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Analyse Spatio-Temporelle D'un Mouvement Scientifique. L'exemple de La Géographie Théorique Et Quantitative Européenne Francophone

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Analyse spatio-temporelle d’un mouvement scientifique.

L’exemple de la géographie théorique et quantitative


européenne francophone.
Sylvain Cuyala

To cite this version:


Sylvain Cuyala. Analyse spatio-temporelle d’un mouvement scientifique. L’exemple de la géogra-
phie théorique et quantitative européenne francophone.. Géographie. Université Paris 1 Panthéon-
Sorbonne, 2014. Français. �NNT : �. �tel-01108755�

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École doctorale de géographie de Paris

Thèse présentée pour obtenir le grade de


Docteur de l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Discipline : Géographie

Sylvain CUYALA

Analyse spatio-temporelle
d’un mouvement scientifique
L’exemple de la géographie théorique et quantitative
européenne francophone

Sous la direction de Denise PUMAIN et Marie-Claire ROBIC

Jury :
Denis ECKERT, Directeur de recherche, CNRS (rapporteur)
Olivier MARTIN, Professeur en sociologie, Université Paris Descartes (rapporteur)
Bernadette MÉRENNE-SCHOUMAKER, Professeur, Université de Liège
Olivier ORAIN, Chargé de recherche, CNRS
Denise PUMAIN, Professeur, Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Marie-Claire ROBIC, Directeur de recherche émérite, CNRS

Thèse soutenue publiquement le 20 octobre 2014


École doctorale de géographie de Paris

Thèse présentée pour obtenir le grade de


Docteur de l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Discipline : Géographie

Sylvain CUYALA

Analyse spatio-temporelle
d’un mouvement scientifique
L’exemple de la géographie théorique et quantitative
européenne francophone

Sous la direction de Denise PUMAIN et Marie-Claire ROBIC

Jury :
Denis ECKERT, Directeur de recherche, CNRS (rapporteur)
Olivier MARTIN, Professeur en sociologie, Université Paris Descartes (rapporteur)
Bernadette MÉRENNE-SCHOUMAKER, Professeur, Université de Liège
Olivier ORAIN, Chargé de recherche, CNRS
Denise PUMAIN, Professeur, Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Marie-Claire ROBIC, Directeur de recherche émérite, CNRS

Thèse soutenue publiquement le 20 octobre 2014


Remerciements

Une thèse est un travail personnel et exigeant. Pour le mener à bien, j’ai eu la chance
d’être épaulé, conseillé, encadré, stimulé et même inspiré par mes proches.

C’était autour de Mai-68. Philippe Pinchemel avait décidé de les faire travailler ensemble
pour réaliser un mémoire de maîtrise innovant sur les migrations. Elles ne se sont plus séparées.
L’une d’une redoutable efficacité, capable de détecter des champs de recherche innovants, de les
développer, d’aider ceux qui tentent l’aventure et surtout de développer les synergies. L’autre,
minutieuse, attentive, énigmatique, pour qui on ne peut pas écrire trop et trop vite parce qu’il faut
penser longtemps, très longtemps avant de se lancer. L’une privilégie l’action, l’autre la réflexion
mais toutes les deux aiment leur discipline et réfléchissent à sa définition et à son organisation.
Leur complémentarité est évidente. J’ai choisi Denise Pumain et Marie-Claire Robic pour
encadrer ma thèse car je savais que ce duo me permettrait d’accomplir le meilleur travail de
recherche. Elles n’ont pas compté les lectures, les relectures, les réécritures ainsi que les
propositions de stages, de formation, de repos même. Elles ne se sont jamais découragées même
lorsque l’énergie et l’envie venaient à me manquer. Elles savaient en permanence trouver les mots
pour me relancer et me permettre de mener cette aventure à son terme. Surtout, elles m’ont laissé
une grande liberté pour traiter mon sujet, ce qui est une immense chance.

Ce premier cercle n’est pas seulement formé d’un duo, c’est aussi un trio complété par
Olivier Orain. C’est lui qui m’a donné goût à la réflexion sur la science et sans son enseignement
reçu dès ma deuxième année d’université à Toulouse (Milieu, Système, Territoire, sans « s », il y
tient !), je n’aurais jamais fait cette thèse car c’est à ce moment-là que se sont cristallisés beaucoup
d’intérêts et d’idées. Nous avons à partir de ce moment-là toujours été en contact, même lors de
mon année d’échange universitaire à l’Université du Québec à Montréal, en troisième année de
licence, d’où je lui envoyais certains de mes travaux pour qu’il exerce sa critique aiguisée. C’est
également lui qui m’a fait connaître le Master Carthagéo Recherche et l’UMR Géographie-Cités.
Il n’a jamais été avare de conseils, de recommandations et de suggestions. Il a même été un
confident lors des épreuves personnelles douloureuses que j’ai traversées, me permettant de ne
pas lâcher.

Je remercie Madame Bernadette Mérenne-Schoumaker ainsi que Messieurs Denis Eckert


et Olivier Martin d’avoir accepté de lire et d’évaluer ce travail. Leur présence dans mon jury est
un véritable honneur.

Je remercie chaleureusement toutes les personnes que j’ai rencontrées lors des entretiens
durant ces dernières années. Il s’agit d’acteurs du mouvement théorique et quantitatif qui ont
accepté de se livrer et de s’exposer aux enjeux d’une histoire du temps présent, dans laquelle les
acteurs du champ étudié sont encore en vie et souvent en poste. Ils ont livré une partie de leur
histoire et cela m’a été précieux. Je suis par ailleurs resté en contact avec certains d’entre eux qui
m’ont apporté des éclairages supplémentaires et ont encore enrichi mon travail. Je remercie tout
particulièrement Roger Brunet, Colette Cauvin, Paul Claval, Henri Chamussy, François Durand-
Dastès, Christian Grataloup, Jean-Pierre Marchand, Hélène Mathian, Sébastien Oliveau, Henri
Reymond, Catherine Rhein, Céline Rozenblat, Lena Sanders, Isabelle Thomas et Christine Zanin.

iii
Durant ces années de thèse, j’ai eu la chance de pouvoir enseigner et ce fut la plus grande
révélation de cette aventure. Timide, ayant peu confiance en moi, enseigner m’a permis de me
construire et de me découvrir. Quel choc lorsque Abdoul Ba, professeur de géographie à Evry, au
sein d’une équipe d’historiens fantastiques et d’un personnel administratif chaleureux, m’a
informé que je devrais assurer des cours magistraux devant plus de 300 étudiants de première
année, dans un immense amphi. Cette expérience m’a convaincu que l’enseignement et la
recherche étaient ce que je souhaitais entreprendre. Je le remercie de la chance qu’il m’a donnée,
tout comme Céline Vacchiani qui m’a confié l’entière responsabilité d’une unité d’enseignement
d’analyse spatiale (CM et TD) à l’Université de Reims où j’ai par ailleurs particulièrement apprécié
l’accueil que m’ont réservé Olivier Lejeune et Dorothée Escotte, accueil tout aussi chaleureux que
celui trouvé à Paris 1 auprès d’Étienne Cossart et Alain Sauter.

De plus, j’ai eu la chance de ne pas faire ma thèse seul, chez moi ou en bibliothèque, mais
de bénéficier d’une structure de recherche, les locaux des équipes P.A.R.I.S. et E.H.G.O. de
l’U.M.R. Géographie-Cités (les 3ème et 5ème étages de la rue du Four) avec une forte vie de
laboratoire à laquelle les doctorants ont toute leur part. Ainsi, j’ai eu la chance d’entreprendre et
de mener à bien dans les derniers mois de ma thèse des investigations stimulantes avec Hadrien
Commenges qui ont conduit à l’un des aspects les plus innovants de ce travail. Par ailleurs,
certains documents cartographiques de la thèse sont le fruit de l’aide précieuse que m’a apportée
François Delisle avec lequel, je l’espère, une collaboration de long terme débute. Un grand merci
également à Martine, Véronique, Christine et Saber qui ont été des repères durant toutes ces
années et tout particulièrement à ce dernier qui avait toujours un sourire et un mot amical pour
donner du cœur à l’ouvrage. Je pense également à tous mes compagnons de route doctorants (et
jeunes docteurs) que je n’ai pas très souvent accompagnés aux repas à la cantine du C.R.O.U.S.,
ou aux sorties du vendredi soir au bar à Stavros. Ils m’ont aidé dès que des questions me
venaient, donnant également de leur temps pour relire des bouts de chapitres avec plaisir. Un
grand merci à Pierre, Hadrien, Marion et Marion, Robin, Antoine, Olivier, Florent, Clara, Zoé,
Thomas, Sylvestre, Bertrand, Elise, mais aussi Charlène (tes alertes SMS ont été très efficaces !),
Elodie, Delphine, Etienne, Elfie, Jean-Baptiste, Brenda, Clémentine, Julie, Stavros, Ioanna,
Laurent, Caroline, Antoine, Sébastien, Dorian…

Enfin, même si on se construit chaque jour, je ne serais pas là sans mes amis qui m’ont
soutenu, sans mes parents qui m’ont encouragé et laissé toute liberté de choisir ma voie.
Je remercie affectueusement Lili, ma grand-mère, qui a toujours été un soutien, une confidente,
une protectrice et une amie. Boursier depuis ma première année universitaire, je suis
reconnaissant de l’État providence français (si souvent malmené) sans qui je n’aurais pas pu
accomplir ce chemin.

Pour finir, je remercie de tout mon coeur Sariette, mon épouse, Léa, ma petite puce, qui
m’ont donné tant de force, d’amour et de joie chaque jour. Cette thèse est aussi la leur.
Sommaire
REMERCIEMENTS III

SOMMAIRE V

INTRODUCTION GÉNÉRALE 1

CHAPITRE 1 – ÉTUDE D’UN MOUVEMENT SCIENTIFIQUE : CADRAGE THÉORIQUE ET


MÉTHODOLOGIQUE, ÉTAT DES CONNAISSANCES, ET CONSTITUTION DES SOURCES 27

CHAPITRE 2 – DES LIEUX SPORADIQUES ACCUEILLANT DES FIGURES NOVATRICES ET UN


CONNECTEUR TRANSATLANTIQUE – LES PRÉMICES DU MOUVEMENT 117

CHAPITRE 3 – UNE ANALYSE SPATIO-TEMPORELLE D’UN MOUVEMENT SCIENTIFIQUE PAR


L’AFFILIATION DE SES ACTEURS 169

CHAPITRE 4 – LES REVUES ET LES COLLOQUES EUROPÉENS : LIEUX D’EXPRESSION ET


STRUCTUATION SPATIALE DU MOUVEMENT – LE CAS DES (CO)PRODUCTIONS SCIENTIFIQUES 253

CHAPITRE 5 – LA STRUCTURATION SOCIO-SPATIALE DU MOUVEMENT PAR LA FORMATION 303

CONCLUSION GÉNÉRALE 391

SOURCES PRIMAIRES 403

BIBLIOGRAPHIE 407

INDEX 431

TABLES 443

v
Introduction générale

Introduction générale
INTRODUCTION 2
1. DU CHOIX DE CE MOUVEMENT SCIENTIFIQUE EN PARTICULIER 3
1.1. L’IRRUPTION D’UNE NOUVEAUTÉ RADICALE DANS LE CHAMP DISCIPLINAIRE 3
1.2. DE L’INFLUENCE ANGLO-AMÉRICAINE SUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES FRANÇAISES 5
1.3. L’HYPOTHÈSE D’UN ESPACE EUROPÉEN FRANCOPHONE 8
2. DU CHOIX DE L’EXPRESSION « GÉOGRAPHIE THÉORIQUE ET QUANTITATIVE » 9
2.1. LA CONSTRUCTION D’EXPRESSIONS À L’OCCASION DE DÉBATS ET CONTROVERSES ÉPISTÉMOLOGIQUES 9
2.2. LES ACTEURS DU MOUVEMENT ET LEUR CHOIX 14
2.3. UN LABEL VISIBLE À PARTIR DE 1975 19
3. STRUCTURE DE LA THÈSE 24

1
Introduction
Dans un ouvrage qui présente la particularité de proposer simultanément un modèle
d’investigation et d’analyse sociologique des champs scientifiques, Jean-Michel Berthelot, Olivier
Martin et Cécile Collinet (2005) proposent de resituer la genèse, le devenir, l’organisation et le
mode de travail des « études sur la science » en France. Ce champ scientifique devenu d’après eux
« normal » au sens de Thomas Kuhn (1962) serait principalement composé de philosophes
(traditionnellement) mais également plus récemment d’historiens et surtout de sociologues :

« Jusqu’aux années 1980, la plupart des chercheurs du champ [des études sur la science] ont
suivi un parcours de philosophie, initial ou complémentaire. L’histoire, longtemps arrimée à la
philosophie dans l’étude des sciences, la sociologie, nouvelle venue aux accents parfois de
trublion, n’ont manifestement pas eu le même poids normatif. Elles ont, cependant, peu à peu
constitué également des lieux légitimes d’étude des sciences, à partir desquels le dialogue
pouvait être engagé avec les traditions plus anciennes. » (Berthelot et al., 2005, pp. 259-260)

Jusqu’au milieu des années 2000, d’après les auteurs, les géographes français ne
semblaient donc pas avoir investi ce champ d’investigations d’étude sur la science. Pour eux, la
géographie faisait alors encore partie des « disciplines a priori extérieures au domaine » (p. 129).
Cette centration sur trois disciplines, philosophie, histoire, sociologie, tend cependant à négliger
une partie relativement abondante d’histoire des sciences pratiquée par des spécialistes de la
discipline qu’ils étudient. Ils sont en général isolés, mais ils peuvent aussi constituer des équipes
ou des réseaux de recherche qui mobilisent des problématiques philosophiques, historiennes ou
sociologiques. Il en est ainsi par exemple de psychologues et de géographes. Ces derniers ont une
tradition ancienne d’histoire de la géographie et d’histoire de la cartographie qui s’est organisée
depuis la fin des années soixante avec la fondation d’un réseau international d’« histoire de la
pensée géographique » relevant de l’Union géographique internationale et de l’Union
internationale d’histoire et de philosophie des sciences. Sur le plan national, cette tradition
d’étude réflexive de la géographie a été développée depuis la même période sous l’impulsion de
Philippe Pinchemel, qui a été, avec Michel Mollat, à l’initiative du Centre de géohistoire de la
Sorbonne (1967), intégré à l’Université de Paris 1 puis au CNRS. Le développement récent d’un
« tournant spatial » dans les sciences sociales et dans d’autres domaines de la culture conduit
depuis quelques années à une valorisation des approches spatiales voire même géographiques de
nombreux champs et en particulier de la science (Livingstone, 1995 ; Withers, 2002 ; Besse,
2004). Les géographes y contribuent, et pourraient dès lors participer de manière plus sensible au
renouvellement du champ des études sur la science, en y inscrivant leurs propres perspectives. En
témoignent deux dossiers récents parus dans des revues de géographie nationales :

1) En 2010, Jean-Marc Besse coordonne dans l’Espace géographique un dossier sur « La


géographie comme référence en histoire des sciences, esthétique et philosophie »,

2) En 2013, Denis Eckert et Myriam Baron (2013) consacrent quant à eux un dossier sur
« La science, l’espace et les cartes » dans Mappemonde.

2
Introduction générale

Comme les différents auteurs qui sont intervenus dans ces deux dossiers, nous pensons
que la géographie peut permettre d’étudier la science. Pour ce faire, nous faisons le pari de nous
servir de certaines des théories de la géographie telles que celle de la diffusion spatiale (par
exemple : Hägerstrand, 1957 ; Saint-Julien, 1980) pour mener nos investigations. Ces dernières
ont pour objectif de mener une analyse spatio-temporelle d’un mouvement scientifique (et non d’un
champ scientifique), en nous appuyant sur la théorie d’un mouvement scientifique, théorie
sociologique développée par S. Frickel et N. Gross (2005), et en choisissant un mouvement
scientifique toujours actif, appartenant au temps présent, démarche que nous expliciterons dans le
chapitre 1. Nous proposons donc d'investir ce champ de l’étude sur la science, en tant que
géographe, mais en mobilisant non seulement les savoir-faire de notre discipline de formation
mais également ceux de la sociologie et de l’histoire, au service de ce champ de recherche.

Après avoir éclairé notre choix d’étudier le mouvement scientifique particulier de la


« géographie théorique et quantitative » européenne francophone, nous montrerons pourquoi
avoir retenu cette expression en particulier, pour enfin définir la structure de la thèse.

1. Du choix de ce mouvement scientifique en particulier


Nous avons fait le choix de tester l’analyse spatio-temporelle d’un mouvement
scientifique sur la géographie théorique et quantitative européenne francophone qui a été la
révélation du début de notre cursus universitaire. Au-delà de notre cas personnel, c’est un
mouvement qui a semble-t-il marqué la géographie depuis qu’il est apparu en Europe
francophone, a priori au début des années 1970.

1.1. L’irruption d’une nouveauté radicale dans le champ disciplinaire


D’abord, un marqueur particulier peut nous convaincre de cette irruption d’une
nouveauté radicale dans la scène géographique française. Les diverses éditions d’un manuel
universitaire de l’époque, consacré à la géographie humaine et dû à un géographe de formation
classique, physique et humaine, Max Derruau, permettent en effet de jalonner les étapes d’une
telle reconnaissance :

1. En 1961, dans l’introduction de la première édition de son Précis de géographie humaine,


M. Derruau fait état d’une « crise » de la géographie, due à un excès de spécialisation : « Les uns
restent attachés à la géographie classique, tandis que les autres développent surtout des aspects

3
nouveaux » (Derruau, 1961, p. 5). Il tente alors de concilier les quatre conceptions de la
« géographie nouvelle » (ibid.) qu’il repère1.

2. En 1969, dans son Nouveau précis de géographie humaine, M. Derruau ne recense plus que
trois « familles », l’une d’ordre économique et social et qui fait un usage abondant de la
statistique : « cette tendance repose sur la conviction que les formes d’organisation sociales et économiques
priment les différences dues à la géographie physique » (Derruau, 1969, p. 5, - les italiques sont dans le
texte) ; une autre écologique, pour qui « la géographie humaine est avant tout l’étude de
l’adaptation des groupes sociaux aux conditions naturelles » (ibid.) ; et une troisième tendance, « citée pour
mémoire » :

« celle de la géographie « théorique » représentée par les ouvrages de W. Bunge et de


W. Isard2. L’espace est considéré comme un modèle abstrait à la façon des économistes et
on étudie les migrations des flux comme pourrait le faire la topologie. De tels ouvrages sont
trop éloignés de l’étude du support concret pour que nous les considérions comme
appartenant à notre discipline. […] Bien que l’espace qu’ils étudient diffère de l’espace
géographique, on ne peut ignorer leur apport fécond. » (ibid., p. 6).

L’auteur organise alors son manuel en cinq livres consacrés à de grandes thématiques (de
la géographie de la population à la ville en passant par les grands aménagements agraires et les
activités non agricoles).

3. Enfin, son ouvrage intitulé Géographie humaine publié à nouveau chez Armand Colin en
1976, adopte volontairement un point de vue « éclectique » : Sans renoncer aux acquisitions
classiques, il présente une géographie plus moderne : « on ne peut plus, aujourd’hui, laisser dans
l’ombre les concepts d’organisation de l’espace et l’analyse quantitative des faits sociaux », admet
l’auteur en introduction, ajoutant que « la géographie progresse par de nouvelles méthodes, mais
nul n’a le droit d’imposer ces nouvelles méthodes comme un credo » (Derruau, 1976, p. 5).

Alors, sous le titre « Analyse spatiale », les auteurs qu’il avait évoqués mais récusés en
1969, prennent place à côté des traductions des auteurs phares de la « new geography »
anglophone (Peter Haggett et Brian J.L. Berry) et de la revue l’Espace géographique, l’un de ses
« porte parole » (Derruau, 1976, p. 5). Un premier livre présente alors 5 chapitres sous le titre « La
tradition et les approches nouvelles », le chapitre « Analyse spatiale » étant placé immédiatement
après la « géographie humaine traditionnelle » et précédant ainsi les approches écologique,
sociologique, économique que M. Derruau avait évoquées jusque là.

Le manuel de Max Derruau, qui était alors le seul manuel universitaire généraliste centré
sur la géographie humaine, enregistre donc en 1976 l’apparition d’un nouveau « point de vue ».
C’est à la fois un marqueur de l’évolution de la discipline, un agent de légitimation et un agent de
la diffusion de représentations sur la structuration de la géographie, indépendamment des acteurs

1 Il s’agit d’une « géographie ethnographique » développée à l’époque par Mariel Jean-Brunhes-Delamarre et Pierre
Deffontaines, de la « géographie biologique et sociologique » de Max Sorre, de la « géographie historique » de Roger
Dion, de « la primauté de l’économique », qu’il rattache à Pierre George et à l’école de Lund, et de « géographes hors
des écoles », sur lesquels il s’appuie pour présenter une définition consensuelle de la géographie humaine.
2 Une note appelle les noms de William Bunge (Theoretical Geography, 1962), Walter Isard (Methods of regional analysis,

1960) et Paul Claval (« La théorie des lieux centraux », 1966).

4
Introduction générale

mêmes de tel ou tel mouvement. Dans les années 1970, le mouvement « théorique et quantitatif »
a pris une relative importance au sein de la discipline au point que les auteurs de manuels soient
dans l’obligation de le prendre en considération. Ainsi, la même année 1976, paraît un « Que-sais-
je » consacré à La Nouvelle Géographie, dû à Paul Claval. L’année précédente, en 1975, une
commission de « géographie théorique et quantitative » était créée au sein du Comité national
français de géographie. Ces diverses expressions apparaissent aussi dans le chapitre d’analyse
spatiale du manuel de M. Derruau (new geography, géographie quantitative, géographie quantitative
et spatiale, géographie théorique), et le contenu du manuel persiste presque inchangé jusqu’à la
dernière édition (la 8e), en 2002, attestant de la longévité de ce mouvement.

Plus précoce que plusieurs autres courants développés dans la période contemporaine,
telles la géographie sociale qui se développe au début des années 1980 et la géographie culturelle,
à partir des années 1990, ce mouvement est donc de longue durée, et il a été dès son émergence
l’objet de débats ou encore de disputes au sein du champ scientifique.

1.2. De l’influence anglo-américaine sur les sciences humaines et


sociales françaises
Déterminer le contexte mondial (influence nord-américaine) et scientifique
(préoccupations similaires dans des sciences humaines et sociales elles-mêmes influencées) de
l’émergence de ce mouvement scientifique permet de mieux comprendre qu’il a suscité le débat
au sein du champ disciplinaire. En effet, premièrement, à partir de l’après Seconde guerre
mondiale, les États-Unis deviennent le modèle à suivre et étendent leur influence sur l’Europe
occidentale dans les domaines de la culture ou de l’économie, mais également dans le domaine
scientifique. Cette influence entraîne des retombées dans toutes les disciplines, y compris en
géographie. Cette affirmation se manifeste notamment par la venue sur le continent européen
d’un nombre important de géographes américains, lors du Congrès de l’Union géographique
internationale (UGI) de Lisbonne en 1949, alors qu’ils étaient peu nombreux auparavant. La
géographie anglo-américaine est en effet devenue dominante à partir de l’après Seconde Guerre
mondiale et la domination linguistique anglophone étudiée par plusieurs auteurs (par exemple :
Garcia-Ramon, 2003) n’en est que l’une des illustrations. Une analyse des numéros des Annales de
géographie, revue de l’école française de géographie, y a montré l’augmentation constante des
citations et des références à des publications anglo-américaines à partir de 1945 (Cuyala, 2007).

Deuxièmement, le XXe siècle voit la pénétration des mathématiques dans les sciences
humaines et sociales (Martin, 2000, 2002), ce qui découle en partie de l’influence anglo-
américaine. Au début des années 2000, la Revue d’histoire des sciences humaines a consacré un dossier à
la relation entre « Mathématiques et sciences sociales au cours du XXe siècle ». Sont traitées les
sociologies américaine (Schweber, 2002) et française (Martin, Vannier, 2002), l’économie (Le
Gall, 2002), l’histoire (Borghetti, 2002) mais également, et nous y reviendrons amplement dans le
chapitre 1, la géographie (Pumain, Robic, 2002). Ainsi, dans plusieurs disciplines des sciences
humaines et sociales, l’utilisation des mathématiques se développe.

5
Comme l’indique O. Martin (2002) dans l’article introductif du dossier, il n’a pas existé en
sciences humaines et sociales durant le XXe siècle de consensus sur le rôle que devaient jouer les
mathématiques, leurs formalismes et leurs méthodes, les scientifiques alternant entre plusieurs
positions :

« Les mathématiques sont nécessaires pour assurer la scientificité et la validité des sciences ;
les mathématiques constituent simplement une discipline auxiliaire ; toute possibilité de
mathématisation dans ces savoirs est exclue. » (Martin, 2002, p. 3)

Il y traite de manière centrale du rapport entre sociologie et mathématique. S’il montre


que les mathématiques ont pénétré depuis longtemps la sociologie, il affirme que « l’après
Seconde Guerre mondiale est incontestablement, en France comme aux États-Unis, une période
florissante pour la place occupée par les mathématiques en sociologie » (Martin, 2002, p.8). L’auteur
assure que cette période a profondément transformé la sociologie, notamment américaine :

« Cette évolution des techniques ne se limite pas à une rénovation de surface ou à de


simples raffinements méthodologiques : aux États-Unis au moins, elle se conjugue avec la
transformation de la sociologie en profondeur, dans ses bases « paradigmatiques ». Dans
l’analyse détaillée d’un moment fort de cette transformation (celui de la publication et de la
diffusion de l’important ouvrage American Soldier), Libby Schweber (65 et suiv.) étudie
l’établissement des statistiques comme méthodes faisant autorité et le développement d’un
« positivisme instrumental » comme mode de raisonnement dominant. » (ibid.)

Il semble par ailleurs relativiser les transformations opérées en sociologie française :

« En France, la période d’après-guerre est également marquée par la volonté de quelques


chercheurs de donner une base mathématique à l’analyse de quelques faits sociaux. […] Ces
efforts restent toutefois relativement isolés. Beaucoup plus important est le développement
de l’usage des outils statistiques et probabilistes. […] Cet usage s’accentue encore avec
l’arrivée des ordinateurs et la possibilité alors offerte aux sociologues de traiter facilement
de grandes quantités de données. » (Martin, 2002, p.9)

Dans son autre article sur « La sociologie française après 1945 : places et rôles des méthodes
issues de la psychologie », cosigné avec Patricia Vannier (2002), O. Martin montre que le recours,
par plusieurs sociologues français, à des méthodes statistiques sophistiquées, à partir de la fin des
années 1940, a pour origine la psychologie anglo-saxonne (essentiellement américaine) dont les
« méthodes ont rapidement été diffusées dans l’espace de la psychologie française » :

« Plusieurs sociologues […], ayant reçu une formation en psychotechnique ou ayant


séjourné aux États-Unis, ont utilisé ou favorisé l’usage de ces méthodes. » (Martin, Vannier,
2002, p. 95)

En partie en réaction à cette influence anglo-américaine, incarnée par le goût pour les
statistiques qu’elle diffuse, des mises en gardes et de fortes critiques contre l’usage de la mesure
en sociologie sont formulées par des sociologues français de premier plan à partir de la fin des
années 1960 :

« La critique et l’analyse réflexive des usages des mathématiques en sociologie accompagnent


ces usages : certains parlent du « terrorisme du nombre » et de « l’illusion statistique en
sociologie » (à titre d’exemple : Javeau, 1976, 1994). À la même époque, dans Le métier de
sociologue (1968), Bourdieu, Chamboredon et Passeron mettent en garde contre « les faux

6
Introduction générale

prestiges et les faux prodiges de la formalisation sans contrôle épistémologique » car « en


donnant les dehors de l’abstraction à des propositions qui peuvent être empruntées
aveuglément à la sociologie spontanée ou à l’idéologie, elle risque de suggérer que l’on peut
faire l’économie d’un travail d’abstraction, seul capable de briser les ressemblances
apparentes pour construire les analogies cachées » (Bourdieu, Chamboredon, Passeron, 1968,
p. 78). Plus récemment Jean-Claude Passeron a rappelé les dangers des « paradis artificiels du
formalisme » (Passeron, 1991, p. 154). » (ibid.)

O. Martin (2002) affirme plus largement que « la science mathématique entretient des
liens controversés avec les sciences de l’homme et de la société » (Martin, 2002, p. 3) et indique
celles qui sont concernées par l’usage des mathématiques :

« Ce détour par l’histoire de la sociologie nous permet d’entrevoir l’ancienneté et la diversité


des débats autour de la mathématisation des sciences sociologiques. Ils ne datent pas de la
seconde moitié du XXème siècle ni de l’arrivée de l’informatique, même s’ils prennent des
formes particulières durant cette période et à la suite de l’arrivée des ordinateurs. Des
constats proches pourraient être dressés pour d’autres domaines du savoir de l’homme :
l’économie, la démographie, la psychologie, la géographie, la linguistique, la science
politique, l’anthropologie ou encore l’histoire. À des titres divers et à des degrés très
variables d’une discipline à l’autre, la question du rôle et de la place à accorder aux
mathématiques dans ces disciplines est intervenue. » (Martin, 2002, p. 9)

Concernant l’histoire, une discipline traditionnellement proche en France de la


géographie, Bernard Lepetit indique en 1989, dans Histoire & Mesure, comment « l’histoire
quantitative […] a constitué pour les historiens français une pratique dominante, et la référence
par rapport à laquelle furent longtemps jaugées les manières de faire de l’histoire » (Lepetit, 1989,
p. 191). Il estime que cette tendance a duré « pendant une génération, aux lendemains de la
seconde guerre mondiale », et consistait à considérer l’ « usage raffiné des techniques quantitatives
pour produire un savoir positif neuf [comme distinctif d’une] discipline de pointe » (Lepetit,
1989, p. 191). Il souligne également que « la pratique de la quantification assurait à la discipline de
disqualifier l’histoire événementielle grâce à des critères empruntés aux sciences exactes […],
permettait d’associer un modernisme technique, encore renforcé par l’usage de l’ordinateur, à la
tradition positiviste de l’histoire » (Lepetit, 1989, p. 191). Mais il affirme que « la tendance
aujourd’hui [en 1989] s’est inversée [et que] le doute s’est répandu quant à la capacité du chiffre à
rendre compte des comportements les plus fondamentaux » (Lepetit, 1989, p. 191).

Comme le montrent ces différents articles, la géographie n’est donc pas la seule discipline
qui ait vu l’émergence d’un mouvement théorique et quantitatif bien que, du côté des historiens,
comme des sociologues français, on insiste davantage sur la dimension « quantitative » plutôt que
« théorique ».

Par ailleurs, dans les années 1960 et 1970, parallèlement à l’influence anglo-américaine,
des équipes de statisticiens français se mettent au service des chercheurs en sciences humaines et
sociales pour les former (Les Messaches, 1989). Par l’organisation de formations, Marc Barbut,
un mathématicien parmi les principaux initiateurs de cette pénétration des mathématiques
appliquées dans les sciences humaines et sociales, a proposé l’ « Esquisse d’un bilan » sur « Les
mathématiques et les sciences humaines » dans un ouvrage dirigé par J. Baechler (2000) où il
montre la relation entre les mathématiques et les sciences humaines.

7
Ces différents éléments, en amont et autour de la géographie française, peuvent expliquer
comment la géographie théorique et quantitative a pu émerger dans un contexte, comme nous
l’avons souligné, où la culture américaine se répand sur le continent européen, tout en
connaissant de fortes résistances en France, ce qu’Olivier Orain a par ailleurs analysé (2009).
Surtout, ces éléments montrent que des préoccupations similaires existaient à l’étranger
(Amérique du Nord, Suède) ou dans d’autres disciplines, avant (ou au même moment que) sa
pénétration en géographie. Ces préoccupations ont pu servir de modèle aux géographes français
ou tout du moins elles ont pu avoir des retombées en géographie française à un moment donné.
Ces retombées ont pu être positives (adhésion) ou négatives (rejet d’un certain impérialisme
américain dans un contexte français où de nombreux géographes se revendiquent du marxisme).
Nous souhaitons donc étudier comment la diffusion du mouvement théorique et quantitatif s’est
enclenchée à partir de ce contexte particulier.

1.3. L’hypothèse d’un espace européen francophone


Si nous avons principalement traité jusqu’ici du cas français, nous faisons l’hypothèse que
le mouvement scientifique que nous étudions s’est développé particulièrement dans l’espace de
l’Europe francophone, comprenant donc les parties francophones de la France, de la Belgique, de
la Suisse et du Luxembourg. Ce cadre a été choisi pour des questions pratiques : pour limiter
l’étendue de l’observation, qui aurait été trop vaste s’il avait fallu par exemple analyser toute la
géographie théorique et quantitative européenne ou mondiale. Il permet aussi de tester
l’hypothèse d’une diffusion du mouvement amorcé à partir d’influences d’origine étrangère. La
géographie européenne francophone n'est pas un champ institutionnel homogène. En effet, dans
ce terrain d’étude, se juxtaposent plusieurs systèmes universitaires et de recherche différents. Par
contre, nous pouvons prendre en compte l'existence ancienne d'un champ d'échanges
préférentiels qui s’est matérialisé par des attributions de chaires à des géographes francophones
d’origine étrangère, par des directions de thèses ou par la participation à des manifestations
scientifiques des pays voisins, champ qui pourrait persister. En outre, cet espace de la
francophonie européenne est aujourd'hui inséré dans un espace de l'Europe de la recherche plus
vaste. La cohésion sociale de ce mouvement reste toutefois à démontrer. Nous faisons alors
l'hypothèse que les interactions entre francophones européens (conjonction de la proximité
spatiale et linguistique) ont été tellement importantes qu'elles ont permis la constitution d'un
mouvement scientifique unique en géographie théorique et quantitative. La limite spatiale de ce
mouvement ne devrait cependant pas être nette puisque, par exemple, les Belges wallons,
Bruxellois francophones et néerlandophones ainsi que les Belges flamands ont également de
fortes interactions entre eux. Des discontinuités en termes institutionnels ou liés à l'appartenance
de la géographie aux sciences humaines et sociales en France et aux sciences « dures » en Belgique
peuvent également compromettre cette unité spatiale du mouvement scientifique.

8
Introduction générale

2. Du choix de l’expression « géographie théorique et


quantitative »
Comme nous l’avons écrit par ailleurs (chapitre 1), un mouvement scientifique émerge et
se développe parce qu’un collectif se crée et travaille à l’élaboration d’un cœur de connaissances
matérialisé par un certain nombre de théories et/ou de méthodes particulières que ses acteurs
tentent de diffuser dans le reste du champ disciplinaire (Frickel, Gross, 2005). Pour exister, ce
groupe a besoin de recourir à des expressions particulières, de se labelliser, pour rendre le
mouvement visible. L’expression « géographie théorique et quantitative » utilisée dans le titre de
cette thèse est une expression de travail, davantage qu’une expression qui représenterait une
consistance indéniable, avec des formes nettes et dans laquelle les géographes concernés se
reconnaitraient tous. Une partie de notre travail vise donc à étudier la construction de ces
catégories qui servent à cette opération de distinction, à travers des expressions caractéristiques
d’un mouvement scientifique particulier qui a une durée de vie assez longue. Ces mots ou ces
expressions peuvent varier car ils correspondent à des moments et des définitions hétérogènes
d’un processus scientifique. Ce travail se situe donc dans la tension entre montrer qu’il existe bien
une entité, un mouvement, qu’un peu arbitrairement nous nommons « mouvement théorique et
quantitatif », et souligner son caractère évolutif. Il n’est pas « théorique et quantitatif » de la même
manière pendant trente ou quarante ans et il l’était peut-être davantage à un moment et moins à
un autre. Ainsi, l’hypothèse d’un « raffinement méthodologique » de la géographie
« traditionnelle » (par la quantification), est largement avancée dans la littérature, alors que des
analyses du même moment ou des témoignages de géographes insistent sur un renouvellement
théorique. Accoler les deux termes pour toute la période relève donc de cette tension entre
l’existence supposée de ce mouvement au sens sociologique du terme, sur la durée, et la
transformation du mouvement au cours de la période. Les différents matériaux que nous avons
constitués permettent d’établir des chronologies du mouvement et montrent par exemple
l’évolution de deux types d’intérêt présents au départ : l’un strictement quantitatif, l’autre
quantitatif mais davantage théorique. Ces différentes expressions s’inscrivent donc dans une
histoire, dans des débats et des controverses entre géographes, mais aussi dans des réalisations
institutionnelles telles que la « Commission de géographie théorique et quantitative » du Comité
national français de géographie, créée en 1975, qui a donné à cette appellation, préexistante, une
visibilité bien plus forte, à l’époque, que par exemple celle d’« analyse spatiale ».

2.1. La construction d’expressions à l’occasion de débats et


controverses épistémologiques
L’invention et l’emploi des mots et expressions relatives au mouvement scientifique dont
nous allons faire l’analyse se situent dans un contexte général de controverses et de débats. Suite à
différentes lectures préalables, quatre expressions ont été retenues et analysées à partir des débats
qu’elles ont suscités : « géographie quantitative », « géographie théorique et quantitative »,
« analyse spatiale » et plus succinctement « nouvelle géographie ». La cristallisation d’oppositions
sur ces expressions qui deviennent alors porteuses de sens peut s’effectuer dans des articles, des

9
ouvrages, des manuels mais aussi dans les discours oraux que sont par exemple des interventions
lors de colloques ou des témoignages. Les expressions sont porteuses de sens et, par leur
apparition, leur développement et leur disparition, renseignent sur l’état du champ disciplinaire
dans lequel un mouvement scientifique tente de s’implanter. L’apparition ou la disparition de ces
expressions reflètent également les enjeux qui se présentent à eux dans le champ même de la
discipline ou des sciences sociales en général. Lorsqu’un géographe publie un article, soit il avance
sciemment telle expression en lui donnant une signification précise, en la situant dans le débat,
pour susciter la discussion, soit il utilise une expression qui existe déjà, dans l’air du temps, et il
peut l’assortir de la signification qu’il souhaite mettre en avant, ce qui le positionne dans un
mouvement particulier de la discipline.

Les acteurs du mouvement scientifique étudié dans ce travail utilisent et créent certaines
de ces expressions pour s’implanter, essayer de s’imposer, ou plus simplement poursuivre son
élan et sa cohérence. Ces expressions sont inscrites dans des productions qui portent des enjeux
probablement différents selon l’avancement du mouvement. Ainsi, par exemple, « géographie
quantitative » est un terme très utilisé pour désigner le mouvement. Il apparaît, et surtout
cristallise les clivages, à l’époque d’un débat entre quantitatif et qualitatif, plutôt à la fin des
années 1960. Ainsi, un colloque sur ce thème a eu lieu à Ottawa, capitale fédérale du Canada, en
1970. Il a été organisé par le département de géographie d’Ottawa et a réuni de nombreux
géographes canadiens et français de différentes générations. Organisé par Jean-Bernard Racine et
Hugh M. French, il a donné lieu à la publication d’un ouvrage au titre parlant : Quantitative and
qualitative geography. La nécessité d’un dialogue (1971). Dans la préface de l’ouvrage, Hugues
Morrissette, directeur du département de géographie, indique que le « besoin [de ce débat] s’est
fait sentir » et qu’ils ont eu la « chance d’avoir au département à cette époque-là deux spécialistes :
Stanley Gregory et Jean Labasse qui ont permis au débat de prendre corps », et il exprime sa
gratitude à l’égard de tous ceux qui « ont permis de discuter de ce thème, soit en participant aux
débats, soit en donnant des textes pour publication ». Ces débats et leur publication permettent
de rendre visible une expression et donc un mouvement qui peut se reconnaître en elle. Faire
référence à ce livre a du sens dans la mesure où il est issu d’un débat ayant eu lieu à Ottawa, dans
un département bilingue, l’un des lieux à partir desquels la diffusion de la géographie théorique et
quantitative en Europe francophone a pu s’amorcer, ce qui donne à l’ouvrage une fonction de
cadrage des réflexions de ce début de mouvement. S’il s’agissait là de mobiliser l’expression
« géographie quantitative » pour en montrer la complémentarité avec un pendant « qualitatif »
(créé en quelque sorte en contre-point) et donc rechercher un consensus, d’autres géographes se
sont placés dans la controverse, en opposition ouverte à la « géographie quantitative », ce qui
rappelle les attaques dont a été la cible la sociologie utilisant la mesure (Martin, 2002). Ainsi, O.
Orain (2009) a montré comment Pierre George, alors de grande influence en France, critiquait
fortement la modernité incarnée par la « géographie quantitative » au travers notamment de deux
articles publiés en 1971 et 1972 : « Géographie quantitative, nouveau déterminisme ? » et
« L’illusion quantitative en géographie », dans les Mélanges Meynier. Ce dernier résume les craintes
que suscite ce qu’il désigne aussi comme la « nouvelle géographie » : « des données trompeuses »
(p. 183), un « déni du réel » (p. 184), « le spectre de l’ordinateur totalitaire » (p. 187). Au même
moment, Henri Reymond et Jean-Bernard Racine (1973), encore à Ottawa, publient en France,

10
Introduction générale

L’Analyse quantitative en géographie avec la bénédiction du même P. George, directeur de la


collection aux Presses Universitaires de France. D’ailleurs, les deux auteurs citent dès
l’introduction de leur ouvrage un autre texte de P. George qui, sous certaines réserves, semble
accepter de « tenter l’expérience » :

« Nous partirons plutôt d'une remarque de Pierre George, tirée de l'introduction de son
ouvrage Les méthodes de la géographie : « Aujourd'hui, la géographie se trouve en présence
d'instruments d'exploitation des données qui ont un intérêt tout particulier pour elle,
puisqu'ils permettent justement de traiter simultanément un très grand nombre de données,
quelle qu'en soit la nature et quel qu'en soit l'ordre de grandeur. La tentation est forte de
rechercher, à travers l'exploitation mécanographique et mathématique des données, une
nouvelle base de systématique fondée sur des modèles. L’expérience mérite d'être faite, à
condition d'être toujours conscient de l'insuffisance et de l'inégalité qualitative des données
numériques et, par conséquent, du caractère seulement indicatif des modèles qui ne peuvent
être qu'une base de travail et non une image représentative de la réalité » (George, 1970, pp.
6-7). » (Racine, Reymond, 1973)

Les débuts de cette expression, et l’expression du courant scientifique qui la sous-tend,


sont donc controversés, donnent lieu à des débats, des oppositions et aussi à des plaidoyers.
Ainsi, lorsque dans les années 1970 des géographes français utilisent ce terme pour désigner leurs
propres recherches ou celles d’autres géographes, ils font le choix de s’inscrire dans cette
controverse et donc de se démarquer du reste du champ disciplinaire. Par exemple, selon un
témoignage, une équipe de Strasbourgeois a effectué un travail « clairement en quantitative »
(Cauvin, entretien, 29/09/2011) et présenté en 1971 une première communication officielle à
Paris à l’Association de géographes français (AGF)3 qui n’aurait été acceptée que parce que des
« cautions » étaient présentes :

« On nous a dit après : heureusement que c'était Étienne Dalmasso qui parlait et qu'on le
connaît (sa thèse était très reconnue), sinon vraiment… De plus c'était "patronné" par
Étienne Juillard. Heureusement que nous avions de belles cautions ! C'est fou ce que la
quantitative était bien acceptée à ce moment là au niveau national… » (Cauvin, entretien,
29/09/2011)

Dans cette décennie 1960, le débat ne portait pas seulement sur le couple
« quantitatif/qualitatif » mais également sur la complémentarité entre « théorique » et
« quantitatif ». Ainsi, en 1963, le géographe canadien Ian Burton publiait « Quantitative revolution
and theoretical geography », un an après la parution de l’ouvrage de son collègue états-unien
William Bunge, intitulé Theoretical geography, deux publications qui ont été certainement lues par les
géographes européens peu après (Bunge était cité par Derruau dans sa Géographie humaine de
1969). I. Burton est celui qui a dressé le premier bilan des transformations épistémologiques
qu’appelait la géographie théorique et quantitative.

La controverse sur « quantitatif /qualitatif » s’est peu à peu atténuée, marquée par une
disparition progressive des débats qui y ont été consacrés. On a pu néanmoins trouver une
nouvelle actualité à ce couple, ainsi qu’en témoigne la publication du chapitre signé en 2000 par

3 Dalmasso É., Rimbert S., Pruvot M., Cauvin C., Schaub M. (1971), « Essai d'application de quelques méthodes
statistiques à la région milanaise », Communication à l'AGF, Publication BAGF N° 393-394, pp. 377-392.

11
Thérèse Saint-Julien, « Quantitatif et qualitatif dans l’approche géographique : la modélisation en
question ». Cette publication d’une quantitativiste s’inscrit dans l’ouvrage édité par Jacques Lévy
et Michel Lussault, intitulé Logiques de l’espace, esprit des lieux. Géographes à Cerisy. Elle paraît donc à
la suite d’un colloque majoritairement fréquenté par des géographes éloignés de la géographie
théorique et quantitative et globalement réticents à ce mouvement. Elle pourrait être l’avant-
coureur d’une réactivation du binôme, non plus en raison de la promotion de démarches
quantitatives mais, à l’inverse, d’une valorisation nouvelle de démarches qualitatives – comme en
attestent la tenue de stages de formation dans ce domaine au cours des décennies 2000 et 2010.
Mais ce texte présente surtout une dimension apologétique, alors même que des offensives contre
le « spatialisme » (Lussault, 2001) se multipliaient, qui tendaient à enterrer la « quantitative ».

Par ailleurs, d’autres expressions peuvent être utilisées pour signifier le mouvement
scientifique que nous étudions. Ainsi, le descriptif d’un des cours que nous avons suivi en
deuxième année de licence à l’Université de Toulouse Le Mirail au début des années 2000 et qui
nous a fait découvrir ce mouvement scientifique ne mentionnait ni « géographie quantitative », ni
« géographie théorique et quantitative » mais l’expression « analyse spatiale » réellement comprise
comme label d’un « courant scientifique » :

« L’analyse spatiale est l’un des grands courants de la géographie contemporaine. D’abord le
fait de penseurs isolés comme J. von Thünen, J. Reynaud, W. Christaller ou A. Lösch, elle a
connu un très grand développement dans le monde anglo-saxon dès les années 1950-60,
puis en France à partir des années 1970. Aujourd’hui, dans de nombreuses universités, c’est
une part importante des cursus. » (Orain, Sol)

Il semblerait que l’expression apparaisse en France vers la fin des années 1960. En effet,
Peter Haggett publie, en 1965, un manuel intitulé Locational analysis in human geography, traduit par
Hubert Fréchou à la fin des années 1960 et publié par P. Pinchemel en 1973 sous le titre L’analyse
spatiale en géographie humaine. Dans le même temps, cette expression se répand dans les articles de
l’Espace géographique dès sa création en 1972 ou dans des cours de premier cycle comme à
Strasbourg4 ou Paris. Un Laboratoire d’analyse spatiale est même créé à Nice dès le début des
années 1970, accompagné d’une revue du même nom. En tant qu’identification au mouvement, il
y a eu une période de flottement puisque certains ont d’abord utilisé le terme « analyse de
l’espace », comme par exemple Bernard Marchand, Sylvie Rimbert et Marie-France Cicéri qui
publient en 1976 une Introduction à l’analyse de l’espace. Cela montre que dans les années 1970, un
grand spectre de possibles, en termes de désignation de modes de renouvellement de la discipline,

4 Pour expliquer cette précocité, Colette Cauvin rappelle que :


« Strasbourg a été une des premières universités à accepter les licences libres (uniquement géographie) et des Maîtres-
assistants docteurs sans diplôme des concours (dès la fin des années 50). Jean Tricart a lancé le centre de
géographique appliqué entre les années 1950 et 1960 introduisant tout ce qui lui paraissait nouveau (les photos
aériennes ont été enseignées dès les années 1955-1960). S. Rimbert dès ces mêmes années proposait des cours de
carto avec des graphiques fonctionnels, une réflexion sur les classes pour les cartes de densité, les cartes isoplèthes
étaient faites à la main… É. Juillard avec S. Rimbert lançait l'atlas régional. Donc il y avait fondamentalement une
ouverture vers d'autres possibilités pour la géographie. Les refus ont plus été sur les personnes et sur la peur
effectivement de ne plus avoir le pouvoir que sur le fait que c'était de la quantitative. » (Cauvin, entretien,
29/09/2011)

12
Introduction générale

s’est mis en place autour d’ « espace » puisque ce terme a incarné dans ces années-là l’espoir d’un
aggiornamento de la géographie française. Certains ont en effet déclaré que la géographie était la
« science de l’organisation de l’espace » ou du « savoir-penser-l’espace » (Robic, 1982). Comme
l’ont montré Marie-Claire Robic et Jean-Marc Besse (1986), au milieu des années 1980, alors que
l’institution géographique française cherchait à faire le bilan de ses transformations récentes à
l’occasion d’un Congrès international de géographie tenu à Paris en 1984, il s’est produit une
sorte de redéfinition disciplinaire qui a fait converger nombre de géographes autour de l’idée que
la géographie était une science spatiale, et qu’elle relevait des sciences sociales. En 1984, a
également eu lieu un débat dans l’Espace géographique sur l’« Analyse spatiale : nouvelles
orientations ». Ce débat a pu avoir un impact dans l’introduction et l’implantation de l’expression,
comme en témoigne le manifeste « Après l’analyse factorielle, quoi de neuf en géographie ? »,
signé par Denise Pumain et Thérèse Saint-Julien. C’est l’occasion de dire que les acteurs du
mouvement ne se restreignent pas à de la mesure ou de la méthodologie – une position différente
de celle observée en sociologie française (Martin, 2002). Il existe une certaine ambiguïté au niveau
des mots et expressions utilisés, liée à la mise à jour de la géographie souhaitée par beaucoup au
début des années 1980 et résumée par la formule « la géographie c’est penser l’espace ». Une mise
en avant unanime d’ « espace » se produit, soit du fait de chercheurs se revendiquant de nouvelles
manières de faire, soit de personnes qui mobilisaient auparavant d’autres termes notionnels
identitaires comme « milieu » et « région ». À la fin des années 1990, deux manuels d’analyse
spatiale sont publiés et deviennent des « ouvrages de référence » pour l’enseignement, ce qui fixe
davantage l’expression dans le champ disciplinaire : L’analyse spatiale. 1. Localisations dans l’espace
(Pumain et Saint-Julien, 1997), et L’analyse spatiale 2. Les interactions spatiales (Pumain et Saint-Julien,
2001) considérés par exemple comme « ouvrages indispensables » dans le descriptif
d’enseignement d’Analyse spatiale d’O. Orain et M.-P. Sol à Toulouse.

