et délictueuses40.

Facilité par ces facteurs de désorganisation, le développement des activités illégales et


extrémistes pouvait compter à son profit les nombreuses situations potentiellement
déstabilisatrices auxquelles la plupart des pays africains se voyaient confrontés, dans une
position de stabilité en général assez faible pour pouvoir y résister sans dégradation de la
situation. Potentiellement, l‟Afrique offrait donc les meilleures chances de voir des régimes
ciblés par le terrorisme et le radicalisme islamique être troublés par ces crises potentielles, qui
pouvaient dès lors servir d‟instruments stratégiques manipulables dans ce dessein. Faiblesse
des assises étatiques, opportunités de trafics, potentiel de troubles et de désorganisation, le
terrorisme islamique et l‟islam radical en Afrique pouvaient enfin compter sur la vulnérabilité
des populations, exposées à la pauvreté, à une misère plurielle, au manque de perspectives et
au désespoir, pour prospérer et étendre leurs aires d‟influence, et ce d‟autant plus auprès de
populations jeunes, que la mondialisation plaçait dans un rôle de spectateur exclus du
développement ayant lieu ailleurs dans le monde. Ce public pouvait être d‟autant sensibilisé

48
aux thèses développées par une utilisation extrémiste et politique de l‟Islam, que cette dernière
pu profiter dans les années 1990 du développement des moyens de communication et des
échanges pour appuyer son message, et mettre à profit la multiplication des formes de
libéralisation politique et de démocratisation se développant dans le même temps pour investir
les faiblesses de ces systèmes à leur profit.

39
Foirry Jean-Pierre, L’Afrique : Continent d’avenir ?, Paris, Ellipse, 2006, 238 p., pp. 9-10. 40
Ibid., p. 109.
L‟islamisme et le terrorisme qui s‟en revendiquait n‟étaient pas les seules forces en présence à
utiliser à leur profit la question de la stabilité et des activités interrogeant le développement et
l‟évolution de l‟Afrique qui se jouait au cours des années 1990. Ils faisaient néanmoins partie
intégrante de cette problématique stratégique que l‟administration Clinton vit se dessiner au
moment de son exercice, et qui se posait à la fois sur un plan global et dans le processus de mise
en place d‟une politique en Afrique. L‟islamisme posait également à Washington un problème
direct, lié à l‟antagonisme établi vis-à-vis Etats-Unis, en cela qu‟il pouvait particulièrement
viser les intérêts américains sur le sol africain, qu‟ils soient militaires ou civils, officiels ou
privés, de nature économique ou diplomatique, les symboles et structures comme les personnes,
faisant de l‟exposition de l‟Afrique une opportunité à cet effet. De même, le développement
d‟une politique africaine des Etats-Unis contenait le risque potentiel de déclencher en retour
des actions terroristes, dans le cadre d‟une hostilité affichée à l‟encontre de l‟extension de
l‟influence américaine dans le monde. Cette problématique put intervenir dans l‟organisation
des attentats d‟août 1998, quatre mois après la venue historique du président Clinton sur le
continent, qui avait été organisée pour exprimer le rapprochement américain avec l‟Afrique.
Toutes ces conditions faisaient de l‟Islam radical et du terrorisme un enjeu pour les Etats-Unis
en Afrique, confrontés à une menace se faisant de plus en plus pressante au fil de la présidence
Clinton, en parallèle du développement d‟une politique africaine. Néanmoins, la place de cette
problématique dans la politique africaine développée par l‟administration Clinton fut
relativement mineure, en n‟intervenant qu‟au titre d‟un des facteurs pris en compte dans l‟un
des objectifs thématiques généraux justifiant le positionnement américain dans la région, cet
objectif de sécurité n‟étant d‟ailleurs pas l‟un des principaux de la politique poursuivie.

49
La logique née de la Guerre du Golfe et du concept du New World Order avait servit de
déclencheur au développement du terrorisme sous l‟égide d‟Al Qaïda. Elle eut également pour
conséquence d‟influer sur une implication inédite des Etats-Unis en Afrique, au travers de
l‟engagement en Somalie que mis en chantier l‟administration Bush dans les derniers temps de
sa présence au pouvoir, et que dut gérer ensuite dans sa quasi-intégralité l‟administration
Clinton. Cette implication spécifique des Etats-Unis eut en effet une incidence essentielle sur
la suite de la présidence Clinton, de par la chaîne de conséquences qu‟elle entraîna sur les
processus décisionnels et les logiques appliqués par la suite dans le développement et la gestion
de la politique étrangère des Etats-Unis, qui eurent un impact spécifique dans le rapport
entretenu ensuite avec le continent africain.

La logique du « New World Order » et l’engagement américain en Somalie.

La Guerre du Golfe et le succès de son déroulement pour la coalition internationale comme


pour le président Bush avait entériné la position de leadership américain dans une perspective
multilatérale nouvelle de maintien de l‟ordre international. A la suite de ces opérations, George
Bush avait ainsi pu proclamer l‟émergence d‟un Nouvel Ordre Mondial 32, entérinant ainsi en
tant que lignes directrices à suivre les orientations induites par le conflit. Cette proclamation
posait de fait le rôle de « gendarme du monde » des américains comme une des bases de cette
nouvelle ère politique ; alors que les situations de crise se multipliaient au fil des mois, les
regards se tournèrent donc légitimement vers les Etats-Unis, dans l‟attente de leur intervention
ou du moins de leur appui pour le règlement des situations. Dans les faits, l‟administration Bush
se mit déjà elle-même en porte-à-faux envers la proclamation de son président, notamment sur
le dossier de la Bosnie où un jeu de gain de temps fut mit en place, afin de ne pas prendre de
décision préjudiciable auprès de l‟opinion publique américaine, dans la perspective de
l‟élection présidentielle de 1992. L‟administration Bush transmit ainsi à ses successeurs une
partition que la scène internationale s‟attendait à lui voir jouer, avec espoir ou critique selon
les observateurs et la position qu‟ils occupaient42. Bien que le président Clinton signifia assez

32
Deldique Pierre Edouard, Le mythe des Nations Unies. L’ONU après la Guerre Froide, Paris, Hachette, 1994,
236 p., pp. 18-21. 42 Il apparut ainsi que les exactions serbes en Bosnie purent être finalement perpétrées à l‟aune
de l‟évaluation des chances que les Etats-Unis interviennent ou non, selon la perspective tracée par le New World
Order proclamé par le président Bush. 43 Chapitre 2, partie 1.
50
tôt que son orientation politique réfutait cette lecture du monde et du rôle des Etats-Unis43, son
administration eut néanmoins à gérer tout au long de son mandat les conséquences de la mise
en œuvre et de l‟expression de ce paradigme d‟un Nouvel Ordre Mondial né à la suite de la
Guerre du Golfe, tant au niveau des attentes et des critiques qu‟à celui des situations et des
problèmes effectifs générés par la politique de l‟administration Bush.

La mise en place de cette situation se fit en fait à l‟occasion de l‟engagement américain en


Somalie, qui fut initié par l‟administration Bush, mais dont la gestion et la responsabilité
incomba intégralement au président Clinton, élu dans l‟intervalle, et eut de par son évolution
des conséquences essentielles à la fois sur la politique étrangère et l‟émergence d‟une politique
africaine, toutes deux développées par l‟administration Clinton. En pleine campagne
présidentielle, et alors que l‟Afrique n‟avait jusque là pas trouvé sa place dans la politique
étrangère de l‟administration Bush, ce dernier décida d‟engager les troupes américaines en
Somalie, dans l‟opération humanitaire Restore Hope, à la tête d‟une coalition internationale et
sous l‟égide de l‟ONU. L‟implication de l‟administration Bush dans cette opération était
cohérente, inscrite dans la logique du paradigme posé par la Guerre du Golfe et la perspective
du New World Order : Face à une situation de crise, la communauté internationale réagissait et
intervenait, derrière le leadership américain et avec la caution de l‟ONU, cette fois non plus
pour libérer un pays, mais pour résoudre une situation de famine. Dans le contexte de l‟élection
présidentielle américaine, l‟administration Bush tenta notamment, au travers de cet
engagement, de renouer avec la dynamique et la côte de popularité maximale qui étaient celles
du président américain au moment de la Guerre du Golfe, et qui étaient alors en sévère retrait
dans l‟optique de sa réélection. D‟une politique d‟où était globalement absente le continent
africain, surgit donc des derniers moments de l‟administration Bush un engagement américain
en Afrique, inspiré de ses orientations principales en matière de politique étrangère, et
notamment de la logique d‟un nouvel ordre mondial maîtrisé par les Etats-Unis. Ce fut de cet
engagement dont hérita la nouvelle administration et le président Clinton dans la corbeille de
son élection. Or, cette situation eut dans ses évolutions des conséquences essentielles dans
l‟indexation de la politique étrangère américaine, et eut de par ses ramifications une incidence
sur l‟émergence d‟une politique africaine des Etats-Unis. Cette dynamique sera examinée en
détail dans le chapitre 8, du fait de ses implications sur la gestion de la gouvernance globale en
rapport avec sa politique en Afrique de la part de l‟administration Clinton. L‟engagement
américain en Somalie fut donc un des éléments fondamentaux hérités des logiques mises en

51
place sous l‟administration Bush qui jouèrent dans les modalités de gestation puis de production
du projet pour l‟Afrique de l‟administration Clinton.

Si des éléments tels que la fin de la Guerre Froide, l‟émergence d‟un nouveau terrorisme
islamique ou l‟engagement en Somalie agirent à des degrés divers, tant dans l‟indexation
contextuelle des années 1990 que dans la reconsidération américaine de l‟Afrique, l‟évolution
du contexte général contemporain de la présidence Clinton matérialisa également un cadre
renouvelé avec le phénomène de la mondialisation, qui eut lui une incidence fondamentale sur
le rapprochement américano-africain. La mondialisation posa en effet des enjeux et des
questions géopolitiques spécifiques selon de nouvelles perspectives globales, et fut le processus
central de la recomposition de la scène internationale et de ses dynamiques dans la dernière
décennie du 20ème siècle, un processus dans lequel s‟inséra directement la volonté américaine
de voir se développer ses relations avec l‟Afrique.

Le rôle moteur de la mondialisation.

La mondialisation qui s‟accentua et se généralisa au cours des années 1990 fut en partie
consécutive de la disparition des antagonismes idéologiques de la période précédente, qui
entravaient l‟extension pleine et entière des échanges et des interactions sur la scène
internationale. Cette mondialisation en phase d‟accomplissement eut pour corollaire
l‟évolution des moyens, des pratiques et des règles d‟échange à l‟échelle mondiale, faisant
émerger de nouveaux enjeux comme de nouvelles opportunités au travers de la densification et
de la complexification des flux et des échanges lient des espaces. S‟appliquant avec
prédilection dans le domaine économique, la mondialisation eut de même des conséquences
essentielles en terme d‟ouverture, d‟échange et de diffusion dans de multiples domaines, des
conceptions politiques et juridiques aux références culturelles, des mouvements de personnes
et du développement des transports à celui des progrès techniques33, chaque phénomène ayant
une influence sur les autres au travers de l‟interactivité des termes de la mondialisation comme
processus d‟ensemble. En accompagnant la généralisation des principes de démocratie et
d‟économie libérale comme postulats de base, la mondialisation contribua à aménager une

33
Bouchet Michel-Henry, La globalisation. Introduction à l’économie du nouveau monde, Paris, Pearson éditions,
2005, 395 p., p. 51.
52
scène internationale uniformisée, se devant de partager à un certain degré les mêmes valeurs,
critères et interfaces d‟échange. Dans le même temps, elle se manifesta par l‟accroissement des
échanges au niveau mondial, et notamment des flux de capitaux, contribuant à étendre les
logiques libérales et capitalistes sur de nouvelles bases de décloisonnement et de
déréglementation des marchés. La matérialisation la plus significative de cette mondialisation
économique fut la mise en place en 1995 de l‟Organisation Mondiale du Commerce, destinée
à réguler les questions commerciales sur la scène internationale, et dont les règles et paradigmes
de fonctionnement furent inclus dans la politique étrangère de l‟administration Clinton comme
des outils centraux destinés à porter les objectifs américains34.

La politique élaborée par les Etats-Unis pour l‟Afrique s‟est inscrite pleinement dans les
stratégies induites par la mondialisation, le projet constituant fondamentalement une volonté
d‟intégration du continent africain au système économique global dans l‟objectif du
développement des échanges avec les Etats-Unis, mais également une volonté de combattre les
menaces transnationales émanant du continent, à qui la mondialisation ouvrait les portes de leur
extension46. Du processus de mondialisation émergèrent les critères paramétrant les enjeux de
la scène internationale, dont les conséquences influèrent directement et de manière essentielle
sur la décision américaine de reconsidérer la place de l‟Afrique dans leur politique étrangère.
La mondialisation posa en effet la question de l‟avenir du continent en son sein. De par ses
faiblesses et ses retards, le continent africain risquait en effet de se retrouver pour l‟essentiel
en dehors du processus, ce qui aurait eut pour conséquence paradoxale de l‟y inclure, en tant
qu‟espace marginalisé cependant, établissant un terrain propice pour le développement et le
transit de ses aspects négatifs (tout ce qui relève des économies souterraines et activités
illicites), à l‟échelle d‟un continent inséré dans une logique d‟inclusion/exclusion au sein d‟un
système globalisé. La matrice de la mondialisation se généralisant, la question de l‟Afrique
n‟était donc pas tant celle d‟un choix que d‟une nécessité pour la stabilisation et
l‟harmonisation du système, comme pour la survie des espoirs de développement du continent.
Il n‟y avait pas d‟alternative au phénomène de la mondialisation, puisque aucun espace ne
pouvait par définition être exclu d‟un système globalisé. Le seul choix résidait entre une
inclusion active et constructive du continent, et donc une forme de participation quelles qu‟en

34
Chapitre 8, partie 1.
53
furent les difficultés et les carences, et une inclusion subie au travers des aspects négatifs du
phénomène, avec pour conséquence de faire de l‟Afrique l‟épicentre des déviances du système.

La mondialisation voyait en effet se produire simultanément sa propre émergence et la


désorganisation des systèmes précédents, ce qui eut pour corollaire l‟accroissement des flux
souterrains et parallèles générant de nouveaux enjeux en matière de menaces transnationales,
qui constituèrent finalement l‟une des composantes effectives du phénomène. Ces menaces
pouvaient être directes pour les Etats-Unis et les intérêts américains, qu‟il s‟agisse du
terrorisme, de la prolifération nucléaire, des divers trafics (notamment d‟armes et de drogues)
ou du banditisme en « cols blancs » exploitant les nouveaux moyens de communication pour
établir une criminalité transnationale touchant directement des victimes américaines. Un
exemple de cette délinquance émana au cours des années 1990 du Nigeria. Désignée sous
l‟appellation « Nigeria Advance Fee fraud », cette procédure utilisait des propositions de
blanchiment d‟argent contre rétribution, émanant soit disant d‟officiels et de
hautfonctionnaires nigérian et adressées à des occidentaux (et notamment des Américains),
pour en fait exercer toute une série de délits et de crimes sur les personnes amorcées, allant de
l‟escroquerie et l‟extorsion de fonds à l‟enlèvement et au meurtre. La menace sur les citoyens
américains atteignit un niveau d‟alerte suffisant pour devenir une préoccupation du
gouvernement américain. Cette forme de délinquance prospérait sur les nouvelles opportunités
de communication et de déplacement offertes par la mondialisation47. Le développement d‟une
« mondialisation souterraine » était ensuite elle-même génératrice d‟instabilité, favorisant les
phénomènes mettant en cause les stabilités régionales, tels que le développement des conflits,
des zones de tensions ou de non-droit qui étaient propices à sa prolifération, générant ce que
l‟administration américaine identifiait sous le terme générique des « menaces transnationale. »
La conjonction des situations laissées par la fin de la Guerre Froide et les processus de
mondialisation qui suivirent opposaient donc à la responsabilité des Etats-Unis de nombreux
défis aux ramifications et aux conséquences globalisées, derrière des aspects semblants
régionaux ou locaux au premier abord. L‟Afrique faisait à ce titre figure d‟interface critique,
tant géographiquement que thématiquement, dans la perspective d‟une lutte contre les trafics
et autres menaces transnationales, dont le développement était lié aux déstabilisations
régionales que le continent semblaient pouvoir favoriser par l‟exploitation de ses faiblesses et
des possibilités offertes par les logiques de la mondialisation. Les Etats-Unis étaient donc dans
une obligation de définir une approche stratégique concernant l‟Afrique, ainsi que d‟établir les

54
moyens et modalités qui seraient employés à contrer les menaces émanant du ou transitant par
le continent.

La minoration de la place de l‟Afrique dans la mondialisation en terme de développement se


faisait quant à elle du fait des faiblesses du continent, mettant cet espace à la périphérie des
avantages suscités par le processus : Ainsi, si les flux de capitaux se développèrent de manière

46
Chapitre 4, partie 2.
exponentielle, ils s‟incarnèrent cependant dans une concentration des investissements dans les
zones les plus sûres et les plus développées, soit les Etats-Unis et l‟Europe, dans les domaines
économiques offrant le plus de valeur ajoutée tels que les services et les nouvelles technologies.
Les pays en voie de développement ne bénéficièrent en conséquence que de manière marginale
de cette circulation accrue des capitaux, du fait tant de leurs faiblesses structurelles que des
caractéristiques des principaux domaines constitutifs de leurs économies. En dépit des
promesses de développement, la mondialisation opérait en parallèle une accentuation des écarts
entre les régions du monde. En 1998, les échanges mondiaux exprimés en terme d‟exportation
concernaient ainsi les pays industrialisés à hauteur de 91%, les PVD se partageant les 9%
restants ; la mondialisation conduisait ainsi à une marginalisation accrue des PVD, en dépit des
bénéfices qu‟elle apportait en parallèle. Parmi les PVD, l‟Afrique était elle-même
marginalisée, en ne réalisant que 1,8% des échanges, pour moins de 1% des richesses mondiales
produites, ses économies conjuguant et cumulant les faiblesses sur un niveau d‟ensemble48. Les
investissements qui étaient minorés dans les pays en voie de développement ne concernaient de
même que de façon très marginale l‟Afrique subsaharienne, qui attira moins de 4% des
investissements opérés dans les PVD en 1998, quand la Chine et le Brésil captèrent la moitié
de ces investissements. La perspective de ces tendances était donc de voir à terme le continent
être cantonné à la marge de l‟économie mondialisée.

Ce rapport critique à la mondialisation fut cependant un moteur central de la prise en compte


du continent par les Etats-Unis. L‟administration Clinton avait en effet une nécessité de
positionnement vis-à-vis de l‟Afrique. Elle s‟appliquait d‟une part dans l‟optique des
conséquences que pouvait avoir à terme la marginalisation du continent à l‟égard du processus
de mondialisation, sur l‟équilibre et le bon fonctionnement d‟un système globalisé pacifié et
régulé, qui était la vision autant que l‟objectif du président Clinton concernant l‟évolution de
la scène internationale. Elle s‟appliquait également au titre des obligations morales minimales
55
que se devait d‟exprimer l‟administration, à la croisée du leadership américain et des
convictions politiques du président. Ces dernières concernaient en premier lieu l‟optimisme
exprimé concernant l‟évolution du monde et l‟affirmation des bienfaits de la mondialisation,
qui était une dialectique centrale de la politique développée par l‟administration Clinton, tant à
l‟extérieure pour mettre en place un système correspondant aux objectifs américains, que sur

47
. Département d‟Etat, Report on Nigeria Advance Fee Fraud, Washington, avril 1997, 33 p.
le plan national, pour justifier des nécessités du libre-échange dans la dynamisation de
l‟économie des Etats-Unis. L‟affirmation américaine en faveur de la mondialisation ne pouvait
pas d‟un point de vue logique effacer totalement le continent africain de sa politique, et ne rien
faire en faveur de son intégration au processus en cours. De fait, la politique menée a pu se
traduire comme une volonté d‟intégration du continent au processus de mondialisation
effectuée à l‟intérêt des Etats-Unis, en en favorisant d‟une part la mise aux normes et la mise
à niveau économique et politique, et en oeuvrant d‟autre part à l‟aider à se prémunir et à
surmonter les menaces transnationales et autres facteurs d‟instabilité qui risquaient d‟entraver
cette intégration49. La prise en compte de l‟Afrique par la politique américaine visait donc tant
la salubrité du système international globalisé, que le développement du continent en son sein.

Outre ces nécessités induites par la mondialisation, le positionnement entreprit par les Etats-
Unis visait également à développer une stratégie d‟implantation, ayant cette fois à partir avec
le domaine des opportunités. La mondialisation signifiait en effet une scène globalisée placée
sous le jeu des influences et de la concurrence générale entre les différentes puissances, dans
les divers domaines de leur expression (politique, économique, culturel…) A ce titre, chaque
région devait faire l‟objet d‟un positionnement de la part des Etats-Unis, dans cette périodeclé
de recomposition internationale et de mise en place de la structure globale initiale appelée à
perdurer, pour des intérêts immédiats, mais également de manière stratégique dans la
perspective de développements futurs. Les années 1990 constituaient une période de
redistribution des cartes comme de renouvellement des règles au cours de laquelle pouvaient se
décider certaines évolutions pour les années, voir les décennies à venir. Dans cette
configuration, les Etats-Unis essayèrent tant de développer les perspectives de libre-échange
bénéfiques à leur économie que d‟étendre leur influence dans toutes les régions du monde, la
mesure commune à ces deux ambitions étant la mise en place d‟accords commerciaux
régionaux, intégrés au cadre plus vaste de la mondialisation.

56
L‟Afrique devait de même être prise en compte par les Etats-Unis, afin d‟y faire avancer
l‟influence américaine jusque là restée mineure, dans la perspective de la concurrence générale
que devraient se livrer désormais les puissances sur la scène globale. Cet angle d‟approche
inversait de fait les données de la problématique de l‟appréhension de l‟Afrique

48
Burgel Guy, Du tiers monde aux tiers mondes, Paris, Dunod, 2000, 122 p., p. 89.
49
Botti Nicolas, « Le credo de Susan Rice », entretien avec le Secrétaire d‟Etat Adjoint aux Affaires Africaines,
Jeune Afrique, 7 novembre 2000.
par les Etats-Unis dans le contexte de la mondialisation, puisque la somme des entraves à un
rapprochement américain (fragilité de l‟attractivité africaine, faiblesse de l‟implantation
américaine, ancrage des influences européennes…) devenaient à ce titre des challenges
importants qui devaient être relevés pour en combler les manques, en profitant notamment de
cette période de recomposition pour élaborer une nouvelle stratégie en direction de l‟Afrique
et œuvrer à faire évoluer la situation. La mondialisation posait de nouvelles bases pour les
opportunités de l‟action politique, en favorisant le décloisonnement des domaines et des
territoires tels qu‟ils avaient été fixés dans les décennies précédentes, un processus que la fin
de la Guerre Froide avait initialisé avant que le développement de la mondialisation ne le
confirme, ne l‟accélère et ne le favorise. Les anciennes aires d‟influence, les alliances et
prérogatives du passé ne répondaient plus dans un contexte globalisé aux même exigences, tant
dans la considération des zones sous influence adverse, que du respect de «gentlemen‟s
agreements», nécessités et justifiés par les logiques supérieures induites par l‟affrontement des
deux blocs idéologiques. Ces paradigmes n‟ayant plus lieu d‟être, les Etats-Unis voyaient de
nouvelles perspectives et de nouvelles aires géographiques d‟action s‟ouvrirent et se dégager
sur la scène internationale globalisée, tant pour leurs objectifs qu‟envers leurs obligations.
L‟Afrique était justement un des espaces les plus concernés par cette mutation, non pas au
niveau du renversement des anciens antagonismes (cas constitué par l‟ex-URSS et l‟Europe de
l‟Est), mais à celui du décloisonnement et de la libéralisation de l‟espace, sur la scène ouverte
des processus constitutifs de la mondialisation. Le rapport aux régimes africains ne nécessitait
plus désormais pour les Etats-Unis de respecter certains compromis (voir compromissions) sous
couvert des nécessités inhérentes à la Guerre Froide. La mondialisation l‟expansion des
modèles de libéralisation politique et économique permettaient et nécessitaient désormais de
fixer certaines exigences de normes d‟orientation politique et économique comme préalable au
développement de relations avec les partenaires africains.

57
Dans le même temps, le mouvement général d‟évolution en cours initiait le continent africain
à l‟éveil de l‟intérêt américain, dans une optique de normalisation des échanges en phase avec
la mise en conformité et à l‟intégration aux processus de mondialisation.

Les Etats-Unis se positionnaient de même dans un nouveau rapport à leurs alliés européens
dans la Guerre Froide, quant à leur appréhension du monde redéfini par la mondialisation, et ce
particulièrement sur le plan de la concurrence économique. Les influences européennes issues
du passé colonial ou post-colonial ne constituaient plus des titres de prorogations plus ou moins
admis sur l‟aire africaine : Les seules contraintes subsistantes étaient celles posées par le
positionnement et les multiples stratégies de la politique étrangère américaine, et ces contraintes
étaient désormais bien moindres que dans le cadre de la Guerre Froide, tout en nécessitant
cependant de prendre en ligne de compte les conséquences de ces choix dans le contexte
nouveau de la scène internationale sur la voie de la synthèse libérale dominante et le
développement des échanges. Se posait ainsi la question du nécessaire positionnement à
adopter, des politiques à apporter ou non à chaque question, à chaque situation, pour chaque
aire, constituant une partie de la scène globale et donc de ses interactions. L‟impasse ne pouvait
plus être faite par un choix unilatéral évaluant les intérêts directs et immédiats de la question,
sans une analyse des conséquences en retour, par le biais des vecteurs du systèmemonde et
l‟interaction des autres acteurs et forces en présence. L‟idée d‟une politique africaine des Etats-
Unis, alors qu‟un tel projet n‟avait jamais vu le jour, se posait dans les termes de cette situation
nouvelle et des perspectives qui devaient en être déduites pour l‟avenir. La réflexion entamée
par l‟administration Bush sur le sujet sous forme de « politique courtoise », se prolongea ainsi
pour l‟administration Clinton, le passage à l‟action émergeant finalement de la rencontre des
circonstances et de la volonté politique.

La mondialisation faisait donc de l‟appréhension de l‟Afrique par Washington une double


problématique. Dans un sens, le continent accusait un retard et une tendance à la
marginalisation, qui risquaient à terme de se retourner contre la stabilité internationale après
avoir conduit à une dégradation de la situation du continent. Dans une autre approche
cependant, l‟Afrique était également un potentiel, un continent en devenir dans le jeu global de
concurrence qui se mettait en place, où les ambitions américaines rencontraient le défi d‟une
situation pour l‟essentielle en friche. Pour ces deux lignes de réflexion, l‟administration Clinton
pouvait envisager le développement de son action en direction du continent, ce d‟autant plus

58
qu‟elle se faisait le relais de la promotion de la mondialisation. Tenant compte des paramètres
posés par la réorganisation de la scène internationale sous l‟influence des processus de
mondialisation, l‟administration Clinton apporta en réponse la définition d‟une politique
africaine ambitieuse en regard des précédents américains. Cette dernière ne put cependant
émerger qu‟à l‟opportunité de l‟évolution même du continent africain, au sein des évolutions
globales en cours.

2. Evolutions et perspectives du continent africain.

En parallèle et de manière concomitante aux évolutions environnementales globales, l‟Afrique


connut des mutations qui initièrent véritablement et contribuèrent à formater l‟action
américaine à son égard. La décision américaine d‟initier une politique africaine ne pouvait en
effet être prise qu‟à partir de cette impulsion nécessaire, et les problématiques engendrées par
l‟évolution africaine tracèrent les lignes des contraintes et des perspectives intrinsèques dont
dut tenir compte l‟administration Clinton dans la mise en œuvre de son projet, au sein du jeu
complexe des autres contraintes. Le traitement de cette donne contextuelle constitua l‟élément
central de la gouvernance des données environnementales, au plus près de la justification d‟une
politique africaine des Etats-Unis, tant par ses éléments propres que par les connexions établies
avec les autres éléments en présence. Deux domaines principaux d‟évolution ont à ce titre
motivé le lancement du projet proposé par l‟administration Clinton pour fonder de nouvelles
relations avec le continent : La démocratisation et la libéralisation politique se répandant au
sein de l‟espace africain, et la restructuration des économies africaines dans le sens d‟une
libéralisation et d‟une rationalisation de leur cadre, des perspectives qui permettaient
d‟envisager la stabilité et le développement de la région, et la mise en place d‟un
environnement profitable aux débouchés américains.

Les évolutions politiques africaines à la rencontre du paradigme de « bonne


gouvernance. »

59
L‟Afrique sub-saharienne connut au début des années 1990 un mouvement de démocratisation
et de libéralisation politique qui concerna à des degrés divers un nombre croissant de régimes
et de sociétés, au point de constituer une tendance d‟évolution générale du continent35. Depuis
les indépendances, les régimes autoritaires avaient été la figure dominante en terme de système
politique en Afrique, au point d‟en devenir l‟un des archétypes négatifs usuels les plus à même
d‟alimenter les doutes quant aux capacités de développement du continent.
Dictatures de fait et démocraties purement nominatives ne laissèrent qu‟à de rares exceptions
des démocraties effectives entériner une alternative politique sur le sol africain. Les
changements de régimes purent, souvent après des crises paroxystiques, laisser un temps des
tentatives d‟évolution se former, souvent vite effacées par le retour d‟une autre forme
d‟autoritarisme pour toute alternance. Une avancée générale significative de la démocratie et
de ses corollaires (élections libres, multipartisme, liberté de la presse et d‟expression…) se
dessina pourtant sur le continent au début de la décennie 1990, un des points d‟orgue de ce
processus ayant été, tant d‟un point de vue symbolique que réel, le cas particulier mais si
important de l‟Afrique du Sud. Cette démocratisation fut naturellement le fruit de facteurs
complexes et variables selon les Etats, leurs histoires, leurs structures ; des déterminants
généraux oeuvrèrent néanmoins à ce processus de manière transversale. Parmi ceux-ci jouèrent
des facteurs internes au continent, tels les mouvements de contestation des acteurs locaux et
des populations, ainsi que la détérioration des conditions de vie dues à la crise économique
perdurant et s‟aggravant depuis la fin des années 1970. Des facteurs externes agirent également,
avec le climat global de libéralisation politique en cours dans l‟ex-URSS, en Europe de l‟Est
et Orientale, et le « vent de la démocratie » comme nouveau paradigme environnemental eut
certainement une incidence essentielle. De manière plus pragmatique, les exigences des
bailleurs de fonds des Etats africains, par le biais des institutions multilatérales (Banque
Mondiale) ou des partenariats bilatéraux, jouèrent un rôle fondamental dans la progression des
critères de démocratisation en Afrique, en les imposant pour en faire, avec le libéralisme
économique, le cœur de la conditionnalité de l‟aide au développement.

A l‟orée des années 1990, face à l‟incapacité récurrente de la plupart des régimes africains à
s‟inscrire dans une courbe durable de développement, et face à l‟échec des politiques
d‟ajustement structurelles censées y pourvoir, la question de l‟aide extérieure se doubla d‟une

35
Olowu Dele, Sako Soumana (eds.), Better Governance and Public Policy. Capacity building and democratic
renewal in Africa, Bloomfield, Kumarian Press, 2002, 244 p., p. 4.
60
conditionnalité de « bonne gestion », reposant sur le respect de critères préétablis et formulant
le cadre d‟action de l‟Etat. Cette bonne gestion nécessaire fut conceptualisée en 1992 par la
Banque Mondiale, sous la dénomination de «Good Governance », qui connut ensuite une
diffusion et une utilisation incontournables. A l‟origine, cette bonne gouvernance ne s‟attachait
pas à définir des modes de gestion au travers d‟une forme d‟exercice politique précise. Les
spécialistes de la Banque Mondiale se gardèrent en effet de poser le régime démocratique
comme étant la seule voie d‟application de la bonne gouvernance : L‟optique centrale
demeurait celle de la gestion du domaine économique, en dehors de toute autre considération.
Après l‟échec des politiques d‟ajustement de nature libérale imposées en Afrique dans les
années 1980, la bonne gouvernance avait pour ambition de reformuler cette option en y ajustant
de manière centrale, mais toujours sous une optique libérale, le rôle que devrait jouer l‟Etat
dans la régulation des affaires publiques, au travers de l‟application de critères de bonne
gestion, nécessaires selon la Banque Mondiale au développement. La définition initiale de la
bonne gouvernance par la Banque Mondiale était : “As the manner in which power is exercised
in the management of a country’s economic and social resources for development”. Rien
n‟empêchait donc un régime de se conformer à ce principe (et à ses critères) sans pour autant
s‟inscrire nécessairement dans un processus démocratique. Le contexte, les difficultés internes
des Etats et la propension du cadre démocratique à faciliter l‟application de cette bonne
gouvernance synonyme d‟aide bilatérale jouèrent néanmoins en la faveur d‟une inflexion
démocratique. Indirectement, les Institutions bilatérales fournirent donc un motif
supplémentaire et de poids à l‟évolution politique de l‟Afrique.

