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Stress Pro

Le document décrit les conséquences négatives du stress professionnel sur la santé des travailleurs et la productivité des entreprises. Il présente différentes actions pour lutter contre le stress, notamment au niveau de l'évaluation, de l'organisation du travail, de la gestion et du développement des compétences individuelles.

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Le document décrit les conséquences négatives du stress professionnel sur la santé des travailleurs et la productivité des entreprises. Il présente différentes actions pour lutter contre le stress, notamment au niveau de l'évaluation, de l'organisation du travail, de la gestion et du développement des compétences individuelles.

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Le stress professionnel

Patrick Légeron
Dans L'information psychiatrique 2008/9 (Volume 84) , pages 809 à 820
Éditions John Libbey Eurotext
ISSN 0020-0204
DOI 10.1684/ipe.2008.0394
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L’Information psychiatrique 2008 ; 84 : 809-20

PATHOLOGIES DU TRAVAIL

Le stress professionnel
Patrick Légeron

RÉSUMÉ
Toutes les études le confirment. Le stress devient une réalité inquiétante dans le monde du travail et touche aujourd’hui
l’ensemble des sociétés industrielles modernes. Il a des conséquences négatives importantes sur le bien-être et la santé des
travailleurs mais aussi sur les performances, l’économie et la productivité des entreprises. Les actions contre le stress
s’organisent selon plusieurs axes : un axe évaluatif (mesurer les niveaux de stress et suivre leur évolution), un axe
organisationnel (implanter une politique d’entreprise « antistress », réorganiser le travail et redéfinir les tâches), un axe
managérial (développer une politique managériale orientée vers les résultats mais aussi le bien-être au travail) et un axe
individuel (former les individus à développer des compétences à gérer le stress et les aider à augmenter leur résistance au
stress). Ces actions doivent favoriser non seulement l’épanouissement de l’individu au travail mais aussi sa performance.
C’est dans cette double optique qu’elles peuvent recueillir l’adhésion et la mobilisation de tous.
Mots clés : stress, travail, risques psychosociaux, santé au travail, management, évaluation

ABSTRACT
Professional stress. All the studies confirm it. Stress is becoming a major concern in the occupational field as it now strikes
modern industrial societies all over the world. Along with important negative consequences on workers’ health and well
being, it also impairs company performance, economy and productivity. Action on stress can be organized on several axis:
evaluative axis (assessing stress levels of individuals, following their evolution), organizational axis (settling an antistress
policy, reorganizing work and redefining tasks), managerial axis (developing a managerial policy and culture not only
oriented towards performance but also to the well-being) and individual axis (training individuals to develop skills to
manage stress and helping them to increase their resistance to stress). Actions on stress must promote not only individual
fulfilment but also his performance. This is in this double optic they can receive everyone’s adhesion and mobilization.
Key words: stress, work, psychosocial risks, occupational health, management, assessment

RESUMEN
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El estrés profesional. Todos los estudios lo confirman. El estrés es una realidad preocupante en el mundo del trabajo y
concierne hoy en día a todas las sociedades industrializadas modernas. Tiene importantes consecuencias negativas sobre el
bienestar y la salud de los trabajadores así como sobre su rendimiento, la economía y la productividad de las empresas. Las
acciones contra el estrés se organizan a partir de varios ejes : un eje evaluativo (medir los niveles de estrés y seguir su
evolución), un eje organizativo (implantar un política de empresa “anti-estrés”, reorganizar el trabajo y redefinir la tareas)
un eje de management (desarrollar una política de management orientada hacia los resultados pero también hacia el
bienestar en el trabajo) y un eje individual (formar a los individuos para que desarrollen capacidades de gestión del estrés
y ayudarles para que aumenten su resistencia al estrés). Estas acciones deben favorecer no solo la realización del individuo
a través del trabajo sino también el rendimiento. Gracias a esta doble óptica dichas acciones pueden ser aceptadas y así
movilizar a todo el mundo.
Palabras clave : estrés, trabajo, riesgos psicosociales, salud en el trabajo, management, evaluación
doi: 10.1684/ipe.2008.0394

Service hospitalo-universitaire de santé mentale et de thérapeutique, centre hospitalier Sainte-Anne, Paris ; Cabinet Stimulus, Paris
<[email protected]>

Tirés à part : P. Légeron

L’INFORMATION PSYCHIATRIQUE VOL. 84, N° 9 - NOVEMBRE 2008 809


P. Légeron

La réalité et les enjeux du stress la branche accidents du travail/maladies professionnelles


