Document généré le 6 mai 2021 15:58
Philosophiques
Remarques sur la sémiotique
Daniel Laurier
Volume 11, numéro 1, avril 1984 Résumé de l'article
Je défends la classification carnapienne des disciplines sémiotiques en
URI : https://id.erudit.org/iderudit/203242ar montrant qu'elle permet de caractériser adéquatement la nature de la
DOI : https://doi.org/10.7202/203242ar pragmatique. J'indique, en particulier, comment une notion de système
pragmatique pourrait être développée par analogie avec celles de système
Aller au sommaire du numéro syntaxique et de système sémantique.
Éditeur(s)
Société de philosophie du Québec
ISSN
0316-2923 (imprimé)
1492-1391 (numérique)
Découvrir la revue
Citer cet article
Laurier, D. (1984). Remarques sur la sémiotique. Philosophiques, 11(1), 91–109.
https://doi.org/10.7202/203242ar
Tous droits réservés © Société de philosophie du Québec, 1984 Ce document est protégé par la loi sur le droit d’auteur. L’utilisation des
services d’Érudit (y compris la reproduction) est assujettie à sa politique
d’utilisation que vous pouvez consulter en ligne.
https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/
Cet article est diffusé et préservé par Érudit.
Érudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de
l’Université de Montréal, l’Université Laval et l’Université du Québec à
Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche.
https://www.erudit.org/fr/
PHILOSOPHIQUES, Vol. XI, Numéro 1, Avril 1984
REMARQUES SUR LA SÉMIOTIQUE
par Daniel Laurier
RÉSUMÉ. Je défends la classification carnapienne des disciplines
sémiotiques en montrant qu'elle permet de caractériser adéqua-
tement la nature de la pragmatique. J'indique, en particulier,
comment une notion de système pragmatique r pourrait être déve-
loppée par analogie avec celles de système syntaxique et de sys-
tème sémantique.
ABSTRACT. I defend Carnap's classification of semiotic disciplines
by showing that it leads to an adequate characterization of the
nature of pragmatics. In particular, I indicate how a notion of
pregmatic system could be constructed on the analogy with those
of syntactic system and semantic system.
1. LA TRICHOTOMIE MORRISSIENNE
Une tradition ancienne mais respectable veut qu'un sys-
tème linguistique soit entièrement caractérisé par la donnée du
système des règles syntaxiques qui en définit l'ensemble des
expressions bien formées et du système des règles sémantiques
qui associe à chacune d'elles un élément de l'univers du discours,
qui constitue sa dénotation. Dans cette perspective « augusti-
nienne », il est naturel d'identifier la signification d'une expres-
sion à sa dénotation et de considérer que l'énoncé de ces deux
systèmes de règles, syntaxiques et sémantiques, constitue la des-
cription grammaticale complète de tout système linguistique
possible.
Le trait le plus remarquable d'une telle conception du lan-
gage est sans doute qu'elle néglige totalement le fait qu'un sys-
tème linguistique puisse être utilisé, que ce soit pour com-
muniquer, pour raisonner, pour imaginer des états de choses
plus ou moins probables ou simplement pour exprimer ses désirs
ou ses craintes ; elle laisse donc dans l'ombre la question des
92 PHILOSOPHIQUES
relations entre un système linguistique et ses utilisateurs réels
ou possibles et reste exclusivement sur le terrain de la logique
et/ou de l'ontologie. Or il semble incontestable que la descrip-
tion d'un mécanisme quelconque, qu'il s'agisse d'une langue,
d'un ordinateur ou d'une locomotive, est incomplète si elle ne
fait pas mention de son fonctionnement, mais seulement de sa
structure.
Le terme de « pragmatique » a été introduit par Charles
Morris dans les années trente pour désigner l'étude des relations
entre les systèmes linguistiques et leurs utilisateurs. Cette défi-
nition nominale laisse manifestement place à une grande variété
de programmes de recherche. Un système linguistique est en
effet utilisé (utilisable) par certains organismes (ou sujets) qui
ont telle ou telle structure interne, pour remplir telles ou telles
fonctions de telle ou telle manière ; c'est dire qu'on ne peut
raisonnablement parler de l'utilisation d'un système linguistique
que relativement à une classe d'utilisateurs, une classe de fonc-
tions linguistiques (ou mieux : communicatives) et une classe
de stratégies ou règles d'utilisation qui rendent compte de la
façon dont ces fonctions sont remplies. N'importe quel travail
de description ou d'explication de la façon dont un système
linguistique ou une famille de systèmes linguistiques sont
conceptuellement ou empiriquement reliés à quelques-uns ou à
chacun de ces trois paramètres relèverait donc plus ou moins
d'une pragmatique.
Cependant, il semble être généralement admis (au moins
tacitement) que quelque soit le contenu effectif qu'il faille fina-
lement donner à ce terme, la pragmatique ne détermine pas un
niveau supplémentaire de la description grammaticale, à mettre
sur le même pied que la description syntaxico-sémantique, de
sorte que la conception « augustinienne » évoquée plus haut
n'est pas réfutée mais seulement complétée par l'avènement de
la pragmatique. Si on cherchait une analogie avec d'autres dis-
ciplines, c'est bien évidemment de la physiologie plutôt que de
l'anatomie qu'il faudrait rapprocher la pragmatique, au moins
dans sa visée. Le « passage au pragmatique » implique la prise
en considération, dans la description des phénomènes linguis-
tiques, de leurs aspects fonctionnels et diachroniques (non pas
« historiques » mais pour ainsi dire « micro-diachroniques »).
