Le parfum de la Dame en noir
Le parfum de la Dame en noir
BeQ
Les aventures extraordinaires
de Joseph Rouletabille, reporter
2
Du même auteur, à la Bibliothèque :
3
Le parfum de la Dame en noir
Édition de référence :
Le Livre de poche.
4
À Pierre WOLFF
En souvenir affectueux de
notre ardente collaboration
en cette année qui a vu
éclore Le Lys.
GASTON LEROUX
5
I
6
quartier des écoles. Seuls, quelques amis de M.
Darzac et du professeur Stangerson, sur la
discrétion desquels on pouvait compter, avaient
été invités. J’étais du nombre ; j’arrivai de bonne
heure à l’église, et mon premier soin,
naturellement, fut d’y chercher Joseph
Rouletabille. J’avais été un peu déçu en ne
l’apercevant pas, mais il ne faisait point de doute
pour moi qu’il dût venir et, dans cette attente, je
me rapprochai de maître Henri-Robert et de
maître André Hesse qui, dans la paix et le
recueillement de la petite chapelle Saint-Charles,
évoquaient tout bas les plus curieux incidents du
procès de Versailles, que l’imminente cérémonie
leur remettait en mémoire. Je les écoutais
distraitement en examinant les choses autour de
moi.
Mon Dieu ! que votre Saint-Nicolas-du-
Chardonnet est une chose triste ! Décrépite,
lézardée, crevassée, sale, non point de cette saleté
auguste des âges, qui est la plus belle parure de la
pierre, mais de cette malpropreté ordurière et
poussiéreuse qui semble particulière à ces
quartiers Saint-Victor et des Bernardins, au
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carrefour desquels elle se trouve si
singulièrement enchâssée, cette église, si sombre
au dehors, est lugubre dedans. Le ciel, qui paraît
plus éloigné de ce saint lieu que de partout
ailleurs, y déverse une lumière avare qui a toutes
les peines du monde à venir trouver les fidèles à
travers la crasse séculaire des vitraux. Avez-vous
lu les Souvenirs d’enfance et de jeunesse, de
Renan ? Poussez alors la porte de Saint-Nicolas-
du-Chardonnet et vous comprendrez comment
l’auteur de la Vie de Jésus, qui était enfermé à
côté, dans le petit séminaire adjacent de l’abbé
Dupanloup et qui n’en sortait que pour venir prier
ici, désira mourir. Et c’est dans cette obscurité
funèbre, dans un cadre qui ne paraissait avoir été
inventé que pour les deuils, pour tous les rites
consacrés aux trépassés, qu’on allait célébrer le
mariage de Robert Darzac et de Mathilde
Stangerson ! J’en conçus une grande peine et,
tristement impressionné, en tirai un fâcheux
augure.
À côté de moi, maîtres Henri-Robert et André
Hesse bavardaient toujours, et le premier avouait
au second qu’il n’avait été définitivement
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tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de
Mathilde Stangerson, même après l’heureuse
issue du procès de Versailles, qu’en apprenant la
mort officiellement constatée de leur impitoyable
ennemi : Frédéric Larsan. On se rappelle peut-
être que c’est quelques mois après l’acquittement
du professeur en Sorbonne que se produisit la
terrible catastrophe de La Dordogne, paquebot
transatlantique qui faisait le service du Havre à
New-York. Par temps de brouillard, la nuit, sur
les bancs de Terre-Neuve, La Dordogne avait été
abordée par un trois-mâts dont l’avant était entré
dans sa chambre des machines. Et, pendant que le
navire abordeur s’en allait à la dérive, le
paquebot avait coulé à pic, en dix minutes. C’est
tout juste si une trentaine de passagers dont les
cabines se trouvaient sur le pont, eurent le temps
de sauter dans les chaloupes. Ils furent recueillis
le lendemain par un bateau de pêche qui rentra
aussitôt à Saint-Jean. Les jours suivants, l’océan
rejeta des centaines de morts parmi lesquels on
retrouva Larsan. Les documents que l’on
découvrit, soigneusement cousus et dissimulés
dans les vêtements d’un cadavre, attestèrent, cette
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fois, que Larsan avait vécu ! Mathilde Stangerson
était délivrée enfin de ce fantastique époux que,
grâce aux facilités des lois américaines, elle
s’était donné en secret, aux heures imprudentes
de sa trop confiante jeunesse. Cet affreux bandit
dont le véritable nom, illustre dans les fastes
judiciaires, était Ballmeyer, et qui l’avait jadis
épousée sous le nom de Jean Roussel, ne
viendrait plus se dresser criminellement entre elle
et celui qui, depuis de si longues années,
silencieusement et héroïquement l’aimait. J’ai
rappelé, dans le Mystère de la chambre jaune,
tous les détails de cette retentissante affaire, l’une
des plus curieuses qu’on puisse relever dans les
annales de la cour d’assises, et qui aurait eu le
plus tragique dénouement sans l’intervention
quasi géniale de ce petit reporter de dix-huit ans,
Joseph Rouletabille, qui fut le seul à découvrir,
sous les traits du célèbre agent de la sûreté
Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-même !... La mort
accidentelle et, nous pouvons le dire,
providentielle du misérable avait semblé devoir
mettre un terme à tant d’événements dramatiques
et elle ne fut point – avouons-le – l’une des
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moindres causes de la guérison rapide de
Mathilde Stangerson, dont la raison avait été
fortement ébranlée par les mystérieuses horreurs
du Glandier.
« Voyez-vous, mon cher ami, disait maître
Henri-Robert à maître André Hesse, dont les
yeux inquiets faisaient le tour de l’église, –
voyez-vous, dans la vie, il faut être décidément
optimiste. Tout s’arrange ! même les malheurs de
Mlle Stangerson... Mais qu’avez-vous à regarder
tout le temps ainsi derrière vous ? Qui cherchez-
vous ?... Vous attendez quelqu’un ?
– Oui, répondit maître André Hesse...
J’attends Frédéric Larsan ! »
Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté
du lieu lui permettait de rire ; mais moi je ne ris
point, car je n’étais pas loin de penser comme
maître Hesse. Certes ! j’étais à cent lieues de
prévoir l’effroyable aventure qui nous menaçait ;
mais, quand je me reporte à cette époque et que je
fais abstraction de tout ce que j’ai appris depuis –
ce à quoi, du reste, je m’appliquerai honnêtement
au cours de ce récit, ne laissant apparaître la
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vérité qu’au fur et à mesure qu’elle nous fut
distribuée à nous-mêmes – je me rappelle fort
bien le curieux émoi qui m’agitait alors à la
pensée de Larsan.
« Allons, Sainclair ! fit maître Henri-Robert
qui s’était aperçu de mon attitude singulière, vous
voyez bien que Hesse plaisante...
– Je n’en sais rien ! » répondis-je.
Et voilà que je regardai attentivement autour
de moi, comme l’avait fait maître André Hesse.
En vérité, on avait cru Larsan mort si souvent
quand il s’appelait Ballmeyer, qu’il pouvait bien
ressusciter une fois de plus à l’état de Larsan.
« Tenez ! voici Rouletabille, dit maître Henri-
Robert. Je parie qu’il est plus rassuré que vous.
– Oh ! oh ! il est bien pâle ! » fit remarquer
maître André Hesse.
Le jeune reporter s’avançait vers nous. Il nous
serra la main assez distraitement.
« Bonjour, Sainclair ; bonjour, messieurs... Je
ne suis pas en retard ? »
Il me sembla que sa voix tremblait... Il
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s’éloigna tout de suite, s’isola dans un coin, et je
le vis s’agenouiller sur un prie-Dieu comme un
enfant. Il se cacha le visage, qu’il avait en effet
fort pâle, dans les mains, et pria.
Je ne savais point que Rouletabille fût pieux et
son ardente prière m’étonna. Quand il releva la
tête, ses yeux étaient pleins de larmes. Il ne les
cachait pas ; il ne se préoccupait nullement de ce
qui se passait autour de lui ; il était tout entier à
sa prière et peut-être à son chagrin. Quel
chagrin ? Ne devait-il pas être heureux d’assister
à une union désirée de tous ? Le bonheur de
Robert Darzac et de Mathilde Stangerson n’était-
il point son œuvre ?... Après tout, c’était peut-être
de bonheur que pleurait le jeune homme. Il se
releva et alla se dissimuler dans la nuit d’un
pilier. Je n’eus garde de l’y suivre, car je voyais
bien qu’il désirait rester seul.
Et puis, c’était le moment où Mathilde
Stangerson faisait son entrée dans l’église, au
bras de son père. Robert Darzac marchait derrière
eux. Comme ils étaient changés tous les trois !
Ah ! le drame du Glandier avait passé bien
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douloureusement sur ces trois êtres ! Mais, chose
extraordinaire, Mathilde Stangerson n’en
paraissait que plus belle encore ! Certes, ce
n’était plus cette magnifique personne, ce marbre
vivant, cette antique divinité, cette froide beauté
païenne qui suscitait, sur ses pas, dans les fêtes
officielles de la Troisième République,
auxquelles la situation en vue de son père la
forçait d’assister, un discret murmure
d’admiration extasiée ; il semblait, au contraire,
que la fatalité, en lui faisant expier si tard une
imprudence commise si jeune, ne l’avait
précipitée dans une crise momentanée de
désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce
masque de pierre derrière lequel se cachait l’âme
la plus délicate et la plus tendre. Et c’est cette
âme, encore inconnue, qui rayonnait ce jour-là,
me semblait-il, du plus suave et du plus charmant
éclat, sur le pur ovale de son visage, dans ses
yeux pleins d’une tristesse heureuse, sur son front
poli comme l’ivoire, où se lisait l’amour de tout
ce qui était beau et de tout ce qui était bon.
Quant à sa toilette, j’avouerai sottement que je
ne me la rappelle plus et qu’il me serait
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impossible de dire même la couleur de sa robe.
Mais ce dont je me souviens, par exemple, c’est
de l’expression étrange que prit soudain son
regard en ne découvrant point parmi nous celui
qu’elle cherchait. Elle ne parut redevenir tout à
fait calme et maîtresse d’elle-même que
lorsqu’elle eut enfin aperçu Rouletabille derrière
son pilier. Elle lui sourit et nous sourit aussi, à
notre tour.
« Elle a encore ses yeux de folle ! »
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faculté de travail exceptionnelle, une intelligence
solide et un besoin naturel d’affection et de
dévouement qui avait trouvé avidement
l’occasion de se satisfaire auprès du professeur
Stangerson et de sa fille. Il avait aussi rapporté de
la Provence, son pays natal, un doux accent qui
avait fait d’abord sourire ses élèves de la
Sorbonne, mais que ceux-ci avaient aimé bientôt
comme une musique agréable et discrète qui
atténuait un peu l’aridité nécessaire des cours de
leur jeune maître, déjà célèbre.
Un beau matin du printemps précédent, il y
avait par conséquent un an environ de cela,
Robert Darzac leur avait présenté Brignolles. Il
venait tout droit d’Aix où il avait été préparateur
de physique et où il avait dû commettre quelque
faute disciplinaire qui l’avait jeté tout à coup sur
le pavé ; mais il s’était souvenu à temps qu’il
était parent de M. Darzac, avait pris le train pour
Paris et avait su si bien attendrir le fiancé de
Mathilde Stangerson que celui-ci, le prenant en
pitié, avait trouvé le moyen de l’associer à ses
travaux. À ce moment, la santé de Robert Darzac
était loin d’être florissante. Elle subissait le
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contrecoup des formidables émotions qui
l’avaient assaillie au Glandier et en cour
d’assises ; mais on eût pu croire que la guérison,
désormais assurée, de Mathilde, et que la
perspective de leur prochain hymen auraient la
plus heureuse influence sur l’état moral et, par
contrecoup, sur l’état physique du professeur. Or,
nous remarquâmes tous au contraire que, du jour
où il s’adjoignit ce Brignolles, dont le concours
devait lui être, disait-il, d’un précieux
soulagement, la faiblesse de M. Darzac ne fit
qu’augmenter. Enfin, nous constatâmes aussi que
Brignolles ne portait pas chance, car deux
fâcheux accidents se produisirent coup sur coup
au cours d’expériences qui semblaient cependant
ne devoir présenter aucun danger : le premier
résulta de l’éclatement inopiné d’un tube de
Gessler dont les débris eussent pu
dangereusement blesser M. Darzac et qui ne
blessa que Brignolles, lequel en conservait encore
aux mains quelques cicatrices. Le second, qui
aurait pu être extrêmement grave, arriva à la suite
de l’explosion stupide d’une petite lampe à
essence, au-dessus de laquelle M. Darzac était
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justement penché. La flamme faillit lui brûler la
figure ; heureusement, il n’en fut rien, mais elle
lui flamba les cils et lui occasionna, pendant
quelque temps, des troubles de la vue, si bien
qu’il ne pouvait plus supporter que difficilement
la pleine lumière du soleil.
Depuis les mystères du Glandier, j’étais dans
un état d’esprit tel que je me trouvais tout disposé
à considérer comme peu naturels les événements
les plus simples. Lors de ce dernier accident,
j’étais présent, étant venu chercher M. Darzac à
la Sorbonne. Je conduisis moi-même notre ami
chez un pharmacien et de là chez un docteur, et je
priai assez sèchement Brignolles, qui manifestait
le désir de nous accompagner, de rester à son
poste. En chemin, M. Darzac me demanda
pourquoi j’avais ainsi bousculé ce pauvre
Brignolles ; je lui répondis que j’en voulais à ce
garçon d’une façon générale parce que ses
manières ne me plaisaient point, et d’une façon
particulière, ce jour-là, parce que j’estimais qu’il
fallait le rendre responsable de l’accident. M.
Darzac voulut en connaître la raison ; mais je ne
sus que répondre et il se mit à rire. M. Darzac
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finit de rire cependant lorsque le docteur lui eut
dit qu’il aurait pu perdre la vue et que c’était
miracle qu’il en fût quitte à si bon compte.
L’inquiétude que me causait Brignolles était,
sans doute, ridicule, et les accidents ne se
reproduisirent plus. Tout de même, j’étais si
extraordinairement prévenu contre lui que, dans
le fond de moi-même, je ne lui pardonnai pas que
la santé de M. Darzac ne s’améliorât point. Au
commencement de l’hiver, il toussa, si bien que
je le suppliai, et que nous le suppliâmes tous, de
demander un congé et de s’aller reposer dans le
midi. Les docteurs lui conseillèrent San Remo. Il
y fut et, huit jours après, il nous écrivait qu’il se
sentait beaucoup mieux ; il lui semblait qu’on lui
avait, depuis qu’il était arrivé dans ce pays,
enlevé un poids de dessus la poitrine !... « Je
respire !... je respire !... nous disait-il. Quand je
suis parti de Paris, j’étouffais ! » Cette lettre de
M. Darzac me donna beaucoup à réfléchir et je
n’hésitai point à faire part de mes réflexions à
Rouletabille. Or celui-ci voulut bien s’étonner
avec moi de ce que M. Darzac était si mal quand
il se trouvait auprès de Brignolles, et si bien
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quand il en était éloigné... Cette impression était
si forte chez moi, tout particulièrement, que je
n’eusse point permis à Brignolles de s’absenter.
Ma foi non ! S’il avait quitté Paris, j’aurais été
capable de le suivre ! Mais il ne s’en alla point ;
au contraire. Les Stangerson ne l’eurent jamais
plus près d’eux. Sous prétexte de demander des
nouvelles de M. Darzac, il était tout le temps
fourré chez M. Stangerson. Il parvint une fois à
voir Mlle Stangerson, mais j’avais fait à la
fiancée de M. Darzac un tel portrait du
préparateur de physique, que je réussis à l’en
dégoûter pour toujours, ce dont je me félicitai
dans mon for intérieur.
M. Darzac resta quatre mois à San Remo et
nous revint presque entièrement rétabli. Ses yeux,
cependant, étaient encore faibles et il était dans la
nécessité d’en prendre le plus grand soin.
Rouletabille et moi avions décidé de surveiller le
Brignolles, mais nous fûmes satisfaits
d’apprendre que le mariage allait avoir lieu
presque aussitôt et que M. Darzac emmènerait sa
femme, dans un long voyage, loin de Paris et...
loin de Brignolles.
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À son retour de San Remo, M. Darzac m’avait
demandé :
« Eh bien, où en êtes-vous avec ce pauvre
Brignolles ? Êtes-vous revenu sur son compte ?
– Ma foi non ! » avais-je répondu.
Et il s’était encore moqué de moi, m’envoyant
quelques-unes de ces plaisanteries provençales
qu’il affectionnait quand les événements lui
permettaient d’être gai, et qui avaient retrouvé
dans sa bouche une saveur nouvelle depuis que
son séjour dans le midi avait rendu à son accent
toute sa belle couleur initiale.
Il était heureux ! Mais nous ne pûmes avoir
une idée véritable de son bonheur – car, entre son
retour et son mariage, nous eûmes peu
d’occasions de le voir – que sur le seuil même de
cette église où il nous apparut comme transformé.
Il redressait avec un orgueil bien compréhensible
sa taille légèrement voûtée. Le bonheur le faisait
plus grand et plus beau !
« C’est le cas de dire qu’il est à la noce, le
patron ! » ricana Brignolles.
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Je m’éloignai de cet homme qui me répugnait
et m’avançai jusque dans le dos de ce pauvre M.
Stangerson, qui resta, lui, les bras croisés toute la
cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On
dut lui frapper sur l’épaule, quand tout fut fini,
pour le tirer de son rêve.
Quand on passa à la sacristie, maître André
Hesse poussa un profond soupir.
« Ça y est ! fit-il. Je respire...
– Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon
ami ? » demanda maître Henri-Robert.
Alors maître André Hesse avoua qu’il avait
redouté jusqu’à la dernière minute l’arrivée du
mort...
« Que voulez-vous ! répliqua-t-il à son
confrère qui se moquait, je ne puis me faire à
cette idée que Frédéric Larsan consente à être
mort pour de bon !... »
....................
Nous nous trouvions tous maintenant – une
dizaine de personnes au plus – dans la sacristie.
Les témoins signaient sur les registres et les
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autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés.
Cette sacristie est encore plus sombre que l’église
et j’aurais pu penser que je devais à cette
obscurité de ne point apercevoir, en un pareil
moment, Joseph Rouletabille, si la pièce n’avait
été si petite. De toute évidence, il n’était point là.
Qu’est-ce que cela signifiait ? Mathilde l’avait
déjà réclamé deux fois et M. Robert Darzac me
pria de l’aller chercher, ce que je fis ; mais je
rentrai dans la sacristie sans lui ; je ne l’avais pas
trouvé.
« Voilà qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout à
fait inexplicable. Êtes-vous bien sûr d’avoir
regardé partout ? Il sera dans quelque coin, à
rêver.
– Je l’ai cherché partout et je l’ai appelé »,
répliquai-je.
Mais M. Darzac ne s’en tint point à ce que je
lui disais. Il voulut faire lui-même le tour de
l’église. Tout de même, il fut plus heureux que
moi, car il apprit d’un mendiant qui se tenait sous
le porche avec sa timbale qu’un jeune homme qui
ne pouvait être, en effet, que Rouletabille était
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sorti de l’église quelques minutes auparavant et
s’était éloigné dans un fiacre. Quand il rapporta
cette nouvelle à sa femme, celle-ci en parut
peinée au-delà de toute expression. Elle m’appela
et me dit :
« Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez
que nous prenons le train dans deux heures à la
gare de Lyon ; cherchez-moi notre petit ami et
amenez-le moi, et dites-lui que sa conduite
inexplicable m’inquiète beaucoup...
– Comptez sur moi », fis-je...
Et je me mis à la chasse de Rouletabille sur-le-
champ. Mais je revins bredouille à la gare de
Lyon. Ni chez lui, ni au journal, ni au café du
Barreau où les nécessités de son métier le
forçaient souvent de se trouver à cette heure du
jour, je ne pus mettre la main sur lui. Aucun de
ses camarades ne put me dire où j’aurais quelque
chance de le rencontrer. Je vous laisse à penser
combien tristement je fus accueilli sur le quai de
la gare. M. Darzac était navré ; mais, comme il
avait à s’occuper de l’installation des voyageurs,
car le professeur Stangerson, qui se rendait à
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Menton, chez les Rance, accompagnait les
nouveaux mariés jusqu’à Dijon, cependant que
ceux-ci continuaient leur voyage par Culoz et le
Mont-Cenis, il me pria d’annoncer cette
mauvaise nouvelle à sa femme. Je fis la triste
commission en ajoutant que Rouletabille
viendrait sans doute avant le départ du train. Aux
premiers mots que je lui dis de cela, Mathilde se
prit à pleurer doucement, et elle secoua la tête :
« Non ! Non !... c’est fini !... Il ne viendra
plus !... »
Et elle monta dans son wagon...
C’est alors que l’insupportable Brignolles,
voyant l’émoi de la nouvelle mariée, ne put
s’empêcher de répéter encore à maître André
Hesse, qui, du reste, le fit taire fort
malhonnêtement, comme il le méritait :
« Regardez donc ! Regardez donc !... je vous dis
qu’elle a encore ses yeux de folle !... Ah ! Robert
a eu tort... il aurait mieux fait d’attendre ! » Je
vois encore Brignolles disant cela, et je me
rappelle le sentiment d’horreur que, dans le
moment même, il m’inspira. Il ne faisait point de
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doute pour moi depuis longtemps que ce
Brignolles était un méchant homme, et surtout un
jaloux, et qu’il ne pardonnait point à son parent le
service que celui-ci lui avait rendu en le casant
dans un poste tout à fait subalterne. Il avait la
mine jaune et les traits longs, tirés de haut en bas.
Tout en lui paraissait amertume, et tout en lui
était long. Il avait une longue taille, de longs bras,
de longues jambes et une longue tête. Cependant
à cette règle de longueur, il fallait faire une
exception pour les pieds et pour les mains. Il
avait les extrémités petites et presque élégantes.
Ayant été si brusquement morigéné pour ses
méchants propos par le jeune avocat, Brignolles
en conçut une immédiate rancune et quitta la gare
après avoir présenté ses civilités aux époux. Du
moins je crus qu’il quitta la gare, car je ne le vis
plus.
Nous avions encore trois minutes avant le
départ du train. Nous espérions encore en
l’arrivée de Rouletabille, et nous examinions tous
le quai, pensant voir enfin surgir dans la troupe
hâtive des voyageurs en retard la figure
sympathique de notre jeune ami. Comment se
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faisait-il qu’il n’apparût point, selon sa coutume
et sa manière, bousculant tout et tous, ne se
préoccupant point des protestations et des cris qui
signalaient ordinairement son passage dans une
foule où il se montrait toujours plus pressé que
les autres ? Que faisait-il ?... Déjà on fermait les
portières ; on en entendait le claquement brutal...
Et puis ce furent les brèves invitations des
employés... « En voiture ! Messieurs !... en
voiture !... » quelques galopades dernières... le
coup de sifflet aigu qui commandait le départ...
puis la clameur enrouée de la locomotive, et le
convoi se mit en marche... Mais pas de
Rouletabille !... Nous en étions si tristes et, aussi,
tellement étonnés, que nous restions sur le quai à
regarder Mme Darzac sans penser à lui faire
entendre nos souhaits de bon voyage. La fille du
professeur Stangerson jeta un long regard sur le
quai et, dans le moment que le train commençait
à accélérer sa marche, sûre désormais qu’elle ne
verrait plus, avant son départ, son petit ami, elle
me tendit une enveloppe, par la portière...
« Pour lui ! » fit-elle...
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Et elle ajouta, soudain, avec une figure
envahie d’un si subit effroi, et sur un ton si
étrange que je ne pus m’empêcher de songer aux
néfastes réflexions de Brignolles.
« Au revoir, mes amis !... ou adieu ! »
28
II
29
nécessité pendant plusieurs mois des soins
assidus, depuis que la fille de l’illustre professeur
avait pu se rendre compte du rôle extraordinaire
joué par cet enfant dans un drame où, sans lui,
elle eût inévitablement sombré avec tous ceux
qu’elle aimait, depuis qu’elle avait lu avec toute
sa raison, enfin recouvrée, le compte rendu
sténographié des débats où Rouletabille
apparaissait comme un petit héros miraculeux, il
n’était point d’attentions quasi maternelles dont
elle n’eût entouré mon ami. Elle s’était intéressée
à tout ce qui le touchait, elle avait excité ses
confidences, elle avait voulu en savoir sur
Rouletabille plus que je n’en savais et plus peut-
être qu’il n’en savait lui-même. Elle avait montré
une curiosité discrète mais continue relativement
à une origine que nous ignorions tous et sur
laquelle le jeune homme avait continué de se taire
avec une sorte de farouche orgueil. Très sensible
à la tendre amitié que lui témoignait la pauvre
femme, Rouletabille n’en conservait pas moins
une extrême réserve et affectait, dans ses rapports
avec elle, une politesse émue qui m’étonnait
toujours de la part d’un garçon que j’avais connu
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si primesautier, si exubérant, si entier dans ses
sympathies ou dans ses aversions. Plus d’une
fois, je lui en avais fait la remarque, et il m’avait
toujours répondu d’une façon évasive en faisant
grand étalage, cependant, de ses sentiments
dévoués pour une personne qu’il estimait, disait-
il, plus que tout au monde, et pour laquelle il eût
été prêt à tout sacrifier si le sort ou la fortune lui
avaient donné l’occasion de sacrifier quelque
chose pour quelqu’un. Il avait aussi des moments
d’une incompréhensible humeur. Par exemple,
après s’être fait, devant moi, une fête d’aller
passer une grande journée de repos chez les
Stangerson qui avaient loué pour la belle saison –
car ils ne voulaient plus habiter le Glandier – une
jolie petite propriété sur les bords de la Marne, à
Chennevières, et après avoir montré, à la
perspective d’un si heureux congé, une joie
enfantine, il lui arrivait de se refuser, tout à coup,
sans aucune raison apparente, à m’accompagner.
Et je devais partir seul, le laissant dans la petite
chambre qu’il avait conservée au coin du
boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur-le-
Prince. Je lui en voulais de toute la peine qu’il
31
causait ainsi à cette bonne Mlle Stangerson. Un
dimanche, celle-ci, outrée de l’attitude de mon
ami, résolut d’aller le surprendre avec moi dans
sa retraite du quartier Latin.
Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille,
qui avait répondu par un énergique : « Entrez ! »
au coup que j’avais frappé à sa porte,
Rouletabille, qui travaillait à sa petite table, se
leva en nous apercevant et devint si pâle... si pâle
que nous crûmes qu’il allait défaillir.
« Mon Dieu ! » s’écria Mathilde Stangerson
en se précipitant vers lui. Mais, plus prompt
qu’elle encore, avant qu’elle ne fût arrivée à la
table où il s’appuyait, il avait jeté sur les papiers
qui s’y trouvaient éparpillés une serviette de
maroquin qui les dissimula entièrement.
Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle
s’arrêta, toute surprise.
« Nous vous dérangeons ? fit-elle sur un ton
de doux reproche.
– Non ! répondit-il, j’ai fini de travailler. Je
vous montrerai ça plus tard. C’est un chef-
32
d’œuvre, une pièce en cinq actes dont je n’arrive
pas à trouver le dénouement. »
Et il sourit. Bientôt il redevint tout à fait
maître de lui et nous dit cent drôleries en nous
remerciant d’être venus le troubler dans sa
solitude. Il voulut absolument nous inviter à dîner
et nous allâmes tous trois manger dans un
restaurant du quartier latin, chez Foyot. Quelle
bonne soirée ! Rouletabille avait téléphoné à
Robert Darzac qui vint nous rejoindre au dessert.
À cette époque, M. Darzac n’était point trop
souffrant et l’étonnant Brignolles n’avait pas
encore fait son apparition dans la capitale. On
s’amusa comme des enfants. Ce soir d’été était si
beau et si doux dans le Luxembourg solitaire.
Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille
lui demanda pardon de l’humeur bizarre qu’il
montrait quelquefois et s’accusa d’avoir, au fond,
un très méchant caractère. Mathilde l’embrassa et
Robert Darzac aussi l’embrassa. Et il en fut si
ému que, durant le temps que je le reconduisis
jusqu’à sa porte, il ne me dit point un mot ; mais,
au moment de nous séparer, il me serra la main
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comme jamais encore il ne l’avait fait. Drôle de
petit bonhomme !... Ah ! si j’avais su !... Comme
je me reproche maintenant de l’avoir, par
instants, à cette époque, jugé avec un peu trop
d’impatience...
Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments
que j’essayais en vain de chasser, je revenais de
la gare de Lyon, me remémorant les
innombrables fantaisies, bizarreries, et
quelquefois douloureux caprices de Rouletabille
au cours de ces deux dernières années, mais rien,
cependant, rien de tout cela ne pouvait me faire
prévoir ce qui venait de se passer, et encore
moins me l’expliquer. Où était Rouletabille ? Je
m’en fus à son hôtel, boulevard Saint-Michel, me
disant que si, là encore, je ne le trouvais pas, je
pourrais, au moins, laisser la lettre de Mme
Darzac. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en
entrant dans l’hôtel, d’y trouver mon domestique
portant ma valise ! Je le priai de m’expliquer ce
que cela signifiait, et il me répondit qu’il n’en
savait rien : qu’il fallait le demander à M.
Rouletabille.
34
Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais
partout, excepté, naturellement, chez moi, s’était
rendu à mon domicile, rue de Rivoli, s’était fait
conduire dans ma chambre par mon domestique,
lui avait fait apporter une valise et avait
soigneusement rempli cette valise de tout le linge
nécessaire à un honnête homme qui se dispose à
partir en voyage pour quatre ou cinq jours. Puis,
il avait ordonné à mon godiche de transporter ce
petit bagage, une heure plus tard, à son hôtel du
boul’Mich’. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la
chambre de mon ami où je le trouvai en train
d’empiler méticuleusement dans un sac de nuit
des objets de toilette, du linge de jour et une
chemise de nuit. Tant que cette besogne ne fut
point terminée, je ne pus rien tirer de
Rouletabille, car, dans les petites choses de la vie
courante, il était volontiers maniaque et, en dépit
de la modestie de ses ressources, tenait à vivre
fort correctement, ayant l’horreur de tout ce qui
touchait de près ou de loin à la bohème. Il daigna
enfin m’annoncer que « nous allions prendre nos
vacances de Pâques », et que, puisque j’étais libre
et que son journal l’Époque lui accordait un
35
congé de trois jours, nous ne pouvions mieux
faire que d’aller nous reposer « au bord de la
mer ». Je ne lui répondis même pas, tant j’étais
furieux de la façon dont il venait de se conduire,
et aussi tant je trouvais stupide cette proposition
d’aller contempler l’océan ou la Manche par un
de ces temps abominables de printemps qui, tous
les ans, pendant deux ou trois semaines, nous font
regretter l’hiver. Mais il ne s’émut point outre
mesure de mon silence, et, prenant ma valise
d’une main, son sac de l’autre, me poussant dans
l’escalier, il me fit bientôt monter dans un fiacre
qui nous attendait devant la porte de l’hôtel. Une
demi-heure plus tard, nous nous trouvions tous
deux dans un compartiment de première classe de
la ligne du Nord, qui roulait vers Le Tréport, par
Amiens. Comme nous entrions en gare de Creil,
il me dit :
« Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre
que l’on vous a remise pour moi ? »
Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac
aurait une grande peine de ne l’avoir point vu au
moment de son départ et qu’elle lui écrirait. Ça
36
n’était pas bien malin. Je lui répondis :
« Parce que vous ne le méritez pas. »
Et je lui fis d’amers reproches auxquels il ne
prit point garde. Il n’essaya même pas de se
disculper, ce qui me mit plus en colère que tout.
Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda,
en respira le doux parfum. Comme je le
considérais avec curiosité, il fronça les sourcils,
dissimulant, sous cette mine rébarbative, une
émotion souveraine. Mais il ne put finalement me
la cacher qu’en s’appuyant le front à la vitre et en
s’absorbant dans une étude approfondie du
paysage.
« Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez
pas ?
– Non, me répondit-il, pas ici !... Mais là-
bas !... »
Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit
noire, après six heures d’un interminable voyage
et par un temps de chien. Le vent de mer nous
glaçait et balayait le quai désert. Nous ne
rencontrâmes qu’un douanier enfermé dans sa
37
capote et dans son capuchon et qui faisait les cent
pas sur le pont du canal. Pas une voiture,
naturellement. Quelques papillons de gaz,
tremblotant dans leur cage de verre, reflétaient
leur éclat falot dans de larges flaques de pluie où
nous pataugions à l’envi, cependant que nous
courbions le front sous la rafale. On entendait au
loin le bruit que faisaient, en claquant sur les
dalles sonores, les petits sabots de bois d’une
Tréportaise attardée. Si nous ne tombâmes point
dans le grand trou noir de l’avant-port, c’est que
nous fûmes avertis du danger par la fraîcheur
salée qui montait de l’abîme et par la rumeur de
la marée. Je maugréais derrière Rouletabille qui
nous dirigeait assez difficilement dans cette
obscurité humide. Cependant il devait connaître
l’endroit, car nous arrivâmes tout de même,
cahin-caha, odieusement giflés par l’embrun, à la
porte de l’unique hôtel qui reste ouvert, pendant
la mauvaise saison, sur la plage. Rouletabille
demanda tout de suite à souper et du feu, car nous
avions grand’faim et grand froid.
« Ah çà ! lui dis-je, daignerez-vous me faire
savoir ce que nous sommes venus chercher dans
38
ce pays, en dehors des rhumatismes qui nous
guettent et de la pleurésie qui nous menace ? »
Car Rouletabille, dans le moment, toussait et
ne parvenait point à se réchauffer.
« Oh ! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes
venus chercher le parfum de la Dame en noir ! »
Cette phrase me donna si bien à réfléchir que
je n’en dormis guère de la nuit. Dehors, le vent de
mer hululait toujours, poussant sur la grève sa
vaste plainte, puis s’engouffrant tout à coup dans
les petites rues de la ville, comme dans des
corridors. Je crus entendre remuer dans la
chambre à côté, qui était celle de mon ami : je me
levai et poussai sa porte. Malgré le froid, malgré
le vent, il avait ouvert sa fenêtre, et je le vis
distinctement qui envoyait des baisers à l’ombre.
Il embrassait la nuit !
Je refermai la porte et revins me coucher
discrètement. Le lendemain matin, je fus réveillé
par un Rouletabille épouvanté. Sa figure marquait
une angoisse extrême et il me tendait un
télégramme qui lui venait de Bourg et qui lui
avait été, sur l’ordre qu’il en avait donné,
39
réexpédié de Paris. Voici la dépêche : « Venez
immédiatement sans perdre une minute. Avons
renoncé à notre voyage en Orient et allons
rejoindre M. Stangerson à Menton, chez les
Rance, aux Rochers Rouges. Que cette dépêche
reste secrète entre nous. Il ne faut effrayer
personne. Vous prétexterez auprès de nous
congé, tout ce que vous voudrez, mais venez !
Télégraphiez-moi poste restante à Menton. Vite,
vite, je vous attends. Votre désespéré, DARZAC. »
40
III
Le parfum
41
confia à son tour qu’il n’avait cru réellement à sa
mort qu’une fois la cérémonie du mariage
terminée. Il ne pouvait entrer dans l’esprit du
jeune homme que Larsan eût laissé s’accomplir
l’acte qui donnait Mathilde Stangerson à M.
Darzac, s’il avait été encore vivant. Larsan
n’avait qu’à se montrer pour empêcher le
mariage ; et, si dangereuse qu’eût été, pour lui,
cette manifestation, il n’eût point hésité à se
livrer, connaissant les sentiments religieux de la
fille du professeur Stangerson, et sachant bien
qu’elle n’eût jamais consenti à lier son sort à un
autre homme, du vivant de son premier mari, se
trouvât-elle même délivrée de celui-ci par la loi
humaine ? En vain eût-on invoqué auprès d’elle
la nullité de ce premier mariage au regard des lois
françaises, il n’en restait pas moins qu’un prêtre
avait fait d’elle la femme d’un misérable, pour
toujours !
Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait
de son front, ajoutait :
« Hélas ! rappelez-vous, mon ami... aux yeux
de Larsan “le presbytère n’a rien perdu de son
42
charme, ni le jardin de son éclat” ! »
Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il
avait la fièvre. Je voulus le calmer, mais il ne
m’entendait pas :
– Et voilà qu’il aurait attendu après le
mariage, quelques heures après le mariage, pour
apparaître, s’écria-t-il. Car, pour moi, comme
pour vous, Sainclair, n’est-ce pas ? la dépêche de
M. Darzac ne signifierait rien si elle ne voulait
pas dire que l’autre est revenu.
– Évidemment !... Mais M. Darzac a pu se
tromper !...
– Oh ! M. Darzac n’est pas un enfant qui a
peur... cependant, il faut espérer, il faut espérer,
n’est-ce pas, Sainclair ? Qu’il s’est trompé !...
Non, non ! ça n’est pas possible, ce serait trop
affreux !... trop affreux... Mon ami ! Mon ami !...
oh ! Sainclair, ce serait trop terrible !... »
Je n’avais jamais vu, même au moment des
pires événements du Glandier, Rouletabille aussi
agité. Il s’était levé, maintenant... il marchait dans
la chambre, déplaçait sans raison des objets, puis
43
me regardait en répétant : « Trop terrible !... trop
terrible ! »
Je lui fis remarquer qu’il n’était point
raisonnable de se mettre dans un état pareil, à la
suite d’une dépêche qui ne prouvait rien et
pouvait être le résultat de quelque hallucination...
Et puis, j’ajoutai que ce n’était pas dans le
moment que nous allions sans doute avoir besoin
de tout notre sang-froid, qu’il fallait nous laisser
aller à de semblables épouvantes, inexcusables
chez un garçon de sa trempe.
« Inexcusables !... Vraiment, Sainclair...
inexcusables !...
– Mais, enfin, mon cher... vous me faites
peur !... que se passe-t-il ?
– Vous allez le savoir... La situation est
horrible... Pourquoi n’est-il pas mort ?
– Et qu’est-ce qui vous dit, après tout, qu’il ne
l’est pas.
– C’est que, voyez-vous, Sainclair... Chut !...
Taisez-vous... Taisez-vous, Sainclair !... C’est
que, voyez-vous, s’il est vivant, moi, j’aimerais
44
autant être mort !
– Fou ! Fou ! Fou ! c’est surtout s’il est vivant
qu’il faut que vous soyiez vivant, pour la
défendre, elle !
– Oh ! oh ! c’est vrai ! Ce que vous venez de
dire là, Sainclair !... C’est très exactement vrai !...
Merci, mon ami !... Vous avez dit le seul mot qui
puisse me faire vivre : « Elle ! » Croyez-vous
cela !... Je ne pensais qu’à moi !... Je ne pensais
qu’à moi !... »
Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j’eus peur,
à mon tour, de le voir ricaner ainsi et je le priai,
en le serrant dans mes bras, de bien vouloir me
dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il parlait
de sa mort à lui, pourquoi il ricanait ainsi...
« Comme à un ami, comme à ton meilleur
ami, Rouletabille !... Parle, parle ! Soulage-toi !...
Dis-moi ton secret ! Dis-le moi, puisqu’il
t’étouffe !... Je t’ouvre mon cœur... »
Rouletabille a posé sa main sur mon épaule...
Il m’a regardé jusqu’au fond des yeux, jusqu’au
fond de mon cœur, et il m’a dit :
45
« Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez
en savoir autant que moi, et vous allez être aussi
effrayé que moi, mon ami, parce que vous êtes
bon, et que je sais que vous m’aimez ! »
Là-dessus, comme je croyais qu’il allait
s’attendrir, il se borna à demander l’indicateur
des chemins de fer.
« Nous partons à une heure, me dit-il, il n’y a
pas de train direct entre la ville d’Eu et Paris,
l’hiver ; nous n’arriverons à Paris qu’à sept
heures. Mais nous aurons grandement le temps de
faire nos malles et de prendre, à la gare de Lyon,
le train de neuf heures pour Marseille et
Menton. »
Il ne me demandait même pas mon avis ; il
m’emmenait à Menton comme il m’avait
emmené au Tréport ; il savait bien que dans les
conjonctures présentes je n’avais rien à lui
refuser. Du reste, je le voyais dans un état si
anormal que, n’eût-il point voulu de moi, je ne
l’aurais pas quitté. Et puis, nous entrions en
pleines vacations et mes affaires du palais me
laissaient toute liberté.
46
« Nous allons donc à la ville d’Eu ? demandai-
je.
– Oui, nous prendrons le train là-bas. Il faut
une demi-heure à peine pour aller en voiture du
Tréport à Eu...
– Nous serons restés peu de temps dans ce
pays, fis-je.
– Assez, je l’espère... assez pour ce que je suis
venu y chercher, hélas !... »
Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je
me tus. Ne m’avait-il point dit que j’allais tout
savoir. Il m’emmena sur la jetée. Le vent était
encore violent et nous dûmes nous abriter
derrière le phare. Il resta un instant songeur et
ferma les yeux devant la mer.
« C’est ici, finit-il par dire, que je l’ai vue pour
la dernière fois. »
Il regarda le banc de pierre.
« Nous nous sommes assis là ; elle m’a serré
sur son cœur. J’étais un tout petit enfant ; j’avais
neuf ans... elle m’a dit de rester là, sur ce banc, et
puis elle s’en est allée et je ne l’ai plus jamais
47
revue... C’était le soir... un doux soir d’été, le soir
de la distribution des prix... Oh ! elle n’avait pas
assisté à la distribution, mais je savais qu’elle
viendrait le soir... un soir plein d’étoiles et si clair
que j’ai espéré un instant distinguer son visage.
Cependant, elle s’est couverte de son voile en
poussant un soupir. Et puis elle est partie. Je ne
l’ai plus jamais revue.
– Et vous, mon ami ?
– Moi ?
– Oui ; qu’avez-vous fait ? Vous êtes resté
longtemps sur ce banc ?...
– J’aurais bien voulu... Mais le cocher est venu
me chercher et je suis rentré...
– Où ?
– Eh bien, mais... au collège...
– Il y a donc un collège au Tréport ?
– Non pas, mais il y en a un à Eu... Je suis
rentré au collège d’Eu... »
Il me fit signe de le suivre.
« Nous y allons, dit-il... Comment voulez-vous
48
que je sache ici ?... Il y a eu trop de
tempêtes !... »
Une demi-heure plus tard nous étions à Eu. Au
bas de la rue des marronniers, notre voiture roula
bruyamment sur les pavés durs de la grande place
froide et déserte, pendant que le cocher annonçait
son arrivée en faisant claquer son fouet à tour de
bras, remplissant la petite ville morte de la
musique déchirante de sa lanière de cuir.
Bientôt, on entendit, par-dessus les toits,
sonner une horloge – celle du collège, me dit
Rouletabille – et tout se tut. Le cheval, la voiture,
s’étaient immobilisés sur la place. Le cocher avait
disparu dans un cabaret. Nous entrâmes dans
l’ombre glacée de la haute église gothique qui
bordait, d’un côté, la grand’place. Rouletabille
jeta un coup d’œil sur le château dont on
apercevait l’architecture de briques roses
couronnées de vastes toits Louis XIII, façade
morne qui semble pleurer ses princes exilés ; il
considéra, mélancolique, le bâtiment carré de la
mairie qui avançait vers nous la lance hostile de
son drapeau sale, les maisons silencieuses, le café
49
de Paris – le café de messieurs les officiers – la
boutique du coiffeur, celle du libraire. N’était-ce
point là qu’il avait acheté ses premiers livres
neufs, payés par la Dame en noir ?...
« Rien n’est changé !... »
Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du
libraire, allongeait son museau paresseux sur ses
pattes gelées.
« C’est Cham ! fit Rouletabille. Oh ! je le
reconnais bien !... C’est Cham ! C’est mon bon
Cham ! »
Et il l’appela :
« Cham ! Cham !... »
Le chien se souleva, tourné vers nous,
écoutant cette voix qui l’appelait. Il fit quelques
pas difficiles, nous frôla, et retourna s’allonger
sur son seuil, indifférent.
« Oh ! dit Rouletabille, c’est lui !... Mais il ne
me reconnaît plus... »
Il m’entraîna dans une ruelle qui descendait
une pente rapide, pavée de cailloux pointus. Il me
tenait par la main et je sentais toujours sa fièvre.
50
Nous nous arrêtâmes bientôt devant un petit
temple de style jésuite qui dressait devant nous
son porche orné de ces demi-cercles de pierre,
sortes de « consoles renversées », qui sont le
propre d’une architecture qui n’a contribué en
rien à la gloire du dix-septième siècle. Ayant
poussé une petite porte basse, Rouletabille me fit
entrer sous une voûte harmonieuse au fond de
laquelle sont agenouillées, sur la pierre de leurs
tombeaux vides, les magnifiques statues de
marbre de Catherine de Clèves et de Guise le
Balafré.
« La chapelle du collège », me dit tout bas le
jeune homme.
Il n’y avait personne dans cette chapelle.
Nous l’avons traversée en hâte. Sur la gauche,
Rouletabille poussa très doucement un tambour
qui donnait sur une sorte d’auvent.
« Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme
cela nous serons entrés dans le collège et le
concierge ne m’aura pas vu. Certainement, il
m’aurait reconnu !
51
– Quel mal y aurait-il à cela ? »
Mais justement, un homme, tête nue, un
trousseau de clefs à la main, passa devant
l’auvent et Rouletabille se rejeta dans l’ombre.
« C’est le père Simon ! Ah ! comme il a
vieilli ! Il n’a plus de cheveux. Attention !... c’est
l’heure où il va balayer l’étude des petits... Tout
le monde est en classe en ce moment... Oh ! nous
allons être bien libres ! Il ne reste plus que la
mère Simon dans sa loge, à moins qu’elle ne soit
morte... En tout cas, d’ici elle ne nous verra pas...
Mais attendons !... Voilà que le père Simon
revient !... »
Pourquoi Rouletabille tenait-il tant à se
dissimuler ? Pourquoi ? Décidément, je ne savais
rien de ce garçon que je croyais si bien
connaître ! Chaque heure passée avec lui me
réservait toujours une surprise. En attendant que
le père Simon nous laissât le champ libre,
Rouletabille et moi parvînmes à sortir de l’auvent
sans être aperçus et, dissimulés dans le coin
d’une petite cour-jardin, derrière des arbrisseaux,
nous pouvions maintenant, penchés au-dessus
52
d’une rampe de briques, contempler à l’aise, au-
dessous de nous, les vastes cours et les bâtiments
du collège que nous dominions de notre cachette.
Rouletabille me serrait le bras comme s’il avait
peur de tomber...
« Mon Dieu ! fit-il, la voix rauque... tout cela a
été bouleversé ! On a démoli la vieille étude « où
j’ai retrouvé le couteau », et le préau dans lequel
« il avait caché l’argent » a été transporté plus
loin... Mais les murs de la chapelle n’ont point
changé de place, eux !... Regardez, Sainclair,
penchez-vous ; cette porte qui donne dans les
sous-sols de la chapelle, c’est la porte de la petite
classe. Je l’ai franchie combien de fois, mon
Dieu ! Quand j’étais tout petit enfant... Mais
jamais, jamais je ne sortais de là aussi joyeux,
même aux heures des plus folles récréations, que
lorsque le père Simon venait me chercher pour
aller au parloir où m’attendait la Dame en noir !...
Pourvu, mon Dieu ! qu’on n’ait point touché au
parloir !... »
Et il risqua un coup d’œil en arrière, avança la
tête.
53
« Non ! non !... Tenez, le voilà, le parloir !... À
côté de la voûte... c’est la première porte à
droite... c’est là qu’elle venait... c’est là... Nous
allons y aller tout à l’heure, quand le père Simon
sera descendu... »
Et il claquait des dents...
« C’est fou, dit-il, je crois que je vais devenir
fou... Qu’est-ce que vous voulez ? C’est plus fort
que moi, n’est-ce pas ?... L’idée que je vais revoir
le parloir... où elle m’attendait... Je ne vivais que
dans l’espoir de la voir, et, quand elle était partie,
malgré que je lui promettais toujours d’être
raisonnable, je tombais dans un si morne
désespoir que, chaque fois, on craignait pour ma
santé. On ne parvenait à me faire sortir de ma
prostration qu’en m’affirmant que je ne la verrais
plus si je tombais malade. Jusqu’à la visite
suivante, je restais avec son souvenir et avec son
parfum. N’ayant jamais pu distinctement voir son
cher visage, et m’étant enivré jusqu’à en défaillir,
lorsqu’elle me serrait dans ses bras, de son
parfum, je vivais moins avec son image qu’avec
son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je
54
m’échappais de temps en temps, pendant les
récréations, jusqu’au parloir, et, lorsque celui-ci
était vide, comme aujourd’hui, j’aspirais, je
respirais religieusement cet air qu’elle avait
respiré, je faisais provision de cette atmosphère
où elle avait un instant passé, et je sortais, le cœur
embaumé... C’était le plus délicat, le plus subtil et
certainement le plus naturel, le plus doux parfum
du monde et j’imaginais bien que je ne le
rencontrerais plus jamais, jusqu’à ce jour que je
vous ai dit, Sainclair... vous vous rappelez... le
jour de la réception à l’Élysée...
– Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré
Mathilde Stangerson...
– C’est vrai !... » répondit-il d’une voix
tremblante...
... Ah ! si j’avais su à ce moment que la fille
du professeur Stangerson, lors de son premier
mariage en Amérique, avait eu un enfant, un fils
qui aurait dû, s’il était vivant encore, avoir l’âge
de Rouletabille, peut-être, après le voyage que
mon ami avait fait là-bas et où il avait été
certainement renseigné, peut-être eussé-je enfin
55
compris son émotion, sa peine, le trouble étrange
qu’il avait à prononcer ce nom de Mathilde
Stangerson dans ce collège où venait autrefois la
Dame en noir !
Il y eut un silence que j’osai troubler.
« Et vous n’avez jamais su pourquoi la Dame
en noir n’était plus revenue ?
– Oh ! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame
en noir est revenue... Mais c’est moi qui étais
parti !...
– Qui est-ce qui était venu vous chercher ?
– Personne !... je m’étais sauvé !...
– Pourquoi ?... Pour la chercher ?
– Non ! non !... pour la fuir !... pour la fuir,
vous dis-je, Sainclair !... Mais elle est revenue !...
je suis sûr qu’elle est revenue !...
– Elle a dû être désespérée de ne plus vous
retrouver !... »
Rouletabille leva les bras vers le ciel, secoua
la tête.
« Est-ce que je sais ?... Peut-on savoir ?... Ah !
56
je suis bien malheureux !... Chut ! mon ami !...
chut !... le père Simon... là... Il s’en va... enfin !...
Vite !... au parloir !... »
Nous y fûmes en trois enjambées. C’était une
pièce banale, assez grande, avec de pauvres
rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle était
meublée de six chaises de paille alignées contre
les murailles, d’une glace au-dessus de la
cheminée et d’une pendule. Il faisait là-dedans
assez sombre. En entrant dans cette pièce,
Rouletabille se découvrit avec un de ces gestes de
respect et de recueillement que l’on n’a, à
l’ordinaire, qu’en pénétrant dans un endroit sacré.
Il était devenu très rouge, s’avançait à petits pas,
très embarrassé, roulant sa casquette de voyage
entre ses doigts. Il se tourna vers moi et, tout bas,
plus bas encore qu’il ne m’avait parlé dans la
chapelle...
« Oh ! Sainclair ! le voilà, le parloir !... Tenez,
touchez mes mains, je brûle... je suis rouge, n’est-
ce pas ?... J’étais toujours rouge quand j’entrais
ici et que je savais que j’allais l’y trouver !...
Certainement, j’ai couru... je suis essoufflé... Je
57
n’ai pas pu attendre, n’est-ce pas ?... Oh ! mon
cœur, mon cœur qui bat comme quand j’étais tout
petit... Tenez, j’arrivais ici... là, là !... à la porte,
et puis je m’arrêtais, tout honteux... Mais
j’apercevais son ombre noire dans le coin ; elle
me tendait silencieusement les bras et je m’y
jetais, et tout de suite, en nous embrassant, nous
pleurions !... C’était bon ! C’était ma mère,
Sainclair !... Oh ! ce n’est pas elle qui me l’a dit ;
au contraire, elle, elle me disait que ma mère était
morte et qu’elle était une amie de ma mère...
Seulement, comme elle me disait aussi de
l’appeler : « maman ! » et qu’elle pleurait quand
je l’embrassais, je sais bien que c’était ma mère...
Tenez, elle s’asseyait toujours là, dans ce coin
sombre, et elle venait à la tombée du jour, quand
on n’avait pas encore allumé, dans le parloir... En
arrivant, elle déposait, sur le rebord de cette
fenêtre, un gros paquet blanc, entouré d’une
ficelle rose. C’était une brioche. J’adore les
brioches, Sainclair !... »
Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il
s’accouda à la cheminée et il pleura, pleura...
Quand il fut un peu soulagé, il releva la tête, me
58
regarda et me sourit tristement. Et puis, il s’assit,
très las. Je n’avais garde de lui adresser la parole.
Je sentais si bien que ce n’était pas avec moi qu’il
causait, mais avec ses souvenirs...
Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que
je lui avais remise et, les mains tremblantes, il la
décacheta. Il la lut lentement. Soudain, sa main
retomba, et il poussa un gémissement. Lui, tout à
l’heure si rouge était devenu si pâle... si pâle
qu’on eût dit que tout son sang s’était retiré de
son cœur. Je fis un mouvement, mais son geste
m’interdit de l’approcher. Et puis, il ferma les
yeux.
J’aurais pu croire qu’il dormait. Je m’éloignai
tout doucement alors, sur la pointe des pieds,
comme on fait dans la chambre d’un malade.
J’allai m’appuyer à une croisée qui donnait sur
une petite cour habitée par un grand marronnier.
Combien de temps restai-je là à considérer ce
marronnier ? Est-ce que je sais ?... Est-ce que je
sais seulement ce que nous aurions répondu à
quelqu’un de la maison qui fût entré dans le
parloir, à ce moment ? Je songeais obscurément à
59
l’étrange et mystérieuse destinée de mon ami... À
cette femme qui était peut-être sa mère et qui,
peut-être, ne l’était pas !... Rouletabille était alors
si jeune... Il avait tant besoin d’une mère qu’il
s’en était peut-être, dans son imagination, donné
une... Rouletabille !... quel autre nom lui
connaissions-nous ?... Joseph Joséphin... C’était
sans doute sous ce nom-là qu’il avait fait ses
premières études, ici... Joseph Joséphin, comme
le disait le rédacteur en chef de l’Époque : « Ça
n’est pas un nom, ça ! » Et, maintenant, qu’était-
il venu faire ici ? Rechercher la trace d’un
parfum !... Revivre un souvenir ?... une
illusion ?...
Je me retournai au bruit qu’il fit. Il était
debout ; il paraissait très calme ; il avait cette
figure soudainement rassérénée de ceux qui
viennent de remporter une grande victoire
intérieure.
« Sainclair, il faut nous en aller, maintenant...
Allons-nous-en, mon ami !... Allons-nous-
en !... »
Et il quitta le parloir sans même regarder
60
derrière lui. Je le suivais. Dans la rue déserte où
nous parvînmes sans avoir été remarqués, je
l’arrêtai et je lui demandai, anxieux :
« Eh bien, mon ami... Avez-vous retrouvé le
parfum de la Dame en noir ?... »
Certes ! il vit bien qu’il y avait dans ma
question tout mon cœur, plein de l’ardent désir
que cette visite aux lieux de son enfance lui
rendît un peu la paix de l’âme.
« Oui, fit-il, très grave... Oui, Sainclair... je l’ai
retrouvé... »
Et il me montra la lettre de la fille du
professeur Stangerson. Je le regardais, hébété, ne
comprenant pas... puisque je ne savais pas...
Alors, il me prit les deux mains et, les yeux dans
les yeux, il me dit :
« Je vais vous confier un grand secret,
Sainclair... le secret de ma vie et peut-être, un
jour, le secret de ma mort... Quoi qu’il arrive, il
mourra avec vous et avec moi !... Mathilde
Stangerson avait un enfant... un fils... ce fils est
mort, est mort pour tous, excepté pour vous et
61
pour moi !... »
Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une
pareille révélation... Rouletabille, le fils de
Mathilde Stangerson !... Et puis, tout à coup,
j’eus un choc plus violent encore... Mais alors !...
Mais alors !... Rouletabille était le fils de Larsan !
Oh !... Je comprenais, maintenant, toutes les
hésitations de Rouletabille... Je comprenais
pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa prescience
de la vérité, disait : « Pourquoi n’est-il pas mort ?
S’il est vivant, moi, j’aimerais autant être
mort ! »
Rouletabille lut certainement cette phrase dans
mes yeux et il fit simplement un signe qui voulait
dire : « C’est cela, Sainclair, maintenant, vous y
êtes ! »
Puis il finit sa pensée tout haut :
« Silence ! »
62
Valence et qui était signée du professeur
Stangerson. En voici le texte : « M. Darzac me dit
que vous avez quelques jours de congé. Nous
serions tous très heureux si vous pouviez venir
les passer parmi nous. Nous vous attendons aux
Rochers Rouges chez Mr Arthur Rance, qui sera
enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille
serait bien heureuse aussi de vous voir. Elle joint
ses instances aux miennes. Amitiés. »
Enfin, alors que nous montions dans le train,
le concierge de l’hôtel de Rouletabille se
précipitait sur le quai et nous apportait une
troisième dépêche. Elle venait, celle-là, de
Menton, et elle était signée de Mathilde. Elle ne
portait que ces deux mots : « Au secours ! »
63
IV
En route
64
coin où s’asseyait la Dame en noir ?...
... Pendant que nous roulons vers Lyon et que
Rouletabille rêve, étendu, tout habillé, sur sa
couchette, je vous dirai donc comment et
pourquoi l’enfant s’était échappé du collège
d’Eu, et ce qu’il en advint.
Rouletabille s’était enfui du collège comme un
voleur ! Il n’est point besoin de chercher d’autre
expression, puisqu’il était bien accusé de vol !
Voici toute l’affaire : étant âgé de neuf ans, – il
était déjà d’une intelligence extraordinairement
précoce et porté à la résolution des problèmes les
plus bizarres, les plus difficiles. D’une force de
logique surprenante, quasi incomparable à cause
de sa simplicité et de l’unité sommaire de son
raisonnement, il étonnait son professeur de
mathématiques par son mode philosophique de
travail. Il n’avait jamais pu apprendre sa table de
multiplication et comptait sur ses doigts. Il faisait
faire ordinairement ses opérations par ses
camarades, comme on donne une vulgaire
besogne à accomplir à un domestique... Mais,
auparavant, il leur avait indiqué la marche du
65
problème. Ignorant encore les principes de
l’algèbre classique, il avait inventé pour son
usage personnel une algèbre, faite de signes
bizarres rappelant l’écriture cunéiforme, à l’aide
de laquelle il marquait toutes les étapes de son
raisonnement mathématique, et il était arrivé
ainsi à inscrire des formules générales qu’il était
le seul à comprendre. Son professeur le comparait
avec orgueil à Pascal trouvant tout seul, en
géométrie, les premières propositions d’Euclide.
Il appliquait à la vie quotidienne cette admirable
faculté de raisonner. Et cela, matériellement et
moralement, c’est-à-dire, par exemple, qu’un acte
ayant été commis, farce d’écolier, scandale,
dénonciation ou rapportage, par un inconnu
parmi dix personnages qu’il connaissait, il
dégageait presque fatalement cet inconnu d’après
les données morales qu’on lui avait fournies ou
que ses observations personnelles lui avaient
procurées. Ceci pour le moral ; et pour le
matériel, rien ne lui semblait plus simple que de
retrouver un objet caché ou perdu... ou dérobé...
C’est là surtout qu’il déployait une invention
merveilleuse, comme si la nature, dans son
66
incroyable équilibre, après avoir créé un père qui
était le mauvais génie du vol, avait voulu en faire
naître un fils qui eût été le bon génie des volés.
Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en
plusieurs circonstances amusantes, à propos
d’objets chipés, quelques succès d’estime dans le
personnel du collège, devait un jour lui être
fatale. Il découvrit d’une façon si anormale une
petite somme d’argent qui avait été volée au
surveillant général, que nul ne voulut croire que
cette découverte était uniquement due à son
intelligence et à sa perspicacité. Cette hypothèse
parut à tous, de toute évidence, impossible ; et il
finit bientôt, grâce à une malheureuse
coïncidence d’heure et de lieu, par passer pour le
voleur. On voulut lui faire avouer sa faute ; il
s’en défendit avec une énergie indignée qui lui
valut une punition sévère ; le principal fit une
enquête où Joseph Joséphin fut desservi, avec la
lâcheté coutumière aux enfants, par ses petits
camarades. Certains se plaignaient qu’on leur
dérobait depuis quelque temps des livres, des
objets scolaires, et accusèrent formellement celui
qu’ils voyaient déjà accablé. Le fait qu’on ne lui
67
connaissait point de parents et qu’on ignorait
« d’où il venait » lui fut, plus que jamais, dans ce
petit monde, reproché comme un crime. Quand
ils parlèrent de lui, ils dirent : « le voleur ». Il se
battit et il eut le dessous, car il n’était point très
fort. Il était désespéré. Il eût voulu mourir. Le
principal, qui était le meilleur des hommes,
persuadé malheureusement qu’il avait affaire à
une petite nature vicieuse sur laquelle il fallait
produire une impression profonde, en lui faisant
comprendre toute l’horreur de son acte, imagina
de lui dire que, s’il n’avouait point le vol, il ne le
conserverait point plus longtemps, et qu’il était
décidé, du reste, à écrire le jour même à la
personne qui s’intéressait à lui, à Mme Darbel –
c’était le nom qu’elle avait donné – pour qu’elle
vînt le chercher. L’enfant ne répondit point et se
laissa reconduire dans la petite chambre où il
avait été confiné. Le lendemain, on l’y chercha en
vain. Il s’était enfui. Il avait réfléchi que le
principal à qui il avait été confié depuis les plus
tendres années de son enfance – si bien qu’il ne
se rappelait guère d’une façon un peu précise
d’autre cadre à sa petite vie que celui du collège –
68
s’était toujours montré bon pour lui et qu’il ne le
traitait de la sorte que parce qu’il croyait à sa
culpabilité. Il n’y avait donc point de raison pour
que la Dame en noir ne crût point, elle aussi, qu’il
avait volé. Passer pour un voleur auprès de la
Dame en noir, plutôt la mort ! Et il s’était sauvé,
en sautant, la nuit, par-dessus le mur du jardin. Il
avait couru tout de suite au canal dans lequel, en
sanglotant, après une pensée suprême donnée à la
Dame en noir, il s’était jeté. Heureusement, dans
son désespoir, le pauvre enfant avait oublié qu’il
savait nager.
Si j’ai rapporté assez longuement cet incident
de l’enfance de Rouletabille, c’est que je suis sûr
que, dans sa situation actuelle, on en comprendra
toute l’importance. Alors qu’il ignorait qu’il était
le fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait déjà
songer à ce triste épisode sans être déchiré par
l’idée que la Dame en noir avait pu croire, en
effet, qu’il était un voleur, mais depuis qu’il
s’imaginait avoir la certitude – imagination trop
fondée, hélas ! – du lien naturel et légal qui
l’unissait à Larsan, quelle douleur, quelle peine
infinie devait être la sienne ! Sa mère, en
69
apprenant l’événement, avait dû penser que les
criminels instincts du père revivraient dans le fils
et peut-être... – et peut-être – idée plus cruelle
que la mort elle-même, s’était-elle réjouie de sa
mort !
Car il passa pour mort. On retrouva toutes les
traces de sa fuite jusqu’au canal, et on repêcha
son béret. En réalité, comment vécut-il ? De la
façon la plus singulière. Au sortir de son bain et,
bien décidé à fuir le pays, ce gamin, que l’on
recherchait partout, dans le canal et hors du canal,
imagina une façon bien originale de traverser
toute la contrée sans être inquiété. Cependant, il
n’avait pas lu La Lettre volée. Son génie le servit.
Il raisonna, comme toujours. Il connaissait, pour
les avoir entendu souvent raconter, ces histoires
de gamins, petits diables et mauvaises têtes, qui
se sauvaient de chez leurs parents pour courir les
aventures, se cachant le jour dans les champs et
dans les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés
d’ailleurs par les gendarmes ou forcés de revenir
au logis parce qu’ils manquaient bientôt de tout et
qu’ils n’osaient demander à manger au long de la
route qu’ils suivaient et qui était trop surveillée.
70
Notre petit Rouletabille, lui, dormit, comme tout
le monde, la nuit, et marcha au grand jour sans se
cacher de personne. Seulement, après avoir fait
sécher ses vêtements – on commençait à entrer
heureusement dans la bonne saison et il n’eut
point à souffrir du froid – il les mit en pièces. Il
en fit des loques dont il se couvrit et,
ostensiblement, il mendia, sale et déguenillé, il
tendait la main, affirmant aux passants que, s’il
ne rapportait point des sous, ses parents le
battraient. Et on le prenait pour quelque enfant de
bohémiens dont il se trouvait toujours quelque
voiture dans les environs. Bientôt ce fut l’époque
des fraises des bois. Il en cueillit et en vendit
dans de petits paniers de feuillages. Et il m’avoua
que, s’il n’avait pas été travaillé par l’affreuse
pensée que la Dame en noir pouvait croire qu’il
était un voleur, il aurait conservé de cette période
de sa vie le plus heureux souvenir. Son astuce et
son naturel courage le servirent pendant toute
cette expédition qui dura des mois. Où allait-il ? à
Marseille ! C’était son idée.
Il avait vu, dans un livre de géographie, des
vues du midi, et jamais il n’avait regardé ces
71
gravures sans pousser un soupir en songeant qu’il
ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté.
À force de vivre comme un bohémien, il fit la
connaissance d’une petite caravane de
romanichels qui suivait la même route que lui et
qui se rendait aux Saintes-Maries-de-la-Mer –
dans la Crau – pour élire leur roi. Il rendit à ces
gens quelques services, sut leur plaire, et ceux-ci,
qui n’ont point coutume de demander aux
passants leurs papiers, ne voulurent point en
savoir davantage. Ils pensèrent que, victime de
mauvais traitements, l’enfant s’était enfui de
quelque baraque de saltimbanques et ils le
gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le midi.
Aux environs d’Arles, il les quitta et arriva enfin
à Marseille. Là, ce fut le paradis... un éternel été
et... le port ! Le port était d’une ressource
inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce
fut un trésor pour Rouletabille. Il y puisa, comme
il lui plaisait, au fur et à mesure de ses besoins,
qui n’étaient point grands. Par exemple, il se fit
« pêcheur d’oranges ». C’est dans le moment
qu’il exerçait cette lucrative profession qu’il fit
connaissance, un beau matin, sur les quais, d’un
72
journaliste de Paris, M. Gaston Leroux, et cette
rencontre devait avoir par la suite une telle
influence sur la destinée de Rouletabille que je ne
crois point superflu de donner ici l’article où le
rédacteur du Matin a rapporté cette mémorable
entrevue :
73
voile latine, et dansaient en cadence. À côté
d’elles, fatiguées des roulis lointains, lasses
d’avoir tangué pendant des jours et des nuits sur
des mers inconnues, les lourdes carènes
reposaient pesamment, étirant vers les cieux en
loques leurs grands mâts immobiles. Mon regard,
à travers la forêt aérienne des vergues et des
hunes, alla jusqu’à la tour qui atteste qu’il y a
vingt-cinq siècles des enfants de l’antique Phocée
jetèrent l’ancre sur cette côte heureuse, et qu’ils
venaient des routes liquides d’Ionie. Puis mon
attention retourna à la dalle des quais, et
j’aperçus le petit pêcheur d’oranges.
Il était debout, cambré dans les lambeaux
d’une jaquette qui lui battait les talons, nu-tête et
pieds nus, la chevelure blonde et les yeux noirs ;
et je crois bien qu’il avait neuf ans. Une corde
passée en bretelle sur l’épaule soutenait à son
côté un sac de toile. Son poing gauche était
campé à la taille, et de la main droite il s’appuyait
à un bâton, long trois fois comme lui, qui se
terminait tout là-haut par une petite rondelle de
liège. L’enfant était immobile et contemplatif.
Alors je lui demandai ce qu’il faisait là. Il me
74
répondit qu’il était pêcheur d’oranges.
Il paraissait très fier d’être pêcheur d’oranges
et négligea de me demander des sous comme font
les petits vauriens sur les ports. Je lui parlai
encore ; mais cette fois il garda le silence, car il
considérait attentivement l’eau. Nous étions entre
la fine taille du Fides, venu de Castellamare, et le
beaupré d’un trois-mâts-goélette venu de Gênes.
Plus loin, deux tartanes arrivées le matin des
Baléares arrondissaient leurs ventres, et je vis que
ces ventres étaient pleins d’oranges, car ils en
perdaient de toutes parts. Les oranges nageaient
sur les eaux ; la houle légère les portait vers nous
à petites vagues. Mon pêcheur sauta dans un
canot, courut à la proue, et, armé de son bâton
couronné de liège, attendit. Puis il pêcha. Le liège
de son bâton amena une orange, deux, trois,
quatre. Elles disparurent dans le sac. Il en pêcha
une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la
pomme d’or. Il plongea son petit museau dans la
pelure entrouverte et dévora.
« Bon appétit ! lui fis-je.
– Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de
75
jus vermeil, moi, je n’aime que les fruits.
– Ça tombe bien, répliquai-je ; mais quand il
n’y a pas d’oranges ?
– Je travaille au charbon. »
Et sa menotte, s’étant engouffrée dans le sac,
en sortit avec un énorme morceau de charbon.
Le jus de l’orange avait coulé sur la guenille
de sa jaquette. Cette guenille avait une poche. Le
petit sortit de la poche un mouchoir inénarrable
et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il
remit avec orgueil son mouchoir dans sa poche.
« Qu’est-ce que fait ton père ? demandai-je.
– Il est pauvre.
– Oui, mais qu’est-ce qu’il fait ? »
Le pêcheur d’oranges eut un mouvement
d’épaules.
