Article
Francis PONGE et la naissance dune nouvelle rhtorique Albert Lonard
Libert, vol. 15, n 5, (89) 1973, p. 145-153.
Pour citer cet article, utiliser l'adresse suivante :
[Link] Note : les rgles d'criture des rfrences bibliographiques peuvent varier selon les diffrents domaines du savoir.
Ce document est protg par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'rudit (y compris la reproduction) est assujettie sa politique d'utilisation que vous pouvez consulter l'URI [Link]
rudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif compos de l'Universit de Montral, l'Universit Laval et l'Universit du Qubec
Montral. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. rudit offre des services d'dition numrique de documents scientifiques depuis 1998. Pour communiquer avec les responsables d'rudit : erudit@[Link]
Document tlcharg le 9 November 2011 01:53
Francis PONGE et la naissance cTune nouvelle rhtorique
< La posie ne m'mtresse pas comme telle, dans U mesure o l'on nomme actuellement posie le magma analogique brut. Les analogies, c'est intressant, mais moins que les diffrences. Il faut, travers les analogies, saisir la qualit diffrentielle^'.*
A la veille de la seconde guerre mondiale, aprs les excs du surralisme et l'chec relatif des tentatives d'criture automatique et de soumission feinte aux voix de l'inconscient, aprs les exercices constructivistes d'une posie finalise dans les jeux du langage et l'emploi abusif des ressources de l'image utilise de faon de plus en plus arbitraire, une raction se dessine vers un lyrisme moins tendu qui serait compatible avec une intention plus nette de communiquer dans une relative clart avec un lecteur plus docile. Une certaine posie tend vers une nouvelle expression qui va prendre ses distances avec un langage destructeur premire vue mais aussi avec les sortilges magiques, mythologiques et analogiques. Le pote n'est-il pas celui qui rvle le monde, dont la tche est de donner voir , selon le mot admirable de Paul Eluard. Ce dernier, form par le surralisme, s'apercevra trs vite que le surralisme ne s'crit pas, il se vit . Il l'abandonnera sans regrets. Il sera, avec Aragon, le prcurseur d'une posie lyrique rconcilie avec la ralit, le quo(1) Francis PONGE, Mthode, Paris, Gallimard, Ides, 1971, p. 42-43.
146
ALBERT LONARD
tidien, le tragique des vnements, rompant avec les dviations individualistes des pomes destructeurs du langage, glorifiant la communion humaine et la rconciliation entre l'homme et les choses. Une posie simple, simpliste penseront certains, crite avec des mots familiers, traduisant les sentiments ternels l'amour, la mort, la soif de justice, la rvolte, la libert, la sympathie va succder la recherche puisante et artificielle d'un langage insolite qui avait caractris le lyrisme post-apollinarien. La dcouverte des valeurs collectives par Eluard et Aragon et de la pression des circonstances dans les oeuvres de Prvert, de Char ou de Michaux auront des consquences normes tant sur le plan de la potique que des sources d'inspiration. D'une part, la posie cesse petit petit d'hypostasier l'incommunication du langage grce au retour la simplicit et mme aux contraintes redevenues fcondes de la versification et de la prosodie, d'autre part cette soumission au rel et ce sens du collectif n'impliquent aucunement l'abandon d'un langage spcifiquement potique et d'un recours ncessaire au mythologique et l'imaginaire. La guerre verra natre une posie de la rsistance et de l'engagement dont la Diane franaise (1944) d'Aragon et Posie et Vrit (1942) d'Eluard sont les tmoignages exemplaires. Il y a cependant, paralllement au courant raliste que nous venons d'esquisser, une conception matrialiste de la posie, une entreprise potique de destruction de la posie, une posie de la non-posie dont Francis Ponge, mieux que Michaux, est le reprsentant le plus caractristique : Jadis, le pote faisait de la posie avec ce que les autres abandonnaient au non-potique ; il potisait l'univers : aujourd'hui, il fait de la posie avec ce qu'il sait tre non-potique, il dpotise le pome. Il ne s'agit plus d'annexer le rel la posie, mais d'annexer la posie au rel. Pour la premire fois, les potes sont potes malgr eux et se dfendent de l'tre' 1 ' . La posie matrialiste, la posie comme
(1) Gaton PICON, Panorama de la Nouvelle littrature franaise, Paris, Gallimard, 1949, p. 131-132.
FRANCIS PONGE ET LA NAISSANCE...
