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Théorie dynamique de la modalité

Ce bref article résume le développement de la théorie dynamique de la modalité à partir des idées d'A.J. Greimas et ensuite, de celles d'Eve Sweetser et de René Thom : la mathématisation qualitative des modèles du sens modal permet d'intégrer les valeurs et de les inscrire dans une problématique plus vaste comprenant notamment la négation et la conditionnalité.

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Théorie dynamique de la modalité

Ce bref article résume le développement de la théorie dynamique de la modalité à partir des idées d'A.J. Greimas et ensuite, de celles d'Eve Sweetser et de René Thom : la mathématisation qualitative des modèles du sens modal permet d'intégrer les valeurs et de les inscrire dans une problématique plus vaste comprenant notamment la négation et la conditionnalité.

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Per Aage Brandt

La Modalité, charpente du sens

Résumé :
Ce bref article résume le développement de la théorie dynamique de la modalité à partir des
idées d'A.J. Greimas et ensuite, de celles d'Eve Sweetser et de René Thom : la
mathématisation qualitative des modèles du sens modal permet d'intégrer les valeurs et de les
inscrire dans une problématique plus vaste comprenant notamment la négation et la
conditionnalité. L'exemple offert est la légende de Saint Georges.

Mots-clé : Carré modal, devoir, pouvoir, catastrophe, forces et barrières, Saint Georges.

La sémantique des expressions et des constructions modales est une dimension essentielle du
sens narratif. Tout conflit ou problème est un scénario modal. Si l'on ne pouvait penser en
termes de vérité (épistémique), en termes d'obligations (déontiques), de possibilités et de
régularités offertes par le monde (aléthiques), et si l'on ne pouvait comprendre la force
performative des énoncés illocutoires, on ne pourrait guère saisir le sens de l'expérience
vécue. Dans les histoires que nous nous racontons, qui peut vivre, qui doit mourir ? Qui peut
faire ce qu'il doit faire ? Quelles conclusions devons-nous tirer de ce que nous pouvons
savoir ? Partout, le modal dynamise nos idées et les organise en pensées sensées, structurées,
derrière l'iconicité de la perception et de l'imaginaire. Le problème, en linguistique comme en
sémiotique, est de savoir comment, par quels moyens conceptuels à notre disposition,
modéliser et intégrer le modal dans l'ensemble d'une théorie du sens. La modalité est
omniprésente dans le langage et la pensée, elle sous-tend l'expérience comme la pensée, mais
se soustrait au regard de la sémantique thématique des objets, des états et des événements qui
occupe l'analyse immédiate des textes et du discours.
On peut remarquer qu'A.J. Greimas, en 1966, consacre déjà une page au caractère
modal des catégories actantielles.1 Il écrit notamment :
"Les catégories que nous avons appelées actantielles, parce qu'elles nous ont paru, en premier lieu, constitutives
des rôles particuliers attribués aux actants, semblent être en même temps des catégories modales, de nature à
donner un statut propre à chaque message-spectacle. La tâche qui est celle de la sémantique, à ce niveau de
réflexion méthodologique, se précise : il lui faut établir, en utilisant ces catégories modales, une typologie des
modes d'existence, sous la forme de structures actantielles simples, des micro-univers sémantiques, dont les
contenus, décrits grâce aux procédures de l'analyse fonctionnelle ou de l'analyse qualificative (ou des deux à la
fois), ne constituent que des variables." (Nous soulignons deux fois : modales).

Les actants sont en effet modalisés par leurs rôles dans le modèle actantiel, dans la mesure où
l'actant sujet doit faire transmettre l'objet, et que l'actant adjuvant apporte un pouvoir-faire à
ce projet, alors que l'actant opposant agit en vue d'un ne-pas-pouvoir-faire visant le même
projet. La modalisation du Destinateur et du Destinataire est moins claire, et cette idée n'est
pas développée avant 1976, où le chapitre " Analyse sémiotique d'un discours juridique " de
Sémiotique et sciences sociales présente un carré de " catégories modales " opposant sans plus
les prescriptions aux interdictions. La même année, en revanche, Greimas publie l'article

