Analyse Spatio-Temporelle D'un Mouvement Scientifique. L'exemple de La Géographie Théorique Et Quantitative Européenne Francophone
Analyse Spatio-Temporelle D'un Mouvement Scientifique. L'exemple de La Géographie Théorique Et Quantitative Européenne Francophone
Discipline : Géographie
Sylvain CUYALA
Analyse spatio-temporelle
d’un mouvement scientifique
L’exemple de la géographie théorique et quantitative
européenne francophone
Jury :
Denis ECKERT, Directeur de recherche, CNRS (rapporteur)
Olivier MARTIN, Professeur en sociologie, Université Paris Descartes (rapporteur)
Bernadette MÉRENNE-SCHOUMAKER, Professeur, Université de Liège
Olivier ORAIN, Chargé de recherche, CNRS
Denise PUMAIN, Professeur, Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Marie-Claire ROBIC, Directeur de recherche émérite, CNRS
Discipline : Géographie
Sylvain CUYALA
Analyse spatio-temporelle
d’un mouvement scientifique
L’exemple de la géographie théorique et quantitative
européenne francophone
Jury :
Denis ECKERT, Directeur de recherche, CNRS (rapporteur)
Olivier MARTIN, Professeur en sociologie, Université Paris Descartes (rapporteur)
Bernadette MÉRENNE-SCHOUMAKER, Professeur, Université de Liège
Olivier ORAIN, Chargé de recherche, CNRS
Denise PUMAIN, Professeur, Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Marie-Claire ROBIC, Directeur de recherche émérite, CNRS
Une thèse est un travail personnel et exigeant. Pour le mener à bien, j’ai eu la chance
d’être épaulé, conseillé, encadré, stimulé et même inspiré par mes proches.
C’était autour de Mai-68. Philippe Pinchemel avait décidé de les faire travailler ensemble
pour réaliser un mémoire de maîtrise innovant sur les migrations. Elles ne se sont plus séparées.
L’une d’une redoutable efficacité, capable de détecter des champs de recherche innovants, de les
développer, d’aider ceux qui tentent l’aventure et surtout de développer les synergies. L’autre,
minutieuse, attentive, énigmatique, pour qui on ne peut pas écrire trop et trop vite parce qu’il faut
penser longtemps, très longtemps avant de se lancer. L’une privilégie l’action, l’autre la réflexion
mais toutes les deux aiment leur discipline et réfléchissent à sa définition et à son organisation.
Leur complémentarité est évidente. J’ai choisi Denise Pumain et Marie-Claire Robic pour
encadrer ma thèse car je savais que ce duo me permettrait d’accomplir le meilleur travail de
recherche. Elles n’ont pas compté les lectures, les relectures, les réécritures ainsi que les
propositions de stages, de formation, de repos même. Elles ne se sont jamais découragées même
lorsque l’énergie et l’envie venaient à me manquer. Elles savaient en permanence trouver les mots
pour me relancer et me permettre de mener cette aventure à son terme. Surtout, elles m’ont laissé
une grande liberté pour traiter mon sujet, ce qui est une immense chance.
Ce premier cercle n’est pas seulement formé d’un duo, c’est aussi un trio complété par
Olivier Orain. C’est lui qui m’a donné goût à la réflexion sur la science et sans son enseignement
reçu dès ma deuxième année d’université à Toulouse (Milieu, Système, Territoire, sans « s », il y
tient !), je n’aurais jamais fait cette thèse car c’est à ce moment-là que se sont cristallisés beaucoup
d’intérêts et d’idées. Nous avons à partir de ce moment-là toujours été en contact, même lors de
mon année d’échange universitaire à l’Université du Québec à Montréal, en troisième année de
licence, d’où je lui envoyais certains de mes travaux pour qu’il exerce sa critique aiguisée. C’est
également lui qui m’a fait connaître le Master Carthagéo Recherche et l’UMR Géographie-Cités.
Il n’a jamais été avare de conseils, de recommandations et de suggestions. Il a même été un
confident lors des épreuves personnelles douloureuses que j’ai traversées, me permettant de ne
pas lâcher.
Je remercie chaleureusement toutes les personnes que j’ai rencontrées lors des entretiens
durant ces dernières années. Il s’agit d’acteurs du mouvement théorique et quantitatif qui ont
accepté de se livrer et de s’exposer aux enjeux d’une histoire du temps présent, dans laquelle les
acteurs du champ étudié sont encore en vie et souvent en poste. Ils ont livré une partie de leur
histoire et cela m’a été précieux. Je suis par ailleurs resté en contact avec certains d’entre eux qui
m’ont apporté des éclairages supplémentaires et ont encore enrichi mon travail. Je remercie tout
particulièrement Roger Brunet, Colette Cauvin, Paul Claval, Henri Chamussy, François Durand-
Dastès, Christian Grataloup, Jean-Pierre Marchand, Hélène Mathian, Sébastien Oliveau, Henri
Reymond, Catherine Rhein, Céline Rozenblat, Lena Sanders, Isabelle Thomas et Christine Zanin.
iii
Durant ces années de thèse, j’ai eu la chance de pouvoir enseigner et ce fut la plus grande
révélation de cette aventure. Timide, ayant peu confiance en moi, enseigner m’a permis de me
construire et de me découvrir. Quel choc lorsque Abdoul Ba, professeur de géographie à Evry, au
sein d’une équipe d’historiens fantastiques et d’un personnel administratif chaleureux, m’a
informé que je devrais assurer des cours magistraux devant plus de 300 étudiants de première
année, dans un immense amphi. Cette expérience m’a convaincu que l’enseignement et la
recherche étaient ce que je souhaitais entreprendre. Je le remercie de la chance qu’il m’a donnée,
tout comme Céline Vacchiani qui m’a confié l’entière responsabilité d’une unité d’enseignement
d’analyse spatiale (CM et TD) à l’Université de Reims où j’ai par ailleurs particulièrement apprécié
l’accueil que m’ont réservé Olivier Lejeune et Dorothée Escotte, accueil tout aussi chaleureux que
celui trouvé à Paris 1 auprès d’Étienne Cossart et Alain Sauter.
De plus, j’ai eu la chance de ne pas faire ma thèse seul, chez moi ou en bibliothèque, mais
de bénéficier d’une structure de recherche, les locaux des équipes P.A.R.I.S. et E.H.G.O. de
l’U.M.R. Géographie-Cités (les 3ème et 5ème étages de la rue du Four) avec une forte vie de
laboratoire à laquelle les doctorants ont toute leur part. Ainsi, j’ai eu la chance d’entreprendre et
de mener à bien dans les derniers mois de ma thèse des investigations stimulantes avec Hadrien
Commenges qui ont conduit à l’un des aspects les plus innovants de ce travail. Par ailleurs,
certains documents cartographiques de la thèse sont le fruit de l’aide précieuse que m’a apportée
François Delisle avec lequel, je l’espère, une collaboration de long terme débute. Un grand merci
également à Martine, Véronique, Christine et Saber qui ont été des repères durant toutes ces
années et tout particulièrement à ce dernier qui avait toujours un sourire et un mot amical pour
donner du cœur à l’ouvrage. Je pense également à tous mes compagnons de route doctorants (et
jeunes docteurs) que je n’ai pas très souvent accompagnés aux repas à la cantine du C.R.O.U.S.,
ou aux sorties du vendredi soir au bar à Stavros. Ils m’ont aidé dès que des questions me
venaient, donnant également de leur temps pour relire des bouts de chapitres avec plaisir. Un
grand merci à Pierre, Hadrien, Marion et Marion, Robin, Antoine, Olivier, Florent, Clara, Zoé,
Thomas, Sylvestre, Bertrand, Elise, mais aussi Charlène (tes alertes SMS ont été très efficaces !),
Elodie, Delphine, Etienne, Elfie, Jean-Baptiste, Brenda, Clémentine, Julie, Stavros, Ioanna,
Laurent, Caroline, Antoine, Sébastien, Dorian…
Enfin, même si on se construit chaque jour, je ne serais pas là sans mes amis qui m’ont
soutenu, sans mes parents qui m’ont encouragé et laissé toute liberté de choisir ma voie.
Je remercie affectueusement Lili, ma grand-mère, qui a toujours été un soutien, une confidente,
une protectrice et une amie. Boursier depuis ma première année universitaire, je suis
reconnaissant de l’État providence français (si souvent malmené) sans qui je n’aurais pas pu
accomplir ce chemin.
Pour finir, je remercie de tout mon coeur Sariette, mon épouse, Léa, ma petite puce, qui
m’ont donné tant de force, d’amour et de joie chaque jour. Cette thèse est aussi la leur.
Sommaire
REMERCIEMENTS III
SOMMAIRE V
INTRODUCTION GÉNÉRALE 1
BIBLIOGRAPHIE 407
INDEX 431
TABLES 443
v
Introduction générale
Introduction générale
INTRODUCTION 2
1. DU CHOIX DE CE MOUVEMENT SCIENTIFIQUE EN PARTICULIER 3
1.1. L’IRRUPTION D’UNE NOUVEAUTÉ RADICALE DANS LE CHAMP DISCIPLINAIRE 3
1.2. DE L’INFLUENCE ANGLO-AMÉRICAINE SUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES FRANÇAISES 5
1.3. L’HYPOTHÈSE D’UN ESPACE EUROPÉEN FRANCOPHONE 8
2. DU CHOIX DE L’EXPRESSION « GÉOGRAPHIE THÉORIQUE ET QUANTITATIVE » 9
2.1. LA CONSTRUCTION D’EXPRESSIONS À L’OCCASION DE DÉBATS ET CONTROVERSES ÉPISTÉMOLOGIQUES 9
2.2. LES ACTEURS DU MOUVEMENT ET LEUR CHOIX 14
2.3. UN LABEL VISIBLE À PARTIR DE 1975 19
3. STRUCTURE DE LA THÈSE 24
1
Introduction
Dans un ouvrage qui présente la particularité de proposer simultanément un modèle
d’investigation et d’analyse sociologique des champs scientifiques, Jean-Michel Berthelot, Olivier
Martin et Cécile Collinet (2005) proposent de resituer la genèse, le devenir, l’organisation et le
mode de travail des « études sur la science » en France. Ce champ scientifique devenu d’après eux
« normal » au sens de Thomas Kuhn (1962) serait principalement composé de philosophes
(traditionnellement) mais également plus récemment d’historiens et surtout de sociologues :
« Jusqu’aux années 1980, la plupart des chercheurs du champ [des études sur la science] ont
suivi un parcours de philosophie, initial ou complémentaire. L’histoire, longtemps arrimée à la
philosophie dans l’étude des sciences, la sociologie, nouvelle venue aux accents parfois de
trublion, n’ont manifestement pas eu le même poids normatif. Elles ont, cependant, peu à peu
constitué également des lieux légitimes d’étude des sciences, à partir desquels le dialogue
pouvait être engagé avec les traditions plus anciennes. » (Berthelot et al., 2005, pp. 259-260)
Jusqu’au milieu des années 2000, d’après les auteurs, les géographes français ne
semblaient donc pas avoir investi ce champ d’investigations d’étude sur la science. Pour eux, la
géographie faisait alors encore partie des « disciplines a priori extérieures au domaine » (p. 129).
Cette centration sur trois disciplines, philosophie, histoire, sociologie, tend cependant à négliger
une partie relativement abondante d’histoire des sciences pratiquée par des spécialistes de la
discipline qu’ils étudient. Ils sont en général isolés, mais ils peuvent aussi constituer des équipes
ou des réseaux de recherche qui mobilisent des problématiques philosophiques, historiennes ou
sociologiques. Il en est ainsi par exemple de psychologues et de géographes. Ces derniers ont une
tradition ancienne d’histoire de la géographie et d’histoire de la cartographie qui s’est organisée
depuis la fin des années soixante avec la fondation d’un réseau international d’« histoire de la
pensée géographique » relevant de l’Union géographique internationale et de l’Union
internationale d’histoire et de philosophie des sciences. Sur le plan national, cette tradition
d’étude réflexive de la géographie a été développée depuis la même période sous l’impulsion de
Philippe Pinchemel, qui a été, avec Michel Mollat, à l’initiative du Centre de géohistoire de la
Sorbonne (1967), intégré à l’Université de Paris 1 puis au CNRS. Le développement récent d’un
« tournant spatial » dans les sciences sociales et dans d’autres domaines de la culture conduit
depuis quelques années à une valorisation des approches spatiales voire même géographiques de
nombreux champs et en particulier de la science (Livingstone, 1995 ; Withers, 2002 ; Besse,
2004). Les géographes y contribuent, et pourraient dès lors participer de manière plus sensible au
renouvellement du champ des études sur la science, en y inscrivant leurs propres perspectives. En
témoignent deux dossiers récents parus dans des revues de géographie nationales :
2) En 2013, Denis Eckert et Myriam Baron (2013) consacrent quant à eux un dossier sur
« La science, l’espace et les cartes » dans Mappemonde.
2
Introduction générale
Comme les différents auteurs qui sont intervenus dans ces deux dossiers, nous pensons
que la géographie peut permettre d’étudier la science. Pour ce faire, nous faisons le pari de nous
servir de certaines des théories de la géographie telles que celle de la diffusion spatiale (par
exemple : Hägerstrand, 1957 ; Saint-Julien, 1980) pour mener nos investigations. Ces dernières
ont pour objectif de mener une analyse spatio-temporelle d’un mouvement scientifique (et non d’un
champ scientifique), en nous appuyant sur la théorie d’un mouvement scientifique, théorie
sociologique développée par S. Frickel et N. Gross (2005), et en choisissant un mouvement
scientifique toujours actif, appartenant au temps présent, démarche que nous expliciterons dans le
chapitre 1. Nous proposons donc d'investir ce champ de l’étude sur la science, en tant que
géographe, mais en mobilisant non seulement les savoir-faire de notre discipline de formation
mais également ceux de la sociologie et de l’histoire, au service de ce champ de recherche.
3
nouveaux » (Derruau, 1961, p. 5). Il tente alors de concilier les quatre conceptions de la
« géographie nouvelle » (ibid.) qu’il repère1.
2. En 1969, dans son Nouveau précis de géographie humaine, M. Derruau ne recense plus que
trois « familles », l’une d’ordre économique et social et qui fait un usage abondant de la
statistique : « cette tendance repose sur la conviction que les formes d’organisation sociales et économiques
priment les différences dues à la géographie physique » (Derruau, 1969, p. 5, - les italiques sont dans le
texte) ; une autre écologique, pour qui « la géographie humaine est avant tout l’étude de
l’adaptation des groupes sociaux aux conditions naturelles » (ibid.) ; et une troisième tendance, « citée pour
mémoire » :
L’auteur organise alors son manuel en cinq livres consacrés à de grandes thématiques (de
la géographie de la population à la ville en passant par les grands aménagements agraires et les
activités non agricoles).
3. Enfin, son ouvrage intitulé Géographie humaine publié à nouveau chez Armand Colin en
1976, adopte volontairement un point de vue « éclectique » : Sans renoncer aux acquisitions
classiques, il présente une géographie plus moderne : « on ne peut plus, aujourd’hui, laisser dans
l’ombre les concepts d’organisation de l’espace et l’analyse quantitative des faits sociaux », admet
l’auteur en introduction, ajoutant que « la géographie progresse par de nouvelles méthodes, mais
nul n’a le droit d’imposer ces nouvelles méthodes comme un credo » (Derruau, 1976, p. 5).
Alors, sous le titre « Analyse spatiale », les auteurs qu’il avait évoqués mais récusés en
1969, prennent place à côté des traductions des auteurs phares de la « new geography »
anglophone (Peter Haggett et Brian J.L. Berry) et de la revue l’Espace géographique, l’un de ses
« porte parole » (Derruau, 1976, p. 5). Un premier livre présente alors 5 chapitres sous le titre « La
tradition et les approches nouvelles », le chapitre « Analyse spatiale » étant placé immédiatement
après la « géographie humaine traditionnelle » et précédant ainsi les approches écologique,
sociologique, économique que M. Derruau avait évoquées jusque là.
Le manuel de Max Derruau, qui était alors le seul manuel universitaire généraliste centré
sur la géographie humaine, enregistre donc en 1976 l’apparition d’un nouveau « point de vue ».
C’est à la fois un marqueur de l’évolution de la discipline, un agent de légitimation et un agent de
la diffusion de représentations sur la structuration de la géographie, indépendamment des acteurs
1 Il s’agit d’une « géographie ethnographique » développée à l’époque par Mariel Jean-Brunhes-Delamarre et Pierre
Deffontaines, de la « géographie biologique et sociologique » de Max Sorre, de la « géographie historique » de Roger
Dion, de « la primauté de l’économique », qu’il rattache à Pierre George et à l’école de Lund, et de « géographes hors
des écoles », sur lesquels il s’appuie pour présenter une définition consensuelle de la géographie humaine.
2 Une note appelle les noms de William Bunge (Theoretical Geography, 1962), Walter Isard (Methods of regional analysis,
4
Introduction générale
mêmes de tel ou tel mouvement. Dans les années 1970, le mouvement « théorique et quantitatif »
a pris une relative importance au sein de la discipline au point que les auteurs de manuels soient
dans l’obligation de le prendre en considération. Ainsi, la même année 1976, paraît un « Que-sais-
je » consacré à La Nouvelle Géographie, dû à Paul Claval. L’année précédente, en 1975, une
commission de « géographie théorique et quantitative » était créée au sein du Comité national
français de géographie. Ces diverses expressions apparaissent aussi dans le chapitre d’analyse
spatiale du manuel de M. Derruau (new geography, géographie quantitative, géographie quantitative
et spatiale, géographie théorique), et le contenu du manuel persiste presque inchangé jusqu’à la
dernière édition (la 8e), en 2002, attestant de la longévité de ce mouvement.
Plus précoce que plusieurs autres courants développés dans la période contemporaine,
telles la géographie sociale qui se développe au début des années 1980 et la géographie culturelle,
à partir des années 1990, ce mouvement est donc de longue durée, et il a été dès son émergence
l’objet de débats ou encore de disputes au sein du champ scientifique.
Deuxièmement, le XXe siècle voit la pénétration des mathématiques dans les sciences
humaines et sociales (Martin, 2000, 2002), ce qui découle en partie de l’influence anglo-
américaine. Au début des années 2000, la Revue d’histoire des sciences humaines a consacré un dossier à
la relation entre « Mathématiques et sciences sociales au cours du XXe siècle ». Sont traitées les
sociologies américaine (Schweber, 2002) et française (Martin, Vannier, 2002), l’économie (Le
Gall, 2002), l’histoire (Borghetti, 2002) mais également, et nous y reviendrons amplement dans le
chapitre 1, la géographie (Pumain, Robic, 2002). Ainsi, dans plusieurs disciplines des sciences
humaines et sociales, l’utilisation des mathématiques se développe.
5
Comme l’indique O. Martin (2002) dans l’article introductif du dossier, il n’a pas existé en
sciences humaines et sociales durant le XXe siècle de consensus sur le rôle que devaient jouer les
mathématiques, leurs formalismes et leurs méthodes, les scientifiques alternant entre plusieurs
positions :
« Les mathématiques sont nécessaires pour assurer la scientificité et la validité des sciences ;
les mathématiques constituent simplement une discipline auxiliaire ; toute possibilité de
mathématisation dans ces savoirs est exclue. » (Martin, 2002, p. 3)
Dans son autre article sur « La sociologie française après 1945 : places et rôles des méthodes
issues de la psychologie », cosigné avec Patricia Vannier (2002), O. Martin montre que le recours,
par plusieurs sociologues français, à des méthodes statistiques sophistiquées, à partir de la fin des
années 1940, a pour origine la psychologie anglo-saxonne (essentiellement américaine) dont les
« méthodes ont rapidement été diffusées dans l’espace de la psychologie française » :
En partie en réaction à cette influence anglo-américaine, incarnée par le goût pour les
statistiques qu’elle diffuse, des mises en gardes et de fortes critiques contre l’usage de la mesure
en sociologie sont formulées par des sociologues français de premier plan à partir de la fin des
années 1960 :
6
Introduction générale
O. Martin (2002) affirme plus largement que « la science mathématique entretient des
liens controversés avec les sciences de l’homme et de la société » (Martin, 2002, p. 3) et indique
celles qui sont concernées par l’usage des mathématiques :
Comme le montrent ces différents articles, la géographie n’est donc pas la seule discipline
qui ait vu l’émergence d’un mouvement théorique et quantitatif bien que, du côté des historiens,
comme des sociologues français, on insiste davantage sur la dimension « quantitative » plutôt que
« théorique ».
Par ailleurs, dans les années 1960 et 1970, parallèlement à l’influence anglo-américaine,
des équipes de statisticiens français se mettent au service des chercheurs en sciences humaines et
sociales pour les former (Les Messaches, 1989). Par l’organisation de formations, Marc Barbut,
un mathématicien parmi les principaux initiateurs de cette pénétration des mathématiques
appliquées dans les sciences humaines et sociales, a proposé l’ « Esquisse d’un bilan » sur « Les
mathématiques et les sciences humaines » dans un ouvrage dirigé par J. Baechler (2000) où il
montre la relation entre les mathématiques et les sciences humaines.
7
Ces différents éléments, en amont et autour de la géographie française, peuvent expliquer
comment la géographie théorique et quantitative a pu émerger dans un contexte, comme nous
l’avons souligné, où la culture américaine se répand sur le continent européen, tout en
connaissant de fortes résistances en France, ce qu’Olivier Orain a par ailleurs analysé (2009).
Surtout, ces éléments montrent que des préoccupations similaires existaient à l’étranger
(Amérique du Nord, Suède) ou dans d’autres disciplines, avant (ou au même moment que) sa
pénétration en géographie. Ces préoccupations ont pu servir de modèle aux géographes français
ou tout du moins elles ont pu avoir des retombées en géographie française à un moment donné.
Ces retombées ont pu être positives (adhésion) ou négatives (rejet d’un certain impérialisme
américain dans un contexte français où de nombreux géographes se revendiquent du marxisme).
Nous souhaitons donc étudier comment la diffusion du mouvement théorique et quantitatif s’est
enclenchée à partir de ce contexte particulier.
8
Introduction générale
9
ouvrages, des manuels mais aussi dans les discours oraux que sont par exemple des interventions
lors de colloques ou des témoignages. Les expressions sont porteuses de sens et, par leur
apparition, leur développement et leur disparition, renseignent sur l’état du champ disciplinaire
dans lequel un mouvement scientifique tente de s’implanter. L’apparition ou la disparition de ces
expressions reflètent également les enjeux qui se présentent à eux dans le champ même de la
discipline ou des sciences sociales en général. Lorsqu’un géographe publie un article, soit il avance
sciemment telle expression en lui donnant une signification précise, en la situant dans le débat,
pour susciter la discussion, soit il utilise une expression qui existe déjà, dans l’air du temps, et il
peut l’assortir de la signification qu’il souhaite mettre en avant, ce qui le positionne dans un
mouvement particulier de la discipline.
Les acteurs du mouvement scientifique étudié dans ce travail utilisent et créent certaines
de ces expressions pour s’implanter, essayer de s’imposer, ou plus simplement poursuivre son
élan et sa cohérence. Ces expressions sont inscrites dans des productions qui portent des enjeux
probablement différents selon l’avancement du mouvement. Ainsi, par exemple, « géographie
quantitative » est un terme très utilisé pour désigner le mouvement. Il apparaît, et surtout
cristallise les clivages, à l’époque d’un débat entre quantitatif et qualitatif, plutôt à la fin des
années 1960. Ainsi, un colloque sur ce thème a eu lieu à Ottawa, capitale fédérale du Canada, en
1970. Il a été organisé par le département de géographie d’Ottawa et a réuni de nombreux
géographes canadiens et français de différentes générations. Organisé par Jean-Bernard Racine et
Hugh M. French, il a donné lieu à la publication d’un ouvrage au titre parlant : Quantitative and
qualitative geography. La nécessité d’un dialogue (1971). Dans la préface de l’ouvrage, Hugues
Morrissette, directeur du département de géographie, indique que le « besoin [de ce débat] s’est
fait sentir » et qu’ils ont eu la « chance d’avoir au département à cette époque-là deux spécialistes :
Stanley Gregory et Jean Labasse qui ont permis au débat de prendre corps », et il exprime sa
gratitude à l’égard de tous ceux qui « ont permis de discuter de ce thème, soit en participant aux
débats, soit en donnant des textes pour publication ». Ces débats et leur publication permettent
de rendre visible une expression et donc un mouvement qui peut se reconnaître en elle. Faire
référence à ce livre a du sens dans la mesure où il est issu d’un débat ayant eu lieu à Ottawa, dans
un département bilingue, l’un des lieux à partir desquels la diffusion de la géographie théorique et
quantitative en Europe francophone a pu s’amorcer, ce qui donne à l’ouvrage une fonction de
cadrage des réflexions de ce début de mouvement. S’il s’agissait là de mobiliser l’expression
« géographie quantitative » pour en montrer la complémentarité avec un pendant « qualitatif »
(créé en quelque sorte en contre-point) et donc rechercher un consensus, d’autres géographes se
sont placés dans la controverse, en opposition ouverte à la « géographie quantitative », ce qui
rappelle les attaques dont a été la cible la sociologie utilisant la mesure (Martin, 2002). Ainsi, O.
Orain (2009) a montré comment Pierre George, alors de grande influence en France, critiquait
fortement la modernité incarnée par la « géographie quantitative » au travers notamment de deux
articles publiés en 1971 et 1972 : « Géographie quantitative, nouveau déterminisme ? » et
« L’illusion quantitative en géographie », dans les Mélanges Meynier. Ce dernier résume les craintes
que suscite ce qu’il désigne aussi comme la « nouvelle géographie » : « des données trompeuses »
(p. 183), un « déni du réel » (p. 184), « le spectre de l’ordinateur totalitaire » (p. 187). Au même
moment, Henri Reymond et Jean-Bernard Racine (1973), encore à Ottawa, publient en France,
10
Introduction générale
« Nous partirons plutôt d'une remarque de Pierre George, tirée de l'introduction de son
ouvrage Les méthodes de la géographie : « Aujourd'hui, la géographie se trouve en présence
d'instruments d'exploitation des données qui ont un intérêt tout particulier pour elle,
puisqu'ils permettent justement de traiter simultanément un très grand nombre de données,
quelle qu'en soit la nature et quel qu'en soit l'ordre de grandeur. La tentation est forte de
rechercher, à travers l'exploitation mécanographique et mathématique des données, une
nouvelle base de systématique fondée sur des modèles. L’expérience mérite d'être faite, à
condition d'être toujours conscient de l'insuffisance et de l'inégalité qualitative des données
numériques et, par conséquent, du caractère seulement indicatif des modèles qui ne peuvent
être qu'une base de travail et non une image représentative de la réalité » (George, 1970, pp.
6-7). » (Racine, Reymond, 1973)
« On nous a dit après : heureusement que c'était Étienne Dalmasso qui parlait et qu'on le
connaît (sa thèse était très reconnue), sinon vraiment… De plus c'était "patronné" par
Étienne Juillard. Heureusement que nous avions de belles cautions ! C'est fou ce que la
quantitative était bien acceptée à ce moment là au niveau national… » (Cauvin, entretien,
29/09/2011)
Dans cette décennie 1960, le débat ne portait pas seulement sur le couple
« quantitatif/qualitatif » mais également sur la complémentarité entre « théorique » et
« quantitatif ». Ainsi, en 1963, le géographe canadien Ian Burton publiait « Quantitative revolution
and theoretical geography », un an après la parution de l’ouvrage de son collègue états-unien
William Bunge, intitulé Theoretical geography, deux publications qui ont été certainement lues par les
géographes européens peu après (Bunge était cité par Derruau dans sa Géographie humaine de
1969). I. Burton est celui qui a dressé le premier bilan des transformations épistémologiques
qu’appelait la géographie théorique et quantitative.
La controverse sur « quantitatif /qualitatif » s’est peu à peu atténuée, marquée par une
disparition progressive des débats qui y ont été consacrés. On a pu néanmoins trouver une
nouvelle actualité à ce couple, ainsi qu’en témoigne la publication du chapitre signé en 2000 par
3 Dalmasso É., Rimbert S., Pruvot M., Cauvin C., Schaub M. (1971), « Essai d'application de quelques méthodes
statistiques à la région milanaise », Communication à l'AGF, Publication BAGF N° 393-394, pp. 377-392.
11
Thérèse Saint-Julien, « Quantitatif et qualitatif dans l’approche géographique : la modélisation en
question ». Cette publication d’une quantitativiste s’inscrit dans l’ouvrage édité par Jacques Lévy
et Michel Lussault, intitulé Logiques de l’espace, esprit des lieux. Géographes à Cerisy. Elle paraît donc à
la suite d’un colloque majoritairement fréquenté par des géographes éloignés de la géographie
théorique et quantitative et globalement réticents à ce mouvement. Elle pourrait être l’avant-
coureur d’une réactivation du binôme, non plus en raison de la promotion de démarches
quantitatives mais, à l’inverse, d’une valorisation nouvelle de démarches qualitatives – comme en
attestent la tenue de stages de formation dans ce domaine au cours des décennies 2000 et 2010.
Mais ce texte présente surtout une dimension apologétique, alors même que des offensives contre
le « spatialisme » (Lussault, 2001) se multipliaient, qui tendaient à enterrer la « quantitative ».