REMARQUES SUR LA SÉMIOTIQUE 93
La pragmatique embrasse donc un vaste domaine qu'il
convient d'organiser minimalement. Carnap (1942) reprend la
tripartition morrissienne de la sémiotique en syntaxe, séman-
tique et pragmatique, et partage en outre les disciplines sémio-
tiques en pures ou descriptives d'une part, et générales ou spé-
ciales d'autre part. Cette combinatoire prévoit ainsi une syntaxe
(sémantique, pragmatique) générale pure, une syntaxe (séman-
tique, pragmatique) générale descriptive, des syntaxes (séman-
tiques, pragmatiques) spéciales pures et des syntaxes (séman-
tiques, pragmatiques) spéciales descriptives. J'indiquerai ici
brièvement comment ces distinctions me semblent pouvoir être
interprétées.
2 . SYNTAXES ET SÉMANTIQUES
On conviendra aisément que la sémiotique est l'étude des
propriétés des systèmes sémiotiques (linguistiques). On dira ainsi
que la syntaxe étudie les systèmes syntaxiques, la sémantique
les systèmes sémantiques et la pragmatique les systèmes prag-
matiques.
2.1 Syntaxes et sémantiques pures
Dans ces conditions, l'objet de la syntaxe générale pure est
d'étudier les propriétés générales communes à tous les systèmes
syntaxiques possibles et donc de caractériser l'ensemble des sys-
tèmes syntaxiques possibles ; de façon équivalente, la syntaxe
générale pure doit expliquer/analyser le concept de système syn-
taxique, ce qui implique aussi l'élaboration des concepts théo-
riques fondamentaux de la syntaxe (ceux de concaténation, de
règle et de catégorie syntaxiques etc . . .). De même, la séman-
tique générale pure devrait caractériser l'ensemble des systèmes
sémantiques (ou modèles) possibles et ainsi définir les notions
de règle et de catégorie sémantiques, de vérité, de dénotation,
1. Bien que les notions de théorème et de démonstration soient habituellement comptées au
nombre des notions purement syntaxiques ou formelles, elles ne concernent pas à propre-
ment parler la syntaxe générale pure, mais plutôt la syntaxe logique. Ces notions n'ont de
sens que dans la perspective d'une formalisation de la logique ; elles ne valent que comme
des explications « syntaxiques » de phénomènes essentiellement sémantiques. Elles repo-
sent sur la notion de règle d'inférence, qui est elle-même ultimement gouvernée par celle
de vérité.
94 PHILOSOPHIQUES
Chaque interprétation possible d'un système syntaxique SY
peut être conçue comme une certaine relation f entre les expres-
sions de SY et les éléments d'un certain ensemble d'objets M ;
en ce sens on peut dire que l'ensemble des systèmes sémantiques
possibles est compris dans l'ensemble des couples < f , M > pour
lesquels le domaine de f est un système syntaxique possible et
son champ est inclus dans M. 2 Il est naturellement essentiel que
cet ensemble ne soit ni vide ni universel, s'il doit être consistant
et significatif de parler de modèles d'un système syntaxique ; la
fonction f sera donc soumise à certaines contraintes qu'il revient
à la théorie sémantique de préciser.
La sémantique générale pure doit donc, notamment, for-
muler les conditions minimales que doivent satisfaire tout uni-
vers de discours et toute assignation de dénotations possible pour
un système syntaxique quelconque ; en d'autres termes, le con-
cept de système sémantique possible doit être défini de telle
façon que la structure de tout modèle possible soit fonction de
celle du système syntaxique dont il est un modèle. Comme tout
système sémantique possible est un modèle d'un système syn-
taxique possible et d'un seul, on voit que la sémantique générale
pure ne se distingue guère de ce qu'on pourrait appeler la gram-
maire générale pure (i.e. l'étude « structurale » des systèmes
linguistiques) puisqu'elle permet de définir l'ensemble des sys-
tèmes linguistiques possibles comme étant l'ensemble des couples
<SY < f , M > > tels que SY est le domaine de f et <f, M > est
un système sémantique. À chaque système sémantique possible
correspond donc un et un seul système linguistique et vice-versa.
Ceci confirme simplement l'intuition que la sémantique englobe
la syntaxe, et qu'il n'est pas possible de détacher un système
sémantique du système syntaxique dont il est un modèle (ou
mieux, une interprétation). On parlera donc de l'interprétation
d'un système linguistique, mais des interprétations (ou d'une
interprétation) d'un système syntaxique.
Toute définition de la notion d'interprétation qui impli-
querait que certains systèmes syntaxiques n'admettent aucune
2. Le fait que les modèles pour les langages intensionnels contiennent habituellement des
mondes possibles ou autres genres d'indices ne révèle pas l'insuffisance de cette notion de
système sémantique ; cela montre seulement que l'univers du discours peut être construit
à partir d'autres ensembles.
