Proposition de séquence HLP 1ère : Autorité et séductions de la parole
Etape 1 a : Réflexion collective dirigée autour de l’autorité du livre / du Livre,
à partir de la citation tirée du premier extrait du Roman de Renart (sans
nécessairement leur donner la référence)
« J'ai découvert un jour, enfermé dans un étui, un livre qui avait pour nom Aucupre. (…) Je
découvris là, tracée en grands caractères vermillon, mainte histoire extraordinaire. Si je n'en
avais trouvé le récit dans ce livre, j'aurais jugé ivre quiconque aurait raconté semblable
aventure, mais on doit croire ce qui est écrit. C'est à bon droit que meurt dans l'opprobre
celui qui n'a pas le respect des livres et qui ne leur accorde pas de crédit. »
Questionnement (en vrac) : tous les livres ? quels livres ? en vertu de quoi ? dans quelle
mesure, quelles limites ? dans quels domaines ? comment se pose, se transmet cette
autorité ? Quel est le rôle du contexte, de la culture ? quelles formes prend la soumission à
cette autorité ? quels problèmes cela pose-t-il ?
Compétences visées : aptitude à entrer dans un questionnement, à formuler des
hypothèses, à les analyser, à mobiliser sa culture, à synthétiser les éléments de réponse.
Echange oral + rédaction éventuelle d’une brève synthèse
Etape 1 b : distribution de deux textes : l’extrait de la Genèse et la Création de Renart :
« Messieurs, vous avez entendu bien des contes, de la bouche de plus d’un conteur : comment
Pâris enleva Hélène, les souffrances et la peine qui furent les siennes, l’histoire de Tristan
selon La Chèvre, qui traite son sujet de manière très élégante, des fables et des chansons de
geste ; plus d'un autre raconte également dans notre pays des romans de Lui et de sa geste.
Mais jamais vous n'avez entendu traiter de la guerre, qui fut terrible, entre Renart et Isengrin ;
elle fut très longue et acharnée. Ces deux seigneurs, voici la pure vérité, ne se portèrent jamais
la moindre affection. Il y eut entre eux deux maintes querelles et maintes batailles, voilà la
vérité vraie. Je vais maintenant vous raconter l'histoire de leur conflit et de leur brouille. Vous
allez maintenant entendre, depuis le tout début de l'histoire, pour quelle raison et à la suite de
quelle triste affaire la discorde apparut entre eux deux. Écoutez donc, et que cette histoire
vous soit plaisante. Je vous raconterai, pour le plaisir de conter, ainsi que je l'ai trouvé dans
mes lectures, dans quelles circonstances Renart et Isengrin apparurent, et qui ils furent. J'ai
découvert un jour, enfermé dans un étui, un livre qui avait pour nom Aucupre. Je trouvai là de
nombreux récits, à propos de Renart et d'autres matières dont il est bien légitime d'avoir la
hardiesse de parler. Je découvris là, tracée en grands caractères vermillon, mainte histoire
extraordinaire. Si je n'en avais trouvé le récit dans ce livre, j'aurais jugé ivre quiconque aurait
raconté semblable aventure, mais on doit croire ce qui est écrit. C'est à bon droit que meurt
dans l'opprobre celui qui n'a pas le respect des livres et qui ne leur accorde pas de crédit.
Aucupre raconte dans cet ouvrage - béni soit de Dieu celui qui lui a inspiré cette initiative ! -
comment Dieu chassa du paradis Adam et Eve parce qu'ils avaient outrepassé ses ordres. Il les
prit cependant en pitié, leur fît don d'une verge et leur en montra l'usage : lorsqu'ils auraient
besoin de quoi que ce soit, ils frapperaient la mer de cette verge. Adam prit la verge à la main,
et en frappa la mer sous les yeux d'Eve. Aussitôt qu'il eut frappé la mer, une brebis jaillit des
flots. Adam dit alors : « Madame, prenez cette brebis, et ayez soin d'elle : elle nous donnera
suffisamment de lait et de fromage pour que nous ayons de quoi manger avec notre pain. »
Eve pensait en elle-même que si elle pouvait obtenir une autre brebis, plus belle serait la
compagnie. Elle s'empare aussitôt de la verge, et en frappe un grand coup sur la mer : un loup
surgit, s'empare de la brebis. À grands bonds, le loup s'enfuit vivement vers le bois. Quand
Eve se rend compte qu'elle a perdu sa brebis si personne ne lui vient en aide, elle se met à
gémir et à crier de toute sa voix : « Ha ! ha ! » Adam reprend en main la verge et, de colère,
frappe la mer : un chien en bondit avec impétuosité, et voyant le loup, il s'élance au secours de
la brebis. Il la dispute au loup ; bien à contrecœur, le loup abandonne la brebis sur place ; mais
s'il pouvait la tenir dans quelque bois ou en plaine, il agirait bien demain de la même façon.
