Chapitre 9 : Analyse énonciative et rhétorique de la phrase
Ce chapitre s’inscrit dans la continuité dépassement du sujet proprement dit.
La continuité tient à la dimension énonciative de l’étude qui gouverne,
principalement, toute la troisième partie de la thèse. En effet l’approche pragma-énonciatif
et l’étude du sens implicite précédemment abordées relèvent fondamentalement des
théories énonciatives. Elles définissent une étude du sens qui n’est appréhendable que dans
un contexte énonciatif donné. Ce cadre énonciatif a besoin d’être clairement explicité
même si l’on doit reconnaître que certaines de ses composantes comme les modalités
énonciatives ont été déjà prise en compte dans la deuxième partie. Le cadre énonciatif
fondamental défini par Emile Benveniste puis enrichi par Catherine Kerbrat-Orecchioni,
s’élabore à l’aide de la deixis, des subjectivêmes et des modalités. La deixis se structure
autour des personnes, du temps et de l’espace.
Le dépassement est relatif à l’étude rhétorique de la phrase. Mais il ne s’agit pas
d’une rupture radicale et sans lien objectif avec le système énonciatif. L’association de
l’analyse énonciative à l’analyse rhétorique tire sa justification de leur homologie formelle,
du moins en ce qui concerne la structure du schéma discursif. D’une part le système
énonciatif admet un pôle émetteur et un pôle récepteur et, entre les deux, l’objet du
message (OdM). D’autres parts, le discours rhétorique propose un orateur, un auditoire et,
entre les deux, le discours proprement dit. En ce qui concerne les types d’argument
rhétorique, l’éthos est rattaché à l’orateur, le pathos à l’auditoire, et le logos au discours.
Cette homologie dans la structure des deux types de discours justifie leur rapprochement. Il
s’agit de partir de la structure du discours énonciatif pour en analyser le versant rhétorique.
9.1. Analyse énonciative de la phrase
L’analyse énonciative de la phrase s’articulera, dans cette partie, autour de la deixis
et des subjectivêmes. Il en est ainsi parce que les modalités et, dans une certaine mesure,
les actes de langage ont été déjà pris en compte.
9.1.1. Analyse de la deixis
Issue du grec deiksis (action de montrer), la lexie deixis désigne l’ensemble des
références à la situation dans laquelle est produit un énoncé, en rapport avec le locuteur, le
lieu et le temps de l’énoncé.
9.1.1.1. Les déictiques de personne
Les déictiques de personne réfèrent aux pronoms personnels des premières et
deuxièmes personnes du singulier et du pluriel ainsi qu’aux adjectifs démonstratifs. Notre
corpus mobilise, en particulier, les pronoms des premières et deuxièmes personnes.
9.1.1.1.1. Les déictiques de la première personne
Les déictiques de la première personne acquièrent leur valeur spécifique de la
situation d’énonciation ; notamment de la posture du locuteur par rapport à l’objet du
message ou au pôle récepteur. Cela donne lieu à plusieurs configurations et valeurs.
9.1.1.1.1.1. L’effacement énonciatif
L’effacement se traduit par une absence des marques objectives de l’énonciation
dans un énoncé donné. Il peut traduire une intention d’objectivité ou un dissimulation
volontaire du locuteur qui feint de ne pas influencer son discours. C’est ce que propose en
particulier la pièce Les voix dans le vent.
Nahoubou 1er : ne vous avait-il été ordonné … des clairières p.5
Nahoubou 1er : Que nulle oreille … personne ne sache que … p.6
Le premier énoncé se construire à l’aide du mode impersonnel marqué par l’usage
du pronom « il », non référentiel. Cela traduit, à un premier niveau, que l’ordre reçu par les
fantômes, n’a pas d’émetteur explicite. La vérité est que la pression exercée par les
fantômes s’accompagne d’une déstabilisation morale et psychologique de Nahoubou 1 er qui
perd en confiance et en autorité. Il a alors du mal à assumer la position d’autorité que
constitue le pôle émetteur de l’ordre. Le mode impersonnel est donc un acte de
dissimulation, de renoncement momentané à la position d’autorité qui ne peut prospérer
dans le contexte occurrent.