1
Sémantique structurelle, pp. 132-133.

1
monumental " Pour une théorie des modalités ".2 On y apprend que " toute modification d'un
prédicat par un autre prédicat est définie comme sa modalisation ", et donc que " tout prédicat
qui régit un autre prédicat devient, de par sa position syntaxique, un prédicat modal ".3 Cette
définition syntaxique lui permet d'inclure, entre autres, la véridiction et la construction
factitive dans le champ modal, mais ce formalisme syntaxique élimine " ipso facto " la
problématique sémantique de la modalité, dans la mesure où il cache la profonde différence
entre le sens des expressions que les linguistes et les logiciens déterminent comme
proprement modales, parce qu'elles modifient le rapport même entre un contenu phrastique et
son réel référentiel, et les autres expressions bi-prédicatives. Les cascades de carrés
sémiotiques qui remplissent la dernière partie de l'article, sous la dénomination de
confrontations modales, illustrent immédiatement cette élimination.4 Ces cascades sont à lire
comme des tentatives de dériver des lexèmes, des termes, désignant des valeurs modales, par
exemple celle de nécessité, qui serait le résultat d'une " conformité " entre devoir-être et ne
pas pouvoir ne pas être. Or comment justifier, de prime abord, la mise en rapport du terme
proposé (nécessité) et la conformité en question ? Ensuite, comment expliquer cette
conformité, si elle existe ? S'il s'agit de simples intuitions, on pourrait les déclarer telles.
Greimas pense éviter ces questions en traitant les valeurs et les constellations comme autant
d'opérations imposées par le caractère axiomatique du métalangage sémiotique, qui doit
constituer un ensemble autonome et immanent.5 C'est là malheureusement une attitude qui
contribue à fermer ce que le projet déclarait vouloir ouvrir : une analyse du sens modal. Il est
évidemment absurde de dire que les valeurs des expressions devoir-être et ne pas pouvoir ne
pas être sont " conformes " par définition. Si conformité il y a, le sens de ces expressions
syntaxiques est empiriquement identique sous l'angle de la sémantique dynamique qu'elles
signifient. On ne décrit pas la réalité du sens modal par des définitions, mais par des
observations. Et en général, la définition n'est évidemment pas descriptive.
Il faudra reconsidérer l'essentiel de l'analyse modale dans cette perspective critique.
L'originalité de l'approche de Greimas consiste à centrer l'attention sur deux verbes français,
pouvoir et devoir, sur les effets de la négation sur leurs constructions, et sur le phénomène, à
vrai dire, étrange, de certaines équivalences sémantiques qui apparaissent lorsqu'on les
compare. Voici deux graphes essentiels pris dans le Dictionnaire (p. 287), les carrés sur
devoir-être et sur devoir-faire, munis de leurs formules conformes utilisant le verbe pouvoir :
Fig. 1.
2
Langages, 43, 1976. L'article est republié dans Du sens II, 1983, où il est suivi d'un texte de la même période, "
De la modalisation de l'être ".
3
Du sens II, P. 71.
4
Pp. 82-90. La conclusion (p. 91) rappelle que " [l]e besoin, ressenti depuis longtemps, d'introduire et
d'expliciter la composante modale d'une grammaire discursive à venir est à l'origine de ce texte...". La question
est de savoir si une telle grammaire discursive peut se passer de la perspective sémantique et peut se réduire à
une syntaxe de " prédicats ".
5
Cette approche veut bâtir une sémiotique hypothético-déductive et " axiomatique " entre guillemets, procédant
par définitions à partir de ses indéfinissables, comme si elle constituait un véritable système axiomatique au sens
logique. Voir l'entrée Modalité de Greimas et Courtés, Sémiotique. Dictionnaire raisonnée de la théorie du
langage, 1979. Sous l'entrée Pouvoir, on lit, sans surprise : " Concept indéfinissable, il est néanmoins susceptible
d'être inter-défini dans un système de valeurs modales choisi et postulé axiomatiquement. " L'épistémologie
greimassienne est clairement, à l'instar de celle de sa source d'inspiration primordiale, Louis Hjelmslev, importée
de l'empirisme logique du Cercle de Vienne. Dans l'empirisme logique on considérait que les sciences étaient des
systèmes axiomatiques.