Parce que le loup avait manqué son coup, il s'enfuit dans le bois tout honteux. Adam avait
désormais son chien et sa bête, et il en fît de grandes démonstrations de joie. Selon ce
qu'affirme le livre, ces deux animaux ne peuvent pas vivre ni subsister très longtemps loin de
la compagnie des hommes. À quelque bête que vous puissiez penser, il n'en est aucune qui ne
puisse mieux se passer de cette fréquentation. Chaque fois qu'Adam frappa la mer, et qu'il en
sortit une bête, Adam et Eve gardaient cette bête auprès d'eux, quelle qu'elle fût, et ils
l'apprivoisaient. Mais celles qu'Eve fit apparaître, ils ne purent jamais les retenir : aussitôt
qu'elles sortaient de la mer, elles allaient rejoindre le loup dans le bois : les bêtes d'Eve
devenaient sauvages, et celles d'Adam domestiques. Entre autres sortit de la mer le goupil, qui
devint sauvage. Le poil roux comme Renart, il avait très belle allure et était un vrai pillard ;
grâce à son intelligence, il trompait toutes les bêtes qu'il trouvait. Ce goupil est à nos yeux le
symbole de Renart, lui qui fut un maître accompli : tous ceux qui sont versés dans la ruse et
les artifices sont désormais appelés Renart, à cause de Renart et du goupil. L'un et l'autre
étaient très savants dans leur art. Si Renart sait couvrir de honte les hommes, et si le goupil de
son côté trompe les bêtes, c'est qu'ils appartenaient bien à la même race, suivant les mêmes
mœurs et partageant les mêmes sentiments. «
Document 1 : Le roman de Renart , La création de Renart
1. ANONYME, Le Roman de Renart, « La création de Renart ». Texte revu, présenté et
traduit par Gabriel Bianciotto ; Le Livre de Poche n° 4568, Lettres gothiques, 2005. p
93-99.
Document 2 :
Livre de la Genèse, 3
01 Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que le Seigneur Dieu avait
faits. Il dit à la femme : « Alors, Dieu vous a vraiment dit : “Vous ne mangerez d’aucun arbre
du jardin” ? »
02 La femme répondit au serpent : « Nous mangeons les fruits des arbres du jardin.
03 Mais, pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : “Vous n’en mangerez
pas, vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez.” »
04 Le serpent dit à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas !
05 Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez
comme des dieux, connaissant le bien et le mal. »
06 La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à
regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. Elle prit de son
fruit, et en mangea. Elle en donna aussi à son mari, et il en mangea.
07 Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils se rendirent compte qu’ils étaient nus. Ils
attachèrent les unes aux autres des feuilles de figuier, et ils s’en firent des pagnes.
08 Ils entendirent la voix du Seigneur Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour.
L’homme et sa femme allèrent se cacher aux regards du Seigneur Dieu parmi les arbres du
jardin.
09 Le Seigneur Dieu appela l’homme et lui dit : « Où es-tu donc ? »
10 Il répondit : « J’ai entendu ta voix dans le jardin, j’ai pris peur parce que je suis nu, et je
me suis caché. »
11 Le Seigneur reprit : « Qui donc t’a dit que tu étais nu ? Aurais-tu mangé de l’arbre dont je
t’avais interdit de manger ? »
12 L’homme répondit : « La femme que tu m’as donnée, c’est elle qui m’a donné du fruit de
l’arbre, et j’en ai mangé. »
13 Le Seigneur Dieu dit à la femme : « Qu’as-tu fait là ? » La femme répondit : « Le serpent
m’a trompée, et j’ai mangé. »
Réflexion sur la différence de statut entre ces deux livres. Mise en contexte.
Se profile l’idée que Renart pourrait être assimilé au Serpent.
Etape 2 : analyse rhétorique de la stratégie de séduction vicieuse du serpent
qui détourne et déforme la parole divine pour tenter l’homme et la femme
et créer la division. Je cite Y. Martin : « La séduction est là, dans une parole qui provoque
l’attirance (se ducere), l’attrait en cela même qu’elle ne donne pas réellement à connaître,
mais simplement à imaginer confusément. »
Compétence enseignée et développée : l’analyse rhétorique d’un dialogue (visée du propos,
implicite, mauvaise foi, équivoques, etc...). Travail de commentaire. Peut être initié par le
professeur puis conduit par les élèves seuls ou à deux.
Mise en commun. Utiliser ces éclairages pour rédiger les répliques / commentaires que
pourrait prononcer un Choeur dans l’idée de mettre en scène le dialogue. (exige tout de même
des connaissances en ce qui concerne la tragédie grecque Parodos-Episode-Stasimon-Exodos)
Ouverture vers une activité orale : mise en scène et lecture théâtralisée du dialogue avec les
interventions du Chœur qui mettront au jour la perfidie du séducteur et la faiblesse d’Adam et
Eve. On évitera toutefois de faire jouer les élèves tout nus…
Un peu de chant grégorien en fond sonore ?
Etape 3 : reprise du premier extrait de Renart + distribution du prologue
Extrait 1 : ANONYME, Le Roman de Renart, « Avertissement du conteur ».
Maintenant, il faut que je vous raconte
une histoire qui vous divertisse,
car, je le sais bien, la vérité
c'est que vous n'avez aucune envie d'entendre un sermon
ou la vie d'un saint martyr ;
ce que vous préférez,
c'est quelque chose de plaisant.
Que chacun donc veille à se taire
car j'ai l'intention de vous raconter une belle histoire,
et j'en connais plus d'une, que Dieu m'assiste !