Les pays occidentaux donnèrent cependant au concept de bonne gouvernance un sens


directement politique. En reliant directement la possibilité de développement à la nécessité de
démocratisation, les principaux bailleurs de fonds bilatéraux de l‟Afrique appuyèrent de fait le
processus de démocratisation au début des années 1990, et lièrent ce dernier aux critères
désormais nécessaires de l‟aide au développement. Ce positionnement se nourrit évidemment
du contexte général, de l‟idée que le modèle démocratique pouvait désormais s‟imposer partout
et servir de base universelle logique à l‟évolution politique de par le monde. Il se basa
également sur l‟évolution décelable en Afrique, les signes avant-coureurs puis les prémices de
la démocratie confortant alors l‟analyse selon laquelle il s‟agissait d‟une direction prise de
manière globale par le continent. La démocratie devint donc la perspective d‟évolution que
décida d‟appuyer l‟occident en Afrique au début de la décennie. L‟argumentaire principal de

61
cette rhétorique fut de faire de la démocratisation la condition du développement, et donc par
déduction celle de l‟aide octroyée pour ce développement. François Mitterrand dans le discours
de la Baule, au 16ème Sommet des Chefs d‟Etat de France et d‟Afrique (juin 1990) établit ce
lien entre démocratie et développement36. L‟administration américaine fit de même en érigeant
en principe le fait que le développement nécessite une forme de démocratie, le sujet de
discussion se déplaçant plutôt sur ce que recouvre celle-ci et les formes qu‟elle pouvait
emprunter, avant que des critères impérieux ne lui soient ensuite accolés. Rapidement, un
glissement s‟effectua ainsi entre les critères de la bonne gouvernance et ceux de la démocratie,
dotant en quelque sorte le concept d‟une dimension d‟éthique politique qu‟il ne possédait pas
initialement, le faisant correspondre dans cette acceptation à un triptyque corrélationnel
démocratie/moralité politique/développement.

Le processus de démocratisation en Afrique fut au cœur à la fois des motivations et des motifs
de la logique politique élaborée par l‟administration Clinton. Cette dernière partit du même
constat que celui posé par le concept de bonne gouvernance, selon lequel le développement du
continent ne pouvait passer que par une libéralisation politique et économique, qui formeraient
les piliers autant que les conditions préalables à sa politique africaine. Dans cette approche, la
démocratie fut établie comme la condition incontournable au développement de relations entre
les Etats-Unis et l‟Afrique. Elle devait certes pour cela s‟accompagner d‟une libéralisation
économique, mais l‟inverse ne pouvait en revanche plus se justifier : Si la démocratie n‟était
pas suffisante et devait se doubler d‟une réforme du cadre économique, elle était en revanche
nécessaire et incontournable, et la seule réforme sur le plan économique ne pourrait suffire. Le
développement de la démocratie posa tant les obligations que les opportunités de l‟Afrique
comme des Etats-Unis, dans le développement de leurs relations à l‟aune du contexte des
années 1990. L‟Afrique s‟insérant par son processus de transition démocratique dans le
mouvement général consécutif à la fin de la Guerre Froide, elle put s‟inscrire dans les
considérations américaines sur l‟évolution contemporaine du monde. Dans le cas contraire, le
continent se serait tenu à l‟écart d‟une double évolution contextuelle incluant la fin de la Guerre
Froide et l‟accomplissement de la mondialisation, et n‟aurait certainement pas pu prétendre à
l‟attention américaine. Il aurait été à l‟inverse difficile pour les Etats-Unis d‟ignorer totalement
les requêtes et la reconnaissance de pays s‟engageant dans la voie démocratique et le difficile

36
Bourgi Albert, “François Mitterrand et la démocratie en Afrique: Le discours de la Baule, huit ans après”,
62
chemin des réformes initié par le concept de bonne gouvernance, après avoir porté jusqu‟à la
victoire sur le bloc soviétique les valeurs du « monde libre » démocratique, et au moment même
ou les efforts américains se concentraient sur l‟établissement de la démocratie et de l‟économie
de marché dans ce même espace.

Tant par l‟écho des circonstances que par leur histoire et ce qu‟ils représentaient, les EtatsUnis
avaient une certaine obligation morale envers cette démocratisation africaine, que le président
Clinton a effectivement choisi d‟endosser. Même si elle n‟engageait concrètement à

< http://helios.univ-reims.fr/Labos/CERI/Mitterrand_et_la_democratie_en_Afrique.htm >


rien, elle posait en revanche au moins la question d‟un nécessaire positionnement théorique.
L‟administration Bush, bien que n‟ayant générée aucun projet réel pour le continent, prit
néanmoins soin de définir une position de principe à son égard, position où le développement
de la démocratie constituait un des objectifs naturels à soutenir37. Cette thématique ne pouvait
être ignorée par l‟administration Clinton, alors que l‟ensemble de sa politique étrangère faisait
de cette promotion de la démocratie un de ses piliers. Ainsi, le processus de démocratisation
joua en quelque sorte un rôle d‟intégrateur, de nécessaire prise en compte de l‟Afrique par les
Etats Unis dans son rapport au monde du début des années 1990. Par cette évolution, le
continent pouvait s‟engager avec les Etats Unis sur un contrat d‟avenir ; si la démocratie
continuait à progresser en Afrique, la politique américaine y trouverait son compte tant en
terme stratégique que moral. Les Etats Unis ne pouvaient donc que soutenir d‟une façon ou
d‟une autre ce processus. Après la reconnaissance précoce d‟un nécessaire soutien,
l‟administration Clinton fut amenée au fil de son processus à édifier un projet de politique
africaine, dont l‟une des clés de voûte fut effectivement la démocratisation.

Le partenariat bilatéral avancé avec quelques rares Etats africains trouvant appui sur cette
démocratisation, il était en outre difficilement envisageable que ce critère, engagé tant dans la
conditionnalité théorique du développement que dans l‟aide effective à ce développement, ne
puisse déboucher pour les pays sur la voie des réformes sur une prise en compte de la part des
Etats Unis. Cette donnée fut donc l‟un des éléments initiaux qui permirent à une politique
africaine de voir le jour à Washington, en engageant sur la voie démocratique un nombre
suffisant de pays africains, avec des perspectives assez sérieuses d‟implantation, pour qu‟un

37
Chapitre 4.
63
rapport global au continent basé sur ce critère soit engagé. La démocratisation et son extension
dans l‟incarnation de la bonne gouvernance purent de plus servir d‟articulation centrale à la
politique menée. Intégrée à la dialectique sous-jacente des intérêts américains, la
démocratisation se voulait avant tout un gage de stabilité. Celle-ci passait par la mise en place
de régimes politiques « sûrs » et stables, critères que la démocratie semblait être en l‟occurrence
la mieux à même d‟incarner lorsqu‟elle est solidement implantée. Ce postulat était une
évolution de taille vis-à-vis de la période de la Guerre Froide, au cours de laquelle les régimes
autoritaires avaient au contraire pu être considérés comme des atouts plus solides, face à
l‟extension de l‟idéologie communiste.

Mais la démocratie s‟inscrivait également en tant que pièce maîtresse dans le processus de
développement économique, synonyme de perspectives commerciales. La relation fondée entre
démocratie et libéralisme économique dans la logique américaine, sur la base de la lecture du
concept de bonne gouvernance adoptée par les pays occidentaux, permettait en outre de servir
d‟argumentaire modulable, afin de justifier et de soutenir les orientations de la politique
africaine, tant sur la scène américaine, que vis-à-vis des pays africains et des autres acteurs sur
la scène internationale. L‟obligation de soutenir l‟effort des démocraties en Afrique pouvait
ainsi être assurée grâce à cette justification de la défense des intérêts américains, face aux
critiques partisanes d‟un repli américain, là où ils n‟avaient pas d‟intérêts directs en jeu pour
les Etats-Unis, en arguant que ce soutien à la démocratie, outre le fait d‟apporter une stabilité
géopolitique profitable à la sécurité américaine, faisait également le lit d‟un développement
potentiel des échanges pour l‟économie américaine. A l‟inverse, la conditionnalité
démocratique de l‟aide et son intégration des critères de bonne gestion donnait à
l‟administration la grille d‟excellence légitime lui permettant de justifier ses choix dans le
développement de ses relations avec l‟Afrique, face cette fois aux critiques progressistes
favorables à plus d‟aide au développement, tout en permettant d‟exiger de la part des
partenaires africains de se conformer à certains critères afin de prétendre pouvoir entamer un
partenariat avec les Etats Unis. Outre la promotion intrinsèque de la démocratie, la notion de
bonne gouvernance dans son acceptation intégrant la conditionnalité démocratique fit donc
figure de concept central dans l‟édification par l‟administration Clinton d‟un projet de
partenariat avec l‟Afrique, en liant libéralisations politique et économique au sein d‟une même
nécessité d‟évolution, devenue naturelle dans le contexte croisé de la fin de la Guerre Froide et
de la mondialisation. Sa gestion permettait à la fois d‟assumer le rôle moral et les intérêts

64
américains, de servir d‟argumentaire face aux critiques de tout horizon, tout en donnant aux
Etats Unis la possibilité de proposer un partenariat à la fois ambitieux dans les termes, et
totalement maîtrisé dans les faits, du fait d‟une conditionnalité exigeante demandée aux pays
africains en contrepartie du rapprochement américain. A cette perspective donnée par le volet
politique de la bonne gouvernance, répondait l‟autre aspect cette fois économique du concept :
Si l‟aspect politique était la caution morale incontournable de l‟engagement américain en
Afrique, l‟aspect économique en était cependant le motif réel.

L’économie africaine et le positionnement américain.

Suite à l‟échec des politiques d‟ajustement appliquées dans les années 1980, les bailleurs de
fonds multilatéraux, avec à leur tête la Banque Mondiale, ont donc redéfini au début des années
1990 les conditions du développement et de l‟octroi de l‟aide extérieure destinée à le soutenir.
Cette bonne gouvernance originale posa les critères de gestion auxquels devaient se conformer
les Etats, afin de permettre le développement de leurs économies et sociétés. Par extension, ces
critères jugés nécessaires servaient à l‟examen pour l‟octroi des aides multilatérales, leur
application étant, selon les institutions responsables, la manifestation de l‟engagement sur la
voie du développement, et donc du bon usage des aides. Exsangues même sous la perfusion de
l‟aide au développement, la plupart des économies africaines n‟avaient d‟autre choix que de
se conformer à ces critères. A partir des années 1980, les économies africaines n‟avaient en
effet eu la possibilité de faire appel à des investisseurs privés que dans de rares cas de figure,
ceux-ci étant rebutés par le facteur risque que représentait la conjonction de la fluctuation des
prix des matières premières sur lesquelles reposaient principalement les économies africaines,
l‟échec chronique des programmes de restructuration économique, et l‟instabilité politique
récurrente, mettant l‟avenir de chaque investissement à la merci d‟incertitudes bien trop
importantes. L‟instabilité politique put trouver dans la vague de démocratisation du début des
années 1990 l‟affirmation d‟une réponse pouvant être à terme sécurisante ; la faiblesse des
économies essentiellement dépendantes des matières premières resta en revanche une norme
rédhibitoire pour le développement d‟investissements privés à l‟échelle du continent. La source
de flux financiers externes nécessaires au maintien à flot des économies africaines était donc
pour la majeure partie des pays africains celle quasi-exclusive des bailleurs de fonds
multilatéraux et bilatéraux. L‟acceptation des critères de bonne gouvernance, et leurs
conséquences sur les économies, mais également les sociétés, fut donc la seule alternative de la
65
plupart des pays africains, tant face à l‟échec des précédents programmes que faute d‟autres
sources de capitaux et d‟alternatives au développement.

Si le régime autoritaire est devenu l‟archétype négatif de l‟Afrique qui s‟est imposé sur le plan
politique, il en fut de même de la crise endémique sur le plan économique ; à la différence du
premier domaine en revanche, le début des années 1990 ne signifia pas une évolution positive
générale en matière de développement pour le continent. Bien au contraire, la décennie
entérinait le renforcement de la marginalisation de l‟Afrique sur la question du développement,
en devenant la seule région à stagner ou à régresser, là où les autres régions émergentes (Asie
du Sud Est, Amérique du Sud, Chine, Inde…) progressaient38. Tant la vague de démocratisation
que la mise en œuvre de critères et des politiques de bonne gouvernance, s‟ils initièrent une
mutation des économies africaines, ne provoquèrent pas d‟inflexions notables dans la
marginalisation économique de l‟Afrique. Hormis quelques exceptions (Afrique du Sud,
Botswana, Nigeria, Angola…), les capitaux privés continuèrent à éviter le continent africain,
dans le contexte de la mondialisation qui en accentuait pourtant le volume et la circulation. En
parallèle des difficultés préexistantes, les plans d‟ajustements structurels imposés par les
bailleurs de fonds multilatéraux conduirent ainsi les sociétés africaines sur la voie de l‟austérité
et du désengagement de l‟Etat dans la plupart des domaines de l‟action publique primordiaux
pour la stabilité des conditions de vie des populations (éducation, formation, santé…), ce qui
dans la période de transition qui en découlait, pouvait jouer de manière néfaste en affaiblissant
les capacités des sociétés à pouvoir faire émerger les énergies nécessaires à une nouvelle forme
de développement économique exigée par le contexte de mondialisation. La phase de transition
économique engagée au cours de la décennie 1990 était donc un moment crucial de l‟évolution
des économies africaines, indispensable pour se conformer aux critères internationaux en la
matière, mais également dangereux pour l‟équilibre sociétal et le développement même des
économies. Ainsi, et malgré l‟émergence de quelques pays commençant, à la suite de ces
réformes mais également du fait de leurs atouts préalables, à pouvoir porter l‟espoir d‟un
développement soutenable sur le long terme, la majorité du continent africain continuait, au
cours des années 1990, à accumuler les handicaps lourds en matière de développement
économique.

38
Foirry Jean-Pierre, op. cit., p. 8.
66
Le continent continuait de plus à accumuler les handicaps risquant de le marginaliser
définitivement. Le premier de ces fardeaux, pour reprendre la terminologie usitée par les
organismes multilatéraux et l‟administration américaine, demeurait le problème de la dette,
dont le remboursement des seuls intérêts constituait un système d‟aliénation sans cesse
renouvelé dont ne semblaient pouvoir se sortir les états africains. Les mesures imposées à sa
résolution induisaient de fait une mutation de la politique appliquée au sein des sociétés dont
les effets, dans l‟attente prévisionnelle de nouvelles base de développement, continuaient à
indexer les difficultés de développement autour de cette thématique de la dette, puisque
s‟accentuaient dans l‟intervalle les effets négatifs pour les populations des coupes budgétaires
nécessitées par la bonne gouvernance. Mais le problème de la dette et les dernières
conséquences alors imputables aux politiques d‟ajustement structurel imposées à sa suite, ne
faisaient en fait que se surimposer à l‟enchaînement des problèmes dus à la gestion des
économies nationales depuis les indépendances, qui avait participé de la spirale négative qui
perduraient, au moment ou la mondialisation exposait leur faiblesse et leur nécessaire
correction, afin d‟éviter un collapsus des économies africaines. Les politiques d‟ajustement
structurel, d‟un coût élevé pour les sociétés africaines, n‟en avaient en effet pas moins pour
objectif de réguler les pratiques, les structures économiques et politiques, pour à terme
permettre, après une difficile transition, un développement durable et une progression de la
qualité de vie en Afrique. Dans l‟intervalle cependant, les faiblesses africaines devenaient plus
patentes encore, et risquaient sous les effets conjugués de la mondialisation et des ajustements
structurels, de priver le continent de ses maigres avantages. Elles démontraient par-là même la
nécessité de s‟en affranchir pour pouvoir prétendre à un développement soutenable, au moins
sur le moyen terme.

Largement tributaires du secteur primaire, des activités agricoles et d‟extraction, les économies
africaines étaient ainsi exposées aux fluctuations des marchés, à la concurrence internationale
intensifiée, ainsi qu‟aux divers aléas naturels et humains qui pouvaient compromettre par leurs
effets la croissance entière d‟un pays, souvent appuyée sur quelques domaines, voir un seul
produit d‟exploitation. Cette exposition, déjà éprouvée par l‟évolution à la baisse du marché
des matières premières au début des années 1980, n‟en devenait que plus critique dans un
contexte décloisonné et intensifié des flux commerciaux. Du fait d‟une production primaire
tournée à l‟exportation, les économies africaines s‟exposaient à une instabilité accrue des prix
ainsi qu‟à une concurrence croissante, sur un secteur ne pouvant en outre être porteur à long

67
terme39 . Cette dépendance à quelques productions primaires, même si elle pouvait, sous la
forme des hydrocarbures notamment, être une source assurée et importante de revenus, privait
néanmoins les économies africaines d‟un dynamisme et d‟une diversification indispensable à
un développement pérenne et moderne, que la rente des bénéfices naturels avait contribuée à
faire négliger par les Etats africains concernés. La conséquence directe de cette base des
économies africaines, dépendantes de cours de plus en plus majoritairement instables et faibles,
était de ne pouvoir profiter du développement des échanges inhérent à la mondialisation, faute
de productions manufacturières et d‟industries de transformations permettant de s‟insérer sur
ce marché et de profiter de sa croissance comme de ses opportunités d‟investissement. En
conséquence, les économies et les sociétés africaines se voyaient privés de ce développement,
lié à des possibilités accrues d‟échange sur le marché mondialisé du fait de leurs lacunes
structurelles. Une grande partie des bénéfices des économies africaines demeuraient en outre
captée par une frange restreinte de la population et les investissements limités, dans des
domaines et activités généralement peu profitables à l‟économie. Il en résultait des faiblesses
patentes en matière d‟infrastructures, qui s‟ajoutaient aux difficultés naturelles de l‟espace
africain, et limitaient à leur tour les espoirs de diversification, d‟ouverture et de développement
économique. Aux problèmes de perspective de développement structurels répondaient ceux du
capital humain des sociétés africaines. La captation des richesses, puis les politiques
d‟austérités mises en place pour pallier leurs défauts, posaient le problème de la formation et
de la place faite aux personnels qualifiés, alors même que le développement de ce capital
humain était une condition indispensable à la mutation des économies africaines hors du secteur
primaire dans lequel elles s‟inscrivaient majoritairement.

L‟Afrique entrait donc dans l‟ère de la mondialisation en étant la région la plus pauvre et la
plus en retard en terme de développement économique, dans une configuration et des structures
économiques en majorité fragiles et inadaptées, et dans une dynamique de régression faisant
craindre à sa marginalisation définitive, alors qu‟elle ne représentait que 1% des échanges
commerciaux sur la scène internationale 40 . Malgré ce bilan encore largement négatif du
développement économique en Afrique, que les évolutions en cours lors de la décennie 1990
semblaient en outre devoir aggraver, le continent africain ouvrait toutefois en parallèle assez de
perspectives de développement au travers de certains de ses pays pour que la mise en place des

39
Ibid., p. 16.
40
Ibid.
68
échanges commerciaux et un partenariat économique entre les Etats-Unis et l‟Afrique puisse
se révéler suffisamment avantageux et viable pour constituer l‟axe central de motivation autour
duquel une politique africaine fut développée. La politique américaine se basait sur le pari du
développement économique de la région, ce qui impliquait un engagement préalable pour
pouvoir se positionner au mieux à son égard, quel que puissent être les échéances et l‟ampleur
de ce développement. D‟un point de vue économique, le positionnement américain en Afrique
se justifiait dans le contexte de la mondialisation nécessitant la prise en compte de la totalité de
l‟interface internationale, et la perspective de la politique américaine de développement des
échanges et de constitution d‟accords commerciaux régionaux, destinée à trouver de nouveaux
débouchés à la production américaine. Dans cette perspective, et quelle que fut sa situation
initiale, l‟Afrique représentait un marché potentiel de plus de 700 millions de consommateurs
(argument qui fut constamment avancé par le discours officiel), sur lequel devaient se
positionner les Etats-
Unis, et qui constituait un enjeu suffisant pour engager une politique d‟accompagnement du
développement du continent, qui serait apte à faire des économies africaines des débouchés
pour les produits et investissements américains, et des africains des consommateurs effectifs de
la production américaine.

Indexé en premier lieu par la politique économique et commerciale des Etats-Unis,


l‟engagement en Afrique était également une nécessité en dehors du domaine économique,
égard aux impératifs posés par le nouveau contexte aux responsabilités américaines. Les autres
domaines d‟implications se devaient à ce titre de composer avec une réalité économique
africaine encore fragile, mais qui pouvait cependant servir de porte d‟entrée pour les Etats-Unis
en Afrique par le biais d‟un partenariat économique et commercial, pour ses finalités propres
comme pour la progression concomitante des autres objectifs, le renforcement économique et
la prospérité du continent étant dans la logique américaine avec le développement démocratique
l‟une des deux conditions de la stabilité du continent africain, et de sa capacité à lutter contre
les autres problèmes, qu‟ils fussent internes ou qu‟il s‟agisse des menaces transnationales.
L‟inclusion de l‟Afrique à la politique étrangère américaine trouvait par conséquent toutes ses
justifications dans une vision globale de la scène internationale, et des conséquences que la
mondialisation permettait d‟envisager quant à la prise en compte d‟un continent entier dans
cette politique, au présent comme dans une perspective temporelle plus longue. La présidence
Clinton intervenant à un moment crucial de recomposition, il lui incombait de poser les jalons

69
de ce qui pouvaient constituer de futurs enjeux, pour la suite de son mandat et au-delà. L‟axe
économique central à cette politique était le fait de l‟appréhension par le président Clinton de
cette politique internationale globalisée, et des orientations que devaient en favoriser les Etats-
Unis. L‟état mineur des échanges entre les Etats-Unis et l‟Afrique laissait en effet augurer un
nécessaire développement des échanges, étant donné leur faible niveau de départ et les
perspectives de développement émergeant tout de même des difficultés générales du continent.

Les mutations du continent africain au début des années 1990 dans le contexte de libéralisation
économique et politique en cours, ne pouvaient permettre aux Etats-Unis de faire l‟économie
d‟une prise en compte de l‟Afrique plus substantielle que par le passé.
L‟influence américaine était restait jusque là en retrait sur le terrain de l‟Afrique. Or la vision
précoce de la mondialisation du président Clinton nécessitait de formuler une politique
cohérente à l‟égard de ce continent, afin de se positionner tant en vue des opportunités directes,
qu‟en terme géostratégique, où le développement économique occupait une place de choix en
terme de stabilisation et de contrôle de la région. Face aux perspectives de la mondialisation,
les Etats-Unis se devaient en Afrique comme ailleurs de s‟assurer de débouchés potentiels pour
ses exportations et le positionnement de ses intérêts externes.
L‟Afrique était au début des années 1990 totalement à la périphérie, voir en dehors des circuits
américains 41 . Cette lacune pouvait néanmoins se lire à contrario comme une opportunité
supplémentaire de développement des échanges entre les Etats-Unis et l‟Afrique, dans un
domaine où tout était à mettre en place, hormis quelques relations bilatérales privilégiées bien
installées. Cette possibilité rendue nécessaire par la mondialisation trouvait en outre une
justification dans les perspectives prometteuses d‟évolution de l‟Afrique qui, dans le contexte
du début des années 1990, pouvait se lire comme une partie d‟une mutation historique
d‟ensemble, et qui par conséquent pouvait servir de base prospective pour une lecture elle aussi
d‟ensemble des rapports à construire par Washington avec le continent africain. Le
développement économique de l‟Afrique était une condition comme une conséquence
envisageable du développement d‟un partenariat avec les Etats-Unis, un postulat tant de base
que d‟arrivée soutenant le projet de politique africaine élaborée par l‟administration Clinton
sous la forme d‟un cercle vertueux pouvant être entraîné à l‟avantage des deux parties.
L‟administration Clinton tablait en effet sur la mutation économique et politique des pays

41
Clinton William, “Remarks by the President to White House Conference on Africa”, Washington, 27 juin
70
africains pour pouvoir y développer ses partenariats et son investissement, qui à leur tour se
seraient inscrit dans le mouvement de développement durable du continent.

Les Etats-Unis soutenaient à ce titre les réformes structurelles imposées par les organismes de
prêts multilatéraux et la logique de la bonne gouvernance. Les réformes permettraient
d‟instaurer un cadre acceptable, tant économique que politique et légal, pour un développement
des échanges commerciaux et des investissements américains en Afrique, qui à leur tour
soutiendraient le développement durable des économies du continent. L‟objectif était à double
sens ; d‟une part, il permettait aux Etats-Unis de s‟ouvrir de nouveaux marchés, de nouveaux
débouchés potentiels pour ses exportations, et d‟accroître leur influence sur les potentialités
africaines en matière de richesses et d‟investissement, tant financiers qu‟en terme
d‟infrastructure et d‟exploitation. Cet avancement en Afrique, en plus des bénéfices pour
l‟économie américaine, constituait une porte d‟entrée pour l‟influence américaine en général,
ce qui, dans le cadre de la mondialisation et de ses perspectives à venir, était déterminant. En
étendant par le biais du développement commercial ses modèles culturels au continent africain,
les Etats-Unis pouvaient escompter y implanter leur influence de manière durable. Pour cela,
le développement des économies et la libéralisation des régimes et des sociétés en Afrique
étaient les meilleurs atouts. Le développement économique de l‟Afrique pouvait en outre
permettre au continent de se pacifier, de gagner en stabilité et, en s‟intégrant à l‟économie
globale, d‟amenuiser une bonne partie des problématiques stratégiques qui menaçait de se
développer en cas de marginalisation sur une scène globalisée. C‟est donc une approche globale
et plurielle en terme stratégique que recouvrait l‟idée d‟une politique africaine cohérente,
applicable à l‟ensemble du continent, et dont l‟axe central serait le développement des
échanges économiques entre l‟Afrique et les Etats-Unis. Les Etats-Unis avaient en effet comme
alternative à une approche globale la possibilité de développer des relations bilatérales, avec un
parterre de partenaires choisis et répondant aux critères du développement de relations
économiques privilégiées.

Mais l‟administration Clinton entreprit cependant d‟élaborer une approche applicable à


l‟ensemble du continent, dans la perspective de son possible développement, sur les bases
constatées au début de la décennie en matière d‟ajustement structurel. Ainsi, des opportunités
séparées se retrouvaient dans une lecture globale du développement de l‟Afrique, intégré à
l‟émergence de relations avec les Etats-Unis. Conditionnée par la réussite des transitions

71
structurelles politiques et économiques, la politique américaine se positionna comme un vecteur
d‟accompagnement et de récompense de ces efforts entrepris par des pays africains, qui seraient
alors à même de répondre aux critères de bonne gouvernance et d‟entamer un développement
pérenne. L‟action américaine envers l‟Afrique se mit donc en place dans ce moment ou les
premières réussites et un mouvement général de mutation en matière de développement
économique voyaient le jour en Afrique, afin de les favoriser et d‟en être bénéficiaire, tout en
évitant de s‟investir trop en avant de possibilités de développements

1994.
encore incertaines. La mise en place d‟une approche globale, basée sur une conditionnalité de
résultats pour l‟engagement américain et le développement d‟un partenariat permettait à la fois
de s‟ouvrir à tous sur une base égale, et de ne s‟engager concrètement et proportionnellement
qu‟auprès des pays dont auraient été évalués les bénéfices pour l‟investissement, le commerce
et les opportunités économiques des firmes américaines. Pour se faire, l‟administration
américaine basa sa politique sur des critères de développement, largement inspirés de ceux de
la bonne gouvernance. Elle s‟appuya également sur l‟exemplarité des réussites africaines pour
en faire les moteurs du développement de l‟Afrique dans la logique et la rhétorique officielle
de Washington. Cette option permettait en outre de concilier le développement de relations
bilatérales avec une politique globale, sans que celleci n‟ait à souffrir d‟incohérence.
L‟approche américaine développait en effet en parallèle d‟un discours global conditionnel des
relations privilégié avec certains partenaires africains, dont les atouts le permettaient au présent.
Ce fut le cas des géants de l‟Afrique, avec pour cas particulier l‟Afrique du Sud, qui représenta
à elle seule la moitié des exportations américaines en Afrique au cours des années 1990. Les
autres forces économiques majeures de l‟Afrique, qu‟il s‟agisse du Nigeria, de l‟Angola ou du
Gabon fournissaient quant à elle avec l‟Afrique du Sud plus de 80% des importations
américaines en provenance d‟Afrique en 1994, des hydrocarbures et des produits de
l‟extraction minière pour l‟essentiel42.

L‟approche américaine entendait également se positionner de façon privilégiée auprès des


économies en devenir et des pays dont les perspectives d‟évolutions se révélaient, à la suite des
efforts structurels entrepris pour sortir des modèles économiques post-indépendance. A ce titre,
les Etats-Unis entreprirent de se positionner en attente, effectuant un suivi des évolutions en

42
USIA, Perspectives économiques, août 1999, < http://usinfo.state.gov/journals/ites/0899.ijef/frtra.htm >.
72
cours au sein du continent, et apportant leur soutient en matière de développement à ceux qui
le justifieraient par leurs progrès. Ce soutien étant majoritairement exprimé sous la forme de
l‟ouverture à l‟investissement et au commerce américain, les Etats-Unis mirent en place un
système dont l‟énergie était doublement générée par leurs intérêts : La mise en conformité
permettant le développement de leurs intérêts en Afrique se voyait en effet récompensée par
l‟implantation de ces mêmes intérêts, avec certes en corollaire un effort prévu en matière de
réduction de la dette, mais alimentée pour l‟essentiel par la promesse de développement induite
par un partenariat avec les Etats-Unis. C‟est ainsi que se forma la liste des partenaires africains
répondant aux critères fixés par la politique américaine, qui furent inclus dans cette conception
et cette appréhension globale d‟une Afrique partenaire économique des EtatsUnis, selon une
logique de réciprocité des avantages qui fixait cependant, au départ comme à l‟arrivée du
dispositif, l‟accomplissement des intérêts américains comme objectif.

Les évolutions contextuelles générales et les évolutions de l‟Afrique initièrent dans leur
concomitance l‟opportunité du développement de la première politique africaine des EtatsUnis.
Celle-ci ne dut cependant son émergence qu‟à la faveur de la rencontre de ces évolutions avec
une volonté exprimée dans ce sens par le président Clinton, qui fut l‟amorce nécessaire au
développement du projet. Les motivations à l‟origine du développement d‟une politique
africaine ne furent cependant pas les seuls éléments qui intervinrent dans son conditionnement
; cette politique fut en effet également indexée par l‟influence indirecte exercée par les
conditions spécifiques de la présidence Clinton, qui dessinèrent les contours de l‟espace dans
lequel purent s‟inscrire le développement de sa politique et son exercice décisionnel.

3. Les conditions d’exercice du pouvoir de la présidence Clinton.

L‟environnement américain a conditionné à sa base le cadre de la présidence Clinton et de son


action, avec des répercussions sur la politique africaine menée et les spécificités de sa
gouvernance. Si de multiples données entrèrent en jeu dans le système de conditionnalité
américain où elles durent s‟insérer, certaines données ont imprimé une influence notable sur la
gouvernance et l‟orientation du projet pour l‟Afrique. Ce fut le cas de l‟exposition dont furent
l‟objet W. Clinton et sa présidence, qui les plaça dans une mise en lumière spécifique, avec des
73
répercussions tant en terme de contraintes que d‟opportunités sur l‟action menée. L‟opposition
virulente avec laquelle dut composer le président Clinton dans l‟exercice de son action fut quant
à elle l‟élément central qui joua directement sur sa marge de manœuvre décisionnelle et son
calendrier politique, formatant en grande partie son mandat, avec des conséquences essentielles
en terme de contraintes sur la politique élaborée. Le contexte économique spécifique des Etats-
Unis lors de cette période fut un autre élément essentiel de formatage, qui permit certainement
l‟émergence de la politique africaine de même qu‟une part des difficultés qui devaient s‟y
opposer, entre une croissance économique sans précédent augurant d‟un contexte optimiste, et
les réticences émanant des bouleversements induits par la mondialisation.