Le second énoncé s’élabore au mode subjonctif avec un effacement en surface des
marques du pôle émetteur. Il en résulte que l’ordre véhiculé par l’énoncé demeure, mais,
que l’émetteur de l’ordre s’efface. Encore une fois, Nahoubou 1 er, en position de faiblesse
teste une autorité décadente devant de fantômes révoltés.
9.1.1.1.1.2. La première personne en position
d’autorité
L’usage de la première personne traduit, dans certains cas, un rapport avec la
position d’autorité. Il en est ainsi, précisément, lorsque le locuteur tente d’afficher sa
suprématie sur ses allocutaires dans un contexte énonciatif donné. L’élaboration de cette
posture mobilise diverses modalités énonciatives :
Nahoubou 1er : taisez-vous ! je dis, taisez-vous ! (LVDLV, p. 7)
Mhoi-Ceul : qui a établi les règles ? … pas de règles pour moi. (MC, p. 37)
Dans le premier cas, l’expression de l’autorité se réalise à l’aide d’une réduplication
de l’énoncé jussif « taisez-vous ! », dont le charge émotive est marquée par le point
d’exclamation. La force de l’injonction est quant à elle, traduite par la structure
emphatique à valeur réitérative « je dis », qui donne à la deuxième occurrence de l’ordre
une autorité plus grande que la première. L’expression de l’ordre obéit donc à une courbe
creshendo qui permet de certifier, si besoin en était, les exigences de soumission de
l’émetteur. Mais le contexte montre bien qu’un tel acharnement se désagrège en vanité
dans la mesure où les destinataires de l’ordre sont plus fort que l’émetteur. Nahoubou 1 er,
acculé par les fantômes de ses victimes, tente vainement de reprendre le contrôle de la
situation ; il se heurte à chaque tentative à la résistance sereine et à la persévérance
déstabilisante de ses interlocuteurs invisibles.
Dans le second cas, l’autorité s’exprime aux moyens des modalités interrogative et
déclarative. L’énoncé interrogatif « qui a établi les règles ? » fait suite aux propos du
compte Cendiplaume rappelant énergiquement à son directeur que la gestion financière su
service repose sur des règles. La réaction du directeur s’inscrit dans le cadre de
l’interrogation oratoire. En effet, posé la question « qui a établi les règles ? » revient, dans
ce contexte, à reconnaitre avec évidence ceci : « c’est moi qui aie établi les règles ». Il
s’agit pour Mhoi-Ceul, personnage imbu de lui-même, de se hisser au niveau du législateur
et de s’afficher comme une personne faisant la pluie et le beau temps. Il rappelle ainsi à
son interlocuteur outrancier que les règles n’ont aucune autorité sur lui et qu’il a, au
contraire, le pouvoir de les infléchir.
Le caractère oratoire du premier énoncé entraine tout logiquement un autre énoncé
d’apparence déclarative « pas de règle pour moi ». Cet énoncé est la forme elliptique d’un
autre plus explicite mais moins expressif : « il n’y a pas de règle pour moi ». La tournure
elliptique affecte l’énoncé d’un caractère lapidaire et plus virulent qui traduit le rejet
catégorique des règles par le directeur Mhoi-Ceul. L’énoncé déclaratif n’est plus seulement
le cadre d’une information ou d’une banale assertion, mais celui de l’affirmation de
l’autorité. En cela, il se rapproche de l’énoncé jussif et pourrait se traduit par l’idée
suivante : « ne me parlez plus de règles ». Cet usage de l’assertif est aussi lisible dans
l’énoncé suivant : « j’entends appliquer strictement les termes de la circulaire … lettre
morte ».