Enfin, une autre expression apparaît dans les années 1970 en Europe francophone :
« nouvelle géographie », et recouvre chez certains auteurs le mouvement « théorique et quantitatif ».
Peter Gould met en scène l’expression en 1968 dans un article intitulé « The new geography.
Where the movement is » paru dans une revue grand public américaine, même si par exemple
l’article de Burton (1963) est saturé par l’appel du « new ». L’ensemble des rénovateurs de la
discipline ouverts sur l’étranger ont probablement eu accès à cet article, le diffusant ensuite dans
le reste de l’Europe francophone. Ce terme est réapproprié par les géographes français. En
témoignent trois publications parues entre 1976 et 1978 : 1) un rapport sur la « New geography »
présenté par R. Brunet en 1976 dans un cadre franco-anglais, 2) un « Que-Sais-Je ? » intitulé La
Nouvelle Géographie, écrit par P. Claval en 1977, mais aussi 3) une « contribution à l’exploration du
paysage français de la New Geography » proposée en 1978 par Michel Vigouroux, dans le
deuxième numéro des Brouillons Dupont. Ce dernier indique d’ailleurs ce qu’il inclut dans « New
Geography », ce qui est plus restrictif que la définition qu’en donne P. Claval (1977) :

« Nous convenons de considérer dans la New Geography tout chercheur, toute équipe qui
pratique, même à l’occasion, les techniques quantitatives : ce critère est évidemment très
large et on pourrait à juste titre se montrer plus exigeant sur ce terme, réclamant l’utilisation
des modèles, par exemple. Ici le critère large permet de classer aisément les chercheurs et de
plus il suppose une certaine infrastructure (du moins il la réclame) » (Vigouroux, 1978, p.11)

13
Si certains confondent ce terme avec « géographie théorique et quantitative » ou « analyse
spatiale » d’autres l’étendent à l’ensemble des nouveaux mouvements scientifiques apparus en
géographie européenne francophone à partir des années 1970 et dont la « géographie théorique et
quantitative » ne fut que le premier.

2.2. Les acteurs du mouvement et leur choix


Les entretiens auprès des acteurs du mouvement5 sont un bon complément pour interroger
le sens de ces expressions et savoir laquelle est la plus à même de signifier le mouvement
scientifique que nous étudions. Quatre expressions sont régulièrement citées : « nouvelle
géographie » pour la plus ancienne et la plus datée, aux dires de plusieurs témoignages, « géographie
quantitative » souvent citée, jugée nécessaire, pratique à utiliser mais largement critiquée, « analyse
spatiale », satisfaisante pour certains, trop polysémique ou connotée outils pour d’autres, et enfin
« géographie théorique et quantitative », reconnue et appréciée de la plupart mais pourtant moins
utilisée que « géographie quantitative » qui a l’avantage décisif d’être plus ramassée.

Tout d’abord, si un certain nombre d’acteurs du mouvement connaît et maîtrise


l’expression « nouvelle géographie », la plupart pensent qu’elle est datée, tout en concédant qu’elle
a eu un rôle à un certain moment. François Durand-Dastès (1931) résume la diffusion spatiale de
cette expression vue par les géographes de l’époque à travers les théories et les méthodes qu’elle
symbolise pour indiquer comment elle est arrivée en France à la fin des années 1960 et la
signification qu’elle a prise à ce moment-là :

« Nouvelle géographie est apparu naturellement, comme une géographie plus quantifiée,
plus théorique, plus synchronique et plus centrée sur l’interaction spatiale. Elle nous est
apparue comme très nouvelle. Elle est née à peu près par des mariages suédois
(Hägerstrand a joué un rôle important), et anglais. Puis beaucoup d’initiateurs européens
ont émigré aux États-Unis où les idées et pratiques nouvelles se sont développées. Elles
sont ensuite arrivées naturellement par contacts au Canada anglophone vers le Québec.
Puis il y a eu retour vers l’Europe, en partie par les Anglais et en partie par les Français
revenant du Québec parmi lesquels Jean-Bernard Racine et Henri Reymond. Elle était
opposée point par point à une géographie idiographique, diachronique, axée sur les
rapports Homme-Nature. Cela nous a fait l’effet de quelque chose de nouveau. Ceci dit, on
ne peut pas rester pendant 20 ans à une nouvelle géographie. Cette expression a existé mais
n’existe plus. » (Durand-Dastès, entretien, 17/03/2010)

Il indique néanmoins que l’expression n’a pas été sanctuarisée :

« Il n’y a jamais eu de manifeste comme la nouvelle histoire – un groupe d’historiens a fait


un bouquin qui s’appelait la Nouvelle histoire. » (Durand-Dastès, entretien, 17/03/2010)

Certains en sont restés très distants comme Roger Brunet (né en 1931), rejetant surtout la
version américaine de l’expression (« new geography ») :

« On parlait beaucoup de Nouvelle Géographie [dans les années 1970]. C'est une expression
que non seulement je n'ai jamais employée mais dont je me suis toujours moqué en disant

5 58 entretiens d’acteurs de la géographie théorique et quantitative européenne francophone ont été réalisés durant ce
travail. Nous présenterons leur méthodologie dans le chapitre 1.

14
Introduction générale

que la géographie, fort heureusement, a des chances de pouvoir être toujours nouvelle. Elle
sera toujours un peu nouvelle. Ce qu'on pouvait lui reprocher, à l'époque où j'étais étudiant,
c'était de ne plus l'être depuis très longtemps. Alors j'avais nettement le sentiment de
contribuer à faire une géographie nouvelle, mais ce n'était pas la « new geography », simple
truc médiatique américain. » (Brunet, entretien, 5/04/2012)

Comme Nadine Cattan (née en 1963), la plupart des personnes interrogées la pensent
datée et déclare ne pas l’utiliser (Cattan, entretien, 23/03/2012). Certains mêmes, parmi les plus
jeunes notamment, ne connaissent pas cette expression, telle Claire Dujardin (née en 1978), qui
avoue ne « pas tellement lire la littérature épistémologique » mais précise bien connaître les
expressions « géographie quantitative » (mais pas « géographie théorique et quantitative ») ou
« analyse spatiale » (Dujardin, entretien, 23/10/2011).

Les géographes qui se sont lancés dans les années 1970 dans le mouvement scientifique
auquel nous nous intéressons ont surtout utilisé au départ « géographie quantitative » tout en
indiquant avoir subi cette appellation qu’ils ont pourtant jugée nécessaire à ce moment-là, comme
l’indiquent Henri Chamussy (né en 1935) et Pierre Dumolard (né en 1941) :

« Nous nous sommes lancés dans ce que l’on appelait à ce moment-là « la géographie
quantitative », le plus mauvais terme qui puisse exister, traduite de l’expression américaine.
Ce n’était pas de notre faute. Nous avons critiqué cette expression à plusieurs reprises. Mais
nous nous mettions dans une filiation assez stricte de l’appellation nord-américaine. »
(Chamussy, entretien, 17/10/2011)
« Au départ, cela s’appelait « géographie quantitative » parce que c’était importé des États-
Unis. C’était « quantitative geography ». Le gros effort au début a été de se mettre au même
niveau que les Anglo-saxons. » (Dumolard, entretien, 13/05/2011)

D. Pumain (née en 1946) fait également partie de celles et ceux qui trouvaient l’expression
réductrice (et, à cet effet, parfois volontairement employée par les géographes en dehors du
mouvement) par rapport à l’ampleur des recherches des acteurs de ce mouvement scientifique :

« J’attache peu d’importance à l’expression « géographie quantitative ». D’abord parce que je


ne crois pas à l’opposition entre démarche quantitative et démarche qualitative qui est parfois
revendiquée par certains puisqu’on est toujours dans la manipulation de ce duo qui est
indissociable. Par ailleurs, ce que nous subsumions par la « quantitative », c'était une
géographie qui savait traiter le chiffre, qui savait extraire de l'information à partir de chiffres.
Inversement en face, on vous réduit volontiers à cela c'est-à-dire que tous ceux qui ont voulu
s'appeler ensuite « géographie sociale » étaient ravis d'étiqueter « quantitatif » quelque chose
qui donc nécessairement devenait réducteur, replié sur l'usage et la production du seul chiffre
et bien entendu le « sans qualité » [allusion à « qualitatif »] n’était pas loin derrière. [D’ailleurs,
le fait pour nombre d’acteurs du mouvement d’avoir intériorisé cette étiquette] relève de
l’esclave dominé qui s’approprie le vocabulaire de son maître. Enfin, le fait de régulièrement
réduire à « géographie quantitative » est un exemple de l’évolution contemporaine du
vocabulaire qui va vers une simplification, et fait en permanence de la métonymie, en
désignant le tout par une petite partie. » (Pumain, entretien, 20/02/2011)

Pour F. Durand-Dastès, le terme « analyse spatiale », « traduit de l’anglais, comme


« géographie quantitative » à partir du manuel de Peter Haggett » et « popularisé plus tard », a
servi à nommer le mouvement scientifique que nous étudions afin de pallier les limites des deux
précédents labels :

15
« Il est difficile de définir un courant. Les géographes se plaignaient du terme « géographie
quantitative » en disant que c’était un très mauvais terme sans en proposer d’autres. Alors
on a essayé « analyse spatiale ». Pourquoi pas, après tout ? Effectivement « analyse spatiale »
ce n’est pas une mauvaise façon de voir. Cela permet d’insister sur les perspectives
synchroniques. Il est courant de choisir des terminologies particulières pour marquer des
ruptures avec ce qui se faisait avant. Mais ce n’est pas facile d’être précis. » (Durand-Dastès,
entretien, 17/03/2010)

François Bavaud (né en 1960) souligne également l’intérêt qu’a ce label de « recouvrir
toute la famille » :

« Je vois « analyse spatiale » comme le chaînon manquant entre modélisation, statistiques


dures et géographie quantitative. Si on devait mettre un terme médian entre ces deux, ce
serait analyse spatiale qui est en fait un terme assez généreux qui recouvre toute la
famille. L'analyse spatiale est un concept qui englobe celui de géographie quantitative. »
(Bavaud, entretien, 9/12/2011)

Certains comme Étienne Cossart (né en 1979) ont une vision assez précise et fédératrice
d’ « analyse spatiale » comme étiquette de mouvement scientifique particulier :

« Faire de l’analyse spatiale consiste en la prise en compte du poids des localisations dans
l’explication d’un phénomène, c’est-à-dire que le fait qu’un point et une situation soient
localisés dans tel site, cela va forcément influencer ce qu’on observe en ce point-là. Pour
moi, l’analyse spatiale reflète également un besoin de modéliser pour faire émerger des
régularités, des lois, des règles de fonctionnement qui sont vraiment généralisables et qui
font que peut-être ce que j’observe en quelques endroits a une portée beaucoup plus large.
L’analyse spatiale constitue le code civil où l’on recueille toutes les lois de l’espace. »
(Cossart, entretien, 1/07/2013)

Mais d’autres comme Christine Zanin (née en 1961) pensent au contraire que l’analyse
spatiale est seulement un sous-ensemble de la géographie quantitative :

« L'analyse spatiale est une branche de la géographie quantitative. Cette dernière expression
recouvre des intérêts non seulement pour les recensements statistiques du nombre dans ses
analyses mais surtout pour la recherche et l’utilisation des méthodes mathématiques dans
l’explication des phénomènes spatiaux. L'analyse spatiale met en jeu des concepts
éminemment géographiques comme l'interaction spatiale, la distance, le concept d'échelle,
le concept de maillage. Tous ces concepts-là qui sont des concepts où on s'intéresse non
pas au lieu lui-même mais également à ce qu’il y a autour et aux relations avec les autres
lieux. » (Zanin, entretien, 14/03/2012)

Des acteurs estiment que cette expression « convenait très bien [au départ
mais] maintenant [en 2012], elle recouvre n’importe quoi » (Dumolard, entretien, 13/05/2011).
D’après de nombreux témoignages, des géographes qui sont en dehors du mouvement
scientifique que nous étudions (et même de la discipline) se revendiquent de l’ « analyse spatiale »,
qui ne jouerait donc pas le même rôle que « géographie quantitative » (ou « géographie théorique
et quantitative ») en termes d’étiquette :

« J’ai observé que parmi les géographes qui prétendent faire de l'analyse spatiale, il y avait
des « qualitativistes » avérés et offensifs qui souhaitaient démontrer qu’eux aussi apportaient
quelque chose à la connaissance de l'espace géographique et que cela pouvait se faire très
bien sans aucun support méthodologique quantifié ou structuré. Un certain nombre de
géographes témoignent du succès de l'expression en s'inféodant à cette catégorie sans avoir
une pratique objective de l'analyse spatiale. Les labels sont polysémiques. Contrairement à

16
Introduction générale

« géographie théorique et quantitative », l’expression « analyse spatiale » n’a pas de vocation


unitaire, n’a pas été institutionnalisée et est extrêmement mal définie » (Pumain, entretien,
20/02/2011)
« L'analyse spatiale, pour moi, c'est plus un savoir-faire et aujourd'hui tous les géographes
français en dispensent. » (Cattan, entretien, 23/03/2012)
« C’est un terme polysémique. Tu es obligé de spécifier sa définition parce que
dépendamment de la communauté où tu es, c’est utilisé différemment. » (Sanders,
6/01/2012)
« Cette expression est trop connotée « outils » [et donc utilisable par tous]. » (Bretagnolle,
entretien, 9/01/2012)
« L’analyse spatiale est une expression beaucoup trop vague. On produit quelques cartes et
on fait de l'analyse spatiale. On peut aussi bien aller vers du vrai modèle gravitaire et on fait
aussi de l'analyse spatiale. Selon moi, on peut utiliser le terme mais ce n’est pas une
étiquette. Je m'étiquette plutôt géographie théorique et quantitative, sachant que pour moi
l'analyse spatiale est forcément incluse dedans. Alors que l'inverse n'est pas vrai : la
quantitative n'est pas forcément dans l'analyse spatiale. » (Moine, entretien, 26/08/2011)
« Je dis que je fais de la géographie théorique et quantitative. L’analyse spatiale en fait partie
mais je fais également de l’analyse d’images, de la modélisation mathématique ou encore de
la modélisation informatique. » (Tannier, entretien, 26/08/2011)
« De nos jours, l'analyse spatiale n'a, a priori, pas un sens quantitativiste en particulier. » (G.
Caruso, entretien, 23/10/2011)

D’autres évoquent une certaine ambiguïté sémantique de l’expression souvent assumée


par provocation :

« Analyse spatiale est un mauvais terme mais on n’avait pas le choix à l’époque. Chaque fois
que vous allez dans un colloque, les personnes vous regardent et vous prennent pour un
astronome. Pour le commun des mortels, un laboratoire d’analyse spatiale, cela n’a aucun
sens. Mais c’était aussi une provocation volontaire. » (Dauphiné, entretien, 5/10/2011)

Certains soulignent une dimension trop « fixiste » et « datée » :

« L'expression analyse spatiale est connotée un peu structure. Elle est un peu datée. Ce que
j'ai fait très tôt dans mes recherches, c'est de la dynamique qui implique davantage que de
simplement traiter de configurations spatialisées, voir comment elles évoluent, s'intéresser
aux processus. » (Pumain, entretien, 20/02/2011)

Ce qui ne fait pas consensus :

« La dynamique est un objet très bien traitable dans le cadre de l'analyse spatiale qui inclut
les systèmes, les réseaux, les processus ou encore les flux. » (Bavaud, 9/12/2011)

Ils indiquent également que dans les années 1980, le terme « espace » était le « concept
maître » de la discipline, remplacé ensuite par « territoire » (Dauphiné, entretien, 5/10/2011).

Certains géographes indiquent la dimension interdisciplinaire d’ « analyse spatiale »,


contrairement à « géographie quantitative » :

« Analyse spatiale fonctionne en géographie mais aussi en économie. Je l'utilise de temps en


temps. Je suis géographe et je le resterai. Je ne suis pas économiste. Mais dans le milieu où
je suis [et qui compte beaucoup d’économistes] l'analyse spatiale est parfois plus agréable à
faire passer. » (Thomas, entretien, 23/10/2011)

17
C’est aussi une question de lieux puisque Karine Emsellem, qui a été formée à Paris puis
recrutée à Nice, indique que selon le lieu où elle s’est trouvée, la façon de se qualifier a évolué :

« Dans ma manière de parler, il y a eu une progression. Quand je faisais ma thèse, je disais


que je faisais de la géographie urbaine ou régionale avec l'utilisation de certains outils en
utilisant les termes de « géographie quantitative » ou « géographie théorique et
quantitative ». Par contre, quand je suis arrivée à Nice, le label « analyse spatiale » était
véritablement revendiqué comme tel et utilisé comme tel. C'est devenu quelque chose de
beaucoup plus fort maintenant dans mon vocabulaire. » (Emsellem, entretien, 3/07/2012)

Au-delà de ces trois premières expressions, les acteurs du mouvement indiquent que
l’expression qui est la plus représentative en termes d’identification à un mouvement est
« géographie théorique et quantitative », même si « géographie quantitative » tient une place
importante, avant « analyse spatiale » qui ne fait donc pas consensus :

« Je place « géographie quantitative » avant « analyse spatiale ». Moi-même, j'ai d'abord été
frappée par les méthodes et les techniques et après, je me suis dit qu'il fallait une idée
directrice d' « analyse spatiale ». C'est venu après. Comme tout le monde, au début, j'ai
adopté « géographie quantitative ». Et « quantitative », cela m'a semblé au bout d'un certain
temps insuffisant. La « quantitative » est un ensemble de méthodes pour recueillir des
données et pour les analyser. À partir de ces matériaux, il faut qu'il y ait une théorie, il faut
qu'il y ait des hypothèses, il faut qu'il y ait des questions pour espérer aboutir à une
explication. J’ai été favorable à l'apparition du mot « théorie » assez vite. » (Rimbert,
entretien, 29/09/2011)
« On a commencé par dire « quantitative » puis nous nous sommes dit que cette géographie
n’était pas seulement quantitative, mais aussi théorique. On a très vite adopté « géographie
théorique et quantitative ». Il y avait un certain niveau de théorisation qui était impliqué par
l’introduction de logiques nouvelles, elles-mêmes liées au langage mathématique. » (Durand-
Dastès, entretien, 17/03/2010)
« Géographie quantitative est pour moi un vieux terme pour désigner un corpus de
méthodes essentiellement statistiques. Par contre, « géographie théorique et quantitative »
me convient parce qu'il y a une réflexion théorique qui est faite et qui à mon sens est un
préalable : on regarde toujours des données avec des lunettes en privilégiant certains
éléments parce qu’il y a une réflexion théorique en amont. Le quantitatif désigne l'ensemble
des méthodes qui nous servent pour cela. Je crois plus généralement à l'utilisation des
mathématiques en géographie, parce qu’elles permettent de formaliser sa pensée. Les
statistiques permettent de conforter ou pas les théories que l'on a. » (Peeters, entretien,
23/10/2011)
« Il n'y a pas la « géographie théorique » d'un côté et la « géographie quantitative » de l'autre.
Pour moi, il y a un courant qui s'appelle « géographie théorique et quantitative » mais on dit
parfois qu’on fait de la « géographie quantitative » parce qu’on travaille avec des ensembles
nombreux et des théories et savoir-faire mathématiques. La géographie théorique a des
visées formalisatrices, des concepts mis en œuvre. » (Zanin, entretien, 14/03/2012)
« Je suis dans un laboratoire de « géographie théorique et quantitative » [UMR ThéMA de
Besançon]. On raccourcit en disant « géographie quantitative » mais c'est « géographie
théorique et quantitative ». Le "T" est toujours associé. Je suis rattaché à l'étiquette. »
(Moine, entretien, 26/08/2011)

Certains ont néanmoins volontairement privilégié la première expression, estimant faire


peu de théorie :

« La dimension théorique m'intéresse dans le sens de l'épistémologie mais ce n'est pas trop
mon domaine. J’ai surtout travaillé à la formalisation mathématique de la géographie. Dans

18
Introduction générale

la terminologie « géographie quantitative », je vois plutôt l'aspect modélisation et


applications numériques. À Rouen, la partie théorique n’apparaît pas trop. » (Langlois,
entretien, 18/01/2012)

Si la plupart des géographes interrogés estiment utile l’utilisation de ces expressions pour
rendre visible le mouvement dans lequel ils se situent, en signifiant toutefois que certaines sont
plus efficaces que d’autres, certains critiquent le principe même de l’étiquette et son revers :
réduire le géographe à cette étiquette et l’y enfermer. Par exemple, R. Brunet explique pourquoi il
ne pouvait adhérer pleinement à ces expressions :

« Les adjectifs derrière le mot géographie m'ont toujours agacé parce que cela a un côté
réducteur. J'aime bien les résumés, les modèles mais il faut que cette réduction ait été
étudiée sérieusement avant, ce qui n'est pas le cas quand on emploie des étiquettes jetées
comme cela. » (Brunet, entretien, 5/04/2012)

Claude Grasland indique également rejeter ces affiliations :

« Dans les années 1990, existait une sorte de paysage [qui clivait la discipline et les
géographes] en quatre pôles : d'un côté les géopoliticiens, d'un côté la géographie sociale, la
géographie culturelle et puis l'analyse spatiale. Personnellement, on m'étiquette « analyse
spatiale » mais la géopolitique me passionne. Je travaille sur les frontières. La géographie
sociale et l'analyse des phénomènes sociaux me passionnent. Je ne vois pas pourquoi je la
laisserais à des non quantitativistes. Et quant à la géographie culturelle et des
représentations, j'adore mathématiser les représentations. Pour moi, ce sont des frontières
absurdes. Je n'ai aucune envie de rentrer dans l'une de ces quatre bulles. Même si l’analyse
spatiale est transversale aux sciences sociales. Mais je n’ai pas besoin de m’étiqueter. Je sais
que j'ai l'étiquette. Cette année [2012], il y a quatre jurys d'analyse spatiale en France et j'ai
été convoqué dans les quatre. Je ne peux pas dire le contraire. Mais je n'en fais pas un
critère identitaire. » (Grasland, entretien, 30/05/2012)

Mais R. Brunet avoue tout de même avoir parfois utilisé ce type d’expression par
« commodité pour identifier des courants » en insistant sur le fait que « les étiquettes [l]'ennuient
[car il] les trouve généralement infondées ».

2.3. Un label visible à partir de 1975


Si de nombreuses expressions ont pu caractériser à un moment donné le mouvement,
comme nous venons de le voir à travers quelques publications ayant amené des débats ou par le
témoignage des acteurs du mouvement scientifique qui est étudié dans ce travail, « géographie
théorique et quantitative » est la seule qui a été un tant soit peu institutionnalisée à travers la
création d’une commission officielle au sein du Comité national français de géographie (CNFG)
et qui a perduré durant la presque totalité de la période. Le CNFG est une émanation du corps
social des géographes, et le représentant officiel de la géographie française auprès de l’Union
géographique internationale. À ce titre, il est organisé en commissions de travail qui sont calquées
sur celles reconnues par l’organisation internationale. Il permet à un groupe de se faire
reconnaître et attribuer une place dans une structure de reconnaissance et de pilotage.
Néanmoins, le CNFG dispose de moyens très réduits, et son action consiste pour l’essentiel à
fédérer des gens dans des commissions de travail. L’historique de cette commission créée en 1975
permet : 1) d’éclairer encore davantage le choix d’avoir retenu l’appellation « géographie

19
théorique et quantitative » dans le titre et le développement de cette thèse, 2) de montrer tout le
rôle que la commission a eu dans la constitution d’un groupe mais aussi dans la diffusion de leurs
idées. Cette commission a donné une véritable visibilité à ce mouvement scientifique dès le milieu
des années 1970. Sa création en 1975 constitue une tentative de reconnaissance du mouvement
au sein de l'une des instances officielles de la géographie. Cette politique de
reconnaissance institutionnelle défendue par certains acteurs du mouvement est controversée en
son sein. Ce débat interne sur les modalités d'action témoigne d'une situation générale de tensions
dans la géographie, typique de toute la décennie soixante-dix, entre plusieurs groupes de
novateurs et des gardiens de la tradition qui contrôlent les institutions de la discipline. Les
quantitativistes ne sont pas les seuls à vouloir bousculer la corporation des géographes, et ils
peuvent diverger sur les moyens.

L’analyse des témoignages et des comptes-rendus de réunions réalisés par ces acteurs
centraux du mouvement théorique et quantitatif constitue une première approche pour
déterminer la structuration de ce mouvement scientifique mais également détecter les lieux et par
itération, les acteurs de ce mouvement, pour notamment constituer nos corpus d’analyse.

Si les comptes rendus des commissions de géographie urbaine, de climatologie mais


surtout de méthodologie (publiés dans Intergéo Bulletin, l’organe de liaison des géographes durant
les décennies 1960-1990) traitent du mouvement théorique et quantitatif naissant dès le début des
années 1970, c’est lors des Journées géographiques de Nice, en 1975, que se produit l’événement
qu’est la création d’une nouvelle commission du Comité national français de géographie : la
commission de géographie théorique et quantitative, dont les initiateurs seraient Sylvie Rimbert et
Paul Claval, déjà président de la commission méthodologie (Intergeo Bulletin, 1975, n°39). Selon
des témoignages, de nombreuses hésitations précédèrent la création de cette commission, ce qui
montre une divergence de point de vue sur la façon de structurer le mouvement de la part de ses
acteurs, à savoir opter ou non pour une institutionnalisation :

« Les membres du groupe Dupont et moi-même avons eu un peu des hésitations au début
parce que les commissions du CNFG étaient organisées de façon très mandarinale. Certains
d’entre nous n’avaient pas envie de rentrer dans ce système institutionnel qui avait rejeté
certains d’entre nous. » (Le Berre, entretien, 16/02/2011)

Les acteurs parisiens du mouvement théorique et quantitatif auraient véritablement incité


les autres acteurs du mouvement, plutôt des provinciaux, à créer ou à intégrer cette commission :

« Les Parisiennes ont tout fait pour nous dire : « mais si ! Il faut le faire ! Il faut occuper le
terrain ! » Cela a commencé ainsi ! » (Le Berre, entretien, 16/02/2011)

Selon Jean-Pierre Marchand (né en 1942), au même titre que les géographes de Besançon,
elles auraient été davantage « dans le système », tandis que le groupe Dupont, dont il fait partie,
revendique une dimension subversive, « davantage de résistance » (Marchand, entretien,
16/01/2012).

Preuve d’une coordination entre des lieux, identifiés ici, du mouvement théorique et
quantitatif, pour Maryvonne Le Berre ou Denise Pumain, le réseau de la commission de

20
Introduction générale

géographie théorique et quantitative était le même que celui des stages de formation et des
colloques organisés par des militants du mouvement :

« Certains d’entre nous ont fait de la résistance. Et comme les autres ne sont pas venus,
c’étaient les mêmes. On faisait les réunions de la commission de géographie théorique et
quantitative dans la foulée des colloques de Besançon. » (Le Berre, entretien, 16/01/2012)
« Le lien était très fort avec les organisations des colloques de Besançon. » (Pumain,
entretien, 20/02/2011)

La première réunion de la commission de géographie théorique et quantitative a permis


d’en fixer les objectifs. P. Claval (Paris) en identifia trois qui montrent bien l’objectif de
développement du mouvement et les directions à suivre :

« 1) Établir des relations entre la France et les pays étrangers,


2) Favoriser les échanges entre géographes et économistes afin de faciliter la circulation de
l’information,
3) Conseiller et orienter la recherche, notamment vers des secteurs encore mal explorés. »
(Claval, 1975, p. 257)

La question de l’enseignement est déjà centrale pour eux, mais ils pensaient aussi à
l’innovation et aux liens entre outils et épistémologie de la géographie. Par exemple, pour
Antoine Bailly (Besançon), ce devait être l’occasion de réfléchir « sur la pratique de
l’enseignement des méthodes quantitatives en France et à l’étranger » et du point de vue de la
recherche, « ne pas refaire ce qui est fait ailleurs, et chercher de nouveaux domaines » (Intergeo
Bulletin, 1975, n°39, p. 257). Michel Pruvot (Strasbourg) et André Dauphiné (Nice) privilégient la
réflexion sur les « rapports des techniques avec les méthodes et les théories de la géographie »
quand Jean-Paul Ferrier (Aix-en-Provence) souligne des questionnements sur « les effets des
moyens informatiques sur la géographie » (Intergeo Bulletin, 1975, n°39, p. 257). Enfin, parmi les
plus âgés, Jacqueline Beaujeu-Garnier (Paris) préconise de « ne pas séparer cette commission des
autres puisque toute la géographie est concernée par l’emploi de ces méthodes » (Intergeo Bulletin,
1975, n°39, p. 257) et R. Brunet de « ne pas couper l’enseignement de la géographie dans le
supérieur de l’enseignement dans le secondaire » (Intergeo Bulletin, 1975, n°39, p. 257).

Plus généralement – et cela souligne la volonté des acteurs de créer un collectif autour
d’un programme commun particulier, essentiel au développement d’un mouvement scientifique –,
la commission souhaite que « soient encouragés et pleinement reconnus les travaux d’équipe »,
« la programmation originale », « la méthodologie », et que « les travaux des chercheurs soient
jugés beaucoup plus sur la démarche méthodologique et scientifique que sur les résultats »
(rapporteur de la commission, Intergeo Bulletin, 1975, n°39, p. 257). Afin de rendre le mouvement
le plus opérationnel possible, H. Chamussy (Grenoble) propose « de réunir et de publier une
collection d’exercices de géographie quantitative, préparés et testés par les collègues intéressés »
(rapporteur de la commission, Intergeo Bulletin, 1976, p. 3-4).

Enfin, dans l’optique de la délimitation spatiale de ce mouvement, certains membres, dont


P. Claval, pensent que la commission devrait être ouverte à l’ensemble des Francophones et donc
inclure les Belges, Suisses, Luxembourgeois et Québécois. Cette volonté d’internationalisation du

21
mouvement se manifeste dès le début par l’envoi des convocations à la prochaine réunion aux
Européens tout en précisant qu’Antoine Bailly serait « chargé d’assurer la liaison avec le Canada ».

Lors de la 3ème réunion qui a eu lieu le 4 octobre 1975, en marge du 4ème colloque sur les
Méthodes mathématiques appliquées à la géographie de Besançon, et qui a réuni 30 participants,
il a notamment été décidé de « jumeler Colloque de Besançon et réunion de la Commission », ce
qui montre le désir de coordination des événements évoqué plus haut.

Le projet de la commission est alors formalisé et montre un certain avancement dans la


constitution d’un cœur de connaissances qui devrait permettre un « recouvrement » de la
discipline, toutes branches confondues :

« La Commission se propose de promouvoir des approches particulières, intéressant toutes


les branches de la géographie et elle se refuse à être un ghetto de recettes pour initiés : il
n’existe pas de géographie quantitative marginale et à la solution de la partition, la
Commission voudrait substituer celle du recouvrement. Loin de voir des contradictions
néfastes dans la simultanéité d’enseignements de type descriptif, inductif, fonctionnaliste et
d’enseignements de type déductif, probabiliste, systémique, etc., elle voudrait favoriser la
pluralité des présentations structurées des connaissances. Mais en même temps elle souhaite
que les géographes s’interrogent sur les idéologies qui sous-tendent ces différentes
approches, ainsi que sur leur place dans la société.
Pour ce faire, la Commission a l’intention, d’une part de soumettre certaines
recommandations à l’assemblée générale des Journées Géographiques de Nancy (Mars
1976), de l’autre d’encourager quelques études communes.
Parmi les études communes possibles ont été citées les questions de vocabulaire (structure,
entropie, idéologies, etc.), des méthodes d’analyse spatiale, des réflexions épistémologiques
(effets des outils de recherche sur la pensée scientifique, etc.).
Les recommandations porteraient sur la défense d’une certaine structure d’enseignement en
utilisant des documents déjà réunis par R. Brunet et P. Claval, sur celle du travail de groupe,
du travail de programmation et de cartographie, sur celle de la démarche méthodologique
de préférence aux « résultats », enfin sur l’organisation des Journées Géographiques en
cycles de questions générales. » (Rimbert, Intergeo Bulletin, n°39, 1975, p. 261)

En 1976, lors des Journées géographiques de Montpellier, la commission fait le point


sur son rôle de constitution d’un collectif (et donc d’un mouvement) :

« Depuis sa création en 1975, la Commission a surtout eu pour rôle de favoriser les


rencontres et les échanges d’information entre les géographes, chercheurs isolés ou équipes
constituées, qui s’intéressent à la réflexion théorique et à l’emploi des techniques
quantitatives. »

Elle a également pour objectif de diffuser l’information sur les actions organisées par ses
membres qui deviennent de plus en plus nombreux à la fin des années 1970 :

1. Colloque Géopoint « Concepts et Construits en Géographie », mai 1978, et publication


des Brouillons Dupont par le groupe Dupont, qui regroupe diverses équipes du sud-est de la
France.
2. Table Ronde organisée par S. Rimbert avec l’aide du CNRS pour septembre 1978 ; elle
réunira des géographes quantitativistes et théoriciens allemands, britanniques et français.
3. 6ème (octobre 1977) et 7ème (octobre 1978) Colloques de Besançon réunissant
mathématiciens, géographes et praticiens divers concernés par l’emploi des méthodes

22
Introduction générale

quantitatives en géographie ; ils sont organisés par J. Ph. Massonie et J.C. Wieber. »
(rapporteur de la commission, Intergeo Bulletin, n°50, 1978, p. 73)

La commission poursuit son rythme de deux réunions annuelles avec une première en
octobre 1978 lors du colloque de Besançon (20 participants) et une seconde en mars 1979, lors
des Journées géographiques de Lyon (25 participants). Les effectifs ne semblent pas augmenter et
paraissent même se tasser légèrement, ce qui témoigne d’un socle assez stable mais réduit
d’acteurs du mouvement au sein de l’institution.

Finalement, cette commission de « géographie théorique et quantitative » semble avoir


connu un succès relatif. Certains des acteurs du mouvement avouent y avoir participé quelques
temps (les premières années) mais comme elle consistait en partie à organiser les commissions
des colloques de l’Union géographique internationale et que les financements pouvaient manquer,
ils ont abandonné. D. Pumain regrette que cette commission n’ait pas davantage fonctionné. Cela
aurait à ses yeux mieux porté le mouvement :

« Rationnellement, je pense qu’il aurait fallu développer plus tôt une vision plus claire des
lieux institutionnels de la discipline et les investir, au fond faire ce qu’ont fait les géographes
anglais qui ne se sont pas coupés des institutions antérieures mais qui ont fait leur nid. Je
pense qu’on n’avait pas une vision institutionnelle assez élaborée. Même si à un moment on
a pensé faire de l’entrisme, il y a un moment où on aurait pu faire de l’entrisme à la Société
de géographie, au Comité national. Finalement, cela ne s’est pas fait. Le Comité National
avait des positions scientifiques très conservatrices. On ne pouvait pas y trouver sa place.
Donc on a plutôt eu tendance à faire des choses à côté. » (Pumain, entretien, 20/02/2011)

Selon elle, les membres de la commission étaient très à l’écart des activités du
Comité national puisque notamment, très rapidement, ils n’ont plus participé aux Journées
géographiques et ne se réunissaient que lors des colloques de Besançon. Après plusieurs années
sans activité, la commission disparaît en 2004.

En plus de nous donner un premier aperçu de l’émergence et de la structuration du


mouvement théorique et quantitatif, cette première analyse, faite à partir des comptes rendus de
la commission de géographie théorique et quantitative qui datent pour l’essentiel des années 1970,
et de quelques témoignages de géographes présents, renseigne sur un certain nombre de lieux
d’expression du mouvement, soit fixes (les colloques de Besançon et les différents lieux
d’enseignement et de recherche), soit itinérants (des stages de formation ou encore un colloque
européen de « géographie théorique et quantitative », reconduits à plusieurs reprises), ce dont
nous traiterons en détail dans le chapitre 5. Les comptes-rendus ont également permis d’identifier
un certain nombre d’acteurs du mouvement (« les Parisiennes », « le groupe Dupont », des
géographes strasbourgeois ou bisontins, etc.). En somme, la création de cette commission par les
acteurs du mouvement témoigne davantage d’une volonté de visibilisation du mouvement au sein
du champ disciplinaire plutôt que d’une institutionnalisation précoce du mouvement.

Plus généralement, cet ensemble de renseignements nous donne de nombreuses


possibilités d’entrées pour mener l’analyse spatio-temporelle de la « géographie théorique et
quantitative » européenne francophone et collationner des corpus d’information.

23
3. Structure de la thèse
Nos différents centres d’intérêt et une première revue de l’historiographie sur le champ
disciplinaire nous amènent à mobiliser un certain nombre de sources aussi bien archivistiques
qu’orales pour mener à bien une méthodologie basée sur la mise en place de quatre entrées pour
répondre à certaines de nos interrogations, à savoir 1) Comment ce mouvement scientifique est-il
apparu ? 2) Qui sont les personnes qui se sont enrôlées dans ce mouvement ? 3) Où travaillent-
elles, depuis quand et avec qui ? 4) Quelles sont les idées qu’elles portent ? et 5) Celles-ci sont-
elles utilisées dans l’ensemble du champ disciplinaire ?

Avant d’indiquer l’organisation concrète du développement de ce travail, soulignons que


nous avons tenu à mobiliser deux types de sources différentes, choisies pour leur
complémentarité : des sources archivistiques et des témoignages d’acteurs de ce mouvement
scientifique. La mobilisation des premières vise à conduire une approche objectivée,
reproductible, et permet de mener des investigations complémentaires : 1) des analyses de réseaux
sociaux spatialisées (pour étudier un collectif en interaction dans un espace donné) au moyen de
la théorie des graphes (indices de connexité) et de techniques d’analyse spatiale (quotient de
localisation), représentés sous forme de cartes et de graphes ; 2) des analyses sémantiques
permettant de déterminer l’existence de communautés de mots et d’aires sémantiques (significatif
d’un cœur de connaissances qui se construit et des thèmes associés) représentées sous forme de
graphes également. La seconde source est constituée par les résultats d’enquêtes effectuées auprès
des acteurs du mouvement pour retracer une histoire subjective (un mouvement est vécu et
revendiqué par ceux qui l’ont construit) et par une observation « participante » de ce mouvement
afin de recueillir également des informations factuelles sur sa structuration spatiale. Cette
association de deux sources de nature différente permet de combiner une observation externe du
mouvement théorique et quantitatif et une approche de l’histoire subjective de ses acteurs.

La présentation du développement de la thèse permet de mieux comprendre l’articulation


de ces différentes sources et des méthodes qui leur sont appliquées. Ce travail comporte deux
moments distincts. D’abord, un premier chapitre expose le cadre théorique et méthodologique de
ce travail et les moyens de mener à bien les investigations, tout en proposant une analyse critique
de l’historiographie du mouvement (chapitre 1). Le deuxième moment de ce travail analyse les
matériaux des différents corpus que nous avons rassemblés. Il est organisé en quatre chapitres
divisés en deux sous-ensembles :

1. Le premier chapitre, qui correspond au premier sous-ensemble, exposera les prémices


du mouvement scientifique en montrant : 1) la répartition spatiale des lieux où des novateurs
essaient d’introduire la nouveauté sous un angle théorique et quantitatif, 2) le rôle très important
du département d’Ottawa dans la structuration future du mouvement européen francophone et
3) les différents vecteurs du changement qui se prépare (chapitre 2).

24
Introduction générale

2. Les chapitres suivants proposent des entrées thématiques pour effectuer l’analyse
spatio-temporelle de ce mouvement6 par :

1) L’affiliation de ses acteurs en montrant : a) le cœur de connaissances du mouvement et


sa structuration, b) sa répartition spatiale de son émergence jusqu’à 2007, c) ses acteurs, leurs
caractéristiques et l’évolution de leur statut institutionnel, déterminant quant aux possibilités pour
le mouvement de se diffuser au sein du champ disciplinaire (chapitre 3).

2) Ses lieux d’expression (revues et colloques) pour : a) mesurer l’évolution de cette


expression et donc un éventuel développement du mouvement, b) étudier la forme de cette
expression (solitaire, collective, internationale ou interdisciplinaire) et donc la nature de ce
développement, c) la répartition spatiale de cette expression et donc l’ampleur et les limites de ce
développement (chapitre 4).

3) la formation reçue et donnée par ses acteurs par : a) l’analyse de l’auto-formation et de


la constitution d’un collectif en itinérance à travers les stages de formation nationaux puis
européens, b) l’étude d’un point fixe de formation à Besançon (de 1972 à nos jours), et enfin c)
l’analyse de la formation des étudiants de l’héroïsme à la reproduction standardisée. Nous nous
intéresserons enfin à l’évolution du contenu des formations (et donc à la structuration du cœur de
connaissances du mouvement), à la répartition spatiale des lieux de formation et à son évolution,
ce qui nous permettra notamment de tester l’existence d’un espace européen francophone de la
géographie théorique et quantitative (chapitre 5).

Finalement, à partir de ces différents chapitres proposant des analyses particulières pour
mener l’étude spatio-temporelle d’un mouvement scientifique, nous pourrons, en combinant les
conclusions de chacun d’entre eux, partiellement redondantes, repérer non seulement les rythmes
temporels du mouvement, mais aussi ses structurations fortes tant du point de vue de la
constitution de thèmes de recherche centraux au mouvement, qu’ils soient théoriques ou
méthodologiques, que du point de vue des formes et de l’extension de sa diffusion spatiale.
Autant de perspectives qui devraient permettre de fournir des résultats objectivés sur un
mouvement particulier et la preuve de l’opérationnalité du protocole de recherche proposé pour
l’analyse spatio-temporelle d’un mouvement scientifique.

6 La deuxième partie du développement aurait pu continuer à suivre un plan chronologique mais cela aurait présenté
le défaut de ne pas permettre de montrer de manière satisfaisante les processus de structuration et de diffusion du
mouvement scientifique. Par exemple, pour montrer un processus de diffusion, il est intéressant de présenter et
d’analyser en continu une série de cartes allant de l’émergence du mouvement à ses derniers développements. Les
différentes cartes ne peuvent se trouver dans des chapitres différents.

25
26
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

Chapitre 1
Étude d’un mouvement scientifique : Cadrage
théorique et méthodologique, état des connaissances,
et constitution des sources
INTRODUCTION 28
1. POSITIONNEMENT THÉORIQUE ET MÉTHODOLOGIQUE 28
1.1. L’OBJET D’ÉTUDE : UN « MOUVEMENT SCIENTIFIQUE OU INTELLECTUEL » (MSI) 29
1.2. POUR UNE ANALYSE SPATIALE D'UN MOUVEMENT SCIENTIFIQUE 38
1.3. POUR UNE ANALYSE DES INTERACTIONS ENTRE LES ACTEURS DU MOUVEMENT SCIENTIFIQUE 51
1.4. LES DÉFIS D’UNE HISTOIRE DU TEMPS PRÉSENT 55
2. LA GÉOGRAPHIE THÉORIQUE ET QUANTITATIVE EN FRANCE ET DANS L’EUROPE FRANCOPHONE : ÉTAT DES
CONNAISSANCES 59
2.1. UNE LITTÉRATURE HÉTÉROGÈNE ET ENGAGÉE : LES DÉFIS MÉTHODOLOGIQUES D’UNE APPROCHE CRITIQUE 61
2.2. UNE DYNAMIQUE TEMPORELLE AU CENTRE DES CONTROVERSES 70
2.3. LE PROGRAMME THÉORIQUE ET MÉTHODOLOGIQUE DU MOUVEMENT ANALYSÉ, PORTÉ OU CRITIQUÉ PAR LES
ACTEURS DU CHAMP DISCIPLINAIRE 88
2.4. LA SPATIALITÉ DU MOUVEMENT EFFLEURÉE 98
3. DES SOURCES D’INFORMATION MULTIPLES À LA RÉALISATION D’ENTRETIENS 105
3.1. DES SOURCES MULTIPLES DÉJÀ EXISTANTES INDISPENSABLES POUR UNE ÉTUDE PERTINENTE 106
3.2. UNE SOURCE ORIGINALE : LES ENTRETIENS 108
CONCLUSION 114

27
Introduction
Ce chapitre présente les éléments sur lesquels reposent nos investigations pour l’analyse
spatio-temporelle d’un mouvement scientifique :

1. Le cadre conceptuel de ce travail, à savoir “A General Theory of Scientific/Intellectual


Movements” (Frickel, Gross, 2005) qui provient de la sociologie, complétée par une approche
par la spatialité des sciences qui est une préoccupation récente en étude sur la science (Science
studies) et en géographie (Livingstone, 1995, 2003 par exemple), notamment française (Besse,
2010 ; Eckert, Baron, 2013). Pour ce faire, nous mobilisons notamment des théories de l’analyse
spatiale (Hägerstrand, 1957 ; Saint-Julien 1980), mais également d’histoire du temps présent
(Bédarida, 2001) puisque le mouvement scientifique qui fait l’objet de notre étude est toujours en
cours, ce qui présente certaines particularités (acteurs du mouvement toujours en vie). Cette
combinaison fait l’originalité de notre travail, qui consiste dans l’introduction d’une dimension
géographique dans le modèle sociologique du mouvement scientifique.

2. Une mise en perspective critique des auto-analyses consacrées à la géographie théorique


et quantitative européenne francophone dont l’évolution temporelle, la configuration spatiale et le
cœur de connaissances (knowledge core) restaient très mal connues, tout en faisant l’objet de
violents débats dont nous tentons de rendre compte.

3. Le corpus multi-sources d’informations que nous avons mobilisées, qui contient


principalement deux grands types de matériaux : un matériel archivistique (Répertoire des géographes,
revues ou listes de communications à des colloques spécialisés en géographie théorique et
quantitative) auquel s’ajoute et se combine un matériel mémoriel avec 58 entretiens semi-directifs
recueillis auprès des acteurs du mouvement. L’analyse de ces corpus associe des méthodes
quantitatives (de la théorie des graphes à l’analyse de la spécialisation des unités géographiques) et
qualitatives (analyse thématique et sémantique des corpus et des entretiens des acteurs).

Ce chapitre propose donc de construire les bases théoriques et méthodologiques d’un


modèle pour l’étude sociale et spatiale de mouvements scientifiques, conçu pour pouvoir être
appliqué à toutes sortes de mouvements, passés, présents ou émergents, intra comme
interdisciplinaires.