« Il ne fait rien, puisqu’il est pauvre ! »
Mon questionnaire sur sa généalogie n’avait
point l’air de lui plaire.
Il fila le long du quai et je le suivis ; nous
arrivâmes ainsi au « gardiennage », petit carré de
76
mer où l’on tient en garde les petits yachts de
plaisance, les petits bateaux bien propres
d’acajou ciré, les petits navires d’une toilette
irréprochable. Mon gamin les considérait d’un
œil connaisseur et prenait à cette inspection un
vif plaisir. Une embarcation jolie, toute sa voile
dehors – elle n’en avait qu’une – accosta. Cette
voile était immaculée, gonflait son albe triangle,
éclatant dans le radieux soleil.
« Voilà du beau linge ! » fit mon bonhomme.
Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa
jaquette, qui décidément le préoccupait au-dessus
de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel
désastre ! Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son
mouchoir et essuya, essuya, puis il me regarda
d’un œil suppliant et me dit :
« Monsieur ! je ne suis pas sale par
derrière ?... »
Je lui en donnai ma parole d’honneur. Alors,
confiant, il remit encore une fois son mouchoir
dans sa poche.
À quelques pas de là, sur le trottoir qui longe
77
les vieilles maisons jaunes ou rouges ou bleues,
les maisons dont les fenêtres étalent la lessive des
chiffons multicolores, il y avait, derrière des
tables, des marchandes de moules. Les petites
tables étalaient les moules, un couteau rouillé, un
flacon de vinaigre.
Comme nous arrivions devant les marchandes
et que les moules étaient fraîches et tentantes, je
dis au pêcheur d’oranges :
« Si tu n’aimais pas que les fruits, je pourrais
t’offrir une douzaine de moules. »
Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous
mîmes, tous deux, à manger des moules. La
marchande nous les ouvrait et nous dégustions.
Elle voulut nous servir du vinaigre, mais mon
compagnon l’arrêta d’un geste impérieux. Il
ouvrit son sac, tâtonna, et sortit triomphalement
un citron. Le citron, ayant voisiné avec le
morceau de charbon, était passé au noir. Mais son
propriétaire reprit son mouchoir et essuya. Puis il
coupa le fruit et m’en offrit la moitié, mais j’aime
les moules pour elles-mêmes et je le remerciai.
Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le
78
pêcheur d’oranges me demanda une cigarette
qu’il alluma avec une allumette qu’il avait dans
une autre poche de sa jaquette.
Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le
ciel des bouffées comme un homme, le bambin se
campa sur une dalle au-dessus de l’eau, et, le
regard fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-
Garde, il se mit dans la position du gamin célèbre
qui fait le plus bel ornement de Bruxelles. Il ne
perdait pas un pouce de sa taille, était très fier et
semblait vouloir emplir le port.
GASTON LEROUX.
79
Brégaillon. Pendant deux ans, il s’empara des
pieds de tous ceux qui venaient manger en cet
endroit la traditionnelle bouillabaisse. Entre deux
cirages, il s’asseyait sur sa boîte et lisait. Avec le
sentiment de la propriété qu’il avait trouvé au
fond de sa boîte, l’ambition lui était venue. Il
avait reçu une trop bonne éducation et une trop
bonne instruction primaire pour ne point
comprendre que, s’il n’achevait pas lui-même ce
que d’autres avaient si bien commencé, il se
privait de la meilleure chance qui lui restait de se
faire une situation dans le monde.
Les clients finirent par s’intéresser à ce petit
décrotteur qui avait toujours sur sa boîte quelques
bouquins d’histoire ou de mathématique et un
armateur le prit si bien en amitié qu’il lui donna
une place de groom dans ses bureaux.
Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de
rond de cuir et put faire quelques économies. À
seize ans, ayant un peu d’argent en poche, il
prenait le train pour Paris. Qu’allait-il y faire ? Y
chercher la Dame en noir. Pas un jour il n’avait
cessé de penser à la mystérieuse visiteuse du
80
parloir et, bien qu’elle ne lui eût jamais dit
qu’elle habitât la capitale, il était persuadé
qu’aucune autre ville du monde n’était digne de
posséder une dame qui avait un aussi joli parfum.
Et puis, les petits collégiens eux-mêmes qui
avaient pu apercevoir sa silhouette élégante
quand elle se glissait dans le parloir, ne disaient-
ils point : « Tiens ! La Parisienne est venue
aujourd’hui ! » Il eût été difficile de préciser
l’idée de derrière la tête de Rouletabille, et peut-
être bien l’ignorait-il lui-même. Son désir était-il
simplement de « voir » la Dame en noir, de la
regarder passer de loin comme un dévot regarde
passer une sainte image ? Oserait-il l’aborder ?
L’affreuse histoire de vol dont l’importance
n’avait fait que grandir dans l’imagination de
Rouletabille n’était-elle point toujours entre eux
comme une barrière qu’il n’avait pas le droit de
franchir ? Peut-être bien... peut-être bien, mais
enfin il voulait la voir, de cela seulement il était
tout à fait sûr.
Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver
M. Gaston Leroux et s’en fit reconnaître, et puis
il lui déclara que, ne se sentant aucun goût bien
81
précis pour un métier quelconque, ce qui était
tout à fait fâcheux pour une créature ardente au
travail comme la sienne, il avait résolu de se faire
journaliste et il lui demanda, tout de go, une place
de reporter. Gaston Leroux tenta de le détourner
d’un aussi funeste projet, mais en vain. C’est
alors que, de guerre lasse, il lui dit :
« Mon petit ami, puisque vous n’avez rien à
faire, tâchez donc de trouver « le pied gauche de
la rue Oberkampf ».
Et il le quitta sur ces mots bizarres qui
donnèrent à réfléchir au pauvre Rouletabille que
ce galapias de journaliste se moquait de lui.
Cependant, ayant acheté les feuilles, il lut que le
journal l’Époque offrait une honnête récompense
à qui lui rapporterait le débris humain qui
manquait à la femme coupée en morceaux de la
rue Oberkampf. Le reste, nous le connaissons.
Dans le Mystère de la Chambre Jaune, j’ai
raconté comment Rouletabille se manifesta à
cette occasion et de quelle façon aussi lui fut
révélée du même coup, à lui-même, sa singulière
profession qui devait être toute sa vie de
82
commencer à raisonner quand les autres avaient
fini.
J’ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à
l’Élysée où il sentit passer le parfum de la Dame
en noir. Il s’aperçut alors qu’il suivait Mlle
Stangerson. Qu’ajouterais-je de plus ? Des
considérations sur les émotions qui ont assailli
Rouletabille à propos de ce parfum lors des
événements du Glandier et surtout depuis son
voyage en Amérique ! On les devine. Toutes ses
hésitations, toutes ses « sautes » d’humeur, qui
donc maintenant ne les comprendrait pas ? Les
renseignements rapportés par lui de Cincinnati
sur l’enfant de celle qui avait été la femme de
Jean Roussel avaient dû être suffisamment
explicites pour lui donner à penser qu’il pouvait
bien être cet enfant-là, pas assez cependant pour
qu’il pût en être sûr ! Cependant son instinct le
portait si victorieusement vers la fille du
professeur qu’il avait toutes les peines du monde
parfois à ne point se jeter à son cou, à se retenir
de la presser dans ses bras et de lui crier : « Tu es
ma mère ! Tu es ma mère ! » Et il se sauvait,
comme il s’était sauvé de la sacristie pour ne
83
point laisser échapper en une seconde
d’attendrissement ce secret qui le brûlait depuis
des années !... Et puis, en vérité, il avait peur !...
Si elle allait le rejeter !... le repousser !...
l’éloigner avec horreur !... lui, le petit voleur du
collège d’Eu ! Lui... le fils de Roussel-
Ballmeyer !... lui l’héritier des crimes de
Larsan !... S’il allait ne plus la revoir, ne plus
vivre à ses côtés, ne plus la respirer, elle et son
cher parfum, le parfum de la Dame en noir !...
Ah ! comme il lui avait fallu combattre, à cause
de cette vision effroyable, le premier mouvement
qui le poussait à lui demander chaque fois qu’il la
voyait : « Est-ce toi ? Est-ce toi la Dame en
noir ? » Quant à elle, elle l’avait aimé tout de
suite, mais à cause de sa conduite au Glandier
sans doute... Si c’était vraiment elle, elle devait le
croire mort, lui !... Et si ce n’était pas elle,... si
par une fatalité qui mettait en déroute et son pur
instinct et son raisonnement... si ce n’était pas
elle... Est-ce qu’il pouvait risquer, par son
imprudence, de lui apprendre qu’il s’était enfui
du collège d’Eu, pour vol ?... Non ! Non ! pas
ça !... Elle lui avait demandé souvent :
84
« Où avez-vous été élevé, mon jeune ami ? Où
avez-vous fait vos premières études ? »
Et il avait répondu :
« À Bordeaux ! »
Il aurait voulu pouvoir répondre : « À
Pékin ! »
Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si
c’était « elle », eh bien, il saurait lui dire des
choses qui feraient fondre son cœur.
Tout valait mieux que de n’être point serré
dans ses bras. Ainsi, parfois se raisonnait-il. Mais
il lui fallait être sûr !... sûr au-delà de la raison,
sûr de se trouver en face de la Dame en noir
comme le chien est sûr de respirer son maître...
Cette mauvaise figure de rhétorique qui se
présentait tout naturellement à son esprit devait le
conduire à l’idée de « remonter la piste ». Elle
nous mena, dans les conditions que l’on sait, au
Tréport et à Eu. Cependant, j’oserai dire que cette
expédition n’aurait peut-être point donné de
résultats décisifs aux yeux d’un tiers qui, comme
moi, n’était pas influencé par l’odeur, si la lettre
85
de Mathilde, que j’avais remise à Rouletabille
dans le train, n’était tout à coup venue lui
apporter cette assurance que nous allions
chercher. Cette lettre, je ne l’ai point lue. C’est un
document si sacré aux yeux de mon ami que
d’autres yeux ne le verront jamais, mais je sais
que les doux reproches qu’elle lui faisait à
l’ordinaire de sa sauvagerie et de son manque de
confiance avaient pris sur ce papier un tel accent
de douleur que Rouletabille n’aurait pas pu s’y
tromper, même si la fille du professeur
Stangerson avait oublié de lui confier, dans une
phrase finale où sanglotait tout son désespoir de
mère, que « l’intérêt qu’elle lui portait venait
moins des services rendus que du souvenir
qu’elle avait gardé d’un petit garçon, le fils de
l’une de ses amies, qu’elle avait beaucoup aimée,
et qui s’était suicidé, « comme un petit homme »,
à l’âge de neuf ans. Rouletabille lui ressemblait
beaucoup ! »
86
V
Panique
87
vous et pour moi ! »
C’était cela sa résolution, cette volonté
subitement arrêtée de ne rien lui dire. Et lui, le
pauvre enfant, qui n’était venu chercher cette
certitude que pour avoir le droit de lui parler !
Dans le moment même qu’il savait, il
s’astreignait à oublier ; il se condamnait au
silence. Petite grande âme héroïque, qui avait
compris que la Dame en noir qui avait besoin de
son secours ne voudrait pas d’un salut acheté au
prix de la lutte du fils contre le père ! Jusqu’où
pouvait aller cette lutte ? Jusqu’à quel sanglant
conflit ? Il fallait tout prévoir et il fallait avoir les
mains libres, n’est-ce pas, Rouletabille, pour
défendre la Dame en noir ?...
Si calme est Rouletabille que je n’entends pas
sa respiration. Je me penche sur lui... il a les yeux
ouverts.
« Savez-vous à quoi je réfléchis ? me dit-il...
À cette dépêche qui nous vient de Bourg et qui
est signée Darzac, et à cette autre dépêche qui
nous vient de Valence et qui est signée
Stangerson.
88
– J’y ai pensé, et cela me semble, en effet,
assez bizarre. À Bourg, M. et Mme Darzac ne
sont plus avec M. Stangerson, qui les a quittés à
Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien : « Nous
allons rejoindre M. Stangerson. » Or, la dépêche
Stangerson prouve que M. Stangerson, qui avait
continué directement son chemin vers Marseille,
se trouve à nouveau avec les Darzac. Les Darzac
auraient donc rejoint M. Stangerson sur la ligne
de Marseille ; mais alors il faudrait supposer que
le professeur se serait arrêté en route. À quelle
occasion ? Il n’en prévoyait aucune. À la gare, il
disait : « Moi, je serai à Menton demain matin à
dix heures. » Voyez l’heure à laquelle la dépêche
a été mise à Valence et constatons sur l’indicateur
l’heure à laquelle M. Stangerson devait
normalement passer à Valence à moins qu’il ne
se soit arrêté en route. »
Nous avons consulté l’indicateur. M.
Stangerson devait passer à Valence à minuit
quarante-quatre et la dépêche portait « minuit
quarante-sept », elle avait donc été jetée par les
soins de M. Stangerson à Valence, au cours de
son voyage normal. À ce moment, il devait donc
89
avoir été rejoint par M. et par Mme Darzac.
Toujours l’indicateur en main, nous parvînmes à
comprendre le mystère de cette rencontre. M.
Stangerson avait quitté les Darzac à Dijon, où ils
étaient tous arrivés à six heures vingt-sept du
soir. Le professeur avait alors pris le train qui
partait de Dijon à sept heures huit et arrivait à
Lyon à dix heures quatre et à Valence à minuit
quarante-sept. Pendant ce temps les Darzac,
quittant Dijon à sept heures, continuaient leur
route sur Modane et, par Saint-Amour, arrivaient
à Bourg à neuf heures trois du soir, train qui doit
repartir normalement de Bourg à neuf heures
huit. La dépêche de M. Darzac était partie de
Bourg et portait l’indication de dépôt neuf heures
vingt-huit. Les Darzac étaient donc restés à
Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait prévoir
aussi le cas où le train aurait eu du retard. En tout
cas, nous devions chercher la raison d’être de la
dépêche de M. Darzac entre Dijon et Bourg,
après le départ de M. Stangerson. On pouvait
même préciser entre Louhans et Bourg ; le train
s’arrête en effet à Louhans, et si le drame avait eu
lieu avant Louhans (où ils étaient arrivés à huit
90
heures), il est probable que M. Darzac eût
télégraphié de cette station.
Cherchant ensuite la correspondance Bourg-
Lyon, nous constatâmes que M. Darzac avait mis
sa dépêche à Bourg une minute avant le départ
pour Lyon du train de neuf heures vingt-neuf. Or,
ce train arrive à Lyon à dix heures trente-trois,
alors que le train de M. Stangerson arrivait à
Lyon à dix heures trente-quatre. Après le détour
par Bourg et leur stationnement à Bourg, M. et
Mme Darzac avaient pu, avaient dû rejoindre M.
Stangerson à Lyon, où ils étaient une minute
avant lui ! Maintenant, quel drame les avait ainsi
rejetés de leur route ? Nous ne pouvions que nous
livrer aux plus tristes hypothèses qui avaient
toutes pour base, hélas ! la réapparition de
Larsan. Ce qui nous apparaissait avec une netteté
suffisante, c’était la volonté de chacun de nos
amis de n’effrayer personne. M. Darzac, de son
côté, Mme Darzac, du sien, avaient dû tout faire
pour se dissimuler la gravité de la situation.
Quant à M. Stangerson, nous pouvions nous
demander s’il avait été mis au courant du fait
nouveau.
91
Ayant ainsi approximativement démêlé les
choses à distance, Rouletabille m’invita à profiter
de la luxueuse installation que la compagnie
internationale des wagons-lits met à la disposition
des voyageurs amis du repos autant que des
voyages, et il me montra l’exemple en se livrant à
une toilette de nuit aussi méticuleuse que s’il
avait pu y procéder dans une chambre d’hôtel. Un
quart d’heure après, il ronflait ; mais je ne crus
guère à son ronflement. En tout cas, moi, je ne
dormis point. À Avignon, Rouletabille sauta de
son lit, passa un pantalon, un veston, et courut sur
le quai avaler un chocolat bouillant. Moi, je
n’avais pas faim. D’Avignon à Marseille, dans
notre anxiété, le voyage se passa assez
silencieusement ; puis, à la vue de cette ville où il
avait mené tout d’abord une existence si bizarre,
Rouletabille, sans doute pour réagir contre
l’angoisse qui grandissait en nous au fur et à
mesure que nous approchions de l’heure à
laquelle nous allions « savoir », se remémora
quelques anciennes anecdotes qu’il me conta sans
paraître du reste y prendre le moindre plaisir. Je
n’étais guère à ce qu’il me disait. Ainsi
92
arrivâmes-nous à Toulon.
Quel voyage ! Il eût pu être si beau ! À
l’ordinaire, c’était avec un enthousiasme toujours
nouveau que je revoyais ce pays merveilleux,
cette côte d’azur aperçue au réveil comme un
coin de paradis après l’horrible départ de Paris,
dans la neige, dans la pluie ou dans la boue, dans
l’humidité, dans le noir, dans le sale ! Avec
quelle joie, le soir, je posais le pied sur les quais
du prestigieux P.-L.-M, sûr de retrouver le
glorieux ami qui m’attendrait, le lendemain
matin, au bout de ces deux rails de fer : le soleil !
À partir de Toulon, notre impatience devint
extrême. À Cannes, nous ne fûmes point surpris
du tout en apercevant sur le quai de la gare M.
Darzac qui nous cherchait. Il avait été
certainement touché par la dépêche que
Rouletabille lui avait envoyée de Dijon,
annonçant l’heure de notre arrivée à Menton.
Arrivé lui-même avec Mme Darzac et M.
Stangerson, la veille à dix heures du matin, à
Menton, il avait dû repartir ce matin même de
Menton et venir au-devant de nous jusqu’à
93
Cannes, car nous pensions bien que, d’après sa
dépêche, il avait des choses confidentielles à nous
dire. Il avait la figure sombre et défaite. En le
voyant, nous eûmes peur.
« Un malheur ?... interrogea Rouletabille.
– Non, pas encore !... répondit-il.
– Dieu soit loué ! fit Rouletabille en soupirant,
nous arrivons à temps... »
M. Darzac dit simplement :
« Merci d’être venus ! »
Et il nous serra la main en silence, nous
entraînant dans notre compartiment, dans lequel
il nous enferma, prenant soin de tirer les rideaux,
ce qui nous isola complètement. Quand nous
fûmes tout à fait chez nous et que le train se fût
remis en marche, il parla enfin. Son émotion était
telle que sa voix en tremblait.
« Eh bien, fit-il, il n’est pas mort !
– Nous nous en sommes bien doutés,
interrompit Rouletabille. Mais, en êtes-vous sûr ?
– Je l’ai vu comme je vous vois.
94
– Et Mme Darzac aussi l’a vu ?
– Hélas ! Mais il faut tout tenter pour qu’elle
arrive à croire à quelque illusion ! Je ne tiens pas
à ce qu’elle redevienne folle, la malheureuse !...
Ah ! mes amis, quelle fatalité nous poursuit !...
Qu’est-ce que cet homme est revenu faire autour
de nous ?... Que nous veut-il encore ?... »
Je regardai Rouletabille. Il était alors encore
plus sombre que M. Darzac. Le coup qu’il
craignait l’avait frappé. Il en restait affalé dans
son coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis
M. Darzac reprit :
« Écoutez ! Il faut que cet homme
disparaisse !... Il le faut !... On le joindra, on lui
demandera ce qu’il veut... et tout l’argent qu’il
voudra, on le lui donnera... ou alors, je le tue !
C’est simple !... Je crois que c’est ce qu’il y a de
plus simple !... N’est-ce pas votre avis ?... »
Nous ne lui répondîmes point... Il paraissait
trop à plaindre. Rouletabille, dominant son
émotion par un effort visible, engagea M. Darzac
à essayer de se calmer et à nous raconter par le
menu tout ce qui s’était passé depuis son départ
95
de Paris.
Alors, il nous apprit que l’événement s’était
produit à Bourg même, ainsi que nous l’avions
pensé. Il faut que l’on sache que deux
compartiments du wagon-lit avaient été loués par
M. Darzac. Ces deux compartiments étaient reliés
entre eux par un cabinet de toilette. Dans l’un on
avait mis le sac de voyage et le nécessaire de
toilette de Mme Darzac, dans l’autre, les petits
bagages. C’est dans ce dernier compartiment que
M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson
firent le voyage de Paris à Dijon. Là, tous trois
étaient descendus et avaient dîné au buffet. Ils
avaient le temps puisque, arrivés à six heures
vingt-sept, M. Stangerson ne quittait Dijon qu’à
sept heures huit et les Darzac à sept heures
exactement.
Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et
à son gendre sur le quai même de la gare, après le
dîner. M. et Mme Darzac étaient montés dans
leur compartiment (le compartiment aux petits
bagages) et étaient restés à la fenêtre,
s’entretenant avec le professeur, jusqu’au départ
96
du train. Celui-ci était déjà en marche, quand le
professeur Stangerson, sur le quai, faisait encore
des signes amicaux à M. et Mme Darzac. De
Dijon à Bourg, ni M. et Mme Darzac ne
pénétrèrent dans le compartiment adjacent à celui
dans lequel ils se tenaient et dans lequel se
trouvait le sac de voyage de Mme Darzac. La
portière de ce compartiment, donnant sur le
couloir, avait été fermée à Paris, aussitôt le
bagage de Mme Darzac déposé. Mais cette
portière n’avait été fermée ni extérieurement à
clef par l’employé, ni intérieurement au verrou
par les Darzac. Le rideau de cette portière avait
été tiré intérieurement sur la vitre, par les soins de
Mme Darzac, de telle sorte que du corridor on ne
pouvait rien voir de ce qui se passait dans le
compartiment. Le rideau de la portière de l’autre
compartiment où se tenaient les voyageurs
n’avait pas été tiré. Tout ceci fut établi par
Rouletabille grâce à un questionnaire très serré
dans le détail duquel je n’entre point, mais dont je
donne le résultat pour établir nettement les
conditions extérieures du voyage des Darzac
jusqu’à Bourg et de M. Stangerson jusqu’à Dijon.
97
Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient
que, par suite d’un accident survenu sur la ligne
de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une
heure et demie en gare de Bourg. M. et Mme
Darzac étaient alors descendus, s’étaient
promenés un instant. M. Darzac, au cours de la
conversation qu’il eut alors avec sa femme,
s’était rappelé qu’il avait omis d’écrire quelques
lettres pressantes avant leur départ. Tous deux
étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé
qu’on lui remît ce qu’il fallait pour écrire.
Mathilde s’était assise à ses côtés, puis elle s’était
levée et avait dit à son mari qu’elle allait se
promener devant la gare, faire un petit tour
pendant qu’il finirait sa correspondance.
« C’est cela, avait répondu M. Darzac.
Aussitôt que j’aurai terminé, j’irai vous
rejoindre. »
Et, maintenant, je laisse la parole à M.
Darzac :
« J’avais fini d’écrire, nous dit-il, et je me
levai pour aller rejoindre Mathilde quand je la vis
arriver, affolée, dans le buffet. Aussitôt qu’elle
98
m’aperçut, elle poussa un cri et se jeta dans mes
bras. « Oh ! mon Dieu ! disait-elle. Oh ! mon
Dieu ! » et elle ne pouvait pas dire autre chose.
Elle tremblait horriblement. Je la rassurai, je lui
dis qu’elle n’avait rien à craindre puisque j’étais
là, et je lui demandai doucement, patiemment,
quel avait été l’objet d’une aussi subite terreur. Je
la fis asseoir, car elle ne se tenait plus sur ses
jambes, et la suppliai de prendre quelque chose,
mais elle me dit qu’il lui serait impossible
d’absorber pour le moment même une goutte
d’eau, et elle claquait des dents. Enfin, elle put
parler et elle me raconta, en s’interrompant
presque à chaque phrase et en regardant autour
d’elle avec épouvante, qu’elle était allée se
promener, comme elle me l’avait dit, devant la
gare, mais qu’elle n’avait pas osé s’en éloigner,
pensant que j’aurais bientôt fini d’écrire. Puis elle
était rentrée dans la gare et était revenue sur le
quai. Elle se dirigeait vers le buffet quand elle
aperçut à travers les vitres éclairées du train, les
employés des wagons-lits qui dressaient les
couchettes dans un wagon à côté du nôtre. Elle
songea tout à coup que son sac de nuit, dans
99
lequel elle avait mis des bijoux, était resté ouvert
et elle voulut immédiatement aller le fermer, non
point qu’elle mît en doute la probité parfaite de
ces honnêtes gens, mais par un geste de prudence
tout naturel en voyage. Elle monta donc dans le
wagon, se glissa dans le couloir et arriva à la
portière du compartiment qu’elle s’était réservé,
et dans lequel nous n’étions point entrés depuis
notre départ de Paris. Elle ouvrit cette portière, et,
aussitôt, elle poussa un horrible cri. Or ce cri ne
fut pas entendu, car il n’était resté personne dans
le wagon et un train passait dans ce moment,
remplissant la gare de la clameur de sa
locomotive. Qu’était-il donc arrivé ? Cette chose
inouïe, affolante, monstrueuse. Dans le
compartiment, la petite porte ouvrant sur le
cabinet de toilette était à demi tirée à l’intérieur
de ce compartiment, s’offrant de biais au regard
de la personne qui entrait dans le compartiment.
Cette petite porte était ornée d’une glace. Or,
dans la glace, Mathilde venait d’apercevoir la
figure de Larsan ! Elle se rejeta en arrière,
appelant à son secours, et fuyant si
précipitamment qu’en bondissant hors du wagon
100
elle tomba à deux genoux sur le quai. Se relevant,
elle arrivait enfin au buffet, dans l’état que je
vous ai dit. Quand elle m’eut dit ces choses, mon
premier soin fut de ne pas y croire, d’abord parce
que je ne le voulais pas, l’événement étant trop
horrible, ensuite parce que j’avais le devoir, sous
peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire
celui qui n’y croyait pas ! Est-ce que Larsan
n’était pas mort, et bien mort ?... En vérité, je le
croyais comme je le lui disais, et il ne faisait
point de doute pour moi qu’il n’y avait eu dans
tout ceci qu’un effet de glace et d’imagination. Je
voulus naturellement m’en assurer et je lui offris
d’aller immédiatement avec elle dans son
compartiment pour lui prouver qu’elle avait été
victime d’une sorte d’hallucination. Elle s’y
opposa, me criant que ni elle, ni moi, ne
retournerions jamais dans ce compartiment et
que, du reste, elle se refusait à voyager cette
nuit ! Elle disait tout cela par petites phrases
hachées... Elle ne retrouvait pas sa respiration...
Elle me faisait une peine infinie... Plus je lui
disais qu’une telle apparition était impossible,
plus elle insistait sur sa réalité ! Je lui dis encore
101
qu’elle avait bien peu vu Larsan lors du drame du
Glandier, ce qui était vrai, et qu’elle ne
connaissait pas assez cette figure-là pour être
sûre de ne s’être point trouvée en face de l’image
de quelqu’un qui lui ressemblait ! Elle me
répondit qu’elle se rappelait parfaitement la
figure de Larsan, que celle-ci lui était apparue
dans deux circonstances telles qu’elle ne
l’oublierait jamais, dût-elle vivre cent ans ! Une
première fois, lors de l’affaire de la galerie
inexplicable, et la seconde dans la minute même
où, dans sa chambre, on était venu m’arrêter ! Et
puis, maintenant qu’elle avait appris qui était
Larsan, ce n’étaient point seulement les traits du
policier qu’elle avait reconnus ; mais, derrière
ceux-là, le type redoutable de l’homme qui
n’avait cessé de la poursuivre depuis tant
d’années !... Ah ! elle jurait sur sa tête et sur la
mienne, qu’elle venait de voir Ballmeyer !... Que
Ballmeyer était vivant !... vivant dans la glace,
avec sa figure rase de Larsan, toute rase, toute
rase... et son grand front dénudé !... Elle
s’accrochait à moi comme si elle eût redouté une
séparation plus terrible encore que les autres !...
102
Elle m’avait entraîné sur le quai... Et puis, tout à
coup, elle me quitta, en se mettant la main sur les
yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de
gare... Celui-ci fut aussi effrayé que moi de voir
l’état de la malheureuse. Je me disais : « Elle va
redevenir folle ! » J’expliquai au chef de gare que
ma femme avait eu peur, toute seule, dans son
compartiment, que je le priais de veiller sur elle
pendant que je me rendrais dans le compartiment
moi-même pour tâcher de m’expliquer ce qui
l’avait effrayée ainsi... Alors, mes amis, alors...
continua Robert Darzac, je suis sorti du bureau
du chef de gare, mais je n’en étais pas plutôt sorti
que j’y rentrais, refermant sur nous la porte
précipitamment. Je devais avoir une mine
singulière, car le chef de gare me considéra avec
une grande curiosité. C’est que, moi aussi, je
venais de voir Larsan ! Non ! non ! ma femme
n’avait pas rêvé tout éveillée... Larsan était là,
dans la gare... sur le quai, derrière cette porte.
Ce disant, Robert Darzac se tut un instant
comme si le souvenir de cette vision personnelle
lui ôtait la force de continuer son récit. Il se passa
la main sur le front, poussa un soupir, reprit :
103
« Il y avait, devant la porte du chef de gare, un
bec de gaz et, sous le bec de gaz, il y avait
Larsan. Évidemment, il nous attendait, il nous
guettait... et, chose extraordinaire, il ne se cachait
pas ! Au contraire, on eût dit qu’il se tenait là,
uniquement pour être vu !... Le geste qui m’avait
fait refermer la porte devant cette apparition était
purement instinctif. Quand je rouvris cette porte,
décidé à aller droit au misérable, il avait
disparu !... Le chef de gare croyait avoir affaire à
deux fous. Mathilde me regardait agir sans
prononcer une parole, les yeux grands ouverts,
comme une somnanbule. Elle revint à la réalité
des choses pour s’enquérir s’il y avait loin de
Bourg à Lyon et quel était le prochain train qui
s’y rendait. En même temps, elle me priait de
donner des ordres pour nos bagages ; et elle me
demandait de lui accorder que nous irions
rejoindre son père le plus tôt possible. Je ne
voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire
une objection quelconque à ce nouveau projet,
j’entrai immédiatement dans ses vues. Du reste,
maintenant que j’avais vu Larsan, de mes propres
yeux, oui, oui, de mes propres yeux vu, je sentais
104
bien que notre grand voyage était devenu
impossible et, faut-il vous l’avouer, mon ami,
ajouta M. Darzac en se tournant vers
Rouletabille, je me pris à penser que nous
courions désormais un réel danger, un de ces
mystérieux et fantastiques dangers dont vous seul
pouviez nous sauver, s’il en était temps encore.
Mathilde me fut reconnaissante de la docilité
avec laquelle je pris immédiatement toutes
dispositions pour rejoindre sans plus tarder son
père, et elle me remercia avec une grande
effusion quand elle sut que nous allions pouvoir
prendre quelques minutes plus tard – car tout ce
drame avait à peine duré un quart d’heure – le
train de neuf heures vingt-neuf, qui arrivait à
Lyon à dix heures environ, et, en consultant
l’indicateur des chemins de fer, nous constations
que nous pouvions ainsi rejoindre à Lyon même
M. Stangerson. Mathilde m’en marqua encore
une grande gratitude, comme si j’avais été
réellement responsable de cette heureuse
coïncidence. Elle avait reconquis un peu de calme
quand le train de neuf heures arriva en gare ;
mais, au moment d’y prendre place, comme nous
105
traversions rapidement le quai et que nous
passions justement sous le bec de gaz où m’était
apparu Larsan, je la sentis encore défaillir à mon
bras et aussitôt, je regardai autour de nous, mais
je n’aperçus aucune figure suspecte. Je lui
demandai si elle avait encore vu quelque chose,
mais elle ne me répondit pas. Son trouble
cependant augmentait, et elle me supplia de ne
point nous isoler mais d’entrer dans un
compartiment déjà aux deux tiers plein de
voyageurs. Sous prétexte d’aller surveiller mes
bagages, je la quittai un instant au milieu de ces
gens, et j’allai jeter au télégraphe la dépêche que
vous avez reçue. Je ne lui ai point parlé de cette
dépêche parce que je continuais à prétendre que
ses yeux l’avaient certainement trompée, et parce
que, pour rien au monde, je ne voulais paraître
ajouter foi à une pareille résurrection. Du reste, je
constatai, en ouvrant le sac de ma femme, qu’on
n’avait pas touché à ses bijoux. Les rares paroles
que nous échangeâmes concernèrent le secret que
nous devions garder sur tout ceci vis-à-vis de M.
Stangerson, qui en aurait conçu un chagrin peut-
être mortel. Je passe sur la stupéfaction de celui-
106
ci en nous découvrant sur le quai de la gare de
Lyon. Mathilde lui raconta qu’à cause d’un grave
accident de chemin de fer, barrant la ligne de
Culoz, nous avions décidé, puisqu’il fallait nous
résoudre à un détour, de le rejoindre, et d’aller
passer quelques jours avec lui chez Arthur Rance
et sa jeune femme, comme nous en avions été
priés instamment, du reste, par ce fidèle ami de la
famille. »
107
maison de santé des environs de Paris, où elle
achevait de se guérir, on apprit, un beau jour, que
M. William Arthur Rance allait épouser la nièce
d’un vieux géologue de l’Académie des sciences
de Philadelphie. Ceux qui avaient connu sa
malheureuse passion pour Mathilde et qui en
avaient mesuré toute l’importance jusque dans les
excès qu’elle détermina – elle avait pu faire, un
moment, d’un homme, jusqu’à ce jour, sobre et
de sens rassis, un alcoolique – ceux-là
prétendirent que Rance se mariait par désespoir et
n’augurèrent rien de bon d’une union aussi
inattendue. On racontait que l’affaire, qui était
bonne pour Arthur Rance, car Miss Édith Prescott
était riche, s’était conclue d’une façon assez
bizarre. Mais ce sont là des histoires que je vous
raconterai quand j’aurai le temps. Vous
apprendrez alors aussi par quelle suite de
circonstances, les Rance étaient venus se fixer
aux Rochers Rouges, dans l’antique château fort
de la presqu’île d’Hercule dont ils s’étaient
rendus, l’automne précédent, propriétaires.
Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à
M. Darzac, continuant de raconter son étrange
108
voyage.
109
m’approuvait du regard et ma main qu’elle pressa
avec une tendre effusion, me dit la joie que ma
proposition lui causait. C’est ainsi qu’en arrivant
à Valence je pus mettre au télégraphe la dépêche
que M. Stangerson, à mon instigation, venait
d’écrire et que vous avez certainement reçue. De
toute la nuit, vous pensez bien que nous n’avons
pas dormi. Pendant que son père reposait dans le
compartiment à côté de nous, Mathilde avait
ouvert mon sac et en avait tiré un revolver. Elle
l’avait armé, me l’avait mis dans la poche de mon
paletot et m’avait dit : « Si on nous attaque, vous
nous défendrez ! » Ah ! quelle nuit, mon ami,
quelle nuit nous avons passée !... Nous nous
taisions, nous trompant mutuellement, faisant
ceux qui sommeillaient, les paupières closes dans
la lumière, car nous n’osions pas faire de l’ombre
autour de nous. Les portières de notre
compartiment fermées au verrou, nous redoutions
encore de le voir apparaître. Quand un pas se
faisait entendre dans le couloir, nos cœurs
bondissaient. Il nous semblait reconnaître son
pas... Et elle avait masqué la glace, de peur d’y
voir surgir encore son visage !... Nous avait-il
110
suivis ?... Avions-nous pu le tromper ?... Lui
avions-nous échappé ?... Était-il remonté dans le
train de Culoz ?... Pouvions-nous espérer cela ?...
Quant à moi, je ne le pensais pas... Et elle !
elle !... Ah ! je la sentais, silencieuse et comme
morte, là, dans son coin... Je la sentais
affreusement désespérée, plus malheureuse
encore que moi-même, à cause de tout le malheur
qu’elle traînait derrière elle, comme une fatalité...
J’aurais voulu la consoler, la réconforter, mais je
ne trouvais point les mots qu’il fallait sans doute,
car, aux premiers que je prononçai, elle me fit un
signe désolé et je compris qu’il serait plus
charitable de me taire. Alors, comme elle, je
fermai les yeux... »
Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n’est
point une relation approximative de son récit.
Nous avions jugé, Rouletabille et moi, cette
narration si importante que nous fûmes d’accord,
à notre arrivée à Menton, pour la retracer aussi
fidèlement que possible. Nous nous y
employâmes tous les deux, et, notre texte à peu
près arrêté, nous le soumîmes à M. Robert Darzac
qui lui fit subir quelques modifications sans
111
importance, à la suite de quoi il se trouva tel que
je le rapporte ici.
La nuit du voyage de M. Stangerson et de M.
et Mme Darzac ne présenta aucun incident digne
d’être noté. En gare de Menton-Garavan, ils
trouvèrent Mr Arthur Rance, qui fut bien étonné
de voir les nouveaux époux ; mais, quand il sut
qu’ils avaient décidé de passer chez lui quelques
jours, aux côtés de M. Stangerson, et d’accepter
ainsi une invitation que M. Darzac, sous
différents prétextes, avait jusqu’alors repoussée,
il en marqua une parfaite satisfaction et déclara
que sa femme en aurait une grande joie.
Également, il se réjouit d’apprendre la prochaine
arrivée de Rouletabille. Mr Arthur Rance n’avait
pas été sans souffrir de l’extrême réserve avec
laquelle, même depuis son mariage avec Miss
Édith Prescott, M. Robert Darzac l’avait toujours
traité. Lors de son dernier voyage à San Remo, le
jeune professeur en Sorbonne s’était borné, en
passant, à une visite au château d’Hercule, faite
sur le ton le plus cérémonieux. Cependant, quand
il était revenu en France, en gare de Menton-
Garavan, la première station après la frontière, il
112
avait été salué très cordialement, et gentiment
complimenté sur sa meilleure mine par les Rance
qui, avertis du retour de Darzac par les
Stangerson, s’étaient empressés d’aller le
surprendre au passage. En somme, il ne dépendait
point d’Arthur Rance que ses rapports avec les
Darzac devinssent excellents.
Nous avons vu comment la réapparition de
Larsan, en gare de Bourg, avait jeté bas tous les
plans de voyage de M. et de Mme Darzac et aussi
avait transformé leur état d’âme, leur faisant
oublier leurs sentiments de retenue et de
circonspection vis-à-vis de Rance, et les jetant,
avec M. Stangerson, qui n’était averti de rien,
bien qu’il commençât à se douter de quelque
chose, chez des gens qui ne leur étaient point
sympathiques, mais qu’ils considéraient comme
honnêtes et loyaux et susceptibles de les
défendre. En même temps, ils appelaient
Rouletabille à leur secours. C’était une véritable
panique. Elle grandit, d’une façon des plus
visibles, chez M. Robert Darzac quand, arrivés en
gare de Nice, nous fûmes rejoints par Mr Arthur
Rance lui-même. Mais, avant qu’il nous rejoignît,
113
il se passa un petit incident que je ne saurais
passer sous silence. Aussitôt arrivés à Nice,
j’avais sauté sur le quai et m’étais précipité au
bureau de la gare pour demander s’il n’y avait
point là une dépêche à mon nom. On me tendit le
papier bleu et, sans l’ouvrir, je courus retrouver
Rouletabille et M. Darzac.
« Lisez », dis-je au jeune homme.
Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut :
« Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril ;
certitude. »
Rouletabille me regarda et pouffa.
« Ah çà ! fit-il. C’est vous qui avez demandé
ce renseignement ? Qu’est-ce que vous avez donc
cru ?
– C’est à Dijon, répondis-je, assez vexé de
l’attitude de Rouletabille, que l’idée m’est venue
que Brignolles pouvait être pour quelque chose
dans les malheurs que font prévoir les dépêches
que vous aviez reçues. Et j’ai prié un de mes amis
de bien vouloir me renseigner sur les faits et
gestes de cet individu. J’étais très curieux de
114
savoir s’il n’avait pas quitté Paris.
– Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà
renseigné. Vous ne pensez pourtant pas que les
traits pâlots de votre Brignolles cachaient Larsan
ressuscité ?
– Ça, non ! » m’écriai-je, avec une entière
mauvaise foi, car je me doutais que Rouletabille
se moquait de moi.
La vérité était que j’y avais bien pensé.
« Vous n’en avez pas encore fini avec
Brignolles ? me demanda tristement M. Darzac.
C’est un pauvre homme, mais c’est un brave
homme.
– Je ne le crois pas », protestai-je.
Et je me rejetai dans mon coin. D’une façon
générale, je n’étais pas très heureux dans mes
conceptions personnelles auprès de Rouletabille,
qui s’en amusait souvent. Mais, cette fois, nous
devions avoir, quelques jours plus tard, la preuve
que, si Brignolles ne cachait point une nouvelle
transformation de Larsan, il n’en était pas moins
un misérable. Et, à ce propos, Rouletabille et M.
115
Darzac, en rendant hommage à ma clairvoyance,
me firent leurs excuses. Mais n’anticipons pas. Si
j’ai parlé de cet incident, c’est aussi pour montrer
combien l’idée d’un Larsan dissimulé sous
quelque figure de notre entourage, que nous
connaissions peu, me hantait. Dame ! Ballmeyer
avait si souvent prouvé, à ce point de vue, son
talent, je dirai même son génie, que je croyais
être dans la note en me méfiant de toutes, de tous.
Je devais comprendre bientôt – et l’arrivée
inopinée de Mr Arthur Rance fut pour beaucoup
dans la modification de mes idées – que Larsan
avait, cette fois, changé de tactique. Loin de se
dissimuler, le bandit s’exhibait maintenant, au
moins à certains d’entre nous, avec une audace
sans pareille. Qu’avait-il à craindre en ce pays ?
Ce n’était ni M. Darzac, ni sa femme qui allaient
le dénoncer ! Ni, par conséquent, leurs amis. Son
ostentation semblait avoir pour but de ruiner le
bonheur des deux époux qui croyaient être à
jamais débarrassés de lui ! Mais, en ce cas-là, une
objection s’élevait. Pourquoi cette vengeance ?
N’eût-il pas été plus vengé en se montrant avant
le mariage ? Il l’aurait empêché ! Oui, mais il
116
fallait se montrer à Paris ! Encore pouvions-nous
nous arrêter à cette pensée que le danger d’une
telle manifestation à Paris eût pu faire réfléchir
Larsan ? Qui oserait l’affirmer ?
Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous
rejoindre tous trois, dans notre compartiment.
Arthur Rance, naturellement, ne sait rien de
l’histoire de Bourg, rien de la réapparition de
Larsan dans le train, et il vient nous apprendre
une terrifiante nouvelle. Tout de même, si nous
avons gardé, quelque espoir d’avoir perdu Larsan
sur la ligne de Culoz, il va falloir y renoncer.
Arthur Rance, lui aussi, vient de se trouver en
face de Larsan ! Et il est venu nous avertir, avant
notre arrivée là-bas, pour que nous puissions nous
concerter sur la conduite à tenir.
« Nous venions de vous conduire à la gare,
rapporte Rance à Darzac. Le train parti, votre
femme, M. Stangerson et moi étions descendus,
en nous promenant, jusqu’à la jetée-promenade
de Menton. M. Stangerson donnait le bras à Mme
Darzac. Il lui parlait. Moi, je me trouvais à la
droite de M. Stangerson qui, par conséquent, se
117
tenait au milieu de nous. Tout à coup, comme
nous nous arrêtions, à la sortie du jardin public,
pour laisser passer un tramway, je me heurtai à
un individu qui me dit : « Pardon, monsieur ! » et
je tressaillis aussitôt, car j’avais entendu cette
voix-là ; je levai la tête : c’était Larsan ! C’était la
voix de la cour d’assises ! Il nous fixait tous les
trois avec ses yeux calmes. Je ne sais point
comment je pus retenir l’exclamation prête à
jaillir de mes lèvres ! Le nom du misérable !
Comment je ne m’écriai point : « Larsan !... »
J’entraînai rapidement M. Stangerson et sa fille
qui, eux, n’avaient rien vu ; je leur fis faire le tour
du kiosque de la musique, et les conduisis à une
station de voitures. Sur le trottoir, debout, devant
la station, je retrouvai Larsan. Je ne sais pas, je ne
sais vraiment pas comment M. Stangerson et sa
fille ne l’ont pas vu !...
– Vous en êtes sûr ? interrogea anxieusement
Robert Darzac.
– Absolument sûr !... Je feignis un léger
malaise ; nous montâmes en voiture et je dis au
cocher de pousser son cheval. L’homme était
118
toujours debout sur le trottoir nous fixant de son
regard glacé, quand nous nous mîmes en route.
– Et vous êtes sûr que ma femme ne l’a pas
vu ? redemanda Darzac, de plus en plus agité.
– Oh ! certain, vous dis-je...
– Mon Dieu ! interrompit Rouletabille, si vous
pensez, Monsieur Darzac, que vous puissiez
abuser longtemps votre femme sur la réalité de la
réapparition de Larsan, vous vous faites de bien
grandes illusions.
– Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de
notre voyage, l’idée d’une hallucination avait fait
de grands progrès dans son esprit et en arrivant à
Garavan, elle me paraissait presque calme.
– En arrivant à Garavan ? fit Rouletabille,
voilà, mon cher Monsieur Darzac, la dépêche que
votre femme m’envoyait. »
Et le reporter lui tendit le télégramme où il n’y
avait que ces deux mots : « Au secours ! »
Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore
plus effondré.
« Elle va redevenir folle ! » dit-il, en secouant
119
lamentablement la tête.
C’est ce que nous redoutions tous, et, chose
singulière, quand nous arrivâmes enfin en gare de
Menton-Garavan, et que nous y trouvâmes M.
Stangerson et Mme Darzac, qui étaient sortis
malgré la promesse formelle que le professeur
avait faite à Arthur Rance, de rester avec sa fille
aux Rochers Rouges jusqu’à son retour, pour des
raisons qu’il devait lui dire plus tard et qu’il
n’avait pas encore eu le temps d’inventer, c’est
avec une phrase qui n’était que l’écho de notre
terreur que Mme Darzac accueillit Joseph
Rouletabille. Aussitôt qu’elle eut aperçu le jeune
homme, elle courut à lui, et nous eûmes cette
impression qu’elle se contraignait pour ne point,
devant nous tous, le serrer dans ses bras. Je vis
qu’elle s’accrochait à lui comme un naufragé
s’agrippe à la main qui peut seule le sauver de
l’abîme. Et je l’entendis qui murmurait : « Je sens
que je redeviens folle ! » Quant à Rouletabille, je
l’avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais
d’apparence aussi froide.
120
VI
Le fort d’Hercule
121
un jour les Grimaldi, donnèrent au petit port qu’il
abrite et, tout le long de la côte, à un mont, à un
cap, à une presqu’île, qui l’ont conservé, ce nom
d’Hercule, qui était celui de leur Dieu ; mais,
moi, j’imagine que, ce nom, ils l’y trouvèrent
déjà et que si, en vérité, les divinités, fatiguées de
la poussière blonde des chemins de l’Hellade,
s’en furent chercher ailleurs un merveilleux
séjour, tiède et parfumé, pour s’y reposer de leurs
aventures, elles n’en ont point trouvé de plus
beau que celui-là. Ce furent les premiers touristes
de la Riviera. Le jardin des Hespérides n’était pas
ailleurs, et Hercule avait préparé la place à ses
camarades de l’Olympe en les débarrassant de ce
méchant dragon à cent têtes qui voulait conserver
la Côte d’Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis
point bien sûr que les os de l’Elephas antiquus,
découverts il y a quelques années au fond des
Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-
là !
Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes
arrivés, en silence, au rivage, nos yeux furent tout
de suite frappés par la silhouette éblouissante du
château fort, debout, sur la presqu’île d’Hercule,
122
que les travaux accomplis sur la frontière ont fait,
hélas ! disparaître depuis une dizaine d’années.
Les feux obliques du soleil qui allaient frapper les
murs de la vieille Tour Carrée, la faisait éclater
sur la mer comme une cuirasse. Elle semblait
garder encore, vieille sentinelle, toute rajeunie de
lumière, cette baie de Garavan recourbée comme
une faucille d’azur. Et puis, au fur et à mesure
que nous avançâmes, son éclat s’éteignit. L’astre,
derrière nous, s’était incliné vers la crête des
monts ; les promontoires, à l’occident,
s’enveloppaient déjà, à l’approche du soir, de leur
écharpe de pourpre, et le château n’était plus
qu’une ombre menaçante et hostile quand nous
en franchîmes le seuil.
Sur les premières marches d’un étroit escalier
qui conduisait à l’une des tours, se tenait une pâle
et charmante figure. C’était la femme d’Arthur
Rance, la belle et étincelante Édith. Certes, la
fiancée de Lammermoor n’était pas plus blanche,
le jour où le jeune étranger aux yeux noirs la
sauva d’un taureau impétueux ; mais Lucie avait
les yeux bleus, mais Lucie était blonde, ô
Édith !... Ah ! quand on veut faire figure
123
romanesque dans un cadre moyenageux, figure
de princesse incertaine, lointaine, plaintive et
mélancolique, il ne faut point avoir ces yeux-là,
my lady ! Et votre chevelure est plus noire que
l’aile d’un corbeau. Cette couleur n’est point dans
le genre angélique. Êtes-vous un ange, Édith ?
Cette langueur est-elle bien naturelle ? Cette
douceur de vos traits ne ment-elle point ? Pardon,
de vous poser toutes ces questions, Édith ; mais,
quand je vous ai vue pour la première fois, après
avoir été séduit par la délicate harmonie de toute
votre blanche image, immobile sur ce perron de
pierre, j’ai suivi le regard noir de vos yeux qui
s’est posé sur la fille du professeur Stangerson, et
il avait un éclat dur qui faisait un contraste
étrange avec le timbre amical de votre voix et le
sourire nonchalant de votre bouche.
La voix de cette jeune femme est d’un charme
sûr ; la grâce de toute sa personne est parfaite ;
son geste est harmonieux. Aux présentations dont
Arthur Rance s’est naturellement chargé, elle
répond de la façon la plus simple, la plus
accueillante, la plus hospitalière. Rouletabille et
moi tentons un effort poli pour conserver notre
124
liberté ; nous formulons la possibilité de gîter
ailleurs qu’au château d’Hercule. Elle a une moue
délicieuse, hausse les épaules d’un geste enfantin,
déclare que nos chambres sont prêtes et parle
d’autre chose.
« Venez ! Venez ! Vous ne connaissez pas le
château. Vous allez voir !... Vous allez voir !...
Oh ! je vous montrerai la Louve une autre fois...
C’est le seul coin triste d’ici ! c’est lugubre !
sombre et froid ! ça fait peur ! j’adore avoir
peur !... Oh ! monsieur Rouletabille, vous me
raconterez, n’est-ce pas, des histoires qui me
feront peur !... »
Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant
nous. Elle marche comme une comédienne. Elle
est tout à fait singulièrement jolie, dans ce jardin
d’Orient, entre cette vieille tour menaçante et les
frêles arceaux fleuris d’une chapelle en ruine. La
vaste cour que nous traversons est si bien garnie
de toutes parts de plantes grasses, d’herbes et de
feuillages, de cactus et d’aloès, de lauriers-
cerises, de roses sauvages et de marguerites,
qu’on jurerait qu’un printemps éternel a élu
125
domicile dans cette enceinte, jadis la baille du
château où se réunissait toute la gent de guerre.
Cette cour, de par l’aide des vents du ciel et de
par la négligence des hommes, était devenue
naturellement jardin, un beau jardin fou dans
lequel on voit bien que la châtelaine a fait tailler
le moins possible et qu’elle n’a point tenté de
ramener, trop brusquement, à la raison. Derrière
toute cette verdure et tout cet embaumement, on
apercevait la plus gracieuse chose qui se pût
imaginer en architecture défunte. Figurez-vous
les plus purs arceaux d’un gothique flamboyant,
élevés sur les premières assises de la vieille
chapelle romane ; les piliers, habillés de plantes
grimpantes, de géranium-lierre et de verveine,
s’élancent de leur gaine parfumée et recourbent
dans l’azur du ciel leur arc brisé, que rien ne
semble plus soutenir. Il n’y a plus de toit à cette
chapelle. Et elle n’a plus de murs... Il ne reste
plus d’elle que ce morceau de dentelle de pierre
qu’un miracle d’équilibre retient suspendu dans
l’air du soir...
Et, à notre gauche, voici la tour énorme,
massive, la tour du douzième siècle que les gens
126
du pays appellent, nous raconte Mrs. Édith, la
Louve et que rien, ni le temps, ni les hommes, ni
la paix, ni la guerre, ni le canon, ni la tempête,
n’a pu ébranler. Elle est telle encore qu’elle
apparut aux Sarrasins pillards de 1107, qui
s’emparèrent des îles Lérins et qui ne purent rien
contre le château d’Hercule ; telle qu’elle se
montra à Salagéri et à ses corsaires génois quand,
ceux-ci ayant tout pris du fort, même la Tour
Carrée, même le vieux château, elle tint bon,
isolée, ses défenseurs ayant fait sauter les
courtines qui la reliaient aux autres défenses,
jusqu’à l’arrivée des princes de Provence qui la
délivrèrent. C’est là que Mrs. Édith a élu
domicile.
Mais je cesse de regarder les choses pour
regarder les gens, Arthur Rance, par exemple,
regarde Mme Darzac. Quant à celle-ci et à
Rouletabille, ils semblent loin, loin de nous. M.
Darzac et M. Stangerson échangent des propos
quelconques. Au fond, la même pensée habite
tous ces gens qui ne se disent rien ou qui,
lorsqu’ils se disent quelque chose, se mentent.
Nous arrivons à une poterne.
127
« C’est ce que nous appelons, dit Édith,
toujours avec son affectation d’enfantillage, la
tour du jardinier. De cette poterne, on découvre
tout le fort, tout le château, le côté nord et le côté
sud. Voyez !... »
Et son bras, qui traîne une écharpe, nous
désigne des choses...
« Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous
les dirai, si vous êtes bien sages...
– Comme Édith est gaie ! murmure Arthur
Rance. Je pense qu’il n’y a qu’elle de gaie, ici. »
Nous avons passé sous la poterne et nous voici
dans une nouvelle cour. Nous avons le vieux
donjon en face de nous. L’aspect en est vraiment
impressionnant. Il est haut et carré ; aussi le
désigne-t-on quelquefois sous cette appellation :
la Tour Carrée. Et, comme cette tour occupe le
coin le plus important de toute la fortification, on
l’appelle encore la tour du coin... C’est le
morceau le plus extraordinaire, le plus important
de toute cette agglomération d’ouvrages
défensifs. Les murs y sont plus épais que partout
ailleurs et plus hauts. À mi-hauteur, c’est encore
128
le ciment romain qui les scelle... ce sont encore
les pierres entassées par les colons de César.
« Là-bas, cette tour, dans le coin opposé,
continue Édith, c’est la tour de Charles le
Téméraire, ainsi appelée parce que c’est le duc
qui en a fourni le plan quand il a fallu transformer
les défenses du château pour résister à l’artillerie.
Oh ! je suis très savante... Le vieux Bob a fait de
cette tour son cabinet d’études. C’est dommage,
car nous aurions eu là une magnifique salle à
manger... Mais je n’ai jamais rien su refuser au
vieux Bob !... Le vieux Bob, ajoute-t-elle, c’est
mon oncle... C’est lui qui veut que je l’appelle
comme ça, depuis que j’ai été toute petite... Il
n’est pas ici, en ce moment... Il est parti, il y a
cinq jours, pour Paris, et il revient demain. Il est
allé comparer des pièces anatomiques qu’il a
trouvées dans les Rochers Rouges avec celles du
Muséum d’histoire naturelle de Paris... Ah ! voici
une oubliette... »
Et elle nous montre, au milieu de cette
seconde cour, un puits, qu’elle appelait oubliette,
par pur romantisme et au-dessus duquel un
129
eucalyptus, à la chair lisse et aux bras nus, se
penchait comme une femme à la fontaine.
130
yeux du lecteur le plan général du fort tel qu’il a
été tracé plus tard par Rouletabille lui-même...
Ce château avait été construit, en 1140, par les
seigneurs de la Mortola. Pour l’isoler
complètement de la terre, ceux-ci n’avaient pas
hésité à faire une île de cette presqu’île en
coupant l’isthme minuscule qui la reliait au
rivage. Sur le rivage même, ils avaient établi une
barbacane, fortification sommaire en demi-cercle,
destinée à protéger les approches du pont-levis et
des deux tours d’entrée. Cette barbacane n’avait
point laissé de trace. Et l’isthme, dans la suite des
siècles, avait retrouvé sa forme première ; le
pont-levis avait été enlevé ; le fossé avait été
comblé. Les murs du château d’Hercule
épousaient la forme de la presqu’île, qui était
celle d’un hexagone irrégulier. Ces murs se
dressaient au ras du roc et celui-ci, par places,
surplombait les eaux qui, inlassablement, le
creusaient, si bien qu’une petite barque eût pu s’y
abriter par calme plat et quand elle ne craignait
point que le ressac ne la projetât et ne la brisât
contre ce plafond naturel. Cette disposition était
merveilleuse pour la défense qui n’avait guère,
131
dans ces conditions, à craindre l’escalade, de
quelque côté que ce fût.
On entrait donc dans le fort par la porte Nord
que gardaient les deux tours A et A’ reliées par
une voûte. Ces tours, qui avaient fort souffert lors
des derniers sièges par les Génois, avaient été un
peu réparées par la suite et venaient d’être mises
en état d’être habitées par les soins de Mrs.
Rance, qui en avait consacré les locaux à la
domesticité. Le rez-de-chaussée de la tour A
servait de logis aux concierges. Une petite porte
s’ouvrait dans le flanc de la tour A, sous la voûte,
et permettait au veilleur de se rendre compte de
toutes les entrées et sorties. Une lourde porte de
chêne bardée de fer, dont les deux vantaux étaient
repliés depuis d’innombrables années contre le
mur intérieur des deux tours, ne servait plus de
rien tant on l’avait trouvée difficile à manier, et
l’entrée du château n’était fermée que par une
petite grille que chacun ouvrait, maître ou
fournisseur, à volonté. Cette entrée était la seule
qui permît de pénétrer dans le château. Comme je
l’ai dit, passé cette entrée, on se trouvait dans une
première cour ou baille fermée de tous côtés par
132
le mur d’enceinte et par les tours ou ce qui restait
des tours. Ces murs étaient loin d’avoir conservé
leur hauteur première. Les courtines anciennes
qui rejoignaient les tours avaient été rasées et
étaient remplacées par une sorte de boulevard
circulaire vers lequel on montait de l’intérieur de
la baille par des rampes assez douces. Ces
boulevards étaient encore couronnés d’un parapet
percé de meurtrières pour les petites pièces. Car
cette transformation avait eu lieu au quinzième
siècle, dans le moment où tout châtelain devait
commencer à compter sérieusement avec
l’artillerie. Quant aux tours B, B’, B’’ qui avaient
longtemps encore conservé leur homogénéité et
leur hauteur première, et pour lesquelles on
s’était borné à cette époque à supprimer le toit
pointu qui avait été remplacé par une plate-forme
destinée à supporter de l’artillerie, elles avaient
été plus tard rasées à la hauteur du parapet des
boulevards et l’on en avait fait des sortes de
demi-lunes. Cette opération avait été accomplie
au dix-septième siècle, lors de la construction
d’un château moderne, appelé encore Château
Neuf bien qu’il fût en ruines, et cela pour
133
déblayer la vue dudit château. Ce Château Neuf
était placé en C C’.
Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-
plein entouré lui aussi d’un parapet, on avait
planté des palmiers qui, du reste, avaient mal
poussé, brûlés par le vent et l’eau de mer. Quand
on se penchait au-dessus du parapet circulaire qui
faisait tout le tour de la propriété en surplombant
le roc avec lequel il faisait corps, roc qui, lui-
même, surplombait la mer, on se rendait compte
que le château continuait à être aussi fermé que
dans le temps où les courtines des murs
atteignaient aux deux tiers de la hauteur des
vieilles tours. La Louve avait été respectée,
comme je l’ai dit, et il n’était point jusqu’à son
échauguette, restaurée, bien entendu, qui ne
dressât sa silhouette étrangement vieillotte au-
dessus de l’azur méditerranéen. J’ai dit aussi les
ruines de la chapelle. Les anciens communs W
adossés au parapet entre B et B’ avaient été
transformés en écuries et cuisines.
Je viens de décrire ici toute la partie avancée
du château d’Hercule. On ne pouvait pénétrer
134
dans la seconde enceinte que par la porterne H
que Mrs. Arthur Rance appelait la tour du
jardinier et qui n’était, en somme, qu’un épais
pavillon défendu autrefois par la tour B’’ et par
une autre tour, située en C, et qui avait
entièrement disparu au moment de la construction
du Château Neuf C C’. Un fossé et un mur
partaient alors de B’’ pour aboutir en I à la Tour
de Charles le Téméraire, avançant, en C, en
forme d’éperon au milieu de la baille et barrant
entièrement toute la première cour qu’ils
fermaient. Le fossé existait toujours, large et
profond, mais le mur avait été supprimé sur toute
la longueur du Château neuf et remplacé par le
mur du château lui-même. Une porte centrale en
D, maintenant condamnée, s’ouvrait sur un pont
qui avait été jeté sur le fossé et qui permettait
autrefois les communications directes avec la
baille. Or, ce pont volant avait été démoli ou
s’était effondré, et, comme les fenêtres du
château, très élevées au-dessus du fossé, étaient
encore garnies de leurs épais barreaux de fer, on
pouvait prétendre en toute vérité que la seconde
cour était restée aussi impénétrable que
135
lorsqu’elle était entièrement défendue par son
mur d’enceinte, au moment où le Château Neuf
n’existait pas.
Le sol de cette seconde cour, de la Cour de
Charles le Téméraire, comme les anciens guides
du pays l’appelaient encore, était un peu plus
élevé que le niveau de la première. Le roc formait
là une assise plus haute, naturel piédestal de cette
colonne colossale, prodigieuse et noire, de ce
vieux château, tout carré, tout droit, d’un seul
bloc, allongeant son ombre formidable sur le flot
clair. On ne pénétrait dans le vieux château F que
par une petite porte K. Les anciens du pays ne
l’appelaient jamais autrement que la Tour Carrée,
pour la distinguer de la Tour Ronde, dite de
Charles le Téméraire. Un parapet semblable à
celui qui fermait la première cour, reliait entre
elles les tours B’’, F et L, fermant également la
seconde.
Nous avons dit que la Tour Ronde avait été
autrefois rasée à mi-hauteur, remaniée et refaite
par un Mortola, sur les plans de Charles le
Téméraire lui-même, à qui il avait rendu quelques
136
services dans la guerre helvétique. Cette tour
avait quinze toises de diamètre extérieurement et
se composait d’une batterie basse dont le sol était
placé à une toise en contrebas du niveau
supérieur du plateau. On descendait dans cette
batterie basse par une pente, aboutissant à une
salle octogone dont les voûtes portaient sur
quatre gros piliers cylindriques. Sur cette
chambre s’ouvraient trois énormes embrasures
pour trois gros canons. C’est de cette salle
octogone que Mrs. Édith eût voulu faire une vaste
salle à manger, car, si elle était admirablement
fraîche à cause de l’épaisseur des murs, qui était
formidable, la lumière du rocher et l’éblouissante
clarté de la mer pouvaient y pénétrer à volonté
par ces embrasures-meurtrières qui avaient été
agrandies en carré et formaient maintenant des
fenêtres garnies, elles aussi, de puissants barreaux
de fer. Cette tour L, dont l’oncle de Mrs. Édith
s’était emparé pour y travailler et y caser ses
nouvelles collections, avait un terre-plein
merveilleux où la châtelaine avait fait transporter
de la terre arable, des plantes et des fleurs, et où
elle avait ainsi créé le plus étonnant jardin
137
suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout
habillée de feuilles sèches de palmiers, formait là
un heureux abri. J’ai marqué, sur le plan, d’une
teinte grise, tous les bâtiments ou parties de
bâtiments qui avaient été, par les soins de Mrs.
Édith, disposés, agencés et restaurés pour
l’habitation immédiate.
Du château du dix-septième siècle, dit Château
Neuf, on n’avait réparé en C’, au premier étage,
que deux chambres et un petit salon, pour les
hôtes de passage. C’est là que Rouletabille et moi
devions coucher ; quant à M. et Mme Robert
Darzac, ils habitaient dans la Tour Carrée dont
nous aurons à parler d’une façon plus
particulière.
Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour
Carrée, restaient réservées au vieux Bob qui
couchait là. M. Stangerson habitait au premier
étage de la Louve, au-dessous du ménage Rance.
138
murs moisis ; mais, de-ci de-là, quelques lambris,
un trumeau, une peinture écaillée, une tapisserie
en loques, attestaient l’ancienne splendeur du
Château Neuf né de la fantaisie d’un Mortola du
grand siècle. En revanche, nos petites chambres
ne rappelaient en rien ce passé magnifique. Elles
en avaient été nettoyées avec un soin qui me
toucha. Propres et hygiéniques, sans tapis,
badigeonnées, laquées de clair, meublées
sommairement à la moderne, elles nous plurent
beaucoup. J’ai dit que nos deux chambres étaient
séparées par un petit salon.
Comme je faisais le nœud de ma cravate,
j’appelai Rouletabille, lui demandant s’il était
prêt. Je n’obtins aucune réponse. J’allai dans sa
chambre, et je constatai avec surprise qu’il en
était déjà parti. Je me mis à sa fenêtre, qui
donnait, comme les miennes, sur la Cour de
Charles le Téméraire. Cette cour était vide,
habitée seulement par son grand eucalyptus, dont,
à cette heure, l’odeur forte montait jusqu’à moi.
Au-dessus du parapet du boulevard, j’apercevais
l’immense étendue des eaux silencieuses. La mer
était devenue d’un bleu un peu sombre à la
139
tombée du soir, et les ombres de la nuit étaient
visibles à l’horizon de la côte italienne,
s’accrochant déjà à la pointe d’Ospédaletti.
Aucun bruit, aucun frisson, sur la terre et dans les
cieux. Je n’avais observé encore un pareil silence
et une pareille immobilité de la nature qu’à la
minute qui précède les plus violents orages et le
déchaînement de la foudre. Cependant, nous
n’avions rien de tel à craindre, et la nuit
s’annonçait, décidément, sereine...
140
Oh ! oui, c’est lui ! c’est lui ! C’est le grand
Fred. La barque, silencieuse, avec sa statue
immobile, fait le tour du château fort. Elle passe
maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée, et
puis elle dirige sa proue du côté de la pointe de
Garibaldi vers les carrières des Rochers Rouges
(dessin). Et l’homme est toujours debout, les bras
croisés, la tête tournée vers la tour, apparition
diabolique au seuil de la nuit qui, lente et
sournoise, s’approche de lui par derrière,
l’enveloppe de sa gaze légère et l’emporte.
141
de la Tour Carrée. L’une de ces ombres, la plus
grande, retient l’autre et supplie. La plus petite
voudrait s’échapper ; on dirait qu’elle est prête à
prendre son élan vers la mer. Et j’entends la voix
de Mme Darzac qui dit :
« Prenez garde ! C’est un piège qu’il vous
tend. Je vous défends de me quitter, ce soir !... »
Et la voix de Rouletabille :
« Il faudra bien qu’il aborde au rivage.
Laissez-moi courir au rivage !
– Que ferez-vous ? gémit la voix de Mathilde.
– Tout ce qu’il faudra. »
Et, encore, la voix de Mathilde, la voix
épouvantée :
« Je vous défends de toucher à cet homme ! »
Et je n’entends plus rien.
Je suis descendu et j’ai trouvé Rouletabille,
seul, assis sur la margelle du puits. Je lui ai parlé,
et il ne m’a pas répondu, comme il lui arrive
quelquefois. Je m’en fus dans la baille, et là, je
rencontrai M. Darzac qui vint à moi, fort agité. Il
142
me cria de loin :
« Eh bien ! L’avez-vous vu ?
– Oui, je l’ai vu, fis-je.
– Et elle, elle, savez-vous si elle l’a vu ?
– Elle l’a vu. Elle était avec Rouletabille
quand il est passé ! Quelle audace ! »
Robert Darzac en tremblait encore de l’avoir
vu. Il me dit qu’aussitôt qu’il l’avait aperçu, il
avait couru comme un fou au rivage, mais qu’il
n’était pas arrivé à temps à la pointe de Garibaldi
et que la barque avait disparu comme par
enchantement. Mais déjà Robert Darzac me
quittait, courant rejoindre Mathilde, anxieux de
l’état d’esprit dans lequel il allait la retrouver.
Cependant, il revenait presque aussitôt, triste et
abattu. La porte de son appartement était fermée.
Sa femme désirait être seule un instant.
« Et Rouletabille ? demandai-je.
– Je ne l’ai pas vu ! »
Nous restâmes ensemble sur le parapet, à
regarder la nuit qui avait emporté Larsan. Robert
Darzac était infiniment triste. Pour détourner le
143
cours de ses pensées, je lui posai quelques
questions sur le ménage Rance, auxquelles il finit
par répondre.
144
secrets du cœur. Toujours est-il que, se sentant
devenir amoureux, Arthur Rance en avait profité,
ce soir-là, pour se griser abominablement. Il dut
commettre quelque inélégante bêtise, laisser
échapper un propos si incorrect que Miss Édith le
pria soudain, et à haute voix, de ne plus lui
adresser la parole. Le lendemain, Arthur Rance
faisait faire officiellement ses excuses à Miss
Édith, et jurait qu’il ne boirait plus que de l’eau :
il devait tenir ce serment.