Une présidence exposée : L’explosion des médias et de la circulation de


l’information.

D‟une manière générale, la présidence des Etats-Unis est une fonction particulièrement exposée
et observée, occupant un statut à la croisée des attentes et des attaques, devenant une cible
publique (parfois au sens littéral) sur la scène américaine comme sur la scène internationale.
Cette caractéristique a cependant atteint un niveau supérieur avec la présidence de W. Clinton,
dont un ensemble de facteurs convergents a fait de l‟exercice un objet d‟observation et
d‟exposition spécifique. Si la personnalité du président et les attaques dont il fut l‟objet
constituèrent des supports à cette exposition, la période connut cependant une explosion
exponentielle des médias et de l‟information qui contribua à exposer le pouvoir exécutif et son
action. Cette explosion des médias ne fut cependant pas que contraignante, puisqu‟elle
développa également la capacité de mise en lumière de l‟action entreprise par le président et
son administration, devenant une arme de gouvernance à la puissance décuplée. Cette évolution
eut donc dans ses ramifications des conséquences sur les logiques et les dynamiques de l‟action
engagée par l‟exécutif américain.

Les années 1990 ont connu un développement et une modification particuliers de l‟univers
médiatique et de l‟information, redéfinissant par-là même leur rôle dans les sociétés, et
notamment leur rapport à l‟exercice politique. Cette mutation fut la résultante de la convergence
de deux phénomènes : Des innovations technologiques révolutionnèrent d‟une part tous les
aspects relatifs aux médias (réalisation, traitement, diffusion, accès…), et les notions de
74
simultanéité, de multiplicité et d‟accessibilité qui en découlèrent modifièrent profondément la
nature, la gestion et l‟impact de l‟information aux Etats-Unis et dans le monde. Au niveau des
vecteurs de diffusion, la croissance du paysage télévisuel (dont les chaînes d‟information en
continu) par le développement des réseaux câblés et satellites instigua une première mutation,
relayée et amplifiée dans la seconde moitié de la décennie par l‟explosion et la démocratisation
d‟Internet. Ces évolutions furent accompagnées aux EtatsUnis par des décisions politiques
visant à en favoriser le développement, l‟administration Clinton s‟étant résolument investie
dans les nouvelles technologies de l‟information, en tant que vecteur central du développement
de la croissance américaine. Un programme sur l‟infrastructure nationale de l‟information
lancé en 1993 permit ainsi le développement du réseau qui accompagna l‟explosion d‟Internet
au cours de la décennie. Dans le même objectif, la loi sur les télécommunications du 1er février
1996 autorisa la concurrence générale des compagnies de câble-opérateurs. D‟autre part, ce
développement de l‟information se fit dans le cadre de recomposition sur de nouveaux
paradigmes émergents du monde d‟après Guerre Froide : Le contexte et la complexification
apparente du monde contemporain suscita alors un besoin accru d‟analyse et de compréhension,
qui donna aux innovations le support où se sont produites les mutations du rapport à
l‟information, à la fois méthodologiques et ontologiques, à la croisée des incertitudes et des
constats d‟interconnexion des phénomènes43.

La place et les modalités nouvelles de l‟information, notamment dans son traitement


médiatique, fut une donnée essentielle à prendre en compte par l‟administration Clinton dans
l‟exercice de sa politique, tant comme contrainte que comme opportunité. La chronologie de
cette révolution eut pour conséquence de faire coïncider le développement du fait médiatique
comme fait historique avec la présidence de W. Clinton, comme d‟autres faits historiques
avaient pu se confondre précédemment avec certaines présidences. Favorisé par ces évolutions
externes, ce constat fut surtout entériné par le fait que le président était lui-même un personnage
éminemment médiatique et charismatique, qui faisait partie d‟une génération ayant toujours
reconnu l‟importance centrale des médias et de la télévision en particulier dans la vie politique,
qu‟il s‟agisse de se faire connaître, de remporter une élection, de faire carrière ou de mener au
mieux ses fonctions. Cette ère médiatique nouvelle avait en quelque sorte commencée avec la
campagne présidentielle de 1960 puis la présidence de Kennedy, qui virent l‟image prendre le
pouvoir sur le son et l‟écrit. Le rôle des médias se doubla d‟un exercice critique de l‟exercice

43
Semprini Andrea, CNN et la mondialisation de l’imaginaire, Paris, CNRS Editions, 2000, 187p., pp. 10-11.
75
des présidents successifs, exerçant une pression croissante, tant au niveau de l‟action politique
que dans la révélation des affaires, erreurs et scandales qui pouvaient remettre en question
l‟action comme la légitimité du chef de l‟exécutif américain.

Plus que tout autre, W. Clinton fut au centre de ces deux dialectiques, profitant des médias pour
accéder à la présidence, puis gouverner et maintenir une côte de popularité nécessaire à sa
réélection, grâce à son image, son style et son habileté à utiliser à son actif cet instrument, mais
attirant également sur lui la lumière médiatique à l‟occasion de ses difficultés politiques et de
ses ennuis judiciaires. La présidence Clinton fut en conséquence une des plus exposées
médiatiquement, quantitativement et qualitativement, tant au niveau de l‟exercice politique que
de ses manifestations périphériques, voir extérieures. En cela, elle entérina l‟ère de la «
campagne permanente » mettant en jeu l‟image du président et de sa politique de manière
quotidienne. Cette exposition était une contrainte de l‟action, égard au traitement que pouvaient
en faire les médias et son accueil par l‟opinion publique ; mais elle apparaissait également
comme un avantage aux mains du pouvoir exécutif, afin de convaincre du bien fondé de sa
politique et d‟imposer ses objectifs, notamment face à l‟éventuelle opposition du Congrès44,
ce que W. Clinton ne manqua pas d‟expérimenter lors de la majeure partie de sa présidence. La
révolution de l‟information et des médias des années 1990 fournit de même à l‟administration
Clinton des moyens sans précédents pour exposer et imposer une vision, un projet, une
politique, en même temps que la possibilité et la nécessité de gérer l‟information produite et
diffusée par d‟autres vecteurs.

Un double mouvement de mise en exergue et de banalisation de l‟action politique et du fait


événementiel se mis alors en place au niveau de leur couverture médiatique : Ce processus se
fit par la retransmission en directe et l‟archivage simultané des événements d‟une part, leur
conférant une portée d‟ « histoire en action » qui se répercuta sur la manière même de considérer
l‟action politique et sa mise en scène60. Il se fit également par l‟omniprésence de la couverture
médiatique, la multiplication des comptes-rendus et analyses des moindres faits liés, de près ou
de loin, à la sphère politique et ses acteurs. L‟information devînt de plus segmentée, traitée
selon sa nature et l‟importance médiatique qui lui fut donné. En fixant par sa couverture
l‟intensité des enjeux, elle initia les stratégies de réponse vis à vis de ces événements de la part

44 60
Lacorne Denis (dir.), Les Etats-Unis, Paris, Fayard/CERI, 2006, 675 p., 72.
Chapitre 9, partie 1.
76
du pouvoir, et induit une part de la politique suivie. A l‟inverse, elle put être mise au service de
l‟événement, de l‟action politique à laquelle le pouvoir souhaitait voir attribuer une intensité
événementielle particulière. Découlant de cette couverture, l‟abondance du matériau permit
l‟émergence d‟un volume croissant d‟images, de symboles, de situations, de gestes ou de
paroles, dont le recyclage par l‟écho médiatique fixa les paramètres de communication que dut
prendre en compte le déploiement public de l‟action politique.

Mise en exergue donc, mais banalisation également, par l‟importance et la permanence du flux
d‟information, la multiplicité des sources et des traitements, avec pour conséquence une
désensibilisation ou un détournement accru de l‟attention du public, et parfois pour corollaire
un brouillage accentué des lignes entre le politique et l‟apolitique, l‟anecdotique et l‟essentiel.
Là encore, la sphère politique dut intégrer ses paramètres à ses stratégies, aussi bien face aux
contraintes médiatiques que dans la gestion interne des politiques. L‟information et les
possibilités s‟y rapportant se positionnèrent, tant vis à vis de l‟exercice du pouvoir que comme
une donnée interne à cet exercice, avec un poids et une incidence sans précédents à un niveau
public et dans un contexte de paix. Ainsi, l‟information formula à la fois des contraintes et des
opportunités spécifiques à la gestion d‟une politique, sous des formes internes et externes. Les
conséquences des nouvelles caractéristiques de l‟information furent ainsi multiples pour
l‟exercice politique. Le nouveau rapport à l‟information posa notamment la question des
modifications des rapports du public au réel, et ses conséquences pour l‟exercice du politique.
Sa gestion devint un objet nécessaire de la gouvernance de tout projet, partagée entre son
effectivité et son traitement en tant qu‟information ; elle nécessita une réorganisation et un
nouveau rapport quant à sa production, qu‟elle fut externe par le biais des médias ou interne,
au travers de la production institutionnelle. Plus qu‟auparavant, la politique ne pouvait se
départir de sa communication, dés que ses enjeux nécessitaient une approbation publique ou
entraient d‟un point de vue stratégique dans la sollicitation de cette approbation. Tout en servant
la politique effective, le traitement de l‟information adjacente généra ses propres logiques et
stratégies, en tant qu‟objet politique propre, et comme vecteur au service d‟autres objectifs.

L‟information allait désormais avoir une accessibilité beaucoup plus grande, plus rapide et plus
longue, ces facteurs devant être intégrés à leur gestion ; en outre, de nouvelles manières de
concevoir l‟information et son rapport au public générèrent des stratégies spécifiques, comme
au niveau des sites Internet institutionnels, mis à la disposition de la communication des

77
services gouvernementaux45. Ce nouveau statut de l‟information dans son rapport au politique
eut l‟effet de générer de nouvelles lignes de fuite où devait s‟insérer l‟action politique. Ultra-
médiatisée, la présidence Clinton sut investir et alimenter cet état de fait, notamment par
l‟exposition et l‟investissement du président et des personnalités de premier plan de
l‟administration, dans la promotion et le soutient de l‟action politique. A l‟inverse, la
médiatisation posa des contraintes majeures se répercutant à la gestion et à la marge de
manœuvre offerte à cette action. La couverture de l‟actualité et des événements sur les scènes
internationale et africaine donna de même une nouvelle perspective aux exigences de réponse
posées à l‟action et à la décision politique, sous le feu de deux types d‟expositions médiatiques
: D‟une part, le temps et les enjeux médiatiques d‟une situation de crise se posèrent
simultanément au temps plus lent de l‟action politique, constituant un problème de gouvernance
de l‟information imbriqué dans le cours du processus politique ; ce fut le cas antérieurement à
la politique africaine en elle-même avec la Somalie et le Rwanda, puis de manière
contemporaine avec notamment l‟attentat contre les ambassades américaines au Kenya et en
Tanzanie en 1998. D‟autre part, les termes de la politique développée purent également être
confrontés à ceux d‟une réalité divergente : L‟administration Clinton fut confrontée à ce cas
de figure au moment du développement de sa politique africaine, qui coïncida avec une certaine
dégradation de l‟Afrique et de l‟écho médiatique qui en provenait.

L‟information connut également au travers de sa mondialisation un accroissement de ses flux


et une globalisation de son interface de diffusion. Cette forme de mondialisation en fut une des
plus étendues, puisque non limitée par des contraintes dépendant des résistances formulées par
les systèmes politico-économiques et les disparités matérielles, et certainement plus importante,
de par ses conséquences sur la perception du monde par chaque individu, où qu‟il soit dans ce
monde. De plus, la mondialisation de l‟information fit de l‟information de la mondialisation,
au cœur des discours et des actions des décideurs sur la scène internationale lors des années
1990 un élément tant de confrontation que de responsabilisation de ces derniers vis-à-vis des
régions et populations situées à la périphérie, voir à la marge du phénomène. Une des autres
conséquences essentielles de la révolution de l‟information fut la contraction du temps et de
l‟espace qui s‟en suivit, et l‟écho potentiel accru que chaque information, chaque situation,
chaque événement pouvait désormais avoir selon sa diffusion, son traitement médiatique, et
l‟impact suscité auprès des pouvoirs et opinions publiques. Par son impact sur l‟opinion

45
Ibid.
78
publique américaine et sur la scène internationale, et leurs conséquences pour l‟administration
américaine, l‟information médiatique, déjà centrale auparavant, prit une nouvelle dimension
d‟exposition, changeant les paramètres de la gouvernance des éléments portés à la connaissance
du public. Ainsi, les crises à l‟étranger purent revêtirent une nouvelle temporalité, une
simultanéité et un rapprochement par l‟écho médiatique qui leur fut donné, rendant les réactions
publiques et politiques forcément différentes. En parallèle de la dramatisation accrue de
l‟actualité mondiale traduite en terme de contraintes, cette puissance de l‟information et des
médias devenait aussi une donnée clé de la stratégie politique, intégrée en première ligne des
moyens comptés au service de l‟accomplissement des objectifs fixés. Concernant les rapports
des Etats-Unis avec l‟Afrique, cette dynamique contrainte/opportunité posée par le
développement de l‟information fut au centre des conditions de l‟exercice politique. Au sein
de cette interface, les politiques menées par l‟administration américaine connurent des
implications inédites en terme d‟impact, augurant tant d‟une considération que d‟une lecture
et d‟une lisibilité nouvelle de l‟action politique confronté à une évaluation nouvelle. Cette
transparence eut notamment pour conséquence de fixer des critères d‟exposition élevés pour
l‟action gouvernementale, qui firent de la variable « information » une donnée centrale dotée
d‟un nouveau statut, pour l‟image autant que pour le contenu de l‟action politique américaine,
sur la scène intérieure comme à l‟extérieur. Elle eut également pour effet d‟interroger les
mécanismes de la démocratie, et de contribuer à infléchir le mouvement de la gestion des
affaires publiques vers l‟univers conceptuel de la gouvernance, qui renouvela l‟exercice
politique démocratique lors de cette période, et notamment celui de la présidence de W.
Clinton46.

Générée dans un contexte nouveau nécessitant, à mesure qu‟il se dessinait, de nouvelles grilles
de lecture et d‟interprétation, la révolution de l‟information et des médias initia des
modifications contraignantes pour l‟exercice politique, mais fournit également des espaces
blancs, un potentiel à exploiter, une nouvelle frontière, aux services institutionnels pour
réinventer la gestion politique en y incluant cette évolution de la place de l‟information. De
fait, la mise en place de nouvelles grilles de lecture et d‟interprétation put se faire
simultanément à l‟émergence de nouvelles capacités de gestion et de diffusion de
l‟information, alors que la politique même des Etats Unis se redéfinissait vis à vis des
évolutions contextuelles. Chaque élément put donc interagir sur les autres dans la simultanéité

46
Chapitre 3.
79
de ces processus. Impliquées à plus d‟un titre dans le formatage des paramètres de l‟action
publique américaine dans les années 1990, les mutations du fait médiatique contemporaines de
la présidence Clinton eurent également une incidence déterminante sur son cours et sa mise en
contexte, en rencontrant une opposition particulière au président Clinton et à son action
politique à qui elle donna un écho particulier, opposition qui fut l‟un des principaux éléments
globaux sur le plan domestique déterminant l‟identité contextuelle de ces années.

Une présidence conflictuelle : L’opposition radicale des Républicains.

L‟analyse de toute politique menée par les Etats Unis lors des années 1993-2000 ne peut se
départir des conséquences essentielles imprimées par la manière dont ont été combattues,
exposées et soumises aux critiques sur les scènes politique et médiatique à la fois la personne,
la présidence et l‟action politique de W. Clinton. Une chronologie de sa présidence peut en
effet être dressée selon cette thématique particulière, et laisser apparaître que l‟exposition et les
attaques furent effectivement permanentes, ne dessinant finalement que des variations
d‟intensité et de motifs. Ce climat fut le fruit de la rencontre de deux facteurs principaux :
D‟abord une opposition idéologique radicalisée ayant conquis la majorité au Congrès, et
résolue à combattre le président et son action sur le terrain politique ; ensuite, l‟émergence de
multiples affaires, scandales et attaques visant tant le président que sa personne et son
entourage, qui servirent de points de fixation aux attaques les plus virulentes, et qui parasitèrent
son exercice. Ces deux dynamiques furent mises en exergue par l‟écho, le relais et
l‟amplification qu‟elles suscitèrent à travers le développement contemporain de la sphère
médiatique précédemment évoquée.

L‟opposition particulière dont a été l‟objet le président Clinton trouvait ses racines dans
l‟évolution entreprise par les partis Démocrate et Républicain à partir de 1968 selon des
orientations radicalement divergentes, qui conditionnèrent la vie politique américaine pour les
décennies suivantes, et aboutirent à une confrontation spécifique au cours des années 1990.

80
Majoritairement au pouvoir depuis les années 1930, tant à la présidence qu‟au Congrès 47, le
parti Démocrate se présenta à l‟horizon de la présidentielle de 1968 déchiré par les
contradictions internes révélées au cours de la présidence Johnson. Ces lignes de fracture se
cristallisaient essentiellement autour de la politique menée au Vietnam et la question des droits
civiques. Sur la première question, l‟aile gauche du parti s‟opposa au président Johnson et à sa
politique d‟extension de l‟engagement américain et d‟escalade militaire. Sur la seconde, se
sont les conservateurs, majoritairement du Sud, qui s‟opposèrent au président et à la politique
visant la fin de la ségrégation. Face à l‟impossibilité de trouver une voie consensuelle pour
deux tendances antagonistes, ces dissensions firent éclater le parti, lui faisant prendre une
évolution plus libérale, tandis que les conservateurs, notamment du Sud, qui constituaient une
composante historique et sociologique importante des élus et de l‟électorat démocrate, allaient
se tourner vers le parti adverse. La ligne de fracture entre conservateurs et progressistes, qui
avait traversé jusque là de manière transversale les deux partis, connut alors un glissement
faisant progressivement coïncider les deux courants antagonistes avec une orientation
dominante et de plus en plus affirmée au sein de chaque parti. Dans le même temps, le parti
Républicain se rassembla en effet autour d‟une nouvelle ligne conservatrice dominante. A la
fin des années 1960, dans le contexte des émeutes raciales, des manifestations anti-guerre et
des mouvements de la contre-culture, d‟une violence récurrente, du doute lié à la guerre du
Vietnam et à l‟évolution de la société américaine, une grande partie des républicains mais aussi
des démocrates (notamment issus des classes populaires) rallièrent ainsi les discours
conservateurs, devenus la ligne dominante du parti Républicain. A la suite des ruptures
consommées en 1968, le courant néoconservateur se développa, avec pour ambition d‟entériner
cette ligne au sein du parti tout en lui donnant les moyens de gagner les élections. Il s‟appuya
sur des instruments d‟influence ayant les mêmes orientations idéologiques, des fondations
(l‟AEI, la Heritage Foundation)48, des think tank, ainsi qu‟un ensemble de vecteurs médiatiques
(talk-show radiophoniques et presse, puis télévision) qui progressèrent entre les années 1970 et
1990. L‟orientation conservatrice « dure » permit à Richard Nixon, puis à Ronald Reagan après
l‟intermède Carter, et enfin à George H. Bush (plus modéré mais inscrit dans la continuité
Reagan), d‟occuper la présidence américaine. Le parti Démocrate suivit quant à lui une ligne

47
Les seules exceptions furent un Congrès à majorité républicaine pendant deux ans, de 1945 à 1947, et la
présidence Eisenhower, de 1953 à 1961.
48
Deysine Anne, Les Etats-Unis aujourd’hui. Permanence et changements, Paris, La documentation française,
81
de conduite progressiste et libérale affirmée, sans pouvoir faire cependant coïncider ce projet
avec les aspirations d‟une majorité de l‟électorat au fil des élections présidentielles.

Les deux partis entreprirent un éloignement idéologique qui s‟accentua progressivement,


chaque parti poursuivant ses orientations dans un sens opposé. Le parti Républicain profita
doublement de cette situation, en drainant l‟électorat et les hommes politiques démocrates
conservateurs (appelés les « Reagan democrats » dans les années 1980), et d‟autre part en
stigmatisant les faiblesses des candidats démocrates successifs, jouant de l‟orientation libérale
de leurs idées et de leurs projets politiques pour les discréditer auprès d‟un électorat populaire
majoritairement modéré ou conservateurs. Pour cela, les républicains privatisèrent certaines
valeurs (ordre, travail, prospérité…) et accolèrent à l‟inverse au parti Démocrate toute une série
d‟images négatives (désordre, faiblesse, élitisme, laxisme…) que les attaques contre ses
candidats permirent de valider auprès de l‟opinion publique américaine. La présidence de
James Carter constitua une parenthèse dans la domination républicaine, dans le contexte
particulier de l‟après Watergate et de l‟opposition constituée par le président Ford65. Ce cas
mis à part, toutes les autres élections, à partir de celle gagnée par Nixon en 1968, entérinèrent
la domination républicaine, confortèrent le courant conservateur en son sein, et signifièrent
l‟incapacité du parti Démocrate à gagner sous la bannière d‟un projet progressiste. La
conséquence majeure au niveau du pouvoir en fut pour le parti Démocrate de perdre l‟élection
présidentielle à cinq reprises sur six pendant vingt-quatre ans, avant l‟élection de W. Clinton
en 1992.

Sur le constat d‟échec du parti Démocrate tiré après la cinglante défaite de 1984, une nouvelle
génération s‟affirma au milieu des années 1980, avec pour ambition de générer un courant plus
centriste apte à trouver un écho suffisant dans la population pour pouvoir à terme gagner
l‟élection présidentielle. W. Clinton fit partie de ces « nouveaux démocrates », décidés à
imposer une autre approche et une autre gouvernance à leur parti. C‟est sur cette base
renouvelée que le gouverneur de l‟Arkansas pu se présenter et remporter l‟élection de 1992.
Après une lutte serrée pour remporter l‟investiture de son parti et imposer sa ligne politique, le
candidat Clinton promut cette nouvelle voie face à un président sortant G. H. Bush en perte de
vitesse et achevant douze ans de présidence républicaine continue, en incarnant à la fois le
changement, la jeunesse, le dynamisme et une image plus rassurante du parti Démocrate pour
les électeurs modérés. La candidature de W. Clinton venait en effet chasser sur les terres des

82
valeurs et questions privatisées de longue date par le parti Républicain telles que la famille, le
mariage, tout en présentant un programme progressiste, mettant en avant des positions telles
que l‟accueil des réfugiés haïtiens ou la volonté d‟instaurer un régime d‟assurance maladie
universel. Un troisième candidat, Ross Perot, brouilla un peu plus les cartes du jeu républicain
lors de cette élection, en réalisant le meilleur score jamais atteint par un candidat indépendant
(19,1% des suffrages), sur une ligne politique plus préjudiciable au président sortant qu‟au

2006, 206 p., p. 104.


65
Gérald Ford devint président des Etats-Unis après un double concours de circonstance, en étant d‟abord désigné
pour suppléer au vice-président démissionnaire Spiro Agnew, puis en remplaçant le président Richard Nixon après
sa démission, suite au scandale du Watergate. Président inattendu et non-élu, il dut gérer cette période difficile, et
accumula certaines maladresses qui furent difficilement acceptées par l‟opinion publique américaine.
candidat démocrate. Enfin, la candidature de George Bush souffrait à la fois de l‟usure du
pouvoir, de son bilan économique liant les déficits abyssaux accumulés depuis l‟ère Reagan et
les effets de la crise alors en cours, et des dissensions de la droite quant à sa candidature. Le
président Bush avait en effet écarté les éléments les plus durs de son administration et avait
suivi une ligne plus modérée et moins idéologique. L‟adoption en 1990 d‟une réforme fiscale,
qui augmentait les impôts fédéraux avait de plus été vécu comme une trahison à l‟aile droite de
son parti. Lors des premières primaires républicaines, le candidat néo-conservateur Patrick
Buchanan avait ainsi contesté sa légitimité49.

Pour autant, la victoire de W. Clinton ne signifia pas le recul du courant néo-conservateur


républicain. Celui-ci continua au contraire à se développer et à rassembler la droite autour de
lui, en se radicalisant dans son opposition au président. Lors des élections de mi-mandat en
1994, le Congrès redevint pour la première fois depuis quarante-sept ans à majorité
républicaine, inscrivant la présidence Clinton dans une combinaison politique rare dans la
répartition des pouvoirs entre Démocrates et Républicains : Pour la première fois depuis H.
Truman, un président démocrate dut en effet composer avec une majorité républicaine aux deux
chambres. L‟administration Clinton se retrouva ainsi pendant la plus grande partie de son
mandat avec un Congrès républicain d‟opposition. Cette position augurait certes en théorie
d‟une gestion plus délicate de la politique désirée, mais les présidents américains possédaient
également depuis F. D. Roosevelt des moyens sans cesse accrus leur permettant de mettre en

49
Vergniolle de Chantal François, « Le 104ème Congrès et le divided government dans les années 1990 »,
Lagayette Pierre (dir.), L’empire de l’exécutif, Paris, Presses Universitaires de Paris Sorbonne, 2007, 232 p., pp
137-150, p. 139.
83
oeuvre la majeure partie des orientations souhaitées. La domination des présidents républicains
avait d‟ailleurs connu un contexte de « divided government », voyant le parti Démocrate
conserver la majorité au Congrès, sans que cela n‟ait empêché les locataires de la Maison
Blanche d‟imposer assez largement leur vision politique. Le caractère délicat de la présidence
Clinton fut cependant qu‟elle se situa dans ce schéma avec une opposition radicale et
vindicative en face d‟elle, menée par un courant néo-conservateur dirigé par le Porte-parole de
la Chambre des Représentants, Newton Gingrich. Loin de se cantonner à un rôle de contre-
pouvoir de l‟exécutif ou d‟opposition politique classique, le 104ème
Congrès ainsi configuré fut le théâtre d‟un conflit ouvert avec le président et son action politique
dès sa prise de fonction.

Les motifs de l‟opposition spécifiques dont fut l‟objet le président Clinton furent liés au fait
que les républicains acceptaient mal l‟élection même de ce candidat démocrate. L‟adoption par
W. Clinton d‟un programme centriste se réappropriant certains des thèmes fétiches des
Républicains ne contribua pas à rendre plus homogène la classe politique américaine, mais
poussa au contraire à cristalliser contre lui l‟opposition et amena celle-ci à radicaliser un peu
plus son discours, en s‟inscrivant sous l‟influence de ses éléments les plus conservateurs,
produisant de fait un glissement général à droite de la scène politique américaine. Les
néoconservateurs, à l‟instar de Bob Dole le soir de l‟élection, contestaient en outre la légitimité
de W. Clinton, président « minoritaire » qui n‟avait obtenu que 43,3% des suffrages 50. Le
président fut également taxé d‟opportunisme, pour avoir réussi à sortir le parti Démocrate de
son image radicale par l‟appropriation de positions plus conservatrices, et pour avoir profité de
la configuration assez rare d‟une élection triangulaire qui était à son avantage, de même que
des divisions de la droite américaine concernant le soutien au président Bush pour se faire élire.
W. Clinton incarnait de plus un profil apte à alimenter l‟hostilité des conservateurs ; Il
représentait la culture contestataire des années 1960 et le tournant progressiste radical pris par
le parti Démocrate à ce moment là, et faisait également partie d‟une nouvelle génération,
désireuse de renouveler l‟approche et les paradigmes de la politique américaine. Enfin, W.

50
Clinton Bill, Ma Vie, Paris, Odile Jacob, 2004, 1015 p., p. 474. Traduction de My Life, New York, Random
House, 2004.
84
Clinton multiplia les opportunités d‟attaque sur sa personnalité et sa vie, ses comportements,
ses actes et ses paroles, les « affaires » devenant un motif omniprésent tout au long de sa
présidence51.

La majorité donnée aux républicains au Congrès à partir de 1994, somme toute conforme à
l‟équilibre des pouvoirs généralement voulu par les Américains, fournit donc aux républicains
mobilisés sous la bannière des néo-conservateurs la tribune à une contestation virulente de
l‟exécutif et de son principal représentant. Fait rare pour des élections législatives, à fortiori à
mi-mandat et deux ans après l‟élection d‟un nouveau président incarnant une alternance après
douze ans de domination républicaine à la Maison Blanche, Newt Gingrich porta en 1994 un
projet politique, le « Contrat avec l‟Amérique », une série de dix points en forme de programme
qui se positionnait dans un rôle d‟alternative à la politique du président69. Ce projet cassait la
répartition des tâches et la règle du jeu prévalant habituellement sur la scène américaine, en
voyant dans le cadre d‟une élection législative un leader d‟opposition prétendre tenir un rôle
habituellement réservé à l‟élection présidentielle. Par cette approche, l‟opposition républicaine
contestait la légitimité de l‟action du président et comptait impulser une logique parlementaire
à la vie politique américaine. Le Congrès entra ainsi dans une logique d‟opposition aux
initiatives présidentielles et de propositions contraires sur une ligne dure, ne laissant souvent
au président que le choix d‟anticiper l‟attitude de l‟opposition, de légiférer par des moyens
contournant le pouvoir du Congrès ou d‟opposer en dernier recours son veto aux visées des
Républicains, créant de fait une situation de difficultés et de tensions permanentes.

Cette opposition entre le Congrès et le président trouva son paroxysme à l‟hiver 1995/1996, qui
fut également un tournant dans le rapport de force en présence : Face aux refus répétés du
Congrès de ratifier sa proposition de budget pour en imposer une autre qu‟il refusait de même,
le président prit finalement la décision de faire fermer les administrations fédérales lors des
vacances de Noël, faute d‟une lisibilité suffisante de leurs financements. Loin de tenir le
président pour responsable de ces fermetures, l‟opinion se retourna contre l‟intransigeance des
républicains, qui avait conduit à cette voie sans issue. Au sein même de ces derniers, les élus
plus modérés commencèrent à contester la ligne radicale portée par Gingrich ; l‟électorat
s‟interrogea alors sur cette politique radicale, voir extrême, et ses conséquences sur la vie

51
Vergniolle de Chantal François, op. cit., pp 137 et 140. 69
Ibid., p. 138.
85
quotidienne, et la question se posa de ce qui adviendrait si ce courant politique pouvait
appliquer son programme sans aucun garde-fou. A l‟inverse le président, qui avait gardé une
côte de popularité majoritaire malgré une opposition virulente, remporta une victoire politique
décisive, en incarnant la défense des valeurs de la société américaine acquises depuis plusieurs
décennies. Ce retournement de conjoncture conduisit pour un temps les républicains à plus de
modération dans leur opposition à la politique insufflée par le président. A cette opposition néo-
conservatrice républicaine s‟ajouta également une contestation plus sporadique et modérée,
mais néanmoins récurrente de l‟aile gauche de la scène politique américaine dont a été l‟objet
l‟action de l‟administration Clinton. Le positionnement des New Democrats qui permit de
gagner l‟élection présidentielle en 1992 et 1996 ne convînt en effet pas toujours aux démocrates
plus libéraux, héritiers de l‟évolution prise à la fin des années 1960 par leur parti. Parmi les
détracteurs récurrents de la politique Clinton en Afrique, on trouva ainsi la figure de Jesse
Jackson sur le terrain des orientations idéologiques, mais également des gouverneurs,
représentants et sénateurs démocrates ponctuellement inquiets des conséquences concrètes des
politiques étrangères sur leur électorat.

Fort d‟un bon bilan interne et d‟une dynamique extérieure ascendante, à la faveur d‟une reprise
en main de sa politique après deux premières années plus difficiles 52 , en renforçant son
positionnement centriste, après avoir subit l‟échec de plusieurs politiques d‟inspiration libérale
au cours de son premier mandat, réussissant à ce titre la synthèse entre progressisme et respects
des valeurs traditionnelles, et se positionnant à distance égale des républicains radicaux et des
libéraux de son propre parti, le président Clinton fut réélu en novembre 1996.
Le Congrès resta quant à lui à majorité républicaine jusqu‟à la fin de son mandat ; l‟opposition
politique frontale se modéra quelque peu malgré de vives oppositions maintenues sur le plan
politique, et le président Clinton put ainsi compter sur une partie des élus républicains pour
faire avancer certaines orientations de sa politique, à la faveur d‟une gouvernance prudente71,
lorsque celle-ci, à l‟opportunité de son positionnement médian, rencontrait les considérations
républicaines. L‟opposition néo-conservatrice trouva toutefois en parallèle un autre terrain
privilégié d‟opposition et d‟attaque, en se redéployant dans le domaine des multiples affaires
qui empoisonnèrent la présidence de W. Clinton.