Par ailleurs, d’autres expressions peuvent être utilisées pour signifier le mouvement
scientifique que nous étudions. Ainsi, le descriptif d’un des cours que nous avons suivi en
deuxième année de licence à l’Université de Toulouse Le Mirail au début des années 2000 et qui
nous a fait découvrir ce mouvement scientifique ne mentionnait ni « géographie quantitative », ni
« géographie théorique et quantitative » mais l’expression « analyse spatiale » réellement comprise
comme label d’un « courant scientifique » :
« L’analyse spatiale est l’un des grands courants de la géographie contemporaine. D’abord le
fait de penseurs isolés comme J. von Thünen, J. Reynaud, W. Christaller ou A. Lösch, elle a
connu un très grand développement dans le monde anglo-saxon dès les années 1950-60,
puis en France à partir des années 1970. Aujourd’hui, dans de nombreuses universités, c’est
une part importante des cursus. » (Orain, Sol)
Il semblerait que l’expression apparaisse en France vers la fin des années 1960. En effet,
Peter Haggett publie, en 1965, un manuel intitulé Locational analysis in human geography, traduit par
Hubert Fréchou à la fin des années 1960 et publié par P. Pinchemel en 1973 sous le titre L’analyse
spatiale en géographie humaine. Dans le même temps, cette expression se répand dans les articles de
l’Espace géographique dès sa création en 1972 ou dans des cours de premier cycle comme à
Strasbourg4 ou Paris. Un Laboratoire d’analyse spatiale est même créé à Nice dès le début des
années 1970, accompagné d’une revue du même nom. En tant qu’identification au mouvement, il
y a eu une période de flottement puisque certains ont d’abord utilisé le terme « analyse de
l’espace », comme par exemple Bernard Marchand, Sylvie Rimbert et Marie-France Cicéri qui
publient en 1976 une Introduction à l’analyse de l’espace. Cela montre que dans les années 1970, un
grand spectre de possibles, en termes de désignation de modes de renouvellement de la discipline,
12
Introduction générale
s’est mis en place autour d’ « espace » puisque ce terme a incarné dans ces années-là l’espoir d’un
aggiornamento de la géographie française. Certains ont en effet déclaré que la géographie était la
« science de l’organisation de l’espace » ou du « savoir-penser-l’espace » (Robic, 1982). Comme
l’ont montré Marie-Claire Robic et Jean-Marc Besse (1986), au milieu des années 1980, alors que
l’institution géographique française cherchait à faire le bilan de ses transformations récentes à
l’occasion d’un Congrès international de géographie tenu à Paris en 1984, il s’est produit une
sorte de redéfinition disciplinaire qui a fait converger nombre de géographes autour de l’idée que
la géographie était une science spatiale, et qu’elle relevait des sciences sociales. En 1984, a
également eu lieu un débat dans l’Espace géographique sur l’« Analyse spatiale : nouvelles
orientations ». Ce débat a pu avoir un impact dans l’introduction et l’implantation de l’expression,
comme en témoigne le manifeste « Après l’analyse factorielle, quoi de neuf en géographie ? »,
signé par Denise Pumain et Thérèse Saint-Julien. C’est l’occasion de dire que les acteurs du
mouvement ne se restreignent pas à de la mesure ou de la méthodologie – une position différente
de celle observée en sociologie française (Martin, 2002). Il existe une certaine ambiguïté au niveau
des mots et expressions utilisés, liée à la mise à jour de la géographie souhaitée par beaucoup au
début des années 1980 et résumée par la formule « la géographie c’est penser l’espace ». Une mise
en avant unanime d’ « espace » se produit, soit du fait de chercheurs se revendiquant de nouvelles
manières de faire, soit de personnes qui mobilisaient auparavant d’autres termes notionnels
identitaires comme « milieu » et « région ». À la fin des années 1990, deux manuels d’analyse
spatiale sont publiés et deviennent des « ouvrages de référence » pour l’enseignement, ce qui fixe
davantage l’expression dans le champ disciplinaire : L’analyse spatiale. 1. Localisations dans l’espace
(Pumain et Saint-Julien, 1997), et L’analyse spatiale 2. Les interactions spatiales (Pumain et Saint-Julien,
2001) considérés par exemple comme « ouvrages indispensables » dans le descriptif
d’enseignement d’Analyse spatiale d’O. Orain et M.-P. Sol à Toulouse.
Enfin, une autre expression apparaît dans les années 1970 en Europe francophone :
« nouvelle géographie », et recouvre chez certains auteurs le mouvement « théorique et quantitatif ».
Peter Gould met en scène l’expression en 1968 dans un article intitulé « The new geography.
Where the movement is » paru dans une revue grand public américaine, même si par exemple
l’article de Burton (1963) est saturé par l’appel du « new ». L’ensemble des rénovateurs de la
discipline ouverts sur l’étranger ont probablement eu accès à cet article, le diffusant ensuite dans
le reste de l’Europe francophone. Ce terme est réapproprié par les géographes français. En
témoignent trois publications parues entre 1976 et 1978 : 1) un rapport sur la « New geography »
présenté par R. Brunet en 1976 dans un cadre franco-anglais, 2) un « Que-Sais-Je ? » intitulé La
Nouvelle Géographie, écrit par P. Claval en 1977, mais aussi 3) une « contribution à l’exploration du
paysage français de la New Geography » proposée en 1978 par Michel Vigouroux, dans le
deuxième numéro des Brouillons Dupont. Ce dernier indique d’ailleurs ce qu’il inclut dans « New
Geography », ce qui est plus restrictif que la définition qu’en donne P. Claval (1977) :
« Nous convenons de considérer dans la New Geography tout chercheur, toute équipe qui
pratique, même à l’occasion, les techniques quantitatives : ce critère est évidemment très
large et on pourrait à juste titre se montrer plus exigeant sur ce terme, réclamant l’utilisation
des modèles, par exemple. Ici le critère large permet de classer aisément les chercheurs et de
plus il suppose une certaine infrastructure (du moins il la réclame) » (Vigouroux, 1978, p.11)
13
Si certains confondent ce terme avec « géographie théorique et quantitative » ou « analyse
spatiale » d’autres l’étendent à l’ensemble des nouveaux mouvements scientifiques apparus en
géographie européenne francophone à partir des années 1970 et dont la « géographie théorique et
quantitative » ne fut que le premier.
« Nouvelle géographie est apparu naturellement, comme une géographie plus quantifiée,
plus théorique, plus synchronique et plus centrée sur l’interaction spatiale. Elle nous est
apparue comme très nouvelle. Elle est née à peu près par des mariages suédois
(Hägerstrand a joué un rôle important), et anglais. Puis beaucoup d’initiateurs européens
ont émigré aux États-Unis où les idées et pratiques nouvelles se sont développées. Elles
sont ensuite arrivées naturellement par contacts au Canada anglophone vers le Québec.
Puis il y a eu retour vers l’Europe, en partie par les Anglais et en partie par les Français
revenant du Québec parmi lesquels Jean-Bernard Racine et Henri Reymond. Elle était
opposée point par point à une géographie idiographique, diachronique, axée sur les
rapports Homme-Nature. Cela nous a fait l’effet de quelque chose de nouveau. Ceci dit, on
ne peut pas rester pendant 20 ans à une nouvelle géographie. Cette expression a existé mais
n’existe plus. » (Durand-Dastès, entretien, 17/03/2010)
Certains en sont restés très distants comme Roger Brunet (né en 1931), rejetant surtout la
version américaine de l’expression (« new geography ») :
« On parlait beaucoup de Nouvelle Géographie [dans les années 1970]. C'est une expression
que non seulement je n'ai jamais employée mais dont je me suis toujours moqué en disant
5 58 entretiens d’acteurs de la géographie théorique et quantitative européenne francophone ont été réalisés durant ce
travail. Nous présenterons leur méthodologie dans le chapitre 1.
14
Introduction générale
que la géographie, fort heureusement, a des chances de pouvoir être toujours nouvelle. Elle
sera toujours un peu nouvelle. Ce qu'on pouvait lui reprocher, à l'époque où j'étais étudiant,
c'était de ne plus l'être depuis très longtemps. Alors j'avais nettement le sentiment de
contribuer à faire une géographie nouvelle, mais ce n'était pas la « new geography », simple
truc médiatique américain. » (Brunet, entretien, 5/04/2012)
Comme Nadine Cattan (née en 1963), la plupart des personnes interrogées la pensent
datée et déclare ne pas l’utiliser (Cattan, entretien, 23/03/2012). Certains mêmes, parmi les plus
jeunes notamment, ne connaissent pas cette expression, telle Claire Dujardin (née en 1978), qui
avoue ne « pas tellement lire la littérature épistémologique » mais précise bien connaître les
expressions « géographie quantitative » (mais pas « géographie théorique et quantitative ») ou
« analyse spatiale » (Dujardin, entretien, 23/10/2011).
Les géographes qui se sont lancés dans les années 1970 dans le mouvement scientifique
auquel nous nous intéressons ont surtout utilisé au départ « géographie quantitative » tout en
indiquant avoir subi cette appellation qu’ils ont pourtant jugée nécessaire à ce moment-là, comme
l’indiquent Henri Chamussy (né en 1935) et Pierre Dumolard (né en 1941) :
« Nous nous sommes lancés dans ce que l’on appelait à ce moment-là « la géographie
quantitative », le plus mauvais terme qui puisse exister, traduite de l’expression américaine.
Ce n’était pas de notre faute. Nous avons critiqué cette expression à plusieurs reprises. Mais
nous nous mettions dans une filiation assez stricte de l’appellation nord-américaine. »
(Chamussy, entretien, 17/10/2011)
« Au départ, cela s’appelait « géographie quantitative » parce que c’était importé des États-
Unis. C’était « quantitative geography ». Le gros effort au début a été de se mettre au même
niveau que les Anglo-saxons. » (Dumolard, entretien, 13/05/2011)
D. Pumain (née en 1946) fait également partie de celles et ceux qui trouvaient l’expression
réductrice (et, à cet effet, parfois volontairement employée par les géographes en dehors du
mouvement) par rapport à l’ampleur des recherches des acteurs de ce mouvement scientifique :
15
« Il est difficile de définir un courant. Les géographes se plaignaient du terme « géographie
quantitative » en disant que c’était un très mauvais terme sans en proposer d’autres. Alors
on a essayé « analyse spatiale ». Pourquoi pas, après tout ? Effectivement « analyse spatiale »
ce n’est pas une mauvaise façon de voir. Cela permet d’insister sur les perspectives
synchroniques. Il est courant de choisir des terminologies particulières pour marquer des
ruptures avec ce qui se faisait avant. Mais ce n’est pas facile d’être précis. » (Durand-Dastès,
entretien, 17/03/2010)
François Bavaud (né en 1960) souligne également l’intérêt qu’a ce label de « recouvrir
toute la famille » :
Certains comme Étienne Cossart (né en 1979) ont une vision assez précise et fédératrice
d’ « analyse spatiale » comme étiquette de mouvement scientifique particulier :
« Faire de l’analyse spatiale consiste en la prise en compte du poids des localisations dans
l’explication d’un phénomène, c’est-à-dire que le fait qu’un point et une situation soient
localisés dans tel site, cela va forcément influencer ce qu’on observe en ce point-là. Pour
moi, l’analyse spatiale reflète également un besoin de modéliser pour faire émerger des
régularités, des lois, des règles de fonctionnement qui sont vraiment généralisables et qui
font que peut-être ce que j’observe en quelques endroits a une portée beaucoup plus large.
L’analyse spatiale constitue le code civil où l’on recueille toutes les lois de l’espace. »
(Cossart, entretien, 1/07/2013)
Mais d’autres comme Christine Zanin (née en 1961) pensent au contraire que l’analyse
spatiale est seulement un sous-ensemble de la géographie quantitative :
« L'analyse spatiale est une branche de la géographie quantitative. Cette dernière expression
recouvre des intérêts non seulement pour les recensements statistiques du nombre dans ses
analyses mais surtout pour la recherche et l’utilisation des méthodes mathématiques dans
l’explication des phénomènes spatiaux. L'analyse spatiale met en jeu des concepts
éminemment géographiques comme l'interaction spatiale, la distance, le concept d'échelle,
le concept de maillage. Tous ces concepts-là qui sont des concepts où on s'intéresse non
pas au lieu lui-même mais également à ce qu’il y a autour et aux relations avec les autres
lieux. » (Zanin, entretien, 14/03/2012)
Des acteurs estiment que cette expression « convenait très bien [au départ
mais] maintenant [en 2012], elle recouvre n’importe quoi » (Dumolard, entretien, 13/05/2011).
D’après de nombreux témoignages, des géographes qui sont en dehors du mouvement
scientifique que nous étudions (et même de la discipline) se revendiquent de l’ « analyse spatiale »,
qui ne jouerait donc pas le même rôle que « géographie quantitative » (ou « géographie théorique
et quantitative ») en termes d’étiquette :
« J’ai observé que parmi les géographes qui prétendent faire de l'analyse spatiale, il y avait
des « qualitativistes » avérés et offensifs qui souhaitaient démontrer qu’eux aussi apportaient
quelque chose à la connaissance de l'espace géographique et que cela pouvait se faire très
bien sans aucun support méthodologique quantifié ou structuré. Un certain nombre de
géographes témoignent du succès de l'expression en s'inféodant à cette catégorie sans avoir
une pratique objective de l'analyse spatiale. Les labels sont polysémiques. Contrairement à
16
Introduction générale
« Analyse spatiale est un mauvais terme mais on n’avait pas le choix à l’époque. Chaque fois
que vous allez dans un colloque, les personnes vous regardent et vous prennent pour un
astronome. Pour le commun des mortels, un laboratoire d’analyse spatiale, cela n’a aucun
sens. Mais c’était aussi une provocation volontaire. » (Dauphiné, entretien, 5/10/2011)
« L'expression analyse spatiale est connotée un peu structure. Elle est un peu datée. Ce que
j'ai fait très tôt dans mes recherches, c'est de la dynamique qui implique davantage que de
simplement traiter de configurations spatialisées, voir comment elles évoluent, s'intéresser
aux processus. » (Pumain, entretien, 20/02/2011)
« La dynamique est un objet très bien traitable dans le cadre de l'analyse spatiale qui inclut
les systèmes, les réseaux, les processus ou encore les flux. » (Bavaud, 9/12/2011)
Ils indiquent également que dans les années 1980, le terme « espace » était le « concept
maître » de la discipline, remplacé ensuite par « territoire » (Dauphiné, entretien, 5/10/2011).
17
C’est aussi une question de lieux puisque Karine Emsellem, qui a été formée à Paris puis
recrutée à Nice, indique que selon le lieu où elle s’est trouvée, la façon de se qualifier a évolué :
Au-delà de ces trois premières expressions, les acteurs du mouvement indiquent que
l’expression qui est la plus représentative en termes d’identification à un mouvement est
« géographie théorique et quantitative », même si « géographie quantitative » tient une place
importante, avant « analyse spatiale » qui ne fait donc pas consensus :
« Je place « géographie quantitative » avant « analyse spatiale ». Moi-même, j'ai d'abord été
frappée par les méthodes et les techniques et après, je me suis dit qu'il fallait une idée
directrice d' « analyse spatiale ». C'est venu après. Comme tout le monde, au début, j'ai
adopté « géographie quantitative ». Et « quantitative », cela m'a semblé au bout d'un certain
temps insuffisant. La « quantitative » est un ensemble de méthodes pour recueillir des
données et pour les analyser. À partir de ces matériaux, il faut qu'il y ait une théorie, il faut
qu'il y ait des hypothèses, il faut qu'il y ait des questions pour espérer aboutir à une
explication. J’ai été favorable à l'apparition du mot « théorie » assez vite. » (Rimbert,
entretien, 29/09/2011)
« On a commencé par dire « quantitative » puis nous nous sommes dit que cette géographie
n’était pas seulement quantitative, mais aussi théorique. On a très vite adopté « géographie
théorique et quantitative ». Il y avait un certain niveau de théorisation qui était impliqué par
l’introduction de logiques nouvelles, elles-mêmes liées au langage mathématique. » (Durand-
Dastès, entretien, 17/03/2010)
« Géographie quantitative est pour moi un vieux terme pour désigner un corpus de
méthodes essentiellement statistiques. Par contre, « géographie théorique et quantitative »
me convient parce qu'il y a une réflexion théorique qui est faite et qui à mon sens est un
préalable : on regarde toujours des données avec des lunettes en privilégiant certains
éléments parce qu’il y a une réflexion théorique en amont. Le quantitatif désigne l'ensemble
des méthodes qui nous servent pour cela. Je crois plus généralement à l'utilisation des
mathématiques en géographie, parce qu’elles permettent de formaliser sa pensée. Les
statistiques permettent de conforter ou pas les théories que l'on a. » (Peeters, entretien,
23/10/2011)
« Il n'y a pas la « géographie théorique » d'un côté et la « géographie quantitative » de l'autre.
Pour moi, il y a un courant qui s'appelle « géographie théorique et quantitative » mais on dit
parfois qu’on fait de la « géographie quantitative » parce qu’on travaille avec des ensembles
nombreux et des théories et savoir-faire mathématiques. La géographie théorique a des
visées formalisatrices, des concepts mis en œuvre. » (Zanin, entretien, 14/03/2012)
« Je suis dans un laboratoire de « géographie théorique et quantitative » [UMR ThéMA de
Besançon]. On raccourcit en disant « géographie quantitative » mais c'est « géographie
théorique et quantitative ». Le "T" est toujours associé. Je suis rattaché à l'étiquette. »
(Moine, entretien, 26/08/2011)
« La dimension théorique m'intéresse dans le sens de l'épistémologie mais ce n'est pas trop
mon domaine. J’ai surtout travaillé à la formalisation mathématique de la géographie. Dans
18
Introduction générale
Si la plupart des géographes interrogés estiment utile l’utilisation de ces expressions pour
rendre visible le mouvement dans lequel ils se situent, en signifiant toutefois que certaines sont
plus efficaces que d’autres, certains critiquent le principe même de l’étiquette et son revers :
réduire le géographe à cette étiquette et l’y enfermer. Par exemple, R. Brunet explique pourquoi il
ne pouvait adhérer pleinement à ces expressions :
« Les adjectifs derrière le mot géographie m'ont toujours agacé parce que cela a un côté
réducteur. J'aime bien les résumés, les modèles mais il faut que cette réduction ait été
étudiée sérieusement avant, ce qui n'est pas le cas quand on emploie des étiquettes jetées
comme cela. » (Brunet, entretien, 5/04/2012)
« Dans les années 1990, existait une sorte de paysage [qui clivait la discipline et les
géographes] en quatre pôles : d'un côté les géopoliticiens, d'un côté la géographie sociale, la
géographie culturelle et puis l'analyse spatiale. Personnellement, on m'étiquette « analyse
spatiale » mais la géopolitique me passionne. Je travaille sur les frontières. La géographie
sociale et l'analyse des phénomènes sociaux me passionnent. Je ne vois pas pourquoi je la
laisserais à des non quantitativistes. Et quant à la géographie culturelle et des
représentations, j'adore mathématiser les représentations. Pour moi, ce sont des frontières
absurdes. Je n'ai aucune envie de rentrer dans l'une de ces quatre bulles. Même si l’analyse
spatiale est transversale aux sciences sociales. Mais je n’ai pas besoin de m’étiqueter. Je sais
que j'ai l'étiquette. Cette année [2012], il y a quatre jurys d'analyse spatiale en France et j'ai
été convoqué dans les quatre. Je ne peux pas dire le contraire. Mais je n'en fais pas un
critère identitaire. » (Grasland, entretien, 30/05/2012)
Mais R. Brunet avoue tout de même avoir parfois utilisé ce type d’expression par
« commodité pour identifier des courants » en insistant sur le fait que « les étiquettes [l]'ennuient
[car il] les trouve généralement infondées ».
19
théorique et quantitative » dans le titre et le développement de cette thèse, 2) de montrer tout le
rôle que la commission a eu dans la constitution d’un groupe mais aussi dans la diffusion de leurs
idées. Cette commission a donné une véritable visibilité à ce mouvement scientifique dès le milieu
des années 1970. Sa création en 1975 constitue une tentative de reconnaissance du mouvement
au sein de l'une des instances officielles de la géographie. Cette politique de
reconnaissance institutionnelle défendue par certains acteurs du mouvement est controversée en
son sein. Ce débat interne sur les modalités d'action témoigne d'une situation générale de tensions
dans la géographie, typique de toute la décennie soixante-dix, entre plusieurs groupes de
novateurs et des gardiens de la tradition qui contrôlent les institutions de la discipline. Les
quantitativistes ne sont pas les seuls à vouloir bousculer la corporation des géographes, et ils
peuvent diverger sur les moyens.
L’analyse des témoignages et des comptes-rendus de réunions réalisés par ces acteurs
centraux du mouvement théorique et quantitatif constitue une première approche pour
déterminer la structuration de ce mouvement scientifique mais également détecter les lieux et par
itération, les acteurs de ce mouvement, pour notamment constituer nos corpus d’analyse.
« Les membres du groupe Dupont et moi-même avons eu un peu des hésitations au début
parce que les commissions du CNFG étaient organisées de façon très mandarinale. Certains
d’entre nous n’avaient pas envie de rentrer dans ce système institutionnel qui avait rejeté
certains d’entre nous. » (Le Berre, entretien, 16/02/2011)
« Les Parisiennes ont tout fait pour nous dire : « mais si ! Il faut le faire ! Il faut occuper le
terrain ! » Cela a commencé ainsi ! » (Le Berre, entretien, 16/02/2011)
Selon Jean-Pierre Marchand (né en 1942), au même titre que les géographes de Besançon,
elles auraient été davantage « dans le système », tandis que le groupe Dupont, dont il fait partie,
revendique une dimension subversive, « davantage de résistance » (Marchand, entretien,
16/01/2012).
Preuve d’une coordination entre des lieux, identifiés ici, du mouvement théorique et
quantitatif, pour Maryvonne Le Berre ou Denise Pumain, le réseau de la commission de
20
Introduction générale
géographie théorique et quantitative était le même que celui des stages de formation et des
colloques organisés par des militants du mouvement :
« Certains d’entre nous ont fait de la résistance. Et comme les autres ne sont pas venus,
c’étaient les mêmes. On faisait les réunions de la commission de géographie théorique et
quantitative dans la foulée des colloques de Besançon. » (Le Berre, entretien, 16/01/2012)
« Le lien était très fort avec les organisations des colloques de Besançon. » (Pumain,
entretien, 20/02/2011)
La question de l’enseignement est déjà centrale pour eux, mais ils pensaient aussi à
l’innovation et aux liens entre outils et épistémologie de la géographie. Par exemple, pour
Antoine Bailly (Besançon), ce devait être l’occasion de réfléchir « sur la pratique de
l’enseignement des méthodes quantitatives en France et à l’étranger » et du point de vue de la
recherche, « ne pas refaire ce qui est fait ailleurs, et chercher de nouveaux domaines » (Intergeo
Bulletin, 1975, n°39, p. 257). Michel Pruvot (Strasbourg) et André Dauphiné (Nice) privilégient la
réflexion sur les « rapports des techniques avec les méthodes et les théories de la géographie »
quand Jean-Paul Ferrier (Aix-en-Provence) souligne des questionnements sur « les effets des
moyens informatiques sur la géographie » (Intergeo Bulletin, 1975, n°39, p. 257). Enfin, parmi les
plus âgés, Jacqueline Beaujeu-Garnier (Paris) préconise de « ne pas séparer cette commission des
autres puisque toute la géographie est concernée par l’emploi de ces méthodes » (Intergeo Bulletin,
1975, n°39, p. 257) et R. Brunet de « ne pas couper l’enseignement de la géographie dans le
supérieur de l’enseignement dans le secondaire » (Intergeo Bulletin, 1975, n°39, p. 257).
Plus généralement – et cela souligne la volonté des acteurs de créer un collectif autour
d’un programme commun particulier, essentiel au développement d’un mouvement scientifique –,
la commission souhaite que « soient encouragés et pleinement reconnus les travaux d’équipe »,
« la programmation originale », « la méthodologie », et que « les travaux des chercheurs soient
jugés beaucoup plus sur la démarche méthodologique et scientifique que sur les résultats »
(rapporteur de la commission, Intergeo Bulletin, 1975, n°39, p. 257). Afin de rendre le mouvement
le plus opérationnel possible, H. Chamussy (Grenoble) propose « de réunir et de publier une
collection d’exercices de géographie quantitative, préparés et testés par les collègues intéressés »
(rapporteur de la commission, Intergeo Bulletin, 1976, p. 3-4).
21
mouvement se manifeste dès le début par l’envoi des convocations à la prochaine réunion aux
Européens tout en précisant qu’Antoine Bailly serait « chargé d’assurer la liaison avec le Canada ».
Lors de la 3ème réunion qui a eu lieu le 4 octobre 1975, en marge du 4ème colloque sur les
Méthodes mathématiques appliquées à la géographie de Besançon, et qui a réuni 30 participants,
il a notamment été décidé de « jumeler Colloque de Besançon et réunion de la Commission », ce
qui montre le désir de coordination des événements évoqué plus haut.
Elle a également pour objectif de diffuser l’information sur les actions organisées par ses
membres qui deviennent de plus en plus nombreux à la fin des années 1970 :
22
Introduction générale
quantitatives en géographie ; ils sont organisés par J. Ph. Massonie et J.C. Wieber. »
(rapporteur de la commission, Intergeo Bulletin, n°50, 1978, p. 73)
La commission poursuit son rythme de deux réunions annuelles avec une première en
octobre 1978 lors du colloque de Besançon (20 participants) et une seconde en mars 1979, lors
des Journées géographiques de Lyon (25 participants). Les effectifs ne semblent pas augmenter et
paraissent même se tasser légèrement, ce qui témoigne d’un socle assez stable mais réduit
d’acteurs du mouvement au sein de l’institution.
« Rationnellement, je pense qu’il aurait fallu développer plus tôt une vision plus claire des
lieux institutionnels de la discipline et les investir, au fond faire ce qu’ont fait les géographes
anglais qui ne se sont pas coupés des institutions antérieures mais qui ont fait leur nid. Je
pense qu’on n’avait pas une vision institutionnelle assez élaborée. Même si à un moment on
a pensé faire de l’entrisme, il y a un moment où on aurait pu faire de l’entrisme à la Société
de géographie, au Comité national. Finalement, cela ne s’est pas fait. Le Comité National
avait des positions scientifiques très conservatrices. On ne pouvait pas y trouver sa place.
Donc on a plutôt eu tendance à faire des choses à côté. » (Pumain, entretien, 20/02/2011)
Selon elle, les membres de la commission étaient très à l’écart des activités du
Comité national puisque notamment, très rapidement, ils n’ont plus participé aux Journées
géographiques et ne se réunissaient que lors des colloques de Besançon. Après plusieurs années
sans activité, la commission disparaît en 2004.
23
3. Structure de la thèse
Nos différents centres d’intérêt et une première revue de l’historiographie sur le champ
disciplinaire nous amènent à mobiliser un certain nombre de sources aussi bien archivistiques
qu’orales pour mener à bien une méthodologie basée sur la mise en place de quatre entrées pour
répondre à certaines de nos interrogations, à savoir 1) Comment ce mouvement scientifique est-il
apparu ? 2) Qui sont les personnes qui se sont enrôlées dans ce mouvement ? 3) Où travaillent-
elles, depuis quand et avec qui ? 4) Quelles sont les idées qu’elles portent ? et 5) Celles-ci sont-
elles utilisées dans l’ensemble du champ disciplinaire ?
24
Introduction générale
2. Les chapitres suivants proposent des entrées thématiques pour effectuer l’analyse
spatio-temporelle de ce mouvement6 par :
Finalement, à partir de ces différents chapitres proposant des analyses particulières pour
mener l’étude spatio-temporelle d’un mouvement scientifique, nous pourrons, en combinant les
conclusions de chacun d’entre eux, partiellement redondantes, repérer non seulement les rythmes
temporels du mouvement, mais aussi ses structurations fortes tant du point de vue de la
constitution de thèmes de recherche centraux au mouvement, qu’ils soient théoriques ou
méthodologiques, que du point de vue des formes et de l’extension de sa diffusion spatiale.
Autant de perspectives qui devraient permettre de fournir des résultats objectivés sur un
mouvement particulier et la preuve de l’opérationnalité du protocole de recherche proposé pour
l’analyse spatio-temporelle d’un mouvement scientifique.
6 La deuxième partie du développement aurait pu continuer à suivre un plan chronologique mais cela aurait présenté
le défaut de ne pas permettre de montrer de manière satisfaisante les processus de structuration et de diffusion du
mouvement scientifique. Par exemple, pour montrer un processus de diffusion, il est intéressant de présenter et
d’analyser en continu une série de cartes allant de l’émergence du mouvement à ses derniers développements. Les
différentes cartes ne peuvent se trouver dans des chapitres différents.
