Chick passa la poterne de contrôle et donna sa carte à pointer à la machine.
Comme d’habitude,
il trébucha sur le seuil de la porte métallique du passage d’accès aux ateliers et une bouffée de vapeur
et de fumée noire le frappa violemment à la face. Les bruits commençaient à lui parvenir : sourd
vrombissement des turboalternateurs généraux, chuintement des ponts roulants sur les poutrelles
entretoisées, vacarme des vents violents de l’atmosphère se ruant sur les tôles de la toiture. Le passage
était très sombre, éclairé tous les six mètres par une ampoule rougeâtre dont la lumière ruisselait
paresseusement sur les objets lisses, s’accrochant, pour les contourner, aux rugosités des parois et du
sol. Sous ses pieds, la tôle bosselée était chaude, crevée par endroits, et l’on apercevait par les trous la
gueule rouge sombre des fours de pierre, tout en bas. Les fluides passaient en ronflant dans de gros
tuyaux peints en gris et rouge, au-dessus de sa tête, et à chaque pulsation du coeur mécanique que les
chauffeurs mettaient sous pression, la charpente s’infléchissait légèrement vers l’avant avec un faible
retard et une vibration profonde. Des gouttes se formaient sur la paroi, se détachant parfois lors d’une
pulsation plus forte et quand une de ces gouttes lui tombait sur le cou, Chick frissonnait. C’était une
eau terne et qui sentait l’ozone. Le passage tournait tout au bout, et le sol, à claire-voie maintenant,
dominait les ateliers.
En bas, devant chaque machine trapue, un homme se débattait, luttant pour ne pas être
déchiqueté par les engrenages avides. Au pied droit de chacun, un lourd anneau de fer était fixé ; on ne
l’ouvrait que deux fois par jour, au milieu de la journée et le soir. Ils disputaient aux machines les
pièces métalliques qui sortaient en cliquetant des étroits orifices ménagés sur le dessus. Les pièces
retombaient presque immédiatement, si on ne les recueillait pas à temps, dans la gueule grouillante de
rouages, où s’effectuait la synthèse.
Il y avait des appareils des toutes les tailles. Chick connaissait bien ce spectacle. Il travaillait au
bout de l’un des ateliers et devait contrôler la bonne marche des machines et donner aux hommes des
indications pour les remettre en état lorsqu’elles s’arrêtaient après leur avoir arraché un morceau de
chair.
Pour purifier l’atmosphère, de longs jets d’essences traversaient obliquement la pièce, luisants
de reflets, par places, et condensant autour d’eux les poussières et les fumées de métal et d’huile
chaude qui montaient en colonnes droites et minces au-dessus de chaque machine. Chick releva la tête,
les tuyaux le suivaient toujours. Il arriva à la cage de la plate-forme de descente, entra et referma la
porte derrière lui. Il tira de sa poche un livre de Partre, pressa le bouton de commande et se mit à lire en
attendant d’atteindre le sous-sol.
Le choc sourd de la plate-forme sur le butoir de métal le tira de sa torpeur. Il sortit et gagna son
bureau, une boîte vitrée et faiblement éclairée d’où il pouvait surveiller les ateliers. Il s’assit, rouvrit
son livre et reprit sa lecture, engourdi par la pulsation des fluides et la rumeur grondante des machines.