au travail de la Sécurité sociale [26].
Le stress au travail a donc un impact considérable, tant
en terme de détresse humaine que d’entrave à la perfor-
Le plus récent rapport de l’Observatoire européen des
mance économique [11, 37]. Outre ses graves conséquen-
risques de l’Agence européenne de santé et de sécurité au
ces sur la santé mentale et physique des travailleurs, l’effet
travail confirme que les importants changements survenus
négatif du stress est évident dans les « symptômes organi-
dans le monde du travail ces dernières décennies ont
sationnels » tels que l’absentéisme et la rotation du person-
entraîné l’émergence de risques nouveaux dans le domaine
nel, les faibles performances en matière de sécurité, le
de la sécurité et de la santé au travail : les risques psycho-
manque d’enthousiasme des salariés, la perte d’innovation
sociaux. À côté des risques physiques, biologiques et chi-
et la faible productivité [4].
miques, ils apparaissent comme majeurs [20].
Le phénomène de stress touche tous les acteurs de
Ces risques psychosociaux font référence à de nombreu- l’entreprise, du salarié au dirigeant en passant par l’enca-
ses situations mêlant dans une grande confusion causes et drement. Deux études conduites en France le confirment.
conséquences : stress, harcèlement moral, violence, Selon l’étude réalisée par l’Institut français d’action sur le
souffrance, suicide, dépression, troubles musculo- stress en novembre 2004 le « sur-stress » concerne 23 %
squelettiques, etc. Cette pluralité justifierait peut-être des salariés hommes et 32 % des salariés femmes [17]. Les
qu’on utilise le singulier, le risque psychosocial, comme on niveaux de stress sont nettement plus élevés dans la tranche
parle du risque cardiovasculaire en se référant au modèle d’âge 45-54 ans et chez les non-cadres. Dans l’étude réali-
médical. Parmi l’ensemble des risques psychosociaux au sée par le cabinet Stimulus en février 2004 il apparaît que
travail, le stress apparaît quantitativement (sinon qualitati- plus d’un quart des managers français (28 %) sont à des
vement) le plus important touchant en Europe environ niveaux de stress trop élevés (« hyperstress ») mettant en
22 % des salariés (contre 5 % de victimes de harcèlement et danger leur santé [30]. Les différences entre le niveau de
5 % de violence physique) [22]. stress de ceux qui travaillent moins de 35 heures et ceux qui
Selon l’Agence européenne de sécurité et de santé au travaillent plus de 70 heures ne sont pas très importantes
travail, le stress est le problème de santé le plus répandu (les variations sont moins de 2 % par rapport à la
dans le monde du travail et le nombre de personnes souf- moyenne). En revanche, les différences sont notoires en ce
frant d’un état de stress causé ou aggravé par le travail va qui concerne le sexe : 36 % des femmes sont à des niveaux
probablement augmenter [20]. Cette place particulière du très élevés de stress, contre 21 % des hommes.
stress a été reconnue également par les partenaires sociaux Les enquêtes périodiques sur les conditions de travail,
européens qui ont décidé de distinguer le stress d’autres menées par la Direction de l’animation de la recherche des
risques psychosociaux dans les accords cadres qu’ils ont études et des statistiques (DARES) du ministère du Travail
élaborés. Le premier accord cadre signé le 8 octobre 2004 et réalisées auprès d’un échantillon représentatif de la
par l’ensemble de ces partenaires a été exclusivement population active française, permettent de repérer des
consacré au stress au travail [1]. caractéristiques de travail contraignant et leur évolution au
Selon les estimations du Bureau international du travail, cours des récentes années [14]. On peut ainsi relever que les
le stress entraîne une augmentation de l’absentéisme dû à la contraintes liées au travail se sont progressivement aggra-
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maladie, un renouvellement prématuré du personnel, des vées au cours du temps. La dernière enquête indique ainsi
départs à la retraite pour raisons de santé, des baisses de que plus d’un travailleur sur deux travaille dans l’urgence et
production et de qualité ainsi que des litiges entre les que de plus en plus de salariés perçoivent leur rythme de
salariés et leurs employeurs [27]. Ainsi, les travaux réalisés travail comme contraignant. Une personne sur trois dit se
dans les états membres de l’Union européenne et dans trouver dans l’impossibilité de faire varier les délais fixés
d’autres pays révèlent qu’entre 50 et 60 % de l’ensemble pour la réalisation de sa tâche.
des journées de travail perdues sont liées plus ou moins Trente-cinq pour cent de la population active française
directement au stress. déclare recevoir des ordres ou des indications contradictoi-
Le coût du stress pour les entreprises équivaut à 10 % du res, ce qui est reconnu comme un facteur stressant. Une
PIB en Grande-Bretagne, pourcentage qui, dans les pays personne sur trois déclare devoir appliquer strictement les
nordiques, varierait entre 2,5 % au Danemark et 10 % en consignes de travail, même si l’évolution semble se faire
Norvège [19]. Aux États-Unis, le coût du stress avoisinerait vers une plus grande marge de manœuvre pour les salariés.
200 milliards de dollars par an pour les entreprises nord- Le sentiment de responsabilité tend aussi à augmenter
américaines [40]. Dans l’Union européenne, ce coût serait mais de plus en plus de salariés estiment qu’une erreur dans
de 20 milliards d’euros et, en France, l’Institut national de leur travail peut ou pourrait avoir des conséquences impor-
recherche et de sécurité estime que le coût pour les entre- tantes pour eux, pour les autres, et/ou pour l’entreprise.
prises et la société se situerait entre 830 et 1656 millions Enfin, pour un travailleur sur trois, les relations dans le
d’euros par an, ce qui équivaut à 10 à 20 % des dépenses de travail sont une source fréquente de tensions : les situations

810 L’INFORMATION PSYCHIATRIQUE VOL. 84, N° 9 - NOVEMBRE 2008


Le stress professionnel

de tension avec les supérieurs hiérarchiques sont plus fré- tiple : biologique, physiologique, cognitive, émotionnelle.
quentes que les situations de tension avec les collègues et Ce n’est que lorsque ces réponses se chronicisent et que la
30 % des travailleurs se plaignent de tension avec le public situation à gérer dépasse les capacités d’adaptation de
(usagers, patients, voyageurs, clients, etc.). l’organisme que les conséquences néfastes peuvent surve-
nir par « épuisement ».
Le modèle de Laborit (l’inhibition de l’action) repose
Le stress, une réaction d’adaptation sur une conception « bio-comportementale » du stress [31]
de l’individu La réaction de stress n’a qu’une finalité : assurer la survie
de l’organisme face à un danger. Ce modèle repose sur nos
connaissances dans le domaine de la biologie et des neu-
Le stress est un phénomène complexe, identifié depuis
rosciences et en particulier du rôle du cerveau limbique
plus d’un demi-siècle [45]. Il est l’objet de nombreuses
(émotionnel) dans la « mécanique » du stress. C’est parce
recherches scientifiques essentiellement dans le champ de
que nos réactions primaires de stress (l’attaque ou la fuite,
la médecine et des sciences du vivant. Pour ce qui concerne
la « fight or flight response ») ne peuvent se réaliser que
plus spécifiquement la question du stress au travail,
l’« inhibition de l’action » prend le dessus et que le stress
d’autres voies de recherches se sont développées de façon
devient pathogène.
concomitante, enrichissant (mais en la complexifiant plus
Le modèle de Lazarus (la double évaluation de la
encore) notre compréhension du phénomène.
situation) s’appuie sur les sciences cognitives, et plus par-
De façon un peu schématique, mais pas inexacte, coha-
ticulièrement la psychologie cognitive. Dans ce modèle, le
bitent, pour ne pas dire s’opposent, deux approches du
stress résulte de la « double évaluation » que fait l’individu
stress au travail. Une approche que nous qualifierons
de la situation de stress [32] : l’évaluation « primaire »
d’« ergonomique » et une approche « médicale ». La pre-
concerne le danger ou la menace que représente potentiel-
mière défendrait une vision « collective » du problème, et
lement cette situation ; l’évaluation « secondaire » consiste
l’autre « individuelle ». La première s’axerait sur les condi-
en la perception qu’a l’individu des ressources dont il
tions de travail, et l’autre sur la santé mentale de l’individu.
dispose pour faire face à cette menace. Autant (sinon plus
Chacune de ces deux approches repose sur des recherches
pour l’auteur) que la situation de stress, c’est l’évaluation
scientifiquement solides. L’une des difficultés majeures de
d’une menace sans possibilités d’y faire face avec suffisam-
l’approche du stress réside sans doute dans le fait que ces
ment de ressources qui s’avère être nocif pour l’individu.
deux grands courants donnent trop le sentiment de s’igno-
rer l’un l’autre tant ils peinent à converger afin de dégager Plusieurs décennies de recherche dans ce domaine, nous
non seulement une évaluation plus satisfaisante mais aussi permettent en effet de comprendre le stress comme l’une
une compréhension plus fine orientée vers des interven- des grandes fonctions de l’organisme, au même titre que la
tions et actions de prévention plus efficaces [39]. respiration, la digestion ou la fonction immunitaire.
Il ne faut jamais oublier que la réaction de stress n’est Comme toute fonction, l’adaptation est non seulement
pas pathologique en elle-même. Elle représente même un utile, mais nécessaire à notre survie. Nous la partageons
processus indispensable d’adaptation (tant biologique que avec tous les mammifères, même si chez l’homme elle
psychologique) de l’individu à son environnement, quand possède bien sûr des caractéristiques particulières. Les
mécanismes biologiques et psychologiques du stress ont
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celui-ci devient plus difficile. Le stress n’est donc pas une
maladie, mais une formidable réaction de notre organisme pour premier objectif de nous mettre dans le meilleur état
(aussi bien dans notre corps, par la libération de substances physique et mental pour faire face à une situation difficile et
chimiques, dont la plus connue est évidemment l’adréna- ainsi nous aider à nous y adapter au mieux. Le stress nous
line, que dans notre tête avec l’émergence d’émotions est donc fondamentalement utile, à cette seule condition
variées comme la peur ou la colère) pour s’adapter aux que ces mécanismes biologiques et psychologiques soient
menaces et aux contraintes de notre environnement [36]. déclenchés à bon escient et dans des limites acceptables
C’est pourquoi les scientifiques préfèrent souvent parler de [13].
« réaction d’adaptation » pour désigner le stress, réaction Le rapport qui existe entre l’intensité de la réaction de
sans cesse sollicitée et indispensable à notre bon fonction- stress et l’adaptation de l’individu à la situation, et donc son
nement [5]. niveau de performance, n’est pas linéaire. Dans un premier
Plusieurs modèles appartiennent aux approches indivi- temps, niveau de stress et performance croissent ensemble,
duelles du stress, soit médicales (modèles de Selye et de puis, le stress continuant d’augmenter, la performance
Laborit) soit psychologiques (modèle de Lazarus). chute. Entre les deux extrêmes (pas assez de stress/trop de
Le modèle de Selye (la réponse d’adaptation) repré- stress), il existe un niveau optimal de fonctionnement de
sente le modèle « historique » du stress proposé dès les stress qui nous permet de nous mobiliser suffisamment
années 1930 [45] Le stress est défini comme la réponse de pour faire face le plus efficacement possible aux nombreux
l’organisme à toute demande qui lui est faite, dans une stresseurs professionnels qui nous assaillent, sans mettre en
finalité d’adaptation. Cette réponse de l’organisme est mul- péril notre santé. Le rapport entre l’efficacité à faire face à