25
26
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Chapitre 1
Étude d’un mouvement scientifique : Cadrage
théorique et méthodologique, état des connaissances,
et constitution des sources
INTRODUCTION 28
1. POSITIONNEMENT THÉORIQUE ET MÉTHODOLOGIQUE 28
1.1. L’OBJET D’ÉTUDE : UN « MOUVEMENT SCIENTIFIQUE OU INTELLECTUEL » (MSI) 29
1.2. POUR UNE ANALYSE SPATIALE D'UN MOUVEMENT SCIENTIFIQUE 38
1.3. POUR UNE ANALYSE DES INTERACTIONS ENTRE LES ACTEURS DU MOUVEMENT SCIENTIFIQUE 51
1.4. LES DÉFIS D’UNE HISTOIRE DU TEMPS PRÉSENT 55
2. LA GÉOGRAPHIE THÉORIQUE ET QUANTITATIVE EN FRANCE ET DANS L’EUROPE FRANCOPHONE : ÉTAT DES
CONNAISSANCES 59
2.1. UNE LITTÉRATURE HÉTÉROGÈNE ET ENGAGÉE : LES DÉFIS MÉTHODOLOGIQUES D’UNE APPROCHE CRITIQUE 61
2.2. UNE DYNAMIQUE TEMPORELLE AU CENTRE DES CONTROVERSES 70
2.3. LE PROGRAMME THÉORIQUE ET MÉTHODOLOGIQUE DU MOUVEMENT ANALYSÉ, PORTÉ OU CRITIQUÉ PAR LES
ACTEURS DU CHAMP DISCIPLINAIRE 88
2.4. LA SPATIALITÉ DU MOUVEMENT EFFLEURÉE 98
3. DES SOURCES D’INFORMATION MULTIPLES À LA RÉALISATION D’ENTRETIENS 105
3.1. DES SOURCES MULTIPLES DÉJÀ EXISTANTES INDISPENSABLES POUR UNE ÉTUDE PERTINENTE 106
3.2. UNE SOURCE ORIGINALE : LES ENTRETIENS 108
CONCLUSION 114
27
Introduction
Ce chapitre présente les éléments sur lesquels reposent nos investigations pour l’analyse
spatio-temporelle d’un mouvement scientifique :
28
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Dans son ouvrage intitulé Introduction à la sociologie des sciences et des connaissances (1999),
Michel Dubois ne cite que peu de travaux relatifs à l’histoire des disciplines, de leurs
structurations internes et de leurs dynamiques. Les années 1960-1970 ont cependant vu la
publication d'un ensemble de travaux étudiant la naissance de disciplines scientifiques ou plutôt
de spécialités ou de sous-disciplines, surtout dans le cadre des sciences dites « dures », l’un des
ouvrages emblématiques de cette direction de recherche étant Perspectives on the emergence of scientific
disciplines, paru en 1976 sous la direction de G. Lemaine, R. McLeod, M. Mulkay et P. Weingart,
qui s’interroge sur les conditions cognitives et sociales de l’émergence (Dubois, 1999, p. 50).
Selon une perspective bien développée en sociologie des sciences au cours de cette période, il
s’agissait d’éclairer des politiques scientifiques cherchant à identifier les meilleures formes
d’organisations afin de favoriser l'innovation scientifique. Ces travaux ont surtout produit des
monographies approfondies mais assez peu formalisées et assez peu généralisables, qui ont
néanmoins montré un certain nombre de logiques dans la construction de dynamiques
scientifiques. Parmi les recherches de ce genre les plus citées figurent les travaux de Nicholas
Mullins (1972) sur le développement d’une spécialité de recherche à l’origine de la biologie
moléculaire, dont il a montré les étapes au travers de l’organisation de ce qu’il a appelé le « groupe
du phage ».
Dans la mesure où les auteurs qui ont abordé l’histoire de la géographie théorique et
quantitative (cf. 1.2. Étude d’un mouvement scientifique : état des connaissances) ne se sont guère
inspirés de ces travaux, nous avons essayé dans un premier temps de préciser la nature de notre
objet d'étude. Il s’agit de le situer parmi des formes et des notions employées pour décrire
l’organisation interne d’une science et la dynamique scientifique. Ces notions sont variées :
champ, discipline, sous-discipline, domaine, paradigme, courant, école, mouvement, branche ou
encore spécialité. Ces différentes notions assez proches sont utilisées plus ou moins fréquemment
par les chercheurs en sociologie des sciences, sans justification la plupart du temps. Cependant,
contrairement aux auteurs qui ne précisent pas les concepts qu’ils utilisent, pour ce qui est de
« champ », toutefois, Jean-Michel Berthelot, Olivier Martin, Cécile Collinet (2005) définissent très
précisément leur acception de la notion dans l’ouvrage Savoirs et savants, Les études sur la science en
France, où ils analysent ce domaine particulier des études sur la science avec l’objectif de
contribuer à « une théorie des champs scientifiques et de leur dispositif de connaissance » (Berthelot, Martin,
29
Collinet, 2005, p. 9). Aussi, ils développent précisément leur conception dans la conclusion de
l’ouvrage :
« La notion de champ, pour désigner un tel domaine d’activité [les études sur la science], est
d’autant plus en discussion que Pierre Bourdieu en a fait un usage que l’on peut qualifier
d’inflationniste. Toute sphère d’activité est, selon lui, susceptible de constituer un champ et
d’être par la même soumise à des lois générales identiques, de structuration et de
fonctionnement, réfléchissant en son sein et selon ses enjeux propres, l’opposition sociale
générique entre dominants et dominés (Bourdieu, 1980). Cette opposition s’exprime dans la
possession, par les agents du champ, de capitaux et d’habitus différentiels, engendrant une
lutte entre les « tenants » et les « entrants », à travers laquelle se reproduit sa structure
fondamentale. On peut, cependant, recourir à une définition plus souple, fondée sur un
autre principe. Ainsi, dans une description morphologique des activités sociales, le champ
pourrait être ce qui, au sein d’une sphère plus globale d’activités, spécifie un domaine,
suffisamment circonscrit et séparé pour être clairement identifiable et bénéficiant
d’éléments suffisamment communs et [p. 264] partagés pour que tous les participants
puissent, en théorie, y échanger de façon sensée et experte. Un champ est donc, dans cette
perspective, une catégorie pragmatique, associée à l’idée d’un espace commun d’action
évoluant – le plus souvent en se spécifiant et se segmentant – au fur et à mesure que les
activités se spécialisent. Les trois éléments retenus, frontière, fonds commun, tendance à
l’évolution et la segmentation relèvent de mécanismes de constitution qu’il importe de
décrire et d’expliquer ; ils sont associés à des principes de régulation que l’on peut supposer
divers et ne se réduisant en tout cas pas au mécanisme exclusif de la distribution des
capitaux et de la lutte pour les positions. » (Berthelot, Martin, Collinet, 2005, pp. 263-264)
Ils font référence à la définition bourdieusienne de champ, mais pour mieux s’en
distinguer. Nous choisissons de nous appuyer au contraire sur Bourdieu pour étudier notre
propre objet d’étude, en retenant donc de la notion la force structurante des rapports de
domination régulant l’activité scientifique.
Sans s'opposer nécessairement les unes aux autres, les autres notions pouvant a priori
signifier notre objet d’étude méritent d'être confrontées au cas qui nous occupe afin de mieux le
mettre en perspective. Il nous est apparu que la notion de mouvement était intéressante en ce
qu’elle nous permettait d'avoir un modèle à tester.
30
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Proche de la notion de discipline, la notion d'école est depuis longtemps utilisée dans l'étude
des sciences. Elle est cependant peu conceptualisée. Elle est employée surtout pour qualifier des
écoles nationales, telle « l'école française de géographie ». Ainsi, Vincent Berdoulay (1981), a étudié
La formation de l'école française de géographie (1870-1914), mais sans se livrer à une véritable
conceptualisation de la notion. Dans le domaine des arts, les historiens l'utilisent plus volontiers
pour désigner des groupes réunis autour d’une même interprétation de la profession. Ce n'est qu'en
2007 qu'un débat est véritablement lancé sur cette notion avec l'édition d'un ouvrage intitulé : La
notion d' « école », dû à Christine Peltre et Philippe Lorentz (2007). Cet outil d'investigation familier
des historiens de l'art est ici questionné. Très récemment, P. Claval a tenté d’approfondir cette
notion et son domaine de validité pour les historiens des sciences et pour la géographie :
Il n'existe cependant pas de réelle définition dans les dictionnaires spécialisés. Des
dictionnaires grand public tels que le Larousse insistent sur le rôle d'un individu et d'une sorte de
formatage selon une ligne directrice : « ensemble des partisans d'une même doctrine, des disciples
d'un penseur, etc.; mouvement issu de cette doctrine; cette doctrine elle-même » (2012).
Dans une discipline, il peut y avoir des courants. La notion de « courant » est très usitée
dans l’historiographie de la géographie et plusieurs auteurs ont déjà qualifié la géographie
théorique et quantitative de courant de la géographie. Cet emploi correspond souvent à la forme
la plus neutre de la description. Certains auteurs ont par ailleurs montré qu'il pouvait être une
manière d'ostraciser, de mettre à part un ensemble d’idées épistémologiques et méthodologiques,
en l’apparentant à un courant d’opinion. Une autre limite de cette notion est qu'elle paraît décrire
une évolution linéaire, comme le montrent plusieurs représentations graphiques de l’évolution
historique des « courants » de la géographie moderne et contemporaine. Au contraire, la notion
31
de mouvement suggère une dynamique et autorise une diversité exprimée et développée par ses
participants. Le terme de mouvement recouvre en outre un aspect plus processuel et collectif que
le courant ou l’école, car il met l'accent sur les acteurs qui le composent et le structurent. Un
mouvement, nous le verrons, fonde son élaboration dans une « action collective ».
Une discipline est aussi normalement composée de branches ou de sous (ou sub)-
disciplines. En prenant l'exemple de la médecine, nous pourrions dire que la médecine tropicale
est une sous-discipline (ou branche) de la médecine. En revanche, soigner l'appareil digestif
constitue une spécialisation. En géographie, la géographie humaine serait une branche de la
discipline et la géographie des transports une spécialisation. Tout comme une branche, une
spécialisation ne met pas en cause le paradigme général de la discipline, pour reprendre la notion
kuhnienne ; elle a acquis une certaine stabilité, elle structure la discipline en association avec
d’autres spécialités, elle ne correspond pas à un courant ou à un mouvement qui se développe.
Les courants et les mouvements possèdent une dimension globale, transversale à l’ensemble des
branches ou subdivisions de la discipline.
Afin de nous prémunir de toute construction arbitraire, nous souhaitons nous appuyer sur
des guides d'analyse comme celui de Mouvement scientifique ou intellectuel (MSI) développé par
S. Frickel et N. Gross en 2005 et que nous exposons ci-dessous. Notre démarche vise en effet à
nous référer à des modèles à intégrer en un cadre théorique et méthodologique pour l'étude de la
géographie théorique et quantitative européenne francophone. Il s'agit là d'un modèle particulier
développé pour l’étude de la dynamique des sciences. Le test de ce modèle à travers la production
d’une étude de cas nous permettra ou non de valider notre cadre théorique d'analyse. Nous
exposons donc ici la définition du MSI et de ses différents éléments.
32
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Brigitte Chamak (2011) a testé cette théorie dans le cadre de l’étude des sciences
cognitives. Elle affirme qu'un MSI ne remet pas toujours en cause l'orthodoxie scientifique mais
qu’il peut davantage orienter la résolution des problèmes posés en mettant en place des
approches particulières, différentes ou complémentaires de celles qui existaient. Mais son
exemple ne correspond pas exactement à celui que nous visons, puisque les sciences cognitives
sont issues de plusieurs disciplines et visent la construction d'une nouvelle science.
Selon un troisième postulat, les MSI ont une teneur politique, et pas seulement
scientifique : « précisément parce que les pratiques intellectuelles recommandées par les
mouvements sont sujet de conflit, les mouvements sont politiques »9 (Frickel, Gross, 2005, p. 207).
7Traduit de l’anglais original : “a collective effort to pursue research program for scientific or intellectual community”.
8 Traduit de l’anglais original : “consists of intellectual practices that are contentious relative to normative
expectations within a given scientific of intellectual domain”.
33
Le MSI est politique au sens défini par Bourdieu (1997) pour appréhender le champ scientifique :
il altère la configuration des positions sociales et des ressources dans le champ disciplinaire. Lors
de son émergence, le MSI ne prend pas position seulement sur le contenu scientifique du champ,
il prend position dans son espace politique et institutionnel, en particulier au travers de
l’attribution de postes dans les universités et les centres de recherche. B. Chamak (2011) précise
que les acteurs qu’elle a étudiés croient profondément au mérite intellectuel de leur programme
sans visée forcément carriériste. Mais elle confirme que, pour mettre en place un MSI, ses acteurs
doivent acquérir du pouvoir afin de contrebalancer celui de l'orthodoxie (ou du paradigme
dominant) au sein même de la discipline, et, plus largement, d’acquérir une reconnaissance au sein
de la société, celle-ci étant recherchée dans le but de légitimer et d’asseoir le mouvement.
Un quatrième point de la théorie précise que les MSI sont constitués en une action
collective organisée (Frickel, Gross, 2005, p. 207). Selon les auteurs, pour qu'un mouvement
scientifique émerge, il faut « différents niveaux de coordination, spatial, temporel, et social10 »
(ibid.), en particulier des formations, des revues et des colloques. Les acteurs du mouvement
doivent se distribuer des rôles, ont besoin d’obtenir des soutiens dans des revues ou chez des
éditeurs. Sans cette coordination visant au développement et à la légitimation du MSI, rien ne
saurait exister. Bruno Latour développe à ce sujet la notion d' « inscription » des acteurs dans le
développement d’un mouvement (1987). Ces facteurs de durée montrent bien que l'étude d'un
mouvement scientifique touche autant à l'histoire des sciences qu'à la sociologie des sciences.
Selon un cinquième principe, un MSI aurait une durée finie. Le MSI est en effet un
phénomène temporaire, soumis à une naissance, un développement et une disparition. Sa
naissance est annoncée comme un bouleversement scientifique, sa mort se traduit soit par sa
disparition effective du champ disciplinaire, soit par sa transformation en une forme stable et
institutionnalisée. Il ne s’agit alors plus d’un mouvement mais d’un sous-champ ou d’une spécialité. Les
auteurs ne précisent pas de manière claire quelle serait la frontière entre un MSI et sa
transformation en une entité institutionnalisée, devenant une norme codifiée de la discipline.
Autrement dit, les auteurs ne s'intéressent pas au mouvement une fois qu’il est institutionnalisé.
Dans notre travail nous essaierons de déterminer, premièrement, dans quelle mesure nous
pouvons identifier les étapes de l'émergence et du développement du mouvement de géographie
théorique et quantitative, avec les marques de passage de l'une à l'autre, et deuxièmement, nous
essaierons de savoir si sa disparition est envisageable, en interrogeant notamment le sens ou
l'absence de sens qu'a pu avoir le mouvement pour ses acteurs à partir d'un certain stade de son
développement. Autrement dit, pour ce qui est des acteurs, nous pourrons nous demander à son
propos si, dans la vie d'un mouvement, le type d'action des acteurs change au cours du temps et
s’il demeure obligatoirement un centre et une périphérie du mouvement. Avec la diffusion du
mouvement, l'organisation des acteurs pourrait mener à un certain polycentrisme, avec des limites
de plus en plus floues entre membres du mouvement, et une expansion amenant à une certaine
9 Traduit de l’anglais original : “precisely because the intellectual practices recommended by SIMs are contentious,
SIMs are inherently political”.
10 Traduit de l’anglais original : “some level of spatial, temporal, and social coordination”.
34
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
banalisation des idées prônées par le mouvement (donc une certaine indistinction entre les
tenants du mouvement et le reste des géographes). Cette banalisation du programme pourrait
aller jusqu'à la disparition du mouvement en tant que tel.
35
« Proposition 1 : un MSI a davantage de chances d'émerger quand des acteurs intellectuels
de statut élevé critiquent ce qu'ils estiment être les tendances intellectuelles centrales du
moment11. » (p.209)
« Proposition 2 : les MSI ont davantage de chances de réussir quand des conditions
structurelles leur donnent accès à des ressources clés12 » (p. 213)
11 Dans le texte : “SIM is more likely to emerge when high-status intellectual actors harbor complaints against what
they understand to be the central intellectual tendencies of the day”.
12 Dans le texte : “SIMs are more likely to be successful when structural conditions provide access to key ressources”.
13 Dans le texte : “the greater a SIM's access to various micromobilization contexts, the more likely it is to be
successful”.
14 Dans le texte : “the success of a SIM is contingent upon the work done by movement participants to frame
movement ideas in ways that resonate with the concerns of those who inhabit an intellectual field or fields”.
36
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
« a leader in the application of social physics, and the declaration of interdependence signed
by a group of physical and social scientists at the Princeton conference in 1949 is a
landmark in the growth of the application of mathematics to the social sciences . » (Burton,
1963, p. 153)
Par ailleurs, les acteurs d'un nouveau mouvement peuvent s'appuyer sur des publications,
des manuels, des intervenants étrangers pour former, mais également apporter une certaine
légitimité au mouvement.
Dans le cas des sciences cognitives, B. Chamak (2011) a également souligné que « les MSI
sont influencés directement ou indirectement par des pressions en provenance de
l’environnement culturel, social et politique ». Deux orientations de recherche sont alors à
dissocier : recherche fondamentale et recherche appliquée. Cette dernière, intéressant à court
terme les pouvoirs publics ou les entreprises privées, peut se présenter sous forme de contrats,
permettant le développement du MSI et l'investissement de ses acteurs dans de la recherche
fondamentale. La dépendance vis-à-vis des pouvoirs publics doit être prise en compte dans la
compréhension de la structuration du MSI. P. Bourdieu (1976) a analysé ce phénomène en
développant la notion d’« hétéronomie » du champ scientifique.
37
1.2. Pour une analyse spatiale d'un mouvement scientifique
L’approche de S. Frickel et N. Gross (2005) est principalement sociologique. Notre
objectif est de compléter leur théorie, qui synthétise différents travaux sociologiques, en proposant
une approche par l’analyse spatiale, et plus précisément par l’étude de la diffusion spatiale.
À partir des années 1990 et surtout 2000, dans le dit « tournant spatial » (ou « spatial turn »)
des sciences sociales, des historiens de la géographie anglo-américains ont exploré cette voie, dans
le prolongement des études sociales des sciences (souvent reconnues sous le label anglais de science
studies). Les géographes britanniques David Livingstone et Charles Withers sont les deux auteurs
emblématiques de cette voie15 (Livingstone, 1995, 2003 ; Livingstone, Withers, 2011 ; Withers,
2002, 2007) qui est moins l’analyse spatiale d’un mouvement scientifique que des pistes de « mise
en œuvre d’un projet de géographie historique des sciences, c’est-à-dire le projet d’une mise en
correspondance entre les savoirs scientifiques et les lieux et les espaces où ils sont produits et
consommés » comme l’indique aussi J.-M. Besse (ibid.) qui propose dans cet article et dans une
analyse antérieure de la géographie de la Renaissance (Besse, 2004) une analyse précise des
apports géographiques de ces textes. Preuve que la géographie de la géographie se développe, des
15 Dans cette période-là, d’autres auteurs, principalement anglo-américains, s’intéressent également à cette
question, comme l’a par ailleurs relevé J.-M. Besse (2010) : Sophir, Shapin, 1991 ; Shapin, 1995 ; Livingstone, 1995 ;
Smith, Agar (dir.), 1998 ; Galison, Thompson (dir.), 1999 ; Gregory, 2000 ; Withers, 2002 ; Dierig, 2003 ; Naylor,
2005 ; Raj, 2007 ; Powell, 2007.
38
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
manuels sont désormais publiés, tel Geographical Knowledge, dirigé par John A. Agnew et D.N.
Livingstone (2011).
Par ailleurs, de nombreux travaux assez généraux ont été réalisés autour de ce courant
d’« histoire spatiale des savoirs ». En France, Christian Jacob a coordonné une importante série
d’histoire des savoirs consacrée aux Lieux de savoir, le premier volume étant dédié au thème
Espaces et communautés (2007), où l’auteur annonce ce qu’il entend par là, avec des notions
encore une fois assez proches des domaines de compétence des géographes :
« Fonder, délocaliser, circuler, explorer, converger, déployer un réseau, aller du centre vers
la périphérie, agir depuis le centre vers la périphérie, autant d’actions qui nous semblent
constituer une histoire spatiale des savoirs.» (Jacob, 2007, p. 25)
« D’un côté, la description des mécanismes de concentration spatiale des activités culturelles
permet d’en faire apparaître l’organisation hiérarchique, et aussi de révéler les dissymétries,
les inégalités liées à la distance au « centre » (quelle que soit l’échelle d’analyse où l’on se
place : du niveau intra-urbain aux relations spatiales entre « métropoles » et espaces
colonisés), et plus généralement elle permet de montrer en quoi les questions culturelles
(sciences, arts, littérature) sont en même temps des questions d’autorité et de pouvoir (réel
et symbolique), et plus encore en quoi les questions culturelles sont indissolublement liées à
celles du gouvernement des distances et des échelles […]. Mais d’un autre côté, on peut
reprocher à ce modèle de manquer un aspect marquant de l’histoire des pratiques artistiques
et savantes : la circulation. L’enjeu est décisif, dans la mesure où il s’agit de redessiner
quelques-uns des axiomes fondateurs de l’écriture de l’histoire des sciences […] mis en
place dans la modernité (le discours auto-légitimant des Lumières européennes se
diffusant à la surface de la planète). On ne peut se contenter, en effet, d’envisager l’histoire
des pratiques et des idées selon le modèle exclusif de la diffusion à partir d’un centre. De
39
nouveaux agendas se sont ouverts, sensibles à la fois à la dispersion des lieux de production
artistique et scientifique, à la créativité des « périphéries », à leur connectivité plus ou moins
directe, et de manière générale à l’essentielle circulation des objets et des hommes, c’est-à-
dire aussi des pratiques et des idées dont ils sont les véhicules. Les savoirs et les modèles
artistiques circulent en tous sens, et non seulement du centre vers les périphéries. L’analyse
de ces circulations incessantes nécessite de la part de l’historien la mise en œuvre d’une
conceptualité nouvelle, que les géographes pourraient bien leur proposer […] » (Besse,
2010b, p. 8)
Par ailleurs, J.-M. Besse insiste sur l’intérêt de la représentation cartographique en analyse
spatiale des sciences :
« Grâce à [elle], il est possible de produire une image de la répartition spatiale des activités […] scientifiques
et qui permet ainsi […] d’installer une forme de compréhension de ces activités. L’utilisation de la
cartographie dans l’histoire […] de la science, loin d’être un palliatif ou un ornement, permet ainsi,
semble-t-il, de « révéler », au sens photographique du terme, une dimension constitutive,
déterminante de ces activités, à savoir, entre autres choses, leur localisation, leur dispersion et leur
organisation spatiale, leur inscription territoriale, leur circulation, et l’échelle de leur
développement » (Besse, 2010a, p. 218).
Ces éléments (modèles d’analyse spatiale et cartographie) font écho avec le lieu où J.-M.
Besse a souhaité publier son article : l’Espace géographique. En effet, cette revue est considérée par
beaucoup comme l’un des supports de publication de la géographie « moderniste » depuis la
décennie 1970, et notamment celle des acteurs de la géographie théorique et quantitative
francophone16. Elle est également le lieu de nombreux débats et dossiers et propose donc des
articles programmatiques tels que cet article. C’est dans ce support éditorial que J.-M. Besse met
les géographes au défi d’investir un champ selon lui prometteur, celui de « la prise en
considération de l’espace comme outil de compréhension » pour les sciences de la culture :
En fait, l’expérience d’une géographie de la science a déjà été menée, et parmi les
premières esquisses figure l’étude de l’expansion de la « new geography » dans le monde anglophone,
menée par Peter Haggett (1990), qui a proposé une esquisse de sa diffusion spatiale, et dont nous
reparlerons. En France, à côté de plusieurs autres travaux de recherche appliqués à la géographie,
elle vient de donner lieu à un programme de recherche dont témoigne la publication d’un dossier
de la revue Mappemonde intitulé « La science, l’espace et les cartes » (Eckert, Baron (dir.), 2013).
L’article introductif du dossier en présente ainsi les objectifs :
16Il avait déjà publié un article programmatique en 2004 sous le titre « Le lieu en histoire des sciences. Hypothèses
pour une approche spatiale du savoir géographique au XVI e siècle » (MEFRIM, tome 116, pp. 401-422), dans un lieu
moins enclin à une large diffusion auprès des géographes, notamment français.
40
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
(individus, collectifs). Notre ambition est de présenter à la fois des méthodes de repérage et
de spatialisation de corpus importants à des échelles fines, tout en montrant les résultats et
les structurations géographiques qui émergent. Il s’agit ici de traiter donc des corpus de
données, parfois considérables, qui ont pour particularité de prendre en compte un
ensemble cohérent d’entités géographiques. » (Eckert, Baron, 2013)
Ce dossier s’inscrit « dans la continuité d’un programme financé par l’Agence nationale de
la recherche et qui s’est achevé au printemps 2013 : le projet GÉOSCIENCE, dont l’objectif était
de contribuer à une analyse des logiques spatiales de l’évolution de la science, tant d’un point de
vue actuel que dans une dimension diachronique de moyen et long termes » (Baron, Eckert,
2013). Comme le soulignent les auteurs, ce dossier « n’inaugure pas la thématique mais la rend
visible » puisque des publications antérieures visant les mêmes objectifs ont été publiés dans cette
revue dans les années 2000. Les auteurs partent du constat selon lequel :
« Si l’intérêt d’une analyse spatiale des activités scientifiques a été plusieurs fois affirmé par
des géographes — dans la tradition francophone on peut citer notamment Jean Gottmann
(1974), Olivier Dollfus (2001) et Roger Brunet (2001) — les travaux ont été rares. En France,
ceux de Madeleine Brocard dans les années 1970-1980 et jusqu’au début des années 1990
n’ont guère eu de postérité (Brocard, 1991 ; Brocard et al., 1996). » (Eckert, Baron, 2013)
Dans son état actuel, le dossier « a pour vocation à convaincre de l’intérêt d’une analyse
spatialisée de la science, et de la possibilité et de l’utilité de la représentation cartographique »
(Eckert, Baron, 2013), les auteurs estimant eux aussi que :
« Les faits de localisation, la structuration spatiale des réseaux, la mesure du poids des
ancrages locaux comme des ouvertures internationales gagnent à être pris en compte,
mesurés et, plus que jamais, analysés. » (Eckert, Baron, 2013)
L’un des quatre articles de ce dossier (Maisonobe, 2013) a particulièrement attiré notre
attention puisqu’il est proche de notre programme d’analyse d’un mouvement scientifique et de
notre démarche de recherche. En effet, Marion Maisonobe, doctorante en géographie, y présente
un essai d’analyse de la « Diffusion et [de la] structuration spatiale d’une question de recherche en
biologie moléculaire ». Elle s’intéresse donc à la diffusion d’une « question de recherche » et non
pas d’un « mouvement », mais qui n’en mobilise pas moins un certain nombre de personnes, des
scientifiques qui peuvent constituer un collectif en faisant émerger une communauté de recherche
(il s’agissait dans ce cas de problèmes touchant à la « réparation » et à la « transcription » de
l’ADN). Autre différence importante, elle étudie cette diffusion à l’échelle mondiale alors que
nous avons fait l’hypothèse que le mouvement scientifique que nous étudions s’inscrit de manière
significative dans le cadre de l’Europe francophone puisque nous supposons qu’il transgresse les
frontières nationales pour exister en tant que communauté de langue. La temporalité de son objet
de recherche, que Diana Crane (1969) a nommé aussi « problem area », peut être semblable à celle
d’un mouvement scientifique soit d’ « une ou plusieurs décennies » même si ce dernier devrait
avoir une plus grande longévité. La principale différence c’est qu’un mouvement scientifique peut
avoir une organisation sociale saisissable, structurée et durable, contrairement à une simple
« question de recherche » qui peut néanmoins évoluer et se transformer.
41
Pour analyser la structure relationnelle du réseau de collaboration entre les chercheurs qui
se posent la même question de recherche, elle a choisi une approche bibliométrique, ce qui lui
permet de « saisir la naissance, l’évolution et la diffusion d’un groupe assez restreint de
scientifiques et de centres de recherche » à travers l’étude de ses publications (Maisonobe, 2013,
p. 1). Comme elle, nous pensons que « les publications sont un révélateur intéressant bien que
partiel du fonctionnement des collectifs scientifiques » et surtout qu’« elles sont un moyen de
renseigner la dynamique d’un groupe de recherche dans le temps et dans l’espace » (ibid.).
Comme nous le verrons ci-dessous, nous faisons appel à d’autres sources pour analyser la
géographie théorique et quantitative, tels les témoignages de ses acteurs.
La conclusion de son article résume bien sa démarche et montre tout l’intérêt pour un
géographe d’étudier la spatialité des sciences et plus particulièrement la diffusion spatiale des
savoirs scientifiques :
Par rapport à des recherches antérieures qui ont montré que la structure d’un réseau
scientifique est sensible au passage d’un stade de recherche à un autre (dans le cadre du groupe du
phage, Mullins (1972) avait identifié quatre stades, de l’émergence à la stabilisation),
M. Maisonobe (2013) a insisté sur l’évolution de la « structure spatiale d’un tel réseau », montrant
notamment que « à mesure que la question s’épuise, les agglomérations se replient sur leur
contexte national », de sorte que « le niveau national est toujours pertinent pour comprendre la
structuration des collectifs scientifiques et ne devrait pas être éliminé des réflexions portant sur
les réseaux scientifiques » (ibid., p. 14).
Au total, ces différentes positions programmatiques (Besse, 2004, 2010 ; Eckert, Baron,
2013) et l’investissement récent et important des géographes (Baudelle G., Ozouf-Marignier
M.-V., Robic M.-C. (dir.), 2001 ; Baron, 2005 ; Berroir et al., 2009 ; Clerc, 2013 ; Cuyala, 2013 ;
Eckert, Baron, Jégou, 2013 ; Levy, Sibertin-Blanc, Jégou, 2013 ; Maisonobe, 2013 ; Robic, 2013)
montrent tout l’intérêt pour un scientifique et surtout un géographe de :
42
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Tout un champ de recherche s'ouvre dans ce domaine et par conséquent conforte notre
volonté d’analyser la diffusion temporelle et spatiale d’un mouvement scientifique.
43
Il fait l’hypothèse que la diffusion se fait de proche en proche, par contamination ou, selon le
terme consacré, « par contagion » d’un département de géographie à l’autre, en se référant à la
publication phare de T. Hägerstrand (1957) sur la diffusion spatiale des innovations. Il teste son
hypothèse en évaluant la distance matérielle qui sépare les universités qui adoptent les questions
de géographie théorique et quantitative et les deux universités à l’origine du mouvement, ce qui
lui permet de montrer le rôle de la proximité entre les lieux successifs s’adonnant à la géographie
théorique et quantitative. M. Maisonobe a montré également que « la diffusion spatiale se fait
principalement par contagion au sein des pays les plus productifs de la première période » de
diffusion (Maisonobe, 2013, p. 8).