Arthur Rance connaissait de longue date
l’oncle, ce vieux brave homme de Munder, le
vieux Bob, comme on l’avait surnommé à
l’Université, un type extraordinaire qui était aussi
célèbre par ses aventures d’explorateur que par
ses découvertes de géologue. Il était doux comme
un mouton, mais n’avait pas son pareil pour
chasser le tigre des pampas. Il avait passé la
moitié de son existence de professeur au sud du
Rio-Negro, chez les Patagons, à la recherche de
l’homme tertiaire ou tout au moins de son
squelette, non point de l’anthropopithèque ou de
quelque autre pithécanthropus, se rapprochant
plus ou moins du singe, mais bien de l’homme,
145
plus fort, plus puissant que celui qui habite de nos
jours la planète, de l’homme, enfin, contemporain
des prodigieux mammifères qui sont apparus sur
le globe avant l’époque quaternaire. Il revenait
généralement de ces expéditions avec quelques
caisses de cailloux et un bagage respectable de
tibias et de fémurs sur lesquels le monde savant
bataillait, mais aussi avec une riche collection de
« peaux de lapin », comme il disait, qui attestait
que le vieux savant à lunettes savait encore se
servir d’armes moins préhistoriques que la hache
en silex ou le perçoir du troglodyte. Aussitôt de
retour à Philadelphie, il reprenait possession de sa
chaire, se courbait sur ses bouquins, sur ses
cahiers et, maniaque comme un « rond de cuir »,
dictait son cours, s’amusant à faire sauter dans les
yeux de ses plus proches élèves les copeaux de
ses longs crayons dont il ne se servait jamais,
mais qu’il taillait interminablement. Et, quand il
avait atteint son but – qu’il visait – on voyait
apparaître au-dessus de son pupitre sa bonne tête
chenue que fendait, sous les lunettes d’or, le large
rire silencieux de sa bouche joviale.
Tous ces détails me furent donnés plus tard
146
par Arthur Rance lui-même, qui avait été l’élève
du vieux Bob, mais qui ne l’avait pas revu depuis
de nombreuses années, quand il fit la
connaissance de Miss Édith ; et, si je les rapporte
si complètement ici, c’est que, par une suite de
circonstances fort naturelles, nous allons
retrouver le vieux Bob aux Rochers Rouges.
Miss Édith, lors de la fameuse soirée où
Arthur Rance lui fut présenté et où il se conduisit
d’une façon aussi incohérente, ne s’était montrée
peut-être si mélancolique que parce qu’elle venait
de recevoir de fâcheuses nouvelles de son oncle.
Celui-ci, depuis quatre ans, ne se décidait pas à
revenir de chez les Patagons. Dans sa dernière
lettre, il lui disait qu’il était bien malade et qu’il
désespérait de la revoir avant de mourir. On
pourrait être tenté de penser qu’une nièce au cœur
tendre, dans ces conditions, eût pu s’abstenir de
paraître à un banquet, si familial fût-il mais Miss
Édith, au cours des voyages de son oncle, avait
tant reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle
était revenu de si loin, toujours si bien portant,
qu’on ne lui tiendra certainement point rigueur de
ce que sa tristesse ne l’eût point, ce soir-là,
147
retenue à la maison. Cependant, trois mois plus
tard, sur une nouvelle lettre, elle décida de partir
et d’aller rejoindre, toute seule, son oncle, au
fond de l’Araucanie. Pendant ces trois mois, il
s’était passé des événements mémorables. Miss
Édith avait été touchée des remords d’Arthur
Rance et de sa persistance à ne plus boire que de
l’eau. Elle avait appris que les mauvaises
habitudes d’intempérance de ce gentleman
n’avaient été prises qu’à la suite d’un désespoir
d’amour, et cette circonstance lui avait plu par-
dessus tout. Ce caractère romanesque dont j’ai
parlé tout à l’heure devait servir rapidement les
desseins d’Arthur Rance ; et, au moment du
départ de Miss Édith pour l’Araucanie, nul ne
s’étonna de ce que l’ancien élève du vieux Bob
accompagnât sa nièce. Si les fiançailles n’étaient
pas encore officielles, c’est qu’elles n’attendaient
pour le devenir que la bénédiction du géologue.
Miss Édith et Arthur Rance retrouvèrent à San-
Luis l’excellent oncle. Il était d’une humeur
charmante et d’une santé florissante. Rance, qui
ne l’avait pas revu depuis si longtemps, eut le
toupet de lui dire qu’il avait rajeuni, ce qui est le
148
plus habile des compliments. Aussi, quand sa
nièce lui eut appris qu’elle s’était fiancée à ce
charmant garçon, la joie de l’oncle fut
remarquable. Tous trois revinrent à Philadelphie
où le mariage fut célébré. Miss Édith ne
connaissait pas la France. Arthur Rance décida
d’y faire leur voyage de noces. Et c’est ainsi
qu’ils trouvèrent, comme il sera conté tout à
l’heure, une occasion scientifique de se fixer aux
environs de Menton, non point en France, mais à
cent mètres de la frontière, en Italie, devant les
Rochers Rouges.
149
répondit, elle reprit :
« Oh ! je saurai qui c’est, car je connais le
marin qui conduisait la barque. C’est un grand
ami du vieux Bob.
– Vraiment ! fit Rouletabille, vous connaissez
ce marin, madame ?
– Il vient quelquefois au château. Il vient
vendre du poisson. Les gens du pays lui ont
donné un nom bizarre que je ne saurais vous
répéter dans leur impossible patois, mais je me le
suis fait traduire. Cela veut dire : « Le bourreau
de la mer ! » Un bien joli nom, n’est-ce pas ? »
150
VII
151
douloureuse vérité, ne pouvait se débarrasser de
ce spectre-là. Je ne crois point m’avancer
beaucoup, en prétendant que la première victime
du drame du Glandier et la plus malheureuse de
toutes était le professeur Stangerson. Il avait tout
perdu : sa foi dans la science, l’amour du travail,
et – ruine plus affreuse que toutes les autres – la
religion de sa fille. Il avait tant cru en elle ! Elle
avait été pour lui l’objet d’un si constant orgueil.
Il l’avait associée pendant tant d’années, vierge
sublime, à sa recherche de l’inconnu ! Il avait été
si merveilleusement ébloui de cette définitive
volonté qu’elle avait eue de refuser sa beauté à
quiconque eût pu l’éloigner de son père et de la
science ! Et, quand il en était encore à considérer
avec extase un pareil sacrifice, il apprenait que, si
sa fille refusait de se marier, c’est qu’elle l’était
déjà à un Ballmeyer ! Le jour où Mathilde avait
décidé de tout avouer à son père et de lui
confesser un passé qui devait, aux yeux du
professeur déjà averti par le mystère du Glandier,
éclairer le présent d’un éclat bien tragique, le jour
où, tombant à ses pieds et embrassant ses genoux,
elle lui avait raconté le drame de son cœur et de
152
sa jeunesse, le professeur Stangerson avait serré
dans ses bras tremblants son enfant chérie ; il
avait déposé le baiser du pardon sur sa tête
adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de
celle qui avait expié sa faute jusque dans la folie,
et il lui avait juré qu’elle ne lui avait jamais été
plus précieuse que depuis qu’il savait ce qu’elle
avait souffert. Et elle s’en était allée un peu
consolée. Mais lui, resté seul, se releva un autre
homme... un homme seul, tout seul... l’homme
seul ! Le professeur Stangerson avait perdu sa
fille et ses dieux !
Il l’avait vue avec indifférence se marier à
Robert Darzac, qui avait été, cependant, son élève
le plus cher. En vain Mathilde s’efforçait-elle de
réchauffer son père d’une tendresse plus ardente.
Elle sentait bien qu’il ne lui appartenait plus, que
son regard se détournait d’elle, que ses yeux
vagues fixaient dans le passé une image qui
n’était plus la sienne, mais qui l’avait été, hélas !
Et que, s’ils revenaient à elle, à elle Mme Darzac,
c’était pour apercevoir à ses côtés, non point la
figure respectée d’un honnête homme, mais la
silhouette éternellement vivante, éternellement
153
infâme, de l’autre ! De celui qui avait été le
premier mari, de celui qui lui avait volé sa
fille !... Il ne travaillait plus !... Le grand secret de
la Dissociation de la matière qu’il s’était promis
d’apporter aux hommes retournerait au néant
d’où, un instant, il l’avait tiré, et les hommes
iraient, répétant pendant des siècles encore, la
parole imbécile : Ex nihilo nihil !
Le repas était rendu plus lugubre encore par le
cadre dans lequel il nous était servi, cadre
sombre, éclairé d’une lampe gothique, de vieux
candélabres de fer forgé, entre des murs de
forteresse garnis de tapisseries d’Orient et contre
lesquels s’appuyaient de vieilles armoires datant
de la première invasion sarrasine, et des sièges à
la Dagobert.
À tour de rôle, j’examinais les convives, et
ainsi m’apparaissaient les causes particulières de
la tristesse générale. M. et Mme Robert Darzac
étaient à côté l’un de l’autre. La maîtresse de
céans n’avait évidemment point voulu séparer des
époux aussi neufs, dont l’union ne datait que de
l’avant-veille. Des deux, je dois dire que le plus
154
désolé était, sans contredit, notre ami Robert. Il
ne prononçait pas une parole. Mme Darzac, elle,
se mêlait encore à la conversation, échangeait
quelques réflexions banales avec Arthur Rance.
Devrais-je ajouter même, à ce propos, qu’après la
scène à laquelle j’avais assisté du haut de ma
fenêtre entre Rouletabille et Mathilde je
m’attendais à voir celle-ci plus atterrée... quasi
anéantie par cette vision menaçante d’un Larsan
surgi des eaux. Mais non ! Bien au contraire, je
constatais une remarquable différence entre
l’aspect effaré sous lequel elle nous était apparue
précédemment à la gare, par exemple, et celui-ci
qui était presque entièrement de sang-froid. On
eût dit que cette apparition l’avait plutôt soulagée
et quand je fis part, dans la soirée, de cette
réflexion à Rouletabille, le jeune reporter fut de
mon avis et m’expliqua cette apparente anomalie
de la façon la plus simple. Mathilde ne devait rien
tant redouter que de redevenir folle, et la
certitude cruelle où elle était maintenant de ne
pas avoir été victime de l’hallucination de son
cerveau troublé avait certainement servi à lui
rendre un peu de calme. Elle préférait encore
155
avoir à se défendre de Larsan vivant que de son
fantôme ! Dans la première entrevue qu’elle avait
eue avec Rouletabille dans la Tour Carrée
pendant que j’achevais ma toilette, elle avait, du
reste, semblé à mon jeune ami tout à fait hantée
par cette idée qu’elle redevenait folle !
Rouletabille, me racontant cette entrevue,
m’avoua qu’il n’avait pu lui rendre quelque
tranquillité qu’en prenant le contre-pied de tout
ce qu’avait fait Robert Darzac, c’est-à-dire en ne
lui cachant point que ses yeux avaient bien vu
clair et vu Frédéric Larsan ! Quand elle sut que
Robert Darzac ne lui avait dissimulé cette réalité
que par la crainte qu’elle n’en fût épouvantée et
qu’il avait été le premier à télégraphier à
Rouletabille de venir à leur secours, elle avait
poussé un soupir qui ressemblait à s’y méprendre
à un sanglot. Elle avait pris les mains de
Rouletabille et les avait soudain couvertes de
baisers, comme une mère fait, dans un accès de
gloutonnerie adorable, aux mains de son tout petit
enfant. Évidemment, elle était instinctivement
reconnaissante au jeune homme vers lequel elle
se sentait irrésistiblement portée par toutes les
156
forces mystérieuses de son être maternel, de ce
qu’il repoussait, d’un mot, la folie qui rôdait
toujours autour d’elle et qui, de temps en temps,
revenait frapper à sa porte. C’est dans ce moment
qu’ils avaient aperçu, tous deux en même temps,
par la fenêtre de la tour, Frédéric Larsan, debout,
dans sa barque. Ils l’avaient d’abord regardé avec
stupeur, immobiles et muets. Puis un cri de rage
s’était échappé de la gorge angoissée de
Rouletabille et celui-ci avait voulu se précipiter,
courir sus à l’homme ! Nous avons vu comment
Mathilde l’avait retenu, s’accrochant à lui jusque
sur le parapet... Évidemment, c’était horrible,
cette résurrection naturelle de Larsan, mais moins
horrible que la résurrection continuelle et
surnaturelle d’un Larsan qui n’existerait que dans
son cerveau malade !... Elle ne voyait plus Larsan
partout. Elle le voyait où il était !
À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et
par instants impatiente, Mathilde, tout en
répondant à Arthur Rance, prenait de M. Darzac
les soins les plus charmants, les plus tendres. Elle
était pleine d’attention, le servant elle-même,
avec un admirable et sérieux sourire, veillant à ce
157
qu’il n’eût point la vue fatiguée par l’approche
trop brusque d’une lumière. Robert la remerciait
et semblait, je dois bien le constater,
affreusement malheureux. Et j’étais bien obligé
de me rappeler que le malencontreux Larsan était
arrivé à temps pour rappeler à Mme Darzac
qu’avant d’être Mme Darzac elle était Mme Jean
Roussel-Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même,
au regard de certaines lois transatlantiques,
devant les hommes.
Si le but de Larsan avait été, en se montrant,
de porter un coup affreux à un bonheur qui n’était
encore qu’en expectative, il avait pleinement
réussi !... Et, peut-être, en historien exact de
l’événement, devons-nous appuyer sur ce fait
moral, grandement à l’honneur de Mathilde, que
ce n’est point seulement l’état de désarroi où se
trouvait son esprit à la suite de la réapparition de
Larsan, qui l’incita à faire comprendre à Robert
Darzac, le premier soir où ils se trouvèrent face à
face – enfin seuls ! – dans l’appartement de la
Tour Carrée, que cet appartement était assez
vaste pour y loger séparément leurs deux
désespoirs ; mais ce fut encore le sentiment du
158
devoir, c’est-à-dire de ce qu’ils se devaient
chacun à tous deux, qui leur dicta la plus noble et
la plus auguste des décisions ! J’ai déjà dit que
Mathilde Stangerson avait été très religieusement
élevée, non point par son père qui était assez
indifférent sur ce chapitre, mais par les femmes et
surtout par sa vieille tante de Cincinatti. Les
études auxquelles elle s’était livrée par la suite,
aux côtés du professeur, n’avaient en rien ébranlé
sa foi et le professeur s’était bien gardé
d’influencer en quoi que ce fût, à ce propos,
l’esprit de sa fille. Celle-ci avait conservé, même
au moment le plus redoutable de la création du
néant, théorie sortie du cerveau de son père, ainsi
que celle de la dissociation de la matière, la foi
des Pasteur et des Newton. Et elle disait
couramment que, s’il était prouvé que tout venait
de rien, c’est-à-dire de l’éther impondérable, et
retournait à ce rien, pour en ressortir
éternellement, grâce à un système qui se
rapprochait d’une façon singulière des fameux
atomes crochus des anciens, il restait à prouver
que ce rien, origine de tout, n’avait pas été créé
par Dieu. Et, en bonne catholique, ce Dieu,
159
évidemment, était le sien, le seul qui eût son
vicaire ici bas, appelé pape. J’aurais peut-être
passé sous silence les théories religieuses de
Mathilde si elles n’avaient été d’un appoint
certain dans les résolutions qu’elle eut à prendre
vis-à-vis de son nouvel époux devant les
hommes, quand il lui fut révélé que son mari
devant Dieu était encore de ce monde. La mort de
Larsan ayant paru certaine, elle était allée à une
nouvelle bénédiction nuptiale avec l’assentiment
de son confesseur, en veuve. Et voilà qu’elle
n’était plus veuve, mais bigame devant Dieu ! Au
surplus, une telle catastrophe n’était point
irrémédiable et elle dut elle-même faire luire aux
yeux attristés de ce pauvre M. Darzac la
perspective d’un sort meilleur qui serait arrangé
comme il convient par la cour de Rome, à
laquelle, le plus vite possible, il faudrait
incontinent, soumettre le litige. Bref, en
conclusion de tout ce qui précède, M. et Mme
Robert Darzac, quarante-huit heures après leur
mariage à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient
chambre à part, au fond de la Tour Carrée. Le
lecteur comprendra alors qu’il n’en fallait peut-
160
être point davantage pour expliquer
l’irrémédiable mélancolie de Robert et les soins
consolateurs de Mathilde.
161
reconnaissance pour le jeune reporter, à cette
occasion, avait été des plus grandes, et
Rouletabille avait pu, dès lors, faire état de leur
dévouement. M. Stangerson répondit à mon
interpellation en m’apprenant que tous ses
domestiques avaient quitté le Glandier qu’il avait
à jamais abandonné. Comme les Rance avaient
besoin de concierges pour le fort d’Hercule, le
professeur avait été heureux de leur céder ces
loyaux serviteurs dont il n’avait jamais eu à se
plaindre, en dehors d’une petite histoire de
braconnage qui avait failli tourner si mal pour
eux. Maintenant, ils logeaient dans l’une des
tours de la poterne d’entrée dont ils avaient fait
leur loge et d’où ils surveillaient le mouvement
d’entrée et de sortie du fort d’Hercule.
Rouletabille n’avait pas paru le moins du
monde étonné quand le maître d’hôtel lui avait
annoncé que Bernier désirait lui dire un mot :
c’était donc, pensai-je, qu’il était déjà au fait de
leur présence aux Rochers Rouges. En somme, je
découvrais – sans en être stupéfait, du reste – que
Rouletabille avait sérieusement employé les
quelques minutes pendant lesquelles je le croyais
162
dans sa chambre et que j’avais consacrées, moi, à
ma toilette ou à d’inutiles bavardages avec M.
Darzac.
Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un
froid. Chacun se demandait si cette absence ne
coïncidait point avec quelque événement
important relatif au retour de Larsan. Mme
Robert Darzac était inquiète. Et, parce que
Mathilde se montrait fâcheusement
impressionnée, je vis bien que Mr Arthur Rance
crut bon de manifester, lui aussi, un discret émoi.
Ici, il est bon de dire que Mr Arthur Rance et sa
femme n’étaient point au courant de tous les
malheurs de la fille du professeur Stangerson. On
avait, naturellement, jugé inutile de leur faire part
du mariage secret de Mathilde et de Jean Roussel,
devenu Larsan. C’était là un secret de famille.
Mais ils savaient mieux que n’importe qui –
Arthur Rance pour avoir été mêlé au drame du
Glandier, et sa femme parce que son mari le lui
avait raconté – avec quel acharnement le célèbre
agent de la sûreté avait poursuivi celle qui devait
être un jour Mme Darzac. Les crimes de Larsan
s’expliquaient naturellement aux yeux d’Arthur
163
Rance par une passion désordonnée, et il ne faut
point s’étonner qu’un homme qui avait été si
longtemps épris de Mathilde que le phrénologue
américain n’eût point cherché à l’attitude de
Larsan d’autre explication que celle d’un amour
furieux et sans espoir. Quant à Mrs. Édith, je me
rendis bientôt parfaitement compte que les
raisons du drame du Glandier ne lui semblaient
point aussi simples que voulait bien le dire son
mari. Pour qu’elle pensât comme celui-ci, il eût
fallu qu’elle éprouvât pour Mathilde un
enthousiasme approchant de celui d’Arthur
Rance et, bien au contraire, toute son attitude,
que j’observais à loisir, sans qu’elle s’en doutât,
disait : « Mais, enfin ! qu’a donc cette femme de
si étonnant pour avoir inspiré des sentiments
aussi chevaleresques, aussi criminels à des cœurs
d’hommes, pendant de si longues années ?... Eh
quoi ! la voilà donc cette femme pour laquelle,
policier, on tue ; pour laquelle, sobre, on
s’enivre ; et pour laquelle on se fait condamner,
innocent ? Qu’a-t-elle de plus que moi qui n’ai su
que me faire platement épouser par un mari que
je n’aurais jamais eu si elle ne l’avait pas
164
repoussé ? Oui, qu’a-t-elle ? Elle n’a même plus
la jeunesse ! Et cependant, mon mari m’oublie
pour la regarder encore ! » Voilà ce que je lus
dans les yeux de Mrs. Édith qui regardait son
mari regarder Mathilde. Ah ! les yeux noirs de la
douce, de la langoureuse Mrs. Édith !
Je me félicite de ces présentations nécessaires
que je viens de faire au lecteur. Il est bon qu’il
sache les sentiments qui habitent le cœur de
chacun, dans le moment que chacun va avoir un
rôle à jouer dans l’étrange et inouï drame qui se
prépare dans l’ombre, dans l’ombre qui
enveloppe le fort d’Hercule. Et encore, je n’ai
rien dit du vieux Bob, ni du prince Galitch, mais
leur tour, n’en doutez point, viendra. C’est que
j’ai pris comme règle, dans une affaire aussi
considérable, de ne peindre choses et gens qu’au
fur et à mesure de leur apparition au cours des
événements. Ainsi le lecteur passera par toutes
les alternatives, que quelques-uns de nous ont
connues, d’angoisse et de paix, de mystère et de
clarté, d’incompréhension et de compréhension !
Tant mieux si la lumière définitive se fait dans
l’esprit du lecteur avant l’heure où elle m’est
165
apparue. Comme il disposera, ni plus ni moins,
des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se
sera prouvé à lui-même qu’il jouit d’un cerveau
digne du crâne de Rouletabille.
166
l’entrée des ports. Enfin, un grand tumulte nous
emplit les oreilles. On se serait cru dans une
cloche. C’étaient les deux vantaux de l’énorme
porte de fer qui venaient de se rejoindre pour la
première fois, depuis plus de cent ans.
Mrs. Édith s’étonna de cette manœuvre de la
dernière heure et demanda ce qu’était devenue la
grille qui faisait jusqu’alors fonction de porte.
Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle
comprit qu’elle n’avait qu’à se taire, ce qui ne
l’empêcha point de murmurer : « Vraiment, ne
dirait-on pas que nous allons subir un siège ? »
Mais Rouletabille entraînait déjà tout notre
groupe dans la baille, et nous annonçait, en riant,
que, si nous avions par hasard le désir d’aller
faire un tour en ville, il fallait pour ce soir-là y
renoncer, attendu que ses ordres étaient donnés et
que nul ne pouvait plus sortir du château, ni y
entrer. Le père Jacques, ajouta-t-il, toujours en
affectant de plaisanter, était chargé par lui
d’exécuter la consigne et chacun savait qu’il était
impossible de séduire ce vieux serviteur. C’est
ainsi que j’appris que le père Jacques, que j’avais
connu au Glandier, avait accompagné le
167
professeur Stangerson à qui il servait de valet de
chambre. La veille, il avait couché dans un petit
cabinet de la Louve, attenant à la chambre de son
maître, mais Rouletabille avait changé tout cela,
et c’était le père Jacques, maintenant, qui avait
pris la place des concierges dans la tour A.
« Mais où sont les Bernier ? demanda Mrs.
Édith, intriguée.
– Ils sont déjà installés dans la Tour Carrée,
dans la chambre d’entrée, à gauche ; ils serviront
de concierges à la Tour Carrée !... répondit
Rouletabille.
– Mais la Tour Carrée n’a pas besoin de
concierges ! s’écria Mrs. Édith, dont
l’ahurissement était sans bornes.
– C’est ce que nous ne savons pas, madame »,
répliqua le reporter sans explication.
Mais il prit à part Mr Arthur Rance et lui fit
comprendre qu’il devait mettre sa femme au
courant de la réapparition de Larsan. Si l’on
prétendait cacher la vérité plus longtemps à M.
Stangerson, on ne pouvait guère y parvenir sans
168
l’aide intelligente de Mrs. Édith. Enfin, il était
bon que chacun, désormais, au fort d’Hercule, fût
préparé à tout, autrement dit, ne fût surpris par
rien !
Là-dessus, il nous fit traverser la baille et nous
nous trouvâmes à la poterne du jardinier. J’ai dit
que cette poterne H commandait l’entrée de la
seconde cour ; mais il y avait beau temps qu’à cet
endroit le fossé avait été comblé. Autrefois, il y
avait là un pont-levis. Rouletabille, à notre
grande stupéfaction, déclara que le lendemain il
ferait dégager le fossé et rétablir le pont-levis !
Dans le moment même, il s’occupait de faire
fermer, par les gens du château, cette poterne par
une sorte de porte de fortune en attendant mieux,
faite de planches et de vieux bahuts que l’on avait
sortis de la bâtisse du jardinier. Ainsi, le château
se barricadait et Rouletabille était seul maintenant
à en rire tout haut ; car Mrs. Édith, mise
rapidement au courant par son mari, ne disait plus
rien, se contentant de s’amuser in petto
prodigieusement de ces visiteurs qui
transformaient son vieux château fort en place
169
imprenable parce qu’ils redoutaient l’approche
d’un homme, d’un seul homme !... C’est que
Mrs. Édith ne connaissait point cet homme-là et
qu’elle n’avait pas passé par le Mystère de la
Chambre Jaune ! Quant aux autres – et Arthur
Rance lui-même était de ceux-là – ils trouvaient
tout naturel et absolument raisonnable que
Rouletabille les fortifiât contre l’inconnu, contre
le mystère, contre l’invisible, contre ce on ne
savait quoi qui rôdait dans la nuit, autour du fort
d’Hercule !
À cette poterne, Rouletabille n’avait placé
personne, car il se réservait ce poste, cette nuit-là,
pour lui-même. De là, il pouvait surveiller et la
première et la seconde cour. C’était un point
stratégique qui commandait tout le château. On
ne pouvait parvenir du dehors jusqu’aux Darzac
qu’en passant d’abord par le père Jacques, en A,
par Rouletabille en H, et par le ménage Bernier
qui veillait sur la porte K de la Tour Carrée. Le
jeune homme avait décidé que les veilleurs
désignés ne se coucheraient pas. Comme nous
passions près du puits de la Cour du Téméraire, je
vis à la clarté de la lune qu’on avait dérangé la
170
planche circulaire qui le fermait. Je vis aussi, sur
la margelle, un seau attaché à une corde.
Rouletabille m’expliqua qu’il avait voulu savoir
si ce vieux puits correspondait avec la mer et
qu’il y avait puisé une eau absolument douce,
preuve que cette eau n’avait aucune relation avec
l’élément salé. Il fit quelques pas alors avec Mme
Darzac qui prit aussitôt congé de nous et entra
dans la Tour Carrée. M. Darzac, sur la prière de
Rouletabille, resta avec nous, ainsi qu’Arthur
Rance. Quelques phrases d’excuses à l’adresse de
Mrs. Édith firent comprendre à celle-ci qu’on la
priait poliment de s’aller coucher, ce qu’elle fit
d’une grâce assez nonchalante et en saluant
Rouletabille d’un ironique : « Bonsoir, monsieur
le capitaine ! »
Quand nous fûmes seuls, entre hommes,
Rouletabille nous entraîna vers la poterne, dans la
petite chambre du jardinier ; c’était une pièce fort
obscure, basse de plafond, où l’on se trouvait
merveilleusement blottis pour voir sans être vus.
Là, Arthur Rance, Robert Darzac, Rouletabille et
moi, dans la nuit, sans même avoir allumé une
lanterne, nous tînmes notre premier conseil de
171
guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom
donner à cette réunion d’hommes effarés,
réfugiés derrière les pierres de ce vieux château
guerrier.
« Nous pouvons tranquillement délibérer ici,
commença Rouletabille ; personne ne nous
entendra et nous ne serons surpris par personne.
Si l’on parvenait à franchir la première porte
gardée par le père Jacques sans qu’il s’en aperçût,
nous serions immédiatement avertis par l’avant-
poste que j’ai établi au milieu même de la baille,
dissimulé dans les ruines de la chapelle. Oui, j’ai
placé là votre jardinier, Mattoni, Monsieur
Rance. Je crois, à ce qu’on m’a dit, qu’on peut
être sûr de cet homme ? Dites-moi, je vous prie,
votre avis ?... »
J’écoutais Rouletabille avec admiration. Mrs.
Édith avait raison. C’était vrai qu’il s’improvisait
notre capitaine et voilà que, d’emblée, il prenait
toutes dispositions susceptibles d’assurer la
défense de la place. Certes ! j’imagine qu’il
n’avait point envie de la rendre, à n’importe quel
prix, et qu’il était parfaitement disposé à se faire
172
sauter en notre compagnie, plutôt que de
capituler. Ah ! le brave petit gouverneur de place
que c’était là ! Et, en vérité, il fallait être tout à
fait brave pour entreprendre de défendre le fort
d’Hercule contre Larsan, plus brave que s’il se
fût agi de mille assiégeants, comme il arriva à
l’un des comtes de la Mortola qui n’eût, pour
débarrasser la place, qu’à faire donner grosses
pièces, couleuvrines et bombardes et puis à
charger l’ennemi déjà à moitié défait par le feu
bien dirigé d’une artillerie qui était l’une des plus
perfectionnées de l’époque. Mais là, aujourd’hui,
qui avions-nous à combattre ? Des ténèbres ! Où
était l’ennemi ? Partout et nulle part ! Nous ne
pouvions ni viser, ne sachant où était le but, ni
encore moins prendre l’offensive, ignorant où il
fallait porter nos coups ? Il ne nous restait qu’à
nous garder, à nous enfermer, à veiller et à
attendre !
Mr Arthur Rance ayant déclaré à Rouletabille
qu’il répondait de son jardinier Mattoni, notre
jeune homme, sûr désormais d’être couvert de ce
côté, prit son temps pour nous expliquer d’abord
d’une façon générale la situation. Il alluma sa
173
pipe, en tira trois ou quatre bouffées rapides et
dit :
« Voilà ! Pouvons-nous espérer que Larsan,
après s’être montré si insolemment à nous, sous
nos murs, comme pour nous braver, comme pour
nous défier, s’en tiendra à cette manifestation
platonique ? Se contentera-t-il d’un succès moral
qui aura porté le trouble, la terreur et le
découragement dans une partie de la garnison ?
Et disparaîtra-t-il ? Je ne le pense pas, à vrai dire.
D’abord, parce que ce n’est point dans son
caractère essentiellement combatif, et qui ne se
satisfait pas avec des demi-succès, ensuite parce
que rien ne le force à disparaître ! Songez qu’il
peut tout contre nous, mais que nous ne pouvons
rien contre lui, que nous défendre et frapper, si
nous le pouvons, quand il le voudra bien ! Nous
n’avons, en effet, aucun secours à attendre du
dehors. Et il le sait bien ; c’est ce qui le fait si
audacieux et si tranquille ! Qui pouvons-nous
appeler à notre aide ?
– Le procureur ! » fit, avec une certaine
hésitation, Arthur Rance, car il pensait bien que,
174
si cette hypothèse n’avait pas été encore
envisagée par Rouletabille, c’est qu’il devait y
avoir quelque obscure raison à cela.
Rouletabille considéra son hôte avec un air de
pitié qui n’était point non plus exempt de
reproche. Et il dit, d’un ton glacé qui renseigna
définitivement Arthur Rance sur la maladresse de
sa proposition :
« Vous devriez comprendre, monsieur, que je
n’ai point, à Versailles, sauvé Larsan de la justice
française, pour le livrer, aux Rochers Rouges, à la
justice italienne. »
Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l’ai
dit, le premier mariage de la fille du professeur
Stangerson, ne pouvait mesurer, comme nous,
toute l’impossibilité où nous étions de révéler
l’existence de Larsan sans déchaîner, surtout
depuis la cérémonie de Saint-Nicolas-du-
Chardonnet, le pire des scandales et la plus
redoutable des catastrophes ; mais certains
incidents inexpliqués du procès de Versailles
avaient dû suffisamment le frapper pour qu’il fût
à même de saisir que nous redoutions par-dessus
175
tout d’intéresser à nouveau le public à ce que l’on
avait appelé le Mystère de Mademoiselle
Stangerson.
Il comprit ce soir-là, mieux que jamais, que
Larsan nous tenait par un de ces secrets terribles
qui décident de l’honneur ou de la mort des gens,
en dehors de toutes les magistratures de la terre.
Il s’inclina donc devant M. Robert Darzac,
sans plus dire un mot ; mais ce salut signifiait de
toute évidence que Mr Arthur Rance était prêt à
combattre pour la cause de Mathilde comme un
noble chevalier qui s’inquiète peu des raisons de
la bataille, du moment qu’il meure pour sa belle.
Du moins, j’interprétai ainsi son geste, persuadé
que l’Américain, malgré son récent mariage, était
loin d’avoir oublié son ancienne passion.
M. Darzac dit :
« Il faut que cet homme disparaisse, mais en
silence, soit qu’on le réduise à merci, soit qu’on
passe avec lui un traité de paix, soit qu’on le
tue !... Mais la première condition de sa
disparition est le secret à garder sur sa
réapparition. Surtout, je me ferai l’interprète de
176
Mme Darzac en vous priant de tout faire au
monde pour que M. Stangerson ignore que nous
sommes menacés encore des coups de ce bandit !
– Les désirs de Mme Darzac sont des ordres,
répliqua Rouletabille. M. Stangerson ne saura
rien !... »
On s’occupa ensuite de la situation faite aux
domestiques et de ce qu’on pouvait attendre
d’eux. Heureusement, le père Jacques et les
Bernier étaient déjà à demi dans le secret des
choses et ne s’étonneraient de rien. Mattoni était
assez dévoué pour obéir à Mrs. Édith « sans
comprendre ». Les autres ne comptaient pas. Il y
avait bien encore Walter, le domestique du vieux
Bob, mais il avait accompagné son maître à Paris
et ne devait revenir qu’avec lui. Rouletabille se
leva, échangea par la fenêtre un signe avec
Bernier qui se tenait debout sur le seuil de la Tour
Carrée et revint s’asseoir au milieu de nous.
« Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le
dîner, j’ai fait une reconnaissance autour de la
place. Nous disposons, au-delà de la porte Nord,
d’une défense naturelle et sociale merveilleuse et
177
qui remplace avantageusement l’ancienne
barbacane du château. Nous avons là, à cinquante
pas, du côté de l’Occident, les deux postes
frontières des douaniers français et italiens dont
l’inexorable vigilance peut nous être d’un grand
secours. Le père Bernier est tout à fait bien avec
ces braves gens et je suis allé avec lui les
interroger. Le douanier italien ne parle que
l’italien, mais le douanier français parle les deux
langues, plus le jargon du pays, et c’est ce
douanier (qui s’appelle, m’a dit Bernier, Michel)
qui nous a servi de truchement général. Par son
intermédiaire, nous avons appris que nos deux
douaniers s’étaient intéressés à la manœuvre
insolite, autour de la presqu’île d’Hercule, de la
petite barque de Tullio, surnommé le Bourreau
de la Mer. Le vieux Tullio est une des anciennes
connaissances de nos douaniers. C’est le plus
habile contrebandier de la côte. Il traînait, ce soir,
dans sa barque, un individu que les douaniers
n’avaient jamais vu. La barque, Tullio et
l’inconnu ont disparu du côté de la pointe de
Garibaldi. J’y suis allé avec le père Bernier, et,
pas plus que M. Darzac qui y était allé
178
précédemment, nous n’avons rien aperçu.
Cependant Larsan a dû débarquer... J’en ai
comme le pressentiment. Dans tous les cas, je
suis sûr que la barque de Tullio a abordé près de
la pointe de Garibaldi...
– Vous en êtes sûr ? s’écria M. Darzac.
– À cause de quoi en êtes-vous sûr ?
demandai-je.
– Bah ! fit Rouletabille, elle a laissé encore la
trace de sa proue dans le galet du rivage et, en
abordant, elle a fait tomber de son bord le
réchaud à pommes de pin que j’ai retrouvé et que
les douaniers ont reconnu, réchaud qui sert à
Tullio à éclairer les eaux quand il pêche la
pieuvre, par les nuits calmes.
– Larsan est certainement descendu ! reprit M.
Darzac... Il est aux Rochers Rouges !...
– En tout cas, si la barque l’a laissé aux
Rochers Rouges, il n’en est point revenu, fit
Rouletabille. Les deux postes des douaniers sont
placés sur le chemin étroit qui conduit des
Rochers Rouges en France, de telle sorte que nul
179
n’y peut passer de jour ou de nuit sans en être
aperçu. Vous savez, d’autre part, que les Rochers
Rouges forment cul-de-sac et que le sentier
s’arrête devant ces rochers, à trois cents mètres
environ de la frontière. Le sentier passe entre les
rochers et la mer. Les rochers sont à pic et
constituent une falaise d’une soixantaine de
mètres de hauteur.
– Certes ! fit Arthur Rance, qui n’avait encore
rien dit, et qui semblait très intrigué, il n’a pu
escalader la falaise.
– Il se sera caché dans les grottes, observa
Darzac ; il y a dans la falaise des poches
profondes.
– Je l’ai pensé ! dit Rouletabille. Aussi, moi, je
suis retourné tout seul aux Rochers Rouges, après
avoir renvoyé le père Bernier.
– C’était imprudent, remarquai-je.
– C’était par prudence ! corrigea Rouletabille.
J’avais des choses à dire à Larsan, que je ne
tenais point à faire savoir à un tiers... Bref, je suis
retourné aux Rochers Rouges ; devant les grottes,
180
j’ai appelé Larsan.
– Vous l’avez appelé ! s’écria Arthur Rance.
– Oui ! je l’ai appelé dans la nuit
commençante, j’ai agité mon mouchoir, comme
font les parlementaires avec leur drapeau blanc.
Mais est-ce qu’il ne m’a point entendu ? Est-ce
qu’il n’a point vu mon drapeau ?... Il n’a pas
répondu.
– Il n’était peut-être plus là, hasardai-je.
– Je n’en sais rien !... J’ai entendu du bruit
dans une grotte !...
– Et vous n’y êtes pas allé ? demanda
vivement Arthur Rance.
– Non ! répondit simplement Rouletabille,
mais vous pensez bien, n’est-ce pas ? que ce n’est
point parce que j’ai peur de lui...
– Courons-y ! nous écriâmes-nous tous, en
nous levant d’un même mouvement, et qu’on en
finisse une bonne fois !
– Je crois, fit Arthur Rance, que nous n’avons
jamais eu une meilleure occasion de joindre
Larsan. Eh ! nous ferons bien de lui ce que nous
181
voudrons, au fond des Rochers Rouges ! »
Darzac et Arthur Rance étaient déjà prêts ;
j’attendais ce qu’allait dire Rouletabille. D’un
geste il les calma et les pria de se rasseoir...
« Il faut réfléchir à ceci, fit-il, que Larsan
n’aurait pas agi autrement qu’il ne l’a fait, s’il
avait voulu nous attirer ce soir dans les grottes
des Rochers Rouges. Il se montre à nous, il
débarque presque sous nos yeux à la pointe de
Garibaldi, il nous eût crié en passant sous nos
fenêtres : « Vous savez, je suis aux Rochers
Rouges ! Je vous attends ! Venez-y !... » qu’il
n’aurait peut-être pas été plus explicite ni plus
éloquent !
– Vous êtes allé aux Rochers Rouges, repartit
Arthur Rance, qui s’avoua, du reste,
profondément touché par l’argument de
Rouletabille... et il ne s’est pas montré. Il s’y
cache, méditant quelque crime abominable pour
cette nuit... Il faut le déloger de là.
– Sans doute, répliqua Rouletabille, ma
promenade aux Rochers Rouges n’a produit
aucun résultat, parce que j’y suis allé seul... mais
182
que nous y allions tous et nous pourrons trouver
un résultat à notre retour...
– À notre retour ? interrogea Darzac, qui ne
comprenait pas.
– Oui, expliqua Rouletabille, à notre retour au
château où nous aurons laissé Mme Darzac toute
seule ! Et où nous ne la retrouverions peut-être
plus !... Oh ! ajouta-t-il, dans le silence général,
ce n’est là qu’une hypothèse. En ce moment, il
nous est défendu de raisonner autrement que par
hypothèse... »
Nous nous regardions tous, et cette hypothèse
nous accablait. Évidemment, sans Rouletabille,
nous allions peut-être faire une grosse bêtise,
nous allions peut-être à un désastre...
Rouletabille s’était levé, pensif.
« Au fond, finit-il par dire, nous n’avions rien
de mieux à faire pour cette nuit, que de nous
barricader. Oh ! barricade provisoire, car je veux
que la place soit mise en état de défense absolue
dès demain. J’ai fait fermer la porte de fer et je la
fais garder par le père Jacques. J’ai mis Mattoni
183
en sentinelle dans la chapelle. J’ai rétabli ici un
barrage, sous la poterne, le seul point vulnérable
de la seconde enceinte et je garderai moi-même
ce barrage. Le père Bernier veillera toute la nuit à
la porte de la Tour Carrée, et la mère Bernier, qui
a de très bons yeux, et à laquelle j’ai fait encore
donner une lunette marine, restera jusqu’au matin
sur la plate-forme de la tour. Sainclair s’installera
dans le petit pavillon de feuilles de palmier, sur la
terrasse de la Tour Ronde. Du haut de cette
terrasse, il surveillera, avec moi du reste, toute la
seconde cour et les boulevards et parapets. Mrs.
Arthur Rance et M. Robert Darzac se rendront
dans la baille et devront se promener jusqu’à
l’aurore, le premier sur le boulevard de l’Ouest,
le second sur celui de l’Est, boulevards qui
bornent la première cour du côté de la mer. Le
service sera dur cette nuit, parce que nous ne
sommes pas encore organisés. Demain nous
dresserons un état de notre petite garnison et des
domestiques sûrs, dont nous pouvons disposer en
toute sécurité. S’il y a des domestiques douteux,
on les fera sortir de la place. Vous apporterez ici,
dans cette poterne, en cachette, toutes les armes
184
dont vous pouvez disposer, fusils, revolvers. On
se les partagera suivant les besoins du service de
garde. La consigne est de tirer sur tout individu
qui ne répond pas au qui vive ! et qui ne vient pas
se faire reconnaître. Il n’y a point de mot de
passe, c’est inutile. Pour passer, il suffira de crier
son nom et de faire voir son visage. Du reste, il
n’y aura que nous qui aurons le droit de passer.
Dès demain matin, je ferai dresser, à l’entrée
intérieure de la porte Nord, la grille qui fermait
jusqu’à ce soir son entrée extérieure, – entrée qui
est close, désormais, par la porte de fer ; et, dans
la journée, les fournisseurs ne pourront franchir la
voûte au-delà de la grille : ils déposeront leur
marchandise dans la petite loge de la tour où j’ai
gîté le père Jacques. À sept heures, tous les soirs,
la porte de fer sera fermée. Demain matin,
également, Mr Arthur Rance donnera des ordres
pour faire venir menuisiers, maçons et
charpentiers. Tout ce monde sera compté et ne
devra, sous aucun prétexte, franchir la poterne de
la seconde enceinte ; tout ce monde sera
également compté avant sept heures du soir,
heure à laquelle devra avoir lieu le départ des
185
ouvriers, au plus tard. Dans cette journée, les
ouvriers devront entièrement achever leur travail,
qui consistera à me fabriquer une porte pour ma
poterne, à réparer une légère brèche du mur qui
joint le Château Neuf à la Tour du Téméraire, et
une autre petite brèche, qui se trouve située près
de l’ancienne Tour Ronde de coin (B sur le plan)
qui défend l’angle nord-ouest de la baille. Après
quoi, je serai tranquille, et Mme Darzac, à
laquelle je défends de quitter le château jusqu’à
nouvel ordre, étant ainsi en sûreté, je pourrai
tenter une sortie et partir en reconnaissance
sérieuse à la recherche du camp de Larsan.
Allons, Mister Arthur Rance, aux armes ! Allez
me chercher les armes dont vous disposez ce
soir... Moi, j’ai prêté mon revolver au père
Bernier, qui se promènera devant la porte de
l’appartement de Mme Darzac... »
Quiconque eût ignoré les événements du
Glandier et aurait entendu un pareil langage dans
la bouche de Rouletabille n’aurait point manqué
de traiter de fous et celui qui le tenait, et ceux qui
l’écoutaient ! Mais, je le répète, si celui-là avait
vécu la nuit de la galerie inexplicable, et la nuit
186
du cadavre incroyable, il aurait fait comme moi :
il eût chargé son revolver, et attendu le jour sans
faire le malin !
187
VIII
188
« Oh ! c’est très amusant ! me disait-elle en
frappant dans ses petites mains. C’est très
amusant !... Ce Larsan, comme je voudrais le
connaître !... »
Je ne pus m’empêcher de frissonner en
entendant un pareil blasphème. Décidément, il y
a de petites âmes romanesques qui ne doutent de
rien, et qui, dans leur inconscience, insultent au
destin. Ah ! la malheureuse, si elle s’était
doutée !
189
inaccessibles, j’estime qu’il est de mon devoir de
préparer l’esprit du lecteur à admettre en fin de
compte que je ne suis que le vulgaire rapporteur
d’une affaire unique dans le monde, et que je
n’invente rien. Au surplus, Rouletabille, dans le
cas où j’aurais la sotte prétention d’ajouter à une
aussi prodigieuse et naturelle histoire quelque
ornement imaginaire, s’y opposerait et me dirait
mon fait, raide comme balle. Des intérêts trop
considérables sont en jeu et le fait d’une telle
publication doit entraîner de trop redoutables
conséquences pour que je ne m’astreigne point à
une narration sévère, un peu sèche et méthodique.
Je renverrai donc ceux qui pourraient croire à
quelque roman policier – l’abominable mot a été
prononcé – au procès de Versailles. Maîtres
Henri-Robert et André Hesse, qui plaidaient pour
M. Robert Darzac, firent entendre là d’admirables
plaidoiries qui ont été sténographiées et dont,
certainement, ils ont dû conserver quelque copie.
Enfin, il ne faut pas oublier que, bien avant que le
destin ne mît aux prises Larsan-Ballmeyer et
Joseph Rouletabille, l’élégant bandit avait donné
une rude besogne aux chroniqueurs judiciaires.
190
Nous n’avons qu’à ouvrir la Gazette des
Tribunaux et à parcourir les comptes rendus des
grands quotidiens, le jour où Ballmeyer fut
condamné par la Cour d’assises de la Seine à dix
ans de travaux forcés, pour être renseignés sur le
type. Alors, on comprendra qu’il n’y a plus rien à
inventer sur un homme quand on peut raconter
une pareille histoire ; et ainsi le lecteur,
connaissant désormais « son genre », c’est-à-dire
sa façon d’opérer et son audace sans seconde, se
gardera de sourire quand Joseph Rouletabille,
prudemment, entre Ballmeyer-Larsan et Mme
Darzac, jettera un pont-levis.
191
d’autrui. Tout jeune, il se destina à l’escroquerie
comme d’autres se destinent à l’École des Mines.
Son début fut un coup de génie. L’histoire est
incroyable – Ballmeyer subtilisant une lettre
chargée adressée à la maison de son père, puis
prenant le train pour Lyon, avec l’argent volé, et
écrivant à l’auteur de ses jours :
« Monsieur, je suis un ancien militaire retraité
et médaillé. Mon fils, commis des postes, a, pour
payer une dette de jeu, soustrait, dans le bureau
ambulant, une lettre à votre adresse. J’ai réuni la
famille ; d’ici à quelques jours nous pourrons
parfaire la somme nécessaire au remboursement.
Vous êtes père : ayez pitié d’un père ! Ne brisez
pas tout un passé d’honneur ! »
M. Ballmeyer père accorda noblement des
délais. Il attend encore le premier acompte ou
plutôt il ne l’attend plus, le procès lui ayant
appris, après dix années, quel était le vrai
coupable.
Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille,
semble avoir reçu de la nature tous les attributs
qui constituent l’escroc de race : une prodigieuse
192
variété d’esprit, le don de persuader les naïfs, le
souci de la mise en scène et du détail, le génie du
travestissement, la précaution infinie, à ce point
qu’il faisait marquer son linge à des initiales
appropriées toutes les fois qu’il jugeait utile de
changer de nom. Mais, ce qui le caractérise
surtout, c’est, en dehors d’aptitudes étonnantes
pour l’évasion, une coquetterie de fraude,
d’ironie, de défi à la justice ; c’est le plaisir malin
de dénoncer lui-même au parquet de prétendus
coupables, sachant combien le magistrat s’attarde
par tempérament aux fausses pistes.
Cette joie de mystifier les juges apparaît dans
tous les actes de sa vie.
Au régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa
compagnie : il accuse le capitaine-trésorier.
Il commet un vol de quarante mille francs au
préjudice de la maison Furet, et, aussitôt, il
dénonce au juge d’instruction M. Furet comme
s’étant volé lui-même.
L’affaire Furet restera longtemps célèbre dans
les fastes judiciaires, sous cette rubrique
désormais classique : « le coup du téléphone ».
193
La science appliquée à l’escroquerie n’a encore
rien donné de mieux.
Ballmeyer soustrait une traite de mille six
cents livres sterling dans le courrier de MM.
Furet frères, négociants commissionnaires, rue
Poissonnière, qui l’ont laissé s’installer dans leurs
bureaux.
Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de
M. Furet, et, contrefaisant la voix de M. Edmond
Furet, demande par téléphone à M. Cohen,
banquier, s’il serait disposé à escompter la traite.
M. Cohen répond affirmativement et, dix minutes
plus tard, Ballmeyer, après avoir coupé le fil
téléphonique pour prévenir un contre-ordre ou
des demandes d’explications, fait toucher l’argent
par un compère, un nommé Rivard, qu’il a connu
naguère aux bataillons d’Afrique, où de
fâcheuses histoires de régiment les avaient fait
expédier l’un et l’autre.
Il prélève la part du lion ; puis il court au
parquet pour dénoncer Rivard et, comme je le
disais, le volé, M. Edmond Furet lui-même !...
Une confrontation épique a lieu dans le
194
cabinet de M. Espierre, le juge d’instruction
chargé de l’affaire.
« Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au
négociant ahuri, je suis désolé de vous accuser,
mais vous devez la vérité à la justice. C’est une
affaire qui ne tire pas à conséquence : avouez
donc ! Vous avez eu besoin de quarante mille
francs pour liquider une petite dette au salon des
courses, et vous les avez fait payer à votre
maison. C’est vous qui avez téléphoné.
– Moi ! moi ! balbutiait M. Edmond Furet,
anéanti.
– Avouez donc, vous savez bien qu’on a
reconnu votre voix. »
Le malheureux volé coucha bel et bien à
Mazas pendant huit jours et la police fournit sur
lui un rapport épouvantable ; si bien que M.
Cruppi, alors avocat général, aujourd’hui ministre
du Commerce, dut présenter à M. Furet les
excuses de la justice. Quant à Rivard, il était
condamné par contumace à vingt ans de travaux
forcés !
195
On pourrait raconter vingt traits de ce genre
sur Ballmeyer. En vérité, à ce moment-là, avant
de s’adonner au drame, il jouait la comédie, et
quelle comédie ! Il faut connaître tout au long
l’histoire d’une de ses évasions. Rien de plus
prodigieusement comique que l’aventure de ce
prisonnier rédigeant un long mémoire insipide,
uniquement pour pouvoir l’étaler sur la table du
juge, M. Villers, et, en bouleversant les imprimés,
jeter un coup d’œil sur la formule des ordres de
mises en liberté.
Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre
signée « Villers », dans laquelle, selon la formule
surprise, M. Villers priait le directeur de la prison
de mettre le détenu Ballmeyer en liberté sur-le-
champ. Mais il manquait au papier le timbre du
juge.
Ballmeyer ne s’embarrassa pas pour si peu. Il
reparut le lendemain à l’instruction, dissimulant
sa lettre dans sa manche, protesta de son
innocence, feignit une grande colère, et, en
gesticulant avec le cachet déposé sur la table, il
fit tout à coup tomber l’encrier sur le pantalon
196
bleu du garde qui l’accompagnait.
Pendant que le pauvre Pandore, entouré du
magistrat et du greffier, qui compatissaient à son
malheur, épongeait tristement son « numéro un »,
Ballmeyer profitait de l’inattention générale pour
appliquer un fort coup de tampon sur l’ordre de
mise en liberté et se confondait à son tour en
excuses.
Le tour était joué. L’escroc sortit en jetant
négligemment le papier signé et timbré aux
gardes de la souricière.
« À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me
faire porter ses papiers ! Me prend-il pour son
domestique ? »
Les gardes ramassèrent précieusement
l’imprimé, et le brigadier de service le fit porter à
son adresse, à Mazas. C’était l’ordre de mettre
sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le
soir même, Ballmeyer était libre.
C’était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol
Furet, il s’était échappé une première fois en
passant la jambe et en jetant du poivre au garde
197
qui l’amenait au dépôt, et le soir même il
assistait, cravaté de blanc, à une première de la
Comédie-Française. Déjà, à l’époque où il avait
été condamné par le conseil de guerre à cinq ans
de travaux publics pour avoir volé la caisse de sa
compagnie, il avait failli sortir du Cherche-Midi
en se faisant enfermer par ses camarades dans un
sac de papiers de rebut. Un contre-appel imprévu
fit échouer ce plan si bien conçu.
... Mais on n’en finirait point s’il fallait
raconter ici les étonnantes aventures du premier
Ballmeyer.
Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet
d’Erlon, comte de Motteville, comte de
Bonneville1, élégant, beau joueur, faisant la
mode, il parcourt les plages et les villes d’eaux :
Biarritz, Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle
jusqu’à dix mille francs dans sa soirée, entouré de
jolies femmes qui se disputent ses sourires ; car
cet escroc émérite est doublé d’un séducteur. Au
régiment, il avait fait la conquête, platonique
heureusement, de la fille de son colonel !...
1
Historique.
198
Connaissez-vous le « type » maintenant ?
Eh bien, c’est cet homme que Joseph
Rouletabille allait combattre !
199
réparation de la brèche de la tour B. Les travaux
furent menés si judicieusement et si promptement
que le château fort d’Hercule se trouva le soir
même aussi hermétiquement clos dans la nature,
avec toutes ses enceintes, qu’il l’est linéairement
parlant sur le papier. Assis sur un gros mœllon,
ce matin-là, Rouletabille commençait déjà à
dessiner sur son calepin le plan que j’ai soumis
au lecteur, et il me disait, cependant que, fatigué
de ma nuit, je faisais des efforts ridicules pour ne
point fermer les yeux :
« Voyez-vous, Sainclair ! Les imbéciles vont
croire que je me fortifie pour me défendre. Eh
bien, ce n’est là qu’une pauvre partie de la
vérité : car je me fortifie surtout pour raisonner.
Et, si je bouche des brèches, c’est moins pour que
Larsan ne puisse s’y introduire que pour épargner
à ma raison l’occasion d’une « fuite » ! Par
exemple, je ne pourrais raisonner dans une forêt !
Comment voulez-vous raisonner dans une forêt ?
La raison fuit de toutes parts, dans une forêt !
Mais dans un château fort bien clos ! Mon ami,
c’est comme dans un coffre-fort bien fermé : si
vous êtes dedans, et que vous ne soyez point fou,
200
il faut bien que votre raison s’y retrouve !
– Oui, oui ! répétai-je en branlant la tête, il
faut bien que votre raison s’y retrouve !...
– Eh bien, là-dessus, me fit-il, allez vous
coucher, mon ami, car vous dormez tout debout.
201
IX
202
sur les eaux, et les vieilles pierres du château
embaumaient.
Jamais la nature ne m’était apparue plus
douce, plus accueillante, plus aimante, ni surtout
plus digne d’être aimée. L’air serein, la rive
nonchalante, la mer pâmée, les montagnes
violettes, tout ce tableau auquel mes sens
d’homme du Nord étaient peu accoutumés
évoquait des idées de caresses. C’est alors que je
vis un homme qui frappait la mer. Oh ! il la
frappait à tour de bras ! J’en aurais pleuré, si
j’avais été poète. Le misérable paraissait agité
d’une rage affreuse. Je ne pouvais me rendre
compte de ce qui avait excité sa fureur contre
cette onde tranquille ; mais celle-ci devait
évidemment lui avoir donné quelque motif
sérieux de mécontentement, car il ne cessait ses
coups. Il s’était armé d’un énorme gourdin et,
debout dans sa petite embarcation qu’un enfant
craintif poussait de la rame en tremblant, il
administrait à la mer, un instant éclaboussée, une
« dégelée de marrons » qui provoquait la muette
indignation de quelques étrangers arrêtés au
rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil
203
cas où l’on redoute de se mêler de ce qui ne vous
regarde pas, ceux-ci laissaient faire sans
protester. Qu’est-ce qui pouvait ainsi exciter cet
homme sauvage ? Peut-être bien le calme même
de la mer qui, après avoir été un moment troublée
par l’insulte de ce fou, reprenait son visage
immobile.
Je fus alors interpellé par la voix amie de
Rouletabille qui m’annonçait que l’on déjeunait à
midi. Rouletabille exhibait une tenue de plâtrier,
tous ses habits attestant qu’il s’était promené
dans des maçonneries trop fraîches. D’une main
il s’appuyait sur un mètre et son autre main jouait
avec un fil à plomb. Je lui demandai s’il avait
aperçu l’homme qui battait les eaux. Il me
répondit que c’était Tullio qui travaillait de son
état à chasser le poisson dans les filets, en lui
faisant peur. C’est alors que je compris pourquoi,
dans le pays, on appelait Tullio « le Bourreau de
la Mer ».
Rouletabille m’apprit encore par la même
occasion qu’ayant interrogé Tullio, ce matin, sur
l’homme qu’il avait conduit dans sa barque la
204
veille au soir et à qui il avait fait faire le tour de
la presqu’île d’Hercule, Tullio lui avait répondu
qu’il ne connaissait point cet homme, que c’était
un original qu’il avait embarqué à Menton et qui
lui avait donné cinq francs pour qu’il le débarquât
à la pointe des Rochers Rouges.
Je m’habillai vivement et rejoignis
Rouletabille qui m’apprit que nous allions avoir
au déjeuner un nouvel hôte : il s’agissait du vieux
Bob. On l’attendit pour se mettre à table et puis,
comme il n’arrivait point, on commença de
déjeuner sans lui, dans le cadre fleuri de la
terrasse ronde du Téméraire.
Une admirable bouillabaisse apportée toute
fumante du restaurant des Grottes, qui possède la
réserve la mieux fournie en rascasses et poissons
de roches de tout le littoral, arrosée d’un petit
« vino del paese » et servie dans la lumière et la
gaieté des choses, contribua au moins autant que
toutes les précautions de Rouletabille à nous
rasséréner. En vérité, le redoutable Larsan nous
faisait moins peur sous le beau soleil des cieux
éclatants qu’à la pâle lueur de la lune et des
205
étoiles ! Ah ! que la nature humaine est oublieuse
et facilement impressionnable ! J’ai honte de le
dire : nous étions très fiers – oh ! tout à fait fiers
(du moins je parle pour moi et pour Arthur Rance
et aussi naturellement pour Mrs. Édith, dont la
nature romanesque et mélancolique était
superficielle) de sourire de nos transes nocturnes
et de notre garde armée sur les boulevards de la
citadelle... quand le vieux Bob fit son apparition.
Et – disons-le, disons-le – ce n’est point cette
apparition qui eût pu nous ramener à des pensers
plus moroses. J’ai rarement aperçu quelqu’un de
plus comique que le vieux Bob se promenant,
dans le soleil éblouissant d’un printemps du midi,
avec un chapeau haut de forme noir, sa redingote
noire, son gilet noir, son pantalon noir, ses
lunettes noires, ses cheveux blancs et ses joues
roses. Oui, oui, nous avons bien ri sous la
tonnelle de la tour de Charles le Téméraire. Et le
vieux Bob rit avec nous. Car le vieux Bob est la
gaieté même.
Que faisait ce vieux savant au château
d’Hercule ? Le moment est peut-être venu de le
dire. Comment s’était-il résolu à quitter ses
206
collections d’Amérique, et ses travaux, et ses
dessins, et son musée de Philadelphie ? Voilà. On
n’a pas oublié que Mr Arthur Rance était déjà
considéré dans sa patrie comme un phrénologue
d’avenir, quand sa mésaventure amoureuse avec
Mlle Stangerson l’éloigna tout à coup de l’étude
qu’il prit en dégoût. Après son mariage avec Miss
Édith, celle-ci l’y poussant, il sentit qu’il se
remettrait avec plaisir à la science de Gall et de
Lavater. Or, dans le moment même qu’ils
visitaient la Côte d’Azur, l’automne qui précéda
les événements actuels, on faisait grand bruit
autour des découvertes nouvelles que M. Abbo
venait de faire aux Rochers Rouges, dénommés
encore, dans le patois mentonais, Baoussé-
Roussé. Depuis de longues années, depuis 1874,
les géologues et tous ceux qui s’occupent
d’études préhistoriques avaient été extrêmement
intéressés par les débris humains trouvés dans les
cavernes et les grottes des Rochers Rouges. MM.
Julien, Rivière, Girardin, Delesot, étaient venus
travailler sur place et avaient su intéresser
l’Institut et le ministère de l’Instruction publique
à leurs découvertes. Celles-ci firent bientôt
207
sensation, car elles attestaient, à ne pouvoir s’y
méprendre, que les premiers hommes avaient
vécu en cet endroit avant l’époque glaciaire. Sans
doute la preuve de l’existence de l’homme à
l’époque quaternaire était faite depuis
longtemps ; mais, cette époque mesurant, d’après
certains, deux cent mille ans, il était intéressant
de fixer cette existence dans une étape
déterminée de ces deux cent mille années. On
fouillait toujours aux Rochers Rouges et on allait
de surprise en surprise. Cependant, la plus belle
des grottes, la Barma Grande, comme on
l’appelait dans le pays, était restée intacte, car
elle était propriété privée de M. Abbo, qui tenait
le restaurant des Grottes, non loin de là, au bord
de la mer. M. Abbo venait de se déterminer, lui
aussi, à fouiller sa grotte. Or, la rumeur publique
(car l’événement avait dépassé les bornes du
monde scientifique) répandait le bruit qu’il venait
de trouver dans la Barma Grande
d’extraordinaires ossements humains, des
squelettes très bien conservés par une terre
ferrugineuse, contemporaine des mammouths du
début de l’époque quaternaire ou même de la fin
208
de l’époque tertiaire !
Arthur Rance et sa femme coururent à Menton
et, pendant que son mari passait ses journées à
remuer des « débris de cuisine », comme on dit
en termes scientifiques, datant de deux cent mille
ans, fouillant lui-même l’humus de la Barma
Grande et mesurant les crânes de nos ancêtres, sa
jeune femme prenait un inlassable plaisir à
s’accouder non loin de là, aux créneaux
moyenageux d’un vieux château fort qui dressait
sa massive silhouette sur une petite presqu’île,
reliée aux Rochers Rouges par quelques pierres
écroulées de la falaise. Les légendes les plus
romanesques se rattachaient à ce vestige des
vieilles guerres génoises ; et il semblait à Édith,
mélancoliquement penchée au haut de sa terrasse,
sur le plus beau décor du monde, qu’elle était une
de ces nobles demoiselles de l’ancien temps, dont
elle avait tant aimé les cruelles aventures dans les
romans de ses auteurs favoris. Le château était à
vendre à un prix des plus raisonnables. Arthur
Rance l’acheta et, ce faisant, il combla de joie sa
femme qui fit venir les maçons et les tapissiers et
eut tôt fait, en trois mois, de transformer cette
209
antique bâtisse en un délicieux nid d’amoureux
pour une jeune personne qui se souvient de la
Dame du lac et de la Fiancée de Lammermoor.
Quand Arthur Rance s’était trouvé en face du
dernier squelette découvert dans la Barma
Grande ainsi que des fémurs de l’Elephas
antiquus sortis de la même couche de terrain, il
avait été transporté d’enthousiasme, et son
premier soin avait été de télégraphier au vieux
Bob que l’on avait peut-être enfin découvert à
quelques kilomètres de Monte-Carlo ce qu’il
cherchait, au prix de mille périls, depuis tant
d’années, au fond de la Patagonie. Mais son
télégramme ne parvint pas à destination, car le
vieux Bob, qui avait promis de rejoindre le
nouveau ménage dans quelques mois avait déjà
pris le bateau pour l’Europe. Évidemment, la
renommée l’avait déjà renseigné sur les trésors
des Baoussé-Roussé. Quelques jours plus tard, il
débarquait à Marseille et arrivait à Menton où il
s’installait en compagnie d’Arthur Rance et de sa
nièce dans le fort d’Hercule, qu’il remplit aussitôt
des éclats de sa gaieté.
210
La gaieté du vieux Bob nous paraît un peu
théâtrale, mais c’est là, sans doute, un effet de
notre triste humeur de la veille. Le vieux Bob a
une âme d’enfant ; et il est coquet comme une
vieille femme, c’est-à-dire que sa coquetterie
change rarement d’objet et qu’ayant, une fois
pour toutes, adopté un costume sévère, de
préférence correct (redingote noire, gilet noir,
pantalon noir, cheveux blancs, joues roses), elle
s’attache uniquement à en perpétuer
l’impressionnante harmonie. C’est dans cet
uniforme professoral que le vieux Bob chassait le
tigre des pampas et qu’il fouille maintenant les
grottes des Rochers Rouges, à la recherche des
derniers ossements de l’Elephas antiquus.
Mrs. Édith nous le présenta et il poussa un
gloussement poli, et puis il se reprit à rire de
toute sa large bouche qui allait de l’un à l’autre
de ses favoris poivre et sel qu’il avait
soigneusement taillés en triangles. Le vieux Bob
exultait et nous en apprîmes bientôt la raison. Il
rapportait de sa visite au Muséum de Paris la
211
certitude que le squelette de la Barma Grande
n’était point plus ancien que celui qu’il avait
rapporté de sa dernière expédition à la Terre de
Feu. Tout l’Institut était de cet avis et prenait
pour base de ses raisonnements le fait que l’os à
mœlle de l’Elephas que le vieux Bob avait
apporté à Paris, et que le propriétaire de la Barma
Grande lui avait prêté après lui avoir affirmé
qu’il l’avait trouvé dans la même couche de
terrain que le fameux squelette, – que cet os à
mœlle, disons-nous, appartenait à un Elephas
antiquus du milieu de la période quaternaire. Ah !
il fallait entendre avec quel joyeux mépris le
vieux Bob parlait de ce milieu de la période
quaternaire ! À cette idée d’un os à mœlle du
milieu de la période quaternaire, il éclatait de rire
comme si on lui avait conté une bonne farce !
Est-ce qu’à notre époque un savant, un véritable
savant, digne en vérité de ce nom de savant,
pouvait encore s’intéresser à un squelette du
milieu de la période quaternaire ! Le sien – son
squelette, ou tout au moins celui qu’il avait
rapporté de la terre de feu – datait du
commencement de cette période, par conséquent
212
était plus vieux de cent mille ans... vous
entendez : cent mille ans ! Et il en était sûr, à
cause de cette omoplate ayant appartenu à l’ours
des cavernes, omoplate qu’il avait trouvée, lui, le
vieux Bob, entre les bras de son propre squelette.
(Il disait : mon propre squelette, ne faisant plus
de différence, dans son enthousiasme, entre son
squelette vivant qu’il habillait tous les jours de sa
redingote noire, de son gilet noir, de son pantalon
noir, de ses cheveux blancs, de ses joues roses, et
le squelette préhistorique de la Terre de Feu).
« Ainsi, mon squelette date de l’ours des
cavernes !... Mais celui des Baoussé-Roussé !
Oh ! là là ! mes enfants ! tout au plus de l’époque
du mammouth... et encore ! non, non !... du
rhinocéros à narines cloisonnées ! Ainsi !... On
n’a plus rien à découvrir, mesdames et messieurs,
dans la période du rhinocéros à narines
cloisonnées !... Je vous le jure, foi de vieux
Bob !... Mon squelette à moi vient de l’époque
chelléenne, comme vous dites en France...
Pourquoi riez-vous, espèces d’ânes !... Tandis
que je ne suis même point sûr que l’Elephas
antiquus des Rochers Rouges date de l’époque
213
moustérienne ! Et pourquoi pas de l’époque
solutréenne ? Ou encore, ou encore ! De l’époque
magdalénienne !... Non ! non ! c’en est trop ! Un
Elephas antiquus de l’époque magdalénienne, ça
n’est pas possible ! Cet Elephas me rendra fou !
Cet Antiquus me rendra malade ! Ah ! j’en
mourrai de joie... pauvres Baoussé-Roussé ! »
Mrs. Édith eut la cruauté d’interrompre la
jubilation du vieux Bob en lui annonçant que le
prince Galitch, qui s’était rendu acquéreur de la
grotte de Roméo et Juliette, aux Rochers Rouges,
devait avoir fait une découverte tout à fait
sensationnelle, car elle l’avait vu, le lendemain
même du départ du vieux Bob pour Paris, passer
devant le fort d’Hercule, emportant sous son bras
une petite caisse qu’il lui avait montrée en lui
disant : « Voyez-vous, mistress Rance, j’ai là un
trésor ! Oh ! un véritable trésor ! » Elle avait
demandé ce que c’était que ce trésor, mais l’autre
l’avait agacée, disant qu’il voulait en faire la
surprise au vieux Bob, à son retour ! Enfin le
prince Galitch lui avait avoué qu’il venait de
découvrir « le plus vieux crâne de l’humanité » !
214
Mrs. Édith n’avait pas plutôt prononcé cette
phrase que toute la gaieté du vieux Bob
s’écroula ; une fureur souveraine se répandit sur
ses traits ravagés et il cria :
« Ça n’est pas vrai !... Le plus vieux crâne de
l’humanité, il est au vieux Bob ! C’est le crâne du
vieux Bob ! »
Et il hurla :
« Mattoni ! Mattoni ! fais apporter ma malle,
ici !... Ici !... »
Justement Mattoni traversait la Cour de
Charles le Téméraire avec le bagage du vieux
Bob sur son dos. Il obéit au professeur et apporta
la malle devant nous. Sur quoi le vieux Bob,
prenant son trousseau de clefs, se jeta à genoux et
ouvrit la caisse. De cette caisse, qui contenait des
effets et du linge pliés avec beaucoup d’ordre, il
sortit un carton à chapeau et, de ce carton à
chapeau, il sortit un crâne qu’il déposa au milieu
de la table, parmi nos tasses à café.
« Le plus vieux crâne de l’humanité, dit-il, le
voilà !... C’est le crâne du vieux Bob !...
215
Regardez-le !... C’est lui ! Le vieux Bob ne sort
jamais sans son crâne !... »
Et il le prit et se mit à le caresser, les yeux
brillants et ses lèvres épaisses écartées à nouveau
par le rire. Si vous voulez bien vous représenter
que le vieux Bob savait imparfaitement le
français et le prononçait mi à l’anglaise, mi à
l’espagnole – il parlait parfaitement l’espagnol –
vous voyez et vous entendez la scène !