Avec un peu d'attention,
vous pourriez en tirer une leçon
fort utile.
Certes, on a l'habitude de me prendre pour un fou,
pourtant, j'ai appris à l'école
que la vérité sort de la bouche des fous.
Inutile de s'appesantir sur le prologue.
Donc, sans plus attendre,
Je vais raconter une histoire et un seul bon tour
du maître de l'astuce :
je veux parler de Renart, vous le savez bien
à force de l'avoir entendu dire.
Personne ne peut damer le pion à Renart,
Renart dore la pilule à tout le monde,
Renart enjôle, Renart cajole,
Renart n'est pas un modèle à suivre.
Personne, fût-il son ami,
ne le quitte indemne.
Renart est plein de sagesse et d'habileté,
et aussi de discrétion.
Mais en ce bas monde personne n'est assez sage
pour être à l'abri d'une folie.
Je vais donc vous raconter la fâcheuse mésaventure
qui survint à Renart.
Réflexion collective : on peut revenir sur la visée morale de ces textes, les difficultés
interprétatives et les ambiguïtés qu’ils peuvent receler.
Compétence écrite : reprendre la première synthèse rédigée à la fin de l’étape 1 et l’enrichir
en intégrant des références aux textes lus et éventuellement à la tragédie grecque (l’Essai)
Evaluation ?
Mais surtout, les élèves seront certainement très sensibles à la misogynie qui semble en
émaner et souhaiteront peut-être débattre de la question !
Etape 4 : lecture et étude du texte de Saint-Augustin.
Saint Augustin
La cité de Dieu, livre XIV
L’orgueil, cause du péché
C’est le nom de « superbes » que les Ecritures saintes donnent à ceux qui se complaisent en
eux-mêmes. Certes, il est bon d’avoir « le cœur en haut » (1), non pour soi, ce qui est de
l’orgueil, mais pour Dieu, ce qui est de l’obéissance qui n’appartient qu’aux humbles. Il est
vraiment admirable que l’humilité puisse aboutir au cœur en haut, alors que l’élévation
aboutit au cœur en bas ! N’est-il pas contradictoire de constater que l’élévation est en bas,
l’humilité en haut ? Mais une pieuse humilité rend l’homme soumis à ce qui lui est supérieur.
Or, que peut-il y avoir de supérieur à Dieu ? Et l’humilité exalte celui qu’elle rend soumis à
Dieu. Mais l’élévation, qui est de l’ordre du vice, conspue cette soumission et se détache de
celui au-dessus duquel il n’existe rien ; aussi sera-t-elle déchue, selon ce qui est écrit : « Tu
les as abattus, alors qu’ils s’élevaient » (2). Le psalmiste ne dit pas : « après qu’ils s’étaient
élevés », comme s’ils s’étaient d’abord élevés, puis avaient été abattus, mais « alors qu’ils
s’élevaient, ils ont été abattus ». Car s’élever, c’est déjà tomber. (…)
Donc, par ce péché manifeste et évident, par lequel il a fait ce que Dieu avait interdit,
l’homme n’aurait pas été victime du diable s’il n’avait commencé par se complaire en lui-
même. C’est pourquoi il se réjouit de cette parole : « Vous serez comme des dieux » (3). Ce
qu’ils auraient pu être davantage en restant attachés par leur obéissance au principe
souverain et véritable, au lieu de se faire par orgueil le propre principe de leur existence. Les
dieux, en effet, ne sont pas dieux par leur vérité propre, mais par leur participation au dieu
de vérité. Celui qui cherche plus d’être en a moins et celui qui cherche à se suffire à lui-
même perd l’être qui lui suffit vraiment. C’est pourquoi ce mal de l’homme qui, en se
complaisant en lui-même comme s’il était lumière, se détourne de cette lumière qui l’aurait
rendu lumière s’il s’y était complu, ce mal, dis-je, a préexisté en lui secrètement avant d’être
un mal perpétré ouvertement. Et il est justement écrit : « Avant la ruine, le cœur s’exalte et,
avant la gloire, il s’humilie » (…) (4)
C’est pourquoi Dieu a interdit un acte qui, une fois commis, ne pouvait se justifier par aucun
prétexte. Et j’ose dire qu’il est utile pour les superbes de tomber dans un péché évident et
manifeste par lequel ils se déplaisent, eux qui, en se complaisant en eux-mêmes, étaient
déjà tombés. Il fut plus salutaire à Pierre de se déplaire, lorsqu’il pleura, que de se complaire
en lui-même en présumant de ses forces. C’est ce que dit le psaume sacré : « Remplis leurs
faces d’ignominie et ils chercheront ton nom, Seigneur ! ».
(1) Expression liturgique en vigueur au temps d’Augustin
(2) Psaume 73,18
(3) Genèse 3, 5
(4) Proverbes 16,18
(5) Psaume 83,17
Compétence de commentaire en trois temps : - compréhension du texte et mise au jour du
thème, de la thèse, des arguments, du plan. - Puis on se focalise sur le recours aux citations :
choix, place, portée. - Enfin on s’interroge sur les qualités littéraires et oratoires de la prose
de Saint-augustin.
Exercice du commentaire philosophique et littéraire.