Ces recherches précoces se sont inspirées de cette notion de diffusion spatiale dont le
géographe suédois T. Hägerstrand (1916-2004) a été le théoricien (il est la figure marquante de ce
champ de recherche et l’un des pionniers de la New geography). C’est ce modèle que nous
souhaitons mobiliser pour élaborer notre analyse spatiale d’un mouvement scientifique, en nous
appuyant aussi sur les apports récents de l’économie de la connaissance. T. Hägerstrand publia en
1953 une thèse, en suédois, traduite en anglais quinze ans plus tard, mais jamais en français. Il y
propose une théorisation des processus de diffusion qui permet de mieux comprendre ce qu’est
un mouvement d’un point de vue spatio-temporel. En effet, il distingue deux phases dans les
17 Traduit de l’anglais original : “The quantitative revolution as a diffusion process”. Texte explicatif du schéma
accompagnant ce titre : “A highly simplified and incomplete picture of some of the moves of geographers from two
leading United States graduate schools in the 1950s and 1960s, and their impacts on the United Kingdom. Some of
the second- and third-order moves occurred after 1970. For simplicity only one centre in human geography
(Washington) and one in physical geography (Columbia) have been retained”.
44
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
processus de diffusion des innovations agricoles qu’il étudie dans la province de Scanie, en Suède
méridionale. La première phase est celle des précurseurs : parce qu’ils participent à des réseaux
sociaux de grands propriétaires où l’information circule bien, ou bien parce qu’ils ont été formés
dans un institut agronomique et restent en contact avec lui, quelques individus ont vent d’une
innovation et l’adoptent. Ils sont distribués au hasard en Suède méridionale. La seconde phase est
celle où l’innovation se généralise – celle où l’on passe des précurseurs à un mouvement général.
À ce moment-là, l’innovation est adoptée par des agriculteurs qui n’ont pas accès aux moyens de
diffusion de l’information à distance qui existent alors : ce qui compte, c’est ce qu’ils peuvent
observer directement. La diffusion se fait de proche en proche, par contacts. Thérèse Saint-Julien,
dont la thèse d’État porte sur la question de la décentralisation industrielle en France vue sous
l’angle d’un processus de diffusion et qui a publié un ouvrage en 1985 sur La diffusion spatiale des
innovations affirme plus généralement que « la diffusion est à la fois l'action (de diffuser), et le
résultat de l'action (la configuration), de se répandre, ou de transmettre et de propager » un objet
(Saint-Julien, 2004). Cette définition générale nous invite à nous poser les questions successives :
comment un mouvement scientifique apparaît-il ? Comment se diffuse-t-il ? Quelle configuration
spatiale adopte-t-il ? Nous essaierons de déterminer les vecteurs et les lieux d'émergence, de
polarisation, mais aussi les canaux de diffusion.
45
en fonction de ses différenciations (tel le poids des centres universitaires) et de ses discontinuités
éventuelles en présentant les formes de relations possibles (les types de contacts entre géographes),
nouées lors d'événements scientifiques ou lors d'échanges prolongés en face à face.
Par ailleurs, les mouvements scientifiques émergent dans des lieux différents. La nature de
ces lieux influence leur évolution. Des auteurs tels que C. Vandermotten et al. (1999) affirment
que la capacité d'insertion des innovations dans les réseaux urbains, et notamment dans les
réseaux d'innovation, est très inégale entre les villes. Les différents participants à un mouvement
qui cherchent à le développer ont plus de facilités à le faire lorsqu’ils vivent dans de plus grandes
villes tout en misant sur les avantages d'agglomération car la mise en réseau des grandes villes est
de plus en plus efficace à grande et très grande distance (Saint-Julien, 1999) : « la diffusion spatiale
[...] est particulièrement sensible à la structure hiérarchique des systèmes de peuplement, le
phénomène nouveau a tendance à apparaître en suivant le sens descendant de la hiérarchie
urbaine ». Les mouvements scientifiques devraient donc émerger dans les pôles universitaires et
de recherche et ce serait grâce à eux qu'ils pourraient se développer sur un plan international.
Leur progression est donc de type hiérarchique, plus que par contagion locale.
46
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
disciplinaire peut également venir de la périphérie de la discipline, loin du cœur contrôlé par les
garants de la tradition, remettant en partie en question ce modèle hiérarchique de diffusion, et
confirmant alors les objections formulées par J.-M. Besse (2010) à la considération des seules
centralités aux dépens des marges.
47
La vitesse de diffusion d'un mouvement scientifique
Une fois des positions plus élevées atteintes au sein de la discipline, il leur est possible de
diffuser plus aisément le mouvement scientifique. La période d'affirmation (appelée également
étape d'expansion) débute et marque une accélération dans la diffusion du mouvement et une
diminution des clivages entre les lieux. Les premiers doctorants sont formés et prennent des
postes dans des lieux plus périphériques par rapport au mouvement. Cela permet l'extension de
l'espace potentiel d'adoption. Ces migrations imposées de jeunes enseignants-chercheurs
entrainent par là-même une diffusion du mouvement scientifique - même s'ils ne sont pas
forcément recrutés sur des profils spécialisés. Cela contribue à modifier les rapports de force
entre différents mouvements scientifiques au sein de la discipline, et transforme les lieux de la
discipline. Enfin, la prise de responsabilités institutionnelles pour les pionniers et de postes pour
leurs élèves signifie une propagation très rapide du mouvement scientifique du centre vers la
périphérie de la discipline soit, a priori, des plus grandes universités aux plus petites, ou de celles
qui sont plus concernées au départ à celles qui le sont moins, conduisant à une possible
homogénéisation des lieux. L'effet de masse entraine en outre une diversification des méthodes et
théories développées par le mouvement scientifique.
Néanmoins, la diffusion spatiale d'un mouvement scientifique peut être contrainte par le
fait que les acteurs résident dans des mailles territoriales différentes, ce qui entraîne de la distance
pour certains et de la proximité pour d'autres. Des obstacles institutionnels, linguistiques ou plus
largement culturels, peuvent affecter l'émergence d'une cohésion et donc d'un mouvement
scientifique traversant les différentes mailles.
48
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
49
peuvent prendre dans la diffusion. À la différence des connaissances codifiées (encadré 1.1), il est
très difficile de transmettre des connaissances tacites par un discours écrit (Reix, 1995).
La proximité physique des acteurs d'un mouvement scientifique peut être considérée
comme un moyen de diffusion de la partie non codifiable des connaissances. Les réunions
d'équipe de recherche sont des pratiques qui permettent l'apprentissage collectif des connaissances
tacites et formalisées (Garel, 1996) « et au-delà, le développement de relations de confiance et la
diminution du risque de comportements opportunistes » (Loilier, Tellier, 2001, p. 572).
Si certains auteurs ont montré que la proximité spatiale jouait un rôle primordial dans la
production scientifique et l'innovation, notamment à cause des modes de transmission du savoir
tacite et des savoir-faire, d'autres auteurs ont établi que les moyens de communication modernes
ont réduit l'importance de ce type de proximité. Ils parlent alors de proximité relationnelle ou
réticulaire. Mais les études montrent que la diffusion du savoir continue de décliner avec la
distance. L'hypothèse montrant l'importance de la proximité relationnelle ou réticulaire consiste à
affirmer que « la proximité géographique n'est pas suffisante en soi pour bénéficier des
externalités de connaissances si elle ne s'accompagne pas de véritables relations entre les acteurs »
(Zucker et al., 2001). Les réseaux se transforment au fur et à mesure que le mouvement se
diffuse. M. Maisonobe (2013) a montré que le réseau change selon deux phases de diffusion : le
moment de l’innovation et le moment de l’extension. L’auteure insiste sur le fait que ceci est aussi
sensible dans la structure spatiale des réseaux.
1. Connaissances codifiées
Elles correspondent à des connaissances régies par des règles, le plus souvent
institutionnelles, qui se transmettent sous forme d'ouvrages, de publications, de manuels, de
textes, de programmes. Il s'agit de tout ce qui est écrit et qui peut se diffuser par différents
vecteurs, numériques ou non. La connaissance transformée en information devient un produit
de diffusion à travers des réseaux. Ces connaissances sont faciles à stocker et à transmettre.
L'un des avantages de la codification est la réduction qu'elle entraîne, pour la collectivité, de
certains coûts liés à l'acquisition de connaissances. Cependant, la codification des
connaissances exige des dépenses très importantes. Ce type de connaissances est en
progression, tout comme les outils qui permettent de l'utiliser. Une fois suffisamment
développé, un mouvement scientifique peut s'appuyer sur les technologies de l’information et
de la communication pour diffuser ses théories et ses méthodologies grâce à la connaissance
codifiée en permettant son transfert à longue distance et à faible coût, ce qu’Everett M. Rogers
(1995 [1962]) nomme les « mass media channels ». Cette facilitation de la diffusion dépend de la
période dans laquelle se situe le mouvement scientifique. Les technologies de l’information et
de la communication dans les années 1970 n'étaient pas les mêmes que de nos jours.
50
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
2. Connaissances tacites
Différents auteurs (Polanyi, 1966 ; Baumard, 1999) ont montré que dans une
organisation (et, par extension, dans un mouvement scientifique), la plus grande partie de la
connaissance se présente sous forme tacite. E. Rogers (1995 [1962]) parle alors
d’ « interpersonnal channels » dont il souligne la plus grande efficacité dans la diffusion d’une
innovation. Cette fraction ne doit donc pas être sous-estimée dans l'étude de la diffusion et
de la configuration qui en résulte. Cependant, peu de recherches dans cette voie ont été
menées jusqu'à présent parce que ces connaissances, par leur nature, sont difficilement
analysables, au contraire des connaissances codifiées. Les caractéristiques données sur ces
connaissances tacites montrent qu'une formalisation serait difficile : elles « sont souvent
vagues et indéterminées » (Memml, 2003, p. 247) et correspondent à des aptitudes, des
savoir-faire, des habiletés, des intuitions, de l'heuristique, etc. Elles se transmettent (et
perdurent) par l'expérimentation en commun, la vie de laboratoire, les rencontres face-à-face,
le contact direct et l'apprentissage pratique. Elles circulent en effet grâce à des formes
d'interaction sociale de proximité.
Pour mener à bien l’analyse spatiale d’un mouvement scientifique, nous souhaitons donc
identifier les interactions qui existent entre les acteurs de ce mouvement et qui structurent un
collectif qui agit pour porter un programme (Frickel, Gross, 2005). Ce collectif est formalisé en
réseaux. Il est composé de personnes qui ont des liens entre elles et mettent en place des
manifestations ou encore des motions (les moyens) pour un programme qui peut être de
différentes natures. Il s’agit cependant d’une approche particulière des réseaux sociaux puisqu’elle
s’attache à comprendre la dynamique d’un mouvement scientifique à l'intérieur d'un champ
disciplinaire. Les personnes étudiées sont en effet des chercheurs, enseignants-chercheurs, ou
51
encore ingénieurs de recherche qui entretiennent entre eux des relations spécifiques liées à la
nature de leur activité. Cela implique des relations potentiellement nombreuses et de nature
différente : institutionnelles, amicales, formelles ou informelles, ponctuelles ou répétitives, de
domination ou encore concurrentielles, et ce à travers l'appartenance à un même laboratoire, ou à
un même comité de rédaction, ou encore une co-publication dans une revue, ou la participation à
un événement scientifique.
Dans quels lieux un scientifique ayant adopté de nouvelles approches va-t-il pouvoir
diffuser les recherches qu'il mène ? Et dans quels lieux un chercheur ignorant de telles approches
serait-il susceptible de découvrir de telles études et leur intérêt ? Les universités d’attache, les
laboratoires, les colloques, ou encore les publications dans des revues constituent les lieux
d’interaction possibles comme nous l’avons énoncé plus haut.
Le choix de mener une analyse formelle de tels réseaux sociaux participe d’une volonté
d’objectiver, autant que faire se peut, certaines des relations diachroniques et synchroniques qui
existent entre les scientifiques du mouvement étudié. La formalisation est forcément une
simplification et une réduction donnant accès à un certain type d’outils formels dont on escompte
des retours interprétatifs, pour découvrir des éléments intéressants qui ne seraient pas
nécessairement visibles si on ne formalisait pas : il s’agit en effet de faire émerger des structures.
À travers la construction d’une information objectivée, nous essayons d’identifier un système de
relations. La formalisation réalisée révèle des constructions en réseaux et ces réseaux présentent à
certains moments certaines configurations analysables comme autant de structures partielles. Ces
structures peuvent être identifiées en travaillant sur les types de liens qui unissent les scientifiques.
52
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
4) Le quatrième type a trait aux échanges liés dans les différents lieux d’expression des
chercheurs tels que les colloques, les journées d’études ou encore les séminaires de recherche
consacrés au mouvement scientifique d’un point de vue théorique, méthodologique ou
thématique.
5) Cinquièmement, les liens de filiation scientifique sont utiles pour comprendre les logiques
spatiales de diffusion du mouvement puisqu’ils mettent en lumière des relations entre les
directeurs de thèse et leurs doctorants. Ces processus de filiation aboutissent régulièrement à des
phénomènes d’essaimage du mouvement à travers le territoire, avec des processus de
renforcement de ses lieux préférentiels.
Des relations de travail effectives découlent de ces différents types. Pour les analyser, plusieurs
supports peuvent être examinés, tels que des ouvrages collectifs, des revues ou encore les listes de
communication à des colloques étiquetés du mouvement scientifique. Classiquement, dans la
littérature scientifique, les co-signatures sont analysées en particulier parce que l’information est
facile à mobiliser en termes de bibliométrie. Par bibliométrie, on entend l’application des
mathématiques et des méthodes statistiques aux livres, articles et autres moyens de
communication (Pritchard, 1969). Dans le dossier de la revue Mappemonde intitulé « La science,
l’espace et les cartes » (Eckert, Baron (dir.), 2013), les auteurs indiquent dès l’introduction que
parmi les objectifs poursuivis figure la volonté de défendre la pertinence « d’une approche
spatialisée des activités scientifiques fondée sur la mesure et la localisation » et notamment la
« mesure de l’activité (publications, bibliométrie) » (Eckert, Baron, 2013). D’ailleurs, l’article de
M. Maisonobe (2013) présente les résultats d’une analyse bibliométrique permise grâce à « l’accès
en ligne Web of Science [qui] permet d’isoler et d’étudier de vastes corpus de publications
scientifiques (Cristofoli, 2008) et ainsi d’interroger différentes facettes de l’activité de recherche.
Comme nous et d’autres chercheurs en étude sur la science, elle pense que :
« Les publications sont un révélateur intéressant bien que partiel du fonctionnement des
collectifs scientifiques. En particulier, […] elles sont un moyen de renseigner la dynamique
d’un groupe de recherche dans le temps et dans l’espace. » (Maisonobe, 2013)
53
utilisée dans les travaux de sociologie des sciences (par exemple : Milard, Grossetti, 2006), c’est
avant tout pour traiter de la « big data », ce qui n’est pas notre cas puisque le mouvement
théorique et quantitatif européen francophone ne compterait que quelques dizaines d’acteurs. Ces
co-signatures sont avant tout étudiées dans notre travail pour révéler des relations et donc la
constitution d’un espace.
Enfin, des interactions informelles apparaissent comme un catalyseur des types d’interactions
présentés. Elles sont notamment révélées par les entretiens avec les acteurs du mouvement
scientifique. Ce type d’interactions met en lumière des liens d’affinité entre des personnes,
impliquant des échanges et des rencontres. Il s’agit alors de proximité personnelle même si les
relations révélées par les témoignages d’acteurs du mouvement peuvent avoir été induites par une
rencontre à un stage de formation ou l’appartenance à un même laboratoire de recherche. Ce que
révèlent ces témoignages, ce sont aussi des relations de concurrence ou d’inimitié qui participent
également, et fortement, aux configurations et à la vie de ces réseaux.
Les sous-réseaux issus de ces interactions peuvent être locaux, régionaux, nationaux ou
encore internationaux. Si détecter les interactions est essentiel, déterminer leur structure, leur
organisation et finalement les positions de chacun des acteurs dans les réseaux est primordial
pour répondre à la problématique de départ.
1.3.2. Les positions dans les réseaux, liens forts et liens faibles
Nous supposons qu'à partir de l’émergence du mouvement scientifique, plusieurs sous-
réseaux se développent. Les différents membres de ces sous-réseaux n’ont probablement pas la
même importance dans la diffusion du mouvement théorique et quantitatif. Le degré de
participation aux réseaux et les types d'interaction scientifiques diffèreraient d’un acteur à l’autre.
Nous pouvons identifier trois types de personnes dans les sous-réseaux en fonction de leur
position et de leur participation. Il existe tout d’abord des figures centrales, acteurs
incontournables du mouvement. Il s’agit bien souvent d’acteurs historiques, présents dès les
premiers stages de formation, organisant des colloques propres au mouvement scientifique, co-
publiant beaucoup et/ou ayant eu de nombreux élèves. Ces personnes coordonnent le réseau et
assurent sa cohésion. Elles permettent au mouvement de se constituer et/ou de se pérenniser.
Les réseaux sont également constitués d’acteurs plus périphériques, plus en marge et tout du
moins en retrait par rapport aux figures centrales. Ils peuvent avoir différentes fonctions dans le
réseau. Certains sont par exemple des élèves de figures centrales. Enfin, nous pouvons
reconnaître un troisième type d’acteurs qui constituent des relais ou des ponts entre des sous-
réseaux. Ces personnes peuvent avoir éventuellement des connexions épisodiques avec les autres
acteurs, mais surtout, elles ont la particularité d’appartenir à des sous-réseaux très différents.
Il est intéressant de faire ici référence à Mark Granovetter, sociologue américain, dont les
apports les plus connus concernent la théorie de la diffusion de l’information dans une
communauté, connue sous le nom de la « force des liens faibles » (Granovetter, 1973, 1983).
Cette théorie, qui s’intéresse en fait à des configurations déjà bien identifiées dans le cas de
l’administration française par M. Crozier et E. Friedberg (1977), pourrait constituer l’une des clés
54
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Il ne s'agit cependant pas pour nous de nous intéresser à des personnes isolées en tant
que telles mais à leur rôle dans les sous-réseaux. Nous étudierons donc des types de personnes
formant une structure localisée dans des lieux, que ce soit des lieux physiques tels que des lieux
de rencontre, les institutions au sens large, des pôles, ou des lieux de production tels que les
revues scientifiques. Néanmoins, certaines personnes sont mises en valeur pour leur rôle de
pionnier, de passeur ou encore parce qu'elles ont fait faire. Nous chercherons donc à
comprendre, à travers ces différentes positions dans le réseau, ce qui a été structurant (personnes
ou groupes de personnes) dans l'émergence, le développement et la diffusion spatiale du
mouvement scientifique étudié.
55
Encadré 1.2 - Histoire d’un label
François Bédarida (2001), fondateur et acteur moteur de l'histoire du temps présent, affirme
que durant une grande partie du XXe siècle les recherches en histoire du temps présent ont
suscité méfiance et désintérêt. Les États-Unis auraient été pionniers en développant l'histoire
orale, dès l'après Seconde Guerre Mondiale, grâce à l'apparition du magnétophone qui leur
permettait de combler l'envie d'interroger des hommes politiques ayant eu une carrière
« exceptionnelle ». C’est seulement dix ans plus tard que l'histoire orale apparaît en Europe
occidentale (Angleterre, Allemagne, Italie), et il faut attendre plus longtemps encore pour
qu’elle émerge en France (Wolikow, 1997). Ce n’est en effet qu'à partir des années 1970 que
ce champ de l'histoire s’est développé en France, « grâce à la réintégration du présent dans le
territoire de l’historien » (Bédarida, 2001, p. 153). L'auteur attribue ce retournement
épistémologique aux conséquences de Mai-68 telles que « le retour en force de l'événement
et du sujet, la quête généralisée d'identité, elle-même génératrice d'une nouvelle demande
sociale » (ibid., p. 154). De nombreux chercheurs ont alors focalisé leur intérêt sur l'histoire
proche et les témoignages oraux. En 1978, ces nouvelles préoccupations se concrétisent
officiellement avec la création d'un laboratoire CNRS portant le label « temps présent » :
l’Institut d’Histoire du temps présent, ou IHTP, dirigé par F. Bédarida. Patrick Garcia
(2003), estime que c'est grâce à cette institutionnalisation que cette étiquette se diffuse. Six
ans plus tard est fondée la revue Vingtième siècle, revue d'histoire, confirmant la légitimité
acquise. Le développement de ce champ est vu par F. Bédarida comme une promotion, un
anoblissement « au sein de la Cité » qui confèrerait à l'historien un important rôle social. Les
années 1980 ont connu consécutivement un développement important de ce champ, préparé
par les nombreuses publications antérieures.
Plus généralement, dans ce type de travail, le chercheur se trouve en contact avec les
acteurs du mouvement étudié. Les chercheurs de ce champ parlent de « mémoire vive ». Les
différents témoignages doivent être considérés par le chercheur comme un matériau à interpréter,
nonobstant la précision, la rigueur, la richesse des souvenirs. Mais il ne faut pas confondre
événement et mémoire de l'événement. Tout acteur réalise une reconstruction a posteriori qui a sa
56
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
part d'oubli ou d'exagération de certains faits. Cependant ces témoignages doivent être pris en
compte comme tels et servir la réflexion en tant qu'objet à part entière.
57
durcissement causal fondé sur la succession chronologique, à un durcissement de l'histoire et
ouvrent les portes au déterminisme » (Garcia, 2003, p. 6). L'apparition et le développement d'un
mouvement scientifique ne sont pas inéluctables. L'histoire d'un mouvement est constituée de
hasards, de conjonctions d'événements liés à des initiatives personnelles ou collectives et
finalement à une certaine complexité d'interactions dont l’issue était largement imprévisible.
Travailler sur un phénomène ouvert favorise une attitude de recherche qui se garde de téléologie,
et qui soit attentive à cette complexité.
Un deuxième point de discussion tient à la supposée carence des sources. En effet, dans
bien des champs appartenant au temps présent, il est difficile d'accéder aux sources qui traitent
d'un événement ou d'un sujet qui suit encore son cours, compte tenu des mesures de
confidentialité et de protection. Mais si les archives du domaine public ne sont pas forcément
accessibles, bien d'autres existent. En plus des témoignages des acteurs interviewés, il existe une
très importante masse de ressources à disposition (archives privées, presse, littérature grise,
rapports, etc.).
Enfin, il s’agit de recueillir des informations sensibles, qui comportent des risques pour
les acteurs comme pour le chercheur qui les recueille et les mobilise. Les témoins peuvent être
réticents à délivrer certaines informations pourtant importantes pour la recherche mise en œuvre.
Les problèmes spécifiques au type de sources que constituent les témoignages ne concernent pas
seulement les historiens du temps présent mais également les sociologues, les ethnologues ou
encore les géographes, c'est-à-dire tous les chercheurs faisant appel aux sources orales. Par
exemple, dans l'étude d'un mouvement scientifique, certains chercheurs ou enseignants-
chercheurs en cours de carrière peuvent hésiter à livrer les faits tels qu'ils les ont en mémoire,
dans la mesure où ils sont dans un parcours professionnel dépendant en partie de leurs pairs. Il
peut être par ailleurs reproché à l'historien du temps présent de prendre parti dans des débats
encore ouverts. Un risque d’interférence stratégique des acteurs participants est possible. En
conséquence, les acteurs du mouvement, comme ses éventuels opposants, peuvent dénoncer une
interprétation erronée ou partielle de l’histoire du mouvement scientifique et remettre en cause le
travail de recherche réalisé.
L'histoire du temps présent, champ de l'histoire dans lequel nous nous inscrivons pour
analyser la dynamique d'un mouvement scientifique, possède donc une grande richesse,
notamment grâce à la mobilisation des témoignages des acteurs qui ont vécu le phénomène
historique étudié et, grâce à la critique qu’ont menée ses praticiens eux-mêmes, dispose d’un
pouvoir réflexif important, qui incite à un effort de rigueur redoublé dans la construction de
notre objet de recherche. Nous traiterons des méthodes que nous avons choisies pour l’étude du
mouvement, et en particulier du rôle que nous avons accordé à des entretiens, pour tenir compte
de l’insertion de notre étude dans une dynamique scientifique contemporaine, qui peut relever
des avantages et des risques de l’histoire du temps présent.
58
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
scientifique étudié. Il est constitué de personnes et des liens que ces personnes entretiennent
entre elles. Nous faisons l'hypothèse que pour qu'un mouvement se développe et perdure, il faut
de la cohésion, cette dernière se manifestant à travers l’interaction entre les acteurs. Ces derniers
peuvent en effet parfois évoluer seuls, mais dans la majorité des cas, ils se sont progressivement
organisés en réseaux. Nous étudions donc leurs liens et réalisons une analyse formelle des réseaux
à partir des documents disponibles.
L'objet étudié n'est pas clos. Sa diffusion spatiale n'est pas terminée et la configuration
observée est amenée à évoluer dans un champ disciplinaire pluriel. Ces considérations générales
issues de différents champs disciplinaires (sociologie, histoire, géographie, économie) permettent
de poser les bases d'une étude de la diffusion spatiale d'un mouvement scientifique. Les particularités de la
géographie théorique et quantitative européenne francophone nécessitent néanmoins d'adapter
les questionnements entrevus ici, en fonction de la nature de ce mouvement mais également de la
littérature réflexive qui s’est consacrée à son étude, qui nous permettra également de déterminer
dans quelle mesure cette géographie peut être considérée comme un mouvement scientifique au
sens de S. Frickel et N. Gross (2005).
Avant de nous concentrer sur notre cas d’étude et de faire le point de ce que
l’historiographie du mouvement théorique et quantitatif européen francophone a déjà accumulé,
remarquons que le mouvement anglophone, et plus largement international, de diffusion de la
géographie théorique et quantitative, a donné lieu à une littérature abondante et diversifiée, dont
nous n’avons pas l’équivalent. Le corpus anglophone que nous appellerons « primaire » est lui-
même très riche car il comporte toute la gamme des controverses, des manifestes, des
publications jugées a posteriori révolutionnaires par les commentateurs ou les acteurs du
mouvement, des manuels de divers niveaux qui organisent le nouvel agenda disciplinaire à
59
destination des étudiants ou des enseignants du secondaire, des « readers » ; il comprend les
nombreuses personnalités de pionniers et les hauts-lieux qui ont servi de berceau à la révolution.
La plupart de ces pionniers, des articles ou ouvrages, des événements publics sont porteurs d’un
récit, d’une mise en scène du mouvement, qui figurent en préface, en introduction ou dans des
commentaires quasi contemporains de la révolution quantitative. Tous ont été largement
mobilisés dès le début des années soixante-dix dans une littérature réflexive comprenant des
manuels consacrés à l’histoire contemporaine et qui se sont souvent donné comme cadre la
géographie anglo-américaine (Johnston, 1979) ; puis des ouvrages d’ordre mémoriel, rassemblant
des témoignages sur les groupes, les acteurs, les contextes de la « révolution » (Billinge, Gregory,
Martin (dir.), 1984), des recueils d’histoires de vie (Buttimer, 1983 ; Barnes, 2001 ; Bailly, Gould,
2001) ou encore des hommages. Une revue créée en 1969, Progress in geography, accueille des « états
des lieux » de la géographie, dont une rubrique régulière consacrée à l’histoire de la discipline et
des relectures de livres marquants. Enfin, plusieurs géographes anglophones tels Ron Johnston et
Trevor J. Barnes se consacrent à l’histoire de la géographie contemporaine et ont publié plusieurs
articles de recherche sur la new geography inspirés des science studies (notamment : Barnes, 2002,
2004, 2008a, 2009 ; Johnston, 2006). La pratique de la controverse ajoute encore à la taille de la
bibliographie concernant l’histoire de la new geography, avec la publication de critiques et de
réponses : ainsi d’une controverse entre des historiens de la géographie à propos des liens entre la
révolution quantitative et le complexe militaro-industriel (Barnes, 2008a ; Johnston et al., 2008 ;
Barnes, 2008b), ou de la controverse entre un historien de la géographie et un auteur de manuel
de géographie humaine qui se sent mis en cause par l’analyse de la « politique » qui sous-tendrait
la rédaction de manuels universitaires en période de changement scientifique (Johnston, 2006 ;
Hubbard, Kitchin, 2007 ; Johnston, 2007).
60
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Comment le mouvement a-t-il été traité dans la littérature ? Pour y répondre, nous avons
divisé ce chapitre en quatre moments :
2. Nous montrerons comment les auteurs ont rendu compte de l’évolution temporelle du
mouvement depuis son émergence jusqu’à ses développements récents,
18La recherche en géographie au Luxembourg ne s’est par ailleurs développée que récemment, comme nous le
montrerons dans nos prochains chapitres.
61
Tout d’abord, ces publications consistent en des auto-analyses, puisque la quasi totalité
des auteurs ayant étudié la « géographie théorique et quantitative européenne francophone », ou
ce qui s’en approche19, sont eux-mêmes non seulement géographes mais aussi français, à
l’exception d’un géographe brésilien qui a récemment publié un article en deux parties sur
l’histoire du mouvement français, en se focalisant notamment sur le groupe Dupont et son
entreprise de colloques et de publications (Reis Junior, 2012, 2013). Il s’agit de l’histoire d’un
mouvement constitué de géographes, écrit par des géographes, qui traitent de géographes encore
vivants ou de leurs recherches et donc de leurs collègues. Ces différents protagonistes opèrent au
sein du même champ disciplinaire, qui se caractérise donc par des conflits et des relations de
pouvoir comme l’a montré P. Bourdieu (1976). Ces auteurs occupent des positions dans ce
champ scientifique qu’est la géographie et ces positions peuvent avoir une influence sur le
contenu de leurs écrits, selon qu’ils sont acteurs ou opposants au mouvement, ce qui conduit à la
production d’une histoire conflictuelle, d’autant plus que le champ scientifique n’est pas
monolithique et que plusieurs mouvements émergent durant cette période au sein de la discipline.