Rouletabille et moi, nous n’en pouvions plus et
nous nous tenions les côtes de rire. D’autant
mieux que, dans ses discours, le vieux Bob
s’interrompait lui-même de rire pour nous
demander quel était l’objet de notre gaieté. Sa
colère eut auprès de nous plus de succès encore,
et il n’est pas jusqu’à Mme Darzac qui ne
s’essuyât les yeux, parce que, en vérité, le vieux
Bob était drôle à faire pleurer avec son plus vieux
crâne de l’humanité. Je pus constater à cette
heure où nous prenions le café qu’un crâne de
deux cent mille ans n’est point effrayant à voir,
surtout si, comme celui-là, il a toutes ses dents.
Soudain le vieux Bob devint sérieux. Il éleva
216
le crâne dans la main droite et, l’index de la main
gauche appuyé au front de l’ancêtre :
« Lorsqu’on regarde le crâne par le haut, on
note une forme pentagonale très nette, qui est due
au développement notable des bosses pariétales et
à la saillie de l’écaille de l’occipital ! La grande
largeur de la face tient au développement exagéré
des accords zygomatiques !... Tandis que, dans la
tête des troglodytes des Baoussé-Roussé, qu’est-
ce que j’aperçois ?... »
Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperçut,
dans ce moment-là, dans la tête des troglodytes,
car je ne l’écoutais plus, mais je le regardais. Et
je n’avais plus envie de rire du tout. Le vieux
Bob me parut effrayant, farouche, factice comme
un vieux cabot, avec sa gaieté en fer-blanc et sa
science de pacotille. Je ne le quittai plus des
yeux. Il me sembla que ses cheveux remuaient !
Oui, comme remue une perruque. Une pensée, la
pensée de Larsan qui ne me quittait plus jamais
complètement m’embrasa la cervelle ; j’allais
peut-être parler quand un bras se glissa sous le
mien, et je fus entraîné par Rouletabille.
217
« Qu’avez-vous, Sainclair ?... me demanda,
sur un ton affectueux, le jeune homme.
– Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car
vous vous moqueriez encore de moi... »
Il ne me répondit pas tout d’abord et
m’entraîna vers le boulevard de l’Ouest. Là, il
regarda autour de lui, vit que nous étions seuls, et
me dit :
« Non, Sainclair, non... Je ne me moquerai
point de vous... Car vous êtes dans la vérité en le
voyant partout autour de vous. S’il n’y était point
tout à l’heure, il y est peut-être maintenant... Ah !
il est plus fort que les pierres !... Il est plus fort
que tout !... Je le redoute moins dehors que
dedans !... Et je serais bien heureux que ces
pierres que j’ai appelées à mon secours pour
l’empêcher d’entrer m’aident à le retenir... Car,
Sainclair, je le sens ici ! »
Je serrai la main de Rouletabille, car moi
aussi, chose singulière, j’avais cette impression...
Je sentais sur moi les yeux de Larsan... Je
l’entendais respirer... Quand cette sensation avait-
elle commencé ? Je n’aurais pu le dire... Mais il
218
me semblait qu’elle m’était venue avec le vieux
Bob.
Je dis à Rouletabille, avec inquiétude :
« Le vieux Bob ? »
Il ne me répondit pas. Au bout de quelques
instants, il fit :
« Prenez-vous toutes les cinq minutes la main
gauche avec la main droite et demandez-vous :
« Est-ce toi, Larsan ? » Quand vous vous serez
répondu, ne soyez pas trop rassuré, car il vous
aura peut-être menti et il sera déjà dans votre
peau que vous n’en saurez rien encore ! »
Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le
boulevard de l’Ouest. C’est là que le père Jacques
vint me trouver. Il m’apportait une dépêche.
Avant de la lire, je le félicitai sur sa bonne mine.
Comme nous tous, il avait cependant passé une
nuit blanche ; mais il m’expliqua que le plaisir de
voir enfin sa maîtresse heureuse le rajeunissait de
dix ans. Puis il tenta de me demander les motifs
de la veille étrange qu’on lui avait imposée et le
pourquoi de tous les événements qui se
219
poursuivaient au château depuis l’arrivée de
Rouletabille et des précautions exceptionnelles
qui avaient été prises pour en défendre l’entrée à
tout étranger. Il ajouta même que, si cet affreux
Larsan n’était point mort, il serait porté à croire
qu’on redoutait son retour. Je lui répondis que ce
n’était point le moment de raisonner et que, s’il
était un brave homme, il devait, comme tous les
autres serviteurs, observer la consigne en soldat,
sans essayer d’y rien comprendre ni surtout de la
discuter. Il me salua et s’éloigna en hochant la
tête. Cet homme était évidemment très intrigué et
il ne me déplaisait point que, puisqu’il avait la
surveillance de la porte Nord, il songeât à Larsan.
Lui aussi avait failli être victime de Larsan ; il ne
l’avait pas oublié. Il s’en tiendrait mieux sur ses
gardes.
220
m’avait déjà renseigné sur Brignolles
m’apprenait que ledit Brignolles avait quitté Paris
la veille au soir pour le midi. Il avait pris le train
de dix heures trente-cinq minutes du soir. Mon
ami me disait qu’il avait des raisons de croire que
Brignolles avait pris un billet pour Nice.
Qu’est-ce que Brignolles venait faire à Nice ?
C’est une question que je me posai et que, dans
un sot accès d’amour-propre, que j’ai bien
regretté depuis, je ne soumis point à Rouletabille.
Celui-ci s’était si bien moqué de moi lorsque je
lui avais montré la première dépêche
m’annonçant que Brignolles n’avait point quitté
Paris, que je résolus de ne point lui faire part de
celle qui m’affirmait son départ. Puisque
Brignolles avait si peu d’importance pour lui, je
n’aurais garde de « l’excéder » avec Brignolles !
Et je gardai Brignolles pour moi tout seul ! Si
bien que, prenant mon air le plus indifférent, je
rejoignis Rouletabille dans la Cour de Charles le
Téméraire. Il était en train de consolider avec des
barres de fer la lourde planche de chêne circulaire
qui fermait l’ouverture du puits, et il me
démontra que, même si le puits communiquait
221
avec la mer, il serait impossible à quelqu’un qui
tenterait de s’introduire dans le château par ce
chemin de soulever cette planche, et qu’il devrait
renoncer à son projet. Il était en sueur, les bras
nus, le col arraché, un lourd marteau à la main. Je
trouvai qu’il se donnait bien du mouvement pour
une besogne relativement simple, et je ne pus me
retenir de le lui dire, comme un sot qui ne voit
pas plus loin que le bout de son nez ! Est-ce que
je n’aurais pas dû deviner que ce garçon
s’exténuait volontairement, et qu’il ne se livrait à
toute cette fatigue physique que pour s’efforcer
d’oublier le chagrin qui lui brûlait sa brave petite
âme ? Mais non ! Je n’ai pu comprendre cela
qu’une demi-heure plus tard, en le surprenant
étendu sur les pierres en ruines de la chapelle,
exhalant, dans le sommeil qui était venu le
terrasser sur ce lit un peu rude, un mot, un simple
mot qui me renseignait suffisamment sur son état
d’âme : « Maman !... » Rouletabille rêvait de la
Dame en noir !... Il rêvait peut-être qu’il
l’embrassait comme autrefois, quand il était tout
petit et qu’il arrivait tout rouge d’avoir couru,
dans le parloir du collège d’Eu. J’attendis alors
222
un instant, me demandant avec inquiétude s’il
fallait le laisser là et s’il n’allait point par hasard
dans son sommeil laisser échapper son secret.
Mais, ayant avec ce mot soulagé son cœur, il ne
laissa plus entendre qu’une musique sonore.
Rouletabille ronflait comme une toupie. Je crois
bien que c’était la première fois que Rouletabille
dormait « réellement » depuis notre arrivée de
Paris.
223
Darzac vient d’être célébré à Paris, est arrivée
également au fort d’Hercule avec le jeune et
célèbre professeur de la Sorbonne. Ces nouveaux
hôtes nous descendent du Nord au moment où
tous les étrangers nous quittent. Combien ils ont
raison ! Il n’est point de plus beau printemps au
monde que celui de la côte d’azur ! »
À Nice, dissimulé derrière une vitre du buffet,
je guettai l’arrivée du train de Paris dans lequel
pouvait se trouver Brignolles. Et, justement, je
vis descendre mon Brignolles ! Ah ! mon cœur
battait ferme, car enfin ce voyage dont il n’avait
point fait part à M. Darzac ne me paraissait rien
moins que naturel ! Et puis, je n’avais pas la
berlue : Brignolles se cachait. Brignolles baissait
le nez. Brignolles se glissait, rapide comme un
voleur, parmi les voyageurs, vers la sortie. Mais
j’étais derrière lui. Il sauta dans une voiture
fermée, je me précipitai dans une voiture non
moins fermée. Place Masséna, il quitta son fiacre,
se dirigea vers la jetée-promenade et là, prit une
autre voiture ; je le suivais toujours. Ces
manœuvres me paraissaient de plus en plus
louches. Enfin la voiture de Brignolles s’engagea
224
sur la route de la corniche et, prudemment, je pris
le même chemin que lui. Les nombreux détours
de cette route, ses courbes accentuées me
permettaient de voir sans être vu. J’avais promis
un fort pourboire à mon cocher s’il m’aidait à
réaliser ce programme, et il s’y employa le mieux
du monde. Ainsi arrivâmes-nous à la gare de
Beaulieu. Là, je fus bien étonné de voir la voiture
de Brignolles s’arrêter à la gare, et Brignolles
descendre, régler son cocher et entrer dans la
salle d’attente. Il allait prendre un train.
Comment faire ? Si je voulais monter dans le
même train que lui, n’allait-il point m’apercevoir
dans cette petite gare, sur ce quai désert ? Enfin,
je devais tenter le coup. S’il m’apercevait, j’en
serais quitte pour feindre la surprise et ne plus le
lâcher jusqu’à ce que je fusse sûr de ce qu’il
venait faire dans ces parages. Mais la chose se
passa fort bien et Brignolles ne m’aperçut pas. Il
monta dans un train omnibus qui se dirigeait vers
la frontière italienne. En somme, tous les pas de
Brignolles le rapprochaient du fort d’Hercule.
J’étais monté dans le wagon qui suivait le sien et
je surveillai le mouvement des voyageurs à toutes
225
les gares.
Brignolles ne s’arrêta qu’à Menton. Il avait
voulu certainement y arriver par un autre train
que le train de Paris, et dans un moment où il
avait peu de chances de rencontrer des visages de
connaissance à la gare. Je le vis descendre ; il
avait relevé le col de son pardessus et enfoncé
davantage encore son chapeau de feutre sur ses
yeux. Il jeta un regard circulaire sur le quai, et,
rassuré, se pressa vers la sortie. Dehors, il se jeta
dans une vieille et sordide diligence qui attendait
le long du trottoir. D’un coin de la salle d’attente,
j’observai mon Brignolles. Qu’est-ce qu’il faisait
là ? Et où allait-il dans cette vieille guimbarde
poussiéreuse ? J’interrogeai un employé qui me
dit que cette voiture était la diligence de Sospel.
Sospel est une petite ville pittoresque perdue
entre les derniers contreforts des Alpes, à deux
heures et demie de Menton, en voiture. Aucun
chemin de fer n’y passe. C’est l’un des coins les
plus retirés, les plus inconnus de la France et les
plus redoutés des fonctionnaires et... des
chasseurs alpins qui y tiennent garnison.
226
Seulement, le chemin qui y mène est l’un des
plus beaux qui soient, car il faut, pour découvrir
Sospel, contourner je ne sais combien de
montagnes, longer de hauts précipices, et suivre,
jusqu’à Castillon, l’étroite et profonde vallée du
Careï, tantôt sauvage comme un paysage de
Judée, tantôt verte ou fleurie, féconde, douce au
regard avec le frémissement argenté de ses
innombrables plants d’oliviers qui descendent du
ciel jusqu’au lit clair du torrent par un escalier de
géants. J’étais allé à Sospel quelques années
auparavant, avec une bande de touristes anglais,
dans un immense char traîné par huit chevaux, et
j’avais gardé de ce voyage une sensation de
vertige que je retrouvai tout entière dès que le
nom fut prononcé. Qu’est-ce que Brignolles allait
faire à Sospel ? Il fallait le savoir. La diligence
s’était remplie et déjà elle se mettait en route
dans un grand bruit de ferrailles et de vitres
dansantes. Je fis marché avec une voiture de
place, et moi aussi, j’escaladai la vallée du Careï.
Ah ! comme je regrettais déjà de n’avoir pas
averti Rouletabille ! L’attitude bizarre de
Brignolles lui eût donné des idées, des idées
227
utiles, des idées raisonnables, tandis que moi je
ne savais pas « raisonner », je ne savais que
suivre ce Brignolles comme un chien suit son
maître ou un policier son gibier, à la piste. Et
encore, si je l’avais bien suivie, cette piste ! C’est
dans le moment qu’il ne fallait pour rien au
monde la perdre qu’elle m’échappa, dans le
moment où je venais de faire une découverte
formidable ! J’avais laissé la diligence prendre
une certaine avance, précaution que j’estimais
nécessaire, et j’arrivais moi-même à Castillon
peut-être dix minutes après Brignolles. Castillon
se trouve tout à fait au sommet de la route entre
Menton et Sospel. Mon cocher me demanda la
permission de laisser souffler un peu son cheval
et de lui donner à boire. Je descendis de voiture et
qu’est-ce que je vis à l’entrée d’un tunnel sous
lequel il était nécessaire de passer pour atteindre
le versant opposé de la montagne ? Brignolles et
Frédéric Larsan !
Je restai planté sur mes pieds comme si,
soudain, j’avais pris racine au sol ! Je n’eus pas
un cri, pas un geste. J’étais, ma foi, foudroyé par
cette révélation ! Puis je repris mon esprit et, en
228
même temps qu’un sentiment d’horreur
m’envahissait pour Brignolles, un sentiment
d’admiration m’envahissait pour moi-même. Ah !
j’avais deviné juste ! J’étais le seul à avoir deviné
que ce Brignolles du diable était un danger
terrible pour Robert Darzac ! Si l’on m’avait
écouté, il y aurait beau temps que le professeur
sorbonien s’en serait séparé ! Brignolles, créature
de Larsan, complice de Larsan !... quelle
découverte ! Quand je disais que les accidents de
laboratoire n’étaient pas naturels ! Me croira-t-
on, maintenant ? Ainsi, j’avais bien vu Brignolles
et Larsan se parlant, discutant à l’entrée du tunnel
de Castillon ! Je les avais vus... Mais où donc
étaient-ils passés ? Car je ne les voyais plus...
Dans le tunnel, évidemment. Je hâtai le pas,
laissant là mon cocher, et arrivai moi-même sous
le tunnel, tâtant dans ma poche mon revolver.
J’étais dans un état ! Ah ! Qu’est-ce qu’allait dire
Rouletabille, quand je lui raconterais une chose
pareille ?... Moi, moi, j’avais découvert
Brignolles et Larsan.
... Mais où sont-ils ? Je traverse le tunnel tout
noir... Pas de Larsan, pas de Brignolles. Je
229
regarde la route qui descend vers Sospel...
Personne sur la route... Mais, sur ma gauche, vers
le vieux Castillon, il m’a semblé apercevoir deux
ombres qui se hâtent... Elles disparaissent... Je
cours... J’arrive au milieu des ruines... Je
m’arrête... Qui me dit que les deux ombres ne me
guettent point derrière un mur ?...
Ce vieux Castillon n’était plus habité et pour
cause. Il avait été entièrement ruiné, détruit, par
le tremblement de terre de 1887. Il ne restait plus,
çà et là, que quelques pans de murailles achevant
tout doucement de s’écrouler, quelques masures
décapitées et noircies par l’incendie, quelques
piliers isolés qui étaient restés debout, épargnés
par la catastrophe et qui se penchaient
mélancoliquement vers le sol, tristes de n’avoir
plus rien à soutenir. Quel silence autour de moi !
Avec mille précautions, j’ai parcouru ces ruines,
considérant avec effroi la profondeur des
crevasses que, près de là, la secousse de 1887
avait ouvertes dans le roc. L’une particulièrement
paraissait un puits sans fond et, comme j’étais
penché au-dessus d’elle, me retenant au tronc
noirci d’un olivier, je fus presque bousculé par un
230
coup d’aile. J’en sentis le vent sur la figure et je
reculai en poussant un cri. Un aigle venait de
sortir, rapide comme une flèche, de cet abîme. Il
monta droit au soleil, et puis je le vis redescendre
vers moi et décrire des cercles menaçants au-
dessus de ma tête, poussant des clameurs
sauvages comme pour me reprocher d’être venu
le troubler dans ce royaume de solitude et de
mort que le feu de la terre lui avait donné.
Avais-je été victime d’une illusion ? Je ne
revis plus mes deux ombres... Étais-je encore le
jouet de mon imagination, en ramassant sur le
chemin un morceau de papier à lettre qui me
parut ressembler singulièrement à celui dont M.
Robert Darzac se servait à la Sorbonne ?
Sur ce bout de papier je déchiffrai deux
syllabes que je pensai avoir été tracées par
Brignolles. Ces syllabes devaient terminer un mot
dont le commencement manquait. À cause de la
déchirure on ne pouvait plus lire que « bonnet ».
231
borna à mettre le morceau de papier dans son
portefeuille et à me prier de garder le secret de
mon expédition pour moi tout seul.
Étonné de produire si peu d’effet avec une
découverte que je jugeais si importante, je
regardai Rouletabille. Il détourna la tête, mais
point assez vite pour qu’il pût me cacher ses yeux
pleins de larmes.
« Rouletabille ! » m’écriai-je...
Mais, encore, il me ferma la bouche :
« Silence ! Sainclair ! »
Je lui pris la main ; il avait la fièvre. Et je
pensai bien que cette agitation ne lui venait point
seulement de préoccupations relatives à Larsan.
Je lui reprochai de me cacher ce qui se passait
entre lui et la Dame en noir, mais il ne me
répondit pas, suivant sa coutume, et s’éloigna une
fois de plus en poussant un profond soupir.
On m’avait attendu pour dîner. Il était tard. Le
dîner fut lugubre malgré les éclats de la gaieté du
vieux Bob. Nous n’essayions même plus de nous
dissimuler l’atroce angoisse qui nous glaçait le
232
cœur. On eût dit que chacun de nous était
renseigné sur le coup qui nous menaçait et que le
drame pesait déjà sur nos têtes. M. et Mme
Darzac ne mangeaient pas. Mrs. Édith me
regardait d’une singulière façon. À dix heures,
j’allai prendre ma faction, avec soulagement,
sous la poterne du jardinier. Pendant que j’étais
dans la petite salle du conseil, la Dame en noir et
Rouletabille passèrent sous la voûte. Un falot les
éclairait. Mme Darzac m’apparut dans un état
d’exaltation remarquable. Elle suppliait
Rouletabille avec des mots que je ne saisissais
pas. Je n’entendis de cette sorte d’altercation
qu’un seul mot prononcé par Rouletabille :
« Voleur ! »... Tous deux étaient entrés dans la
Cour du Téméraire... La Dame en noir tendit vers
le jeune homme des bras qu’il ne vit pas, car il la
quitta aussitôt et s’en fut s’enfermer dans sa
chambre... Elle resta seule un instant, dans la
cour, s’appuya au tronc de l’eucalyptus dans une
attitude de douleur inexprimable, puis rentra à
pas lents dans la Tour Carrée.
233
Nous étions au 10 avril. L’attaque de la Tour
Carrée devait se produire dans la nuit du 11 au
12.
234
X
La journée du 11
1° La matinée.
235
blanc, si nous n’avions été munis de lorgnons de
verres fumés dont il est difficile de se passer dans
ce pays, la saison d’hiver écoulée.
À neuf heures, je descendis de ma chambre et
allai sous la poterne, dans la salle dite par nous
du conseil de guerre, relever de sa garde
Rouletabille. Je n’eus point le temps de lui poser
la moindre question, car M. Darzac arriva sur ces
entrefaites, nous annonçant qu’il avait à nous dire
des choses fort importantes. Nous lui
demandâmes avec anxiété de quoi il s’agissait, et
il nous répondit qu’il voulait quitter le fort
d’Hercule avec Mme Darzac. Cette déclaration
nous laissa d’abord muets de surprise, le jeune
reporter et moi. Je fus le premier à dissuader M.
Darzac de commettre une pareille imprudence.
Rouletabille demanda froidement à M. Darzac la
raison qui l’avait soudain déterminé à ce départ.
Il nous renseigna en nous rapportant une scène
qui s’était passée la veille au soir au château, et
nous saisîmes, en effet, combien la situation des
Darzac devenait difficile au fort d’Hercule.
L’affaire tenait en une phrase : « Mrs. Édith avait
eu une attaque de nerfs ! » Nous comprîmes
236
immédiatement à propos de quoi, car il ne faisait
pas de doute pour Rouletabille et pour moi que la
jalousie de Mrs. Édith allait chaque heure
grandissante et qu’elle supportait de plus en plus
avec impatience les attentions de son mari pour
Mme Darzac. Les bruits de la dernière querelle
qu’elle avait cherchée à Mr Rance avaient
traversé, la nuit dernière, les murs pourtant épais
de la Louve, et M. Darzac, qui passait
tranquillement dans la baille accomplissant, à son
tour, son service de surveillance et faisant sa
ronde, avait été touché par quelques échos de
cette effroyable colère.
Rouletabille tint, en cette circonstance, comme
toujours, à M. Darzac, le langage de la raison. Il
lui accorda en principe que son séjour et celui de
Mme Darzac au fort d’Hercule devaient être, le
plus possible, abrégés ; mais aussi il lui fit
entendre qu’il y allait de leur sécurité à tous deux
que leur départ ne fût point trop précipité. Une
nouvelle lutte était engagée entre eux et Larsan.
S’ils s’en allaient, Larsan saurait toujours bien les
rejoindre, et dans un pays et dans un moment où
ils l’attendraient le moins. Ici, ils étaient
237
prévenus, ils étaient sur leurs gardes, car ils
savaient. À l’étranger, ils se trouveraient à la
merci de tout ce qui les entourerait, car ils
n’auraient point les remparts du fort d’Hercule
pour les défendre. Certes ! cette situation ne
pourrait se prolonger, mais Rouletabille
demandait encore huit jours, pas un de plus, pas
un de moins. « Huit jours, leur dit Colomb, et je
vous donne un monde », Rouletabille eût
volontiers dit : « Huit jours, et dans huit jours je
vous livre Larsan. » Il ne le disait pas, mais on
sentait bien qu’il le pensait.
M. Darzac nous quitta en haussant les épaules.
Il paraissait furieux. C’était la première fois que
nous lui voyions cette humeur.
Rouletabille dit :
« Mme Darzac ne nous quittera pas et M.
Darzac restera. »
Et il s’en alla à son tour.
Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs.
Édith. Elle avait une toilette charmante, d’une
simplicité qui lui seyait merveilleusement. Elle
238
fut tout de suite coquette avec moi, montrant une
gaieté un peu forcée et se moquant joliment du
métier que je faisais. Je lui répondis un peu
vivement qu’elle manquait de charité puisqu’elle
n’ignorait point que tout le mal exceptionnel que
nous nous donnions et que la pénible surveillance
à laquelle nous nous astreignions sauvaient peut-
être, dans le moment, la meilleure des femmes.
Alors, elle s’écria, en éclatant de rire :
« La Dame en noir !... Elle vous a donc tous
ensorcelés !... »
Mon Dieu ! Qu’elle avait un joli rire ! En
d’autres temps, certes ! Je n’eusse point permis
qu’on parlât ainsi à la légère de la Dame en noir,
mais je n’eus point, ce matin-là, le courage de me
fâcher... Au contraire, je ris avec Mrs. Édith.
« C’est que c’est un peu vrai, fis-je...
– Mon mari en est encore fou !... Jamais je ne
l’aurais cru si romanesque !... Mais, moi aussi,
ajouta-t-elle assez drôlement, je suis
romanesque... »
Et elle me regarda de cet œil curieux qui, déjà,
239
m’avait tant troublé...
« Ah !... »
C’est tout ce que je trouvais à dire.
« Ainsi, j’ai beaucoup de plaisir, continua-t-
elle, à la conversation du prince Galitch, qui est
certainement plus romanesque que vous tous ! »
Je dus faire une drôle de mine, car elle en
marqua un bruyant amusement. Quelle petite
femme bizarre !
Alors, je lui demandai qui était ce prince
Galitch dont elle nous parlait souvent et qu’on ne
voyait jamais.
Elle me répliqua qu’on le verrait au déjeuner,
car elle l’avait invité à notre intention ; et elle me
donna, sur lui, quelques détails.
J’appris ainsi que le prince Galitch est un des
plus riches boyards de cette partie de la Russie
appelée « Terre noire », féconde entre toutes,
placée entre les forêts du Nord et les steppes du
midi.
Héritier, dès l’âge de vingt ans, d’un des plus
vastes patrimoines moscovites, il avait su encore
240
l’agrandir par une gestion économe et intelligente
dont on n’eût point cru capable un jeune homme
qui avait eu jusqu’alors pour principale
occupation la chasse et les livres. On le disait
sobre, avare et poète. Il avait hérité de son père, à
la cour, une haute situation. Il était chambellan de
sa majesté et l’on supposait que l’empereur, à
cause des immenses services rendus par le père,
avait pris le fils en particulière affection. Avec
cela, il était délicat comme une femme à la fois et
fort comme un turc. Bref, ce gentilhomme russe
avait tout pour lui. Sans le connaître, il m’était
déjà antipathique. Quant à ses relations avec les
Rance, elles étaient d’excellent voisinage. Ayant
acheté depuis deux ans la propriété magnifique
que ses jardins suspendus, ses terrasses fleuries,
ses balcons embaumés avaient fait surnommer, à
Garavan, « les jardins de Babylone », il avait eu
l’occasion de rendre quelques services à Mrs.
Édith lorsque celle-ci avait achevé de transformer
la baille du château en un jardin exotique. Il lui
avait fait cadeau de certaines plantes qui avaient
fait revivre dans quelques coins du fort d’Hercule
une végétation à peu près retenue jusqu’alors aux
241
rives du Tigre et de l’Euphrate. Mr Rance avait
invité quelquefois le prince à dîner, à la suite de
quoi le prince avait envoyé, en guise de fleurs, un
palmier de Ninive ou un cactus dit de Sémiramis.
Cela ne lui coûtait rien. Il en avait trop, il en était
gêné, et il préférait garder pour lui les roses. Mrs.
Édith avait pris un certain intérêt à la
fréquentation du jeune boyard, à cause des vers
qu’il lui disait. Après les lui avoir dits en russe, il
les traduisait en anglais et il lui en avait même
fait, en anglais, pour elle, pour elle seule. Des
vers, de vrais vers d’un poète, dédiés à Mrs.
Édith ! Celle-ci en avait été si flattée qu’elle avait
demandé à ce russe qui lui avait fait des vers
anglais de les lui traduire en russe. C’étaient là
jeux littéraires qui amusaient beaucoup Mrs.
Édith, mais qu’Arthur Rance goûtait peu. Celui-ci
ne cachait pas, du reste, que le prince Galitch ne
lui plaisait qu’à moitié, et, s’il en était ainsi, ce
n’était point que la moitié qui déplaisait à Mr
Rance chez le prince Galitch fût précisément la
moitié qui intéressait tant sa femme, c’est-à-dire
la « moitié poète » ; non, c’était la « moitié
avare ». Il ne comprenait pas qu’un poète fût
242
avare. J’étais bien de son avis. Le prince n’avait
point d’équipage. Il prenait le tramway et souvent
faisait son marché lui-même, assisté de son seul
domestique Ivan, qui portait le panier aux
provisions. Et il se disputait, ajoutait la jeune
femme, qui tenait ce détail de sa propre
cuisinière, – il se disputait chez les marchandes
de poisson, à propos d’une rascasse, pour deux
sous. Chose bizarre, cette extrême avarice ne
répugnait point à Mrs. Édith qui lui trouvait une
certaine originalité. Enfin, nul n’était jamais entré
chez lui. Jamais il n’avait invité les Rance à venir
admirer ses jardins.
« Il est beau ? demandai-je à Mrs. Édith quand
celle-ci eut fini son panégyrique.
– Trop beau ! me répliqua-t-elle. Vous
verrez !... »
Je ne saurais dire pourquoi cette réponse me
fut particulièrement désagréable. Je ne fis qu’y
penser après le départ de Mrs. Édith et jusqu’à la
fin de mon service de garde qui se termina à onze
heures et demie.
243
Le premier coup de cloche du déjeuner venait
de sonner ; je courus me laver les mains et faire
un bout de toilette et je montai les degrés de la
Louve rapidement, croyant que le déjeuner serait
servi dans cette tour ; mais je m’arrêtai dans le
vestibule, tout étonné d’entendre de la musique.
Qui donc, dans les circonstances actuelles, osait,
au fort d’Hercule, jouer du piano ? Eh ! mais, on
chantait ; oui, une voix douce, douce et mâle à la
fois, en sourdine, chantait. C’était un chant
étrange, une mélopée tantôt plaintive, tantôt
menaçante. Je la sais maintenant par cœur ; je l’ai
tant entendue depuis ! Ah ! vous la connaissez
bien peut-être si vous avez franchi les frontières
de la froide Lithuanie, si vous êtes entré une fois
dans le vaste empire du nord. C’est le chant des
vierges demi-nues qui entraînent le voyageur
dans les flots et le noient sans miséricorde ; c’est
le chant du Lac de Willis, que Sienkiewicz a fait
entendre un jour immortel à Michel Vereszezaka.
Écoutez ça :
« Si vous approchez du Switez aux heures de
la nuit, le front tourné vers le lac, des étoiles sur
vos têtes, des étoiles sous vos pieds, et deux lunes
244
pareilles s’offriront à vos yeux... tu vois cette
plante qui caresse le rivage, ce sont les épouses et
les filles de Switez que Dieu a changées en fleurs.
Elles balancent au-dessus de l’abîme leurs têtes
blanches comme des phalènes ; leur feuille est
verte comme l’aiguille du mélèze argentée par les
frimas...
« Image de l’innocence pendant la vie, elles
ont gardé sa robe virginale après la mort ; elles
vivent dans l’ombre et ne souffrent point de
souillure ; des mains mortelles n’oseraient y
toucher.
« Le tsar et sa horde en firent un jour
l’expérience, lorsque après avoir cueilli ces belles
fleurs ils voulurent en orner leurs tempes et leurs
casques d’acier.
« Tous ceux qui étendirent leurs mains sur les
flots (si terrible est le pouvoir de ces fleurs !)
furent atteints du haut mal ou frappés de mort
subite.
« Quand le temps eut effacé ces choses de la
mémoire des hommes, seul, le souvenir du
châtiment s’est conservé pour le peuple, et le
245
peuple en le perpétuant par ses récits, appelle
aujourd’hui tsars les fleurs du Switez !...
« Cela disant, la Dame du lac s’éloigna
lentement ; le lac s’entrouvrit jusqu’au plus
profond de ses entrailles ; mais le regard
cherchait en vain la belle inconnue qui s’était
couvert la tête d’une vague et dont on n’a jamais
plus entendu parler... »
C’étaient les paroles mêmes, les paroles
traduites de la chanson que murmurait la voix à la
fois douce et mâle, pendant que le piano faisait
entendre un accompagnement mélancolique. Je
poussai la porte de la salle et je me trouvai en
face d’un jeune homme qui se leva. Aussitôt,
derrière moi, j’entendis le pas de Mrs. Édith. Elle
nous présenta. J’avais devant moi le prince
Galitch.
Le prince était ce que l’on est convenu
d’appeler dans les romans : « un beau et pensif
jeune homme » ; son profil droit et un peu dur
aurait donné à sa physionomie un aspect
particulièrement sévère, si ses yeux, d’une clarté
et d’une douceur et d’une candeur troublantes,
246
n’eussent laissé transparaître une âme presque
enfantine. Ils étaient entourés de longs cils noirs,
si noirs qu’ils ne l’eussent point été davantage
s’ils avaient été brossés au khol ; et, quand on
avait remarqué cette particularité des cils, on
avait, du coup, saisi la raison de toute l’étrangeté
de cette physionomie. La peau du visage était
presque trop fraîche, ainsi qu’elle est au visage
des femmes savamment maquillées et des
phtisiques. Telle fut mon impression ; mais j’étais
trop intimement prévenu contre ce prince Galitch
pour y attacher raisonnablement quelque
importance. Je le jugeai trop jeune, sans doute
parce que je ne l’étais plus assez.
Je ne trouvai rien à dire à ce trop beau jeune
homme qui chantait des poèmes si exotiques ;
Mrs. Édith sourit de mon embarras, me prit le
bras – ce qui me fit grand plaisir – et nous
emmena à travers les buissons parfumés de la
baille, en attendant le second coup de cloche du
déjeuner qui devait être servi sous la cabane de
palmes sèches, au terre-plein de la Tour du
Téméraire.
247
2° Le déjeuner et ce qui s’en suivit. Une terreur
contagieuse s’empare de nous.
248
devant la porte de l’appartement de M. et de
Mme Darzac.
Le début du repas fut assez silencieux. Je nous
regardai. Nous étions presque inquiétants à
contempler, autour de cette table, muets,
penchant les uns vers les autres nos vitres noires
derrière lesquelles il était aussi impossible
d’apercevoir nos prunelles que nos pensées.
Le prince Galitch parla le premier.
Il fut tout à fait aimable avec Rouletabille et,
comme il essayait un compliment sur la
renommée du reporter, celui-ci le bouscula un
peu. Le prince n’en parut point froissé, mais il
expliqua qu’il s’intéressait particulièrement aux
faits et gestes de mon ami en sa qualité de sujet
du tsar, depuis qu’il savait que Rouletabille
devait partir prochainement pour la Russie. Mais
le reporter répliqua que rien encore n’était décidé
et qu’il attendait des ordres de son journal ; sur
quoi le prince s’étonna en tirant un journal de sa
poche. C’était une feuille de son pays dont il nous
traduisit quelques lignes annonçant l’arrivée
prochaine à Saint-Pétersbourg de Rouletabille. Il
249
se passait là-bas, à ce que nous conta le prince,
des événements si incroyables et si dénués
apparemment de logique dans la haute sphère
gouvernementale que, sur le conseil même du
chef de la sûreté de Paris, le maître de la police
avait résolu de prier le journal l’Époque de lui
prêter son jeune reporter. Le prince Galitch avait
si bien présenté la chose que Rouletabille rougit
jusqu’aux deux oreilles et qu’il répliqua
sèchement qu’il n’avait jamais, même dans sa
courte vie, fait œuvre policière et que le chef de
la Sûreté de Paris et le maître de la police de
Saint-Pétersbourg étaient deux imbéciles. Le
prince se prit à rire de toutes ses dents, qu’il avait
belles et vraiment je vis bien que son rire n’était
point beau, mais féroce et bête, ma foi, comme un
rire d’enfant dans une bouche de grande
personne. Il fut tout à fait de l’avis de
Rouletabille et, pour le prouver, il ajouta :
« Vraiment on est heureux de vous entendre
parler de la sorte, car on demande maintenant au
journaliste des besognes qui n’ont point affaire
avec un véritable homme de lettres. »
250
Rouletabille, indifférent, laissa tomber la
conversation.
Mrs. Édith la releva en parlant avec extase de
la splendeur de la nature. Mais, pour elle, il
n’était rien de plus beau sur la côte que les jardins
de Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec
malice :
« Ils nous paraissent d’autant plus beaux,
qu’on ne peut les voir que de loin. »
L’attaque était si directe que je crus que le
prince allait y répondre par une invitation.
Mais il n’en fut rien. Mrs. Édith marqua un
léger dépit, et elle déclara tout à coup :
« Je ne veux point vous mentir, prince. Vos
jardins, je les ai vus.
– Comment cela ? interrogea Galitch avec un
singulier sang-froid.
– Oui, je les ai visités, et voici comment... »
Alors elle raconta, pendant que le prince se
raidissait en une attitude glacée, comment elle
avait vu les jardins de Babylone.
251
Elle y avait pénétré, comme par mégarde, par
derrière, en poussant une barrière qui faisait
communiquer directement ces jardins avec la
montagne. Elle avait marché d’enchantement en
enchantement, mais sans être étonnée. Quand on
passait sur le bord de la mer, ce que l’on
apercevait des jardins de Babylone l’avait
préparée aux merveilles dont elle violait si
audacieusement le secret. Elle était arrivée auprès
d’un petit étang, tout petit, noir comme de
l’encre, et sur la rive duquel se tenaient un grand
lis d’eau et une petite vieille toute ratatinée, au
menton en galoche. En l’apercevant, le grand lis
d’eau et la petite vieille s’étaient enfuis, celle-ci
si légère, qu’elle s’appuyait pour courir sur celui-
là comme elle eût fait d’un bâton. Mrs. Édith
avait bien ri. Elle avait appelé :
« Madame ! Madame ! »
Mais la petite vieille n’en avait été que plus
épouvantée et elle avait disparu avec son lis
derrière un figuier de Barbarie. Mrs. Édith avait
continué sa route, mais ses pas étaient devenus
plus inquiets. Soudain, elle avait entendu un
252
grand froissement de feuillages et ce bruit
particulier que font les oiseaux sauvages quand,
surpris par le chasseur, ils s’échappent de la
prison de verdure où ils se sont blottis. C’était
une seconde petite vieille, plus ratatinée encore
que la première, mais moins légère, et qui
s’appuyait sur une vraie canne à bec-de-corbin.
Elle s’évanouit – c’est-à-dire que Mrs. Édith la
perdit de vue au détour du sentier. Et une
troisième petite vieille appuyée sur deux cannes à
bec-de-corbin surgit encore du mystérieux
jardin ; elle s’échappa du tronc d’un eucalyptus
géant ; et elle allait d’autant plus vite qu’elle
avait, pour courir, quatre pattes, tant de pattes
qu’il était tout à fait étonnant qu’elle ne s’y
embrouillât point. Mrs. Édith avançait toujours.
Et ainsi elle parvint jusqu’au perron de marbre
habillé de roses de la villa ; mais, la gardant, les
trois petites vieilles étaient alignées sur la plus
haute marche, comme trois corneilles sur une
branche, et elles ouvrirent leurs becs menaçants
d’où s’échappèrent des croassements de guerre.
Ce fut au tour de Mrs. Édith de s’enfuir.
Mrs. Édith avait raconté son aventure d’une
253
façon si délicieuse et avec tant de charme
emprunté à une littérature falote et enfantine que
j’en fus tout bouleversé et que je compris
combien certaines femmes qui n’ont rien de
naturel peuvent l’emporter dans le cœur d’un
homme sur d’autres qui n’ont pour elles que la
nature.
Le prince ne parut nullement embarrassé de
cette petite histoire. Il dit, sans sourire :
« Ce sont mes trois fées. Elles ne m’ont jamais
quitté depuis que je suis né au pays de Galitch. Je
ne puis travailler ni vivre sans elles. Je ne sors
que lorsqu’elles me le permettent et elles veillent
sur mon labeur poétique avec une jalousie
féroce. »
Le prince n’avait pas fini de nous donner cette
fantaisiste explication de la présence des trois
vieilles aux jardins de Babylone, que Walter, le
valet du vieux Bob, apporta une dépêche à
Rouletabille. Celui-ci demanda la permission de
l’ouvrir, et lut tout haut :
« – Revenez le plus tôt possible ; vous
attendons avec impatience. Magnifique reportage
254
à faire à Pétersbourg. »
Cette dépêche était signée du rédacteur en chef
de l’Époque.
« Eh ! qu’en dites-vous, monsieur
Rouletabille ? demanda le prince ; ne trouvez-
vous point, maintenant, que j’étais bien
renseigné ? »
La Dame en noir n’avait pu retenir un soupir.
« Je n’irai pas à Pétersbourg, déclara
Rouletabille.
– On le regrettera à la cour, fit le prince, j’en
suis sûr, et permettez-moi de vous dire, jeune
homme, que vous manquez l’occasion de votre
fortune. »
Le « jeune homme » déplut singulièrement à
Rouletabille qui ouvrit la bouche pour répondre
au prince, mais qui la referma, à mon grand
étonnement, sans avoir répondu. Et le prince
continua :
« ...Vous eussiez trouvé là-bas un terrain
d’expériences digne de vous. On peut tout espérer
quand on a été assez fort pour dévoiler un
255
Larsan !... »
Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et
nous nous réfugiâmes derrière nos vitres noires
d’un commun mouvement. Le silence qui suivit
fut horrible... Nous restions maintenant
immobiles autour de ce silence-là, comme des
statues... Larsan !...
Pourquoi ce nom que nous avions prononcé si
souvent depuis quarante-huit heures, ce nom qui
représentait un danger avec lequel nous
commencions de nous familiariser, – pourquoi, à
ce moment précis, ce nom nous produisit-il un
effet que, pour ma part, je n’avais encore jamais
aussi brutalement ressenti ? Il me semblait que
j’étais sous le coup de foudre d’un geste
magnétique. Un malaise indéfinissable se glissait
dans mes veines. J’aurais voulu fuir, et il me
parut que si je me levais, je n’aurais point la force
de me contenir... Le silence que nous continuions
à garder contribuait à augmenter cet incroyable
état d’hypnose... Pourquoi ne parlait-on pas ?...
Qu’est-ce que faisait la gaieté du vieux Bob ?...
On ne l’avait pas entendue au repas ?... Et les
256
autres, les autres, pourquoi restaient-ils muets
derrière leurs vitres noires ?... Tout à coup, je
tournai la tête et je regardai derrière moi. Alors,
je compris, à ce geste instinctif, que j’étais la
proie d’un phénomène tout naturel... Quelqu’un
me regardait... Deux yeux étaient fixés sur moi,
pesaient sur moi. Je ne vis point ces yeux et je ne
sus d’où me venait ce regard... Mais il était là...
Je le sentais... Et c’était son regard à lui... Et
cependant, il n’y avait personne derrière moi... ni
à droite, ni à gauche, ni en face... personne autour
de moi que les gens qui étaient assis à cette table,
immobiles derrière leurs binocles noirs... Alors...
alors, j’eus la certitude que les yeux de Larsan me
regardaient derrière l’un de ces binocles-là !...
Ah ! les vitres noires ! les vitres noires derrière
lesquelles se cachait Larsan !...
Et puis, tout à coup, je ne sentis plus rien... Le
regard, sans doute, avait cessé de regarder... je
respirai... Un double soupir répondit au mien...
Est-ce que Rouletabille ?... Est-ce que la Dame
en noir auraient, eux aussi, supporté le même
poids, dans le même moment, le poids de ses
yeux ?... Le vieux Bob disait :
257
« Prince, je ne crois point que votre dernier os
à mœlle du milieu de la période quaternaire... »
Et tous les binocles noirs remuèrent...
258
touche !... Mais où ?... Mais quand ?... Depuis
que je suis entré ici, je sens qu’il ne faut pas que
je m’en éloigne !... Je ne tomberai pas dans le
piège !... Je n’irai pas le chercher dehors, bien
que je l’aie vu dehors !... Bien que vous l’ayez
vu, vous-même, dehors !... »
Puis il s’est calmé tout à fait, a froncé les
sourcils, a allumé sa bouffarde et a dit comme
aux beaux jours, aux beaux jours où sa raison, qui
ignorait encore le lien qui l’unissait à la Dame en
noir, n’était pas troublée par les mouvements de
son cœur :
« Raisonnons !... »
Et il en revint tout de suite à cet argument
qu’il nous avait déjà servi et qu’il se répétait sans
cesse à lui-même pour ne point, disait-il, se
laisser séduire par le côté extérieur des choses.
« Ne point chercher Larsan là où il se montre, le
chercher partout où il se cache. »
Ceci suivi de cet autre argument
complémentaire :
« Il ne se montre si bien là où il paraît être que
259
pour qu’on ne le voie pas là où il est. »
Et il reprit :
« Ah ! le côté extérieur des choses ! Voyez-
vous, Sainclair ; il y a des moments où, pour
raisonner, je voudrais pouvoir m’arracher les
yeux. Arrachons-nous les yeux, Sainclair ; cinq
minutes... cinq minutes seulement... Et nous
verrons peut-être clair ! »
Il s’assit, posa sa pipe sur la table, se prit la
tête dans les mains et dit :
« Voici, je n’ai plus d’yeux. Dites-moi,
Sainclair : qu’y a-t-il à l’intérieur des pierres ?
– Qu’est-ce que je vois à l’intérieur des
pierres ? répétai-je.
– Eh non ! Eh non ! vous n’avez plus d’yeux,
vous ne voyez plus rien ! Énumérez sans voir !
Énumérez-les tous !
– Il y a d’abord vous et moi, fis-je,
comprenant enfin où il voulait en venir.
– Très bien.
– Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes
260
Larsan.
– Pourquoi ?
– Pourquoi ?... Eh ! dites-le donc !... Il faut
que vous me disiez pourquoi ! J’admets, moi, que
je ne suis pas Larsan, j’en suis sûr, puisque je suis
Rouletabille ; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me
direz-vous pourquoi vous n’êtes pas Larsan ?...
– Parce que vous l’auriez bien vu !...
– Malheureux ! hurla Rouletabille, en
s’enfonçant avec plus de force les poings dans les
yeux ! Je n’ai plus d’yeux... Je ne peux pas vous
voir !... Si Jarry, de la brigade des jeux, n’avait
pas vu s’asseoir à la banque de Trouville le comte
de Maupas, il aurait juré, par la seule vertu du
raisonnement, que l’homme qui prenait alors les
cartes était Ballmeyer ! Si Noblet, de la brigade
des garnis, ne s’était trouvé face à face, un soir,
chez la Troyon, avec un homme qu’il reconnut
pour être la vicomte Drouet d’Eslon, il aurait juré
que l’homme qu’il venait arrêter et qu’il n’arrêta
pas parce qu’il l’avait vu, était Ballmeyer ! Si
l’inspecteur Giraud, qui connaissait le comte de
Motteville comme vous me connaissez, n’avait
261
pas vu, un après-midi, aux courses de
Longchamp, causant à deux de ses amis dans le
pesage, n’avait pas vu, dis-je, le comte de
Motteville, il eût arrêté Ballmeyer ! Ah ! voyez-
vous, Sainclair ! ajouta le jeune homme d’une
voix sourde et frémissante, mon père est né avant
moi !... et il faut être bien fort pour « arrêter »
mon père !... »
Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu
de force que j’avais de raisonner s’évanouit tout à
fait. Je me bornai à lever les mains au ciel, geste
que Rouletabille ne vit point, car il ne voulait
plus rien voir !...
« Non ! non ! il ne faut plus rien voir, répéta-t-
il... ni vous, ni M. Stangerson, ni M. Darzac, ni
Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni le prince
Galitch... Mais il faut savoir pourquoi aucun de
ceux-là ne peut être Larsan ! Seulement alors,
seulement, je respirerai derrière les pierres... »
Moi, je ne respirais plus... On entendait, sous
la voûte de la poterne, le pas régulier de Mattoni
qui montait sa garde.
« Eh bien, et les domestiques ? fis-je avec
262
effort... et Mattoni ?... et les autres ?
– Je sais, je suis sûr qu’ils n’ont point quitté le
fort d’Hercule pendant que Larsan apparaissait à
Mme Darzac et à M. Darzac, en gare de Bourg...
– Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous
ne vous en occupez pas, parce que tout à l’heure,
ils n’étaient point derrière les binocles noirs ! »
Rouletabille frappa du pied, et s’écria :
« Taisez-vous ! Taisez-vous, Sainclair !...
Vous allez me rendre plus nerveux que ma
mère ! »
Cette phrase, dite dans la colère, me frappa
étrangement. J’eus voulu questionner
Rouletabille sur l’état d’esprit de la Dame en
noir, mais il avait repris, posément :
« 1° Sainclair n’est pas Larsan puisque
Sainclair était au Tréport avec moi pendant que
Larsan était à Bourg.
« 2° Le professeur Stangerson n’est pas
Larsan, puisqu’il était sur la ligne de Dijon à
Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En effet,
arrivés à Lyon, une minute avant lui, M. et Mme
263
Darzac le virent descendre de son train.
« Mais tous les autres, s’il est suffisant de
pouvoir être à Bourg à ce moment-là pour être
Larsan, peuvent être Larsan, car tous pouvaient
être à Bourg.
« D’abord M. Darzac y était ; ensuite Arthur
Rance a été absent les deux jours qui ont précédé
l’arrivée du professeur et de M. Darzac. Il arrivait
tout juste à Menton pour les recevoir (Mrs. Édith
elle-même, sur mes questions, que je posais à bon
escient, m’a avoué que, ces deux jours-là, son
mari avait dû s’absenter pour affaires). Le vieux
Bob faisait son voyage à Paris. Enfin, le prince
Galitch n’a pas été vu aux grottes ni hors des
jardins de Babylone...
« Prenons d’abord M. Darzac.
– Rouletabille ! m’écriai-je, c’est un
sacrilège !
– Je le sais bien !
– Et c’est une stupidité !...
– Je le sais aussi... Mais pourquoi ?
– Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau
264
avoir du génie ; il pourra peut-être tromper un
policier, un journaliste, un reporter, et, je le dis :
un Rouletabille... il pourra peut-être tromper un
ami, quelques instants, je l’admets... Mais il ne
pourra jamais tromper une fille au point de se
faire passer pour son père – ceci pour vous
rassurer sur le cas de M. Stangerson – ni une
femme, au point de se faire passer pour son
fiancé. Eh ! mon ami, Mathilde Stangerson
connaissait M. Darzac avant qu’elle n’eût franchi
à son bras le fort d’Hercule !...
– Et elle connaissait aussi Larsan ! ajouta
froidement Rouletabille. Eh bien, mon cher, vos
raisons sont puissantes, mais, comme (oh !
l’ironie de cela !) je ne sais pas au juste jusqu’où
va le génie de mon père, j’aime mieux, pour
rendre à M. Robert Darzac une personnalité que
je n’ai jamais songé à lui enlever, me baser sur un
argument un peu plus solide : Si Robert Darzac
était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à
plusieurs reprises à Mathilde Stangerson,
puisque c’est la réapparition de Larsan qui
enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac !
265
– Eh ! m’écriai-je... À quoi bon tant de vains
raisonnements quand on n’a qu’à ouvrir les
yeux ?... Ouvrez-les, Rouletabille ! »
Il les ouvrit.
« Sur qui ? fit-il avec une amertume sans
égale. Sur le prince Galitch ?
– Pourquoi pas ? Il vous plaît, à vous, ce
prince de la Terre Noire qui chante des chansons
lithuaniennes ?
– Non ! répondit Rouletabille, mais il plaît à
Mrs. Édith. »
Et il ricana. Je serrai les poings. Il s’en
aperçut, mais fit tout comme s’il ne s’en
apercevait pas.
« Le prince Galitch est un nihiliste qui ne
m’occupe guère, fit-il tranquillement.
– Vous en êtes sûr ?... Qui vous a dit ?...
– La femme de Bernier connaît l’une des trois
petites vieilles dont nous a parlé, au déjeuner,
Mrs. Édith. J’ai fait une enquête. C’est la mère
d’un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu
faire sauter l’empereur. J’ai vu la photographie
266
des malheureux. Les deux autres vieilles sont les
deux autres mères... Aucun intérêt », fit
brusquement Rouletabille.
Je ne pus retenir un geste d’admiration.
« Ah ! vous ne perdez pas votre temps !
– L’autre non plus », gronda-t-il.
Je croisai les bras.
« Et le vieux Bob ? fis-je.
– Non ! mon cher, non ! souffla Rouletabille,
presque avec rage ; celui-là, non !... Vous avez vu
qu’il a une perruque, n’est-ce pas ?... Eh bien, je
vous prie de croire que lorsque mon père met
une perruque, cela ne se voit pas ! »
Il me dit cela si méchamment que je me
disposai à le quitter. Il m’arrêta.
« Eh bien, mais ?... Nous n’avons rien dit
d’Arthur Rance ?...
– Oh ! celui-là n’a pas changé... dis-je.
– Toujours les yeux ! Prenez garde à vos yeux,
Sainclair... »
Et il me serra la main. Je sentis que la sienne
267
était moite et brûlante. Il s’éloigna. Je restai un
instant sur place, songeant... songeant à quoi ? À
ceci, que j’avais tort de prétendre qu’Arthur
Rance n’avait pas changé... D’abord, maintenant,
il laissait pousser un soupçon de moustache, ce
qui était tout à fait anormal pour un Américain
routinier de sa trempe... Ensuite, il portait les
cheveux plus longs, avec une large mèche collée
sur le front... Ensuite, je ne l’avais pas vu depuis
deux ans... On change toujours en deux ans... Et
puis Arthur Rance, qui ne buvait que de l’alcool,
ne boit plus que de l’eau... Mais alors, Mrs.
Édith ?... Qu’est-ce que Mrs. Édith ?... Ah çà !
Est-ce que je deviens fou, moi aussi ?... Pourquoi
dis-je : moi aussi ?... comme... comme la Dame
en noir ?... comme... comme Rouletabille ?... Est-
ce que je ne trouve pas que Rouletabille devient
un peu fou ?... Ah ! la Dame en noir nous a tous
ensorcelés !... Parce que la Dame en noir vit dans
le perpétuel frisson de son souvenir, voilà que
nous tremblons du même frisson qu’elle... La
peur, ça se gagne... comme le choléra.
268
3° De l’emploi de mon après-midi,
jusqu’à cinq heures.
269
Je profitai de ce que je n’étais point de garde
pour aller me reposer dans ma chambre ; mais je
dormis mal, ayant rêvé tout de suite que le vieux
Bob, Mr Rance et Mrs. Édith formaient une
affreuse association de bandits qui avaient juré
notre perte à Rouletabille et à moi. Et, quand je
me réveillai, sous cette impression funèbre, et
que je revis les vieilles tours et le vieux château,
toutes ces pierres menaçantes, je ne fus pas loin
de donner raison à mon cauchemar et je me dis
tout haut : « Dans quel repaire sommes-nous
270
venus nous réfugier ? » Je mis le nez à la fenêtre.
Mrs. Édith passait dans la Cour du Téméraire,
s’entretenant négligemment avec Rouletabille et
roulant entre ses jolis doigts fuselés une rose
éclatante. Je descendis aussitôt. Mais, arrivé dans
271
Ah ! C’était toujours un spectacle de le voir
regarder les choses autour de lui. Rien ne lui
échappait. La Tour Carrée, habitation de la Dame
en noir, était l’objet de son constant souci.
Et, à ce propos, je crois opportun, quelques
heures avant le moment où va se produire la tant
mystérieuse attaque, de donner ici le plan
intérieur de l’étage habité de cette tour, étage qui
se trouvait de plain-pied avec la Cour de Charles
le Téméraire.
272
Cette pièce même était entourée maintenant
par les deux couloirs à angle droit O, O 1, et O1,
O2. La porte de cette pièce qui servait de loge aux
Bernier était située en S. On était dans la
nécessité de passer devant cette porte pour se
rendre en R, où se trouvait l’unique porte
permettant d’entrer dans l’appartement des
Darzac. L’un des époux Bernier devait toujours
se tenir dans la loge. Et il n’y avait qu’eux qui
avaient le droit d’entrer dans leur loge. De cette
loge, on surveillait également, par une petite
fenêtre pratiquée en Y, la porte V, qui donnait sur
l’appartement du vieux Bob. Quand M. et Mme
Darzac ne se trouvaient point dans leur
appartement, l’unique clef qui ouvrait la porte R
était toujours chez les Bernier ; et c’était une clef
spéciale et toute neuve, fabriquée la veille dans
un endroit que seul Rouletabille connaissait. Le
jeune reporter avait posé la serrure lui-même.
Rouletabille aurait bien désiré que la consigne
qu’il avait imposée pour l’appartement Darzac fût
également suivie pour l’appartement du vieux
Bob, mais celui-ci s’y était opposé avec un éclat
comique auquel il avait fallu céder. Le vieux Bob
273
ne voulait pas être traité comme un prisonnier et
il tenait absolument à entrer chez lui et à en
ressortir quand il lui en prenait fantaisie sans
avoir à demander sa clef au concierge. Sa porte
resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois
qu’il lui plairait se rendre de sa chambre ou de
son salon à son bureau installé dans la tour de
Charles le Téméraire sans déranger personne et
sans se tourmenter de personne. Pour cela, il
fallait encore laisser la porte K ouverte. Il
l’exigea et Mrs. Édith donna raison à son oncle
sur un ton d’ironie tel, ironie qui s’adressait à la
prétention que pouvait avoir Rouletabille de
traiter le vieux Bob à l’instar de la fille du
professeur Stangerson, que Rouletabille n’insista
pas. Mrs. Édith lui avait dit de ses lèvres minces :
« Mais, monsieur Rouletabille, mon oncle, lui, ne
craint pas qu’on l’enlève ! » Et Rouletabille avait
compris qu’il n’avait plus qu’à rire avec le vieux
Bob de cette idée saugrenue, qu’on pût enlever
comme une jolie femme l’homme dont le
principal attrait était de posséder le plus vieux
crâne de l’humanité ! Et il avait ri... Il avait
même ri plus fort que le vieux Bob, mais à une
274
condition c’est que la porte K fût fermée à clef
passé dix heures du soir, et que cette clef restât
toujours en possession des Bernier qui
viendraient lui ouvrir s’il y avait lieu. Ceci encore
dérangeait le vieux Bob qui travaillait
quelquefois très tard dans la tour de Charles Le
Téméraire. Mais non plus il ne voulait avoir l’air
de contrecarrer en tout ce brave M. Rouletabille
qui avait, disait-il, peur des voleurs ! Car il faut
tout de suite faire observer à la décharge du vieux
Bob que, s’il se prêtait si peu aux consignes
défensives de notre jeune ami, c’est qu’on n’avait
point jugé utile de le mettre au courant de la
résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait bien
entendu parler des malheurs extraordinaires qui
avaient fondu autrefois sur cette pauvre Mlle
Stangerson ; mais il était à cent lieues de penser
qu’elle n’avait point rompu avec ces malheurs-là
depuis qu’elle s’appelait Mme Darzac. Et puis le
vieux Bob était un égoïste comme presque tous
les savants. Très heureux, à cause qu’il possédait
le plus vieux crâne de l’humanité, il ne pouvait
concevoir que tout le monde ne le fût point
autour de lui.
275
Rouletabille, après s’être aimablement enquis
de la santé de la mère Bernier qui était en train
d’éplucher des pommes de terre dites
« saucisses », dont un grand sac, à ses côtés, était
plein, pria le père Bernier de nous ouvrir la porte
de l’appartement Darzac.
C’était la première fois que je pénétrais dans
la chambre de M. Darzac. L’aspect en était
glacial. Elle me parut froide et sombre. La pièce,
très vaste, était meublée fort simplement d’un lit
de chêne, d’une table-toilette que l’on avait
glissée dans l’une des deux ouvertures J
pratiquées dans la muraille, autour de ce qui avait
été autrefois des meurtrières. Si épaisse était la
muraille et si grande l’ouverture que toute cette
embrasure formait une sorte de petite chambrette
dans la grande, et M. Darzac en avait fait son
cabinet de toilette. La seconde fenêtre J’ était
plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de
barreaux épais entre lesquels on pouvait à peine
passer le bras. Le lit, haut sur ses pieds, était
adossé à la muraille extérieure et poussé contre la
276
cloison (de pierre) qui séparait la chambre de M.
Darzac de celle de sa femme. En face, dans
l’angle de la tour, se trouvait un placard. Au
centre de la chambre, une table-guéridon sur
laquelle on avait déposé quelques livres de
science et tout ce qu’il fallait pour écrire. Et puis,
un fauteuil et trois chaises. C’était tout. Il était
absolument impossible de se cacher dans cette
chambre, si ce n’est, naturellement, dans le
placard. Aussi le père et la mère Bernier avaient-
ils reçu l’ordre de visiter, chaque fois qu’ils
faisaient l’appartement, ce placard où M. Darzac
enfermait ses vêtements ; et Rouletabille lui-
même qui, en l’absence des Darzac, venait de
temps à autre jeter, dans les chambres de la Tour
Carrée, le coup d’œil du maître, ne manquait-il
jamais de le fouiller.
Il le fit encore devant moi. Quand nous
passâmes ensuite dans la chambre de Mme
Darzac, nous étions bien sûrs que nous ne
laissions personne derrière nous chez M. Darzac.
Aussitôt entré dans l’appartement, Bernier qui
nous avait suivis avait eu soin, comme il le faisait
toujours, de tirer les verrous qui fermaient
277
intérieurement l’unique porte faisant
communiquer l’appartement avec le corridor.
La chambre de Mme Darzac était plus petite
que celle de son mari. Mais bien éclairée, à cause
de la disposition spéciale des fenêtres, et gaie.
Aussitôt qu’il y eut mis les pieds, je vis
Rouletabille pâlir et tourner vers moi son bon et
(alors) mélancolique visage. Il me dit :
« Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum
de la Dame en noir ? »
Ma foi, non ! je ne sentais rien du tout. La
fenêtre, garnie de barreaux comme toutes les
autres qui donnaient sur la pleine mer, était, du
reste, grande ouverte et une brise légère faisait
voleter l’étoffe que l’on avait tirée sur une tringle
au-dessus d’une « penderie » qui garnissait un
côté de la muraille. L’autre côté était occupé par
le lit. Cette penderie était si haut placée que les
robes et peignoirs qui la garnissaient et que
l’étoffe qui la recouvrait ne tombaient point
jusqu’au parquet, de telle sorte qu’il eût été
absolument impossible à quelqu’un qui eût voulu
se cacher là de dissimuler ses pieds et le bas de
278
ses jambes. Comme la tringle sur laquelle
glissaient les portemanteaux était des plus
légères, il n’eût pu également s’y suspendre.
Rouletabille n’en examina pas moins avec soin
cette garde-robe. Pas de placard dans cette pièce.
Table-toilette, table-bureau, un fauteuil, deux
chaises et les quatre murs, entre lesquels
personne que nous, en toute vérité évidente du
bon Dieu.
Rouletabille, après avoir regardé sous le lit,
donna le signal du départ et nous balaya d’un
geste de l’appartement. Il en sortit le dernier.
Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef
qu’il remit dans la poche du haut de son veston
que fermait une boutonnière qu’il boutonna.
Nous fîmes le tour des corridors et aussi celui de
l’appartement du vieux Bob, composé d’un salon
et d’une chambre aussi facile à visiter que
l’appartement Darzac. Personne dans
l’appartement, ameublement sommaire, un
placard, une bibliothèque, à peu près vides, aux
portes ouvertes. Quand nous sortîmes de
l’appartement, la mère Bernier venait de placer sa
chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui permettait
279
de voir plus clair à sa besogne qui était toujours
celle du pelage des pommes de terre dites
« saucisses ».
Nous entrâmes dans la pièce occupée par les
Bernier et la visitâmes comme le reste. Les autres
étages étaient inhabités et communiquaient avec
le rez-de-chaussée par un petit escalier intérieur
qui commençait dans l’angle O3 pour aboutir au
sommet de la tour. Une trappe dans le plafond de
la pièce habitée par les Bernier fermait cet
escalier. Rouletabille demanda un marteau et des
clous et encloua la trappe. Cet escalier devenait
inutilisable.
280
raconter.
Il était environ cinq heures moins cinq quand,
laissant Bernier dans son corridor, devant la porte
de l’appartement Darzac, Rouletabille et moi
nous nous retrouvâmes dans la Cour du
Téméraire.
À ce moment, nous gagnons le terre-plein de
l’ancienne tour b’’. Nous nous asseyons sur le
parapet, les yeux tournés vers la terre, attirés par
la réverbération sanglante des Rochers Rouges.
Justement, voilà que nous apercevons, vers le
bord de la Barma Grande, qui ouvre sa gueule
mystérieuse dans la face flamboyante des
Baoussé Roussé, la silhouette agitée et funéraire
du vieux Bob. Il est la seule chose noire dans la
nature. La falaise rouge surgit des eaux dans un
tel élan radieux qu’on pourrait la croire toute
chaude et toute fumante encore du feu central qui
l’a mise au monde. Par quel prodigieux
anachronisme, ce moderne croque-mort, avec sa
redingote et son chapeau haut de forme, s’agite-t-
il, grotesque et macabre, devant cette caverne
trois cents fois millénaire, creusée dans la lave
281
ardente pour servir de premier toit à la première
famille, aux premiers jours de la terre ? Pourquoi
ce fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé ?
Nous le voyons brandir son crâne et nous
l’entendons rire... rire... rire. Ah ! son rire nous
fait mal maintenant, nous déchire les oreilles et le
cœur.
Du vieux Bob, notre attention s’en va à M.
Robert Darzac qui vient de passer la poterne du
jardinier et qui traverse la Cour du Téméraire. Il
ne nous voit pas. Ah ! il ne rit pas, lui !
Rouletabille le plaint et il comprend qu’il soit à
bout de patience. Dans l’après-midi, il a encore
dit à mon ami qui me l’a répété : « Huit jours,
c’est beaucoup ! Je ne sais pas si je pourrai
supporter ce supplice encore huit jours.
– Et où irez-vous ? lui demanda Rouletabille.
– À Rome ! » a-t-il répondu. Évidemment, la
fille du professeur Stangerson ne le suivra
maintenant que là et Rouletabille croit que c’est
cette idée que le pape pourra arranger son affaire
qui a mis ce voyage dans la cervelle de ce pauvre
M. Darzac. Pauvre, pauvre M. Darzac ! Non,
282
vraiment, il ne faut pas en sourire. Nous ne le
quittons pas des yeux jusqu’à la porte de la Tour
Carrée. Il est certain « qu’il n’en peut plus » ! Sa
taille s’est encore voûtée. Il a les mains dans les
poches. Il a l’air dégoûté de tout ! de tout ! Oui, il
a l’air dégoûté de tout, avec ses mains dans ses
poches ! Mais, patience, il sortira ses mains de
ses poches et l’on ne sourira pas toujours ! Et, je
puis l’avouer tout de suite, moi qui ai souri... Eh
bien, M. Darzac m’a procuré, grâce à l’aide
géniale de Rouletabille, le frisson d’épouvante le
plus affreux qui puisse secouer des mœlles
humaines, en vérité ! Alors ! Alors, qu’est-ce qui
l’aurait cru ?...
M. Darzac s’en fut tout droit à la Tour Carrée,
où il trouva naturellement Bernier qui lui ouvrit
son appartement. Comme Bernier était sorti
devant la porte de l’appartement, qu’il avait la
clef dans sa poche et que, dans l’appartement, il
fut établi par la suite qu’aucun barreau n’avait été
scié, nous établissons que lorsque M. Darzac
entre dans sa chambre, il n’y a personne dans
l’appartement. Et c’est la vérité.
283
Évidemment tout cela a été bien précisé après,
par chacun de nous ; mais si je vous en parle
avant, c’est que je suis déjà hanté par
« l’inexplicable » qui se prépare dans l’ombre et
qui est prêt à éclater.
À ce moment, il est cinq heures.
284
préoccupation de son esprit, il revint avec moi
dans la Cour du Téméraire, cependant que,
derrière nous, le père Bernier riait encore des
pommes de terre répandues.
Mme Darzac se montra un instant à la fenêtre
de la chambre occupée par son père, au premier
étage de la Louve.
La chaleur était devenue insupportable. Nous
étions menacés d’un violent orage et nous aurions
voulu qu’il éclatât tout de suite...
Ah ! l’orage nous soulagerait beaucoup... La
mer a la tranquillité lourde et épaisse d’une nappe
oléagineuse. Ah ! la mer est pesante, et l’air est
pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n’y a de
léger sur la terre et dans les cieux que le vieux
Bob qui est réapparu sur le bord de la Barma
Grande et qui s’agite encore. On dirait qu’il
danse. Non, il fait un discours. À qui ? Nous nous
penchons sur le parapet pour voir. Il y a
évidemment quelqu’un sur la grève à qui le vieux
Bob tient des propos préhistoriques. Mais des
feuilles de palmier nous cachent l’auditoire du
vieux Bob. Enfin, l’auditoire remue et s’avance ;
285
il s’approche du professeur noir, comme
l’appelle Rouletabille. Cet auditoire est composé
de deux personnes : Mrs. Édith... c’est bien elle,
avec ses grâces languissantes, sa façon de
s’appuyer sur le bras de son mari... Au bras de
son mari ! Mais celui-ci n’est point son mari !...
Quel est donc cet homme, ce jeune homme, au
bras de qui Mrs. Édith s’appuie avec tant de
grâces languissantes ?
Rouletabille se retourne, cherchant autour de
nous quelqu’un pour nous renseigner : Mattoni
ou Bernier. Justement Bernier est sur le seuil de
la porte de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait
signe. Bernier nous rejoint et son œil suit la
direction indiquée par l’index de Rouletabille.
« Qui est avec Mrs. Édith ? demande le
reporter. Savez-vous ?...
– Ce jeune homme ? répond sans hésiter
Bernier, c’est le prince Galitch. »
Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il
est vrai que nous n’avions jamais encore vu
marcher de loin le prince Galitch ; mais vraiment
je ne me serais pas imaginé cette démarche... Et
286
puis, il ne me semblait pas si grand... Rouletabille
me comprend, hausse les épaules...
« C’est bien, dit-il à Bernier... Merci... »
Et nous continuons de regarder Mrs. Édith et
son prince.
« Je ne puis dire qu’une chose, fait Bernier
avant de nous quitter, c’est que c’est un prince
qui ne me revient pas. Il est trop doux. Il est trop
blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu’il est
russe. ça va, ça vient, ça quitte le pays sans dire
gare ! L’avant-dernière fois qu’il était invité ici à
déjeuner, madame et monsieur l’attendaient et
n’osaient commencer sans lui. Eh bien, on a reçu
une dépêche priant de l’excuser parce qu’il avait
manqué le train. La dépêche était datée de
Moscou... »
Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le
seuil de sa tour.
Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs. Édith
et le prince continuent leur promenade vers la
grotte de Roméo et Juliette ; le vieux Bob cesse
soudain de gesticuler, descend de la Barma
287
Grande, s’en vient vers le château, y entre,
traverse la baille, et nous voyons très bien (du
haut du terre-plein de la tour b’’) qu’il a fini de
rire. Le vieux Bob est devenu la tristesse même.