2
Il s'agit bien de nos conformités ; mais la raison de leur existence n'est ni cherchée ni trouvée.
Au lieu de s'interroger sur ce qui permet de construire ces carrés sémiotiques, les auteurs se
limitent à en dériver des effets sémantiques couverts par des termes (nécessité, etc.), comme si
la syntaxe devait ou pouvait définir le sens de ces termes.
Toutes les formules impliquées sont des variantes de la formule générique :
Sujet (ne pas) pouvoir / devoir (ne pas) faire / être X
Et voici maintenant (Fig. 2) deux faux carrés construits en calquant ceux de devoir sur les
variations de pouvoir (ibidem, pp. 286-287) :

Ce sont bien des faux carrés. Le pouvoir-être ne s'oppose pas par contrariété au pouvoir ne
pas être, et le pouvoir-faire ne s'oppose pas par contrariété au pouvoir ne pas faire, puisque la
sémantique de ces bi-prédicatifs de pouvoir fait que ce que le sujet peut être ou faire, il peut
également ne pas l'être ou le faire. Ce sont les subcontraires, dans ces graphes, qui sont les
véritables contraires sémantiques (nécessité vs. impossibilité ; obéissance vs. impuissance).
Résultat : on ne peut pas analyser devoir et pouvoir de la même manière, même si leur
syntaxe négationnelle semble à première vue être identique. Pourquoi ? Parce qu'une syntaxe
des négations n'est pas une sémantique des négations. On se demande comment une erreur de
cette taille a pu échapper aux auteurs de cette " sémiotique modale ".6
En revanche, les conformités montrent bien qu'il faut analyser les formes de devoir et
de pouvoir ensemble. Ces formes apparaissent en effet souvent ensemble dans nos phrases.
On peut considérer des exemples comme ceux-ci :
(1) Je ne peux pas venir, parce que je dois m'occuper de mon chien.
(2) Je ne peux pas ne pas venir, parce que je dois présider la séance.
(3) Je peux choisir de ne pas venir, rien ne m'y oblige.
(4) Voici 20 aliments que tu peux manger à jeun et ceux que tu ne dois pas. [Trouvé sur Internet].

6
Les entrées, dues à un ensemble d'auteurs n'incluant pas ceux du premier volume, dans le Tome 2 du
Dictionnaire (1986) continuent dans la veine de production de carrés modaux, sans remarquer ni commenter les
problèmes des carrés du Tome 1.

3
Dans les quatre cas, la partie pouvoir et la partie devoir sont reliées par un rapport de
causalité. Un devoir bloque un pouvoir (1). Un devoir bloque un ne pas pouvoir (2). Une
absence de devoir ouvre un pouvoir (3). Un devoir-ne-pas-faire, exprimé par le ne-pas-
devoir-faire (!)7, bloque un pouvoir-faire (4).
Les deux valeurs fortes de devoir, l'obligation et l'interdiction, affectent donc les trois
valeurs de pouvoir, la possibilité (pouvoir et pouvoir ne pas), l'impossibilité (ne pas pouvoir),
la nécessité (ne pas pouvoir ne pas). La troisième valeur de devoir, à savoir son absence, est
normalement conceptualisée et exprimée comme une obligation qui disparaît (cf. 3).
Plutôt que d'une " conformité ", il s'agit ici à chaque fois de deux aspects de la même
situation : la conjoncture POUVOIR est unilatéralement déterminée par la conjoncture
DEVOIR. Ce que l'on peut faire dépend de ce que l'on doit faire ou ne pas faire ; c'est une
évidence phénoménologique triviale, mais un fait modal de la vie qu'il nous reste à analyser.
Dans son livre de 19908, Eve Sweetser propose de voir la modalité toute entière
comme l'effet d'une métaphore dont l'image-source serait la représentation physique d'un objet
mobile qui suit un trajet. Si une force pousse l'objet à se mouvoir, cette force incarne le
devoir-bouger de l'objet ; si un obstacle fait barrière au mouvement de l'objet, il constitue
donc une force antagoniste, un devoir-ne-pas-bouger. Le conflit entre ces deux forces dans le
scénario physique détermine le pouvoir-bouger de l'objet. En anglais, on peut décrire de tels
scénarios physiques par les verbes modaux must et can, entre autres (may, shall, have to,
ought to), et Sweetser parle alors de root modality, ce qui correspond à la catégorie de la
modalité aléthique chez Greimas. I can run and I can hop... Elle explique que la modalité
déontique, exprimant des normes sociales, plus abstraites que les forces physiques, se
constitue par une projection métaphorique de l'image physique sur les faits sociaux. De
manière semblable, la modalité épistémique se constitue par une projection métaphorique sur
les faits mentaux, où les " forces " sont des arguments et les " barrières " sont des contre-
arguments, et où la conclusion correspond ainsi à l'état potentiel de l'objet, qui bouge (victoire
de l'argument) ou ne bouge pas (défaite de l'argument devant les contre-arguments). La
métaphore, explique-t-elle, s'étend jusqu'au domaine des actes langagiers. Ainsi, l'impératif
correspond à l'imposition d'un devoir-faire sans autre contexte que l'autorité de celui qui
parle. Une phrase mentionnant ce que la deuxième personne peut faire, peut exprimer une
permission. Les modalités déontique, épistémique, illocutoire, seraient toutes des résultats de
projections métaphoriques opérant à partir d'une dynamique de forces et de barrières au
niveau physique. C'est là bien sûr une hypothèse qui trahit sa base philosophique dans
l'empirisme physicaliste ; la pensée est censée émaner de l'expérience corporelle du monde
physique, et l'abstraction serait expliquée par le transfert métaphorique. Or, les expériences
sociales et illocutoires semblent plutôt précéder celles des rapports de causalité et de
dynamique dans le monde physique chez l'enfant, comme chez les adultes. Et l'idée selon