1. Positionnement théorique et méthodologique


Cette recherche sur la géographie théorique et quantitative européenne francophone vise
à étudier la dynamique scientifique de la géographie contemporaine. Elle s'insère dans le domaine
des études sociales des sciences, un domaine que nous avons éclairé pour cette thèse à partir de
trois ensembles de recherches : la sociologie des sciences, l’analyse spatiale de la science et
l’histoire du temps présent.

28
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

1.1. L’objet d’étude : un « mouvement scientifique ou


intellectuel » (MSI)
Pour construire l’histoire d’un champ particulier se développant dans une discipline, on
ne dispose guère de modèles de référence. Si l’on souhaite se démarquer d’une histoire
strictement interne, qui prendrait la forme d’un récit de l’évolution des théories et des concepts,
pour produire plutôt une histoire sociale de cette dynamique scientifique, sur des bases
objectivées, il est utile d’employer des théories et des catégories mises au point dans les travaux
de Sociologie des sciences (Martin, 2005). Or les concepts de référence et les modèles d’analyse, dans
ce domaine qui est en important développement, sont loin d’être stabilisés.

Dans son ouvrage intitulé Introduction à la sociologie des sciences et des connaissances (1999),
Michel Dubois ne cite que peu de travaux relatifs à l’histoire des disciplines, de leurs
structurations internes et de leurs dynamiques. Les années 1960-1970 ont cependant vu la
publication d'un ensemble de travaux étudiant la naissance de disciplines scientifiques ou plutôt
de spécialités ou de sous-disciplines, surtout dans le cadre des sciences dites « dures », l’un des
ouvrages emblématiques de cette direction de recherche étant Perspectives on the emergence of scientific
disciplines, paru en 1976 sous la direction de G. Lemaine, R. McLeod, M. Mulkay et P. Weingart,
qui s’interroge sur les conditions cognitives et sociales de l’émergence (Dubois, 1999, p. 50).
Selon une perspective bien développée en sociologie des sciences au cours de cette période, il
s’agissait d’éclairer des politiques scientifiques cherchant à identifier les meilleures formes
d’organisations afin de favoriser l'innovation scientifique. Ces travaux ont surtout produit des
monographies approfondies mais assez peu formalisées et assez peu généralisables, qui ont
néanmoins montré un certain nombre de logiques dans la construction de dynamiques
scientifiques. Parmi les recherches de ce genre les plus citées figurent les travaux de Nicholas
Mullins (1972) sur le développement d’une spécialité de recherche à l’origine de la biologie
moléculaire, dont il a montré les étapes au travers de l’organisation de ce qu’il a appelé le « groupe
du phage ».

Dans la mesure où les auteurs qui ont abordé l’histoire de la géographie théorique et
quantitative (cf. 1.2. Étude d’un mouvement scientifique : état des connaissances) ne se sont guère
inspirés de ces travaux, nous avons essayé dans un premier temps de préciser la nature de notre
objet d'étude. Il s’agit de le situer parmi des formes et des notions employées pour décrire
l’organisation interne d’une science et la dynamique scientifique. Ces notions sont variées :
champ, discipline, sous-discipline, domaine, paradigme, courant, école, mouvement, branche ou
encore spécialité. Ces différentes notions assez proches sont utilisées plus ou moins fréquemment
par les chercheurs en sociologie des sciences, sans justification la plupart du temps. Cependant,
contrairement aux auteurs qui ne précisent pas les concepts qu’ils utilisent, pour ce qui est de
« champ », toutefois, Jean-Michel Berthelot, Olivier Martin, Cécile Collinet (2005) définissent très
précisément leur acception de la notion dans l’ouvrage Savoirs et savants, Les études sur la science en
France, où ils analysent ce domaine particulier des études sur la science avec l’objectif de
contribuer à « une théorie des champs scientifiques et de leur dispositif de connaissance » (Berthelot, Martin,

29
Collinet, 2005, p. 9). Aussi, ils développent précisément leur conception dans la conclusion de
l’ouvrage :

« La notion de champ, pour désigner un tel domaine d’activité [les études sur la science], est
d’autant plus en discussion que Pierre Bourdieu en a fait un usage que l’on peut qualifier
d’inflationniste. Toute sphère d’activité est, selon lui, susceptible de constituer un champ et
d’être par la même soumise à des lois générales identiques, de structuration et de
fonctionnement, réfléchissant en son sein et selon ses enjeux propres, l’opposition sociale
générique entre dominants et dominés (Bourdieu, 1980). Cette opposition s’exprime dans la
possession, par les agents du champ, de capitaux et d’habitus différentiels, engendrant une
lutte entre les « tenants » et les « entrants », à travers laquelle se reproduit sa structure
fondamentale. On peut, cependant, recourir à une définition plus souple, fondée sur un
autre principe. Ainsi, dans une description morphologique des activités sociales, le champ
pourrait être ce qui, au sein d’une sphère plus globale d’activités, spécifie un domaine,
suffisamment circonscrit et séparé pour être clairement identifiable et bénéficiant
d’éléments suffisamment communs et [p. 264] partagés pour que tous les participants
puissent, en théorie, y échanger de façon sensée et experte. Un champ est donc, dans cette
perspective, une catégorie pragmatique, associée à l’idée d’un espace commun d’action
évoluant – le plus souvent en se spécifiant et se segmentant – au fur et à mesure que les
activités se spécialisent. Les trois éléments retenus, frontière, fonds commun, tendance à
l’évolution et la segmentation relèvent de mécanismes de constitution qu’il importe de
décrire et d’expliquer ; ils sont associés à des principes de régulation que l’on peut supposer
divers et ne se réduisant en tout cas pas au mécanisme exclusif de la distribution des
capitaux et de la lutte pour les positions. » (Berthelot, Martin, Collinet, 2005, pp. 263-264)

Ils font référence à la définition bourdieusienne de champ, mais pour mieux s’en
distinguer. Nous choisissons de nous appuyer au contraire sur Bourdieu pour étudier notre
propre objet d’étude, en retenant donc de la notion la force structurante des rapports de
domination régulant l’activité scientifique.

Sans s'opposer nécessairement les unes aux autres, les autres notions pouvant a priori
signifier notre objet d’étude méritent d'être confrontées au cas qui nous occupe afin de mieux le
mettre en perspective. Il nous est apparu que la notion de mouvement était intéressante en ce
qu’elle nous permettait d'avoir un modèle à tester.

Tout d’abord, peut-on considérer que la géographie théorique et quantitative européenne


francophone constitue une discipline ? Nous faisons l'hypothèse qu'elle s'est développée à
l'intérieur d'une discipline scientifique reconnue de longue date et bien identifiée, la géographie,
ses promoteurs manifestant la volonté de la transformer de l'intérieur, soit totalement, soit en
inscrivant massivement une nouvelle approche à l'intérieur de cette discipline, sans vouloir
toutefois la mettre en cause en tant que discipline, la transgresser. Cela signifie que les
participants de la géographie théorique et quantitative ont pu développer des objets, des
méthodes, des théories qui s’inscrivent dans la discipline tout en se différenciant d’autres
pratiques. Jean-Louis Fabiani (2006), qui a contribué à un numéro de la revue Enquête consacré à
l’intérêt de la notion de discipline, fait comprendre pourquoi, par exemple, cette notion naît, se
développe, comment elle s'inscrit dans des questions précises. La référence à ses travaux nous
permettra d’appréhender les constructions qui lient des acteurs, des institutions et puis des
savoirs avec les méthodes et les objets tels qu'ils ont été définis en géographie.

30
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

Proche de la notion de discipline, la notion d'école est depuis longtemps utilisée dans l'étude
des sciences. Elle est cependant peu conceptualisée. Elle est employée surtout pour qualifier des
écoles nationales, telle « l'école française de géographie ». Ainsi, Vincent Berdoulay (1981), a étudié
La formation de l'école française de géographie (1870-1914), mais sans se livrer à une véritable
conceptualisation de la notion. Dans le domaine des arts, les historiens l'utilisent plus volontiers
pour désigner des groupes réunis autour d’une même interprétation de la profession. Ce n'est qu'en
2007 qu'un débat est véritablement lancé sur cette notion avec l'édition d'un ouvrage intitulé : La
notion d' « école », dû à Christine Peltre et Philippe Lorentz (2007). Cet outil d'investigation familier
des historiens de l'art est ici questionné. Très récemment, P. Claval a tenté d’approfondir cette
notion et son domaine de validité pour les historiens des sciences et pour la géographie :

« À partir du moment où la géographie s’institutionnalise, c’est souvent à l’idée d’école que


l’on a recours pour penser son développement : au départ, il y a l’impulsion donnée par un
génie fondateur ; le mouvement prend ensuite une forme linéaire et continue. Le modèle est
surtout utilisé pour la fin du XIXe siècle et le début du XXe, un moment où la géographie
devient une discipline académique dans un monde universitaire qui est alors fortement
hiérarchisé (Claval, 1984 ; 2001b) ; il présente moins d’intérêt pour la période
contemporaine. » (Claval, 2013, pp. 10-11)

Il n'existe cependant pas de réelle définition dans les dictionnaires spécialisés. Des
dictionnaires grand public tels que le Larousse insistent sur le rôle d'un individu et d'une sorte de
formatage selon une ligne directrice : « ensemble des partisans d'une même doctrine, des disciples
d'un penseur, etc.; mouvement issu de cette doctrine; cette doctrine elle-même » (2012).

Cette définition comporte néanmoins nombre de points communs avec celle de


« mouvement ». Elle prend en compte le fait qu'une école est portée par des individus qui sont
actifs pour défendre cette école, identifiés sous le terme de « partisans ». Le mot « mouvement »
est d’ailleurs utilisé dans cette définition, mais subordonné à l'idée d’une « doctrine » qui serait
d’abord portée par un seul individu, le « génie fondateur ». Dans la notion de mouvement, la
dimension individuelle initiale est de moindre importance, car l'attention est au contraire mise sur
les réseaux d'acteurs, constitués en collectif, qui portent et font évoluer le mouvement. Par
ailleurs, la notion d’école est souvent critiquée par des spécialistes de l’histoire intellectuelle, qui
estiment qu’elle est invalidée par la prise en compte des circulations d’acteurs, d’idées, d’objets,
qui sont constitutifs de la vie intellectuelle, et qui débordent les cadres de ces écoles nationales
qui ont souvent servi dans l’historiographie : ainsi de Michel Espagne (2013), qui valorise à
l’inverse les « transferts culturels » internationaux et les dynamiques auxquelles ils donnent lieu.

Dans une discipline, il peut y avoir des courants. La notion de « courant » est très usitée
dans l’historiographie de la géographie et plusieurs auteurs ont déjà qualifié la géographie
théorique et quantitative de courant de la géographie. Cet emploi correspond souvent à la forme
la plus neutre de la description. Certains auteurs ont par ailleurs montré qu'il pouvait être une
manière d'ostraciser, de mettre à part un ensemble d’idées épistémologiques et méthodologiques,
en l’apparentant à un courant d’opinion. Une autre limite de cette notion est qu'elle paraît décrire
une évolution linéaire, comme le montrent plusieurs représentations graphiques de l’évolution
historique des « courants » de la géographie moderne et contemporaine. Au contraire, la notion

31
de mouvement suggère une dynamique et autorise une diversité exprimée et développée par ses
participants. Le terme de mouvement recouvre en outre un aspect plus processuel et collectif que
le courant ou l’école, car il met l'accent sur les acteurs qui le composent et le structurent. Un
mouvement, nous le verrons, fonde son élaboration dans une « action collective ».

Une discipline est aussi normalement composée de branches ou de sous (ou sub)-
disciplines. En prenant l'exemple de la médecine, nous pourrions dire que la médecine tropicale
est une sous-discipline (ou branche) de la médecine. En revanche, soigner l'appareil digestif
constitue une spécialisation. En géographie, la géographie humaine serait une branche de la
discipline et la géographie des transports une spécialisation. Tout comme une branche, une
spécialisation ne met pas en cause le paradigme général de la discipline, pour reprendre la notion
kuhnienne ; elle a acquis une certaine stabilité, elle structure la discipline en association avec
d’autres spécialités, elle ne correspond pas à un courant ou à un mouvement qui se développe.
Les courants et les mouvements possèdent une dimension globale, transversale à l’ensemble des
branches ou subdivisions de la discipline.

Les questions liées à l'étude de la dynamique d'un mouvement scientifique sont


extrêmement sensibles et complexes. Plusieurs études ont montré qu'un mouvement, courant ou
école scientifique, dont la définition et les limites semblaient évidentes, était en réalité le fruit
d'une construction sociale réalisée a posteriori et - volontairement ou non - selon des finalités
déterminantes pour la discipline en question. Par exemple, dans un texte sur « Les usages
stratégiques de l’histoire des disciplines. Le cas de l’ « école de Chicago » en sociologie », Christian
Topalov (2004) a montré que sous le même label, « école de Chicago », pouvaient se trouver trois
moments de labellisation correspondant à trois qualifications parfaitement distinctes, chaque
« école » subsumant des acteurs, des méthodes, des théories extrêmement différentes les unes des
autres. Par ces labellisations, les sociologues qui les créent et qui se revendiquent de ce passé se
dotent d’une origine valorisante leur permettant de bénéficier de l'aura relative aux auteurs et aux
thématiques de cette « école », construite finalement sur des bases arbitraires. Cet exemple est
emblématique de la variabilité de contenu et de la construction sociale d'un mouvement
disciplinaire. Comme l'a montré C. Topalov, il est possible de révéler ces constructions par des
analyses bibliométriques, des analyses de réseaux ou encore par l'étude des relations des auteurs
qui y sont rattachés a posteriori.

Afin de nous prémunir de toute construction arbitraire, nous souhaitons nous appuyer sur
des guides d'analyse comme celui de Mouvement scientifique ou intellectuel (MSI) développé par
S. Frickel et N. Gross en 2005 et que nous exposons ci-dessous. Notre démarche vise en effet à
nous référer à des modèles à intégrer en un cadre théorique et méthodologique pour l'étude de la
géographie théorique et quantitative européenne francophone. Il s'agit là d'un modèle particulier
développé pour l’étude de la dynamique des sciences. Le test de ce modèle à travers la production
d’une étude de cas nous permettra ou non de valider notre cadre théorique d'analyse. Nous
exposons donc ici la définition du MSI et de ses différents éléments.

32
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

1.1.1. Qu'appelle-t-on mouvement scientifique ou intellectuel ?


Dans leur article intitulé « A General Theory of Scientific/Intellectual Movements », Scott
Frickel et Neil Gross (2005) ont élaboré une théorie générale d'un MSI. Ils fondent leur travail
sur une synthèse des recherches parues en sociologie des sciences. Les deux auteurs estiment
qu’un « mouvement scientifique » ou un « mouvement intellectuel » relèvent de la même logique.
Dans son sens le plus synthétique, un MSI serait « un effort collectif pour poursuivre un
programme de recherche pour une communauté scientifique ou intellectuelle » 7 (Frickel, Gross,
2005, p. 206). Cette définition met donc l'accent sur le caractère social d'un mouvement tout
autant que sur son axiologie programmatique. Un mouvement scientifique est programmatique,
son programme consiste à produire et à diffuser un « cœur de connaissances » (knowledge core). En
effet, au centre d’un mouvement scientifique existe un programme cohérent visant à des
changements et des avancées scientifiques. Ces changements supposent la circulation des idées et
donc des interactions entre les acteurs de la communauté scientifique. Ces idées véhiculées
seraient alors embrassées par certains et rejetées par d'autres. L'objectif principal des acteurs d'un
mouvement scientifique serait de produire puis de diffuser de nouvelles idées, théories ou
méthodes, ce qui remettrait en cause celles déjà existantes. Plus précisément, le programme du
MSI entre en collision avec les pratiques normatives en vigueur dans le champ disciplinaire. Au
moins au moment de son émergence, il crée donc une controverse sur le contenu scientifique du
champ. Les acteurs d’un MSI sont différemment investis dans le mouvement. Selon nous,
seulement une partie d’entre eux, qui revendiquent explicitement leur appartenance à ce
mouvement et font preuve de militantisme, font partie du « noyau central » du mouvement. Au
contraire, des personnes peuvent utiliser plus ou moins régulièrement dans leurs recherches des
méthodologies ou des théories relevant du mouvement en question sans revendiquer
d'appartenance particulière au dit mouvement.

Brigitte Chamak (2011) a testé cette théorie dans le cadre de l’étude des sciences
cognitives. Elle affirme qu'un MSI ne remet pas toujours en cause l'orthodoxie scientifique mais
qu’il peut davantage orienter la résolution des problèmes posés en mettant en place des
approches particulières, différentes ou complémentaires de celles qui existaient. Mais son
exemple ne correspond pas exactement à celui que nous visons, puisque les sciences cognitives
sont issues de plusieurs disciplines et visent la construction d'une nouvelle science.

Un deuxième élément de la théorie du MSI affirme que le cœur de connaissances


« consiste en des pratiques intellectuelles qui sont en conflit avec les attentes normatives du
domaine intellectuel de référence8 » (Frickel, Gross, 2005, p. 207).

Selon un troisième postulat, les MSI ont une teneur politique, et pas seulement
scientifique : « précisément parce que les pratiques intellectuelles recommandées par les
mouvements sont sujet de conflit, les mouvements sont politiques »9 (Frickel, Gross, 2005, p. 207).

7Traduit de l’anglais original : “a collective effort to pursue research program for scientific or intellectual community”.
8 Traduit de l’anglais original : “consists of intellectual practices that are contentious relative to normative
expectations within a given scientific of intellectual domain”.

33
Le MSI est politique au sens défini par Bourdieu (1997) pour appréhender le champ scientifique :
il altère la configuration des positions sociales et des ressources dans le champ disciplinaire. Lors
de son émergence, le MSI ne prend pas position seulement sur le contenu scientifique du champ,
il prend position dans son espace politique et institutionnel, en particulier au travers de
l’attribution de postes dans les universités et les centres de recherche. B. Chamak (2011) précise
que les acteurs qu’elle a étudiés croient profondément au mérite intellectuel de leur programme
sans visée forcément carriériste. Mais elle confirme que, pour mettre en place un MSI, ses acteurs
doivent acquérir du pouvoir afin de contrebalancer celui de l'orthodoxie (ou du paradigme
dominant) au sein même de la discipline, et, plus largement, d’acquérir une reconnaissance au sein
de la société, celle-ci étant recherchée dans le but de légitimer et d’asseoir le mouvement.

Un quatrième point de la théorie précise que les MSI sont constitués en une action
collective organisée (Frickel, Gross, 2005, p. 207). Selon les auteurs, pour qu'un mouvement
scientifique émerge, il faut « différents niveaux de coordination, spatial, temporel, et social10 »
(ibid.), en particulier des formations, des revues et des colloques. Les acteurs du mouvement
doivent se distribuer des rôles, ont besoin d’obtenir des soutiens dans des revues ou chez des
éditeurs. Sans cette coordination visant au développement et à la légitimation du MSI, rien ne
saurait exister. Bruno Latour développe à ce sujet la notion d' « inscription » des acteurs dans le
développement d’un mouvement (1987). Ces facteurs de durée montrent bien que l'étude d'un
mouvement scientifique touche autant à l'histoire des sciences qu'à la sociologie des sciences.

Selon un cinquième principe, un MSI aurait une durée finie. Le MSI est en effet un
phénomène temporaire, soumis à une naissance, un développement et une disparition. Sa
naissance est annoncée comme un bouleversement scientifique, sa mort se traduit soit par sa
disparition effective du champ disciplinaire, soit par sa transformation en une forme stable et
institutionnalisée. Il ne s’agit alors plus d’un mouvement mais d’un sous-champ ou d’une spécialité. Les
auteurs ne précisent pas de manière claire quelle serait la frontière entre un MSI et sa
transformation en une entité institutionnalisée, devenant une norme codifiée de la discipline.
Autrement dit, les auteurs ne s'intéressent pas au mouvement une fois qu’il est institutionnalisé.

Dans notre travail nous essaierons de déterminer, premièrement, dans quelle mesure nous
pouvons identifier les étapes de l'émergence et du développement du mouvement de géographie
théorique et quantitative, avec les marques de passage de l'une à l'autre, et deuxièmement, nous
essaierons de savoir si sa disparition est envisageable, en interrogeant notamment le sens ou
l'absence de sens qu'a pu avoir le mouvement pour ses acteurs à partir d'un certain stade de son
développement. Autrement dit, pour ce qui est des acteurs, nous pourrons nous demander à son
propos si, dans la vie d'un mouvement, le type d'action des acteurs change au cours du temps et
s’il demeure obligatoirement un centre et une périphérie du mouvement. Avec la diffusion du
mouvement, l'organisation des acteurs pourrait mener à un certain polycentrisme, avec des limites
de plus en plus floues entre membres du mouvement, et une expansion amenant à une certaine

9 Traduit de l’anglais original : “precisely because the intellectual practices recommended by SIMs are contentious,
SIMs are inherently political”.
10 Traduit de l’anglais original : “some level of spatial, temporal, and social coordination”.

34
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

banalisation des idées prônées par le mouvement (donc une certaine indistinction entre les
tenants du mouvement et le reste des géographes). Cette banalisation du programme pourrait
aller jusqu'à la disparition du mouvement en tant que tel.

1.1.2. Acteurs et programme en dynamique


Un mouvement scientifique suppose l'intervention d'acteurs partageant une vision et des
intérêts communs au sujet du mouvement qu’ils défendent. Si nous suivons le modèle de S.
Frickel et N. Gross, ces acteurs se différencient par leur degré d'implication, l'adhésion explicite
ou non au mouvement, une identification ou non à celui-ci. Les auteurs différencient les
participants du mouvement selon leur position par rapport à un centre (composé d’acteurs
mobilisés, de militants) ou à la périphérie du mouvement (où il s’agit de simples utilisateurs des
théories et des méthodes, ou de personnes qui les utilisent de manière partielle dans leurs
recherches). Nous essaierons de déterminer si cette distinction est valide dans notre cas et quelles
sont les différenciations entre ces types d'acteurs dans la durée : des personnes qui sont des
pionniers au départ du mouvement et qui font partie du noyau central dans la durée de leur vie
perdent-elles cette fonction ? Le mouvement possède-t-il toujours des structures différenciées au
cours de son extension temporelle ?

En plus des acteurs qui le portent, un mouvement scientifique se caractérise également


par un ensemble de méthodes, de théories, d'objets à traiter. Tout en ayant possiblement des
limites floues, il possède un programme et un cœur de connaissances. Ce programme se structure
et peut prendre une ou plusieurs orientations, selon un certain nombre de circonstances : des
effets de taille, l’évolution des disciplines voisines, l’évolution des théories et des techniques, des
rapports de pouvoir, etc. Plus le groupe (et son programme) conquiert de pouvoir et plus il a de
chance de se diversifier et d'adopter plusieurs orientations dominantes, mais dont les fondements
théoriques et méthodologiques sont proches. Cette dernière proposition est une condition
majeure de son existence. Ses contours peuvent donc être flous, mais il possède un noyau, avec des
personnes qui appliquent et défendent strictement les fondements théoriques ou méthodologiques
du mouvement, et se compose également d'individus plus à la marge qui peuvent ne pas s'en
revendiquer tout en en utilisant un certain nombre de ses composantes intellectuelles.

Étroitement associée à notre objet de recherche, la notion de « dynamique » conduit à la


compréhension de ce mouvement dans sa pleine dimension diachronique. Un mouvement
scientifique est en constante évolution. Il se construit en plusieurs temps et se définit bien
souvent par une dynamique d’expansion, caractérisée par le déploiement progressif de réseaux
d'acteurs soucieux d’acquérir une reconnaissance, une légitimité au sein du champ et de prendre
le pouvoir pour reproduire le mouvement et ses idées. Plusieurs moments de cette évolution sont
repérables en termes d’émergence, de développement, d’affirmation, de généralisation, de
diversification ou encore de disparition. Ces différentes périodes se déclenchent dans des
conditions précises. L’ensemble de ces moments définit le mouvement et est constitutif de sa
structure. S. Frickel et N. Gross (2005) énoncent quatre conditions initiales qui doivent être
réunies pour qu’un mouvement scientifique émerge et se développe à moyen terme :

35
« Proposition 1 : un MSI a davantage de chances d'émerger quand des acteurs intellectuels
de statut élevé critiquent ce qu'ils estiment être les tendances intellectuelles centrales du
moment11. » (p.209)
« Proposition 2 : les MSI ont davantage de chances de réussir quand des conditions
structurelles leur donnent accès à des ressources clés12 » (p. 213)

Certains mouvements scientifiques peuvent émerger (proposition 1) mais ne pas réussir à


se développer par la suite (proposition 2). Ce sont deux moments différents du mouvement. Par
ressources, les auteurs font référence aux « organizational ressources » (p. 217), c'est-à-dire les
positions dans les départements d'université, l’accès aux canaux d'information institutionnels
(publications, réseaux institutionnalisés), etc. Ils ajoutent la nécessité d’une convergence entre des
micro-intérêts, et aussi l’utilité de relations extérieures à la discipline :

« Proposition 3 : plus un MSI accède à des contextes de micro-mobilisation variés, plus il a


de chances de réussir13 » (p. 219).
« Proposition 4 : le succès d’un MSI dépend du travail fait par ses participants pour
structurer ses idées en résonance avec les intérêts de ceux qui pratiquent un ou plusieurs
champs intellectuels14 » (p. 221).

1.1.3. Des relations extérieures


S. Frickel et N. Gross (2005, p. 209) ont montré l'importance dans l'émergence d'un MSI
de ce qui se déroule à l'extérieur de la discipline, à l'étranger ou dans les autres disciplines ainsi
qu'au sein même de la société, par exemple du fait de l'éclatement de mouvements sociaux. Le
développement d'un mouvement scientifique est ainsi notamment permis par l’adoption ou
l’importation de théories et de méthodes extérieures au champ scientifique en question. Cela
suppose l'existence d'un ensemble d'acteurs qui peuvent être des personnes particulièrement
informées et intéressées, par leur culture, à réaliser ou à permettre cette importation. Cela peut
prendre la forme de parrainages à l'intérieur de la discipline, réalisés par des personnes ayant une
certaine autorité dans le champ. Inversement, la source peut être externe : Joseph Ben-David, qui
a été l'un des principaux artisans de la sociologie historique des sciences dans les années 1960-
1970, a mis en évidence l’existence de personnes qui réalisent une « hybridation de rôle ». Il s'agit
de personnes spécialistes d'un champ, généralement technique, qui se mettent en position
d'expert dans un autre champ, dans lequel ils inscrivent des compétences qu'ils sont pratiquement
les seuls à posséder à l'époque, pour développer de nouveaux programmes de recherche.
Bernard-Pierre Lécuyer (1978) précise ainsi le sens de cette expression (apparue à propos du
domaine de la psychologie expérimentale) :

« La notion et le terme fort expressif d’ « hybridation du rôle » [indiquent] qu’une innovation


scientifique sera développée en priorité par ceux dont les activités en étaient si proches que
leur nouveau rôle ne sera qu’un « hybride » de l’ancien. » (Lécuyer, 1978, pp. 296-297)

11 Dans le texte : “SIM is more likely to emerge when high-status intellectual actors harbor complaints against what
they understand to be the central intellectual tendencies of the day”.
12 Dans le texte : “SIMs are more likely to be successful when structural conditions provide access to key ressources”.
13 Dans le texte : “the greater a SIM's access to various micromobilization contexts, the more likely it is to be

successful”.
14 Dans le texte : “the success of a SIM is contingent upon the work done by movement participants to frame

movement ideas in ways that resonate with the concerns of those who inhabit an intellectual field or fields”.

36
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

Ce type d'acteurs, tel un mathématicien ou un physicien qui s’investirait en géographie en


y important ses modèles, peut être important dans le cas de transformations à l'intérieur d'une
discipline. Dans le cas de la géographie théorique et quantitative anglo-américaine, James Stewart,
physicien américain, a introduit le modèle gravitaire dans la géographie américaine, notamment
pour étudier des aires de recrutement universitaire (Stewart, 1947, 1948). Ce dernier confirme son
investissement en géographie à travers deux articles coécrits avec W. Warntz (1958a, 1958b) qui
est alors chercheur associé dans l’équipe de la Société américaine de géographie et publiés dans
The Geographical Review. Dans son article, I. Burton (1963) indique le rôle majeur joué par J.Q.
Stewart :

« a leader in the application of social physics, and the declaration of interdependence signed
by a group of physical and social scientists at the Princeton conference in 1949 is a
landmark in the growth of the application of mathematics to the social sciences . » (Burton,
1963, p. 153)

Par ailleurs, les acteurs d'un nouveau mouvement peuvent s'appuyer sur des publications,
des manuels, des intervenants étrangers pour former, mais également apporter une certaine
légitimité au mouvement.

Dans le cas des sciences cognitives, B. Chamak (2011) a également souligné que « les MSI
sont influencés directement ou indirectement par des pressions en provenance de
l’environnement culturel, social et politique ». Deux orientations de recherche sont alors à
dissocier : recherche fondamentale et recherche appliquée. Cette dernière, intéressant à court
terme les pouvoirs publics ou les entreprises privées, peut se présenter sous forme de contrats,
permettant le développement du MSI et l'investissement de ses acteurs dans de la recherche
fondamentale. La dépendance vis-à-vis des pouvoirs publics doit être prise en compte dans la
compréhension de la structuration du MSI. P. Bourdieu (1976) a analysé ce phénomène en
développant la notion d’« hétéronomie » du champ scientifique.

Ce qui fait un MSI comprend donc à la fois un ensemble d’idées et un groupe de


personnes, mais également une dynamique de prise de pouvoir pouvant aller jusqu'à diverses
formes d'institutionnalisation, dynamique pour laquelle des alliances ou des convergences avec
des facteurs externes à la discipline concernée peuvent être essentielles. Tout en proposant
d’autres dimensions d’analyse que la dimension temporelle, notre thèse vise à s’appuyer sur ce
modèle du MSI et sur les applications qui en sont faites, telle celle de B. Chamak (2011), pour
donner un cadre d'analyse englobant, utilisable pour l'étude d'autres mouvements scientifiques.
Cela permettra notamment de mieux comprendre la dynamique des disciplines, les facteurs de
leur évolution et le rôle essentiel des réseaux d'acteurs dans la production d'un cœur de
connaissances commun.

37
1.2. Pour une analyse spatiale d'un mouvement scientifique
L’approche de S. Frickel et N. Gross (2005) est principalement sociologique. Notre
objectif est de compléter leur théorie, qui synthétise différents travaux sociologiques, en proposant
une approche par l’analyse spatiale, et plus précisément par l’étude de la diffusion spatiale.

1.2.1. Un tournant spatial dans l’étude des sciences ?


Depuis peu, principalement les années 1990, l’approche spatiale se développe en histoire
des sciences, ou plus précisément dans ce que J.-M. Besse (2010) nomme « anthropologie
historique des savoirs scientifiques ». Les historiens des sciences ne s’intéressent plus seulement à
l'histoire du développement des savoirs et à l'histoire du processus d’organisation sociale des
disciplines dans la durée mais aussi, de plus en plus, à l’étude de la spatialité des savoirs. Ceci
s’illustre à travers la publication à la fin des années 1980 d’un ouvrage collectif intitulé Éléments
d’histoire des sciences, dirigé par Michel Serres (2003 [1989]), dans lequel figure « une page à tous
égards programmatique, [dans laquelle Michel Serres] fait de l’espace un schème d’analyse et de la
cartographie un modèle d’écriture pour l’histoire des sciences. […] Il s’agissait de faire apparaître
les pôles, les nœuds, les échangeurs, les points de rupture, de cet espace-temps des sciences. »
(Besse, 2010a, p. 215), ce qui ressemble tout à fait à une démarche d’analyse spatiale que pourrait
réaliser un géographe. Jean-Marc Besse souligne l’un des objectifs de M. Serres, qui serait de
« sortir de la linéarité du récit historique » pour faire place à de la complexité, de l’aléatoire. Et,
dans une perspective plus large, il propose cette analyse du tournant spatial et du programme
historiographique qui doit en émerger :

« À la suite des analyses de Michel Foucault, de Jean-François Lyotard, de Frédéric


Jameson, et de diffusion de la notion de postmodernité, nombreux ont été les diagnostics
sur le passage que nous serions en train de vivre d’une époque où la référence au temps, à
l’histoire et au sens de l’histoire, qui l’emportait jusqu’alors, a laissé la place à l’espace, à la
juxtaposition, à la dispersion, au “côte à côte”. » (Besse, 2010b, p. 9)

À partir des années 1990 et surtout 2000, dans le dit « tournant spatial » (ou « spatial turn »)
des sciences sociales, des historiens de la géographie anglo-américains ont exploré cette voie, dans
le prolongement des études sociales des sciences (souvent reconnues sous le label anglais de science
studies). Les géographes britanniques David Livingstone et Charles Withers sont les deux auteurs
emblématiques de cette voie15 (Livingstone, 1995, 2003 ; Livingstone, Withers, 2011 ; Withers,
2002, 2007) qui est moins l’analyse spatiale d’un mouvement scientifique que des pistes de « mise
en œuvre d’un projet de géographie historique des sciences, c’est-à-dire le projet d’une mise en
correspondance entre les savoirs scientifiques et les lieux et les espaces où ils sont produits et
consommés » comme l’indique aussi J.-M. Besse (ibid.) qui propose dans cet article et dans une
analyse antérieure de la géographie de la Renaissance (Besse, 2004) une analyse précise des
apports géographiques de ces textes. Preuve que la géographie de la géographie se développe, des

15 Dans cette période-là, d’autres auteurs, principalement anglo-américains, s’intéressent également à cette
question, comme l’a par ailleurs relevé J.-M. Besse (2010) : Sophir, Shapin, 1991 ; Shapin, 1995 ; Livingstone, 1995 ;
Smith, Agar (dir.), 1998 ; Galison, Thompson (dir.), 1999 ; Gregory, 2000 ; Withers, 2002 ; Dierig, 2003 ; Naylor,
2005 ; Raj, 2007 ; Powell, 2007.

38
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

manuels sont désormais publiés, tel Geographical Knowledge, dirigé par John A. Agnew et D.N.
Livingstone (2011).

Par ailleurs, de nombreux travaux assez généraux ont été réalisés autour de ce courant
d’« histoire spatiale des savoirs ». En France, Christian Jacob a coordonné une importante série
d’histoire des savoirs consacrée aux Lieux de savoir, le premier volume étant dédié au thème
Espaces et communautés (2007), où l’auteur annonce ce qu’il entend par là, avec des notions
encore une fois assez proches des domaines de compétence des géographes :

« Fonder, délocaliser, circuler, explorer, converger, déployer un réseau, aller du centre vers
la périphérie, agir depuis le centre vers la périphérie, autant d’actions qui nous semblent
constituer une histoire spatiale des savoirs.» (Jacob, 2007, p. 25)

Mais ce sont principalement des spécialistes, en dehors de la discipline géographique, qui


proposent de développer ce type de recherches. Dans ce point, nous montrerons toutefois que
des géographes se sont mis à développer ce champ de recherche puis nous exposerons les
orientations que nous souhaitons développer dans notre travail, en mobilisant des recherches
développées dans différentes disciplines et directions de recherche relatives à la dynamique des
connaissances.

1.2.2. Pour une géographie de la science


Dans un premier article intitulé « Le lieu en histoire des sciences », assorti d’une
application aux savoirs géographiques de XVIe siècle, et dans un article plus récent consacré aux
« Approches spatiales dans l’histoire des sciences et des arts », J.-M. Besse (2004 et 2010) a
proposé une synthèse et des perspectives de recherche en géographie de la science. Deux points
ont particulièrement retenu notre attention et seront mobilisés dans notre analyse de la
géographie théorique et quantitative européenne francophone : 1) les modèles d’analyse spatiale à
mettre en œuvre et 2) la cartographie des résultats. Premièrement, il indique l’intérêt de
l’utilisation des modèles d’analyse spatiale qui ont été mobilisés en histoire des arts et des
sciences, tel que le modèle de diffusion hiérarchique, qui posent néanmoins selon lui un certain
nombre de problèmes car ils se fondent souvent sur la considération d’un centre hégémonique
sans tenir compte des innombrables circulations entre lieux de production :

« D’un côté, la description des mécanismes de concentration spatiale des activités culturelles
permet d’en faire apparaître l’organisation hiérarchique, et aussi de révéler les dissymétries,
les inégalités liées à la distance au « centre » (quelle que soit l’échelle d’analyse où l’on se
place : du niveau intra-urbain aux relations spatiales entre « métropoles » et espaces
colonisés), et plus généralement elle permet de montrer en quoi les questions culturelles
(sciences, arts, littérature) sont en même temps des questions d’autorité et de pouvoir (réel
et symbolique), et plus encore en quoi les questions culturelles sont indissolublement liées à
celles du gouvernement des distances et des échelles […]. Mais d’un autre côté, on peut
reprocher à ce modèle de manquer un aspect marquant de l’histoire des pratiques artistiques
et savantes : la circulation. L’enjeu est décisif, dans la mesure où il s’agit de redessiner
quelques-uns des axiomes fondateurs de l’écriture de l’histoire des sciences […] mis en
place dans la modernité (le discours auto-légitimant des Lumières européennes se
diffusant à la surface de la planète). On ne peut se contenter, en effet, d’envisager l’histoire
des pratiques et des idées selon le modèle exclusif de la diffusion à partir d’un centre. De

39
nouveaux agendas se sont ouverts, sensibles à la fois à la dispersion des lieux de production
artistique et scientifique, à la créativité des « périphéries », à leur connectivité plus ou moins
directe, et de manière générale à l’essentielle circulation des objets et des hommes, c’est-à-
dire aussi des pratiques et des idées dont ils sont les véhicules. Les savoirs et les modèles
artistiques circulent en tous sens, et non seulement du centre vers les périphéries. L’analyse
de ces circulations incessantes nécessite de la part de l’historien la mise en œuvre d’une
conceptualité nouvelle, que les géographes pourraient bien leur proposer […] » (Besse,
2010b, p. 8)

Par ailleurs, J.-M. Besse insiste sur l’intérêt de la représentation cartographique en analyse
spatiale des sciences :

« Grâce à [elle], il est possible de produire une image de la répartition spatiale des activités […] scientifiques
et qui permet ainsi […] d’installer une forme de compréhension de ces activités. L’utilisation de la
cartographie dans l’histoire […] de la science, loin d’être un palliatif ou un ornement, permet ainsi,
semble-t-il, de « révéler », au sens photographique du terme, une dimension constitutive,
déterminante de ces activités, à savoir, entre autres choses, leur localisation, leur dispersion et leur
organisation spatiale, leur inscription territoriale, leur circulation, et l’échelle de leur
développement » (Besse, 2010a, p. 218).

Ces éléments (modèles d’analyse spatiale et cartographie) font écho avec le lieu où J.-M.
Besse a souhaité publier son article : l’Espace géographique. En effet, cette revue est considérée par
beaucoup comme l’un des supports de publication de la géographie « moderniste » depuis la
décennie 1970, et notamment celle des acteurs de la géographie théorique et quantitative
francophone16. Elle est également le lieu de nombreux débats et dossiers et propose donc des
articles programmatiques tels que cet article. C’est dans ce support éditorial que J.-M. Besse met
les géographes au défi d’investir un champ selon lui prometteur, celui de « la prise en
considération de l’espace comme outil de compréhension » pour les sciences de la culture :

« On observe dans différents secteurs des sciences de la culture, un mouvement et un


intérêt croissants vers la prise en considération de l’espace comme outil de compréhension
et d’interprétation. La question serait alors de savoir si les géographes sont disposés, et de
quelle manière, à participer à ces nouvelles directions de l’opération historiographique et à
élaborer les outils conceptuels et méthodologiques qui lui seraient appropriés. Ou bien faut-
il se résoudre à voir se développer, dans ces domaines, une géographie sans géographes ? »
(Besse, 2010b, p. 11)

En fait, l’expérience d’une géographie de la science a déjà été menée, et parmi les
premières esquisses figure l’étude de l’expansion de la « new geography » dans le monde anglophone,
menée par Peter Haggett (1990), qui a proposé une esquisse de sa diffusion spatiale, et dont nous
reparlerons. En France, à côté de plusieurs autres travaux de recherche appliqués à la géographie,
elle vient de donner lieu à un programme de recherche dont témoigne la publication d’un dossier
de la revue Mappemonde intitulé « La science, l’espace et les cartes » (Eckert, Baron (dir.), 2013).
L’article introductif du dossier en présente ainsi les objectifs :

« Il s’agit d’exposer les possibilités, et de défendre la pertinence, d’une approche spatialisée


des activités scientifiques fondée sur la mesure et la localisation : mesure de l’activité
(publications, bibliométrie), mesure de l’implantation des communautés scientifiques

16Il avait déjà publié un article programmatique en 2004 sous le titre « Le lieu en histoire des sciences. Hypothèses
pour une approche spatiale du savoir géographique au XVI e siècle » (MEFRIM, tome 116, pp. 401-422), dans un lieu
moins enclin à une large diffusion auprès des géographes, notamment français.

40
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

(individus, collectifs). Notre ambition est de présenter à la fois des méthodes de repérage et
de spatialisation de corpus importants à des échelles fines, tout en montrant les résultats et
les structurations géographiques qui émergent. Il s’agit ici de traiter donc des corpus de
données, parfois considérables, qui ont pour particularité de prendre en compte un
ensemble cohérent d’entités géographiques. » (Eckert, Baron, 2013)

Ce dossier s’inscrit « dans la continuité d’un programme financé par l’Agence nationale de
la recherche et qui s’est achevé au printemps 2013 : le projet GÉOSCIENCE, dont l’objectif était
de contribuer à une analyse des logiques spatiales de l’évolution de la science, tant d’un point de
vue actuel que dans une dimension diachronique de moyen et long termes » (Baron, Eckert,
2013). Comme le soulignent les auteurs, ce dossier « n’inaugure pas la thématique mais la rend
visible » puisque des publications antérieures visant les mêmes objectifs ont été publiés dans cette
revue dans les années 2000. Les auteurs partent du constat selon lequel :

« Si l’intérêt d’une analyse spatiale des activités scientifiques a été plusieurs fois affirmé par
des géographes — dans la tradition francophone on peut citer notamment Jean Gottmann
(1974), Olivier Dollfus (2001) et Roger Brunet (2001) — les travaux ont été rares. En France,
ceux de Madeleine Brocard dans les années 1970-1980 et jusqu’au début des années 1990
n’ont guère eu de postérité (Brocard, 1991 ; Brocard et al., 1996). » (Eckert, Baron, 2013)

Dans son état actuel, le dossier « a pour vocation à convaincre de l’intérêt d’une analyse
spatialisée de la science, et de la possibilité et de l’utilité de la représentation cartographique »
(Eckert, Baron, 2013), les auteurs estimant eux aussi que :

« Les faits de localisation, la structuration spatiale des réseaux, la mesure du poids des
ancrages locaux comme des ouvertures internationales gagnent à être pris en compte,
mesurés et, plus que jamais, analysés. » (Eckert, Baron, 2013)

L’un des quatre articles de ce dossier (Maisonobe, 2013) a particulièrement attiré notre
attention puisqu’il est proche de notre programme d’analyse d’un mouvement scientifique et de
notre démarche de recherche. En effet, Marion Maisonobe, doctorante en géographie, y présente
un essai d’analyse de la « Diffusion et [de la] structuration spatiale d’une question de recherche en
biologie moléculaire ». Elle s’intéresse donc à la diffusion d’une « question de recherche » et non
pas d’un « mouvement », mais qui n’en mobilise pas moins un certain nombre de personnes, des
scientifiques qui peuvent constituer un collectif en faisant émerger une communauté de recherche
(il s’agissait dans ce cas de problèmes touchant à la « réparation » et à la « transcription » de
l’ADN). Autre différence importante, elle étudie cette diffusion à l’échelle mondiale alors que
nous avons fait l’hypothèse que le mouvement scientifique que nous étudions s’inscrit de manière
significative dans le cadre de l’Europe francophone puisque nous supposons qu’il transgresse les
frontières nationales pour exister en tant que communauté de langue. La temporalité de son objet
de recherche, que Diana Crane (1969) a nommé aussi « problem area », peut être semblable à celle
d’un mouvement scientifique soit d’ « une ou plusieurs décennies » même si ce dernier devrait
avoir une plus grande longévité. La principale différence c’est qu’un mouvement scientifique peut
avoir une organisation sociale saisissable, structurée et durable, contrairement à une simple
« question de recherche » qui peut néanmoins évoluer et se transformer.

41
Pour analyser la structure relationnelle du réseau de collaboration entre les chercheurs qui
se posent la même question de recherche, elle a choisi une approche bibliométrique, ce qui lui
permet de « saisir la naissance, l’évolution et la diffusion d’un groupe assez restreint de
scientifiques et de centres de recherche » à travers l’étude de ses publications (Maisonobe, 2013,
p. 1). Comme elle, nous pensons que « les publications sont un révélateur intéressant bien que
partiel du fonctionnement des collectifs scientifiques » et surtout qu’« elles sont un moyen de
renseigner la dynamique d’un groupe de recherche dans le temps et dans l’espace » (ibid.).
Comme nous le verrons ci-dessous, nous faisons appel à d’autres sources pour analyser la
géographie théorique et quantitative, tels les témoignages de ses acteurs.

La conclusion de son article résume bien sa démarche et montre tout l’intérêt pour un
géographe d’étudier la spatialité des sciences et plus particulièrement la diffusion spatiale des
savoirs scientifiques :

« On a pu montrer que le passage d’un stade de recherche à un autre dans le cadre de


l’évolution d’une question scientifique a une influence sur la diffusion dans l’espace
géographique ainsi que sur l’organisation spatiale de son réseau de collaboration. La
diffusion de la question s’organise essentiellement au voisinage géographique des pionniers.
S’il y a de nouveaux pays qui participent au cours de la seconde période, leur niveau de
participation et son intensité ne témoignent pas, en général, d’un engagement fort mais
plutôt d’une prise de connaissance de la question scientifique et éventuellement d’une
exploitation des résultats. Ainsi, du fait de l’épuisement progressif de cette question, la
diffusion reste relativement limitée dans l’espace géographique, d’autant plus que le sujet
n’est pas aisément appropriable pour un nouveau venu. Ainsi, du fait de l’épuisement
progressif de cette question, la diffusion reste relativement limitée dans l’espace
géographique, d’autant plus que le sujet n’est pas aisément appropriable pour un nouveau
venu. Il y a un coût à l’entrée qui ne se limite pas à acquérir le savoir-faire mais suppose
aussi de se procurer le matériel et les données nécessaires. Ce dernier requisit exige d’être en
contact avec une équipe disposant d’une bibliothèque de cellules. Pour cette raison, les
productions « autonomes » sont essentiellement les principaux contributeurs qui ont à leur
disposition tout ce qui est nécessaire pour l’avancement des recherches. Ainsi, le réseau va
en se densifiant et rares sont les agglomérations qui n’y sont pas connectées à un moment
donné. » (ibid., p. 14)

Par rapport à des recherches antérieures qui ont montré que la structure d’un réseau
scientifique est sensible au passage d’un stade de recherche à un autre (dans le cadre du groupe du
phage, Mullins (1972) avait identifié quatre stades, de l’émergence à la stabilisation),
M. Maisonobe (2013) a insisté sur l’évolution de la « structure spatiale d’un tel réseau », montrant
notamment que « à mesure que la question s’épuise, les agglomérations se replient sur leur
contexte national », de sorte que « le niveau national est toujours pertinent pour comprendre la
structuration des collectifs scientifiques et ne devrait pas être éliminé des réflexions portant sur
les réseaux scientifiques » (ibid., p. 14).

Au total, ces différentes positions programmatiques (Besse, 2004, 2010 ; Eckert, Baron,
2013) et l’investissement récent et important des géographes (Baudelle G., Ozouf-Marignier
M.-V., Robic M.-C. (dir.), 2001 ; Baron, 2005 ; Berroir et al., 2009 ; Clerc, 2013 ; Cuyala, 2013 ;
Eckert, Baron, Jégou, 2013 ; Levy, Sibertin-Blanc, Jégou, 2013 ; Maisonobe, 2013 ; Robic, 2013)
montrent tout l’intérêt pour un scientifique et surtout un géographe de :

42
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

« considérer l’espace comme une dimension déterminante dans la fabrication du savoir


scientifique, et, surtout, comme une clé pour la compréhension des mécanismes de cette
fabrication. […] S’intéresser plus précisément aux spatialités, matérielles et symboliques, qui
sont mises en œuvre dans la production, la diffusion, et la réception des idées scientifiques,
plus généralement dans l’activité scientifique considérée du point de vue social mais aussi
logique et méthodologique. » (Besse, 2004, pp. 405-406)

Tout un champ de recherche s'ouvre dans ce domaine et par conséquent conforte notre
volonté d’analyser la diffusion temporelle et spatiale d’un mouvement scientifique.

