Intégrisme catholique et extrême droite en France
Intégrisme catholique et extrême droite en France
LE PARTI
DE LA CONTRE-RÉVOLUTION (1945-1988)
Jean-Yves Camus
1988/3 n° 4 | pages 76 à 89
ISSN 0988-5226
ISBN 9782877360203
DOI 10.3917/lignes0.004.0076
Article disponible en ligne à l'adresse :
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exactement, je souhaite mettre en évidence la corrélation
entre intégrisme et Contre,Révolution, ainsi que quelques
éléments de la filiation idéologique dont se réclàme la
postérité de la droite légitimiste que René Remond ·définit
comme une des trois composantes de cette famille politique
depuis la Révolution de 1789.
Le catholicisme monarchiste et intransigeant a subi de-
puis deux siècles une série de revers historiques qui l'ont
progressivement marginalisé. Ecrasé par la Terreur révolu-
tionnaire, il est encore réduit par le Concordat de 1801 qui
provoque la séparation de la « Petite Eglise » (2). Sous la
Restauration, il s'apparente au parti« ultra» dont l'influence
culmine entre 1824 et 1827 avec la Chambre retrouvée et le
ministère Villèle. Il connaît alors son apogée intellectuelle
avec, dans la lignée de Joseph de Maistre, ces théoriciens de
la Contre-Révolution que sont Bonald, Montalembert, le
premier La Mennais, auxquels il faudrait ajouter le philoso-
phe espagnol Donose Cortes. La disparition progressive du
clergé formé sous l'Ancien Régime et des bases sociologi-
ques naturelles de l'ultracisme le rendent plus minoritaire
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(2) La« Petite Eglise», refusant le Concordat, perdit petit à petit ses
prêtres sans en ordonner d'autres. N'ayant rien ajouté, ni rien retranché
au dogme, ne consacrant pas d'évêques, elle n'est pas schismatique. Deux
noyaux subsistent, de sensibilité royaliste, l'un dans le bocage vendéen,
l'autre à Lyon.
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Rédemption imminente voulue par Dieu, subit une série de
revers politiques : il ne sait pas tirer parti de la défaite de
1870, connaît la faillite de la politique d'ordre moral puis en
1926 la condamnation de l'Action Française et enfin, le
naufrage de la «Révolution Nationale» sous Vichy. Ainsi,
désavoué tant par l'Histoire que par l'Eglise qu'il prétend
incarner, l'intégrisme se constitue en «contre-culture» à
l'intérieur du catholicisme, tombant souvent dans un catas-
trophisme, voire un quiétisme, qui l'opposent directement
au « politique d'abord » de Maurras. Il s'agit bien d'un
phénomène de contre-acculturation répondant à la séculari-
sation croissante des valeurs politiques et morales.
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Jean Ousset, et le« Mouvement pour l'Unité» de Georges
Sauge. En 1946, reprenant le travail doctrinal déjà effectué
sous Vichy par «Jeune Légion», Ousset fonde ce qui
prend, en 1949 le nom de «Cité catholique», et publie la
revue Verbe. Organisation quasi secrète, la« Cité» prendra
son essor lors du conflit algérien. Le « Mouvement pour
l'Unité», fondé avant-guerre par un religieux, fournira à
Georges Sauge le cadre idéologique du « Centre d'études
supérieures de psychologie sociale », institut de formation
spécialisé dans l'analyse des méthodes et de l'idéologie
communistes, et qui se fera également connaître pendant la
guerre d'Algérie.
Dans l'ensemble, les cadres de l'intégrisme français dans
l'immédiat après-guerre sont passés par divers groupes non
collaborationnistes, inféodés à l'idéologie de «Révolution
Nationale», qui reprenait certaines de leurs valeurs: retour
à la terre, corporatisme, antimaçonnisme. Touchés par
l'épuration, ils n'ont véritablement commencé à se structurer
que vers 1954-56, date à laquelle paraissent des revues
fondamentales comme Itinéraires (1956) de Jean Madiran,
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guerre populaire appliquée par le Viêt-minh. Jamais les
militaires n'avaient évalùé à èe point l'impact de la propa-
gande sur l'issue d'un conflit: _conscients de la faiblesse de
leur réflexion, et persuadés d'avoir été « bradés » par les
civils, ils sont à la recherchè d'i.u~e idéologie aussi cohérente,
exhaustive et efficace .que le marxisme, qui serait un rem-
part face à la «subverSion».· Un livre comme Pour qu'Il
règne, de Jean Ousset .(préfacê- _par Mgr Lefebvre), qui se
veut porteur d'une «dOCtrine catholique de l'action politi-
que et sociale », fournit auX doctrinaires de la contre-sub-
version une justification . théologique et morale à deux
pratiques contraires à 11} · .ttàçlition militaire française : la
torture et l'activisme. n en-r~ulte une véritable doctrine de
«sécurité nationale», exportée avec succès, notamment en
Amérique latine (5). L'intégris!Jle permet aux officiers de
subordonner les moyens à la 'fin, qui est l'instauration d'un
« ordre naturel et chrétien » tenu pour le Bien. Imprégné
d'un esprit de croisade, ·îl présente comme implacable et
éternel le combat entre cet otdre naturel et la Subversion,
qui émane de la révolte humaine contre la volonté divine. Il
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ment, en milieu universitaire, ou dans les professions libéra-
les, son œuvre de formation des « mille », élite de militants
dévoués et motivés qui doivent, disséminés dans la société
civile, devenir les cadres de la contre-révolution. Cette
action discrète par « capillarité » est complétée par celle,
plus« publique» du C.E.P.S. de G. Sauge, après le 13 mai
1958.