7
La grammaire de la négation ne fonctionne pas de la même manière pour pouvoir et pour devoir. En général, la
négation simple avec devoir exprime une interdiction et non pas une absence de devoir. Avec pouvoir, elle
exprime une absence de pouvoir. Le verbe devoir n'admet pas la double négation (sauf chez Greimas), alors que
pouvoir l'admet et y attribue le sens d'une obligation. Que le verbe régi par le verbe modal soit un faire ou un
être-x ne change rien à cette différence, ou à la différence générale entre les syntaxes négationnelles des deux
verbes modaux français.
8
From etymology to pragmatics. Metaphorical and cultural aspects of semantic structure, chap. 3. Voir le
compte-rendu de P. Aa. Brandt dans Journal of Pragmatics 25.2: 281-293, 1996.

4
laquelle l'abstraction s'explique par la métaphore est intenable ; la métaphore peut expliquer
certaines figures de pensée migratoires dans des domaines déjà créés, mais ne peut guère créer
des domaines, " abstraits " ou non.
Néanmoins, le schéma des forces et des barrières que Sweetser propose, et qui n'est
pas nécessairement métaphorique, puisque les schémas sous-tendent toutes les constructions
imaginaires ou perceptives, est particulièrement intéressant dans notre contexte. Il permet en
effet de représenter les déterminations devoir–>pouvoir dans une même structure dynamique
qui nous donne accès à ce que la syntaxe de Greimas ne pouvait pas saisir : la sémantique
dynamique de la modalité. Le diagramme que Sweetser propose (p. 60) pour évoquer le
schéma de may montre une barrière potentielle qui n'est donc pas actuellement en train de
couper la route à l'entité en mouvement. Ce schéma simple correspond donc par exemple à la
phrase anglaise " You may pass ", qui dans le domaine illocutoire réalise une permission.
Fig. 3.

La négation serait ici représentée par une barrière effectivement opposée au trajet. Elle
couperait le pouvoir-passer et en ferait un ne pas pouvoir passer, éventuellement une
inversion du chemin (Fig. 4) :

Sweetser propose pour must l'introduction d'une force qui propulse l'entité mobile, notre sujet,
vers l'avant. Nous avons cependant des raisons de penser que le fait de devoir faire quelque
chose (Y) implique, pour le sujet concerné, l'impossibilité de faire autre chose (X), où le
projet X est une alternative préférée (qui peut être vide ou spécifiable). Dans ce cas, le schéma
peut en rendre compte au prix d'une élaboration minimale, à savoir l'idée de la nécessité
comme déviation, ou déclinaison (Fig. 5) :