REMARQUES SUR LA SÉMIOTIQUE 95
interprétation, c'est-à-dire que l'ensemble des systèmes syn-
taxiques interprétables soit strictement compris dans celui des
systèmes syntaxiques possibles, serait sans doute jugée inadé-
quate. Si une telle définition était proposée on aurait certai-
nement tendance à croire soit qu'elle est trop restrictive soit que
la notion de système syntaxique acceptée jusque là ne l'était pas
assez. Cela vient probablement de ce que la notion de système
linguistique avec laquelle nous opérons en fait, prévoit par exem-
ple que tout couple de la forme = , SY où le domaine de la
relation d'identité « = » est le système syntaxique SY, cons-
titue une interprétation possible de SY. Cela est d'autant plus
remarquable qu'on ne peut en dire autant de la notion de système
pragmatique possible, que la pragmatique générale pure devrait
en toute logique caractériser : il pourrait se faire qu'une défi-
nition adéquate de la notion de système pragmatique ait pour
conséquence que certains systèmes linguistiques possibles ne sont
pas utilisables.
Chaque syntaxe ou sémantique spéciale pure définit un
certain type de systèmes syntaxiques ou sémantiques possibles
et étudie les propriétés propres à tous les systèmes de ce type.
En d'autres termes, la syntaxe et la sémantique pures sont des
sciences logico-mathématiques, purement déductives.
2.2 Syntaxes et sémantiques descriptives
La syntaxe (sémantique) générale descriptive devrait alors
être l'étude des systèmes syntaxiques (sémantiques) empirique-
ment (ou historiquement) donnés ; elle devrait caractériser l'en-
semble des systèmes syntaxiques (sémantiques) effectivement
réalisés, qui serait lui-même compris dans l'ensemble des sys-
tèmes syntaxiques (sémantiques) possibles défini par la syntaxe
(sémantique) générale pure (à moins que les concepts de la syn-
taxe ou de la sémantique générales pures ne se révèlent être trop
restrictifs, ce qui ne saurait être exclu a priori).
Il faut toutefois remarquer que cet ensemble ne peut être
univoquement caractérisé qu'à condition soit d'en énumérer les
éléments, soit de considérer le fait d'être empiriquement réalisé
comme une propriété supplémentaire que tous les systèmes syn-
taxiques (sémantiques) réalisés (i.e. existants) auraient en com-
96 PHILOSOPHIQUES
mun ; mais dans ce cas il n'est pas nécessaire de mentionner
d'autres propriétés que les systèmes syntaxiques (sémantiques)
réalisés auraient en commun pour en définir l'ensemble. Aucun
de ces procédés n'apporte d'information sur les systèmes syn-
taxiques (sémantiques) réalisés. D'autre part, il est inévitable
que, quelles que soient les propriétés communes propres aux
systèmes syntaxiques (sémantiques) réalisés, l'ensemble des sys-
tèmes syntaxiques (sémantiques) possédant ces propriétés ne
contienne pas que des systèmes syntaxiques (sémantiques) effec-
tivement réalisés.
On ne peut donc espérer caractériser univoquement, au
moyen des concepts de la syntaxe (sémantique) que le plus petit
ensemble de systèmes syntaxiques (sémantiques) possibles à con-
tenir tous les systèmes syntaxiques (sémantiques) réalisés. En
d'autres termes, la syntaxe (sémantique) générale descriptive ne
pourra jamais formuler que les conditions nécessaires à la réa-
lisation d'un système syntaxique (sémantique) ; aussi sévères que
soient ces conditions, elles ne définiront jamais exactement l'en-
semble des systèmes syntaxiques (sémantiques) réalisés à moins
de contenir une longue disjonction de propriétés dont chacune
corresponde à un système syntaxique (sémantique) réalisé et un
seul et vice-versa (c'est-à-dire, à moins d'être équivalente à une
enumeration). Il n'est-donc pas possible de maintenir que la
syntaxe (sémantique) générale descriptive doit définir ou carac-
tériser l'ensemble des systèmes syntaxiques (sémantiques) réa-
lisés ; cela n'est d'ailleurs pas requis pour qu'elle(s) puisse(nt)
être considérée(s) comme une (des) science(s) empirique(s).
Un problème analogue se pose aussi au niveau de la syntaxe
(sémantique) pure, qui explique que tout sous-ensemble de sys-
tèmes syntaxiques (sémantiques) possibles ne constitue pas le
domaine d'une syntaxe (sémantique) spéciale pure. Cela tient
au fait qu'une syntaxe (sémantique) spéciale pure qui étudierait
les propriétés de tel système syntaxique (sémantique) particulier
doit se confondre soit avec la donnée de ce système lui-même
(puisque la définition d'un système syntaxique et a fortiori
sémantique, implique l'énumération de ses symboles primitifs,
i.e. l'usage de termes singuliers), soit avec la syntaxe (séman-
tique) spéciale pure qui prend aussi pour objet tout autre système
qui ne diffère du premier que par ses symboles primitifs.
REMARQUES SUR LA SÉMIOTIQUE 97
En d'autre termes, le plus petit ensemble de systèmes syn-
taxiques (sémantiques) possibles définissables à l'aide des seuls
concepts théoriques (ou prédicats) de la syntaxe (sémantique)
comprend tous les systèmes « isomorphes » à (i.e. qui sont des
variantes alphabétiques d') un système donné, et ceux-ci sont
en nombre infini.