L'influence intégriste en milieu militaire dépasse toujours
celle des groupes proprement politiques qui se réclament du
« Christ-Roi ». Après l'instauration à Alger du Comité de
Salut Public, un de ses membres, le Dr Bernard Lefebvre,
fonde le« Mouvement pour l'instauration d'un ordre corpo-
ratif » qui donne naissance au « groupe de Madrid » (colo-
nel Argoud, Pierre Lagaillarde), lequel prône le retour au
corporatisme et aux anciennes Provinces historiques dans
un cadre monarchique. Il n'aura guère plus d'audience que
le «Mouvement populaire du 13 mai» (M.P. 13) de
Robert Martel, le « chouan de la Mitidja », qui tente d' atti-
rer Salan, pendant sa clandestinité, vers un mysticisme
souvent délirant. L'O.A.S. d'ailleurs, dans sa quasi-intégra-
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III. Tendances actuelles de l'intégrisme catholique
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Depuis l'occupation de l'église Saint-Nicolas-du-Char-
donnet par l'abbé Ducaud-Bourget en février 1977, le com-
bat de Mgr Lefebvre est soutenu par la plupart des groupes
politiques d'extrême-droite (Parti des Forces Nouvelles,
puis Front National, Restauration Nationale) en fonction de
son contenu anticommuniste et de la véritable haine que
vouent les nationalistes aux catholiques progressistes. As-
pects de la France, le National puis National-Hebdo et Présent
sont vendus à la sortie des offices dominicaux, et l'évêque
d'Ecône a appelé à voter pour le Front National. Mais ce
choix paraît purement tactique, en raison des vues commu-
nes professées avec le Front sur des problèmes de société
comme l'avortement, le rôle de la famille, la liberté scolaire,
l'hostilité à l'islam. Encore faut-il noter que par liberté
scolaire, le Front entend plus «enseignement privé», et
Ecône « enseignement catholique », y compris par tutelle de
l'Eglise sur les écoles publiques ... De plus, le Front National,
qui depuis sa création en 1972 comprend à la fois des
éléments venus de la « Nouvelle Droite » néo-païenne, du
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monomaniaque, fustigeant le communisme, la franc-maçon-
nerie, le mondialisme et notamment la Trilatérale, mais
surtout le judaïsme, inspirateur désigné de tous les maux. A
cet égard et plus encore que Mgr Lefebvre, la C.R.C.
professe une vive antipathie pour Mgr Lustiger qu'elle ne
nomme que «Jean-Marie Aaron Lustiger» pour souligner
son origine juive. La C,R.C. est si hostile au Pape qu'elle ne
le considère même plus comme tel, et tombe ainsi dans ce
qu'on appelle « sedevacantisme », croyance dans la vacance
du Pontificat.