Ces jeux d’acteurs sont potentiellement analysables dans ces productions. Différents indices
permettent de détecter le positionnement de l’auteur dans le champ disciplinaire. Nous pensons
qu’un opposant annoncera l’absence de développement ou la fin prématurée du mouvement ou
énoncera un certain nombre de stéréotypes visant à minimiser sa portée scientifique, en utilisant
notamment des étiquettes stigmatisantes pour qualifier les acteurs du mouvement et leur projet,
comme peuvent le faire (ou en être accusés) des auteurs tels que Jacques Scheibling (1994) ou
Jean.-François Stazsak (2001), considérés comme opposants au mouvement, ou bien tel numéro
d’Hérodote portant sur « Les Géographes, la science et l'illusion » (1995) et qui vise ouvertement
« le grand chorémateur » (Giblin, 1995) Roger Brunet :
19Si les auteurs n’utilisent pas strictement le terme de « géographie théorique et quantitative », ils peuvent traiter du
même objet mais en le nommant différemment : « analyse spatiale » ou encore « géographie quantitative » ou, sous
une acception parfois plus large, « nouvelle géographie ».
62
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
3. « Aperçu sur la géographie théorique : Une philosophie, des méthodes, des techniques »
dans lequel Sylvie Rimbert indique l’existence d’un mouvement théorique et affirme que les
méthodes quantitatives doivent être au service de la théorie puisque la priorité est donnée dans
cette géographie à la construction d’une théorie explicative.
Ces quatre articles, associés notamment à d’autres parus dans le premier numéro de la
revue tels que ceux de P. Claval qui présente « la réflexion théorique en géographie et les
méthodes d’analyse » ou de R. Brunet sur l’ « Organisation de l’espace et cartographie de
modèles », introduisent la « géographie moderne » (Fel, 1972), la « géographie théorique »
(Rimbert, 1972), la « géographie quantitative et théorique » (Brunet, 1972b) ou encore les
« statistiques » (Marchand, 1972) et les « modèles » (Brunet, 1972a) sur la scène nationale à partir
du précédent anglo-américain, en montrant tout l’intérêt que les géographes auraient à la
développer. Soulignons cependant que la revue rend compte au même moment d’autres formes
de « nouvelle géographie » qui émergent en France comme les travaux sur la perception avec un
débat à ce sujet en 1974, divisé en deux parties : « la perception des paysages » et « l’espace perçu :
diversité des approches ». Cela montre bien le climat d’ébullition qui existe à ce moment-là et la
dimension plurielle de la « modernité » incarnée par la « nouvelle géographie ».
Dix ans plus tard, les Annales de géographie qui, revue historique de l’école française de
géographie, est devenue alors la revue de l’institution, consacrent un numéro spécial sur
« Géographie et informatique ». Ce numéro accueille les bilans de dix années de travaux en la
matière. Onze acteurs du mouvement « géographie et informatique » s’expriment dans six articles
différents : ils exposent les résultats de dix ans de colloques en géographie quantitative à
Besançon (Wieber, Massonie, Condé, 1983), de dix ans de publications en géographie théorique
63
et quantitative en géographie urbaine (Pumain, Saint-Julien, Vigouroux, 1983) et rurale (Robic,
Rey, 1983), ou plus largement traitent de la relation entre l’informatique, les statistiques ou les
mathématiques d’une part et des spécialités du champ disciplinaire comme la climatologie (Péguy,
1983) et la géographie physique (Guigo, 1983), d’autre part, tandis que Philippe Lecarpentier
(1983) montre tout l’intérêt de la micro-informatique naissante pour les géographes.
Deuxième exemple, dans le chapitre d'un ouvrage récent sur La cumulativité des connaissances
en sciences sociales publié par Bernard Walliser (2010), Denise Pumain (2010), actrice du mouvement
théorique et quantitatif et auteure de plusieurs publications sur l’histoire de la géographie
théorique et quantitative répond au texte sur « La géographie », de Jean-François Staszak (2001),
paru près de dix ans auparavant dans l'ouvrage Épistémologie des sciences sociales, dirigé par le
sociologue Jean-Michel Berthelot. Dans ce chapitre, elle affirme que « les prises de position quant
au projet explicatif de la discipline demeurent peu explicites, ou caricaturent des points de vue
adverses plus souvent qu’elles n’organisent le débat » (Pumain, 2010, p. 173). Selon elle, les
opposants au mouvement auraient tendance à le dénigrer, en le qualifiant par exemple de « néo-
64
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
positiviste » comme l’a fait Jean-François Staszak (2001)20, qui reprend un qualificatif déjà utilisé
quelques années plus tôt par Paul Claval (1998)21 dans l'un de ses manuels d'histoire de la
géographie française. D. Pumain juge « infamant » (2010, p. 173) l'emploi de cette étiquette. Elle
pense en effet qu’ « elles sont souvent utilisées par les opposants aux méthodes quantitatives pour
dénoncer le scientisme naïf supposé des pratiquants de la géographie théorique et quantitative »
(Pumain, entretien, 22/04/2014). Dans ce cas précis, elle affirme que :
Ces échanges peuvent donc se cantonner au champ de la géographie. Ils peuvent aussi
prendre à témoin un public plus large, et viser des chercheurs d’autres disciplines. Toutes ces
passes d’armes témoignent des tensions qui existent au sein du champ disciplinaire, et qui
caractérisent cette littérature rétrospective. L’échange d’invectives et l’usage d’étiquettes
stigmatisantes ont été fréquentes durant la décennie soixante-dix, comme le montrent les
critiques croisées que se sont adressées les divers protagonistes d’une rénovation de la géographie
française à l’époque et leurs opposants22. Ces critiques et labellisations se sont parfois renouvelées
au gré des évolutions de la géographie lors des quarante dernières années. Ainsi, d’autres
étiquettes sont considérées comme péjoratives par les acteurs du mouvement : sur son blog
« esprit critique », O. Orain a « été frappé de constater avec quelle virulence certains auteurs s'en
prenaient à deux cibles à peu près indistinctes, le « spatialisme » et Roger Brunet », dans Penser et
faire la géographie sociale (Séchet, Veschambre (dir.), 2006), l'un des trois volumes qui feront suite au
colloque de Rennes (2004), « Espaces et sociétés aujourd'hui. La géographie sociale dans les
sciences sociales et dans l'action ». Cette littérature historiographique vise des publics différents et
joue deux rôles distincts : un rôle performatif auprès des jeunes générations dans le cas des
manuels comme celui de J. Scheibling (1994), et auprès des géographes et surtout des non
géographes dans le cas des textes de J.-F. Staszak (2001) et D. Pumain (2010), puisqu’ils ont été
publiés dans des lieux de « sciences sociales ». Dans ce deuxième cas, ces publications censées
retranscrire l'histoire du champ ou ses principales caractéristiques sont l'occasion de passes
d'armes destinées d’abord à des chercheurs des autres disciplines. Le lieu de publication doit donc
être pris en compte dans notre analyse, puisque selon le public visé (public conquis, intéressé ou
sceptique), des réactions différentes sont à attendre de la lecture du document.
20 Il justifie cet emploi par le fait que, selon lui, « ce courant vise à identifier les lois de l'organisation de l'espace ».
21 P. Claval et J.-F. Staszak se rattachent alors au mouvement de la géographie culturelle. P. Claval qui a aidé à
l’émergence de la géographie théorique et quantitative en France dans les années 1960 et surtout 1970, indique dans
la dernière édition (2012) de son ouvrage sur La Géographie culturelle que cette approche lui « paraît plutôt comme une
des conséquences du développement de la réflexion théorique, tous les comportements qu’étudie la géographie
n’étant pas rationnels » selon lui. Il précise qualifier de « géographie néo-positiviste, la nouvelle géographie des
années 1960, telle qu’on la trouve exposée dans l’ouvrage de David Harvey, Explanation in Geography (1969), avec ses
références appuyées à l’école de Vienne » et il ajoute : « ce n’est pas la géographie théorique et quantitative en soi ».
22 Cf. le graphe des « échanges » entre géographes au cours des années 1975-1976 figurant dans Pumain, Robic, 2002.
65
Cependant, certains auteurs tentent d’être plus neutres lorsqu’ils analysent l’histoire de la
discipline. C’est le cas de manuels comme ceux de Robert Marconis (2000 [1996]) ou de Jean-
François Deneux (2006). Le premier traite peu du mouvement théorique et quantitatif en tant que
tel car il fait le pari d’une rénovation disciplinaire ancienne et s’inscrit dans une histoire plus
continuiste entre les années 1960 et le moment où il publie son manuel. Il s’intéresse également
davantage aux relations de la géographie avec les autres sciences humaines. L’auteur est moins
dans une histoire conflictuelle qui montrerait une certaine rupture, assez violente, comme
peuvent le faire les auteurs précédents :
Par rapport à notre travail de thèse, nous devons donc caractériser cette littérature pour
déterminer sur quels éléments appuyer notre travail : d’une part sur des résultats issus d’un travail
de recherche basé sur des études empiriques documentées et d’autre part sur des éléments d’analyse
soulevés de manière concordante par plusieurs textes. Les textes relatifs au mouvement, ou tout du
moins à la « Nouvelle géographie » peuvent être divisés en deux grandes catégories (les manuels et
les productions scientifiques) construites à partir de trois critères principaux (pour chacun des
critères, les cas extrêmes sont évoqués mais des productions hybrides sont bien entendu possibles) :
1) Selon que leur analyse du mouvement théorique et quantitatif (ou de la Nouvelle Géographie)
est basée sur un travail empirique réalisé à partir d’hypothèses de recherche comprenant la mise
en œuvre d’un appareillage méthodologique, et poursuivant un objectif d’innovation scientifique
(par exemple : Orain, 2009) ou selon qu’ils portent un discours sur la discipline reposant sur des
références assez générales, sans expliciter leur démarche, ce qui les rend plus propres à la
polémique (par exemple : Scheibling, 1994) ;
2) Selon le type de public visé : scientifiques, étudiants, grand public. Les manuels sont
principalement destinés à des étudiants en formation23 alors que les articles scientifiques
s’adressent à des chercheurs. Ces deux genres de textes n’ont pas les mêmes répercussions sur le
regard porté par les acteurs du champ scientifique sur la géographie théorique et quantitative ;
3) Selon le nombre de lecteurs touchés et la diffusion qui en découle, beaucoup plus importante
dans le cas des manuels. Ainsi, des étiquettes négatives telles que « néopositiviste » employées
dans des manuels seront largement diffusées et intégrées par les étudiants, futurs enseignants de
géographie dans le secondaire ou enseignants chercheurs dans le supérieur.
23 Le manuel de J.-F. Deneux (2006) répond bien à cette distinction : « L’ouvrage se veut le plus simple et le plus
synthétique possible. Il s’adresse principalement à des étudiants inscrits dans l’une des trois années constituant la
Licence de géographie. On a évité, autant que possible, les termes savants. Leur utilisation est parfois inévitable : un
glossaire fournit les principales définitions (appelées dans le texte par un astérisque). Celles-ci ne portent que sur les
termes propres à l’histoire des idées et à leur interprétation. Par ailleurs, on a allégé le texte de son appareil
scientifique » (Deneux, 2006, p. 5).
66
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Tout d’abord, de nombreux manuels de géographie ont été publiés durant le dernier tiers
e
du XX siècle, répondant à l’apparition de différentes créations éditoriales sous forme de
collections destinées aux étudiants des universités comme chez Armand Colin et sa collection
« U », ce qui représente une rupture avec la période précédente pendant laquelle très peu de
manuels existaient. La majorité d’entre eux doivent rendre compte de l’éclatement du champ
disciplinaire qui s’est produit à partir de cette période – c’est « le temps des craquements », selon
l’expression d’André Meynier (1969) — et ils présentent les différents courants ou mouvements
qui co-existent, mais sans véritable travail empirique, de manière assez spéculative, mais très
souvent, loin de produire une histoire de la géographie et de l’évolution de ses courants,
s’intéressent plutôt aux différents thèmes qui existent dans la discipline et sont plutôt
épistémologiques comme c’est le cas par exemple de l’Encyclopédie de géographie (Bailly A., Ferras R.,
Pumain D. (dir.), 1995) ou de La face de la Terre : éléments de géographie de P. Pinchemel (1997) qui
constitue un manifeste pour l’unité de la géographie et n’abordent donc souvent pas en tant que
telle la géographie théorique et quantitative. Surtout, comme l’a montré R. Johnston (2006), les
manuels sont un lieu stratégique de « politics » dans le cadre de volontés de la promotion d’une
nouveauté, mais les auteurs de manuels peuvent avoir des stratégies ou des pratiques différentes
que l’auteur détaille en s’appuyant sur Bruno Latour (1999). La polémique qu’il y a eu avec les
auteurs de l’historiographie anglo-américaine (cf. ci-dessus) montre bien la conflictualité
potentielle de la production de ces manuels et de leur analyse. Plus globalement, le genre manuel
peut se diviser en trois catégories :
1) Les manuels élémentaires, visant l’acquisition par les étudiants des bases théoriques et
méthodologiques d’un courant particulier de la discipline. En géographie théorique et
quantitative, c’est par exemple le cas de manuels récents tels que la réédition des deux tomes de
D. Pumain et T. Saint-Julien (2010 [2001]) sur L’analyse spatiale, mais également une Initiation à
l’analyse spatiale dirigée par Jean-Jacques Bavoux (2010)24, ou encore un manuel de Régis Caloz et
Claude Collet (2011) sur l’Analyse spatiale de l’information géographique. Le premier manuel de ce type
a été conçu par le groupe Chadule (1974) qui a proposé au début des années 1970 une Initiation
aux méthodes statistiques en géographie, rapidement rejoint par un manuel présentant les Méthodes
d’analyse géographique quantitative (Beguin, 1979), destiné aux étudiants avancés. Ces ouvrages ne
présentent pas de discours réflexif particulier sur le courant de pensée dont ils présentent les
concepts et les méthodes, sauf de manière rapide en introduction comme simple élément de
contexte. Ils proposent en effet un discours à visée pédagogique, présentant un certain nombre
de théories mais surtout de méthodes et d’outils souvent accompagnés d’exercices d’application.
2) Les manuels analytiques sont ceux qui se rapprochent le plus de travaux de recherche, tout en
restant destinés à un public d’étudiants. Ils exercent une influence plus grande sur le mouvement et
l’évolution du champ disciplinaire. C’est le cas, par exemple, du Que Sais-je ? de P. Claval intitulé
Nouvelle Géographie et publié en 1977. Dans une collection qui compte un grand nombre de lecteurs,
cet ouvrage a eu une influence majeure sur la réflexion au sein de la discipline. Il a d’ailleurs été cité
dans un certain nombre de manuels et travaux de recherches comme celui qui a introduit le terme
24 Il s’agit d’une réédition de son manuel de 1998 intitulé Introduction à l’analyse spatiale.
67
de « nouvelle géographie » en France. Dans un autre genre, le manuel d’épistémologie d’A. Bailly et
R. Ferras (2010 [1997]), développe un discours sur les différents courants du champ géographique
et s’appuie sur un certain nombre de comptages et donc sur un travail empirique.
3) Entre les deux premières catégories, des manuels, que l’on qualifiera d’intermédiaires,
constituent des récits historiques particuliers du champ disciplinaire. Leurs auteurs expriment leur
vision personnelle de la discipline et de l’organisation de ses courants. Ces récits exercent une
influence sur des lecteurs qui sont souvent des étudiants et qui découvrent par le biais de ces
ouvrages une histoire particulière de leur discipline. Ces manuels se situent donc à mi-distance
entre description et réflexion sur le champ disciplinaire. C’est le cas du manuel écrit par J.
Scheibling (2011 [1994]). Autre exemple qui a suscité nettement moins de débats, le manuel
d’Histoire de la géographie française : De 1870 à nos jours de P. Claval (1998) restitue une histoire de la
discipline engagée et documentée, ou les manuels de R. Marconis (2000 [1996]), ou de J.-F. Deneux
(2006) sur l’Histoire de la pensée géographique, qui sont diversement documentés, et qui s’appuient de
façon plus ou moins explicite sur des travaux spécialisés de recherche.
Ces différents types de manuels produisent une histoire plus ou moins répétitive et
descriptive de la géographie théorique et quantitative, en mettant en valeur ou en minorant, voire
en stigmatisant, certains courants, en fonction de leur position dans le champ mais aussi de leurs
connaissances ou de leurs sources d’information. Certaines publications peuvent constituer de
véritables positions de combat, comme c’est le cas du texte de J.-F. Staszak (2001), évoqué plus
haut, ou restituer une histoire plus objectivée comme le propose J.-F. Deneux (2006). Rendre
compte de ce type de productions est nécessaire puisque ces ouvrages ont donné des
informations sur ce mouvement scientifique et ont eu des lecteurs. Mais les auteurs ne s’appuient
pas forcément sur des analyses empiriques contrairement au deuxième genre de publications
susmentionnées, qui constituent de véritables publications scientifiques, évaluées comme telles
dans des revues à comité de lecture ou des jurys dans le cas des thèses.
68
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
moyen d’un corpus de textes mais surtout donne une bonne place à l’analyse de ce mouvement
mais plus largement de la Nouvelle Géographie, O. Orain, épistémologue de la géographie, publie
un ouvrage intitulé De plain-pied dans le monde. Écriture et réalisme dans la géographie française au XXe
siècle. Ces différentes publications ont été produites pour la plupart par des auteurs faisant partie
(ou des acteurs proches) de la géographie théorique et quantitative française.
1) Les publications recueillant ces témoignages (Brunet, François, Grasland, 1997 ; Durand-
Dastès, 2003 ; Lallemand, 2007 ; Bataillon, 2009) dans lesquels les parcours de Frank Auriac, Paul
Claval, Henri Chamussy, François Durand-Dastès, Roger Brunet ou encore Denise Pumain sont
notamment interrogés et insérés dans un contexte disciplinaire en les interrogeant par exemple
sur leurs références théoriques, philosophiques, épistémologiques ou encore méthodologiques.
Dans l’avant-propos de l’ouvrage de Claude Bataillon (2009), Marie-Claire Robic indique que
l’auteur « met en scène la génération 1930 […] pour cette chronique d’une génération de
novateurs » (p. 9) :
2) Les mémoires d’Habilitation à diriger des recherches (HDR) où les chercheurs analysent leur
parcours et se situent à l’intérieur de leur champ scientifique et disciplinaire. Les mémoires de
Maryvonne Le Berre (Grenoble), Patrice Langlois (Rouen) ou encore Joël Charre (Avignon),
pour ne citer qu’eux, montrent bien l’évolution de la narration du mouvement théorique et
quantitatif, à travers le centrage sur le parcours personnel de son auteur.
Ce dernier groupe de publications sera peu exploité parce que, notamment, les entretiens
menés auprès d’eux reprennent en partie ce qu’ils ont écrit dans leur mémoire.
69
2.2. Une dynamique temporelle au centre des controverses
Très peu d'auteurs ont entrepris de rédiger l’histoire du mouvement théorique et quantitatif
en géographie en observant son évolution interne, sa diffusion et sa diversification. Le matériau
historiographique existant s'en trouve donc limité. Quand les auteurs mentionnent le mouvement
dans une histoire plus générale, ils s'intéressent principalement à ses débuts25. C’est par définition le
cas des textes publiés à la fin des années 1970 et dans les années 1980, qui paraissent nettement plus
nombreux que ceux publiés des années 1990 à 2000. Ces derniers privilégient également l’étude du
moment d’émergence de la géographie théorique et quantitative française, s’intéressant dans
l’histoire plus récente de la discipline à l’analyse d’autres courants ayant émergé plus tard. C’est le
cas d’historiens de la géographie, parfois eux-mêmes acteurs ou compagnons de route du
mouvement, dont par exemple P. Claval (1998) et O. Orain (2009). Les publications restent
souvent assez allusives quant à la suite de son histoire, dans des ouvrages ou des articles qui
privilégient l'éclosion d'autres mouvements par la suite. L’article de D. Pumain et M.-C. Robic
(2002), publié au début des années 2000, fait figure d’exception. Les deux auteures tentent dans la
deuxième partie de leur article de montrer les spécificités du mouvement des années 1970 à 1990.
Nous supposons globalement que l’intérêt marqué pour les débuts du mouvement vient de l’aspect
polémique lié à la cristallisation d’un mouvement non encore légitime au sein d’un champ
disciplinaire qui est en pleine transformation. Plus précisément, les années 1970 sont largement
étudiées puisqu’elles correspondent à un moment de renouveau intense qui marque l’émergence et
le développement de la « Nouvelle Géographie » qui englobe et dépasse, pour un certain nombre
d’auteurs, la seule géographie théorique et quantitative (par exemple, Claval, 1977 ; Orain, 2009).
« P. Claval (1972, 1998, 2003) ou R. Marconis (1996) auraient tendance à suggérer une
coupure relativement ancienne, remontant aux années 1950-1960, période à laquelle une
« remise en cause d'ensemble » (P. Claval) d'origine anglo-saxonne ou des tentatives de
renouvellement fort variées auraient servi de préliminaires au « grand débat » (R. Marconis)
des [p. 15] années 1970. S'agissant de cette décennie soixante-dix, il n'y a guère plus de
consensus : certains en signifient l'importance (Marconis, 1996 ; Lévy, 1997 ; Reynaud,
1997), d'autres gomment autant que faire se peut le caractère décisif de la période (P. Claval,
J.-F. Staszak, 2003) ou tendent à regretter les « événements » qui se sont alors déroulés (N.
Broc, 1997). Il y va sans doute de la persistance d'un contentieux complexe, à fronts
multiples, politiques et épistémologiques, dont « l'analyse » est un exercice périlleux et
nécessairement subjectif s'il est tenté par un géographe qui en a été un spectateur souvent
engagé » (Marconis, 1996, p. 171). » (Orain, 2009, pp. 14-15)
25 Il semblerait exister une certaine frilosité à traiter d'une histoire trop récente.
70
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Dans l’introduction de son Histoire de la pensée géographique, J.-F. Deneux affirme clairement
que cette « nouvelle géographie » a émergé au « début des années 1970 » :
« Ce n’est donc pas avant le début des années 1970 que se dessinent, en France, les traits
d’une « nouvelle géographie » affirmant l’appartenance de la discipline aux sciences sociales
et notamment marquée par la recherche de lois et de la mise en œuvre de techniques
quantitatives (chapitre 5). Aux effets des influences anglaises et américaines s’ajoutèrent
plusieurs approches novatrices (P. Gourou, A. Frémont). » (Deneux, 2006, p. 7)
71
Plus précisément, de nombreux partisans de la géographie théorique et quantitative voient
le véritable départ du mouvement dans la mise en place de plusieurs lieux et événements
scientifiques en 1972 qui lui sont au moins en partie consacrés27. Cette année-là a valeur de
symbole pour les auteurs. R. Brunet (1972), directeur de la nouvelle revue l'Espace géographique et
promoteur du renouvellement du champ au-delà de la seule géographie théorique et quantitative,
écrit dans le premier numéro de la revue que ce « mouvement fort mal dénommé [« new
geography »], puissant à l’étranger, commence [en 1972] à pénétrer en France » (Brunet, 1972, p.
76). Quatre ans plus tard, dans son « Rapport sur la « New Geography » en France », il préfère
donner une fourchette plus large en indiquant que « ce domaine de la géographie française a
décollé entre 1970 et 1974 » tout en précisant que le « renouvellement » de la géographie française
déborde la « new geography » (Brunet, 1976, p. 40) ; l’auteur indique que sous le terme de « New
geography », le lecteur doit comprendre « l’effort vers une géographie plus scientifique, intégrant les
apports de la logique aussi bien que des procédures rigoureuses de traitement statistique, ce qui
regroupe à peu près la géographie théorique et la géographie quantitative » (Brunet, 1976, p. 40).
À la même époque, dans un article publié dans le deuxième numéro des Brouillons Dupont, issu
d’un « Rapport présenté à la rencontre de Barcelone du 11 novembre 1977 », intitulé « Dans le
renouvellement de la géographie française : le groupe Dupont », Michel Vigouroux (1978) date le
« déclic » à 1970 et sa traduction en termes de mouvement collectif à 1971 :
À la fin des années 1990, P. Claval (1998) suit également cette datation en affirmant qu'il
« faut attendre la fin des années 1960, pour que le recours aux méthodes quantitatives [...]
devienne courant ». Quatre ans plus tard, dans un article de recherche sur « Le rôle des
mathématiques dans une « révolution » théorique et quantitative : la géographie française depuis
les années 1970 », D. Pumain et M.-C. Robic (2002), toutes les deux pionnières de nouvelle
géographie28, situent cet emploi des mathématiques (composante essentielle du mouvement) au
début des années 197029 (comme le titre de l’article le suggère d’ailleurs) :
27
Création de l'Espace géographique, fondation du groupe Dupont, premier colloque de Besançon consacré aux
rencontres entre géographie et mathématiques.
28 M.-C. Robic a été impliquée dans les tout débuts du mouvement comme je le préciserai plus loin.
29 La « géographie théorique et quantitative » est très liée à l'emploi des mathématiques et pourtant le seul article de
recherche consacré intégralement au « rôle des mathématiques dans une « révolution » théorique et quantitative » est
paru en 2002 dans la Revue d'histoire des Sciences humaines. Il a toutefois été précédé de plusieurs articles publiés dans la
littérature grise.
72
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Dans son rapport sur la New Geography en France réalisé assez tôt après l’émergence du
mouvement en Europe francophone, R. Brunet31 (1976) consacre de manière extrêmement
synthétique un point entier de son texte aux « moteurs et [aux] freins » de cette émergence et du
développement du mouvement. Les différents points développés résument bien ceux mis en
avant par la grande majorité des autres auteurs. Il comptabilise huit moteurs pour expliquer cette
émergence, que nous regroupons en cinq points :
1) Le rejet des vieilles pratiques avec d’une part l’impasse de l’accumulation de monographies et
d’autre part une lassitude à l’égard d’une géographie générale aboutissant à des typologies sans
principes,
2) Une pression (indirecte) de l’étranger et des autres sciences humaines avec une indifférence
devenue impossible face aux progrès conceptuels et méthodologiques venus du monde anglo-
américain et des autres sciences humaines,
3) Des besoins nouveaux :
- le besoin d’un traitement rigoureux d’une masse croissante de données, et l’existence
d’outils nouveaux (calculatrices, ordinateurs) pour les traiter,
- le besoin de vérifier des interprétations et des raisonnements : « on ne croit plus les
chercheurs sur parole »,
4) Un effet de mode positif par les convergences d’efforts qu’il assure.
30 Comme le souligne par ailleurs P. Claval ou d’autres, Mai-68 n’est pas forcément l’origine du mouvement
théorique et quantitatif.
31 D’ailleurs, R. Brunet présente ainsi son texte lors d’un entretien début 2014 :
« J'avais eu du plaisir à montrer à nos amis londoniens, en compagnie de Philippe Pinchemel, que mon édito de
l'Espace Géographique remarqué par Peter Gould n'était pas un simple feu de paille. » (Brunet, entretien, 16/04/2014).
Lors d’une intervention à une journée de l’Association de géographes français le 17 mai 2014, consacrée à la
géographie française de la décennie 1970, il a affirmé se retrouver dans ses analyses de l’époque.
.
73
Par opposition, il identifie neuf freins que nous avons regroupés en cinq catégories :
1) Une formation française peu propice :
- des géographes majoritairement littéraires,
- une tradition historiciste et idiographique,
- une faiblesse traditionnelle des concepts et des préoccupations épistémologiques,
2) L’isolement dans lequel sont restés trop de géographes peu soucieux de s’informer sur les
progrès, le vocabulaire et les concepts des autres sciences, dont les acquisitions sont cependant
susceptibles d’inspirer bien des nouveautés,
3) Des essais antérieurs infructueux comme l’avortement des efforts dans le domaine de la
géomorphologie,
4) La faiblesse des moyens à disposition :
- du matériel, des crédits et des techniciens en nombre insuffisants,
- la faiblesse de l’apport réel de nombreuses études étrangères de géographie quantitative
et théorique, face à l’énormité des moyens engagés,
5) Une méfiance envers :
- une géographie fondée sur le traitement de données fournies par le pouvoir,
- le néo-positivisme et une géographie technocratique, qui de ce fait peut paraître vouée
au service du pouvoir, et de sa reproduction : mais cette critique politique, justifiée en
partie par la pratique de la new geography, oublie que l’outil est neutre, qu’il peut être utilisé
pour l’amélioration des connaissances quelles qu’elles soient, et mis au service d’idéologies
différentes ; et au service de la critique, qu’il peut considérablement conforter.
Nous avons rendu compte de la totalité de ce dernier point (Brunet, 1976, p. 42) pour
deux raisons : premièrement, montrer qu’à presque chaque « frein », R. Brunet, très proche du
mouvement théorique et quantitatif, associe un contre-argument pour justifier le malentendu
supposé au sein du champ disciplinaire ; et, deuxièmement, souligner le contexte dans lequel cet
argument est soulevé puisque R. Brunet fait référence dans les points 8 et 9 de son texte aux
réticences exprimées par d’autres nouveaux géographes qui fondent à ce moment-là les revues
EspacesTemps (1975) ou encore Hérodote (1976) et qui adressent ce type de critiques à la géographie
théorique et quantitative. R. Brunet dresse une présentation exhaustive et précise des différents
paramètres qui interviennent dans l’émergence du mouvement de la « new geography », déjà
esquissés dans son article paru dans l’Espace géographique en 1972 intitulé « Les nouveaux aspects de
la recherche géographique: rupture ou raffinement de la tradition ? ». Ce rapport de R. Brunet
connaît néanmoins une diffusion beaucoup moins large que la plupart des autres productions (et
principalement les manuels) qui traitent cette question de manière beaucoup moins précise et
systématique.