1.2.3. Les défis de l’analyse de la diffusion d’un mouvement scientifique


Si les auteurs précédents n’ont pas précisément étudié la spatialité d’un mouvement
scientifique, certains géographes l’ont fait, et en référence à des modèles d’analyse spatiale. C’est le
cas de Peter Haggett (1990) qui, dans The Geographer’s Art, a mis en image l’expansion spatiale de
la géographie théorique et quantitative nord-américaine, qui s'est diffusée des États-Unis au
Canada et en Europe (Grande-Bretagne ou encore Suisse) (fig 1.1). Il a interprété cette extension
comme un phénomène de diffusion spatiale, en s’appuyant notamment sur les changements
d'affectation successifs de ses acteurs.

Le point de départ de son graphe se situe au niveau de foyers émetteurs de la diffusion de


la New geography que sont essentiellement l’université de Washington, à Seattle, à la source d’une
première diffusion l’université de Columbia à New York et vers l’université Northwestern
(Evanston, Illinois), celle de Chicago et celle du Michigan (Ann Arbor), soit une forte
concentration de « new geographers » dans le Middle West. Plusieurs des géographes cités, tels que
Haggett, ou Chorley, ou encore Harvey et Berry ont en fait été formés en Europe et plusieurs y
retournent, fondant notamment les deux grands pôles anglais de Cambridge et de Bristol (cette
géographie du mouvement a été discutée dans un débat entre T. Barnes (2008a, 2008b) et
Johnston et al. (2008), ces derniers la trouvant extrêmement simplifiée). En effet, une grande
partie des géographes anglophones qui ont participé au mouvement théorique et quantitatif ont
débuté leur carrière en Europe et ont participé au grand « brain drain » qui a conduit des jeunes
universitaires britanniques à faire carrière aux États-Unis. Certains tels que Peter Haggett lui-
même ont fait des allers-retours réguliers entre les deux continents. En fait, le voyage de Morrill à
Lund ne participe pas d’une diffusion depuis Washington mais s’explique par l’attraction de ce
foyer animé par Torsten Hägerstrand et connu aux États-Unis pour ses travaux sur les migrations
et la diffusion spatiale des innovations.

D’autres géographes ont montré l’intérêt d’étudier la diffusion de la géographie théorique


et quantitative à partir de centres d’innovation. Ainsi, après avoir fait une description préliminaire
de certains aspects de la diffusion de l’innovation dans la géographie théorique et quantitative
britannique, J.W.R. Whitehand (1970, 1971) a étudié cette diffusion à partir des foyers émetteurs
qu’il identifie comme étant les universités de Cambridge et de Bristol, dont il montre d’abord
qu’ils ont eu le monopole des auteurs contribuant à des articles usant de méthodes quantitatives
depuis 1966. À partir de là, il étudie le phénomène en travaillant sur la diffusion des questions de
géographie théorique et quantitative dans les examens de la géographie universitaire britannique.

43
Il fait l’hypothèse que la diffusion se fait de proche en proche, par contamination ou, selon le
terme consacré, « par contagion » d’un département de géographie à l’autre, en se référant à la
publication phare de T. Hägerstrand (1957) sur la diffusion spatiale des innovations. Il teste son
hypothèse en évaluant la distance matérielle qui sépare les universités qui adoptent les questions
de géographie théorique et quantitative et les deux universités à l’origine du mouvement, ce qui
lui permet de montrer le rôle de la proximité entre les lieux successifs s’adonnant à la géographie
théorique et quantitative. M. Maisonobe a montré également que « la diffusion spatiale se fait
principalement par contagion au sein des pays les plus productifs de la première période » de
diffusion (Maisonobe, 2013, p. 8).

Fig 1.1 - La révolution quantitative comme un processus de diffusion17

Source : Haggett, 1989.

Ces recherches précoces se sont inspirées de cette notion de diffusion spatiale dont le
géographe suédois T. Hägerstrand (1916-2004) a été le théoricien (il est la figure marquante de ce
champ de recherche et l’un des pionniers de la New geography). C’est ce modèle que nous
souhaitons mobiliser pour élaborer notre analyse spatiale d’un mouvement scientifique, en nous
appuyant aussi sur les apports récents de l’économie de la connaissance. T. Hägerstrand publia en
1953 une thèse, en suédois, traduite en anglais quinze ans plus tard, mais jamais en français. Il y
propose une théorisation des processus de diffusion qui permet de mieux comprendre ce qu’est
un mouvement d’un point de vue spatio-temporel. En effet, il distingue deux phases dans les

17 Traduit de l’anglais original : “The quantitative revolution as a diffusion process”. Texte explicatif du schéma
accompagnant ce titre : “A highly simplified and incomplete picture of some of the moves of geographers from two
leading United States graduate schools in the 1950s and 1960s, and their impacts on the United Kingdom. Some of
the second- and third-order moves occurred after 1970. For simplicity only one centre in human geography
(Washington) and one in physical geography (Columbia) have been retained”.

44
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

processus de diffusion des innovations agricoles qu’il étudie dans la province de Scanie, en Suède
méridionale. La première phase est celle des précurseurs : parce qu’ils participent à des réseaux
sociaux de grands propriétaires où l’information circule bien, ou bien parce qu’ils ont été formés
dans un institut agronomique et restent en contact avec lui, quelques individus ont vent d’une
innovation et l’adoptent. Ils sont distribués au hasard en Suède méridionale. La seconde phase est
celle où l’innovation se généralise – celle où l’on passe des précurseurs à un mouvement général.
À ce moment-là, l’innovation est adoptée par des agriculteurs qui n’ont pas accès aux moyens de
diffusion de l’information à distance qui existent alors : ce qui compte, c’est ce qu’ils peuvent
observer directement. La diffusion se fait de proche en proche, par contacts. Thérèse Saint-Julien,
dont la thèse d’État porte sur la question de la décentralisation industrielle en France vue sous
l’angle d’un processus de diffusion et qui a publié un ouvrage en 1985 sur La diffusion spatiale des
innovations affirme plus généralement que « la diffusion est à la fois l'action (de diffuser), et le
résultat de l'action (la configuration), de se répandre, ou de transmettre et de propager » un objet
(Saint-Julien, 2004). Cette définition générale nous invite à nous poser les questions successives :
comment un mouvement scientifique apparaît-il ? Comment se diffuse-t-il ? Quelle configuration
spatiale adopte-t-il ? Nous essaierons de déterminer les vecteurs et les lieux d'émergence, de
polarisation, mais aussi les canaux de diffusion.

Lieux initiaux d’adoption, pôles, canaux de diffusion

Il est nécessaire de définir dans un premier temps l’espace potentiel d'adoption du


mouvement scientifique, qui décrit l’ensemble de tous les lieux susceptibles de recevoir l’innovation
à partir des lieux de son émergence. Un premier problème est de comprendre comment sont
sélectionnés les lieux de l’apparition de l’innovation, parmi tous ces possibles. Au moment de son
émergence, un mouvement scientifique possède des formes d'implantation particulières qui
représentent un point d'ancrage pour le développement et la diffusion ultérieure du mouvement.
On peut faire l’hypothèse que les grands centres universitaires sont les plus à même d’inclure les
précurseurs, d'accueillir les invités étrangers, d’abriter les méthodologues susceptibles d'intervenir
en soutien des porteurs du mouvement naissant. Les formes d'implantation de départ peuvent
aussi être produites par l’irruption d'événements extérieurs dans l'espace d'adoption, événements
qui viennent y inscrire des facteurs favorisant le développement du mouvement scientifique. Le
nouveau mouvement scientifique a-t-il émergé grâce à d'autres disciplines situées dans la même
université ou dans le même espace d'adoption potentiel ? A-t-il émergé grâce à des recherches
entreprises dans la même discipline mais venant de l'étranger ? Cela pose la question des passeurs
et des types de contacts. En général, l'émergence d'un mouvement scientifique est largement
favorisée par des contacts avec l'étranger et les autres disciplines, dans un contexte de
bouleversement disciplinaire. Dans sa thèse de doctorat, Gaëlle Hallair (2010) a travaillé sur les
relations entre géographes allemands et français aux premiers temps de l’institutionnalisation de la
géographie et durant les décennies de l’entre-deux-guerres. Elle a notamment montré qu’il existait
des passeurs entre les deux cadres nationaux, ou bien des « tiers », issus d’autres origines
nationales, qui ont permis des processus de diffusion. Des éléments extérieurs peuvent intervenir
ensuite à n'importe quel moment de l'histoire du mouvement, dynamisant ou non son
développement. Il s'agit pour nous d'identifier un espace potentiel de déploiement du mouvement,

45
en fonction de ses différenciations (tel le poids des centres universitaires) et de ses discontinuités
éventuelles en présentant les formes de relations possibles (les types de contacts entre géographes),
nouées lors d'événements scientifiques ou lors d'échanges prolongés en face à face.

Différents lieux favorisent la circulation de la connaissance et constituent l'espace


d'adoption principal d'un mouvement scientifique. Il s'agit des centres de recherche ou des
universités, assortis de leurs bibliothèques et centres de documentation. La plupart du temps, il
s'agit de lieux physiques, ce qui implique une certaine viscosité pour la circulation des théories et
des méthodes nouvelles vers l’extérieur. Les relations de proximité sont essentielles car pour
connaître et adopter l’innovation, il est primordial de se trouver dans ou près des lieux qui
centralisent ces ressources. Plus largement, les villes et les agglomérations constituent des lieux
privilégiés de circulation des connaissances. Des économistes de la connaissance ont montré que
ces lieux de rencontre particuliers favorisent les avancées et la construction des connaissances
puisque, « le contact direct (face à face) reste en effet difficilement remplaçable malgré les
avancées des télécommunications, car il facilite à la fois la découverte, l’acquisition et la
reformulation des connaissances, notamment dans le cas de problèmes ouverts » (Memml, 2003,
p. 239). La diffusion des connaissances n'est pas fluide mais obéit dans le meilleur des cas à « un
maillage entre grands centres nationaux et régionaux (capitales et grandes villes) » (ibid., pp. 240-
241). Cela entraine donc une diffusion du mouvement scientifique d’une part à l'intérieur des
centres et d’autre part par des réseaux, entre les centres, en évitant les territoires intermédiaires
selon ce processus qui a été nommé « effet tunnel ». Ce sont par ailleurs dans la majorité des cas
(à condition d’être implantés dans des villes de taille suffisante) les mêmes lieux qui associent
réseaux sociaux, centres de documentation, et institutions de formation et qui ont toutes les
chances de devenir un des pôles, des lieux moteurs du mouvement scientifique.

Par ailleurs, les mouvements scientifiques émergent dans des lieux différents. La nature de
ces lieux influence leur évolution. Des auteurs tels que C. Vandermotten et al. (1999) affirment
que la capacité d'insertion des innovations dans les réseaux urbains, et notamment dans les
réseaux d'innovation, est très inégale entre les villes. Les différents participants à un mouvement
qui cherchent à le développer ont plus de facilités à le faire lorsqu’ils vivent dans de plus grandes
villes tout en misant sur les avantages d'agglomération car la mise en réseau des grandes villes est
de plus en plus efficace à grande et très grande distance (Saint-Julien, 1999) : « la diffusion spatiale
[...] est particulièrement sensible à la structure hiérarchique des systèmes de peuplement, le
phénomène nouveau a tendance à apparaître en suivant le sens descendant de la hiérarchie
urbaine ». Les mouvements scientifiques devraient donc émerger dans les pôles universitaires et
de recherche et ce serait grâce à eux qu'ils pourraient se développer sur un plan international.
Leur progression est donc de type hiérarchique, plus que par contagion locale.

L'apparition et les premiers développements du mouvement scientifique devraient donc


se situer dans les lieux à haut potentiel d'adoption (universités et/ou laboratoires de recherche
des villes les plus importantes) qui constituent les centres de la discipline (Paris et sa région étant
pour la France, mais de manière inégale selon les disciplines, le centre principal, et une
agglomération par ailleurs fortement connectée avec l'extérieur), pour se diffuser par la suite dans
des lieux plus périphériques et moins connectés. Cependant le renouvellement du champ

46
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

disciplinaire peut également venir de la périphérie de la discipline, loin du cœur contrôlé par les
garants de la tradition, remettant en partie en question ce modèle hiérarchique de diffusion, et
confirmant alors les objections formulées par J.-M. Besse (2010) à la considération des seules
centralités aux dépens des marges.

Les lieux d’expression du mouvement scientifique comme vecteurs de diffusion

Les acteurs (et futurs adoptants) du mouvement scientifique doivent se rencontrer


physiquement dans des colloques ou autres lieux physiques de rencontre pour qu’un niveau
suffisant d'échanges soit atteint et que se forme un groupe, voire un réseau, suffisamment large
pour compter dans le champ disciplinaire. Les personnes se rencontrent et échangent des
programmes ou des contenus scientifiques, mais établissent aussi de nouvelles connaissances à
partir de ces échanges cognitifs et affectifs. Il s'agit aussi de créer des lieux de visibilité pour
prouver l'existence et la consistance d'un mouvement. La co-construction d'une légitimité dans
un mouvement scientifique implique des rencontres entre ses acteurs majeurs, en des lieux
concrets ou par des formes symboliques tels des ouvrages ou autres manifestations scientifiques.
Cela provoque des interactions qui ne se dérouleraient pas si ces lieux, ouvrages ou autres
supports de rencontre n'existaient pas. L'interconnaissance née de la fréquentation de colloques
se déroule sur plusieurs niveaux. Le débouché vers des collaborations scientifiques immédiates
est relativement peu fréquent parce que cela nécessite non seulement que les scientifiques
travaillent dans le même domaine mais en plus, qu'ils arrivent à s'entendre au plan intellectuel. En
revanche, à la faveur de ces rencontres, des interconnaissances se créent. Une information circule
sur les recherches en cours ou encore sur le domaine d'appartenance des participants et le
processus est cumulatif. La prochaine fois qu'une information relative à un participant est reçue
par d'autres, ceux-ci peuvent le situer. Cela peut déboucher sur l'évaluation d'un de leurs articles
ou l'échange d'étudiants. Ces lieux d’expression permettent la mise en place de canaux de
diffusion à travers, par exemple, les recrutements qui en découlent. Ces réunions laissent
également des traces sous forme d'actes, de proceedings divers, par lesquels une partie des
connaissances partagées, « tacites », selon l’économie de la connaissance, se trouve codifiée. Cette
proximité qui débouche sur des échanges divers participe de la constitution d'un mouvement
scientifique et de sa diffusion. Mais un mouvement scientifique est composé d'interconnaissances
n'ayant pas le même degré de solidité et de profondeur, ce qui rejoint l'idée qu'à côté du noyau
central du mouvement scientifique, on trouve tout un éventail de personnes moins concernées
mais participant de la nature du mouvement scientifique.

Si le niveau individuel et interindividuel est important à prendre en compte, il faut


également penser celui de la collectivité déjà constituée qui forme le mouvement scientifique. La
proximité est importante dans la constitution d'un collectif si, et seulement si, les acteurs
investissent dans des lieux d’expression collectifs, qu’il s’agisse en l’occurrence de colloques
scientifiques, de stages de formation ou encore de revues. Les personnes peuvent participer
individuellement mais également organiser de tels événements, jouant ainsi un rôle différent dans
la diffusion des idées et dans la cohésion du mouvement scientifique. S'ils ne participent pas à de
tels événements, ils ne peuvent guère diffuser leurs idées ou faire école.

47
La vitesse de diffusion d'un mouvement scientifique

La diffusion d'un mouvement scientifique (et sa rapidité) dépend en partie de la force de


ses pionniers : ils doivent impulser une force de propagation suffisamment grande et ceci, de
manière structurelle (« un temps de propagation suffisamment long ») pour que l'interruption du
processus de diffusion soit peu probable (Saint-Julien, 2004). Différentes périodes structurent la
diffusion d'un mouvement scientifique et déterminent sa vitesse de propagation. Le principal
bouleversement à analyser réside dans la différenciation nouvelle dans l'espace géographique qui
prend place, dans le champ disciplinaire, entre des universités et laboratoires colonisés par le
mouvement scientifique et les autres. En réaction, les défenseurs de la tradition disciplinaire
peuvent ériger de premières barrières. Les innovateurs sont souvent au départ en majorité de
jeunes enseignants-chercheurs en position dominée dans la hiérarchie disciplinaire. Il leur est
difficile de diffuser le mouvement sans l'appui de scientifiques plus âgés. Ces pionniers doivent se
former aux nouvelles méthodes et théories venant de l'étranger ou d'autres disciplines pour
nourrir et légitimer leur mouvement scientifique. Et cet effort a un coût.

Une fois des positions plus élevées atteintes au sein de la discipline, il leur est possible de
diffuser plus aisément le mouvement scientifique. La période d'affirmation (appelée également
étape d'expansion) débute et marque une accélération dans la diffusion du mouvement et une
diminution des clivages entre les lieux. Les premiers doctorants sont formés et prennent des
postes dans des lieux plus périphériques par rapport au mouvement. Cela permet l'extension de
l'espace potentiel d'adoption. Ces migrations imposées de jeunes enseignants-chercheurs
entrainent par là-même une diffusion du mouvement scientifique - même s'ils ne sont pas
forcément recrutés sur des profils spécialisés. Cela contribue à modifier les rapports de force
entre différents mouvements scientifiques au sein de la discipline, et transforme les lieux de la
discipline. Enfin, la prise de responsabilités institutionnelles pour les pionniers et de postes pour
leurs élèves signifie une propagation très rapide du mouvement scientifique du centre vers la
périphérie de la discipline soit, a priori, des plus grandes universités aux plus petites, ou de celles
qui sont plus concernées au départ à celles qui le sont moins, conduisant à une possible
homogénéisation des lieux. L'effet de masse entraine en outre une diversification des méthodes et
théories développées par le mouvement scientifique.

Néanmoins, la diffusion spatiale d'un mouvement scientifique peut être contrainte par le
fait que les acteurs résident dans des mailles territoriales différentes, ce qui entraîne de la distance
pour certains et de la proximité pour d'autres. Des obstacles institutionnels, linguistiques ou plus
largement culturels, peuvent affecter l'émergence d'une cohésion et donc d'un mouvement
scientifique traversant les différentes mailles.

Pour interroger l’organisation géographique des collaborations scientifiques entre les


villes, Marie-Noëlle Comin émet notamment l'hypothèse que « toutes choses égales par ailleurs,
les lieux appartenant aux mêmes mailles territoriales ont plus de relations que les lieux
appartenant à des mailles territoriales différentes » (Comin, 2009, p. 392). Le rattachement
institutionnel des personnes et des groupes de chercheurs et d’enseignants-chercheurs relève de
cet effet territorial. Différentes contraintes ont été soulignées par des études pour expliquer

48
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

l'existence de barrières à la diffusion spatiale des connaissances : les déterminants socio-


économiques comme la présence d'infrastructures et de capital (Sassen, 1991), dont on voit les
conséquences dans l’inégale dotation des scientifiques en financements, en matériel, en ressources
pour participer aux rencontres internationales ; de gouvernance comme la particularité des
systèmes d'innovation nationaux européens, le cadre institutionnel ou politique (Rota, 2008), ou
encore de manque d'information sur l'existence d'autres laboratoires situés dans d'autres entités
territoriales (Grasland, 1999). Comme l'affirme M.-N. Comin (2009), ces contraintes peuvent soit
renforcer le poids des réseaux nationaux, soit jouer le rôle de barrières aux relations
internationales. La barrière linguistique peut également freiner considérablement la diffusion d'un
mouvement scientifique.

1.2.4. Proximité et économie de la connaissance


Pour mieux comprendre le rôle de la proximité spatiale dans la diffusion d’un mouvement
scientifique, analysons l’apport de l’économie de la connaissance dans ce domaine. Des auteurs
qui ont étudié la configuration des réseaux d’innovation définissent la proximité spatiale comme
« la possibilité qu'ont les différents acteurs d'un projet d'avoir des contacts physiques réguliers et
fréquents permettant l'expérimentation et la mise en place des procédures de transferts
personnalisés des connaissances » (Loilier, Tellier, 2001, p. 561). La littérature scientifique a
montré à travers plusieurs études de cas que la proximité physique des personnes contribuait à
l'efficacité intrinsèque de la recherche (par exemple Bélis-Bergouignan, 1997). Cette proximité est
importante dans l'élaboration de tout projet scientifique collectif puisqu'il a été démontré que des
relations quotidiennes, sous la forme d'échanges directs entre les acteurs, sont nécessaires à la
bonne élaboration et à la cohérence de la recherche collective et de projets communs.

Traditionnellement, c'est bien à l'intérieur de laboratoires, d'universités ou encore de pôles


de recherche que la construction collective d'une démarche scientifique peut le mieux se
développer. Ce phénomène se comprend si l’on prend en compte le développement de
connaissances tacites et le rôle que celles-ci jouent dans la cohésion d’un mouvement scientifique.
Celles-ci sont partagées par les membres d’un groupe, mais restent souvent non exprimées,
implicites. La transmission et l’acquisition de telles connaissances requièrent cependant « un long
processus d'apprentissage, demandant des contacts personnels de longue durée et ténus »
(Memml, 2003, p. 234), renforçant le caractère local de la diffusion de la connaissance. Il existe en
effet des façons de faire qui sont particulières, non pas à chaque individu, mais à des groupes
d'individus. Travailler sur un même sujet, avec les mêmes étiquettes qu'un autre individu, ne garantit
pas la collaboration interindividuelle et donc l'interaction favorisant la diffusion d'un mouvement
scientifique. Une production commune, voire une collaboration pérenne, ne peut se mettre en place
s'il n'y a pas un socle compatible portant sur la façon de poser les questions, sur le choix des
méthodes, sur la manière de conduire le travail, sur les modes de rédaction. Un même laboratoire,
un groupe de recherche ou encore les acteurs d'un même mouvement scientifique comprennent des
personnes qui suivent des règles qui ne sont pas explicitées en tant que telles mais qui relèvent de
leur expérience. Cet élément explique en partie l’importance que les relations de proximité spatiale

49
peuvent prendre dans la diffusion. À la différence des connaissances codifiées (encadré 1.1), il est
très difficile de transmettre des connaissances tacites par un discours écrit (Reix, 1995).

La proximité physique des acteurs d'un mouvement scientifique peut être considérée
comme un moyen de diffusion de la partie non codifiable des connaissances. Les réunions
d'équipe de recherche sont des pratiques qui permettent l'apprentissage collectif des connaissances
tacites et formalisées (Garel, 1996) « et au-delà, le développement de relations de confiance et la
diminution du risque de comportements opportunistes » (Loilier, Tellier, 2001, p. 572).

Si certains auteurs ont montré que la proximité spatiale jouait un rôle primordial dans la
production scientifique et l'innovation, notamment à cause des modes de transmission du savoir
tacite et des savoir-faire, d'autres auteurs ont établi que les moyens de communication modernes
ont réduit l'importance de ce type de proximité. Ils parlent alors de proximité relationnelle ou
réticulaire. Mais les études montrent que la diffusion du savoir continue de décliner avec la
distance. L'hypothèse montrant l'importance de la proximité relationnelle ou réticulaire consiste à
affirmer que « la proximité géographique n'est pas suffisante en soi pour bénéficier des
externalités de connaissances si elle ne s'accompagne pas de véritables relations entre les acteurs »
(Zucker et al., 2001). Les réseaux se transforment au fur et à mesure que le mouvement se
diffuse. M. Maisonobe (2013) a montré que le réseau change selon deux phases de diffusion : le
moment de l’innovation et le moment de l’extension. L’auteure insiste sur le fait que ceci est aussi
sensible dans la structure spatiale des réseaux.

Encadré 1.1 - Connaissances codifiées et connaissances tacites

Le recours aux notions de connaissances codifiées et tacites, théorisées par les


chercheurs en économie de la connaissance, est un bon outil pour analyser les modes de
diffusion et de cohésion d'un mouvement scientifique. R. Reix (1995) affirme que si les deux
types de connaissance sont liés, la connaissance tacite est intimement liée à son détenteur
alors que la connaissance codifiée lui échappe.

1. Connaissances codifiées

Elles correspondent à des connaissances régies par des règles, le plus souvent
institutionnelles, qui se transmettent sous forme d'ouvrages, de publications, de manuels, de
textes, de programmes. Il s'agit de tout ce qui est écrit et qui peut se diffuser par différents
vecteurs, numériques ou non. La connaissance transformée en information devient un produit
de diffusion à travers des réseaux. Ces connaissances sont faciles à stocker et à transmettre.
L'un des avantages de la codification est la réduction qu'elle entraîne, pour la collectivité, de
certains coûts liés à l'acquisition de connaissances. Cependant, la codification des
connaissances exige des dépenses très importantes. Ce type de connaissances est en
progression, tout comme les outils qui permettent de l'utiliser. Une fois suffisamment
développé, un mouvement scientifique peut s'appuyer sur les technologies de l’information et
de la communication pour diffuser ses théories et ses méthodologies grâce à la connaissance
codifiée en permettant son transfert à longue distance et à faible coût, ce qu’Everett M. Rogers
(1995 [1962]) nomme les « mass media channels ». Cette facilitation de la diffusion dépend de la
période dans laquelle se situe le mouvement scientifique. Les technologies de l’information et
de la communication dans les années 1970 n'étaient pas les mêmes que de nos jours.

50
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

2. Connaissances tacites

Différents auteurs (Polanyi, 1966 ; Baumard, 1999) ont montré que dans une
organisation (et, par extension, dans un mouvement scientifique), la plus grande partie de la
connaissance se présente sous forme tacite. E. Rogers (1995 [1962]) parle alors
d’ « interpersonnal channels » dont il souligne la plus grande efficacité dans la diffusion d’une
innovation. Cette fraction ne doit donc pas être sous-estimée dans l'étude de la diffusion et
de la configuration qui en résulte. Cependant, peu de recherches dans cette voie ont été
menées jusqu'à présent parce que ces connaissances, par leur nature, sont difficilement
analysables, au contraire des connaissances codifiées. Les caractéristiques données sur ces
connaissances tacites montrent qu'une formalisation serait difficile : elles « sont souvent
vagues et indéterminées » (Memml, 2003, p. 247) et correspondent à des aptitudes, des
savoir-faire, des habiletés, des intuitions, de l'heuristique, etc. Elles se transmettent (et
perdurent) par l'expérimentation en commun, la vie de laboratoire, les rencontres face-à-face,
le contact direct et l'apprentissage pratique. Elles circulent en effet grâce à des formes
d'interaction sociale de proximité.

1.3. Pour une analyse des interactions entre les acteurs du


mouvement scientifique
Les acteurs du champ disciplinaire qui souhaitent contribuer à un nouveau mouvement
scientifique utilisent autant que possible les moyens qu’offrent les réseaux pour développer leur
mouvement en s’affranchissant de l’orthodoxie portée par les institutions. Ce mode de connexion
à distance est permis aujourd’hui par le développement de réseaux par l'Internet. Ceux-ci
participent de nos jours largement au développement et à la cohésion des mouvements
scientifiques. Cette nécessité de la connexion concerne en premier lieu les chercheurs qui sont
disséminés dans l'espace géographique, qui ne peuvent pas se rencontrer suffisamment en face-à-
face et qui développent particulièrement les moyens d’interrelations que constituent les réseaux.
Ce type de collaborations suppose l'élaboration de règles d'organisation communes et de
protocoles d'accords tacites entre les acteurs engagés dans la circulation des connaissances (Torre,
1993). Cette plus forte irrigation par les réseaux, qui constitue une des caractéristiques du
développement des technologies de l’information et de la communication, pourrait pallier la
nécessité de se centraliser matériellement (Howells, 1995) et donc réduire l'importance des lieux
et des événements dans l'explication de la diffusion spatiale d'un mouvement scientifique.

Pour mener à bien l’analyse spatiale d’un mouvement scientifique, nous souhaitons donc
identifier les interactions qui existent entre les acteurs de ce mouvement et qui structurent un
collectif qui agit pour porter un programme (Frickel, Gross, 2005). Ce collectif est formalisé en
réseaux. Il est composé de personnes qui ont des liens entre elles et mettent en place des
manifestations ou encore des motions (les moyens) pour un programme qui peut être de
différentes natures. Il s’agit cependant d’une approche particulière des réseaux sociaux puisqu’elle
s’attache à comprendre la dynamique d’un mouvement scientifique à l'intérieur d'un champ
disciplinaire. Les personnes étudiées sont en effet des chercheurs, enseignants-chercheurs, ou

51
encore ingénieurs de recherche qui entretiennent entre eux des relations spécifiques liées à la
nature de leur activité. Cela implique des relations potentiellement nombreuses et de nature
différente : institutionnelles, amicales, formelles ou informelles, ponctuelles ou répétitives, de
domination ou encore concurrentielles, et ce à travers l'appartenance à un même laboratoire, ou à
un même comité de rédaction, ou encore une co-publication dans une revue, ou la participation à
un événement scientifique.

Dans quels lieux un scientifique ayant adopté de nouvelles approches va-t-il pouvoir
diffuser les recherches qu'il mène ? Et dans quels lieux un chercheur ignorant de telles approches
serait-il susceptible de découvrir de telles études et leur intérêt ? Les universités d’attache, les
laboratoires, les colloques, ou encore les publications dans des revues constituent les lieux
d’interaction possibles comme nous l’avons énoncé plus haut.

Le choix de mener une analyse formelle de tels réseaux sociaux participe d’une volonté
d’objectiver, autant que faire se peut, certaines des relations diachroniques et synchroniques qui
existent entre les scientifiques du mouvement étudié. La formalisation est forcément une
simplification et une réduction donnant accès à un certain type d’outils formels dont on escompte
des retours interprétatifs, pour découvrir des éléments intéressants qui ne seraient pas
nécessairement visibles si on ne formalisait pas : il s’agit en effet de faire émerger des structures.
À travers la construction d’une information objectivée, nous essayons d’identifier un système de
relations. La formalisation réalisée révèle des constructions en réseaux et ces réseaux présentent à
certains moments certaines configurations analysables comme autant de structures partielles. Ces
structures peuvent être identifiées en travaillant sur les types de liens qui unissent les scientifiques.

1.3.1. Des types d’interactions scientifiques


Pour analyser les relations entre chercheurs, cinq types d'interactions ont été identifiés. Ils
sont caractéristiques des relations que peuvent entretenir des acteurs d’une communauté
scientifique, et ils sont inégalement importants dans le cas d’un mouvement scientifique. Nous avons
envisagé a priori plusieurs types d’interactions interpersonnelles, que nous considérons comme
des liens qui construisent les réseaux d’acteurs du mouvement :

1) Le premier type d'interactions, et a priori le plus stable, regroupe les interactions de


proximité à travers l’appartenance à une même université, un même laboratoire et/ou une même
ville (la ville de résidence pouvant être différente de la ville de travail). Comme l’affirment
différents auteurs, l'efficacité des réseaux nécessite « des lieux de rencontre ou tout au moins des
moyens de circulation de l’information » (Memml, 2003, p. 239).

2) Un deuxième type d'interactions concerne la formation. Il s’agit de la participation à des


stages de formation et à des écoles d’été initiant aux méthodes et aux théories choisies et portées
par les acteurs du mouvement scientifique. Nous supposons que ces manifestations, dont la
durée peut être relativement importante (de l’ordre de la semaine ou plus), permettent des
interactions et la création de liens forts entre les individus.

52
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

3) Le troisième type découle de la participation à des groupes ou associations spécialisés, avec


des rencontres périodiques. Par exemple, il s’agit des éventuelles participations à un groupe de
recherches, à des commissions officielles des institutions du champ scientifique dans lequel se
situe le mouvement, ou encore à des comités de lecture de revues. Les relations créées peuvent
être moins ténues et plus temporaires.

4) Le quatrième type a trait aux échanges liés dans les différents lieux d’expression des
chercheurs tels que les colloques, les journées d’études ou encore les séminaires de recherche
consacrés au mouvement scientifique d’un point de vue théorique, méthodologique ou
thématique.

5) Cinquièmement, les liens de filiation scientifique sont utiles pour comprendre les logiques
spatiales de diffusion du mouvement puisqu’ils mettent en lumière des relations entre les
directeurs de thèse et leurs doctorants. Ces processus de filiation aboutissent régulièrement à des
phénomènes d’essaimage du mouvement à travers le territoire, avec des processus de
renforcement de ses lieux préférentiels.

Des relations de travail effectives découlent de ces différents types. Pour les analyser, plusieurs
supports peuvent être examinés, tels que des ouvrages collectifs, des revues ou encore les listes de
communication à des colloques étiquetés du mouvement scientifique. Classiquement, dans la
littérature scientifique, les co-signatures sont analysées en particulier parce que l’information est
facile à mobiliser en termes de bibliométrie. Par bibliométrie, on entend l’application des
mathématiques et des méthodes statistiques aux livres, articles et autres moyens de
communication (Pritchard, 1969). Dans le dossier de la revue Mappemonde intitulé « La science,
l’espace et les cartes » (Eckert, Baron (dir.), 2013), les auteurs indiquent dès l’introduction que
parmi les objectifs poursuivis figure la volonté de défendre la pertinence « d’une approche
spatialisée des activités scientifiques fondée sur la mesure et la localisation » et notamment la
« mesure de l’activité (publications, bibliométrie) » (Eckert, Baron, 2013). D’ailleurs, l’article de
M. Maisonobe (2013) présente les résultats d’une analyse bibliométrique permise grâce à « l’accès
en ligne Web of Science [qui] permet d’isoler et d’étudier de vastes corpus de publications
scientifiques (Cristofoli, 2008) et ainsi d’interroger différentes facettes de l’activité de recherche.
Comme nous et d’autres chercheurs en étude sur la science, elle pense que :

« Les publications sont un révélateur intéressant bien que partiel du fonctionnement des
collectifs scientifiques. En particulier, […] elles sont un moyen de renseigner la dynamique
d’un groupe de recherche dans le temps et dans l’espace. » (Maisonobe, 2013)

Depuis longtemps, des sociologues des sciences, notamment, utilisent la bibliométrie


comme Ben David, spécialiste d’histoire quantitative de la science. Dès les années 1960, Eugène
Garfield, fondateur de l’Institut for Scientific Information (ISI) à Philadelphie, créait la célèbre
base de données Science Citation Index (SCI). Comme l’indiquent Michèle Dassa, Christine
Kosmopoulos et Denise Pumain (2010), « cet instrument, au départ strictement destiné à l’analyse
et à l’information documentaires des articles scientifiques des sciences de la matière et de la vie
(SMV), a progressivement évolué vers la bibliométrie ». Si la bibliométrie est classiquement

53
utilisée dans les travaux de sociologie des sciences (par exemple : Milard, Grossetti, 2006), c’est
avant tout pour traiter de la « big data », ce qui n’est pas notre cas puisque le mouvement
théorique et quantitatif européen francophone ne compterait que quelques dizaines d’acteurs. Ces
co-signatures sont avant tout étudiées dans notre travail pour révéler des relations et donc la
constitution d’un espace.

Enfin, des interactions informelles apparaissent comme un catalyseur des types d’interactions
présentés. Elles sont notamment révélées par les entretiens avec les acteurs du mouvement
scientifique. Ce type d’interactions met en lumière des liens d’affinité entre des personnes,
impliquant des échanges et des rencontres. Il s’agit alors de proximité personnelle même si les
relations révélées par les témoignages d’acteurs du mouvement peuvent avoir été induites par une
rencontre à un stage de formation ou l’appartenance à un même laboratoire de recherche. Ce que
révèlent ces témoignages, ce sont aussi des relations de concurrence ou d’inimitié qui participent
également, et fortement, aux configurations et à la vie de ces réseaux.

Les sous-réseaux issus de ces interactions peuvent être locaux, régionaux, nationaux ou
encore internationaux. Si détecter les interactions est essentiel, déterminer leur structure, leur
organisation et finalement les positions de chacun des acteurs dans les réseaux est primordial
pour répondre à la problématique de départ.

1.3.2. Les positions dans les réseaux, liens forts et liens faibles
Nous supposons qu'à partir de l’émergence du mouvement scientifique, plusieurs sous-
réseaux se développent. Les différents membres de ces sous-réseaux n’ont probablement pas la
même importance dans la diffusion du mouvement théorique et quantitatif. Le degré de
participation aux réseaux et les types d'interaction scientifiques diffèreraient d’un acteur à l’autre.
Nous pouvons identifier trois types de personnes dans les sous-réseaux en fonction de leur
position et de leur participation. Il existe tout d’abord des figures centrales, acteurs
incontournables du mouvement. Il s’agit bien souvent d’acteurs historiques, présents dès les
premiers stages de formation, organisant des colloques propres au mouvement scientifique, co-
publiant beaucoup et/ou ayant eu de nombreux élèves. Ces personnes coordonnent le réseau et
assurent sa cohésion. Elles permettent au mouvement de se constituer et/ou de se pérenniser.
Les réseaux sont également constitués d’acteurs plus périphériques, plus en marge et tout du
moins en retrait par rapport aux figures centrales. Ils peuvent avoir différentes fonctions dans le
réseau. Certains sont par exemple des élèves de figures centrales. Enfin, nous pouvons
reconnaître un troisième type d’acteurs qui constituent des relais ou des ponts entre des sous-
réseaux. Ces personnes peuvent avoir éventuellement des connexions épisodiques avec les autres
acteurs, mais surtout, elles ont la particularité d’appartenir à des sous-réseaux très différents.

Il est intéressant de faire ici référence à Mark Granovetter, sociologue américain, dont les
apports les plus connus concernent la théorie de la diffusion de l’information dans une
communauté, connue sous le nom de la « force des liens faibles » (Granovetter, 1973, 1983).
Cette théorie, qui s’intéresse en fait à des configurations déjà bien identifiées dans le cas de
l’administration française par M. Crozier et E. Friedberg (1977), pourrait constituer l’une des clés

54
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

pour comprendre l’émergence et la diffusion particulière du mouvement théorique et quantitatif


en Europe francophone. L’auteur divise les relations sociales en deux catégories : liens forts et
liens faibles. Les liens forts correspondent aux personnes faisant partie de notre univers proche,
familier, quotidien. Au contraire, les liens faibles correspondent aux personnes avec qui les
relations sont plus occasionnelles. L’hypothèse est que les personnes avec qui les relations sont
plus distantes ont plus de chances d’évoluer dans des réseaux différents et ont donc accès à des
informations différentes de celles reçues habituellement. Celles-ci ont donc la capacité
d'introduire de nouvelles idées dans un groupe constitué et de provoquer des bifurcations ou
donner de nouvelles orientations, en faisant communiquer des mondes sociaux différents. Par
exemple, lorsqu’un scientifique, revenant d’un long séjour à l’étranger où il a fréquenté des
scientifiques, donne une conférence sur les nouvelles méthodes et théories acquises lors de son
séjour, il participe de la force du lien faible en transmettant de l’information nouvelle. Les personnes
qui déclarent avoir reçu cette information auraient eu plus de difficulté à l’acquérir par une
personne évoluant dans le même univers qu’eux. La richesse et la puissance des liens
faibles consistent bien en l’accession à d’autres informations que celles dont disposent les
personnes avoisinantes. Les informations de nos proches sont d’ailleurs souvent déjà en notre
possession. De manière concrète, et pour relier cela aux types d'interaction exposés ci-dessus,
nous faisons l’hypothèse que la participation commune de deux géographes à un colloque révèle
au moins l’existence d’un lien faible, surtout s’il y a communication (à l’inverse, deux auteurs qui
cosignent un article ont toutes les chances de révéler l’existence d’un lien fort entre eux). Ces liens
faibles pourraient être une des clés de compréhension de la diffusion du mouvement scientifique.

Il ne s'agit cependant pas pour nous de nous intéresser à des personnes isolées en tant
que telles mais à leur rôle dans les sous-réseaux. Nous étudierons donc des types de personnes
formant une structure localisée dans des lieux, que ce soit des lieux physiques tels que des lieux
de rencontre, les institutions au sens large, des pôles, ou des lieux de production tels que les
revues scientifiques. Néanmoins, certaines personnes sont mises en valeur pour leur rôle de
pionnier, de passeur ou encore parce qu'elles ont fait faire. Nous chercherons donc à
comprendre, à travers ces différentes positions dans le réseau, ce qui a été structurant (personnes
ou groupes de personnes) dans l'émergence, le développement et la diffusion spatiale du
mouvement scientifique étudié.

1.4. Les défis d’une histoire du temps présent


Par son application à la période allant des années 1960-70 à nos jours, ce travail s’inscrit
aussi dans le champ de l’« histoire du temps présent », dont l’organisation en France date des
années 1970. Ses promoteurs ont mis en évidence les enjeux et les problèmes qui peuvent
découler d’une approche des phénomènes actuels, et leurs réflexions permettent d’apprécier les
avantages et inconvénients qui résultent de l'étude d’une dynamique scientifique contemporaine,
celle de la géographie théorique et quantitative européenne francophone. En plus de poser les
potentialités et les risques de l’étude de mouvements toujours en cours, l'histoire du temps
présent invite à une grande vigilance en raison de l'appel aux témoignages d’acteurs et des
problèmes qui peuvent en découler.

55
Encadré 1.2 - Histoire d’un label

François Bédarida (2001), fondateur et acteur moteur de l'histoire du temps présent, affirme
que durant une grande partie du XXe siècle les recherches en histoire du temps présent ont
suscité méfiance et désintérêt. Les États-Unis auraient été pionniers en développant l'histoire
orale, dès l'après Seconde Guerre Mondiale, grâce à l'apparition du magnétophone qui leur
permettait de combler l'envie d'interroger des hommes politiques ayant eu une carrière
« exceptionnelle ». C’est seulement dix ans plus tard que l'histoire orale apparaît en Europe
occidentale (Angleterre, Allemagne, Italie), et il faut attendre plus longtemps encore pour
qu’elle émerge en France (Wolikow, 1997). Ce n’est en effet qu'à partir des années 1970 que
ce champ de l'histoire s’est développé en France, « grâce à la réintégration du présent dans le
territoire de l’historien » (Bédarida, 2001, p. 153). L'auteur attribue ce retournement
épistémologique aux conséquences de Mai-68 telles que « le retour en force de l'événement
et du sujet, la quête généralisée d'identité, elle-même génératrice d'une nouvelle demande
sociale » (ibid., p. 154). De nombreux chercheurs ont alors focalisé leur intérêt sur l'histoire
proche et les témoignages oraux. En 1978, ces nouvelles préoccupations se concrétisent
officiellement avec la création d'un laboratoire CNRS portant le label « temps présent » :
l’Institut d’Histoire du temps présent, ou IHTP, dirigé par F. Bédarida. Patrick Garcia
(2003), estime que c'est grâce à cette institutionnalisation que cette étiquette se diffuse. Six
ans plus tard est fondée la revue Vingtième siècle, revue d'histoire, confirmant la légitimité
acquise. Le développement de ce champ est vu par F. Bédarida comme une promotion, un
anoblissement « au sein de la Cité » qui confèrerait à l'historien un important rôle social. Les
années 1980 ont connu consécutivement un développement important de ce champ, préparé
par les nombreuses publications antérieures.

1.4.1. L’intérêt d’une histoire orale


Contrairement à l'histoire classique, celle du « temps présent » permet de compléter
l’analyse des archives, encore peu accessibles, par l’interrogation de témoins vivants
contemporains du phénomène étudié. Les praticiens de ce champ de recherches ont élaboré pour
ce faire la notion de « source orale d'histoire » (Voldman, 1992). L'historien accède à la mémoire
des témoins de ce qu'il étudie, d'une histoire encore présente dans le souvenir des acteurs en jeu.
La complémentarité des sources que cela induit peut se révéler particulièrement féconde pour le
travail du chercheur. Notre intérêt pour la géographie théorique et quantitative européenne
francophone tient également à cette possibilité de recueillir les récits de vie des acteurs de ce
mouvement scientifique. Cette démarche présente de nombreux intérêts puisque nous disposons
de témoignages et d’interprétations données par les acteurs du mouvement eux-mêmes. Ces
protagonistes contribuent à la richesse de cette démarche, qui cherche à accéder à une vision de
l'intérieur. Les acteurs de la géographie théorique et quantitative peuvent en particulier rendre
compte, à travers leur expérience, des différentes périodes de construction de ce mouvement
scientifique ou encore d'éventuelles perspectives de développement futur.

Plus généralement, dans ce type de travail, le chercheur se trouve en contact avec les
acteurs du mouvement étudié. Les chercheurs de ce champ parlent de « mémoire vive ». Les
différents témoignages doivent être considérés par le chercheur comme un matériau à interpréter,
nonobstant la précision, la rigueur, la richesse des souvenirs. Mais il ne faut pas confondre
événement et mémoire de l'événement. Tout acteur réalise une reconstruction a posteriori qui a sa

56
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

part d'oubli ou d'exagération de certains faits. Cependant ces témoignages doivent être pris en
compte comme tels et servir la réflexion en tant qu'objet à part entière.

La notion de témoin constitue véritablement la particularité de ce champ de l'histoire.


Ainsi, F. Bédarida (2001) donne trois sens au mot témoin : un sens empirique — et historique, un
sens juridique, un sens philosophique. D'un point de vue empirique, le témoin décrit les
événements qu'il a vécus et alimente ainsi notre information sur son expérience. Dans le cas de
notre travail, les acteurs du mouvement peuvent, par exemple, mettre en perspective les
différents lieux et événements auxquels ils ont participé. L'acteur qui témoigne pense transmettre
mais il se soumet également à la confrontation des témoignages des autres personnes en vie et
des documents. Comme l'affirme F. Bédarida, un témoignage est un récit qui implique « un
processus de transfert du témoin à celui qui témoigne. Il ne témoigne que s'il est interprété »
(Bédarida, 2001, p. 158). Des désaccords importants peuvent exister entre le témoin et l'historien
dans la confrontation des faits. Les témoins « affirment en toute sincérité que ce qu'ils disent est
la vérité — et par là ils s'érigent en historiens » (ibid.). Cela constitue l'un des enjeux de notre
étude : réussir à déconstruire le discours de l'acteur pour mieux discerner ce qui relève de la
« vérité d'un savoir » de ce qui relève de la « vérité d'une foi ou les deux » (ibid.). Plus encore, la
personne interviewée qui souhaite dire la vérité sur un vécu, veut surtout transmettre ce vécu à
une autre personne. Le témoin transmet un discours en se mettant en scène, en visant, selon les
informations données par le chercheur, un certain public ou un certain groupe. Enfin, il ne faut
pas oublier que l'emploi d'un tel matériau demande au chercheur d'écouter « les silences, la façon
de dire ou de taire ». Il doit avoir une « connaissance du dossier pour recouper les sources »
(Frank, 1992, p. 71).

1.4.2. Des objections de plusieurs ordres


Différentes discussions ont été amorcées par des historiens de périodes plus anciennes,
mais aussi émises par les historiens du temps présent pour théoriser leur travail (Wolikow, 1997).
Tout d'abord, la question de la clôture historique de l'objet étudié se pose. D’un côté, ceci rend la
recherche historique délicate, le chercheur analysant un phénomène qui n'est pas achevé (il en va
évidemment ainsi pour la géographie théorique et quantitative européenne francophone). Le
chercheur doit donc traiter d'un processus en devenir. Il est dans l'obligation de s'en
accommoder : « face à un passé tronqué de son futur, il ne dispose pas du fin mot de l'histoire »
(Bédarida, p. 156). Dans l'histoire d'un mouvement scientifique, il paraît plus aisé de traiter d’une
période ancienne, ou bien, pour un mouvement contemporain, de son émergence et de ses
premiers développements, que d'analyser et d'interpréter une période du passé immédiat qui se
prolonge dans le présent de l’analyse. La nôtre doit retenir, dans les témoignages, les événements
et les dimensions les plus structurantes, mais cela paraît difficile dans la mesure où nous ne
connaissons pas encore aujourd'hui le « fin mot de l’histoire ». F. Bédarida se demande
« comment donner rétroactivement sa portée et son sens à l'événement quand on ne connaît pas
la suite » (ibid.). D’un autre côté, ceci semble être une bonne occasion de « défataliser l'Histoire »,
selon l’analyse de Patrick Garcia (2003). Ainsi, « travailler sur des processus non-clos doit
permettre aux historiens de renoncer aux rationalisations a posteriori qui conduisent à un

57
durcissement causal fondé sur la succession chronologique, à un durcissement de l'histoire et
ouvrent les portes au déterminisme » (Garcia, 2003, p. 6). L'apparition et le développement d'un
mouvement scientifique ne sont pas inéluctables. L'histoire d'un mouvement est constituée de
hasards, de conjonctions d'événements liés à des initiatives personnelles ou collectives et
finalement à une certaine complexité d'interactions dont l’issue était largement imprévisible.
Travailler sur un phénomène ouvert favorise une attitude de recherche qui se garde de téléologie,
et qui soit attentive à cette complexité.