Il est silencieux. Il passe maintenant sous la
poterne. Nous l’appelons ; il ne nous entend pas.
Il porte devant lui à bras tendus son plus vieux
crâne et tout à coup, voilà qu’il devient furieux. Il
adresse les pires injures au plus vieux crâne de
l’humanité. Il descend dans la Tour Ronde et
nous avons entendu quelque temps encore les
éclats de sa colère jusqu’au fond de la batterie
basse. Des coups sourds y retentissaient. On eût
dit qu’il se battait contre les murs.
Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille
horloge du Château Neuf. Et, presque en même
temps, un roulement de tonnerre se fit entendre
sur la mer lointaine. Et la ligne de l’horizon
devint toute noire.
Alors, un garçon d’écurie, Walter, une brave
brute, incapable d’une idée, mais qui avait
montré depuis des années un dévouement de bête
à son maître, qui était le vieux Bob, passa sous la
288
poterne du jardinier, entra dans la Cour de
Charles le Téméraire et vint à nous. Il me tendit
une lettre, il en donna une également à
Rouletabille et continua son chemin vers la Tour
Carrée.
Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu’il allait
faire à la Tour Carrée. Il répondit qu’il allait
porter au père Bernier le courrier de M. et Mme
Darzac ; tout ceci en anglais, car Walter ne
connaît que cette langue ; mais nous, nous la
parlons suffisamment pour la comprendre. Walter
était chargé de distribuer le courrier depuis que le
père Jacques n’avait plus le droit de s’éloigner de
sa loge. Rouletabille lui prit le courrier des mains
et lui dit qu’il allait faire lui-même la
commission.
Quelques gouttes d’eau commençaient alors à
tomber.
Nous nous dirigeâmes vers la porte de M.
Darzac. Dans le corridor, à cheval sur une chaise,
le père Bernier fumait sa pipe.
« M. Darzac est toujours là ? demanda
Rouletabille.
289
– Il n’a pas bougé », répondit Bernier.
Nous frappons. Nous entendons les verrous
que l’on tire de l’intérieur (ces verrous doivent
toujours être poussés dès que la personne est
entrée. Règlement Rouletabille).
M. Darzac est en train de ranger sa
correspondance quand nous pénétrons chez lui.
Pour écrire, il s’asseyait devant la petite table-
guéridon, juste en face de la porte R et faisait
face à cette porte.
Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille
grogne de ce que la lettre qu’il lit confirme le
télégramme qu’il a reçu le matin et le presse de
revenir à Paris : son journal veut absolument
l’envoyer en Russie.
M. Darzac lit avec indifférence les deux ou
trois lettres que nous venons lui remettre et les
met dans sa poche. Moi, je tends à Rouletabille la
missive que je viens de recevoir ; elle est de mon
ami de Paris qui, après m’avoir donné quelques
détails sans importance sur le départ de
Brignolles, m’apprend que ledit Brignolles se fait
adresser son courrier à Sospel, à l’hôtel des
290
Alpes. Ceci est extrêmement intéressant et M.
Darzac et Rouletabille se réjouissent du
renseignement. Nous convenons d’aller à Sospel
le plus tôt qu’il nous sera possible, et nous
sortons de l’appartement Darzac. La porte de la
chambre de Mme Darzac n’était pas fermée.
Voilà ce que j’observai en sortant. J’ai dit, du
reste, que Mme Darzac n’était point chez elle.
Aussitôt que nous fûmes sortis, le père Bernier
referma à clef la porte de l’appartement,
aussitôt... aussitôt... je l’ai vu, vu, vu... aussitôt et
il mit la clef dans sa poche, dans la petite poche
d’en haut de son veston. Ah ! je le vois encore
mettre la clef dans sa petite poche d’en haut de
son veston, je le jure !... et il en a boutonné le
bouton.
291
ces chiens-là, ça braconne toujours. Et je le dis
hautement, dans tout ce qui va suivre, le père
Bernier a toujours fait son devoir et n’a jamais dit
que la vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier,
était une excellente concierge, intelligente, et
avec ça pas bavarde. Aujourd’hui qu’elle est
veuve, je l’ai à mon service. Elle sera heureuse de
lire ici le cas que je fais d’elle et aussi l’hommage
rendu à son mari. Ils l’ont mérité tous les deux.
Il était environ six heures et demie, quand, au
sortir de la Tour Carrée, nous allâmes rendre
visite au vieux Bob dans sa Tour Ronde,
Rouletabille, M. Darzac et moi. Aussitôt entré
dans la batterie basse, M. Darzac poussa un cri en
voyant l’état dans lequel on avait mis un lavis
auquel il travaillait depuis la veille pour essayer
de se distraire, et qui représentait le plan à une
grande échelle du château fort d’Hercule tel qu’il
existait au quinzième siècle, d’après des
documents que nous avait montrés Arthur Rance.
Ce lavis était tout à fait gâché et la peinture en
avait été toute barbouillée. Il tenta en vain de
demander des explications au vieux Bob, qui était
agenouillé auprès d’une caisse contenant un
292
squelette, et si préoccupé par une omoplate qu’il
ne lui répondit même pas.
293
n’en puis plus... Il fait peut-être frais là-haut,
toutes fenêtres ouvertes... »
Rouletabille me suivit dans le Château Neuf.
Soudain, comme nous étions arrivés sur le
premier palier du vaste escalier branlant, il
m’arrêta :
« Oh ! oh ! fit-il à voix basse, elle est là...
– Qui ?
– La Dame en noir !... Vous ne sentez pas que
tout l’escalier en est embaumé ? »
Et il se dissimula derrière une porte en me
priant de continuer mon chemin sans plus
m’occuper de lui ; ce que je fis.
Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant
la porte de ma chambre, de me trouver face à face
avec Mathilde !...
Elle poussa un léger cri et disparut dans
l’ombre, s’envolant comme un oiseau surpris. Je
courus à l’escalier et me penchai sur la rampe.
Elle glissait le long des marches comme un
fantôme. Elle fut bientôt au rez-de-chaussée et je
vis au-dessous de moi Rouletabille qui, penché
294
sur la rampe du premier palier, regardait, lui
aussi.
Et il remonta jusqu’à moi.
« Hein ! fit-il, qu’est-ce que je vous avais
dit !... La malheureuse ! »
Il paraissait à nouveau très agité.
« J’ai demandé huit jours à M. Darzac... Il faut
que tout soit fini dans vingt-quatre heures ou je
n’aurai plus la force de rien !... »
Et il s’affala tout à coup sur une chaise.
« J’étouffe !... gémit-il, j’étouffe ! » Et il
arracha sa cravate. « De l’eau ! » J’allais lui
chercher une carafe, mais il m’arrêta : « Non !...
c’est l’eau du ciel qu’il me faut ! » Et il montra le
poing au ciel noir qui ne crevait toujours point.
Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à
penser. Ce qui m’étonnait, c’est qu’il ne me
posait aucune question sur ce que la Dame en
noir était venue faire chez moi. J’aurais été bien
embarrassé de lui répondre. Enfin, il se leva :
« Où allez-vous ?
295
– Prendre la garde à la poterne. »
296
la pluie furieuse qui semblait devoir engloutir la
presqu’île.
Elle raconta avec animation qu’elle avait
trouvé le vieux Bob le dos courbé devant son
bureau, et la tête dans les mains. Il n’avait point
répondu à ses questions. Elle l’avait secoué
amicalement, mais il avait fait l’ours. Alors,
comme il tenait obstinément ses mains sur ses
oreilles, elle l’avait piqué, avec une petite épingle
à tête de rubis, dont elle retenait à l’ordinaire les
plis du fichu léger qu’elle jetait le soir sur ses
épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite
épingle à tête de rubis et l’avait jetée en rageant
sur son bureau. Et puis, il lui avait enfin parlé
brutalement, comme il ne l’avait encore jamais
fait : « Vous, madame ma nièce, laissez-moi
tranquille. » Mrs. Édith en avait été si peinée
qu’elle était sortie sans ajouter un mot, se
promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les
pieds à la Tour Ronde. En sortant de la Tour
Ronde, Mrs. Édith avait tourné la tête pour voir
une fois encore son vieil oncle et elle avait été
stupéfaite de ce qu’il lui avait été donné
d’apercevoir. Le plus vieux crâne de l’humanité
297
était sur le bureau de l’oncle sens dessus dessous,
la mâchoire en l’air toute barbouillée de sang, et
le vieux Bob, qui s’était toujours conduit d’une
façon correcte avec lui, le vieux Bob crachait
dans son crâne ! Elle s’était enfuie, un peu
effrayée.
Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Édith
en lui disant que ce qu’elle avait pris pour du
sang était de la peinture. Le crâne du vieux Bob
était badigeonné de la peinture de Robert Darzac.
Je quittai le premier la table pour courir à
Rouletabille, et aussi pour échapper au regard de
Mathilde. Qu’est-ce que la Dame en noir était
venue faire dans ma chambre ? Je devais bientôt
le savoir.
298
« Laisse donc, me disait-il... Laisse donc !
C’est le déluge ! Ah ! comme c’est bon ! comme
c’est bon ! Toute cette colère du ciel ! Tu n’as
donc pas envie de hurler avec le tonnerre, toi ! Eh
bien, moi, je hurle, écoute ! Je hurle !... Je
hurle !... Heu ! heu ! heu !... Plus fort que le
tonnerre !... Tiens ! on ne l’entend plus !... »
Et il poussa dans la nuit retentissante, au-
dessus des flots soulevés, des clameurs de
sauvage. Je crus, cette fois, qu’il était devenu
vraiment fou. Hélas ! Le malheureux enfant
exhalait en cris indistincts l’atroce douleur qui le
brûlait, dont il essayait en vain d’étouffer la
flamme dans sa poitrine héroïque : la douleur du
fils de Larsan !
Et tout à coup je me retournai, car une main
venait de me saisir le poignet et une forme noire
s’accrochait à moi dans la tempête :
« Où est-il ?... Où est-il ? »
C’était Mme Darzac qui cherchait, elle aussi,
Rouletabille. Un nouvel éclat de la foudre nous
enveloppa. Rouletabille, dans un affreux délire,
hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle
299
l’entendit. Elle le vit. Nous étions couverts d’eau,
trempés par la pluie du ciel et par l’écume de la
mer. La jupe de Mme Darzac claquait dans la nuit
comme un drapeau noir et m’enveloppait les
jambes. Je soutins la malheureuse, car je la
sentais défaillir, et, alors, il arriva ceci que, dans
ce vaste déchaînement des éléments, au cours de
cette tempête, sous cette douche terrible, au sein
de la mer rugissante, je sentis tout à coup son
parfum, le doux et pénétrant et si mélancolique
parfum de la Dame en noir !... Ah ! je
comprends ! Je comprends comment
Rouletabille, s’en est souvenu par-delà les
années... Oui, oui, c’est une odeur pleine de
mélancolie, un parfum pour tristesse intime...
Quelque chose comme le parfum isolé et discret
et tout à fait personnel d’une plante abandonnée,
qui eût été condamnée à fleurir pour elle toute
seule, toute seule... Enfin ! C’est un parfum qui
m’a donné de ces idées-là et que j’ai essayé
d’analyser comme ça, plus tard... parce que
Rouletabille m’en parlait toujours... Mais c’était
un bien doux et bien tyrannique parfum qui m’a
comme enivré tout d’un coup, là, au milieu de
300
cette bataille des eaux et du vent et de la foudre,
tout d’un coup, quand je l’ai eu saisi. parfum
extraordinaire ! Ah ! extraordinaire, car j’avais
passé vingt fois auprès de la Dame en noir sans
découvrir ce que ce parfum avait
d’extraordinaire, et il m’apparaissait dans un
moment où les plus persistants parfums de la
terre – et même tous ceux qui font mal à la tête –
sont balayés comme une haleine de rose par le
vent de mer. Je comprends que lorsqu’on l’avait,
je ne dis pas senti, mais saisi (car enfin tant pis si
je me vante, mais je suis persuadé que tout le
monde ne pourrait à son gré comprendre le
parfum de la Dame en noir, et il fallait
certainement pour cela être très intelligent, et il
est probable que, ce soir-là, je l’étais plus que les
autres soirs, bien que, ce soir-là, je ne dusse rien
comprendre à ce qui se passait autour de moi).
Oui, quand on avait saisi une fois cette
mélancolique et captivante, et adorablement
désespérante odeur, – eh bien, c’était pour la vie !
Et le cœur devait en être embaumé, si c’était un
cœur de fils comme celui de Rouletabille ; ou
embrasé, si c’était un cœur d’amant, comme celui
301
de M. Darzac ; ou empoisonné, si c’était un cœur
de bandit, comme celui de Larsan... Non ! non,
on ne devait plus pouvoir s’en passer jamais ! Et,
maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac
et Larsan et tous les malheurs de la fille du
professeur Stangerson !...
302
salon qui précédait la chambre du vieux Bob,
sans doute parce que la porte en était ouverte. Là,
nous allions être aussi seuls que si elle m’avait
fait entrer chez elle, car nous savions que le vieux
Bob travaillait tard dans la Tour du Téméraire.
Mon Dieu ! Dans cette soirée horrible, le
souvenir de ce moment que je passai en face de la
Dame en noir n’est pas le moins douloureux. J’y
fus mis à une épreuve à laquelle je ne m’attendais
point et quand, à brûle-pourpoint, sans qu’elle
prît même le temps de nous plaindre de la façon
dont nous venions d’être traités par les éléments –
car je ruisselais sur le parquet comme un vieux
parapluie – elle me demanda : « Il y a longtemps,
Monsieur Sainclair, que vous êtes allé au
Tréport ? » je fus plus ébloui, étourdi, que par
tous les coups de foudre de l’orage. Et je compris
que, dans le moment même que la nature entière
s’apaisait au dehors, j’allais subir, maintenant que
je me croyais à l’abri, un plus dangereux assaut
que celui que le flot des mers livre vainement
depuis des siècles au rocher d’Hercule ! Je dus
faire mauvaise contenance et trahir tout l’émoi où
me plongeait cette phrase inattendue. D’abord, je
303
ne répondis point ; je balbutiai, et certainement je
fus tout à fait ridicule. Voilà des années que ces
choses se sont passées. Mais j’y assiste encore
comme si j’étais mon propre spectateur. Il y a des
gens qui sont mouillés et qui ne sont point
ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être
trempée et, comme moi, sortir de l’ouragan, eh
bien, elle était admirable avec ses cheveux
défaits, son col nu, ses magnifiques épaules que
moulait la soie légère d’un vêtement, lequel
apparaissait à mes yeux extasiés comme une
loque sublime, jetée par quelque héritier de
Phidias sur la glaise immortelle qui vient de
prendre la forme de la beauté ! Je sens bien que
mon émotion, même après tant d’années, quand
je songe à ces choses, me fait écrire des phrases
qui manquent de simplicité. Je n’en dirai point
plus long sur ce sujet. Mais ceux qui ont
approché la fille du professeur Stangerson me
comprendront peut-être, et je ne veux ici, vis-à-
vis de Rouletabille, qu’affirmer le sentiment de
respectueuse consternation qui me gonfla le cœur
devant cette mère divinement belle, qui, dans le
désordre harmonieux où l’avait jetée l’affreuse
304
tempête – physique et morale – où elle se
débattait, venait me supplier de trahir mon
serment. Car j’avais juré à Rouletabille de me
taire, et voilà, hélas ! Que mon silence même
parlait plus haut que ne l’avait jamais fait aucune
de mes plaidoiries.
Elle me prit les mains et me dit sur un ton que
je n’oublierai de ma vie :
« Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous
avons assez souffert tous deux ! »
Et elle ajouta avec un gros sanglot :
« Pourquoi continue-t-il à mentir ? »
Moi, je ne répondais rien. Qu’est-ce que
j’aurais répondu ? Cette femme avait été toujours
si « distante », comme on dit maintenant, vis-à-
vis de tout le monde en général et de moi en
particulier. Je n’avais jamais existé pour elle... et
voilà qu’après m’avoir fait respirer le parfum de
la Dame en noir elle pleurait devant moi comme
une vieille amie...
Oui, comme une vieille amie... Elle me
raconta tout, j’appris tout, en quelques phrases
305
pitoyables et simples comme l’amour d’une
mère... tout ce que me cachait ce petit sournois de
Rouletabille. Évidemment, ce jeu de cache-cache
ne pouvait durer et ils s’étaient bien devinés tous
les deux. Poussée par un sûr instinct, elle avait
voulu définitivement savoir ce que c’était que ce
Rouletabille qui l’avait sauvée et qui avait l’âge
de l’autre... et qui ressemblait à l’autre. Et une
lettre était venue lui apporter à Menton même la
preuve récente que Rouletabille lui avait menti et
n’avait jamais mis les pieds dans une institution
de Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du
jeune homme une explication, mais celui-ci s’y
était âprement dérobé. Toutefois, il s’était troublé
quand elle lui avait parlé du Tréport et du collège
d’Eu et du voyage que nous avions fait là-bas
avant de venir à Menton.
« Comment l’avez-vous su ? » m’écriai-je, me
trahissant aussitôt.
Elle ne triompha même point de mon innocent
aveu, et elle m’apprit d’une phrase tout son
stratagème. Ce n’était point la première fois
qu’elle venait dans nos chambres quand je l’avais
306
surprise le soir même... Mon bagage portait
encore l’étiquette récente de la consigne eudoise.
« Pourquoi ne s’est-il point jeté dans mes bras,
quand je les lui ai ouverts ? gémit-elle. Hélas !
Hélas ! s’il se refuse à être le fils de Larsan, ne
consentira-t-il jamais à être le mien ? »
Rouletabille s’était conduit d’une façon atroce
pour cette femme qui avait cru son enfant mort,
qui l’avait pleuré désespérément, comme je
l’appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu
de malheurs incomparables, à la joie mortelle de
voir son fils ressuscité... Ah ! le malheureux !...
La veille au soir, il lui avait ri au nez, quand elle
lui avait crié, à bout de forces, qu’elle avait eu un
fils et que ce fils c’était lui ! Il lui avait ri au nez
en pleurant !... Arrangez cela comme vous
voudrez ! C’est elle qui me l’a dit et je n’aurais
jamais cru Rouletabille si cruel, ni si sournois, ni
si mal élevé.
Certes ! il se conduisait d’une façon
abominable ! Il était allé jusqu’à lui dire qu’il
n’était sûr d’être le fils de personne, pas même
d’un voleur ! C’est alors qu’elle était rentrée dans
307
la Tour Carrée et qu’elle avait désiré mourir.
Mais elle n’avait pas retrouvé son fils pour le
perdre sitôt et elle vivait encore ! J’étais hors de
moi ! Je lui baisais les mains. Je lui demandais
pardon pour Rouletabille. Ainsi, voilà quel était
le résultat de la politique de mon ami. Sous
prétexte de la mieux défendre contre Larsan, c’est
lui qui la tuait ! Je ne voulus pas en savoir
davantage ! J’en savais trop ! Je m’enfuis !
J’appelai Bernier qui m’ouvrit la porte ! Je sortis
de la Tour Carrée, en maudissant Rouletabille !
Je croyais le trouver dans la Cour du Téméraire,
mais celle-ci était déserte.
À la poterne, Mattoni venait de prendre la
garde de dix heures. Il y avait une lumière dans la
chambre de mon ami. J’escaladai l’escalier
branlant du Château Neuf. Enfin ! Voici sa porte :
je l’ouvre, je l’enfonce. Rouletabille est devant
moi :
« Que voulez-vous, Sainclair ? »
En quelques phrases hachées, je lui narre tout,
et il connaît mon courroux.
« Elle ne vous a pas tout dit, mon ami,
308
réplique-t-il d’une voix glacée. Elle ne vous a pas
dit qu’elle me défend de toucher à cet homme !...
– C’est vrai, m’écriai-je... je l’ai entendue !...
– Eh bien ! Qu’est-ce que vous venez me
raconter, alors ? continue-t-il, brutal. Vous ne
savez pas ce qu’elle m’a dit hier ?... Elle m’a
ordonné de partir ! Elle aimerait mieux mourir
que de me voir aux prises avec mon père ! »
Et il ricane, ricane.
« Avec mon père !... Elle le croit sans doute
plus fort que moi !... »
Il était affreux en parlant ainsi.
Mais, tout à coup, il se transforma et rayonna
d’une beauté fulgurante.
« Elle a peur pour moi !... eh bien, moi, j’ai
peur pour elle !... Et je ne connais pas mon
père... Et je ne connais pas ma mère ! »
......................
309
de la galerie inexplicable ! Mes cheveux se
dressent sur ma tête et Rouletabille chancelle
comme s’il venait d’être frappé lui-même !...
Et puis, il bondit à la fenêtre ouverte et une
clameur désespérée emplit la forteresse :
Maman ! Maman ! Maman !
310
XI
311
Et moi, je n’avais encore eu que le temps de
rester à la fenêtre, cloué sur place par l’horreur de
ce cri. J’y étais encore quand la porte de la Tour
Carrée s’ouvrit et quand, dans son cadre de
lumière, apparut la forme de la Dame en noir !
Elle était toute droite et bien vivante, malgré le
cri de la mort, mais son pâle et spectral visage
reflétait une terreur indicible. Elle tendit les bras
vers la nuit et la nuit lui jeta Rouletabille, et les
bras de la Dame en noir se refermèrent et je
n’entendis plus que des soupirs et des
gémissements, et encore ces deux syllabes que la
nuit répétait indéfiniment : « Maman ! Maman ! »
Je descendis à mon tour dans la cour, les
tempes battantes, le cœur désordonné, les reins
rompus. Ce que j’avais vu sur le seuil de la Tour
Carrée ne me rassurait en aucune façon. C’est en
vain que j’essayais de me raisonner : Eh ! quoi,
au moment même où nous croyions tout perdu,
tout, au contraire, n’était-il point retrouvé ? Le
fils n’avait-il point retrouvé la mère ? La mère
n’avait-elle point enfin retrouvé l’enfant ?... Mais
pourquoi... pourquoi ce cri de mort quand elle
était si vivante ? Pourquoi ce cri d’angoisse avant
312
qu’elle apparût, debout, sur le seuil de la tour ?
Chose extraordinaire, il n’y avait personne
dans la Cour du Téméraire quand je la traversai.
Personne n’avait donc entendu le coup de feu ?
Personne n’avait donc entendu les cris ? Où se
trouvait M. Darzac ? Où se trouvait le vieux
Bob ? Travaillaient-ils encore dans la batterie
basse de la Tour Ronde ? J’aurais pu le croire, car
j’apercevais, au niveau du sol de cette tour, de la
lumière. Et Mattoni ? Mattoni, lui non plus,
n’avait donc rien entendu ?... Mattoni qui veillait
sous la poterne du jardinier ? Eh bien ! Et
Bernier ! et la mère Bernier ! Je ne les voyais pas.
Et la porte de la Tour Carrée était restée ouverte !
Ah ! le doux murmure : « Maman ! Maman !
Maman ! » Et je l’entendais, elle, qui ne disait
que cela en pleurant : « Mon petit ! mon petit !
mon petit ! » Ils n’avaient même pas eu la
précaution de refermer complètement la porte du
salon du vieux Bob. C’est là encore qu’elle avait
entraîné, qu’elle avait emporté son enfant !
... Et ils y étaient seuls, dans cette pièce, à
s’étreindre, à se répéter : « Maman ! Mon
313
petit !... » Et puis ils se dirent des choses
entrecoupées, des phrases sans suite... des
stupidités divines... « Alors, tu n’es pas mort ! »...
Sans doute, n’est-ce pas ? Eh bien, c’était
suffisant pour les faire repartir à pleurer... Ah ! ce
qu’ils devaient s’embrasser, rattraper le temps
perdu ! Ce qu’il devait le respirer, lui, le parfum
de la Dame en noir !... Je l’entendis qui disait
encore : « Tu sais, maman, ce n’est pas moi qui
avais volé !... » Et l’on aurait pensé, au son de sa
voix, qu’il avait encore neuf ans en disant ces
choses, le pauvre Rouletabille. « Non ! mon
petit !... non, tu n’as pas volé !... Mon petit ! mon
petit !... » Ah ! ce n’était pas ma faute si
j’entendais... mais j’en avais l’âme toute
chavirée... C’était une mère qui avait retrouvé son
petit, quoi !...
314
paquet noir sur un fauteuil. Elle devait être au lit
quand le coup de feu avait éclaté et elle avait jeté
sur elle, à la hâte, quelque vêtement. J’approchai
la veilleuse de son visage. Les traits étaient
décomposés par la peur.
« Où est le père Bernier ? demandai-je.
– Il est là, répondit-elle en tremblant.
– Là ?... Où, là ?... »
Mais elle ne me répondit pas.
Je fis quelques pas dans la loge et je trébuchai.
Je me penchai pour savoir sur quoi je marchais ;
je marchais sur des pommes de terre. Je baissai la
veilleuse et j’examinai le parquet. Le parquet
était couvert de pommes de terre ; il en avait
roulé partout. La mère Bernier ne les avait donc
pas ramassées depuis que Rouletabille avait vidé
le sac ?
Je me relevai, je retournai à la mère Bernier :
« Ah çà ! fis-je, on a tiré !... Qu’est-ce qu’il y
a eu ?
– Je ne sais pas », répondit-elle.
315
Et, aussitôt, j’entendis qu’on refermait la porte
de la tour, et le père Bernier apparut sur le seuil
de la loge.
« Ah ! c’est vous, monsieur Sainclair ?
– Bernier !... Qu’est-il arrivé ?
– Oh ! rien de grave, monsieur Sainclair,
rassurez-vous, rien de grave... (Et sa voix était
trop forte, trop « brave » pour être aussi assurée
qu’elle le voulait paraître.) Un accident sans
importance... M. Darzac, en posant son revolver
sur sa table de nuit, l’a fait partir. Madame a eu
peur, naturellement, et elle a crié ; et, comme la
fenêtre de leur appartement était ouverte, elle a
bien pensé que M. Rouletabille et vous aviez
entendu quelque chose, et elle est sortie tout de
suite pour vous rassurer.
– M. Darzac était donc rentré chez lui ?...
– Il est arrivé ici presque aussitôt que vous
avez eu quitté la tour, monsieur Sainclair. Et le
coup de feu est parti presque aussitôt qu’il est
entré dans sa chambre. Vous pensez que, moi
aussi, j’ai eu peur ! Ah ! je me suis précipité !...
316
M. Darzac m’a ouvert lui-même. Heureusement,
il n’y avait personne de blessé.
– Aussitôt mon départ de la tour, Mme Darzac
était donc rentrée chez elle ?
– Aussitôt. Elle a entendu M. Darzac qui
arrivait à la tour et elle l’a suivi dans leur
appartement. Ils y sont allés ensemble.
– Et M. Darzac ? Il est resté dans sa chambre ?
– Tenez, le voilà !... »
Je me retournai ; je vis Robert Darzac ; malgré
le peu de clarté de l’appartement, je vis qu’il était
atrocement pâle. Il me faisait signe. Je
m’approchai de lui et il me dit :
« Écoutez, Sainclair ! Bernier a dû vous
raconter l’accident. Ce n’est pas la peine d’en
parler à personne, si l’on ne vous en parle pas.
Les autres n’ont peut-être pas entendu ce coup de
revolver. C’est inutile d’effrayer les gens, n’est-
ce pas ?... Dites-donc ! J’ai un service personnel à
vous demander.
– Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout
acquis, vous le savez bien. Disposez de moi, si je
317
puis vous être utile.
– Merci, mais il ne s’agit que de décider
Rouletabille à aller se coucher ; quand il sera
parti, ma femme se calmera, elle aussi, et elle ira
se reposer. Tout le monde a besoin de se reposer.
Du calme, du calme, Sainclair ! Nous avons tous
besoin de calme et de silence...
– Bien, mon ami, comptez sur moi ! »
Je lui serrai la main avec une naturelle
expansion, une force qui attestait mon
dévouement ; j’étais persuadé que tous ces gens-
là nous cachaient quelque chose, quelque chose
de très grave !...
Il entra dans sa chambre, et je n’hésitai pas à
aller retrouver Rouletabille dans le salon du vieux
Bob.
Mais, sur le seuil de l’appartement du vieux
Bob, je me heurtai à la Dame en noir et à son fils
qui en sortaient. Ils étaient tous deux si silencieux
et avaient une attitude si incompréhensible pour
moi, qui avais entendu les transports de tout à
l’heure et qui m’attendais à trouver le fils dans
318
les bras de sa mère, que je restai en face d’eux
sans dire un mot, sans faire un geste.
L’empressement que mettait Mme Darzac à
quitter Rouletabille en une circonstance aussi
exceptionnelle m’intrigua à un point que je ne
saurais dire, et la soumission avec laquelle
Rouletabille acceptait son congé m’anéantissait.
Mathilde se pencha sur le front de mon ami,
l’embrassa et lui dit : « Au revoir, mon enfant »
d’une voix si blanche, si triste, et en même temps
si solennelle, que je crus entendre l’adieu déjà
lointain d’une mourante. Rouletabille, sans
répondre à sa mère, m’entraîna hors de la tour. Il
tremblait comme une feuille.
Ce fut la Dame en noir elle-même qui ferma la
porte de la Tour Carrée. J’étais sûr qu’il se
passait dans la tour quelque chose d’inouï.
L’histoire de l’accident ne me satisfaisait en rien ;
et il n’est point douteux que Rouletabille n’eût
pensé comme moi, si sa raison et son cœur
n’eussent encore été tout étourdis de ce qui venait
de se passer entre la Dame en noir et lui !... Et
puis, qui me disait que Rouletabille ne pensait
pas comme moi ?
319
... Nous étions à peine sortis de la Tour Carrée
que j’entreprenais Rouletabille. D’abord je le
poussai dans l’encoignure du parapet qui joignait
la Tour Carrée à la Tour Ronde, dans l’angle
formé par l’avancée, sur la cour, de la Tour
Carrée.
Le reporter, qui s’était laissé conduire par moi
docilement, comme un enfant, dit à voix basse :
« Sainclair, j’ai juré à ma mère que je ne
verrais rien, que je n’entendrais rien de ce qui se
passerait cette nuit à la Tour Carrée. C’est le
premier serment que je fais à ma mère, Sainclair ;
mais ma part de paradis pour elle ! Il faut que je
voie et que j’entende... »
Nous étions là non loin d’une fenêtre encore
éclairée, ouvrant sur le salon du vieux Bob et
surplombant la mer. Cette fenêtre n’était point
fermée, et c’est ce qui nous avait permis, sans
doute, d’entendre distinctement le coup de
revolver et le cri de la mort malgré l’épaisseur
des murailles de la tour. De l’endroit où nous
nous trouvions maintenant, nous ne pouvions rien
320
voir par cette fenêtre, mais n’était-ce pas déjà
quelque chose que de pouvoir entendre ?...
L’orage avait fui, mais les flots n’étaient pas
encore apaisés et ils se brisaient sur les rocs de la
presqu’île d’Hercule avec cette violence qui
rendait toute approche de barque impossible !
Ainsi pensai-je dans le moment à une barque,
parce que, une seconde, je crus voir apparaître ou
disparaître – dans l’ombre – une ombre de
barque. Mais quoi ! C’était là évidemment une
illusion de mon esprit qui voyait des ombres
hostiles partout, – de mon esprit certainement
plus agité que les flots.
321
tout à coup, la lumière de la fenêtre s’éteignit. La
Tour Carrée, toute noire, rentra dans la nuit. Mon
ami et moi nous étions saisi la main et nous nous
commandions ainsi, par cette communication
muette, l’immobilité et le silence. Quelqu’un
mourait, là, dans la tour ! Quelqu’un qu’on nous
cachait ! Pourquoi ? Et qui ? Qui ? Quelqu’un qui
n’était ni Mme Darzac, ni M. Darzac, ni le père
Bernier, ni la mère Bernier, ni, à n’en point
douter, le vieux Bob : quelqu’un qui ne pouvait
pas être dans la tour.
Penchés à tomber au-dessus du parapet, le cou
tendu vers cette fenêtre qui avait laissé passer
cette agonie, nous écoutions encore. Un quart
d’heure s’écoula ainsi... un siècle. Rouletabille
me montra alors la fenêtre de sa chambre, restée
éclairée. Je compris. Il fallait aller éteindre cette
lumière et redescendre. Je pris mille précautions ;
cinq minutes plus tard, j’étais revenu auprès de
Rouletabille. Il n’y avait plus maintenant d’autre
lumière dans la Cour du Téméraire que la faible
lueur au ras du sol dénonçant le travail tardif du
vieux Bob dans la batterie basse de la Tour
Ronde et le lumignon de la poterne du jardinier
322
où veillait Mattoni. En somme, en considérant la
position qu’ils occupaient, on pouvait très bien
s’expliquer que ni le vieux Bob ni Mattoni
n’eussent rien entendu de ce qui s’était passé
dans la Tour Carrée, ni même, dans l’orage
finissant, des clameurs de Rouletabille poussées
au-dessus de leurs têtes. Les murs de la poterne
étaient épais et le vieux Bob était enfoui dans un
véritable souterrain.
J’avais eu à peine le temps de me glisser
auprès de Rouletabille, dans l’encoignure de la
tour et du parapet, poste d’observation qu’il
n’avait point quitté, que nous entendions
distinctement la porte de la Tour Carrée qui
tournait avec précaution sur ses gonds. Comme
j’allais me pencher au delà de l’encoignure, et
allonger mon buste sur la cour, Rouletabille me
rejeta dans mon coin, ne permettant qu’à lui-
même de dépasser de la tête le mur de la Tour
Carrée ; mais, comme il était très courbé, je violai
la consigne et je regardai par-dessus la tête de
mon ami, et voici ce que je vis :
D’abord, le père Bernier, bien reconnaissable
323
malgré l’obscurité, qui, sortant de la Tour, se
dirigeait sans faire aucun bruit du côté de la
poterne du jardinier. Au milieu de la cour il
s’arrêta, regarda du côté de nos fenêtres, le front
levé sur le Château Neuf, et puis il se retourna du
côté de la tour et fit un signe que nous pouvions
interpréter comme un signe de tranquillité. À qui
s’adressait ce signe ? Rouletabille se pencha
encore ; mais il se rejeta brusquement en arrière,
me repoussant.
Quand nous nous risquâmes à regarder à
nouveau dans la cour, il n’y avait plus personne.
Enfin, nous vîmes revenir le père Bernier, ou
plutôt nous l’entendîmes d’abord, car il y eut
entre lui et Mattoni une courte conversation dont
l’écho assourdi nous arrivait. Et puis nous
entendîmes quelque chose qui grimpait sous la
voûte de la poterne du jardinier, et le père Bernier
apparut avec, à côté de lui, la masse noire et tout
doucement roulante d’une voiture. Nous
distinguions bientôt que c’était la petite charrette
anglaise, traînée par Toby, le poney d’Arthur
Rance. La Cour du Téméraire était de terre battue
et le petit équipage ne faisait pas plus de bruit sur
324
cette terre que s’il avait glissé sur un tapis. Enfin,
Toby était si sage et si tranquille qu’on eût dit
qu’il avait reçu les instructions du père Bernier.
Celui-ci, arrivé à côté du puits, releva encore la
tête du côté de nos fenêtres et puis, tenant
toujours Toby par la bride, arriva sans encombre
à la porte de la Tour Carrée ; enfin, laissant
devant la porte le petit équipage, il entra dans la
tour. Quelques instants s’écoulèrent qui nous
parurent, comme on dit, des siècles, surtout à
mon ami qui s’était mis à nouveau à trembler de
tous ses membres sans que j’en pusse deviner la
raison subite.
Et le père Bernier réapparut. Il retraversait la
cour, tout seul, et retournait à la poterne. C’est
alors que nous dûmes nous pencher davantage, et,
certainement, les personnes qui étaient
maintenant sur le seuil de la Tour Carrée auraient
pu nous apercevoir si elles avaient regardé de
notre côté, mais elles ne pensaient guère à nous.
La nuit s’éclaircissait alors d’un beau rayon de
lune qui fit une grande raie éclatante sur la mer et
allongea sa clarté bleue dans la Cour du
Téméraire. Les deux personnages qui étaient
325
sortis de la tour et s’étaient approchés de la
voiture parurent si surpris qu’ils eurent un
mouvement de recul. Mais nous entendions très
bien la Dame en noir prononcer cette phrase à
voix basse : « Allons, du courage, Robert, il le
faut ! » Plus tard, nous avons discuté avec
Rouletabille pour savoir si elle avait dit : « il le
faut » ou « il en faut », mais nous ne pûmes point
conclure.
Et Robert Darzac dit d’une voix singulière :
« Ce n’est point ce qui me manque. » Il était
courbé sur quelque chose qu’il traînait et qu’il
souleva avec une peine infinie et qu’il essaya de
glisser sous la banquette de la petite charrette
anglaise. Rouletabille avait retiré sa casquette et
claquait littéralement des dents. Autant que nous
pûmes distinguer, la chose était un sac. Pour
remuer ce sac, M. Darzac avait fait de gros
efforts, et nous entendîmes un soupir. Appuyée
contre le mur de la tour, la Dame en noir le
regardait, sans lui prêter aucune aide. Et, soudain,
dans le moment que M. Darzac avait réussi à
pousser le sac dans la voiture, Mathilde
prononça, d’une voix sourdement épouvantée,
326
ces mots : « Il remue encore !... » – « C’est la
fin !... » répondit M. Darzac qui, maintenant,
s’épongeait le front. Sur quoi il mit son pardessus
et prit Toby par la bride. Il s’éloigna, faisant un
signe à la Dame en noir, mais celle-ci, toujours
appuyée à la muraille comme si on l’avait
allongée là pour quelque supplice, ne lui répondit
pas. M. Darzac nous parut plutôt calme. Il avait
redressé la taille. Il marchait d’un pas ferme... on
pouvait dire : d’un pas d’honnête homme
conscient d’avoir accompli son devoir. Toujours
avec de grandes précautions, il disparut avec sa
voiture sous la poterne du jardinier et la Dame en
noir rentra dans la Tour Carrée.
Je voulus alors sortir de notre coin, mais
Rouletabille m’y maintint énergiquement. Il fit
bien, car Bernier débouchait de la poterne et
retraversait la cour, se dirigeant à nouveau vers la
Tour Carrée. Quand il ne fut plus qu’à deux
mètres de la porte qui s’était refermée,
Rouletabille sortit lentement de l’encoignure du
parapet, se glissa entre la porte et Bernier effrayé,
et mit les mains au poignet du concierge.
327
« Venez avec moi », lui dit-il.
L’autre paraissait anéanti. J’étais sorti de ma
cachette, moi aussi. Il nous regardait maintenant
dans le rayon bleu de la lune, ses yeux étaient
inquiets et ses lèvres murmurèrent :
« C’est un grand malheur ! »
328
XII
Le corps impossible
329
vie et la mort eurent parlé et se furent expliquées
par sa bouche, il ne va plus avoir un geste
d’hésitation dans la marche à suivre ; il ne
prononcera plus un mot qui ne contribue
nécessairement à nous sauver de l’épouvantable
situation faite à l’assiégé par l’attaque de la Tour
Carrée, dans la nuit du 12 au 13 avril.
Bernier ne lui résista pas. D’autres voudront
lui résister qu’il brisera et qui crieront grâce.
Bernier marche devant nous, le front bas, tel
un accusé qui va rendre compte à des juges. Et,
quand nous sommes arrivés dans la chambre de
Rouletabille, nous le faisons asseoir en face de
nous ; j’ai allumé la lampe.
Le jeune reporter ne dit pas un mot ; il regarde
Bernier, en bourrant sa pipe ; il essaye
évidemment de lire sur ce visage toute
l’honnêteté qui s’y peut trouver. Puis son sourcil
froncé s’allonge, son œil s’éclaire, et, ayant jeté
vers le plafond quelques nuages de fumée, il dit :
« Voyons, Bernier, comment l’ont-ils tué ? »
Bernier secoua sa rude tête de gars picard.
330
« J’ai juré de ne rien dire. Je n’en sais rien,
monsieur ! Ma foi, je n’en sais rien !... »
Rouletabille :
« Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez
pas ! Car si vous ne me racontez pas ce que vous
ne savez pas, Bernier, je ne réponds plus de
rien !...
– Et de quoi donc, monsieur, ne répondez-
vous plus ?
– Mais, de votre sécurité, Bernier !...
– De ma sécurité, à moi ?... Je n’ai rien fait !
– De notre sécurité à tous, de notre vie ! »
répliqua Rouletabille en se levant et en faisant
quelques pas dans la chambre, ce qui lui donna le
temps de faire sans doute, mentalement, quelque
opération algébrique nécessaire... « Alors, reprit-
il, il était dans la Tour Carrée ?
– Oui, fit la tête de Bernier.
– Où ? Dans la chambre du vieux Bob ?
– Non ! fit la tête de Bernier.
– Caché chez vous, dans votre loge ?
331
– Non, fit la tête de Bernier.
– Ah çà ! mais où était-il donc ? Il n’était
pourtant pas dans l’appartement de M. et Mme
Darzac ?
– Oui, fit la tête de Bernier.
– Misérable ! » grinça Rouletabille.
Et il sauta à la gorge de Bernier. Je courus au
secours du concierge, et l’enlevai aux griffes de
Rouletabille.
Quand il put respirer :
« Ah çà ! monsieur Rouletabille, pourquoi
voulez-vous m’étrangler ? fit-il.
– Vous le demander, Bernier ? Vous osez
encore le demander ? Et vous avouez qu’il était
dans l’appartement de M. et de Mme Darzac ! Et
qui donc l’a introduit dans cet appartement, si ce
n’est vous ? Vous qui, seul, en avez la clef quand
M. et Mme Darzac ne sont pas là ? »
Bernier se leva, très pâle :
« C’est vous, monsieur Rouletabille, qui
m’accusez d’être le complice de Larsan ?
332
– Je vous défends de prononcer ce nom-là !
s’écria le reporter. Vous savez bien que Larsan
est mort ! Et depuis longtemps !...
– Depuis longtemps ! reprit Bernier,
ironique... c’est vrai... j’ai eu tort de l’oublier !
Quand on se dévoue à ses maîtres, quand on se
bat pour ses maîtres, il faut ignorer même contre
qui. Je vous demande pardon !
– Écoutez-moi bien, Bernier, je vous connais
et je vous estime. Vous êtes un brave homme.
Aussi, ce n’est pas votre bonne foi que
j’incrimine : c’est votre négligence.
– Ma négligence ! Et, Bernier, de pâle qu’il
était, devint écarlate. Ma négligence ! Je n’ai
point bougé de ma loge, de mon couloir ! J’ai eu
toujours la clef sur moi et je vous jure que
personne n’est entré dans cet appartement,
personne d’autre, après que vous l’avez eu visité,
à cinq heures, que M. Robert et Mme Robert
Darzac. Je ne compte point, naturellement, la
visite que vous y avez faite, à six heures environ,
vous et M. Sainclair !
– Ah çà ! reprit Rouletabille, vous ne me ferez
333
point croire que cet individu – nous avons oublié
son nom, n’est-ce pas, Bernier ? nous
l’appellerons l’homme – que l’homme a été tué
chez M. et Mme Darzac s’il n’y était pas !
– Non ! Aussi je puis vous affirmer qu’il y
était !
– Oui, mais comment y était-il ? Voilà ce que
je vous demande, Bernier. Et vous seul pouvez le
dire, puisque vous seul aviez la clef en l’absence
de M. Darzac, et que M. Darzac n’a point quitté
sa chambre quand il avait la clef, et qu’on ne
pouvait se cacher dans sa chambre pendant qu’il
était là !
– Ah ! voilà bien le mystère, monsieur ! Et qui
intrigue M. Darzac plus que tout ! Mais je n’ai pu
lui répondre que ce que je vous réponds : voilà
bien le mystère !
– Quand nous avons quitté la chambre de M.
Darzac, M. Sainclair et moi, avec M. Darzac, à
six heures un quart environ, vous avez fermé
immédiatement la porte ?
– Oui, monsieur.
334
– Et quand l’avez-vous rouverte ?
– Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser
entrer M. et Mme Darzac chez eux. M. Darzac
venait d’arriver et Mme Darzac était depuis
quelque temps dans le salon de M. Bob d’où
venait de partir M. Sainclair. Ils se sont retrouvés
dans le couloir et je leur ai ouvert la porte de leur
appartement ! Voilà ! Aussitôt qu’ils ont été
entrés, j’ai entendu qu’on repoussait les verrous.
– Donc, entre six heures et quart et ce
moment-là, vous n’avez pas ouvert la porte ?
– Pas une seule fois.
– Et où étiez-vous, pendant tout ce temps ?
– Devant la porte de ma loge, surveillant la
porte de l’appartement, et c’est là que ma femme
et moi nous avons dîné, à six heures et demie, sur
une petite table, dans le couloir, parce que, la
porte de la tour étant ouverte, il faisait plus clair
et que c’était plus gai. Après le dîner, je suis resté
à fumer des cigarettes et à bavarder avec ma
femme, sur le seuil de ma loge. Nous étions
placés de façon que, même si nous l’avions
335
voulu, nous n’aurions pas pu quitter des yeux la
porte de l’appartement de M. Darzac. Ah ! c’est
un mystère ! un mystère plus incroyable que le
mystère de la Chambre Jaune ! Car, là-bas, on ne
savait pas ce qui s’était passé avant. Mais, là,
monsieur ! on sait ce qui s’est passé avant
puisque vous avez vous-même visité
l’appartement à cinq heures et qu’il n’y avait
personne dedans ; on sait ce qui s’est passé
pendant, puisque j’avais la clef dans ma poche,
ou que M. Darzac était dans sa chambre, et qu’il
aurait bien aperçu, tout de même, l’homme qui
ouvrait sa porte et qui venait pour l’assassiner, et
puis, encore que j’étais, moi, dans le couloir,
devant cette porte et que j’aurais bien vu passer
l’homme ; et on sait ce qui s’est passé après.
Après, il n’y a pas eu d’après. Après, ça a été la
mort de l’homme, ce qui prouvait bien que
l’homme était là ! Ah ! C’est un mystère !
– Et, depuis cinq heures jusqu’au moment du
drame, vous affirmez bien que vous n’avez pas
quitté le couloir ?
– Ma foi, oui !
336
– Vous en êtes sûr, insista Rouletabille.
– Ah ! pardon, monsieur... il y a un moment...
une minute où vous m’avez appelé...
– C’est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous
vous rappeliez cette minute-là...
– Mais ça n’a pas duré plus d’une minute ou
deux, et M. Darzac était dans sa chambre. Il ne
l’a pas quittée. Ah ! c’est un mystère !...
– Comment savez-vous qu’il ne l’a pas quittée
pendant ces deux minutes-là ?
– Dame ! s’il l’avait quittée, ma femme qui
était dans la loge l’aurait bien vu ! Et puis ça
expliquerait tout et il ne serait pas si intrigué, ni
madame non plus ! Ah ! il a fallu que je le lui
répète : que personne d’autre n’était entré que
lui à cinq heures et vous à six, et que personne
n’était plus rentré dans la chambre avant sa
rentrée, à lui, la nuit, avec Mme Darzac... Il était
comme vous, il ne voulait pas me croire. Je le lui
ai juré sur le cadavre qui était là !
– Où était-il, le cadavre ?
– Dans sa chambre.
337
– C’était bien un cadavre ?
– Oh ! il respirait encore !... Je l’entendais !
– Alors, ça n’était pas un cadavre, père
Bernier.
– Oh ! monsieur Rouletabille, c’était tout
comme. Pensez donc ! Il avait un coup de
revolver dans le cœur ! »
Enfin, le père Bernier allait nous parler du
cadavre. L’avait-il vu ? Comment était-il ? On
eût dit que ceci apparaissait comme secondaire
aux yeux de Rouletabille. Le reporter ne semblait
préoccupé que du problème de savoir comment le
cadavre se trouvait là ! Comment cet homme
était-il venu se faire tuer ?
Seulement, de ce côté, le père Bernier savait
peu de choses. L’affaire avait été rapide comme
un coup de feu – lui semblait-il – et il était
derrière la porte. Il nous raconta qu’il s’en allait
tout doucement dans sa loge et qu’il se disposait
à se mettre au lit, quand la mère Bernier et lui
entendirent un si grand bruit venant de
l’appartement de Darzac qu’ils en restèrent saisis.
338
C’étaient des meubles qu’on bousculait, des
coups dans le mur. « Qu’est-ce qui se passe ? » fit
la bonne femme, et aussitôt, on entendit la voix
de Mme Darzac qui appelait : « Au secours ! »
Ce cri-là, nous ne l’avions pas entendu, nous
autres, dans la chambre du Château Neuf. Le père
Bernier, pendant que sa femme s’affalait,
épouvantée, courut à la porte de la chambre de
M. Darzac et la secoua en vain, criant qu’on lui
ouvrît. La lutte continuait de l’autre côté, sur le
plancher. Il entendit le halètement de deux
hommes, et il reconnut la voix de Larsan, à un
moment où ces mots furent prononcés : « Ce
coup-ci, j’aurai ta peau ! » Puis il entendit M.
Darzac qui appelait sa femme à son secours d’une
voix étouffée, épuisée : « Mathilde ! Mathilde ! »
Évidemment, il devait avoir le dessous dans un
corps-à-corps avec Larsan quand, tout à coup, le
coup de feu le sauva. Ce coup de revolver effraya
moins le père Bernier que le cri qui
l’accompagna. On eût pu penser que Mme
Darzac, qui avait poussé le cri, avait été
mortellement frappée. Bernier ne s’expliquait
point cela : l’attitude de Mme Darzac. Pourquoi
339
n’ouvrait-elle point au secours qu’il lui
apportait ? Pourquoi ne tirait-elle pas les
verrous ? Enfin, presque aussitôt après le coup de
revolver, la porte sur laquelle le père Bernier
n’avait cessé de frapper s’était ouverte. La
chambre était plongée dans l’obscurité, ce qui
n’étonna point le père Bernier, car la lumière de
la bougie qu’il avait aperçue sous la porte,
pendant la lutte, s’était brusquement éteinte et il
avait entendu en même temps le bougeoir qui
roulait par terre. C’était Mme Darzac qui lui avait
ouvert pendant que l’ombre de M. Darzac était
penchée sur un râle, sur quelqu’un qui se
mourait ! Bernier avait appelé sa femme pour
qu’elle apportât de la lumière, mais Mme Darzac
s’était écriée : « Non ! non ! pas de lumière ! pas
de lumière ! Et surtout qu’il ne sache rien ! » Et,
aussitôt, elle avait couru à la porte de la tour en
criant : « Il vient ! il vient ! je l’entends ! Ouvrez
la porte ! ouvrez la porte, père Bernier ! Je vais le
recevoir ! » Et le père Bernier lui avait ouvert la
porte, pendant qu’elle répétait, en gémissant :
« Cachez-vous ! Allez-vous-en ! Qu’il ne sache
rien ! »
340
Le père Bernier continuait :
« Vous êtes arrivé comme une trombe,
monsieur Rouletabille. Et elle vous a entraîné
dans le salon du vieux Bob. Vous n’avez rien vu.
Moi, j’étais retenu auprès de M. Darzac.
L’homme, sur le plancher, avait fini de râler. M.
Darzac, toujours penché sur lui, m’avait dit :
« Un sac, Bernier, un sac et une pierre, et on le
fiche à la mer, et on n’en entend plus parler ! »
– Alors, continua Bernier, j’ai pensé à mon sac
de pommes de terre ; ma femme avait remis les
pommes de terre dans le sac ; je l’ai vidé à mon
tour et je l’ai apporté. Ah ! nous faisions le moins
de bruit possible. Pendant ce temps-là, madame
vous racontait des histoires sans doute, dans le
salon du vieux Bob et nous entendions M.
Sainclair qui interrogeait ma femme dans la loge.
Nous, en douceur, nous avons glissé le cadavre,
que M. Darzac avait proprement ficelé, dans le
sac. Mais j’avais dit à M. Darzac : « Un conseil,
ne le jetez pas à l’eau. Elle n’est pas assez
profonde pour le cacher. Il y a des jours où la mer
est si claire qu’on en voit le fond. – Qu’est-ce que
341
je vais en faire ? » a demandé M. Darzac à voix
basse. Je lui ai répondu : « Ma foi, je n’en sais
rien, monsieur. Tout ce que je pouvais faire pour
vous, et pour madame, et pour l’humanité, contre
un bandit comme Frédéric Larsan, je l’ai fait.
Mais ne m’en demandez pas davantage et que
Dieu vous protège ! » Et je suis sorti de la
chambre, et je vous ai retrouvé dans la loge,
monsieur Sainclair. Et puis, vous avez rejoint M.
Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était
sorti de sa chambre. Quant à ma femme, elle s’est
presque évanouie quand elle a vu tout à coup que
M. Darzac était plein de sang... et moi aussi !...
Tenez, messieurs, mes mains sont rouges ! Ah !
pourvu que tout ça ne nous porte pas malheur !
Enfin, nous avons fait notre devoir ! Et c’était un
fier bandit !... Mais, voulez-vous que je vous
dise ?... Eh bien, on ne pourra jamais cacher une
histoire pareille... et on ferait mieux de la
raconter tout de suite à la justice... J’ai promis de
me taire et je me tairai, tant que je pourrai, mais
je suis bien content tout de même de me
décharger d’un pareil poids devant vous, qui êtes
des amis à madame et à monsieur... Et qui pouvez
342
peut-être leur faire entendre raison... Pourquoi
qu’ils se cachent ? C’est-y pas un honneur de tuer
un Larsan ! Pardon d’avoir encore prononcé ce
nom-là... je sais bien, il n’est pas propre... C’est-y
pas un honneur d’en avoir délivré la terre en s’en
délivrant soi-même ? Ah ! tenez !... une
fortune !... Mme Darzac m’a promis une fortune
si je me taisais ! Qu’est-ce que j’en ferais ?...
C’est-y pas la meilleure fortune de la servir, cette
pauv’dame-là qu’a eu tant de malheurs !...
Tenez !... Rien du tout !... rien du tout !... Mais
qu’elle parle !... Qu’est-ce qu’elle craint ? Je le
lui ai demandé quand vous êtes allés soi-disant
vous coucher, et que nous nous sommes retrouvés
tout seuls dans la Tour Carrée avec notre cadavre.
Je lui ai dit : « Criez donc que vous l’avez tué !
Tout le monde fera bravo !... » Elle m’a répondu :
« Il y a eu déjà trop de scandale, Bernier ; tant
que cela dépendra de moi, et si c’est possible, on
cachera cette nouvelle affaire ! Mon père en
mourrait ! » Je ne lui ai rien répondu, mais j’en
avais bien envie. J’avais sur la langue de lui dire :
« Si on apprend l’affaire plus tard, on croira à des
tas de choses injustes, et monsieur votre père en
343
mourra bien davantage ! » Mais c’était son idée !
Elle veut qu’on se taise ! Eh bien, on se taira !...
Suffit ! »
Bernier se dirigea vers la porte et nous
montrant ses mains :
« Il faut que j’aille me débarbouiller de tout le
sang de ce cochon-là ! »
Rouletabille l’arrêta :
« Et qu’est-ce que disait M. Darzac pendant ce
temps-là ? Quel était son avis ?
– Il répétait : « Tout ce que fera Mme Darzac
sera bien fait. Il faut lui obéir, Bernier. » Son
veston était arraché et il avait une légère blessure
à la gorge, mais il ne s’en occupait pas, et, au
fond, il n’y avait qu’une chose qui l’intéressait,
c’était la façon dont le misérable avait pu
s’introduire chez lui ! ça, je vous le répète, il n’en
revenait pas et j’ai dû lui donner encore des
explications. Ses premières paroles, à ce sujet,
avaient été pour dire : « Mais enfin, quand je suis
entré, tantôt, dans ma chambre, il n’y avait
personne, et j’ai aussitôt fermé ma porte au
344
verrou. »
– Où cela se passait-il ?
– Dans ma loge, devant ma femme, qui en
était comme abrutie, la pauvre chère femme.
– Et le cadavre ? Où était-il ?
– Il était resté dans la chambre de M. Darzac.
– Et qu’est-ce qu’ils avaient décidé pour s’en
débarrasser ?
– Je n’en sais trop rien, mais, pour sûr, leur
résolution était prise, car Mme Darzac me dit :
« Bernier, je vous demanderai un dernier service ;
vous allez aller chercher la charrette anglaise à
l’écurie, et vous y attellerez Toby. Ne réveillez
pas Walter, si c’est possible. Si vous le réveillez,
et s’il vous demande des explications, vous lui
direz ainsi qu’à Mattoni qui est de garde sous la
poterne : « C’est pour M. Darzac, qui doit se
trouver ce matin à quatre heures à Castelar pour
la tournée des Alpes. » Mme Darzac m’a dit
aussi : « Si vous rencontrez M. Sainclair, ne lui
dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous
rencontrez M. Rouletabille, ne dites rien, et ne
345
faites rien ! » Ah ! monsieur ! madame n’a voulu
que je sorte que lorsque la fenêtre de votre
chambre a été fermée et que votre lumière a été
éteinte. Et, cependant, nous n’étions point
rassurés avec le cadavre que nous croyions mort
et qui se reprit, une fois encore, à soupirer, et
quel soupir ! Le reste, monsieur, vous l’avez vu,
et vous en savez maintenant autant que moi ! Que
Dieu nous garde ! »
Quand Bernier eut ainsi raconté l’impossible
drame, Rouletabille le remercia, avec sincérité,
de son grand dévouement à ses maîtres, lui
recommanda la plus grande discrétion, le pria de
l’excuser de sa brutalité, et lui ordonna de ne rien
dire de l’interrogatoire qu’il venait de subir à
Mme Darzac. Bernier, avant de s’en aller, voulut
lui serrer la main, mais Rouletabille retira la
sienne.
« Non ! Bernier, vous êtes encore tout plein de
sang... »
Bernier nous quitta pour aller rejoindre la
Dame en noir.
« Eh bien ! fis-je, quand nous fûmes seuls.
346
Larsan est mort ?...
– Oui, me répliqua-t-il, je le crains.
– Vous le craignez ? Pourquoi le craignez-
vous ?...
– Parce que, fit-il d’une voix blanche que je ne
lui connaissais pas encore, parce que la mort de
Larzan, lequel sort mort sans être entré ni mort
ni vivant, m’épouvante plus que sa vie ! »
347
XIII
348
attendant peut-être le roulement de la petite
voiture et le bruit du sabot de Toby. On eût dit
une bête à l’affût.
... Le ressac s’était tu ; la mer s’était tout à fait
apaisée... Une raie blanche s’inscrivit soudain sur
les flots noirs, à l’Orient. C’était l’aurore. Et,
presque aussitôt, le Vieux Château sortait de la
nuit, blême, livide, avec la même mine que nous,
la mine de quelqu’un qui n’a pas dormi.
« Rouletabille, demandai-je presque en
tremblant, car je me rendais compte de mon
incroyable audace, votre entrevue a été bien
brève avec votre mère. Et comme vous vous êtes
séparés en silence ! Je voudrais savoir, mon ami,
si elle vous a raconté « l’histoire de l’accident de
revolver sur la table de nuit » ?
– Non !... me répondit-il sans se détourner.
– Elle ne vous a rien dit de cela ?
– Non !
– Et vous ne lui avez demandé aucune
explication du coup de feu ni du cri de mort « de
la galerie inexplicable ». Car elle a crié comme ce
349
jour-là !...
– Sainclair, vous êtes curieux !... Vous êtes
plus curieux que moi, Sainclair ; je ne lui ai rien
demandé !
– Et vous avez juré de ne rien voir et de ne
rien entendre avant qu’elle vous eût dit quoi que
ce fût à propos de ce coup de feu et de ce cri ?
– En vérité, Sainclair, il faut me croire... Moi,
je respecte les secrets de la Dame en noir. Il lui a
suffi de me dire, sans que je lui eusse rien
demandé, certes !... il lui a suffi de me dire :
« Nous pouvons nous quitter, mon ami, car rien
ne nous sépare plus ! » pour que je la quitte...
– Ah ! elle vous avait dit cela ? « Rien ne nous
sépare plus ! »
– Oui, mon ami... et elle avait du sang sur les
mains... »
Nous nous tûmes. J’étais maintenant à la
fenêtre et à côté du reporter. Tout à coup sa main
se posa sur la mienne. Puis il me désigna le petit
falot qui brûlait encore à l’entrée de la porte
souterraine qui conduisait au cabinet du vieux
350
Bob, dans la Tour du Téméraire.
« Voilà l’aurore ! dit Rouletabille. Et le vieux
Bob travaille toujours ! Ce vieux Bob est
vraiment courageux. Si nous allions voir
travailler le vieux Bob. Cela nous changera les
idées et je ne penserai plus à mon cercle, qui
m’étrangle, qui me garrotte, qui m’épuise. »
Et il poussa un gros soupir :
« Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne
rentrera-t-il donc jamais !... »
351
place, et tout était relativement en ordre et
scientifiquement étiqueté. Quand nous eûmes
bien regardé les ossements et coquillages et
cornes des premiers âges, des « pendeloques en
coquille », des « anneaux sciés dans la diaphyre
d’un os long », des « boucles d’oreilles », des
« lames à tranchant abattu de la couche du
renne », des « grattoirs du type magdalénien » et
de « la poudre raclée en silex de la couche de
l’éléphant », nous revînmes à la table-bureau. Là,
se trouvait « le plus vieux crâne », et c’était vrai
qu’il avait encore la mâchoire rouge du lavis que
M. Darzac avait mis à sécher sur la partie de
bureau qui était en face de la fenêtre, exposée au
soleil. J’allai à la fenêtre, à toutes les fenêtres, et
éprouvai la solidité des barreaux auxquels on
n’avait pas touché.
Rouletabille me vit et me dit :
« Qu’est-ce que vous faites ? Avant
d’imaginer qu’il ait pu sortir par les fenêtres, il
faudrait savoir s’il n’est pas sorti par la porte. »
Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à
examiner toutes les traces de pas.
352
« Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour
Carrée et demandez à Bernier si le vieux Bob est
rentré ; interrogez Mattoni sous la poterne et le
père Jacques à la porte de fer. Allez, Sainclair,
allez !... »
Cinq minutes après, je revenais avec les
renseignements prévus. On n’avait vu le vieux
Bob nulle part !... Il n’était passé nulle part !
Rouletabille avait toujours le nez sur le
parquet. Il me dit :
« Il a laissé cette lampe allumée pour qu’on
s’imagine qu’il travaille toujours. »
Et puis, soucieux, il ajouta :
« Il n’y a point de traces de luttes d’aucune
sorte et, sur le plancher, je ne relève que le
passage de Mr Arthur Rance et de Robert Darzac,
lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce
pendant l’orage, et ont traîné à leurs semelles un
peu de la terre détrempée de la Cour du
Téméraire et aussi du terreau légèrement
ferrugineux de la baille. Il n’y a nulle part trace
de pas du vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé ici
353
avant l’orage et il en est peut-être sorti pendant,
mais, en tout cas, il n’y est point revenu
depuis ! »
Rouletabille s’est relevé. Il a repris, sur le
bureau, la lampe qui éclaire à nouveau le crâne,
dont la mâchoire rouge n’a jamais ri d’une façon
plus effroyable. Autour de nous, il n’y a que des
squelettes, mais certainement ils me font moins
peur que le vieux Bob absent.
Rouletabille reste un instant en face du crâne
ensanglanté, puis il le prend dans ses mains et
plonge ses yeux au plus creux de ses orbites
vides. Puis il élève le crâne, au bout de ses deux
mains tendues, et le considère un instant, avec
une attention surprenante ; puis il le regarde de
profil ; puis il me le dépose entre les mains, et je
dois l’élever à mon tour au-dessus de ma tête,
comme le plus précieux des fardeaux, et
Rouletabille, pendant ce temps, dresse, lui, la
lampe au-dessus de sa tête.
Tout à coup, une idée me traverse la cervelle.
Je laisse rouler le crâne sur le bureau et me
précipite dans la cour jusqu’au puits. Là je
354
constate que les ferrures qui le fermaient le
ferment toujours. Si quelqu’un s’était enfui par le
puits ou était tombé dans le puits, ou s’y était
jeté, les ferrures eussent été ouvertes. Je reviens,
anxieux plus que jamais :
« Rouletabille ! Rouletabille ! Il ne reste plus
au vieux Bob, pour qu’il s’en aille, que le sac ! »
Je répétai la phrase, mais le reporter ne
m’écoutait point, et je fus surpris de le trouver
occupé à une besogne dont il me fut impossible
de deviner l’intérêt. Comment, dans un moment
aussi tragique, alors que nous n’attendions plus
que le retour de M. Darzac pour fermer le cercle
dans lequel était mort le corps de trop, alors que
dans la vieille tour à côté, dans le Vieux Château
du coin, la Dame en noir devait être occupée à
effacer de ses mains, telle lady Macbeth, la trace
du crime impossible, comment Rouletabille
pouvait-il s’amuser à faire des dessins avec une
règle, une équerre, un tire-ligne et un compas ?
Oui, il s’était assis dans le fauteuil du géologue et
avait attiré à lui la planche à dessiner de Robert
Darzac, et, lui aussi, il faisait un plan,
355
tranquillement, effroyablement tranquillement,
comme un pacifique et gentil commis
d’architecte.
Il avait piqué le papier de l’une des pointes de
son compas, et l’autre traçait le cercle qui pouvait
représenter l’espace occupé par la Tour du
Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le
dessin de M. Darzac.
Le jeune homme s’appliqua à quelques traits
encore ; et puis, trempant un pinceau dans un
godet à moitié plein de la peinture rouge qui avait
servi à M. Darzac, il étala soigneusement cette
peinture dans tout l’espace du cercle. Ce faisant,
il se montrait méticuleux au possible, prêtant
grande attention à ce que la peinture fût de mince
valeur partout, et telle qu’on eût pu en féliciter un
bon élève. Il penchait la tête de droite et de
gauche pour juger de l’effet, et tirait un peu la
langue comme un écolier appliqué. Et puis, il
resta immobile. Je lui parlai encore, mais il se
taisait toujours. Ses yeux étaient fixes, attachés
au dessin. Ils n’en bougeaient pas. Tout à coup,
sa bouche se crispa et laissa échapper une
356
exclamation d’horreur indicible ; je ne reconnus
plus sa figure de fou. Et il se retourna si
brusquement vers moi qu’il renversa le vaste
fauteuil.
« Sainclair ! Sainclair ! Regarde la peinture
rouge !... regarde la peinture rouge ! »
Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé
de cette exaltation sauvage. Mais quoi, je ne
voyais qu’un petit lavis bien propret...
« La peinture rouge ! La peinture rouge !... »
continuait-il à gémir, les yeux agrandis comme
s’il assistait à quelque affreux spectacle.
Je ne pus m’empêcher de lui demander :
« Mais, qu’est-ce qu’elle a ?...
– Quoi ?... qu’est-ce qu’elle a ?... Tu ne vois
donc pas qu’elle est sèche maintenant ! Tu ne
vois donc pas que c’est du sang !... »
Non ! je ne voyais pas cela, car j’étais bien sûr
que ce n’était pas du sang. C’était de la peinture
rouge bien naturelle.
Mais je n’eus garde, dans un tel moment, de
contrarier Rouletabille. Je m’intéressai
357
ostensiblement à cette idée de sang.
« Du sang de qui ? fis-je... le savez-vous ?...
du sang de qui ?... du sang de Larsan ?...
– Oh ! Oh ! fit-il, du sang de Larsan !... Qui
est-ce qui connaît le sang de Larsan ?... Qui en a
jamais vu la couleur ? Pour connaître la couleur
du sang de Larsan, il faudrait m’ouvrir les veines,
Sainclair !... C’est le seul moyen !... »
J’étais tout à fait, tout à fait étonné.
« Mon père ne se laisse pas prendre son sang
comme ça !... »
Voilà qu’il reparlait, avec ce singulier orgueil
désespéré, de son père... « Quand mon père porte
perruque, ça ne se voit pas ! » « Mon père ne se
laisse pas prendre son sang comme ça ! »
« Les mains de Bernier en étaient pleines, et
vous en avez vu sur celles de la Dame en noir !...
– Oui ! oui !... On dit ça !... On dit ça !... Mais
on ne tue pas mon père comme ça !... »
Il paraissait toujours très agité et il ne cessait
de regarder le petit lavis bien propret. Il dit, la
gorge gonflée soudain d’un gros sanglot :
358
« Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Ayez
pitié de nous ! Cela serait trop affreux. »
Et il dit encore :
« Ma pauvre maman n’a pas mérité cela ! ni
moi non plus ! ni personne !... »
Ce fut alors qu’une grosse larme, glissant au
long de sa joue, tomba dans le godet :
« Oh ! fit-il... il ne faut pas allonger la
peinture ! »
Et, disant cela d’une voix tremblante, il prit le
godet avec un soin infini et l’alla enfermer dans
une petite armoire.
Puis il me prit par la main et m’entraîna,
cependant que je le regardais faire, me
demandant si réellement il n’était point, tout à
coup, devenu vraiment fou.
« Allons !... Allons !... fit-il... Le moment est
venu, Sainclair ! Nous ne pouvons plus reculer
devant rien... Il faut que la Dame en noir nous
dise tout... tout ce qui s’est passé dans le sac...
Ah ! si M. Darzac pouvait rentrer tout de suite...
tout de suite... Ce serait moins pénible... Certes !
359
je ne peux plus attendre !... »
Attendre quoi ?... attendre quoi ?... Et encore
une fois, pourquoi s’effrayait-il ainsi ? Quelle
pensée lui faisait ce regard fixe ? Pourquoi se
remit-il nerveusement à claquer des dents ?... Je
ne pus m’empêcher de lui demander à nouveau :
« Qu’est-ce qui vous épouvante ainsi ?... Est-
ce que Larsan n’est pas mort !... »
Et il me répéta, me serrant nerveusement le
bras :
« Je vous dis, je vous dis que sa mort
m’épouvante plus que sa vie !... »
Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant
laquelle nous nous trouvions. Je lui demandai s’il
ne désirait point que je le laissasse seul en
présence de sa mère. Mais, à mon grand
étonnement, il me répondit qu’il ne fallait, en ce
moment, le quitter pour rien au monde, « tant que
le cercle ne serait point fermé ».