Par ailleurs, trois autres facteurs ont été largement développés par la suite : 1) des
« anomalies » associées à la conduite d’une géographie classique à référence rurale dans un monde
urbain, 2) une forte croissance des effectifs d’étudiants et d’enseignants chercheurs, 3) l’influence
de l’étranger et des autres disciplines. Premièrement, d'après une lecture kuhnienne de l'histoire
des sciences longuement développée dans sa thèse, O. Orain (2009) affirme que l'émergence de la
nouvelle géographie (dont la géographie théorique et quantitative fait partie mais n’est pas la seule
74
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
constituante) résulte d'une série d'anomalies qui ont « mis en question les capacités explicatives
du paradigme classique ». Il indique que s'est produit à la fin des années 1960 un « sentiment de
lassitude cognitive » de la part des jeunes géographes en faisant référence en particulier à des
témoignages d'Henri Chamussy (1997) sur l’histoire du groupe Dupont et de Maryvonne Le
Berre (1988) sur son propre itinéraire. L'un des déclics aurait été le refus de « la reproduction des
recettes traditionnelles à l'occasion de leur travail de thèse », ce qui est par ailleurs implicitement
évoqué par R. Brunet dès 1976. O. Orain (2009) rappelle d’ailleurs les diverses expressions d’un
« malaise » durant les années 1960 ; ainsi, P. Claval écrit dans son Essai sur l’évolution de la géographie
humaine :
« Il existe un malaise de la géographie actuelle ; je l’ai éprouvé comme bien d’autres ; j’en ai
tant parlé avec mes collègues […] » (Claval, 1964, p. 9).
O. Orain (2009) montre que ces états d'âme sont l'un des symptômes de la fin de validité
du paradigme classique. Il indique également que la géographie théorique et quantitative, par ses
caractéristiques, pouvait séduire ces jeunes géographes qui « étaient beaucoup plus sensibles à la
raison scientifico-ingénieuriale et aux considérations épistémologiques nourries de Bachelard et
de Piaget, qu’on leur avait enseignées à la fin du secondaire ». Selon le même auteur, la non-
nécessité de pratiquer le latin en géographie avait permis à des personnes issues de « math élem »
et de milieux modestes de s'inscrire en géographie. R. Brunet a peu évoqué le fait que certains
n’étaient pas forcément de purs littéraires. Par ailleurs, pour expliquer la grogne des jeunes
géographes qui arrivent en masse, P. Claval (1998), ainsi que J.-F. Staszak (2001), ont souligné le
fait que la géographie française des années 1960 n’était « pas assez scientifique ». Parmi des
arguments moins souvent explicités, figure le décalage entre les objets de prédilection de la
géographie et les problèmes du monde contemporain. Ainsi, un jeune assistant de Reims, Alain
Reynaud, publiait en 1976 un pamphlet intitulé « La géographie entre le mythe et la science » où il
relevait les difficultés de la géographie classique à rendre compte de l’état du monde, en même
temps que les contradictions internes à la doctrine officielle. Des décennies plus tard, J.-F.
Staszak affirme également que si la géographie classique « pouvait traiter du monde rural et des
sociétés traditionnelles, au sein d'un espace fragmenté et rendu opaque par la difficulté des
transports, elle n'était pas à même de rendre compte d'un Monde bouleversé par l'urbanisation, la
tertiarisation des sociétés, la révolution des transports, et, plus récemment, la mondialisation »
(Staszak, 2001, pp. 96-97).
75
ailleurs, il est nécessaire de s’intéresser aux facteurs mis en avant dans les manuels qui, comme
nous l’avons indiqué, bénéficient généralement d’une large diffusion. Ainsi, P. Claval a également
souligné cet argument en le corrélant à l'augmentation des effectifs d'étudiants, implicite souvent
dans les autres textes. À ce critère purement quantitatif, l’auteur ajoute la jeunesse des effectifs :
« en 1968, les quatre cinquièmes des enseignants ont moins de huit ans d'expérience
universitaire » (Claval, 1998, p. 322) et leur âge ainsi que leur formation récente justifient pour
l'auteur une sensibilité plus importante « au malaise que connaît la géographie » par rapport à
leurs « aînés ». Il insiste sur l'importance de la « croissance accélérée des effectifs [qui] rajeunit la
discipline et lui insuffle énergie et aspirations nouvelles ». L'une des causes des crispations
viendrait notamment du fait que les structures ne s'adaptent pas aussi vite qu'il le faudrait à
l'évolution des effectifs. Il prend alors et une fois encore comme repère Mai-68 pour expliquer la
résistance au changement de professeurs qui auraient cadenassé l'ensemble dans une « profession
[qui] reste contrôlée par un petit nombre de collègues qui se méfient des idées nouvelles » (Claval,
1998, p. 324). L'auteur remarque néanmoins qu'en plus des jeunes enseignants favorables à un
renouvellement de la géographie, certains professeurs l'étaient également, comme le soulignent
par ailleurs de nombreux autres auteurs :
Troisièmement, les rapports avec les autres disciplines et avec l’étranger sont deux
facteurs mis en avant par la plupart des historiens de la discipline pour rendre compte de
l’émergence de la géographie théorique et quantitative en Europe francophone. En ce qui
concerne les autres disciplines, R. Brunet signale « la collaboration [des géographes] avec des
ingénieurs de l’aménagement et des économistes, dont certains travaux théoriques ou appliqués
ouvraient de nouveaux horizons […] et l’aide de mathématiciens orientés vers les sciences
humaines » (Brunet, 1976, p. 40). D. Pumain et M.-C. Robic indiquent le début de relations entre
mathématiques et géographie dans ces années-là, indiquant un léger retard de cette dernière par
rapport à d’autres disciplines :
76
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Cette information est également largement diffusée dans les différents manuels comme
celui de P. Claval (1998) qui affirme notamment que :
« Les mathématiques sont mieux faites qu'au début du XXe siècle pour rendre compte des
subtilités des réalités sociales. L'amélioration des procédés de calcul rend aisé l'emploi
d'algorithmes jusque-là jugés trop lourds. » (Claval, 1998, p. 93)
Concernant l'étranger, ceux qui ont réalisé des publications scientifiques sur le
mouvement citent comme vecteurs de diffusion des idées les États-Unis, la Grande-Bretagne, la
Suède et le Canada :
« Pour les membres du futur réseau théorique et quantitatif, c’est la découverte d’un
nouveau continent – l’état des recherches anglo-saxonnes – qui a catalysé les énergies,
provoquant une sorte de défi intellectuel et social (le sentiment d’un retard inadmissible par
rapport aux États-Unis) à relever. » (Pumain, Robic, 2002, p. 128)
« Le rôle de référence que jouent initialement les développements de la « New Geography » née
aux États-Unis et en Suède vers le milieu des années 1950. » (Pumain, Robic, 2002, p. 138)
77
Cet argument est répandu et repris dans les manuels tels que celui d’Antoine Bailly et
Robert Ferras, participants actifs de la nouvelle géographie (pas seulement la géographie
théorique et quantitative) puisqu’ils indiquent que « la volonté de modéliser, d'expliquer et
d'élaborer des lois [est] venue du monde anglo-saxon (États-Unis, Grande-Bretagne, Suède,
Canada) » (Bailly, Ferras, 1996, p. 37). Comme l'affirme par exemple P. Claval (2001) dans son
manuel d'Épistémologie de la géographie publié trois ans après son Histoire de la géographie (1998)32, « les
jeunes collègues [envoyés] comme coopérants dans les universités du Québec [auraient été]
fascinés par les analyses factorielles qu'ils voient mises en œuvre par leurs collègues canadiens ou
américains » (Claval, 2001, p. 197). Non seulement R. Brunet, au milieu des années 1970, mais
aussi D. Pumain et M.-C. Robic, au début des années 2000, proposent des analyses convergentes :
Mais c’est surtout la traduction de ces ouvrages en langue anglaise qui aurait
considérablement facilité la diffusion de la géographie théorique et quantitative en Europe
francophone :
(1973), L’analyse spatiale en géographie humaine, Paris, Armand Colin, 390 p.]
35 Berry B.J.L., Marble D. (eds) (1968), Spatial Analysis, Englewood Cliffs, Prentice Hall.
Abler R., Adams J.S., Gould P. (1971), Spatial Organization. The Geographer’s View of the World, Englewood Cliffs (New
Jersey), Prentice Hall.
36 Berry B.J.L., Horton F. (1970), Geographic Perspectives on Urban Systems, Englewood Cliffs (New Jersey), Prentice Hall.
37 Haggett P., Chorley R. (1967), “Models, paradigms and the new geography”, in Chorley R., Haggett P., (eds), Socio-
78
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Les auteurs de manuels tels qu’A. Bailly et R. Ferras (1997), comme beaucoup d'autres,
insistent eux aussi sur le rôle de la traduction du manuel Locational Analysis in Human Geography de
P. Haggett (1965) en français par Hubert Fréchou, et pour sa publication à l’initiative de Philippe
Pinchemel en 1973. Ce rôle aurait été fondamental dans l’émergence et le développement du
mouvement quand la barrière linguistique était importante.
38 Berry B.J.L. (1967), Geography of market centers and retail distribution, Englewood Cliffs (NJ), Prentice-Hall, 146 p.
[traduction : Marchand B. (1971), Géographie des marchés et du commerce de détail, Paris, A. Colin, 254 p.].
39 Gould P. (1969), « Methodological developments since the fifties », Progress in Geography, n°1, pp. 1-49.
40 Par exemple, voici l’une des questions principales que se sont posées M.-C. Robic et D. Pumain (2002) dans leur
article sur « Le rôle des mathématiques dans une « révolution » théorique et quantitative : la géographie française
depuis les années 1970 » (2002) : « Comment cette innovation s’est-elle produite, dans un domaine marqué par une
orthodoxie disciplinaire ancienne rétive à l’abstraction, quelle qu’en soit la forme ? »
79
géographie théorique et quantitative par le terme de « révolution ». Ce terme performatif a pour
résultat, plus ou moins recherché par son auteur, d’attirer l’attention du lecteur sur la publication
et donc sur le mouvement. Certains auteurs importent sans doute le terme à partir de
commentaires ou de qualifications de la dynamique scientifique de la géographie américaine,
comme l’article « The Quantitative Revolution and Theoretical Geography », du géographe
canadien Ian Burton (1963), ou celui de David M. Smith, « Radical Geography : the Next
Revolution » ? » (1971), ou encore des nombreuses publications anglophones qui ont tenté
d’interpréter les bouleversements de la discipline géographique à l’aune de la théorie kuhnienne
(ainsi de R.J. Johnston, « Paradigms and revolution or evolution ? Observations on human
geography since the Second World War », publié dans Progress in Human Geography en 1978).
D. Pumain et M.-C. Robic (2002) emploient le terme de révolution à plusieurs reprises, mais en le
modalisant par l’usage de guillemets dans le titre, et elles lui accolent les adjectifs « théorique et
quantitative », même si elles qualifient les années 1970 de « tournant », expression encore
différente de révolution. Plus tard, D. Pumain (2010) dans son article sur la cumulativité des
savoirs, utilise à nouveau le terme de « révolution » en ajoutant directement « venue des États-
Unis et des pays scandinaves, parfois via le Royaume-Uni ». Elle semble justifier le choix de ce
terme par la filiation supposée avec un mouvement scientifique qui a pris place dans des pays
étrangers et qui a été qualifié dans ces pays de « révolution ». Il y a un début de légitimation de
l'emploi de ce terme quand elle évoque immédiatement le « renversement paradigmatique et [la]
transformation profonde de la sociologie disciplinaire » que ce mouvement aurait apporté. Mais
elle écrit que « de l'autre côté de la Manche ou de l'Atlantique, l'approche est bien plus
révolutionnaire, beaucoup plus déductive qu'inductive, mais aussi bien plus réductrice » (Pumain,
2010, p. 172). D’autres justifient bien plus strictement ce terme de « révolution » dans une
perspective kuhnienne de l’histoire des sciences et en développant une vision plus globale de
rénovation de la discipline (par exemple, Orain, 2009). Mais la plupart de ceux qui utilisent cette
tournure n'explique pas réellement en quoi l'apparition de la géographie théorique et quantitative
constitue une révolution. C'est le cas par exemple des auteurs de manuels tels qu’A. Bailly et R.
Ferras (1996 [2004, 2010]) ou encore J.-J. Bavoux (2002) dans La géographie, objet, méthodes, débats.
Pour certains auteurs de manuels plus distants du mouvement, il n’y aurait pas eu de
révolution. À la fin des années 1990, à la question de savoir s'il y a « eu vraiment révolution
scientifique », P. Claval (1998) répondait « non » et justifiait sa position par le fait que la
géographie théorique et quantitative « s'est focalisée sur la circulation et la vie de relation », chose
qui, selon lui n’est pas nouvelle :
« Ces domaines, quelque peu négligés par la suite, apparaissaient déjà comme essentiels aux
pionniers de la géographie humaine au début du XXe siècle. La discipline avait depuis
toujours recours à des méthodes quantitatives. L'intérêt porté à ces divers domaines s'est
précisé, mais sans qu'il y ait rupture totale. » (Claval, 1998, p. 102)
Au début des années 2000, il déclare que le renouvellement serait une sorte de raffinement
purement méthodologique (Claval, 2001).
80
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
« Les années 1970 apparaissent comme une période d’épanouissement des collectifs, en
géographie comme dans d’autres disciplines. Le CNRS a vraisemblablement joué un rôle
important dans cette dynamique : il a fourni des opportunités, des crédits et un affichage à
différents projets, notamment à travers les Recherches coopératives sur programme (RCP).
Quoique créées en 1958, celles-ci n’ont connu un réel développement qu’à partir de 1969,
du moins en géographie. Dans ce cadre, des projets de recherches ont été entrepris qui, en
se pérennisant, ont contribué au renouvellement des centres d’intérêt et des manières de
faire, principalement en géographie humaine. » (Orain, Sol, 2007, p. 11)
Ils citent notamment la RCP 256 « Les systèmes d’organisation de l’espace » portée par R.
Brunet (Reims) en indiquant qu’elle aurait « auguré de la formation d’[un] courant majeur de la
géographie contemporaine qui [a] émergé durant les années 1970-1980 : […] l’analyse spatiale » et
affirment que :
« On peut considérer finalement que les RCP ont accompagné et dans une certaine mesure
contribué à une structuration plus générale de la recherche en géographie, dans une période
où la discipline connaissait des transformations décisives.» (Orain, Sol, 2007, p. 14)
81
de personnes, de groupes, et progressivement de laboratoires, qui organisent tour à tour les
universités d’été, suscitent des recherches coopératives, créent de nouveaux lieux de débat,
tissent des liens avec les géographes étrangers. Ainsi, sont nées en 1971 des associations
nouvelles – le Groupe d’analyse géographique (GAG), plutôt parisien, de vie éphémère,
créé à la fin du stage d’Aix-en-Provence, le Groupe Dupont, créé entre juin et décembre
1971 à Avignon, qui rassemble notamment des enseignants du grand Sud-Est41. Une
littérature grise : Brouillons Dupont (Avignon, à partir de 1977), Analyse spatiale quantitative et
appliquée (publié à Nice, à partir de 1974) par exemple, accompagne le mouvement. En
1975, la création d’une commission de travail intitulée Géographie théorique et quantitative
l’officialise dans l’« institution » géographique constituée par le Comité national français de
géographie (par comparaison, une telle commission a été créée en 1964 en Grande-
Bretagne sous le nom de Quantitative Methods Study Group). Des rencontres périodiques sont
organisées, d’abord sur un plan national : un colloque de géographie quantitative démarre à
Besançon en 1972, et, à l’initiative des géographes strasbourgeois, un colloque européen de
géographie théorique et quantitative est mis sur pied à partir de 1978. Sans programme
préétabli, il vise à confronter tous les deux ans des pratiques qui étaient à l’origine
fortement empreintes d’idiosyncrasies nationales. » (Pumain, Robic, 2002, p. 126-127)
Ces deux auteures estiment par ailleurs que « ce vaste réseau [comprend] une centaine de
personnes », et elles remarquent ses composantes particulières, qui attirent l’attention sur des
effets de marges militantes :
82
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
J.-F. Deneux (2006) met également en avant le rôle déterminant du groupe Dupont dans
la définition du mouvement théorique et quantitatif :
« Proche de cette revue [l’Espace géographique], […] un groupe d’affinité se forme dans le Sud-
Est de la France, le groupe Dupont, avec Chamussy, Dumolard, Le Berre, Auriac, Ferras…
À partir de 1976, les colloques Géopoint réuniront des géographes de toutes tendances
autour de thèmes théoriques proposés par ce groupe, fortement caractérisé par la mise en
œuvre de méthodes mathématiques et statistiques. C’est à partir de ces acteurs et en
fonction des réflexions proposées par les Anglo-Saxons que se définit l’analyse spatiale. »
(Deneux, 2006, p. 130)
L’analyse faite par ces auteurs montre bien l’existence d’une dynamique collective à
travers l’organisation et la pratique d’événements récurrents. Cependant, comme nous l’avons
affirmé, les auteurs qui ont traité de l’histoire de la géographie théorique et quantitative en
Europe francophone mettent peu en valeur la constitution d’un groupe. Dans son rapport du
milieu des années 1970, R. Brunet indique simplement que « de solides noyaux existent
maintenant dans plus de la moitié des universités » (Brunet, 1976, p. 40) mais à ce moment-là, il
ne voit pas de constitution d’un réseau ou d’un mouvement.
Des informations sont néanmoins présentes dans les manuels de référence. Par exemple, P.
Claval (2001) souligne aussi le travail de formation collective et de diffusion entrepris par les
nouveaux géographes en appuyant notamment sur le « rôle important » joué par le groupe Dupont,
sous-estimant par ailleurs peut-être les autres pôles. Pour accélérer la diffusion de la géographie
théorique et quantitative, les acteurs du renouvellement auraient largement opté pour la réalisation
de textes moins élaborés que les articles de revue obéissant à des règles jugées trop lourdes. Les
Brouillons Dupont (créés en 1977) sont régulièrement cités comme un lieu important de cette
83
diffusion. Mais la plupart des auteurs souligne surtout la création par R. Brunet de l'Espace
géographique en 1972. P. Claval souligne également, comme d'autres, la mise en place d'événements
scientifiques comme les Géopoint (créés en 1976) qui réunissent « tous les ans la jeune génération
autour des questions épistémologiques considérées comme brûlantes » (Claval, 2001, p. 200), mais il
n'évoque pas l'existence des autres événements tels que les colloques de Besançon (créés en 1972)
ou les colloques européens de géographie théorique et quantitative (créés en 1978).
Enfin, encore une fois, les auteurs qui traitent de ces éléments se placent principalement
dans le cadre français avec des événements qui se passent en France et qui sont soutenus par des
institutions françaises. Néanmoins, D. Pumain et M.-C. Robic, en plus de l’évocation des
colloques européens, révèlent aussi « la participation à des écoles thématiques organisées au
niveau européen par l’OTAN » (Pumain, Robic, 2002, p. 125). Elles mettent également en avant,
comme d'autres, la production rapide de « manuels de statistiques destinés à l'enseignement [des
statistiques] dès 1974, suivis par des manuels plus nettement orientés vers l'analyse spatiale, et
accompagnés de manuels plus spécialisés d'analyse quantitative » (Pumain, Robic, 2002, p. 126).
Ces différentes entreprises participeraient donc à la constitution d’un collectif et permettraient
plus largement le développement de la géographie théorique et quantitative en France.
42 Il s’agit d’un numéro des Brouillons Dupont intitulé « 25e Millénaire », qui fête les 25 ans du groupe.
84
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Au-delà des années 1960 et 1970, à en croire les auteurs, et pour donner une fourchette
large, le mouvement théorique et quantitatif ne serait plus intéressant à étudier. Les manuels et
quelques écrits scientifiques décrivent rapidement ce que recouvre le mouvement, ses théories,
ses méthodes, ses objets sans donner de plus amples explications sur une évolution particulière,
un développement ou un déclin important43.
Au début des années 2000, J.-J. Bavoux affirme que le mouvement « s’est
progressivement imposé ». Il qualifie ainsi sa structuration progressive :
« Comme souvent, le nouveau paradigme a été proposé par un petit nombre de chercheurs
plus ou moins marginaux. D’abord indépendants entre eux, ils se sont organisés peu à peu
en réseau lâche, puis en un groupe constitué qui s’est progressivement imposé » (Bavoux,
2002, p. 13).
« À la fin des années 1970, des géographes issus de courants très divers se démarquent de la
géographie néopositiviste en abandonnant une vision trop réductrice de l'homme. »
(Staszak, 2001, p. 110)
43Nous verrons par exemple que D. Pumain et M.-C. Robic (2002) consacrent tout de même la moitié de leur article
aux années 1980 et 1990 en analysant l’évolution des contenus étudiés par les acteurs du mouvement, quand l’autre
moitié est consacrée à l’émergence du mouvement.
85
Fig 1.2 - News égotiques ou petite chronique du mouvement géographique
autour de la naissance des Duponts
Cependant, elle resterait selon lui « un courant important de la discipline » (Staszak, 2001,
p. 105). Le spécialiste de géographie culturelle le justifie par « l'importance de ses acquis » et sa
compatibilité avec le modèle culturel français :
« Le cartésianisme caractéristique de la culture française fait bon accueil à une approche qui
se fonde sur une logique très cohérente et sur l'universalité de la Raison. » (ibid.)
86
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
reprochant trop de « formalisme ». Son analyse s’arrêtant en 1984, l’auteur ne dit rien sur
l’évolution récente du mouvement. Semble-t-il dans la même optique, mais étudiant également la
période récente, J.-F. Deneux indique que :
Nous avons retenu un exemple de critique et une sorte d’acte de décès précoce du
mouvement, parmi d’autres : au début des années 1980, dans les Annales de Géographie, André-
Louis Sanguin, géographe français en poste au Québec et riche de son expérience outre-
Atlantique, affirme que dès les années 1970, « un « ras-le-bol » [se serait] graduellement manifesté
contre la dictature intellectuelle des méthodes quantitatives de la nouvelle géographie sur toute
autre forme de pensée dans la discipline » (Sanguin, 1981, pp. 560-561), et que c'est directement
cette « réaction » qui aurait « donné naissance à deux courants importants apparus à peu près en
même temps : la géographie radicale et la géographie humaniste » (ibid., p. 561). L'auteur
n'emploie pas le conditionnel lorsqu'il utilise les termes d'enfermement, d'hermétisme ou encore
d'abus. Il affirme que « vingt ans d'analyse factorielle à tout va ont abouti à un résultat pour le
moins paradoxal : une bonne partie des travaux ainsi obtenus est sans valeur, faute de précaution
et de compétence dans le domaine statistique » (ibid.). La charge est forte. Il pense que
« l'alternative humaniste est une réaction contre la logique néo-positiviste » (ibid.) et il qualifie les
géographes quantitativistes de « scientistes » (ibid.). La géographie humaniste serait une « anti »-
géographie théorique et quantitative : « l'approche phénoménologique est résolument
antiscientiste, antipositiviste et antiréductionniste » (Sanguin, 1981, p. 563).
À la fin de la décennie 1980, P. Claval emploie quant à lui l'expression de « déclin rapide »
(Claval, 1998, p. 100) à l’échelle mondiale (ce qui englobe l’Europe francophone)44. Il relativise
néanmoins en affirmant que cette géographie « n'est pas morte » et met en valeur le champ de la
géographie urbaine qui s’appuie sur la théorie des systèmes (ibid.). Il affirme même que « le
recours aux méthodes statistiques et au traitement mathématique des données devient
systématique » (ibid., p. 101), ce qui n’est par ailleurs pas contradictoire avec un déclin du
mouvement. En effet, le mouvement théorique et quantitatif peut disparaître alors même que les
méthodes qu’il a portées se sont généralisées.
Enfin, J. Scheibling (1994) analyse le mouvement comme une simple étape et une
composante de la « nouvelle géographie » française, en minimisant le rôle qu’il a pu jouer.
Comme nous l’avons écrit plus haut, dans une réponse parue dans l’Espace géographique, H.
Reymond (1996) estimait que le texte de J. Scheibling proposait une « vision erronée » de la
géographie théorique et quantitative qui serait selon lui « en plein essor » dans les années 1990,
44 Comme souvent, les historiens de la géographie mêlent de manière plus ou moins claire échelle nationale,
européenne et mondiale. Cela peut poser des problèmes de compréhension, notamment en ce qui concerne les
questions de temporalité.
87
grâce notamment à l'informatique et à la simulation. J. Scheibling affirme dans la deuxième
édition de son livre (revue et augmentée) que la « nouvelle géographie dont il était beaucoup
question dans l’édition précédente n’est plus nouvelle. Elle reste cependant vivace, flanquée sur un
versant par la géographie culturelle, inspirée de l’idéologie postmoderniste et sur l’autre, par le
« développement durable » sous la pression de l’idéologie écologiste » (Scheibling, 2011, p. 4). Les
remaniements de l’organisation de l’ouvrage tendent à montrer que la « géographie quantitative »
et la « géographie théorique » (datant semble-t-il des années 1970 et 1980) ont été dépassées par
les approches culturelle, post-moderne et le « tournant » individualiste, et par le « foisonnement
théorique d’une équipe » (ibid., pp. 252-255)45.
Les différents écrits sur l’histoire du mouvement théorique et quantitatif ne livrent donc
pas de consensus sur son évolution récente, et au total en traitent peu, mais permettent de dresser
un portrait assez complet de son émergence.
45 Il s’agit de l’équipe d’EspacesTemps et des entreprises éditoriales de Jacques Lévy et Michel Lussault.
88
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Si la plupart des auteurs s’accordent à dire que ce mouvement a introduit des méthodes
nouvelles en géographie, tous ne signalent pas son apport théorique. En effet, de nombreux
auteurs limitent la portée de ce mouvement en le cantonnant à ses aspects purement
méthodologiques, notamment dans les manuels, comme par exemple A. Bailly et R. Ferras qui
font référence aux méthodes, systèmes d’information géographique et autres outils (Bailly, Ferras,
1996, p. 49). Ils affirment d'ailleurs, comme P. Claval (1998), que les méthodes se sont diffusées
mais que finalement l'ambition théorique n'aurait pas été atteinte. Pourtant, D. Pumain (2010)
relève par exemple que le premier tome de la collection de Géographie universelle du GIP RECLUS
(publiée à partir de 1990, d’abord chez Hachette puis chez Belin) était intitulé « Lois de l'espace »
(Pumain, 2010, p. 170). Elle affirme que s'est produite une première phase avec des « emprunts
passifs » suivie d'une période caractérisée par « un projet scientifique » porté par des outils
propres aux géographes. Il semblerait alors que les outils aient été au service du renouvellement
théorique, ce que S. Rimbert avait déjà appelé de ses vœux dès 1972.
Au milieu des années 1970, devant les « nouveaux géographes » britanniques, R. Brunet
définit ainsi la « new geography » en indiquant qu’elle ne représente qu’une partie du renouvellement
de la discipline :
« La pratique se limite souvent aux techniques d’analyse factorielle, d’autant que les
mathématiciens français ont largement diffusé un algorithme original et commode (analyse
des correspondances). L’ampleur du saut ainsi effectué pose des problèmes : maîtrise des
procédures et surtout interprétation des résultats, absence réelle d’application d’autres
procédures plus simples (probabilités, ajustement à des modèles de gravité ou de potentiel,
etc.). » (Brunet, 1976, p. 40)
Il note toutefois une évolution avec l’apparition de nouvelles préoccupations autour des
problèmes d’auto-corrélation spatiale, de l’utilisation de la théorie des graphes ou encore des
procédures bayésiennes et markoviennes. Mais il souligne que « les géographes français […]
doivent se contenter [en 1976] d’utiliser les procédures mises au point à l’étranger, sauf rares
exceptions » (Brunet, 1976, p. 41), tout en voulant croire à l’éclosion prochaine de nouveautés.
S’il affirme que la rénovation théorique est moins avancée, il note cependant un certain nombre
d’idées neuves, ou plus souvent d’intuitions, parfois d’embryons de théories, en affirmant
89
qu’ « on n’est sans doute pas loin de quelques publications essentielles » (ibid.). Il fait finalement
ce vœu car selon lui :
À la fin des années 1970, M. Vigouroux (1978a) propose la même analyse en montrant
que les débuts du mouvement ont été marqués par l’acquisition de techniques statistiques de
base, ce premier stade étant suivi par un temps où se sont combinées des réflexions sur la
méthodologie et sur la théorie.
Cependant, et c’est ce qu’il va montrer tout au long de l’exposé, des nuances importantes
apparaissent entre le programme de la nouvelle géographie et la géographie classique :
« 1. Tous les nouveaux géographes français, inspirés par les idées de F.K. Schaefer, rejettent
l’unicité du fait géographique, et donc le réalisme simpliste. L’espace géographique, œuvre
du géographe, qu’il convient de distinguer du territoire concret, est une abstraction. Tout le
discours sur le réel n’est plus accepté ; le nouveau géographe redécouvre G. Bachelard
écrivant : « La connaissance spontanée du réel est anti-scientifique ». La géographie, comme
toute science, est une abstraction dont l’objectif est de comprendre, d’expliquer et d’agir sur
le réel.