D'autre part, quel que soit l'ensemble de systèmes syn-
taxiques (sémantiques) caractérisé par une syntaxe (sémantique)
descriptive (i.e. le plus petit ensemble de systèmes syntaxiques
(sémantiques) possibles définissable en termes généraux, à con-
tenir tous les ou certains systèmes syntaxiques (sémantiques)
réalisés, selon qu'on considère la syntaxe (sémantique) générale
descriptive ou une syntaxe (sémantique) spéciale descriptive), il
coïncidera avec le domaine d'une syntaxe (sémantique) pure. La
question se pose donc de savoir ce qui distingue une syntaxe
(sémantique) descriptive donnée de la syntaxe (sémantique) pure
qui étudie le même ensemble de systèmes syntaxiques (séman-
tiques) possibles.
On a partiellement répondu à cette question en soulignant
le caractère déductif de la sémantique pure ; mais peut-être le
fait de parler des syntaxes (sémantiques) pures comme devant
définir des types de systèmes syntaxiques (sémantiques) ne fait-
il pas assez ressortir qu'il s'agit moins de définir des types de
structures que d'en étudier les propriétés formelles. Le problème
de la syntaxe (sémantique) descriptive est tout différent, et
consiste à établir une correspondance entre les structures définies
par la syntaxe (sémantique) pure et certains phénomènes empi-
riques. En d'autres termes, l'opposition du pur au descriptif
reproduirait celle du conceptuel (théorique) à l'empirique (obser-
vationnel).
Au sens strict, ce ne sont pas des systèmes linguistiques
qui sont réalisés, mais seulement certaines de leurs expressions
(ou des occurrences de ces expressions) qui sont les seules données
empiriques sur lesquelles on puisse reconstruire les systèmes
syntaxiques et sémantiques dont elles relèvent. C'est dire que
même l'idée qu'un certain ensemble de formes ou d'expressions
fait partie de tel système linguistique possible n'est jamais qu'une
hypothèse empirique, et que les propriétés formelles des sys-
98 PHILOSOPHIQUES
tèmes linguistiques mises au jour par la syntaxe et la sémantique
pures sont appelées à jouer un rôle essentiel dans l'identification
des systèmes linguistiques empiriquement manifestés (de même
que la physique mathématique joue un rôle dans la corroboration
des théories physiques). C'est à la syntaxe et à la sémantique
pures que la syntaxe et la sémantique descriptives empruntent
nécessairement l'appareil conceptuel et déductif qui leur confère
leur force explicative et leur caractère nomologique. Si on pou-
vait imaginer identifiés/reconstruits tous les systèmes syn-
taxiques dont on a pu repérer des manifestations empiriques, il
n'y aurait rien pour distinguer la partie théorique de la syntaxe
(sémantique) générale descriptive de la syntaxe (sémantique) pure
correspondante. La syntaxe (sémantique) pure épuise ainsi le
contenu théorique de la syntaxe (sémantique) descriptive.
En pratique cependant, la syntaxe (sémantique) générale
descriptive servira souvent de guide à la reconstruction des sys-
tèmes linguistiques réalisés particuliers en excluant plus ou moins
a priori certaines possibilités, et jouera ainsi un rôle méthodo-
logique essentiel. Plus exactement, il y a une interaction cons-
tante au niveau descriptif entre syntaxe (sémantique) générale
et syntaxes (sémantiques) spéciales : une décision prise (une
hypothèse formulée) au niveau de la syntaxe (sémantique) géné-
rale descriptive aura des répercussions au niveau des syntaxes
(sémantiques) spéciales descriptives et forcera éventuellement la
répudiation d'hypothèses plus particulières ; et inversement les
hypothèses formulées au niveau de la description des systèmes
linguistiques particuliers pourront remettre en question celles
de la syntaxe (sémantique) générale descriptive.
3 . PRAGMATIQUES
Ceci montre, je pense, que, les deux couples d'opposition
carnapiens du pur au descriptif et du général au spécial sont
applicables à la syntaxe et à la sémantique. Mais la combinatoire
de Carnap distingue aussi une pragmatique générale pure, dont
la tâche devrait être, si l'analogie avec la syntaxe et la sémantique
doit être maintenue, d'expliquer le concept de système prag-
matique possible et d'étudier les propriétés formelles des struc-
tures ainsi définies. Nous avons une certaine intuition de ce que
c'est pour une expression linguistique d'être bien formée ou de
REMARQUES SUR LA SÉMIOTIQUE 99
dénoter un objet donné et les notions de système syntaxique et
de système sémantique ne sont, en un sens, rien d'autre que des
constructions destinées à rendre compte de ces intuitions. De
la même façon, nous avons une certaine idée de ce que c'est
qu'utiliser une expression linguistique, dont l'analyse devrait
permettre de construire la notion de système pragmatique.
3.1 Notion de système pragmatique
On a déjà remarqué que la notion d'utilisation d'un système
linguistique renvoyait à celles d'utilisateur, de fin ou fonction,
et de règles d'utilisation. On peut donc croire, en première
approximation, que chaque système pragmatique possible sera
déterminé par le choix d'un système linguistique, d'un type
d'utilisateurs, d'un ensemble de « fonctions » et d'un ensemble
de règles d'utilisation. Le problème consisterait à analyser cha-
cune de ces notions et à en préciser les interrelations ; c'est-à-
dire à déterminer les contraintes que le choix d'un de ces quatre
éléments place sur celui de chacun des trois autres.