147
refus du lyrisme et de la subjectivit, comme phnomnologie de la nature, comme phnominralogie' 1 ' , comme * cosmologie du concert' 2 ' , mais aussi comme rage de l'expression , sera reprsente par un pote qui rcusera ce titre : Francis Ponge. Si Eluard a prouv que la fonction du pote est sa capacit d'accueil et d'amour, Ponge a fond sa difficile entreprise sur l'ide que le pote est d'abord celui qui r a p pelle l'homme le lieu indestructible qui le relie au cosmos. C'est pourquoi la tche du pote sera de sacraliser par l'expression tout ce que le monde peut contenir de non-potisable premire vue, le pain, l'hutre, le cageot, la cigarette, la crevette ou le galet. Francis Ponge ne se veut pas pote, au sens traditionnel du terme. A partir d'une vision nihiliste de l'univers, il rcuse le don problmatique et le rle sacerdotal dont se sont rclams les potes depuis que Rimbaud leur a assign des dons divins. Ce qui l'intresse ce ne sont pas les ides les ides ne sont pas mon fort' 3 ' ; au contraire, il veut s'en sauver par ce qu'il appelle la rhtorique. Il consacrera son talent descriptif tablir, grce aux mots, un rapport entre l'homme et le monde, rapport intime qui lui permettra d'aller jusqu' l'essentiel, c'est--dire jusqu'aux e dfinitions-descriptions esthtiquement et rhtoriquement adquates' 4 ' . Traditionnellement le pote, selon l'expression de Roland de Renville, voulait partir des mots et aller vers les choses , ce qui le menait sur une fausse piste. Francis Ponge ne pousse pas l'ambition du pote aussi loin. Il verra dans les objets et dans le parti pris des choses le seul moyen de les rev pecter en liminant le prjug humaniste qui veut que l'homme soit souverain et matre du monde des objets qu'il met son service. Son seul souci est de respecter totalement le monde extrieur et de tenter, grce l'criture et la rage de l'expression , de rendre justice aux choses en leur donnant le
(1) Claude Edmondo MAGNY, Littrature et critique, Paris, Payot, 1971, p. 113. (2) Jean TORTEL, Francis Ponge et la morale de l'expression. Critique, no 111, juin 1962. (3) Op. cit., p. 23. (4) Op. cit., p. 20.
148
ALBERT LONARD
statut d'existence totale par une tentative de l'ordre de la dfinition-description oeuvre d'art littraire' 11 . Cela lui permet d'liminer le monde des ides morales et mme celui des valeurs l'criture se suffit elle-mme et rien, dans cet univers absurde o l'homme est oblig de vivre, n'est indigne d'tre soumis l'preuve d'une seconde naissance que l'criture fixera une fois pour toutes Parti pris des choses gale compte rendu des mots' 2 ' . Un pome pongien est tout simplement un exercice d'criture qui atteint un tel statut formel que le langage parvient arracher l'objet au monde muet, notre seule patrie pourtant. Ecrire un pome, c'est donc pour Ponge employer les mots de faon telle que l'expression parvient recrer l'objet et en tirer l'essence mme. D'innombrables textes, d'une rare perfection, illustrent cette mthode dans laquelle le style est un travail de Titan qui parvient rduire un monde premire vue absurde, tragiquement nonsignifiant, hostile, opaque, inutile et vain. La rcompense de l'crivain sera de changer l'objet en objeu grce l'utilisation d'une rhtorique spcifique par objet. Cette victoire est celle de l'crivain qui permet l'esprit de jouir parce qu'il se trouve devant la puret d'une cration parfaite. Voici les mres de Ponge : Aux buissons typographiques constitus par le pome sur une route qui ne mne hors des choses ni l'esprit, certains fruits sont forms d'une agglomration de sphres qu'une goutte d'eau remplit. Noirs, roses et kakis ensemble sur la grappe, ils offrent plutt le spectacle d'une famille rogue ses ges divers, qu'une tentation trs vive la cueillette. Vue la disproportion des ppins la pulpe les oiseaux les apprcient peu, si peu de chose au fond leur reste quand du bec l'anus ils en sont traverss. Mais le pote au cours de sa promenade professionnelle, en
(1) Ibid., p. 14. (2) Op. cit., p. 20.
FRANCIS PONGE ET LA NAISSANCE...