L’INFORMATION PSYCHIATRIQUE VOL. 84, N° 9 - NOVEMBRE 2008 811


P. Légeron

la situation stressante et le niveau de stress qui existe en siques, psychologiques ou sociaux, et qui résulte du fait
nous est parfaitement illustré par cette courbe en forme d’U que les individus se sentent inaptes à combler un écart
inversé [5] Lorsque la réaction de stress est inexistante, avec les exigences ou les attentes les concernant. L’indi-
l’efficacité est nulle. Au fur et à mesure que le stress croît, la vidu est capable de gérer la pression à court terme qui
performance augmente pour se stabiliser à un niveau maxi- peut être considérée comme positive mais il éprouve de
mal. Cette partie ascendante de la courbe peut être consi- grandes diffıcultés face à une exposition prolongée à des
dérée comme le « bon stress » (le eustress en anglais). Ce pressions intenses. En outre, différents individus peuvent
stress continuant de croître, la performance, pour sa part, va réagir de manière différente à des situations similaires et
au contraire décroître. C’est le « mauvais stress » (ou dis- un même individu peut, à différents moments de sa vie,
tress en anglais qui veut aussi dire « détresse », figure 1). réagir différemment à des situations similaires. Le stress
En termes d’efficacité et d’équilibre individuel, il est n’est pas une maladie mais une exposition prolongée au
évident qu’un excès de stress est néfaste mais, à l’inverse, stress peut réduire l’effıcacité au travail et peut causer
une absence totale de stress est elle aussi négative. Un des problèmes de santé [1]. »
artiste ou un sportif savent très bien qu’un trop faible stress Les évolutions de l’environnement du travail au cours
nuira à leur performance. C’est pourquoi il est absurde de des dernières décennies se sont traduites par une diminu-
parler d’un « monde sans stress », d’une part parce que tion de la pénibilité physique du travail (les machines ont
c’est un leurre et que nous ne pourrons jamais supprimer remplacé les hommes dans les tâches les plus ingrates)
les stresseurs qui font partie de notre environnement pro- mais aussi par une augmentation de la pénibilité psycholo-
fessionnel et naturel, et d’autre part parce que, si nous gique. Actuellement les stresseurs « psychosociaux » les
arrivions à inhiber en nous toute réaction de stress, nous plus fréquemment retrouvés, et donc source des plus gran-
serions démunis et incapables de nous adapter. On ne peut des difficultés pour les individus semblent être [34] :
donc pas supprimer le stress ni « vivre sans stress », au - La charge. Celle-ci se caractérise par une quantité de
travail comme ailleurs. travail importante, associée à une exigence de qualité
totale, et ce, à réaliser sous une forte contrainte de temps.
Par ailleurs le nombre d’informations à traiter et parfois
Le stress, un environnement leur complexité, les objectifs à atteindre et le culte de la
professionnel contraignant performance accentuent encore la pression ou « charge
mentale ». Les interruptions de travail sont fréquentes
Pour l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au (véritable « zapping » des activités) : on estime ainsi qu’en
travail, « un état de stress survient lorsqu’il y a déséquilibre moyenne un cadre est interrompu dans son travail toutes les
entre la perception qu’une personne a des contraintes que 10 minutes.
lui impose son environnement et la perception qu’elle a de - Les changements. Dans son environnement profession-
ses propres ressources pour y faire face. Bien que le pro- nel, l’individu doit aujourd’hui sans cesse s’adapter au
cessus d’évaluation des contraintes et des ressources soit changement, qu’il s’agisse de la réorganisation de l’entre-
d’ordre psychologique, les effets du stress ne sont pas, eux, prise (fusions, restructurations, etc.) ou de l’apparition de
uniquement de même nature. Ils affectent également la technologies nouvelles (on parle de « techno-stress »).
santé physique, le bien-être et la productivité » [19]. L’accélération des rythmes de changement est souvent
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L’accord cadre européen d’octobre 2004, quant à lui, associée à la nouveauté et à l’inconnu (d’où la difficulté de
donne du stress la définition suivante : « Le stress est un prévoir et donc de s’organiser) mais aussi à des incertitudes
état accompagné de plaintes ou dysfonctionnements phy- majeures (trajectoire professionnelle par exemple) et par-
fois à des menaces (sur son emploi par exemple).
- Les frustrations. Les attentes des individus sont trop
Performance souvent déçues. Le manque de renforcements aussi bien
« matériels » (salaires, primes, carrières, etc.) que
Stress optimal
« sociaux » (manque de considération ou de valorisation)
Bon stress Mauvais stress ou même « symboliques » (sens donné à son travail) expli-
quent les phénomènes fréquents de frustration. Ces décep-
tions sont bien sûr en partie liées aux exigences de plus en
plus fortes qu’ont les individus vis-à-vis de leur travail.
- Les relations. « L’homme est un stresseur pour
l’homme. » Le contact avec des clients ou des usagers
exigeants, impatients, voire parfois agressifs (ou violents)
Niveau de stress est une réalité pour de nombreux salariés. Au sein même de
l’entreprise, les relations peuvent être aussi plus ou moins
Figure 1. Les relations entre stress et performance. conflictuelles entre les individus (mauvaise ambiance,