52
Ibid., pp. 142-146.
86
L‟un des traits caractéristiques de la présidence de W.Clinton, outre cette opposition, fut en
effet et sans conteste le poids des affaires, scandales et accusations diverse dont il fut la cible,
et qui rencontra avec profit les motivations de ses détracteurs. Si les scandales, avérés ou non,
eurent toujours un rôle dans la vie politique américaine, particulièrement à l‟encontre des
présidents, une tendance nouvelle se dessina à partir des années 1970 et fut de plus en plus
utilisée, consistant par le biais de l‟arme médiatique à discréditer l‟adversaire par tous les
moyens. La personnalité et le charisme de W. Clinton, une opposition virulente adepte de ce
type d‟attaques par l‟exploitation des recours médiatiques et judiciaires, l‟essor des médias
lors de la période, et surtout les motifs offerts par le président donnèrent à cette tendance les
conditions de leur ampleur. Les attaques contre W. Clinton, étant en cela contemporaines de
l‟évolution des mœurs politiques aux Etats-Unis, s‟étaient déjà manifestées lorsqu‟il était
gouverneur de l‟Arkansas, autour des deux thèmes, parfois entremêlés, de la moralité
personnelle et de la moralité politique. Elles continuèrent sur les mêmes thèmes lors de la
campagne présidentielle, pour devenir des enjeux politiques de premier plan lors de la
présidence. La présidence Clinton fut ainsi continuellement perturbée par plusieurs

« affaires », brèves ou récurrentes, selon leur degré de gravité et l‟écho que décidaient de leur
donner les médias, et qui devinrent une véritable composante de la vie politique américaine de
ces années. W. Clinton n‟avait ainsi pas encore pris ses fonctions qu‟il fut révélé que Zoë Baird,
qui devait être son ministre de la justice, avait employé des immigrés clandestins sans les
déclarer ni payer leurs charges sociales, ce qui obligea à effectuer un autre choix. La principale
affaire de ce premier mandat fut cependant celle de Whitewater et ses conséquences, auxquelles
furent notamment rattaché le suicide du collaborateur du président,
Vincent Foster, lui-même impliqué dans l‟enquête. Parallèlement à l‟affaire Whitewater,
Hillary Clinton fut également mise en cause dans une affaire séparée de placements financiers
illicites. Puis le projecteur conjoint des médias et de la justice se dédoubla pour s‟intéresser, en
parallèle à ces affaires « classiques » de prise d‟intérêt, à un tout autre domaine, mettant cette
fois en cause la moralité et l‟image du président, avec une mise en accusation de harcèlement
sexuel de la part d‟une ancienne employée du nom de Paula Jones. L‟action politique de la
présidence fut déjà perturbée par ces attaques et mises en accusation. Ce fut cependant avec
une autre affaire dont les implications médiatiques et politiques furent bien plus importantes et
graves que le président dut composer au cours de son second mandat. Prenant le relais des
accusations de Paula Jones, et alors même que le dossier Whitewater n‟était pas clos, l‟affaire
Lewinsky empoisonna en effet littéralement l‟action politique de l‟exécutif de la fin de l‟année
87
1997 à 1999. W. Clinton fut accusé publiquement pour ses mœurs, puis, fait plus grave, mis en
cause pour parjure pour avoir menti sous serment à propos de cette affaire, avec pour
conséquence critique la mise en route d‟une procédure de destitution à son encontre fin 1998,
qui fut finalement rejetée par le Sénat.

Les conséquences sur la gouvernance de la politique africaine, et des affaires et de l‟opposition


politique virulente dont furent l‟objet le président et son action peuvent paraître éloignées, mais
furent au contraire des facteurs de perturbation majeurs à prendre en compte pour la conduite
du projet. Cette incidence part du constat d‟interconnexion des phénomènes dans une même
sphère et une même chronologie de décision et de gestion, et est en rapport avec le seuil
d‟importance passé par ces phénomènes. Au niveau des processus politiques, l‟opposition
républicaine eut des conséquences contraignantes pour certains aspects directs des rapports
entre les Etats-Unis et l‟Afrique, notamment sur le niveau budgétaire de l‟aide,

71
Chapitre 7.
qui fut l‟objet d‟oppositions et de réductions chroniques. Indirectement, l‟opposition du
Congrès se fit sentir dans les rapports passant par les institutions internationales telles que
l‟ONU, pour des raisons budgétaires (les Etats-Unis ayant une dette financière importante vis
à vis de l‟organisation) comme idéologiques (les conservateurs les plus radicaux prônant le
retrait américain de l‟ONU.) Toutefois, la majeure partie du projet put trouver dans les rangs
républicains les soutiens nécessaires à sa mise en œuvre. Fondée sur des perspectives de sécurité
et d‟accord économique, la politique africaine de l‟administration Clinton, développée pour
l‟essentiel lors du second mandat, contenaient les termes d‟un consensus transversal dans les
rangs modérés, républicains comme démocrates. L‟opposition se fit également jour dans les
rangs démocrates, pour des raisons pragmatiques ou idéologiques, concernant la position et les
mesures que devaient adopter l‟administration à l‟égard de l‟Afrique, entre aspirations
humanistes et nécessités humanitaires élevées, et considérations locales et électoralistes. De par
sa nature, cette opposition « interne » connut un écho particulier, notamment la critique du
positionnement américain en Afrique, jugé par certain trop faible et intéressé ; par l‟écho dont
il disposait dans les médias, Jesse Jackson se fit le chantre de ce positionnement humaniste-
idéaliste, dont les bonnes intentions s‟opposèrent à une politique plus pragmatique.

L‟opposition politique comme les affaires et mises en accusation formèrent en outre un contexte
particulier de contraintes qui imprima son influence sur des aspects spécifiques, la chronologie
88
ou la mise en œuvre de la politique américaine en Afrique, suscitant des réponses dont les
caractéristiques formèrent tout ou partie de certains aspects de la gouvernance du projet. Ces
données spécifiques, inhérentes au président Clinton et à l‟exercice du pouvoir qui lui fut
rattaché, furent autant d‟éléments qui prolongèrent leurs influences dans l‟action politique
entreprise, et durent à ce titre être gérées au travers de leurs conséquences dans la conduite et
la promotion de la politique africaine choisie, selon le schéma déjà présenté des influences
internes et externes d‟un faisceau d‟éléments d‟une thématique commune. Cependant, la
présidence Clinton n‟eut pas qu‟un seul et unique visage, tracé par les contours des oppositions
et des contraintes posées à l‟exercice de ses choix et de ses décisions politiques. Conjointement
à ces paramètres, les conditions favorables particulières qui caractérisèrent cet exercice à la tête
des Etats-Unis eurent également un rôle à jouer dans la dynamique qui put, malgré le poids des
contraintes et des limitations, aboutir au développement d‟une politique africaine véritable pour
la première fois dans l‟histoire du pays.

Une conjoncture favorable à l’avantage de la politique africaine.

En dépit d‟un cadre hautement restrictif imposé aux capacités du président Clinton et de son
administration à appliquer leurs choix décisionnels, et ce notamment en matière de politique
étrangère, une politique africaine put malgré tout être fondée au cours de ces années. La
croissance économique unique que connurent alors les Etats-Unis participa du contexte et de la
dynamique qui permirent entre autre l‟émergence d‟un projet dont les Américains pouvaient
avoir du mal à saisir l‟intérêt et les bénéfices. De même, les succès de la politique menée par
le président Clinton au plan national, et l‟affirmation d‟une maîtrise de la politique étrangère à
partir de 1995 jouèrent en faveur du développement d‟une politique en Afrique. Ces éléments
favorisèrent entre autres la réélection du président Clinton en 1996, lui donnant pour son second
mandat la possibilité de concrétiser ce projet. Face aux contraintes importantes avec lesquelles
l‟exécutif devait composer, ces données participèrent du rééquilibrage du rapport de force
décidant de la capacité décisionnelle et des moyens sur lesquels le président Clinton et son
administration pouvaient compter.

L‟histoire américaine est faite d‟une succession de périodes où purent être partagé par les
Américains un sentiment dominant quant à leur pays, leur situation et leur avenir.
89
Alternativement, ce fut un sentiment dominant de doute et de pessimisme ou au contraire
d‟optimisme et de confiance, engageant la capacité des Américains et des Etats-Unis à savoir
tirer parti de ce qui devait se présenter à eux. Ces sentiments furent la résultante, à la fois de la
perception et du contexte effectif de chaque période, dans les domaines politique, économique
et social, auxquels s‟ajoutaient les événements marquants de leur époque, le climat sociétal, et
éventuellement la situation internationale. Reflet du temps, ces sentiments dominants furent
souvent liés par extension et personnification à l‟évaluation des capacités des dirigeants en
place à faire face aux défis de leur époque et à répondre aux attentes de leurs concitoyens,
donnant aux présidences concernées une coloration correspondant au climat dominant de leur
époque, sans qu‟elles n‟en soient d‟ailleurs toujours ni responsables, ni représentatives : C‟est
ainsi que les présidences de Coolidge (1923-1929) ou de Kennedy (1961-1963) furent
ressenties en leur temps comme étant positives, le regard ultérieur porté sur elles entérinant
d‟ailleurs en partie cet état de fait, alors que le bilan effectif des politiques menées lors de ces
périodes apparaît cependant comme ayant été beaucoup plus contrasté, notamment dans ses
conséquences, pour la première sur le plan économique (le développement de pratiques
spéculatives qui conduirent à la crise de 1929), et pour la seconde sur le plan de la politique
étrangère (les relations avec Cuba, la crise des missiles, les débuts de l‟engagement au
Vietnam). La présidence de W. Clinton s‟est inscrite dans ce phénomène en faisant partie des
périodes de l‟histoire américaine vouées à rester dans la mémoire collective pour le caractère
globalement positif et optimiste de leur perception. Elle le fit de surcroît au travers de critères
tout à fait spécifiques qui en établirent le degré élevé, et constituèrent une donnée essentielle
caractéristique de l‟environnement de ces années, rattachée au pouvoir exécutif alors en place.

Si le climat spécifique de cette période fut perçu positivement de façon contemporaine, sa


confirmation de et son entérinement ultérieur à un degré élevé de perception fut également la
conséquence du contraste brutal opéré par la période qui lui succéda, avec la rupture du 11
septembre 2001. Ces événements ouvrirent en effet une période inédite en terme de typologie
et de ressenti de l‟histoire des Etats-Unis, qui se matérialisa par une succession d‟événements
graves et d‟indices inquiétants, dont le corollaire fut le partage de sentiments négatifs, de peur,
de doute, de division nationale, de perte de repères à l‟égard du présent et de l‟avenir au sein
de la société américaine, en dépit d‟une unité nationale et d‟un sentiment d‟appartenance qui
s‟exprimèrent d‟une manière unique au cours des premiers mois suivant les événements. A
la croisée du ressenti engendré par les événements du 11 septembre 2001 et de leurs

90
conséquences sur l‟évolution des Etats-Unis et du quotidien, la présidence Clinton figura
comme une époque dorée pour un grand nombre d‟américains, d‟autant plus regrettée que
proche. Mais si ce contraste vint rétrospectivement le renforcer, l‟aspect positif de la présidence
Clinton était cependant déjà bien établi et ressenti au moment de son déroulement, et dut
beaucoup au climat économique et à la politique menée, générant une véritable dynamique
optimiste. Ce sentiment eut d‟autant plus d‟impact lors de son émergence qu‟il succédait lui-
même à une période placée sous le signe d‟une polarité négative assez partagée en terme de
perception du présent et de l‟avenir des Etats-Unis, établissant un contraste avec la réalité
positive qui devait lui succéder.

La présidence de G. H. Bush avait en effet vu le développement d‟un sentiment pessimiste


grandissant aux Etats-Unis, malgré la fin de la Guerre Froide et la disparition de l‟ennemi
soviétique, l‟issue victorieuse de la Guerre du Golfe et le positionnement américain à la tête du
système mondial à venir. Si ces événements suscitèrent des expressions de satisfaction et de
triomphalisme aux Etats-Unis au moment où ils survinrent, ils contribuèrent cependant de
même à favorise une sorte de dépression collective du pays, comme si le statut de seule
hyperpuissance et le titre de leadership mondial laissaient les Américains sans repères ni
certitudes, ceux-là même qui avaient structuré les décennies précédentes, face à un avenir
devenu plus incertain. Surtout, ce contrecoup vint rencontrer un essoufflement et une perte de
confiance émergeant à la fin de douze ans d‟administration républicaine, qui avait su durant les
années 1980 générer une dynamique positive, sur le plan économique comme en matière de
politique étrangère, mais qui en accompagnant la chute du monde où elle était inscrite, fut
confrontée aux doutes profonds liés à la capacité américaine à maintenir son niveau et à soutenir
la concurrence économique étrangère. La fin de la décennie 1980 vit ainsi émerger à nouveau
la thèse récurrente dans l‟histoire du pays du déclin des Etats-Unis, avec des publications
pessimistes quant à la capacité américaine à tenir son rang et à maintenir le niveau de son
économie, comme l‟ouvrage de Paul Kennedy paru en 198753 ou le rapport du MIT, Made in
America, publié en 1989.

Le crach boursier du 19 octobre 1987 avait déjà pu sonner comme la fin des années Reagan et
du sentiment de confiance lié à l‟économie américaine ; l‟évolution de la compétition
économique à l‟échelle mondiale et ses répercussions sur le quotidien américain semblait

53
Kennedy Paul, The Rise and Fall of the Great Powers: Economic Change and Military Conflicts from 1500
91
devoir confirmer une impression négative grandissante quant à la capacité des Etats-Unis à
savoir évoluer pour conserver la place de leur économie sur la scène internationale. Le succès
de l‟économie japonaise et de ses importations sur le territoire américain, et le déficit de la
balance commerciale américaine qui en était la conséquence, étaient des points majeurs de
focalisation matérialisant cette impression générale de déclin américain. Ils réussirent en tout
cas à nourrir un sentiment de doute quant à l‟avenir des Etats-Unis, illustré par les difficultés
connues par des industries aussi emblématiques aux Etats-Unis que celle de l‟automobile dans
le Nord-Ouest du pays. Avec la chute du bloc soviétique et la recomposition du monde qui fit
ses débuts avec la Guerre du Golfe, l‟administration Bush avait récolté les honneurs des
victoires américaines, mais s‟était également vu identifié aux angoisses et aux doutes suscités
par une réalité nouvelle et inquiétante par bien des aspects, notamment par la perte des repères
qui structuraient le quotidien des Américains depuis des décennies. Cette transition politique
faite d‟incertitude vint prolonger et renforcer les craintes plus anciennes liées à l‟économie, et
ce d‟autant plus qu‟une brève récession économique intervint simultanément lors des années
1990-1991, créant ainsi un sentiment conjoncturel fait de doutes, que les brefs sauts de
satisfaction manifestés par l‟opinion publique ne suffirent pas à endiguer ni à infléchir de
manière durable.

Ce malaise ressenti aux Etats-Unis semblait en outre devoir gagner d‟autres aspects constitutifs
de la réalité américaine : Pour la première fois depuis 1980 des émeutes importantes à caractère
racial eurent ainsi lieu aux Etats-Unis en 1992, année de l‟élection présidentielle. Elles
explosèrent certes à Los Angeles à la suite d‟un fait divers spécifique
(faisant au total 58 morts), mais leur contexte général d‟inscription était bien celui d‟une
dégradation générale dans les ghettos urbains où se concentraient des populations issues des
minorités. Si les conditions de vie des plus pauvres (où se situait une grande partie de la
population afro-américaine) s‟étaient effectivement dégradées à de multiples niveaux, les
présidences Reagan puis Bush avait de plus laissée derrière elle une crise sociale morale qui
doublait la crise matérielle réelle, en laissé s‟affirmer le constat selon lequel ces populations
étaient mises à l‟écart de la société américaine. Si les administrations républicaines avaient
effectivement indexé la part des dépenses sociales à la baisse dans les dépenses publiques,
celles-ci avaient néanmoins continué à augmenter en terme de chiffres réels, entre 1981 et
1992 ; le sentiment d‟abandon de l‟Amérique pauvre à l‟issue de ces années était par
conséquent également une donnée psychologique, qui contribuait à renforcer ses effets réels.
92
Les classes moyennes américaines traversaient de même une crise de confiance au début de la
décennie 1990, leurs conditions de vie semblant devoir se dégrader, entre les bouleversements
de la situation économique, les délocalisations et la montée du chômage (7,2 % de la population
active en 1992) qui dans ces années les touchaient au premier titre, en ne leur laissant que peu
d‟opportunités de reconversion dans certaines régions, et le sentiment que le pouvoir fédéral
les abandonnaient à leur sort pour se concentrer sur les catégories aisées ou au contraire plus
pauvres. Là encore, si la conjoncture était négative, elle se doublait néanmoins d‟un sentiment
d‟abandon qui ne pouvait qu‟en étendre les effets.

to 2000.
La force de W. Clinton, qui lui permit de générer en retour un sentiment optimiste à l‟adresse
de sa présidence, fut de juguler les doutes et craintes majeures ayant cours dans la société
américaine, et d‟accompagner en parallèle les mutations constitutives d‟une relance de
l‟économie américaine arrivant fort opportunément au moment où débutait sa présidence. Le
contexte était d‟autant plus favorable à une évolution de la conjoncture américaine, qu‟à la
croissance économique se développant sur de nouvelles bases vint s‟adjoindre la crise
économique au Japon, qui relativisa les craintes américaines alors incarnées par cette puissance
économique. Sur le premier terrain, le président Clinton engagea une série de chantiers
politiques aptes à redonner de la confiance à la population américaine, en se maintenant pour
cela sur un axe entre progressisme et modération centriste. En dépit de restrictions budgétaires
appliquées dans l‟objectif de réduire le déficit américain, la politique du président Clinton su
instaurer un climat d‟optimisme et de confiance, en s‟attaquant aussi bien aux problèmes en
prise directe avec le terrain et les préoccupations quotidiennes des américains, que justement
aux données macro-économiques telles que le déficit budgétaire, qui donnaient le ton général
de la situation américaine. Sur le second, les mutations de l‟économie furent accompagnées par
des politiques favorisant ses principales caractéristiques, à savoir le développement des
nouvelles technologies, et une mondialisation impliquant le développement du libre-échange,
soit deux postulats de bases qui, pour profiter à l‟économie des Etats-Unis et à sa population
active, nécessitaient de s‟engager dans une phase importante de mutation de l‟une comme de
l‟autre, visant à une compétitivité accrue et un gain de valeur ajoutée du travail américain.

Cette politique d‟accompagnement porta très vite ses fruits, participant d‟un cercle vertueux
soutenu par des indicateurs économiques et sociaux optimistes, témoignant d‟une période de
93
croissance à la fois d‟un niveau soutenu et sans précédent en terme de durée dans l‟histoire des
Etats-Unis. Les Etats-Unis connurent ainsi un taux de croissance annuel moyen de 2,8% entre
1992 et 1999, atteignant même 3,8% à partir de 1996, pour aligner au final une croissance
continue plus longue encore que celle de référence qu‟avait connu le pays dans les années 1960,
ce qui fit remarquer à Henry Kissinger que cette période, dans ce qu‟elle eut d‟exceptionnel en
terme d‟embellie économique, serait peut être un jour considéré comme étant « le bon vieux
temps » par les Américains…54 La réduction du déficit budgétaire américain, qui s‟était envolé
dans les années 1980 pour atteindre 290 milliards de dollars en 1992, était un objectif central
de l‟administration Clinton, qui réussit à mettre en œuvre ses objectifs en la matière grâce à
une maîtrise des dépenses publiques, réduisant chaque année le déficit jusqu‟à dégager un
résultat excédentaire à partir 1998. La participation à la rénovation de l‟économie américaine
par une politique en faveur de la libéralisation des marchés et l‟accent mis sur le développement
des nouvelles technologies et services à plus forte valeur ajoutée, dans un contexte de
développement de ces domaines, contribuèrent quant à eux, à la fois à une création, mais
également à un renouvellement massif de l‟emploi, à hauteur de deux millions d‟emplois par
ans, ce dans des domaines demandant plus de compétences et créant plus de valeur ajoutée, ce
qui permit l‟ouverture de nouvelles perspectives pour les classes moyennes touchées par les
restructurations et délocalisations de productions industrielles. Au final, la politique Clinton
contribua à accentuer la baisse du chômage, celui-ci passant de 7,5% de la population active en
1992 à seulement 4% en janvier 2000.

Sur le plan social, l‟accent mis sur la relance économique prima de même dans la logique de
l‟administration en place pour insuffler une nouvelle dynamique aux populations et aux zones
les plus défavorisées, et contribuer de ce fait à faire œuvre de pacification sociale sur un terrain
particulièrement tendu au moment de sa prise en main. Entre les aides à la création d‟activités
économiques en zones difficiles, et une réforme du système d‟aides sociales visant à remettre
rapidement une majorité de ses bénéficiaires dans le circuit économique, l‟administration
Clinton réussit, malgré de fortes contraintes budgétaires liées aux nécessités de réduction des
déficits, à insuffler un esprit de réforme et des raisons d‟être optimistes quant au
décloisonnement des ghettos urbains et de la pauvreté endémique touchant certaines

54
Kissinger Henry, La nouvelle puissance américaine, Paris, Fayard, 2003, 386 p., p. 235. Traduction de Does
America Need a Foreign Policy ? Toward a diplomacy for the 21sth Century, New York, Simon and Schuster,
2001.
94
populations des Etats-Unis, en signifiant notamment leur prise en considération. La seule
exception à l‟embellie des indicateurs américains lors de cette période fut en fait l‟aggravation,
désormais structurelles, de l‟endettement, ainsi que celle du déficit commercial des Etats-Unis,
ce dernier atteignant une augmentation continue chaque année lors de la présidence Clinton,
après avoir connu une baisse lors des années de la présidence Bush, passant de 96,1 milliards
de dollars en 1992 à 347,2 milliards de dollars en 1999. Cette tendance fut en fait la
conséquence de la politique commerciale américaine, issue de la vision précoce de W. Clinton
concernant les phénomènes de globalisation en cours, et l‟importance centrale qu‟y prenait la
libéralisation des échanges, en faisant l‟un des soubassements de la politique florissante pour
l‟économie et la société américaine, dont la contrepartie était cependant dans les faits un
déséquilibre de la balance commerciale américaine.

Prenant à son compte la mutation de la scène internationale et la réorganisation de ses règles de


fonctionnement aux bénéfices des Etats-Unis, la présidence Clinton réussit à connecter à la
mondialisation en cours les ambitions nourries pour la relance de l‟économie américaine. Elle
réussit également à redonner confiance aux Américains dans cette réorganisation de la scène
internationale suscitant tant d‟inquiétudes, par les dividendes indéniables versés par cette
dernière à la prospérité et à la quiétude nationale, qui furent deux mots d‟ordre de la politique
extérieure menée lors de cette période. Dans le même temps, la mondialisation ne fut cependant
pas sans susciter des inquiétudes, en suscitant des craintes et des situations qu‟illustrait
d‟ailleurs au niveau macro-économique l‟explosion du déficit commercial américain dans ses
conséquences pour l‟emploi dans certaines branches aux Etats-Unis. Si la libéralisation des
échanges avait permis de re-dynamiser l‟économie américaine, elle l‟exposa également aux
bouleversements de ses structures comme de ses repères, et les délocalisations comme la
concurrence des produits étrangers furent la contrepartie du dynamisme développé par la
croissance américaine à l‟opportunité de cette reconfiguration de l‟économie globale. La mise
en place de l‟ALENA (Accord de Libre Echange Nord-Américain) en 1994 stigmatisa
d‟ailleurs rapidement les craintes des travailleurs américains, qui virent les délocalisations
d‟entreprises américaines au Mexique se multiplier, et une dissociation s‟opérer à ce titre entre
la croissance des entreprises américaines, une production exportée plus compétitive, et les
conséquences négatives en terme d‟emploi aux Etats-Unis. En conséquence, la mondialisation
et le développement accru du libre-échange que le président

95
Clinton avait mis au cœur de sa politique économique devinrent l‟objet de critiques et d‟une
opposition croissante à mesure qu‟avançait la présidence Clinton, et que les manifestations
négatives de ces orientations sur la vie quotidienne des Américains s‟exerçaient.

La paix, la prospérité et la stabilité dont bénéficièrent globalement les Américains durant les
années 1990 établirent néanmoins un sentiment global d‟optimisme lié à la conjoncture
contemporaine et à l‟exercice de son président. La prospérité économique et la stabilité
internationale assurant celle des Américains trouvèrent, il est vrai, à s‟incarner de manière
adéquate en la présidence Clinton, qui su donner ainsi consistance et réalité à la prise en charge
d‟un discours optimiste et ambitieux qui fut la sienne, qui porta aussi bien sur son action, les
Etats-Unis, le contexte global et même leur insertion particulière dans la temporalité de
l‟histoire humaine, et réussit à générer par un phénomène d‟ensemble une confiance durable à
la fois dans le présent et dans l‟avenir. Ce climat positif, contemporain de la mise en place des
efforts en direction de l‟Afrique et d‟une politique africaine des EtatsUnis inaugurale, fut une
des composantes de son environnement de développement, et intervint à ce titre dans la
dynamique qui permit à terme l‟émergence de cette politique africaine, au même titre que les
critères contraignants en limitèrent le développement. Le bilan de la politique menée, et la
caution obtenue auprès de la population américaine à cet égard servirent tout d‟abord à donner
au président Clinton une assise, une légitimité décisionnelle affirmée pour le développement de
ses orientations et de ses objectifs en matière de politique étrangère, face notamment aux
oppositions émanant du Congrès. Si la marge de manœuvre en la matière n‟en fut pas forcément
plus grande, elle fut au moins préservée pour la conduite de la majorité des dossiers en cours
de développement de la part de l‟administration Clinton qui ne suscitait pas une hostilité
catégorique de la part des deux chambres législatives américaines, en permettant la poursuite
et une certaine forme d‟aboutissement pour la plupart d‟entre eux, ce qui fut effectivement le
cas de la politique voulue en Afrique.

Du point de vue de la motivation de la décision et de l‟effort politique consenti envers


l‟Afrique, les résultats remarquables de l‟économie américaine constituaient également un
argument à voir la volonté de s‟investir en Afrique annoncée aux débuts de la présidence
aboutir sous l‟une où l‟autre forme, établissant une obligation minimale à l‟administration
Clinton d‟imposer ce dossier. Cette donnée contextuelle à l‟avantage du développement d‟une
politique africaine fut à ce titre et dans le même temps une donnée contraignante exercée sur

96
l‟administration américaine pour la réalisation des volontés exprimées par le pouvoir exécutif.
Loin d‟être paradoxale, cette ambivalence d‟un même paramètre trouvait sa logique dans le jeu
d‟utilisation dont purent également être l‟objet les contraintes en présence, pour justifier en
partie la faiblesse de l‟investissement, voir l‟abandon de certains projets, pendant que d‟autres
étaient par ailleurs affirmés de la part de l‟exécutif américain. Le projet de politique à l‟égard
de l‟Afrique a cependant pu bénéficier d‟une réelle volonté de le voir aboutir de la part de
l‟administration Clinton, évaluable aux efforts consentis à cet effet, face à de nombreuses
contraintes ; cette volonté elle-même a trouvé dans le contexte américain de ces années des
raisons supplémentaires de ne pas céder comme de ne pas être exposée à l‟échec et à l‟abandon.
Cette obligation tenait du contrat moral minimum à l‟œuvre dans le système politique
américain, à la croisée de sa situation économique, de sa position de leadership sur la scène
international, et de ce que les Etats-Unis pouvaient prétendre incarner en terme de valeurs pour
une majorité des élus américains. Il ne s‟agissait pas tant de laisser les idéaux empiéter sur
l‟omniprésente nécessité de l‟intérêt national au centre de la politique étrangère américaine,
que d‟accepter le faible niveau, apparent ou effectif de cet intérêt national en jeu dans le
développement d‟une politique périphérique en la matière, vu la position et la situation des
Etats-Unis à ce moment de leur histoire.

Dans cette position et ce climat optimiste, l‟administration Clinton conservait outre la latitude
décisionnelle minimale du Congrès, un avantage face aux éventuelles oppositions, détracteurs
et contempteurs de ses décisions, et l‟aptitude à obtenir l‟approbation de l‟opinion publique
américaine à propos du développement d‟une politique en Afrique, cette approbation consistant
essentiellement à ne pas voir se transformer une inertie nourrie d‟indifférence assez générale
en formes d‟opposition et d‟hostilité. Selon la même logique, la situation extrêmement
favorable de l‟économie et du leadership des Etats-Unis devenaient des arguments portés à
l‟argumentaire de ceux qui pouvaient œuvrer en faveur du développement d‟une politique
africaine à Washington, que cette action soit motivée par des objectifs moraux et humanistes,
voir culturels (les leaders et associations afro-américains, les ONG) ou bien par des
considérations plus pragmatiques et intéressées en terme de potentialités, économiques,
stratégiques et autres. Le retour pour les sphères décisionnelles en était le confortement à la fois
de la volonté et d‟une certaine obligation à voir aboutir la politique africaine énoncée. Comme
selon bien d‟autres paramètres, le contexte optimiste et dynamique des Etats-Unis aurait fait de
la négligence de la question de l‟Afrique un problème, une faute à l‟actif de l‟administration

97
Clinton comme du Congrès. Même avec des moyens politiques et un budget limité,
l‟émergence d‟une politique africaine pu donc compter sur cet aspect du contexte pour être
favorisé, malgré des facteurs contraignants de premier ordre au sein du processus décisionnel
la concernant. Intervenant directement sur le processus décisionnel concernant la politique
africaine, le contexte positif de la présidence Clinton lui fut également favorable de par le
capital confiance, le dynamisme et l‟optimisme dont il fut constitué, qui furent autant de
vecteurs indirects qui purent faciliter à divers moments de son avancement le processus
d‟intéressement et de mise en place d‟un rapprochement entre les Etats-Unis et l‟Afrique.

Devant composer avec un cadre hautement restrictif en matière de capacité de décision et


d‟action, et avec l‟accumulation des obstacles à sa réalisation, l‟administration Clinton mit
malgré tout à en œuvre une politique cohérente en Afrique, à un degré d‟implication suffisant
pour en établir une certaine forme d‟accomplissement. Les éléments à charge qui aurait pu être
fatals à la réussite de cette politique ont néanmoins pu être contrebalancés par d‟autres
éléments, permettant de nuancer les données contextuelles, et par-là même permettre à une
politique africaine d‟être mise en place, malgré de nombreux facteurs corsetant son ambition
et son ampleur. En la matière, le paramètre central fut le climat tout à fait particulier de réussite
et d‟optimisme que les années de la présidence Clinton surent générer, particulièrement sur le
plan économique, et qui fut ressenti et constaté de manière croissante à partir de la fin du
premier mandat de W. Clinton.

Les données environnementales participèrent de la définition du cadre général de l‟émergence


et du développement de la politique africaine de l‟administration Clinton. Certains de ces
éléments contribuèrent directement à favoriser cette volonté de rapprochement ; ainsi, la
mondialisation posa la question d‟une politique américaine en Afrique, dans un cadre globalisé
régit par l‟interdépendance croissante des phénomènes. La mondialisation augura d‟un
nouveau rapport à la scène internationale dans laquelle la présidence Clinton su voir la nécessité
de se positionner en Afrique. Cette évolution fut donc un des éléments qui ont participé de
l‟émergence de la politique américaine, et fut le cadre global de son inscription. La gouvernance
de cette politique consista en partie à prendre en compte les nouveaux enjeux et opportunités
de la scène internationale, sous l‟angle du rapport à l‟espace africain. C‟est ainsi que le
positionnement stratégique des Etats-Unis prit tout son sens, dans la perspective de la
98
redistribution des cartes du jeu géopolitique global qui se déroula au cours de la décennie 1990,
et qui pouvait conditionner les enjeux à venir de la politique étrangère américaine, notamment
en matière de nouveaux débouchés économiques et commerciaux. La globalisation des
problématiques posait également la nécessité de prendre en compte le continent africain sous
l‟angle des menaces transnationales, dont le développement d‟un terrorisme islamique
renouvelé prenant pour cible privilégiée les intérêts américains fut une des manifestations,
suivant une croissance continue tout au long de la présidence Clinton. Au sein de ces
problématiques, l‟Afrique prit donc également une nouvelle dimension, qui devint un
argumentaire majeur et récurrent de la politique développée ensuite.