Objectif : faire émerger l’idée de « séduction vertueuse » (je cite encore Yann Martin)
respectueuse de la parole divine convoquée à travers les références aux Ecritures. Vertueuse
également de par sa portée édifiante : il fustige l’orgueil qui éloigne l’homme de Dieu pour
mieux inviter son prochain à tendre vers le rapprochement.
Voilà quelqu’un qui recourt à un discours institué -qui fait autorité-, à des fins nobles et
pieuses auxquelles il fait servir ses talents rhétoriques.
Et c’est le retour de Renart :
Etape 4 :
ANONYME, Le Roman de Renart, « L'aventure du puits ». Texte établi et traduit par
Jean Dufournet et Andrée Méline ; GF-Flammarion, 1985. Tome 1, p 315-331.
Il y avait un puits au milieu de la cour. Le voyant, Renart s'y précipite, tout au désir d'apaiser
sa soif ; mais impossible d'arriver jusqu'à l'eau. Le voici donc au puits dont il découvre la
largeur et la profondeur. Seigneurs, écoutez bien cette prodigieuse aventure !
Dans ce puits, il y a deux seaux : l'un remonte quand l'autre descend. Et Renart le malfaisant
s'est appuyé sur la margelle, irrité, contrarié, perplexe... Soudain, s'avisant de regarder dans
le puits et de contempler son reflet, il croit que c'était Hermeline, son épouse bien-aimée,
qui se trouve logée à l'intérieur. Perplexe et mécontent, il lui demande avec rudesse :
"Dis-moi, que fais-tu là-dedans ?" L'écho de sa voix remonta. Renart l'entend ; il redresse la
tête, il appelle Hermeline une autre fois, et l'écho de recommencer à monter. Stupéfait
d'entendre cette voix, Renart met les pattes dans un seau et, sans même s'en rendre
compte, le voici qui descend. Vraiment, quelle fâcheuse aventure ! Une fois dans l'eau il
découvre son erreur. Renart s'est fourré dans un drôle de pétrin : C'est un coup des
démons ! Il se retient à une pierre, Il préférerait être à six pieds sous terre... Le malheureux
souffre le martyre, Il est plus d'une fois trempé. C'est le moment de pêcher à la ligne mais
personne ne pourrait le dérider. Ah ! il ne donnerait pas deux sous de son intelligence.
Seigneurs, il arriva qu'au même moment, cette même nuit à la même heure, Isengrin quitta
sans s'attarder une vaste lande, en quête de nourriture, pressé par une faim cruelle. De fort
méchante humeur,
il s'est dirigé vers la maison des moines où il s'est rendu au triple galop. Il trouva l'endroit
dévasté. "C'est le pays des démons, dit-il, puisqu'on ne peut trouver ni nourriture, ni rien à
sa convenance !" Il a fait demi-tour au pas, au trot il est allé au guichet ; le voici arrivé devant
le couvent au galop. Sur son chemin, il tomba sur le puits où Renart le roux prenait du bon
temps. Il s'est penché au-dessus du puits, irrité, contrarié, perplexe... Soudain, il s'avise de
regarder dans le puits et de contempler son reflet : plus il le voit et plus il le fixe, exactement
comme l'avait fait Renart. Il crut que c'était dame Hersant qui était logée à l'intérieur du
puits en compagnie de Renart. Sachez qu'il n'en fut pas heureux et qu'il dit : "Quel sort cruel
que le mien ! Je suis outragé et déshonoré par la faute de ma femme que Renart le rouquin
m'a enlevée et qu'il a entraînée avec lui dans ce puits. Il faut être un sacré voleur sans foi ni
loi, pour traiter ainsi sa commère et je n'y peux rien ! Mais, si je pouvais l'attraper, Je m'en
vengerais si bien que je n'aurais plus rien à craindre de lui." Alors, il a hurlé de toutes ses
forces et, s'adressant à son ombre : "Qui es-tu ? Sale putain, putain déclarée que j'ai surprise
ici avec Renart !" Il a hurlé une seconde fois et l'écho est remonté. Pendant qu'Isengrin se
désolait, Renart se tenait tranquille. Il le laissa hurler un moment, puis entreprit de
l'appeler : "Quelle est cette voix, mon Dieu, qui m'appelle ? De vrai, je dirige ici-bas une
école. - Dis, qui es-tu ? demanda Isengrin. - C'est moi, votre bon voisin, jadis votre compère,
que vous chérissiez plus qu'un frère. Mais on m'appelle feu Renart, moi qui étais maître ès
ruses. - Je respire, dit Isengrin. Depuis quand, Renart, es-tu donc mort ? - Depuis l'autre jour,
répond le goupil. Personne ne doit s'étonner de ma mort car de la même façon mourront
tous les vivants. Il leur faudra passer de vie à trépas au jour voulu par Dieu. A présent, mon
âme est entre les mains du Seigneur qui m'a délivré du calvaire de ce monde. Je vous en
supplie, mon très cher compère, pardonnez-moi de vous avoir mécontenté l'autre jour. - J'y
consens, dit Isengrin. Que toutes ces fautes vous soient pardonnées, compère, dans ce