812 L’INFORMATION PSYCHIATRIQUE VOL. 84, N° 9 - NOVEMBRE 2008


Le stress professionnel

compétition). Les nouvelles organisations de travail obli- posantes (demande et contrôle) une troisième composante
gent par ailleurs des coopérations entre individus qui ne (support social).
sont pas forcément naturelles. Enfin, certaines formes de Le modèle de Siegrist [47] a été développé en Allema-
management semblent faire fi du simple respect d’autrui, gne à partir de 1986. Selon ce modèle, l’état de stress
allant même parfois jusqu’à un véritable harcèlement survient lorsqu’il y a un déséquilibre entre les efforts
moral. qu’une personne consent à fournir dans son travail et les
Les causes du stress au travail sont multiples et varient récompenses qu’elle en reçoit en retour.
bien sûr énormément en fonction du type de secteur d’acti- – Les efforts sont considérés dans deux domaines : les
vités mais aussi des fonctions de l’individu dans l’entre- efforts extrinsèques correspondent aux exigences psycho-
prise. Les facteurs de stress au travail ont pu aussi être logiques (contraintes de temps, interruptions, responsabili-
regroupés en plusieurs grands domaines : les facteurs liés à tés, heures supplémentaires, charge physique, augmenta-
la tâche à accomplir, les facteurs liés au contexte de l’entre- tion de la demande) et les efforts intrinsèques représentent
prise, les facteurs liés à l’individu et les facteurs liés aux des facettes de la personnalité (besoin d’approbation, com-
relations interpersonnelles [34]. pétitivité et hostilité latente, impatience et irritabilité dis-
Selon les situations de travail, ces facteurs de stress ont proportionnées, incapacité à s’éloigner du travail).
une importance variable et peuvent interagir entre eux, en – Les récompenses peuvent être de trois sortes : les gains
se neutralisant ou au contraire en se renforçant. Plusieurs monétaires (salaires, primes, etc.), l’estime reçue de la part
modèles de stress ont ainsi été proposés pour intégrer cette des collègues et des supérieurs et le degré de contrôle sur
complexité. Les plus validés scientifiquement sont le son statut professionnel (perspectives de promotion, sécu-
modèle de Karasek et celui de Siegrist. rité de l’emploi, etc.).
Le modèle de Karasek [28], développé au début des La situation de travail la plus nocive, en terme de stress
années 1980, est d’origine nord-américaine. Il explique que induit, correspond à celle où des efforts importants sont
le stress est en fait la résultante de deux facteurs qui se demandés à l’individu, avec le sentiment pour ce dernier
combinent entre eux : qu’il n’en retire peu en échange.
– d’une part la demande exercée sur l’individu (c’est-à-dire
la charge psychologique, associée aux contraintes liées à L’intérêt de ces modèles est, outre leur validité établie
l’exécution de la tâche en terme de quantité et complexité par de nombreuses études épidémiologiques et médicales,
du travail et de contrainte de temps) ; de mettre en avant le fait que le stress professionnel ne
– d’autre part sa latitude décisionnelle (c’est-à-dire la résulte pas uniquement de la charge de travail et des
marge de manœuvre qui recouvre aussi bien le contrôle que contraintes qui y sont associées : d’une part la possibilité de
l’on a sur son travail, la plus ou moins grande autonomie contrôle, de latitude et de marge de manœuvre ainsi que le
dont on dispose dans l’organisation des tâches et la partici- support social (modèle de Karasek) et d’autre part le senti-
pation aux décisions, que l’utilisation de ses compétences ment d’être « récompensé » de l’effort fourni (modèle de
et la possibilité d’utiliser ses qualifications et la capacité à Siegrist) sont de puissantes variables réduisant ou au
développer de nouvelles compétences, tableau 1). contraire augmentant considérablement le stress.
Selon ce modèle, il existe donc quatre types de travail : Chacun de ces modèles explique bien une partie, mais
– peu contraignant (faible demande associée à une forte jamais la totalité de la problématique du stress. On com-
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latitude) ; prend bien que selon que l’on privilégiera tel ou tel modèle,
– passif (faible demande associée à faible latitude) ; les définitions que l’on donnera du stress, tout comme les
– actif (forte demande associée à forte latitude) ; approches évaluatives ou préventives que l’on préconisera
– très contraignant (forte demande associée à faible lati- seront différentes.
tude). Nous pouvons ainsi reprendre à notre compte la conclu-
De nombreuses études ont montré que c’est le travail sion de l’étude européenne Stress impact :
très contraignant (bien davantage que le travail actif) qui est
« Si l’on doit accorder une réelle attention au modèle
le plus associé à des maladies.
transactionnel de Lazarus, qui devrait être considéré
À côté de ce modèle « historique » de Karasek, s’est
comme un modèle théorique de grande valeur, il faut aussi
développé un modèle plus récent associant aux deux com-
considérer ses diffıcultés à le mettre en pratique. D’un
Tableau 1. Les quatre types de travail selon le modèle de Karasek.
autre côté, les modèles de Karasek et de Siegrist sont
relativement clairs et aisés dans leur mise en application
Demande (charge) sur le terrain, mais sont cependant limités pour compren-
Faible Forte dre les processus de développement du stress... Cela dit,
Latitude Forte Travail peu Travail actif les différentes voies explorées par chacun ne sont pas
décisionnelle contraignant exclusives, mais complémentaires : Lazarus se focalise
Faible Travail passif Travail très sur le processus même du stress, Karasek sur le poste de
contraignant
travail et Siegrist sur la perception des individus [50]. »