2. La sous-représentation de certains domaines du savoir géographique […] : la
géomorphologie et la géographie tropicale sont peu touchées et dans les deux cas, le même
argument est avancé : la difficulté de disposer de données fiables pour utiliser les techniques
quantitatives. Ceci traduit en fait une méconnaissance de l’outil mathématique qui formalise
aussi bien, sinon mieux, le qualitatif que le quantitatif.
3. Le regain d’intérêt pour la géographie régionale […] : en relation avec l’analyse des
systèmes, les Jeunes Géographes se sont intéressés à la région. Cette Nouvelle Géographie
régionale, encore mal assurée, est une des voies les plus prometteuses. » (Dauphiné, 1982,
p. 23)
A. Dauphiné écrit dans la conclusion de son exposé : « Nous espérons avoir été un porte-parole relativement fidèle,
46
même si nous avons quelques vues personnelles donc partiales au plan des techniques » (Dauphiné, 1982, p. 27).
90
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Ce dernier point est illustré par la publication en 1984 de l’ouvrage collectif Géoscopie de la
France qui propose une géographie régionale de l’hexagone au prisme de la nouvelle géographie.
Outre de proposer une nouvelle géographie régionale, il indique que le programme de la
Nouvelle Géographie vise principalement :
« Toutes les sciences progressent quand une théorie nouvelle, plus englobante, remplace
une théorie ancienne ; et aucune science n’avance en faisant des inventaires et en
accumulant des faits. Par rapport aux classiques, se méfiant ou condamnant la démarche
théorique, au nom du réalisme, le Nouveau Géographe met au contraire son espoir dans la
découverte d’une ou plusieurs théories. […] La Nouvelle Géographie en est encore au stade
des transferts, progrès considérable par rapport au refus des anciens, mais de nombreux
obstacles restent à franchir.
[…] Il semble bien que deux pistes nouvelles soient ouvertes. La première consiste à utiliser
les théories formelles qui se multiplient dans toutes les sciences. Outre la théorie des
systèmes, citons la théorie de la morphogénèse de Thom et la théorie des structures
dissipatives et de la bifurcation de Prigogine. La seconde consisterait à tester sérieusement
les théories néo-libérales et marxistes, en ne négligeant pas leur rapport au réel. […] Il existe
des géographes marxistes systémistes. » (p. 25)
Enfin, loin des réserves émises au début de son exposé, A. Dauphiné affirme dans sa
conclusion que :
« Quelles que soient les lacunes d’un courant ayant moins de vingt ans d’âge, les ruptures
méthodologiques, théoriques, et techniques sont prometteuses. Mais ces recherches
demandent de gros efforts ; c’est une fierté que de les avoir entreprises. » (Dauphiné, 1982,
p. 27)
91
Ce n’est que près de vingt ans plus tard, au début des années 2000, qu’un article se
consacre à nouveau au programme du mouvement théorique et quantitatif (Pumain, Robic,
2002). Néanmoins, les deux auteures ne traitent que d’un aspect de ce programme puisque
comme le titre de l’article l’indique, elles s’intéressent au rapport entre géographie et
mathématiques et notamment aux spécificités du mouvement français par rapport au mouvement
anglo-américain. Or, le programme du mouvement ne saurait se résumer comme le montre la
littérature, aux seules mathématiques. Par exemple, la modélisation ou l’analyse des systèmes n’a
pas forcément trait aux méthodes quantitatives permises par les mathématiques. Grâce à l’analyse
de diverses publications scientifiques en géographie française, D. Pumain et M.-C. Robic y
établissent leur propre périodisation des années 1970 du point de vue des contenus abordés, qui
converge assez fortement avec les deux auteurs précédents, permettant de stabiliser cette version
de l’histoire du mouvement :
Mais l’apport spécifique de l’article de D. Pumain et M.-C. Robic (2002) consiste dans
l’étude des contenus explorés et proposés par le mouvement théorique et quantitatif des années
1980 à nos jours, qu’elles traitent à travers l’utilisation des mathématiques, sans toutefois dater
précisément les étapes marquant l’évolution du cœur de connaissances du mouvement. Elles
47 Pumain D., Saint-Julien T. (1984), « Après l’analyse factorielle, quoi de neuf en géographie ? », l’Espace Géographique,
n°2, p. 81.
48 Pumain D., Saint-Julien T., Vigouroux M. (1983), « Jouer de l’ordinateur sur un air urbain », Annales de géographie,
Mélanges offerts au Professeur A. Meynier, Saint-Brieuc, Presses Universitaires de France, pp. 121-131.
92
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
« Les applications conduisent non seulement à décrire la morphologie des réseaux, leur
connexité, leur connectivité, globale ou locale, par des indices, mais aussi à optimiser des
tracés d’itinéraires (algorithme du plus court chemin), ou des localisations (recherche du
sommet central ou du sommet médian). » (Pumain, Robic, 2002)
Elles rendent également compte d’autres chantiers ouverts, comme la géométrie fractale
ou encore l’analyse d’images, qu’elles soient issues de la télédétection ou de la numérisation de
cartes. Enfin, elles rendent compte d’un troisième axe des recherches (modélisation des systèmes
et simulation) en précisant comment, dans ses choix de modélisation, la géographie se distingue
de l’économie. Elles estiment que la géographie est l’une des premières sciences humaines à s’être
intéressée à différentes formes de modélisation de la dynamique des systèmes, et les difficultés
rencontrées en géographie par leur nécessaire application à des données spatialisées. Elles mettent
enfin en garde contre la diffusion des systèmes d’information géographique et l’usage du terme
« analyse spatiale » par des personnes qui sont des « SIGistes » : ces phénomènes peuvent être
considérés comme une marque de l’empreinte de la géographie théorique et quantitative (elle
s’impose dans le lexique global des géographes au-delà du mouvement) ou au contraire comme
une marque de sa faiblesse (elle se fait « piquer » sa terminologie).
Les deux auteures concluent leur article en rappelant l’accent mis par les acteurs du
mouvement théorique et quantitatif français sur l’intérêt de la modélisation, sur le besoin de
méthodologies d’analyse spatiale et sur la notion de système.
Quatre ans plus tard, J.-F. Deneux (2006) rend compte du programme du mouvement
théorique et quantitatif en essayant d’être le plus neutre possible, même s’il est comme la plupart
des auteurs de cette littérature réflexive sur l’histoire de la géographie, un géographe français situé
dans le champ disciplinaire :
93
« Dans toute la mesure du possible, on a évité de prendre un parti systématique, préférant
poser des problèmes amorçant une réflexion et des discussions critiques plutôt que
d’asséner des vérités qui restent à établir. » (Deneux, 2006, p. 5)
Il essaie en effet de rendre compte de manière équivalente des différents courants. Une
partie de son travail consiste à rendre compte des travaux de recherche qui ont été produits
durant cette période et de les restituer, ce qui lui permet d’analyser de près les contenus du champ
disciplinaire. Il étudie le mouvement théorique et quantitatif dans son chapitre 5 qui traite de « La
migration du champ disciplinaire : des sciences naturelles aux sciences sociales ». Il identifie et
expose dans son chapitre les changements qui interviennent entre 1970 et 1990 avec l’émergence
de différentes approches, montrant que le renouvellement a été pluriel. Parmi les cinq
renouvellements qu’il identifie dès l’introduction de son chapitre, il cite en premier lieu l’existence
d’une « nouvelle géographie » :
« importée des pays anglo-saxons, entendant instaurer une véritable géographie scientifique,
s’appuyant sur l’analyse spatiale. À la différence de ses devancières, cette géographie se veut
modélisatrice et fonde une grande partie de ses réflexions sur les qualités propres de
l’espace, au sens géométrique du terme (distance, espacement, aires, points…). » (Deneux,
2006, p. 127)
Il développe donc un point sur l’ « analyse spatiale » (pp. 128-136) qui est l’une des
appellations du mouvement que nous étudions, pas ou très peu employée dans les années 1970 et
1980, en détaillant son programme dans diverses dimensions, indiquant tout d’abord des racines
provenant du monde anglo-américain où :
1. L’analyse spatiale « se réfère notamment aux méthodes initiées par les sociologues
américains de l’école de Chicago, construisant des modèles de répartition des hommes et des
activités sur un territoire. » (Deneux, 2006, p. 129)
2. Le refus de la « conception classique [qui] considérait qu’il n’y avait qu’une loi générale :
chaque région est unique » et les acteurs de la « nouvelle géographie » se basent sur « la critique de
cette conception [qui] fut menée par F. Schaefer et reprise ensuite par W. Bunge (Theoretical
Geography, 1962) » (ibid.)
Plus précisément, il affirme que l’analyse spatiale consiste en deux éléments principaux :
94
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
montrer de grandes régularités. Les différentes répartitions […] révèleraient une structure, c’est-à-
dire une organisation, qui devrait peu au hasard, et beaucoup à l’effet de lois (ou de logiques)
propres à l’économie et à la société. On retrouve ici les racines de l’analyse spatiale : l’économie
spatiale, voire l’économétrie, qui avaient fondé la notion de région polarisée.
Le but de l’analyse spatiale peut être ainsi résumé : élaborer des modèles, à l’image des
sciences « dures », construire un raisonnement scientifique par la confrontation des modèles à la
réalité. Ces modèles s’appliquent à l’espace, et reposent notamment sur le principe de gravitation
(voir chapitre 6) » (Deneux, 2006, pp. 130-131).
Pour expliquer pourquoi cette approche a connu une audience en France « pendant une
vingtaine d’années au moins », il montre que c’est une géographie quantitative mais aussi et
surtout théorique et titre l’un de ses sous-points : « Les repères théoriques et les méthodes
quantitatives » (ce qui rappelle l’expression « géographie théorique et quantitative). Il montre bien
que le programme ne se résume pas à l’utilisation des mathématiques pour la géographie, même
s’il indique que « formuler des lois suppose, par analogie avec les sciences physiques, l’expression
mathématique et la maîtrise de l’outil statistique » mais bien plus, il affirme que le mouvement a
développé la modélisation, recherché des repères théoriques, recouru à l’analyse systémique, mais
aussi au structuralisme, visé l’articulation entre des théories et des méthodes, et goûté un fort
intérêt pour les questions épistémologiques :
« Pour établir une géographie scientifique, il faut s’appuyer sur une théorie qui prend en
compte ce qui est propre à la discipline et qui ne change pas : la distance (même si la
distance-temps change), et ce qui change très lentement (la répartition des densités de
population) ; ou ce qui ne change que rarement, voire exceptionnellement (la localisation
des villes, le système économique, l’organisation politique). Cette démarche intellectuelle
rejoint, à l’époque, un courant philosophique : le structuralisme. Quelques géographes
découvrent alors Cl. Lévi-Strauss. » (Deneux, 2006, p. 131)
Mais s’il indique que l’analyse spatiale se trouve écartelée entre deux tendances, l’une
consiste à mettre l’accent sur ce qui ne change pas – « les structures » - l’autre sur ce qui évolue –
« la production de l’espace », il affirme que les géographes français s’en sont accommodés. Il
énumère également l’existence de trois références théoriques « voulant rendre compte de
l’imprévu » (voir Bunge : intérêt pour ce qui devrait être plutôt que ce qui est) :
1. celle des probabilités : le travail du géographe devrait alors déboucher sur des tests de
validité d’hypothèses, sur l’établissement de degrés de fiabilité que des tables statistiques
permettent de préciser ;
3. celle de la théorie des jeux qui repose sur la règle générale de l’incertitude. Cela
correspond globalement et pour simplifier, aux théories stochastiques (de stokhos : conjecture)
que l’on oppose habituellement aux théories déterministes (c’est-à-dire de cause à effet).
95
Finalement, il résume ainsi le programme théorique de l’analyse spatiale :
Dans un dernier point, l’auteur affirme que l’analyse spatiale s’est progressivement
affirmée dans trois directions principales :
1. « Celle propre à l’application des statistiques à l’espace : si l’on observe la distribution d’un
élément sur différents lieux […], il n’est pas rare que les valeurs de deux unités spatiales voisines
[…] soient proches les unes des autres » (Deneux, 2006, p. 134),
2. « Celle propre à la région : en 1972, R. Brunet la définit comme une structure […]. Il
s’agit alors de montrer les interactions entre les différents flux générés par les formes d’énergie
[qui la composent] » (ibid.),
Mis à part dans cet ouvrage de J.-F. Deneux (2006), ces précisions relatives aux types
d’approches menées par le mouvement ont été peu relayées dans les manuels. Certains comme R.
Marconis (2000 [1996]) ne mettent pas en évidence le programme du mouvement théorique et
quantitatif mais rendent rapidement compte, à travers des analyses assez transversales, de
certaines dimensions du programme comme les « systèmes » en montrant qu’il y aurait eu une
certaine continuité entre la géographie passée qui étudiait les « combinaisons » et la géographie
présente qui étudie les « systèmes ». L’auteur rend compte de la modélisation en incluant
notamment dans son manuel la table des chorèmes de R. Brunet. Il fait allusion au mouvement
théorique et quantitatif lorsqu’il évoque le rôle de la revue l’Espace géographique :
« La réflexion épistémologique et les débats qui l’accompagnent ont aussi à leur disposition,
depuis 1972, une autre tribune, l’Espace géographique. Cette revue, créée autour de R. Brunet,
s’est placée dès l’origine sur le terrain d’un travail scientifique qui se veut de haut niveau,
accordant certes une large place à la confrontation des idées, mais en l’associant étroitement
aux problèmes de méthodes et aux nouvelles techniques du travail géographique. Les
productions présentes et passées de la géographie sont passées au crible d’une critique qui se
veut sans complaisance, mais – le titre de la revue est explicite -, l’objectif majeur consiste à
fonder une véritable science de l’espace géographique, avec ses cadres théoriques, des
méthodes rigoureuses, et de nouveaux outils de collecte et de traitement des données. Pour
[R. Brunet], la coupure [épistémologique avec la géographie classique] sera la conséquence de
l’utilisation de nouveaux outils, impliquant des démarches quantitatives : la télédétection,
l’informatique. Quelques soient leurs réticences envers ces méthodes, mobilisant un énorme
investissement intellectuel et matériel, les géographes français ne pourront pas les ignorer.
Mais que faut-il en attendre ? « Correspondent-elles à une amélioration marginale de nos
conclusions, à un raffinement qui apparaîtrait comme un luxe coûteux ? Ou s’agit-il d’autre
chose : impliquent-elles en l’occurrence une rupture épistémologique ? » C’est cette dernière
hypothèse que retient R. Brunet. Une hypothèse à partir de laquelle il construira en fait toute
sa stratégie scientifique et institutionnelle, qui le conduira, après maintes péripéties, à la
création du GIP-Reclus, dix ans plus tard, en 1984. » (Marconis, 2000 [1996], pp. 180-181)
96
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
« Aux États-Unis, elle continue à inspirer les recherches urbaines durant une vingtaine
d'années. Un peu partout, elle tire parti du succès de la théorie des systèmes. Denise
Pumain (née en 1946) interprète les réseaux urbains comme des systèmes ouverts auto-
organisés en constante évolution, mais dont la structure ne montre pas de changement
significatif durant d'assez longues périodes. » (Claval, 1998, p. 100)
Mais les auteurs de manuels d’histoire de la géographie (surtout les plus récents) listent
plutôt un certain nombre de griefs retenus à l’encontre des orientations de la géographie
théorique et quantitative, P. Claval lui reprochant par exemple :
« de ne pas insister sur le sens des lieux, d'ignorer l'initiative humaine et de mettre sur le
même pied ce qui est juste et ce qui est humainement intolérable. Elle ne parle jamais du
sexe faible, ce que dénoncent les féministes. Les nouveaux courants veulent [la géographie]
plus critique, plus humaine et plus soucieuse des paysages et de l'environnement concret. »
(ibid.)
Dans son manuel d'épistémologie, P. Claval se focalise sur le seul souci instrumental du
mouvement, cause selon lui d’une désaffection partagée par une majorité de géographes :
De même, J.-F. Staszak (2001) n'hésite pas à mettre en question l'humanité de cette
géographie. Dans cet article figurant dans un livre consacré à l’épistémologie des sciences
sociales, il expose brièvement outils et modèles, critique rapidement les « lois de l’espace », et
développe longuement « une critique culturelle de l'analyse spatiale » selon laquelle « la géographie
néopositiviste, en évacuant la culture, [travaillerait] sur un homme déshumanisé, et [nierait] en
cela l'objet qu'elle étudie » (Staszak, 2001, p. 107). Comme pour acter la disparition certaine et
inévitable de ce mouvement, ou au minimum son absence de légitimité, il affirme que « le
géographe américain P. Haggett50 [aurait convenu] qu'il aurait aussi bien pu appeler son manuel
L'analyse spatiale en géographie inhumaine » (ibid., p. 108).
97
Ces différentes critiques du contenu du mouvement montrent l’existence d’une histoire
controversée. Plusieurs auteurs lui opposent des contre-modèles et les qualifications des contenus
sont souvent des disqualifications du mouvement théorique et quantitatif. Ceci indique bien que le
mouvement ne s’est pas diffusé à l’ensemble du champ et que les contenus qu’il propose ont
rencontré et rencontrent des résistances de la part de géographes qui militent pour d’autres
façons de faire de la géographie.
Les différents textes (articles ou manuels) publiés des années 1970 à 2000 présentent
globalement, et avec plus ou moins de précision, la même géographie du mouvement théorique et
quantitatif français et n’évoquent jamais les pôles belges ou suisses :
« Un des facteurs de succès a été la constitution précoce d’équipes, incluant souvent des
mathématiciens (Besançon, Paris, Strasbourg, Rouen etc.). De solides noyaux existant
maintenant dans plus de la moitié des universités, et de jeunes chercheurs du Sud-Est ont
constitué un groupe de travail (Dupont, Avignon). » (Brunet, 1976, p. 40)
« Les villes du Sud, Montpellier et Nice semblent se distinguer [...]. Rouen fait également
partie des foyers de ce courant » (Claval, 1998, p. 341)
« Rassemblant des chercheurs travaillant à Paris, Rouen, Strasbourg, Besançon, et dans les
centres universitaires du Sud-Est : Grenoble, Nice, Avignon, Aix-Marseille, Montpellier
[…], les localisations dominantes étant Paris, Grenoble, Strasbourg et Montpellier »
(Pumain, Robic, 2002, pp. 126-127)
Au début des années 2000, J.-J. Bavoux (2002) indique également l'existence de « pôles de
recherche innovante » en citant le Groupe Dupont à Avignon ou encore la Maison de la
Géographie, créée à Montpellier en 1984, et signale l'existence de colloques spécialisés tels que
ceux d'Avignon (Géopoint) ou de Besançon (Rencontres de Théo Quant) sans en signaler
toutefois la localisation (Bavoux, 2002, p. 13).
Michel Vigouroux (1978b) est le seul auteur qui ait détaillé les lieux du mouvement mais
aussi leurs principales caractéristiques, ce qui représente une source d’information très importante
sur les lieux d’émergence du mouvement théorique et quantitatif (en France). À travers une
« contribution à l’exploration du paysage français de la New Geography », présentée à Barcelone et
publiée en 1978, il affirme :
98
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
« En dehors du Groupe Dupont, il existe des chercheurs dans plusieurs Universités du Sud-
Est, par exemple à Grenoble, à Nice. Ils travaillent à côté des sous-Groupes Dupont ou en
association avec. Selon les cas, il s’agit de recherche, d’enseignement aussi, éventuellement
de la mise sur pied de nouvelles filières pédagogiques.
La première étape est Besançon, dont on retrouve naturellement le chemin, au début
d’octobre [pour les colloques de formation qui ont lieu tous les ans à Besançon à partir de
1972]. Quelques géographes, associés à un mathématicien (fait assez rare) ont su, depuis six
ans, dans un climat qui se goûte et ne se décrit pas, faire cohabiter au mieux pendant deux
jours mathématiciens, statisticiens, informaticiens, avec des géographes physiques et
humains, des sociologues, des économistes, des botanistes et la liste serait longue. Ils
viennent de France, de Belgique, d’Allemagne, de Suisse et d’Italie. Présentation
d’algorithmes et de modèles alternent avec les études de cas dans un va et vient incessant
entre théorie et pratique. Nombreux sont les habitués, ici, pour faire le point.
Puis nous faisons halte à Strasbourg (3) où les occasions n’ont pas manqué depuis trois ans.
Deux stages importants du CNRS s’y sont tenus, sur les processus stochastiques et les
séries chronologiques notamment. Organisée en laboratoire, l’équipe associe étroitement les
techniques quantitatives, la cartographie et l’étude des modèles. Il existe déjà une
production de mémoires de maîtrise et de thèses de 3ème cycle. Enfin une filière
d’enseignement a été mise sur pied. Mais tout ceci est bien mieux exposé dans « Recherches
géographiques à Strasbourg » n°2.
La région parisienne compte évidemment un grand nombre de chercheurs définis selon
notre critère. Il est certain que nous en connaissons très peu ; la simple bibliographie en
ajouterait déjà plusieurs. De toute façon, le mode de fonctionnement, l’organisation
éventuelle en équipe nous est mal connue : on peut penser que la multiplicité des
équipements et des opportunités, le meilleur accès à l’information, l’éparpillement entre les
bâtiments universitaires ne facilitent guère la construction d’équipes. Il semble qu’il existe
des groupes assez étoffés à Paris 1, Paris 7, déjà plus maigre à Vincennes et des chercheurs
presque isolés à Créteil ou Nanterre. Il faut ajouter à cette liste des chercheurs plus ou
moins nombreux dans les Laboratoires du CNRS, tels les LA 165 et 142. Certains ont déjà
établi depuis longtemps des liens étroits et fructueux avec des mathématiciens, notamment
de l’Université Paris 5. Ainsi dans certains cas des enseignements sont bien rôdés et la
production de thèses de 3ème cycle, déjà ancienne.
À côté de cette concentration parisienne, certains à Caen, encore plus à Rennes, sont
quasiment isolés ; les handicaps alors peuvent se cumuler : faiblesse des bibliothèques,
manque de crédit et de moyen informatique, rareté des rencontres et des discussions, dans
un maillage très lâche qui accroît le poids de la distance. Encore ceux-là multiplient-ils au
maximum les occasions de rencontres aux stages, aux colloques : il est probable que les plus
démunis des chercheurs nous sont justement inconnus.
Ces géographes existent, nous les avons rencontrés. D’autres manifestent aussi leur
existence dans les revues, notamment dans l’Espace Géographique […]. On relève ainsi un
ensemble de Rouen, un ensemble de Lille et puis çà et là un texte dont on ne sait ce qu’il
relève, un chercheur isolé, éventuellement passager, ou un groupe stable, organisé, équipé. »
(Vigouroux, 1978b, p. 11)
L’auteur cite par ailleurs les référents de chacun des lieux, ce que ne fait aucun autre
auteur : Daniel Bouzat (Centre Universitaire Avignon), Jean-Claude Wieber (Faculté des Lettres
Besançon), Colette Cauvin (Université Louis Pasteur Strasbourg), Denise Pumain (Université
Paris 1), François Durand-Dastès (Université Paris 7), Robert Fouet (Université Paris 8), Marie-
Claire Robic (Université Paris 12), Édouard Gosseaume (Université Paris 10), Odile Andan
(Laboratoire Associé n°165), Alexandre Kych (Laboratoire Associé n°142), Michel Chesnais
(Université de Caen) et J.P. Marchand (Université de Haute-Bretagne (Rennes)).
99
Toutefois, M. Vigouroux ne questionne pas explicitement la spatialité du mouvement
mais cherche davantage à situer les équipes de recherche, leur avancement en termes de
productions ou les lieux de formation et d’expression du mouvement.
Les informations sur ces lieux de la géographie théorique et quantitative sont peu
nombreuses, mais certains articles ont le mérite de dégager des tendances et de montrer que les
géographes qui pratiquent l’approche théorique et quantitative ne sont pas répartis sur le territoire
français de manière proportionnelle aux effectifs des universités. C’est le cas de C. Cauvin (2007)
qui a cartographié dans les années 2000 cette spatialisation particulière dans un article pour la
Revue pour l'histoire du CNRS (fig 1.3).
Dès le début des années 2000, D. Pumain et M.-C. Robic (2002) s’étaient intéressées à ces
stages de formation itinérants suivis par les acteurs du mouvement en indiquant la date, le
thème52 mais également les différents lieux de stage, ce qui donne une indication précieuse et
objectivée sur un aspect de la géographie du mouvement théorique et quantitatif en France, à partir
d’un événement récurrent et mis en place par les acteurs du mouvement (tab 1.1). De 1971 à 2001,
ces stages, dont M. Vigouroux avait déjà signalé l’existence à la fin des années 1970, ont eu lieu dans
un total de neuf lieux différents et certains de ces lieux ont accueilli plusieurs d’entre eux. C’est le
cas de Paris (1972, 1974), Strasbourg (1976, 1977) et surtout Montpellier (1979, 1998 et 2001).
51 Stages de formation organisés par l'ORSTOM et la Maison des Sciences humaines de Paris en 1971, avec le soutien
de l'institut de mathématiques de Paris V en 1972, et financés régulièrement par le CNRS à partir de 1974.
52 Nous mobiliserons à nouveau ce tableau dans le troisième point de ce chapitre, pour l’analyse de l’évolution des
100
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Ainsi, ces auteurs insistent sur le profil majoritairement marginal des géographes qui se
sont intéressés et ont voulu se consacrer à l’approche théorique et quantitative, et, regroupés en
quatre pôles géographiques principaux, avec une importance certaine de la province. L’évolution
dans les quarante dernières années du profil des acteurs de l’approche théorique et quantitative
sera analysée pour comprendre la diffusion du mouvement, son évolution et son développement.
Une structure spatiale polycentrique, ignorée par la littérature, pourrait également exister et serait
un moyen de contrebalancer le centre parisien, pôle du pouvoir traditionnel de l’école française
de géographie. Différents niveaux devront être interrogés. Au sein même du système parisien,
nous tenterons de voir comment les marges décrites plus haut pourraient participer de la
restructuration de l’espace de production de la discipline.
53 D. Pumain et M.-C. Robic reprennent en 2002 cette analyse qui ne constitue néanmoins pas le cœur de leur article.
101
Tab 1.1 - Stages de formation
Par ailleurs, quelque soient les lieux indiqués ou la forme de diffusion spatiale évoquée, les
auteurs ne s’intéressent pas aux pays européens francophones en dehors de la France, hormis
pour évoquer des participants étrangers (ci-dessus), ou pour décrire des relations
interdisciplinaires :
Cependant, à la fin des années 1990, David Unwin (1999), géographe anglais, a rendu
compte des colloques européens de géographie théorique et quantitative à l’occasion de la
rencontre de Durham en 1999. Son tableau a été mis à jour en 2002 en y intégrant l’édition de
Saint-Valéry-en-Caux, située près de Rouen (tab 1.2) Ce tableau montre l’existence sur une longue
période (1978 à 2001) d’un événement itinérant, organisé à l’échelle européenne. Il nous indique
que plusieurs villes européennes francophones ont accueilli certaines de ces rencontres :
Strasbourg (1978), Chantilly (1989), Spa (1995) et Saint-Valéry-en-Caux (2001). Ce lieu
d’expression des chercheurs en géographie théorique et quantitative sera étudié dans notre travail
comme l’un des marqueurs de la dynamique de la géographie théorique et quantitative
européenne francophone.
102
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Nous faisons l’hypothèse que si le mouvement n’a pas été étudié au niveau européen
francophone c’est parce que les auteurs ont privilégié la période d’émergence de ce mouvement
(années 1970), caractérisée par un nombre limité d’interactions intersites, surtout entre sites de
pays différents. Nous pensons que le mouvement devient européen francophone dans la période
récente (années 1980 mais surtout années 1990 et 2000), lorsque des interactions entre la
Belgique, le Luxembourg, la Suisse et la France amènent une cohésion suffisante au réseau.
L’apparition du premier colloque européen en 1978 et la faiblesse du nombre de ses participants
peut conforter cette hypothèse. L’un des apports de notre travail sera donc de montrer qu’il
existe des interactions suffisamment fortes entre les lieux européens francophones de la
géographie théorique et quantitative pour que l’ensemble fasse mouvement.
Ces tableaux, mais aussi ces cartes et certains textes ont montré l’effort de formation
permanente et continue qui s’est mis en place à partir de 1971 dans différents lieux, ce qui permet
de situer le mouvement. Les auteurs ont montré que des stages et des colloques ont été organisés
pour développer le mouvement, au niveau français (stages de formation) mais également
européen (colloques européens). Ces cartes et ces tableaux révèlent une répartition spatiale
particulière du mouvement. Il existe donc des informations précises et documentées, liées à des
travaux de recherche qui prouvent l’intérêt d’une analyse spatio-temporelle du mouvement.
L’analyse que nous souhaitons faire permettra de préciser et compléter ces informations et plus
largement de proposer une analyse spatio-temporelle renouvelée de ce mouvement scientifique.