monde et dans l'autre ! Mais votre mort m'afflige. - Moi au contraire, dit Renart, j'en suis ravi
- Tu en es ravi ? - Oui, vraiment, par ma foi. - Cher compère, dis-moi pourquoi. - Parce que, si
mon corps repose dans un cercueil, chez Hermeline, dans notre tanière, mon âme est
transportée en paradis, déposée aux pieds de Jésus. Compère, je suis comblé, je n'eus
jamais une once d'orgueil. Toi, tu es dans le monde terrestre ; moi, je suis dans le paradis
céleste. Ici, il y a des prés, des bois, des champs, des prairies. Ici, il y a d'immenses richesses,
ici, tu peux voir de nombreuses vaches, une foule de brebis et de chèvres, ici, tu peux voir
quantité de lièvres, de boeufs, de vaches, de moutons, des éperviers, des vautours et des
faucons..." Isengrin jure par saint Sylvestre qu'il voudrait bien s'y trouver. "N'y compte pas,
dit Renart. Il est impossible que tu entres ici. Bien que le Paradis soit à Dieu, tout le monde
n'y a pas accès. Tu t'es toujours montré fourbe, cruel, traître et trompeur. Tu m'as
soupçonné au sujet de ta femme : pourtant, par la toute-puissance divine, je ne lui ai jamais
manqué de respect et je ne l'ai jamais sautée. J'aurais dit, affirmes-tu, que tes fils étaient des
bâtards. Je ne l'ai pas pensé une seconde. Au nom de mon créateur, je t'ai dit maintenant
l'entière vérité. - Je vous crois, dit Isengrin, et je vous pardonne sans arrière-pensée, mais
faites-moi pénétrer en ce lieu. - N'y compte pas, dit Renart. Nous ne voulons pas de disputes
ici. Là-bas, vous pouvez voir la fameuse balance." Seigneurs, écoutez donc ce prodige ! Du
doigt, il lui désigne le seau et se fait parfaitement comprendre, lui faisant croire qu'il s'agit
des plateaux à peser le Bien et le Mal. "Par Dieu, le père spirituel, la puissance divine est
telle que, lorsque le bien l'emporte, il descend vers ici tandis que tout le mal reste là-haut.
Mais personne, s'il n'a reçu l'absolution, ne pourrait en aucune façon descendre ici, crois-
moi. T'es-tu confessé de tes péchés ? - Oui, dit l'autre, à un vieux lièvre et à une chèvre
barbue en bonne et due forme et fort pieusement. Compère, ne tardez donc plus à me faire
pénétrer à l'intérieur !" Renart se met à le considérer : "Il nous faut donc prier Dieu et lui
rendre grâce très dévotement pour obtenir son franc pardon et la rémission de vos péchés :
de cette façon, vous pourrez entrer ici." Isengrin, brûlant d'impatience, tourna son cul vers
l'orient et sa tête vers l'occident. Il se mit à chanter d'une voix de basse et à hurler très fort.
Renart, l'auteur de maints prodiges, se trouvait en bas dans le second seau qui était
descendu. Il avait joué de malchance en s'y fourrant. À Isengrin de connaître bientôt
l'amertume. "J'ai fini de prier Dieu, dit le loup. - Et moi, dit Renart, je lui ai rendu grâce.
Isengrin, vois-tu ce miracle ? Des cierges brûlent devant moi ! Jésus va t'accorder son pardon
et une très douce rémission." Isengrin, à ces mots, s'efforce de faire descendre le seau à son
niveau et, joignant les pieds, il saute dedans. Comme il était le plus lourd des deux, il se met
à descendre. Mais écoutez leur conversation ! Quand ils se sont croisés dans le puits,
Isengrin a interpellé Renart : " Compère, pourquoi t'en vas-tu ?" Et Renart lui a répondu :
"Pas besoin de faire grise mine. Je vais vous informer de la coutume : quand l'un arrive,
l'autre s'en va. La coutume se réalise. Je vais là-haut au paradis tandis que toi, tu vas en
enfer en bas. Me voici sorti des griffes du diable et tu rejoins le monde des démons. Te voici
au fond de l'abîme, moi j'en suis sorti, sois-en persuadé. Par Dieu, le père spirituel, là en bas,
c'est le royaume des diables." Dès que Renart revint sur terre, il retrouva son ardeur
guerrière.
Tout l’intérêt du texte réside dans le détournement des Ecritures et des dogmes de la
religion chrétienne selon un mode de séduction vicieuse.
Compétence réinvestie : commentaire de la stratégie de Renart (le rôle de l’éthos est ici
essentiel) qui peut être d’emblée effectué par les élèves (aguerris depuis la première
séance). L’immoralité en est évidente et ils ont appris à identifier la mauvaise foi, l’aplomb,
la ruse et ont enrichi leur vocabulaire.
Insistance sur sa dimension séductrice, blasphématoire mais de surcroit irrationnelle.
Renart fait essentiellement appel à l’imagination et à la libido d’Ysengrin.
Il serait donc opportun d’associer l’étude du texte à des recherches sur l’imagerie médiévale,
religieuse ou /et profane, sa richesse, ses codes, sa visée, l’usage rhétorique qui en est fait.
Présentations d’élèves.