Il existe cependant au sein du Front National, constitué
en faction quasi autonome, un groupe national-catholique
qui a choisi l'entrisme dans la « droite nationale », c'est
« Chrétienté-Solidarité », dirigé par le député européen
Bernard Antony, alias Romain Marie, dont les rapports avec
le F.N. sont à peu près semblables à ceux entretenus par les
intégristes italiens avec le M.S.I. (9) : réticences doctrinales,
mais soutien tactique. Romain Marie, comme les actuels
dirigeants frontistes Stirbois, Baeckeroot, Bergeron ou Colli-
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genre allusif, se spécialisant dans le recensement des per-
sonnalités politiques ou médiatiques d'origine juive, ou
supposée telle, pour défendre la thèse d'une omnipotence
du «lobby juif». La construction du mouvement politico-
religieux se fit ensuite en quatre étapes : en 1980, fondation
du « Centre Charlier », à vocation culturelle, qui organise
annuellement une université d'été où interviennent le philo-
sophe royaliste Gustave Thibon, Jean Madiran, principal
théologien laïc de l'intégrisme, ou Jacques Ploncard d'Assac,
qui travailla sous Vichy au dépouillement des archives
maçonniques; le 30 novembre 1980 se tint à Paris la
première «Journée d'Amitié française », en présence de Le
Pen, sorte de carrefour annuel de l'extrême-droite au-delà
du cadre intégriste ( 10). Enfin sont créés les Comités Chré-
tienté-Solidarité eux-mêmes et, en 1984, l'Alliance générale
contre le racisme et pour le respect de l'identité française
(A.G.R.I.F.), organisation qui opère un retournement par-
faitement total du discours antiraciste traditionnel pour
réclamer l'abolition de la loi Pleven et la répression du
« racisme antifrançais » comme de la « discrimination »
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minorités religieuses ne peut être, comme l'écrit R. Marie à
propos des juifs, que la conversion ou l'assimilation, ou le
rejet de la communauté nationale. « Mon refus de l' antisé-
mitisme, écrit-il, ne m'empêche pas d'être hostile aux ten-
dances du judaïsme qui s'opposent au fait national, et
notamment à l'Etat d'Israël (...) Je ne vois pas pourquoi
l'assimilation est un danger. Etre à la fois juif et français à
part entière, et donc totalement assimilé, ne me paraît pas
chose inconvenante. » ( 13) Israël et le sionisme sont alors
d'autant plus respectables que, faisant disparaître les com-
munautés de diaspora, ils vident de sa substance le « pro-
blème juif »...
Embarrassant pour le F.N., «Chrétienté-Solidarité» s'est
pourtant trouvé conforté dans ses positions par l'évolution
de Le Pen lui-même, dont les propos sur la Shoah (affaire
dite du « détail ») sont de la même veine que ceux de la
journée d'amitié (?) française. De plus, Romain Marie a
aidé le Front à nouer des liens avec la fraction la plus
réactionnaire du clergé, voire avec Rome, provoquant en
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rompent avec la perspective d'action militante, quitte à se
constituer en contre-Eglise sectaire.
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l'épuration a été en petit (. ..) l'occupation soviétique sera
sans doute en même temps une occupation musulmane».
Une telle philosophie, après avoir séduit quelques jeunes
catholiques groupés autour du journal Poitiers-Université
devait présider au lancement en 1967 du centre de Chiré qui
édite aujourd'hui Lecture et Tradition, Lectures Françaises et
diffuse plusieurs centaines d'ouvrages contre-révolutionnai-
res par une librairie spécialisée.
Politiquement, la plupart de ces mystiques est monar-
chiste, mais ne peut accepter la philosophie du comte de
Paris, et notamment son soutien au gaullisme. Soutenir le
prétendant espagnol des légitimistes, Alphonse de Bourbon,
leur est donc d'autant plus facile que celui-ci n'a jamais
transigé sur les principes antirépublicains, et qu'il ne pos-
sède auçune chance de revenir sur le trône. Intransigeance
idéologique et fidélité dynastique caractérisent ces « émigrés
de l'intérieur» qui croient, comme le marquis de La Fran-
querie, à la «Mission divine de la France», et conçoivent
les deux siècles nous séparant de la Révolution comme une
parenthèse qu'il convient de refermer. Le courant légiti-
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gristes comme ceux de «Diffusion de la Pensée Française»
(centre de Chiré) à proposer aux lecteurs les ouvrages
révisionnistes de Faurisson, Serge Thion ou Thies Christo-
phersen, antérieurement distribués exclusivement par des
groupuscules néo-nazis. Il ne faut pas y voir d'intention
commerciale, mais la croyance que tout fait présenté comme
exact par l'historiographie « subversive » (lire post-révolu-
tionnaire) est obligatoirement faux.
L'intégrisme catholique, composante minoritaire de l'ex-
trême-droite française depuis 1945, est en fait l'attitude
religieuse de la droite contre-révolutionnaire dont Stéphane
Rials fait la seule vraie droite, par opposition aux « droites
situationnelles » ( 14). De fait, depuis 17 89, le terme
« droite » n'est pas facilement assumé par ceux qui peuvent
s'en réclamer, et qui se définissent en priorité par rapport,
ou en opposition, à la gauche, au libéralisme. Or l'intégrisme
et l'ultracisme forment, eux, un corpus doctrinal solide et
ancien, enrichi par la pensée de Maurras, d'autant plus
brillant dans la polémique et la recherche érudite que son
objectif politique s'éloigne. S'il est incontestablement lié à
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