Si l‟évolution du contexte général fut l‟élément primordial qui initia l‟émergence d‟une
politique africaine et en conditionna les paramètres, le facteur déclencheur de la volonté
américaine d‟engager un rapprochement avec l‟Afrique fut cependant inhérent à la situation
même du continent, qui initia tant l‟opportunité qu‟une certaine nécessité à s‟y investir de la
part des Etats-Unis. La vague de démocratisation constatée en Afrique fut ainsi un signe
encourageant de son évolution et de son développement, qui trouva dans la logique américaine
une motivation de rapprochement et de partenariat. Dans un contexte d‟après Guerre Froide qui
semblait voir le triomphe de la démocratie sur la scène internationale, la politique américaine
consista à en encourager les processus, en s‟appuyant pour cela sur la bonne gouvernance
censée permettre aux pays en voie de développement d‟avancer sur la voie des réformes.
L‟application des critères de bonne gouvernance, si elle procédait de la mutation politique des
Etats africains, visait cependant avant même de permettre le développement de la démocratie,
d‟instaurer les conditions de libéralisation des économies. La situation des pays africains en la
matière était globalement préoccupante, le contexte de la mondialisation et la libéralisation de
leurs structures par le biais de la bonne gouvernance fragilisant un peu plus les économies
africaines. Pourtant, certains pays présentaient des opportunités intéressantes, et la libéralisation
en cours des marchés jouait en faveur de stratégies de positionnement de la part des partenaires
extérieurs. Dans ce contexte, l‟administration Clinton perçut l‟opportunité de développer une
politique principalement axée sur le développement des relations économiques et commerciales
entre les deux espaces. Cette politique visait d‟une part à implanter les Etats-Unis dans un
nouvel espace permettant d‟envisager le développement de nouveaux marchés ; en outre, elle
permettait d‟élaborer une politique de développement renouvelée, qui se voulait une incitation
à suivre la voie des réformes en Afrique, avec pour perspective le développement de relations

99
avec les Etats-Unis. En retour des efforts africains, Washington pourrait ainsi aider les Etats et
les populations à surmonter les difficultés engendrées par les restructurations inhérentes à la
bonne gouvernance, et leur offrirait de s‟ouvrir aux investissements américains comme
d‟accéder au marché américain afin de soutenir leur développement économique.

Les conditions de la présidence Clinton ne participèrent quant à elles pas de la formulation


même de ce projet, mais elles en indexèrent cependant certaines spécificités qui intervinrent de
manière fondamentale sur les dynamiques et les paramètres que devait prendre en compte sa
gouvernance. L‟exposition tout à fait particulière de la présidence Clinton et de son action, qui
fut consécutive à une explosion concomitante des médias et des moyens de communications,
fut ainsi un élément déterminant de la conduite et de la perception de cette politique africaine.
L‟explosion des médias au cours des années 1990, avec la multiplication des chaînes de
télévision et des canaux de diffusion, mais surtout avec le développement d‟Internet, augura de
la nécessité pour l‟administration Clinton d‟entreprendre un nouveau rapport de l‟action et de
la décision politique à la communication. De fait, la gouvernance de la politique africaine passa
de manière primordiale par la gestion d‟une communication et d‟une information désormais
massive, surexposée et immédiate, posant la nécessité de sa maîtrise non seulement en ce qui
concernait directement l‟Afrique et la politique élaboré, mais également pour l‟ensemble des
éléments pouvant influer sur la perception de la politique et de la présidence de W. Clinton.
Enjeu en terme de contrainte, l‟évolution de la communication fut également une opportunité
indéniable pour le développement du projet américain, devenant un outil stratégique encore
plus décisif dans le champ politique. De même, le climat d‟opposition tout à fait particulier au
président et à son exercice eut une incidence primordiale sur les spécificités du développement
et la conduite de la politique africaine. En mettant en place un cadre politique difficile,
multipliant les oppositions, les contraintes et les attaques à l‟égard de l‟exécutif et de son
action, l‟opposition républicaine généra ainsi un espace tout à fait particulier dans lequel la
politique du président Clinton dut se frayer un passage. Trouvant une relation avec le
développement des médias qui lui fut contemporain, ce cadre contraignant agit directement et
de manière très prégnante sur le processus de développement de la politique africaine, sa gestion
devenant de fait un des principaux objectifs de la gouvernance mise en œuvre.

La gouvernance de ces paramètres contextuels consista pour l‟administration Clinton à les


intégrer au jeu des contraintes et des opportunités avec lequel devait composer sa volonté, afin

100
d‟en faire des éléments d‟un choix et d‟une liberté de développer une politique africaine, en
lieu et place de données ayant prédéterminées une grande partie de ses caractéristiques, de ses
contours et de ses dynamiques. L‟enjeu fut donc de faire de contraintes et d‟opportunités
contextuelles les données d‟un libre-arbitre décisionnel, appliqué à la matérialisation d‟une
politique africaine alors inédite pour les Etats-Unis. En cela, le traitement de la question du
terrorisme islamique fut significatif de la volonté de l‟administration Clinton de décider du
visage et de l‟ordre des priorités apparent que devait prendre sa politique, par delà la
contingence des éléments factuels imposés à son contexte d‟édification. Ces choix furent
essentiels dans le conditionnement de la gouvernance appliquée, dans l‟objectif de favoriser le
développement de la politique poursuivie. Conditionnée au niveau de ses paramètres généraux
et de son cadre d‟inscription par ces éléments contextuels, la politique africaine fut de plus
indexée dans la formulation de son identité, dans ses orientations théoriques et ses modalités
de développement, par les influences exercées par certaines données de l‟environnement
théorique et conceptuel spécifique dans lequel s‟est inscrite l‟action de l‟administration
Clinton. Le cadre conceptuel ayant trait à la politique étrangère des Etats-Unis a en effet connut
une évolution notable au cours des années 1990, de nouveaux paradigmes d‟appréhension et
de nouvelles problématiques répondant aux évolutions effectives du cadre international et de
l‟exercice de la politique américaine.

101
102
Chapitre 2 : L’environnement conceptuel des années 1990
et l’action américaine en Afrique.

Surimposé aux conditions de l‟environnement effectif, le territoire conceptuel de l‟analyse


politique constitua dans les années 1990 un champ de caractéristiques et de données
renouvelées en réponse aux évolutions contextuelles, dont l‟action américaine fut également
tributaire dans son exercice. Ainsi, des éléments théoriques ayant participés à définir le paysage
politique contemporain durent être pris en compte ou exercèrent leur influence dans la
spécificité d‟appréhension, de formulation et de gestion des projets comme celui de la politique
africaine de l‟administration Clinton. Générés par l‟analyse et l‟interprétation du réel en
mutation, les paradigmes formulant sur le plan des idées cette nouvelle interface de l‟action et
de ses perspectives exercèrent à leur tour une influence sur les pratiques et les orientations
politiques mises en jeu, formulant un contexte et des dynamiques propres à cette époque. Avant
d‟analyser plus particulièrement dans le chapitre suivant l‟influence essentielle du concept de
gouvernance qui se développa au cours de ces années, le présent chapitre s‟attachera à exposer
l‟incidence de trois types de paramètres qui ont également conditionné la politique africaine de
l‟administration Clinton, les spécificités de cette politique, et celles de sa gouvernance.

L‟influence du champ conceptuel contemporain sur l‟action de l‟administration Clinton en


Afrique renvoya d‟une part à la réflexion relative à la position américaine sur la scène
internationale au cours de la décennie 1990. Avec un statut d‟unique hyper-puissance à gérer,
face aux recompositions incertaines du monde de l‟après Guerre Froide et de la mondialisation,
la nouvelle administration eut à s‟employer pour définir son positionnement sur la scène
internationale. L‟enjeu en la matière fut de gérer la position et la perception du rôle américain,
de manière à rendre compatible un statut de leadership et un message porteur d‟un certain idéal,
avec une politique qui trouva très vite les limites de son engagement externe face à la
multiplication des situations de crise, et avec pour objectif de garder la main tant sur la
recomposition de la scène internationale que sur les capacités d‟application des objectifs
américains en matière de politique étrangère. La politique africaine interrogea également le
rapport de l‟action américaine aux grandes orientations théoriques de l‟interprétation du monde
et de son évolution qui émergèrent lors de ces années, et qui remodelèrent le champ de
l‟appréhension conceptuelle de la scène internationale. Souvent d‟origine américaine, ces
théories et concepts furent contemporains de la politique de l‟administration Clinton, dont ils
constituèrent certaines des principales lignes de fuite théoriques. Il apparut notamment que
l‟approche, le discours et la politique mis en avant par l‟administration Clinton procédèrent
d‟une lecture de l‟évolution contextuelle générale et de celles de l‟Afrique qui furent proches
de la théorie de la Fin de l‟Histoire développée par Francis Fukuyama, une thèse dont
l‟administration partageait la lecture optimiste du réel et les perspectives. Les modèles
d‟évolution plus sombres, s‟ils contredisaient la théorie de la Fin de l‟Histoire, ne constituèrent
pas des éléments allant à l‟encontre de l‟action américaine, puisqu‟ils servirent de même à
plaider en faveur de la nécessité d‟une politique africaine.

103
Cette politique put ainsi apparaître nécessaire en vue d‟inclure le continent dans une politique
stratégique globale d‟alliances, dans la perspective de la constitution de nouvelles lignes de
front et de la constitution de nouveaux blocs antagonistes succédant à ceux de la Guerre
Froide. De même, les événements contemporains tragiques plaidèrent en faveur d‟un
engagement américain, afin d‟œuvrer au développement et au maintien de l‟équilibre
géopolitique régional, face aux risques de voir certaines des régions africaines glisser
rapidement dans le chaos.

Néanmoins, l‟approche de W. Clinton demeura résolument optimiste et confiante dans l‟avenir,


et la part d‟idéalisme de son discours et de son approche trouva notamment à s‟incarner dans
la temporalité de sa présidence. Celle-ci devint en effet un élément argumentaire à part entière
utilisé en faveur de sa politique, faisant écho à son inscription dans une ère particulière qui
voyait le monde opérer des mutations majeures, au passage d‟un nouveau siècle et d‟un
nouveau millénaire, à l‟échéance de l‟année 2000 et de la présidence Clinton. Outre les théories
de décryptage du réel et des perspectives d‟évolution du monde inhérentes aux mutations
conjoncturelles et aux situations contemporaines, la politique de l‟administration Clinton fut
logiquement tributaire dans son formatage des valeurs et conceptions propres au président, que
se fut en terme de positionnement idéologique ou de philosophie de l‟action. Le rapport de W.
Clinton vis-à-vis de ses prédécesseurs permet ainsi de mettre en avant certaines hypothèses
relatives au regard que put porter sur son action et son évaluation le président américain,
notamment en matière de politique extérieure. De même, les valeurs politiques qui constituèrent
le profil de l‟action de celui qui devint le 42ème président des Etats-Unis au long de sa carrière
politique, éclairent la logique et les principes qui sous-tendirent les paramètres de sa politique
africaine.

1. Un nouveau réel à appréhender : La politique extérieure américaine à la


fin du vingtième siècle.

En arrivant au pouvoir en janvier 1993, le président Clinton et son équipe héritèrent d‟une
situation particulière : Les Etats-Unis étaient désormais la seule hyperpuissance, sur une scène
internationale elle-même en complète restructuration, entre la sortie délicate des structures de
la Guerre Froide, et l‟émergence de nouveaux enjeux et perspectives, dont celle de la
mondialisation semblait pouvoir offrir une nouvelle dialectique globale pour son appréhension.
L‟administration précédente avait eu à gérer l‟effondrement du bloc soviétique, et en
conséquence les débuts de la transition entre le monde bâti sur les logiques de la Guerre Froide
et celui qui devait lui succéder. Une partie des incertitudes liées à cet avenir avaient paru
pouvoir se résoudre à la suite de la guerre du Golfe et la fondation d‟un multilatéralisme
volontariste sous l‟égide américaine, qui devint synonyme de « nouvel ordre mondial » dans la
dialectique du président Bush. L‟administration Clinton se retrouva donc de plus en charge de

104
cette orientation, au moment de préciser quelle configuration elle entendait donner à la politique
internationale américaine, ce dans un contexte crucial de transition. La recomposition de la
scène internationale et les incertitudes qui en découlaient nécessitaient alors que les Etats-Unis
précisent quelle place ils comptaient y occuper, selon quelles modalités de gouvernement et
avec quelles perspectives, de ces éléments devant dépendre en partie l‟orientation du contexte
général. La nouvelle équipe dirigeante devait pour cela considérer sa politique sous l‟angle de
la position américaine, en terme de leadership et de puissance ; les options s‟offrant à eux quant
à leur choix se doublaient des orientations théoriques que les analystes politiques faisaient
émerger, dans leurs efforts de lecture et de compréhension du monde en recomposition et de
ses perspectives d‟évolution. Cette double dialectique théorique « rôle des Etats-Unis /
évolution du monde » modela en conséquence le champ dans lequel l‟action de l‟administration
Clinton se déploya en matière de politique extérieure. Sous le poids de ses responsabilités et de
ses choix en matière d‟orientation générale de politique étrangère, le pouvoir américain fut
également influencé dans sa formulation politique par les grandes lignes de perspectives tracées
par les théoriciens quant au destin possible du monde, sur les ruines de la Guerre Froide et les
fondations nouvelles de la mondialisation en cours d‟élaboration. Dans l‟une des applications
du processus décisionnel, le projet spécifique de la politique africaine fut en conséquence
influencé par les orientations et les choix généraux de l‟administration américaine en matière
de politique étrangère et d‟appréhension théorique de la scène internationale, qui préfigurèrent
à son élaboration et à la formulation de ses caractéristiques au même titre que les données
environnementales concrètes.

La gestion du leadership et de l’hyperpuissance, entre pouvoirs, responsabilités et


contraintes.

Consécutivement à la fin de la Guerre Froide et à l‟effondrement de l‟URSS, les Etats-Unis


endossèrent un statut d‟ « hyperpuissance », qui au regard du monde impliquait des
responsabilités à une même échelle que les pouvoirs conférés par cette position. Ce « moment
unipolaire du monde »55 était celui des choix pour les Etats-Unis, sa capacité à définir et à
assumer son rôle étant à même d‟être décisifs dans les orientations prises par la scène

55
Selon l‟expression de Charles Krauthammer.
105
internationale. L‟administration Clinton qui hérita de cette charge en accédant aux
responsabilités avait pour cela trois dimensions majeures à prendre en compte : D‟une part le
cadre de l‟exercice extérieur américain, à l‟aune des intérêts nationaux comme des stratégies
concernant l‟évaluation de la politique étrangère menée ; d‟autre part, l‟expression de la
conception du rôle des Etats-Unis, au travers du discours officiel et de l‟action américaine ;
enfin, transversale aux deux précédentes, la question de l‟hégémonie américaine, qu‟elle fut
effective ou ressentie, et ses conséquences négatives sur l‟exercice international des EtatsUnis.

La première dimension renvoyait à la formulation et à l‟orientation du rôle américain, et


recouvrait aussi bien la question du leadership mondial (assumé, refusé, partiel ou plein…),
celle de la participation à la réorganisation du monde (avec comme axe principal le
positionnement entre multilatéralisme ou unilatéralisme) que celle de la vision de cette
recomposition. Il s‟agissait d‟établir les lignes directrices concrètes de l‟action que les Etats-
Unis étaient prêts à endosser à l‟instigation de l‟administration Clinton. La deuxième
concernait la manière dont devaient être considéré les Etats-Unis et leur rôle dans l‟organisation
et le fonctionnement du monde. Les Etats-Unis étaient-ils un pays comme un autre arrivé à une
position hégémonique ou bien avaient-ils une dimension supplémentaire, une morale politique
ou une destinée manifeste qu‟il convenait d‟endosser ? De la réponse à cette question par
l‟administration américaine dépendait une grande partie de son rôle et de ses responsabilités
vis-à-vis du monde, son degré d‟investissement dans le règlement de ses problèmes, et la prise
en charge de la direction des orientations de la scène internationale à l‟un de ses carrefours
historiques. Quant à la position hégémonique des Etats-Unis, consécutive à l‟unipolarité de la
situation et à son statut d‟hyperpuissance, elle menaçait de constituer sur la scène internationale
un obstacle et un point de focalisation négatif à l‟encontre des orientations américaines. La trop
grande puissance des Etats-Unis -ou sa perception- pouvait en faire la cible concentrée de toutes
les attaques, hostilités et oppositions, retournant alors l‟avantage en matière de décision que
procurait le leadership en une contrainte incapacitante, si se cristallisait un rejet de l‟influence
américaine sur l‟évaluation de son caractère hégémonique. Les Etats-Unis se retrouvaient ainsi
dans une position contraignante paradoxale de soumission à la critique de leurs actions, au motif
de l‟iniquité que leur position dominante pouvait laisser envisager, alors même que leur
intervention était partout requise et même exigée sur la scène internationale, au titre de la même
position dominante.

106
Les mêmes éléments constituaient à la fois les contraintes et les opportunités qui s‟offraient
aux Etats-Unis, dans la manière dont l‟administration Clinton devait en définir le rôle et les
responsabilités. Ces responsabilités s‟inscrivaient certes prioritairement dans la perspective des
intérêts américains ; mais la dimension morale du rôle des Etats-Unis dans le monde ne pouvait
non plus être ignorée, après ce qui apparaissait comme la victoire du leader du monde libre,
soldant un combat qui avait conditionné le monde pendant plus de quarante ans et entériné le
leadership américain dans le monde. Elle ne pouvait non plus l‟être à la suite du positionnement
assumé par l‟administration Bush, faisant des Etats-Unis le maître d‟œuvre et le garant
proclamé de la nouvelle scène internationale. Elle pouvait enfin difficilement l‟être du fait du
statut d‟hyperpuissance, si les Etats-Unis voulaient pouvoir en retirer les avantages sans
focaliser toutes les oppositions contre leur hégémonie. Il n‟y avait de fait pas d‟antinomie entre
les intérêts américains et le fait d‟assumer une mission dans le destin du monde. Au contraire,
une forme de leadership « inspiré » pouvait permettre aux Etats-Unis d‟imposer à la
recomposition de la scène internationale les conditions qui siéraient le mieux à leurs objectifs,
tout en décrochant à l‟extérieur une certaine adhésion, au travers d‟une dialectique incluant
certaines contraintes et obligations, et donc modérant la dimension hégémonique de son rôle
par celle de sa morale d‟action. Le discours d‟investiture du président Clinton avait d‟ailleurs
exprimé cette conscience des responsabilités américaines dans un monde situé entre promesses
et menaces, tout en affirmant les opportunités offertes par ce contexte à l‟économie
américaine 56 . La ligne de tension courait donc plutôt, au moment des choix relatifs à
l‟incarnation du rôle des Etats-Unis, entre ce que l‟administration Clinton déclarerait, ce
qu‟elle serait prête à faire, et ce que le monde attendrait des Etats-Unis, l‟équilibre entre la
conception théorique du rôle américain et les capacités à les mettre en œuvre situant la marge
de manœuvre du discours officiel américain sur la scène internationale.

L‟administration Bush avait déjà démontré avec les débuts du conflit yougoslave les limites et
les effets politiques négatifs générés par une dichotomie consécutive au fait d‟assumer un
leadership total, et d‟appliquer dans le même temps à une situation critique une réserve, un
retrait de la décision et de l‟action en contradiction avec l‟ambition de ce leadership57. L‟enjeu
était donc de concilier dans des dimensions acceptables, à la fois sur la scène américaine et sur

56
Robert Frédéric, L’Histoire américaine à travers les présidents américains et leurs discours d’investiture (1789-
2001), Paris, Ellipses, 2001, 351p., pp. 333-335.
57
Melandri Pierre, Vaïsse Justin, op. cit., p. 78.
107
la scène internationale, les pouvoirs du leadership mondial qui permettait d‟indexer
l‟orientation du système monde à l‟avantage des intérêts américains, et l‟établissement de
limitations au rôle et à la sollicitation des Etats-Unis. Ces derniers étaient en effet menacés de
devoir endosser systématiquement un costume de « gendarme du monde », dont ils ne voulaient
pas, en dehors de leurs intérêts propres et des cas d‟absolues nécessités pour l‟équilibre
international. Or, c‟est autour de ce point que les intérêts des Etats-Unis et un rôle assumé en
tant que puissance particulière dans la marche du monde posèrent un problème de cohérence.
Il nécessita de la part de l‟administration Clinton une clarification. Celle-ci dut se faire sur
l‟héritage multilatéral et la dialectique du « New World Order », posés comme principes de
l‟action américaine par l‟administration précédente, dans un contexte de multiplication des
situations de crise ou l‟aide américaine ainsi définie était constamment requise. Par ses
hésitations, ses revirements et ses crispations, la gestion transitoire de la situation par
l‟administration Clinton, entre ce cadre d‟exercice du leadership américain et l‟établissement
d‟un nouveau, marqua douloureusement les premiers temps de sa réinvention du rôle américain
dans le contexte de la fin du vingtième siècle. L‟exécutif américain fini cependant par réussir
à tracer une voie relativement cohérente pour définir son action et son rôle sur la scène
internationale, incarnant à la fois une forme assumée leadership, une conception extra-ordinaire
du rôle des Etats-Unis, et les intérêts américains en jeu sur la scène internationale. La politique
africaine de l‟administration Clinton s‟est inscrite, dans sa genèse puis son développement,
dans ce processus général de reconsidération par l‟administration Clinton des modalités par
lesquelles elle accepta d‟incarner le rôle des Etats-Unis sur la scène internationale. En cela, les
choix effectués par l‟administration américaine furent déterminant, et constituèrent un des
soubassements théoriques autant que chronologique sur lesquels s‟est bâtit dans ses spécificités
le projet américain vis à vis de l‟Afrique.

Le rôle américain selon la présidence Clinton.

Outre les contraintes environnementales effectives auxquelles fut confrontée la responsabilité


américaine, les choix effectués par l‟administration Clinton dans la définition des critères du
rôle des Etats-Unis sur la scène internationale fut également la résultante des contraintes
exercées sur la volonté et la marge de manœuvre de l‟exécutif américain par l‟ensemble des
options théoriques alors en jeu. La manière dont fut conçu la place et les fonctions des Etats-
108
Unis ne fut en effet pas le simple résultat d‟une volonté, mais aussi la mise à l‟épreuve de celle-
ci par les différents courants théoriques, les différentes options constituant, au moment de sa
fondation le champ des possibles exprimé de la position américaine dans le monde.
Derrière chacune de ces possibilités, les courants d‟influence les plus divers pouvaient agir,
leur impact sur les choix de l‟administration Clinton étant fonction du degré d‟influence qu‟ils
purent avoir, tant sur l‟action politique elle-même que dans le champ des débats et sur l‟opinion
publique. La présidence Clinton se situait dans le paysage politique américain dans le camp «
liberal » ou progressiste. Ce positionnement avait cependant pour particularité de connaître une
importante modération de ses aspirations idéologiques habituelles par un pragmatisme affirmé
et des convictions spécifiques, comme une confiance particulière mise dans le libre-échange et
le commerce pour le développement, une reconsidération des politiques d‟aide et d‟assistance
dans leurs conceptions traditionnelles, et le souci constant de la maîtrise budgétaire. Ces
éléments plaçaient donc le positionnement du président Clinton dans une position recentrée,
alors qu‟il était pour le reste résolument libéral, et ce notamment pour sa philosophie politique
de référence.

En matière de politique étrangère, cette orientation libérale-modérée (ou recentrée) se traduisit


par une tentative de synthèse entre deux conceptions majeures : D‟une part un internationalisme
libéral, empreint d‟une dimension wilsonienne quant au rôle des Etats-Unis dans le monde,
héritage que reprit l‟administration Clinton en l‟endossant un premier temps de manière
effective, puis en le conservant surtout dans le discours officiel, et la définition du contenu
idéologique de sa politique. D‟autre part, une tendance beaucoup moins idéaliste, et plutôt
empreinte de pragmatisme, apparentée à la tradition réaliste-gestionnaire, qui de Henry
Kissinger à Zbigniev Brzezinski, avait été très présente dans l‟orientation de la politique
étrangère américaine durant les années 1970. Ces deux tendances, qui visaient à constituer un
équilibre dans la conception théorique de la politique étrangère de l‟administration Clinton,
était également un facteur de complexification dans la capacité à établir clairement le rôle et
l‟orientation de la politique américaine dans le monde. De par ce positionnement entre deux
tendances différentes affirmées, chaque situation nécessitait une réévaluation de la position
américaine en faveur de l‟une ou l‟autre polarité, engendrant un facteur d‟incertitude par
manque de linéarité ou de logique décisionnelle, ainsi que de consensus au sein de
l‟administration.

109
Dans l‟article « The Crisis of Liberal Internationalism »58, Stanley Hoffman releva que si la
tradition libérale américaine savait formuler un projet relativement cohérent en politique
intérieure, elle juxtaposait en revanche plus qu‟elle ne synthétisait ses diverses influences en
matière de politique étrangère, d‟où des ambiguïtés, imprécisions et indécision dans la conduite
de cette politique pour ceux qui se plaçaient dans ce courant. Cette observation est à mettre en
relation avec une difficulté pour les libéraux à assumer totalement, dans l‟exercice pratique de
la politique, les orientations idéalistes constitutives de leur identité, favorisant la tendance à
vouloir les lier avec d‟autres options, dont celles d‟un réalisme pragmatique adjacent,
d‟ailleurs souvent préféré aux idéaux dans la conduite effective des affaires. Cette attitude de
couplage idéologique des libéraux en matière de politique extérieure pourrait donc avoir pour
objectif de conformer en partie leur action avec un paysage politique américain qui, dans son
ensemble, se concilie assez mal avec des options idéalistes internationalistes, où les intérêts
américains directs paraissent souvent assez peu clairs derrière les convictions humanistes. Elle
a surtout pour conséquence de conduire à des lignes de tensions difficilement conciliables au
niveau de l‟exercice décisionnel, pouvant déboucher sur des problèmes de gouvernance. Ce
positionnement avait déjà considérablement compliqué la politique étrangère de
l‟administration Carter et sa perception par l‟opinion publique américaine.
L‟administration Clinton s‟engagea, elle aussi, dans une gestion qui se révéla hésitante en
terme de positionnement et de cohérence du rôle des Etats-Unis sur la scène internationale, de
surcroît dans un contexte délicat de recomposition, dont les manifestations interrogeaient de
manière critique le leadership américain.

Autant que les tensions et contradictions internes consécutives à un grand écart théorique qui
trouvait ses limites dans la pratique, les autres conceptions théoriques principales du rôle des
Etats-Unis dans le monde qui avaient droit de cité sur la scène américaine imprimèrent
également des tensions contraires sur la gestion du rôle américain par l‟administration Clinton,
en définissant le cadre conceptuel correspondant aux lignes d‟influence alors en vigueur aux
Etats-Unis avec lequel devait composer l‟équipe dirigeante. Ces tendances dans leur grande
majorité s‟accordaient mal avec l‟image idéaliste des Etats-Unis au service de l‟équilibre du
monde, allant d‟un pragmatisme réaliste total aux formes de repli des EtatsUnis sur eux-
mêmes, voir aux velléités isolationnistes, pour les plus radicales mais cependant minoritaires.
Elles dessinaient à ce titre un ensemble de conceptions qui étaient autant de contraintes

58
Hoffman Stanley, “The Crisis of Liberal Internationalism”, Foreign Policy n° 98, septembre 1995, pp 159-177
110
domestiques jouant l‟application d‟une orientation politique idéaliste, fût-elle déjà modérée par
un pragmatisme réaliste au sein de l‟exécutif. Ainsi, ce qui finit par se fixer, après une gestation
difficile à l‟aune de la pratique du pouvoir, comme étant la conception « clintonienne » du rôle
des Etats-Unis dans le monde ne fut pas que le résultat d‟un choix, déjà difficile, entre des
convictions internes divergentes, même indexé par des contraintes conjoncturelles, mais
également celui des options définies à la croisée d‟une volonté politique, de contraintes
effectives et de celles des forces en présence au niveau des idées à propos de la place des Etats-
Unis dans le monde. Cet exercice des contraintes conceptuelles sur les choix qui
conditionnèrent les orientations américaines pendant la présidence Clinton s‟exerça lorsque
l‟administration américaine manifesta, avant d‟établir une ligne un peu plus claire, une fébrilité
et une indécision incontestable en matière de politique étrangère, dont le point de crispation
apparut souvent comme une incapacité à assumer des orientations claires concernant le rôle et
la responsabilité américaine sur la scène internationale, dès lors qu‟un risque de critique de ces
choix pouvait survenir59. De cette situation sur le plan théorique découla une difficulté à établir
clairement le positionnement américain. Accordée aux difficultés croissantes se présentant sur
le terrain de la sollicitation américaine par la communauté internationale, il en résulta une
remise en question et une indécision des modalités d‟investissement de ce leadership sur la
scène internationale, qui aboutit à une redéfinition et une clarification du rôle des Etats-Unis
dans les affaires du monde. C‟est dans cette mutation que s‟inséra l‟émergence du projet de
politique africaine. D‟abord général, théorique et sans véritable ligne directrice lors de la
période initiale indécise et mal assurée de la politique étrangère de W. Clinton, ce projet devint
ensuite effectif à travers une inscription cohérente dans une ligne claire et un projet structuré.

L‟administration Clinton poursuivit dans les premiers mois de 1993 les orientations fixées par
l‟administration Bush, en maintenant les Etats-Unis dans une orientation d‟interventionnisme
multilatéral qui passait principalement par l‟ONU pour l‟évaluation des nécessités,
l‟établissement de la légalité de l‟action et l‟obtention de l‟aval des partenaires sur la scène
internationale. Cette conception initiale d‟un leadership assumé dans un cadre particulier de
régulation de la scène internationale ne résista cependant pas longtemps aux conséquences et
aux responsabilités qu‟elle impliquait. Dès la fin de l‟année 1993 en effet, l‟administration
américaine redéfinit son implication et sa responsabilité, révisant par-là même la conception du
rôle américain dans le monde. En quelque mois, l‟administration Clinton passa donc de

59
Melandri Pierre, Vaïsse Justin, op. cit., p. 110.
111
l‟affirmation d‟un « assertive multilateralism »60 (selon la formule convaincue du représentant
américain à l‟ONU, Madeleine Albright), à une totale remise en question de l‟engagement
américain dans une orientation multilatérale80. Ce revirement se fit alors même que les Etats-
Unis n‟avaient connu d‟autre épreuve que la multiplication des situations de crises et des appels
à leur adresse dans le cadre de l‟ONU. L‟implication américaine dans une situation difficile en
Somalie au cours de l‟année 1993, qui se transforma en défaite politique pour le président
Clinton, vint cependant enclencher à la suite de cette reconsidération un mouvement radical de
désengagement du leadership des Etats-Unis de l‟orientation multilatérale sous les couleurs de
l‟ONU tel qu‟elle était née en 1990, suite à l‟envahissement du Koweït par l‟Irak.
Ce désengagement fut ensuite entériné en mai 1994, avec la proclamation d‟une décision
présidentielle restreignant de manière rédhibitoire la participation américaine à toute opération
de maintien de paix de l‟ONU, au moment même ou se déroulait le génocide au Rwanda81.
Très tôt confrontée à des situations de crises ou l‟on comptait sur son intervention,
l‟administration Clinton apparut dans l‟impossibilité d‟établir une image claire et fixe de
l‟action internationale américaine, à partir de laquelle une cohérence de l‟action pouvait être
envisagée, et les choix en résultant assumés.