5
Cette version rend directement compte du sens schématique de la phrase (1 : non-X comme
excuse de Y), supra. Il décrit également celui de (2), si nous interprétons le projet X comme
le fait de ne pas venir et Y comme celui de venir ; la barrière déclenchant ne pas pouvoir ne
pas venir, donc le devoir-Y, est ici un autre devoir excluant son projet préféré, celui de ne pas
venir : il a promis9 de présider la séance. Dans le cas de (3), la barrière se lève, et le sujet a le
choix entre X et non-X. Finalement, dans (4), comme dans la scène biblique d'Eden, la
barrière s'ouvre pour certains objets X et se ferme pour d'autres objets X', où X et X', qui ainsi
s'excluent mutuellement, se trouvent du même côté de la barrière.10 Le projet Y consiste à
manger des choses en dehors des deux listes, ou à ne rien manger. La transgression serait,
pour le sujet, de forcer la barrière et donc de manger le fruit interdit, X', en acquérant un
surplus de force motrice permettant de vaincre la résistance de la barrière, ou bien en
affaiblissant celle-ci.
Quel est le statut de ces schémas ? Ils n'ont pas à être motivés par la métaphore,
puisque le sens des phrases non-métaphoriques en dépend de la même manière. Nous pouvons
stipuler que ce sont des formations sémantiques topologiques que des constellations de
lexèmes et de morphèmes recrutent dans la pensée, phrase par phrase.11 La dimension
linguistique d'un schéma est celle de la phrase, ou plus exactement de la partie
syntaxiquement dominante de la phrase que la linguistique cognitive appelle la construction.
Il y aurait ainsi des constructions modales, par exemple :
(5) J'ai donc dû m'abstenir au cours du vote de mon propre avis, Monsieur le Président. [Collins]
Le schéma s'applique à la première partie de la phrase, qui contient la construction modale –
un devoir ne pas faire motivé par un ne pas pouvoir faire autrement (anaphoriquement donné
par l'adverbe causatif donc). Le reste de la phrase s'appuie sur cette construction et y ajoute un
vocatif final.
Le schéma de la Fig. 5 est une topologie parmi bien d'autres, qui circulent entre la
pensée et le langage ; mais il est particulièrement intéressant, parce qu'il nous informe sur le
rapport intrinsèque entre modalité, négation et conditionnalité. Or, pour explorer ces
perspectives, il faut développer le modèle graphique du schéma de façon à ce qu'il les rende
accessibles. C'est à cela que sert la mathématisation, quand elle est possible. En 1983,

9
La promesse est un se-faire-devoir-faire, une auto-obligation, qui entre dans la logique des échanges
conditionnels : si tu me..., alors je te...
10
Le principe de la différence (Saussure), de la contrariété (Greimas), de l'opposition distinctive (Jakobson),
s'établit dynamiquement à partir du schéma de notre exemple (4).
11
La pensée informe le langage en y prêtant ses topologies. C'est par les topologies cognitives, y compris les
schémas modaux, que nous pensons, et c'est en les reprenant à l'aide des mots que nous parlons. Cette idée est
directement inspirée du philosophe mathématicien René Thom, dont il sera question dans ce qui suit.

6
encouragé par la thèse de Jean Petitot (1982)12, René Thom publia un article13 dans lequel il
traduisait le carré sémiotique de Greimas en topologie catastrophiste, à savoir en cusp.
L'article fut mal compris, je pense, car la mathématisation du carré en boucle débouchait,
après l'exposé supplémentaire du papillon et de l'ombilic elliptique, de la prégnance et de la
saillance, sur ... la boucle de départ.
En revanche, si l'on transfère les concepts schématiques proposées par Sweetser sur la
topologie thomienne, en interprétant cette fois-ci les minima comme des états stables
possibles pour un système mobile et les maxima comme des barrières, c'est-à-dire les minima
comme des attracteurs et les maxima comme des répulseurs, on arrive à développer une
version dynamique du carré sémiotique (et d'autres scénarios).14 Le sujet (supra), le système
modalisé, ou l'objet-valeur (Greimas et Thom), circule entre des états séparés par des barrières
qui peuvent s'affaiblir ou être surmontées par des systèmes suffisamment énergiques. Dans la
topologie binaire du cusp, dont le potentiel est : y = x4 + ax2 + bx , un puits X de référence est
choisi, de sorte que S (sujet/système) peut se trouver dans X ou dans le puits non-X :
conjoncture de pouvoir-être/faire et de possibilité ; si non-X lui devient inaccessible, X(S)
devient nécessaire (devoir-être/faire) ; et si c'est inversement X(S) qui devient inaccessible, il
illustre l'impossible (ne pas pouvoir être/faire).
Fig. 6.

