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4. Numéro 2012/1 (n° 85)
5. Comprendre la corruption des élites...
2012/1
Comprendre la corruption des élites en Afrique
subsaharienne
Pierre Jacquemot
Dans Revue internationale et stratégique 2012/1 (n° 85), pages
125 à 130
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1De nombreux pays africains sont classés parmi les mauvais élèves de l’Indice de perception
de la corruption publié par Transparence International. La Somalie, le Soudan, la Guinée
équatoriale, le Burundi, la République démocratique du Congo, le Tchad, l’Angola, le
Zimbabwe et le Kenya figurent à la fin du classement et seuls quatre pays, Maurice, le Cap
Vert, le Botswana et le Rwanda sont en 2011 parmi les cinquante pays les moins corrompus.
Ce diagnostic heurte la conception communément admise sur l’impartialité que devrait
manifester un État efficace et légitime ; une situation qui choque les bonnes consciences
scandalisées par les « biens mal acquis » ou les charitables « mallettes » des despotes.
L’État africain est une hybridation
2La présentation dominante du fonctionnement de l’État en Afrique s’appuie sur des
stéréotypes : il est un « proto-État », c’est-à-dire tronqué et rudimentaire ; l’ethnicité
congénitale le corrode ; la corruption est chronique et pathogène. Or il faut cesser de penser
l’État africain comme un système transitoire dans la construction d’un État moderne. L’État
est « approprié » par ses détenteurs, il est « nationalisé » : chaque titulaire d’une parcelle
d’autorité publique l’accapare à son profit et à celui de son réseau.
3Comment cette hybridation s’est-elle opérée ? La fonction prédatrice des systèmes
étatiques africains n’est guère contestable. La logique de la rente l’a emporté. L’expansion
désordonnée du secteur public, poussée par les besoins de reprendre les attributs coloniaux, a
dénaturé le projet de développement. À force de prélèvements par divers moyens (les marchés
publics, les entreprises et offices d’État, les aides extérieures, etc.) les ressources se sont
diminuées, et en période de crise, lorsque les subsides commencèrent à manquer, il fallut
entamer le patrimoine. Prélevant au lieu d’aider à produire, l’État a donc progressivement
épuisé sa propre base économique. Il a pu le faire à un moment bénéfique, les années 1970-
1980, quand emprunter auprès des institutions internationales et des banques est apparu
comme une solution de facilité pour renfermer les crises conjoncturelles résultant de la
volatilité des cours des matières premières. Ces apports ont constitué une manne pour lubrifier
un système patrimonial confortant la légitimation des élites au pouvoir. Souvent la
responsabilité de la dette qui s’ensuivit est à rechercher du côté des bailleurs de fonds,
distribuant des financements selon des critères douteux et des prévisions trop optimistes. Par
la suite, lorsqu’il fut évident qu’un ajustement drastique s’imposait face aux faillites
prévisibles des États africains, les injonctions en faveur de la « bonne gouvernance » ont
occupé la première place. Mais pour les élites corrompues, mises devant un dilemme, soit le
tarissement des aides si les réformes étaient trop lentes, soit la perte de légitimité si elles
perdaient leurs sources d’enrichissement, la seule option était de donner, avec une
extraordinaire capacité de « débrouille », l’impression de satisfaire aux attentes des
« ajusteurs » des institutions de Bretton Woods, tout en freinant la mise en œuvre des
programmes d’assainissement et en atténuant leurs effets. On a alors assisté à un
contournement, ou mieux, une subtile « domestication » des conditionnalités. Et quand les
ressources sont épuisées, une nouvelle situation critique se présente [1]. Mais loin de mettre en
cause les logiques verticales de la redistribution, elle aurait plutôt tendance à les exacerber, en
alimentant les réseaux par de nouvelles sources qui empruntent aux trafics en tout genre. Le
moindre contrecoup enregistré sur les marchés extérieurs ou l’entrée dans un cycle climatique
défavorable, comme en Afrique de l’Est en 2011, ne peuvent que révéler brutalement cet état
de précarité latent.
La démocratie peut servir à légaliser la corruption
4La procédure de redistribution est fortement prégnante dans les systèmes corruptogènes.