Et il ajouta, lugubre :
« Puisse-t-il ne l’être jamais !... »
360
La porte de la Tour restait close ; il frappa à
nouveau ; alors elle s’entrouvrit et nous vîmes
réapparaître la figure défaite de Bernier. Il parut
très fâché de nous voir.
« Qu’est-ce que vous voulez ? Qu’est-ce que
vous voulez encore ? fit-il... Parlez tout bas,
madame est dans le salon du vieux Bob... Et le
vieux n’est toujours pas rentré.
– Laissez-nous entrer, Bernier... », commanda
Rouletabille.
Et il poussa la porte.
– Surtout ne dites pas à madame...
– Mais non !... Mais non !... »
Nous fûmes dans le vestibule de la Tour.
L’obscurité était à peu près complète.
« Qu’est-ce que madame fait dans le salon du
vieux Bob ? demanda le reporter à voix basse.
– Elle attend... elle attend le retour de M.
Darzac... Elle n’ose plus rentrer dans la
chambre... ni moi non plus...
– Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier,
361
ordonna Rouletabille, et attendez que je vous
appelle ! »
362
« Viens, maman ! dit-il, et ces simples paroles
avaient dans sa bouche le ton d’une prière très
douce et très pressante... Viens ! Viens !...
Viens !... »
Et il l’entraîna. Elle ne lui résistait point. Sitôt
qu’il lui eût pris la main, il sembla qu’il pouvait
la diriger à son gré. Cependant, quand il l’eut
ainsi conduite devant la porte de la chambre
fatale, elle eut un recul de tout le corps.
« Pas là ! » gémit-elle...
Et elle s’appuya contre le mur pour ne point
tomber. Rouletabille secoua la porte. Elle était
fermée. Il appela Bernier qui, sur son ordre,
l’ouvrit et disparut ou plutôt se sauva.
363
levant et de l’homme que Toby avait emporté on
ne savait où... dans le sac de pommes de terre !
Les tables, les fauteuils, les chaises, tout était
renversé. Les draps du lit auxquels l’homme,
dans son agonie, avait dû désespérément
s’accrocher, étaient à moitié tirés par terre et l’on
voyait sur le linge la marque d’une main rouge.
C’est dans tout cela que nous entrâmes, soutenant
la Dame en noir qui paraissait prête à s’évanouir,
pendant que Rouletabille lui disait de sa voix
douce et suppliante : « Il le faut, maman ! Il le
faut ! » Et il l’interrogea tout de suite après
l’avoir déposée en quelque sorte sur un fauteuil
que je venais de remettre sur ses pieds. Elle lui
répondait par monosyllabes, par signes de tête ou
par une désignation de la main. Et je voyais bien
que, au fur et à mesure qu’elle répondait,
Rouletabille était de plus en plus troublé, inquiet,
effaré visiblement ; il essayait de reconquérir tout
le calme qui le fuyait et dont il avait plus que
jamais besoin, mais il n’y parvenait guère. Il la
tutoyait et l’appelait : « Maman ! Maman ! » tout
le temps pour lui donner du courage... Mais elle
n’en avait plus ; elle lui tendit les bras et il s’y
364
jeta ; ils s’embrassèrent à s’étouffer, et cela la
ranima ; et, comme elle pleura tout à coup, elle
fut un peu soulagée du poids terrible de toute
cette horreur qui pesait sur elle. Je voulus faire un
mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent
tous les deux et je compris qu’ils ne voulaient pas
rester seuls dans la chambre rouge. Elle dit à voix
basse :
« Nous sommes délivrés... »
Rouletabille avait glissé à ses genoux et, tout
de suite, de sa voix de prière : « Pour en être sûre,
maman... sûre... il faut que tu me dises tout... tout
ce qui s’est passé... tout ce que tu as vu... »
Alors, elle put enfin parler... Elle regarda du
côté de la porte qui était close ; ses yeux se
fixèrent avec une épouvante nouvelle sur les
objets épars, sur le sang qui maculait les meubles
et le plancher et elle raconta l’atroce scène à voix
si basse que je dus m’approcher, me pencher sur
elle pour l’entendre. De ses petites phrases
hachées, il ressortait qu’aussitôt arrivés dans la
chambre M. Darzac avait poussé les verrous et
s’était avancé droit vers la table-bureau, de telle
365
sorte qu’il se trouvait juste au milieu de la pièce
quand la chose arriva. La Dame en noir, elle, était
un peu sur la gauche, se disposant à passer dans
sa chambre. La pièce n’était éclairée que par une
bougie, placée sur la table de nuit, à gauche, à
portée de Mathilde. Et voici ce qu’il advint. Dans
le silence de la pièce, il y eut un craquement, un
craquement brusque de meuble qui leur fit
dresser la tête à tous les deux, et regarder du
même côté, pendant qu’une même angoisse leur
faisait battre le cœur. Le craquement venait du
placard. Et puis tout s’était tu. Ils se regardèrent
sans oser se dire un mot, peut-être sans le
pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru
nullement naturel et jamais ils n’avaient entendu
crier le placard. Darzac fit un mouvement pour se
diriger vers ce placard qui se trouvait au fond, à
droite. Il fut comme cloué sur place par un
second craquement, plus fort que le premier et,
cette fois, il parut à Mathilde que le placard
remuait. La Dame en noir se demanda si elle
n’était pas victime de quelque hallucination, si
elle avait vu réellement remuer le placard. Mais
Darzac avait eu lui aussi la même sensation, car il
366
quitta tout à coup la table-bureau et fit bravement
un pas en avant... C’est à ce moment que la
porte... la porte du placard... s’ouvrit devant eux...
Oui, elle fut poussée par une main invisible... elle
tourna sur ses gonds... La Dame en noir aurait
voulu crier ; elle ne le pouvait pas... Mais elle eut
un geste de terreur et d’affolement qui jeta par
terre la bougie au moment même où du placard
surgissait une ombre et au moment même où
Robert Darzac, poussant un cri de rage, se ruait
sur cette ombre...
« Et cette ombre... et cette ombre avait une
figure ! interrompit Rouletabille... Maman !...
pourquoi n’as-tu pas vu la figure de l’ombre ?...
Vous avez tué l’ombre ; mais qui me dit que
l’ombre était Larsan, puisque tu n’as pas vu la
figure !... Vous n’avez peut-être même pas tué
l’ombre de Larsan !
– Oh ! si ! fit-elle sourdement et simplement :
il est mort ! » (Et elle ne dit plus rien...)
Et je me demandais en regardant Rouletabille :
« Mais qui donc auraient-ils tué, s’ils n’avaient
pas tué celui-là ! Si Mathilde n’avait pas vu la
367
figure de l’ombre, elle avait bien entendu sa
voix !... elle en frissonnait encore... elle
l’entendait encore. Et Bernier aussi avait entendu
sa voix et reconnu sa voix... La voix terrible de
Larsan... La voix de Ballmeyer qui, dans
l’abominable lutte, au milieu de la nuit, annonçait
la mort à Robert Darzac : « Ce coup-ci, j’aurai ta
peau ! » pendant que l’autre ne pouvait plus que
gémir d’une voix expirante : « Mathilde !...
Mathilde !... » Ah ! comme il l’avait appelée !...
comme il l’avait appelée du fond de la nuit où il
râlait, déjà vaincu... Et elle... elle... elle n’avait pu
que mêler, hurlante d’horreur, son ombre à ces
deux ombres, que s’accrocher à elles au hasard
des ténèbres, en appelant un secours qu’elle ne
pouvait pas donner et qui ne pouvait pas venir. Et
puis, tout à coup, ç’avait été le coup de feu qui lui
avait fait pousser le cri atroce... Comme si elle
avait été frappée elle-même... Qui était mort ?...
Qui était vivant ?... Qui allait parler ?... Quelle
voix allait-elle entendre ?...
... Et voilà que c’était Robert qui avait
parlé !...
368
Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame
en noir, la souleva, et elle se laissa presque porter
par lui jusqu’à la porte de sa chambre. Et là, il lui
dit : « Va, maman, laisse-moi, il faut que je
travaille, que je travaille beaucoup ! pour toi,
pour M. Darzac et pour moi ! » – « Ne me quittez
plus !... Je ne veux plus que vous me quittiez
avant le retour de M. Darzac ! » s’écria-t-elle,
pleine d’effroi. Rouletabille le lui promit, la
supplia de tenter de se reposer et il allait fermer la
porte de la chambre quand on frappa à la porte du
couloir. Rouletabille demandait qui était là. La
voix de Darzac répondit. Rouletabille fit :
« Enfin ! »
Et il ouvrit.
Nous crûmes voir entrer un mort. Jamais
figure humaine ne fut plus pâle, plus exsangue,
plus dénuée de vie. Tant d’émotions l’avaient
ravagée qu’elle n’en exprimait plus aucune.
« Ah ! vous étiez là, dit-il. Eh bien, c’est
fini !... »
369
Et il se laissa choir sur le fauteuil qu’occupait
tout à l’heure la Dame en noir. Il leva les yeux
sur elle :
« Votre volonté est accomplie, dit-il... Il est là
où vous avez voulu !... »
Rouletabille demanda tout de suite :
« Au moins, vous avez vu sa figure ?
– Non ! dit-il... je ne l’ai pas vue !... Croyez-
vous donc que j’allais ouvrir le sac ?... »
J’aurais cru que Rouletabille allait se montrer
désespéré de cet incident ; mais, au contraire, il
vint tout à coup à M. Darzac, et lui dit :
« Ah ! vous n’avez pas vu sa figure !... Eh
bien ! c’est très bien, cela !... »
Et il lui serra la main avec effusion...
« Mais, l’important, dit-il, l’important n’est
pas là... Il faut maintenant que nous ne fermions
point le cercle. Et vous allez nous y aider,
monsieur Darzac. Attendez-moi !... »
Et, presque joyeux, il se jeta à quatre pattes.
Maintenant, Rouletabille m’apparaissait avec une
370
tête de chien. Il sautait partout à quatre pattes,
sous les meubles, sous le lit, comme je l’avais vu
déjà dans la Chambre Jaune, et il levait de temps
à autre son museau, pour dire :
« Ah ! je trouverai bien quelque chose !
quelque chose qui nous sauvera ! »
Je lui répondis en regardant M. Darzac :
« Mais ne sommes-nous pas déjà sauvés ?
– ...Qui nous sauvera la cervelle... reprit
Rouletabille.
– Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut
absolument savoir comment cet homme est
entré... »
Tout à coup, Rouletabille se releva, il tenait
dans la main un revolver qu’il venait de trouver
sous le placard.
« Ah ! vous avez trouvé son revolver ! fit M.
Darzac. Heureusement qu’il n’a pas eu le temps
de s’en servir. »
Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche
de son veston son propre revolver, le revolver
sauveur et le tendit au jeune homme.
371
« Voilà une bonne arme ! » fit-il.
Rouletabille fit jouer le barillet de revolver de
Darzac, sauter le culot de la cartouche qui avait
donné la mort ; puis il compara cette arme à
l’autre, celle qu’il avait trouvée sous le placard et
qui avait échappé aux mains de l’assassin. Celle-
ci était un bulldog et portait une marque de
Londres ; il paraissait tout neuf, était garni de
toutes ses cartouches et Rouletabille affirma qu’il
n’avait encore jamais servi.
« Larsan ne se sert des armes à feu qu’à la
dernière extrémité, fit-il. Il lui répugne de faire du
bruit. Soyez persuadé qu’il voulait simplement
vous faire peur avec son revolver, sans quoi il eût
tiré tout de suite. »
Et Rouletabille rendit son revolver à M.
Darzac et mit celui de Larsan dans sa poche.
« Oh ! à quoi bon rester armés maintenant ! fit
M. Darzac en secouant la tête, je vous jure que
c’est bien inutile !
– Vous croyez ? demanda Rouletabille.
– J’en suis sûr. »
372
Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la
chambre et dit :
« Avec Larsan, on n’est jamais sûr d’une
chose pareille. Où est le cadavre ? »
M. Darzac répondit :
« Demandez-le à Mme Darzac. Moi, je veux
l’avoir oublié. Je ne sais plus rien de cette
affreuse affaire. Quand le souvenir de ce voyage
atroce avec cet homme à l’agonie, ballottant dans
mes jambes, me reviendra, je dirai : c’est un
cauchemar ! Et je le chasserai !... Ne me parlez
plus jamais de cela. Il n’y a plus que Mme
Darzac qui sache où est le cadavre. Elle vous le
dira, s’il lui plaît.
– Moi aussi, je l’ai oublié, fit Mme Darzac. Il
le faut.
– Tout de même, insista Rouletabille, qui
secouait la tête, tout de même, vous disiez qu’il
était encore à l’agonie. Et maintenant, êtes-vous
sûr qu’il soit mort ?
– J’en suis sûr, répondit simplement M.
Darzac.
373
– Oh ! c’est fini ! c’est fini ! N’est-ce pas que
tout est fini ? implora Mathilde. (Elle alla à la
fenêtre.) Regardez, voici le soleil !... Cette atroce
nuit est morte ! morte pour toujours ! C’est
fini ! »
Pauvre Dame en noir ! Tout son état d’âme
était présentement dans ce mot-là : « C’est
fini !... » Et elle oubliait toute l’horreur du drame
qui venait de se passer dans cette chambre devant
cet évident résultat. Plus de Larsan ! Enterré,
Larsan ! Enterré dans le sac de pommes de terre !
Et nous nous dressâmes tous, affolés, parce
que la Dame en noir venait d’éclater de rire, un
rire frénétique qui s’arrêta subitement et qui fut
suivi d’un silence horrible. Nous n’osions ni nous
regarder ni la regarder ; ce fut elle, la première,
qui parla :
« C’est passé... dit-elle, c’est fini !... c’est fini,
je ne rirai plus !... »
Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui
disait, très bas.
« Ce sera fini quand nous saurons comment il
374
est entré !
– À quoi bon ? répliqua la Dame en noir. C’est
un mystère qu’il a emporté. Il n’y a que lui qui
pouvait nous le dire et il est mort.
– Il ne sera vraiment mort que lorsque nous
saurons cela ! reprit Rouletabille.
– Évidemment, fit M. Darzac, tant que nous ne
le saurons pas, nous voudrons le savoir ; et il sera
là, debout, dans notre esprit. Il faut le chasser ! Il
faut le chasser !
– Chassons-le », dit encore Rouletabille.
Alors, il se leva et tout doucement s’en fut
prendre la main de la Dame en noir. Il essaya
encore de l’entraîner dans la chambre voisine en
lui parlant de repos. Mais Mathilde déclara
qu’elle ne s’en irait point. Elle dit : « Vous
voulez chasser Larsan et je ne serais pas là !... »
Et nous crûmes qu’elle allait encore rire ! Alors,
nous fîmes signe à Rouletabille de ne point
insister.
375
l’appartement et appela Bernier et sa femme.
Ceux-ci entrèrent parce que nous les y
forçâmes et il eut une confrontation générale de
nous tous d’où il résulta d’une façon définitive
que :
1° Rouletabille avait visité l’appartement à
cinq heures et fouillé le placard et qu’il n’y avait
personne dans l’appartement ;
2° Depuis cinq heures la porte de
l’appartement avait été ouverte deux fois par le
père Bernier qui, seul, pouvait l’ouvrir en
l’absence de M. et Mme Darzac. D’abord à cinq
heures et quelques minutes pour y laisser entrer
M. Darzac ; ensuite à onze heures et demie pour
y laisser entrer M. et Mme Darzac ;
3° Bernier avait refermé la porte de
l’appartement quand M. Darzac en était sorti avec
nous entre six heures et quart et six heures et
demie ;
4° La porte de l’appartement avait été
refermée au verrou par M. Darzac aussitôt qu’il
était entré dans sa chambre, et cela les deux fois,
376
l’après-midi et le soir ;
5° Bernier était resté en sentinelle devant la
porte de l’appartement de cinq heures à onze
heures et demie avec une courte interruption de
deux minutes à six heures.
Quand ceci fut établi, Rouletabille, qui s’était
assis au bureau de M. Darzac pour prendre des
notes, se leva et dit :
« Voilà, c’est bien simple. Nous n’avons
qu’un espoir : il est dans la brève solution de
continuité qui se trouve dans la garde de Bernier
vers six heures. Au moins, à ce moment, il n’y a
plus personne devant la porte. Mais il y a
quelqu’un derrière. C’est vous, monsieur Darzac.
Pouvez-vous répéter, après avoir rappelé tout
votre souvenir, pouvez-vous répéter que, lorsque
vous êtes entré dans la chambre, vous avez fermé
immédiatement la porte de l’appartement et que
vous en avez poussé les verrous ? »
M. Darzac, sans hésitation, répondit
solennellement : « Je le répète ! » et il ajouta :
« Et je n’ai rouvert ces verrous que lorsque vous
êtes venu avec votre ami Sainclair frapper à ma
377
porte. Je le répète ! »
Et, en répétant cela, cet homme disait la vérité
comme il a été prouvé plus tard.
On remercia les Bernier qui retournèrent dans
leur loge.
Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit :
« C’est bien, monsieur Darzac, vous avez
fermé le cercle !... L’appartement de la Tour
Carrée est aussi fermé maintenant que l’était la
Chambre Jaune, qui l’était comme un coffre-fort ;
ou encore que l’était la galerie inexplicable.
– On reconnaît tout de suite que l’on a affaire
à Larsan, fis-je : ce sont les mêmes procédés.
– Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur
Sainclair, ce sont les mêmes procédés, et elle
enleva du cou de son mari la cravate qui cachait
ses blessures.
– Voyez, ajouta-t-elle, c’est le même coup de
pouce. Je le connais bien !... »
Il y eut un douloureux silence.
M. Darzac, lui, ne songeait qu’à cet étrange
378
problème, renouvelé du crime du Glandier, mais
plus tyrannique encore. Et il répéta ce qui avait
été dit pour la Chambre Jaune.
« Il faut, dit-il, qu’il y ait un trou dans ce
plancher, dans ces plafonds et dans ces murs.
– Il n’y en a pas, répondit Rouletabille.
– Alors, c’est à se jeter le front contre les murs
pour en faire ! continua M. Darzac.
– Pourquoi donc ? répondit encore
Rouletabille. Y en avait-il aux murs de la
Chambre Jaune ?
– Oh ! ici, ce n’est pas la même chose ! fis-je,
et la chambre de la Tour Carrée est encore plus
fermée que la Chambre Jaune, puisqu’on n’y peut
introduire personne avant ni après.
– Non, ce n’est pas la même chose, conclut
Rouletabille, puisque c’est le contraire. Dans la
Chambre Jaune, il y avait un corps de moins ;
dans la chambre de la Tour Carrée, il y a un
corps de trop ! »
Et il chancela, s’appuya à mon bras pour ne
pas tomber. La Dame en noir s’était précipitée...
379
Il eut la force de l’arrêter d’un geste, d’un mot :
« Oh !... ce n’est rien !... un peu de fatigue... »
380
XIV
381
couche, dans un doux anéantissement ; et puis
tout à coup je me dressai, me rappelant les
événements de la nuit.
« Ah çà ! fis-je tout haut, “ce corps de trop”
est impossible ! »
Ainsi, c’était cela qui surnageait au-dessus du
gouffre sombre de ma pensée, au-dessus de
l’abîme de ma mémoire : cette impossibilité du
« corps de trop » ! Et ce sentiment que je trouvai
à mon réveil ne me fut point spécial, loin de là !
Tous ceux qui eurent à intervenir, de près ou de
loin, dans cet étrange drame de la Tour Carrée, le
partageaient ; et alors que l’horreur de
l’événement en lui-même – l’horreur de ce corps
à l’agonie enfermé dans un sac qu’un homme
emportait dans la nuit pour le jeter dans on ne
savait quelle lointaine et profonde et mystérieuse
tombe, où il achèverait de mourir – s’apaisait,
s’évanouissait dans les esprits, s’effaçait de la
vision, au contraire l’impossibilité de ça – « du
corps de trop » – monta, grandit, se dressa devant
nous, toujours plus haut, et plus menaçante et
plus affolante. Certains, comme Mrs. Édith, par
382
exemple, qui nièrent par habitude de nier ce
qu’ils ne comprenaient pas – qui nièrent les
termes du problème que nous posait le destin, tels
que nous les avons établis sans retour dans le
chapitre précédent – durent, par la suite des
événements qui eurent pour théâtre le fort
d’Hercule, se rendre à l’évidence de l’exactitude
de ces termes.
Et d’abord, l’attaque ? Comment l’attaque
s’est-elle produite ? à quel moment ? Par quels
travaux d’approche moraux ? Quelles mines,
contre-mines, tranchées, chemins couverts,
bretèches – dans le domaine de la fortification
intellectuelle – ont servi l’assaillant et lui ont
livré le château ? Oui, dans ces conditions, où est
l’attaque ? Ah ! que de silence ! Et pourtant, il
faut savoir ! Rouletabille l’a dit : il faut savoir !
Dans un siège aussi mystérieux, l’attaque dut être
dans tout et dans rien ! L’assaillant se tait et
l’assaut se livre sans clameur ; et l’ennemi
s’approche des murailles en marchant sur ses bas.
L’attaque ! Elle est peut-être dans tout ce qui se
tait, mais elle est peut-être encore dans tout ce qui
parle ! Elle est dans un mot, dans un soupir, dans
383
un souffle ! Elle est dans un geste, car si elle peut
être aussi dans tout ce qui se cache, elle peut être
également dans tout ce qui se voit... dans tout ce
qui se voit et que l’on ne voit pas !
384
pris pour nous dire cela est si sérieux que Mrs.
Édith affecte de frissonner et simule une peur
enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne
démonte, dit : « Attendez, madame, pour
frissonner, de savoir de quoi il s’agit. J’ai à vous
faire part d’une nouvelle qui n’est point gaie ! »
Nous nous regardons tous. Comme il a dit cela !
J’essaye de lire sur le visage de M. et Mme
Darzac leur « expression » du jour. Comment
leur visage se tient-il depuis la nuit dernière ?
Très bien, ma foi, très bien !... On n’est pas plus
« fermé ». Mais qu’as-tu donc à nous dire,
Rouletabille ? Parle ! Il prie ceux d’entre nous
qui sont restés debout de s’asseoir et, enfin, il
commence. Il s’adresse à Mrs. Édith.
« Et d’abord, madame, permettez-moi de vous
apprendre que j’ai décidé de supprimer toute
cette « garde » qui entourait le château d’Hercule
comme d’une seconde enceinte, que j’avais jugée
nécessaire à la sécurité de M. et de Mme Darzac,
et que vous m’aviez laissé établir, bien qu’elle
vous gênât, à ma guise avec tant de bonne grâce,
et aussi, nous pouvons le dire, quelquefois avec
tant de bonne humeur.
385
Cette directe allusion aux petites moqueries
dont nous gratifiait Mrs. Édith quand nous
montions la garde fait sourire Mr Arthur Rance et
Mrs. Édith elle-même. Mais ni M. ni Mme
Darzac ni moi ne sourions, car nous nous
demandons avec un commencement d’anxiété où
notre ami veut en venir.
« Ah ! vraiment, vous supprimez la garde du
château, monsieur Rouletabille ! Eh bien, vous
m’en voyez toute réjouie, non point qu’elle m’ait
jamais gênée ! fait Mrs. Édith avec une
affectation de gaieté (affectation de peur,
affectation de gaieté, je trouve Mrs. Édith très
affectée et, chose curieuse, elle me plaît
beaucoup ainsi), au contraire, elle m’a tout à fait
intéressée à cause de mes goûts romanesques ;
mais, si je me réjouis de sa disparition, c’est
qu’elle me prouve que M. et Mme Darzac ne
courent plus aucun danger.
– Et c’est la vérité, madame, réplique
Rouletabille, depuis cette nuit. »
Mme Darzac ne peut retenir un mouvement
brusque que je suis le seul à apercevoir.
386
« Tant mieux ! s’écrie Mrs. Édith. Et que le
Ciel en soit béni ! Mais comment mon mari et
moi sommes-nous les derniers à apprendre une
pareille nouvelle ?... Il s’est donc passé cette nuit
des choses intéressantes ? Ce voyage nocturne de
M. Darzac sans doute ?... M. Darzac n’est-il pas
allé à Castelar ? »
Pendant qu’elle parlait ainsi, je voyais croître
l’embarras de M. et de Mme Darzac. M. Darzac,
après avoir regardé sa femme, voulut placer un
mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas.
« Madame, je ne sais pas où M. Darzac est allé
cette nuit, mais il faut, il est nécessaire que vous
sachiez une chose : c’est la raison pour laquelle
M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger.
Votre mari, madame, vous a mise au courant des
affreux drames du Glandier et du rôle criminel
qu’y joua...
– Frédéric Larsan... Oui, monsieur, je sais tout
cela.
– Vous savez également, par conséquent, que
nous ne faisions si bonne garde ici, autour de M.
et de Mme Darzac, que parce que nous avions vu
387
réapparaître ce personnage.
– Parfaitement.
– Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus
aucun danger, parce que ce personnage ne
reparaîtra plus.
– Qu’est-il devenu ?
– Il est mort !
– Quand ?
– Cette nuit.
– Et comment est-il mort, cette nuit ?
– On l’a tué, madame.
– Et où l’a-t-on tué ?
– Dans la Tour Carrée ! »
Nous nous levâmes tous à cette déclaration,
dans une agitation bien compréhensible : M. et
Mrs. Rance stupéfaits de ce qu’ils apprenaient,
M. et Mme Darzac et moi, effarés de ce que
Rouletabille n’avait pas hésité à le leur
apprendre.
« Dans la Tour Carrée ! s’écria Mrs. Édith... Et
388
qui est-ce qui l’a tué ?
– M. Robert Darzac ! » fit Rouletabille, et il
pria tout le monde de se rasseoir.
Chose étonnante, nous nous rassîmes comme
si, dans un moment pareil, nous n’avions pas
autre chose à faire qu’à obéir à ce gamin.
Mais presque aussitôt Mrs. Édith se releva et
prenant les mains de M. Darzac, elle lui dit avec
une force, une exaltation véritable cette fois-ci
(décidément, aurais-je mal jugé Mrs. Édith en la
trouvant affectée) :
« Bravo, monsieur Robert ! All right ! You are
a gentleman ! »
Et elle se retourna vers son mari en s’écriant :
« Ah ! voilà un homme ! Il est digne d’être
aimé ! »
Alors, elle fit des compliments exagérés (mais
c’était peut-être dans sa nature, après tout,
d’exagérer ainsi toute chose) à Mme Darzac ; elle
lui promit une amitié indestructible ; elle déclara
qu’elle et son mari étaient tout prêts, dans une
circonstance aussi difficile, à les seconder, elle et
389
M. Darzac, qu’on pouvait compter sur leur zèle,
leur dévouement et qu’ils étaient prêts à attester
tout ce que l’on voudrait devant les juges.
« Justement, madame, interrompit
Rouletabille, il ne s’agit point de juges et nous
n’en voulons pas. Nous n’en avons pas besoin.
Larsan était mort pour tout le monde avant qu’on
ne le tuât cette nuit ; eh bien, il continue à être
mort, voilà tout ! Nous avons pensé qu’il serait
tout à fait inutile de recommencer un scandale
dont M. et Mme Darzac et le professeur
Stangerson ont été beaucoup trop déjà les
innocentes victimes et nous avons compté pour
cela sur votre complicité. Le drame s’est passé
d’une façon si mystérieuse, cette nuit, que vous-
mêmes, si nous n’avions pris la précaution de
vous le faire connaître, eussiez pu ne jamais le
soupçonner. Mais M. et Mme Darzac sont doués
de sentiments trop élevés pour oublier ce qu’ils
devaient à leurs hôtes en une pareille occurrence.
La plus simple des politesses leur ordonnait de
vous faire savoir qu’ils avaient tué quelqu’un
chez vous, cette nuit ! Quelle que soit, en effet,
notre quasi-certitude de pouvoir dissimuler cette
390
fâcheuse histoire à la justice italienne, on doit
toujours prévoir le cas où un incident imprévu la
mettrait au courant de l’affaire ; et M. et Mme
Darzac ont assez de tact pour ne point vouloir
vous faire courir le risque d’apprendre un jour par
la rumeur publique, ou par une descente de
police, un événement aussi important qui s’est
passé justement sous votre toit. »
Mr Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit,
se leva, tout blême.
« Frédéric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant
mieux ! Nul ne s’en réjouira plus que moi ; et, s’il
a reçu, de la main même de M. Darzac, le
châtiment de ses crimes, nul plus que moi n’en
félicitera M. Darzac. Mais j’estime avant tout que
c’est là un acte glorieux dont M. Darzac aurait
tort de se cacher ! Le mieux serait d’avertir la
justice et sans tarder. Si elle apprend cette affaire
par d’autres que par nous, voyez notre situation !
Si nous nous dénonçons, nous faisons œuvre de
justice, si nous nous cachons, nous sommes des
malfaiteurs ! On pourra tout supposer... »
À entendre Mr Rance, qui parlait en bégayant,
391
tant il était ému de cette tragique révélation, on
eût dit que c’était lui qui avait tué Frédéric
Larsan... Lui qui, déjà, en était accusé par la
justice... lui qui était traîné en prison.
« Il faut tout dire ! Messieurs, il faut tout
dire... »
Mrs. Édith ajouta :
« Je crois que mon mari a raison. Mais, avant
de prendre une décision, il conviendrait de savoir
comment les choses se sont passées. »
Et elle s’adressa directement à M. et Mme
Darzac. Mais ceux-ci étaient encore sous le coup
de la surprise que leur avait procurée Rouletabille
en parlant, Rouletabille qui, le matin même,
devant moi, leur promettait le silence et nous
engageait tous au silence ; aussi n’eurent-ils point
une parole. Ils étaient comme en pierre dans leur
fauteuil. Mr Arthur Rance répétait : « Pourquoi
nous cacher ? Il faut tout dire ! »
Tout à coup, le reporter sembla prendre une
résolution subite ; je compris à ses yeux traversés
d’un brusque éclair que quelque chose de
392
considérable venait de se passer dans sa cervelle.
Et il se pencha sur Arthur Rance. Celui-ci avait la
main droite appuyée sur une canne à bec-de-
corbin. Le bec en était d’ivoire et joliment
travaillé par un ouvrier illustre de Dieppe.
Rouletabille lui prit cette canne.
« Vous permettez ? dit-il. Je suis très amateur
du travail de l’ivoire et mon ami Sainclair m’a
parlé de votre canne. Je ne l’avais pas encore
remarquée. Elle est, en effet, fort belle. C’est une
figure de Lambesse. Il n’y a point de meilleur
ouvrier sur la côte normande. »
Le jeune homme regardait la canne et ne
semblait plus songer qu’à la canne. Il la mania si
bien qu’elle lui échappa des mains et vint tomber
devant Mme Darzac. Je me précipitai, la ramassai
et la rendis immédiatement à Mr Arthur Rance.
Rouletabille me remercia avec un regard qui me
foudroya. Et, avant d’être foudroyé, j’avais lu
dans ce regard-là que j’étais un imbécile !
Mrs. Édith s’était levée, très énervée de
l’attitude insupportable de « suffisance » de
Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac.
393
« Chère, fit-elle à Mme Darzac, je vois que
vous êtes très fatiguée. Les émotions de cette nuit
épouvantable vous ont exténuée. Venez, je vous
en prie, dans nos chambres, vous vous reposerez.
– Je vous demande bien pardon de vous retenir
un instant encore, Mrs. Édith, interrompit
Rouletabille, mais ce qui me reste à dire vous
intéresse particulièrement.
– Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites
pas languir ainsi. »
Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il ?
Toujours est-il qu’il racheta la lenteur de ses
prolégomènes par la rapidité, la netteté, le
saisissant relief avec lequel il retraça les
événements de la nuit. Jamais le problème du
« corps de trop » dans la Tour Carrée ne devait
nous apparaître avec plus de mystérieuse
horreur ! Mrs. Édith en était toute réellement (je
dis réellement, ma foi) frissonnante. Quant à
Arthur Rance, il avait mis le bout du bec de sa
canne dans sa bouche et il répétait avec un
flegme tout américain, mais avec une conviction
impressionnante : « C’est une histoire du diable !
394
C’est une histoire du diable ! L’histoire du corps
de trop est une histoire du diable !... »
Mais, disant cela, il regardait le bout de la
bottine de Mme Darzac qui dépassait un peu le
bord de sa robe. À ce moment-là seulement la
conversation devint à peu près générale ; mais
c’était moins une conversation qu’une suite ou
qu’un mélange d’interjections, d’indignations, de
plaintes, de soupirs et de condoléances, aussi de
demandes d’explications sur les conditions
d’arrivée possible du « corps de trop »,
explications qui n’expliquaient rien et ne faisaient
qu’augmenter la confusion générale. On parla
aussi de l’horrible sortie du « corps de trop » dans
le sac de pommes de terre et Mrs. Édith, à ce
propos, réédita l’expression de son admiration
pour le gentleman héroïque qu’était M. Robert
Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point laisser
tomber un mot dans tout ce gâchis de paroles.
Visiblement, il méprisait cette manifestation
verbale du désarroi des esprits, manifestation
qu’il supportait avec l’air d’un professeur qui
accorde quelques minutes de récréation à des
élèves qui ont été bien sages. C’était là un de ses
395
airs qui ne me plaisaient pas et que je lui
reprochais quelquefois, sans succès d’ailleurs, car
Rouletabille a toujours pris les airs qu’il a voulus.
Enfin, il jugea sans doute que la récréation
avait assez duré, car il demanda brusquement à
Mrs. Édith :
« Eh bien, Mrs. Édith ! Pensez-vous toujours
qu’il faille avertir la justice ?
– Je le pense plus que jamais, répondit-elle. Ce
que nous serions impuissants à découvrir, elle le
découvrira certainement, elle ! (Cette allusion
voulue à l’impuissance intellectuelle de mon ami
laissa celui-ci parfaitement indifférent.) Et je
vous avouerai même une chose, monsieur
Rouletabille, ajouta-t-elle, c’est que je trouve
qu’on aurait pu l’avertir plus tôt, la justice ! Cela
vous eût évité quelques longues heures de garde
et des nuits d’insomnie qui n’ont, en somme,
servi à rien, puisqu’elle n’ont pas empêché celui
que vous redoutiez tant de pénétrer dans la
place ! »
Rouletabille s’assit, domptant une émotion
vive qui le faisait presque trembler, et, d’un geste
396
qu’il voulait rendre évidemment inconscient,
s’empara à nouveau de la canne que Mr Arthur
Rance venait de poser contre le bras de son
fauteuil. Je me disais : « Qu’est-ce qu’il veut faire
de cette canne ? Cette fois-ci, je n’y toucherai
plus ! Ah ! je m’en garderai bien !... »
Jouant avec la canne, il répondit à Mrs. Édith
qui venait de l’attaquer d’une façon aussi vive,
presque cruelle.
« Mrs. Édith, vous avez tort de prétendre que
toutes les précautions que j’avais prises pour la
sécurité de M. et Mme Darzac ont été inutiles. Si
elles m’ont permis de constater la présence
inexplicable d’un corps de trop, elles m’ont
également permis de constater l’absence peut-
être moins inexplicable d’un corps de moins. »
Nous nous regardâmes tous encore, les uns
cherchant à comprendre, les autres redoutant déjà
de comprendre.
« Eh ! Eh ! répliqua Mrs. Édith, dans ces
conditions, vous allez voir qu’il ne va plus y
avoir de mystère du tout et que tout va
s’arranger. » Et elle ajouta, dans la langue bizarre
397
de mon ami, afin de s’en moquer : « Un corps de
trop d’un côté, un corps de moins de l’autre !
Tout est pour le mieux ! »
– Oui, fit Rouletabille, et c’est bien ce qui est
affreux, car ce corps de moins arrive tout à fait à
temps pour nous expliquer le corps de trop,
madame. Maintenant, madame, sachez que ce
corps de moins est le corps de votre oncle, M.
Bob !
– Le vieux Bob ! s’écria-t-elle. Le vieux Bob a
disparu ! »
Et nous criâmes tous avec elle :
« Le vieux Bob ! Le vieux Bob a disparu !
– Hélas ! » fit Rouletabille.
Et il laissa tomber la canne.
Mais la nouvelle de la disparition du vieux
Bob avait tellement « saisi » les Rance et les
Darzac que nous ne portâmes aucune attention à
cette canne qui tombait.
« Mon cher Sainclair, soyez donc assez
aimable pour ramasser cette canne », dit
Rouletabille.
398
Ma foi, je l’ai ramassée, cependant que
Rouletabille ne daignait même pas me dire merci
et que Mrs. Édith, bondissant tout à coup comme
une lionne sur M. Robert Darzac qui opéra un
mouvement de recul très accentué, poussait une
clameur sauvage :
« Vous avez tué mon oncle ! »
Son mari et moi-même eurent de la peine à la
maintenir et à la calmer. D’un côté, nous lui
affirmions que ce n’était pas une raison parce que
son oncle avait momentanément disparu pour
qu’il eût disparu dans le sac tragique, et de l’autre
nous reprochions à Rouletabille la brutalité avec
laquelle il venait de nous faire apparaître une
opinion qui, au surplus, ne pouvait encore être,
dans son esprit inquiet, qu’une bien tremblante
hypothèse. Et, nous ajoutâmes, en suppliant Mrs.
Édith de nous écouter, que cette hypothèse ne
pouvait en aucune façon être considérée par Mrs.
Édith comme une injure, attendu qu’elle n’était
possible qu’en admettant la supercherie d’un
Larsan qui aurait pris la place de son respectable
oncle. Mais elle ordonna à son mari de se taire et,
399
me toisant du haut en bas, elle me dit :
« Monsieur Sainclair, j’espère, fermement
même, que mon oncle n’a disparu que pour
bientôt réapparaître ; s’il en était autrement, je
vous accuserais d’être le complice du plus lâche
des crimes. Quant à vous, monsieur (elle s’était
retournée vers Rouletabille), l’idée même que
vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec
un vieux Bob me défend à jamais de vous serrer
la main, et j’espère que vous aurez le tact de me
débarrasser bientôt de votre présence !
– Madame ! répliqua Rouletabille en
s’inclinant très bas, j’allais justement vous
demander la permission de prendre congé de
votre grâce. J’ai un court voyage de vingt-quatre
heures à faire. Dans vingt-quatre heures je serai
de retour et prêt à vous aider dans les difficultés
qui pourraient surgir, à la suite de la disparition
de votre respectable oncle.
– Si dans vingt-quatre heures mon oncle n’est
pas revenu, je déposerai une plainte entre les
mains de la justice italienne, monsieur.
– C’est une bonne justice, madame ; mais,
400
avant d’y avoir recours, je vous conseillerai de
questionner tous les domestiques en qui vous
pourriez avoir quelque confiance, notamment
Mattoni. Avez-vous confiance, madame, en
Mattoni ?
– Oui, monsieur, j’ai confiance en Mattoni.
– Eh bien, madame, questionnez-le !...
Questionnez-le !... Ah ! avant mon départ,
permettez-moi de vous laisser cet excellent et
historique livre... »
Et Rouletabille tira un livre de sa poche.
« Qu’est-ce que ça encore ? demanda Mrs.
Édith, superbement dédaigneuse.
– Ça, madame, c’est un ouvrage de M. Albert
Bataille, un exemplaire de ses Causes criminelles
et mondaines, dans lequel je vous conseille de
lire les aventures, déguisements,
travestissements, tromperies d’un illustre bandit
dont le vrai nom est Ballmeyer. »
Rouletabille ignorait que j’avais déjà conté
pendant deux heures les histoires extraordinaires
de Ballmeyer à Mrs. Rance.
401
« Après cette lecture, continua-t-il, il vous sera
loisible de vous demander si l’astuce criminelle
d’un pareil individu aurait trouvé des difficultés
insurmontables à se présenter devant vos yeux
sous l’aspect d’un oncle que vos yeux n’auraient
point vu depuis quatre ans (car il y avait quatre
ans, madame, que vos yeux n’avaient point vu
monsieur le vieux Bob quand vous avez trouvé ce
respectable oncle au sein des pampas de
l’Araucanie.) Quant aux souvenirs de Mr Arthur
Rance, qui vous accompagnait, ils étaient
beaucoup plus lointains et beaucoup plus
susceptibles d’être trompés que vos souvenirs et
votre cœur de nièce !... Je vous en conjure à
genoux, madame, ne nous fâchons pas ! La
situation, pour nous tous, n’a jamais été aussi
grave. Restons unis. Vous me dites de partir : je
pars, mais je reviendrai ; car, s’il fallait tout de
même s’arrêter à l’abominable hypothèse de
Larsan ayant pris la place de monsieur le vieux
Bob, il nous resterait à chercher monsieur le
vieux Bob lui-même ; auquel cas je serais,
madame, à votre disposition et toujours votre très
humble et très obéissant serviteur.
402
À ce moment, comme Mrs. Édith prenait une
attitude de reine de comédie outragée,
Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui
dit :
« Il faut agréer, monsieur Arthur Rance, pour
tout ce qui vient de se passer, toutes mes excuses
et je compte bien sur le loyal gentleman que vous
êtes pour les faire agréer à Mrs. Arthur Rance. En
somme, vous me reprochez la rapidité avec
laquelle j’ai exposé mon hypothèse, mais veuillez
vous souvenir, monsieur, que Mrs. Édith, il y a
un instant encore, me reprochait ma lenteur ! »
Mais Arthur Rance ne l’écoutait déjà plus. Il
avait pris le bras de sa femme et tous deux se
disposaient à quitter la pièce quand la porte
s’ouvrit et le garçon d’écurie, Walter, le fidèle
serviteur du vieux Bob, fit irruption au milieu de
nous. Il était dans un état de saleté surprenant,
entièrement recouvert de boue et les vêtements
arrachés. Son visage en sueur, sur lequel se
plaquaient les mèches de ses cheveux en
désordre, reflétait une colère mêlée d’effroi qui
nous fit craindre tout de suite quelque nouveau
403
malheur. Enfin, il avait à la main une loque
infâme qu’il jeta sur la table. Cette toile
repoussante, maculée de larges taches d’un brun
rougeâtre, n’était autre – nous le devinâmes
immédiatement en reculant d’horreur – que le sac
qui avait servi à emporter le corps de trop !
De sa voix rauque, avec des gestes farouches,
Walter baragouinait déjà mille choses dans son
incompréhensible anglais, et nous nous
demandions tous, à l’exception d’Arthur Rance et
de Mrs. Édith : « Qu’est-ce qu’il dit ?... Qu’est-ce
qu’il dit ?... »
Et Arthur Rance l’interrompait de temps en
temps, cependant que l’autre nous montrait des
poings menaçants et regardait Robert Darzac
avec des yeux de fou. Un instant, nous crûmes
même qu’il allait s’élancer, mais un geste de Mrs.
Édith l’arrêta net. Et Arthur Rance traduisit pour
nous :
« Il dit que, ce matin, il a remarqué des taches
de sang dans la charrette anglaise et que Toby
était très fatigué de sa course de nuit. Cela l’a
intrigué tellement qu’il a résolu tout de suite d’en
404
parler au vieux Bob ; mais il l’a cherché en vain.
Alors, pris d’un sinistre pressentiment, il a suivi à
la piste le voyage de nuit de la charrette anglaise,
ce qui lui était facile à cause de l’humidité du
chemin et de l’écartement exceptionnel des
roues ; c’est ainsi qu’il est parvenu jusqu’à une
crevasse du vieux Castillon dans laquelle il est
descendu, persuadé qu’il y trouverait le corps de
son maître ; mais il n’en a rapporté que ce sac
vide qui a peut-être contenu le cadavre du vieux
Bob, et, maintenant, revenu en toute hâte dans
une carriole de paysan, il réclame son maître,
demande si on l’a vu et accuse Robert Darzac
d’assassinat si on ne le lui montre pas... »
Nous étions tous consternés. Mais, à notre
grand étonnement, Mrs. Édith reconquit la
première son sang-froid. Elle calma Walter en
quelques mots, lui promit qu’elle lui montrerait,
tout à l’heure, son vieux Bob, en excellente santé,
et le congédia. Et elle dit à Rouletabille :
« Vous avez vingt-quatre heures, monsieur,
pour que mon oncle revienne.
– Merci, madame, fit Rouletabille ; mais, s’il
405
ne revient pas, c’est moi qui ai raison !
– Mais, enfin, où peut-il être ? s’écria-t-elle.
– Je ne pourrais point vous le dire, madame,
maintenant qu’il n’est plus dans le sac ! »
Mrs. Édith lui jeta un regard foudroyant et
nous quitta, suivie de son mari. Aussitôt, Robert
Darzac nous montra toute sa stupéfaction de
l’histoire du sac. Il avait jeté le sac à l’abîme et le
sac en revenait tout seul. Quant à Rouletabille il
nous dit :
« Larsan n’est pas mort, soyez-en sûrs !
Jamais la situation n’a été aussi effroyable, et il
faut que je m’en aille !... Je n’ai pas une minute à
perdre ! Vingt-quatre heures ! dans vingt-quatre
heures, je serai ici... Mais jurez-moi, jurez-moi
tous deux de ne point quitter ce château... Jurez-
moi, Monsieur Darzac, que vous veillerez sur
Mme Darzac, que vous lui défendrez, même par
la force, si c’est nécessaire, toute sortie !... Ah !
et puis... il ne faut plus que vous habitiez la Tour
Carrée !... Non, il ne le faut plus !... À l’étage où
habite M. Stangerson, il y a deux chambres
libres. Il faut les prendre. C’est nécessaire...
406
Sainclair, vous veillerez à ce déménagement-là...
Aussitôt mon départ, ne plus remettre les pieds
dans la Tour Carrée, hein ? ni les uns ni les
autres... Adieu ! Ah ! tenez ! laissez-moi vous
embrasser... tous les trois !... »
Il nous serra dans ses bras : M. Darzac
d’abord, puis moi ; et puis, en tombant sur le sein
de la Dame en noir, il éclata en sanglots. Toute
cette attitude de Rouletabille, malgré la gravité
des événements, m’apparaissait
incompréhensible. Hélas ! combien je devais la
trouver naturelle plus tard !
407
XV
408
vient faire sur la Côte d’Azur avec ses chansons
lithuaniennes ? Et pourquoi son image et ses
chants me poursuivent-ils ainsi ?
Pourquoi le supporte-t-elle ? Il est ridicule
avec ses yeux tendres et ses longs cils chargés
d’ombre et ses chansons lithuaniennes ! et moi
aussi je suis ridicule ! Aurais-je un cœur de
collégien ? Je ne le crois pas. J’aime mieux
vraiment m’arrêter à cette hypothèse que ce qui
m’agite dans la personnalité du prince Galitch est
moins l’intérêt que lui porte Mrs. Édith que la
pensée de l’autre !... Oui, c’est bien cela ; dans
mon esprit, le prince et Larsan viennent
m’inquiéter ensemble. On ne l’a pas vu au
château depuis le fameux déjeuner où il nous fut
présenté, c’est-à-dire depuis l’avant-veille.
L’après-midi qui a suivi le départ de
Rouletabille ne nous a rien apporté de nouveau.
Nous n’avons pas de nouvelles de lui, pas plus
que du vieux Bob. Mrs. Édith est restée enfermée
chez elle, après avoir interrogé les domestiques et
visité les appartements du vieux Bob et la Tour
Ronde. Elle n’a pas voulu pénétrer dans
409
l’appartement de Darzac. « C’est l’affaire de la
justice », a-t-elle dit. Arthur Rance s’est promené
une heure sur le boulevard de l’Ouest, et il
paraissait fort impatient. Personne ne m’a parlé.
Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de la Louve.
Chacun a dîné chez soi. On n’a pas vu le
professeur Stangerson.
... Et, maintenant, tout semble dormir au
château... Mais les ombres se reprennent à
tourner autour de l’astre des nuits. Qu’est-ce que
ceci, sinon l’ombre d’un canot qui se détache de
l’ombre du fort et glisse maintenant sur le flot
argenté ? Quelle est cette silhouette qui se dresse,
orgueilleuse, à l’avant, pendant qu’une autre
ombre se courbe sur la rame silencieuse ? C’est la
tienne, Féodor Féodorowitch ! Eh ! voilà un
mystère qui sera peut-être plus facile à pénétrer
que celui de la Tour Carrée, ô Rouletabille ! Et je
crois que la cervelle de Mrs. Édith y suffirait...
Nuit hypocrite !... Tout semble dormir et rien
ne dort, ni personne... Qui donc peut se vanter de
pouvoir dormir au château d’Hercule ? Croyez-
vous que Mrs. Édith dort ? Et M. et Mme Darzac,
410
dorment-ils ? Et pourquoi M. Stangerson, qui
semble dormir tout éveillé, le jour, dormirait-il
justement cette nuit-là, lui dont la couche n’a
cessé d’être visitée, comme on dit, par la pâle
insomnie depuis la révélation du Glandier ? Et
moi, est-ce que je dors ?
J’ai quitté ma chambre, je suis descendu dans
la Cour du Téméraire ; mes pas m’ont porté en
hâte sur le boulevard de la Tour Ronde. Si bien
que je suis arrivé à temps pour voir, sous la clarté
lunaire, la barque du prince Galitch aborder à la
grève, devant les jardins de Babylone. Il sauta sur
le galet, et, derrière lui, l’homme, ayant rangé les
rames, sauta. Je reconnus le maître et le
domestique : Féodor Féodorowitch et son esclave
Jean. Quelques secondes plus tard, ils
s’enfonçaient dans l’ombre protectrice des
palmiers centenaires et des eucalyptus géants...
Aussitôt, j’ai fait le tour du boulevard de la
Cour du Téméraire... Et puis, le cœur battant, je
me suis dirigé vers la baille. Les dalles de la
poterne ont retenti sous mon pas solitaire et il
m’a semblé voir une ombre se dresser, attentive,
411
sous l’ogive à demi détruite du porche de la
chapelle. Je me suis arrêté dans la nuit épaisse de
la Tour du Jardinier et j’ai tâté dans ma poche
mon revolver. L’ombre, là-bas, n’a pas bougé.
Est-ce bien une ombre humaine qui écoute ? Je
me glisse derrière une haie de verveine qui borde
le sentier conduisant directement à la Louve, à
travers buissons et bosquets et tout le
débordement parfumé du printemps en fleurs. Je
n’ai point fait de bruit, et l’ombre, rassurée sans
doute, a fait, elle, un mouvement. C’est la Dame
en noir ! La lune, sous l’ogive à demi détruite, me
la montre toute blanche. Et puis, cette forme tout
à coup disparaît comme par enchantement. Alors,
je me suis rapproché encore de la chapelle, et, au
fur et à mesure que je diminuais la distance qui
me séparait de ces ruines, je percevais un léger
murmure, des paroles entrecoupées de soupirs si
mouillés de larmes que mes propres yeux en
devinrent humides. La Dame en noir pleurait, là,
derrière quelque pilier. Était-elle seule ? N’avait-
elle point choisi, dans cette nuit d’angoisse, cet
autel envahi par les fleurs pour y venir apporter
en toute paix sa prière embaumée ?
412
Tout à coup, j’aperçus une ombre à côté de la
Dame en noir, et je reconnus Robert Darzac. De
l’endroit où j’étais, je pouvais maintenant
entendre tout ce qu’ils pouvaient se dire.
L’indiscrétion était forte, inélégante, honteuse.
Chose curieuse, je crus de mon devoir d’écouter.
Maintenant je ne songeais plus du tout à Mrs.
Édith ni au prince Galitch... Mais je songeais
toujours à Larsan... Pourquoi ?... Pourquoi était-
ce à cause de Larsan que je voulais savoir ce
qu’ils se disaient ?... Je compris que Mathilde
était descendue furtivement de la Louve pour
promener son angoisse dans le jardin, et que son
mari l’avait rejointe... La Dame en noir pleurait.
Elle avait pris les mains de Robert Darzac, et elle
lui disait :
« Je sais... Je sais toute votre peine... ne me la
dites plus... quand je vous vois si changé, si
malheureux... je m’accuse de votre douleur...
mais ne me dites pas que je ne vous aime plus...
Oh ! je vous aimerai encore, Robert... comme
autrefois... je vous le promets... »
Et elle sembla réfléchir, pendant que lui,
413
incrédule, l’écoutait encore.
Elle reprit, bizarre, et cependant avec une
énergique conviction :
« Certes ! je vous le promets... »
Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui
adressant un divin, mais si malheureux sourire,
que je me demandai comment cette femme avait
pu parler à cet homme de bonheur possible. Elle
me frôla sans me voir. Elle passa avec son
parfum et je ne sentis plus les lauriers-cerises
derrière lesquels j’étais caché.
M. Darzac était resté à sa place. Il la regardait
encore. Il dit tout haut avec une violence qui me
fit réfléchir :
« Oui, il faut être heureux ! Il le faut ! »
Ah ! certes, il était bien à bout de patience. Et,
avant de s’éloigner à son tour, il eut un geste de
protestation contre le mauvais sort,
d’emportement contre la Destinée, un geste qui
ravissait la Dame en noir, la jetait sur sa poitrine
et l’en faisait le maître, à travers l’espace.
Il n’eut pas plutôt fait ce geste, que ma pensée
414
se précisa, ma pensée qui errait autour de Larsan
s’arrêta sur Darzac ! Oh ! je m’en souviens très
bien ; c’est à partir de cette seconde où il eut ce
geste de rapt dans la nuit lunaire que j’osai me
dire ce que je m’étais déjà dit pour tant d’autres...
pour tous les autres... « Si c’était Larsan ! »
Et, en cherchant bien, au fond de ma mémoire,
je trouve que ma pensée a été plus directe encore.
Au geste de l’homme, elle a répondu tout de
suite, elle a crié : « C’est Larsan ! »
J’en fus tellement épouvanté que, voyant
Robert Darzac se diriger vers moi, je ne pus
retenir un mouvement de fuite qui lui révéla ma
présence. Il me vit, me reconnut, me saisit le
bras, et me dit :
« Vous étiez là, Sainclair, vous veilliez !...
Nous veillons tous, mon ami... Et vous l’avez
entendue !... Voyez-vous, Sainclair, c’est trop de
douleur ; moi, je n’en puis plus. Nous allions être
heureux ; elle-même pouvait croire qu’elle avait
été oubliée du Destin, quand l’autre est réapparu !
Alors, ç’a été fini, elle n’a plus eu de force pour
notre amour. Elle s’est courbée sous la fatalité ;
415
elle a dû s’imaginer que celle-ci la poursuivait
d’un éternel châtiment. Il a fallu le drame
effroyable de la nuit dernière pour me prouver à
moi-même que cette femme m’a réellement
aimé... autrefois... Oui, un moment, elle a craint
pour moi, et moi, hélas ! je n’ai tué que pour
elle... Mais la voilà retournée à son indifférence
mortelle. Elle ne songe plus – si elle songe encore
à quelque chose – qu’à promener un vieillard en
silence... »
Il soupira si tristement et si sincèrement que
l’abominable pensée en fut chassée du coup. Je
ne songeai plus qu’à ce qu’il me disait... à la
douleur de cet homme qui semblait avoir perdu
définitivement la femme qu’il aimait, dans le
moment que celle-ci retrouvait un fils dont il
continuait d’ignorer l’existence... De fait, il
n’avait dû rien comprendre à l’attitude de la
Dame en noir, à la facilité avec laquelle elle
paraissait s’être détachée de lui... et il ne trouvait
pour expliquer une aussi cruelle métamorphose
que l’amour, exaspéré par le remords, de la fille
du professeur Stangerson pour son père...
416
M. Darzac continua de gémir.
« À quoi m’aura servi de le frapper ? Pourquoi
ai-je tué ? Pourquoi m’impose-t-elle, comme à un
criminel, cet horrible silence, si elle ne veut pas
m’en récompenser de son amour ? Redoute-t-elle
pour moi de nouveaux juges ? Hélas ! pas même,
Sainclair... non, non, pas même. Elle redoute que
la pensée agonisante de son père ne succombe
devant l’éclat d’un nouveau scandale. Son père !
Toujours son père ! Et moi, je n’existe pas ! Je
l’ai attendue vingt ans, et quand, enfin, je crois
qu’elle est venue, son père me la reprend ! »
Je me disais : « Son père... son père et son
enfant ! »
Il s’assit sur une vieille pierre écroulée de la
chapelle et dit encore, se parlant à lui-même :
« Mais je l’arracherai de ces murs... je ne peux
plus la voir errer ici au bras de son père... comme
si je n’existais pas !... »
Et, pendant qu’il disait ces choses, je revoyais
la double et lamentable silhouette du père et de la
fille, passant et repassant, à l’heure du
crépuscule, dans l’ombre colossale de la Tour du
417
Nord, allongée par les feux du soir, et j’imaginais
qu’ils ne devaient pas être plus écrasés sous les
coups du ciel, cet Oedipe et cette Antigone qu’on
nous représente dès notre plus jeune âge traînant,
sous les murs de Colone, le poids d’une
surhumaine infortune.
Et puis tout à coup, sans que je pusse en
démêler la raison, peut-être à cause d’un geste de
Darzac, l’affreuse pensée me ressaisit... et je
demandai à brûle-pourpoint :
« Comment se fait-il que le sac était vide ? »
Je constatai qu’il ne se troubla point. Il me
répondit simplement : « Rouletabille nous le dira
peut-être... » Puis il me serra la main et
s’enfonça, pensif, dans les massifs de la baille.
Je le regardais marcher...
... Je suis fou...
418
XVI
Découverte de « L’Australie »
419
ou l’ombre de Larsan revenue de chez les morts ?
Je suis fou... En vérité, il faut avoir pitié de
nous qui sommes tous fous. Nous voyons Larsan
partout et peut-être Darzac lui-même m’a-t-il
regardé un jour, moi, Sainclair, en se disant : « Si
c’était Larsan !... » Un jour !... je parle comme
s’il y avait des années que nous étions enfermés
dans ce château et il y a tout juste quatre jours...
Nous sommes arrivés ici, le 8 avril, un soir...
Sans doute, mais jamais mon cœur n’a ainsi
battu quand je me posais la terrible question pour
les autres ; c’est peut-être aussi qu’elle était
moins terrible quand il s’agissait des autres... Et
puis, c’est singulier ce qui m’arrive. Au lieu que
mon esprit recule effrayé devant l’abîme d’une
aussi incroyable hypothèse, au contraire, il est
attiré, entraîné, horriblement séduit. Il a le vertige
et il ne fait rien pour l’éviter. Il me pousse à ne
point quitter des yeux le spectre debout sur le
boulevard de l’Ouest, à lui trouver des attitudes,
des gestes, une ressemblance, par derrière... et
puis aussi le profil... et puis aussi la face... Là,
comme ça... Il ressemble tout à fait à Larsan...
420
Oui, mais comme ça, il ressemble tout à fait à
Darzac...
Comment se fait-il que cette idée me vienne,
cette nuit, pour la première fois ? Quand j’y
songe... Elle eût dû être notre première idée ! Est-
ce que, lors du Mystère de la Chambre Jaune, la
silhouette Larsan n’apparaissait point, au moment
du crime, tout à fait confondue avec la silhouette
Darzac ? Est-ce que le Darzac qui venait chercher
la réponse de Mlle Stangerson au bureau de poste
40 n’était point Larsan lui-même ? Est-ce que cet
empereur du camouflage n’avait point déjà
entrepris avec succès d’être Darzac, si bien qu’il
avait réussi à faire accuser de ses propres crimes
le fiancé de Mlle Stangerson !...
Sans doute... sans doute... mais, tout de même,
si j’ordonne à mon cœur inquiet de se taire pour
pouvoir entendre ma raison, je saurai que mon
hypothèse est insensée... Insensée ?...
Pourquoi ?... Tenez, le voilà, le spectre Larsan
qui allonge les grands ciseaux de ses jambes, qui
marche comme Larsan... oui, mais il a les épaules
de Darzac.
421
Je dis insensée parce que, si l’on n’est pas
Darzac, on peut tenter de l’être dans l’ombre,
dans le mystère, de loin, comme lors des drames
du Glandier... mais ici, nous touchons
l’homme !... nous vivons avec lui !...
Nous vivons avec lui ?... Non !...
D’abord, il est rarement là... presque toujours
enfermé dans sa chambre ou penché sur cet
inutile travail de la Tour du Téméraire... Voilà,
ma foi, un beau prétexte que celui de dessiner
pour qu’on ne voie pas votre tête et pour
répondre aux gens sans tourner la tête...
Mais enfin, il ne dessine pas toujours... Oui,
mais dehors, toujours, excepté ce soir, il a son
binocle noir... Ah ! cet accident du laboratoire a
été des plus intelligents... Cette petite lampe qui a
fait explosion savait – je l’ai toujours pensé – le
service qu’elle allait rendre à Larsan lorsque
Larsan aurait pris la place de Darzac... Elle lui
permettrait d’éviter, toujours... toujours, la grande
lumière du jour... à cause de la faiblesse des
yeux... Comment donc !... Il n’est point jusqu’à
Mlle Stangerson et Rouletabille qui ne
422
s’arrangeaient pour trouver les coins d’ombre où
les yeux de M. Darzac n’avaient rien à redouter
de la lumière du jour... Du reste, il a, plus que
tout autre, en y réfléchissant, depuis que nous
sommes arrivés ici, cette préoccupation de
l’ombre... nous l’avons vu peu, mais toujours à
l’ombre. Cette petite salle du conseil est fort
sombre,... la Louve est sombre... Et il a choisi,
des deux chambres de la Tour Carrée, celle qui
reste toujours plongée dans une demi-obscurité.
Tout de même... Voyons ! Voyons !...
Voyons ! On ne trompe pas Rouletabille comme
ça !... ne serait-ce que trois jours !... Cependant,
comme dit Rouletabille, Larsan est né avant
Rouletabille, puisqu’il est son père...
... Ah ! je revois le premier geste de Darzac,
quand il est venu au-devant de nous à Cannes, et
qu’il est monté dans notre compartiment... Il a
tiré le rideau... De l’ombre, toujours...
Le spectre, maintenant, sur le boulevard de
l’Ouest, s’est retourné de mon côté... Je le vois
bien... de face... pas de binocle... il est
immobile... il est placé là comme si on allait le
423
photographier... Ne bougez pas !... Là, ça y est !...
Eh bien, c’est Robert Darzac ! c’est Robert
Darzac !
... Il se remet en marche... Je ne sais plus... il y
a quelque chose qui me manque, dans la marche
de Darzac, pour que je reconnaisse la marche de
Larsan ; mais quoi ?...
Oui, Rouletabille aurait tout vu. Euh ?...
Rouletabille raisonne plus qu’il ne regarde. Et
puis, a-t-il eu tellement le temps de regarder que
cela ?...
Non !... N’oublions pas que Darzac est allé
passer trois mois dans le Midi !... C’est vrai !...
Ah ! on peut raisonner là-dessus : trois mois,
pendant lesquels on ne l’a pas vu... Il était parti
malade... Il était revenu bien portant... On ne
s’étonne point que la figure d’un homme ait un
peu changé quand, partie avec une mine de mort,
elle réapparaît avec une mine de vivant.
Et la cérémonie du mariage a eu lieu tout de
suite... Comme il s’est montré à nous avec
parcimonie avant, et depuis... Et, du reste, il n’y a
pas encore une semaine de tout cela... Un Larsan
424
peut tenir le coup pendant six jours.
L’homme (Darzac ? Larsan ?) descend de son
piédestal du boulevard de l’Ouest et vient droit à
moi... M’a-t-il vu ? Je me fais plus petit derrière
mon figuier de Barbarie.
... Trois mois d’absence pendant lesquels
Larsan a pu étudier tous les tics, toutes les
manifestations Darzac, et puis on supprime
Darzac et on prend sa place, et sa femme... on
l’emporte... le tour est joué !...
... La voix ? Quoi de plus facile que d’imiter
une voix du Midi ? On a un peu plus ou un peu
moins l’accent, voilà tout. Moi, j’ai cru observer
qu’il l’avait un peu plus... Oui, le Darzac
d’aujourd’hui a un peu plus l’accent – je crois –
que celui d’avant le mariage...
Il est presque sur moi, il passe à mes côtés... Il
ne m’a pas vu...
... C’est Larsan ! Je vous dis que c’est
Larsan !...
Mais il s’arrête une seconde, regarde
éperdument toutes ces choses endormies autour
425
de lui, de lui dont la douleur veille solitaire, et il
gémit, comme un pauvre malheureux homme
qu’il est...
... C’est Darzac !...
Et puis, il est parti... Et je suis resté là, derrière
un figuier, dans l’anéantissement de ce que
j’avais osé penser !...
426
la preuve absolue de son impossibilité, qui
m’avait été donnée le matin même par une
conversation très intime entre M. Darzac et moi,
au sortir de notre cruelle séance dans la Tour
Carrée, séance pendant laquelle avaient été si
bien établis tous les termes du problème du corps
de trop. À ce moment, je lui avais posé, à propos
du prince Galitch, dont la falote image ne cessait
de me poursuivre, quelques questions auxquelles
il avait tout de suite répondu en faisant allusion à
une autre conversation très scientifique que nous
avions eue la veille, Darzac et moi, et qui n’avait
pu matériellement être entendue de personne
autre que de nous deux, au sujet de ce même
prince Galitch. Lui seul connaissait cette
conversation-là, et il ne faisait point de doute, par
cela même, que le Darzac qui me préoccupait tant
aujourd’hui n’était autre que celui de la veille.
Si insensée que fût l’idée de cette substitution,
on me pardonnera tout de même de l’avoir eue.
Rouletabille en était un peu la cause avec ses
façons de me parler de son père comme du Dieu
de la métamorphose ! Et j’en revins à la seule
hypothèse possible – possible pour un Larsan qui
427
aurait pris la place d’un Darzac – à celle de la
substitution au moment du mariage, lors du retour
du fiancé de Mlle Stangerson à Paris, après trois
mois d’absence dans le Midi...
La plainte déchirante que Robert Darzac, se
croyant seul, avait laissé échapper, tout à l’heure
à mes côtés, ne parvenait point à chasser tout à
fait cette idée-là... Je le voyais entrant à l’église
Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse à laquelle
il avait voulu que le mariage eût lieu... peut-être,
pensai-je, parce qu’il n’y avait point d’église plus
sombre à Paris...
Ah ! on est très curieusement bête quand on se
trouve, par une nuit lunaire, derrière un figuier de
Barbarie, aux prises avec la pensée de Larsan !...
Très, très bête ! me disais-je, en regagnant tout
doucement, à travers les massifs de la baille, le lit
qui m’attendait dans une petite chambre solitaire
du Château Neuf... très bête... car, comme l’avait
si bien dit Rouletabille... si Larsan avait été alors
Darzac, il n’avait qu’à emporter sa belle proie et
il ne se serait point complu à réapparaître à l’état
de Larsan pour épouvanter Mathilde, et il ne
428
l’aurait pas amenée au château fort d’Hercule, au
milieu des siens, et il n’aurait pas pris la
précaution désastreuse pour ses desseins de
montrer à nouveau, dans la barque de Tullio, la
figure menaçante de Roussel-Ballmeyer !
À ce moment, Mathilde lui appartenait, et
c’est depuis ce moment qu’elle s’était reprise. La
réapparition de Larsan ravissait définitivement la
Dame en noir à Darzac, donc Darzac n’était pas
Larsan ! Mon Dieu ! que j’ai mal à la tête... C’est
la lune éblouissante, là-haut, qui m’a frappé
douloureusement la cervelle... j’ai un coup de
lune...
Et puis... Et puis, n’était- il pas apparu à
Arthur Rance lui-même, dans les jardins de
Menton, alors que Darzac venait d’être « mis
dans le train » qui le conduisait à Cannes, au-
devant de nous ! Si Arthur Rance avait dit vrai, je
pouvais aller me coucher en toute tranquillité... Et
pourquoi Arthur Rance eût-il menti ?... Arthur
Rance, encore un qui est amoureux de la Dame
en noir, qui n’a pas cessé de l’être... Mrs. Édith
n’est pas une sotte ; elle a tout vu, Mrs. Édith !...
429
Allons !... allons nous coucher...
430
Je poussai avec précaution la porte, et entrai
dans le Château Neuf. J’écoutai attentivement et
sans faire le moindre mouvement au moins
pendant cinq minutes... Rien !... je devais m’être
trompé... Cependant je ne fis point craquer
d’allumettes et, le plus silencieusement que je
pus, je gravis l’escalier et gagnai ma chambre.
Là, je m’enfermai et seulement respirai à l’aise...
Cette vision continuait cependant à
m’inquiéter plus que je ne me l’avouais à moi-
même, et, bien que je me fusse couché, je ne
parvenais point à m’endormir. Enfin, sans que je
pusse en suivre la raison, la vision de la silhouette
et la pensée de Darzac-Larsan se mêlaient
étrangement dans mon esprit déséquilibré...
Si bien que j’en étais arrivé à me dire : je ne
serai tranquille que lorsque je me serai assuré que
M. Darzac lui-même n’est pas Larsan ! Et je ne
manquerai point de le faire à la prochaine
occasion.
Oui, mais comment ?... Lui tirer la barbe ?...
Si je me trompe, il me prendra pour un fou ou il
devinera ma pensée et elle ne sera point faite
431
pour le consoler de tous les malheurs dont il
gémit. Il ne manquerait plus à son infortune que
d’être soupçonné d’être Larsan !
Soudain, je rejetai mes couvertures, je m’assis
sur mon lit, et m’écriai :
« L’Australie ! »
Je venais de me souvenir d’un épisode dont
j’ai parlé au commencement de ce récit. On se
rappelle que, lors de l’accident du laboratoire,
j’avais accompagné M. Robert Darzac chez le
pharmacien. Or, dans le moment qu’on le
soignait, comme il avait dû ôter sa jaquette, la
manche de sa chemise, dans un faux mouvement,
s’était relevée jusqu’au coude et y avait été
arrêtée pendant toute la séance, ce qui m’avait
permis de constater que M. Darzac avait, près de
la saignée du bras droit une large « tache de
naissance » dont les contours semblaient
curieusement suivre le dessin géographique de
l’Australie. Mentalement, pendant que le
pharmacien opérait, je n’avais pu m’empêcher de
placer, sur ce bras, aux endroits qu’elles occupent
sur la carte, Melbourne, Sydney, Adélaïde ; et il y
432
avait encore sous cette large tache une autre toute
petite tache située dans les environs de la terre
dite de Tasmanie.