La réflexion sur l’autorité de la parole, du livre/Livre, peut ainsi s’enrichir d’une réflexion sur
l’autorité de l’image en matière de morale.
Etape 5 : Lecture de l’extrait de Thomas d’Aquin.
Saint Thomas d’Aquin
Somme Théologique I,II
Question 71
Article 2
Le vice est-il contraire à la nature?
Objections : 1. Cela ne parait pas possible. On vient de voir que le vice est le contraire
de la vertu. Mais la vertu ne nous est pas naturelle, elle est chez nous infuse ou acquise.
Les vices ne sont donc pas contraires à la nature.
2. On ne peut pas s'accoutumer à ce qui est contraire à la nature : « Une pierre ne
s'accoutume jamais à monter en l'air » dit Aristote. Or il y a des gens qui
s'accoutument aux vices. Ceux-ci ne sont donc pas contraires à la nature.
3. Ce qu'il y a de plus commun chez ceux qui ont une nature ne saurait être contraire à
la nature. Or le vice est ce qu'il y a de plus commun parmi les hommes, suivant la
parole de l'Évangile (Mt 7,13) : « La route qui mène à la perdition est large, et il y
passe beaucoup de monde. » Donc le vice n'est pas contre la nature.
4. D'après ce que nous avons dit, le péché se rattache au vice comme l'acte à l'habitus.
Mais le péché est défini par S. Augustin comme « une parole, un acte ou un désir
contraire à la loi de Dieu ». Or la loi de Dieu est au-dessus de la nature. Il vaut donc
mieux dire aussi que le vice est contre la loi plutôt que contre la nature.
En sens contraire, S. Augustin affirme « Tout vice, du fait qu'il est un vice, est
contraire à la nature. »
Réponse : Le vice est le contraire de la vertu, nous venons de le dire. Or la vertu
consiste pour chacun à être dans les bonnes dispositions qui conviennent à sa nature,
nous l'avons dit précédemment. Il faut donc appeler vice, en quelque réalité que ce soit,
le fait que celle-ci est dans des dispositions contraires à sa nature. C'est bien en pareil
cas qu'il y a lieu de vitupérer, ce qui fait croire, dit S. Augustin, que « le mot
vitupération dérive du mot vice ».
Mais il faut remarquer que la nature d'une chose c'est avant tout sa forme, qui lui donne
l'espèce. Or ce qui fait l'espèce humaine c'est l'âme raisonnable. Voilà pourquoi tout ce
qui est contre l'ordre de la raison est proprement contre la nature de l'homme considéré
en tant qu'homme, et ce qui est selon la raison est selon la nature de l'homme en tant
qu'homme : « Le bien de l'homme, dit Denys, est de se conformer à la raison, et son
mal est de s'en écarter. » Par conséquent, la vertu humaine, celle qui rend l'homme bon,
et son oeuvre aussi, est en conformité avec la nature humaine dans la mesure même où
elle est en harmonie avec la raison, et le vice est contre la nature humaine dans la
mesure où il est contre l'ordre de la raison.
Solutions : 1. Les vertus ne sont pas causées par la nature, du moins en leur état
parfait. Cependant elles nous inclinent dans le sens de la nature, autrement dit de la
raison. Cicéron dit en effet que « la vertu est l'habitus qui se conforme à la raison
comme naturellement ». C'est ainsi que la vertu est appelée conforme à la nature, et le
vice, tout à l'opposé, contraire à la nature.
2. Le Philosophe [il s’agit d’Aristote] parle là de ce qui est contraire à la nature dans le
sens où cela s'oppose à ce qui est un effet de la nature ; non en ce sens où contraire à la
nature s'oppose à ce qui est conforme à la nature. C'est ainsi qu'on dit les vertus
conformes à la nature en tant qu'elles inclinent à ce qui convient à la nature.
3. Il y a dans l'homme une double nature, raisonnable et sensible. Et puisque c'est par
l'activité des sens que l'on parvient à celle de la raison, il y a plus de gens à suivre les
inclinations de la nature sensible qu'il y en a à suivre l'ordre de la raison; car il se trouve
toujours plus de monde pour commencer une chose que pour la finir. Or les vices et les
péchés proviennent justement chez les hommes de ce qu'on suit le penchant de la nature
sensible contre l'ordre de la raison.
4. C'est la même chose de pécher contre une oeuvre d'art et de pécher contre l'art dont
elle est le produit. Or la loi éternelle est dans le même rapport avec l'ordre de la raison
humaine que l'art avec l'oeuvre d'art. Aussi est-ce au même titre que le vice et le péché
s'opposent à l'ordre de la raison humaine, et qu'ils s'opposent à la loi éternelle. Ce qui
explique cette affirmation de S. Augustin : « Dieu donne à toutes les natures d'être
ce qu'elles sont. Et elles deviennent vicieuses dans la mesure où elles s'éloignent de l'art
de celui qui les a créées. »
On pourrait amener ici les élèves à réfléchir à la façon dont Thomas d’Aquin se réfère aux
auteurs aussi bien profanes que religieux. Qu’est-ce que cela nous dit de l’universalité de la
raison ?