Un deuxième point de discussion tient à la supposée carence des sources. En effet, dans
bien des champs appartenant au temps présent, il est difficile d'accéder aux sources qui traitent
d'un événement ou d'un sujet qui suit encore son cours, compte tenu des mesures de
confidentialité et de protection. Mais si les archives du domaine public ne sont pas forcément
accessibles, bien d'autres existent. En plus des témoignages des acteurs interviewés, il existe une
très importante masse de ressources à disposition (archives privées, presse, littérature grise,
rapports, etc.).

Enfin, il s’agit de recueillir des informations sensibles, qui comportent des risques pour
les acteurs comme pour le chercheur qui les recueille et les mobilise. Les témoins peuvent être
réticents à délivrer certaines informations pourtant importantes pour la recherche mise en œuvre.
Les problèmes spécifiques au type de sources que constituent les témoignages ne concernent pas
seulement les historiens du temps présent mais également les sociologues, les ethnologues ou
encore les géographes, c'est-à-dire tous les chercheurs faisant appel aux sources orales. Par
exemple, dans l'étude d'un mouvement scientifique, certains chercheurs ou enseignants-
chercheurs en cours de carrière peuvent hésiter à livrer les faits tels qu'ils les ont en mémoire,
dans la mesure où ils sont dans un parcours professionnel dépendant en partie de leurs pairs. Il
peut être par ailleurs reproché à l'historien du temps présent de prendre parti dans des débats
encore ouverts. Un risque d’interférence stratégique des acteurs participants est possible. En
conséquence, les acteurs du mouvement, comme ses éventuels opposants, peuvent dénoncer une
interprétation erronée ou partielle de l’histoire du mouvement scientifique et remettre en cause le
travail de recherche réalisé.

L'histoire du temps présent, champ de l'histoire dans lequel nous nous inscrivons pour
analyser la dynamique d'un mouvement scientifique, possède donc une grande richesse,
notamment grâce à la mobilisation des témoignages des acteurs qui ont vécu le phénomène
historique étudié et, grâce à la critique qu’ont menée ses praticiens eux-mêmes, dispose d’un
pouvoir réflexif important, qui incite à un effort de rigueur redoublé dans la construction de
notre objet de recherche. Nous traiterons des méthodes que nous avons choisies pour l’étude du
mouvement, et en particulier du rôle que nous avons accordé à des entretiens, pour tenir compte
de l’insertion de notre étude dans une dynamique scientifique contemporaine, qui peut relever
des avantages et des risques de l’histoire du temps présent.

Comprendre la dynamique d'un mouvement scientifique suppose une analyse opérée au


moyen de différentes entrées. Un mouvement scientifique est en effet un objet complexe. Pour
ce faire, un corpus doit être constitué pour analyser les réseaux d’acteurs du mouvement

58
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

scientifique étudié. Il est constitué de personnes et des liens que ces personnes entretiennent
entre elles. Nous faisons l'hypothèse que pour qu'un mouvement se développe et perdure, il faut
de la cohésion, cette dernière se manifestant à travers l’interaction entre les acteurs. Ces derniers
peuvent en effet parfois évoluer seuls, mais dans la majorité des cas, ils se sont progressivement
organisés en réseaux. Nous étudions donc leurs liens et réalisons une analyse formelle des réseaux
à partir des documents disponibles.

L'objet étudié n'est pas clos. Sa diffusion spatiale n'est pas terminée et la configuration
observée est amenée à évoluer dans un champ disciplinaire pluriel. Ces considérations générales
issues de différents champs disciplinaires (sociologie, histoire, géographie, économie) permettent
de poser les bases d'une étude de la diffusion spatiale d'un mouvement scientifique. Les particularités de la
géographie théorique et quantitative européenne francophone nécessitent néanmoins d'adapter
les questionnements entrevus ici, en fonction de la nature de ce mouvement mais également de la
littérature réflexive qui s’est consacrée à son étude, qui nous permettra également de déterminer
dans quelle mesure cette géographie peut être considérée comme un mouvement scientifique au
sens de S. Frickel et N. Gross (2005).

2. La Géographie théorique et quantitative en France et


dans l’Europe francophone : état des connaissances
Dans cette thèse, l’exemple de la géographie théorique et quantitative européenne
francophone a été retenu pour mener à bien l’analyse sociologique, spatiale et temporelle d’un
mouvement scientifique. Comme nous l’avons montré précédemment, des sociologues ont
proposé une théorie des mouvements scientifiques sous un angle strictement sociologique et
temporel (Frickel, Gross, 2005). Traditionnellement très peu prise en compte dans les études sur
la science, la dimension spatiale fait l’objet de préoccupations de plus en plus fortes de la part des
chercheurs en sciences studies depuis les années 1990 et surtout 2000, ce qui est l’une des formes du
« tournant spatial » dans les sciences sociales et dans les domaines de la production culturelle en
général (Livingstone, Withers, 2011 ; Jacob, 2007 ; Besse, 2010). Les géographes, et notamment
les géographes français, ont commencé à s’intéresser à la spatialité des savoirs scientifiques et de
la construction des savoirs géographiques en particulier (Besse, 2004 ; Baron, Eckert, 2013 ;
Cuyala, 2013 ; Maisonobe, 2013 ; Robic, 2013) et c’est l’une des pistes de recherche que nous
souhaitons privilégier.

Avant de nous concentrer sur notre cas d’étude et de faire le point de ce que
l’historiographie du mouvement théorique et quantitatif européen francophone a déjà accumulé,
remarquons que le mouvement anglophone, et plus largement international, de diffusion de la
géographie théorique et quantitative, a donné lieu à une littérature abondante et diversifiée, dont
nous n’avons pas l’équivalent. Le corpus anglophone que nous appellerons « primaire » est lui-
même très riche car il comporte toute la gamme des controverses, des manifestes, des
publications jugées a posteriori révolutionnaires par les commentateurs ou les acteurs du
mouvement, des manuels de divers niveaux qui organisent le nouvel agenda disciplinaire à

59
destination des étudiants ou des enseignants du secondaire, des « readers » ; il comprend les
nombreuses personnalités de pionniers et les hauts-lieux qui ont servi de berceau à la révolution.
La plupart de ces pionniers, des articles ou ouvrages, des événements publics sont porteurs d’un
récit, d’une mise en scène du mouvement, qui figurent en préface, en introduction ou dans des
commentaires quasi contemporains de la révolution quantitative. Tous ont été largement
mobilisés dès le début des années soixante-dix dans une littérature réflexive comprenant des
manuels consacrés à l’histoire contemporaine et qui se sont souvent donné comme cadre la
géographie anglo-américaine (Johnston, 1979) ; puis des ouvrages d’ordre mémoriel, rassemblant
des témoignages sur les groupes, les acteurs, les contextes de la « révolution » (Billinge, Gregory,
Martin (dir.), 1984), des recueils d’histoires de vie (Buttimer, 1983 ; Barnes, 2001 ; Bailly, Gould,
2001) ou encore des hommages. Une revue créée en 1969, Progress in geography, accueille des « états
des lieux » de la géographie, dont une rubrique régulière consacrée à l’histoire de la discipline et
des relectures de livres marquants. Enfin, plusieurs géographes anglophones tels Ron Johnston et
Trevor J. Barnes se consacrent à l’histoire de la géographie contemporaine et ont publié plusieurs
articles de recherche sur la new geography inspirés des science studies (notamment : Barnes, 2002,
2004, 2008a, 2009 ; Johnston, 2006). La pratique de la controverse ajoute encore à la taille de la
bibliographie concernant l’histoire de la new geography, avec la publication de critiques et de
réponses : ainsi d’une controverse entre des historiens de la géographie à propos des liens entre la
révolution quantitative et le complexe militaro-industriel (Barnes, 2008a ; Johnston et al., 2008 ;
Barnes, 2008b), ou de la controverse entre un historien de la géographie et un auteur de manuel
de géographie humaine qui se sent mis en cause par l’analyse de la « politique » qui sous-tendrait
la rédaction de manuels universitaires en période de changement scientifique (Johnston, 2006 ;
Hubbard, Kitchin, 2007 ; Johnston, 2007).

Qu’en est-il dans le champ européen francophone ? Contrairement à l’exemple


anglophone, aucune thèse ni ouvrage ni article n’est entièrement consacré à l’évolution du
mouvement théorique et quantitatif européen francophone, ce qui donne au premier abord
l’impression d’une littérature peu abondante. Il existe cependant un certain nombre de
productions scientifiques qui s’y intéressent, mais sans traiter uniquement de ce mouvement,
principalement dans le cadre d’analyses plus larges consacrées à l’évolution séculaire de
l’épistémologie disciplinaire (Orain, 2009), et dans celui d’articles spécialisés sur « Le rôle des
mathématiques dans une « révolution » théorique et quantitative » (Pumain, Robic, 2002) ou
encore sur les stages de formation suivis par les acteurs du mouvement (Cauvin, 2007). Un seul
texte est spécifiquement consacré à la géographie théorique et quantitative française (et non
européenne francophone) : un rapport synthétique de Roger Brunet (1976) présenté lors d’une
rencontre franco-britannique et consacré à la « new geography » française, mais qui ne compte que
cinq pages. Cette absence de littérature spécifiquement dédiée à la géographie théorique et
quantitative n’est pas spécifique de ce mouvement puisque cela caractérise l’ensemble de la
littérature scientifique sur le champ géographique français récent, la géographie dite « classique »
ayant fait l’objet quant à elles d’études plus exhaustives (par exemple : Berdoulay, 1981 ; Claval,
Sanguin, 1997) tandis que des anthologies ont rassemblé des textes représentatifs de divers
moments d’innovation sur la durée séculaire (Pinchemel et al., 1984 ; Robic, Tissier, Pinchemel
(dir.), 2011). Par ailleurs, cette littérature ne traite à aucun moment de manière explicite cette

60
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

géographie comme un mouvement scientifique dans le sens de la théorie développée en


sociologie des sciences (Frickel, Gross, 2005). Plus paradoxal, nous verrons que si les auteurs de
ces manuels et productions scientifiques sont des géographes, peu étudient la spatialité de ce
mouvement en tant que telle, adoptant une analyse plutôt historique mais finalement assez
statique, présentant les principaux contenus sans toujours retracer explicitement leur évolution.
Ce premier constat rejoint le fait que les géographes ne s’intéressent que depuis peu à la spatialité
des sciences, ce qui explique l’absence d’analyse directement orientée vers cette optique-là. Plus
particulièrement, l’aire de validité de l’objet qu’ils traitent est peu abordée : aucun ne reprend
notre hypothèse d’un mouvement scientifique européen francophone, tandis que parfois des
confrontations franco-québécoises sont effectuées : « Géographie, état des lieux. Débat
transatlantique », dans les Cahiers de géographie du Québec (1987), et EspacesTemps (1989) avec
notamment des articles de J.-M. Besse et M.-C. Robic (1989). Dans cet ensemble, ils traitent
exclusivement de la France et oublient complètement la Belgique, le Luxembourg18 et la Suisse.
Cet oubli révèle l'existence de cadres historiographiques nationaux puissants. Plus encore, pour
eux, l’ « Europe francophone » n’existe pas puisqu’ils n’en parlent jamais pour qualifier le
mouvement.

Comment le mouvement a-t-il été traité dans la littérature ? Pour y répondre, nous avons
divisé ce chapitre en quatre moments :

1. Nous présenterons d’abord le corpus de la littérature réflexive sur le mouvement


théorique et quantitatif et ses difficultés d’analyse,

2. Nous montrerons comment les auteurs ont rendu compte de l’évolution temporelle du
mouvement depuis son émergence jusqu’à ses développements récents,

3. Nous analyserons la répartition et la diffusion spatiale du mouvement telles qu’elles ont


été explorées et décrites,

4. Nous exposerons le programme porté par les acteurs du mouvement, et plus


précisément les contenus thématiques, méthodologiques et théoriques développés, tels
qu’ils ont été décrits par les auteurs de cette littérature.

2.1. Une littérature hétérogène et engagée : les défis


méthodologiques d’une approche critique
Avant de débuter l’analyse de la littérature sur l’état du savoir sur le mouvement théorique
et quantitatif, nous proposons un premier point méthodologique pour cadrer cette analyse d’un
corpus constitué d’une littérature particulièrement hétérogène, comprenant des textes publiés à
des dates précises et dans des lieux particuliers.

18La recherche en géographie au Luxembourg ne s’est par ailleurs développée que récemment, comme nous le
montrerons dans nos prochains chapitres.

61
Tout d’abord, ces publications consistent en des auto-analyses, puisque la quasi totalité
des auteurs ayant étudié la « géographie théorique et quantitative européenne francophone », ou
ce qui s’en approche19, sont eux-mêmes non seulement géographes mais aussi français, à
l’exception d’un géographe brésilien qui a récemment publié un article en deux parties sur
l’histoire du mouvement français, en se focalisant notamment sur le groupe Dupont et son
entreprise de colloques et de publications (Reis Junior, 2012, 2013). Il s’agit de l’histoire d’un
mouvement constitué de géographes, écrit par des géographes, qui traitent de géographes encore
vivants ou de leurs recherches et donc de leurs collègues. Ces différents protagonistes opèrent au
sein du même champ disciplinaire, qui se caractérise donc par des conflits et des relations de
pouvoir comme l’a montré P. Bourdieu (1976). Ces auteurs occupent des positions dans ce
champ scientifique qu’est la géographie et ces positions peuvent avoir une influence sur le
contenu de leurs écrits, selon qu’ils sont acteurs ou opposants au mouvement, ce qui conduit à la
production d’une histoire conflictuelle, d’autant plus que le champ scientifique n’est pas
monolithique et que plusieurs mouvements émergent durant cette période au sein de la discipline.
Ces jeux d’acteurs sont potentiellement analysables dans ces productions. Différents indices
permettent de détecter le positionnement de l’auteur dans le champ disciplinaire. Nous pensons
qu’un opposant annoncera l’absence de développement ou la fin prématurée du mouvement ou
énoncera un certain nombre de stéréotypes visant à minimiser sa portée scientifique, en utilisant
notamment des étiquettes stigmatisantes pour qualifier les acteurs du mouvement et leur projet,
comme peuvent le faire (ou en être accusés) des auteurs tels que Jacques Scheibling (1994) ou
Jean.-François Stazsak (2001), considérés comme opposants au mouvement, ou bien tel numéro
d’Hérodote portant sur « Les Géographes, la science et l'illusion » (1995) et qui vise ouvertement
« le grand chorémateur » (Giblin, 1995) Roger Brunet :

« C’est de la chorématique dont il est question. Selon cette conception ultra-théorique de la


géographie, qui fait aisément abstraction des mers, des montagnes et autres diversités de
l’espace terrestre, celui-ci serait organisé en structures spatiales élémentaires dénommées
chorèmes. […] Sous prétexte de Science et d’une illusoire simplicité, cette approche connaît
depuis quelques années un grand succès : ses modèles prennent de plus en plus la place de
vraies cartes, dans les manuels scolaires comme dans les documents d’aménagement du
territoire en France et aussi au niveau de l’Union européenne. […] Nous considérons que
ses thèses, fondées sur de prétendues « lois de l’espace » qui décideraient de l’organisation des
sociétés, sont en vérité pernicieuses, et qu’elles peuvent faciliter, au nom de la science, des
manœuvres fort profitables à certains pouvoirs financiers. » (Présentation du numéro, 1995).

Au contraire, un acteur du mouvement cherchera à légitimer son programme de


recherche et montrer sa viabilité, son caractère novateur et sa capacité à renouveler le champ
disciplinaire en valorisant ses productions, tout en montrant sa force en énumérant les différents
lieux de pratique. Par exemple, du côté des productions d’acteurs ou sympathisants du mouvement,
les deux premiers numéros de l’Espace géographique ont permis de dessiner le programme pour « les
nouveaux aspects de la recherche géographique » (Brunet, 1972). Surtout, le deuxième numéro a
donné lieu à un débat sur « Géographie et méthode scientifique » composé de quatre articles qui
montrent les nouvelles recherches mais cherchent encore les mots pour les qualifier :

19Si les auteurs n’utilisent pas strictement le terme de « géographie théorique et quantitative », ils peuvent traiter du
même objet mais en le nommant différemment : « analyse spatiale » ou encore « géographie quantitative » ou, sous
une acception parfois plus large, « nouvelle géographie ».

62
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

1. « Les nouveaux aspects de la recherche géographique : rupture ou raffinement de la


tradition ? » (Brunet, 1972) où l’auteur annonce que :

« La géographie française est en train de prendre conscience des puissantes transformations


connues par les écoles étrangères, et de faire ses premiers travaux en géographie
quantitative et théorique. Ceux-ci soulèvent bien des inquiétudes, et sont parfois considérés
comme un simple raffinement statistique au service de recherches classiques. Nous pensons
au contraire que ces attitudes impliquent une rupture épistémologique, et ont plus de
conséquences, en ce moment, que les efforts pour élargir le champ de la géographie. »
(Brunet, 1972, p. 73)

2. « L’usage des statistiques en géographie » (Marchand, 1972) où l’auteur expose en détail


les bases (types de variables) et les méthodes de la statistique descriptive et de la statistique
mathématique univariée puis multivariée, l’analyse factorielle ou encore les statistiques
bayésiennes en essayant de montrer leur intérêt pour les géographes.

3. « Aperçu sur la géographie théorique : Une philosophie, des méthodes, des techniques »
dans lequel Sylvie Rimbert indique l’existence d’un mouvement théorique et affirme que les
méthodes quantitatives doivent être au service de la théorie puisque la priorité est donnée dans
cette géographie à la construction d’une théorie explicative.

4. « Deux géographies humaines » (Fel, 1972) où l’auteur cherche à montrer, à travers un


exemple précis, l’existence de « deux géographies humaines radicalement opposées » :

« La géographie « classique » tente de restituer l’émigration concrète dans ses milieux


régionaux et historiques. La géographie « moderne » cherche la formule abstraite et générale
qui règle le phénomène dans l’espace d’aujourd’hui et de demain. » (Fel, 1972, p. 107)

Ces quatre articles, associés notamment à d’autres parus dans le premier numéro de la
revue tels que ceux de P. Claval qui présente « la réflexion théorique en géographie et les
méthodes d’analyse » ou de R. Brunet sur l’ « Organisation de l’espace et cartographie de
modèles », introduisent la « géographie moderne » (Fel, 1972), la « géographie théorique »
(Rimbert, 1972), la « géographie quantitative et théorique » (Brunet, 1972b) ou encore les
« statistiques » (Marchand, 1972) et les « modèles » (Brunet, 1972a) sur la scène nationale à partir
du précédent anglo-américain, en montrant tout l’intérêt que les géographes auraient à la
développer. Soulignons cependant que la revue rend compte au même moment d’autres formes
de « nouvelle géographie » qui émergent en France comme les travaux sur la perception avec un
débat à ce sujet en 1974, divisé en deux parties : « la perception des paysages » et « l’espace perçu :
diversité des approches ». Cela montre bien le climat d’ébullition qui existe à ce moment-là et la
dimension plurielle de la « modernité » incarnée par la « nouvelle géographie ».

Dix ans plus tard, les Annales de géographie qui, revue historique de l’école française de
géographie, est devenue alors la revue de l’institution, consacrent un numéro spécial sur
« Géographie et informatique ». Ce numéro accueille les bilans de dix années de travaux en la
matière. Onze acteurs du mouvement « géographie et informatique » s’expriment dans six articles
différents : ils exposent les résultats de dix ans de colloques en géographie quantitative à
Besançon (Wieber, Massonie, Condé, 1983), de dix ans de publications en géographie théorique

63
et quantitative en géographie urbaine (Pumain, Saint-Julien, Vigouroux, 1983) et rurale (Robic,
Rey, 1983), ou plus largement traitent de la relation entre l’informatique, les statistiques ou les
mathématiques d’une part et des spécialités du champ disciplinaire comme la climatologie (Péguy,
1983) et la géographie physique (Guigo, 1983), d’autre part, tandis que Philippe Lecarpentier
(1983) montre tout l’intérêt de la micro-informatique naissante pour les géographes.

Ces conflits de position par rapport au mouvement théorique et quantitatif se traduisent


parfois par des échanges virulents entre auteurs, ce qui nous rappelle à l’obligation d’adopter une
lecture relationnelle des documents les uns par rapport aux autres en resituant les différents
auteurs dans le champ scientifique. Analysons rapidement deux exemples du caractère conflictuel
et d’enjeu mémoriel soulevé par cette littérature. Premier exemple, le dialogue à distance entre
Jacques Scheibling (1994) et Henri Reymond (1995, 1996) montre que le manuel de J. Scheibling
(1994), Qu’est-ce que la géographie ? a été l'objet d'une réaction très vive de la part des acteurs du
mouvement et notamment d'H. Reymond, théoricien de la géographie et acteur historique du
mouvement. À la sortie de l’ouvrage, H. Reymond publie dans l’Espace géographique un premier
billet d’humeur dénonçant notamment cette phrase de J. Scheibling : « Cette géographie
quantitative, ou plutôt les illusions qu’elle a pu engendrer, a fait long feu ». Mais surtout, l’auteur
n’accepte pas que J. Scheibling se serve d’un de ses propres ouvrages, Problématiques de la géographie
(Isnard, Racine, Reymond, 1981) pour affirmer que les géographes qui s’étaient lancés dans cette
géographie avaient fait leur mea culpa et reconnu l’inutilité de cette géographie. Dans un nouvel
article paru l’année suivante dans la même revue, H. Reymond estime que le texte de J. Scheibling
propose une « vision erronée » de la géographie théorique et quantitative et dénonce « un ouvrage
pernicieux pour les esprits d'étudiants encore non informés du contenu des mots clés »
(Reymond, 1996a, p. 3). Pour montrer ses supposées insuffisances et son parti pris contre la
géographie théorique et quantitative, H. Reymond développe toute une série d'arguments en
appuyant ses dires sur des citations de l’ouvrage incriminé. Cet échange devient direct dans le 4 ème
numéro de 1996 puisqu’un débat est publié entre les deux protagonistes (Reymond, 1996b ;
Scheibling, 1996a, 1996b). Cette controverse a d’autant plus de poids et d’importance que J.
Scheibling jouit d’une large audience auprès des enseignants et étudiants des classes préparatoires
aux concours de l’enseignement, à qui il donne sa propre vision de la discipline, heurtant les
acteurs d’autres mouvements que le sien.

Deuxième exemple, dans le chapitre d'un ouvrage récent sur La cumulativité des connaissances
en sciences sociales publié par Bernard Walliser (2010), Denise Pumain (2010), actrice du mouvement
théorique et quantitatif et auteure de plusieurs publications sur l’histoire de la géographie
théorique et quantitative répond au texte sur « La géographie », de Jean-François Staszak (2001),
paru près de dix ans auparavant dans l'ouvrage Épistémologie des sciences sociales, dirigé par le
sociologue Jean-Michel Berthelot. Dans ce chapitre, elle affirme que « les prises de position quant
au projet explicatif de la discipline demeurent peu explicites, ou caricaturent des points de vue
adverses plus souvent qu’elles n’organisent le débat » (Pumain, 2010, p. 173). Selon elle, les
opposants au mouvement auraient tendance à le dénigrer, en le qualifiant par exemple de « néo-

64
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

positiviste » comme l’a fait Jean-François Staszak (2001)20, qui reprend un qualificatif déjà utilisé
quelques années plus tôt par Paul Claval (1998)21 dans l'un de ses manuels d'histoire de la
géographie française. D. Pumain juge « infamant » (2010, p. 173) l'emploi de cette étiquette. Elle
pense en effet qu’ « elles sont souvent utilisées par les opposants aux méthodes quantitatives pour
dénoncer le scientisme naïf supposé des pratiquants de la géographie théorique et quantitative »
(Pumain, entretien, 22/04/2014). Dans ce cas précis, elle affirme que :

« Les critiques visaient l'absence de conscience ou d'engagement social, la « fétichisation de


l'espace », parfois aussi une espèce de mécanicité des processus qui auraient exclu toute
intervention de quelque chose de social dans des constructions purement géométriques, ou
statistiques. Ensuite, l'étiquette a été employée par les postmodernes pour dénoncer la
croyance en une posture scientifique, au nom du pluralisme des interprétations. […] Nous
sommes plusieurs à ne pas nous être reconnus sous ce chapeau - d'où cette boutade de
Chamussy « j'aime mieux être néopositiviste qu'archéonégativiste ». » (Pumain, entretien,
22/04/2014)

Ces échanges peuvent donc se cantonner au champ de la géographie. Ils peuvent aussi
prendre à témoin un public plus large, et viser des chercheurs d’autres disciplines. Toutes ces
passes d’armes témoignent des tensions qui existent au sein du champ disciplinaire, et qui
caractérisent cette littérature rétrospective. L’échange d’invectives et l’usage d’étiquettes
stigmatisantes ont été fréquentes durant la décennie soixante-dix, comme le montrent les
critiques croisées que se sont adressées les divers protagonistes d’une rénovation de la géographie
française à l’époque et leurs opposants22. Ces critiques et labellisations se sont parfois renouvelées
au gré des évolutions de la géographie lors des quarante dernières années. Ainsi, d’autres
étiquettes sont considérées comme péjoratives par les acteurs du mouvement : sur son blog
« esprit critique », O. Orain a « été frappé de constater avec quelle virulence certains auteurs s'en
prenaient à deux cibles à peu près indistinctes, le « spatialisme » et Roger Brunet », dans Penser et
faire la géographie sociale (Séchet, Veschambre (dir.), 2006), l'un des trois volumes qui feront suite au
colloque de Rennes (2004), « Espaces et sociétés aujourd'hui. La géographie sociale dans les
sciences sociales et dans l'action ». Cette littérature historiographique vise des publics différents et
joue deux rôles distincts : un rôle performatif auprès des jeunes générations dans le cas des
manuels comme celui de J. Scheibling (1994), et auprès des géographes et surtout des non
géographes dans le cas des textes de J.-F. Staszak (2001) et D. Pumain (2010), puisqu’ils ont été
publiés dans des lieux de « sciences sociales ». Dans ce deuxième cas, ces publications censées
retranscrire l'histoire du champ ou ses principales caractéristiques sont l'occasion de passes
d'armes destinées d’abord à des chercheurs des autres disciplines. Le lieu de publication doit donc
être pris en compte dans notre analyse, puisque selon le public visé (public conquis, intéressé ou
sceptique), des réactions différentes sont à attendre de la lecture du document.

20 Il justifie cet emploi par le fait que, selon lui, « ce courant vise à identifier les lois de l'organisation de l'espace ».
21 P. Claval et J.-F. Staszak se rattachent alors au mouvement de la géographie culturelle. P. Claval qui a aidé à
l’émergence de la géographie théorique et quantitative en France dans les années 1960 et surtout 1970, indique dans
la dernière édition (2012) de son ouvrage sur La Géographie culturelle que cette approche lui « paraît plutôt comme une
des conséquences du développement de la réflexion théorique, tous les comportements qu’étudie la géographie
n’étant pas rationnels » selon lui. Il précise qualifier de « géographie néo-positiviste, la nouvelle géographie des
années 1960, telle qu’on la trouve exposée dans l’ouvrage de David Harvey, Explanation in Geography (1969), avec ses
références appuyées à l’école de Vienne » et il ajoute : « ce n’est pas la géographie théorique et quantitative en soi ».
22 Cf. le graphe des « échanges » entre géographes au cours des années 1975-1976 figurant dans Pumain, Robic, 2002.

65
Cependant, certains auteurs tentent d’être plus neutres lorsqu’ils analysent l’histoire de la
discipline. C’est le cas de manuels comme ceux de Robert Marconis (2000 [1996]) ou de Jean-
François Deneux (2006). Le premier traite peu du mouvement théorique et quantitatif en tant que
tel car il fait le pari d’une rénovation disciplinaire ancienne et s’inscrit dans une histoire plus
continuiste entre les années 1960 et le moment où il publie son manuel. Il s’intéresse également
davantage aux relations de la géographie avec les autres sciences humaines. L’auteur est moins
dans une histoire conflictuelle qui montrerait une certaine rupture, assez violente, comme
peuvent le faire les auteurs précédents :

« On peut en fait proposer deux « lectures » de l’évolution récente de la géographie ». L’une


privilégie les changements, les ruptures, insiste plutôt sur ce qui divise. L’autre [dans
laquelle se situe l’auteur] privilégie les changements, souligne davantage les continuités et les
permanences, s’attache plutôt à l’ensemble des travaux géographiques réalisés depuis deux
ou trois décennies et ne se limite pas à quelques textes conçus comme des manifestes
théoriques ou programmatiques. » (Marconis, 2000 [1996], p. 171)

Par rapport à notre travail de thèse, nous devons donc caractériser cette littérature pour
déterminer sur quels éléments appuyer notre travail : d’une part sur des résultats issus d’un travail
de recherche basé sur des études empiriques documentées et d’autre part sur des éléments d’analyse
soulevés de manière concordante par plusieurs textes. Les textes relatifs au mouvement, ou tout du
moins à la « Nouvelle géographie » peuvent être divisés en deux grandes catégories (les manuels et
les productions scientifiques) construites à partir de trois critères principaux (pour chacun des
critères, les cas extrêmes sont évoqués mais des productions hybrides sont bien entendu possibles) :

1) Selon que leur analyse du mouvement théorique et quantitatif (ou de la Nouvelle Géographie)
est basée sur un travail empirique réalisé à partir d’hypothèses de recherche comprenant la mise
en œuvre d’un appareillage méthodologique, et poursuivant un objectif d’innovation scientifique
(par exemple : Orain, 2009) ou selon qu’ils portent un discours sur la discipline reposant sur des
références assez générales, sans expliciter leur démarche, ce qui les rend plus propres à la
polémique (par exemple : Scheibling, 1994) ;

2) Selon le type de public visé : scientifiques, étudiants, grand public. Les manuels sont
principalement destinés à des étudiants en formation23 alors que les articles scientifiques
s’adressent à des chercheurs. Ces deux genres de textes n’ont pas les mêmes répercussions sur le
regard porté par les acteurs du champ scientifique sur la géographie théorique et quantitative ;

3) Selon le nombre de lecteurs touchés et la diffusion qui en découle, beaucoup plus importante
dans le cas des manuels. Ainsi, des étiquettes négatives telles que « néopositiviste » employées
dans des manuels seront largement diffusées et intégrées par les étudiants, futurs enseignants de
géographie dans le secondaire ou enseignants chercheurs dans le supérieur.

23 Le manuel de J.-F. Deneux (2006) répond bien à cette distinction : « L’ouvrage se veut le plus simple et le plus
synthétique possible. Il s’adresse principalement à des étudiants inscrits dans l’une des trois années constituant la
Licence de géographie. On a évité, autant que possible, les termes savants. Leur utilisation est parfois inévitable : un
glossaire fournit les principales définitions (appelées dans le texte par un astérisque). Celles-ci ne portent que sur les
termes propres à l’histoire des idées et à leur interprétation. Par ailleurs, on a allégé le texte de son appareil
scientifique » (Deneux, 2006, p. 5).

66
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

Tout d’abord, de nombreux manuels de géographie ont été publiés durant le dernier tiers
e
du XX siècle, répondant à l’apparition de différentes créations éditoriales sous forme de
collections destinées aux étudiants des universités comme chez Armand Colin et sa collection
« U », ce qui représente une rupture avec la période précédente pendant laquelle très peu de
manuels existaient. La majorité d’entre eux doivent rendre compte de l’éclatement du champ
disciplinaire qui s’est produit à partir de cette période – c’est « le temps des craquements », selon
l’expression d’André Meynier (1969) — et ils présentent les différents courants ou mouvements
qui co-existent, mais sans véritable travail empirique, de manière assez spéculative, mais très
souvent, loin de produire une histoire de la géographie et de l’évolution de ses courants,
s’intéressent plutôt aux différents thèmes qui existent dans la discipline et sont plutôt
épistémologiques comme c’est le cas par exemple de l’Encyclopédie de géographie (Bailly A., Ferras R.,
Pumain D. (dir.), 1995) ou de La face de la Terre : éléments de géographie de P. Pinchemel (1997) qui
constitue un manifeste pour l’unité de la géographie et n’abordent donc souvent pas en tant que
telle la géographie théorique et quantitative. Surtout, comme l’a montré R. Johnston (2006), les
manuels sont un lieu stratégique de « politics » dans le cadre de volontés de la promotion d’une
nouveauté, mais les auteurs de manuels peuvent avoir des stratégies ou des pratiques différentes
que l’auteur détaille en s’appuyant sur Bruno Latour (1999). La polémique qu’il y a eu avec les
auteurs de l’historiographie anglo-américaine (cf. ci-dessus) montre bien la conflictualité
potentielle de la production de ces manuels et de leur analyse. Plus globalement, le genre manuel
peut se diviser en trois catégories :

1) Les manuels élémentaires, visant l’acquisition par les étudiants des bases théoriques et
méthodologiques d’un courant particulier de la discipline. En géographie théorique et
quantitative, c’est par exemple le cas de manuels récents tels que la réédition des deux tomes de
D. Pumain et T. Saint-Julien (2010 [2001]) sur L’analyse spatiale, mais également une Initiation à
l’analyse spatiale dirigée par Jean-Jacques Bavoux (2010)24, ou encore un manuel de Régis Caloz et
Claude Collet (2011) sur l’Analyse spatiale de l’information géographique. Le premier manuel de ce type
a été conçu par le groupe Chadule (1974) qui a proposé au début des années 1970 une Initiation
aux méthodes statistiques en géographie, rapidement rejoint par un manuel présentant les Méthodes
d’analyse géographique quantitative (Beguin, 1979), destiné aux étudiants avancés. Ces ouvrages ne
présentent pas de discours réflexif particulier sur le courant de pensée dont ils présentent les
concepts et les méthodes, sauf de manière rapide en introduction comme simple élément de
contexte. Ils proposent en effet un discours à visée pédagogique, présentant un certain nombre
de théories mais surtout de méthodes et d’outils souvent accompagnés d’exercices d’application.

2) Les manuels analytiques sont ceux qui se rapprochent le plus de travaux de recherche, tout en
restant destinés à un public d’étudiants. Ils exercent une influence plus grande sur le mouvement et
l’évolution du champ disciplinaire. C’est le cas, par exemple, du Que Sais-je ? de P. Claval intitulé
Nouvelle Géographie et publié en 1977. Dans une collection qui compte un grand nombre de lecteurs,
cet ouvrage a eu une influence majeure sur la réflexion au sein de la discipline. Il a d’ailleurs été cité
dans un certain nombre de manuels et travaux de recherches comme celui qui a introduit le terme

24 Il s’agit d’une réédition de son manuel de 1998 intitulé Introduction à l’analyse spatiale.

67
de « nouvelle géographie » en France. Dans un autre genre, le manuel d’épistémologie d’A. Bailly et
R. Ferras (2010 [1997]), développe un discours sur les différents courants du champ géographique
et s’appuie sur un certain nombre de comptages et donc sur un travail empirique.

3) Entre les deux premières catégories, des manuels, que l’on qualifiera d’intermédiaires,
constituent des récits historiques particuliers du champ disciplinaire. Leurs auteurs expriment leur
vision personnelle de la discipline et de l’organisation de ses courants. Ces récits exercent une
influence sur des lecteurs qui sont souvent des étudiants et qui découvrent par le biais de ces
ouvrages une histoire particulière de leur discipline. Ces manuels se situent donc à mi-distance
entre description et réflexion sur le champ disciplinaire. C’est le cas du manuel écrit par J.
Scheibling (2011 [1994]). Autre exemple qui a suscité nettement moins de débats, le manuel
d’Histoire de la géographie française : De 1870 à nos jours de P. Claval (1998) restitue une histoire de la
discipline engagée et documentée, ou les manuels de R. Marconis (2000 [1996]), ou de J.-F. Deneux
(2006) sur l’Histoire de la pensée géographique, qui sont diversement documentés, et qui s’appuient de
façon plus ou moins explicite sur des travaux spécialisés de recherche.

Ces différents types de manuels produisent une histoire plus ou moins répétitive et
descriptive de la géographie théorique et quantitative, en mettant en valeur ou en minorant, voire
en stigmatisant, certains courants, en fonction de leur position dans le champ mais aussi de leurs
connaissances ou de leurs sources d’information. Certaines publications peuvent constituer de
véritables positions de combat, comme c’est le cas du texte de J.-F. Staszak (2001), évoqué plus
haut, ou restituer une histoire plus objectivée comme le propose J.-F. Deneux (2006). Rendre
compte de ce type de productions est nécessaire puisque ces ouvrages ont donné des
informations sur ce mouvement scientifique et ont eu des lecteurs. Mais les auteurs ne s’appuient
pas forcément sur des analyses empiriques contrairement au deuxième genre de publications
susmentionnées, qui constituent de véritables publications scientifiques, évaluées comme telles
dans des revues à comité de lecture ou des jurys dans le cas des thèses.

Deuxièmement, nous avons identifié une dizaine de publications de recherche sur


lesquelles nous allons nous appuyer. Entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, un
premier groupe d’articles entièrement consacrés au mouvement ont été publiés, qui ont proposé
une analyse générale du mouvement, ou se sont intéressés à certains de ses aspects (Brunet,
1976 ; Vigouroux, 1978 ; Dauphiné, 1982 ; Pumain, Saint-Julien, Vigouroux, 1983 ; Rey, Robic,
1983 ; Massonie, Wieber, Condé, 1983 ; Guigo, 1983 ; Péguy, 1983). Ce sont des bilans de
l’émergence de la géographie théorique et quantitative en France, effectués tant en termes de
contenus (méthodes, théories et thèmes traités par les acteurs du mouvement), que des lieux du
mouvement (les universités où exercent les acteurs). Entre la fin des années 1990 et le début des
années 2000, un deuxième groupe de publications consacrées partiellement au mouvement a été
identifié, soit publiées dans un ouvrage collectif (Reynaud, 1997 ; Chamussy, 1997) et proposant
d’ « identifier ce qu’est la production de la géographie contemporaine, qui sont les acteurs en jeu,
quelle place ils occupent dans notre société, comment se nourrit leur information et comment
cette dernière se diffuse », soit publiées dans des revues ou ouvrages extérieurs à la géographie
(Pumain, Robic, 2002 ; Cauvin, 2007 ; Pumain, 2010). Enfin, à la fin des années 2000, à la suite de
la seule thèse qui propose d’étudier l’évolution du champ géographique au cours du XX e siècle au

68
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

moyen d’un corpus de textes mais surtout donne une bonne place à l’analyse de ce mouvement
mais plus largement de la Nouvelle Géographie, O. Orain, épistémologue de la géographie, publie
un ouvrage intitulé De plain-pied dans le monde. Écriture et réalisme dans la géographie française au XXe
siècle. Ces différentes publications ont été produites pour la plupart par des auteurs faisant partie
(ou des acteurs proches) de la géographie théorique et quantitative française.

Enfin, nous classons à part un dernier groupe de publications du genre « égohistoires »


qui mettent en scène le parcours des acteurs du mouvement théorique et quantitatif et qui
comprennent des éléments de contexte historique. Dans ce groupe, nous pouvons distinguer :

1) Les publications recueillant ces témoignages (Brunet, François, Grasland, 1997 ; Durand-
Dastès, 2003 ; Lallemand, 2007 ; Bataillon, 2009) dans lesquels les parcours de Frank Auriac, Paul
Claval, Henri Chamussy, François Durand-Dastès, Roger Brunet ou encore Denise Pumain sont
notamment interrogés et insérés dans un contexte disciplinaire en les interrogeant par exemple
sur leurs références théoriques, philosophiques, épistémologiques ou encore méthodologiques.
Dans l’avant-propos de l’ouvrage de Claude Bataillon (2009), Marie-Claire Robic indique que
l’auteur « met en scène la génération 1930 […] pour cette chronique d’une génération de
novateurs » (p. 9) :

« Le premier volet comprend donc un cadrage du sujet dans la conjoncture institutionnelle


et scientifique des années 1960 et 1970, puis la mise en série des parcours individuels sous
des entrées classiques […]. Puis un deuxième moment, celui de l’auto-portrait, où c’est au
tour de chacun des personnages de se mettre en scène, en sélectionnant dans son œuvre
son propre « best of » : visions subjectives cette fois des écrits marquants de chaque carrière »
(Robic, 2009, p. 9).

2) Les mémoires d’Habilitation à diriger des recherches (HDR) où les chercheurs analysent leur
parcours et se situent à l’intérieur de leur champ scientifique et disciplinaire. Les mémoires de
Maryvonne Le Berre (Grenoble), Patrice Langlois (Rouen) ou encore Joël Charre (Avignon),
pour ne citer qu’eux, montrent bien l’évolution de la narration du mouvement théorique et
quantitatif, à travers le centrage sur le parcours personnel de son auteur.

Ce dernier groupe de publications sera peu exploité parce que, notamment, les entretiens
menés auprès d’eux reprennent en partie ce qu’ils ont écrit dans leur mémoire.

Cette approche critique de la littérature réflexive sur le mouvement théorique et


quantitatif (ou plus globalement la Nouvelle Géographie) a donc deux objectifs principaux :
reconnaître les récits de ce mouvement dus à des acteurs du champ scientifique, et surtout mettre
en lumière les grands thèmes d'opposition qui traversent l’analyse de la géographie théorique et
quantitative européenne francophone, autant d’un point de vue social, que temporel ou spatial.
Nous allons tout d’abord voir que ces travaux étudient surtout la période d’émergence du
mouvement (les années 1970) et donc que son évolution n’est pas réellement traitée. Certains ont
même évacué la question en diagnostiquant le dépassement et l’obsolescence de cette géographie,
usant en même temps de différents stéréotypes pour justifier ce dépassement (par exemple :
Scheibling, 1994). Nous verrons donc de quelle façon est exposée ou analysée la dynamique
temporelle du mouvement dans la littérature qui s’y est consacrée.

69
2.2. Une dynamique temporelle au centre des controverses
Très peu d'auteurs ont entrepris de rédiger l’histoire du mouvement théorique et quantitatif
en géographie en observant son évolution interne, sa diffusion et sa diversification. Le matériau
historiographique existant s'en trouve donc limité. Quand les auteurs mentionnent le mouvement
dans une histoire plus générale, ils s'intéressent principalement à ses débuts25. C’est par définition le
cas des textes publiés à la fin des années 1970 et dans les années 1980, qui paraissent nettement plus
nombreux que ceux publiés des années 1990 à 2000. Ces derniers privilégient également l’étude du
moment d’émergence de la géographie théorique et quantitative française, s’intéressant dans
l’histoire plus récente de la discipline à l’analyse d’autres courants ayant émergé plus tard. C’est le
cas d’historiens de la géographie, parfois eux-mêmes acteurs ou compagnons de route du
mouvement, dont par exemple P. Claval (1998) et O. Orain (2009). Les publications restent
souvent assez allusives quant à la suite de son histoire, dans des ouvrages ou des articles qui
privilégient l'éclosion d'autres mouvements par la suite. L’article de D. Pumain et M.-C. Robic
(2002), publié au début des années 2000, fait figure d’exception. Les deux auteures tentent dans la
deuxième partie de leur article de montrer les spécificités du mouvement des années 1970 à 1990.
Nous supposons globalement que l’intérêt marqué pour les débuts du mouvement vient de l’aspect
polémique lié à la cristallisation d’un mouvement non encore légitime au sein d’un champ
disciplinaire qui est en pleine transformation. Plus précisément, les années 1970 sont largement
étudiées puisqu’elles correspondent à un moment de renouveau intense qui marque l’émergence et
le développement de la « Nouvelle Géographie » qui englobe et dépasse, pour un certain nombre
d’auteurs, la seule géographie théorique et quantitative (par exemple, Claval, 1977 ; Orain, 2009).

2.2.1. Consensus sur une émergence au début des années 1970


Avant de débuter notre analyse du mouvement théorique et quantitatif, nous devons
mener une réflexion sur sa date d’apparition car établir une périodisation est une opération
complexe comme l’a montré O. Orain (2009). L’auteur s’est en effet intéressé avant nous à la
littérature réflexive sur l’histoire de la géographie contemporaine et a montré qu’il n’y avait pas
d’accord quant au moment (années 1950, 1960 ou 1970) où l’école de géographie française a été
remise en cause par l’émergence de nouveaux mouvements scientifiques dont la géographie
théorique et quantitative fait partie :

« P. Claval (1972, 1998, 2003) ou R. Marconis (1996) auraient tendance à suggérer une
coupure relativement ancienne, remontant aux années 1950-1960, période à laquelle une
« remise en cause d'ensemble » (P. Claval) d'origine anglo-saxonne ou des tentatives de
renouvellement fort variées auraient servi de préliminaires au « grand débat » (R. Marconis)
des [p. 15] années 1970. S'agissant de cette décennie soixante-dix, il n'y a guère plus de
consensus : certains en signifient l'importance (Marconis, 1996 ; Lévy, 1997 ; Reynaud,
1997), d'autres gomment autant que faire se peut le caractère décisif de la période (P. Claval,
J.-F. Staszak, 2003) ou tendent à regretter les « événements » qui se sont alors déroulés (N.
Broc, 1997). Il y va sans doute de la persistance d'un contentieux complexe, à fronts
multiples, politiques et épistémologiques, dont « l'analyse » est un exercice périlleux et
nécessairement subjectif s'il est tenté par un géographe qui en a été un spectateur souvent
engagé » (Marconis, 1996, p. 171). » (Orain, 2009, pp. 14-15)

25 Il semblerait exister une certaine frilosité à traiter d'une histoire trop récente.

70
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

Cependant, à la lecture des différents travaux d’historiens de la discipline, le début des


années 1970 se révèle être la base la plus fiable pour débuter notre analyse du mouvement
théorique et quantitatif. Certes certains auteurs identifient ce que nous nommerons des prémices
au mouvement théorique et quantitatif aux années 1960 (par exemple : Reynaud, 1997). À la fin
des années 2000, D. Pumain identifie également cette décennie comme le moment de
« renversement dans le consensus autour du projet explicatif de la géographie » (Pumain, 2009, p.
168). Pour l'auteure, les géographes essaient de « rechercher les principales causes de la
différenciation des régions non plus dans des interactions avec un « milieu naturel » local mais dans
les formes et les processus de « l’organisation de l’espace par les sociétés humaines ». Ce serait donc
durant ces années 1960 qu'on serait passé d'une causalité principalement « verticale » à une causalité
surtout « horizontale » pour expliquer les différences observées à la surface de la terre. Par contre,
aucun auteur n'écrit que le mouvement aurait émergé avant la fin des années 1960. Par exemple, P.
Claval affirme que « la géographie reste peu affectée par le nouveau climat épistémologique qui
affecte les sciences sociales au cours des années 1960 » (Claval, 1998, p. 308). Enfin, R. Marconis
(2000 [1996]) adopte une approche qui ne met pas en évidence la géographie théorique et
quantitative parmi les renouvellements. Il expose une certaine continuité à partir des années 1960,
avant que n’apparaisse cette géographie, en montrant toutefois que des transformations s’opèrent
dans tous les champs de la géographie sans s’arrêter sur un moment précis.

Qu’ils soient participants ou opposants du mouvement, la plupart des auteurs estiment


que la géographie théorique et quantitative (et plus globalement la Nouvelle Géographie) serait
apparue en France au début des années 197026. Mais le manque de distinction entre géographie
théorique et quantitative française d’une part, et anglo-américaine d’autre part, rend difficile cette
datation. Ne pas distinguer les deux revient pour certains opposants à mieux remettre en cause sa
légitimité en Europe en affirmant que le mouvement américain aurait été très rapidement critiqué
(voire dépassé). Néanmoins, lorsqu'ils distinguent les deux mouvements, ils soulignent une
supposée filiation en pointant du doigt le retard de l' « Europe continentale » qui serait d'une
« dizaine d'années » comme l'indique, au début des années 2000, P. Claval (2001) dans son
manuel d'Épistémologie de la géographie.