L’INFORMATION PSYCHIATRIQUE VOL. 84, N° 9 - NOVEMBRE 2008 813


P. Légeron

Car, comme le souligne l’Agence nationale pour l’amé- – la mise en évidence d’un ou de plusieurs facteurs de
lioration des conditions de travail, « les facteurs de causes stress identifiables récemment survenu(s) dans la vie du
et d’effets se croisent à l’infini. Les situations pathogènes sujet ;
ne résultent pas d’une seule cause, mais toujours d’une – l’existence de symptômes émotionnels et comportemen-
série de causes, à un moment donné, dans un contexte taux et/ou des perturbations importantes dans le fonction-
précis pour une personne en particulier. Pour une même nement social ou professionnel, et ce, au-delà de ce à quoi
cause on observe des effets différents d’un individu à l’on peut raisonnablement s’attendre, vu le(s) stresseur(s)
l’autre et différents pour un même individu selon les en cause.
périodes et les contextes de travail » [44]. Les symptômes émotionnels peuvent être d’ordre
Par ailleurs, ces « facteurs de cause » du stress sont dépressif (trouble de l’adaptation avec humeur dépressive
nombreux et dépassent souvent les seuls éléments explorés ou TAHD) avec tristesse, pleurs ou sentiments de déses-
dans les modèles scientifiques du stress. Pour ne reprendre poir, d’ordre anxieux (trouble de l’adaptation avec anxiété
que l’exemple du Health Safety Executive de Grande- ou TAA) avec nervosité, inquiétude ou agitation, d’ordre
Bretagne, les sources de stress au travail peuvent être mixte (trouble de l’adaptation avec anxiété et humeur
regroupées en plusieurs catégories [25] : les exigences, le dépressive. Les perturbations des conduites peuvent aussi
contrôle, le soutien, les relations, le rôle, les changements. se manifester (trouble de l’adaptation avec perturbation des
Dans les pays nordiques, d’autres facteurs de stress sont conduites), comme le vandalisme, le manquement aux
pris en compte, comme, par exemple, l’implication et la impératifs sociaux ou légaux. Outre les manifestations
motivation au travail ou le déséquilibre entre la vie profes- symptomatiques émotionnelles ou comportementales, les
sionnelle et la vie personnelle [41] La compréhension de troubles de l’adaptation peuvent s’accompagner d’impor-
toutes ces causes de stress serait nécessaire pour réaliser tantes perturbations du sujet dans son fonctionnement
une analyse correcte et complète de la problématique de social ou professionnel, représentant un handicap supplé-
stress d’un individu. mentaire [3].
Les troubles de l’adaptation n’ont pas bénéficié de la
part des cliniciens et des chercheurs d’un intérêt aussi
considérable que celui montré pour les pathologies post-
Stress professionnel et pathologies traumatiques ou les troubles émotionnels anxieux ou
dépressifs [21]. Il semble cependant qu’il s’agisse là d’une
La réaction de stress peut devenir nocive si elle est pathologie très fréquente, certaines études rapportant
activée à un niveau très élevé, si elle est répétée (sans qu’elle concerne de 5 à 20 % des patients vus en consulta-
possibilité de récupération) ou si elle est chronique, pous- tion de psychiatrie externe. Sans doute que cette fréquence
sant à leurs extrêmes nos réactions biologiques et psycho- élevée se retrouve aussi au sein des consultations de méde-
logiques. Les pathologies liées au stress peuvent alors se cine générale, même si l’on ne possède pas de données
développer, physiques ou psychologiques [5]. épidémiologiques définitives. Depuis que les classifica-
Les liens qui existent entre le stress et divers troubles tions actuelles des troubles dépressifs ne distinguent plus
mentaux comme la dépression ou les troubles anxieux sont dépressions exogènes et endogènes, on peut penser que
bien établis médicalement. Ces pathologies sont extrême- beaucoup de syndromes dépressifs réactionnels entrent
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ment répandues, tant en population générale qu’en milieu dans le cadre d’un trouble de l’adaptation avec humeur
professionnel. Dans l’enquête menée par l’Ifas [17], 23 % dépressive. De même, au sein des pathologies anxieuses, et
des femmes et 14 % des hommes présentent une pathologie à côté de l’anxiété généralisée, le trouble de l’adaptation
anxieuse avérée et 5 % des femmes et 4 % des hommes un avec anxiété représente un diagnostic fréquemment ren-
état dépressif caractérisé. Ces chiffres sont tout à fait com- contré [49].
parables à ceux de l’enquête de Stimulus [30] auprès des Les recherches menées depuis une trentaine d’années
cadres français : 21 % sont dans un état anxieux pathologi- ont apporté beaucoup d’arguments en faveur du rôle des
que et 5 % en dépression. événements de vie dans le déclenchement des maladies
Les stresseurs auxquels les individus peuvent être dépressives [24, 42]. Ainsi les études montrent que, com-
confrontés n’ont pas besoin d’être extrêmes ou exception- parés à une population générale, les patients déprimés
nels pour entraîner des troubles psychopathologiques. Des rapportent environ trois fois plus d’événements de vie
événements de vie comme une rupture sentimentale, la stressants dans les six mois précédant le début de l’état
perte de son emploi, un conflit professionnel, des difficultés dépressif [23]. Plus de 60 p. cent des premiers épisodes
dans l’éducation de ses enfants (pour ne citer que quelques dépressifs étudiés en milieu psychiatrique ou en population
exemples), peuvent produire des conséquences psychologi- générale sont précédés d’un ou plusieurs événements stres-
ques significatives chez certains sujets. Ainsi, dans les sants, alors que moins de 20 p. cent des sujets normaux de
classifications actuelles des troubles mentaux [3], les trou- la population générale connaissent de tels antécédents au
bles de l’adaptation se définissent donc à la fois par : cours d’une période de temps comparable. D’autres études