Une acceptation des influences externes s‟exerçant sur la décision de l‟exécutif américain
aurait permis à l‟administration Clinton de définir rapidement une ligne lui permettant d‟éviter
la plupart des écueils. Il semble cependant que le « moment unipolaire » mit la nouvelle
administration américaine dans l‟obligation de faire des choix cornéliens de son point de vue,
en matière de définition du rôle des Etats-Unis, et ce afin de ménager des dynamiques contraires
au centre desquelles elle se trouvait. L‟administration Clinton se devait notamment de ne pas
prendre des décisions trop abruptes pouvant compromettre la négociation du leadership
américain sur la scène internationale pour les années à venir. La continuité nécessaire à
l‟acceptation de ce leadership impliquait ainsi d‟en assumer les responsabilités dans le sillage
des perspectives en place lors de la prise de fonction, avant de pouvoir en négocier la
reconsidération et la transition vers une autre projection conceptuelle de l‟action. Surtout, l‟un
des objectifs de W. Clinton au début de son mandat parut être une volonté de ne pas exposer
son image et sa popularité à cause de la politique étrangère. La volatilité de l‟opinion
américaine en la matière avait coûté à George Bush une réélection qu‟elle lui avait promit

Généralement transcrit en français par l‟expression « multilatéralisme déterminé


60

» Melandri Pierre, Vaïsse Justin, op. cit., pp. 110-112. 81 Chapitre 8, partie 2.
80

112
quelques mois auparavant. Le président Clinton avait certes des projets et des objectifs en
matière de politique étrangère, notamment une vision assez précoce des enjeux de la
mondialisation économique en cours de réalisation. La poursuite de ceux-ci nécessiterait
cependant une certaine acceptation de la part de la scène intérieure, ce qui aurait été impossible
ultérieurement en cas de perte de confiance rédhibitoire de l‟opinion publique américaine. Or,
celle-ci était traversée au début des années 1990 par des tendances en faveur d‟une
reconsidération de la place et de l‟importance des Etats-Unis dans le monde, maintenant que la
menace communiste était évanouie. En dehors des choix cruciaux fait entre les options
possibles, c‟est la question même du leadership américain, et donc la place qu‟il pourrait tenir
dans la réorganisation de la scène internationale, qui étaient en jeu dans les choix effectués par
le président Clinton et son administration.

Loin d‟avoir engendré un triomphalisme évident, la chute du bloc soviétique avait débouché
aux Etats-Unis sur un climat maussade quant à la place et la force des Etats-Unis, face à un
monde en train de se réinitialiser sur de nouvelles bases61. Pour une partie des observateurs et
des acteurs politiques américains, notamment au Congrès, les Etats-Unis devaient mettre à
contribution son hégémonie au service de ses seuls intérêts, et renoncer, hors de ses
préoccupations stratégiques directes, aux prérogatives de son leadership, la fin de la Guerre
Froide posant en quelque sorte la question de la légitimité de la poursuite de l‟investissement
américain dans le monde. A l‟extérieur, la place d‟unique hyper-puissance des Etats-Unis
risquait de compromettre la marge de manœuvre octroyée par son leadership sur la
réorganisation de la scène internationale, en cristallisant autour de son hégémonie toutes les
oppositions aux initiatives américaines. Cependant, si l‟option multilatérale fut vite jugée
comme politiquement intenable par l‟administration Clinton, elle permettait en revanche de
rendre en partie acceptable l‟hégémonie américaine, au titre de la concertation et de l‟adhésion
de la communauté internationale, incarnée au sein de l‟ONU. Sans cette dialectique,
l‟hégémonie américaine risquait de devenir inacceptable aux yeux d‟une grande partie de la
scène internationale. Dans ce contexte, la position unique des Etats-Unis, conjuguée aux
prévisions négatives sur son évolution, pouvait apparaître sur la scène américaine comme le
signe avant-coureur d‟un déclin programmé de son leadership, et sur la scène internationale
celui des plus grandes difficultés à assumer ce leadership.

61
Melandri Pierre, Vaïsse Justin, op. cit., pp. 53-64.
113
La charge de l‟administration Clinton fut de permettre aux Etats-Unis de continuer à jouer son
rôle dominant dans la réorganisation du système international, tout en établissant des conditions
pour son acceptation tant à l‟intérieur qu‟à l‟extérieur, dans un jeu permanent d‟équilibre et de
double discours. Les deux options se rejoignaient en fait dans la nécessité de minorer
l‟affichage du leadership américain tout en avançant les cartes d‟un projet international à
l‟avantage des Etats-Unis, l‟objectif d‟établir une règle globale derrière laquelle pourrait se
mettre en retrait la politique directe des Etats-Unis, atténuant la perception d‟une hégémonie
inacceptable. La première condition fut remplie avec le désengagement de l‟action multilatérale
américaine telle qu‟elle avait été définie par un rôle central au sein de l‟ONU, ce qui permettait
aux Etats-Unis de retrouver une autonomie de leurs engagements, d‟éviter les responsabilités
afférentes à une implication multilatérale systématique, et d‟occuper une position moins
hégémonique que celle que la logique du « New World Order » leur avait fait endosser sous
l‟administration Bush, avec en contrepartie l‟aval de la communauté internationale. Le virage
ainsi pris par l‟administration Clinton lui permettait de redéfinir les termes de son leadership
en matière de marge de manœuvre et de responsabilité, ce qui restait un des meilleurs moyens
pour pouvoir moduler l‟action à l‟étranger selon la volonté politique sous-jacente, en évitant
une opposition frontale et systématique avec les contraintes domestiques ou extérieures.

Quant à l‟acceptation de l‟hégémonie américaine, la grande force de la présidence Clinton fut


de percevoir très tôt l‟inflexion de la scène internationale dans le sens d‟une mondialisation
accélérée des échanges et des phénomènes, et d‟avoir accompagné ce mouvement en
contribuant à l‟établissement d‟une scène internationale rénovée, où l‟adhésion des puissances
à un système légalisé viendrait rejouer le rôle de modérateur dans l‟acceptation de l‟hégémonie
américaine. Par ce double mouvement relatif à leur positionnement sur la scène internationale,
les Etats-Unis conservaient une notion idéaliste de leur rôle dans la marche du monde, tout en
s‟appliquant les restrictions d‟un pragmatisme affirmé face aux attentes et pour la défense de
leurs intérêts. La première faisait des Etats-Unis une puissance à part, justifiant leur leadership
autant qu‟elle en délimitait la responsabilité morale. La seconde en faisait une puissance «
commune », leur permettant de ne pas être tenus responsables de toutes les situations, et de
défendre leurs intérêts comme chaque nation au sein d‟un jeu communément admis, sans que
leur hégémonie ne conduise à une remise en question générale. Cette réorganisation du rôle et
de l‟image des Etats-Unis avait une motivation et une condition se confondant dans un même

114
objectif : Celui de dégager la responsabilité américaine dans la marche du monde, tout en
projetant dans la mutation du système internationale une vision correspondant aux aspirations
et à la volonté de la présidence Clinton. En la matière, la volonté politique ne s‟imposa pas à
son environnement conceptuel, mais entra en interaction avec lui, se trouvant une proximité
idéologique avec certaines lectures du monde contemporain, et devant de même confronter ses
orientations aux balises posées par les principaux travaux offrant d‟autres formes
d‟appréhension des perspectives d‟évolution de la scène internationale. Ce rapport était
fondamental, dans la mesure ou la politique étrangère et l‟exercice décisionnel américain
étaient en mesure de confirmer comme de contredire la pertinence de ces orientations
constitutives du paysage conceptuel des années 1990.

2. L’insertion dans un paysage conceptuel spécifique.

La confrontation de la politique américaine aux théories contemporaines.

Consécutivement à la fin de la logique d‟affrontement des deux blocs antagonistes, la


réorganisation du monde lors des années 1990 a engendré la production de nouvelles théories
prétendant décrypter cette nouvelle scène géopolitique internationale et ses perspectives
d‟évolution, avec pour effet de produire diverses constructions conceptuelles. Au même titre
que les options théoriques définissant le rôle et la place des Etats-Unis sur la scène
internationale, ces théories interprétatives contribuèrent pour les principales d‟entre elles à
définir le cadre du débat dans lequel les évolutions du monde et les politiques entreprises par
les Etats-Unis furent débattues, nourrissant à leur tour, selon leur pertinence, la confirmation
ou au contraire l‟infirmation de chacune des visions de l‟évolution géopolitique du monde.
Paramétrant le champ des possibles, ces théories furent à prendre en compte par
l‟administration américaine comme les éléments de la carte tentant de décrire un territoire qu‟il
lui incombait en grande partie de matérialiser, à savoir l‟organisation géopolitique
internationale au cours d‟une phase cruciale de sa restructuration. Ces différentes options, en
définissant les grandes lignes du débat géostratégique dans sa partie théorique, traçaient en effet

115
les lignes critiques de contraintes et de conseil pouvant s‟exercer sur la politique étrangère
américaine au terme de son analyse, participant de ce fait à son environnement théorique.

Les orientations de la politique Clinton, à la rencontre de la thèse de la « Fin de l’Histoire


».

La vision du président Clinton, inspirée par ses convictions libérales et son incarnation assumée
d‟une certaine forme de wilsonisme (certes modéré d‟un pragmatisme-réaliste), s‟inscrivait
dans une vision positive de l‟évolution du monde, avec l‟aide du leadership inspiré des Etats-
Unis. Concrètement, cette vision tablait sur la diffusion et la généralisation du modèle de la
démocratie libérale et de l‟économie de marché, qui seraient à même de garantir les bases d‟une
stabilité, d‟une sécurité et d‟une prospérité internationale. Ce modèle et sa charge optimiste
furent la base générale fondamentale de la politique étrangère de l‟administration Clinton,
comme le principe central de la volonté politique de son président. Il devait s‟incarner dans la
mise en place de structures globales d‟organisation et de régulation, en établissant ces principes
politique et économique comme les normes de l‟inclusion dans la mondialisation, et ce modèle
d‟extension de la démocratie et de l‟économie de marché inclus dans un système mondialisé
constituait la ligne politique que l‟administration Clinton voulait pouvoir se donner les moyens
de poursuivre, au prix parfois de contractions des autres critères d‟évaluation du rôle et des
modalités d‟intervention des Etats-Unis dans le monde.

Les bases de ce système ne nécessitaient pas l‟adhésion à des critères uniques et rigides, et
l‟administration américaine prit d‟ailleurs soin, dans l‟exposition de ces objectifs en matière
de politique étrangère, de souligner que le système américain n‟était pas un modèle qui devait
être appliqué partout dans le monde, et que les Etats-Unis ne chercheraient pas à le promouvoir,
séparant de ce fait la vision de l‟évolution internationale de l‟idée d‟un formatage à l‟aune des
valeurs et du modèle américain. Au contraire, la démocratie et l‟économie de marché devaient
s‟imposer selon les spécificités culturelles et historiques de chaque société, et suivre des
cheminements propres pour s‟installer dans la durée et logiquement, à l‟issu d‟un processus
historique particulier inséré dans un processus historique global conduisant à leur réalisation,
et dont la reconnaissance transversale passait par l‟assise sur des principes de base
incontournables communs à toutes les configurations de la démocratie libérale. En cela, la «

116
vision clintonienne (…) de la mondialisation heureuse, où les Etats-Unis entraînaient le reste
du monde dans la logique du marché et de la démocratie»62, s‟inscrivait dans la lecture de
l‟évolution de la scène internationale après la chute du bloc soviétique, qui avait effectivement
vu l‟avancée simultanée de processus de démocratisation et de libéralisation des économies se
produire simultanément, mais dans des logiques et mécanismes distincts cependant, selon les
régions du monde. Ce mouvement semblait confirmer dans sa généralisation l‟hypothèse d‟une
évolution historique des systèmes organisationnels de l‟activité humaine dans le sens d‟une
généralisation de la démocratie et de l‟économie de marché. L‟accélération de la
mondialisation consécutive de la fin des blocs antagonistes et du partage des conceptions
libérales comme facteur de décloisonnement pouvait, elle aussi, entrer dans l‟interprétation
d‟un processus historique profond en cours de réalisation, qu‟il convenait cependant
d‟accompagner et d‟aider, dans cette logique du sens de l‟histoire.

Cette vision du monde correspondait à une incarnation du libéralisme idéaliste américain et de


la dimension « missionnaire » des Etats-Unis, soit des valeurs traditionnelles, mais allant
cependant dans le d‟une théorie qui lui était contemporaine, celle de la Fin de l‟Histoire de
Francis Fukuyama, que l‟évolution du monde entre la fin des années 1980 et le début des années
1990, en semblant lui donner raison, rendit extrêmement populaire, au point d‟en faire la grille
de lecture majeure de l‟évolution de la scène internationale au début de la décennie
1990. Cette interprétation de l‟évolution géopolitique mondiale fut initialement exposée en
1989 dans un article, avant d‟être développée dans un ouvrage en 1992 63 , après que les
événements mondiaux furent venus donner une apparente confirmation de l‟enclenchement du
processus annoncé par F. Fukuyama, validant son succès en tant que théorie majeure dans le
débat. Selon cette théorie, qui reprenait au compte de l‟analyse de l‟évolution géopolitique
contemporaine le concept de la fin de l‟Histoire, le monde était engagé, après la fin constatée
des idéologies, dans un processus irréversible de sortie de l‟Histoire, en tant que phénomène
organisationnel des processus géopolitiques. L‟alternative succédant à la progressive
disparition des conflits, des oppositions, des forces antagonistes, soit autant de valeurs
constitutives et génératrices de l‟Histoire, serait la diffusion et le triomphe du modèle de la

62
Hassner Pierre, Vaïsse Justin, Washington et le monde. Dilemmes d’une superpuissance, Paris, CERI/ Autrement,
2003, 174p., p.57.
63
Fukuyama Francis, La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme, Paris, Flammarion, 1992, 451p., traduction de The
end of History and the Last Man, New York, Free Press, 1992.
117
démocratie libérale et de l‟économie de marché, générateur de paix, de stabilité, et d‟une
redéfinition des échanges et de la résolution des désaccords sur une base post-historique.

La théorie de la Fin de l‟Histoire s‟est nourrit des évolutions qui lui étaient contemporaines,
mais fut cependant pensée comme un processus long, à la temporalité et aux manifestations
variables selon les régions ; aussi, la multiplication des conflits, des tensions et des
antagonismes nouveaux à la fin de la Guerre Froide n‟était pas dans ce modèle considérée
comme une infirmation, mais plutôt comme l‟une des dernières manifestations, les
soubresauts de l‟Histoire finissante, n‟enlevant rien à l‟inéluctabilité de sa fin. Quant aux zones
semblant démontrer la persistance des paradigmes historiques tels que définis par la thèse de
Fukuyama, comme l‟Afrique ou le Proche-Orient, elles étaient évaluées comme étant à la traîne
d‟un mouvement qui les concernaient néanmoins tout autant que les pays occidentaux, et dont
les signes d‟évolution étaient par ailleurs observables, malgré les conflits de nature classique
qui y perduraient. La vague de processus de transition démocratique sur le continent africain,
puis la progressive adoption des critères de bonne gouvernance et de la voie de la libéralisation
politique et économique auraient ainsi participés selon cette lecture d‟une dynamique
témoignant de l‟entrée du continent dans le processus de la fin de l‟Histoire.
Ce système d‟analyse des perspectives d‟évolution du monde contenait donc les éléments de
sa défense : Chaque avancée pouvait ainsi en confirmer la pertinence, quand chaque élément
contraire apparaissait comme un simple contretemps à la Fin de l‟Histoire en marche, et donc
au triomphe généralisé de la démocratie et de l‟économie capitaliste ouvrant les portes de l‟ère
post-historique. La parenté entre cette théorie et la vision géopolitique générale de la politique
américaine durant la présidence Clinton fut évidente, qu‟il s‟agisse de leur caractère positif, de
la finalité de leur accomplissement ou encore de leur aspect globalisant, généralisé à l‟ensemble
de la structure-monde. Le seul point de divergence concernait peut-être l‟inéluctabilité de ce
mouvement : Tout en constatant le développement de la démocratie et de l‟économie libérale
dans le monde, et en affirmant un optimisme relatif à leur généralisation, l‟administration
américaine soulignait également la nécessité d‟en accompagner l‟implantation et la
solidification, témoignant en cela de la nécessité de la mission et du leadership américain pour
accompagner cette évolution du monde. Le triomphe de la démocratie et de l‟économie de
marché n‟avait donc à ce titre rien d‟assuré, mais se présentait plutôt comme une option
désormais possible, soumise à l‟opportunité d‟en favoriser la réalisation, ce qui était dans
l‟approche américaine la rencontre de l‟idéalisme et du pragmatisme de l‟action.

118
La vision du monde, de son évolution et du rôle des Etats-Unis de l‟administration Clinton
s‟inscrivait donc de manière privilégiée dans le champ du débat des années 1990, en faveur de
l‟orientation positive de celui-ci, sur la voie post-historique tracée par la généralisation de la
démocratie libérale. Elle ne niait cependant pas la réalité des situations de crise qui se
multipliaient, ni le risque d‟une évolution plus inquiétante qui pouvait en découler. Le
désengagement d‟un « multilatéralisme déterminé » initial et l‟investissement dans une vision
en faveur du développement de la démocratie et de l‟économie de marché sous l‟égide d‟une
mondialisation organisée signifia d‟ailleurs pour l‟administration Clinton une manière
d‟aborder ces enjeux et de promouvoir une vision optimiste du monde qui tentait de dépasser
les paramètres plus sombres de l‟évolution contextuelle, révélés par l‟expérience de la gestion
de crises pleinement inscrites dans la violence historique, telles qu‟en Bosnie, en Somalie ou
au Rwanda. En la matière, l‟administration Clinton démontra d‟ailleurs une certaine
maladresse et une réelle réticence à engager une action clairement définie dans un cadre
historique et d‟exercice du pouvoir de type « classique », lorsque ceux-ci s‟avéraient être
incontournables. D‟une certaine façon, la politique étrangère définie par l‟administration
Clinton signifiait, tant dans ses orientations, ses choix que dans sa manière de concevoir son
action, son inscription post-historique pour la majeure partie de ses principes et de son exercice,
ce qui n‟excluait pas des ré-incursions dans le champ de l‟Histoire en cas de nécessités, mais
en limitait de même l‟usage dans la continuité de la politique étrangère américaine, face à une
scène internationale où se multipliait concrètement les situations de crise et les facteurs
d‟incertitude. Quoi qu‟il en fut, l‟administration Clinton, en dépit de son orientation positive,
dut en parallèle prendre en compte ces situations comme pouvant également être les
manifestations d‟évolutions alternatives de la scène internationale, dessinant à ce titre les
contours d‟une évolution géopolitique plus sombre que plusieurs théories contemporaines
envisagèrent également.

Une politique à l’épreuve des projections pessimistes.

Le monde contemporain n‟était en effet pas dans son actualité quotidienne, loin s‟en fallut,
dans les mêmes lignes d‟évolution que ce que le paradigme de la fin de l‟Histoire tendait à
affirmer. La réalité témoignait au contraire de l‟émergence renouvelée de phénomènes tels que
119
les conflits ethniques, le terrorisme, les contestations territoriales et les revendications
identitaires, ravivés à la croisée de la fin de la Guerre Froide et de la mondialisation. Ces
données étaient de plus accompagnées par la persistance des conflits de nature classique, qui
atteignait cependant dans certains cas une évolution paroxystique en allant jusqu‟à
l‟effacement des structures étatiques, augurant à ce titre du risque de développement de formes
de chaos jusque là évitées. Toutes ces lignes de tension sur la scène géopolitique mondiale
n‟auguraient donc pas forcément, sur les chemins de la mondialisation, d‟une évolution
positive et pacificatrice. Allant dans ce sens, le débat sur l‟évolution géostratégique du monde
dans les années 1990 donna la parole à d‟autres modélisations autrement plus pessimistes que
celle de Fukuyama, et porteuses d‟une haute charge conflictuelle les encrant dans une
continuité affirmée des processus historiques classiques. En dépit de la prise en charge d‟une
option positive de l‟évolution du monde, la politique de l‟administration américaine allait de
paire avec la prise en considération des autres options théoriques, particulièrement lorsque
celles-ci paraissaient trouver une forme de confirmation dans les situations effectives se
manifestant sur la scène internationale. Concernant l‟appréhension de l‟Afrique, les difficultés
particulières qu‟elle rencontrait posaient avec plus de pertinence encore l‟évaluation des
scénarios mettant en scène son évolution en dehors de la voie espérée du développement et de
la démocratisation.

Les années 1990 virent à ce titre émerger une autre théorie d‟analyse de l‟évolution du monde
qui allait connaître un succès aussi grand que celle de la fin de l‟Histoire, particulièrement après
le 11 septembre 2001, mais qui avant cela avait déjà imposé sa marque sur le débat
géostratégique. Souvent opposée à la théorie de Fukuyama comme étant la vision sombre de
l‟évolution du monde, la thèse du « Choc des Civilisations » avancée par Samuel Huntington
dans un article paru en 1993, puis développé dans un ouvrage en 1996 64, prédisait comme
hypothèse pour la recomposition de la scène internationale post-Guerre Froide la constitution
de blocs antagonistes, non plus sur des bases idéologiques, mais sur celles de grandes «
civilisations », constituées sur des caractéristiques communes au sein de chaque ensemble. Ces
civilisations seraient appelées à devenir le point d‟achoppement d‟affrontements globaux entre
elles, avec un risque majeur d‟affrontement pour l‟occident avec les civilisations chinoise et
musulmane, réunies par le développement d‟un axe « islamo-confucéen »86. Le succès de cette

64
Huntington Samuel P., Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997, 402 p. Traduction de The Clash of
Civilizations and the Remaking of World Order, New York, Simon & Schuster, 1996. 86 Ibid, p. 263.
120
interprétation, pourtant assez schématique et largement inexacte dans ses critères
d‟établissement (ne tenant notamment pas compte des tensions et antagonismes majeurs
existant au sein même de ces « civilisations » censées être homogènes et unies), tint
certainement au fait qu‟elle pouvait servir d‟horizon à tous les pessimismes inhérents à la
lecture des problèmes géostratégiques, réel et potentiels, émergent de la scène internationale,
comme elle pouvait alimenter les craintes (voir les attentes) liées à l‟émergence d‟un nouvel
ennemi « global » se substituant au communisme. Ne reposant pas sur des critères précis et
scientifiques, elle permettait en outre de s‟auto- réaliser et de sembler pouvoir s‟incarner dans
les événements, par la seule apposition de sa grille d‟analyse.

Cette théorie servait également de base de départ pour interroger et critiquer la viabilité de la
mondialisation et la diffusion de critères politiques et économiques communs, facteurs de paix
et de stabilité. A partir de cette réflexion, les oppositions au projet de l‟administration Clinton
prenaient une autre dimension, qui renvoyait aux nécessités stratégiques à mener en parallèle
d‟un projet politique optimiste et idéaliste. En effet, le Choc des Civilisations pouvait faire
percevoir les objectifs et la politique étrangère de l‟administration Clinton comme inutiles et
non fondés, voir dangereux, si les civilisations devaient se former sur des bases divergentes, et
aboutir fatalement à une confrontation sans que les Etats-Unis ne s‟en prémunissent. A
l‟inverse cependant, il pouvait lui être opposé, dans la perspective de sa prise en compte, que
la formation d‟antagonismes sur des critères divergents pouvait être combattue par le
développement de la démocratie et de l‟économie de marché, ainsi que par celui des échanges
et de l‟intégration des différents ensembles culturels dans un même processus de
mondialisation. Le Choc des Civilisations allait en effet particulièrement à l‟encontre de
l‟approche en faveur du développement de la mondialisation endossée par le président Clinton,
permettant par les perspectives d‟intégration, l‟inflexion de la majorité des acteurs de la scène
internationale dans le sens du renforcement de la démocratie et de l‟économie de marché, qui
étaient eux-même des vecteurs d‟unification et de pacification.

Concernant l‟Afrique, l‟analyse de Huntington n‟avait que peu de considération. Elle se


focalisait en effet sur la logique d‟affrontement, et plus précisément celle concernant le bloc
occidental. La « civilisation africaine », lorsqu‟elle était citée, ne posait pas de problème en
terme d‟affrontement, et était située vis à vis de l‟occident comme une zone potentiellement

121
peu conflictuelle, pouvant à ce titre se concevoir comme un bloc allié potentiel 65. L‟Afrique
constituait cependant une donnée à la périphérie de la conception du monde exposée par
Huntington. En cela, l‟approche de l‟administration Clinton se plaça en faux et fut plus
pertinente dans son appréhension de la réalité africaine. Elle doubla en effet le projet de
développement de la démocratie et de l‟économie de marché de sa politique africaine d‟une
dimension stratégique, à même de considérer dans une perspective globale les enjeux en terme
de menace que l‟Afrique pouvait véhiculer, notamment au travers du terrorisme et de
l‟islamisme radical, donnée que la schématisation de Huntington dans la définition des blocs
de civilisation ne prenait pas en compte. En outre, la lecture « huntingtonienne » de la politique
africaine voulue par le président Clinton offrait une interprétation particulière : Son projet de
développement de la démocratie et de l‟économie de marché, de même que sa dimension
stratégique contre les menaces transnationales pouvaient être validées, dans la perspective de
renforcement d‟un bloc allié. D‟un autre côté, l‟Afrique était périphérique, peu impliquée, et
pouvait à ce titre ne pas devoir constituer un enjeu de la politique américaine. Il y avait donc
une antinomie évidente entre l‟analyse de la place de l‟Afrique dans le Choc des Civilisations,
et la place effective que le continent pouvait au contraire occuper dans la politique américaine,
à travers une lecture moins schématique du réel.

Si la théorie du Choc des Civilisations se trouvait mal adaptée à la prise en compte de l‟Afrique
par la politique américaine, d‟autres théories interprétatives pouvaient en revanche trouver un
écho dans le rapport des Etats-Unis à la nécessité et la pertinence du développement d‟une
politique africaine dans le monde des années 1990. La plupart des théories importantes sur le
plan du débat ne consacraient pas dans leur analyse une prise en compte de l‟Afrique,
perpétuant en cela une approche « classique » inadéquate de la géostratégie globale américaine
à l‟heure de la mondialisation ; d‟autres au contraire s‟inspiraient de situations engendrées par
le continent pour étayer une vision pessimiste de l‟avenir. Ce fut le cas de la théorie de Robert
Kaplan, qui décrivit comme une perspective probable, dans le contexte de recomposition post-
Guerre Froide, le développement de processus de décompositions violents ou de violences
anarchiques mettant à mal l‟assise de la notion même d‟Etat, et pouvant amener ainsi
brutalement à des situations de chaos66. Cette théorie prenait appui sur les exemples donnés par
l‟évolution des situations au Libéria et en

65
Ibid, p. 270.
66
Kaplan Robert, « The Coming Anarchy », The Atlantic, avril 1994, cité par Pierre Hassner, Vaïsse Justin, op.
122
Sierra Leone, avec également en toile de fond l‟exemple du collapsus total de la notion d‟Etat
en Somalie auquel avait été confrontée l‟opinion publique américaine à travers l‟engagement
de ses troupes sur ce théâtre d‟opération. Loin de limiter cette évolution au continent africain,
comme une malédiction intrinsèque et en cela circonscrite, la théorie de Kaplan exposait au
contraire que ces exemples pouvait préfigurer une évolution transposable à toutes les régions,
y compris en occident. L‟implosion de la Yougoslavie pouvait en cela lui donner raison.
L‟Afrique aurait donc été, dans cette approche pessimiste, à l‟exact opposé de la perspective
optimiste dressée par la théorie de la Fin de l‟Histoire qui la plaçait à la traîne d‟un processus
d‟amélioration. La théorie de Robert Kaplan en faisait au contraire l‟avant-poste de la
déliquescence des structures sociétales, et du surgissement de l‟anarchie et de la violence. Pour
l‟administration Clinton, cette théorie pouvait servir à la fois d‟avertissement et
d‟argumentaire à porter à l‟actif de l‟exercice de sa décision politique envers le continent
africain, où les promesses d‟évolution positives étaient doublées dans bien des cas d‟une
fragilité qui pouvait faire basculer rapidement des processus à priori positifs de transitions,
qu‟ils fussent démocratiques, sociétaux, économiques ou de paix, dans les situations les plus
chaotiques. Les violences au Rwanda illustrèrent l‟une des expressions les plus extrêmes de ce
basculement, et de nombreuses autres situations contenaient les germes de glissements de cet
ordre. Malgré un discours positif voulant prendre appui sur l‟évolution vers la démocratie, la
paix et le développement en Afrique, l‟administration Clinton conserva dans le développement
de sa politique ce potentiel de dégradation relevé par ailleurs par Kaplan, qui semblait pouvoir
trouver dans le continent africain les conditions les plus favorables à la réalisation de son
scénario.

La politique étrangère des Etats-Unis, dans ses fondamentaux comme ses manifestations, et
donc par extension la politique concernant l‟Afrique, furent nécessairement confrontées au

123
champ des courants théoriques dessinant les lignes de force du débat sur l‟évolution
géostratégique du monde dans les années 1990. Cette confrontation révèle le positionnement
spécifique des orientations de l‟administration Clinton, et comment elles ont pu se construire,
tant par intégration que par opposition de la somme des possibles que ce débat proposait au
travers de l‟analyse de la conjoncture. De fait, la philosophie et le regard adoptés par
Washington parvenaient à faire de perspectives antagonistes des arguments en faveur de son
action, qu‟elles confirment son approche optimiste ou bien qu‟elles lui opposent une vision
négative. Influencée tant par les indices fournis par les évolutions environnementales que par
un courant d‟analyse majeur lors de ces années, la vision optimiste et idéaliste de l‟évolution
du monde, du rôle américain et de la politique étrangère à suivre à cet effet s‟est également
inscrite dans un rapport spécifique à la temporalité. Celui-ci fut induit par l‟insertion de la
présidence Clinton dans le calendrier occidental de la fin du 20ème siècle, qui lui donna une
dimension supplémentaire dans une période de transition historique, et lui fournit un argument
rhétorique qui, bien que symbolique, n‟en eut pas moins un impact sur la coloration du discours
américain.

L’intégration d’une temporalité spécifique : Une présidence à l’aube d’une nouvelle ère
?

Arrivant au pouvoir après la fin de la Guerre Froide et incarnant une nouvelle génération
politique, W. Clinton développa la thématique de la nouveauté et du renouvellement pour
définir tant l‟époque que le fil conducteur de son action. La rupture avec les années précédentes
fut la références initiale sur laquelle le futur président élabora sa campagne. Déjà porteur d‟un
projet politique différent des dernières décennies de l‟orientation démocrate, W. Clinton se
voulut également comme l‟incarnation d‟une nouvelle génération, apte à prendre en charge une
réinvention de l‟Amérique à un moment transitionnel de l‟Histoire mondiale89. Son accession
à la présidence augurait en effet d‟un changement, avec la venue au pouvoir du premier
président à n‟avoir pas vécu l‟expérience de la Seconde Guerre Mondiale. Il incarnait
également l‟arrivé au pouvoir de la génération qui avait connu et participé à la rupture des

124
années soixante du côté de la contestation, qu‟il s‟agisse du racisme, de la violence policière
ou de la guerre du Vietnam, même si en l‟occurrence cette contestation fut pour W. Clinton
cit.,
p. 55.
nettement modérée et sans engagement effectif. L‟âge du président au moment de son accession
à la Maison Blanche, et l‟image dynamique qu‟il incarnait avec le vice-président Al
Gore terminaient de compléter l‟argumentaire en faveur d‟une dialectique d‟une « nouvelle
génération pour une nouvelle ère », qui servit le président Clinton et la politique de son
administration pendant ses deux mandats. Le fait de vivre une époque cruciale et les débuts
d‟une ère nouvelle fut ainsi une référence incontournable de la présidence Clinton, et ce dès
ses débuts, alliant en cela les circonstances historiques et ce que voulut incarner le président
Clinton, pour perdurer ensuite en se renouvelant. Ce thème forma d‟ailleurs la base de son
discours d‟investiture, étant appliqué aussi bien au destin du monde et à la place des EtatsUnis
dans celui-ci, qu‟à de la politique intérieure, et à la capacité des Américains à
« réinventer » leur pays à l‟occasion des changements conjoncturels majeurs90.