Dans l’introduction de son Histoire de la pensée géographique, J.-F. Deneux affirme clairement
que cette « nouvelle géographie » a émergé au « début des années 1970 » :

« Ce n’est donc pas avant le début des années 1970 que se dessinent, en France, les traits
d’une « nouvelle géographie » affirmant l’appartenance de la discipline aux sciences sociales
et notamment marquée par la recherche de lois et de la mise en œuvre de techniques
quantitatives (chapitre 5). Aux effets des influences anglaises et américaines s’ajoutèrent
plusieurs approches novatrices (P. Gourou, A. Frémont). » (Deneux, 2006, p. 7)

26 A. Reynaud minimise cependant les changements intervenus lors de la décennie 1970.

71
Plus précisément, de nombreux partisans de la géographie théorique et quantitative voient
le véritable départ du mouvement dans la mise en place de plusieurs lieux et événements
scientifiques en 1972 qui lui sont au moins en partie consacrés27. Cette année-là a valeur de
symbole pour les auteurs. R. Brunet (1972), directeur de la nouvelle revue l'Espace géographique et
promoteur du renouvellement du champ au-delà de la seule géographie théorique et quantitative,
écrit dans le premier numéro de la revue que ce « mouvement fort mal dénommé [« new
geography »], puissant à l’étranger, commence [en 1972] à pénétrer en France » (Brunet, 1972, p.
76). Quatre ans plus tard, dans son « Rapport sur la « New Geography » en France », il préfère
donner une fourchette plus large en indiquant que « ce domaine de la géographie française a
décollé entre 1970 et 1974 » tout en précisant que le « renouvellement » de la géographie française
déborde la « new geography » (Brunet, 1976, p. 40) ; l’auteur indique que sous le terme de « New
geography », le lecteur doit comprendre « l’effort vers une géographie plus scientifique, intégrant les
apports de la logique aussi bien que des procédures rigoureuses de traitement statistique, ce qui
regroupe à peu près la géographie théorique et la géographie quantitative » (Brunet, 1976, p. 40).
À la même époque, dans un article publié dans le deuxième numéro des Brouillons Dupont, issu
d’un « Rapport présenté à la rencontre de Barcelone du 11 novembre 1977 », intitulé « Dans le
renouvellement de la géographie française : le groupe Dupont », Michel Vigouroux (1978) date le
« déclic » à 1970 et sa traduction en termes de mouvement collectif à 1971 :

« Le déclic, c’est l’exposé de B. Marchand (alors à l’Université de l’État de Pennsylvanie)


lors des Journées géographiques d’Aix-en-Provence en 1970. Quelques personnes décident
peu après de provoquer une réunion de travail qui se tient à Avignon en juin 1971 : 15
géographes du Sud-Est, réunis en présence d’Allen J. Scott, engagent un travail en
commun. » (Vigouroux, 1978, p. 5)

À la fin des années 1990, P. Claval (1998) suit également cette datation en affirmant qu'il
« faut attendre la fin des années 1960, pour que le recours aux méthodes quantitatives [...]
devienne courant ». Quatre ans plus tard, dans un article de recherche sur « Le rôle des
mathématiques dans une « révolution » théorique et quantitative : la géographie française depuis
les années 1970 », D. Pumain et M.-C. Robic (2002), toutes les deux pionnières de nouvelle
géographie28, situent cet emploi des mathématiques (composante essentielle du mouvement) au
début des années 197029 (comme le titre de l’article le suggère d’ailleurs) :

« On situera le moment de cette ouverture de la géographie française aux mathématiques,


au début des années soixante-dix, en rappelant quelques actions qui ont traduit ce
changement, en termes de formation et de publications, et en mentionnant au passage
quelques-uns des acteurs du mouvement. » (Pumain, Robic, 2002, p. 124)

27
Création de l'Espace géographique, fondation du groupe Dupont, premier colloque de Besançon consacré aux
rencontres entre géographie et mathématiques.
28 M.-C. Robic a été impliquée dans les tout débuts du mouvement comme je le préciserai plus loin.
29 La « géographie théorique et quantitative » est très liée à l'emploi des mathématiques et pourtant le seul article de

recherche consacré intégralement au « rôle des mathématiques dans une « révolution » théorique et quantitative » est
paru en 2002 dans la Revue d'histoire des Sciences humaines. Il a toutefois été précédé de plusieurs articles publiés dans la
littérature grise.

72
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

À la lumière de ces différentes lectures, nous faisons l’hypothèse que le mouvement


émerge au début des années 1970, mais nous analyserons néanmoins la période précédente pour
comprendre comment cette émergence a pu intervenir en caractérisant ses prémices. Concernant
l’émergence à proprement parler, les auteurs se sont beaucoup intéressés à en connaître le
pourquoi et le comment, en exposant des éléments nombreux et partiellement convergents.

2.2.2. Les facteurs d’émergence identifiés


Dans le contexte de l'après Mai-68, qui a mis en cause les autorités mandarinales et qui a
été plus largement propice à l’action contestataire (Orain, 2014)30, d’une morphologie du champ
scientifique bouleversée par le nombre et le rajeunissement, de progrès techniques favorisant un
projet de renouvellement scientifique, comment s’est produite cette émergence selon les auteurs ?

Dans son rapport sur la New Geography en France réalisé assez tôt après l’émergence du
mouvement en Europe francophone, R. Brunet31 (1976) consacre de manière extrêmement
synthétique un point entier de son texte aux « moteurs et [aux] freins » de cette émergence et du
développement du mouvement. Les différents points développés résument bien ceux mis en
avant par la grande majorité des autres auteurs. Il comptabilise huit moteurs pour expliquer cette
émergence, que nous regroupons en cinq points :

1) Le rejet des vieilles pratiques avec d’une part l’impasse de l’accumulation de monographies et
d’autre part une lassitude à l’égard d’une géographie générale aboutissant à des typologies sans
principes,
2) Une pression (indirecte) de l’étranger et des autres sciences humaines avec une indifférence
devenue impossible face aux progrès conceptuels et méthodologiques venus du monde anglo-
américain et des autres sciences humaines,
3) Des besoins nouveaux :
- le besoin d’un traitement rigoureux d’une masse croissante de données, et l’existence
d’outils nouveaux (calculatrices, ordinateurs) pour les traiter,
- le besoin de vérifier des interprétations et des raisonnements : « on ne croit plus les
chercheurs sur parole »,
4) Un effet de mode positif par les convergences d’efforts qu’il assure.

30 Comme le souligne par ailleurs P. Claval ou d’autres, Mai-68 n’est pas forcément l’origine du mouvement
théorique et quantitatif.
31 D’ailleurs, R. Brunet présente ainsi son texte lors d’un entretien début 2014 :

« J'avais eu du plaisir à montrer à nos amis londoniens, en compagnie de Philippe Pinchemel, que mon édito de
l'Espace Géographique remarqué par Peter Gould n'était pas un simple feu de paille. » (Brunet, entretien, 16/04/2014).
Lors d’une intervention à une journée de l’Association de géographes français le 17 mai 2014, consacrée à la
géographie française de la décennie 1970, il a affirmé se retrouver dans ses analyses de l’époque.
.

73
Par opposition, il identifie neuf freins que nous avons regroupés en cinq catégories :
1) Une formation française peu propice :
- des géographes majoritairement littéraires,
- une tradition historiciste et idiographique,
- une faiblesse traditionnelle des concepts et des préoccupations épistémologiques,
2) L’isolement dans lequel sont restés trop de géographes peu soucieux de s’informer sur les
progrès, le vocabulaire et les concepts des autres sciences, dont les acquisitions sont cependant
susceptibles d’inspirer bien des nouveautés,
3) Des essais antérieurs infructueux comme l’avortement des efforts dans le domaine de la
géomorphologie,
4) La faiblesse des moyens à disposition :
- du matériel, des crédits et des techniciens en nombre insuffisants,
- la faiblesse de l’apport réel de nombreuses études étrangères de géographie quantitative
et théorique, face à l’énormité des moyens engagés,
5) Une méfiance envers :
- une géographie fondée sur le traitement de données fournies par le pouvoir,
- le néo-positivisme et une géographie technocratique, qui de ce fait peut paraître vouée
au service du pouvoir, et de sa reproduction : mais cette critique politique, justifiée en
partie par la pratique de la new geography, oublie que l’outil est neutre, qu’il peut être utilisé
pour l’amélioration des connaissances quelles qu’elles soient, et mis au service d’idéologies
différentes ; et au service de la critique, qu’il peut considérablement conforter.

Nous avons rendu compte de la totalité de ce dernier point (Brunet, 1976, p. 42) pour
deux raisons : premièrement, montrer qu’à presque chaque « frein », R. Brunet, très proche du
mouvement théorique et quantitatif, associe un contre-argument pour justifier le malentendu
supposé au sein du champ disciplinaire ; et, deuxièmement, souligner le contexte dans lequel cet
argument est soulevé puisque R. Brunet fait référence dans les points 8 et 9 de son texte aux
réticences exprimées par d’autres nouveaux géographes qui fondent à ce moment-là les revues
EspacesTemps (1975) ou encore Hérodote (1976) et qui adressent ce type de critiques à la géographie
théorique et quantitative. R. Brunet dresse une présentation exhaustive et précise des différents
paramètres qui interviennent dans l’émergence du mouvement de la « new geography », déjà
esquissés dans son article paru dans l’Espace géographique en 1972 intitulé « Les nouveaux aspects de
la recherche géographique: rupture ou raffinement de la tradition ? ». Ce rapport de R. Brunet
connaît néanmoins une diffusion beaucoup moins large que la plupart des autres productions (et
principalement les manuels) qui traitent cette question de manière beaucoup moins précise et
systématique.

Par ailleurs, trois autres facteurs ont été largement développés par la suite : 1) des
« anomalies » associées à la conduite d’une géographie classique à référence rurale dans un monde
urbain, 2) une forte croissance des effectifs d’étudiants et d’enseignants chercheurs, 3) l’influence
de l’étranger et des autres disciplines. Premièrement, d'après une lecture kuhnienne de l'histoire
des sciences longuement développée dans sa thèse, O. Orain (2009) affirme que l'émergence de la
nouvelle géographie (dont la géographie théorique et quantitative fait partie mais n’est pas la seule

74
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

constituante) résulte d'une série d'anomalies qui ont « mis en question les capacités explicatives
du paradigme classique ». Il indique que s'est produit à la fin des années 1960 un « sentiment de
lassitude cognitive » de la part des jeunes géographes en faisant référence en particulier à des
témoignages d'Henri Chamussy (1997) sur l’histoire du groupe Dupont et de Maryvonne Le
Berre (1988) sur son propre itinéraire. L'un des déclics aurait été le refus de « la reproduction des
recettes traditionnelles à l'occasion de leur travail de thèse », ce qui est par ailleurs implicitement
évoqué par R. Brunet dès 1976. O. Orain (2009) rappelle d’ailleurs les diverses expressions d’un
« malaise » durant les années 1960 ; ainsi, P. Claval écrit dans son Essai sur l’évolution de la géographie
humaine :

« Il existe un malaise de la géographie actuelle ; je l’ai éprouvé comme bien d’autres ; j’en ai
tant parlé avec mes collègues […] » (Claval, 1964, p. 9).

O. Orain (2009) montre que ces états d'âme sont l'un des symptômes de la fin de validité
du paradigme classique. Il indique également que la géographie théorique et quantitative, par ses
caractéristiques, pouvait séduire ces jeunes géographes qui « étaient beaucoup plus sensibles à la
raison scientifico-ingénieuriale et aux considérations épistémologiques nourries de Bachelard et
de Piaget, qu’on leur avait enseignées à la fin du secondaire ». Selon le même auteur, la non-
nécessité de pratiquer le latin en géographie avait permis à des personnes issues de « math élem »
et de milieux modestes de s'inscrire en géographie. R. Brunet a peu évoqué le fait que certains
n’étaient pas forcément de purs littéraires. Par ailleurs, pour expliquer la grogne des jeunes
géographes qui arrivent en masse, P. Claval (1998), ainsi que J.-F. Staszak (2001), ont souligné le
fait que la géographie française des années 1960 n’était « pas assez scientifique ». Parmi des
arguments moins souvent explicités, figure le décalage entre les objets de prédilection de la
géographie et les problèmes du monde contemporain. Ainsi, un jeune assistant de Reims, Alain
Reynaud, publiait en 1976 un pamphlet intitulé « La géographie entre le mythe et la science » où il
relevait les difficultés de la géographie classique à rendre compte de l’état du monde, en même
temps que les contradictions internes à la doctrine officielle. Des décennies plus tard, J.-F.
Staszak affirme également que si la géographie classique « pouvait traiter du monde rural et des
sociétés traditionnelles, au sein d'un espace fragmenté et rendu opaque par la difficulté des
transports, elle n'était pas à même de rendre compte d'un Monde bouleversé par l'urbanisation, la
tertiarisation des sociétés, la révolution des transports, et, plus récemment, la mondialisation »
(Staszak, 2001, pp. 96-97).

Deuxièmement, plusieurs auteurs mettent en parallèle l'émergence de la géographie


théorique et quantitative avec la transformation morphologique de l’université, liée à une
considérable augmentation des effectifs d’étudiants puis d'enseignants à la fin des années 1960. Ils
s’appuient notamment sur des textes ou graphiques de M.-C. Robic (1989) sur l'évolution
démographique du champ de la géographie française, nourris de la réflexion de P. Bourdieu
(1984) et qui voyaient dans l’augmentation des effectifs de « nouveaux arrivants » un agent de
modification des rapports de pouvoir dans le corps enseignant et un puissant motif à susciter des
« stratégies de subversion ». D. Pumain affirme que « la « révolution théorique et quantitative » en
géographie correspond en effet sociologiquement à l’arrivée massive d’une nouvelle génération »
(Pumain, 2010, p. 168) et dans son article, elle fait plusieurs fois référence à cet élément. Par

75
ailleurs, il est nécessaire de s’intéresser aux facteurs mis en avant dans les manuels qui, comme
nous l’avons indiqué, bénéficient généralement d’une large diffusion. Ainsi, P. Claval a également
souligné cet argument en le corrélant à l'augmentation des effectifs d'étudiants, implicite souvent
dans les autres textes. À ce critère purement quantitatif, l’auteur ajoute la jeunesse des effectifs :
« en 1968, les quatre cinquièmes des enseignants ont moins de huit ans d'expérience
universitaire » (Claval, 1998, p. 322) et leur âge ainsi que leur formation récente justifient pour
l'auteur une sensibilité plus importante « au malaise que connaît la géographie » par rapport à
leurs « aînés ». Il insiste sur l'importance de la « croissance accélérée des effectifs [qui] rajeunit la
discipline et lui insuffle énergie et aspirations nouvelles ». L'une des causes des crispations
viendrait notamment du fait que les structures ne s'adaptent pas aussi vite qu'il le faudrait à
l'évolution des effectifs. Il prend alors et une fois encore comme repère Mai-68 pour expliquer la
résistance au changement de professeurs qui auraient cadenassé l'ensemble dans une « profession
[qui] reste contrôlée par un petit nombre de collègues qui se méfient des idées nouvelles » (Claval,
1998, p. 324). L'auteur remarque néanmoins qu'en plus des jeunes enseignants favorables à un
renouvellement de la géographie, certains professeurs l'étaient également, comme le soulignent
par ailleurs de nombreux autres auteurs :

« Nombre de professeurs sont, comme Dollfus, favorables à un aggiornamento profond de


la discipline : certains sont déjà en poste depuis des années, Pinchemel par exemple.
D’autres viennent de prendre la direction de départements, comme Brunet, d’achever leur
thèse, comme Armand Frémont, ou sont en train de la rédiger, comme Georges Bertrand.
Aucun ne s’impose cependant encore comme un leader incontesté de la nouvelle
génération. » (Claval, 1998, p. 335)

C'est donc bien en partie un contexte démographique qui permet l'émergence de la


géographie théorique et quantitative. Mais ce contexte est largement franco-français puisque nous
savons que les effectifs dans les universités belges et suisses sont globalement stables à ce
moment-là, ce qui n’a pas empêché la géographie théorique et quantitative de s’y développer —
et il n’a pas eu de telles conséquences dans d’autres domaines scientifiques.

Troisièmement, les rapports avec les autres disciplines et avec l’étranger sont deux
facteurs mis en avant par la plupart des historiens de la discipline pour rendre compte de
l’émergence de la géographie théorique et quantitative en Europe francophone. En ce qui
concerne les autres disciplines, R. Brunet signale « la collaboration [des géographes] avec des
ingénieurs de l’aménagement et des économistes, dont certains travaux théoriques ou appliqués
ouvraient de nouveaux horizons […] et l’aide de mathématiciens orientés vers les sciences
humaines » (Brunet, 1976, p. 40). D. Pumain et M.-C. Robic indiquent le début de relations entre
mathématiques et géographie dans ces années-là, indiquant un léger retard de cette dernière par
rapport à d’autres disciplines :

« Un ensemble d’événements convergents permet de dater aux années 1970-1972 un


tournant significatif dans la géographie française. Démarre alors, et alors seulement, cette
rencontre de deux cultures jusque-là à peu près séparées que des historiens des relations
entre mathématiques et sciences humaines ont suivies dans l’après-guerre français pour
toutes les disciplines, psychologie, économie, linguistique, histoire et géographie. » (Pumain,
Robic, 2002, p. 125)

76
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

Cette information est également largement diffusée dans les différents manuels comme
celui de P. Claval (1998) qui affirme notamment que :

« Les mathématiques sont mieux faites qu'au début du XXe siècle pour rendre compte des
subtilités des réalités sociales. L'amélioration des procédés de calcul rend aisé l'emploi
d'algorithmes jusque-là jugés trop lourds. » (Claval, 1998, p. 93)

Pour expliquer ce rapprochement entre mathématiques et géographie, certains soulignent


le rôle important des réformes engagées en France en 1968 et 1969. Toujours dans son manuel
d'histoire de la géographie, P. Claval affirme notamment que la réforme d'Edgar Faure permet
par exemple que le cursus de géographie comprenne « une initiation à la statistique, aux
mathématiques, à l'informatique, à l'économie et à la sociologie utiles à la géographie » (Claval,
1998, p. 327). C'est l'époque où s'ouvrent des centres de calcul dans les universités et au CNRS,
qui deviennent accessibles aux spécialistes de sciences humaines.

De nombreux auteurs évoquent la sensibilité des acteurs de la géographie théorique et


quantitative à l'informatique sans toutefois véritablement développer l'idée, pourtant très
probable, selon laquelle les progrès de l’informatique auraient favorisé le développement de cette
géographie. Nous l’avons vu, R. Brunet indique rapidement parmi les moteurs de l’émergence
« l’existence d’outils nouveaux (calculatrices, ordinateurs) » (Brunet, 1976, p. 41), ce qu’évoque
également plus tard P. Claval en affirmant l’existence « de moyens nouveaux pour maîtriser les
séries statistiques de plus en plus riches que livrent les recensements » dans un contexte où les
« jeunes adoptent les méthodes expérimentales que l'on pratique dans les laboratoires » car ces
mêmes jeunes géographes souhaitent « valoriser leur discipline par un travail plus scientifique »
(Claval, 1998, p. 309) — ce qui est également communément admis par les auteurs. Ces derniers
soulignent le rôle de l'informatique qui permettrait de « manipuler les données pour les
synthétiser, et surtout de les passer au crible de traitements statistiques d'une grande complexité,
de manière à faire apparaître des structures, des liens ou des régularités dissimulés » (Staszak,
2001, p. 100). Opposant de la géographie théorique et quantitative et promoteur de la géographie
culturelle, ce dernier ne semble pas remettre en cause l'usage de l'informatique et des
mathématiques et le justifie même. Il s'agit donc là d’un consensus entre partisans et opposants
du mouvement.

Concernant l'étranger, ceux qui ont réalisé des publications scientifiques sur le
mouvement citent comme vecteurs de diffusion des idées les États-Unis, la Grande-Bretagne, la
Suède et le Canada :

« Pour les membres du futur réseau théorique et quantitatif, c’est la découverte d’un
nouveau continent – l’état des recherches anglo-saxonnes – qui a catalysé les énergies,
provoquant une sorte de défi intellectuel et social (le sentiment d’un retard inadmissible par
rapport aux États-Unis) à relever. » (Pumain, Robic, 2002, p. 128)
« Le rôle de référence que jouent initialement les développements de la « New Geography » née
aux États-Unis et en Suède vers le milieu des années 1950. » (Pumain, Robic, 2002, p. 138)

77
Cet argument est répandu et repris dans les manuels tels que celui d’Antoine Bailly et
Robert Ferras, participants actifs de la nouvelle géographie (pas seulement la géographie
théorique et quantitative) puisqu’ils indiquent que « la volonté de modéliser, d'expliquer et
d'élaborer des lois [est] venue du monde anglo-saxon (États-Unis, Grande-Bretagne, Suède,
Canada) » (Bailly, Ferras, 1996, p. 37). Comme l'affirme par exemple P. Claval (2001) dans son
manuel d'Épistémologie de la géographie publié trois ans après son Histoire de la géographie (1998)32, « les
jeunes collègues [envoyés] comme coopérants dans les universités du Québec [auraient été]
fascinés par les analyses factorielles qu'ils voient mises en œuvre par leurs collègues canadiens ou
américains » (Claval, 2001, p. 197). Non seulement R. Brunet, au milieu des années 1970, mais
aussi D. Pumain et M.-C. Robic, au début des années 2000, proposent des analyses convergentes :

« Ce mouvement est né de l’action conjuguée, d’une part de quelques chercheurs confirmés,


de formation traditionnelle […] d’autre part, de jeunes chercheurs avides de pratique
scientifique et qui sont allés outre-Atlantique (USA et surtout Canada, rarement en Grande-
Bretagne) suivre des stages de longue durée » (Brunet, 1976, p. 40)
« Pour nombre d’individus, par le livre33 ou par le témoignage sur la révolution anglo-
saxonne (telle l’intervention de Bernard Marchand lors des Journées Géographiques de
1970), la médiation de géographes ayant transité par le Canada ou par les États-Unis a créé
le déclic pour entrer en conversion. » (Pumain, Robic, 2002, p. 129)

La multiplication des manuels d’origine anglophone, parfois traduits en français,


représente aussi un élément très important pour les auteurs. Par exemple, D. Pumain et M.-C.
Robic ont montré que l’influence anglo-américaine s’était en partie opérée par la lecture
d’ouvrages et de manuels en anglais venant d’un mouvement antérieur de « 15 ans » à celui qui
était en train d’émerger en France :

« Ce faisant, au-delà de la mathématisation, la découverte des manuels anglo-saxons en 1970


introduisait à une science différente car, assis sur une « révolution quantitative » déjà
ancienne de 15 ans et sur une expérience de « géographie théorique », ils allaient au delà de
l’initiation technique. Ils proposaient d’une part des mises en ordre inédites de la matière
géographique, telles la formalisation « point-ligne-surface » du manuel de P. Haggett34, la
synthèse didactique de deux décennies de recherche sur l’organisation spatiale35 ou encore
l’ouverture à l’étude des systèmes urbains36, et, d’autre part, des mises en forme
épistémologiques structurées, d’inspiration positiviste, où dominaient la modélisation37 et le
modèle explicatif nomologique. » (Pumain, Robic, 2002, p. 129)

Mais c’est surtout la traduction de ces ouvrages en langue anglaise qui aurait
considérablement facilité la diffusion de la géographie théorique et quantitative en Europe
francophone :

32 Ces deux manuels ont été réédités à plusieurs reprises.


33 Racine J.-B., Reymond H., 1973, L’analyse quantitative en géographie, Paris, Presses
Universitaires de France.
34 Haggett P., 1965, Locational Analysis in Human Geography, Londres, Arnold, 339 p. [traduction par Fréchou H.

(1973), L’analyse spatiale en géographie humaine, Paris, Armand Colin, 390 p.]
35 Berry B.J.L., Marble D. (eds) (1968), Spatial Analysis, Englewood Cliffs, Prentice Hall.

Abler R., Adams J.S., Gould P. (1971), Spatial Organization. The Geographer’s View of the World, Englewood Cliffs (New
Jersey), Prentice Hall.
36 Berry B.J.L., Horton F. (1970), Geographic Perspectives on Urban Systems, Englewood Cliffs (New Jersey), Prentice Hall.
37 Haggett P., Chorley R. (1967), “Models, paradigms and the new geography”, in Chorley R., Haggett P., (eds), Socio-

Economic Models in Geography, Londres, Methuen, pp. 9-41.

78
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

« La traduction de quelques ouvrages fondamentaux (Berry, Haggett) […] a facilité


l’apprentissage et la manifestation de la recherche, qui s’exprime désormais dans de
nombreuses revues » (Brunet, 1976, p. 40)
« Le pas de la traduction a même été franchi, avec la publication chez A. Colin de deux
auteurs phares de la New Geography, B. Berry38 et P. Haggett. Le responsable de collection, P.
Pinchemel, a contribué lui-même à la diffusion de leurs analyses, présentant par exemple au
stage de statistiques d’Aix-en-Provence (Pinchemel en 1971) les conclusions tirées par un
autre Américain, P. Gould39, sur les avancées décisives de la Nouvelle Géographie. »
(Pumain, Robic, 2002, p. 129)

Les auteurs de manuels tels qu’A. Bailly et R. Ferras (1997), comme beaucoup d'autres,
insistent eux aussi sur le rôle de la traduction du manuel Locational Analysis in Human Geography de
P. Haggett (1965) en français par Hubert Fréchou, et pour sa publication à l’initiative de Philippe
Pinchemel en 1973. Ce rôle aurait été fondamental dans l’émergence et le développement du
mouvement quand la barrière linguistique était importante.

Les facteurs d'émergence du mouvement théorique et quantitatif (et plus globalement de


la Nouvelle Géographie) ont été largement identifiés40 et non seulement ils font l’objet d’un
certain consensus mais surtout ils bénéficient d’une analyse bien assise. Dans notre travail, nous
nous appuierons sur cette analyse qui nous donne les éléments de contexte nécessaires pour
débuter notre étude du mouvement théorique et quantitatif, qui se veut une analyse spatio-
temporelle de la constitution d’un collectif d’acteurs se reconnaissant d’un même mouvement.

Après avoir souligné les différents obstacles à l’émergence du mouvement théorique et


quantitatif en géographie européenne francophone mais surtout ses moteurs, décrivons
rapidement comment les différents auteurs de cette histoire de la discipline ont qualifié cette
émergence.

2.2.3. Dramatisation et dissensus autour de l'idée de « révolution »


Les acteurs du mouvement théorique et quantitatif en géographie offrent souvent un récit
figé de cette période pour mieux immortaliser les origines du mouvement et donner à ce récit une
valeur de témoignage véridique. Ainsi, dans les différentes auto-analyses du mouvement, divers
termes sont utilisés pour caractériser son moment d’émergence. Certains auteurs, par exemple,
emploient l’expression de rupture épistémologique. C'est le cas de R. Brunet (1972) qui prend
position quant au statut de la « nouvelle géographie » en France dans un article qui paraît dans la
revue qu'il vient de fonder, nouveau lieu d’expression accueillant les acteurs de la géographie
théorique et quantitative européenne francophone. S’il diagnostique une rupture épistémologique
entre la géographie classique et la « nouvelle géographie », un grand nombre d'auteurs traitant de
l'histoire de la géographie française, voire européenne francophone, caractérise ce moment de la

38 Berry B.J.L. (1967), Geography of market centers and retail distribution, Englewood Cliffs (NJ), Prentice-Hall, 146 p.
[traduction : Marchand B. (1971), Géographie des marchés et du commerce de détail, Paris, A. Colin, 254 p.].
39 Gould P. (1969), « Methodological developments since the fifties », Progress in Geography, n°1, pp. 1-49.
40 Par exemple, voici l’une des questions principales que se sont posées M.-C. Robic et D. Pumain (2002) dans leur

article sur « Le rôle des mathématiques dans une « révolution » théorique et quantitative : la géographie française
depuis les années 1970 » (2002) : « Comment cette innovation s’est-elle produite, dans un domaine marqué par une
orthodoxie disciplinaire ancienne rétive à l’abstraction, quelle qu’en soit la forme ? »

79
géographie théorique et quantitative par le terme de « révolution ». Ce terme performatif a pour
résultat, plus ou moins recherché par son auteur, d’attirer l’attention du lecteur sur la publication
et donc sur le mouvement. Certains auteurs importent sans doute le terme à partir de
commentaires ou de qualifications de la dynamique scientifique de la géographie américaine,
comme l’article « The Quantitative Revolution and Theoretical Geography », du géographe
canadien Ian Burton (1963), ou celui de David M. Smith, « Radical Geography : the Next
Revolution » ? » (1971), ou encore des nombreuses publications anglophones qui ont tenté
d’interpréter les bouleversements de la discipline géographique à l’aune de la théorie kuhnienne
(ainsi de R.J. Johnston, « Paradigms and revolution or evolution ? Observations on human
geography since the Second World War », publié dans Progress in Human Geography en 1978).
D. Pumain et M.-C. Robic (2002) emploient le terme de révolution à plusieurs reprises, mais en le
modalisant par l’usage de guillemets dans le titre, et elles lui accolent les adjectifs « théorique et
quantitative », même si elles qualifient les années 1970 de « tournant », expression encore
différente de révolution. Plus tard, D. Pumain (2010) dans son article sur la cumulativité des
savoirs, utilise à nouveau le terme de « révolution » en ajoutant directement « venue des États-
Unis et des pays scandinaves, parfois via le Royaume-Uni ». Elle semble justifier le choix de ce
terme par la filiation supposée avec un mouvement scientifique qui a pris place dans des pays
étrangers et qui a été qualifié dans ces pays de « révolution ». Il y a un début de légitimation de
l'emploi de ce terme quand elle évoque immédiatement le « renversement paradigmatique et [la]
transformation profonde de la sociologie disciplinaire » que ce mouvement aurait apporté. Mais
elle écrit que « de l'autre côté de la Manche ou de l'Atlantique, l'approche est bien plus
révolutionnaire, beaucoup plus déductive qu'inductive, mais aussi bien plus réductrice » (Pumain,
2010, p. 172). D’autres justifient bien plus strictement ce terme de « révolution » dans une
perspective kuhnienne de l’histoire des sciences et en développant une vision plus globale de
rénovation de la discipline (par exemple, Orain, 2009). Mais la plupart de ceux qui utilisent cette
tournure n'explique pas réellement en quoi l'apparition de la géographie théorique et quantitative
constitue une révolution. C'est le cas par exemple des auteurs de manuels tels qu’A. Bailly et R.
Ferras (1996 [2004, 2010]) ou encore J.-J. Bavoux (2002) dans La géographie, objet, méthodes, débats.

Pour certains auteurs de manuels plus distants du mouvement, il n’y aurait pas eu de
révolution. À la fin des années 1990, à la question de savoir s'il y a « eu vraiment révolution
scientifique », P. Claval (1998) répondait « non » et justifiait sa position par le fait que la
géographie théorique et quantitative « s'est focalisée sur la circulation et la vie de relation », chose
qui, selon lui n’est pas nouvelle :

« Ces domaines, quelque peu négligés par la suite, apparaissaient déjà comme essentiels aux
pionniers de la géographie humaine au début du XXe siècle. La discipline avait depuis
toujours recours à des méthodes quantitatives. L'intérêt porté à ces divers domaines s'est
précisé, mais sans qu'il y ait rupture totale. » (Claval, 1998, p. 102)

Au début des années 2000, il déclare que le renouvellement serait une sorte de raffinement
purement méthodologique (Claval, 2001).

80
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

Finalement, les acteurs du mouvement affirment à de nombreuses reprises que son


émergence introduit une révolution en géographie, tandis que les autres auteurs minimisent la
rupture qu'elle a apportée dans le monde francophone européen, même si dans le détail les
positions sont plus nuancées.

Ces différentes publications renseignent sur un certain nombre de facteurs pouvant


expliquer l’émergence de la géographie théorique et quantitative. Notre objet de recherche
démarre avec l’émergence du mouvement. Notre travail empirique vise donc moins à qualifier le
moment de passage entre les prémices du mouvement et sa réelle émergence qu’à comprendre
comment un collectif s’est mis en place et s’est structuré.

2.2.4. L’émergence d’un collectif


Si le terme de « mouvement » est très rarement employé pour qualifier la géographie
théorique et quantitative, les auteurs s’intéressent néanmoins à l’une des caractéristiques des
mouvements scientifiques : leur dynamique collective. Il est vrai que les années 1970 constituent
un moment favorable à la constitution de collectifs, encouragé par le CNRS, comme l’ont
notamment montré Olivier Orain et Marie-Pierre Sol dans un article sur « Les géographes et le
travail collectif » paru au milieu des années 2000 dans la Revue pour l’histoire du CNRS :

« Les années 1970 apparaissent comme une période d’épanouissement des collectifs, en
géographie comme dans d’autres disciplines. Le CNRS a vraisemblablement joué un rôle
important dans cette dynamique : il a fourni des opportunités, des crédits et un affichage à
différents projets, notamment à travers les Recherches coopératives sur programme (RCP).
Quoique créées en 1958, celles-ci n’ont connu un réel développement qu’à partir de 1969,
du moins en géographie. Dans ce cadre, des projets de recherches ont été entrepris qui, en
se pérennisant, ont contribué au renouvellement des centres d’intérêt et des manières de
faire, principalement en géographie humaine. » (Orain, Sol, 2007, p. 11)

Ils citent notamment la RCP 256 « Les systèmes d’organisation de l’espace » portée par R.
Brunet (Reims) en indiquant qu’elle aurait « auguré de la formation d’[un] courant majeur de la
géographie contemporaine qui [a] émergé durant les années 1970-1980 : […] l’analyse spatiale » et
affirment que :

« On peut considérer finalement que les RCP ont accompagné et dans une certaine mesure
contribué à une structuration plus générale de la recherche en géographie, dans une période
où la discipline connaissait des transformations décisives.» (Orain, Sol, 2007, p. 14)

Parmi les publications qui traitent du mouvement théorique et quantitatif à proprement


parler, certaines valorisent la constitution d’un collectif, notamment à travers la volonté de tout
un groupe de personnes de se forger une culture commune. Cela permet de penser cette
géographie comme un mouvement au sens de S. Frickel et N. Gross (2005). D. Pumain et M.-C.
Robic (2002) caractérisent de manière assez systématique et précise ce collectif en formation,
résumant les éléments présents de manière fragmentée dans le reste de la littérature :

« Inégalement représenté dans le champ universitaire français, ce mouvement repose avant


tout sur des enseignants-chercheurs engagés en masse à l’Université à la fin des années 1960
et au tout début des années 1970. Depuis 1971, il s’est structuré en un vaste réseau informel

81
de personnes, de groupes, et progressivement de laboratoires, qui organisent tour à tour les
universités d’été, suscitent des recherches coopératives, créent de nouveaux lieux de débat,
tissent des liens avec les géographes étrangers. Ainsi, sont nées en 1971 des associations
nouvelles – le Groupe d’analyse géographique (GAG), plutôt parisien, de vie éphémère,
créé à la fin du stage d’Aix-en-Provence, le Groupe Dupont, créé entre juin et décembre
1971 à Avignon, qui rassemble notamment des enseignants du grand Sud-Est41. Une
littérature grise : Brouillons Dupont (Avignon, à partir de 1977), Analyse spatiale quantitative et
appliquée (publié à Nice, à partir de 1974) par exemple, accompagne le mouvement. En
1975, la création d’une commission de travail intitulée Géographie théorique et quantitative
l’officialise dans l’« institution » géographique constituée par le Comité national français de
géographie (par comparaison, une telle commission a été créée en 1964 en Grande-
Bretagne sous le nom de Quantitative Methods Study Group). Des rencontres périodiques sont
organisées, d’abord sur un plan national : un colloque de géographie quantitative démarre à
Besançon en 1972, et, à l’initiative des géographes strasbourgeois, un colloque européen de
géographie théorique et quantitative est mis sur pied à partir de 1978. Sans programme
préétabli, il vise à confronter tous les deux ans des pratiques qui étaient à l’origine
fortement empreintes d’idiosyncrasies nationales. » (Pumain, Robic, 2002, p. 126-127)

Ces deux auteures estiment par ailleurs que « ce vaste réseau [comprend] une centaine de
personnes », et elles remarquent ses composantes particulières, qui attirent l’attention sur des
effets de marges militantes :

« À titre indicatif, le groupe de Géographie théorique et quantitative du Comité national de


géographie comprend, en janvier 1981, 20 femmes sur 63 adhérents (la très classique
commission de Géographie rurale, forte en octobre 1982 de 145 membres, comporte
seulement 33 femmes), et seulement sept professeurs d’université et une directrice de
recherches au CNRS. Sur les auteurs intervenant dans les trois publications de recherche
indiquées, la parité hommes-femmes est pratiquement observée […]. On peut noter aussi la
fréquence des signatures collectives.
Importance de la composante provinciale, jeunesse des participants, appartenance aux
catégories les plus basses de la hiérarchie universitaire, féminisation, définissent globalement
un groupe qui a intérêt à la « subversion » de la géographie classique en cette période qui
suit un recrutement en masse d’enseignants [Cf. Bourdieu]. » (Pumain, Robic, 2002, p. 127)

Dans son ouvrage rédigé à partir de témoignages de géographes, C. Bataillon (2009)


centre quant à lui les débuts de ce collectif sur le groupe Dupont en racontant sa genèse et les
« alliances extérieures » qui se nouent à partir de 1972 autour d’événements scientifiques :

« Suite au constat d’insatisfaction face à une géographie bien formelle, descriptive,


anecdotique, sans perspective, le déclic a lieu en 1970 aux très officielles Journées
géographiques, à Aix-en-Provence cette année-là : un exposé de Bernard Marchand, alors
géographe à l’université de Pennsylvanie, attire l’attention. Un petit groupe autour de Jean-
Paul Ferrier suggère d’inventer un mode de fonctionnement indépendant de toute institution
d’enseignement ou de recherche. Quelques réunions informelles sont programmées, René
Grosso propose que ce soit à Avignon (d’où le nom de « groupe Dupont »… d’Avignon),
bon endroit où utiliser de bonnes opportunités d’accueil, en un centre universitaire bien
modeste alors et à l’abri de quelque « mandarinat » que ce soit. René Grosso est
naturellement élu président du groupe (et constamment réélu). Daniel Bouzat, enseignant lui
aussi à Avignon, en sera secrétaire, puis Christiane Lees, elle aussi enseignante à Avignon,
plus tard trésorière. Dès 1972 des alliances extérieures se nouent : le premier colloque est de

41Cf. Vigouroux M. (1978a), « Dans le renouvellement de la géographie française : le Groupe Dupont »,


Brouillons Dupont, 2, pp. 5-14.; Chamussy H. (1997), « Le groupe Dupont ou les enfants du paradigme », dans
Knafou R. (dir.), L’état de la géographie. Autoscopie d’une science, Paris, Belin, pp. 134-144.; Collectif (1998-1999),
« Vingt-Cinquième Millénaire. Groupe Dupont, Avignon », Brouillons Dupont, n°22.

82
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

géographie quantitative, à Besançon ; en 1976 les universités de Genève et Lausanne


organisent avec le Groupe Dupont le premier Géopoint, « Théories et géographie ». En
1978, même partenariat pour le second Géopoint « Concepts et construits de la géographie
contemporaine », d’autres suivent en 1980 et 1982, puis en 1984 commence la série des
Géopoints organisés par le seul Groupe Dupont, série toujours continuée en 2008. Chaque
année le groupe tient à Avignon une réunion de deux jours, avec souvent invitation d’un
intervenant extérieur, réunion qu’on exporte parfois (à Mâcon, Turin…). Au total en 2008, le
bilan est de 23 Brouillons Dupont et 16 Géopoints publiés. Des partenariats viendront avec le
GIP Reclus, avec la Maison de la géographie de Montpellier, avec un appui toujours
renouvelé de Roger Brunet. François Durand-Dastès est entré au groupe Dupont en 1979 et
il ne cesse d’y jouer un rôle essentiel, tant au Comité exécutif qu’au Comité scientifique :
exposant, animateur ou modérateur de débats » (Bataillon, 2009, p. 92).

J.-F. Deneux (2006) met également en avant le rôle déterminant du groupe Dupont dans
la définition du mouvement théorique et quantitatif :

« Proche de cette revue [l’Espace géographique], […] un groupe d’affinité se forme dans le Sud-
Est de la France, le groupe Dupont, avec Chamussy, Dumolard, Le Berre, Auriac, Ferras…
À partir de 1976, les colloques Géopoint réuniront des géographes de toutes tendances
autour de thèmes théoriques proposés par ce groupe, fortement caractérisé par la mise en
œuvre de méthodes mathématiques et statistiques. C’est à partir de ces acteurs et en
fonction des réflexions proposées par les Anglo-Saxons que se définit l’analyse spatiale. »
(Deneux, 2006, p. 130)

Plus largement, pour expliquer la réussite des débuts du mouvement et la constitution


d’un collectif, D. Pumain et M.-C. Robic (2002) évoquent « l’ampleur de l’investissement de
jeunes géographes dans la formation mathématique, statistique et informatique » (Pumain, Robic,
2002, p. 125). Les stages de formation aux méthodes mathématiques sont donc une autre facette
que C. Cauvin étudie récemment (2007), dans un article intitulé « Géographie et mathématique
statistique, une rencontre d’un nouveau genre » paru dans la Revue pour l’histoire du CNRS. Ces
trois auteurs indiquent que des stages sont organisés dès 1971. Ces événements ont été encadrés
pendant quinze ans par les mathématiciens du Centre de mathématique sociale de l’EHESS, avec
l'appui du CNRS.

L’analyse faite par ces auteurs montre bien l’existence d’une dynamique collective à
travers l’organisation et la pratique d’événements récurrents. Cependant, comme nous l’avons
affirmé, les auteurs qui ont traité de l’histoire de la géographie théorique et quantitative en
Europe francophone mettent peu en valeur la constitution d’un groupe. Dans son rapport du
milieu des années 1970, R. Brunet indique simplement que « de solides noyaux existent
maintenant dans plus de la moitié des universités » (Brunet, 1976, p. 40) mais à ce moment-là, il
ne voit pas de constitution d’un réseau ou d’un mouvement.

Des informations sont néanmoins présentes dans les manuels de référence. Par exemple, P.
Claval (2001) souligne aussi le travail de formation collective et de diffusion entrepris par les
nouveaux géographes en appuyant notamment sur le « rôle important » joué par le groupe Dupont,
sous-estimant par ailleurs peut-être les autres pôles. Pour accélérer la diffusion de la géographie
théorique et quantitative, les acteurs du renouvellement auraient largement opté pour la réalisation
de textes moins élaborés que les articles de revue obéissant à des règles jugées trop lourdes. Les
Brouillons Dupont (créés en 1977) sont régulièrement cités comme un lieu important de cette

83
diffusion. Mais la plupart des auteurs souligne surtout la création par R. Brunet de l'Espace
géographique en 1972. P. Claval souligne également, comme d'autres, la mise en place d'événements
scientifiques comme les Géopoint (créés en 1976) qui réunissent « tous les ans la jeune génération
autour des questions épistémologiques considérées comme brûlantes » (Claval, 2001, p. 200), mais il
n'évoque pas l'existence des autres événements tels que les colloques de Besançon (créés en 1972)
ou les colloques européens de géographie théorique et quantitative (créés en 1978).

Enfin, encore une fois, les auteurs qui traitent de ces éléments se placent principalement
dans le cadre français avec des événements qui se passent en France et qui sont soutenus par des
institutions françaises. Néanmoins, D. Pumain et M.-C. Robic, en plus de l’évocation des
colloques européens, révèlent aussi « la participation à des écoles thématiques organisées au
niveau européen par l’OTAN » (Pumain, Robic, 2002, p. 125). Elles mettent également en avant,
comme d'autres, la production rapide de « manuels de statistiques destinés à l'enseignement [des
statistiques] dès 1974, suivis par des manuels plus nettement orientés vers l'analyse spatiale, et
accompagnés de manuels plus spécialisés d'analyse quantitative » (Pumain, Robic, 2002, p. 126).
Ces différentes entreprises participeraient donc à la constitution d’un collectif et permettraient
plus largement le développement de la géographie théorique et quantitative en France.

Très peu d’auteurs s’intéressent spécifiquement à la structuration hiérarchique de ce


mouvement, et l’on sait très peu de choses sur l’existence ou non d’innovateurs et primo-
adoptants d’une part et d’adoptants tardifs d’autre part – pour reprendre la catégorisation mise au
point par Everett Rogers (1962) –, même si certains noms de personnes (Roger Brunet, Bernard
Marchand ou encore Denise Pumain) ou de groupes (Dupont) apparaissent de manière sporadique.

Finalement, en nous appuyant sur la littérature existante, notre démarche de recherche


s’inscrit notamment dans la volonté de déterminer précisément comment s’est développée une
dynamique collective autour de la géographie théorique et quantitative, à l’échelle de l’Europe
francophone, et de son émergence jusqu’aux années 2000, ce que ne fait pas la littérature existante.

2.2.5. La suite du mouvement ou le règne du flou : désaccords sur son


évolution et stéréotypes sur une éventuelle disparition
Si les auteurs traitent largement des années 1970 (moment précis, raisons d’émergence, et
constitution d’un collectif), la plupart analyse peu l’évolution du mouvement des années 1980 à
nos jours. Par exemple, parmi les auteurs qui se sont intéressés à la plus large période, M.-C.
Robic (1998) a publié à la fin des années 1990 dans les Brouillons Dupont un tableau montrant les
différentes créations (« colloques et organismes », « équipes de recherche », « revues ») liées au
mouvement théorique et quantitatif français et plus spécifiquement au « mouvement
géographique autour de la naissance des Duponts » 42. Elle semble considérer qu’un changement
de régime intervient à partir de 1990 et clôt son analyse à ce moment-là, comme si ce mouvement
prenait fin (fig 1.2).

42 Il s’agit d’un numéro des Brouillons Dupont intitulé « 25e Millénaire », qui fête les 25 ans du groupe.

84
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

Il est donc très difficile de connaître l’évolution du mouvement théorique et quantitatif


après cette période. Certains auteurs justifient de ne pas traiter la période récente en raison de la
fin des débats épistémologiques internes à la géographie française :

« Discussions et polémiques constituent un espace commun de débat qui a contribué à la


formulation sinon d’un paradigme unique, du moins d’une réorientation d’ensemble de la
géographie française, qui est acquise au début des années 1980. » (Pumain, Robic, 2002,
p. 130)

Au-delà des années 1960 et 1970, à en croire les auteurs, et pour donner une fourchette
large, le mouvement théorique et quantitatif ne serait plus intéressant à étudier. Les manuels et
quelques écrits scientifiques décrivent rapidement ce que recouvre le mouvement, ses théories,
ses méthodes, ses objets sans donner de plus amples explications sur une évolution particulière,
un développement ou un déclin important43.

Certains auteurs prennent cependant position quant à l’évolution du rôle, de la place, de


l'importance de ce mouvement dans la géographie française, ce qui se caractérise par des visions
assez divergentes. D'une part, un certain nombre d'auteurs de cette historiographie, surtout parmi
les acteurs du mouvement, affirme que la géographie théorique et quantitative a poursuivi son
développement et sa diffusion, tout en relevant l'éclosion d'autres mouvements. D'un autre côté,
certains auteurs de manuels, plutôt en dehors du mouvement, semblent dater le déclin de ce
mouvement théorique et quantitatif à la fin des années 1970. Ils décrivent en effet des limites et
un manque d'intérêt supposés du mouvement, qui aurait été dépassé par l'éclosion d'autres
nouveautés comme les géographies sociale, humaniste, culturelle ou postmoderne.

Au début des années 2000, J.-J. Bavoux affirme que le mouvement « s’est
progressivement imposé ». Il qualifie ainsi sa structuration progressive :

« Comme souvent, le nouveau paradigme a été proposé par un petit nombre de chercheurs
plus ou moins marginaux. D’abord indépendants entre eux, ils se sont organisés peu à peu
en réseau lâche, puis en un groupe constitué qui s’est progressivement imposé » (Bavoux,
2002, p. 13).

À la même époque, J.-F. Staszak affirme au contraire que la « géographie néopositiviste »


a été « très rapidement remise en cause en France » après avoir occupé « une place hégémonique
dans la recherche géographique dans les années 1970 » :

« À la fin des années 1970, des géographes issus de courants très divers se démarquent de la
géographie néopositiviste en abandonnant une vision trop réductrice de l'homme. »
(Staszak, 2001, p. 110)

43Nous verrons par exemple que D. Pumain et M.-C. Robic (2002) consacrent tout de même la moitié de leur article
aux années 1980 et 1990 en analysant l’évolution des contenus étudiés par les acteurs du mouvement, quand l’autre
moitié est consacrée à l’émergence du mouvement.

85
Fig 1.2 - News égotiques ou petite chronique du mouvement géographique
autour de la naissance des Duponts

Source : Robic, 1998.