814 L’INFORMATION PSYCHIATRIQUE VOL. 84, N° 9 - NOVEMBRE 2008


Le stress professionnel

indiquent que le risque de dépression chez un sujet exposé l’impact événementiel (l’absence de soutien du conjoint ou
à un événement stressant est environ six fois supérieur à des proches accentue l’impact négatif des événements).
celui d’un sujet n’ayant pas vécu un tel événement. Il faut D’autres auteurs ont souligné le rôle fondamental des capa-
néanmoins noter que ce risque reste cependant limité, puis- cités adaptatives du sujet face à ces événements, pour
que moins de 10 p. cent des sujets exposés développent expliquer l’aspect dépressogène des événements. Ainsi une
ultérieurement une dépression. De nombreuses études faible estime de soi constituerait un important facteur de
montrent que beaucoup de sujets ayant connu des événe- vulnérabilité, sa présence multipliant par deux ou trois le
ments de vie très dramatiques ne se dépriment pas et que les risque dépressif après la survenue d’un événement déclen-
événements de vie stressants de la vie quotidienne produi- chant. De même certains types de personnalités dites
sent encore moins fréquemment des pathologies dépressi- « sociotropiques », c’est-à-dire plus dépendantes de leur
ves. Si on analyse plus finement les rapports entre facteurs environnement seraient plus vulnérables aux facteurs de
de stress et apparition d’une pathologie dépressive, on stress d’ordre relationnel, et, à l’inverse, les personnalités
s’aperçoit que le risque dépressif s’avère d’autant plus dites « autonomes » étant plus sensibles aux facteurs de
élevé que les événements sont plus stressants et que leur stress impliquant le sujet dans sa réalisation personnelle.
désirabilité sociale est plus faible. On constate que l’effet À côté des états de stress aigus et post-traumatiques qui,
dépressogène des événements les plus traumatiques, qui dans les classifications psychiatriques actuelles, appartien-
sont aussi les plus rares, apparaît important et durable, nent aux troubles anxieux, d’autres pathologies anxieuses
tandis que celui des événements moins stressants mais plus sont a priori susceptibles d’être influencées par des facteurs
fréquents apparaît modeste et de brève durée. De manière de stress. Cependant, en dehors de nombreuses descrip-
plus étonnante, il semble que les dépressions de type tions cliniques mettant en avant l’existence de facteurs
« névrotico-réactionnelles » ne sont pas tellement plus pré- précipitant l’apparition de pathologies anxieuses caractéri-
cédées d’événements de vie que celles de nature « mélan- sées chez des patients, peu d’études ont été réalisées (com-
colique » ou endogène. C’est sans doute un argument de parées à celles sur la dépression, par exemple) permettant
plus en faveur de l’abandon de plus en plus marqué de cette d’affirmer l’existence d’un lien direct entre événements
manière de différencier entre eux les états dépressifs. stressants et troubles anxieux. L’exemple des troubles pho-
Certains types d’événements semblent plus dépressogè- biques est particulièrement intéressant, puisque, selon les
nes que d’autres. Il en est ainsi de ceux qui traduisent une quelques rares études réalisées, l’existence de facteurs de
perte pour le sujet (comme une séparation) et de ceux qui stress précédant l’apparition de la pathologie, n’est relevée
traduisent une « sortie » du champ social (licenciement, systématiquement que dans 50 à 66 % des cas [46]. Ces
retraite) plutôt qu’une « entrée » dans le champ social. facteurs de stress sont d’ailleurs essentiellement des deuils
Certains auteurs ont suggéré que, plus que l’intensité d’un et des « chocs psychologiques » divers. Dans une étude
événement ou l’addition simple d’un certain nombre d’évé- conduite chez des agoraphobes, seulement 27 % des
nements ou même la nature de l’événement, c’est plutôt patients avaient connu des facteurs de stress avant la surve-
l’aspect de combinaison d’un certain nombre d’événe- nue du trouble [43]. Dans l’apparition du trouble panique,
ments dans un laps de temps donné qui pourrait être le la présence de facteurs de stress événementiels dans les
facteur jouant le rôle le plus important dans la survenue semaines ou les mois précédant l’installation de la maladie
d’un état dépressif : tel semble être le cas de la « triade a été rapportée dans quelques études [9].
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dépressogène », associant en un court laps de temps une L’épuisement (« burn-out ») professionnel est sans
perte importante (par exemple le décès du conjoint), un doute l’une des complications les plus sévères du stress
événement épuisant physiquement (par exemple une mala- professionnel [12]. Il se caractérise par une symptomatolo-
die chronique) et la perte de repère sociaux (par exemple un gie variée autour de trois grandes composantes : l’épuise-
changement géographique). ment émotionnel, la dépersonnalisation et la diminution du
Les événements stressants survenant au cours d’un sens de l’accomplissement et de la réalisation de soi.
accès dépressif représentent un facteur important de la Le burn-out résulte d’une absence d’harmonie et de
pérennisation de la pathologie. Aussi bien à moyen terme décalage entre l’individu et son travail [10]. Et, plus l’inte-
(après 6 à 12 mois d’évolution du trouble) qu’à long terme raction entre l’individu et son environnement professionnel
(après 2 ans d’évolution), la survenue de ces événements va manquer d’harmonie, plus le risque de burn-out est
représente un des principaux facteurs de mauvaise évolu- important [35]. L’état de burn-out se caractérise par [38] :
tion de la dépression. – un épuisement émotionnel : c’est une disparition de
On voit bien que si le rôle des facteurs de stress dans l’énergie émotionnelle se répercutant sur la vitalité physi-
l’apparition et l’évolution ultérieure de troubles dépressifs que de l’individu. La sensation d’être « vidé », « au bout du
semble réel, il n’explique pas tout. De nombreux cher- rouleau » s’accompagne du sentiment de ne plus avoir les
cheurs tentent donc de comprendre mieux dans quel ressources pour affronter son travail ;
contexte surviennent ces événements. Ainsi le rôle du sup- – un sentiment de dépersonnalisation : il s’agit de d’appa-
port social de l’individu semble déterminer largement rition d’une attitude négative et détachée envers les person-

L’INFORMATION PSYCHIATRIQUE VOL. 84, N° 9 - NOVEMBRE 2008 815


P. Légeron

nes avec qui l’on interagit habituellement (collègues, bourg et Suisse), la reconnaissance est actuellement impos-
clients, patients). Le cynisme voire l’hostilité peut égale- sible, même si le débat est lancé dans nombre d’entre eux.
ment se développer vis-à-vis des autres ; Certaines pathologies psychosociales sont d’ores et déjà
– une diminution du sens de l’accomplissement et de la reconnues en tant qu’accidents du travail : en Europe, les
réalisation de soi : l’individu porte alors un regard particu- organismes d’assurance accidents du travail – maladies
lièrement négatif et dévalorisant sur la plupart de ses professionnelles prennent en charge les suites psychiques
accomplissements personnels et professionnels. Son ou psychologiques d’un événement accidentel, à condition
estime de soi s’en ressent et l’association à un état dépressif que l’événement à l’origine du trouble soit de courte durée,
et à une incapacité à faire face aux obligations profession- survenu à une date certaine, au temps et au lieu de travail et
nelles est souvent fréquente. que le trouble apparaisse dans un temps voisin des faits.
Le stress peut aussi être à l’origine de nombreuses Mais ces conditions étant de moins en moins vérifiées, les
pathologies somatiques. Plus que de maladies dites « psy- organismes d’assurance et les pouvoirs publics s’interro-
chosomatiques », il s’agit en fait de « maladies de l’adap- gent depuis quelques années sur l’opportunité de reconnaî-
tation », pour utiliser la terminologie la plus récente et aussi tre, et donc d’indemniser, ce type de pathologies comme
la plus étayée scientifiquement [7]. La mort brutale par maladies professionnelles.
épuisement physique de cadres surmenés au travail, décrite
Le débat soulève en fait plusieurs problèmes. D’une part
dans la littérature japonaise sous le nom de karoshi, est
le caractère multifactoriel des maladies psychiques pose
aussi spectaculaire qu’heureusement peu fréquente. En
l’épineuse question du lien de cause à effet entre le travail et
revanche, le stress psychosocial est responsable de l’appa-
la pathologie : contrairement aux maladies professionnel-
rition de nombreuses maladies cardiovasculaires comme
les dites classiques, pour lesquelles il est relativement aisé
l’hypertension artérielle ou les maladies coronariennes
de démontrer l’origine professionnelle en présence
(dont l’infarctus du myocarde) [16, 29, 51] et contribue à
l’augmentation inquiétante du nombre de troubles d’agents chimiques, physiques ou biologiques nocifs, la
musculo-squelettiques (encore appelés « TMS ») [6] qui santé mentale d’un travailleur peut être affectée à la fois par
représentent maintenant la première cause des maladies des conditions de travail mais aussi par des contraintes
professionnelles reconnues en France. extraprofessionnelles. Autrement dit, comment prouver
que le travail est la cause « déterminante » ou « essen-
tielle » de la pathologie psychique peut être déjà fragilisé
Le contexte actuel de lutte dans son cadre familial ou social ? D’autre part, pour les
pays européens qui admettent qu’il peut exister un lien
contre le stress au travail
causal direct entre le travail et certaines maladies psychi-
ques, la difficulté consiste à définir le concept de risque
S’il est désormais communément admis que l’environ-
psychosocial et celui de maladie psychique, ce afin de
nement du travail peut avoir un impact sur la santé non
seulement physique mais aussi mentale des travailleurs, la dessiner le cadre des procédures de reconnaissance et
question de la reconnaissance du caractère professionnel d’indemnisation. Il n’existe, à ce jour, pas de définition de
des maladies psychiques ne fait pas l’unanimité. Selon ces deux termes qui soit commune à tous les pays
l’enquête publiée en février 2004 par Eurogip et menée (tableau 2).
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auprès de 14 pays européens, près de la moitié de ces pays S’il y a finalement peu de cas reconnus, cela ne signifie
permettent aujourd’hui la reconnaissance des pathologies pas pour autant qu’il n’existe pas dans les pays de l’Europe
psychosociales comme maladies professionnelles [18]. Si, une démarche de reconnaissance des maladies psychoso-
pour certains (Belgique, France, Italie et Portugal), cette ciales notent les enquêteurs d’Eurogip qui ajoutent que ces
reconnaissance est récente, elle a été rendue possible dès le maladies se placent parmi les affections qui font l’objet du
début des années 1980 en Suède et au début de la décennie plus grand nombre de demandes au Danemark, en Suède et
suivante au Danemark. Dans les autres pays européens aux Pays-Bas et l’Allemagne n’y échappe pas, dans une
(Allemagne, Autriche, Espagne, Finlande, Irlande, Luxem- moindre mesure [18].