3.1.1 L'utilisation d'un système linguistique
Bien qu'à un certain niveau l'utilisation d'un système lin-
guistique consiste essentiellement à produire et à recevoir des
(suites d') expressions linguistiques, la fonction des règles d'uti-
lisation d'un système linguistique n'est pas d'expliquer comment
un utilisateur peut reconnaître et/ou réaliser des expressions lin-
guistiques (ce qu'on peut probablement abandonner à la psycho-
physiologie) ; elles doivent déterminer ce qu'il peut faire ou
vouloir faire en produisant des expressions linguistiques ; en
d'autres termes elles doivent préciser quelle est la fonction propre
de chaque énonciation.
Le fait de produire une expression linguistique dans telles
ou telles conditions lui confère une valeur fonctionnelle et repré-
sentationnelle spécifique, qu'il revient aux règles d'utilisation
(moyennant certaines prémisses auxiliaires) de préciser, et qui
dépend essentiellement de l'existence d'une communauté d'uti-
lisateurs partageant un certain nombre de croyances, de prati-
ques et de valeurs ou intérêts. Ceci ne signifie pas que les règles
d'utilisation d'un système linguistique soient complètement
100 PHILOSOPHIQUES
déterminées par l'organisation sociale ou l'idéologie de la com-
munauté considérée ; la structure du système linguistique donné
et la psychologie des membres de cette communauté y contri-
buent aussi vraisemblablement.
Chaque système de règles d'utilisation expliquera donc
comment la production de telle ou telle expression dans telles
ou telles conditions affecte le statut réciproque de certains mem-
bres de la communauté linguistique considérée relativement au
contenu de l'énoncé, aussi bien que ce contenu lui-même. En
d'autres termes, il devra définir l'ensemble des (suites d') illo-
cutions possibles eu égard à une certaine classe d'utilisateurs
(« illocution » désigne ici le sens d'une énonciation complète).
L'étude de certains types d'effets perlocutoires, comme la
persuasion, et en général tous ceux qui présupposent ou résultent
de la performance d'une (suite d') illocution(s) appartient vrai-
semblablement aussi à la pragmatique, mais on peut croire qu'ils
seront des conséquences de la théorie des illocutions en conjonc-
tion avec certains principes généraux d'une théorie de l'action.
Dans la mesure où la théorie des perlocutions intéresse la prag-
matique, elle est d'abord une théorie de l'utilisation des illo-
cutions et ne concerne que dérivativement, et partiellement,
l'utilisation des expressions linguistiques proprement dites.
D'autre part, un effet perlocutoire est un effet pour ainsi dire
« naturel » de l'illocution, en ce sens que sa réalisation est indé-
pendante aussi bien des conventions linguistiques de la com-
munauté que des intentions des utilisateurs.
La notion d'utilisation d'un système linguistique renvoie
donc nécessairement à un espace d'intersubjectivité et les règles
d'utilisation d'un système linguistique sont comparables à une
(micro-) économie politique du discours, dans la mesure où elles
correspondent aux lois de l'échange et de la valeur des expressions
linguistiques dans une population donnée.
3.1.2 La communauté linguistique
Il est certainement difficile, voire impossible, d'imaginer
quelles illocutions, ou plus vaguement quelles valeurs dénon-
ciation, pourraient être définies sans aucune référence à une com-
munauté donnée de locuteurs-auditeurs. L'idée qu'il n'existe pas
REMARQUES SUR LA SEMIOTIQUE 101
d'illocutions (ni donc d'énonciations) privées n'est cependant pas
incompatible avec l'existence d'un système linguistique qui
n'aurait en fait qu'un utilisateur. Elle exclut simplement que
ce dernier puisse faire quoi que ce soit d'autre, en produisant
des expressions linguistiques, que des actes locutoires (à moins
de faire implicitement référence à une communauté d'utilisa-
teurs possibles de ce système linguistique). Il semblerait que
l'assertion et la supposition, par exemple, puissent fonctionner
comme des expressions illocutoires privées ; mais alors il faudrait
admettre qu'il n'y a aucune distinction entre le fait de juger (ou
d'imaginer) que ρ et le fait d'affirmer (ou de supposer) que p,
ce qui n'est intuitivement pas le cas. S'il n'est pas nécessaire de
s'adresser à un auditoire pour affirmer que p, l'assertion de ρ
implique cependant la réalisation dans un espace public, d'une
forme symbolique signifiant que p, qui engage par le fait même
la responsabilité du locuteur. D'une certaine façon, affirmer que
p c'est rendre public (ou du moins accessible à un tiers) le fait
qu'on juge que p.
Il est bien possible que pour juger (imaginer) que p, il
faille « utiliser » un système symbolique quelconque, c'est-à-
dire évoquer une représentation mentale du fait que p, mais
peut-on dire que le fait d'évoquer, selon tel ou tel mode, une
représentation de p constitue un jugement que p, au sens où
renonciation d'une expression signifiant que p peut constituer,
dans certaines conditions, une assertion que p ? Alors que c'est
en partie par convention qu'une énonciation a la force d'une
assertion, ce n'est vraisemblablement pas par convention que
l'évocation d'un état de fait (i.e. une « énonciation privée »)
constitue un jugement.