Cependant, elle resterait selon lui « un courant important de la discipline » (Staszak, 2001,
p. 105). Le spécialiste de géographie culturelle le justifie par « l'importance de ses acquis » et sa
compatibilité avec le modèle culturel français :

« Le cartésianisme caractéristique de la culture française fait bon accueil à une approche qui
se fonde sur une logique très cohérente et sur l'universalité de la Raison. » (ibid.)

O. Orain (2009) montre que la géographie théorique et quantitative n’est qu’un


mouvement parmi ceux qui ont participé au renouvellement de la discipline dans les années 1970,
mais il souligne sa précocité. Il indique que cette géographie aurait été critiquée par les autres
courants naissants, surtout ceux dont les acteurs étaient d’obédience marxiste, ces derniers lui

86
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

reprochant trop de « formalisme ». Son analyse s’arrêtant en 1984, l’auteur ne dit rien sur
l’évolution récente du mouvement. Semble-t-il dans la même optique, mais étudiant également la
période récente, J.-F. Deneux indique que :

« Aux effets des influences anglaises et américaines s’ajoutèrent plusieurs approches


novatrices (P. Gourou, A. Frémont). Différentes de la « pensée unique » [de la nouvelle
géographie] de l’époque, ces pistes n’ont été que tardivement suivies, au moment où l’on
redécouvrait aussi E. Dardel et J. Gottmann. Face à la mondialisation, une géographie des
territoires, souvent subjective, culturelle et post-moderne se développe (chapitre 6). »
(Deneux, 2006, p. 7).

Nous avons retenu un exemple de critique et une sorte d’acte de décès précoce du
mouvement, parmi d’autres : au début des années 1980, dans les Annales de Géographie, André-
Louis Sanguin, géographe français en poste au Québec et riche de son expérience outre-
Atlantique, affirme que dès les années 1970, « un « ras-le-bol » [se serait] graduellement manifesté
contre la dictature intellectuelle des méthodes quantitatives de la nouvelle géographie sur toute
autre forme de pensée dans la discipline » (Sanguin, 1981, pp. 560-561), et que c'est directement
cette « réaction » qui aurait « donné naissance à deux courants importants apparus à peu près en
même temps : la géographie radicale et la géographie humaniste » (ibid., p. 561). L'auteur
n'emploie pas le conditionnel lorsqu'il utilise les termes d'enfermement, d'hermétisme ou encore
d'abus. Il affirme que « vingt ans d'analyse factorielle à tout va ont abouti à un résultat pour le
moins paradoxal : une bonne partie des travaux ainsi obtenus est sans valeur, faute de précaution
et de compétence dans le domaine statistique » (ibid.). La charge est forte. Il pense que
« l'alternative humaniste est une réaction contre la logique néo-positiviste » (ibid.) et il qualifie les
géographes quantitativistes de « scientistes » (ibid.). La géographie humaniste serait une « anti »-
géographie théorique et quantitative : « l'approche phénoménologique est résolument
antiscientiste, antipositiviste et antiréductionniste » (Sanguin, 1981, p. 563).

À la fin de la décennie 1980, P. Claval emploie quant à lui l'expression de « déclin rapide »
(Claval, 1998, p. 100) à l’échelle mondiale (ce qui englobe l’Europe francophone)44. Il relativise
néanmoins en affirmant que cette géographie « n'est pas morte » et met en valeur le champ de la
géographie urbaine qui s’appuie sur la théorie des systèmes (ibid.). Il affirme même que « le
recours aux méthodes statistiques et au traitement mathématique des données devient
systématique » (ibid., p. 101), ce qui n’est par ailleurs pas contradictoire avec un déclin du
mouvement. En effet, le mouvement théorique et quantitatif peut disparaître alors même que les
méthodes qu’il a portées se sont généralisées.

Enfin, J. Scheibling (1994) analyse le mouvement comme une simple étape et une
composante de la « nouvelle géographie » française, en minimisant le rôle qu’il a pu jouer.
Comme nous l’avons écrit plus haut, dans une réponse parue dans l’Espace géographique, H.
Reymond (1996) estimait que le texte de J. Scheibling proposait une « vision erronée » de la
géographie théorique et quantitative qui serait selon lui « en plein essor » dans les années 1990,

44 Comme souvent, les historiens de la géographie mêlent de manière plus ou moins claire échelle nationale,
européenne et mondiale. Cela peut poser des problèmes de compréhension, notamment en ce qui concerne les
questions de temporalité.

87
grâce notamment à l'informatique et à la simulation. J. Scheibling affirme dans la deuxième
édition de son livre (revue et augmentée) que la « nouvelle géographie dont il était beaucoup
question dans l’édition précédente n’est plus nouvelle. Elle reste cependant vivace, flanquée sur un
versant par la géographie culturelle, inspirée de l’idéologie postmoderniste et sur l’autre, par le
« développement durable » sous la pression de l’idéologie écologiste » (Scheibling, 2011, p. 4). Les
remaniements de l’organisation de l’ouvrage tendent à montrer que la « géographie quantitative »
et la « géographie théorique » (datant semble-t-il des années 1970 et 1980) ont été dépassées par
les approches culturelle, post-moderne et le « tournant » individualiste, et par le « foisonnement
théorique d’une équipe » (ibid., pp. 252-255)45.

Les différentes attaques et les tentatives de disqualification du mouvement théorique et


quantitatif effectués dans les productions des années 2000 suggèrent qu’un mouvement existe
toujours, mais face à des concurrents qui sont de nouveaux concurrents et qui renouvellent la
critique en se positionnant de façon un peu différente de ce qui était fait dans les années 1970, en
valorisant leur propre programme : notamment la valorisation de l’individu ou du sujet, par le
dénigrement d’une géographie qu’ils qualifient d’inhumaine. Ron Johnston (2006), dans son
articles sur “The Politics of Changing Human Geography’s Agenda”, souligne la portée de ce type de
stratégie en période de pluralité des points de vue défendus dans une discipline.

Les différents écrits sur l’histoire du mouvement théorique et quantitatif ne livrent donc
pas de consensus sur son évolution récente, et au total en traitent peu, mais permettent de dresser
un portrait assez complet de son émergence.

2.3. Le programme théorique et méthodologique du mouvement


analysé, porté ou critiqué par les acteurs du champ disciplinaire
Au-delà de l’analyse temporelle du mouvement théorique et quantitatif en géographie,
notre travail doit étudier la structuration de son cœur de connaissances (Frickel, Gross, 2005).
Nous le ferons au moyen de différentes analyses (celle des réseaux sémantiques liant les
géographes entre eux, ou encore celle des thèmes et contenus abordés lors des diverses sessions
d’enseignements). Ceci nous permettra non seulement d’aborder les méthodes et les théories
développées par ce mouvement scientifique mais aussi de déterminer dans quelle mesure nous
pouvons dire qu’il est transversal au champ disciplinaire. Nous ne souhaitons pas entrer dans le
détail des contenus, mais seulement montrer les aspects du programme théorique et
méthodologique dont les acteurs du champ scientifique ont rendu compte, en particulier dans
leurs activités de formation. Comme nous l’avons précédemment évoqué, des acteurs du
mouvement tels que R. Brunet (1976), M. Vigouroux (1978) ou surtout D. Pumain (2010), ont
balisé dans la littérature scientifique le programme méthodologique et théorique du mouvement,
alors que ses opposants ont principalement balayé l’intérêt de ses contenus et montré en quoi ils
étaient rapidement dépassés. À l’extrême, J. Scheibling lance ainsi des banderilles sans traiter de
programmes effectifs :

45 Il s’agit de l’équipe d’EspacesTemps et des entreprises éditoriales de Jacques Lévy et Michel Lussault.

88
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

« La géographie théorique n’a produit que de la théorie. Les ouvrages de géographie


théorique se livrent en général à une justification de la démarche hypothético-déductive. Ils
proposent des perfectionnements des modèles mathématiques de plus en plus sophistiqués.
Mais les applications sont peu probantes. Le retour à la réalité est décevant. » (Scheibling,
2011, p. 97)

Si la plupart des auteurs s’accordent à dire que ce mouvement a introduit des méthodes
nouvelles en géographie, tous ne signalent pas son apport théorique. En effet, de nombreux
auteurs limitent la portée de ce mouvement en le cantonnant à ses aspects purement
méthodologiques, notamment dans les manuels, comme par exemple A. Bailly et R. Ferras qui
font référence aux méthodes, systèmes d’information géographique et autres outils (Bailly, Ferras,
1996, p. 49). Ils affirment d'ailleurs, comme P. Claval (1998), que les méthodes se sont diffusées
mais que finalement l'ambition théorique n'aurait pas été atteinte. Pourtant, D. Pumain (2010)
relève par exemple que le premier tome de la collection de Géographie universelle du GIP RECLUS
(publiée à partir de 1990, d’abord chez Hachette puis chez Belin) était intitulé « Lois de l'espace »
(Pumain, 2010, p. 170). Elle affirme que s'est produite une première phase avec des « emprunts
passifs » suivie d'une période caractérisée par « un projet scientifique » porté par des outils
propres aux géographes. Il semblerait alors que les outils aient été au service du renouvellement
théorique, ce que S. Rimbert avait déjà appelé de ses vœux dès 1972.

Au milieu des années 1970, devant les « nouveaux géographes » britanniques, R. Brunet
définit ainsi la « new geography » en indiquant qu’elle ne représente qu’une partie du renouvellement
de la discipline :

« Le mouvement de la recherche géographique française vers la « new geography » n’est qu’un


des aspects de son renouvellement. Sous ce terme, on entendra l’effort vers une géographie
plus scientifique, intégrant les apports de la logique aussi bien que des procédures
rigoureuses de traitement statistique, ce qui regroupe à peu près la géographie « théorique »
et la géographie « quantitative ». » (Brunet, 1976, p. 40)

Il montre qu’à ce moment-là de l’histoire du mouvement, tout reste encore à accomplir


pour des acteurs qui n’en sont encore qu’à l’apprentissage des outils :

« La pratique se limite souvent aux techniques d’analyse factorielle, d’autant que les
mathématiciens français ont largement diffusé un algorithme original et commode (analyse
des correspondances). L’ampleur du saut ainsi effectué pose des problèmes : maîtrise des
procédures et surtout interprétation des résultats, absence réelle d’application d’autres
procédures plus simples (probabilités, ajustement à des modèles de gravité ou de potentiel,
etc.). » (Brunet, 1976, p. 40)

Il note toutefois une évolution avec l’apparition de nouvelles préoccupations autour des
problèmes d’auto-corrélation spatiale, de l’utilisation de la théorie des graphes ou encore des
procédures bayésiennes et markoviennes. Mais il souligne que « les géographes français […]
doivent se contenter [en 1976] d’utiliser les procédures mises au point à l’étranger, sauf rares
exceptions » (Brunet, 1976, p. 41), tout en voulant croire à l’éclosion prochaine de nouveautés.
S’il affirme que la rénovation théorique est moins avancée, il note cependant un certain nombre
d’idées neuves, ou plus souvent d’intuitions, parfois d’embryons de théories, en affirmant

89
qu’ « on n’est sans doute pas loin de quelques publications essentielles » (ibid.). Il fait finalement
ce vœu car selon lui :

« L’apport fondamental de la « new geography » est sans doute dans la conceptualisation, et la


formalisation des recherches, plus que dans la production et l’utilisation de techniques, qui
ne sont qu’à leur service. » (Brunet, 1976, p. 41)

À la fin des années 1970, M. Vigouroux (1978a) propose la même analyse en montrant
que les débuts du mouvement ont été marqués par l’acquisition de techniques statistiques de
base, ce premier stade étant suivi par un temps où se sont combinées des réflexions sur la
méthodologie et sur la théorie.

Au début des années 1980, dans la perspective du Congrès international de géographie de


Paris de 1984, deux bilans des productions du mouvement sont publiés dans les Annales de
géographie, l’un sur la géographie urbaine (Pumain, Saint-Julien, Vigouroux, 1983), l’autre sur la
géographie rurale (Rey, Robic, 1983). Surtout, André Dauphiné est délégué46 par le mouvement
théorique et quantitatif français devant le Comité national de géographie pour présenter un
exposé réflexif sur « la nouvelle géographie en France », qui est selon lui plurielle mais, comme
« toute science, se caractérise par un projet, des méthodes, des théories et des techniques »
(Dauphiné, 1982, p. 22). Il affirme au début de l’exposé que la « Nouvelle Géographie n’apporte
pas un point de vue très neuf » puisque selon lui :

« Comme dans la géographie classique, les nouveaux géographes s’interrogent sur la


géographie science de l’espace, et, ils se partagent eux aussi entre deux tendances extrêmes.
Certains privilégient les processus physiques ou humains qui structurent l’espace, et
délaissent plus ou moins la morphologie spatiale, la géographie est alors la science des
contradictions sociales. L’autre position, non moins extrême, qui consiste à privilégier les
formes spatiales est moins représentée en France. » (Dauphiné, 1982, pp. 22-23)

Cependant, et c’est ce qu’il va montrer tout au long de l’exposé, des nuances importantes
apparaissent entre le programme de la nouvelle géographie et la géographie classique :

« 1. Tous les nouveaux géographes français, inspirés par les idées de F.K. Schaefer, rejettent
l’unicité du fait géographique, et donc le réalisme simpliste. L’espace géographique, œuvre
du géographe, qu’il convient de distinguer du territoire concret, est une abstraction. Tout le
discours sur le réel n’est plus accepté ; le nouveau géographe redécouvre G. Bachelard
écrivant : « La connaissance spontanée du réel est anti-scientifique ». La géographie, comme
toute science, est une abstraction dont l’objectif est de comprendre, d’expliquer et d’agir sur
le réel.
2. La sous-représentation de certains domaines du savoir géographique […] : la
géomorphologie et la géographie tropicale sont peu touchées et dans les deux cas, le même
argument est avancé : la difficulté de disposer de données fiables pour utiliser les techniques
quantitatives. Ceci traduit en fait une méconnaissance de l’outil mathématique qui formalise
aussi bien, sinon mieux, le qualitatif que le quantitatif.
3. Le regain d’intérêt pour la géographie régionale […] : en relation avec l’analyse des
systèmes, les Jeunes Géographes se sont intéressés à la région. Cette Nouvelle Géographie
régionale, encore mal assurée, est une des voies les plus prometteuses. » (Dauphiné, 1982,
p. 23)

A. Dauphiné écrit dans la conclusion de son exposé : « Nous espérons avoir été un porte-parole relativement fidèle,
46

même si nous avons quelques vues personnelles donc partiales au plan des techniques » (Dauphiné, 1982, p. 27).

90
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

Ce dernier point est illustré par la publication en 1984 de l’ouvrage collectif Géoscopie de la
France qui propose une géographie régionale de l’hexagone au prisme de la nouvelle géographie.
Outre de proposer une nouvelle géographie régionale, il indique que le programme de la
Nouvelle Géographie vise principalement :

1. Le refus de la « méthode classique » (primauté du réalisme, partir du concret,


prédilection pour la causalité linéaire),

2. L’appréhension de la méthode expérimentale puis la prédilection pour la méthode


mathématique/statistique :

« L’expérimentation, c’est-à-dire des expérimentations répétées sur un même objet, n’est


pas possible en géographie, et le test mathématique y supplée. La vérification statistique
remplace la vérification expérimentale. » (Dauphiné, 1982, p. 24)
« La Nouvelle Géographie a été assimilée à la géographie quantitative, cette vision est certes
simpliste, mais le nouveau géographe réinterprète les techniques dont il dispose, à partir
d’une acquisition de connaissances mathématiques. » (Dauphiné, 1982, p. 26)
« Technique privilégiée de la Nouvelle Géographie, elle offre des avantages incomparables
[puisque notamment] seule la mathématique permet de remplacer l’expérience, et donc de
déboucher sur la vérification, de passer de l’hypothèse à la loi, [et de] formaliser les
complexes. » (Dauphiné, 1982, pp. 26-27).

3. L’utilisation de la méthode systémique qui semble avoir un double avantage : elle


permet d’analyser des complexes et elle offre un canevas théorique, incomplet car formel, mais
très en amont des recherches. L’auteur souligne que les applications n’en sont qu’à leurs débuts.

4. Le développement de théories à travers la recherche et l’application de lois de l’espace :

« Toutes les sciences progressent quand une théorie nouvelle, plus englobante, remplace
une théorie ancienne ; et aucune science n’avance en faisant des inventaires et en
accumulant des faits. Par rapport aux classiques, se méfiant ou condamnant la démarche
théorique, au nom du réalisme, le Nouveau Géographe met au contraire son espoir dans la
découverte d’une ou plusieurs théories. […] La Nouvelle Géographie en est encore au stade
des transferts, progrès considérable par rapport au refus des anciens, mais de nombreux
obstacles restent à franchir.
[…] Il semble bien que deux pistes nouvelles soient ouvertes. La première consiste à utiliser
les théories formelles qui se multiplient dans toutes les sciences. Outre la théorie des
systèmes, citons la théorie de la morphogénèse de Thom et la théorie des structures
dissipatives et de la bifurcation de Prigogine. La seconde consisterait à tester sérieusement
les théories néo-libérales et marxistes, en ne négligeant pas leur rapport au réel. […] Il existe
des géographes marxistes systémistes. » (p. 25)

Enfin, loin des réserves émises au début de son exposé, A. Dauphiné affirme dans sa
conclusion que :

« Quelles que soient les lacunes d’un courant ayant moins de vingt ans d’âge, les ruptures
méthodologiques, théoriques, et techniques sont prometteuses. Mais ces recherches
demandent de gros efforts ; c’est une fierté que de les avoir entreprises. » (Dauphiné, 1982,
p. 27)

91
Ce n’est que près de vingt ans plus tard, au début des années 2000, qu’un article se
consacre à nouveau au programme du mouvement théorique et quantitatif (Pumain, Robic,
2002). Néanmoins, les deux auteures ne traitent que d’un aspect de ce programme puisque
comme le titre de l’article l’indique, elles s’intéressent au rapport entre géographie et
mathématiques et notamment aux spécificités du mouvement français par rapport au mouvement
anglo-américain. Or, le programme du mouvement ne saurait se résumer comme le montre la
littérature, aux seules mathématiques. Par exemple, la modélisation ou l’analyse des systèmes n’a
pas forcément trait aux méthodes quantitatives permises par les mathématiques. Grâce à l’analyse
de diverses publications scientifiques en géographie française, D. Pumain et M.-C. Robic y
établissent leur propre périodisation des années 1970 du point de vue des contenus abordés, qui
converge assez fortement avec les deux auteurs précédents, permettant de stabiliser cette version
de l’histoire du mouvement :

« La production de géographie quantitative change de nature durant cette décennie, depuis


les premières gammes (les premières analyses factorielles, qui paraissent en 1971 dans la
littérature grise et dans un numéro du classique Bulletin de l’Association de géographes français)
jusqu’aux premières thèses à forte assise mathématique, qui ont mobilisé des moyens de
calcul importants tout en s’attaquant à des problèmes géographiques clairement identifiés,
et qui sont soutenues à partir de 1979. » (Pumain, Robic, 2002)

Elles achèvent ainsi la démonstration d’un mouvement théorique et quantitatif visible et


fécond dans les deux dimensions de son appellation (théorique et quantitatif) :

« Cette production [en géographie théorique et quantitative] est suffisamment abondante et


variée pour que, au début des années quatre-vingt, trois recueils esquissent des bilans :
exposé dans l’Espace géographique des recherches les plus pointues, tant par leur
instrumentation mathématique que par leur thème47 ; sous le titre « Géographie et
informatique » 48, évaluation des apports des nouvelles approches en géographie rurale et
urbaine (un volume des Annales de géographie, une revue désormais tenue pour
traditionnelle) ; publication d’une Géoscopie de la France qui, signée de l’auteur collectif Théo
Quant, se veut la vitrine d’une géographie capable de produire des visions neuves d’un
territoire national. L’occasion – la tenue en France du Congrès international de géographie,
en 1984 – a mobilisé l’énergie du mouvement « théorique et quantitatif » […]. L’enjeu :
afficher sur la scène internationale la vitalité de la géographie française (voire francophone),
et, face à un establishment qui a opposé une vigoureuse résistance à la vague « théorique et
quantitative »49, la fécondité des nouvelles démarches de recherche. » (Pumain, Robic, 2002,
p. 126)

Mais l’apport spécifique de l’article de D. Pumain et M.-C. Robic (2002) consiste dans
l’étude des contenus explorés et proposés par le mouvement théorique et quantitatif des années
1980 à nos jours, qu’elles traitent à travers l’utilisation des mathématiques, sans toutefois dater
précisément les étapes marquant l’évolution du cœur de connaissances du mouvement. Elles

47 Pumain D., Saint-Julien T. (1984), « Après l’analyse factorielle, quoi de neuf en géographie ? », l’Espace Géographique,
n°2, p. 81.
48 Pumain D., Saint-Julien T., Vigouroux M. (1983), « Jouer de l’ordinateur sur un air urbain », Annales de géographie,

vol. 92, n°511, pp. 331-346.


49 George P. (1972), « L’illusion quantitative en géographie », dans Collectif, La pensée géographique française contemporaine,

Mélanges offerts au Professeur A. Meynier, Saint-Brieuc, Presses Universitaires de France, pp. 121-131.

92
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

distinguent trois facettes principales de l’utilisation des mathématiques en géographie : 1) une


évolution des analyses multivariées cartographiées à de la statistique spatiale, 2) un intérêt pour les
formes, les structures spatiales, la topologie et la géométrie et 3) une prédilection en France pour
la modélisation des systèmes et la simulation. En ce qui concerne le premier aspect, elles
affirment que la nature exhaustive de l’information à disposition des géographes explique le
recours à des traitements multivariés comme l’analyse factorielle ou la classification ascendante
hiérarchique, plutôt qu’à des modèles d’inférence ou des modèles à visée explicative ou prédictive
comme la régression multiple. Le succès persistant en géographie de ces lectures de l’information
par les techniques d’analyse multivariée, bien au delà de l’effet de mode des années 1970, serait dû
à la cartographie des résultats issus de ces analyses. Ce sont des techniques utilisées en dehors de
la géographie, comme en statistiques ou en démographie. En ce qui concerne le deuxième aspect
(formes, structures spatiales, topologie et géométrie), les auteurs indiquent que non seulement la
géométrie mais aussi la topologie, sont sollicitées pour l’étude des formes spatiales, citant
l’utilisation des graphes pour l’étude des réseaux – ce type d’analyse convient autant à la
géographie physique (réseaux hydrographiques) qu’humaine (réseaux de communication en
géographie des transports) –, et montrant donc ici la transversalité du mouvement dans le champ
disciplinaire et la portée descriptive ou normative des recherches effectuées :

« Les applications conduisent non seulement à décrire la morphologie des réseaux, leur
connexité, leur connectivité, globale ou locale, par des indices, mais aussi à optimiser des
tracés d’itinéraires (algorithme du plus court chemin), ou des localisations (recherche du
sommet central ou du sommet médian). » (Pumain, Robic, 2002)

Elles rendent également compte d’autres chantiers ouverts, comme la géométrie fractale
ou encore l’analyse d’images, qu’elles soient issues de la télédétection ou de la numérisation de
cartes. Enfin, elles rendent compte d’un troisième axe des recherches (modélisation des systèmes
et simulation) en précisant comment, dans ses choix de modélisation, la géographie se distingue
de l’économie. Elles estiment que la géographie est l’une des premières sciences humaines à s’être
intéressée à différentes formes de modélisation de la dynamique des systèmes, et les difficultés
rencontrées en géographie par leur nécessaire application à des données spatialisées. Elles mettent
enfin en garde contre la diffusion des systèmes d’information géographique et l’usage du terme
« analyse spatiale » par des personnes qui sont des « SIGistes » : ces phénomènes peuvent être
considérés comme une marque de l’empreinte de la géographie théorique et quantitative (elle
s’impose dans le lexique global des géographes au-delà du mouvement) ou au contraire comme
une marque de sa faiblesse (elle se fait « piquer » sa terminologie).

Les deux auteures concluent leur article en rappelant l’accent mis par les acteurs du
mouvement théorique et quantitatif français sur l’intérêt de la modélisation, sur le besoin de
méthodologies d’analyse spatiale et sur la notion de système.

Quatre ans plus tard, J.-F. Deneux (2006) rend compte du programme du mouvement
théorique et quantitatif en essayant d’être le plus neutre possible, même s’il est comme la plupart
des auteurs de cette littérature réflexive sur l’histoire de la géographie, un géographe français situé
dans le champ disciplinaire :

93
« Dans toute la mesure du possible, on a évité de prendre un parti systématique, préférant
poser des problèmes amorçant une réflexion et des discussions critiques plutôt que
d’asséner des vérités qui restent à établir. » (Deneux, 2006, p. 5)

Il essaie en effet de rendre compte de manière équivalente des différents courants. Une
partie de son travail consiste à rendre compte des travaux de recherche qui ont été produits
durant cette période et de les restituer, ce qui lui permet d’analyser de près les contenus du champ
disciplinaire. Il étudie le mouvement théorique et quantitatif dans son chapitre 5 qui traite de « La
migration du champ disciplinaire : des sciences naturelles aux sciences sociales ». Il identifie et
expose dans son chapitre les changements qui interviennent entre 1970 et 1990 avec l’émergence
de différentes approches, montrant que le renouvellement a été pluriel. Parmi les cinq
renouvellements qu’il identifie dès l’introduction de son chapitre, il cite en premier lieu l’existence
d’une « nouvelle géographie » :

« importée des pays anglo-saxons, entendant instaurer une véritable géographie scientifique,
s’appuyant sur l’analyse spatiale. À la différence de ses devancières, cette géographie se veut
modélisatrice et fonde une grande partie de ses réflexions sur les qualités propres de
l’espace, au sens géométrique du terme (distance, espacement, aires, points…). » (Deneux,
2006, p. 127)

Il développe donc un point sur l’ « analyse spatiale » (pp. 128-136) qui est l’une des
appellations du mouvement que nous étudions, pas ou très peu employée dans les années 1970 et
1980, en détaillant son programme dans diverses dimensions, indiquant tout d’abord des racines
provenant du monde anglo-américain où :

1. L’analyse spatiale « se réfère notamment aux méthodes initiées par les sociologues
américains de l’école de Chicago, construisant des modèles de répartition des hommes et des
activités sur un territoire. » (Deneux, 2006, p. 129)

2. Le refus de la « conception classique [qui] considérait qu’il n’y avait qu’une loi générale :
chaque région est unique » et les acteurs de la « nouvelle géographie » se basent sur « la critique de
cette conception [qui] fut menée par F. Schaefer et reprise ensuite par W. Bunge (Theoretical
Geography, 1962) » (ibid.)

Plus précisément, il affirme que l’analyse spatiale consiste en deux éléments principaux :

1. « La mesure et la corrélation de multiples distributions […] : l’analyse spatiale propose


de privilégier l’examen de l’ensemble des relations entre les lieux (la dimension « horizontale » de
la géographie classique), qui sont caractérisés par de très nombreux attributs […]. Les analyses de
distribution sont au cœur d’une réflexion, qui a pour objet de souligner les spécificités des
répartitions […] à partir de mesures susceptibles d’évaluer ce qui est concentré, dispersé ou
localisé de manière aléatoire. [… C’est une] procédure qui enrichit l’approche de la géographie
classique par la prise en compte d’un très grand nombre d’indicateurs, stockés dans des bases de
données que l’usage de l’informatique permet de traiter. » (Deneux, 2006, p. 130)

2. « La recherche de modèles : l’analyse spatiale se veut pourtant plus ambitieuse. Plutôt


que de chercher à isoler des répartitions particulières ou des configurations rares, elle vise plutôt à

94
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

montrer de grandes régularités. Les différentes répartitions […] révèleraient une structure, c’est-à-
dire une organisation, qui devrait peu au hasard, et beaucoup à l’effet de lois (ou de logiques)
propres à l’économie et à la société. On retrouve ici les racines de l’analyse spatiale : l’économie
spatiale, voire l’économétrie, qui avaient fondé la notion de région polarisée.

Le but de l’analyse spatiale peut être ainsi résumé : élaborer des modèles, à l’image des
sciences « dures », construire un raisonnement scientifique par la confrontation des modèles à la
réalité. Ces modèles s’appliquent à l’espace, et reposent notamment sur le principe de gravitation
(voir chapitre 6) » (Deneux, 2006, pp. 130-131).

Pour expliquer pourquoi cette approche a connu une audience en France « pendant une
vingtaine d’années au moins », il montre que c’est une géographie quantitative mais aussi et
surtout théorique et titre l’un de ses sous-points : « Les repères théoriques et les méthodes
quantitatives » (ce qui rappelle l’expression « géographie théorique et quantitative). Il montre bien
que le programme ne se résume pas à l’utilisation des mathématiques pour la géographie, même
s’il indique que « formuler des lois suppose, par analogie avec les sciences physiques, l’expression
mathématique et la maîtrise de l’outil statistique » mais bien plus, il affirme que le mouvement a
développé la modélisation, recherché des repères théoriques, recouru à l’analyse systémique, mais
aussi au structuralisme, visé l’articulation entre des théories et des méthodes, et goûté un fort
intérêt pour les questions épistémologiques :

« Pour établir une géographie scientifique, il faut s’appuyer sur une théorie qui prend en
compte ce qui est propre à la discipline et qui ne change pas : la distance (même si la
distance-temps change), et ce qui change très lentement (la répartition des densités de
population) ; ou ce qui ne change que rarement, voire exceptionnellement (la localisation
des villes, le système économique, l’organisation politique). Cette démarche intellectuelle
rejoint, à l’époque, un courant philosophique : le structuralisme. Quelques géographes
découvrent alors Cl. Lévi-Strauss. » (Deneux, 2006, p. 131)

Mais s’il indique que l’analyse spatiale se trouve écartelée entre deux tendances, l’une
consiste à mettre l’accent sur ce qui ne change pas – « les structures » - l’autre sur ce qui évolue –
« la production de l’espace », il affirme que les géographes français s’en sont accommodés. Il
énumère également l’existence de trois références théoriques « voulant rendre compte de
l’imprévu » (voir Bunge : intérêt pour ce qui devrait être plutôt que ce qui est) :

1. celle des probabilités : le travail du géographe devrait alors déboucher sur des tests de
validité d’hypothèses, sur l’établissement de degrés de fiabilité que des tables statistiques
permettent de préciser ;

2. celle du degré de satisfaction : les responsables, notamment économiques, ne cherchent pas


nécessairement la perfection mais un progrès ; la recherche d’une amélioration peut s’arrêter en
cours de route, dès lors qu’un objectif est atteint, même partiellement ;

3. celle de la théorie des jeux qui repose sur la règle générale de l’incertitude. Cela
correspond globalement et pour simplifier, aux théories stochastiques (de stokhos : conjecture)
que l’on oppose habituellement aux théories déterministes (c’est-à-dire de cause à effet).

95
Finalement, il résume ainsi le programme théorique de l’analyse spatiale :

« L’analyse spatiale réfère la géographie humaine à un ensemble de modèles, et elle aspire à


formuler des lois. » (Deneux, 2006, p. 132)

Dans un dernier point, l’auteur affirme que l’analyse spatiale s’est progressivement
affirmée dans trois directions principales :

1. « Celle propre à l’application des statistiques à l’espace : si l’on observe la distribution d’un
élément sur différents lieux […], il n’est pas rare que les valeurs de deux unités spatiales voisines
[…] soient proches les unes des autres » (Deneux, 2006, p. 134),

2. « Celle propre à la région : en 1972, R. Brunet la définit comme une structure […]. Il
s’agit alors de montrer les interactions entre les différents flux générés par les formes d’énergie
[qui la composent] » (ibid.),

3. « Celle propre à la compréhension de l’espace lui-même : à mesure que les observations


s’appliquent aux plus grandes échelles (espaces de dimension modeste), les modèles généraux
s’appliquent mal. C’est pourquoi R. Brunet propose de discerner des structures élémentaires de
l’espace : ce qu’il appelle, en 1980, les chorèmes » (ibid.) ?

Mis à part dans cet ouvrage de J.-F. Deneux (2006), ces précisions relatives aux types
d’approches menées par le mouvement ont été peu relayées dans les manuels. Certains comme R.
Marconis (2000 [1996]) ne mettent pas en évidence le programme du mouvement théorique et
quantitatif mais rendent rapidement compte, à travers des analyses assez transversales, de
certaines dimensions du programme comme les « systèmes » en montrant qu’il y aurait eu une
certaine continuité entre la géographie passée qui étudiait les « combinaisons » et la géographie
présente qui étudie les « systèmes ». L’auteur rend compte de la modélisation en incluant
notamment dans son manuel la table des chorèmes de R. Brunet. Il fait allusion au mouvement
théorique et quantitatif lorsqu’il évoque le rôle de la revue l’Espace géographique :

« La réflexion épistémologique et les débats qui l’accompagnent ont aussi à leur disposition,
depuis 1972, une autre tribune, l’Espace géographique. Cette revue, créée autour de R. Brunet,
s’est placée dès l’origine sur le terrain d’un travail scientifique qui se veut de haut niveau,
accordant certes une large place à la confrontation des idées, mais en l’associant étroitement
aux problèmes de méthodes et aux nouvelles techniques du travail géographique. Les
productions présentes et passées de la géographie sont passées au crible d’une critique qui se
veut sans complaisance, mais – le titre de la revue est explicite -, l’objectif majeur consiste à
fonder une véritable science de l’espace géographique, avec ses cadres théoriques, des
méthodes rigoureuses, et de nouveaux outils de collecte et de traitement des données. Pour
[R. Brunet], la coupure [épistémologique avec la géographie classique] sera la conséquence de
l’utilisation de nouveaux outils, impliquant des démarches quantitatives : la télédétection,
l’informatique. Quelques soient leurs réticences envers ces méthodes, mobilisant un énorme
investissement intellectuel et matériel, les géographes français ne pourront pas les ignorer.
Mais que faut-il en attendre ? « Correspondent-elles à une amélioration marginale de nos
conclusions, à un raffinement qui apparaîtrait comme un luxe coûteux ? Ou s’agit-il d’autre
chose : impliquent-elles en l’occurrence une rupture épistémologique ? » C’est cette dernière
hypothèse que retient R. Brunet. Une hypothèse à partir de laquelle il construira en fait toute
sa stratégie scientifique et institutionnelle, qui le conduira, après maintes péripéties, à la
création du GIP-Reclus, dix ans plus tard, en 1984. » (Marconis, 2000 [1996], pp. 180-181)

96
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

Certains diminuent l’importance de la géographie théorique et quantitative en minimisant


ses dimensions, comme le fait J. Scheibling au milieu des années 1990. L’auteur rend compte
alors des contenus de la « géographie quantitative », qu’il appelle aussi géographie
« mathématique », en deux ou trois paragraphes, où il passe des statistiques à « la logique des
modèles » et à « l’axiomatique » (Scheibling, 1994, p. 66), et il développe un chapitre sur la
« géographie chorématique » de R. Brunet. En 2011, il relie la nouvelle géographie à des modèles
d’économie spatiale et à quatre « ingrédients » que les auteurs français auraient réunis à la suite de
P.Haggett : « démarche hypothético-déductive, axiomatique, méthodes quantitatives,
systémisme », accordant plus d’espace à la démarche systémique dans cette édition revue
(Scheibling, 2011, p. 93).

P. Claval évoque certaines de ses dimensions :

« Aux États-Unis, elle continue à inspirer les recherches urbaines durant une vingtaine
d'années. Un peu partout, elle tire parti du succès de la théorie des systèmes. Denise
Pumain (née en 1946) interprète les réseaux urbains comme des systèmes ouverts auto-
organisés en constante évolution, mais dont la structure ne montre pas de changement
significatif durant d'assez longues périodes. » (Claval, 1998, p. 100)

Mais les auteurs de manuels d’histoire de la géographie (surtout les plus récents) listent
plutôt un certain nombre de griefs retenus à l’encontre des orientations de la géographie
théorique et quantitative, P. Claval lui reprochant par exemple :

« de ne pas insister sur le sens des lieux, d'ignorer l'initiative humaine et de mettre sur le
même pied ce qui est juste et ce qui est humainement intolérable. Elle ne parle jamais du
sexe faible, ce que dénoncent les féministes. Les nouveaux courants veulent [la géographie]
plus critique, plus humaine et plus soucieuse des paysages et de l'environnement concret. »
(ibid.)

Dans son manuel d'épistémologie, P. Claval se focalise sur le seul souci instrumental du
mouvement, cause selon lui d’une désaffection partagée par une majorité de géographes :

« Un constat s'imposait pour la plupart : la géographie avait perfectionné ses techniques et


ses moyens d'enquête, mais elle avait failli sur un point essentiel : elle avait cessé d'être
réellement humaine. » (Claval, 2001, p. 208)

De même, J.-F. Staszak (2001) n'hésite pas à mettre en question l'humanité de cette
géographie. Dans cet article figurant dans un livre consacré à l’épistémologie des sciences
sociales, il expose brièvement outils et modèles, critique rapidement les « lois de l’espace », et
développe longuement « une critique culturelle de l'analyse spatiale » selon laquelle « la géographie
néopositiviste, en évacuant la culture, [travaillerait] sur un homme déshumanisé, et [nierait] en
cela l'objet qu'elle étudie » (Staszak, 2001, p. 107). Comme pour acter la disparition certaine et
inévitable de ce mouvement, ou au minimum son absence de légitimité, il affirme que « le
géographe américain P. Haggett50 [aurait convenu] qu'il aurait aussi bien pu appeler son manuel
L'analyse spatiale en géographie inhumaine » (ibid., p. 108).

50 Signalons que P. Haggett est un auteur anglais et non américain.

97
Ces différentes critiques du contenu du mouvement montrent l’existence d’une histoire
controversée. Plusieurs auteurs lui opposent des contre-modèles et les qualifications des contenus
sont souvent des disqualifications du mouvement théorique et quantitatif. Ceci indique bien que le
mouvement ne s’est pas diffusé à l’ensemble du champ et que les contenus qu’il propose ont
rencontré et rencontrent des résistances de la part de géographes qui militent pour d’autres
façons de faire de la géographie.

2.4. La spatialité du mouvement effleurée


L’un des objectifs principaux de ce travail de thèse consiste donc à mener une analyse
spatiale de la géographie théorique et quantitative européenne francophone. Après avoir
caractérisé comment la littérature traite l’évolution de ce mouvement, nous analysons comment
elle s’intéresse à sa spatialisation. Premièrement, il apparaît que peu d'auteurs en ont
spécifiquement rendu compte, privilégiant nettement une approche temporelle ou
épistémologique et que, deuxièmement, si plusieurs auteurs décrivent la localisation des pôles de
géographie théorique et quantitative, très peu analysent la diffusion spatiale du mouvement.

Les différents textes (articles ou manuels) publiés des années 1970 à 2000 présentent
globalement, et avec plus ou moins de précision, la même géographie du mouvement théorique et
quantitatif français et n’évoquent jamais les pôles belges ou suisses :

« Un des facteurs de succès a été la constitution précoce d’équipes, incluant souvent des
mathématiciens (Besançon, Paris, Strasbourg, Rouen etc.). De solides noyaux existant
maintenant dans plus de la moitié des universités, et de jeunes chercheurs du Sud-Est ont
constitué un groupe de travail (Dupont, Avignon). » (Brunet, 1976, p. 40)
« Les villes du Sud, Montpellier et Nice semblent se distinguer [...]. Rouen fait également
partie des foyers de ce courant » (Claval, 1998, p. 341)
« Rassemblant des chercheurs travaillant à Paris, Rouen, Strasbourg, Besançon, et dans les
centres universitaires du Sud-Est : Grenoble, Nice, Avignon, Aix-Marseille, Montpellier
[…], les localisations dominantes étant Paris, Grenoble, Strasbourg et Montpellier »
(Pumain, Robic, 2002, pp. 126-127)

Au début des années 2000, J.-J. Bavoux (2002) indique également l'existence de « pôles de
recherche innovante » en citant le Groupe Dupont à Avignon ou encore la Maison de la
Géographie, créée à Montpellier en 1984, et signale l'existence de colloques spécialisés tels que
ceux d'Avignon (Géopoint) ou de Besançon (Rencontres de Théo Quant) sans en signaler
toutefois la localisation (Bavoux, 2002, p. 13).

Michel Vigouroux (1978b) est le seul auteur qui ait détaillé les lieux du mouvement mais
aussi leurs principales caractéristiques, ce qui représente une source d’information très importante
sur les lieux d’émergence du mouvement théorique et quantitatif (en France). À travers une
« contribution à l’exploration du paysage français de la New Geography », présentée à Barcelone et
publiée en 1978, il affirme :

98
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

« En dehors du Groupe Dupont, il existe des chercheurs dans plusieurs Universités du Sud-
Est, par exemple à Grenoble, à Nice. Ils travaillent à côté des sous-Groupes Dupont ou en
association avec. Selon les cas, il s’agit de recherche, d’enseignement aussi, éventuellement
de la mise sur pied de nouvelles filières pédagogiques.
La première étape est Besançon, dont on retrouve naturellement le chemin, au début
d’octobre [pour les colloques de formation qui ont lieu tous les ans à Besançon à partir de
1972]. Quelques géographes, associés à un mathématicien (fait assez rare) ont su, depuis six
ans, dans un climat qui se goûte et ne se décrit pas, faire cohabiter au mieux pendant deux
jours mathématiciens, statisticiens, informaticiens, avec des géographes physiques et
humains, des sociologues, des économistes, des botanistes et la liste serait longue. Ils
viennent de France, de Belgique, d’Allemagne, de Suisse et d’Italie. Présentation
d’algorithmes et de modèles alternent avec les études de cas dans un va et vient incessant
entre théorie et pratique. Nombreux sont les habitués, ici, pour faire le point.
Puis nous faisons halte à Strasbourg (3) où les occasions n’ont pas manqué depuis trois ans.
Deux stages importants du CNRS s’y sont tenus, sur les processus stochastiques et les
séries chronologiques notamment. Organisée en laboratoire, l’équipe associe étroitement les
techniques quantitatives, la cartographie et l’étude des modèles. Il existe déjà une
production de mémoires de maîtrise et de thèses de 3ème cycle. Enfin une filière
d’enseignement a été mise sur pied. Mais tout ceci est bien mieux exposé dans « Recherches
géographiques à Strasbourg » n°2.
La région parisienne compte évidemment un grand nombre de chercheurs définis selon
notre critère. Il est certain que nous en connaissons très peu ; la simple bibliographie en
ajouterait déjà plusieurs. De toute façon, le mode de fonctionnement, l’organisation
éventuelle en équipe nous est mal connue : on peut penser que la multiplicité des
équipements et des opportunités, le meilleur accès à l’information, l’éparpillement entre les
bâtiments universitaires ne facilitent guère la construction d’équipes. Il semble qu’il existe
des groupes assez étoffés à Paris 1, Paris 7, déjà plus maigre à Vincennes et des chercheurs
presque isolés à Créteil ou Nanterre. Il faut ajouter à cette liste des chercheurs plus ou
moins nombreux dans les Laboratoires du CNRS, tels les LA 165 et 142. Certains ont déjà
établi depuis longtemps des liens étroits et fructueux avec des mathématiciens, notamment
de l’Université Paris 5. Ainsi dans certains cas des enseignements sont bien rôdés et la
production de thèses de 3ème cycle, déjà ancienne.
À côté de cette concentration parisienne, certains à Caen, encore plus à Rennes, sont
quasiment isolés ; les handicaps alors peuvent se cumuler : faiblesse des bibliothèques,
manque de crédit et de moyen informatique, rareté des rencontres et des discussions, dans
un maillage très lâche qui accroît le poids de la distance. Encore ceux-là multiplient-ils au
maximum les occasions de rencontres aux stages, aux colloques : il est probable que les plus
démunis des chercheurs nous sont justement inconnus.
Ces géographes existent, nous les avons rencontrés. D’autres manifestent aussi leur
existence dans les revues, notamment dans l’Espace Géographique […]. On relève ainsi un
ensemble de Rouen, un ensemble de Lille et puis çà et là un texte dont on ne sait ce qu’il
relève, un chercheur isolé, éventuellement passager, ou un groupe stable, organisé, équipé. »
(Vigouroux, 1978b, p. 11)

L’auteur cite par ailleurs les référents de chacun des lieux, ce que ne fait aucun autre
auteur : Daniel Bouzat (Centre Universitaire Avignon), Jean-Claude Wieber (Faculté des Lettres
Besançon), Colette Cauvin (Université Louis Pasteur Strasbourg), Denise Pumain (Université
Paris 1), François Durand-Dastès (Université Paris 7), Robert Fouet (Université Paris 8), Marie-
Claire Robic (Université Paris 12), Édouard Gosseaume (Université Paris 10), Odile Andan
(Laboratoire Associé n°165), Alexandre Kych (Laboratoire Associé n°142), Michel Chesnais
(Université de Caen) et J.P. Marchand (Université de Haute-Bretagne (Rennes)).

99
Toutefois, M. Vigouroux ne questionne pas explicitement la spatialité du mouvement
mais cherche davantage à situer les équipes de recherche, leur avancement en termes de
productions ou les lieux de formation et d’expression du mouvement.

Les informations sur ces lieux de la géographie théorique et quantitative sont peu
nombreuses, mais certains articles ont le mérite de dégager des tendances et de montrer que les
géographes qui pratiquent l’approche théorique et quantitative ne sont pas répartis sur le territoire
français de manière proportionnelle aux effectifs des universités. C’est le cas de C. Cauvin (2007)
qui a cartographié dans les années 2000 cette spatialisation particulière dans un article pour la
Revue pour l'histoire du CNRS (fig 1.3).

C. Cauvin estime que la géographie théorique et quantitative ne s'est pas diffusée de


manière homogène : elle se serait concentrée au nord-est d'une ligne Montpellier/Rennes.
L’auteur le montre en prenant appui sur la localisation des stages de formation aux méthodes
quantitatives et sur l’origine des participants à ces stages, les participants étant affectés à leur ville
universitaire de rattachement51. Elle a ainsi montré que bien qu’ouverts à tous, les « 30 à 60
participants » aux stages visant à former les géographes aux nouvelles méthodes quantitatives
appartenaient principalement à des universités de la moitié Est de la France. C. Cauvin montre
l’existence d'une question géographique autour de la localisation des géographes désireux de
s’adonner aux méthodes quantitatives. Outre la dimension exceptionnelle du pôle parisien et
l’importance du réseau du Sud-Est, on constate une évolution dans le temps avec, en 1982, des
participants venant de Bordeaux ou de Pau. Regrettons que C. Cauvin n’ait pas pris l’exemple de
stages plus récents, ce qui nous incite à tâcher de compléter l’information. Enfin, remarquons une
certaine corrélation entre la localisation des stages et l’origine des candidats : un stage attire
surtout les géographes localisés à proximité.

Dès le début des années 2000, D. Pumain et M.-C. Robic (2002) s’étaient intéressées à ces
stages de formation itinérants suivis par les acteurs du mouvement en indiquant la date, le
thème52 mais également les différents lieux de stage, ce qui donne une indication précieuse et
objectivée sur un aspect de la géographie du mouvement théorique et quantitatif en France, à partir
d’un événement récurrent et mis en place par les acteurs du mouvement (tab 1.1). De 1971 à 2001,
ces stages, dont M. Vigouroux avait déjà signalé l’existence à la fin des années 1970, ont eu lieu dans
un total de neuf lieux différents et certains de ces lieux ont accueilli plusieurs d’entre eux. C’est le
cas de Paris (1972, 1974), Strasbourg (1976, 1977) et surtout Montpellier (1979, 1998 et 2001).

51 Stages de formation organisés par l'ORSTOM et la Maison des Sciences humaines de Paris en 1971, avec le soutien
de l'institut de mathématiques de Paris V en 1972, et financés régulièrement par le CNRS à partir de 1974.
52 Nous mobiliserons à nouveau ce tableau dans le troisième point de ce chapitre, pour l’analyse de l’évolution des

thèmes de recherche du mouvement théorique et quantitatif.

100
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

Fig 1.3 - Des stagiaires à l’est d’une diagonale Rennes-Montpellier

Source : Cauvin, 2007.