Il faut maintenant distinguer deux types de négations : la négation positionnelle – non-X(S) –


comme dans la phrase disjonctive : " Non, Pierre n'est pas à la maison ", et la négation
modale, qui s'applique au verbe pouvoir, comme dans la phrase : "Non, je ne peux pas !". Le

12
Jean Petitot, Pour un schématisme de la Structure : de quelques implications sémiotiques de la théorie des
catastrophes, Thèse, EHESS. Voir aussi J. Petitot, Morphogenèse du sens, Paris, P.U.F., 1985.
13
" Structures cycliques en sémiotique ", Actes sémiotiques, vol. V, 47-48. Ce texte est repris (pp. 66-91) dans la
partie Sémiologie du livre de René Thom qui paraît en 1990, Apologie du logos (Paris, Hachette).
14
C'est ce que nous avons fait dans notre thèse de 1987, La charpente modale du sens. Pour une sémio-
linguistique morphogénétique et dynamique, publiée en 1992 (Benjamins, Amsterdam) et dans Dynamiques du
sens, Presses Universitaires d'Aarhus, 1994.
.

7
verbe devoir interprète toujours la négation comme positionnelle ; c'est ce qui explique qu'il
produit deux valeurs fortes : nécessité / obligation (contrainte) et impossibilité/interdiction
(privation), alors que pouvoir accepte à la fois la négation positionnelle et la négation modale,
ce qui produit les quatre valeurs que nous avons vues. Dans le graphe suivant, les deux
flèches rouges marquent les négations modales :
Fig. 7.

Maintenant, nous pouvons développer une modélisation de la conditionnalité, cette figure de


la logique naturelle qui domine toute pensée spontanée : si p, alors (peut-être) q. D'abord, la
circonstance P est à situer dans un espace de liberté : p et non-p sont possibles. Si p devient le
cas, alors dans une autre topologie isomorphe il y a une circonstance Q dans laquelle, si q était
pensé comme possible, il devient maintenant nécessaire, et s'il était impossible, il devient
possible, ou même nécessaire (par miracle !). P modalise Q. Cela se fait causalement, dans la
mesure où p change la valeur de la variable de contrôle b dans la topologie de Q. Le
sujet/système de l'une des catastrophes contrôle donc le sujet/système de l'autre. On dira, dans
le langage des catastrophistes, que l'espace interne de la topologie Q est déterminé par des
variables de contrôle elles-mêmes contrôlées par l'espace interne de la topologie P.
Ainsi, dans le carré dynamique de Greimas, l'Objet (la princesse) est contraint de
quitter l'état E1 (Culture) pour être installé dans l'état E2 (Nature), " enlevé " par un actant du
mal, un vilain Opposant (le dragon) ; ensuite l'Objet est ramené d'E2 à E1 par un Actant du
bien, un héroïque Adjuvant (Saint Georges).15 C'est cette version simplifiée de la légende de
Saint Georges que Thom reprend dans sa préface à l'article sémiotique mentionné pour sa
republication (p. 68). Il y aurait trois topologies, celle référentielle des états E1 et E2, celle de
l'Actant vilain et celle de l'Actant héroïque, les deux dernières contrôlant la première à tour de
rôle.
Or, la légende16 s'avère être bien plus conditionnelle que cela, ce qui nous permet
d'avancer. Wikipédia résume la légende ainsi :
15
Il faut bien comprendre que l'Objet (de valeur) qui circule dans les modèles greimassiens serait situé dans le
programme X des modèles sweetseriens, où c'est le Sujet (actantiel) qui " bouge " selon sa condition modale.
16
Le récit figure dans la Legenda Aurea de Jacques de Voragine (env. 1260).

8
Un jour, [Georges de Lydda] traverse la ville de Silène dans la province romaine de Libye, sur son
cheval blanc. La cité est terrorisée par un redoutable dragon qui dévore tous les animaux de la contrée et exige
des habitants un tribut quotidien de deux jeunes gens tirés au sort. Georges arrive le jour où le sort tombe sur la
fille du roi, au moment où celle-ci va être victime du monstre. Georges engage avec le dragon un combat
acharné ; avec l'aide du Christ, et après un signe de croix, il le transperce de sa lance. La princesse est
délivrée et le dragon la suit comme un chien fidèle jusqu'à la cité. Les habitants de la ville ayant accepté de se
convertir au christianisme et de recevoir le baptême, Georges tue le dragon d'un coup de cimeterre car il les
effrayait toujours, puis le cadavre de la bête est traîné hors des murs de la ville tiré par quatre bœufs.