En terme de politique étrangère, le discours officiel américain utilisa la fin de l‟époque de la


Guerre Froide comme un point d‟impulsion, destiné à situer la dynamique de la présidence
dans l‟accompagnement d‟un monde en restructuration, et donc inscrit dans une nouvelle
dynamique et de nouvelles perspectives conjoncturelles. Chaque région du monde, chaque pays
pouvait être appréhendé selon ce thème, qui renvoyait invariablement à une réalité particulière
et/ou générale vécue et ressentie, et permettait donc de situer dans une argumentation positive
la dynamique et la vision d‟une nouvelle époque, accompagnée par la politique américaine.
Pour l‟Afrique, cette référence permettait de placer le rapprochement américain sur de
nouvelles bases, débarrassée d‟un paradigme ayant conditionné aussi bien la réalité du
continent africain que son appréhension par Washington durant quatre décennies. A la référence
à la fin de la Guerre Froide, le discours américain sur l‟Afrique se doublait également d‟une
référence spécifique marquant la fin d‟une époque et le début d‟une nouvelle : Il s‟agissait de
la fin de l‟apartheid, qui débarrassait l‟Afrique d‟une situation qui elle aussi avait indexé les
rapports américains au continent depuis l‟après-guerre. En outre, avec la fin de la Guerre
Froide, se terminait une période historique plus longue qui avaient vue les Etats-Unis être
largement tenus à l‟écart du continent depuis l‟époque des colonisations. Les années 1990

125
figuraient donc bien plus que la fin d‟un paradigme en place depuis quarante ans, en ouvrant
une ère nouvelle pour les rapports américano-africains qui faisait le pont avec une relation
ancienne (dont témoignait les Afro-Américains) enjambant un siècle d‟influences européennes,
en se tournant cependant résolument vers un avenir

89
Clinton Bill, op.cit., p. 435.
débarrassé des contingences du passé. Le cadre temporel spécifique de l‟action politique, tel
qu‟exprimé par le président Clinton, outre la référence à un passé terminé et un présent en
construction, se doubla en effet d‟une dimension fortement conditionnée par l‟avenir. Celui-ci
se manifestait sur le cadre contemporain de l‟action par le fait qu‟elle se situait à la fin du 20ème
siècle, ce qui servait de référence passée pour situer la dynamique nouvelle en cours, et qui de
même permettait de se situer à l‟aube d‟un 21ème siècle et d‟un troisième millénaire approchant,
échéances dont la présidence Clinton su utiliser l‟approche au cours de son second mandat.
Loin d‟être anecdotique, la référence à ces échéances symboliques dans l‟Histoire humaine
devint un leitmotiv de premier ordre dans le discours officiel américain à mesure qu‟elles se
rapprochaient, pour porter et même infléchir sa dynamique et son positionnement.

Dans la rhétorique de l‟administration Clinton, ces références servaient d‟arguments à la notion


d‟époque nouvelle et à l‟inspiration positive et idéaliste des grandes orientations sousjacentes
aux projets politiques. Si le présent était une époque nouvelle par rapport au passé, la
perspective du nouveau siècle et du nouveau millénaire fut présentée comme l‟arrivée d‟une
nouvelle ère, dont les années 1990 étaient en quelque sorte la phase préparatoire. A ce titre, la
logique de l‟action de l‟administration Clinton consistait à mener à bien l‟arrivée cette nouvelle
ère, et impliquait en cela la responsabilité d‟être évalué par les regards issus de ce futur proche.
Cette conditionnalité de l‟action s‟insérait dans un contexte général abondant dans ce sens, qui
se généralisa et s‟intensifia à mesure que la date de l‟an 2000 approchait. La référence au «
Millenium » et la nécessité d‟inclure cette donnée symbolique au centre de l‟action politique,
en motivant cette dernière dans le sens d‟un développement censé faire date, conduisit ainsi
l‟administration Clinton à en user de plus en plus au sein de son discours. L‟action politique
elle-même trouva ses thèmes, ses termes et ses motivations modifiés par cette échéance, qui
sembla en indexer l‟engagement et l‟orientation de manière accrue dans le sens de

126
responsabilités et de valeurs supérieures, investissant avec prédilection des domaines comme
la santé, l‟environnement, la condition des femmes, celle des enfants ou l‟éducation. Elle
amena également à la mise en œuvre et à l‟adhésion de plusieurs projets et programmes
estampillés de cette référence au nouveau millénaire, qui apparaissait comme une échéanceclé
et l‟occasion d‟engager une rénovation politique. L‟administration Clinton lança ainsi des

90
Robert Frédéric, op. cit., pp. 331-335.

127
projets « Millenium » concernant le Département d‟Etat et la Maison Blanche67, et soutînt la
tenue d‟un « Round du Millenium » à l‟O.M.C, avec pour objectif de renégocier les conditions
de l‟engagement américain en son sein92. Les Nations Unies (avec le « Sommet du Millénaire
») et bien d‟autres organisations usèrent également de ce terme pour fixer des objectifs, des
projets et programmes, contribuant ainsi au développement d‟un contexte particulier à
l‟approche de l‟an 2000, par l‟utilisation de cette marque temporelle spécifique.

La temporalité particulière de l‟action politique constitutive de l‟approche d‟un nouveau siècle


et d‟un nouveau millénaire fut renforcée pour l‟administration Clinton par l‟inscription
opportune de son second mandat dans cette période, qui correspondait au décompte menant à
la date phare de l‟an 2000, ainsi qu‟à l‟effectivité du troisième millénaire, en janvier 2001,
moment où le président Clinton quitterait ses fonctions. Cette dimension particulière insérée
dans la logique et le discours officiel américains trouvaient matière à développement, dans une
conjoncture favorable, bien plus maîtrisée sur le plan de la politique étrangère notamment, et
propice du fait de ce second mandat, au développement plus en profondeur et avec plus de
conviction et d‟investissement des axes posés en matière de politique étrangère.
Le second mandat d‟un président américain est en effet généralement l‟occasion d‟une action
politique plus poussée, notamment en politique étrangère. Libéré du poids de la sanction
électorale pesant sur le premier mandat, l‟action bénéficie également lors d‟un second mandat
des bases posées lors du premier, qui permettent donc des développements bien plus
conséquents. Enfin, si un président vise lors d‟un premier mandat sa réélection, il ne lui reste
plus lors du second qu‟à viser l‟Histoire, et à y laisser si possible une empreinte en phase avec
ses convictions. Ces données furent pour le président Clinton mises en relief avec le prisme
temporel spécifique de la fin du 20ème siècle, du début du 21ème et de celui d‟un nouveau
millénaire. La croisée des deux phénomènes donna à l‟action et au discours de
l‟administration Clinton une mise en perspective particulière, dans le regard qu‟elle porta
ellemême sur leur temporalité et leur importance historique.

67
The Department of State Millennium Program,
< http://www.state.gov/www/digital_diplomacy/millennium/index.html >,
92
The White House Millennium Council, < http://clinton4.nara.gov/Initiatives/Millennium/index.html >.
Melandri Pierre, Vaïsse Justin, op. cit., p. 294.
128
Pour la politique africaine, cette temporalité spécifique, les valeurs qui y furent accolées et leur
effet sur l‟investissement américain eurent un effet sur la dialectique développée par
l‟administration Clinton. Il est incontestable que la temporalité spécifique du second mandat
joua en faveur d‟un développement d‟une politique africaine préalablement en gestation, avec
l‟objectif déterminé d‟établir un rapprochement entre les Etats-Unis et l‟Afrique avant la fin
de son échéance, sur des bases permettant d‟en donner une image emblématique et d‟en espérer
la pérennisation. De même, l‟approche d‟un nouveau siècle et d‟un nouveau millénaire eut une
incidence particulière sur la politique développée en Afrique, et fut inscrite au cœur du discours
américain au moment de son développement. L‟approche d‟une nouvelle ère, plus symbolique
qu‟effective, devint ainsi une motivation centrale du discours de l‟administration Clinton à
l‟égard de l‟Afrique, sous-tendant son caractère optimiste, sa nécessité et sa dimension
idéaliste, bien que les aspects pragmatiques de la politique menée fussent toujours au cœur de
l‟action américaine68. Bien que ces données ne furent motivées par aucun paramètre concret,
leur poids psychologique et symbolique et leur influence lors de ces années fut indéniable,
imprimés tant dans la parole que dans l‟action politique.

3. L’univers et le profil politique du président Clinton.

Les orientations politiques décelables dans l‟action de l‟administration Clinton furent pour une
part importante le fruit de la contingence des tendances théoriques et des conditions effectives
contemporaines de son exercice politique. Ces orientations trouvèrent cependant et de manière
logique une grande part de leur spécificité dans les convictions et la personnalité politique de
W. Clinton. L‟aire conceptuelle dans laquelle s‟est inscrite sa politique procéda ainsi d‟un
ensemble de valeurs, d‟orientations et de pratiques constitutives de son identité et de son
histoire, qui trouvèrent un prolongement dans la spécificité de son action à la tête des
Etats-Unis. Cette connexion entre l‟univers politique personnel du président et son action à la
tête des Etats-Unis suivait en cela un schéma naturel de transposition des caractéristiques
personnelles au champ des choix américains, domestiques et extérieurs, dynamique qui

68
Chapitre 10.
129
participe au premier plan de la spécificité de chaque présidence. Les héritages, les influences et
le parcours de W. Clinton, son positionnement et son appréhension du pouvoir eurent ceci de
particulier qu‟ils firent coïncider un renouvellement générationnel avec un contexte de
mutation et une nouvelle ère d‟appréhension de l‟exercice politique. Ces éléments intervinrent
dans la manière de concevoir et de faire de l‟administration Clinton, participant de l‟identité à
la fois de sa politique et de la gouvernance appliquée. Ainsi, l‟émergence de la politique envers
l‟Afrique et ses particularités furent en partie le prolongement de ces facteurs, dans leur
confrontation à la réalité conjoncturelle des années 1990. L‟analyse de ces éléments permet
ainsi un éclairage non seulement sur la politique menée, mais également sur certaines des
racines des intentions sous-jacentes qui ont présidé à son élaboration. En matière d‟analyse,
plusieurs approches offrent des perspectives variées pour l‟appréhension du profil du président
américain. Son positionnement vis-à-vis de ses prédécesseurs en est une, qui peut être abordé à
la fois du regard de l‟intéressé et de ce que les travaux ont pu en déduire. L‟établissement de
son profil politique en est une autre, qui là encore permet de faire la part des choses entre les
éléments affichés et ce que la réalité de l‟action politique présente. Enfin, le style mis en oeuvre
offre une autre alternative à la reconnaissance d‟une présidence, tant au niveau de la
personnalité et de la communication que de l‟action de celui qui en a la charge.

Le président Clinton à l’épreuve de ses prédécesseurs.

L‟exercice qui consiste à comparer les candidats à la présidence et les présidents des EtatsUnis
à leurs prédécesseurs est devenu traditionnel et courant. Il peut revêtir bien des formes,
puisqu‟il peut être effectué aussi bien dans une optique généraliste médiatique que dans une
perspective d‟analyse et de recherche, selon des modalités et des perspectives évidemment
différentes. Le premier cas relève pour l‟essentiel de la communication, et est effectué par les
candidats et les présidents, ainsi que les médias (qui reprennent souvent ce qui a été exprimé
par les premiers), particulièrement lors des campagnes électorales. Les principaux intéressés
ont ainsi intégré cet exercice, avec l‟objectif d‟en faire un atout pour leur image et
éventuellement celle de leur action. La référence contient alors souvent une dimension
hagiographique et flatteuse, par la reconnaissance sans surprise des figures majeures de

130
l‟histoire américaine (Lincoln, Roosevelt, Kennedy) ou des profils plus particuliers, des
références plus surprenantes ayant pour objectif de cultiver une certaine singularité 69 . En
général, cette approche apprend peu de choses du candidat ou du président, hormis sur ce qu‟il
prétend vouloir incarner ou ce qu‟on voudrait le voir incarner. Cependant, l‟évocation des
prédécesseurs peut également renseigner sur la façon dont un président situe son action et sa
politique.

Le rapport de W. Clinton à ceux qui l‟ont précédé à la Maison Blanche peut ainsi se lire à partir
de son autobiographie95, au travers des commentaires concernant leur politique, leur présidence
ou leur personnalité, avec un intérêt variable quant à ce qu‟il est possible d‟en déduire de son
positionnement. Ce rapport se fonde au niveau des éléments mis en avant comme dans la façon
d‟en éluder d‟autre, de minorer ou d‟éloigner la proximité avec certaines figures avec
lesquelles un rapprochement aurait pourtant pu paraître pertinent, donnant à ce titre des
renseignements souvent plus significatifs que les références affichées. L‟inscription
personnelle de W. Clinton dans la lignée de ses prédécesseurs procéda ainsi de plusieurs
niveaux de lecture. Concernant les présidents dont il salua l‟œuvre ou la figure, W. Clinton fit
plus particulièrement référence à Abraham Lincoln et Franklin Roosevelt, cités comme étant
ses présidents préférés96. Ce choix n‟apprend rien sur le président Clinton, étant donné qu‟il
relève du panthéon obligé, non seulement pour les démocrates post-1968 (le premier pour avoie
aboli l‟esclavage, le second pour avoir fondé la base du système social américain), mais
également pour nombre d‟américains. Plus intéressants sont en revanche les rapports nuancés
entretenus par le président Clinton avec l‟héritage de deux présidents démocrates auxquels il
put être (et parfois à juste titre) associé ou comparé, à savoir John F. Kennedy et James Carter.

Concernant Kennedy, le président Clinton joua assez largement de l‟analogie avec son
prédécesseur, d‟abord de manière opportune dans la dynamique de son élection, mais
également au cours de son mandat, utilisant le parallèle fait entre son image et les thèmes de la
jeunesse et du renouvellement qu‟il voulait incarner, et ceux attachés à la figure mythifiée de
JFK. Lors de la campagne de 1992, les médias usèrent naturellement de cette analogie :
Les deux candidats n‟avaient en effet qu‟un an de différence au moment de se présenter, et
chacun incarnait à un moment différent de l‟histoire américaine avec un charisme particulier,

69
Lors de la pré-campagne de 2008, celui qui allait être le candidat républicain à l‟élection présidentielle, John Mc
Cain, fit ainsi référence à Théodore Roosevelt comme une de ses sources d‟inspiration, ce qui permettait
131
d‟induire l‟image d‟une certaine indépendance avec la ligne d‟un parti (Roosevelt ayant cultivé sa spécificité et
fini par quitter le parti Républicain pour fonder le parti Progressiste), et de prendre ses distances avec G. W. Bush,
président sortant en désaveu.
95
Clinton Bill, op. cit. 96
Ibid., p. 351.
à la fois la jeunesse, le renouvellement de la classe politique, l‟alternative à une longue
occupation républicaine de la Maison Blanche et l‟aspiration à une nouvelle dynamique pour
les Etats-Unis. W. Clinton lui-même utilisa de manière ostentatoire la référence à l‟élection de
Kennedy durant sa campagne, en dressant un parallèle entre leurs deux candidatures, et en y
faisant notamment référence lors de son discours à l‟investiture démocrate70. Par la suite, au
cours de sa présidence, W. Clinton ne manquera pas de continuer à faire régulièrement référence
à son prédécesseur, en majorité dans le domaine du symbolique et celui des analogies
historiques, et ce particulièrement lorsque la situation permit d‟évoquer les grandes images de
la présidence Kennedy, que ce fut l‟opposition avec Khrouchtchev, les épisodes de la Baie des
Cochons ou de la crise des missiles ou encore le discours de Berlin71.

Certainement conscient de l‟image mythique laissée dans le monde par son prédécesseur, le
président Clinton y fit notamment référence lors de déplacements qui permettaient de dresser
un parallèle avec lui. Sur le plan politique, un même esprit anima à trente ans d‟intervalle les
deux présidents, dans la volonté de renouveler la conduite du pays et d‟insuffler une nouvelle
dynamique d‟optimisme, tant sur le plan national après une longue présidence républicaine qui
se terminait dans une crise économique, qu‟à l‟extérieur où ma présidence démocrate suscitait
de même l‟espoir d‟un renouveau du positionnement américain. Pour chacun, l‟optimisme et
l‟idéal de leur approche passaient par l‟engagement et la responsabilisation, une forme
d‟émulation et de mobilisation collective plus que d‟aide à attendre de l‟Etat fédéral. A la
célèbre formule du discours d‟investiture du président Kennedy (“Ask not what your country
can do for you -ask what you can do for your country”), semblait ainsi répondre l‟appel à la
mobilisation de son successeur, plus de trente ans après (“We must do what no generation has
had to do before (…) It will not be easy; it will require sacrifice; but it can be done, and done
fairly, not choosing sacrifice for its own sake, but for our own sake”). Sur ce plan, le parallèle
entre la création de l‟Americorps dans les années 1990, et celle du Peace Corps dans les années
1960 (qui venait lui-même succéder au Civilian Conservation Corps de Roosevelt)72 apparut

70
Ibid., pp. 440 et 442.
71
Ibid., pp. 535, 582, 640.
72
Chaux Marc, Rupture des styles et continuité de l’action: L’héritage des présidents mythiques, Paris, Publibook,
2008, 223 p., p. 115. 100 Clinton Bill, op. cit., p. 577.
132
comme une des mesures qui établissait le parallèle entre les deux époques et les deux
présidences100.

Pour le reste cependant, concernant l‟action et les orientations de sa politique ainsi que leur
évaluation, Kennedy ne fut pas évoqué par le président Clinton comme une figure marquante.
Il est vrai que le bilan réel de la présidence Kennedy, tant sur le plan intérieur qu‟extérieur, est
mitigé et laisse un sentiment d‟inachevé, en s‟affichant pour l‟essentiel comme une liste de
promesses qui pour la plupart n‟ont pas eu le temps de se concrétiser. L‟élection de Kennedy
a ouvert la porte de la décennie 1960 et lui a insufflé une dynamique qui allait conduire les
bouleversements de la société et de l‟histoire américaine sous la présidence Johnson, en initiant
notamment des réformes pour les droits civiques et sociaux qui seront développés et instaurés
ultérieurement. L‟administration précédente avait néanmoins commencé à initier cette
évolution de la société américaine, et si la politique en faveur des droits civiques de
Kennedy ne put voir le jour sous son mandat, c‟est qu‟elle tarda à être développée73. Kennedy
a néanmoins accompagné la relance économique des Etats-Unis et insufflé un nouvel optimisme
et une nouvelle dynamique au projet américain, ne serait-ce qu‟en terme d‟image, de ce que sa
présidence a renvoyé dans la société américaine et dans le monde. Avec des projets tels que le
programme spatial américain, il a en outre donné des objectifs et une mobilisation nouvelle à
son pays dans le contexte de la Guerre Froide.

Si son bilan intérieur est resté partiel et inachevé en partie par manque de temps, tout en étant
globalement positif, son action en matière de politique étrangère a en revanche établi un bilan
plus discutable, si l‟on considère la présidence Kennedy dans le prisme dominant de la Guerre
Froide et sous l‟angle de ses épisodes événementiels. Elle a en effet connut en trois ans un
fiasco militaire (l‟épisode de la Baie des Cochons), une défaite politique cinglante face à
Khrouchtchev (lors du sommet de Vienne), la construction du mur de Berlin, la crise la plus
grave de la Guerre froide, qui faillit déboucher sur un conflit ouvert avec l‟URSS (la crise des
missiles) -même si la gestion de cette crise fut au final un succès politique-, et les véritables
prémices de l‟engrenage américain au Vietnam102. Certes, ce bilan fut en partie la conséquence
des contingences externes, mais il porta également dans certaines situations le poids de la
responsabilité de l‟exécutif américain au pouvoir, et eut au final pour effet d‟attacher ces
événements à la présidence Kennedy, dont la configuration trancha en outre avec la « force

73
Chaux Marc, op. cit., p. 100-103
133
tranquille » imposée par les années Eisenhower, en dépit d‟événements préoccupants qui s‟y
déroulèrent pourtant dans la perspective de la lutte Est-Ouest. Cette succession de crises et les
difficultés à prendre les bonnes décisions les concernant opère néanmoins un parallèle évident
avec les débuts de la présidence Clinton, qui vit se succéder 74en deux ans plusieurs crises à la
gravité intrinsèques ou pour la gestion américaine. W.
Clinton reconnu d‟ailleurs ce parallèle à propos de la gestion des opérations en Somalie, en
comparant sa position avec ce que le président Kennedy avait du vivre au moment de l‟épisode
de la Baie des Cochons75. Dans ces conditions, tant du fait des difficultés de Kennedy que du
parallèle qui pouvait être dressé avec les débuts de sa propre présidence, il était logique que sur
ce point, W. Clinton n‟ait pas cherché à pousser plus en avant la comparaison, qui ne servait
l‟image, la réputation et le bilan ni de l‟un ni de l‟autre.

La politique étrangère de Kennedy ne s‟était toutefois pas limitée à la gestion de ces crises
événementielles. Elle avait notamment été déployée dans une intention, plus positive dans sa
réalisation, de développement des relations avec les pays en voie de développement sur de
nouvelles bases. La volonté sous-jacente à cette politique était de faire évoluer l‟aide aux pays
du tiers monde, en augmentant d‟une part son montant, mais surtout en essayant d‟aider au
développement des pays partenaires, de procéder à leur décollage économique, notamment par
le biais d‟une collaboration accrue, et de faire pencher la balance de ce décollage du côté du
modèle américain et de ses valeurs, plutôt que de celui du camp soviétique76. La fondation du
Peace Corps fut d‟ailleurs une mesure emblématique de cet esprit de rapprochement et de
coopération des Etats-Unis avec les PVD, qui en vint à devenir un symbole de la présidence
Kennedy. Cette politique bénéficia au premier chef à l‟Afrique, qui fut un temps l‟objet d‟une
attention plus soutenue. La communication de l‟administration Clinton ne manqua pas de
relever et de mettre en avant ce parallèle entre les deux époques, au titre de son argumentaire
en faveur du développement de nouvelles relations avec l‟Afrique. La référence à la présidence
Kennedy fut particulièrement mise en avant avec les partenaires et les publics africains
(notamment lors du voyage du président Clinton en 1998), en insistant sur l‟espoir que ce
rapprochement avait alors suscité pour l‟Afrique nouvellement indépendante, comme la
politique américaine des années 1990 constituait un espoir pour un continent lancé sur la voie

74
Ibid., pp. 105-114
75
Clinton Bill, op. cit.,p. 582.
76
Chaux Marc, op. cit., pp. 114-115.
134
des réformes. Plus qu‟à des mesures et des politiques concrètes cependant, la référence à la
présidence Kennedy relevait du souvenir d‟une époque mythifiée et positive qui se révélait être
un atout dans un jeu argumentaire.

Utilisant à son compte l‟analogie avec l‟image positive de John F. Kennedy, le recours à des
symboles et les souvenirs mythifiés liés de sa présidence, W. Clinton marqua donc une limite
avec ce rapprochement en terme d‟image et d‟influence sur la réalité effective de sa politique.
Sur ce point, W. Clinton nota par exemple la différence quantitative de son bilan avec celui de
Kennedy (et de ses autres prédécesseurs)77 -ce qui ne dénote pas une admiration sacralisée- ou
nuançant l‟image d‟une filiation directe entre son parcours politique et la figure de J.F.K.
entretenue par les médias, au motif de sa rencontre avec le président à la Maison Blanche lors
de l‟été 196378. En l‟occurrence, W. Clinton se réclama plus volontiers de son attachement à
la personnalité, au programme et aux promesses avortées de ce qu‟aurait pu réaliser Robert
Kennedy à la présidence des Etats-Unis, reconnaissant en lui le précurseur des Nouveaux
Démocrates, mouvement dont il participa de la création et dont il fut le candidat victorieux en
199279. Il est vrai que la figure de R. Kennedy avait ceci de pratique par rapport à celle de son
frère que ce qu‟il aurait pu faire n‟a pas été entaché des aspects mitigés d‟une présidence
effective. De manière plus anecdotique, si la présidence Kennedy fut mythifiée, elle eut
également ses zones d‟ombre, et l‟image du président jeune et dynamique, dont l‟espoir qu‟il
a incarné fut fauché par un assassinat, ne peut totalement éluder des références plus sombres,
liées à la vie privée du président. La présidence Clinton ayant été le théâtre de mises en
accusation et de scandales concernant le président, les rapprochements trop prononcés avec le
président Kennedy pouvait par conséquent devenir une référence préjudiciable sur ces aspects,
pour lesquels le président Clinton ne pouvait se prévaloir de l‟absolution dans la tragédie et de
la sélectivité du souvenir dont bénéficiait son prédécesseur80.

77
Clinton Bill, Ma Vie, op. cit., p 652.
78
Ibid., p. 71.
79
Ibid., p. 135.
80
Cheryl Mills, un des défenseurs du président Clinton lors de son procès de mise en accusation dans l‟affaire
Lewinsky, évoqua néanmoins le président Kennedy sous cet angle (de même que Thomas Jefferson et Martin
Luther King) en arguant de sa valeur malgré ses erreurs, soit un recours à l‟image dorée du président passant par
l‟invocation de sa part d‟ombre aboutissant à une mise en œuvre subtile d‟une analogie entre les deux président
à l‟avantage de W. Clinton.
135
Le rapport au président Carter parut quant à lui encore plus contrasté. De prime abord, le
président Clinton paraît avoir eu de bons rapports avec son prédécesseur. A la différence de
Kennedy, W. Clinton a travaillé avec J. Carter, ce de manière assez ancienne. En effet, les
rapports entre les deux hommes remontaient aux années 1970 ; lorsque J. Carter fut candidat à
la présidence de 1976, W. Clinton fut son relais en Arkansas109, alors que la candidature de
Carter avait été loin de faire l‟unanimité au sein de son parti. Il fut ensuite le relais du président
dans cet Etat durant sa présidence. L‟Arkansas fut d‟ailleurs choisi comme Etat test 81
par
l‟administration Carter pour expérimenter une politique sociale d‟aide par le travail, une
orientation qui a inspiré l‟appréhension de l‟aide sociale que développera ensuite W. Clinton,
d‟abord comme gouverneur, puis comme président, avec comme point d‟orgue la réforme de
l‟aide sociale de 1996, qui institutionnalisa la reconsidération du rapport entre aide sociale et
travail aux Etats-Unis82. Néanmoins, les rapports entre les deux hommes vont connaître un point
d‟affrontement à l‟occasion de l‟arrivée massive de flots de réfugiés cubains (environ 120 000)
sur les côtes de Floride en 1980. Le pouvoir fédéral entreprit alors de parquer ces réfugiés sur
des bases militaires réparties sur le territoire national, dont celle de Fort Chaffee en Arkansas.
Les incidents se multiplièrent, et dans un contexte électoral difficile, le gouverneur s‟opposa à
plusieurs reprises à la Maison Blanche, qu‟il tint en partie pour responsable de sa défaite111.

Devenu à son tour candidat à la présidence, W. Clinton put à son tour compter sur le soutien de
J. Carter. Une fois à la présidence, W. Clinton s‟appuya de même à plusieurs reprise sur
l‟ancien président, en lui confiant au début de son mandat un rôle d‟émissaire pour la paix.
Spécialisé dans l‟exercice, J. Carter fut ainsi mandaté au sujet d‟Haïti, de la Bosnie ou encore
du Moyen orient, et de manière non-officielle de la Corée du Nord, afin de porter la médiation
ou la position américaine83. Reconnaissant pour son soutien, pour l‟image irréprochable qu‟il
lui apportait et pour son rôle d‟artisan de la paix, travaillant avec lui et mettant largement à
profit son administration pour façonner sa propre équipe, W. Clinton démontra une véritable
proximité avec son prédécesseur. Un certain parallèle pouvait en outre être dressé entre
certaines de leurs orientations politiques, certains événements tels que leur rôle dans les
processus de paix entre Palestiniens et Israël ou l‟évolution de certaines situations. W. Clinton

81
Clinton Bill, op. cit., p. 256.
82
Ibid., pp. 287-288. 111
Ibid., pp. 291-294.
83
Henriksen Thomas H., Clinton’s foreign policy in Somalia, Bosnia, Haiti, and North Korea, Stanford, Hoover Institution/
Stanford University, 1996, 44 P.
136
Il fut pourtant plus réservé envers l‟héritage politique de Carter. La raison en fut un bilan assez
mitigé, tant à l‟intérieur qu‟à l‟extérieur, dans une période certes difficile. La présidence Carter
resta en outre pour l‟image d‟une certaine hésitation, certains choix dont les conséquences
révélèrent l‟erreur, de même qu‟une politique et une administration ayant fait les frais d‟une
opposition assez vive entre le Conseil de Sécurité Nationale et le Département d‟Etat, soit des
éléments qui ne pouvaient entrer dans une comparaison avantageuse. Et en effet, les débuts de
la présidence Clinton ne furent pas sans rappeler les tergiversations et les erreurs
d‟appréciations de son prédécesseur. Si W. Clinton a pu citer J. Kennedy au sujet des opérations
en Somalie, la confusion et l‟échec qui en découlèrent renvoyaient également à l‟opération
ratée de libération des otages américains en Iran décidée par l‟administration Carter en 1980.

L‟attitude pour le moins mesurée du président Clinton concernant la reconnaissance de ses


prédécesseurs démocrates Kennedy et Carter sur le plan politique, en dépit de celle leur capital
de sympathie, aurait pu s‟effectuer sur des motifs relevant donc de la mise en miroir de son
action avec leur propre bilan. Si l‟on ajoute à ces deux figures celle de Lyndon Johnson, par
ailleurs loué pour sa politique intérieure mais désavoué au motif de son enfoncement au
Vietnam, il est possible d‟avancer l‟hypothèse que cette explication du rapport modéré de W.
Clinton avec l‟héritage des présidents démocrates, tient principalement à leur politique
étrangère et à la propre conception qu‟il put avoir de la sienne, une problématique qui entrerait
notamment en ligne de compte dans l‟investissement effectué envers l‟Afrique au cours de son
second mandat. W. Clinton peut être positionné, sur le plan des orientations et des aspirations
comme sur celui de la configuration de la présidence, aux côtés de ses deux prédécesseurs, dont
il partagea l‟idée de changement et de nouvelle orientation après des années de présidence
républicaine (respectivement Eisenhower pour Kennedy, Nixon et Ford pour Carter, Reagan et
Bush pour W. Clinton), les valeurs conjointes de progressisme et de responsabilisation de la
société américaine, et la volonté d‟appliquer une certaine forme d‟idéalisme à leur politique
étrangère, tout en y affrontant des enjeux majeurs avec pragmatisme et volontarisme. Les trois
présidences démocrates étant proches, la volonté de W. Clinton de modérer le rapprochement
entre lui et ses deux prédécesseurs peut être considéré en regard de leur politique étrangère,
dont la tendance à l‟échec caractérise le bilan général, malgré des orientations et des actions
pourtant estimables prises et accomplies dans le temps de leurs exercices respectifs.

137
On retrouverait alors là la clé d‟un rapport nuancé institué par W. Clinton à l‟égard de l‟autre
président démocrate de l‟après-guerre, L. Johnson, reconnu comme un grand président sur son
bilan intérieur, alors que la guerre du Vietnam constitua sur le plan de sa politique extérieure le
motif de son désaveu. L‟erreur de Johnson fut autant d‟avoir engagé les Etats-Unis dans ce
conflit, que de n‟avoir pas su faire machine arrière, en dépit de l‟enlisement et du bilan
catastrophique des opérations, préférant la fuite en avant et l‟escalade de la violence à la
recherche d‟une solution alternative, ce pendant cinq ans. Les échecs extérieurs de Carter et
Kennedy, inhérents pour l‟essentiel à la gestion de crises graves et soudaines, sont eux à mettre
dans la perspective de présidences courtes, dont la temporalité resserrée n‟a pas permis le
rééquilibrage d‟un bilan extérieur initial mitigé. Le bilan négatif généralement tiré des
politiques étrangères de Carter et de Kennedy consista en outre dans l‟échec à voir s‟imposer
une certaine vision politique, malgré les avancées effectives, et les intentions et les ambitions
exprimées en ce sens ; là encore, la brièveté de ces deux présidences joua en leur défaveur.
Ayant pu être réélu, W. Clinton a lui bénéficié d‟une latitude plus grande pour contrebalancer
un bilan extérieur qui lui non plus, dans une curieuse analogie avec ses deux prédécesseurs
démocrates, n‟avait pu se départir d‟un constat global d‟échec, tant dans la gestion de crises
s‟imposant aux responsabilités américaines, que dans la mise en place d‟une ligne politique
cohérente. Le rapport particulier à ces deux présidences put donc exprimer pour W. Clinton une
distanciation de son propre bilan initial, vis à vis des constats d‟échec dont il put être crédité
lors de son premier mandat, et que la réélection de 1996 permit de rééquilibrer, en donnant à
son action quatre années supplémentaires pour renverser ce bilan initial négatif en matière de
politique extérieure.