Il y a néanmoins une connivence évidente entre les actes
mentaux et les actes illocutoires, au point qu'on pourrait peut-
être traiter certains d'entre eux comme des variantes complé-
mentaires de mêmes « praxèmes » et que l'explication des seconds
semble devoir faire appel aux premiers. Ainsi le fait que des
locuteurs-auditeurs d'un certain type aient la capacité structu-
relle d'effectuer certains types d'actes mentaux détermine sans
doute en partie (le reste étant fonction des croyances communes
aux membres de la communauté considérée) l'ensemble des actes
illocutoires possibles dans toute population constituée de locu-
102 PHILOSOPHIQUES
teurs-auditeurs de ce type. Certains voudraient peut-être ren-
verser la direction de l'explication et réduire les actes mentaux
aux illocutions, mais un tel projet me semble voué à l'échec,
dans la mesure où il devrait nier d'entrée de jeu que les animaux
puissent accomplir des actes mentaux.
3.1.3 Compréhension et utilisation
En résumé, un système de règles d'utilisation pour un sys-
tème linguistique (et une population donnée) doit déterminer,
pour chaque expression, quelle est la valeur spécifique de son
énonciation dans telles ou telles circonstances. Il s'agit en d'autres
termes d'expliquer comment chaque énonciation d'une expres-
sion linguistique (du système donné) est comprise en fonction
du contexte d'énonciation. Les règles d'utilisation d'un système
linguistique prendront par conséquent la forme de règles de
compréhension des énoncés plutôt que de règles de production.
La raison en est que la connaissance de la valeur de son
énoncé, et donc l'intention qu'elle soit reconnue par un desti-
nataire éventuel, n'est qu'un des facteurs susceptibles d'inter-
venir dans l'explication du fait que cet énoncé ait été produit
par un locuteur donné. L'énonciation d'une expression, eut aussi
s'expliquer par la recherche d'autres effets que la reconnaissance
de sa valeur, y compris celle d'effets dont la réalisation ne dépend
pas de la reconnaissance de sa valeur. Cependant il ne suffit pas
que le locuteur croie que renonciation d'une certaine expression
dans une situation donnée produira tous les effets recherchés
pour qu'il énonce cette expression dans l'intention de produire
ces effets ; car il peut croire aussi que renonciation d'une autre
expression pourrait produire les mêmes effets. Comme il n'est
pas vraisemblable que renonciation de toute expression doive
s'expliquer par la recherche d'effets dont le locuteur croit qu'au-
cune autre expression n'est en mesure de les produire, il y a
probablement d'autres facteurs qui contribuent à expliquer
renonciation (-token) d'une expression particulière. On peut son-
ger soit à des critères supplémentaires que le locuteur ferait (ou
pourrait faire) intervenir dans un processus de choix rationnel
(simplicité, économie, etc . . .), soit à des causes qui échap-
peraient à la sphère du choix rationnel (habitudes, pulsions ou
désirs inconscients, réflexes conditionnés, etc . . .). Mais ces
REMARQUES SUR LA SÉMIOTIQUE 103
facteurs sont susceptibles d'intervenir dans l'explication de toutes
les actions ou tous les types de comportement ; ils ne concernent
pas spécifiquement l'utilisation des systèmes linguistiques et ne
déterminent renonciation des expressions linguistiques que dans
la mesure où elle n'est pas purement intentionnelle.
Autrement dit, dans la mesure où la production d'un énoncé
n'est pas déterminée par la connaissance des règles de compré-
hension, elle ne concerne pas la pragmatique ; et dans la mesure
où elle concerne le pragmatique, elle présuppose la connaissance
des règles de compréhension. Il faut prendre garde cependant
de confondre la compréhension d'un énoncé (i.e. l'identification
de sa valeur) avec la compréhension des raisons de renonciation.
Chaque système pragmatique comprendra donc la spéci-
fication d'un ensemble de contextes d'énonciation possibles, d'un
ensemble de valeurs d'énonciation possibles et d'un système de
règles permettant d'associer une valeur à renonciation de chaque
expression relativement à un contexte quelconque. Il reviendrait
à la pragmatique générale pure d'expliquer les notions d'énoncé,
de contexte, de valeur d'énonciation (ou illocution) et de règles
de compréhension.
3.1.4 Utilisateurs et niveaux de représentation
La notion la plus générale que nous ayons d'un utilisateur
possible pour un système linguistique est sans doute celle d'un
dispositif capable de manipuler des données symboliques selon
certaines règles, et la notion la plus générale que nous ayons
d'un tel mécanisme est celle d'une machine de Turing. Aussi
général que soit ce concept, il impose néanmoins certaines res-
trictions sur l'ensemble des systèmes linguistiques et des sys-
tèmes de règles d'utilisation susceptibles d'entrer dans la com-
position d'un système pragmatique possible. Il ne semble pas
possible de maintenir que, de même que tout système syntaxique
est interprétable, tout système linguistique doit pouvoir être
utilisé par un certain type de dispositifs ou d'organismes sans
faire violence aux intuitions les plus élémentaires concernant les
conditions nécessaires de l'utilisation d'un système linguistique.