Pour l’économiste gabonais Luc Pando Bomba [2], l’homme au pouvoir a quatre fonctions
d’utilités irréductibles à satisfaire : une fonction de demande de biens économiques stricto
sensu (conforme à la théorie microéconomique) ; une fonction traduisant sa demande de
prestige ; une fonction restituant la demande de solidarité familiale ; une fonction restituant un
processus d’accumulation personnel du pouvoir. Ce qui est en jeu c’est l’exclusivité des
richesses à laquelle aspirent les tenants de la « séniorité absolue », ce que l’on appelle en
Afrique orientale les big men. Cette aspiration est souvent dictée par la « politique du
ventre » [3], le goût du lucre et la recherche de la prospérité matérielle copiée de la modernité
occidentale. Mais elle est surtout politique. Redistribuer les ressources amassées conforte le
prestige de l’homme de pouvoir. Pour l’élite, les exigences communautaires s’expriment dans
des besoins monétaires sans cesse croissants. Dès qu’un individu accède à un poste de
pouvoir, il est assailli de « demandes » de ses proches qui jugeraient scandaleux qu’il ne
contribue pas à leur entretien [4]. S’y soustraire pour un homme de pouvoir revient à accepter
une perte de crédit et d’influence pouvant se traduire par des conséquences douloureuses
empruntant le canal du monde magico-mystique.
5Les nouvelles formes de corruption sont attachées aux transitions récentes de l’État africain.
Faut-il suivre la Banque mondiale quand elle affirme que la démocratie apporte une
contribution positive au développement en créant des motivations politiques pour les
gouvernants et en réduisant les opportunités de corruption avec l’apparition de contre-
pouvoirs ? En réalité, la démocratie formelle des années 1990-2000 n’a pas ipso facto annulé
en Afrique la marchandisation du politique ; parfois elle l’a légitimée. Dans la majorité des
cas, c’est la démocratie qui a été adaptée à la logique du clientélisme et non l’inverse. Le
processus d’intensification de celle-ci, renforcé par les nouvelles institutions installées durant
la décennie 2000, a créé de nouvelles positions prébendières. Le vote, parfois acheté en
contrepartie de libéralités en argent ou en nature, se révèle être le moyen efficace pour
conquérir une position politique, donc économique, qui n’aurait pas été automatiquement
obtenue par un scrutin ouvert. Une fois légitimée « démocratiquement », elle peut être
valorisée. Les acteurs politiques n’ont souvent pas de références idéologiques précises, ils
sont surtout attachés, une fois élus, à gérer leurs intérêts et leurs alliances. Face à eux, les
électeurs, une fois qu’ils ont touché la rétribution de leur vote, n’utilisent guère la modeste
information disponible pour superviser ensuite la mise en œuvre des engagements de
campagne des élus.
La corruption des élites trouve divers emplois
6Qu’advient-il des sommes soustraites ? Elles servent à enrichir le prestige social de l’homme
de pouvoir. Le premier cercle servi est la parentèle, le second la clientèle. Mais l’apparat ne
sert pas uniquement le choix nombriliste de s’exhiber, il est une ressource politique.
L’inévitable corollaire est une forte réticence à opérer la transformation de l’accumulation de
biens et d’argent en une capacité à investir dans la production. Devant le besoin de
magnificence, l’idée même d’une rétribution différée est impensable. Les fonds les plus
importants sont blanchis. L’un des rares investissements d’avenir est celui fait sur la scolarité
des enfants, à l’étranger le plus souvent.
7La fortune, au lieu d’être un objet de blâme est l’attribut du vrai chef. Elle doit donc être
visible pour devenir une vertu politique. Il serait par conséquent inadéquat d’opposer à la
corruption le sentiment de « honte » qu’elle ferait naître chez ses pratiquants. Il ne peut pas y
avoir condamnation de la part de ceux qui bénéficient des retombées, sauf s’ils pensent que
d’autres sont mieux servis. La honte joue sur un tout autre registre, celui de la pression de
l’entourage et des réseaux qui légitiment les entorses au droit. [5] On rencontre cette situation
dans de nombreuses sociétés africaines : s’enrichir, même de manière illicite, n’est pas perçu
comme un mal en soi, en revanche s’enrichir sans partager est considéré comme contraire à
l’éthique. Pire, celui qui n’aura pas su saisir l’occasion lorsqu’elle s’est présentée sera
suspecté d’avoir « mangé tout seul ». La corruption est une modalité acceptée de gestion des
relations sociales.
La lutte contre la corruption
8Les coûts additionnels dus à la corruption sont évalués en Afrique à un montant situé entre
10 et 30 % de la valeur des transactions. À l’évidence, ces coûts sont difficiles à calculer
précisément en raison du secret qui entoure ces opérations et aussi parce que les distorsions
induites ne sont guère mesurables.