On pourrait aussi profiter de la singularité formelle de ce texte pour demander aux élèves
d’écrire un texte qui aurait une configuration similaire (question, objections, réponse,
solutions). La question pourrait porter directement sur le statut de la parole, par exemple :
Chercher à convaincre, est-ce toujours chercher à séduire ?
A mettre éventuellement en regard avec le jugement de Renart et son plaidoyer.
Messieurs, prêtez-moi attention, vous qui avez entendu conter les aventures de Renart, et vous
pourrez écouter l'histoire d'une ruse extraordinaire qui lui fut d'un grand secours. Renart le
roux a réfléchi au fait qu'il est à tel point brouillé avec le roi qu'il ne pourra jamais obtenir la
paix, si ce n'est en usant d'une très grande habileté.
« Sire, sire, déclare Renart, à votre égard je ne m'oppose en rien à tout ce que vous exigerez.
Vous en userez avec moi selon votre bon plaisir. Je me suis rendu à votre convocation, agissez
entièrement selon votre volonté. Si j'avais commis envers vous des crimes tels qu'ils devraient
me valoir la mort, je me serais tenu à l'écart de vous, je n'aurais pas mis le nez hors de mon
château ; tout au contraire, j'aurais attendu que l'on engage la guerre contre moi et que l'on
m'assiège, car un malheur arrive toujours assez vite. Je me suis présenté devant vous de mon
plein gré, tant j'ai la totale conviction d'être exempt de tout acte condamnable, et je m'en
remets entièrement à votre sens de la justice.
Je vous ai servi bien souvent - puisse Dieu me venir en aide ! - avec une entière fidélité ; c'est
pourquoi ce serait pour vous un total déshonneur si j'étais mis à mort sans jugement et sans
motif, alors que je suis sous la protection de votre toit. Mais je sais très bien, en toute vérité,
qu'il existe en vous tant de charité, bien que vous soyez puissant et redoutable, que vous êtes
parfaitement juste. Même pour tous les trésors de Rome, vous ne causeriez de tort à personne.
J'ai l'entière certitude, même si un mauvais sort s'acharne sur moi, que vous êtes un roi bon et
loyal, que vous n'êtes pas simoniaque au point de faire subir de mauvais traitements à vos
hommes en vue d'obtenir de l'or ou de l'argent. Sire, si tel est votre bon plaisir, faites taire ces
aboyeurs et apaiser tout ce tapage. Après quoi, que celui qui ne voudra pas y renoncer
exprime devant vous ses plaintes contre moi, et vous, de votre côté, examinez pour quelles
raisons ils se plaignent, et de quel crime. Parmi ces hauts barons qui ici-même sont mes
accusateurs, que chacun dise ce qu'il a envie de dire. Si je suis incapable de m'en justifier et si
je ne sais pas faire la preuve de mon bon droit, alors on doit m'exhiber lié à la queue d'une
vieille bête de somme. Faites-moi obtenir un procès équitable. — Voilà qui est bien parler, dit
l'empereur ; par le respect que je dois à l'âme de mon père, je ne veux pas avoir la réputation
d'être injuste par cupidité, ni que ma cour soit vénale ; tout au contraire, je veux être un juge
loyal. Si quelqu'un a quoi que ce soit à reprocher à Renart, qu'il vienne exprimer sa plainte
contre lui ; quant à Renart, il doit être bien certain que s'il est convaincu de crime à travers ces
procès, il ne s'en tirera pas vivant, et il mourra d'une manière infamante. »
Isangrin bondit sur ses pieds : il est encore gonflé de colère, parce qu'il veut obtenir de Renart
un serment conforme aux termes du jugement que les barons ont rendu en vue de lui faire
expier son crime. Il s'approche du roi et lui dit : « Sire roi, ne soyez pas fâché si je dépose
plainte à nouveau contre Renart. Vos barons avaient énoncé un jugement selon lequel il devait
se justifier auprès de moi par serment de l'adultère qu'on l'a accusé d'avoir commis avec mon
épouse, ce dont elle a été très sévèrement blâmée. Ce dont je me plains, c'est qu'il est allé se
dissimuler dans ma tanière, qu'il a battu mes louveteaux et leur a pissé dessus, sans qu'aucun
d'eux puisse jamais se venger de lui. Ce que nous savons en toute certitude, c'est qu'il est venu
jusqu'au lieu du serment. Peut-être s'imaginait-il que l'affection que je lui portais irait jusqu'à
lui accorder le pardon. Lorsqu'il se rendit compte qu'il ne pourrait y échapper, il sut bien vite
se mettre hors de portée, et il s'enfuit se réfugier dans sa demeure. Tous les barons ici présents
savent bien qu’ils ne pourraient approuver sa conduite, à moins de se déjuger entièrement.
Faites donc justice pour moi de ce forfait, faites en sorte de gagner ma reconnaissance. Il est
juste qu’il reçoive ce qu'il a voulu obtenir. Mais peut-être Renart est-il assez rusé, même s'il
ne cherche pas querelle, pour prétendre faussement que jamais il n'a cherché à trahir.
Cependant, je maintiens mon accusation pour tout ce que j'ai déclaré. Par le Seigneur qui
demeure là-haut, j'agirai en tout point ainsi qu'on le voudra, selon ce qu'en décidera la cour. Je
m'en rapporte à son jugement, pourvu qu'elle le rende loyalement. »
Renart répond : « Seigneur Isangrin, avez-vous tout dit ? Voulez-vous ajouter quelque chose ?