Certains auteurs vont au-delà de la simple énumération des lieux du mouvement en


proposant des hypothèses sur sa spatialité. Ainsi, dès la fin des années 1980, un groupe de
chercheurs signant « Les Messaches » (1989) indique que la diffusion du mouvement ne se serait
pas faite à partir du centre ou du sommet de la hiérarchie mais davantage par les marges, comme
cela est suggéré par la qualité des « adoptants », reprenant selon nous dans une certaine mesure le
modèle centre-périphérie selon une approche sociologique (statut des enseignants, ratio
hommes/femmes) mais aussi spatiale (petites ou grandes universités)53 :

« "pénétration à la marge et par le bas" de la nouvelle géographie [puisque] les provinciaux


y ont dans l’ensemble plus mordu que les Parisiens, que l’Université y a largement précédé
le CNRS, que la géographie humaine s’y est ouverte bien avant la géographie physique, et
que les femmes y ont pris une part importante, sans aucune commune mesure avec leur
taux de représentation dans le corps des géographes... » (Les Messaches, 1989)

Ainsi, ces auteurs insistent sur le profil majoritairement marginal des géographes qui se
sont intéressés et ont voulu se consacrer à l’approche théorique et quantitative, et, regroupés en
quatre pôles géographiques principaux, avec une importance certaine de la province. L’évolution
dans les quarante dernières années du profil des acteurs de l’approche théorique et quantitative
sera analysée pour comprendre la diffusion du mouvement, son évolution et son développement.
Une structure spatiale polycentrique, ignorée par la littérature, pourrait également exister et serait
un moyen de contrebalancer le centre parisien, pôle du pouvoir traditionnel de l’école française
de géographie. Différents niveaux devront être interrogés. Au sein même du système parisien,
nous tenterons de voir comment les marges décrites plus haut pourraient participer de la
restructuration de l’espace de production de la discipline.

53 D. Pumain et M.-C. Robic reprennent en 2002 cette analyse qui ne constitue néanmoins pas le cœur de leur article.

101
Tab 1.1 - Stages de formation

Source : Pumain D., Robic M.-C., 2002.

Par ailleurs, quelque soient les lieux indiqués ou la forme de diffusion spatiale évoquée, les
auteurs ne s’intéressent pas aux pays européens francophones en dehors de la France, hormis
pour évoquer des participants étrangers (ci-dessus), ou pour décrire des relations
interdisciplinaires :

« En France, la plupart des modèles dynamiques non linéaires constitués d’équations


différentielles qui ont reçu des applications en géographie urbaine et régionale, pour l’étude
des transformations internes d’une ville ou d’une région, ou des évolutions de plusieurs
villes ou régions interdépendantes, sont issus de collaborations directes et de longue durée
avec des chimistes-physiciens de l’école de Prigogine à l’Université Libre de Bruxelles par
exemple, ou des physiciens de l’école de Haken à Stuttgart » (Pumain, Robic, 2002, p. 132)

Cependant, à la fin des années 1990, David Unwin (1999), géographe anglais, a rendu
compte des colloques européens de géographie théorique et quantitative à l’occasion de la
rencontre de Durham en 1999. Son tableau a été mis à jour en 2002 en y intégrant l’édition de
Saint-Valéry-en-Caux, située près de Rouen (tab 1.2) Ce tableau montre l’existence sur une longue
période (1978 à 2001) d’un événement itinérant, organisé à l’échelle européenne. Il nous indique
que plusieurs villes européennes francophones ont accueilli certaines de ces rencontres :
Strasbourg (1978), Chantilly (1989), Spa (1995) et Saint-Valéry-en-Caux (2001). Ce lieu
d’expression des chercheurs en géographie théorique et quantitative sera étudié dans notre travail
comme l’un des marqueurs de la dynamique de la géographie théorique et quantitative
européenne francophone.

102
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

Tab 1.2 - Colloques européens de géographie théorique et quantitative

Source : Unwin, 1999 (Mise à jour : Pumain, Robic, 2002).

Nous faisons l’hypothèse que si le mouvement n’a pas été étudié au niveau européen
francophone c’est parce que les auteurs ont privilégié la période d’émergence de ce mouvement
(années 1970), caractérisée par un nombre limité d’interactions intersites, surtout entre sites de
pays différents. Nous pensons que le mouvement devient européen francophone dans la période
récente (années 1980 mais surtout années 1990 et 2000), lorsque des interactions entre la
Belgique, le Luxembourg, la Suisse et la France amènent une cohésion suffisante au réseau.
L’apparition du premier colloque européen en 1978 et la faiblesse du nombre de ses participants
peut conforter cette hypothèse. L’un des apports de notre travail sera donc de montrer qu’il
existe des interactions suffisamment fortes entre les lieux européens francophones de la
géographie théorique et quantitative pour que l’ensemble fasse mouvement.

Ces tableaux, mais aussi ces cartes et certains textes ont montré l’effort de formation
permanente et continue qui s’est mis en place à partir de 1971 dans différents lieux, ce qui permet
de situer le mouvement. Les auteurs ont montré que des stages et des colloques ont été organisés
pour développer le mouvement, au niveau français (stages de formation) mais également
européen (colloques européens). Ces cartes et ces tableaux révèlent une répartition spatiale
particulière du mouvement. Il existe donc des informations précises et documentées, liées à des
travaux de recherche qui prouvent l’intérêt d’une analyse spatio-temporelle du mouvement.
L’analyse que nous souhaitons faire permettra de préciser et compléter ces informations et plus
largement de proposer une analyse spatio-temporelle renouvelée de ce mouvement scientifique.

Par ailleurs, certains récits tentent de fonder l'hypothèse d'un pôle initial situé dans le Sud-
Est de la France, d’où le mouvement se serait diffusé plus largement (par exemple Bataillon,
2009). Le point de départ aurait été dû au hasard : lors des Journées géographiques, qui ont lieu
tous les ans dans une ville française différente, et qui se sont tenues en 1970 à Aix-en-Provence,
le géographe B. Marchand, parisien, mais à ce moment précis en poste à l’Université de l’État de
Pennsylvanie (Vigouroux, 1978a), a présenté une intervention sur « les problèmes de la
géographie quantitative » (Collectif, 1970) qui aurait donné lieu deux ans plus tard à la publication

103
d’un article dans le deuxième numéro de l’Espace géographique (Marchand, 1972). Des personnes
présentes à Aix-en-Provence ont été intéressées par cette nouvelle approche décrite par ce jeune
collègue qui avait passé quelques années en Amérique du Nord. Il se trouve que ces personnes
résidaient en majorité à proximité d’Aix-en-Provence (généralement, plus la distance à un lieu de
la rencontre est grande, moins il attire les participants potentiels, ce que nous avons constaté par
exemple en étudiant les cartes de C. Cauvin (2007)). Ce seraient donc surtout des géographes du
Sud-Est qui auraient pu écouter l'intervention de B. Marchand, hypothèse supportée par plusieurs
récits sur le mouvement (Vigouroux, 1978a ; Chamussy, 2000). À partir de cette intervention à
Aix-en-Provence, les participants enthousiasmés par cette présentation et l’envie de rénover la
discipline constituèrent un réseau formel qu’ils appelèrent le Groupe Dupont (1971). Au tout
début, ce qu’ils produisent n'a qu’un rayonnement régional, voire seulement local. Très
rapidement, une diffusion à l’échelle nationale a pu se produire. Cela suppose l’existence de
personnes réceptives à cette diffusion. Or, pendant plusieurs années, il n’y a plus eu de
recrutement dans l’université française, comme le souligne M.-C. Robic (2006) dans le manuel
Couvrir le Monde. De ce fait, les structurations de réseaux locaux établis n’avaient pas la possibilité
d’évoluer sensiblement, en l’absence de renouvellement du personnel universitaire, sauf à
supposer la conversion progressive de géographes déjà implantés dans les universités. En
revanche, avec une nouvelle vague d’assistants, de maîtres assistants, résultant d’une création de
postes nouveaux, il pourrait s’être produit une diffusion plus importante et une pluralisation du
mouvement.

L'hypothèse de ce pôle unique résiste mal aux premières informations également relayées.
Premièrement, B. Marchand avait déjà enseigné les méthodes quantitatives en géographie en
Sorbonne durant l'année universitaire 1969-1970, au sein du premier certificat de géographie
quantitative de France, formant ainsi des géographes à Paris. Deuxièmement, dès septembre
1971, a eu lieu à Aix un stage de mathématiques et de statistiques de trois semaines, financé par
l’ORSTOM et animé par des mathématiciens parisiens. Des géographes de toute la France étaient
présents dont, par exemple, C. Cauvin et S. Rimbert de Strasbourg ou encore M.-C. Robic et
D. Pumain de Paris. Cette origine géographique multiple des participants à ce stage, montre bien
que l’insatisfaction ou l'inquiétude à l'origine du besoin de formation était ressentie en plusieurs
lieux dans la géographie de cette époque, et pas seulement dans le Sud-Est. Troisièmement, le
pôle strasbourgeois, pour ne citer que lui, peut paraître, à la même époque, plus avancé que celui
du Sud-Est. Ce pôle regroupait au début des années 1970 S. Rimbert, passée par les États-Unis,
qui avait eu comme étudiante C. Cauvin, celle-ci y débutant comme jeune enseignante en 1968, et
Henri Reymond, qui revenait du Québec en 1973, fort de sa formation déjà acquise en
géographie théorique et quantitative. Les récits qui rendent compte de l'émergence d'un pôle
unique doivent donc être relativisés.

Par ailleurs, les auteurs ne rendent pas compte des connexions, et donc des flux et des
échanges entre les différents lieux de production de la géographie théorique et quantitative ni des
dynamiques de recrutement et d'essaimage via des relations de filiations, même si M. Vigouroux
(1978), par exemple, indique le lancement des premières maîtrises et thèses de troisième cycle.
Nous devrons déterminer les connexions entre le réseau du Sud-Est, les pôles strasbourgeois,

104
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

rouennais et parisiens ainsi qu’avec les géographes francophones non français dans une étude
nécessairement diachronique.

Nous faisons par ailleurs l’hypothèse que si certains pôles ont maintenu un développement
plus ou moins important de l’approche théorique et quantitative au cours du temps, d’autres lieux
ont pu voir l’introduction et la disparition d’enseignements ou de recherches relevant de ce
mouvement. Au-delà de la description de cette évolution, nous chercherons bien entendu à monter
les dynamiques qui ont pu se mettre en place et les effets qu’elles ont eus sur le fonctionnement de
la discipline et les relations entre les géographes.

Finalement, si la quasi-totalité des auteurs qui analysent l’histoire de la géographie


théorique et quantitative européenne francophone sont des géographes français, peu ont
réellement étudié sa diffusion spatiale. Cependant, la lecture des analyses existantes nous montre
que la géographie théorique et quantitative ne s’est pas diffusée de manière égale sur le territoire
français. D’après ces textes, il existe des lieux (facultés, laboratoires, etc.) et des espaces (Est de la
France) de la géographie théorique et quantitative. L'un des objectifs majeurs de notre travail sera
bien de décrire puis d’analyser la diffusion spatiale du mouvement théorique et quantitatif en
Europe francophone.

La littérature réflexive sur la géographie théorique et quantitative européenne


francophone présente un certain nombre de lacunes constatées dans les différentes sources
analysées ici. En effet, d'un point de vue temporel, les auteurs s'interrogent peu sur le
déploiement du mouvement théorique et quantitatif, sur l’évolution qui transforme les objectifs
initiaux de ses participants ainsi que sur la pluralité de ses tendances. Concernant les contenus,
c’est-à-dire le programme théorique et méthodologique du mouvement, les différentes analyses
divergent dans leur définition du programme et de ce qu’il a apporté au champ disciplinaire. D'un
point de vue spatial, sa diffusion polycentrique, mais limitée à une partie de la France est
effleurée, sans qu'elle ne soit véritablement expliquée. Surtout, aucun auteur ne traite ce
mouvement au niveau européen francophone. Notre travail consiste donc à proposer une analyse
approfondie de l'histoire de ce mouvement en prenant en compte l'ensemble de ces lacunes et en
mobilisant un cadre théorique et méthodologique particulier.

À partir de ce positionnement théorique général et de cette analyse de la littérature


réflexive sur le mouvement théorique et quantitatif européen francophone, nous allons
maintenant déterminer diverses sources nous permettant d'effectuer une analyse sociale, spatiale
et temporelle de ce mouvement scientifique.

3. Des sources d’information multiples à la réalisation


d’entretiens
Cette thèse s’appuie sur deux types de sources : des archives imprimées ou non et des
entretiens. Nous présenterons très rapidement ici les différentes archives mobilisées, car elles
seront décrites tour à tour avec leur méthodologie d’exploitation chaque fois qu’elles seront

105
utilisées. Nous détaillerons cependant plus amplement la démarche retenue pour constituer le
corpus d’entretiens qui est spécifique à cette recherche et qui servira dans l’ensemble des
chapitres suivants.

3.1. Des sources multiples déjà existantes indispensables pour une


étude pertinente
Les archives mobilisées sont de nature très diverse et sont formées de documents
préexistants à notre thèse, ce qui les différencie fondamentalement de notre corpus d’entretiens
qui a été spécifiquement constitué pour ce projet.

Nous avons évoqué plus haut comment nous souhaitions effectuer cette analyse sociale,
spatiale et temporelle d’un mouvement scientifique. Pour y parvenir, nous avons proposé quatre
entrées qui correspondent aux chapitres 2 à 5 et qui font appel à des sources différentes. Si le
chapitre 2 repose essentiellement sur les entretiens, les trois suivants mobilisent principalement
les informations issues de documents déjà existants.

Premièrement, la collection des Intergeo Bulletin est la source que nous avons retenue le
plus souvent après les entretiens, notamment dans le chapitre 5, sur les formations au
mouvement théorique et quantitatif. Éditée par le Laboratoire d’information et de documentation
en géographie Intergéo (devenu Prodig), dont Jean Dresch54 a été le premier directeur, cette
source contient de nombreuses informations et montre l’évolution de la géographie française du
point de vue de ses contenus ainsi que de ses lieux de formation, d’expression ou encore de
diffusion :

« Cet inventaire minutieux des lieux et des pratiques en tous genres de la géographie
française, en dépit de son caractère généralement neutre et de ses lacunes inévitables,
fournit des informations précieuses sur une large gamme de sujets, notamment via ses
comptes rendus des réunions des divers comités patronnant la géographie française ou la
reproduction d’enquêtes et de rapports. » (Orain, 2014)

Cette documentation a été collectée et mise en forme par un laboratoire propre du CNRS,
lié à la recherche et également très lié à la vie de l’université, ce qui est une caractéristique de la
géographie par rapport à d’autres sciences sociales. Intergeo Bulletin contient des
rubriques régulières qui recensent les enseignements de géographie dans les différentes facultés
françaises, avec leur intitulé, volume horaire, enseignants responsables de la première à la
cinquième année, ce qui nous permet par exemple de remarquer l’introduction et le
développement d’enseignements de géographie théorique et quantitative dans certains lieux. Un
recensement des maîtrises et des thèses a également été effectué pendant longtemps, montrant
également l’apparition éventuelle de sujets de géographie théorique et quantitative avec le nom et
la localisation des auteurs.

54 Comme le rappelle O. Orain (2014), il était « dans les années 1960 l’un des principaux patrons de la géographie
française, directeur de l’Institut de géographie de Paris et du Centre de documentation cartographique et
géographique (CRDCG), président du Comité national français de géographie, président de la section de géographie
du CNRS entre 1965 et 1969 [ou encore] co-directeur des Annales de géographie.

106
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

Deuxièmement, le Répertoire des géographes français, également édité par le laboratoire


Intergeo est un lieu d’affichage systématique des acteurs du champ de la géographie. Il nous
permettra d’étudier l’affiliation des géographes au mouvement théorique et quantitatif européen
francophone (chapitre 3). Cette source, que nous présenterons plus amplement au début du
chapitre 3, a été éditée de 1969 à 2007 tous les quatre ans en moyenne. Elle dispose d’un index des
thèmes de recherche et des lieux d’exercice des géographes français recensés. Par exemple, l’index
des lieux permet de déterminer quels géographes travaillent au même endroit, ou dans la même
structure, ce qui révèle un potentiel d’interaction élevé. Nous verrons en détail les avantages et les
limites de cette source qui nous permettra d’analyser notamment la structuration sociale, spatiale et
sémantique du mouvement théorique et quantitatif. Le Répertoire nous sert également à repérer les
différents acteurs du mouvement théorique et quantitatif. Il s’agit en effet de la source la plus
systématique que nous ayons à disposition pour reconnaître les acteurs de la géographie théorique
et quantitative européenne francophone. Le Répertoire comporte néanmoins un certain nombre de
limites, dont celle de ne pas permettre d'identifier l'ensemble de notre population d'étude, puisque
les géographes belges, luxembourgeois et suisses n’y sont pas recensés ou très peu.

Troisièmement, les lieux d’expression des chercheurs (ceux où ils publient leurs travaux,
ceux où ils en discutent) ont été étudiés à l'aide d'une revue, l’Espace géographique (fondée en 1972)
et d'une série de colloques, les Colloques européens de géographie théorique et quantitative (débutée en
1978), qui ont été retenus pour cette analyse. Nous avons dépouillé l’ensemble des numéros de la
revue et l’ensemble des listes de communication des colloques européens pour relever des
relations de travail effectives. Concernant la revue, nous en avons extrait les articles traitant
spécifiquement de la géographie théorique ou quantitative, en nous intéressant tout
particulièrement aux noms des auteurs et à leur lieu d’affectation. Ces différents articles publiés
dans une revue favorable au mouvement théorique et quantitatif et ces communications
présentées dans un colloque étiqueté géographie théorique et quantitative attestent de l'existence
du mouvement comme mouvement de production scientifique, et en outre montrent
concrètement, par les co-signatures, la répartition spatiale et la structuration du mouvement au-
delà du cadre strictement français (ce que ne permettaient pas d’observer Intergeo Bulletin ni le
Répertoire des géographes français). En plus de ces deux analyses, deux autres revues ont été
parcourues : les Cahiers de géographie de Besançon (créés en 1958) qui contiennent les actes des
colloques de Besançon consacrés depuis 1972 à la géographie théorique et quantitative, assortis
parfois de la liste des participants, et aussi les Brouillons Dupont (créés en 1977) qui comportent de
nombreuses informations ou articles relatifs au mouvement. Enfin, parmi les lieux d’expression
proches du mouvement, les colloques Géopoint, créés en 1976, sont également étudiés, à travers
notamment leurs actes. Par ailleurs, la consultation de ces différentes sources nous permet de
repérer les géographes français et non français qui ont participé et participent toujours au
mouvement de la géographie théorique et quantitative. En effet, par exemple, le rayonnement des
colloques Géopoint a été d’emblée national voire international francophone.

Quatrièmement, les dictionnaires (par exemple : Les Mots de la géographie, 1992, Dictionnaire
de la géographie et de l’espace des sociétés, 2003) et les encyclopédies (par exemple : Encyclopédie de
géographie, 1995 (2ème édition), Hypergéo, en ligne) représentent de bons marqueurs de l'évolution du

107
champ disciplinaire et seront analysés dans le chapitre 3. Les dictionnaires contiennent des
définitions plus ou moins approfondies de termes liés au mouvement tels que « géographie
quantitative » ou encore « analyse spatiale », déjà discutés en introduction grâce aux dires
d’acteurs. L'apparition de ces termes et les associations qui peuvent en résulter ainsi que les
auteurs de leur définition sont de bons indices de l'institutionnalisation du mouvement, de son
évolution mais également de son programme. Les encyclopédies montrent quant à elles ce que
sont les grandes préoccupations du champ disciplinaire à un moment précis. La présence de
problématiques développées par le mouvement dans des encyclopédies renseigne sur le statut du
mouvement dans le champ disciplinaire.

Cinquièmement, les archives personnelles de participants à des stages de formation,


écoles d’été ou encore colloques caractéristiques du mouvement théorique et quantitatif sont
consultées pour compléter des informations et pour analyser les échanges qui interviennent dans
les différents lieux de rencontre des chercheurs, et ainsi montrer la constitution éventuelle d’un
collectif. Ainsi, C. Cauvin nous a communiqué les listes de participants de certains des stages de
formation aux méthodes quantitatives qui ont eu lieu dans les années 1970 et 1980. Également, si
les listes de communication des colloques européens les plus récents sont téléchargeables sur les
sites internet des différents colloques, D. Pumain nous a transmis les plus anciennes, à l’exception
de celles de Cambridge (1980), de Rostock (1997), et de Strasbourg (1978) pour lesquelles elle
n’avait que la liste des participants et quelques communications.

Ces sources "archives" sont essentielles pour notre recherche, mais elles n'ont pas été
produites dans le but que nous poursuivons et des informations importantes sont ainsi absentes.
Aussi, nous avons constitué un corpus propre d’entretiens qui forme une approche originale,
ancrée dans l’étude d’un mouvement scientifique du « temps présent ».

3.2. Une source originale : les entretiens


Dans son ouvrage intitulé L'Historien, l'archiviste et le magnétophone, Florence Descamps
(2011) a montré les limites de la source écrite en histoire et tout ce que peut apporter une
information orale directe. Comme cela a été dit précédemment (1.4. « Les défis d’une histoire du
temps présent »), l'ancrage de notre travail dans une histoire du temps présent nous a incité à
construire un vaste corpus d'entretiens réalisés auprès des acteurs du mouvement scientifique
étudié, susceptible de pallier certaines limites des sources écrites. En effet, l'un des objectifs que
permet de poursuivre l’utilisation des sources orales est la compréhension du rôle des individus,
acteurs du mouvement scientifique étudié. Nous pensons que pour comprendre l'histoire d'un
mouvement scientifique, cerner et aborder ces éléments est essentiel. Cela met en effet en lumière
des éléments a priori non écrits, mais qui peuvent révéler des facteurs subjectifs d’adhésion,
expliquer par exemple l'engagement de certains participants dans des réseaux particuliers ou au
contraire leur isolement. Ce corpus d’entretiens vise donc notamment à constituer une mémoire
du mouvement théorique et quantitatif européen francophone.

De nombreux guides sont à la disposition des chercheurs pour la conduite et


l’exploitation d’entretiens et sont principalement le fait de sociologues, chez lesquels cette

108
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

pratique est bien maîtrisée (Becker, 2002 ; Gubrium, Holstein, 2002 ; Beaud, Weber, 2003 ;
Bongrand, Laborier, 2005 ; Blanchet, Gotman, 2010 ; Descamps 2011 ; Kaufmann 2011). C’est
notamment grâce à la mobilisation de ces différents écrits que nous avons pu mener une enquête
de terrain la plus robuste possible.

Les entretiens doivent nous conduire à : 1) compléter l'information factuelle sur l'histoire
du mouvement et son institutionnalisation recueillie grâce aux archives écrites, les entretiens
enrichissent en effet cette information en donnant du sens à des transitions ou encore à des
créations institutionnelles ; 2) révéler la diversité des pratiques et des analyses du mouvement, en
ayant la possibilité de les rapporter aux caractéristiques des acteurs mobilisés.

Ceci justifie notre volonté de laisser beaucoup de liberté aux témoins avec des questions
assez ouvertes pour qu'ils puissent parler le plus librement possible, avec les mots qu'ils
souhaitent et dans l'ordre qui leur convient. Les enquêtés sont très peu recadrés, même lorsque
des erreurs factuelles manifestes sont constatées. Au contraire, nous supposons que certaines
digressions peuvent ouvrir de nouveaux questionnements et enrichir nos hypothèses. Les
entretiens sont donc semi-directifs, plus proches de l’entretien non directif que du questionnaire
fermé, pour donner une forte dimension exploratoire tout en permettant d’aborder un certain
nombre de sujets ou de thèmes. Le contenu abordé est variable selon l'interlocuteur, notamment
en fonction de la tournure prise par l'entretien, tout en restant dans la grille générale fixée au
préalable (encadré 1.3) qui propose de retracer l'itinéraire de vie des acteurs du mouvement
théorique et quantitatif, en les interrogeant aussi sur des événements scientifiques précis ou
encore sur leur vision de l'histoire du mouvement scientifique, vue de l'intérieur.

Encadré 1.3 - Grille d’entretien

Les quatre principaux axes proposés aux témoins contactés :

1) Des origines à aujourd'hui, retracer votre carrière : pourquoi la géographie ? Pourquoi un


intérêt marqué pour la géographie théorique et quantitative ? Étapes et moments-clés d'un
point de vue individuel mais également collectif.
2) Les références intellectuelles et scientifiques ; les personnes avec qui vous avez collaboré,
travaillé, interagi.
3) Les événements scientifiques et les lieux de l'interaction que vous privilégiez.
4) La question de la labellisation : nommer pour être visible, où vous situez-vous ?

Entretien de 2h30. Retranscription intégrale et droit de modification, complément,


suppression a posteriori par l'enquêté et l’enquêteur, par courriel.

Premièrement, nous demandons aux enquêtés de nous préciser les différentes étapes de leur
carrière d'un point de vue individuel mais également collectif, de nous expliquer, pour ceux qui
étaient concernés, comment ils étaient devenus géographes, et pourquoi ils avaient choisi la
géographie théorique et quantitative. Nous leur demandons également d’indiquer comment ils se
sont intégrés au mouvement, même s'ils n'avaient pas construit l'ensemble de leur carrière autour de
la géographie théorique et quantitative. Deuxièmement, afin de compléter notre analyse de réseaux,

109
nous leur demandons quelles sont (et ont été) leurs références intellectuelles (personnes et
publications) et leurs relations professionnelles préférentielles, afin de mieux comprendre les
interactions auxquelles ils avaient participé dans le mouvement et les filiations qui pouvaient exister.
Troisièmement, nous nous intéressons aux lieux qu’ils fréquentent de nos jours et ont fréquenté
dans le passé, ainsi qu’aux événements scientifiques auxquels ils participent et ont participé, pour
reconstituer l’histoire du mouvement en recoupant ces informations orales et en les confrontant
aux sources écrites. Les entretiens visent en particulier à mieux montrer si les localisations et la
proximité jouent un rôle déterminant dans l'émergence et le développement du mouvement ou bien
si d'autres logiques réticulaires expliquent son développement. Enfin, la question de l'étiquetage est
abordée par la demande faite aux enquêtés de se situer en référence à des mots clés précis.

Comme un mouvement scientifique a des limites floues qui évoluent, il est difficile de
déterminer exactement quels sont les acteurs du champ disciplinaire qui en font partie ou non.
Néanmoins, l’analyse de différentes sources présentées ci-dessus (Répertoire des géographes français,
Intergeo Bulletin, l’Espace géographique, ou encore les listes de communications aux colloques européens
de géographie théorique et quantitative) nous permet d’estimer à quelque 250 personnes le nombre
des acteurs qui ont été très impliqués dans le mouvement, entre 1970 et 2014. Notre échantillon
représente un taux de couverture de plus de 20% puisque nous avons choisi de réaliser 58
entretiens comprenant quelques géographes extérieurs au mouvement mais qui ont participé à son
développement. Pour augmenter la représentativité de cet échantillon, nous le décomposons en
catégories en fonction de plusieurs critères de manière à représenter le mieux possible la diversité
du profil des acteurs de la géographie théorique et quantitative européenne francophone55. Cette
diversité des enquêtés nous permet d'avoir une vision relativement exhaustive de l'ensemble des
histoires et des conceptions dans le champ des acteurs et donc de couvrir un maximum d'aspects
du mouvement. Cela représente une grande richesse d'expériences, de vécus et de récits qui
viennent nourrir la compréhension de l'histoire de la géographie théorique et quantitative
européenne. Le matériau recueilli lors des entretiens est d’autant plus intéressant que les
protagonistes du mouvement se sentent détenteurs d’un savoir qu’ils souhaitent faire partager et qui
peut conférer une certaine légitimité à l’histoire restituée avec leur aide56.

Les sept critères retenus pour construire l'échantillon sont :

1. L'origine des participants. Notre aire d'étude étant l'Europe francophone, il nous est
paru essentiel que soit représenté l’ensemble :

- des pays (Belgique, France, Luxembourg et Suisse),


- des pôles historiques présents dans la littérature,
- des lieux qui ont connu une diffusion de la géographie théorique et quantitative à la suite
de la nomination de jeunes quantitativistes, par exemple.

55 Nous regrettons cependant le décès de certains d'entre eux tels qu'Hubert Beguin (Louvain-la-Neuve), Jean-Claude
Wieber et Jean-Philippe Massonie (Besançon), René Grosso (Avignon), Jean-Luc Bonnefoy (Aix-en-Provence) ou
encore Michel Vigouroux (Montpellier) pour ne citer que quelques personnes.
56 Un des témoins mobilisés nous l'a affirmé : « je ne comprends pas que certains se permettent d'écrire notre histoire

sans venir nous interroger ! » (Brunet, entretien, 5/04/2012)

110
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

Cela nous a conduit à aller de Rennes à Nice, de Louvain-la-Neuve à Lausanne, de


Besançon à Rouen ou encore de Paris à Aix-en-Provence en faisant un détour par Strasbourg.
Nous rencontrions la plupart du temps plusieurs personnes dans chaque ville.

2. Des acteurs de différentes générations : des pionniers jusqu'aux plus jeunes. Il est
néanmoins beaucoup plus difficile d'interroger des doctorants que des géographes déjà à la
retraite. Les motifs invoqués ont souvent trait à des enjeux de carrière. Schématiquement, ces
générations sont dans un premier temps représentées par des tranches d'années de naissance de
dix ans (tab 1.4).

3. La position des acteurs dans le mouvement : centraux, périphériques, pouvant évoluer


d'une position dominée à dominante avec le développement du mouvement. Cette dimension a
trait à leur rôle dans les sous-réseaux des acteurs du mouvement soit un rôle plus ou moins clé de
meneur, de passeur ou encore d'éclaireur. Ce rôle est fonction de leur participation plus ou moins
grande à des événements scientifiques théoriques et quantitatifs, au nombre de publications
réalisées ou encore au nombre de doctorants formés. Ainsi, par exemple, sont interrogés des
pionniers du mouvement, auteurs, pour la plupart, de textes historiographiques ou de manuels
évoquant l'histoire de la géographie théorique et quantitative.

4. La spécialité du témoin mobilisé. L'ensemble des spécialités du champ scientifique est


représenté puisqu'il a été montré que le mouvement de la géographie théorique et quantitative
traverse les différentes spécialités de la discipline, ce qui fait en partie sa spécificité. Des
climatologues, ruralistes, urbains, morphologues, ou encore participants de la géographie des
risques sont interrogés.

5. La discipline d’appartenance du témoin : comme la géographie théorique et quantitative


possède des interactions très fortes avec d'autres champs disciplinaires, en plus des géographes,
des mathématiciens ou encore des informaticiens qui ont participé au développement du
mouvement de différentes façons sont mobilisés.

6. Le statut des acteurs du mouvement est une information utile pour comprendre leur
rôle possible à partir de leur situation professionnelle (enseignants-chercheurs, ingénieurs de
recherche par exemple), de même que leur appartenance institutionnelle (université, CNRS ou
encore IRD (ex-ORSTOM)).

7. La position du témoin par rapport au mouvement : pour avoir une vue la plus complète
possible, nous avons également interrogé des personnes éloignées du mouvement théorique et
quantitatif mais appartenant au champ disciplinaire de la géographie. Ces personnes sont d'une
manière ou d'une autre (ou ont été) en contact avec le mouvement. Enfin, les différentes
caractéristiques de chacun des participants ont bien entendu évolué au cours de la période
d'étude. Nous n'avons pas seulement tenu compte de leur statut actuel, tel que précisé dans le
tableau 1.4 mais encore et surtout de leur trajectoire globale.

111
À l’aide des différentes sources mobilisées, ces critères établis nous ont permis d’identifier
58 témoins, classés ici par année de naissance (tab 1.3).

Tab 1.3 - Témoins contactés


Personnes entretenues Date naissance Ville Date de l’entretien
Hubert Fréchou 1926 Bisanos 21/11/2012
Sylvie Rimbert 1927 Strasbourg 29/09/2011
Henri Reymond 1930 Strasbourg 11/06/2011
François Durand-Dastès 1931 Paris 17/03/2010
Roger Brunet 1931 Tours 5/04/2012
Paul Claval 1932 Paris 20/06/2012
Bernard Marchand 1934 Paris 6/07/2012
Henri Chamussy 1935 Grenoble 17/10/2011
Jacques Champaud 1935 Aix-en-Provence 26/12/2012
Annick Douguedroit 1936 Aix-en-Provence 20/03/2013
Yves Guermond 1936 Rouen 18/01/2012
Jean-Bernard Racine 1940 Lausanne 9/12/2011
Maryvonne Le Berre 1940 Nantes 16/02/2011
Pierre Dumolard 1941 Grenoble 13/05/2011
André Dauphiné 1942 Nice 5/10/2011
Jean-Pierre Marchand 1942 Rennes 16/01/2012
George Courade 1942 Paris 29/10/2012
Colette Cauvin 1944 Strasbourg 29/09/2011
Denise Pumain 1946 Paris 20/02/2011
Joël Charre 1946 Avignon 16/11/2012
Patrice Langlois 1948 Rouen 18/01/2012
Jean-Paul Bravard 1948 Lyon 11/10/2012
Alexandre Kych 1948 Paris 2/08/2012
Micheline Cosinschi 1949 Lausanne 9/12/2011
Pierre Carrega 1949 Nice 3/07/2012
Joëlle Cicchini 1949 Paris 9/12/2011
Catherine Rhein 1950 Paris 2/03/2010
Dominique Peeters 1950 Louvain-la-Neuve 23/10/2011
Christian Grataloup 1951 Paris 26/10/2011
Claude Collet 1952 Fribourg 24/08/2012
Lena Sanders 1955 Paris 6/01/2012
Christine Voiron 1955 Nice 3/07/2012
Isabelle Thomas 1956 Louvain-la-Neuve 23/10/2011
François Bavaud 1960 Lausanne 9/12/2011
Christine Zanin 1961 Paris 14/03/2012
François-Pierre Tourneux 1961 Besançon 14/02/2014
Jean-Pierre Grimmeau 1961 Bruxelles 22/08/2012
Hélène Mathian 1962 Paris 11/04/2012
Claude Grasland 1963 Paris 30/05/2012
Nadine Cattan 1963 Paris 23/03/2012
Eliane Propeck 1964 Strasbourg 29/09/2011
Anne Bretagnolle 1965 Paris 9/01/2012
Céline Rozenblat 1965 Lausanne 8/12/2011
Michel Bussi 1965 Rouen 12/10/2013
Alexandre Moine 1966 Besançon 26/08/2011

112
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

Jean-Pierre Chéry 1968 Montpellier 7/09/2011


Sophie de Ruffray 1968 Rouen 18/01/2012
Karine Emsellem 1971 Nice 3/07/2012
Cécile Tannier 1973 Besançon 26/08/2011
Arnaud Banos 1973 Paris 19/05/2014
Marianne Guérois 1974 Paris 19/06/2012
Sébastien Oliveau 1975 Aix 4/10/2012
Geoffrey Caruso 1976 Luxembourg 23/10/2011
Samuel Corgne 1976 Rennes 16/01/2012
Claire Dujardin 1978 Louvain-la-Neuve 23/10/2011
Étienne Cossart 1979 Paris 1/07/2013
Alain Sauter 1983 Besançon/Paris 3/04/2014
Marion Le Texier 1986 Paris/Luxembourg 24/02/2014

Nous les avons ventilés en fonction des caractères retenus dans le tableau 1.4.

Tab 1.4 - Caractéristiques principales des témoins mobilisés

Décennie de
Localisation actuelle Spécialité Spécialité 2
naissance
Aix-en-Provence (3) [1920-1930[ (2) géographie humaine (45) hydrologie (1)
Avignon (1) [1930-1940[ (9) géographie physique (12) démographie (3)
Besançon (4) [1940-1950[ (15) géographie urbaine (18) environnement (4)
Bruxelles (1) [1950-1960[ (7) géographie rurale (1) histoire de la géo. (4)
Fribourg (1) [1960-1970[ (13) géographie régionale (3) épistémologie (3)
Grenoble (2) [1970-1980[ (9) géographie sociale (3) analyse systémique (10)
Lausanne (4) [1980-1990] (2) géographie culturelle (2) systèmes de ville (7)
Louvain-la-Neuve (3) géographie économique (8) complexité (11)
Luxembourg (2) géographie des mobilités (4) logique floue (1)
Lyon (1) géographie des religions (1) modélisation spatiale (25)
Montpellier (1) géographie du développement (6) économétrie spatiale (5)
Nantes (1) géographie électorale (1) simulation spatiale (5)
Nice (4) géographie du genre (1) informatique (3)
Paris (19) géographie des risques (5) statistiques (14)
Pau (1) géographie du sport (1) SIG (6)
Rennes (2) géographie fractale (3) cartographie (12)
Rouen (4) géomorphologie (2) télédétection (4)
Strasbourg (4) géohistoire (1) SMA (5)
Tours (1) aménagement du territoire (9) Automates cellulaires (2)
climatologie (7) Analyse de réseaux (2)
Discipline Statut Institution Dans/Hors mouvement
géographie (49) enseignant-chercheur (53) Université (36) GTQ (52)
informatique (2) ingénieur de recherche (5) CNRS (16) non GTQ (6)
mathématiques (5) ORSTOM/IRD (3)

Pour conclure, et éclairer les conditions de l’analyse de ces entretiens, rappelons que,
comme l’indique F. Descamps (2011), l’histoire d’un mouvement scientifique encore en marche
est conflictuelle et que les restitutions orales de la mémoire le retranscrivent. La grille d’entretien
proposée aux témoins permet de saisir cette pluralité et de composer des interprétations parfois

113
divergentes de l’histoire du mouvement à travers les dires de ceux qui y ont participé. Dans une
analyse qualitative des entretiens, nous avons donc prêté attention aux différentes manières
qu'ont les enquêtés de présenter l'histoire, de donner des interprétations, en fonction de la
génération à laquelle ils appartiennent, de leur spécialité ou de leur statut. Ces différentes histoires
ont été confrontées, non pas pour sanctionner des erreurs dans des datations ou des noms, mais
pour comprendre et retranscrire l'émergence et le développement du mouvement théorique et
quantitatif. L’interprétation donnée par un enquêté peut être révélatrice du sens de son
engagement, mais c’est une fois que les erreurs ont été corrigées que l’on peut reconstituer une
histoire à la fois consolidée en termes de précisions factuelles et diverse dans la hiérarchisation
donnée aux faits et à l’interprétation qui en est faite.

Mais surtout, « l’entretien est plus qu’un simple dialogue entre un questionneur et un
questionné, il est bien un rapport social et verbal » (Descamps et al., 2006, p.93). Comme
l’affirme Hadrien Commenges (2013), « dans ce rapport social, la question première que doit se
poser l’enquêteur est celle de la position sociale, celle de l’enquêté et la sienne, et la perception de
ces positions sociales par les deux intéressés » (p. 34). Les spécialistes de la démarche par
entretien soulignent qu’il existe bien souvent une dissymétrie sociale entre enquêteur et enquêté
et que cela peut poser problème (Bourdieu, 1992 ; Chamboredon et al., 1994). Lorsque
l’enquêteur occupe une position inférieure à l’enquêté, il est nécessaire d’adopter des stratégies
compensatoires pour permettre le dialogue. En effet, un entretien est un processus fondamental
de communication et d'interaction humaine. Il est réalisé entre deux personnes situées en vis-à-
vis, ce qui est très différent d’un questionnaire anonyme. L'enquêteur est situé par l'enquêté.
Nous nous situons ici dans le champ de la géographie, en tant que doctorant (Sylvain Cuyala)
dirigé par des personnes qui comptent pour le mouvement (Denise Pumain et Marie-Claire
Robic). Les dires des témoins (les 58 personnes interrogées) sont liés à leur position, mais aussi à
la nôtre. Les descriptions ou encore les représentations qu’ils présentent sont à rapporter aux
points de vue dont elles dépendent. Le chercheur doit impérativement mesurer les intérêts et les
enjeux dont la personne enquêtée n’a pas nécessairement conscience. La parole de l'enquêté est
par définition insérée dans son contexte social.

Conclusion
Ce chapitre a tout d’abord permis d’exposer le cadre conceptuel qui structure l’ensemble
de cette thèse. La théorie sur le MSI développée par deux sociologues, S. Frickel et N. Gross
(2005), nous sert de référent de départ pour construire l’analyse sociale, spatiale et temporelle
d’un mouvement scientifique. Leur théorie étant sociologique et non géographique, nous
proposons de la compléter en étudiant la spatialité du mouvement scientifique. Cette dernière
dimension n’a jamais été abordée dans le strict cadre de l’étude d’un mouvement scientifique mais
les chercheurs spécialistes d’études sociales sur la science, y compris depuis récemment les
géographes (par exemple : Withers, Livingstone, 2011 ; Eckert, Baron, 2013) se sont emparés de
la question de la spatialité des sciences ou des savoirs scientifiques. Pour mener à bien ce travail,

114
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique

différents modèles sont mobilisés tels que la diffusion spatiale des innovations, qu’a élaborée en
géographie T. Hägerstrand (1953), et dont un mouvement scientifique peut relever, en l’étudiant à
la lumière d’une typologie précise permettant d’identifier les interactions entre les acteurs du
mouvement scientifique.

L’analyse de la littérature réflexive sur l’histoire de la géographie théorique et quantitative


européenne francophone nous a permis de montrer, outre le fait qu’elle est surtout constituée
d’auto-analyses conflictuelles, que cette géographie est un mouvement scientifique au sens de
S. Frickel et N. Gross (2005) :

- Comme nous l’avons énoncé, un MSI est programmatique, son programme consiste à
produire et à diffuser un cœur de connaissances (knowledge core). C’est bien le cas de la géographie
théorique et quantitative européenne francophone, ainsi que l’ont montré des historiens de la
géographie, parfois eux-mêmes acteurs du mouvement (Brunet, 1976 ; Dauphiné, 1982 ;
Claval, 1998 ; Pumain, Robic, 2002 ; Deneux, 2006, Orain, 2009). Ce programme consiste à
revisiter la discipline, plutôt historiquement en climatologie et en géographie urbaine (au contraire
de la géographie tropicale et de la géomorphologie, moins représentées), pour étudier notamment
les complexes spatiaux, et de manière renouvelée les régions, refusant le discours sur le réel, aux
prismes de formalismes mathématiques issus de la physique (modèles d’interaction spatiale), des
mathématiques (théorie des graphes) et de la statistique (analyse géométrique des données) mais
aussi aux prismes de la théorie et de l’analyse des systèmes ainsi que du structuralisme permettant
la formalisation de lois de l’espace.

- Le programme du MSI entre en collision avec les pratiques normatives en vigueur dans
le champ disciplinaire. Au moins au moment de son émergence, il crée donc une controverse sur
le contenu scientifique du champ. Cet aspect est très documenté dans le cadre de la géographie
théorique et quantitative, en particulier dans les travaux d’O. Orain (2009) pour les premières
décennies. Dès les années 1960, l’orthodoxie du champ est défendue avec virulence, par Pierre
George en particulier, face au programme de la géographie théorique et quantitative. La
controverse se tasse au cours du temps, mais on en trouve des traces bien plus tard, par exemple
en 1990 lors du colloque « Géographie et contestations : autour de Raymond Guglielmo ». Ce
colloque, organisé à Paris 8 avec d’anciens élèves de Pierre George ou de Jean Dresch (R.
Guglielmo, Y. Lacoste, Michel Rochefort, etc.), est en grande partie une contestation du
programme de la géographie théorique et quantitative et de son application à l’aménagement du
territoire. Les attaques issues des protagonistes de nouveaux mouvements (géographie sociale,
géographie culturelle) manifestent des différents durables.

- Le MSI se constitue à travers une action collective, il s’organise grâce à des dispositifs de
coordination, en particulier des formations, des revues et des colloques. Ce fait est assez bien
documenté dans le cas de la géographie théorique et quantitative, avec l’organisation de stages de
formation, de colloques français et européens dès les années 1970 (par exemple : Brunet, 1976 ;
Pumain, Robic, 2002 ; Cauvin, 2007 ; Cuyala, 2013).

115
- Le MSI est politique au sens défini par Bourdieu (1997) pour appréhender le champ
scientifique : il altère la configuration des positions sociales et des ressources dans le champ
disciplinaire. Lors de son émergence, le MSI ne prend pas position seulement sur le contenu
scientifique du champ, il prend position dans son espace politique et institutionnel, en particulier
au travers de l’attribution de postes dans les universités et les centres de recherche. Cette
dimension est notamment observée au travers d’une littérature conflictuelle comme nous l’avons
vu autant au début de la période qu’au milieu des années 1990 entre J. Scheibling et H. Reymond
que plus récemment entre J.-F. Staszak et D. Pumain.

- Le MSI est un phénomène temporaire, il a une naissance, un développement et une fin.


Sa naissance est annoncée comme un bouleversement scientifique, sa fin se traduit soit par sa
disparition effective du champ disciplinaire, soit par sa transformation en une forme plus stable et
institutionnalisée. Il ne s’agit alors plus d’un mouvement mais d’un sous-champ ou d’une spécialité. La
littérature traite principalement de l’émergence du mouvement et ne nous permet pas de conclure
à une éventuelle disparition.

Enfin, peu d'auteurs ont spécifiquement rendu compte des caractéristiques spatiales et
surtout de l’évolution de ces caractéristiques au cours du temps (sauf Vigouroux, 1978a, 1978b ;
Cauvin, 2007 ; Cuyala, 2013).

Pour pallier les lacunes de la littérature mais aussi pour proposer une approche spatiale à
la théorie du MSI, nous avons croisé des sources qui permettent d’objectiver le mouvement
(archives) et un corpus d’entretiens qui nous procure une grande richesse d’interprétation
individuelle et collective. La méthodologie des entretiens a été d’autant plus développée qu’elle
constitue une caractéristique fondamentale de cette analyse : le mouvement étudié se situe dans
une histoire du temps présent et les acteurs de ce mouvement sont, pour une grande part encore,
vivants et pour une grande majorité, ils agissent dans le champ scientifique (Bourdieu, 1976). La
façon dont nous avons élaboré les corpus d’archives et d’entretiens qui ne prétendent pas être
neutres ou exhaustifs conditionne en partie les analyses que nous présentons dans ce travail.
Nous pensons cependant qu’elle permettra de répondre à notre volonté de compléter la théorie
du mouvement scientifique développée par S. Frickel et N. Gross (2005). En effet, la
mobilisation de ces différents corpus nous permet d’effectuer l’analyse sociale, spatiale et
temporelle de la géographie théorique et quantitative européenne francophone.

116
Chapitre 2 : Les prémices du mouvement

Chapitre 2
Des lieux sporadiques accueillant des figures
novatrices et un connecteur transatlantique — Les
prémices du mouvement
INTRODUCTION 118
1. QUELQUES LIEUX MARQUÉS PAR DES MODERNISTES ISOLÉS 120
1.1. HASARDS DE RENCONTRES ET PASSEURS IMPROBABLES 121
1.2. PARIS : UNE PETITE CONCENTRATION D’ENSEIGNANTS ET DE CHERCHEURS INTÉRESSÉS PAR LES MÉTHODES
QUANTITATIVES 123
1.3. REIMS ET ROGER BRUNET, FIGURE CHARISMATIQUE DU RENOUVELLEMENT THÉORIQUE 129
1.4. BESANÇON ET PAUL CLAVAL, UN NOVATEUR À L’ÉCOUTE DE L’INTERNATIONAL 131
1.5. STRASBOURG ET SYLVIE RIMBERT : COMMENT LA CARTOGRAPHIE PEUT MENER À UNE « RÉVOLUTION »
CONCEPTUELLE PARTAGÉE 135
1.6. UN PÔLE D’INNOVATION GRENOBLOIS « INVISIBLE » : AUTOUR DU CLIMATOLOGUE CHARLES-PIERRE PÉGUY 139
1.7. EN BELGIQUE, DEUX PRODUCTEURS OU FACILITATEURS D’INNOVATION : HUBERT BEGUIN ET JEAN ANNAERT 144
2. UN CONNECTEUR ENTRE LA NEW GEOGRAPHY ET L’EUROPE FRANCOPHONE : OTTAWA 147
3. ATTENTES, CIRCULATIONS, RENCONTRES - LES VECTEURS DU CHANGEMENT POUR LES JEUNES GÉNÉRATIONS 154
3.1. UN « RAS-LE-BOL VIS-À-VIS DE LA GÉOGRAPHIE TRADITIONNELLE » 155
3.2. LES JEUNES GÉOGRAPHES RÉCEPTEURS DE LA MODERNITÉ : DES PROFILS HYBRIDES TOURNÉS VERS LES SCIENCES
DURES 157
3.3. MAI-68 RESSENTI COMME CANAL DE CHANGEMENT 160
3.4. ATTENTES, CIRCULATIONS, RENCONTRES - UNE CARTE DES FOYERS ET DES DÉPLACEMENTS ACTIFS 161
CONCLUSION 167

117
Introduction
Dans les années 1960, le monde scientifique est marqué par la diffusi