9Le bilan des tentatives de lutte contre la corruption en Afrique est mitigé. La panoplie des
mesures que l’on retrouve dans les programmes de lutte tourne autour des mêmes thèmes :
contrôler la dépense publique, refondre la législation (marchés publics, douanes, assurance,
fiscalité), resserrer la gestion des entreprises publiques, « revisiter » les contrats léonins,
assainir le climat des affaires…
10La société civile est-elle porteuse d’une évolution positive dans le registre de la gestion
publique ? De multiples associations jouent un rôle important en dénonçant les excès. Elles
bénéficient de soutiens extérieurs. Il y a cependant chez certains partenaires une fâcheuse
tendance à aveuglément jouer la société civile contre l’État. L’efficacité de ces initiatives
repose en outre sur la capacité des associations à se procurer les informations sur les
transactions, sur la mesure des performances des services, sur les fautes commises…
informations qu’il faut savoir traiter avant de faire état des malversations qu’elles révéleraient.
La probité dont les ONG doivent faire preuve dans leur démarche est décisive, évitant de
tomber dans la démagogie ou d’être le jouet de règlements de comptes.
11La lutte contre la corruption relève non seulement d’une attente des bailleurs de fonds mais
également d’un engagement formel des institutions africaines. L’Union africaine a adopté à
Maputo en 2003 la Convention sur la prévention et la lutte contre la corruption. D’autres
textes existent au niveau régional et certaines législations nationales sont sévères comme celle
de l’Afrique du Sud de 2003. Dans les programmes de lutte contre la corruption, on attend du
gouvernement qu’il envoie un signal fort, indiquant sa détermination à engager des réformes
mais aussi des poursuites judiciaires, des opérations « mains propres »… La méthode
s’inspire parfois de celle mise en œuvre en Tanzanie et en Zambie, qui utilise les médias pour
mieux faire connaître ses succès et pour désigner les fraudeurs à la vindicte populaire
(principe du name and shame). L’impunité doit être combattue mais la sanction soulève aussi
de nombreuses questions. Logiquement, à un moment donné, la boucle répressive se ferme
sur elle-même, quand celui qui doit réprimer un cas de détournement de fonds publics se
révèle en être l’un de ses bénéficiaires. Dans un système où la malversation existe à une
certaine échelle, jusqu’où aller en matière de sanction ? Comment ne pas aller politiquement
« trop loin » dans la « purge du passif » ? Il est des cas, et l’on pense au Cameroun, au Congo
ou au Kenya, où la rhétorique de l’assainissement doit être entendue comme une manière
commode de se débarrasser d’adversaires gênants, davantage que comme manifestant une
sincère volonté de modifier le système.
12?
13La « mauvaise gouvernance » ne se résume pas à un phénomène de surface, à la
kleptomanie des dirigeants ; elle n’est pas une pathologie, une aberration qu’il faudrait
effacer, mais une composante d’un système global. Les pays africains ne sont pas des pays qui
seraient « riches s’ils n’étaient pas malades ». Ils sont structurellement différents quant au
mode de fonctionnement de leurs systèmes de régulation sociale. Leurs singularités de
fonctionnement font que les réformes préconisées impliquent nécessairement des ruptures
dont l’issue est incertaine, tant les résistances sont puissantes. On peut cependant croire que le
rapport de forces pourrait évoluer dans les prochaines décennies dans le sens de
l’assainissement des pratiques corruptogènes. La réforme peut être, elle aussi, « appropriée ».
Le thème aujourd’hui dominant de la bonne gouvernance peut être mobilisé comme une
ressource dans une stratégie politique. À un moment donné de l’histoire, les positions
rentières du pouvoir étant bien acquises et les ressources « blanchies », ce thème peut être
efficacement utilisé comme moyen de légitimation interne du pouvoir, qui tente ainsi de se
consolider en se parant du manteau vertueux du respect des « normes publiques à valeur
universelle ». ?
Notes
[1]
Voir à ce sujet : Pierre Jacquemot, « L’Afrique
subsaharienne dans la crise financière. Vulnérabilités,
convoitises et résiliences », Les notes de l’IRIS, IRIS,
octobre 2011.
[2]
Luc Pandjo Boumba, La violence du développement.
Pouvoir politique et rationalité économique des élites
africaines, Paris, L’Harmattan, Économie et innovation,
2002, p. 157.
[3]
Expression camerounaise mettant en avant l’idée que, par
les ressources que l’État mobilise et auxquelles il donne
ensuite accès, il suscite les convoitises et donne naissance
à des comportements qui s’apparentent à une curée.
[4]
Jean Cartier-Bresson, L’Économie politique de la
corruption, Paris, l’Harmattan, 2008.
[5]
Gérard Blondo et Jean-Pierre Olivier de Sardan, État et
corruption en Afrique. Une anthropologie comparative
des relations entre fonctionnaires et usagers (Bénin,
Niger, Sénégal), Paris, Karthala, 2007.
Mis en ligne sur [Link] le 14/05/2012
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