149
prend de la graine raison : e Ainsi donc, se dit-il, russissent en grand nombre les efforts patients d'une fleur trs fragile par un rbarbatif enchevtrement de ronces dfendue. Sans beaucoup d'autres qualits, mres, parfaitement elles sont mres comme aussi ce pome est fait (1) . Le langage et son utilisation parfaite, qui implique une profonde connaissance des mots, dbouchera sur une technique de la description beaucoup plus judicieuse que celle de Jules Renard dans ses Histoires naturelles. Cette dernire tait fonde sur la virtuosit et l'ironie, sur le calembour et la verve. Ponge veut aller jusqu' la perfection. C'est pourquoi il croit devoir choisir, la limite, une technique par pome , qui seule ralisera la profonde unit de l'objet et des mots. L'objet atteindra son statut essentiel grce la parole et la puissance d'une rhtorique de la dfinition-description . Quand le pote aura enlev de son texte toute trace de sentiments ou de subjectivit par un effort total de soumission l'objet dont le mutisme constitue une invitation raliser son tre par l'criture, alors l'crivain aura russi le seul travail digne d'un artisan des mots. Son texte, dbarrass du magma potique , s'ajoutera d'autres textes d'o natra un livre qui remplacera le dictionnaire encyclopdique, le dictionnaire tymologique, le dictionnaire analogique (il n'existe pas), le dictionnaire de rimes( de rimes intrieures, aussi bien) le dictionnaire des synonymes, toute posie lyrique partir de la nature, des objectifs' 2 ' . Voil une ambition la fois norme et peut-tre pour certains en de de celles auxquelles nous ont habitus les potes. Ponge en est bien conscient lui qui est convaincu que la fonction de l'artiste est la fois capitale et modeste puisqu'il lui assigne comme tche d' ouvrir un atelier et d'y prendre en rparation le monde, par fragments, comme il lui vient' 3 ' . C'est pourquoi il pense que fonder une rhtorique, ou
(1) Francis PONGE, Lf parti pris des choses suivi de Promes. Paris, Posie/ Gallimard, 1967, p. 37. (2) Francis PONGE, Mthodes, p. 42. (3) Op. Cit. p. 200.
150
ALBERT LONARD
plutt apprendre chacun l'art de fonder sa propre rhtorique, est une oeuvre de salut public' 1 ' . Lorsque Francis Ponge a dcid d'opposer au suicide ontologique la naissance (ou rsurrection) de la cration mtalogique (la Posie)' 2 ' , il savait qu'il se heurterait au problme fondamental de la relation de l'objet et de sa forme, des objets et des mots, et au problme du magma analogique brut . Ce qu'il poursuit avec un enttement tenace et une modestie qui tonne, c'est l'laboration d'un texte o se concentrera l' paisseur smantique du verbe. Le texte parfait est son seul idal lui qui se proclame le rparateur attentif du homard ou du citron, de la cruche ou du compotier' 3 ' . Trouvera-t-on, dans la posie du XXe sicle, un pote qui se soit davantage consacr l'laboration d'une nouvelle rhtorique o le mot et l'objet vont s'unir et finir par se confondre parce que l'artisan du langage a renonc au jeu des analogies pour atteindre la qualit diffrentielle qui marque les diffrences . Entreprise toute classique que Ponge expliquera fond dans son admirable essai sur Malherbe' 4 '. Au pote inspir de la tradition romantique et post-romantique, Ponge va substituer le crateur moderne dont le seul idal sera de rconcilier le monde et l'homme par sa capacit de vivre jusqu'au bout cette rage de l'expression qui lui permettra de se raliser lui-mmbe sans succomber aux tentations du message, de l'expression des idologies et des motions. L'engagement de Ponge est celui d'un crivain, c'est-dire d'un simple fabricateur de textes. Nommer les choses par une technique de la description est un moyen de justifier l'univers et, en mme temps, la fonction cratrice. Les mots, perdus dans les dictionnaires o ils se meurent, vont retrou(1) (2) (3) (4) Rhtorique in Promes. Paris, Posie-Gallimard, p. 157. Ibidem, p. 193. Mthodes, p. 200. Pour un Malherbe, Paris, Gallimard, 1965.
FRANCIS PONGE ET LA NAISSANCE...