Dans cette logique, ce rapport mitigé à la politique des présidents Kennedy et Carter put
témoigner d‟une volonté de réussite, d‟atteindre une stature de l‟action politique tendant vers
des figures telles que Roosevelt ou Lincoln. Porteuses d‟idéaux élevés, les présidences de
Kennedy et de Carter n‟avaient pu laisser la trace de leur incarnation à un même niveau dans
le domaine des affaires internationales, mettant à mal cette mission américaine relative à
l‟évolution du monde que la plupart des présidents a désiré incarner. A ce titre, ces présidences
se mettaient en porte-à-faux des ambitions et de la volonté du président Clinton, notamment à
la suite de sa réélection et la perspective d‟imposer une ligne cohérente accompagnant
l‟évolution internationale vers le seuil d‟un nouveau siècle et d‟un nouveau millénaire. Le bilan
négatif pour l‟administration Clinton de la gestion des crises en Somalie et au Rwanda, et la

138
politique soutenue lors du second mandat envers le continent africain témoignèrent, en dépit de
leurs dissociations légitimes, d‟une volonté manifeste de rééquilibrage d‟un bilan politique
pour le continent africain, ce que permit de mettre en œuvre la réélection du président. Cette
politique fut également l‟occasion d‟incarner en politique étrangère une vision spécifique de la
présidence américaine, responsable devant l‟histoire du bilan de son action, dimension que la
temporalité spécifique de la présidence Clinton ne fit que renforcer. Or, dans un monde en voie
de globalisation, la main tendue de manière inédite vers l‟Afrique prenait une dimension
historique dans la projection politique mise en place sur la scène internationale. Enfin,
l‟élaboration d‟une politique africaine était l‟occasion d‟incarner pour l‟extérieur les valeurs
reconnues chez ses prédécesseurs, et partagées dans l‟exercice de la présidence. La volonté
d‟une prise en considération de l‟Afrique entrait, de part son caractère pour les Etats-Unis, dans
le cadre d‟une politique oeuvrant dans le sens d‟une inscription historique de la présidence
Clinton, à la fois dans la lignée de ses plus illustres prédécesseurs, mais également dans la
concrétisation des ambitions avortées ou non abouties de ses prédécesseurs démocrates en la
matière.

Ces valeurs, issues pour l‟essentiel de l‟héritage démocrate traditionnel, participèrent du profil
politique de W. Clinton. Elles n‟intervinrent cependant qu‟en partie dans le façonnage de celui-
ci, en étant rejointes par celles émanant de son évolution politique personnelles, de l‟Arkansas
au courant des Nouveaux Démocrates, pour participer à la formulation de ses convictions et de
ses orientations politiques de prédilection. Ces éléments indexèrent pour une grande part les
politiques formulées lors de la présidence Clinton, dans leur rapport avec les contingences
contextuelles. Toutefois, la décision ne fut pas le simple fruit de la rencontre d‟une volonté
attachée à une certaine sensibilité politique avec les événements. Bien plus complexe, le
processus décisionnel fait entrer en ligne de compte de nombreux autres paramètres ; si certains
ne sont pas le fait du chef de l‟exécutif, d‟autres en revanche procèdent de considérations
externes, au premier rang desquelles figure l‟attention portée par le président à l‟image que
renvoie son action.

Les valeurs politiques de W. Clinton.

139
De par ses convictions et son exercice personnel de la politique, le président Clinton est arrivé
à la Maison Blanche avec un ensemble de valeurs personnelles et de convictions qui ont
soustendu en grande partie les orientations de ses projets politiques. Si l‟application de ces
éléments fut particulièrement observable au niveau de la politique intérieure, la politique
étrangère, en dépit du poids de ses enjeux et de spécificités intrinsèques non-maîtrisables, puisa
également ses spécificités à cette source d‟inspiration. Particulièrement, le projet concernant
l‟Afrique contint en germe un ensemble de caractéristiques renvoyant directement à l‟univers
politique du président Clinton. Du parti Démocrate et de ses orientations traditionnelles au 20ème
siècle, W. Clinton a gardé les orientations progressistes et humanistes, qui ont caractérisé la
politique menée par les dirigeants de cette mouvance au niveau de la présidence 84 .
Remarquable avant tout au niveau de la politique intérieure, cette tendance existait également
dans la politique extérieure, bien que le contexte de la Guerre Froide, les situations
conflictuelles peu propices à leur manifestation, puis le maintien des républicains à la
présidence, purent faire passer cette orientation au second plan.

Pourtant, les valeurs démocrates ont bien indexé le rapport des Etats-Unis au monde à partir de
la Seconde Guerre mondiale. La mise en œuvre de la notion d‟aide au développement en fut
l‟exemple le plus parlant, et fut portée avec prédilection par les présidents démocrates, avec le
concours d‟un Congrès de la même couleur politique, et ce malgré les fortes divergences
animant cependant les diverses sensibilités du parti sur la question de son financement 85 .
Certes, cette aide s‟inscrivait dans la stratégie destinée à contenir l‟expansion du communisme,
mais elle incarna néanmoins l‟alternative et la volonté de développement sous-tendant cette
logique, approche dont les pays africains purent largement bénéficier, malgré le peu d‟intérêts
directs que les Etats-Unis y avaient à défendre. Le progressisme démocrate en matière de
politique étrangère s‟est incarné avec profit dans cette logique de l‟aide, associée à l‟idée
qu‟elle permettrait une évolution du monde dans le sens des valeurs américaines. Le plan
Marshall fut l‟expression la plus significative de cette logique, qui se retrouva à diverses
échelles et dans différentes approches, et demeura comme un mythe politique en entrant dans

84
Les démocrates conservateurs, et notamment les ségrégationnistes du Sud, héritiers du passé du parti, incarnèrent un autre
visage du parti démocrate, aux échelons électoraux inférieurs comme au Congrès.
85
Brissac-Féral Claude, La politique américaine de l’aide au développement : Conflit entre le Président e t le Congrès,
Université de la Réunion / L‟Harmattan, Saint-Denis/Paris, 2001, 255p., pp. 9-12.
140
le langage commun pour signaler le besoin d‟une mobilisation massive à l‟adresse d‟un
problème spécifique.

Concernant l‟application de valeurs spécifiques dans le domaine de la politique étrangère, les


démocrates ont de même au sujet de l‟Afrique toujours refusé toute compromission avec les
régimes racistes en Afrique Australe, là où les républicains purent avoir (sous les présidences
Nixon et Reagan) une attitude plus équivoque. Les dirigeants sud-africains démocratiquement
élus après la fin du régime ségrégationniste surent à ce titre en être reconnaissants au parti
démocrate, au travers de l‟administration Clinton. Ces perspectives idéalistes et humanistes se
conjuguaient à l‟idée de progrès et de développement, tant des sociétés que des individus
comme voie centrale que devait suivre le pouvoir politique, et qui traversa la politique et l‟esprit
développés par les présidents démocrates, de F. Roosevelt à J. Carter. W. Clinton reprit
logiquement le flambeau de ces inspirations.

Issu d‟un milieu social modeste et originaire de l‟Arkansas, un des Etats les plus pauvres des
Etats-Unis, W. Clinton put concevoir les nécessités en matière de justice, d‟aide et de protection
des plus démunis que portait une tendance dominante du parti démocrate au vingtième siècle.
Toutefois, son parcours politique l‟en démarqua sur le plan des méthodes.
En tant que gouverneur de l‟Arkansas et au sein du courant des New Democrats dont il fut un
des membres actifs, W. Clinton aboutit dans sa conception politique au bouleversement des
paradigmes méthodologique démocrates traditionnels du progrès et du développement. Cette
mutation entérinait un constat négatif quant aux résultats d‟une aide basée sur l‟assistanat, et
plaidait pour une alternative en faveur d‟un développement effectif et durable, tant des
individus que des territoires, comme logique de sortie d‟une pauvreté endémique, allant de
paire avec une responsabilisation en matière d‟imposition fiscale. L‟aide devait donc être
investie en terme d‟infrastructures et de capacités économiques, ce afin d‟entraîner un
développement des zones paupérisées, la pauvreté étant combattue par un développement des
possibilités d‟insertion économique des populations.

Sur le plan idéologique, cette approche recentrée vers les logiques de responsabilisation et
d‟investissement, constituait une rupture politique avec les orientations dominantes au sein du
parti Démocrate, et notamment avec l‟orientation suivie depuis 1968, qui connut un glissement
libéral plus radical, vers des logiques qui ne trouvaient cependant plus un écho majoritaire au

141
sein de la population. Sous la double férule de leurs propres orientations politiques et de leur
lecture critiques par le parti Républicain, le parti Démocrate semblait avoir démontré depuis
cette date une incapacité grandissante à pouvoir prétendre régler les problèmes posés par les
déficits de développement, tout en menaçant de faire peser sur l‟économie des entreprises et
des ménages américains de lourdes impositions, du fait des contraintes budgétaires d‟une
politique d‟aide classique dont ils se revendiquaient. De par ses orientations radicalement
ancrées à gauche, dans les domaines économiques et sociaux comme sociétaux, et de par
l‟image qui se dégageait du parti Démocrate, celui-ci ne trouvait plus d‟écho favorable chez
une majorité des électeurs. Une partie des responsables et des membres du parti en établirent
par conséquent un constat d‟échec des orientations suivies depuis 1968 au milieu des années
1980.

Le mouvement des Nouveaux Démocrates qui émergea pour prendre en charge une sensibilité
politique recentrée au sein du parti se développa à partir de 1985, en réaction au résultat de
l‟élection présidentielle de 1984 où le candidat Walter Mondale atteignit le bout de la logique
idéaliste démocrate qui avait émergée en 1968. W. Mondale fut probablement le candidat le
plus libéral que proposa le parti au cours de son histoire. Il prit ainsi comme colistier une femme,
Géraldine Ferraro, décision jusque là inédite, et qui restera unique jusqu‟à l‟élection de 2008,
pour laquelle le candidat républicain John Mc Cain prit pour colistière Sarah Palin.
Pendant sa campagne, le candidat démocrate n‟hésita pas, entre autres exemples, à défendre les
droits des homosexuels ou à affirmer la nécessité d‟une augmentation significative des impôts
pour financer son programme social et réduire le déficit public. Ces choix et prises de position
correspondait, particulièrement en 1984, à un réel courage politique, et témoignaient de
convictions certaines. De manière plus pragmatique, ils signaient également une défaite
programmée pour le jour de l‟élection : Face à la politique triomphante du président Reagan,
W. Mondale fut effectivement celui qui infligea, sur un programme idéaliste mais irréaliste face
à la réalité de la société américaine à ce moment là, l‟une des pires défaites de l‟histoire du
parti Démocrate86. La politique et les orientations développées par le courant des Nouveaux
Démocrates voulut donc à partir de ce moment réformer la conception et la mise en forme des
idéaux du parti, en les encrant dans une effectivité et une efficacité compatible avec une
adhésion massive des américains à leur égard, et en indexant la volonté et les idéaux politiques

86
Le président Reagan remporta 525 Grands Electeurs, contre 13 pour W. Mondale.
142
à des impératifs de gestion et de maîtrise des paramètres, notamment fiscaux. Il ne s‟agissait
ainsi pas tant réduire le montant des prélèvements que de les maîtriser et de les justifier par une
politique différente, apte à soutenir un développement durable et visible, en lieu et place d‟une
assistance de toute façon insuffisante, et ne réglant aucun des problèmes structurels en matière
de pauvreté pour des populations et des régions défavorisées.
Substituant le travail à l‟aide, l‟investissement structurelle à une assistance personnelle,
l‟intéressement au financement et l‟économique au social, W. Clinton comme d‟autres élus
démocrates suivant cette ligne politique, réussit à obtenir des résultats probants et durables en
Arkansas. Fort de ce bilan, il prit une place importante dans son parti à l‟échelle nationale, et
réussit finalement à amener son approche politique (autant qu‟elle l‟y mena) jusqu‟à la Maison
Blanche.

Cette orientation renouvelée de la politique sociale et de développement, qui consistait en un


recentrage d‟avec les positions trop radicalement libérales des démocrates, trouva à s‟incarner
dans les divers domaines d‟application de la politique menée par l‟administration Clinton.
Conçue initialement pour une approche domestique (et appliquée à un niveau local à l‟origine),
ces valeurs spécifiques se retrouvèrent également dans l‟esprit de la politique étrangère
développée par le président Clinton. Les conceptions des Nouveaux Démocrates en terme de
développement s‟imposèrent ainsi en tant que philosophie générale de l‟action qui, dans ses
retombées pragmatiques pour le développement américain et celui des pays émergents,
rejoignait l‟idéalisme de développement de la démocratie et de l‟économie de marché dans un
mouvement de globalisation, idéalisme quant à lui plus franchement hérité du wilsonisme et
des valeurs démocrates traditionnelles en matière de politique étrangère. La politique africaine
de l‟administration Clinton fut ainsi dans ses fondements même en partie le résultat de
l‟application macro-économique des principes de développement érigés en système de gestion
politique par W. Clinton et le courant des Nouveaux Démocrates, ce que recouvre les termes
définissant cette politique :

-Un partenariat basé non sur l‟aide, mais sur le développement de la valeur-travail. -des
financements reposant sur le respect de contraintes en matière de résultats.
-un effort consenti sur les infrastructures et les conditions de développement plutôt que sur les
acteurs.

143
-une incitation des partenaires économiques privés plutôt que le recours à des financements
publics.
-l‟économie comme moyen de développement social.

Cette approche et ces valeurs furent globalement les mêmes au long du parcours politique de
W. Clinton, qu‟il s‟agisse du développement de l‟Arkansas dans les années 1980 (et
notamment de ses comtés les plus défavorisés), de la ligne politique définie pour le courant des
Nouveaux Démocrates puis lors de la campagne présidentielle, de la politique intérieure en
matière d‟emploi et d‟aide aux populations défavorisées de l‟administration Clinton ou de la
politique élaborée à l‟étranger, et notamment celle à l‟intention de l‟Afrique. Il apparaît
clairement que le champ de l‟action et de la décision que ces valeurs dessinent correspondit à
celui délimité par le concept de gouvernance, et plus particulièrement le concept de bonne
gouvernance, expliquant l‟adéquation qui s‟opéra entre la politique et la présidence Clinton
avec le développement concomitant de ce cadre conceptuel redéfinissant les termes de la
décision publique dans l‟aire de la démocratie libérale, dont elles contribuèrent au
développement tout en en étant influencées en retour. Les influences politiques personnelles du
président Clinton constituèrent ainsi une série de caractéristiques qui purent se retrouver dans
tous les domaines de son action. Si ce constat semblait logique au niveau de la politique
intérieure concernant le prolongement de son expérience politique, comme au niveau des
influences démocrates en matière de politique étrangère, un prolongement se fit également jour
entre l‟expérience forgée dans un exercice domestique, et l‟identité des politiques menées à
l‟extérieur, dans des perspectives totalement différentes. L‟identité politique de W. Clinton fut
ainsi observable au sein de son action extérieure. L‟analogie entre la politique envisagée en
Afrique et celle appliquée dans des politiques domestiques démontre à ce titre une véritable
logique et une continuité politique, appliquée et prolongée dans les différents domaines de
l‟action, en s‟inscrivant au sein de la somme des critères théoriques qui établirent le cadre, les
composants et les modalités de gestion de la politique africaine développée par l‟administration
Clinton.

Répondant aux évolutions contextuelles, les évolutions du champ théorique de l‟exercice


politique des Etats-Unis au cours des années 1990 rendirent compte de l‟évolution des critères

144
généraux d‟appréhension de la scène internationale et de ses réalités, dont celles du continent
africain, de même que de l‟évolution des critères de la production et de l‟exercice politique
américain. La redéfinition du positionnement américain dans la perspective de son statut
d‟hyperpuissance et d‟hégémonie fut la base sur laquelle put se développer véritablement la
politique voulue par l‟administration Clinton. La stratégie appliquée en la matière consista à
sortir du rôle de gendarme du monde dans lequel George Bush avait inscrit les Etats-Unis à
l‟occasion de la guerre du Golfe et de l‟intervention en Somalie. Pour cela le statut américain
fut relativisé sans pour autant lui dénier son leadership, ni renier un message voulant réaffirmer
la mission américaine dans l‟évolution du monde, tout en veillant à ne pas dégrader de façon
irrémédiable l‟image des Etats-Unis et de l‟administration Clinton. L‟issue de cette transition
fut la possibilité de tracer de manière cohérente le domaine d‟inscription de sa politique et de
la mettre en œuvre. Ainsi, si l‟Afrique dut payer les frais du désengagement américain en
matière d‟opérations militaires et humanitaires, elle vit en retour s‟ouvrir la perspective du
développement des relations américano-africaines et d‟une politique africaine mise en œuvre
par des Etats-Unis.

Réussissant à définir et à situer son action sur le plan idéologique et politique, l‟administration
Clinton s‟est inscrite dans un contexte théorique en mutation qui, dans son analyse de
l‟évolution du contexte international, en dressait les perspectives potentielles d‟évolution. La
politique américaine, et notamment sa politique en Afrique, trouva en la matière une
communauté de vision incontestable avec la thèse de la Fin de l‟Histoire, qui établissait
l‟évolution du monde hors du cadre historique et la progression d‟une pacification globale des
rapports, du fait de la progressive généralisation de la démocratie et de l‟économie libérale.
Ancrée de manière fondamentale dans une vision optimiste émanant du contexte de l‟après
Guerre Froide et de la fin du 20ème siècle, cette approche constituait le socle de la politique de
l‟administration, justifiant sa politique de soutien à la démocratisation et au développement du
libre-échange et nourrissant son positionnement optimiste. Ce positionnement constituait une
fin en soit, mais également la volonté de contredire des évolutions beaucoup plus sombres et
négatives du contexte international, telles que certaines théories d‟analyse les envisageaient, et
telles que le contexte des années 1990 en voyait l‟occurrence effective survenir, comme en
Somalie, en Bosnie, au Rwanda ou Sierra Leone ou, dans d‟autres perspectives, à l‟opportunité
du développement du terrorisme islamique, des risques d‟instabilité régionale et de conflits
toujours présents dans la plupart des régions du monde. Son ambition optimiste, la politique

145
américaine su la mettre dans une perspective particulière du fait de son inscription à la fin du
20ème siècle et du deuxième millénaire de l‟ère chrétienne, qui devinrent des éléments de plus
en plus mis en avant au titre de l‟argumentaire et de la mise en perspective de la politique de
l‟administration Clinton, et ce particulièrement pour la politique développée en Afrique.

Le regard porté sur son action par W. Clinton qui est déductible de son positionnement vis-àvis
de ses prédécesseurs, de même que les valeurs spécifiques qui ont sous-tendu les orientations
et l‟approche mise en œuvre par sa politique, ont quant à eux apporté des éléments de
connaissance précisant les motivations qui ont procédées du développement d‟une politique
africaine. Connectée avec le contexte temporel et la part d‟idéalisme porté par son
positionnement politique, la volonté de doter d‟un bilan positif en matière de politique
extérieure son exercice, et de voir sa politique accéder à une certaine forme de reconnaissance
et d‟accomplissement se sont retrouvées dans les motivations au développement d‟une
politique africaine. Celle-ci bénéficia de la latitude de deux mandats pour se développer et
atteindre ses objectifs, contribuant ainsi à contrebalancer un bilan initial qui avait été beaucoup
plus contrasté en terme de bilan, mais également de maîtrise, entaché notamment de l‟échec de
la gestion de certaines situations, comme en Afrique, avec la Somalie puis le Rwanda. Le
positionnement et les convictions de W. Clinton trouvèrent quant à eux une expression
spécifique et cohérente dans la formulation et le développement de la politique relative au
continent africain. Répondant aux opportunités et au contexte des années 1990 et à une
orientation en faveur du développement du libre-échange dans le cadre de la mondialisation, la
politique de l‟administration Clinton s‟inscrivait également dans la continuité et la cohérence
de convictions politiques anciennes, poursuivies du delta du Mississippi au continent africain.

Au même titre que les évolutions contextuelles générales, ces critères de définition du champ
et de l‟action politique contribuèrent à donner à la politique africaine développée par
l‟administration Clinton son identité, en précisant sa justification dans un cadre renouvelé, et
en établissant également certains de ses critères et de ses modalités d‟application. Ces
caractéristiques furent à l‟œuvre dans l‟émergence, puis la gestation et enfin le développement
et l‟affirmation d‟une politique africaine originale par l‟administration Clinton, constituant des
éléments de formatage et de définition de sa gouvernance. Néanmoins, l‟un des principaux
éléments qui contribua à indexer et à formater la gouvernance de la politique africaine de

146
l‟administration Clinton, un élément qui en fut contemporain et qui l‟influença, fut le
développement du concept de gouvernance lui-même dans l‟espace politique des années 1990.

Chapitre 3 : Une politique née sous l’ère de la gouvernance.

147
Sur le plan des évolutions conceptuelles, le développement du concept de gouvernance fut
probablement un des éléments majeurs contemporains de la présidence Clinton. Les années
1990 ont en effet vu l‟usage de la gouvernance s‟imposer, d‟abord dans le champ des politiques
publiques et le domaine de l‟entreprise, avant qu‟il ne s‟étende à des applications et des
domaines de plus en plus nombreux, sous des formes sans cesses renouvelées. Partant d‟une
conception et de paramètres limités et bien définis relevant clairement de l‟idéologie néo-
libérale, le concept se développa rapidement sous différentes incarnations qui étendirent et
complexifièrent son aire sémantique, de manière à répondre aux besoins et applications les plus
divers. Dans le même temps, un sens général du terme s‟imposa pour désigner une nouvelle
manière de décider et de faire correspondant aux évolutions de l‟époque. La gouvernance visait
à désigner une forme de bonne gestion dont la conscience semblait devoir s‟imposer aux
décideurs, dotée dans ses utilisations raisonnées d‟un ensemble de valeurs et de règles
communes à la plupart de ses acceptations, et exprimant une identité à la fois ouverte et
modulable, mais néanmoins identifiable du concept.

Débordant le cadre d‟applications spécifiques, la conformité des valeurs et des modalités de la


gouvernance aux nécessités et aux objectifs de leur temps se sont répandues au point de dessiner
les contours d‟un nouvel espace paradigmatique devenu nécessaire à l‟élaboration de l‟action
publique, dans le cadre de la démocratie et de l‟économie de marché. Cet espace s‟est
progressivement superposé à cette réalité pour en devenir une des principales grilles de lecture,
permettant de l‟aborder selon des modalités très différentes, bien que toujours ancrées dans une
conception croisant un cadre économique libéral et la démocratie, valeurs triomphantes de
l‟après Guerre Froide et de la mondialisation. Cette généralisation de la gouvernance en tant
que nouveau vecteur et nouvel espace de décision et d‟action fut portée par une évolution qui
entérina ses facultés d‟adaptation à un nombre croissant d‟application et de perspectives. Cette
singularité eut cependant pour conséquence de faire de la gouvernance une nébuleuse
conceptuelle étendue et très contrastée plutôt qu‟un domaine clairement délimité, suscitant
parfois autant de questions qu‟elle semblait pouvoir apporter de solution au décodage et à la
menée des activités de gestion et de décision à partir des années 1990.

La mutation de la conception et des paramètres de l‟action publique renouvela la manière d‟en


appréhender l‟exercice, au moment où les contextes d‟inscription de cette action évoluaient, à
la croisée de l‟évolution des sociétés occidentales, de la fin de la Guerre Froide et des
phénomènes inhérents à la mondialisation. Inscrite dans cette configuration conjoncturelle, la
gouvernance correspondit à la nécessaire reconsidération des processus décisionnels et de
gestion, que ce fut dans le domaine des politiques publiques ou au sein d‟une entreprise privée,
au niveau des relations interpersonnelles et des projets à l‟échelle locale jusqu‟aux règles en
vigueur sur la scène internationale. L‟adoption des dynamiques et des critères de la
gouvernance dans le champ politique démocratique participa de manière centrale et essentielle
à son succès -ce domaine étant l‟un de ses principaux théâtres de développement, avec pour
conséquence une redéfinition des lignes directrices et de la grammaire de l‟action publique,
rendant de fait les anciens paramètres inadaptés ou difficiles à conserver sans une certaine
adaptation.

148
La présidence et la politique de W. Clinton, et notamment la politique qu‟il poursuivit en
Afrique, se sont résolument inscrites dans la mouvance de cette nouvelle conception de l‟action
publique, qu‟elles firent intervenir et mirent en œuvre selon plusieurs modalités
interconnectées, participant de manière primordiale au développement du concept.
L‟implication de la gouvernance dans la spécificité de la politique africaine transcenda la
plupart des aspects entrant en ligne de compte dans le processus de son édification. Des
modalités inhérentes au concept sont ainsi intervenues à la fois dans la manière dont cette
politique fut menée et au niveau de son cadre général d‟insertion. Elles ont influencé les
modalités de l‟exercice décisionnel développé par l‟administration Clinton, et ont conditionné
l‟évolution du continent africain qui permit ce rapprochement. Les divers aspects de
l‟intervention de la gouvernance dans la configuration de la politique africaine érigée par
l‟administration Clinton renvoient de fait à l‟historique du développement du concept qui lui
fut contemporain, dont différentes acceptations peuvent servir de clé de compréhension à cette
politique. De même, l‟analyse des paramètres recouverts par le concept au fil de ses diverses
acceptations permet d‟identifier et de situer quelle fut la gouvernance spécifique appliquée par
la présidence Clinton, au sein de l‟aire conceptuelle définie par les critères de la gouvernance.
L‟utilisation variable de ces derniers peut à ce titre démontrer que la politique américaine ne
fut pas exempte d‟ambiguïté, en utilisant les ressources rendues disponibles par la gouvernance
au bénéfice d‟un discours à plusieurs niveaux de sens, ce qui permettait de poursuivre un
objectif tout en lui apposant un argumentaire pouvant être en décalage, voir en contradiction
avec ce qu‟il laissait entendre.

1. L’émergence et le développement de la gouvernance.

Des origines au cœur des logiques économiques néo-libérales.

Si le terme de « gouvernance» se retrouve de manière ancienne (en France et en Angleterre


médiévale notamment), il désignait néanmoins l‟action de gouverner ou le gouvernement, et
n‟avait par conséquent encore rien à voir avec l‟acceptation contemporaine du terme. Celle-ci
désigne en effet une manière spécifique de gérer, reposant sur un ensemble de critères visant à
rendre bonne cette gestion selon le point de vue adopté, et dont les manifestations seraient
justement une alternative à une forme classique de gouvernement, inscrite de surcroît dans le
cadre nécessaire de la démocratie et de l‟économie libérale. Les origines du concept moderne
qui sera finalement doté de ce nom se sont quant à elles développées en plusieurs temps à la fin
du 20ème siècle, initiant une autre manière de penser la décision. Avant que le terme n‟apparaisse
et ne se popularise effectivement au début des années 1990, certains des aspects de ce que
recouvre le concept émergèrent précédemment, et furent rétrospectivement désignés comme en
étant les premières manifestations. D‟origine anglo-saxonne, l‟approche initiale qui devait
149
devenir une des premières versions du concept de gouvernance serait apparut dans un article de
l‟économiste américain Ronald Coase, « The nature of the firm », concernant la gestion
d‟entreprise et publié en 193787. Cet article exposait la problématique des dispositifs mis en
œuvre par l‟entreprise pour mener une coordination efficace à la fois dans le domaine de son
organisation interne -remettant en cause les hiérarchies classiques de nature horizontale- et dans
celui de ses règles de fonctionnement, dans la perspective d‟ouverture à des acteurs extérieurs,
les sous-traitants117. Pour ces motifs, les travaux qui se sont intéressés au développement
ultérieur de la gouvernance ont assez largement consacré cet article comme étant la première
manifestation de la gouvernance qui ne disait pas encore son nom, qui émergea donc plus
précisément sous la forme initiale de la « corporate governance » ou gouvernance
d‟entreprise 88 . Ce n‟est cependant qu‟à partir des années 1970 et des travaux d‟Oliver
Williamson notamment, que ce cette base théorique fut développée et popularisée, en gardant
sa perspective initiale qui sous-tendait la réorganisation de l‟entreprise afin de tendre à plus de
coopération et d‟efficacité, en vue de réduire les coûts engendrés par le marché119.
Cette forme de gestion fut ensuite progressivement élargie pour désigner l‟ensemble des
dispositifs d‟organisation mis en œuvre par l‟entreprise de manière à accroître son efficacité, à
réduire ses coûts, à atteindre ses objectifs et à maximiser ses performances, ouvrant ainsi les
perspectives d‟application de ce qui allait devenir la corporate governance. Cette origine de
nature économique et libérale établit une articulation fondamentale du concept dans son sens
général, en même temps que certains de ses éléments fondamentaux, en associant la volonté de
performance à la nécessité d‟une réorganisation de la structure décisionnelle dans le sens du
partage des responsabilités de décision, et en établissant la liaison entre l‟efficacité (son but
final) et la notion de bonne gestion (son moyen pour y parvenir), qui allait devenir le motif
intrinsèque et incontournable de sa définition.

Les années 1970 constituèrent bien le moment clé de gestation du concept de gouvernance, qui
ne se développa nommément et réellement qu‟à partir des années 1990. En 1975, en effet, la
Commission Trilatérale introduisit de son côté le terme de « governability » dans son vocable
officiel. Ce concept allait devenir une autre des préfigurations importantes de la gouvernance,

87
Coase Ronald, “The Nature of the Firm”, 1937,
< http://www.cerna.ensmp.fr/Enseignement/CoursEcoIndus/Supportsdecours/COASE.pdf >. 117
Milani Carlos, Démocratie et gouvernance mondiale, Paris, Karthala, 2003, 303 p., p 276.
88
Ou encore, de manière plus fidèle à ce que recouvre le sens d‟origine, « gouvernance corporative ».
150
en définissant les modalités de gestion des revendications en matière de démocratie et de
redistribution économique, afin d‟en améliorer la prise en compte par les politiques
publiques120. Cette problématique concernait principalement la demande croissante des
mesures d‟aide de nature sociale à laquelle étaient confrontés des Etats n‟ayant plus les
ressources nécessaires pour y répondre dans un contexte de crise. La solution qui fut proposée
fut d‟admettre la nécessité d‟évolution de l‟approche à fournir à la question, tant au sein des
institutions publiques qu‟au niveau du comportement des citoyens, en remettant notamment en
cause le rapport horizontal classique entre les uns et les autres121. La « gouvernabilité »
préfigurait certains des aspects fondamentaux de la gouvernance dont elle affichait, outre une
proximité syntaxique, une dynamique apparentée. En premier lieu, cette approche confirmait la
logique libérale et économique à l‟œuvre dans les processus de réorganisation jugés nécessaires
des cadres et des modalités de la décision. Elle indiquait également son inscription dans le cadre
démocratique, qui sera une de ses futures conditions indépassables, et son application au
domaine des politiques publiques, qui allait devenir l‟un de ses champs privilégiés. Cette
question de gouvernabilité confirmait également les nécessités de réorganisation de l‟espace
décisionnel, et par la double reconnaissance des limites données à l‟Etat et des responsabilités
des citoyens, elle confirmait le passage d‟une logique hiérarchique verticale du pouvoir à une
certaine forme de partage et d‟horizontalité de son exercice, la responsabilisation des citoyens
allant de pair avec leur prise en compte dans l‟extension des modalités décisionnelles.

Ce positionnement participait d‟un courant contemporain de remise en question de la logique


de l‟Etat- providence d‟inspiration keynésienne à l‟œuvre depuis les années 1930, qui
commençait depuis la fin des années 1960 à voir ses fondements s‟effriter sous l‟effet conjugué
des divers mouvements de contestation et du développement d‟un néo-libéralisme

119
Hermet Guy, « La gouvernance serait-elle le nom de l‟après démocratie ? », Hermet Guy, Kazangcigil
Ali, Prud‟homme Jean-François (dir.), La gouvernance. un concept et ses applications, Paris, Karthala / CERI,
228 p., pp. 17-47, p. 27.
120
Campbell Bonnie, « Gouvernance : Un concept apolitique ? », Communication pour la table ronde « Quel
modèle politique est sous-jacent au concept apolitique de gouvernance ? », mardi 29 août 2000, Séminaire d „été
du Haut Conseil de la Coopération Internationale Le développement : Pour un débat politique, Dourdan, France.
121
Milani Carlos, op. cit.

151
en porte-à-faux de cette conception du rôle de l‟Etat89. Les idées des économistes néolibéraux,
dont Milton Friedman et l‟école de Chicago furent le fer de lance, s‟imposèrent ainsi au cours
des décennies 1970 et 1980123. L‟arrivée au pouvoir de courants conservateurs inspirés de ces
idées, comme avec Margaret Thatcher au Royaume Unis et Ronald Reagan aux Etats-Unis, vit
la mise en œuvre d