Et quand, par hasard, plus tard, il m’était
arrivé de penser à cet accident, à la séance chez le
pharmacien et à la tache de naissance, j’avais
toujours pensé aussi, par une liaison d’idées bien
compréhensible, à l’Australie.
Et dans cette nuit d’insomnie, voilà que
l’Australie encore m’apparaissait !...
Assis sur mon lit, j’avais eu à peine le temps
de me féliciter d’avoir songé à une preuve aussi
décisive de l’identité de Robert Darzac et je
commençais à agiter la question de savoir
comment je pourrais bien m’y prendre pour me la
fournir à moi-même, quand un bruit singulier me
fit dresser l’oreille... Le bruit se répéta... on eût
dit que des marches craquaient sous des pas lents
et précautionneux.
Haletant, j’allai à ma porte et, l’oreille à la
serrure, j’écoutai. D’abord, ce fut le silence, et
puis les marches craquèrent à nouveau...
Quelqu’un était dans l’escalier, je ne pouvais plus
433
en douter... et quelqu’un qui avait intérêt à
dissimuler sa présence... je songeai à l’ombre que
j’avais cru voir tout à l’heure en entrant dans la
Cour du Téméraire... quelle pouvait être cette
ombre, et que faisait-elle dans l’escalier ?
Montait-elle ? Descendait-elle ?...
Un nouveau silence... J’en profitai pour passer
rapidement mon pantalon et, armé de mon
revolver, je réussis à ouvrir ma porte sans la faire
geindre sur ses gonds. Retenant mon souffle,
j’avançai jusqu’à la rampe de l’escalier et
j’attendis. J’ai dit l’état de délabrement dans
lequel se trouvait le Château Neuf. Les rayons
funèbres de la lune arrivaient obliquement par les
hautes fenêtres qui s’ouvraient sur chaque palier
et découpaient avec précision des carrés de
lumière blême dans la nuit opaque de cette cage
d’escalier qui était très vaste. La misère du
château ainsi éclairée par endroits n’en paraissait
que plus définitive. La ruine de la rampe de
l’escalier, les barreaux brisés, les murs lézardés
contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de
tapisserie pendaient encore, tout cela qui ne
m’avait que fort peu impressionné dans le jour,
434
me frappait alors étrangement, et mon esprit était
tout prêt à me représenter ce décor lugubre du
passé comme un lieu propice à l’apparition de
quelque fantôme... Réellement, j’avais peur...
L’ombre, tout à l’heure, m’avait si bien glissé
entre les doigts... car j’avais bien cru la toucher...
Tout de même, un fantôme peut se promener
dans un vieux château sans faire craquer des
marches d’escalier... Mais elles ne craquaient
plus...
Tout à coup, comme j’étais penché au-dessus
de la rampe, je revis l’ombre !... elle était éclairée
d’une façon éclatante... de telle sorte que d’ombre
qu’elle était elle était devenue lueur. La lune
l’avait allumée comme un flambeau... Et je
reconnus Robert Darzac !
Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait
le vestibule en levant la tête vers moi comme s’il
sentait peser mon regard sur lui. Instinctivement,
je me rejetai en arrière. Et puis, je revins à mon
poste d’observation juste à temps pour le voir
disparaître dans un couloir qui conduisait à un
autre escalier desservant l’autre partie du
435
bâtiment. Que signifiait ceci ? Qu’est-ce que
Robert Darzac faisait la nuit dans le Château
Neuf ? Pourquoi prenait-il tant de précautions
pour n’être point vu ? Mille soupçons me
traversèrent l’esprit, ou plutôt toutes les
mauvaises pensées de tout à l’heure me
ressaisirent avec une force extraordinaire et, sur
les traces de Darzac, je m’élançai à la découverte
de l’Australie.
J’eus tôt fait d’arriver au corridor au moment
même où il le quittait et commençai de gravir,
toujours fort prudemment, les degrés vermoulus
du second escalier. Caché dans le corridor, je le
vis s’arrêter au premier palier, et pousser une
porte. Et puis je ne vis plus rien ; il était rentré
dans l’ombre et peut-être dans la chambre. Je
grimpai jusqu’à cette porte qui était refermée et,
sûr qu’il était dans la chambre, je frappai trois
petits coups. Et j’attendis. Mon cœur battait à se
rompre. Toutes ces chambres étaient inhabitées,
abandonnées... Qu’est-ce que M. Robert Darzac
venait faire dans l’une de ces chambres-là ?...
J’attendis deux minutes qui me parurent
436
interminables, et, comme personne ne me
répondait, comme la porte ne s’ouvrait pas, je
frappai à nouveau et j’attendis encore... alors, la
porte s’ouvrit et Robert Darzac me dit de sa voix
la plus naturelle :
« C’est vous, Sainclair ? Que me voulez-vous,
mon ami ?...
– Je veux savoir, fis-je – et ma main serrait au
fond de ma poche mon revolver, et ma voix, à
moi, était comme étranglée, tant, au fond, j’avais
peur – je veux savoir ce que vous faites ici, à une
pareille heure... »
Tranquillement, il craqua une allumette, et
dit :
« Vous voyez !... je me préparais à me
coucher... »
Et il alluma une bougie que l’on avait posée
sur une chaise, car il n’y avait même pas, dans
cette chambre délabrée, une pauvre table de nuit.
Un lit dans un coin, un lit de fer que l’on avait dû
apporter là dans la journée, composait tout
l’ameublement.
437
« Je croyais que vous deviez coucher, cette
nuit, à côté de Mme Darzac et du professeur, au
premier étage de la Louve...
– L’appartement était trop petit ; j’aurais pu
gêner Mme Darzac, fit amèrement le
malheureux... J’ai demandé à Bernier de me
donner un lit ici... Et puis, peu m’importe où je
couche puisque je ne dors pas... »
Nous restâmes un instant silencieux. J’avais
tout à fait honte de moi et de mes
« combinaisons » saugrenues. Et, franchement,
mon remords était tel que je ne pus en retenir
l’expression. Je lui avouai tout : mes infâmes
soupçons, et comment j’avais bien cru, en le
voyant errer si mystérieusement de nuit dans le
Château Neuf, avoir affaire à Larsan, et comment
je m’étais décidé à aller à la découverte de
l’Australie. Car, je ne lui cachai même pas que
j’avais mis un instant tout mon espoir dans
l’Australie.
Il m’écoutait avec la face la plus douloureuse
du monde et, tranquillement, il releva sa manche
et, approchant son bras nu de la bougie, il me
438
montra la « tache de naissance » qui devait me
faire rentrer « dans mes esprits ». Je ne voulais
point la voir, mais il insista pour que je la
touchasse, et je dus constater que c’était là une
tache très naturelle et sur laquelle on eût pu
mettre des petits points avec des noms de ville :
Sidney, Melbourne, Adélaïde... et, en bas, il y
avait une autre petite tache qui représentait la
Tasmanie...
« Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix
absolument désabusée... ça ne s’en va pas !... »
Je lui demandai encore pardon, les larmes aux
yeux, mais il ne voulut me pardonner que
lorsqu’il m’eut forcé à lui tirer la barbe, laquelle
ne me resta point dans la main...
Alors, seulement, il me permit d’aller me
recoucher, ce que je fis en me traitant d’imbécile.
439
XVII
440
faisait-il pendant ce temps ? Pourquoi était-il
parti ? Jamais sa présence au fort d’Hercule
n’avait été aussi nécessaire ! S’il tardait à venir,
cette journée ne se passerait point sans quelque
drame entre les Rance et les Darzac !
C’est alors que l’on frappa à ma porte et que le
père Bernier m’apporta justement un bref billet
de mon ami qu’un petit voyou de la ville venait
de déposer entre les mains du père Jacques.
Rouletabille me disait : « Serai de retour ce
matin. Levez-vous vite et soyez assez aimable
pour aller me pêcher pour mon déjeuner de ces
excellentes palourdes qui abondent sur les
rochers qui précèdent la pointe de Garibaldi. Ne
perdez pas un instant. Amitiés et merci.
Rouletabille ! » Ce billet me laissa tout à fait
songeur, car je savais par expérience que, lorsque
Rouletabille paraissait s’occuper de babioles,
jamais son activité ne portait en réalité sur des
objets plus considérables.
Je m’habillai à la hâte et, armé d’un vieux
couteau que m’avait prêté le père Bernier, je me
mis en mesure de contenter la fantaisie de mon
441
ami. Comme je franchissais la porte du Nord,
n’ayant rencontré personne à cette heure matinale
– il pouvait être sept heures – je fus rejoint par
Mrs. Édith à qui je fis part du petit « mot » de
Rouletabille. Mrs. Édith – que l’absence
prolongée du vieux Bob affolait tout à fait – le
trouva « bizarre et inquiétant » et elle me suivit à
la pêche aux palourdes. En route elle me confia
que son oncle n’était point ennemi, de temps à
autre, d’une petite fugue, et qu’elle avait, jusqu’à
cette heure, conservé l’espoir que tout
s’expliquerait par son retour ; mais maintenant
l’idée recommençait à lui enflammer la cervelle
d’une affreuse méprise qui aurait fait le vieux
Bob victime de la vengeance des Darzac !...
Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde
menace contre la Dame en noir, ajouta que sa
patience durerait jusqu’à midi et puis ne dit plus
rien.
Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de
Rouletabille. Mrs. Édith avait les pieds nus ; moi
aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Édith
m’occupaient beaucoup plus que les miens. Le
442
fait est que les pieds de Mrs. Édith, que j’ai
découverts dans la mer d’Hercule, sont les plus
délicats coquillages du monde, et qu’ils me firent
si bien oublier les palourdes que ce pauvre
Rouletabille s’en serait certainement passé à son
déjeuner si la jeune femme n’avait montré un si
beau zèle. Elle clapotait dans l’onde amère et
glissait son couteau sous les rocs avec une grâce
un peu énervée qui lui seyait plus que je ne
saurais dire. Tout à coup, nous nous redressâmes
tous deux et tendîmes l’oreille d’un même
mouvement. On entendait des cris du côté des
grottes. Au seuil même de celle de Roméo et
Juliette, nous distinguâmes un petit groupe qui
faisait des gestes d’appel. Poussés par le même
pressentiment, nous regagnâmes à la hâte le
rivage. Bientôt, nous apprenions qu’attirés par
des plaintes, deux pêcheurs venaient de
découvrir, dans un trou de la grotte de Roméo et
Juliette, un malheureux qui y était tombé et qui
avait dû y rester, de longues heures, évanoui.
... Nous ne nous étions pas trompés. C’était
bien le vieux Bob qui était au fond du trou.
Quand on l’eût tiré au bord de la grotte, dans la
443
lumière du jour, il apparut certainement digne de
pitié, tant sa belle redingote noire était salie,
frippée, arrachée. Mrs. Édith ne put retenir ses
larmes, surtout quand on se fut aperçu que le vieil
homme avait une clavicule démise et un pied
foulé, et il était si pâle qu’on eût pu croire qu’il
allait mourir.
Heureusement il n’en fut rien. Dix minutes
plus tard, il était, sur les ordres qu’il donna,
étendu sur son lit dans sa chambre de la Tour
Carrée. Mais peut-on imaginer que cet entêté
refusa de se déshabiller et de quitter sa redingote
avant l’arrivée des médecins ? Mrs. Édith, de plus
en plus inquiète, s’installait à son chevet ; mais,
quand arrivèrent les docteurs, le vieux Bob
exigea de sa nièce qu’elle le quittât sur-le-champ
et qu’elle sortît de la Tour Carrée. Et il en fit
même fermer la porte.
Cette précaution dernière nous surprit
beaucoup. Nous étions réunis dans la Cour du
Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur Rance
et moi, ainsi que le père Bernier qui me guettait
drôlement, attendant des nouvelles. Quand Mrs.
444
Édith sortit de la Tour Carrée après l’arrivée des
médecins, elle vint à nous et nous dit :
« Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux
Bob est solide. Qu’est-ce que je vous avais dit !
Je l’ai confessé : c’est un vieux farceur ; il a
voulu voler le crâne du prince Galitch ! Jalousie
de savant ; nous rirons bien quand il sera guéri. »
Alors, la porte de la Tour Carrée s’ouvrit et
Walter, le fidèle serviteur du vieux Bob, parut. Il
était pâle, inquiet.
« Oh ! Mademoiselle ! dit-il. Il est plein de
sang ! Il ne veut pas qu’on le dise, mais il faut le
sauver !... »
Mrs. Édith avait déjà disparu dans la Tour
Carrée. Quant à nous, nous n’osions avancer.
Bientôt elle réapparut :
« Oh ! nous fit-elle... C’est affreux ! Il a toute
la poitrine arrachée. »
J’allai lui offrir mon bras pour qu’elle s’y
appuyât, car, chose singulière, Mr Arthur Rance
s’était, dans ce moment, éloigné de nous et se
promenait sur le boulevard, les mains derrière le
445
dos, en sifflotant. J’essayai de réconforter Mrs.
Édith et je la plaignis, mais ni M. ni Mme Darzac
ne la plaignirent.
Rouletabille arriva au château une heure après
l’événement. Je guettais son retour du haut du
boulevard de l’Ouest et, sitôt que je le vis sur le
bord de la mer, je courus à lui. Il me coupa la
parole dès ma première demande d’explication et
me demanda tout de suite si j’avais fait une
bonne pêche, mais je ne me trompais point à
l’expression de son regard inquisiteur. Je voulus
me montrer aussi malin que lui et je répondis :
« Oh ! une très bonne pêche ! j’ai repêché le
vieux Bob ! »
Il sursauta. Je haussai les épaules, car je
croyais à de la comédie et je lui dis :
« Allons donc ! Vous saviez bien où vous
nous conduisiez avec votre pêche et votre
dépêche ! »
Il me fixa d’un air étonné :
« Vous ignorez certainement en ce moment
quelle peut être la portée de vos paroles, mon
446
cher Sainclair, sans quoi vous m’auriez évité la
peine de protester contre une pareille accusation !
– Mais quelle accusation ? m’écriai-je.
– Celle d’avoir laissé le vieux Bob au fond de
la grotte de Roméo et Juliette, sachant qu’il y
agonisait.
– Oh ! oh ! fis-je, calmez-vous et rassurez-
vous : le vieux Bob n’est pas à l’agonie. Il a un
pied foulé, une épaule démise, ça n’est pas grave
et son histoire est la plus honnête du monde : il
prétend qu’il voulait voler le crâne du prince
Galitch !
– Quelle drôle d’idée ! » ricana Rouletabille.
Il se pencha vers moi et, les yeux dans les
yeux :
« Vous croyez à cette histoire-là, vous ?... Et...
c’est tout ? Pas d’autres blessures ?
– Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les
docteurs viennent de la déclarer sans gravité
aucune. Il a la poitrine déchirée.
– La poitrine déchirée ! reprit Rouletabille en
me serrant nerveusement la main. Et comment
447
est-elle déchirée, cette poitrine ?
– Nous ne savons pas ; nous ne l’avons pas
vue. Le vieux Bob est d’une étrange pudeur. Il
n’a point voulu quitter sa redingote devant nous ;
et sa redingote cachait si bien sa blessure que
nous ne nous serions jamais douté de cette
blessure-là si Walter n’était venu nous en parler,
épouvanté qu’il était par le sang qu’elle avait
répandu. »
Aussitôt arrivés au château, nous tombâmes
sur Mrs. Édith qui semblait nous chercher.
« Mon oncle ne veut point de moi à son
chevet, fit-elle en regardant Rouletabille avec un
air d’anxiété que je ne lui avais jamais encore
connu : c’est incompréhensible !
– Oh ! madame ! répliqua le reporter en
adressant à notre gracieuse hôtesse son salut le
plus cérémonieux, je vous affirme qu’il n’y a rien
au monde d’incompréhensible, quand on veut un
peu se donner la peine de comprendre ! » Et il la
félicita d’avoir retrouvé un si bon oncle dans le
moment qu’elle le croyait perdu.
448
Mrs. Édith, tout à fait renseignée sur la pensée
de mon ami, allait lui répondre, quand nous
fûmes rejoints par le prince Galitch. Il venait
chercher des nouvelles de son ami vieux Bob,
ayant appris l’accident. Mrs. Édith le rassura sur
les suites de l’équipée de son fantastique oncle et
pria le prince de pardonner à son parent son
amour excessif pour les plus vieux crânes de
l’humanité. Le prince sourit avec grâce et
politesse quand elle lui narra que le vieux Bob
avait voulu le voler.
« Vous retrouverez votre crâne, dit-elle, au
fond du trou de la grotte où il a roulé avec lui...
C’est lui qui me l’a dit... Rassurez-vous donc,
prince, pour votre collection... »
Le prince demanda encore des détails. Il
semblait très curieux de l’affaire. Et Mrs. Édith
raconta que l’oncle lui avait avoué qu’il avait
quitté le fort d’Hercule par le chemin du puits qui
communique avec la mer. Aussitôt qu’elle eut
encore ajouté cela, comme je me rappelais
l’expérience du seau d’eau de Rouletabille et
aussi les ferrures fermées, les mensonges du
449
vieux Bob reprirent dans mon esprit des
proportions gigantesques ; et j’étais sûr qu’il
devait en être de même pour tous ceux qui nous
entouraient, s’ils étaient de bonne foi. Enfin, Mrs.
Édith nous dit que Tullio l’avait attendu avec sa
barque à l’orifice de la galerie aboutissant au
puits pour le conduire au rivage devant la grotte
de Roméo et Juliette.
« Que de détours, ne pus-je m’empêcher de
m’écrier, quand il était si simple de sortir par la
porte ! »
Mrs. Édith me regarda douloureusement et je
regrettai aussitôt d’avoir pris aussi manifestement
parti contre elle.
« Voilà qui est de plus en plus bizarre ! fit
remarquer encore le prince. Avant-hier matin, le
Bourreau de la mer est venu prendre congé de
moi, car il quittait le pays et je suis sûr qu’il a
pris le train pour Venise, son pays d’origine, à
cinq heures du soir. Comment voulez-vous qu’il
ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque la nuit
suivante ! D’abord il n’était plus là, ensuite il
avait vendu sa barque... m’a-t-il dit, étant décidé
450
à ne plus revenir dans le pays... »
Il y eut un silence et puis Galitch reprit :
« Tout ceci n’a que peu d’importance...
pourvu que votre oncle, madame, guérisse
rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t-il
avec un nouveau sourire encore plus charmant
que tous les précédents, si vous voulez bien
m’aider à retrouver un pauvre caillou qui a
disparu de la grotte et dont je vous donne le
signalement : caillou aigu de vingt-cinq
centimètres de long et usé à l’une de ses
extrémités en forme de grattoir ; bref, le plus
vieux grattoir de l’humanité... J’y tiens beaucoup,
appuya le prince, et peut-être pourriez-vous
savoir, madame, auprès de votre oncle vieux Bob,
ce qu’il est devenu. »
Mrs. Édith promit aussitôt au prince, avec une
certaine hauteur qui me plut, qu’elle ferait tout au
monde pour que ne s’égarât point un aussi
précieux grattoir. Le prince salua et nous quitta.
Quand nous nous retournâmes, Mr Arthur Rance
était devant nous. Il avait dû entendre toute cette
conversation et semblait y réfléchir. Il avait sa
451
canne à bec-de-corbin dans la bouche, sifflotait,
selon son habitude, et regardait Mrs. Édith avec
une insistance si bizarre que celle-ci s’en montra
agacée :
« Je sais, fit la jeune femme... je sais ce que
vous pensez, monsieur... et n’en suis nullement
étonnée... croyez-le bien !...
Et elle se retourna, singulièrement énervée, du
côté de Rouletabille :
« En tout cas !... s’écria-t-elle... Vous ne
pourrez jamais m’expliquer comment, puisqu’il
était hors de la Tour Carrée, il aurait pu se
trouver dans le placard !...
– Madame, fit Rouletabille, en regardant bien
en face Mrs. Édith comme s’il eût voulu
l’hypnotiser... patience et courage !... Si Dieu est
avec moi, avant ce soir, je vous aurai expliqué ce
que vous me demandez là ! »
452
XVIII
453
seule. – Qui allez-vous chercher ? – Le prince
Galitch ! – Votre Féodor Féodorowitch !
m’écriai-je... Qu’en avez-vous besoin ? Est-ce
que je ne suis point là ? »
Son inquiétude, malheureusement, grandissait
au fur et à mesure que je faisais tout mon possible
pour la faire disparaître, et je n’eus point de peine
à comprendre qu’elle lui venait surtout du doute
affreux qui était entré dans son âme au sujet de la
personnalité de son oncle vieux Bob.
Elle me dit : « Sortons ! » et elle m’entraîna
hors de la Louve. On approchait alors de l’heure
de midi et toute la baille resplendissait dans un
embrasement embaumé. N’ayant point sur nous
nos lunettes noires nous dûmes mettre nos mains
devant nos yeux pour leur cacher la couleur trop
éclatante des fleurs ; mais les géraniums géants
continuèrent de saigner dans nos prunelles
blessées. Quand nous fûmes un peu remis de cet
éblouissement, nous nous avançâmes sur le sol
calciné, nous marchâmes en nous tenant par la
main sur le sable brûlant. Mais nos mains étaient
plus brûlantes encore que tout ce qui nous
454
touchait, que toute la flamme qui nous
enveloppait. Nous regardions à nos pieds pour ne
pas apercevoir le miroir infini des eaux, et aussi
peut-être, peut-être pour ne rien deviner de ce qui
se passait dans la profondeur de la lumière. Mrs.
Édith me répétait : « J’ai peur ! » Et moi aussi,
j’avais peur, si bien préparé par les mystères de la
nuit, peur de ce grand silence écrasant et
lumineux de midi ! La clarté dans laquelle on sait
qu’il se passe quelque chose que l’on ne voit pas
est plus redoutable que les ténèbres. Midi ! Tout
repose et tout vit ; tout se tait et tout bruit.
Écoutez votre oreille : elle résonne comme une
conque marine de sons plus mystérieux que ceux
qui s’élèvent de la terre quand monte le soir.
Fermez vos paupières et regardez dans vos yeux :
vous y trouverez une foule de visions argentées
plus troublantes que les fantômes de la nuit.
Je regardais Mrs. Édith. La sueur sur son front
pâle coulait en ruisseaux glacés. Je me mis à
trembler comme elle, car je savais, hélas ! que je
ne pouvais rien pour elle et que ce qui devait
s’accomplir, s’accomplissait autour de nous, sans
que nous puissions rien arrêter ni prévoir. Elle
455
m’entraînait maintenant vers la poterne qui ouvre
sur la Cour du Téméraire. La voûte de cette
poterne faisait un arc noir dans la lumière et, à
l’extrémité de ce frais tunnel, nous apercevions,
tournés vers nous, Rouletabille et M. Darzac,
debout sur le seuil de la Cour du Téméraire,
comme deux statues blanches. Rouletabille avait
à la main la canne d’Arthur Rance. Je ne saurais
dire pourquoi ce détail m’inquiéta. Du bout de sa
canne, il montrait à Robert Darzac quelque chose
que nous ne voyions pas, au sommet de la voûte,
et puis il nous désigna nous-mêmes du bout de sa
canne. Nous n’entendions point ce qu’ils disaient.
Ils se parlaient en remuant à peine les lèvres,
comme deux complices qui ont un secret. Mrs.
Édith s’arrêta, mais Rouletabille lui fit signe
d’avancer encore, et il répéta le signe avec sa
canne.
« Oh ! fit-elle, qu’est-ce qu’il me veut
encore ? Ma foi, Monsieur Sainclair, j’ai trop
peur ! Je vais tout dire à mon oncle vieux Bob, et
nous verrons bien ce qui arrivera. »
Nous avions pénétré sous la voûte, et les
456
autres nous regardaient venir sans faire un pas au-
devant de nous. Leur immobilité était étonnante,
et je leur dis d’une voix qui sonna étrangement à
mes oreilles, sous cette voûte :
« Qu’est-ce que vous faites ici ? »
Alors, comme nous étions arrivés à côté d’eux,
sur le seuil de la Cour du Téméraire, ils nous
firent tourner le dos à cette cour pour que nous
puissions voir ce qu’ils regardaient. C’était, au
sommet de l’arc, un écusson, le blason des La
Mortola barré du lambel de la branche cadette.
Cet écusson avait été sculpté dans une pierre
maintenant branlante et qui manquait de choir sur
la tête des passants. Rouletabille avait sans doute
aperçu ce blason suspendu si dangereusement sur
nos têtes, et il demandait à Mrs. Édith si elle ne
voyait point d’inconvénient à le faire disparaître,
quitte à le remettre en place ensuite plus
solidement.
« Je suis sûr, dit-il, que si l’on touchait à cette
pierre du bout de sa canne, elle tomberait. »
Et il passa sa canne à Mrs. Édith :
457
« Vous êtes plus grande que moi, dit-il,
essayez vous-même. »
Mais nous essayions en vain les uns et les
autres d’atteindre la pierre ; elle était trop haut
placée et j’étais en train de me demander à quoi
rimait ce singulier exercice, quand tout à coup,
dans mon dos, retentit le cri de la mort !
458
de la lumière toute vibrante encore du cri de la
mort ! Qui donc est mort ? Ou qui donc va
mourir ? Quelle bouche expirante laisse
maintenant échapper ce gémissement suprême ?
Comment nous diriger dans la lumière ? On dirait
que c’est la clarté du jour elle-même qui se plaint
et soupire.
Le plus effrayé est Rouletabille. Je l’ai vu dans
les circonstances les plus inattendues garder un
sang-froid au-dessus des forces humaines ; je l’ai
vu, à cet appel du cri de la mort, se ruer dans le
danger obscur et se jeter comme un sauveur
héroïque dans la mer des ténèbres ; pourquoi
aujourd’hui tremble-t-il ainsi dans la splendeur
du jour ? Le voilà, devant nous, pusillanime
comme un enfant qu’il est, lui qui prétendait agir
comme le maître de l’heure. Il n’avait donc point
prévu cette minute-là ? cette minute où quelqu’un
expire dans la lumière de midi ? Mattoni, qui
passait à ce moment dans la baille, et qui a
entendu, lui aussi, est accouru. Un geste de
Rouletabille le cloue sur place, sous la poterne,
en immuable sentinelle ; et le jeune homme,
maintenant, s’avance vers la plainte, ou plutôt
459
marche vers le centre de la plainte, car la plainte
nous entoure, fait des cercles autour de nous,
dans l’espace embrasé. Et nous allons derrière
lui, retenant notre respiration et les bras étendus,
comme on fait quand on va à tâtons dans le noir,
et que l’on craint de se heurter à quelque chose
que l’on ne voit pas. Ah ! nous approchons du
spasme, et quand nous avons dépassé l’ombre de
l’eucalyptus, nous trouvons le spasme au bout de
l’ombre. Il secoue un corps à l’agonie. Ce corps,
nous l’avons reconnu. C’est Bernier ! c’est
Bernier qui râle, qui essaye de se soulever, qui
n’y parvient pas, qui étouffe, Bernier dont la
poitrine laisse échapper un flot de sang, Bernier
sur qui nous nous penchons, et qui, avant de
mourir, a encore la force de nous jeter ces deux
mots : Frédéric Larsan !
Et sa tête retombe. Frédéric Larsan ! Frédéric
Larsan ! Lui partout et nulle part ! Toujours lui,
nulle part ! Voilà encore sa marque ! Un cadavre
et personne, raisonnablement, autour de ce
cadavre !... Car la seule issue de ces lieux où l’on
a assassiné, c’est cette poterne où nous nous
tenions tous les quatre. Et nous nous sommes
460
retournés, d’un seul mouvement, tous les quatre,
aussitôt le cri de la mort, si vite, si vite, que nous
aurions dû voir le geste de la mort ! Et nous
n’avons rien vu que de la lumière !... Nous
pénétrons, mus, il me semble, par le même
sentiment, dans la Tour Carrée, dont la porte est
restée ouverte ; nous entrons sans hésitation dans
les appartements du vieux Bob, dans le salon
vide ; nous ouvrons la porte de la chambre. Le
vieux Bob est tranquillement étendu sur son lit,
avec son chapeau haut de forme sur la tête, et
près de lui, veille une femme : la mère Bernier !
En vérité ! comme ils sont calmes ! Mais la
femme du malheureux a vu nos figures et elle
jette un cri d’effroi dans le pressentiment
immédiat de quelque catastrophe ! Elle n’a rien
entendu ! elle ne sait rien !... Mais elle veut sortir,
elle veut voir, elle veut savoir, on ne sait quoi !
Nous tentons de la retenir !... C’est en vain. Elle
sort de la tour, elle aperçoit le cadavre. Et c’est
elle, maintenant, qui gémit atrocement, dans
l’ardeur terrible de midi, sur le cadavre qui
saigne ! Nous arrachons la chemise de l’homme
étendu là et nous découvrons une plaie au-
461
dessous du cœur. Rouletabille se relève avec cet
air que je lui ai connu quand il venait au Glandier
d’examiner la plaie du cadavre incroyable.
« On dirait, fit-il, que c’est le même coup de
couteau ! C’est la même mesure ! Mais où est le
couteau ? »
Et nous cherchons le couteau partout sans le
trouver. L’homme qui a frappé l’aura emporté.
Où est l’homme ? Quel homme ? Si nous ne
savons rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et
il est peut-être mort de ce qu’il a su !... Frédéric
Larsan ! Nous répétons en tremblant les deux
mots du mort.
Tout à coup, sur le seuil de la poterne, nous
voyons apparaître le prince Galitch, un journal à
la main. Le prince Galitch vient à nous en lisant
le journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Édith
court à lui, lui arrache le journal des mains, lui
montre le cadavre et lui dit :
« Voilà un homme que l’on vient d’assassiner.
Allez chercher la police. »
Le prince Galitch regarde le cadavre, nous
462
regarde, ne prononce pas un mot, et s’éloigne en
hâte ; il va chercher la police. La mère Bernier
continue à pousser des gémissements.
Rouletabille s’assied sur le puits. Il paraît avoir
perdu toutes ses forces. Il dit à mi-voix à Mrs.
Édith :
« Que la police vienne donc, madame !... C’est
vous qui l’aurez voulu ! »
Mais Mrs. Édith le foudroie d’un éclair de ses
yeux noirs. Et je sais ce qu’elle pense. Elle pense
qu’elle hait Rouletabille qui a pu un instant la
faire douter du vieux Bob. Pendant qu’on
assassinait Bernier, est-ce que le vieux Bob
n’était pas dans sa chambre, veillé par la mère
Bernier elle-même ?
Rouletabille, qui vient d’examiner avec
lassitude la fermeture du puits, fermeture restée
intacte, s’allonge sur la margelle de ce puits,
comme sur un lit où il voudrait enfin goûter
quelque repos et il dit encore, plus bas :
« Et qu’est-ce que vous lui direz, à la police ?
– Tout ! »
463
Mrs. Édith a prononcé ce mot-là, les dents
serrées, rageusement. Rouletabille secoue la tête
désespérément, et puis il ferme les yeux. Il me
paraît écrasé, vaincu. M. Robert Darzac vient
toucher Rouletabille à l’épaule. M. Robert Darzac
veut fouiller la Tour Carrée, la Tour du
Téméraire, le Château Neuf, toutes les
dépendances de cette cour dont personne n’a pu
s’échapper et où, logiquement, l’assassin doit se
trouver encore. Le reporter, tristement, l’en
dissuade. Est-ce que nous cherchons quelque
chose, Rouletabille et moi ? Est-ce que nous
avons cherché au Glandier, après le phénomène
de la dissociation de la matière, l’homme qui
avait disparu de la galerie inexplicable ? Non !
non ! je sais maintenant qu’il ne faut plus
chercher Larsan avec ses yeux ! Un homme vient
d’être tué derrière nous. Nous l’entendons crier
sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons
et nous ne voyons rien que de la lumière ! Pour
voir, il faut fermer les yeux, comme Rouletabille
fait en ce moment. Mais justement ne voilà-t-il
pas qu’il les rouvre ? Une énergie nouvelle le
redresse. Il est debout. Il lève vers le ciel son
464
poing fermé.
« Ça n’est pas possible, s’écria-t-il, ou il n’y a
plus de bon bout de la raison ! »
Et il se jette par terre, et le revoilà à quatre
pattes, le nez sur le sol, flairant chaque caillou,
tournant autour du cadavre et de la mère Bernier
qu’on a tenté en vain d’éloigner du corps de son
mari, tournant autour du puits, autour de chacun
de nous. Ah ! c’est le cas de le dire : le revoilà tel
qu’un porc cherchant sa nourriture dans la fange,
et nous sommes restés à le regarder curieusement,
bêtement, sinistrement. À un moment, il s’est
relevé, a pris un peu de poussière et l’a jetée en
l’air avec un cri de triomphe comme s’il allait
faire naître de cette cendre l’image introuvable de
Larsan. Quelle victoire nouvelle le jeune homme
vient-il de remporter sur le mystère ?... Qui lui
fait, à l’instant, le regard si assuré ? Qui lui a
rendu le son de sa voix ? Oui, le voilà revenu à
l’ordinaire diapason quand il dit à M. Robert
Darzac :
« Rassurez-vous, monsieur, rien n’est
changé ! »
465
Et, tourné vers Mrs. Édith :
« Nous n’avons plus, madame, qu’à attendre la
police. J’espère qu’elle ne tardera pas ! »
La malheureuse tressaille. Cet enfant, de
nouveau, lui fait peur.
« Ah ! oui, qu’elle vienne ! Et qu’elle se
charge de tout ! Qu’elle pense pour nous ! Tant
pis ! tant pis ! Quoi qu’il arrive ! » fait Mrs. Édith
en me prenant le bras.
466
« Rien n’est changé, père Jacques. »
Mais le père Jacques a vu le cadavre de
Bernier.
« Rien qu’un cadavre de plus, soupire-t-il ;
c’est Larsan !
– C’est la fatalité », réplique Rouletabille.
Larsan, la fatalité, c’est tout un. Mais que
signifie ce rien n’est changé de Rouletabille,
sinon que, autour de nous, malgré le cadavre
incidentel de Bernier, tout continue de ce que
nous redoutons, de ce dont nous frissonnons,
Mrs. Édith et moi, et que nous ne savons pas ?
Les gendarmes sont affairés et baragouinent
autour du corps un jargon incompréhensible. Le
brigadier nous annonce qu’on a téléphoné à deux
pas de là à l’auberge Garibaldi où déjeune
justement le delegato ou commissaire spécial de
la gare de Vintimille. Celui-ci va pouvoir
commencer l’enquête que continuera le juge
d’instruction également averti.
Et le delegato arrive. Il est enchanté, malgré
qu’il n’ait point pris le temps de finir de déjeuner.
467
Un crime ! un vrai crime ! dans le château
d’Hercule ! Il rayonne ! ses yeux brillent. Il est
déjà tout affairé, tout « important ». Il ordonne au
brigadier de mettre un de ses hommes à la porte
du château avec la consigne de ne laisser sortir
personne. Et puis il s’agenouille auprès du
cadavre. Un gendarme entraîne la mère Bernier,
qui gémit plus fort que jamais dans la Tour
Carrée. Le delegato examine la plaie. Il dit en
très bon français : « Voilà un fameux coup de
couteau ! » Cet homme est enchanté. S’il tenait
l’assassin sous la main, certes, il lui ferait ses
compliments. Il nous regarde. Il nous dévisage. Il
cherche peut-être parmi nous l’auteur du crime,
pour lui signifier toute son admiration. Il se
relève.
« Et comment cela est-il arrivé ? fait-il,
encourageant et goûtant déjà au plaisir d’avoir
une bonne histoire bien criminelle. C’est
incroyable ! ajouta-t-il, incroyable !... Depuis
cinq ans que je suis delegato, on n’a assassiné
personne ! M. le juge d’instruction... »
Ici il s’arrête, mais nous finissons la phrase :
468
« M. le juge d’instruction va être bien
content ! » Il brosse de la main la poussière
blanche qui couvre ses genoux, il s’éponge le
front, il répète : « C’est incroyable ! » avec un
accent du Midi qui double son allégresse. Mais il
reconnaît, dans un nouveau personnage qui entre
dans la cour, un docteur de Menton qui arrive
justement pour continuer ses soins au vieux Bob.
« Ah ! docteur ! vous arrivez bien ! Examinez-
moi cette blessure-là et dites-moi ce que vous
pensez d’un pareil coup de couteau ! Surtout,
autant que possible, ne changez pas le cadavre de
place avant l’arrivée de M. le juge
d’instruction. »
Le docteur sonde la plaie et nous donne tous
les détails techniques que nous pouvions désirer.
Il n’y a point de doute. C’est là le beau coup de
couteau qui pénètre de bas en haut, dans la région
cardiaque et dont la pointe a déchiré certainement
un ventricule. Pendant ce colloque entre le
delegato et le docteur, Rouletabille n’a point
cessé de regarder Mrs. Édith, qui a pris
décidément mon bras, cherchant auprès de moi
469
un refuge. Ses yeux fuient les yeux de
Rouletabille qui l’hypnotisent, qui lui ordonnent
de se taire. Or, je sais qu’elle est toute tremblante
de la volonté de parler.
470
ce cadavre sur la figure duquel on a posé un
mouchoir. Mrs. Édith, comme moi, ne prête
qu’une médiocre attention à ce qui se passe dans
le salon devant le delegato. Son regard continue à
faire le tour du cadavre.
Les exclamations du delegato nous font mal
aux oreilles. Au fur et à mesure que nous nous
expliquons, l’étonnement du commissaire italien
grandit dans des proportions inquiétantes et il
trouve naturellement le crime de plus en plus
incroyable. Il est sur le point de le trouver
impossible, quand c’est le tour de Mrs. Édith
d’être interrogée.
On l’interroge... Elle a déjà la bouche ouverte
pour répondre, quand on entend la voix tranquille
de Rouletabille :
« Regardez au bout de l’ombre de
l’eucalyptus.
– Qu’est-ce qu’il y a au bout de l’ombre de
l’eucalyptus ? demande le delegato.
– L’arme du crime ! » réplique Rouletabille.
Il saute par la fenêtre, dans la cour, et ramasse
471
parmi d’autres cailloux ensanglantés, un caillou
brillant et aigu. Il le brandit à nos yeux.
Nous le reconnaissons : c’est « le plus vieux
grattoir de l’humanité » !
472
XIX
473
l’on avait de craindre que le vieux Bob et Larsan
fussent le même personnage, à répéter enfin
l’accusation de la dernière victime de Larsan,
pour que tous les soupçons de la justice se
portassent sur la tête à perruque du géologue. Or,
Mrs. Édith, qui n’avait point cessé de croire, tout
dans le fond de son âme de nièce, que le vieux
Bob présent était bien son oncle, mais
s’imaginant comprendre tout à coup, grâce au
grattoir meurtrier, que l’invisible Larsan
accumulait autour du vieux Bob tous les éléments
de sa perte, dans le dessein sans doute de lui faire
porter le châtiment de ses crimes et aussi le poids
dangereux de sa personnalité, – Mrs. Édith
trembla pour le vieux Bob, pour elle-même ; elle
trembla d’épouvante au centre de cette trame
comme un insecte au milieu de la toile où il vient
de se prendre, toile mystérieuse tissée par Larsan,
aux fils invisibles accrochés aux vieux murs du
château d’Hercule. Elle eut la sensation que si
elle faisait un mouvement – un mouvement des
lèvres – ils étaient perdus tous deux, et que
l’immonde bête de proie n’attendait que ce
mouvement-là pour les dévorer. Alors, elle qui
474
avait décidé de parler se tut, et ce fut à son tour
de redouter que Rouletabille parlât. Elle me
raconta plus tard l’état de son esprit à ce moment
du drame, et elle m’avoua qu’elle eut alors la
terreur de Larsan à un point que nous n’avions
peut-être, nous-mêmes, jamais ressenti. Ce loup-
garou, dont elle avait entendu parler avec un
effroi qui l’avait d’abord fait sourire, l’avait
ensuite intéressée lors de l’épisode de la
Chambre Jaune, à cause de l’impossibilité où la
justice avait été d’expliquer sa sortie ; puis il
l’avait passionnée lorsqu’elle avait appris le
drame de la Tour Carrée, à cause de
l’impossibilité où l’on était d’expliquer son
entrée ; mais là, là, dans le soleil de midi, Larsan
avait tué, sous leurs yeux, dans un espace où il
n’y avait qu’elle, Robert Darzac, Rouletabille,
Sainclair, le vieux Bob et la mère Bernier, les uns
et les autres assez loin du cadavre pour qu’ils
n’eussent pu avoir frappé Bernier. Et Bernier
avait accusé Larsan ! Où Larsan ? Dans le corps
de qui ? pour raisonner comme je le lui avais
enseigné moi-même en lui racontant la « galerie
inexplicable ! » Elle était sous la voûte entre
475
Darzac et moi, Rouletabille se tenant devant
nous, quand le cri de la mort avait retenti au bout
de l’ombre de l’eucalyptus, c’est-à-dire à moins
de sept mètres de là ! Quant au vieux Bob et à la
mère Bernier, ils ne s’étaient point quittés, celle-
ci surveillant celui-là ! Si elle les écartait de son
argument, il ne lui restait plus personne pour tuer
Bernier. Non seulement cette fois on ignorait
comment il était parti, comment il était arrivé,
mais encore comment il avait été présent. Ah !
elle comprit, elle comprit qu’il y avait des
moments où, en songeant à Larsan, on pouvait
trembler jusque dans les mœlles.
Rien ! Rien autour de ce cadavre que ce
couteau de pierre qui avait été volé par le vieux
Bob. C’était affreux, et c’était suffisant pour nous
permettre de tout penser, de tout imaginer...
Elle lisait la certitude de cette conviction dans
les yeux et dans l’attitude de Rouletabille et de
M. Robert Darzac. Elle comprit cependant, aux
premiers mots de Rouletabille, que celui-ci
n’avait, présentement, d’autre but que de sauver
le vieux Bob des soupçons de la justice.
476
Rouletabille se trouvait alors entre le delegato
et le juge d’instruction qui venait d’arriver, et il
raisonnait, le plus vieux grattoir de l’humanité à
la main. Il semblait définitivement établi qu’il ne
pouvait y avoir d’autres coupables, autour du
mort, que les vivants dont j’ai fait quelques lignes
plus haut l’énumération, quand Rouletabille
prouva avec une rapidité de logique qui combla
d’aise le juge d’instruction et désespéra le
delegato que le véritable coupable, le seul
coupable, était le mort lui-même. Les quatre
vivants de la poterne et les deux vivants de la
chambre du vieux Bob s’étant surveillés les uns
les autres et ne s’étant pas perdus de vue, pendant
qu’on tuait Bernier à quelques pas de là, il
devenait nécessaire que ce on fût Bernier lui-
même. À quoi le juge d’instruction, très intéressé,
répliqua en nous demandant si quelqu’un de nous
soupçonnait les raisons d’un suicide probable de
Bernier ; à quoi Rouletabille répondit que, pour
mourir, on pouvait se passer du crime et du
suicide et que l’accident suffisait pour cela.
L’arme du crime, comme il appelait par ironie le
477
plus vieux grattoir du monde, attestait par sa
seule présence l’accident. Rouletabille ne voyait
point un assassin préméditant son forfait avec le
secours de cette vieille pierre. Encore moins eût-
on compris que Bernier, s’il avait décidé son
suicide, n’eût point trouvé d’autre arme pour son
trépas que le couteau des troglodytes. Que si, au
contraire, cette pierre, qui avait pu attirer son
attention par sa forme étrange, avait été ramassée
par le père Bernier, que si elle s’était trouvée
dans sa main au moment d’une chute, le drame
alors s’expliquait, et combien simplement. Le
père Bernier était tombé si malheureusement sur
ce caillou effroyablement triangulaire qu’il s’en
était percé le cœur. Sur quoi le médecin fut
appelé à nouveau, la plaie redécouverte et
confrontée avec l’objet fatal, d’où une conclusion
scientifique s’imposa, celle de la blessure faite
par l’objet. De là à l’accident, après
l’argumentation de Rouletabille, il n’y avait
qu’un pas. Les juges mirent six heures à le
franchir. Six heures pendant lesquelles ils nous
interrogèrent sans lassitude et sans résultat.
Quant à Mrs. Édith et à votre serviteur, après
478
quelques tracas inutiles et vaines inquisitions,
pendant que les médecins soignaient le vieux
Bob, nous nous assîmes dans le salon qui
précédait sa chambre et d’où venaient de partir
les magistrats. La porte de ce salon qui donnait
sur le couloir de la Tour Carrée était restée
ouverte. Par là, nous entendions les gémissements
de la mère Bernier qui veillait le corps de son
mari que l’on avait transporté dans la loge. Entre
ce cadavre et ce blessé aussi inexplicables, ma
foi, l’un que l’autre, en dépit des efforts de
Rouletabille, notre situation, à Mrs. Édith et à
moi, était, il faut l’avouer, des plus pénibles, et
tout l’effroi de ce que nous avions vu se doublait
dans le tréfonds de nous-mêmes de l’épouvante
de ce qui nous restait à voir. Mrs. Édith me saisit
tout à coup la main :
« Ne me quittez pas ! ne me quittez pas ! fit-
elle, je n’ai plus que vous. Je ne sais où est le
prince Galitch, et je n’ai point de nouvelles de
mon mari. C’est cela qui est horrible ! Il m’a
laissé un mot me disant qu’il était allé à la
recherche de Tullio. Mr Rance ne sait même pas,
à l’heure actuelle, que l’on a assassiné Bernier.
479
A-t-il vu le Bourreau de la mer ? C’est du
Bourreau de la mer, c’est de Tullio seulement que
j’attends maintenant la vérité ! Et pas une
dépêche !... C’est atroce !... »
À partir de cette minute où elle me prit la main
avec tant de confiance et où elle la garda un
instant dans les siennes, je fus à Mrs. Édith de
toute mon âme, et je ne lui cachai point qu’elle
pouvait compter sur mon entier dévouement.
Nous échangeâmes ces quelques propos
inoubliables à voix basse, pendant que passaient
et repassaient dans la cour les ombres rapides des
gens de justice, tantôt précédés, tantôt suivis de
Rouletabille et de M. Darzac. Rouletabille ne
manquait point de jeter un coup d’œil de notre
côté chaque fois qu’il en avait l’occasion. La
fenêtre était restée ouverte.
« Oh ! il nous surveille ! fit Mrs. Édith. À
merveille ! Il est probable que nous le gênons, lui
et M. Darzac, en restant ici. Mais c’est une place
que nous ne quitterons point, quoi qu’il arrive,
n’est-ce pas, Monsieur Sainclair ?
– Il faut être reconnaissant à Rouletabille,
480
osai-je dire, de son intervention et de son silence
relativement au plus vieux grattoir de l’humanité.
Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre
appartient à votre oncle vieux Bob, qui pourrait
prévoir où tout cela s’arrêterait !... S’ils savaient
également que Bernier, en mourant, a accusé
Larsan, l’histoire de l’accident deviendrait plus
difficile ! »
Et j’appuyais sur ces derniers mots.
« Oh ! répliqua-t-elle avec violence. Votre ami
a autant de bonnes raisons de se taire que moi !
Et je ne redoute qu’une chose, voyez-vous !...
Oui, oui, je ne redoute qu’une chose...
– Quoi ? Quoi ?... »
Elle s’était levée, fébrile...
« Je redoute qu’il n’ait sauvé mon oncle de la
justice que pour mieux le perdre !...
– Pouvez-vous bien croire cela ? interrogeai-je
sans conviction.
– Eh ! j’ai bien cru lire cela tout à l’heure dans
les yeux de vos amis... Si j’étais sûre de ne m’être
point trompée, j’aimerais encore mieux avoir
481
affaire à la justice !... »
Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide
hypothèse, et puis me dit :
« Enfin, il faut toujours être prêt à tout, et je
saurai le défendre jusqu’à la mort !... »
Sur quoi, elle me montra un petit revolver
qu’elle cachait sous sa robe.
« Ah ! s’écria-t-elle, pourquoi le prince
Galitch n’est-il point là ?
– Encore ! m’exclamai-je avec colère.
– Est-il vrai que vous soyez prêt à me
défendre, moi ? me demanda-t-elle en plongeant
dans mes yeux son regard troublant.
– J’y suis prêt.
– Contre tout le monde ? »
J’hésitai. Elle répéta :
« Contre tout le monde ?
– Oui.
– Contre votre ami ?
– S’il le faut ! » fis-je en soupirant, et je passai
482
ma main sur mon front en sueur.
« C’est bien ! Je vous crois, fit-elle. En ce cas,
je vous laisse ici quelques minutes. Vous
surveillerez cette porte, pour moi ! »
Et elle me montrait la porte derrière laquelle
reposait le vieux Bob. Puis elle s’enfuit. Où
allait-elle ? Elle me l’avoua plus tard ! Elle
courait à la recherche du prince Galitch ! Ah !
femme ! femme !...
Elle n’eut point plutôt disparu sous la poterne
que je vis Rouletabille et M. Darzac entrer dans
le salon. Ils avaient tout entendu. Rouletabille
s’avança vers moi et ne me cacha point qu’il était
au courant de ma trahison.
« Voilà un bien gros mot, fis-je, Rouletabille.
Vous savez que je n’ai point pour habitude de
trahir personne... Mrs. Édith est réellement à
plaindre et vous ne la plaignez pas assez, mon
ami...
– Et vous, vous la plaignez trop !... »
Je rougis jusqu’au bout des oreilles. J’étais
prêt à quelque éclat. Mais Rouletabille me coupa
483
la parole d’un geste sec :
« Je ne vous demande plus qu’une chose,
qu’une seule, vous entendez ! c’est que, quoi
qu’il arrive... quoi qu’il arrive... Vous ne nous
adressiez plus la parole, à M. Darzac et à moi !...
– Ce sera une chose facile ! » répliquai-je,
sottement irrité, et je lui tournai le dos.
Il me sembla qu’il eut alors un mouvement
pour rattraper les mots de sa colère.
Mais, dans ce moment même, les juges,
sortant du Château Neuf, nous appelèrent.
L’enquête était terminée. L’accident, à leurs
yeux, après la déclaration du médecin, n’était
plus douteux, et telle fut la conclusion qu’ils
donnèrent à cette affaire. Ils quittaient donc le
château. M. Darzac et Rouletabille sortirent pour
les accompagner. Et comme j’étais resté accoudé
à la fenêtre qui donnait sur la Cour du Téméraire,
assailli de mille sinistres pressentiments et
attendant avec une angoisse croissante le retour
de Mrs. Édith, cependant qu’à quelques pas de
moi, dans sa loge où elle avait allumé deux
bougies mortuaires, la mère Bernier continuait à
484
psalmodier en gémissant auprès du cadavre de
son mari la prière des trépassés, j’entendis tout à
coup passer dans l’air du soir, au-dessus de ma
tête, comme un coup de gong formidable,
quelque chose comme une clameur de bronze ; et
je compris que c’était Rouletabille qui faisait
fermer les portes de fer !
Une minute ne s’était pas écoulée, que je
voyais accourir, dans un effarement désordonné,
Mrs. Édith qui se précipitait vers moi comme
vers son seul refuge...
... Puis je vis apparaître M. Darzac...
... Puis Rouletabille, qui avait à son bras la
Dame en noir...
485
XX
486
jeune compagnon. Robert Darzac, lui aussi, avait
la mine sombre et tout à fait résolue d’un
justicier. Mais ce qui, par-dessus tout, ajouta à
notre émoi, fut l’apparition du père Jacques, de
Walter et de Mattoni dans la Cour du Téméraire.
Ils étaient tous trois armés de fusils et vinrent se
placer en silence devant la porte d’entrée de la
Tour Carrée où ils reçurent, de la bouche de
Rouletabille, avec une passivité toute militaire, la
consigne de ne laisser sortir personne du Vieux
Château. Mrs. Édith, au comble de la terreur,
demanda à Mattoni et à Walter, qui lui étaient
particulièrement fidèles, ce que pouvait bien
signifier une pareille manœuvre, et qui elle
menaçait ; mais, à mon grand étonnement, ils ne
lui répondirent pas. Alors, elle s’en fut se placer
héroïquement au travers de la porte qui donnait
accès dans le salon du vieux Bob, et, les deux
bras étendus comme pour barrer le passage, elle
s’écria d’une voix rauque :
« Qu’est-ce que vous allez faire ? Vous n’allez
pourtant pas le tuer ?...
– Non, madame, répliqua sourdement
487
Rouletabille. Nous allons le juger... Et pour être
plus sûrs que les juges ne seront point des
bourreaux, nous allons jurer sur le cadavre du
père Bernier, après avoir déposé nos armes, que
nous n’en gardons aucune sur nous. »
Et il nous entraîna dans la chambre mortuaire
où la mère Bernier continuait de gémir au chevet
de son époux qu’avait tué le plus vieux grattoir
de l’humanité. Là, nous nous débarrassâmes tous
de nos revolvers et nous fîmes le serment
qu’exigeait Rouletabille. Mrs. Édith, seule, fit des
difficultés pour se défaire de l’arme que
Rouletabille n’ignorait point qu’elle cachait sous
ses vêtements. Mais, sur les instances du reporter
qui lui fit entendre que ce désarmement général
ne pouvait que la tranquilliser, elle finit par y
consentir.
Rouletabille, reprenant alors le bras de la
Dame en noir, revint, suivi de nous tous, dans le
corridor ; mais, au lieu de se diriger vers
l’appartement du vieux Bob, comme nous nous y
attendions, il alla tout droit à la porte qui donnait
accès dans la chambre du corps de trop. Et, tirant
488
la petite clef spéciale dont j’ai déjà parlé, il ouvrit
cette porte.
Nous fûmes très étonnés, en pénétrant dans
l’ancien appartement de M. et de Mme Darzac,
de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la
planche à dessin, le lavis auquel celui-ci avait
travaillé, aux côtés du vieux Bob, dans son
cabinet de la Cour du Téméraire, et aussi le petit
godet plein de peinture rouge, et, y trempant, le
petit pinceau. Enfin, au milieu du bureau, se
tenait, fort convenablement, reposant sur sa
mâchoire ensanglantée, le plus vieux crâne de
l’humanité.
Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous
dit, assez ému, pendant que nous le considérions
avec stupeur :
« Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je
vous en prie. »
Des chaises étaient disposées autour de la
table et nous y prîmes place, en proie à un
malaise grandissant, je dirais même à une
extrême défiance. Un secret pressentiment nous
avertissait que tous ces objets familiers aux
489
dessinateurs pouvaient cacher sous leur tranquille
banalité apparente, les raisons foudroyantes du
plus redoutable des drames. Et puis, le crâne
semblait rire comme le vieux Bob.
« Vous constaterez, fit Rouletabille, qu’il y a
ici, auprès de cette table, une chaise de trop et,
par conséquent, un corps de moins, celui de Mr
Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus
longtemps.
– Il possède peut-être, en ce moment, la
preuve de l’innocence du vieux Bob ! fit observer
Mrs. Édith que tous ces préparatifs avaient
troublée plus que personne. Je demande à
Madame Darzac de se joindre à moi pour supplier
ces messieurs de ne rien faire avant le retour de
mon mari !... »
La Dame en noir n’eut pas à intervenir, car
Mrs. Édith parlait encore que nous entendîmes
derrière la porte du corridor un grand bruit ; et
des coups furent frappés, pendant que la voix
d’Arthur Rance nous suppliait de « lui ouvrir »
tout de suite. Il criait :
« J’apporte la petite épingle à tête de rubis ! »
490
Rouletabille ouvrit la porte :
« Arthur Rance ! dit-il, vous voilà donc
enfin !... »
Le mari de Mrs. Édith semblait désespéré :
« Qu’est-ce que j’apprends ? Qu’y a-t-il ?...
Un nouveau malheur ?... Ah ! j’ai bien cru que
j’arriverais trop tard quand j’ai vu les portes de
fer fermées et que j’ai entendu dans la tour la
prière des morts. Oui, j’ai cru que vous aviez
exécuté le vieux Bob ! »
Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrière
Arthur Rance, refermé la porte aux verrous.
« Le vieux Bob est vivant, et le père Bernier
est mort ! Asseyez-vous donc, monsieur, » fit
poliment Rouletabille.
Arthur Rance, considérant, à son tour, avec
étonnement, la planche à dessin, le godet pour la
peinture, et le crâne ensanglanté, demanda :
« Qui l’a tué ? »
Il daigna alors s’apercevoir que sa femme était
là et il lui serra la main, mais en regardant la
Dame en noir.
491
« Avant de mourir, Bernier a accusé Frédéric
Larsan ! répondit M. Darzac.
– Voulez-vous dire par là, interrompit
vivement Mr Arthur Rance, qu’il a accusé le
vieux Bob ? Je ne le souffrirai plus ! Moi aussi
j’ai pu douter de la personnalité de notre bien-
aimé oncle, mais je vous répète que je vous
rapporte la petite épingle à tête de rubis ! »
Que voulait-il dire, avec sa petite épingle à
tête de rubis ? Je me rappelais que Mrs. Édith
nous avait raconté que le vieux Bob la lui avait
prise des mains, alors qu’elle s’amusait à l’en
piquer, le soir du drame du « corps de trop ».
Mais quelle relation pouvait-il y avoir entre cette
épingle et l’aventure du vieux Bob ? Arthur
Rance n’attendit point que nous le lui
demandions, et il nous apprit que cette petite
épingle avait disparu en même temps que le vieux
Bob, et qu’il venait de la retrouver entre les
mains du Bourreau de la mer, reliant une liasse de
bank-notes dont l’oncle avait payé, cette nuit-là,
la complicité et le silence de Tullio qui l’avait
conduit dans sa barque devant la grotte de Roméo
492
et Juliette et qui s’en était éloigné à l’aurore, fort
inquiet de n’avoir pas vu revenir son passager.
Et Arthur Rance conclut, triomphant :
« Un homme qui donne à un autre homme,
dans une barque, une épingle à tête de rubis ne
peut pas être, à la même heure, enfermé dans un
sac de pommes de terre, au fond de la Tour
Carrée ! »
Sur quoi, Mrs. Édith :
« Et comment avez-vous eu l’idée d’aller à
San Remo. Vous saviez donc que Tullio s’y
trouvait ?
– J’avais reçu une lettre anonyme m’avisant de
son adresse, là-bas...
– C’est moi qui vous l’ai envoyée », fit
tranquillement Rouletabille...
Et il ajouta, sur un ton glacial :
« Messieurs, je me félicite du prompt retour de
Mr Arthur Rance. De cette façon, voilà réunis
autour de cette table, tous les hôtes du château
d’Hercule... pour lesquels ma démonstration
corporelle de la possibilité du corps de trop peut
493
avoir quelque intérêt. Je vous demande toute
votre attention ! »
Mais Arthur Rance l’arrêta encore :
« Qu’entendez-vous par ces mots : Voilà
réunis autour de cette table tous les hôtes pour
lesquels la démonstration corporelle de la
possibilité du corps de trop peut avoir quelque
intérêt ?
– J’entends, déclara Rouletabille, tous ceux
parmi lesquels nous pouvons trouver Larsan ! »
La Dame en noir, qui n’avait encore rien dit,
se leva, toute tremblante :
« Comment ! gémit-elle dans un souffle...
Larsan est donc parmi nous ?...
– J’en suis sûr ! » dit Rouletabille...
Il y eut un silence affreux pendant lequel nous
n’osions pas nous regarder.
Le reporter reprit de son ton glacé :
« J’en suis sûr... Et c’est une idée qui ne doit
pas vous surprendre, madame, car elle ne vous a
jamais quittée !... Quant à nous, n’est-ce pas,
494
messieurs, que la pensée nous en est arrivée tout
à fait précise, le jour du déjeuner des binocles
noirs sur la terrasse du Téméraire ? Si j’en
excepte Mrs. Édith, quel est celui de nous qui, à
cette minute-là, n’a pas senti la présence de
Larsan ?
– C’est une question que l’on pourrait aussi
bien poser au professeur Stangerson lui-même,
répliqua aussitôt Arthur Rance. Car, du moment
que nous commençons à raisonner de la sorte, je
ne vois pas pourquoi le professeur, qui était de ce
déjeuner, ne se trouve point à cette petite
réunion...
– Mr Rance !... s’écria la Dame en noir.
– Oui, je vous demande pardon, reprit un peu
honteusement le mari de Mrs. Édith... Mais
Rouletabille a eu tort de généraliser et de dire :
tous les hôtes du château d’Hercule...
– Le professeur Stangerson est si loin de nous
par l’esprit, prononça avec sa belle solennité
enfantine Rouletabille, que je n’ai point besoin de
son corps... Bien que le professeur Stangerson, au
château d’Hercule, ait vécu à nos côtés, il n’a
495
jamais été « avec nous ». Larsan, lui, ne nous a
pas quittés ! »
Cette fois, nous nous regardâmes à la dérobée,
et l’idée que Larsan pouvait être réellement parmi
nous me parut tellement folle qu’oubliant que je
ne devais plus adresser la parole à Rouletabille :
« Mais, à ce déjeuner des binocles noirs, osai-
je dire, il y avait encore un personnage que je ne
vois pas ici... »
Rouletabille grogna en me jetant un mauvais
coup d’œil :
« Encore le prince Galitch ! Je vous ai déjà dit,
Sainclair, à quelle besogne le prince est occupé
sur cette frontière... Et je vous jure bien que ce ne
sont point les malheurs de la fille du professeur
Stangerson qui l’intéressent ! Laissez le prince
Galitch à sa besogne humanitaire...
– Tout cela, fis-je observer assez
méchamment, tout cela n’est point du
raisonnement :
– Justement, Sainclair, vos bavardages
m’empêchent de raisonner. »
496
Mais j’étais sottement lancé, et, oubliant que
j’avais promis à Mrs. Édith de défendre le vieux
Bob, je me repris à l’attaquer pour le plaisir de
trouver Rouletabille en faute ; du reste, Mrs.
Édith m’en a longtemps gardé rancune.
« Le vieux Bob, prononçai-je avec clarté et
assurance, en était aussi, du déjeuner des binocles
noirs, et vous l’écartez d’emblée de vos
raisonnements à cause de la petite épingle à tête
de rubis. Mais cette petite épingle qui est là pour
nous prouver que le vieux Bob a rejoint Tullio,
qui se trouvait avec sa barque à l’orifice d’une
galerie faisant communiquer la mer avec le puits,
s’il faut en croire le vieux Bob, cette petite
épingle ne nous explique pas comment le vieux
Bob a pu, comme il le dit, prendre le chemin du
puits, puisque nous avons retrouvé le puits
extérieurement fermé !
– Vous ! fit Rouletabille, en me fixant avec
une sévérité qui me gêna étrangement. C’est vous
qui l’avez retrouvé ainsi ! mais moi, j’ai trouvé le
puits ouvert ! Je vous avais envoyé aux nouvelles
auprès de Mattoni et du père Jacques. Quand
497
vous êtes revenu, vous m’avez trouvé à la même
place, dans la Tour du Téméraire, mais j’avais eu
le temps de courir au puits et de constater qu’il
était ouvert...
– Et de le refermer ! m’écriai-je. Et pourquoi
l’avez-vous refermé ? Qui vouliez-vous donc
tromper ?
– Vous ! monsieur ! »
Il prononça ces deux mots avec un mépris si
écrasant que le rouge m’en monta au visage. Je
me levai. Tous les yeux étaient maintenant
tournés de mon côté et, dans le même moment
que je me rappelais la brutalité avec laquelle
Rouletabille m’avait traité tout à l’heure devant
M. Darzac, j’eus l’horrible sensation que tous les
yeux qui étaient là me soupçonnaient,
m’accusaient ! Oui, je me suis senti enveloppé de
l’atroce pensée générale que je pouvais être
Larsan !
Moi ! Larsan !
Je les regardais à tour de rôle. Rouletabille,
lui-même, ne baissa pas les yeux quand les miens
498
lui eurent dit la farouche protestation de tout mon
être et mon indignation furibonde. La colère
galopait dans mes veines en feu.
« Ah çà ! m’écriai-je... Il faut en finir. Si le
vieux Bob est écarté, si le prince Galitch est
écarté, si le professeur Stangerson est écarté, il ne
reste plus que nous, qui sommes enfermés dans
cette salle, et si Larsan est parmi nous, montre-le
donc, Rouletabille ! »
Et je répétai avec rage, car ce jeune homme,
avec ses yeux qui me perçaient, me mettait hors
de moi et de toute bonne éducation :
« Montre-le donc ! Nomme-le donc ! Te voilà
aussi lent qu’à la cour d’assises !...
– N’avais-je point des raisons, à la cour
d’assises, pour être aussi lent que cela ? répondit-
il sans s’émouvoir.
– Tu veux donc encore lui permettre de
s’échapper ?...
– Non, je te jure que cette fois, il ne
s’échappera pas ! »
Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il
499
d’être aussi menaçant ? Est-ce que vraiment,
vraiment, il croyait que Larsan était en moi ?
Mes yeux rencontrèrent alors ceux de la Dame en
noir. Elle me considérait avec effroi !
« Rouletabille, fis-je, la voix étranglée, tu ne
penses pas... tu ne soupçonnes pas !... »
À ce moment un coup de fusil retentit au
dehors, tout près de la Tour Carrée, et nous
sursautâmes tous, nous rappelant la consigne
donnée par le reporter aux trois hommes d’avoir à
tirer sur quiconque essayerait de sortir de la Tour
Carrée. Mrs. Édith poussa un cri et voulut
s’élancer, mais Rouletabille qui n’avait pas fait
un geste, l’apaisa d’une phrase.
« Si l’on avait tiré sur lui, dit-il, les trois
hommes eussent tiré ! Et ce coup de feu n’est
qu’un signal, celui qui me dit de « commencer ! »
Et, tourné vers moi :
« Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que
je ne soupçonne jamais rien ni personne, sans
m’être appuyé préalablement sur le « bon bout de
la raison » ! C’est un bâton solide qui ne m’a
500
jamais failli en chemin et sur lequel je vous invite
tous ici à vous appuyer avec moi !... Larsan est
ici, parmi nous, et le bon bout de la raison va
vous le montrer : rasseyez-vous donc tous, je
vous prie, et ne me quittez pas des yeux, car je
vais commencer sur ce papier la démonstration
corporelle de la possibilité du corps de trop !
* * *
501
planche à dessin.
Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille,
déposant son compas, s’empara du godet à la
peinture rouge et demanda à M. Darzac s’il
reconnaissait là sa peinture. M. Darzac, qui,
visiblement, pas plus que nous, ne comprenait
rien aux faits et gestes du jeune homme, répondit
qu’en effet c’était lui qui avait fabriqué cette
peinture-là pour son lavis.
Une bonne moitié de la peinture s’était
desséchée au fond du godet, mais, de l’avis de M.
Darzac, la moitié qui restait devait, sur le papier,
donner à peu de chose près la même teinte que
celle dont il avait « lavé » le plan de la presqu’île
d’Hercule.
« On n’y a pas touché ! reprit avec une grande
gravité Rouletabille, et cette peinture n’a été
allongée que d’une larme. Du reste, vous verrez
qu’une larme de plus ou de moins dans ce godet
ne nuirait en rien à ma démonstration. »
Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture
et se mit en mesure de « laver » tout l’espace
occupé par le cercle qu’il avait préalablement
502
tracé. Il le fit avec ce soin méticuleux qui m’avait
déjà étonné, lorsque, dans la Tour du Téméraire,
pour ma plus grande stupéfaction, il ne pensait
qu’à dessiner pendant qu’on s’assassinait !...
Quand il eut fini, il regarda l’heure à son
énorme oignon et il dit :
« Vous voyez, mesdames et messieurs, que la
couche de peinture qui recouvre mon cercle, n’est
ni plus ni moins épaisse que celle qui colore le
cercle de M. Darzac. C’est, à peu de chose près,
la même teinte.
– Sans doute, répondit M. Darzac, mais
qu’est-ce que tout cela signifie ?
– Attendez ! répliqua le reporter. Il est bien
entendu que ce plan, que cette peinture, c’est
vous qui en êtes l’auteur !
– Dame ! j’ai été assez mécontent de les
retrouver en fâcheux état en rentrant avec vous
dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie de la
Tour Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon
dessin en y faisant rouler son crâne !
– Nous y sommes !... » ponctua Rouletabille.
503
Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de
l’humanité. Il le renversa et, en montrant la
mâchoire toute rouge à M. Robert Darzac, il lui
demanda encore :
« C’est bien votre idée que le rouge qui se
trouve sur cette mâchoire n’est autre que le rouge
qui a été enlevé à votre plan.
– Dame ! il ne saurait y avoir de doute ! Le
crâne était encore sens dessus dessous sur mon
plan quand nous entrâmes dans la Tour du
Téméraire...
– Nous continuons donc à être tout à fait du
même avis ! » appuya le reporter.
Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux
de son bras, et il pénétra dans cette ouverture de
la muraille, éclairée par une vaste croisée, garnie
de barreaux, qui avait été une meurtrière pour
canons autrefois et dont M. Darzac avait fait son
cabinet de toilette. Là, il craqua une allumette et
alluma sur une petite table une lampe à esprit de
vin. Sur cette lampe, il disposa une casserole
préalablement remplie d’eau. Le crâne n’avait
pas quitté le creux de son bras.
504
Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le
quittions pas des yeux. Jamais l’attitude de
Rouletabille ne nous avait paru aussi
incompréhensible, ni aussi fermée, ni aussi
inquiétante. Plus il nous donnait d’explications et
plus il agissait, moins nous le comprenions. Et
nous avions peur, parce que nous sentions que
quelqu’un autour de nous, quelqu’un de nous
avait peur ! peur, plus qu’aucun de nous ! Qui
donc était celui-là ? Peut-être le plus calme !
Le plus calme, c’est Rouletabille, entre son
crâne et sa casserole.
Mais quoi ! Pourquoi reculons-nous tous
soudain d’un même mouvement ? Pourquoi M.
Darzac, les yeux agrandis par un effroi nouveau,
pourquoi la Dame en noir, pourquoi Mr Arthur
Rance, pourquoi moi-même, commençons-nous
un cri... un nom qui expire sur nos lèvres :
Larsan !... Où l’avons-nous donc vu ?