Tableau 2. Les cas de pathologies psychosociales reconnus comme maladies professionnelles.

1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 Total 1996/2002


Belgique 0 0 0 0 0 0 2 2
Danemark 3 9 8 18 11 38 32 119
France 0 0 0 0 2 6 6 14
Italie 0 0 0 0 0 0 12 12
Portugal ? ? 14 24 27 21 19 105
Suède 55 39 39 77 99 148 177 634

816 L’INFORMATION PSYCHIATRIQUE VOL. 84, N° 9 - NOVEMBRE 2008


Le stress professionnel

En France, à la demande du ministre du Travail, une encore trop souvent un sujet tabou dans le monde du travail.
mission sur les risques psychosociaux a été conduite à Il peut s’agir d’une incompréhension du phénomène, voire
partir de novembre 2007. Le rapport, rendu public le 12 d’un véritable déni [48]. Souvent aussi le stress effraye les
mars 2008 aboutit à 9 propositions d’actions [39]. entreprises qui craignent, en abordant ce sujet, d’ouvrir « la
1. Construire un indicateur global tiré d’une enquête psy- boîte de Pandore » des revendications qu’elles ne sauront
chosociale évaluant simultanément les conditions sociales pas contrôler [33]. Pourtant la politique de l’autruche face
de travail et l’état psychologique du sujet. au stress n’est évidemment pas souhaitable. Le stress doit
2. Utiliser comme indicateurs spécifiques les enquêtes aujourd’hui être abordé efficacement, c’est-à-dire sans
nationales existantes et développer des indicateurs spécifi- banalisation et sans dramatisation [33].
ques supplémentaires à partir des mouvements de main- Pour le Bureau international du travail [27], « les inter-
d’œuvre, des arrêts maladie de courte durée et en exploitant ventions pour réduire le stress au travail peuvent être
les rapports de la médecine du travail et des inspecteurs du primaires (réduire les sources de stress), secondaires
travail. (aider les individus à développer des capacités à faire
3. Lancer des expériences pilotes dans la fonction publique. face au stress) et tertiaires (prendre en charge les indivi-
4. Analyser le rôle des incitations dans le fonctionnement dus affectés par le stress) ». Quant au National Institute for
de la branche accidents du travail et maladies profession- Occupational Safety and Health américain [40], il souligne
nelles de la CNAM-TS. que « d’une manière générale, les actions pour réduire le
5. Recenser les suicides de salariés au travail et procéder à stress au travail doivent être prioritairement orientées
une analyse psychosociale de ces suicides (« autopsie psy- vers des changements organisationnels pour améliorer les
chologique »). conditions de travail. Cependant, même les efforts les plus
6. Lancer une campagne publique d’information sur le consciencieux pour améliorer les conditions de travail
stress au travail. n’élimineront probablement pas le stress pour tous les
7. Former les acteurs au sein de l’entreprise et renforcer travailleurs. Aussi, une combinaison de changement orga-
leur rôle. nisationnel et d’aide apportée aux individus est souvent
8. Créer un portail Internet pour l’information des entrepri- l’approche la plus effıcace pour réduire le stress au
ses et des salariés. travail ». Dans l’accord cadre européen d’octobre 2004, il
9. Charger le futur Conseil d’orientation des conditions de est indiqué, de la même façon, que « prévenir, éliminer ou
travail de suivre la mise en œuvre de ces actions. réduire les problèmes de stress au travail peut inclure
Par ailleurs, un accord national interprofessionnel diverses mesures. Ces mesures peuvent être collectives,
concernant le stress au travail a été signé par l’ensemble des individuelles ou les deux à la fois » [1]. Enfin, l’Accord
partenaires sociaux le 2 juillet 2008 [2]. Inspiré de l’accord national interprofessionnel français de juillet 2008 rappelle
cadre européen sur le stress au travail signé le 8 octobre que « les mesures à prendre pour lutter contre le stress au
2004 [1], il mentionne que l’identification d’un cas de travail peuvent être individuelles, collectives ou concomi-
stress au travail doit passer par une analyse des facteurs tels tantes, et doivent faire l’objet de réexamens réguliers »
que l’organisation et les processus de travail, les conditions [2].
et l’environnement de travail, la communication et les fac- La prévention primaire a pour objectif l’élimination
teurs subjectifs. ou le contrôle des facteurs de risque présents dans le milieu
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L’accord précise que toute situation de stress au travail du travail en agissant directement sur les facteurs pour
identifiée doit faire l’objet d’une prise en compte par réduire leurs impacts négatifs sur l’individu. Il s’agit
l’employeur, et ce afin de supprimer cette situation ou, à d’intervenir sur les causes des risques psychosociaux plutôt
défaut, de l’atténuer. Cette obligation est fondée sur l’obli- que sur leurs conséquences.
gation générale de l’employeur d’assurer la sécurité de ses La démarche de prévention primaire inclut plusieurs
salariés et de protéger leur santé physique et mentale (arti- composantes :
cles L. 4121-1 et suivants du Code du travail). Concernant – une évaluation précise par l’entreprise non seulement des
les mesures à prendre pour lutter contre le stress au travail, facteurs de risques mais aussi des populations les plus
l’accord indique qu’elles peuvent être individuelles, collec- touchées ;
tives ou concomitantes, et doivent faire l’objet de réexa- – une implication des différents partenaires de l’entreprise,
mens réguliers. Il souligne également l’importance du rôle selon une méthodologie participative, telle que proposée
du médecin du travail tout au long de la démarche. par l’INRS ;
– la mise en place d’actions correctrices visant à éliminer
Les axes de la lutte contre le stress ou à défaut réduire les sources de stress.
au travail Ces actions varient en fonction des facteurs de stress
détectés : surcharge de travail, insuffisante marge de
Alors qu’il est source d’une importante souffrance des manœuvre pour faire face à la demande, pression sur des
individus [15], le stress professionnel est malheureusement objectifs quantitatifs et/ou qualitatifs, manque de soutien