Dans un premier contrat, si le roi accepte de nourrir le dragon, celui-ci, pour sa part, accepte
de rester tranquille dans son lac. Le dragon, Actant 1, prend ainsi la princesse de Silène, Objet
de valeur, et donc : A1 ( E1 – O –> E2 ). Cela est dans le contrat, mais Silène risque une crise
politique de succession. Dans la topologie modale du dragon, celui-ci contraint activement
(par p) le roi, dans sa topologie de référence, à lui céder sa fille, ce qui relève de la nécessité.
Il n'a pas d'alternative. Or, le chevalier Georges passe par hasard et réussit, d'ailleurs grâce à
quelques tours de passe-passe et avec le concours de la princesse, à dompter le dragon. La
topologie de Georges contrôle à son tour celle du dragon et y fait passer p à non-p, ce qui
libère Silène.
Georges rend bien la princesse à Silène : A 2 ( E2 – O –> E1 ) et propose de tuer le
dragon, mais à une condition : le roi doit accepter de laisser George christianiser son peuple.
Sinon, Georges, cruellement, relâchera le dragon. Le roi accepte la condition, et le dragon est
tué. La contrainte modale exercée par Georges sur le roi rappelle celle exercée sur lui par le
dragon ; or, c'est bien sûr la contrainte exercée par Georges sur le dragon qui rend possible sa
contrainte exercée sur le roi. On a ainsi une cascade de contraintes modales où à chaque fois
le destinataire perd sa liberté : d'abord Silène, ensuite le dragon, et finalement encore une fois
Silène. On peut dire que Georges prend la place du dragon face à Silène : il ne lui demande
pas de la nourriture mais exige qu'il perde sa liberté religieuse. Le réseau des contraintes
modales peut se résumer comme trois instances de détermination, par lesquelles la liberté de
l'un provoque la perte de celle de l'autre.
Fig. 8.

9
Sous cette cascade de contraintes modales, l'objet de valeur et son trajet semblent avoir
disparu ; or, la princesse de Silène avait subi D1 et avait donc dû quitter E1 (la ville) pour se
retrouver dans E2 (le lac du dragon). Elle est ramenée à la ville par D2, mais c'est D3 qui la
sauve définitivement. Cette analyse illustre donc l'avantage sémantique d'une lecture modale
du sens narratif et social en général. Le sens de nos conceptualisations causales des faits de la
nature n'est évidemment pas organisé de manière moins modale.
La mathématisation, ou ici plutôt l'application du principe selon lequel une topologie
dynamique peut s'investir d'intuitions dynamiques en sémantique, nous aide à développer les
modèles déjà établis. On ne mathématise pas pour justifier une analyse déjà établie ; dans le
cas de la modalité, une application de la théorie des catastrophes a permis la reformulation du
problème fondamental de son sens, problème posé par la sémiotique de Greimas, et elle a
permis de montrer en quoi le modal constitue véritablement la charpente du sens. La boucle
de la réversibilité objectale (décrite par le carré sémiotique), le principe même de différence
catégorielle, ainsi que le fonctionnement de la négation et de la conditionnalité, sont des
phénomènes modaux qui se trouvent à la base de toute formation conceptuelle structurant du
sens. La théorie dynamique du sens modal est par conséquent une composante indispensable à
toute sémiotique générale. Cette composante est également un aspect fondamental de la
cognition humaine.
En 199517, Jacques Fontanille suggère dans une conférence, riche en détails et
intéressante par son ouverture, que la sémiotique (française) est en train de vivre un " tournant

17
Jacques Fontanille, « Le tournant modal en sémiotique », Organon, Université Fédérale du Rio Grande do Sul,
Porto Alegre, 1995.