Où l’avons-nous découvert, cette fois, nous
qui regardons Rouletabille ? Ah ! ce profil, dans
l’ombre rouge de la nuit commençante, ce front
505
au fond de l’embrasure que vient ensanglanter le
crépuscule comme au matin du crime est venue
rougir ces murs la sanglante aurore ! Oh ! cette
mâchoire dure et volontaire qui s’arrondissait tout
à l’heure, douce, un peu amère, mais charmante
dans la lumière du jour et qui, maintenant, se
découpe sur l’écran du soir, mauvaise et
menaçante ! Comme Rouletabille ressemble à
Larsan ! Comme, dans ce moment, il ressemble à
son père ! c’est Larsan !
Autre émoi : au gémissement de sa mère,
Rouletabille sort de ce cadre funèbre où il nous
est apparu avec une figure de bandit et il vient à
nous et il redevient Rouletabille. Nous en
tremblons encore. Mrs. Édith, qui n’a jamais vu
Larsan, ne peut pas comprendre. Elle me
demande : « Que s’est-il passé ? »
Rouletabille est là, devant nous, avec son eau
chaude dans sa casserole, une serviette et son
crâne. Et il nettoie son crâne.
C’est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le
fait constater. Alors, se plaçant devant le bureau,
il reste en muette contemplation devant son
506
propre lavis. Cela avait bien pris dix minutes,
pendant lesquelles il nous avait ordonné, d’un
signe, de garder le silence... dix minutes fort
impressionnantes... Qu’attend-il donc ?...
Soudain, il saisit le crâne de la main droite et,
avec le geste familier aux joueurs de boules, il le
fait rouler à plusieurs reprises, sur son lavis ; puis
il nous montre le crâne et nous invite à constater
qu’il ne porte la trace d’aucune peinture rouge.
Rouletabille tire à nouveau sa montre.
« La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle
a mis un quart d’heure à sécher. Dans la journée
du 11, nous avons vu entrer dans la Tour Carrée,
à cinq heures, venant du dehors, M. Darzac. Or,
M. Darzac, après être entré dans la Tour Carrée,
et après avoir refermé derrière lui les verrous de
sa chambre, nous a-t-il dit, n’en est ressorti que
lorsque nous sommes venus l’y chercher passé
six heures. Quant au vieux Bob, nous l’avons vu
entrer dans la Tour Ronde à six heures, avec son
crâne vierge de peinture !
« Comment cette peinture qui met seulement
un quart d’heure à sécher est-elle, ce jour-là,
507
encore assez fraîche, – plus d’une heure après
que M. Darzac l’a quittée, – pour teindre le
crâne du vieux Bob que celui-ci, d’un geste de
colère, fait rouler sur le lavis en entrant dans la
Tour Ronde ? Il n’y a qu’une explication à cela et
je vous défie d’en trouver une autre, c’est que le
M. Darzac qui est entré dans la Tour Carrée À
CINQ HEURES, et que nul n’a vu ressortir, n’est pas
le même que celui qui venait de peindre dans la
Tour Ronde avant l’arrivée du vieux Bob À SIX
HEURES, que nous avons trouvé dans la chambre
de la Tour Carrée sans l’y avoir vu entrer et avec
qui nous sommes ressortis... En un mot : qu’il
n’est pas le même que le M. Darzac ici présent
devant nous ! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE
QU’IL Y A DEUX MANIFESTATIONS DARZAC ! »
508
de sa prodigieuse et logique et mathématique
intelligence.
M. Darzac s’écria :
« C’est donc comme cela qu’il a pu entrer
dans la Tour Carrée avec un déguisement qui lui
donnait, sans doute, toutes mes apparences, et
qu’il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte
que je ne l’ai pas vu, moi, quand je suis venu
ensuite faire ici ma correspondance en quittant la
Tour du Téméraire où je laissais mon lavis. Mais
comment le père Bernier lui a-t-il ouvert !...
– Dame ! répliqua Rouletabille qui avait pris
la main de la Dame en noir entre les siennes,
comme s’il eût voulu lui donner du courage...
Dame ! c’est qu’il a bien cru avoir affaire à
vous !
– C’est donc cela qui explique que, lorsque je
suis arrivé à ma porte, je n’avais qu’à la pousser.
Le père Bernier me croyait chez moi.
– Très juste ! puissamment raisonné !
obtempéra Rouletabille. Et le père Bernier, qui
avait ouvert à la première manifestation Darzac,
509
n’a pas eu à s’occuper de la seconde, puisque, pas
plus que nous, il ne l’a vue. Vous êtes
certainement arrivé à la Tour Carrée dans le
moment qu’avec le père Bernier nous nous
trouvions sur le parapet, en train d’examiner les
gesticulations étranges du vieux Bob parlant, sur
le seuil de la Barma Grande, à Mrs. Édith et au
prince Galitch...
– Mais, fit encore M. Darzac, comment la
mère Bernier, elle, qui était entrée dans sa loge,
ne m’a-t-elle point vu et ne s’est-elle point
étonnée de voir entrer une seconde fois M.
Darzac alors qu’elle ne l’avait pas vu ressortir ?
– Imaginez, reprit le reporter avec un triste
sourire, imaginez, Monsieur Darzac, que la mère
Bernier, dans ce moment-là – au moment où vous
passiez... c’est-à-dire : où la seconde
manifestation Darzac passait – ramassait les
pommes de terre d’un sac que j’avais vidé sur son
plancher... et vous imaginez la vérité.
– Eh bien, je puis me féliciter de me trouver
encore de ce monde !...
– Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-
510
vous !...
– Quand je songe qu’aussitôt rentré chez moi
j’ai fermé les verrous comme je vous l’ai dit, que
je me suis mis au travail et que j’avais ce bandit
dans le dos ! Ah ! il eût pu me tuer sans
résistance !... »
Rouletabille s’avança vers M. Darzac.
« Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? lui demanda-t-
il, les yeux dans les yeux.
– Vous savez bien qu’il attendait quelqu’un ! »
Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du
côté de la Dame en noir.
511
monde, excepté moi, croyait que vous étiez entré
dans la Tour Carrée, je me trouvai en droit de
soupçonner que le bandit n’était point celui qui, à
cinq heures, était entré dans la Tour Carrée sous
le déguisement Darzac ! J’ai pensé, au contraire,
que ce Darzac-là pouvait bien être le vrai
Darzac et que le faux, c’était vous ! Ah ! mon
cher monsieur Darzac, comme je vous ai
soupçonné !...
– C’est de la folie ! s’écria M. Darzac. Si je
n’ai point dit l’heure exacte à laquelle j’étais
entré dans la Tour Carrée, c’est que cette heure
restait vague dans mon esprit et que je n’y
attachais aucune importance !
– De telle sorte, Monsieur Darzac, continua
Rouletabille, sans s’occuper des interruptions de
son interlocuteur, de l’émoi de la Dame en noir et
de notre attitude plus que jamais effarée à tous,
de telle sorte que le vrai Darzac venu du dehors
pour reprendre sa place que vous lui auriez volée
– dans mon imagination, Monsieur Darzac, dans
mon imagination, rassurez-vous !... – aurait été,
par vos soins obscurs et avec l’aide trop fidèle de
512
la Dame en noir, mis en parfait état de ne plus
nuire à votre audacieuse entreprise !... de telle
sorte, Monsieur Darzac, que j’ai pu penser que,
vous étant Larsan, l’homme qui fut mis dans le
sac était Darzac !... Ah ! la belle imagination que
j’avais là !... Et l’inouï soupçon !...
– Bah ! répondit sourdement le mari de
Mathilde... Nous nous sommes tous soupçonnés
ici !... »
Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses
mains dans ses poches et dit, s’adressant à
Mathilde, qui semblait prête à s’évanouir devant
l’horreur de l’imagination de Rouletabille :
« Encore un peu de courage, madame ! »
Et, cette fois, de sa voix « perchée » que je lui
connaissais bien, de sa voix de professeur de
mathématiques exposant ou résolvant un
théorème :
« Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait
deux manifestations Darzac... Pour savoir quelle
était la vraie et quelle était celle qui cachait
Larsan... Mon devoir, Monsieur Darzac, celui que
513
me montrait le bon bout de ma raison, était
d’examiner sans peur ni reproche, à tour de rôle,
ces deux manifestations-là... en toute
impartialité ! Alors, j’ai commencé par vous...
Monsieur Darzac. »
M. Darzac répondit à Rouletabille :
« En voilà assez, puisque vous ne me
soupçonnez plus ! Vous allez me dire tout de
suite qui est Larsan !... Je le veux ! je l’exige !...
– Nous le voulons tous !... et tout de suite ! »
nous écriâmes-nous en les entourant tous deux.
Mathilde s’était précipitée sur son enfant et le
couvrait de son corps comme s’il eût été déjà
menacé. Mais cette scène avait déjà trop duré et
nous exaspérait.
« Puisqu’il le sait ! qu’il le dise !... qu’on en
finisse ! » s’écriait Arthur Rance...
514
si bien « saisis » que notre colère en tomba du
coup et que nous nous mîmes à prier, poliment,
ma foi, Rouletabille de mettre fin le plus tôt
possible à une situation intolérable. Dans ce
moment, en vérité, c’était à qui le supplierait
davantage, comme si nous comptions là-dessus
pour prouver aux autres, et peut-être à nous-
mêmes, que nous n’étions pas Larsan !
Rouletabille, aussitôt qu’il avait entendu le
second coup de feu, avait changé de
physionomie. Tout son visage s’était transformé,
tout son être semblait vibrer d’une énergie
farouche. Quittant le ton goguenard avec lequel il
parlait à M. Darzac et qui nous avait tous
particulièrement froissés, il écarta doucement la
Dame en noir qui s’obstinait à le vouloir
protéger ; il s’adossa à la porte, il croisa les bras,
et dit :
« Dans une affaire comme celle-là, voyez-
vous, il ne faut rien négliger. Deux
manifestations Darzac entrantes et deux
manifestations Darzac sortantes, dont l’une de
celles-ci dans le sac ! Il y a de quoi s’y perdre !
515
Et maintenant encore je voudrais bien ne pas dire
de bêtises !... Que M. Darzac, ici, présent, me
permette de lui dire : j’avais cent excuses pour le
soupçonner !... »
Alors, je pensai : « Quel malheur qu’il ne
m’en ait pas parlé ! Je lui aurais évité de la
besogne et je lui aurais fait « découvrir
l’Australie ! »
M. Darzac s’était planté devant le reporter et
répétait maintenant, avec une rage insistante :
« Quelles excuses ?... Quelles excuses ?...
– Vous allez me comprendre, mon ami, fit le
reporter avec un calme suprême. La première
chose que je me suis dite, quand j’ai examiné les
conditions de votre manifestation Darzac à vous,
est celle-ci : « Bah ! si c’était Larsan ! la fille du
professeur Stangerson s’en serait bien aperçue ! »
Évidemment, n’est-ce pas ?... Évidemment !...
Or, en examinant l’attitude de celle qui est
devenue, à votre bras, Mme Darzac, j’ai acquis la
certitude, monsieur, qu’elle vous soupçonnait
tout le temps d’être Larsan. »
516
Mathilde, qui était retombée sur une chaise,
trouva la force de se soulever et de protester d’un
grand geste épeuré.
Quant à M. Darzac, son visage semblait plus
que jamais ravagé par la souffrance. Il s’assit, en
disant à mi-voix :
« Se peut-il que vous ayez pensé cela,
Mathilde ?... »
Mathilde baissa la tête et ne répondit pas.
Rouletabille, avec une cruauté implacable, et
que, pour ma part, je ne pouvais excuser,
continuait :
« Quand je me rappelle tous les gestes de
Mme Darzac, depuis votre retour de San Remo,
je vois maintenant dans chacun d’eux
l’expression de la terreur qu’elle avait de laisser
échapper le secret de sa peur, de sa perpétuelle
angoisse... Ah ! laissez-moi parler, Monsieur
Darzac... Il faut que je m’explique ici, il le faut
pour que tout le monde s’explique ici !... Nous
sommes en train de « nettoyer la situation » !...
517
Rien, alors, n’était naturel dans les façons d’être
de Mlle Stangerson. La précipitation même
qu’elle a mise à accéder à votre désir de hâter la
cérémonie nuptiale prouvait le désir qu’elle avait
de chasser définitivement le tourment de son
esprit. Ses yeux, dont je me souviens, disaient
alors, combien clairement : « Est-il possible que
je continue à voir Larsan partout, même dans
celui qui est à mes côtés, qui me conduit à
l’autel, qui m’emporte avec lui ! »
« À ce qu’il paraît qu’à la gare, monsieur, elle
a jeté un adieu tout à fait déchirant ! Elle criait
déjà : « Au secours ! » au secours contre elle,
contre sa pensée !... et peut-être contre vous ?...
Mais elle n’osait exposer sa pensée à personne,
parce qu’elle redoutait certainement qu’on lui
dît... »
Et Rouletabille se pencha tranquillement à
l’oreille de M. Darzac et lui dit tout bas, pas si
bas que je ne l’entendisse, assez bas pour que
Mathilde ne soupçonnât point les mots qui
sortaient de sa bouche : « Est-ce que vous
redevenez folle ? »
518
Et, se reculant un peu :
« Alors, vous devez maintenant tout
comprendre, mon cher Monsieur Darzac !... Et
cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes,
par la suite, traité ; et aussi, quelquefois, les
remords qui, dans son hésitation incessante,
poussaient Mme Darzac à vous entourer, par
instants, des plus délicates attentions !... Enfin,
permettez-moi de vous dire que je vous ai vu
moi-même parfois si sombre, que j’ai pu penser
que vous aviez découvert que Mme Darzac avait
toujours au fond d’elle-même, en vous regardant,
en vous parlant, en se taisant, la pensée de
Larsan !... Par conséquent, entendons-nous bien...
Ce n’est point cette idée « que la fille du
professeur Stangerson s’en serait bien aperçu »
qui pouvait chasser mes soupçons, puisque,
malgré elle, elle s’en apercevait tout le temps !
Non ! Non !... Mes soupçons ont été chassés par
autre chose !...
– Ils auraient pu l’être, s’écria, ironique, et
désespéré, M. Darzac... ils auraient pu l’être par
ce simple raisonnement que, si j’avais été Larsan,
519
possédant Mlle Stangerson, devenue ma femme,
j’avais tout intérêt à continuer à faire croire à la
mort de Larsan ! Et je ne me serais point
ressuscité !... N’est-ce point du jour où Larsan est
revenu au monde, que j’ai perdu Mathilde ?...
– Pardon ! monsieur, pardon ! répliqua cette
fois Rouletabille, qui était devenu plus blanc
qu’un linge... Vous abandonnez encore une fois,
si j’ose dire, le bon bout de la raison !... Car
celui-ci nous montre tout le contraire de ce que
vous croyez apercevoir !... Moi, j’aperçois ceci :
c’est que, lorsqu’on a une femme qui croit ou qui
est très près de croire que vous êtes Larsan, on a
tout intérêt à lui montrer que Larsan existe en
dehors de vous ! »
520
que nous n’avions plus que l’ardent désir d’en
connaître la suite, et nous nous gardâmes de
l’interrompre, nous demandant jusqu’où pourrait
aller une aussi formidable hypothèse ! Le jeune
homme, imperturbable, continuait...
« Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que
Larsan existait en dehors de vous, il est un cas où
cet intérêt se transformait en une nécessité
immédiate. Imaginez... je dis imaginez, mon cher
Monsieur Darzac, que vous ayez réellement
ressuscité Larsan, une fois, une seule, malgré
vous, chez vous, aux yeux de la fille du
professeur Stangerson, et vous voilà, je dis bien,
dans la nécessité de le ressusciter encore,
toujours, en dehors de vous... pour prouver à
votre femme que ce Larsan ressuscité n’est pas
en vous ! Ah ! calmez-vous, mon cher Monsieur
Darzac !... je vous en supplie... Puisque je vous ai
dit que mes soupçons ont été chassés,
définitivement chassés !... C’est bien le moins
que nous nous amusions à raisonner un peu, après
de pareilles angoisses où il semblait qu’il n’y eût
point de place pour aucun raisonnement... Voyez
donc où je suis obligé d’en venir, en considérant
521
comme réalisée l’hypothèse (ce sont là procédés
de mathématiques que vous connaissez mieux
que moi, vous qui êtes un savant), en considérant,
dis-je, comme réalisée l’hypothèse de la
manifestation Darzac, qui est vous cachant
Larsan. Donc, dans mon raisonnement, vous êtes
Larsan ! Et je me demande ce qui a bien pu
arriver en gare de Bourg pour que vous
apparaissiez à l’état de Larsan aux yeux de votre
femme. Le fait de la résurrection est indéniable. Il
existe. Il ne peut s’expliquer à ce moment par
votre volonté d’être Larsan !... »
Robert Darzac n’interrompait plus.
« Comme vous dites, Monsieur Darzac,
poursuivait Rouletabille, c’est à cause de cette
résurrection-là que le bonheur vous échappe...
Donc, si cette résurrection ne peut être volontaire,
elle n’a plus qu’une façon d’être... c’est d’être
accidentelle !... Et voyez comme toute l’affaire
est éclaircie... Oh ! j’ai beaucoup étudié l’incident
de Bourg... je continue à raisonner... ne vous
épouvantez pas... Vous êtes à Bourg, dans le
buffet... Vous croyez que votre femme, ainsi
522
qu’elle vous l’a annoncé, vous attend hors de la
gare... Ayant terminé votre correspondance, vous
éprouvez le besoin d’aller dans votre
compartiment, faire un peu de toilette... jeter le
coup d’œil du maître ès camouflage sur votre
déguisement. Vous pensez : encore quelques
heures de cette comédie, et, passé la frontière,
dans un endroit où elle sera bien à moi,
définitivement à moi, je mettrai bas le masque...
Car ce masque, tout de même, il vous fatigue... et
si bien vous fatigue-t-il, ma foi, que, arrivé dans
le compartiment, vous vous accordez quelques
minutes de repos... Vous l’enlevez donc !... Vous
vous soulagez de cette barbe menteuse et de vos
lunettes, et, juste dans le même moment, la porte
du compartiment s’ouvre... Votre femme,
épouvantée, ne prend que le temps de voir cette
face sans barbe dans la glace, la face de Larsan,
et de s’enfuir, en poussant une clameur
épouvantée... Ah ! vous avez compris le
danger !... Vous êtes perdu si, immédiatement,
votre femme, ailleurs, ne voit pas Darzac, son
mari. Le masque est vite remis, vous descendez à
contre-voie par la glace du coupé et vous arrivez
523
au buffet avant votre femme qui accourt vous y
chercher !... Elle vous trouve debout... Vous
n’avez pas même eu le temps de vous rasseoir...
Tout est-il sauvé ? Hélas ! non... Votre malheur
ne fait que commencer... Car l’atroce pensée que
vous êtes peut-être ensemble Darzac et Larsan ne
la quitte plus. Sur le quai de la gare, en passant
sous un bec de gaz, elle vous regarde, vous lâche
la main et se jette comme une folle dans le bureau
du chef de gare... Ah ! vous avez encore
compris ! Il faut chasser l’abominable pensée tout
de suite... Vous sortez du bureau et vous refermez
précipitamment la porte, et, vous aussi, vous
prétendez que vous venez de voir Larsan ! Pour
la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans
le cas où elle oserait nous dévoiler sa pensée...
vous êtes le premier à m’avertir... à m’envoyer
une dépêche !... Hein ? comme, éclairée de ce
jour, toute votre conduite devient nette ! Vous ne
pouvez lui refuser d’aller rejoindre son père...
Elle irait sans vous !... Et, comme rien n’est
encore perdu, vous avez l’espoir de tout
rattraper... Au cours du voyage, votre femme
continue à avoir des alternatives de foi et de
524
terreur. Elle vous donne son revolver, dans une
sorte de délire de son imagination, qui pourrait se
résumer dans cette phrase : « Si c’est Darzac,
qu’il me défende ! et, si c’est Larsan, qu’il me
tue !... Mais que je cesse de ne plus savoir ! »
Aux Rochers Rouges, vous la sentez à nouveau si
éloignée de vous que, pour la rapprocher, vous lui
remontrez Larsan !... Voyez-vous, mon cher
Monsieur Darzac ! Tout cela s’arrangeait très
bien dans ma pensée... et il n’y avait point
jusqu’à votre apparition de Larsan, à Menton,
pendant votre voyage de Darzac à Cannes,
pendant que vous vîntes au-devant de nous, qui
ne pouvait le plus bêtement du monde
s’expliquer. Vous auriez pris le train devant vos
amis à Menton-Garavan, mais vous en seriez
descendu à la station suivante qui est celle de
Menton et, là, après un court séjour nécessaire
dans votre vestiaire urbain, vous apparaissiez à
l’état de Larsan à vos mêmes amis venus en
promenade à Menton. Le train suivant vous
remportait vers Cannes, où nous nous
rencontrâmes. Seulement, comme vous eûtes, ce
jour-là, le désagrément d’entendre, de la bouche
525
même d’Arthur Rance qui était, lui aussi, venu
au-devant de nous à Nice, que Mme Darzac
n’avait pas vu cette fois Larsan et que votre
exhibition du matin n’avait servi de rien, vous
vous obligeâtes, le soir même, à lui montrer
Larsan, sous les fenêtres mêmes de la Tour
Carrée, devant lesquelles passait la barque de
Tullio !... Et voyez, mon cher Monsieur Darzac,
comme les choses, en apparence, les plus
compliquées, devenaient tout à coup simples et
logiquement explicables si, par hasard, mes
soupçons devaient être confirmés ! »
À ces mots, moi-même qui avais cependant vu
et touché l’Australie, je ne pus m’empêcher de
frissonner en regardant presque avec apitoiement
Robert Darzac, comme on regarde un pauvre
homme sur le point de devenir la victime de
quelque effroyable erreur judiciaire. Et tous les
autres, autour de moi, frissonnèrent également
pour lui ou à cause de lui, car les arguments de
Rouletabille devenaient si terriblement possibles
que chacun se demandait comment, après avoir si
bien établi la possibilité de la culpabilité, il allait
pouvoir conclure à l’innocence. Quant à Robert
526
Darzac, après avoir monté la plus sombre
agitation, il s’était à peu près calmé, écoutant le
jeune homme, et il me sembla qu’il ouvrait ces
yeux étonnants, extravagants, au regard affolé,
mais très intéressé, qu’ont les accusés au banc
d’assises quand ils entendent M. le procureur
général prononcer un de ces admirables
réquisitoires qui les convainquent eux-mêmes
d’un crime que, quelquefois, ils n’ont pas
commis !
« Mais, puisque vous n’avez plus ces
soupçons, monsieur, fit-il, retombé à un calme
singulier, je voudrais bien savoir, après tout ce
que vous venez de me dire, ce qui a bien pu les
chasser ?...
– Pour les chasser, monsieur, il me fallait une
certitude ! Une preuve simple, mais absolue, qui
me montrât d’une façon éclatante laquelle était
Larsan des deux manifestations Darzac ! Cette
preuve m’a été fournie heureusement par vous,
monsieur, à l’heure même où vous avez fermé le
cercle, le cercle dans lequel s’était trouvé « le
corps de trop ! » le jour où, ayant affirmé – ce qui
527
était la vérité – que vous aviez tiré les verrous de
votre appartement aussitôt rentré dans votre
chambre, vous nous avez menti en ne nous
dévoilant pas que vous étiez entré dans cette
chambre vers six heures et non point, comme le
père Bernier le disait et comme nous avions pu le
constater nous-mêmes, à cinq heures ! Vous étiez
alors le seul avec moi à savoir que le Darzac de
cinq heures, dont nous vous parlions comme de
vous-même n’était point vous-même ! Et vous
n’avez rien dit ! Et ne prétendez pas que vous
n’attachiez aucune importance à cette heure de
cinq heures, puisqu’elle vous expliquait tout, à
vous, puisqu’elle vous apprenait qu’un autre
Darzac que vous était venu dans la Tour Carrée
à cette heure-là, le vrai ! Aussi, après vos faux
étonnements, comme vous vous taisez ! Votre
silence nous a menti ! Et quel intérêt le véritable
Darzac aurait-il eu à cacher qu’un autre Darzac,
qui pouvait être Larsan, était venu avant vous se
cacher dans la Tour Carrée ? Seul, Larsan avait
intérêt à nous cacher qu’il y avait un autre
Darzac que lui ! DES DEUX MANIFESTATIONS DARZAC LA
FAUSSE ÉTAIT NÉCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT ! Ainsi
528
mes soupçons ont-ils été chassés par la certitude !
LARSAN C’ÉTAIT VOUS ! ET L’HOMME QUI ÉTAIT DANS LE
PLACARD, C’ÉTAIT DARZAC !
529
devant nous, si semblables que toute autre que la
Dame en noir aurait pu s’y tromper... Mais son
cœur ne la trompa point, en admettant que sa
raison, après l’argumentation triomphante de
Rouletabille, eût pu hésiter encore. Les bras
tendus, elle allait vers la seconde manifestation
Darzac qui descendait du fatal placard... Le
visage de Mathilde rayonnait d’une vie nouvelle ;
ses yeux, ses tristes yeux dont j’avais vu si
souvent le regard égaré autour de l’autre, fixaient
celui-ci avec une joie magnifique, mais tranquille
et sûre. C’était lui ! C’était celui qu’elle croyait
perdu, et qu’elle avait osé chercher sur le visage
de l’autre, et qu’elle n’avait pas retrouvé sur le
visage de l’autre, ce dont elle avait accusé,
pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie !
Quant à celui que, jusqu’à la dernière minute,
je n’avais pu croire coupable, quant à l’homme
farouche qui, dévoilé et traqué, voyait soudain se
dresser en face de lui la preuve vivante de son
crime, il tenta encore un de ces gestes qui, si
souvent, l’avaient sauvé. Entouré de toutes parts,
il osa la fuite. Alors nous comprîmes la comédie
audacieuse que, depuis quelques minutes, il nous
530
donnait. N’ayant plus aucun doute sur l’issue de
la discussion qu’il soutenait avec Rouletabille, il
avait eu cette incroyable puissance sur lui-même
de n’en laisser rien paraître, et aussi cette habileté
dernière de prolonger la dispute et de permettre à
Rouletabille de dérouler à loisir une
argumentation au bout de laquelle il savait qu’il
trouverait sa perte, mais pendant laquelle il
découvrirait, peut-être, les moyens de sa fuite.
C’est ainsi qu’il manœuvra si bien que, dans le
moment que nous avancions vers l’autre Darzac,
nous ne pûmes l’empêcher de se jeter d’un bond
dans la pièce qui avait servi de chambre à Mme
Darzac et d’en refermer violemment la porte avec
une rapidité foudroyante ! Nous nous aperçûmes
qu’il avait disparu lorsqu’il était trop tard pour
déjouer sa ruse. Rouletabille, pendant la scène
précédente, n’avait songé qu’à garder la porte du
corridor et il n’avait point pris garde que chaque
mouvement que faisait le faux Darzac, au fur et à
mesure qu’il était convaincu d’imposture, le
rapprochait de la chambre de Mme Darzac. Le
reporter n’attachait aucune importance à ces
mouvements-là, sachant que cette chambre
531
n’offrait à la fuite de Larsan aucune issue. Et
cependant, quand le bandit fut derrière cette
porte, qui fermait son dernier refuge, notre
confusion augmenta dans des proportions
importantes. On eût dit que, tout à coup, nous
étions devenus forcenés. Nous frappions ! Nous
criions ! Nous pensions à tous les coups de génie
de ses inexplicables évasions !
« Il va s’échapper !... Il va encore nous
échapper !... »
Arthur Rance était le plus enragé. Mrs. Édith,
de son poignet nerveux, me broyait le bras, tant la
scène l’impressionnait. Nul ne faisait attention à
la Dame en noir et à Robert Darzac qui, au milieu
de cette tempête, semblaient avoir tout oublié,
même le bruit que l’on menait autour d’eux. Ils
n’avaient pas une parole, mais ils se regardaient
comme s’ils découvraient un monde nouveau,
celui où l’on s’aime. Or, ils venaient simplement
de le retrouver, grâce à Rouletabille.
Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et
appelé à la rescousse les trois domestiques. Ils
arrivèrent avec leurs fusils. Mais c’étaient des
532
haches qu’il fallait. La porte était solide et
barricadée d’épais verrous. Le père Jacques alla
chercher une poutre qui nous servit de bélier.
Nous nous y mîmes tous, et, enfin, nous vîmes la
porte céder. Notre anxiété était au comble. En
vain nous répétions-nous que nous allions entrer
dans une chambre où il n’y avait que des murs et
des barreaux... nous nous attendions à tout, ou
plutôt à rien, car c’était surtout la pensée de la
disparition, de l’envolement, de la dissociation de
la matière de Larsan qui nous hantait et nous
rendait plus fous.
Quand la porte eut commencé de céder,
Rouletabille ordonna aux domestiques de
reprendre leurs fusils, avec la consigne,
cependant, de ne s’en servir que s’il était
impossible de s’emparer de lui, vivant. Puis, il
donna un dernier coup d’épaule et, la porte étant
enfin tombée, il entra le premier dans la pièce.
Nous le suivions. Et, derrière lui, sur le seuil,
nous nous arrêtâmes tous, tant ce que nous vîmes
nous remplit de stupéfaction. D’abord, Larsan
était là ! Oh ! il était visible ! Et il était
533
reconnaissable ! Il avait arraché sa fausse barbe ;
il avait mis bas son masque de Darzac ; il avait
repris sa face rase et pâle du Frédéric Larsan du
château du Glandier. Et on ne voyait que lui dans
la chambre. Il était tranquillement assis dans un
fauteuil, au milieu de la pièce, et nous regardait
de ses grands yeux calmes et fixes. Ses bras
s’allongeaient aux bras du fauteuil. Sa tête
s’appuyait au dossier. On eût dit qu’il nous
donnait audience et qu’il attendait que nous lui
exposions nos revendications. Je crus même
discerner un léger sourire sur sa lèvre ironique.
Rouletabille s’avança encore :
« Larsan, fit-il... Larsan, vous rendez-
vous ?... »
Mais Larsan ne répondit pas.
Alors Rouletabille le toucha à la main et au
visage, et nous nous aperçûmes que Larsan était
mort.
Rouletabille nous montra à son doigt le chaton
d’une bague qui était ouvert et qui avait dû
contenir un poison foudroyant.
534
Arthur Rance écouta les battements du cœur et
déclara que tout était fini.
Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous
la Tour Carrée et d’oublier le mort.
« Je me charge de tout, fit-il gravement. C’est
un corps de trop, nul ne s’apercevra de sa
disparition ! »
Et il donna à Walter un ordre qui fut traduit
par Arthur Rance :
« Walter, vous m’apporterez tout de suite « le
sac du corps de trop ! »
Puis, il fit un geste auquel nous obéîmes tous.
Et nous le laissâmes seul en face du cadavre de
son père.
* * *
535
penchait sur lui son beau visage où se lisait
l’épouvante de perdre un époux chéri dans le
moment même qu’elle venait, par un concours de
circonstances qui restait encore mystérieux, de le
retrouver. Il sut la convaincre qu’il ne courait
aucun danger et il la pria de s’éloigner ainsi que
Mrs. Édith. Quand les deux femmes nous eurent
quittés, Mr Arthur Rance et moi lui donnâmes
des soins qui nous renseignèrent tout d’abord sur
son curieux état de santé. Car, enfin, comment un
homme que chacun de nous avait pu croire mort
et que l’on avait enfermé, râlant, dans un sac,
avait-il pu surgir, ainsi vivant, du fatal placard ?
Quand nous eûmes ouvert ses vêtements et défait,
pour le refaire, le bandage qui cachait la blessure
qu’il portait à la poitrine, nous connûmes au
moins que cette blessure, par un hasard qui n’est
point si rare qu’on le pourrait croire, après avoir
déterminé un coma presque immédiat, ne
présentait aucune gravité. La balle qui avait
frappé Darzac, au milieu de la lutte farouche qu’il
avait eu à soutenir contre Larsan, s’était aplatie
sur le sternum, causant une forte hémorragie
externe et secouant douloureusement tout
536
l’organisme, mais ne suspendant en rien aucune
des fonctions vitales....
On avait vu des blessés de cet ordre se
promener parmi les vivants quelques heures après
que ceux-ci avaient cru assister à leurs derniers
moments. Et moi-même, je me rappelai – ce qui
acheva de me rassurer – l’aventure d’un de mes
bons amis, le journaliste L..., qui, venant de se
battre en duel avec le musicien V..., se
désespérait sur le terrain d’avoir tué son
adversaire d’une balle en pleine poitrine, sans que
celui-ci ait eu même le temps de tirer. Soudain le
mort se souleva et logea dans la cuisse de mon
ami une balle qui faillit entraîner l’amputation et
qui le retint de longs mois au lit. Quant au
musicien qui était retombé dans son coma, il en
sortit le lendemain pour aller faire un tour sur le
boulevard. Lui aussi, comme Darzac, avait été
frappé au sternum.1
Comme nous finissions de panser Darzac, le
père Jacques vint fermer sur nous la porte du
salon qui était restée entrouverte et je me
1
Historique.
537
demandais la raison qui avait bien pu pousser le
bonhomme à prendre cette précaution, quand
nous entendîmes des pas dans le corridor et un
bruit singulier comme celui d’un corps que l’on
traînerait sur un plancher... Et je pensai à Larsan,
et au sac du « corps de trop », et à Rouletabille !
Laissant Arthur Rance aux côtés de M.
Darzac, je courus à la fenêtre. Je ne m’étais pas
trompé et je vis apparaître dans la cour le sinistre
cortège.
Il faisait alors presque nuit. Une obscurité
propice entourait toute chose. Je distinguai
cependant Walter que l’on avait mis en sentinelle
sous la poterne du jardinier. Il regardait du côté
de la baille, prêt, évidemment, à barrer le passage
à qui éprouverait alors le besoin de pénétrer dans
la Cour du Téméraire...
... Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille
et le père Jacques... deux ombres courbées sur
une autre ombre... une ombre que je connaissais
bien et qui, une nuit d’horreur, avait contenu un
autre corps. Le sac semblait lourd. Ils le
soulevèrent jusqu’à la margelle du puits. Alors je
538
pus voir encore que le puits était ouvert... oui, le
plateau de bois qui le fermait d’ordinaire avait été
rejeté sur le côté. Rouletabille sauta sur la
margelle, et puis entra dans le puits... Il y
pénétrait sans hésitation... il semblait connaître ce
chemin. Peu après il s’enfonça et sa tête disparut.
Alors le père Jacques poussa le sac dans le puits
et il se pencha sur la margelle, soutenant encore
le sac que je ne voyais plus. Puis il se redressa et
referma le puits, remettant soigneusement le
plateau et assujettissant les ferrures, et celles-ci
firent un bruit que je me rappelai soudain, le bruit
qui m’avait tant intrigué le soir où, avant la
découverte de l’Australie, je m’étais rué sur une
ombre qui avait soudain disparu et où je m’étais
heurté le nez contre la porte close du Château
Neuf...
* * *
539
la parcelle la plus importante de la vérité, mais je
n’ai pas la vérité tout entière ou plutôt il me
manque quelque chose qui expliquerait la
vérité...
J’ai quitté la Tour Carrée, j’ai regagné ma
chambre du Château Neuf, je me suis mis à ma
fenêtre et mon regard s’est enfoncé profondément
dans les ombres qui couvraient la mer. Nuit
épaisse, ténèbres jalouses. Rien. Alors, je me suis
efforcé d’entendre, mais je n’ai même point perçu
le bruit des rames sur les eaux...
Tout à coup... loin... très loin... en tout cas, il
me semble que ceci se passait très loin sur la mer,
tout là-haut à l’horizon... Ou plutôt en face de
l’horizon, je veux dire dans l’étroite bande rouge
qui décorait la nuit, le seul souvenir qui nous
restait du soleil...
... Dans cette étroite bande rouge quelque
chose entra, de sombre et de petit ; mais, comme
je ne voyais que cette chose, elle me parut à moi
énorme, formidable. C’était une ombre de barque
qui glissait d’un mouvement quasi automatique
sur les eaux, puis elle s’arrêta, et je vis se dresser,
540
debout, l’ombre de Rouletabille. Je le distinguais
je le reconnaissais comme s’il avait été à dix
mètres de moi... Ses moindres gestes se
découpaient avec une précision fantastique sur la
bande rouge... Oh ! ce ne fut pas long ! Il se
pencha et se releva aussitôt en soulevant un
fardeau qui se confondit avec lui... Et puis le
fardeau glissa dans le noir et la petite ombre de
l’homme réapparut toute seule, se pencha encore,
se courba, resta ainsi un instant immobile, et puis
s’affaissa dans la barque qui reprit son glissement
automatique jusqu’à ce qu’elle fût sortie
complètement de la bande rouge... Et la bande
rouge disparut à son tour...
Rouletabille venait de confier au flot
d’Hercule le cadavre de Larsan.
541
Épilogue
542
s’était rien passé d’extraordinaire aux Rochers
Rouges. Ce n’est pas le même Darzac qui l’a
commencé, c’est un autre Darzac qui le finira, cet
heureux voyage, mais pour tout le monde Darzac
aura été le même sans solution de continuité. M.
et Mme Darzac sont mariés. La loi civile les unit.
Quant à la loi religieuse, il est avec le pape,
comme dit Rouletabille, des accommodements, et
ils trouveront tous deux à Rome les moyens de
régulariser leur situation s’il est prouvé qu’elle en
a besoin et d’apaiser les scrupules de leur
conscience. Que M. et Mme Darzac soient
heureux, définitivement heureux : ils l’ont bien
gagné !...
Et personne n’aurait peut-être soupçonné
jamais l’horrible tragédie du sac du corps de trop
si nous ne nous trouvions aujourd’hui où j’écris
ces lignes, après des années qui nous ont acquis
du reste la prescription et débarrassé de tous les
aléas d’un procès scandaleux, dans la nécessité de
faire connaître au public tout le mystère des
Rochers Rouges, comme j’ai dû autrefois
soulever les voiles qui recouvraient les secrets du
Glandier. La faute en est à cet abominable
543
Brignolles qui est au courant de bien des choses
et qui, du fond de l’Amérique où il s’est réfugié,
veut nous faire « chanter ». Il nous menace d’un
affreux libelle, et comme maintenant le
professeur Stangerson est descendu à ce néant où
d’après sa théorie, tout, chaque jour, va se perdre,
mais qui, chaque jour, crée tout, nous avons
pensé qu’il était préférable de « prendre les
devants » et de raconter toute la vérité.
Brignolles ! quel jeu avait donc été le sien
dans cette seconde et terrible affaire ? À l’heure
où je me trouvais – c’était le lendemain du drame
final – dans le train qui me ramenait à Paris, à
deux pas de la Dame en noir et de Rouletabille
qui s’embrassaient en pleurant, je me le
demandais encore ! Que de questions je me
posais en appuyant mon front à la vitre du couloir
de mon sleeping-car... Un mot, une phrase de
Rouletabille m’eussent évidemment tout
expliqué... mais il ne pensait guère à moi depuis
la veille... Depuis la veille, la Dame en noir et lui
ne s’étaient pas quittés...
On avait dit adieu, à la Louve même, au
544
professeur Stangerson... Robert Darzac était parti
tout de suite pour Bordighera où Mathilde devait
le rejoindre... Arthur Rance et Mrs. Édith nous
avaient accompagnés à la gare. Mrs. Édith,
contrairement à ce que j’espérais, ne montra
aucune tristesse de mon départ. J’attribuai cette
indifférence à ce que le prince Galitch était venu
nous rejoindre sur le quai. Elle lui avait donné
des nouvelles du vieux Bob, qui étaient
excellentes, et ne s’était plus occupée de moi.
J’en avais conçu une peine réelle. Et, ici, il est
temps, je crois bien, de faire un aveu au lecteur.
Jamais je ne lui eusse laissé deviner les
sentiments que je ressentais pour Mrs. Édith si,
quelques années plus tard, après la mort d’Arthur
Rance, qui fut suivie de véritables tragédies, dont
j’aurai peut-être à parler un jour, je n’avais pas
épousé la blonde et mélancolique et terrible
Édith.
Nous approchons de Marseille...
Marseille !...
Les adieux furent déchirants. La Dame en noir
et Rouletabille ne se dirent rien.
545
Et, quand le train se fut ébranlé, elle resta sur
le quai, sans un geste, les bras ballants, debout
dans ses voiles sombres, comme une statue de
deuil et de douleur.
Devant moi, les épaules de Rouletabille
sanglotaient.
* * *
546
homme...
Et alors il m’apprend tout, toute la chose
énorme qui tient en si peu de lignes. Larsan avait
eu besoin d’un parent de Darzac pour faire
enfermer celui-ci dans une maison de fous ! Et il
avait découvert Brignolles ! Il ne pouvait tomber
mieux. Les deux hommes se comprirent tout de
suite. On sait combien il est simple, encore
aujourd’hui, de faire enfermer un être, quel qu’il
soit, entre les quatre murs d’un cabanon. La
volonté d’un parent et la signature d’un médecin
suffisent encore en France, si invraisemblable
que la chose paraisse, à cette sinistre et rapide
besogne. Une signature n’a jamais embarrassé
Larsan. Il fit un faux et Brignolles, largement
payé, se chargea de tout. Quand Brignolles vint à
Paris, il faisait déjà partie de la combinaison.
Larsan avait son plan : prendre la place de Darzac
avant le mariage. L’accident des yeux avait été,
comme je l’avais du reste pensé moi-même, des
moins naturels. Brignolles avait mission de
s’arranger de telle sorte que les yeux de Darzac
fussent le plus tôt possible suffisamment
endommagés pour que Larsan qui le remplacerait
547
pût avoir cet atout formidable dans son jeu : les
binocles noirs ! et, à défaut de binocles, que l’on
ne peut porter toujours, le droit à l’ombre !
Le départ de Darzac pour le Midi devait
étrangement faciliter le dessein des deux bandits.
Ce n’est qu’à la fin de son séjour à San Remo que
Darzac avait été, par les soins de Larsan, qui
n’avait pas cessé de le surveiller, véritablement
« emballé » pour la maison de fous. Il avait été
aidé naturellement dans cette circonstance par
cette police spéciale, qui n’a rien à faire avec la
police officielle, et qui se met à la disposition des
familles dans les cas les plus désagréables,
lesquels demandent autant de discrétion que de
rapidité dans l’exécution...
Un jour qu’il faisait une promenade à pied
dans la montagne... La maison de fous se trouvait
justement dans la montagne, à deux pas de la
frontière italienne... tout était préparé depuis
longtemps pour recevoir le malheureux.
Brignolles, avant de partir pour Paris, s’était
entendu avec le directeur et avait présenté son
fondé de pouvoir, Larsan... Il y a des directeurs
548
de maison de fous qui ne demandent point trop
d’explications, pourvu qu’ils soient en règle avec
la loi... et qu’on les paye bien... et ce fut vite
fait... et ce sont des choses qui arrivent tous les
jours...
« Mais comment avez-vous appris tout cela ?
demandai-je à Rouletabille.
– Vous vous rappelez, mon ami, me répondit
le reporter, ce petit morceau de papier que vous
me rapportâtes au Château d’Hercule, le jour où,
sans m’avertir d’aucune sorte, vous prîtes sur
vous-même de suivre à la piste cet excellent
Brignolles qui venait faire un petit tour dans le
Midi. Ce bout de papier qui portait l’entête de la
Sorbonne et les deux syllabes bonnet... devait
m’être du plus utile secours. D’abord les
circonstances dans lesquelles vous l’aviez
découvert, puisque vous l’aviez ramassé après le
passage de Larsan et de Brignolles, me l’avaient
rendu précieux. Et puis, l’endroit où on l’avait
jeté fut presque pour moi une révélation lorsque
je me mis à la recherche du véritable Darzac,
après que j’eus acquis la certitude que c’était lui,
549
« le corps de trop » que l’on avait mis et emporté
dans le sac !... »
Et Rouletabille, de la façon la plus nette, me
fit passer par les différentes phases de sa
compréhension du mystère qui devait jusqu’au
bout rester incompréhensible pour nous. ç’avait
été d’abord la révélation brutale qui lui était
venue du séchage de la peinture, et puis cette
autre révélation formidable qui lui était venue du
mensonge de l’une des deux manifestations
Darzac ! Bernier, dans l’interrogatoire que
Rouletabille lui a fait subir avant le retour de
l’homme qui a emporté le sac, a rapporté les
paroles du mensonge de celui que tout le monde
prend pour Darzac ! Celui-là s’est étonné devant
Bernier. Celui-là n’a point dit à Bernier que le
Darzac auquel Bernier a ouvert la porte à cinq
heures n’était point lui ! Il cache déjà cette
contre-manifestation Darzac et il ne peut avoir
d’intérêt à la cacher que si cette manifestation est
la vraie ! Il veut dissimuler qu’il y a ou qu’il y a
eu de par le monde un autre Darzac qui est le
vrai ! Cela est clair comme la lumière du jour !
Rouletabille en est ébloui ; il en chancelle.... il
550
s’en trouverait mal... il en claque des dents !...
Mais peut-être... espère-t-il... peut-être Bernier
s’est-il trompé... peut-être a-t-il mal compris les
paroles et les étonnements de M. Darzac...
Rouletabille questionnera lui-même M. Darzac et
il verra bien !... Ah ! qu’il revienne vite !... C’est
à M. Darzac lui-même à fermer le cercle !...
Comme il l’attend avec impatience !... Et, quand
il revient, comme il s’accroche au plus faible
espoir... « Avez-vous regardé la figure de
l’homme ? » demande-t-il, et quand ce Darzac lui
répond : « Non !... je ne l’ai pas regardée... »
Rouletabille ne dissimule pas sa joie... Il eût été si
facile à Larsan de répondre : « Je l’ai vue ! c’était
bien la figure de Larsan ! »... Et le jeune homme
n’avait pas compris que c’était là une dernière
malice du bandit, une négligence voulue et qui
entrait si bien dans son rôle : le vrai Darzac n’eût
pas agi autrement ! Il se serait débarrassé de
l’affreuse dépouille sans la vouloir regarder
encore... Mais que pouvaient tous les artifices
d’un Larsan contre les raisonnements, un seul
raisonnement de Rouletabille ?... Le faux Darzac,
sur l’interrogation très nette de Rouletabille,
551
ferme le cercle. Il ment !... Rouletabille,
maintenant, sait !... Du reste, ses yeux, qui voient
toujours derrière sa raison, voient maintenant !...
Mais que va-t-il faire ?... Dévoiler tout de suite
Larsan, qui, peut-être, va lui échapper ?
Apprendre du même coup à sa mère qu’elle est
remariée à Larsan et qu’elle a aidé à tuer
Darzac ? Non ! Non ! Il a besoin de réfléchir, de
savoir, de combiner !... Il veut agir à coup sûr ! Il
demande vingt-quatre heures !... Il assure la
sécurité de la Dame en noir en la faisant habiter
l’appartement de M. Stangerson et en lui faisant
jurer en secret qu’elle ne sortira pas du château. Il
trompe Larsan en lui faisant entendre qu’il croit
« dur comme fer » à la culpabilité du vieux Bob.
Et, comme Walter rentre au château avec le sac
vide... Il lui reste un espoir... Celui que peut-être
Darzac n’est pas mort !... Enfin, mort ou vivant, il
court à sa recherche... De Darzac, il possède un
revolver, celui qu’il a trouvé dans la Tour
Carrée... revolver tout neuf, dont il a déjà
remarqué le type chez un armurier de Menton... Il
va chez cet armurier... il montre le revolver... il
apprend que cette arme a été achetée la veille au
552
matin par un homme dont on lui donne le
signalement : chapeau mou, pardessus gris ample
et flottant, grande barbe en collier... Et puis il
perd tout de suite cette piste... Mais il ne s’y
attarde pas !... Il remonte une autre piste, ou
plutôt il en reprend une autre qui avait conduit
Walter au puits de Castillon. Là, il fait ce que n’a
point fait Walter. Celui-ci, une fois qu’il eut
retrouvé le sac, ne s’était plus occupé de rien et
était redescendu au fort d’Hercule. Or,
Rouletabille, lui, continua de suivre la piste... Et
il s’aperçut que cette piste (constituée par
l’écartement exceptionnel de la marque des deux
roues de la petite charrette anglaise) au lieu de
redescendre vers Menton, après avoir touché au
puits de Castillon, redescendait de l’autre côté du
versant de la montagne vers Sospel. Sospel ! Est-
ce que Brignolles n’était pas signalé comme
descendu à Sospel ? Brignolles !... Rouletabille se
rappela mon expédition... Qu’est-ce que
Brignolles venait faire dans ces parages !... Sa
présence devait être étroitement liée au drame.
D’un autre côté, la disparition et la réapparition
du véritable Darzac attestaient qu’il y avait eu
553
séquestration... Mais où... Brignolles, qui avait
partie liée avec Larsan, ne devait pas avoir fait le
voyage de Paris pour rien ! Peut-être était-il venu,
dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette
séquestration-là !... Songeant ainsi et poursuivant
sa pensée logique, Rouletabille avait interrogé le
patron de l’auberge du tunnel de Castillon qui lui
avoua qu’il avait été fort intrigué la veille par le
passage d’un homme qui répondait
singulièrement au signalement du client de
l’armurier. Cet homme était entré boire chez lui ;
il paraissait très altéré et il avait des manières si
étranges qu’on eût pu le prendre pour un échappé
de la maison de santé... Rouletabille eut la
sensation qu’il « brûlait », et, d’une voix
indifférente : « Vous avez donc par ici une
maison de santé ? » « Mais oui, répondit le patron
de l’auberge, la maison de santé du mont
Barbonnet ! » C’est ici que les deux fameuses
syllabes bonnet prenaient toute leur
signification... Désormais, il ne faisait plus de
doute pour Rouletabille que le vrai Darzac avait
été enfermé par le faux comme fou dans la
maison de santé du mont Barbonnet. Il sauta dans
554
sa voiture et se fit conduire à Sospel qui est au
pied du mont. Ne courait-il point la chance de
rencontrer là Brignolles ?... Mais il ne le vit point
et immédiatement prit le chemin du mont
Barbonnet et de la maison de santé. Il était résolu
à tout savoir, à tout oser. Fort de sa qualité de
reporter au journal l’Époque, il saurait faire parler
le directeur de cette maison de fous pour
professeurs en Sorbonne !... Et peut-être... peut-
être... allait-il apprendre ce qu’il était advenu
définitivement de Robert Darzac... car, du
moment qu’on avait retrouvé le sac sans le
cadavre... du moment que la piste de la petite
voiture descendait à Sospel où, d’ailleurs, elle se
perdait... du moment que Larsan n’avait point
jugé utile de se débarrasser auparavant de Darzac
par la mort, en le précipitant, dans le sac, au fond
du puits de Castillon, peut-être avait-il été de son
intérêt de reconduire Darzac, vivant encore, dans
la maison de santé ! Et Rouletabille pensait ainsi
des choses tout à fait raisonnables, Darzac vivant
était en effet beaucoup plus utile à Larsan que
Darzac mort !... Quel otage pour le jour où
Mathilde s’apercevrait de son imposture !... Cet
555
otage le faisait le maître de tous les traités qui
pouvaient s’ensuivre entre la malheureuse femme
et le bandit. Darzac mort, Mathilde tuait Larsan
de ses mains ou le livrait à la justice !
Et Rouletabille avait bien tout deviné. À la
porte de la maison de santé, il se heurta à
Brignolles. Alors, sans ménagement, il lui sauta à
la gorge et le menaça de son revolver. Brignolles
était lâche. Il cria à Rouletabille de l’épargner,
que Darzac était vivant ! Un quart d’heure après,
Rouletabille savait tout. Mais le revolver n’avait
point suffi, car Brignolles, qui détestait la mort,
aimait la vie et tout ce qui rendait la vie aimable,
en particulier l’argent. Rouletabille n’eut point de
peine à le convaincre qu’il était perdu s’il ne
trahissait Larsan, mais qu’il aurait beaucoup à
gagner s’il aidait la famille Darzac à sortir de ce
drame, sans scandale. Ils s’entendirent et tous
deux rentrèrent dans la maison de santé où le
directeur les reçut et écouta leurs discours avec
une certaine stupeur qui se transforma bientôt en
effroi, puis en une immense amabilité, laquelle se
traduisait par la mise en liberté immédiate de
Robert Darzac. Darzac, par une chance
556
miraculeuse que j’ai déjà expliquée, souffrait à
peine d’une blessure qui aurait pu être mortelle.
Rouletabille, dans une joie folle, le ramena sur-
le-champ à Menton. Je passe sur les effusions. On
avait « semé » le Brignolles en lui donnant
rendez-vous à Paris pour le règlement des
comptes. En route, Rouletabille apprenait de la
bouche de Darzac que celui-ci, dans sa prison,
était tombé quelques jours auparavant sur un
journal du pays qui relatait le passage au fort
d’Hercule de M. et de Mme Darzac, dont on
venait de célébrer le mariage à Paris ! Il ne lui en
avait pas fallu davantage pour comprendre d’où
venaient tous ses malheurs et pour deviner qui
avait eu l’audace fantastique de prendre sa place
auprès d’une malheureuse femme dont l’esprit
encore chancelant faisait possible la plus folle
entreprise. Cette découverte lui avait donné des
forces inconnues. Après avoir volé le pardessus
du directeur pour cacher son uniforme d’aliéné et
s’être emparé dans la bourse de celui-ci d’une
centaine de francs, il était parvenu, au risque de
se casser le cou, à escalader un mur qui, en toute
autre circonstance, lui eût paru infranchissable. Et
557
il était descendu à Menton ; et il avait couru au
fort d’Hercule ; et il avait vu, de ses yeux vu,
Darzac ! Il s’était vu lui-même !... Il s’était donné
quelques heures pour ressembler si bien à lui-
même que l’autre Darzac lui-même s’y serait
trompé !... Son plan était simple. Pénétrer dans le
fort d’Hercule comme chez lui, entrer dans
l’appartement de Mathilde et se montrer à l’autre,
pour le confondre, devant Mathilde !... Il avait
interrogé des gens de la côte et appris où le
ménage logeait : au fond de la Tour Carrée... Le
ménage !... Tout ce que Darzac avait souffert
jusqu’alors n’était rien à côté de ce que ces deux
mots : leur ménage... Le faisait souffrir !... Cette
souffrance-là ne devait cesser que de la minute où
il avait revu, lors de la démonstration corporelle
de la possibilité de corps de trop, la Dame en
noir !... Alors il avait compris !... jamais elle
n’eût osé le regarder ainsi... Jamais elle n’eût
poussé un pareil cri de joie, jamais elle ne l’eût si
victorieusement reconnu, si, une seconde, en
corps et en esprit, elle avait, victime des
maléfices de l’autre, été la femme de l’autre !...
Ils avaient été séparés... mais jamais ils ne
558
s’étaient perdus !
Avant de mettre son projet à exécution, il était
allé acheter un revolver à Menton, s’était
débarrassé ensuite de son pardessus qui eût pu le
perdre, pour peu que l’on fût à sa recherche, avait
fait l’acquisition d’un veston qui, par la couleur
et par la coupe, pouvait rappeler le costume de
l’autre Darzac, et avait attendu jusqu’à cinq
heures le moment d’agir. Il s’était dissimulé
derrière la villa Lucie, tout en haut du boulevard
de Garavan, au sommet d’un petit tertre d’où il
apercevait tout ce qui se passait dans le château.
À cinq heures, il s’était risqué, sachant que
Darzac était dans la Tour du Téméraire, et étant
sûr par conséquent qu’il ne le trouverait point,
dans le moment, au fond de la Tour Carrée qui
était son but. Quand il était passé auprès de nous
et qu’il nous avait aperçus tous deux, il avait eu
une forte envie de nous crier qui il était, mais il
était parvenu tout de même à se retenir, voulant
être uniquement reconnu par la Dame en noir !
Cette espérance seulement soutenait ses pas. Cela
seulement valait la peine de vivre, et, une heure
plus tard, quand il avait eu à sa disposition la vie
559
de Larsan qui, dans la même chambre, lui
tournant le dos, faisait sa correspondance, il
n’avait même pas été tenté par la vengeance.
Après tant d’épreuves, il n’y avait pas encore
place dans son cœur pour la haine de Larsan, tant
il était plein pour toujours de l’amour de la Dame
en noir ! Pauvre cher pitoyable M. Darzac !...
On sait le reste de l’aventure. Ce que je ne
savais pas, c’était la façon dont le vrai M. Darzac
avait pénétré une seconde fois dans le fort
d’Hercule, et était parvenu une seconde fois
jusque dans le placard. Et c’est alors que j’appris
que la nuit même qu’il ramena M. Darzac à
Menton, Rouletabille qui avait appris par la fuite
du vieux Bob qu’il existait une issue au château
par le puits, avait, à l’aide d’une barque, fait
rentrer dans le château M. Darzac, par le chemin
qui avait vu sortir le vieux Bob ! Rouletabille
voulait être le maître de l’heure à laquelle il allait
confondre et frapper Larsan. Cette nuit-là, il était
trop tard pour agir, mais il comptait bien en
terminer avec Larsan la nuit suivante. Le tout
était de cacher, un jour, M. Darzac dans la
presqu’île. Aidé de Bernier, il lui avait trouvé un
560
petit coin abandonné et tranquille dans le Château
Neuf.
À ce passage, je ne pus m’empêcher
d’interrompre Rouletabille par un cri qui eut le
don de le faire partir d’un franc éclat de rire.
« C’était donc cela ! m’écriai-je.
– Mais oui, fit-il... c’était cela.
– Voilà donc pourquoi j’ai découvert ce soir-là
l’Australie ! Ce soir-là, c’était le vrai Darzac que
j’avais en face de moi !... Et moi qui ne
comprenais rien à cela !... Car enfin, il n’y avait
pas que l’Australie !... Il y avait encore la barbe !
Et elle tenait !... elle tenait !... Oh ! je comprends
tout, maintenant !
– Vous y avez mis le temps... répliqua,
placide, Rouletabille... Cette nuit-là, mon ami,
vous nous avez bien gênés. Quand vous apparûtes
dans la Cour du Téméraire, M. Darzac venait de
me reconduire à mon puits. Je n’ai eu que le
temps de faire retomber sur moi le plateau de
bois pendant que M. Darzac se sauvait dans le
Château Neuf... Mais quand vous fûtes couché,
561
après votre expérience de la barbe, il revint me
voir et nous étions assez embarrassés. Si, par
hasard, vous parliez de cette aventure, le
lendemain matin, à l’autre M. Darzac, croyant
avoir affaire au Darzac du Château Neuf, c’était
une catastrophe. Et, cependant, je ne voulus point
céder aux prières de M. Darzac qui voulait aller
vous dire toute la vérité. J’avais peur que, la
sachant, vous ne pussiez assez la dissimuler
pendant le jour suivant. Vous avez une nature un
peu impulsive, Sainclair, et la vue d’un méchant
vous cause, à l’ordinaire, une louable irritation
qui, dans le moment, eût pu nous nuire. Et puis,
l’autre Darzac était si malin !... Je résolus donc de
risquer le coup sans rien vous dire. Je devais
rentrer le lendemain ostensiblement au château
dans la matinée... Il fallait s’arranger, d’ici là,
pour que vous ne rencontriez pas Darzac. C’est
pourquoi, dès la première heure, je vous envoyai
pêcher des palourdes !
– Oh ! je comprends !...
– Vous finissez toujours par comprendre,
Sainclair ! J’espère que vous ne m’en voulez
562
point de cette pêche-là qui vous a valu une heure
charmante de Mrs. Édith...
– À propos de Mrs. Édith, pourquoi prîtes-
vous le malin plaisir de me mettre dans une sotte
colère ?... demandai-je.
– Pour avoir le droit de déchaîner la mienne et
de vous défendre de nous adresser, désormais, la
parole, à moi et à M. Darzac !... Je vous répète
que je ne voulais point qu’après votre aventure de
la nuit, vous parlassiez à M. Darzac !... Il faudrait
pourtant continuer à comprendre, Sainclair.
– Je continue, mon ami...
– Mes compliments...
– Et cependant, m’écriai-je, il y a encore une
chose que je ne comprends pas !... La mort du
père Bernier !... Qui est-ce qui a tué Bernier ?
– C’est la canne ! dit Rouletabille d’un air
sombre... C’est cette maudite canne...
– Je croyais que c’était le plus vieux grattoir...
– Ils étaient deux : la canne et le plus vieux
grattoir... Mais c’est la canne qui a décidé la
mort... Le plus vieux grattoir n’a fait
563
qu’exécuter... »
Je regardai Rouletabille, me demandant si,
cette fois, je n’assistai point à la fin de cette belle
intelligence.
« Vous n’avez jamais compris, Sainclair –
entre autres choses – pourquoi, le lendemain du
jour où j’avais tout compris, moi, je laissais
tomber la canne à bec-de-corbin d’Arthur Rance
devant M. et Mme Darzac. C’est que j’espérais
que M. Darzac la ramasserait. Vous rappelez-
vous, Sainclair, la canne à bec-de-corbin de
Larsan, et le geste que faisait Larsan avec sa
canne, au Glandier !... Il avait une façon de tenir
sa canne bien à lui... je voulais voir... voir ce
Darzac-là tenir une canne à bec-de-corbin comme
Larsan !... Mon raisonnement était sûr !... Mais je
voulais voir, de mes yeux, Darzac avec le geste
de Larsan... Et cette idée fixe me poursuivit
jusqu’au lendemain, même après ma visite à la
maison des fous !... même quand j’eus serré dans
mes bras le vrai Darzac, j’ai encore voulu voir le
faux avec les gestes de Larsan !... Ah ! le voir
tout à coup brandir sa canne comme le bandit...
564
oublier le déguisement de sa taille, une
seconde !... redresser ses épaules faussement
courbées... Tapez donc ! Tapez donc sur le blason
des Mortola !... à grands coups de canne, cher,
cher Monsieur Darzac !... Et il a tapé !... et j’ai vu
toute sa taille !... toute !... Et un autre aussi l’a
vue qui en est mort... C’est ce pauvre Bernier, qui
en fut tellement saisi qu’il en chancela et tomba
si malheureusement sur le plus vieux grattoir,
qu’il en est mort !... Il est mort d’avoir ramassé le
grattoir tombé sans doute de la redingote du
vieux Bob et qu’il devait porter alors dans le
bureau du professeur, à la Tour Ronde... Il est
mort d’avoir revu, dans le même moment, la
canne de Larsan !... il est mort d’avoir revu, avec
toute sa taille et tout son geste, Larsan !... Toutes
les batailles, Sainclair, ont leurs victimes
innocentes... »
Nous nous tûmes un instant. Et puis je ne pus
m’empêcher de lui dire la rancœur que je lui
gardais qu’il ait eu si peu de confiance en moi. Je
ne lui pardonnais pas d’avoir voulu me tromper
avec tout le monde sur le compte de son vieux
Bob.
565
Il sourit.
« En voilà un qui ne m’occupait pas !... J’étais
bien sûr que ce n’était pas lui qui était dans le
sac... Cependant, la nuit qui a précédé son
repêchage, dès que j’eus casé le vrai Darzac, sous
l’égide de Bernier, dans le Château Neuf, et que
j’eus quitté la galerie du puits après y avoir laissé
pour mes projets du lendemain, ma barque à
moi... une barque que j’avais eue de Paolo le
pêcheur, un ami du Bourreau de la mer, je
regagnai le rivage à la nage. Je m’étais
naturellement dévêtu et je portais mes vêtements
en paquet sur ma tête. Comme j’accostais, je
tombai dans l’ombre sur le Paolo, qui s’étonna de
me voir prendre un bain à cette heure, et qui
m’invita à venir pêcher la pieuvre avec lui.
L’événement me permettait de tourner toute la
nuit autour du château d’Hercule et de le
surveiller. J’acceptai. Et alors j’appris que la
barque qui m’avait servi était celle de Tullio. Le
Bourreau de la mer était devenu soudainement
riche et avait annoncé à tout le monde qu’il se
retirait dans son pays natal. Il avait vendu très
cher, racontait-il, de précieux coquillages au
566
vieux savant, et, de fait, depuis plusieurs jours, on
l’avait vu avec le vieux savant tous les jours.
Paolo savait qu’avant d’aller à Venise Tullio
s’arrêterait à San Remo. Pour moi, l’aventure du
vieux Bob se précisait : il lui avait fallu une
barque pour quitter le château, et cette barque
était justement celle du Bourreau de la mer. Je
demandai l’adresse de Tullio à San Remo et y
envoyai, par le truchement d’une lettre anonyme,
Arthur Rance, persuadé que Tullio pouvait nous
renseigner sur le sort du vieux Bob. En effet, le
vieux Bob avait payé Tullio pour qu’il
l’accompagnât cette nuit-là à la grotte et qu’il
disparût ensuite... C’est par pitié pour le vieux
professeur que je me décidai à avertir ainsi
Arthur Rance ; il pouvait, en effet, être arrivé
quelque accident à son parent. Quant à moi, je ne
demandais au contraire qu’une chose, c’est que
cet exquis vieillard ne revînt pas avant que j’en
eusse fini avec Larsan, désirant toujours faire
croire au faux Darzac que le vieux Bob me
préoccupait par-dessus tout. Aussi, quand j’appris
qu’on venait de le retrouver, je n’en fus qu’à
moitié réjoui, mais j’avouerai que la nouvelle de
567
sa blessure à la poitrine, à cause de la blessure à
la poitrine de l’homme au sac, ne me causa
aucune peine. Grâce à elle, je pouvais espérer,
encore quelques heures, continuer mon jeu.
– Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de
suite ?
– Ne comprenez-vous donc point qu’il m’était
impossible de faire disparaître le corps de trop de
Larsan en plein jour ? Il me fallait tout le jour
pour préparer sa disparition dans la nuit ! Mais
quel jour nous avons eu là avec la mort de
Bernier ! L’arrivée des gendarmes n’était point
faite pour simplifier les choses. J’ai attendu pour
agir qu’ils eussent disparu ! Le premier coup de
fusil que vous avez entendu quand nous étions
dans la Tour Carrée fut pour m’avertir que le
dernier gendarme venait de quitter l’auberge des
Albo, à la pointe de Garibaldi, le second que les
douaniers, rentrés dans leurs cabanes, soupaient
et que la mer était libre !...
– Dites donc, Rouletabille, fis-je en le
regardant bien dans ses yeux clairs, quand vous
avez laissé, pour vos projets, la barque de Tullio
568
au bout de la galerie du puits, vous saviez déjà ce
que cette barque remporterait le lendemain ? »
Rouletabille baissa la tête :
« Non... fit-il sourdement... et lentement...
non... ne croyez pas cela, Sainclair... Je ne
croyais pas qu’elle remporterait un cadavre...
après tout, c’était mon père !... Je croyais qu’elle
remporterait un corps de trop pour la maison des
fous !... Voyez-vous, Sainclair, je ne l’avais
condamné qu’à la prison... pour toujours... Mais
il s’est tué... C’est Dieu qui l’a voulu !... que Dieu
lui pardonne !... »
Nous ne dîmes plus un mot de la nuit.
À Laroche, je voulus lui faire prendre quelque
chose de chaud, mais il me refusa ce déjeuner
avec fièvre. Il acheta tous les journaux du matin
et se précipita, tête baissée, dans les événements
du jour. Les feuilles étaient pleines des nouvelles
de Russie. On venait de découvrir, à Pétersbourg,
une vaste conspiration contre le tsar. Les faits
relatés étaient si stupéfiants qu’on avait peine à y
ajouter foi.
569
Je déployai l’Époque et je lus en grosses
lettres majuscules en première colonne de la
première page :
et, au-dessous :
Le tsar le réclame !
570
– Non ! Non ! m’écriai-je avec une certaine
précipitation, je vous remercie !... j’en ai assez de
me reposer avec vous !... j’ai une envie folle de
travailler...
– Comme vous voudrez, mon ami ! Moi, je ne
force pas les gens... »
Et, comme nous approchions de Paris, il fit un
brin de toilette, vida ses poches et fut surpris tout
à coup de trouver dans l’une d’elles une
enveloppe toute rouge qui était venue là sans
qu’il pût s’expliquer comment.
« Ah ! bah ! fit-il, et il la décacheta.
Et il partit d’un vaste éclat de rire. Je
retrouvais mon gai Rouletabille, je voulus
connaître la cause de cette merveilleuse hilarité.
« Mais je pars ! mon vieux ! me fit-il. Mais je
pars !... Ah ! du moment que c’est comme ça !...
Je pars !... Je prends le train, ce soir...
– Pour où ?...
– Pour Saint-Pétersbourg !... »
Et il me tendit la lettre où je lus :
571
« Nous savons, monsieur, que votre journal a
décidé de vous envoyer en Russie, à la suite des
incidents qui bouleversent en ce moment la cour
de Tsarkoïé-Selo... Nous sommes obligés de vous
avertir que vous n’arriverez pas à Pétersbourg
vivant.
« Signé : LE COMITÉ CENTRAL RÉVOLUTIONNAIRE. »
572
rencontrai furent maîtres Henri Robert et André
Hesse.
« Tu as pris de bonnes vacances ? me
demandèrent-ils.
– Ah ! excellentes ! » répondis-je.
Mais j’avais si mauvaise mine qu’ils
m’entraînèrent tous deux à la buvette.
573
574
Table
575
VIII. Quelques pages historiques sur Jean
Roussel-Larsan-Ballmeyer
189
IX. Arrivée inattendue du « vieux
Bob » 203
X. La journée du 11
236
XI. L’attaque de la Tour Carrée
312
XII. Le corps impossible
330
XIII. Où l’épouvante de Rouletabille
prend des proportions inquiétantes
349
XIV. Le sac de pommes de terre
382
XV. Les soupirs de la nuit
409
XVI. Découverte de « L’Australie »
420
XVII. Terrible aventure du vieux Bob
441
576
XVIII. Midi, roi des épouvantes
454
XIX. Rouletabille fait fermer les portes
de fer 474
XX. Démonstration corporelle de la
possibilité du « corps de trop » !
487
Épilogue...................................543
577
578
Cet ouvrage est le 85e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
579