L'une de ces conditions est précisément que tout utilisateur d'un
système linguistique dispose d'une représentation d'une gram-
104 PHILOSOPHIQUES
maire et d'un ensemble de règles d'utilisation de ce système
linguistique, de façon à pouvoir identifier effectivement la valeur
de chaque énonciation et le cas échéant reconnaître qu'une enun-
ciation n'a pas de valeur déterminée). Quiconque épouserait le
point de vue qu'à tout système linguistique correspond un type
d'utilisateurs possibles se placerait dans la position d'avoir à
expliquer, par exemple, quel genre de dispositif pourrait utiliser
un langage contenant des phrases de longueur infinie. Il se peut
que la tâche ne soit pas impossible, elle est en tout cas sans
grand'intérêt. Mais quelles que soient, en définitive, les carac-
téristiques structurelles essentielles des locuteurs-auditeurs pos-
sibles, il semble indispensable de leur prêter aussi certaines pro-
priétés « dispositionnelles », en particulier la rationalité ; et
ceci vaut autant pour la pragmatique descriptive que pour la
pragmatique pure.
De même que les règles grammaticales d'un système lin-
guistique représentent la fonction qui énumère l'ensemble des
expressions (sémantiquement) interprétées de ce système lin-
guistique, on peut considérer que les règles d'utilisation d'un
système pragmatique représente la fonction qui en énumère l'en-
semble des énoncés (pragmatiquement) interprétés. Ainsi, de
même qu'un système linguistique doit être identifié à l'ensemble
de ses expressions interprétées plutôt qu'à ses règles gramma-
ticales de même un système pragmatique sera identifié à l'en-
semble de ses énoncés interprétés plutôt qu'aux règles de com-
préhension par lesquelles on peut le définir.
En d'autres termes, bien qu'un système linguistique ou
pragmatique ne puisse être appréhendé qu'au moyen d'un certain
ensemble (fini) de règles, cela ne signifie pas que le fait qu'un
système linguistique ou pragmatique soit caractérisé par tel ou
tel ensemble de règles doive être interprété comme une hypo-
thèse sur la structure interne des utilisateurs. Une telle inter-
prétation est cependant toujours possible, tant que le système
linguistique ou pragmatique donné est récursivement enume-
rable.
Cela n'est qu'une façon de souligner que la même fonction
caractéristique peut être représentée par plus d'un algorithme
et qu'un système linguistique ou pragmatique ne doit pas être
REMARQUES SUR LA SÉMIOTIQUE 105
confondu avec une de ses représentations. On pourrait ajouter
que chaque algorithme (ou système de règles) peut lui-même
être codé de plus d'une façon dans un organisme ou une machine
quelconque, et distinguer ainsi trois niveaux de modélisation
des sujets linguistiques, ordonnés sur une échelle allant du géné-
ral au particulier.
Au premier niveau, l'utilisateur est considéré comme un
système défini uniquement comme une relation (en extension)
entre des conditions d'entrée et des conditions de sortie. Au
second niveau, il s'agit de définir les procédures par lesquelles
l'utilisateur calcule effectivement la relation (ou plus exactement
la fonction), définie au premier niveau (il faut donc que celle-
ci satisfasse les contraintes imposées par la structure fonction-
nelle interne de l'utilisateur). Au troisième niveau, on cherchera
à déterminer comment les procédures identifiées au deuxième
niveau sont physiquement réalisées ou codées dans l'utilisateur.
Celui-ci est donc considéré au premier niveau comme une boîte
noire, au deuxième niveau comme un automate abstrait et au
troisième niveau comme un objet matériel. Il est clair que tout
modèle du troisième type détermine un modèle du second type
et un seul, qui détermine à son tour un et un seul modèle du
premier type.
On peut donc s'attendre à ce que le choix d'un certain type
d'utilisateurs ayant telle ou telle structure interne impose des
contraintes sur l'ensemble des systèmes linguistiques ou prag-
matiques dont il peut avoir la compétence ou, en d'autres termes,
à ce que la structure interne d'un utilisateur contribue à expli-
quer certaines propriétés du système linguistique ou pragma-
tique dont il a la compétence. C'est précisément, me semble-
t-il, la stratégie de la linguistique generative, qui identifie le
second (et ultimement le troisième) niveau à celui de l'adéqua-
tion descriptive, par opposition à l'adéquation observationnelle
(qui correspondrait au premier niveau). Dans cette perspective,
une règle grammaticale est évaluée non seulement en raison des
distributions linguistiques dont elle permet de rendre compte,
mais aussi en fonction de sa « réalité psychologique ». L'adé-
quation explicative n'est atteinte que lorsqu'un modèle du
deuxième type a pu être « déduit » d'une description plus géné-
rale de la structure interne de ce type d'utilisateur (c'est ce que
106 PHILOSOPHIQUES
Chomsky appelle la grammaire universelle, qui permettrait de
définir l'ensemble des grammaires possibles pour un certain type
d'utilisateurs). Sans nier la légitimité ou l'intérêt du programme
de Chomsky, il est incontestable (mais cela n'est pas apparu
clairement à tous les linguistes) que la linguistique generative
peut être considérée comme une branche de la psychologie expé-
rimentale.