10
modal ", et notamment que la nouvelle sémiotique des passions constituerait une sorte de
superstructure par rapport à la détermination modale des sujets. Nous nous permettrons ici
quelques remarques critiques au sujet de son article. Ainsi, il est évident qu'un sujet qui ne
peut pas faire ou être ce qu'il veut faire ou être, risque de développer un profil de malheureux.
Toujours est-il que ce sujet doit d'abord développer un vouloir-faire, ce qui présuppose une
image-but, comme Fontanille l'appelle. Cet appendice psychologique devrait nous rappeler
que l'analyse des états subjectifs sont indissociables de la psychologie humaine, et que la
sémiotique, sur ce point, aurait intérêt à s'ouvrir encore plus à la recherche interdisciplinaire.
En fait, le " tournant modal " annoncé ne semble pas ici affecter la conception toujours
nominale, discontinuiste et syntaxique du traitement des modalités. Le modal serait encore
défini syntaxiquement, comme le prédicat du prédicat.18 Et la discontinuité du modal serait
alors à opposer au continuisme du tensif et de l'aspectuel. Il est vrai que l'expression d'un état
affectif peut être décrit en termes d'aspect et d'intensité, dans la mesure où il s'agit d'un
processus. Il est sans doute vrai aussi que l'affectif réagit à la situation modale (et narrative)
du sujet. Cependant, au lieu de proposer une simple addition des formules modales, tensives
et aspectuelles pour caractériser un état " passionnel ", en y ajoutant une nomenclature, dans
un style d'exposition plutôt nominaliste, il serait peut-être préférable d'étudier l'articulation
processuelle de ces dimensions en prenant en compte qu'il s'agit d'expériences humaines
réellement vécues19, même si l'on se limite à regarder leurs effets discursifs. Dans l'étude de
l'affectif, la dimension sémiotique ne peut pas fructueusement être séparée des dimensions
cognitives, psychologiques ou autrement scientifiques s'occupant de ce domaine. Il est certes
vrai que les états " passionnels " sont plus instables, nuancés, culturellement et
circonstantiellement spécifiés que leur fondement modal, et qu'il est donc plus difficile, mais
qu'il peut sans doute aussi paraître plus intéressant et pertinent, surtout en littérature, d'essayer
d'en saisir la sémantique fine. On peut pourtant en donner un point de départ stable, en
regardant cette fois l'extension des déterminations modales du sujet ; voici ainsi la formule "
passionnelle " du sujet heureux : tout ce qu'il doit accomplir, il veut l'accomplir (mais il veut
un peu plus que cela20) ; et tout ce qu'il veut, il le peut (mais il peut un peu plus que cela21) ;
cette constellation doit valoir dans tous les domaines modaux, le déontique, l'aléthique, le
mental, l'illocutoire (Fig. 7). Si les cercles d'extension se déplacent, ils créent des intersections
ou même des exclusions mutuelles – autant de formes du malheur : problèmes, dilemmes,
malaises de toutes sortes.
Fig. 7.

18
Une conséquence de cette idée est de penser que le modal déréalise ; du fait que vouloir-faire n'est pas faire,
on conclut que modaliser serait renvoyer l'événementiel à l'imaginaire. C'est une erreur sérieuse, dans la mesure
où tout ce qui arrive relève du réel modalisé : on agit sous la contrainte, en toute liberté, par impulsion arbitraire,
et ainsi de suite.
19
Certes, on peut décrire la toux dans une crise d'asthme comme un ne pas pouvoir ne pas faire (f = tousser) et
en même temps un ne pas pouvoir faire (f = respirer normalement), un cas de nécessité + impossibilité, mais ce
nominalisme sec et presque tautologique ne ressemble guère à une tentative de comprendre ce que l'on sent ou
pense dans une telle circonstance.
20
Dans le contexte dynamique, vouloir X correspond au fait d'être sensible à un attracteur X.
21
Le pouvoir-accomplir inclut ici le savoir-accomplir, bien entendu.

11
En topologie, on dirait que le sujet subit un ensemble de contraintes qui constitue l'intégralité
de son devoir-accomplir ; le non-pouvoir qui crée ce noyau modal comprend a minima sa
condition d'être vivant, par exemple le fait de ne pas pouvoir vivre sans manger, dormir,
respirer. L'ensemble de ce qu'il veut et peut accomplir sans devoir l'accomplir définit son "
loisir ", si l'on veut. L'ensemble de ce qu'il peut mais ne veut pas accomplir (c'est-à-dire faire
ou être) constitue son " pouvoir " au sens fort, la réserve de ce qu'il fera quand même si l'envie
lui en prend, ou s'il y est contraint. Finalement, il faut ajouter que la distinction s'impose entre
le vouloir fort qui veut " absolument " (sans devoir) et le vouloir faible qui acquiesce
simplement, lorsqu'il s'agit d'accomplir ce qu'une contrainte demande (vouloir et devoir la
même chose). Cette distinction s'ensuit du tableau. Il serait artificiel de séparer l'affectivité
discursive de l'affectivité vécue, comme il serait artificiel de ne considérer la modalité, qui
s'exprime dans le langage, que du point de vue de la grammaire ; le sens est une réalité
humaine dont la complexité dynamique dépasse largement ce qui se dit – le discours est une
fenêtre parmi bien d'autres donnant sur cette complexité. La modélisation dynamique ne peut
pas se limiter à combiner des mots.

12

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