» Isangrin rétorque : « J'en ai assez dit. Tout cela suffira à vous lasser, avant que vous en
soyez quitte. Je n'ai rien bu aujourd'hui qui doive m'enivrer. » Renart répond : « Sire, écoutez-
moi. Jugez qui de l'un ou de l'autre est dans son droit. À propos de ce dont Isangrin m'accuse,
je retournerai entièrement la charge contre lui. Il est bien vrai que vous m'avez convoqué, et
que par la bouche de Grimbert, vous m'avez ordonné de me présenter devant Roonel, et de me
conduire selon ses recommandations. Je trouvai ensuite dans votre missive je ne sais quelle
chose écrite selon laquelle, au moins pour tout ce qui relève des choses de ce monde, il me
fallait prêter serment ; cela fait, je devrais être tenu pour quitte. Une fois que j’eus fini de lire
la lettre, j’étais disposé à prononcer ce serment, et Roonel devait en être le garant. Je suis
venu à la cour tout prêt et protégé par votre convocation, mais on aurait dû me jouer là un très
mauvais tour, et je vais vous raconter comment. Lorsque j'arrivai au jour qui m'était fixé, sans
excuse dilatoire ni retard, Isangrin me donna à entendre, dans l'intention de me tromper, que
Roonel était mort étouffé par un os. Il était adossé à un tombeau ; c'est là, disait-on, qu'il était
mort. Les barons décidèrent, à tort ou à raison, que je devais jurer sur la dent de Roonel et que
je m'acquitterais ainsi de mon serment. Je ne pris absolument pas la fuite ; tout au contraire je
m'avançais, bien que cette décision m'ait irrité, et je voulus prononcer mon serment, afin
d'obtenir la paix aux conditions qu'ils souhaitaient. Ayant relevé mes manches, je m'avançai
vers la dent ; je faillis avoir de bons motifs de me lamenter : si je ne m'étais rendu compte de
rien, j'aurais été victime d'une belle tromperie. Je vis Roonel lever la tête et avoir peine à
trouver son souffle. Je me rendis bien compte que l'on cherchait à me trahir bassement, et si
j'ai voulu me mettre à l'abri afin de ne pas tomber entre leurs mains, personne ne doit me
blâmer pour cela, car ils auraient eu tôt fait de me faire perdre conscience. On prétendait
Roonel mort, mais il fût bien rapide quand il se mit à ma poursuite ! Il me suivit et malmena
désagréablement, et mit en pièces ma pelisse. Sire, c'est ainsi que je fus maltraité et assailli en
dépit de votre sauf-conduit. La honte est vôtre et le mal mien, tout cela à cause de votre juge,
qui était déloyal. Roonel a agi ainsi par haine, à cause de ma femme, madame Hermeline, qui
n'a pas voulu satisfaire son désir amoureux. L'autre jour, il y eut plainte en justice pour la
honte qu'il vous a faite lorsqu'il resta ainsi étendu, la langue pendant hors de la gueule. Il vous
faut faire bonne justice de lui, et le pendre plus haut que tout autre brigand. Messire Frimaux
le putois et Grimbert, qui a de si bonnes manières, ont assisté à la scène, ainsi que tous les
barons qui se trouvaient là et qui ont eu une conduite tout à fait loyale. S'il plaît à Dieu, ils
vous diront la vérité sur cette affaire, car ils ne mentiront absolument pas en ma faveur. Tous
savent très bien que je dis la vérité. Et cependant, pour obtenir la paix, je prononcerais
volontiers le serment ici même devant vous et toute loyauté. Je n'aurais que faire de la guerre,
car je souhaiterais que la paix règne dans ce royaume : je jurerais cette paix au plus humble de
vos sujets, et je lui manifesterais les plus grands égards. Et si les barons ici présents se
prononcent selon le droit, je ne me soucierais pas de plaider. J'obéirai très volontiers à leur
décision, et je ne m'y opposerai en aucune manière. — Ça alors ! Par les saints de Bethléem,
répond Noble en souriant, Renart, si tu dis la vérité, alors tous verront leurs biens confisqués.
Si malgré mon sauf-conduit tu as été victime d’une traîtrise, je suis moi-même concerné.
Seigneurs, écoutez ce que dit Renart : cette affaire requiert un examen très attentif; que ceux
de la partie adverse expriment leurs plaintes. Quant à vous, examinez chaque cause avec la
meilleure bonne volonté ; appliquez tout votre discernement à rendre un jugement loyal. »
Les deux textes mettent bien en lumière le caractère fallacieux de la fausse rationalité de
Renart (qui ne cesse d’en appeler au droit, à la justice, à l’équité) opposée à une rationalité
qui est réellement mise au service de la recherche de la vérité et suit des voies droites et
rigoureuses.
Le corpus aura permis d’interroger les fondements de l’autorité de la parole et la manière
dont on use de la parole d’autorité. Sujet d’essai final ?
Activité d’ouverture : lancer l’élaboration d’un cahier de « lieux communs », comme à la
Renaissance (avec des citations d’auteurs qui font autorité)