Il est douteux par contre, que le choix d'un système lin-
guistique ou pragmatique impose des contraintes spécifiques sur
la façon dont il doit être représenté dans un utilisateur que ce
soit au niveau psychologique ou au niveau physique. Il est par-
faitement concevable que différents utilisateurs du même sys-
tème linguistique en aient des représentations différentes et même
qu'ils ne puissent pas, en principe, en avoir la même représen-
tation, sans que la possibilité de communiquer entre eux en soit
affectée. Ne dirait-on pas, dans ce cas, que tous ces utilisateurs
ont la même compétence linguistique ou pragmatique ? Dire
qu'un dispositif quelconque a la compétence d'un système lin-
guistique ou pragmatique, c'est donc simplement dire qu'il a
la capacité d'en reconnaître les éléments ou qu'il en connaît la
fonction caractéristique, et non pas qu'il possède une représen-
tation particulière de cette fonction caractéristique. Il ne faut
pas suivre Chomsky lorsqu'il appelle les modèles du deuxième
type des modèles de la compétence ; ce serait plutôt à la théorie
de la performance qu'il appartiendrait d'étudier la façon dont
les systèmes linguistiques ou pragmatiques sont représentés dans
leurs utilisateurs.
Il n'est donc pas nécessaire, du point de vue de la sémio-
tique, de caractériser la structure interne spécifique des utili-
sateurs. Il suffit de savoir que tout utilisateur possible d'un
système linguistique doit avoir une structure qui lui permette
d'avoir une représentation de ce système et de ses règles d'uti-
lisation. Chaque système pragmatique possible constitue ainsi
un modèle de la compétence communicative d'une certaine classe
d'utilisateurs ; mais la donnée d'un système pragmatique n'im-
plique nullement que la structure interne des utilisateurs soit
parfaitement déterminée (ni d'ailleurs l'organisation sociale de
la communauté des utilisateurs).
REMARQUES SUR LA SEMIOTIQUE 107
3.2 Pragmatique descriptive
Comme dans le cas de la syntaxe et de la sémantique, la
tâche de la pragmatique générale descriptive serait d'identifier
le plus petit ensemble de systèmes pragmatiques à contenir tous
les systèmes pragmatiques empiriquement réalisés ; ou en d'autres
termes, d'étudier les propriétés générales communes à tous les
systèmes pragmatiques réalisés, en interprétant les résultats de
la pragmatique pure comme des hypothèses empiriques.
S'il est possible, au niveau de la sémiotique pure, de faire
de la syntaxe sans présupposer la sémantique, ou de la séman-
tique sans présupposer la pragmatique, il en va tout différem-
ment au niveau de la sémiotique descriptive. Tout système syn-
taxique ne peut en effet être empiriquement manifesté que comme
une composante d'un système linguistique, et tout système lin-
guistique ne peut être réalisé que comme une composante d'un
système pragmatique. En d'autres termes, l'ensemble des sys-
tèmes linguistiques réalisés, dont la grammaire descriptive doit
donner une approximation, sera contenu dans celui des systèmes
linguistiques utilisés et a fortiori dans celui des systèmes lin-
guistiques utilisables. C'est dire que la seule constitution d'une
pragmatique générale pure devrait permettre de réduire l'en-
semble des hypothèses recevables au niveau de la grammaire
descriptive.
Cela signifie aussi, et surtout, qu'il n'est pas possible, du
point de vue descriptif, de séparer la pragmatique de la syntaxe
et de la sémantique ; c'est-à-dire de choisir, par exemple, un
certain système linguistique réalisé pour tenter ensuite d'en
identifier les règles d'utilisation, car aucun système linguistique
réalisé ne peut être identifié indépendamment de ses règles d'uti-
lisation. Une hypothèse grammaticale est une hypothèse empi-
rique incomplète tant qu'elle n'est pas assortie d'un système
d'hypothèses pragmatiques. L'objectif de la sémiotique descrip-
tive devrait donc être, d'entrée de jeu, de reconstruire des sys-
tèmes pragmatiques globaux. Cela ne concerne toutefois que la
pratique de la sémiotique, et il serait présomptueux d'exclure
a priori que la syntaxe soit autonome par rapport à la sémantique
et à la pragmatique, et la sémantique par rapport à la prag-
matique, si on doit entendre par là que les règles syntaxiques
108 PHILOSOPHIQUES
ne feraient pas référence aux règles sémantiques ou pragmatiques
et que les règles sémantiques ne feraient pas référence aux règles
pragmatiques.
C'est du moins la stratégie qui est ici recommandée ; elle
se fonde sur l'idée qu'un système linguistique impose certaines
contraintes sur l'ensemble des systèmes pragmatiques dont il
peut faire partie, de même que, réciproquement, la façon dont
un système linguistique est utilisé implique que ce système ait
certaines caractéristiques. Il s'agit essentiellement de concevoir
la grammaire d'une langue de telle façon qu'elle puisse contri-
buer à expliquer la façon dont elle est effectivement utilisée,
c'est-à-dire ni plus ni moins que comme un rouage d'un système
pragmatique.
Département de philosophie
Universités de Provence et du Québec à Montréal
REMARQUE SUR LA SÉMIOTIQUE 109
BIBLIOGRAPHIE
Austin, John L. ( 1962) : How to Do Things with Words, Oxford, Oxford Univ.
Press.
Carnap, Rudolf (1942) : Introduction to Semantics, Cambridge Mass., Harvard
Univ. Press.
Chomsky, Noam (1965) : Aspects of the Theory of Syntax, Cambridge Mass.,
M.I.T. Press.
Morris, Charles (1938)0 : Foundations of the Theory of Signs, Chicago, Univ.
of Chicago Press.