L’INFORMATION PSYCHIATRIQUE VOL. 84, N° 9 - NOVEMBRE 2008 817


P. Légeron

du management ou des collègues, insuffisante reconnais- Tableau 3. Les quatre axes d’interventions pour lutter contre le stress au
travail.
sance du travail, définition des tâches imprécise diluant les
responsabilités, etc. Axes d’intervention Descriptif des interventions
Les actions de prévention primaire viseront donc diffé- Axe évaluatif Repérer les niveaux de stress des individus,
rents objectifs : répartir plus justement la charge de travail les populations les plus concernées ainsi
que les facteurs de stress et leur impact
en fonction des effectifs, du temps de travail et des compé- Suivre l’évolution du stress dans l’entreprise
tences ; redéfinir les responsabilités de chacun ; revoir les et évaluer l’efficacité des actions mises en
méthodes d’évaluation des performances individuelles ou place pour lutter contre le stress
collectives et les modalités de reconnaissance du travail. Axe organisationnel Définir clairement une politique
« antistress » en y associant tous les
Les programmes de prévention secondaire ont pour partenaires et structures concernés
but d’aider les individus à gérer plus efficacement les exi- Réorganiser le fonctionnement de
gences et contraintes du travail en améliorant leurs straté- l’entreprise pour supprimer les sources de
stress inutiles et redéfinir le contenu des
gies d’adaptation aux sources de stress ou en renforçant tâches et du travail
leur résistance au stress en soulageant les symptômes asso- Axe managérial Développer une politique et une culture
ciés au stress. Ces actions peuvent prendre plusieurs managériale orientée non seulement vers la
performance mais aussi le bien-être
aspects : Former les managers à être de véritables
– la formation des individus à développer des compétences « gestionnaires de stress » (le leur et celui
spécifiques à mieux gérer divers types de situations de de leurs collaborateurs)
stress (gestion du temps, des conflits, de l’agressivité, déve- Axe individuel Former les individus à développer des
compétences à gérer le stress et à accroître
loppement de l’intelligence émotionnelle, restructuration leur résistance face au stress
cognitive, etc.) ou à développer des capacités psychologi- Mettre en place des services d’aide aux
ques (contrôle des émotions, attitudes mentales efficaces) ; salariés et des structures d’écoute et
d’accompagnement psychologique
– la possibilité de pratiques de relaxation, d’exercices phy-
siques ou de la sieste au sein de l’entreprise ;
– l’amélioration de l’hygiène de vie afin d’accroître la
résistance de l’organisme au stress (activités sportives, édu- devront relever les gouvernements, les employeurs et les
cation nutritionnelle, programme d’aide au sevrage tabagi- syndicats au cours des années à venir. Car les entreprises
que ou alcoolique, etc.) ; qui auront le plus de chances de réussir à l’avenir seront
– l’instauration d’espaces de dialogue au sein de l’entre- celles qui aideront les travailleurs à faire face au stress et
prise et la mise en place de procédures de médiation pour qui réaménageront soigneusement le milieu de travail afin
intervenir précocement lors de situations difficiles ; qu’il soit mieux adapté aux aspirations humaines ».
– l’aide apportée aux salariés pour faire face à diverses
contraintes de la vie personnelle (crèches, conciergerie,
etc.).
Les interventions au niveau tertiaire ont pour objet le Références
traitement, la réhabilitation, le processus de retour au tra-
vail et le suivi des individus qui souffrent ou ont souffert de
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1. Accord cadre européen sur le stress au travail (8 octobre
problèmes de stress ou de santé mentale au travail (assis- 2004). http ://ec.europa.eu/employment_social/news/2004/
tance psychologique, numéro d’appel d’aide et de soutien oct/stress_agreement.
aux salariés, consultations spécialisées, etc. (tableau 3).
2. Accord national interprofessionnel sur le stress au travail
Cette hiérarchisation des actions de prévention et de (2 juillet 2008). www.travail-solidarite.gouv.fr.
lutte contre le stress (primaires, secondaires et tertiaires)
doit être la règle en terme de recommandations générales, 3. American Psychiatric Association. Diagnostic and Statisti-
même s’il appartient aux entreprises de définir, à chacun de cal Manual of Mental Disorders - 4th Edition- DSM-IV.
Traduction française J.D. Guelfi et al. Paris : Masson, 1996.
ces trois niveaux, les types d’actions susceptibles d’être
réalisées et les plus pertinentes au vu de leur problématique 4. ANACT. Prévenir le stress d’origine professionnelle. Tra-
spécifique. Toutes ces actions doivent s’inscrire dans une vail et changement, Paris. 2004.
perspective de mise en place de « bonnes pratiques » de 5. André C, Lelord F, Légeron P. Le stress. Toulouse : Éditions
lutte contre le stress professionnel [39]. Privat, 1998.
Agir contre le stress au travail doit bénéficier à la fois
6. Bernard BP. Musculoskeleted disorders and workplace fac-
aux individus et aux entreprises [8, 33]. Les actions les plus tors. A critical review of epidemiologic evidence for work-
intéressantes s’inscrivent ainsi dans une véritable démar- related musculoskeleted disorders of the neck, upper extre-
che « gagnant-gagnant ». Comme le souligne le Bureau mity and low back. Washington DC : U.S. Department of
internationnal du travail [27], « la lutte contre le stress au Health and Human Services, Public Health Service, CDC
travail représente sans doute l’un des grands défis que and NIOSH, 1997.

818 L’INFORMATION PSYCHIATRIQUE VOL. 84, N° 9 - NOVEMBRE 2008


Le stress professionnel

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Consommation d’énergie au travail. © Les iconoblastes

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