151
ver toute leur puissance et leur profondeur et les objets leur tre vritable. En somme, les choses sont dj, autant mots que choses et, rciproquement, les mots, dj, sont autant choses que mots. C'est leur copulation que ralise l'criture (vritable, ou parfaite) : c'est l'orgasme qui en rsulte qui provoque notre jubilation* 1 ' . L'oeuvre de Ponge n'est pas sans rappeler la tentative impossible de Mallarm. Tous deux sont des fanatiques de l'criture et des artistes purs entirement vous la recherche patiente de l'essence. Mais l'oppos de Mallarm qui nie l'existence objective du monde pour lui opposer un monde purement fictif qu'il structure par la puissance du verbe, Ponge, prenant le parti pris des choses, rhabilite le monde objectif des objets et lui donne tout son sens parfois ignor grce la science des mots. Nous sommes cependant avec Ponge dans le littraire le plus pur alors qu'on pourrait supposer que son entreprise conduise directement l'objectivit scientifique. Mme si Ponge ne se dit pas pote, par ddain des potes perturbateurs du monde et dmolisseurs du langage, il l'est dans toute l'acceptation du terme. Le pote est celui qui fait , qui construit, qui lve ce qui apparat d'abord insignifiant la dignit de l'expression parfaite. Ce travail ardu ne peut se raliser qu'au prix de certains sacrifices dont seul le pote est capable. Yvon Belaval remarque trs justement ce qui diffrencie le travail de l'crivain du travail du savant : Une description potique peut rechercher l'exactitude la plus grande : qu'il s'agisse de l'escargot, du cheval, etc., il n'y a pas dans Ponge un mot longuement guett, gard, contrl qui ne soit criant de vrit : Et pourtant, ce n'est pas la vrit d'un manuel de zoologie. Ponge ne retient que ce qui frappe. Il limine. On oublie ce qu'il ne dit pas et que dirait le manuel' 2 ' . Si Ponge parvient saisir toute la valeur de l'objet par une patiente exploration de ses formes et de sa structure,
(1) Francis PONGE, La fabrique du Pr. Paris, Genve, Editions Skira, Coll. Les sentiers de la cration, 1971, p. 23. (2) Yvon BELAVAL, Pomes d'aujourd'hui. Paris, Gallimard, 1963, p. 205.
152
ALBERT LONARD
on peut se demander si l'opacit de l'objet est maintenant totalement disparue, entirement rduite. Le drame, c'est, comme nous l'affirme Jean-Pierre Richard, que le dchiffrement pongien des qualits ne tend aucunement annuler les obscures profondeurs de la substance' 1 ' . Annexer la posie au rel , est-ce toujours possible ? L'objet, envahi par les mots et l'imagination potique, ne prend-il pas parfois sa revanche en chappant au discours qui prtend l'investir de toutes les parts, ne refuse-t-il pas parfois de se laisser enfermer dans l'exercice de la dfinition-description, c'est--dire ne rsiste-t-il pas la rhtorique ? Les mots, finalement, ne prennent-ils pas plus d'importance que l'objet, ne constituent-ils pas un jeu parfois dcevant et illusoire parce que le pote, partant de l'objet comme moyen de redcouverte des mots, se laisse prendre la combinatoire smantique, au va-et-vient du signifiant et du signifi. Raliser l'amour physique des mots et des choses' 2 ' est une entreprise merveilleuse mais qui ne va pas sans risques, le plus grand tant le brouillage du sens puisque le lecteur le mieux dispos se rsigne mal ne savourer que des signes' 3 ' . Jean-Pierre Richard avoue que Francis Ponge le sduit plus comme pote de l'univers sensible que comme pote du langage ou fabulisme indirect de la nomination' 4 '. La raison en est simple : il serait dommage que le lilas, la rose ou le magnolia devinssent seulement pour nous des fleurs de rhtorique' 8 ' . L'interprtation des textes pongiens se fera dans deux directions possibles selon que le lecteur privilgie l'objet ou le mot puisque aussi bien chez ce pote de la c cosmologie du concret les choses sont mots et les mots sont choses. L'oeuvre de Ponge, exemplaire par son souci de l'excellence et par son honntet intellectuelle, est assez riche
(1) J.P. R I C H A R D , 02f tudes sur la posie moderne. Paris, Ed. du Seuil, 1964, p. 178. (2) Francis PONGE, op. cit. p. 2 5. (3) J.P.: R I C H A R D , op. cit. p. 180. (4) Ibid., p. 180. (5) Ibid., p. 180.
FRANCIS PONGE ET LA NAISSANCE...
153
pour satisfaire la fois les amoureux du concret et les spcialistes des pouvoirs du langage. Il reste que l'oeuvre de Ponge rcolte, dans la diversit des conceptions de la fonction potique au XXe sicle, les fruits d'une exprience profondment originale. Si l'on accepte sans parti pris son point de dpart matrialiste et son exprience du monde comme phnomnologie, il est le seul pote avoir russi, avec un art consomm, tirer les choses de leur obscnit muette pour les exalter dans une technique du langage jusqu' la puret de leur essence. Ponge est de ceux pour qui Boileau et Malherbe sont des potes part entire, celui qui sait que l'objectivit passe d'abord par la subjectivit, tape indispensable pour quiconque fait oeuvre d'crivain.
ALBERT LONARD