Par ailleurs, certains récits tentent de fonder l'hypothèse d'un pôle initial situé dans le Sud-
Est de la France, d’où le mouvement se serait diffusé plus largement (par exemple Bataillon,
2009). Le point de départ aurait été dû au hasard : lors des Journées géographiques, qui ont lieu
tous les ans dans une ville française différente, et qui se sont tenues en 1970 à Aix-en-Provence,
le géographe B. Marchand, parisien, mais à ce moment précis en poste à l’Université de l’État de
Pennsylvanie (Vigouroux, 1978a), a présenté une intervention sur « les problèmes de la
géographie quantitative » (Collectif, 1970) qui aurait donné lieu deux ans plus tard à la publication
103
d’un article dans le deuxième numéro de l’Espace géographique (Marchand, 1972). Des personnes
présentes à Aix-en-Provence ont été intéressées par cette nouvelle approche décrite par ce jeune
collègue qui avait passé quelques années en Amérique du Nord. Il se trouve que ces personnes
résidaient en majorité à proximité d’Aix-en-Provence (généralement, plus la distance à un lieu de
la rencontre est grande, moins il attire les participants potentiels, ce que nous avons constaté par
exemple en étudiant les cartes de C. Cauvin (2007)). Ce seraient donc surtout des géographes du
Sud-Est qui auraient pu écouter l'intervention de B. Marchand, hypothèse supportée par plusieurs
récits sur le mouvement (Vigouroux, 1978a ; Chamussy, 2000). À partir de cette intervention à
Aix-en-Provence, les participants enthousiasmés par cette présentation et l’envie de rénover la
discipline constituèrent un réseau formel qu’ils appelèrent le Groupe Dupont (1971). Au tout
début, ce qu’ils produisent n'a qu’un rayonnement régional, voire seulement local. Très
rapidement, une diffusion à l’échelle nationale a pu se produire. Cela suppose l’existence de
personnes réceptives à cette diffusion. Or, pendant plusieurs années, il n’y a plus eu de
recrutement dans l’université française, comme le souligne M.-C. Robic (2006) dans le manuel
Couvrir le Monde. De ce fait, les structurations de réseaux locaux établis n’avaient pas la possibilité
d’évoluer sensiblement, en l’absence de renouvellement du personnel universitaire, sauf à
supposer la conversion progressive de géographes déjà implantés dans les universités. En
revanche, avec une nouvelle vague d’assistants, de maîtres assistants, résultant d’une création de
postes nouveaux, il pourrait s’être produit une diffusion plus importante et une pluralisation du
mouvement.
L'hypothèse de ce pôle unique résiste mal aux premières informations également relayées.
Premièrement, B. Marchand avait déjà enseigné les méthodes quantitatives en géographie en
Sorbonne durant l'année universitaire 1969-1970, au sein du premier certificat de géographie
quantitative de France, formant ainsi des géographes à Paris. Deuxièmement, dès septembre
1971, a eu lieu à Aix un stage de mathématiques et de statistiques de trois semaines, financé par
l’ORSTOM et animé par des mathématiciens parisiens. Des géographes de toute la France étaient
présents dont, par exemple, C. Cauvin et S. Rimbert de Strasbourg ou encore M.-C. Robic et
D. Pumain de Paris. Cette origine géographique multiple des participants à ce stage, montre bien
que l’insatisfaction ou l'inquiétude à l'origine du besoin de formation était ressentie en plusieurs
lieux dans la géographie de cette époque, et pas seulement dans le Sud-Est. Troisièmement, le
pôle strasbourgeois, pour ne citer que lui, peut paraître, à la même époque, plus avancé que celui
du Sud-Est. Ce pôle regroupait au début des années 1970 S. Rimbert, passée par les États-Unis,
qui avait eu comme étudiante C. Cauvin, celle-ci y débutant comme jeune enseignante en 1968, et
Henri Reymond, qui revenait du Québec en 1973, fort de sa formation déjà acquise en
géographie théorique et quantitative. Les récits qui rendent compte de l'émergence d'un pôle
unique doivent donc être relativisés.
Par ailleurs, les auteurs ne rendent pas compte des connexions, et donc des flux et des
échanges entre les différents lieux de production de la géographie théorique et quantitative ni des
dynamiques de recrutement et d'essaimage via des relations de filiations, même si M. Vigouroux
(1978), par exemple, indique le lancement des premières maîtrises et thèses de troisième cycle.
Nous devrons déterminer les connexions entre le réseau du Sud-Est, les pôles strasbourgeois,
104
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
rouennais et parisiens ainsi qu’avec les géographes francophones non français dans une étude
nécessairement diachronique.
Nous faisons par ailleurs l’hypothèse que si certains pôles ont maintenu un développement
plus ou moins important de l’approche théorique et quantitative au cours du temps, d’autres lieux
ont pu voir l’introduction et la disparition d’enseignements ou de recherches relevant de ce
mouvement. Au-delà de la description de cette évolution, nous chercherons bien entendu à monter
les dynamiques qui ont pu se mettre en place et les effets qu’elles ont eus sur le fonctionnement de
la discipline et les relations entre les géographes.
105
utilisées. Nous détaillerons cependant plus amplement la démarche retenue pour constituer le
corpus d’entretiens qui est spécifique à cette recherche et qui servira dans l’ensemble des
chapitres suivants.
Nous avons évoqué plus haut comment nous souhaitions effectuer cette analyse sociale,
spatiale et temporelle d’un mouvement scientifique. Pour y parvenir, nous avons proposé quatre
entrées qui correspondent aux chapitres 2 à 5 et qui font appel à des sources différentes. Si le
chapitre 2 repose essentiellement sur les entretiens, les trois suivants mobilisent principalement
les informations issues de documents déjà existants.
Premièrement, la collection des Intergeo Bulletin est la source que nous avons retenue le
plus souvent après les entretiens, notamment dans le chapitre 5, sur les formations au
mouvement théorique et quantitatif. Éditée par le Laboratoire d’information et de documentation
en géographie Intergéo (devenu Prodig), dont Jean Dresch54 a été le premier directeur, cette
source contient de nombreuses informations et montre l’évolution de la géographie française du
point de vue de ses contenus ainsi que de ses lieux de formation, d’expression ou encore de
diffusion :
« Cet inventaire minutieux des lieux et des pratiques en tous genres de la géographie
française, en dépit de son caractère généralement neutre et de ses lacunes inévitables,
fournit des informations précieuses sur une large gamme de sujets, notamment via ses
comptes rendus des réunions des divers comités patronnant la géographie française ou la
reproduction d’enquêtes et de rapports. » (Orain, 2014)
Cette documentation a été collectée et mise en forme par un laboratoire propre du CNRS,
lié à la recherche et également très lié à la vie de l’université, ce qui est une caractéristique de la
géographie par rapport à d’autres sciences sociales. Intergeo Bulletin contient des
rubriques régulières qui recensent les enseignements de géographie dans les différentes facultés
françaises, avec leur intitulé, volume horaire, enseignants responsables de la première à la
cinquième année, ce qui nous permet par exemple de remarquer l’introduction et le
développement d’enseignements de géographie théorique et quantitative dans certains lieux. Un
recensement des maîtrises et des thèses a également été effectué pendant longtemps, montrant
également l’apparition éventuelle de sujets de géographie théorique et quantitative avec le nom et
la localisation des auteurs.
54 Comme le rappelle O. Orain (2014), il était « dans les années 1960 l’un des principaux patrons de la géographie
française, directeur de l’Institut de géographie de Paris et du Centre de documentation cartographique et
géographique (CRDCG), président du Comité national français de géographie, président de la section de géographie
du CNRS entre 1965 et 1969 [ou encore] co-directeur des Annales de géographie.
106
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Troisièmement, les lieux d’expression des chercheurs (ceux où ils publient leurs travaux,
ceux où ils en discutent) ont été étudiés à l'aide d'une revue, l’Espace géographique (fondée en 1972)
et d'une série de colloques, les Colloques européens de géographie théorique et quantitative (débutée en
1978), qui ont été retenus pour cette analyse. Nous avons dépouillé l’ensemble des numéros de la
revue et l’ensemble des listes de communication des colloques européens pour relever des
relations de travail effectives. Concernant la revue, nous en avons extrait les articles traitant
spécifiquement de la géographie théorique ou quantitative, en nous intéressant tout
particulièrement aux noms des auteurs et à leur lieu d’affectation. Ces différents articles publiés
dans une revue favorable au mouvement théorique et quantitatif et ces communications
présentées dans un colloque étiqueté géographie théorique et quantitative attestent de l'existence
du mouvement comme mouvement de production scientifique, et en outre montrent
concrètement, par les co-signatures, la répartition spatiale et la structuration du mouvement au-
delà du cadre strictement français (ce que ne permettaient pas d’observer Intergeo Bulletin ni le
Répertoire des géographes français). En plus de ces deux analyses, deux autres revues ont été
parcourues : les Cahiers de géographie de Besançon (créés en 1958) qui contiennent les actes des
colloques de Besançon consacrés depuis 1972 à la géographie théorique et quantitative, assortis
parfois de la liste des participants, et aussi les Brouillons Dupont (créés en 1977) qui comportent de
nombreuses informations ou articles relatifs au mouvement. Enfin, parmi les lieux d’expression
proches du mouvement, les colloques Géopoint, créés en 1976, sont également étudiés, à travers
notamment leurs actes. Par ailleurs, la consultation de ces différentes sources nous permet de
repérer les géographes français et non français qui ont participé et participent toujours au
mouvement de la géographie théorique et quantitative. En effet, par exemple, le rayonnement des
colloques Géopoint a été d’emblée national voire international francophone.
Quatrièmement, les dictionnaires (par exemple : Les Mots de la géographie, 1992, Dictionnaire
de la géographie et de l’espace des sociétés, 2003) et les encyclopédies (par exemple : Encyclopédie de
géographie, 1995 (2ème édition), Hypergéo, en ligne) représentent de bons marqueurs de l'évolution du
107
champ disciplinaire et seront analysés dans le chapitre 3. Les dictionnaires contiennent des
définitions plus ou moins approfondies de termes liés au mouvement tels que « géographie
quantitative » ou encore « analyse spatiale », déjà discutés en introduction grâce aux dires
d’acteurs. L'apparition de ces termes et les associations qui peuvent en résulter ainsi que les
auteurs de leur définition sont de bons indices de l'institutionnalisation du mouvement, de son
évolution mais également de son programme. Les encyclopédies montrent quant à elles ce que
sont les grandes préoccupations du champ disciplinaire à un moment précis. La présence de
problématiques développées par le mouvement dans des encyclopédies renseigne sur le statut du
mouvement dans le champ disciplinaire.
Ces sources "archives" sont essentielles pour notre recherche, mais elles n'ont pas été
produites dans le but que nous poursuivons et des informations importantes sont ainsi absentes.
Aussi, nous avons constitué un corpus propre d’entretiens qui forme une approche originale,
ancrée dans l’étude d’un mouvement scientifique du « temps présent ».
108
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
pratique est bien maîtrisée (Becker, 2002 ; Gubrium, Holstein, 2002 ; Beaud, Weber, 2003 ;
Bongrand, Laborier, 2005 ; Blanchet, Gotman, 2010 ; Descamps 2011 ; Kaufmann 2011). C’est
notamment grâce à la mobilisation de ces différents écrits que nous avons pu mener une enquête
de terrain la plus robuste possible.
Les entretiens doivent nous conduire à : 1) compléter l'information factuelle sur l'histoire
du mouvement et son institutionnalisation recueillie grâce aux archives écrites, les entretiens
enrichissent en effet cette information en donnant du sens à des transitions ou encore à des
créations institutionnelles ; 2) révéler la diversité des pratiques et des analyses du mouvement, en
ayant la possibilité de les rapporter aux caractéristiques des acteurs mobilisés.
Ceci justifie notre volonté de laisser beaucoup de liberté aux témoins avec des questions
assez ouvertes pour qu'ils puissent parler le plus librement possible, avec les mots qu'ils
souhaitent et dans l'ordre qui leur convient. Les enquêtés sont très peu recadrés, même lorsque
des erreurs factuelles manifestes sont constatées. Au contraire, nous supposons que certaines
digressions peuvent ouvrir de nouveaux questionnements et enrichir nos hypothèses. Les
entretiens sont donc semi-directifs, plus proches de l’entretien non directif que du questionnaire
fermé, pour donner une forte dimension exploratoire tout en permettant d’aborder un certain
nombre de sujets ou de thèmes. Le contenu abordé est variable selon l'interlocuteur, notamment
en fonction de la tournure prise par l'entretien, tout en restant dans la grille générale fixée au
préalable (encadré 1.3) qui propose de retracer l'itinéraire de vie des acteurs du mouvement
théorique et quantitatif, en les interrogeant aussi sur des événements scientifiques précis ou
encore sur leur vision de l'histoire du mouvement scientifique, vue de l'intérieur.
Premièrement, nous demandons aux enquêtés de nous préciser les différentes étapes de leur
carrière d'un point de vue individuel mais également collectif, de nous expliquer, pour ceux qui
étaient concernés, comment ils étaient devenus géographes, et pourquoi ils avaient choisi la
géographie théorique et quantitative. Nous leur demandons également d’indiquer comment ils se
sont intégrés au mouvement, même s'ils n'avaient pas construit l'ensemble de leur carrière autour de
la géographie théorique et quantitative. Deuxièmement, afin de compléter notre analyse de réseaux,
109
nous leur demandons quelles sont (et ont été) leurs références intellectuelles (personnes et
publications) et leurs relations professionnelles préférentielles, afin de mieux comprendre les
interactions auxquelles ils avaient participé dans le mouvement et les filiations qui pouvaient exister.
Troisièmement, nous nous intéressons aux lieux qu’ils fréquentent de nos jours et ont fréquenté
dans le passé, ainsi qu’aux événements scientifiques auxquels ils participent et ont participé, pour
reconstituer l’histoire du mouvement en recoupant ces informations orales et en les confrontant
aux sources écrites. Les entretiens visent en particulier à mieux montrer si les localisations et la
proximité jouent un rôle déterminant dans l'émergence et le développement du mouvement ou bien
si d'autres logiques réticulaires expliquent son développement. Enfin, la question de l'étiquetage est
abordée par la demande faite aux enquêtés de se situer en référence à des mots clés précis.
Comme un mouvement scientifique a des limites floues qui évoluent, il est difficile de
déterminer exactement quels sont les acteurs du champ disciplinaire qui en font partie ou non.
Néanmoins, l’analyse de différentes sources présentées ci-dessus (Répertoire des géographes français,
Intergeo Bulletin, l’Espace géographique, ou encore les listes de communications aux colloques européens
de géographie théorique et quantitative) nous permet d’estimer à quelque 250 personnes le nombre
des acteurs qui ont été très impliqués dans le mouvement, entre 1970 et 2014. Notre échantillon
représente un taux de couverture de plus de 20% puisque nous avons choisi de réaliser 58
entretiens comprenant quelques géographes extérieurs au mouvement mais qui ont participé à son
développement. Pour augmenter la représentativité de cet échantillon, nous le décomposons en
catégories en fonction de plusieurs critères de manière à représenter le mieux possible la diversité
du profil des acteurs de la géographie théorique et quantitative européenne francophone55. Cette
diversité des enquêtés nous permet d'avoir une vision relativement exhaustive de l'ensemble des
histoires et des conceptions dans le champ des acteurs et donc de couvrir un maximum d'aspects
du mouvement. Cela représente une grande richesse d'expériences, de vécus et de récits qui
viennent nourrir la compréhension de l'histoire de la géographie théorique et quantitative
européenne. Le matériau recueilli lors des entretiens est d’autant plus intéressant que les
protagonistes du mouvement se sentent détenteurs d’un savoir qu’ils souhaitent faire partager et qui
peut conférer une certaine légitimité à l’histoire restituée avec leur aide56.
1. L'origine des participants. Notre aire d'étude étant l'Europe francophone, il nous est
paru essentiel que soit représenté l’ensemble :
55 Nous regrettons cependant le décès de certains d'entre eux tels qu'Hubert Beguin (Louvain-la-Neuve), Jean-Claude
Wieber et Jean-Philippe Massonie (Besançon), René Grosso (Avignon), Jean-Luc Bonnefoy (Aix-en-Provence) ou
encore Michel Vigouroux (Montpellier) pour ne citer que quelques personnes.
56 Un des témoins mobilisés nous l'a affirmé : « je ne comprends pas que certains se permettent d'écrire notre histoire
110
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
2. Des acteurs de différentes générations : des pionniers jusqu'aux plus jeunes. Il est
néanmoins beaucoup plus difficile d'interroger des doctorants que des géographes déjà à la
retraite. Les motifs invoqués ont souvent trait à des enjeux de carrière. Schématiquement, ces
générations sont dans un premier temps représentées par des tranches d'années de naissance de
dix ans (tab 1.4).
6. Le statut des acteurs du mouvement est une information utile pour comprendre leur
rôle possible à partir de leur situation professionnelle (enseignants-chercheurs, ingénieurs de
recherche par exemple), de même que leur appartenance institutionnelle (université, CNRS ou
encore IRD (ex-ORSTOM)).
7. La position du témoin par rapport au mouvement : pour avoir une vue la plus complète
possible, nous avons également interrogé des personnes éloignées du mouvement théorique et
quantitatif mais appartenant au champ disciplinaire de la géographie. Ces personnes sont d'une
manière ou d'une autre (ou ont été) en contact avec le mouvement. Enfin, les différentes
caractéristiques de chacun des participants ont bien entendu évolué au cours de la période
d'étude. Nous n'avons pas seulement tenu compte de leur statut actuel, tel que précisé dans le
tableau 1.4 mais encore et surtout de leur trajectoire globale.
111
À l’aide des différentes sources mobilisées, ces critères établis nous ont permis d’identifier
58 témoins, classés ici par année de naissance (tab 1.3).
112
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
Nous les avons ventilés en fonction des caractères retenus dans le tableau 1.4.
Décennie de
Localisation actuelle Spécialité Spécialité 2
naissance
Aix-en-Provence (3) [1920-1930[ (2) géographie humaine (45) hydrologie (1)
Avignon (1) [1930-1940[ (9) géographie physique (12) démographie (3)
Besançon (4) [1940-1950[ (15) géographie urbaine (18) environnement (4)
Bruxelles (1) [1950-1960[ (7) géographie rurale (1) histoire de la géo. (4)
Fribourg (1) [1960-1970[ (13) géographie régionale (3) épistémologie (3)
Grenoble (2) [1970-1980[ (9) géographie sociale (3) analyse systémique (10)
Lausanne (4) [1980-1990] (2) géographie culturelle (2) systèmes de ville (7)
Louvain-la-Neuve (3) géographie économique (8) complexité (11)
Luxembourg (2) géographie des mobilités (4) logique floue (1)
Lyon (1) géographie des religions (1) modélisation spatiale (25)
Montpellier (1) géographie du développement (6) économétrie spatiale (5)
Nantes (1) géographie électorale (1) simulation spatiale (5)
Nice (4) géographie du genre (1) informatique (3)
Paris (19) géographie des risques (5) statistiques (14)
Pau (1) géographie du sport (1) SIG (6)
Rennes (2) géographie fractale (3) cartographie (12)
Rouen (4) géomorphologie (2) télédétection (4)
Strasbourg (4) géohistoire (1) SMA (5)
Tours (1) aménagement du territoire (9) Automates cellulaires (2)
climatologie (7) Analyse de réseaux (2)
Discipline Statut Institution Dans/Hors mouvement
géographie (49) enseignant-chercheur (53) Université (36) GTQ (52)
informatique (2) ingénieur de recherche (5) CNRS (16) non GTQ (6)
mathématiques (5) ORSTOM/IRD (3)
Pour conclure, et éclairer les conditions de l’analyse de ces entretiens, rappelons que,
comme l’indique F. Descamps (2011), l’histoire d’un mouvement scientifique encore en marche
est conflictuelle et que les restitutions orales de la mémoire le retranscrivent. La grille d’entretien
proposée aux témoins permet de saisir cette pluralité et de composer des interprétations parfois
113
divergentes de l’histoire du mouvement à travers les dires de ceux qui y ont participé. Dans une
analyse qualitative des entretiens, nous avons donc prêté attention aux différentes manières
qu'ont les enquêtés de présenter l'histoire, de donner des interprétations, en fonction de la
génération à laquelle ils appartiennent, de leur spécialité ou de leur statut. Ces différentes histoires
ont été confrontées, non pas pour sanctionner des erreurs dans des datations ou des noms, mais
pour comprendre et retranscrire l'émergence et le développement du mouvement théorique et
quantitatif. L’interprétation donnée par un enquêté peut être révélatrice du sens de son
engagement, mais c’est une fois que les erreurs ont été corrigées que l’on peut reconstituer une
histoire à la fois consolidée en termes de précisions factuelles et diverse dans la hiérarchisation
donnée aux faits et à l’interprétation qui en est faite.
Mais surtout, « l’entretien est plus qu’un simple dialogue entre un questionneur et un
questionné, il est bien un rapport social et verbal » (Descamps et al., 2006, p.93). Comme
l’affirme Hadrien Commenges (2013), « dans ce rapport social, la question première que doit se
poser l’enquêteur est celle de la position sociale, celle de l’enquêté et la sienne, et la perception de
ces positions sociales par les deux intéressés » (p. 34). Les spécialistes de la démarche par
entretien soulignent qu’il existe bien souvent une dissymétrie sociale entre enquêteur et enquêté
et que cela peut poser problème (Bourdieu, 1992 ; Chamboredon et al., 1994). Lorsque
l’enquêteur occupe une position inférieure à l’enquêté, il est nécessaire d’adopter des stratégies
compensatoires pour permettre le dialogue. En effet, un entretien est un processus fondamental
de communication et d'interaction humaine. Il est réalisé entre deux personnes situées en vis-à-
vis, ce qui est très différent d’un questionnaire anonyme. L'enquêteur est situé par l'enquêté.
Nous nous situons ici dans le champ de la géographie, en tant que doctorant (Sylvain Cuyala)
dirigé par des personnes qui comptent pour le mouvement (Denise Pumain et Marie-Claire
Robic). Les dires des témoins (les 58 personnes interrogées) sont liés à leur position, mais aussi à
la nôtre. Les descriptions ou encore les représentations qu’ils présentent sont à rapporter aux
points de vue dont elles dépendent. Le chercheur doit impérativement mesurer les intérêts et les
enjeux dont la personne enquêtée n’a pas nécessairement conscience. La parole de l'enquêté est
par définition insérée dans son contexte social.
Conclusion
Ce chapitre a tout d’abord permis d’exposer le cadre conceptuel qui structure l’ensemble
de cette thèse. La théorie sur le MSI développée par deux sociologues, S. Frickel et N. Gross
(2005), nous sert de référent de départ pour construire l’analyse sociale, spatiale et temporelle
d’un mouvement scientifique. Leur théorie étant sociologique et non géographique, nous
proposons de la compléter en étudiant la spatialité du mouvement scientifique. Cette dernière
dimension n’a jamais été abordée dans le strict cadre de l’étude d’un mouvement scientifique mais
les chercheurs spécialistes d’études sociales sur la science, y compris depuis récemment les
géographes (par exemple : Withers, Livingstone, 2011 ; Eckert, Baron, 2013) se sont emparés de
la question de la spatialité des sciences ou des savoirs scientifiques. Pour mener à bien ce travail,
114
Chapitre 1 – Étude d’un mouvement scientifique
différents modèles sont mobilisés tels que la diffusion spatiale des innovations, qu’a élaborée en
géographie T. Hägerstrand (1953), et dont un mouvement scientifique peut relever, en l’étudiant à
la lumière d’une typologie précise permettant d’identifier les interactions entre les acteurs du
mouvement scientifique.
- Comme nous l’avons énoncé, un MSI est programmatique, son programme consiste à
produire et à diffuser un cœur de connaissances (knowledge core). C’est bien le cas de la géographie
théorique et quantitative européenne francophone, ainsi que l’ont montré des historiens de la
géographie, parfois eux-mêmes acteurs du mouvement (Brunet, 1976 ; Dauphiné, 1982 ;
Claval, 1998 ; Pumain, Robic, 2002 ; Deneux, 2006, Orain, 2009). Ce programme consiste à
revisiter la discipline, plutôt historiquement en climatologie et en géographie urbaine (au contraire
de la géographie tropicale et de la géomorphologie, moins représentées), pour étudier notamment
les complexes spatiaux, et de manière renouvelée les régions, refusant le discours sur le réel, aux
prismes de formalismes mathématiques issus de la physique (modèles d’interaction spatiale), des
mathématiques (théorie des graphes) et de la statistique (analyse géométrique des données) mais
aussi aux prismes de la théorie et de l’analyse des systèmes ainsi que du structuralisme permettant
la formalisation de lois de l’espace.
- Le programme du MSI entre en collision avec les pratiques normatives en vigueur dans
le champ disciplinaire. Au moins au moment de son émergence, il crée donc une controverse sur
le contenu scientifique du champ. Cet aspect est très documenté dans le cadre de la géographie
théorique et quantitative, en particulier dans les travaux d’O. Orain (2009) pour les premières
décennies. Dès les années 1960, l’orthodoxie du champ est défendue avec virulence, par Pierre
George en particulier, face au programme de la géographie théorique et quantitative. La
controverse se tasse au cours du temps, mais on en trouve des traces bien plus tard, par exemple
en 1990 lors du colloque « Géographie et contestations : autour de Raymond Guglielmo ». Ce
colloque, organisé à Paris 8 avec d’anciens élèves de Pierre George ou de Jean Dresch (R.
Guglielmo, Y. Lacoste, Michel Rochefort, etc.), est en grande partie une contestation du
programme de la géographie théorique et quantitative et de son application à l’aménagement du
territoire. Les attaques issues des protagonistes de nouveaux mouvements (géographie sociale,
géographie culturelle) manifestent des différents durables.
- Le MSI se constitue à travers une action collective, il s’organise grâce à des dispositifs de
coordination, en particulier des formations, des revues et des colloques. Ce fait est assez bien
documenté dans le cas de la géographie théorique et quantitative, avec l’organisation de stages de
formation, de colloques français et européens dès les années 1970 (par exemple : Brunet, 1976 ;
Pumain, Robic, 2002 ; Cauvin, 2007 ; Cuyala, 2013).
115
- Le MSI est politique au sens défini par Bourdieu (1997) pour appréhender le champ
scientifique : il altère la configuration des positions sociales et des ressources dans le champ
disciplinaire. Lors de son émergence, le MSI ne prend pas position seulement sur le contenu
scientifique du champ, il prend position dans son espace politique et institutionnel, en particulier
au travers de l’attribution de postes dans les universités et les centres de recherche. Cette
dimension est notamment observée au travers d’une littérature conflictuelle comme nous l’avons
vu autant au début de la période qu’au milieu des années 1990 entre J. Scheibling et H. Reymond
que plus récemment entre J.-F. Staszak et D. Pumain.
Enfin, peu d'auteurs ont spécifiquement rendu compte des caractéristiques spatiales et
surtout de l’évolution de ces caractéristiques au cours du temps (sauf Vigouroux, 1978a, 1978b ;
Cauvin, 2007 ; Cuyala, 2013).
Pour pallier les lacunes de la littérature mais aussi pour proposer une approche spatiale à
la théorie du MSI, nous avons croisé des sources qui permettent d’objectiver le mouvement
(archives) et un corpus d’entretiens qui nous procure une grande richesse d’interprétation
individuelle et collective. La méthodologie des entretiens a été d’autant plus développée qu’elle
constitue une caractéristique fondamentale de cette analyse : le mouvement étudié se situe dans
une histoire du temps présent et les acteurs de ce mouvement sont, pour une grande part encore,
vivants et pour une grande majorité, ils agissent dans le champ scientifique (Bourdieu, 1976). La
façon dont nous avons élaboré les corpus d’archives et d’entretiens qui ne prétendent pas être
neutres ou exhaustifs conditionne en partie les analyses que nous présentons dans ce travail.
Nous pensons cependant qu’elle permettra de répondre à notre volonté de compléter la théorie
du mouvement scientifique développée par S. Frickel et N. Gross (2005). En effet, la
mobilisation de ces différents corpus nous permet d’effectuer l’analyse sociale, spatiale et
temporelle de la géographie théorique et quantitative européenne francophone.
116
Chapitre 2 : Les prémices du mouvement
Chapitre 2
Des lieux sporadiques accueillant des figures
novatrices et un connecteur transatlantique — Les
prémices du mouvement
INTRODUCTION 118
1. QUELQUES LIEUX MARQUÉS PAR DES MODERNISTES ISOLÉS 120
1.1. HASARDS DE RENCONTRES ET PASSEURS IMPROBABLES 121
1.2. PARIS : UNE PETITE CONCENTRATION D’ENSEIGNANTS ET DE CHERCHEURS INTÉRESSÉS PAR LES MÉTHODES
QUANTITATIVES 123
1.3. REIMS ET ROGER BRUNET, FIGURE CHARISMATIQUE DU RENOUVELLEMENT THÉORIQUE 129
1.4. BESANÇON ET PAUL CLAVAL, UN NOVATEUR À L’ÉCOUTE DE L’INTERNATIONAL 131
1.5. STRASBOURG ET SYLVIE RIMBERT : COMMENT LA CARTOGRAPHIE PEUT MENER À UNE « RÉVOLUTION »
CONCEPTUELLE PARTAGÉE 135
1.6. UN PÔLE D’INNOVATION GRENOBLOIS « INVISIBLE » : AUTOUR DU CLIMATOLOGUE CHARLES-PIERRE PÉGUY 139
1.7. EN BELGIQUE, DEUX PRODUCTEURS OU FACILITATEURS D’INNOVATION : HUBERT BEGUIN ET JEAN ANNAERT 144
2. UN CONNECTEUR ENTRE LA NEW GEOGRAPHY ET L’EUROPE FRANCOPHONE : OTTAWA 147
3. ATTENTES, CIRCULATIONS, RENCONTRES - LES VECTEURS DU CHANGEMENT POUR LES JEUNES GÉNÉRATIONS 154
3.1. UN « RAS-LE-BOL VIS-À-VIS DE LA GÉOGRAPHIE TRADITIONNELLE » 155
3.2. LES JEUNES GÉOGRAPHES RÉCEPTEURS DE LA MODERNITÉ : DES PROFILS HYBRIDES TOURNÉS VERS LES SCIENCES
DURES 157
3.3. MAI-68 RESSENTI COMME CANAL DE CHANGEMENT 160
3.4. ATTENTES, CIRCULATIONS, RENCONTRES - UNE CARTE DES FOYERS ET DES DÉPLACEMENTS ACTIFS 161
CONCLUSION 167
117
Introduction
Dans les années 1960, le monde scientifique est marqué par la diffusi