Lycée Louis-Le-Grand, Paris Samedi 01/04/2023
MP2I – Mathématiques
A. Troesch
Devoir Surveillé no 8 (4h)
La présentation, la lisibilité, l’orthographe, la qualité de la rédaction, la clarté, la précision et la concision des raison-
nements entreront pour une part importante dans l’appréciation des copies.
Les candidats sont invités à encadrer dans la mesure du possible les résultats de leurs calculs.
L’usage de tout document et de tout matériel électronique est interdit. Notamment, les téléphones portables doivent
être éteints et rangés.
Problème – Approximation diophantienne et théorème de Thue, d’après Ulm 1992
Le problème de l’approximation diophantienne d’un réel consiste à mesurer la qualité de l’approximation d’un réel par
des rationnels, la qualité de cette approximation étant mesurée en fonction du dénominateur de la fraction représentant
le rationnel. Ainsi, il s’agit, pour un réel x, de trouver des couples d’entiers p et q tels que
ˇ ˇ
ˇp
ˇ ´ xˇ ă 1 ,
ˇ
ˇq ˇ qs (1)
pour un exposant fixé s. Plus s est grand, plus cette approxiumation est fine. Suivant la nature du réel x, on va pouvoir
approcher plus ou moins finement x de cette manière. On appelle mesure d’irrationnalité de x la valeur (bien définie
dans R) :
µpxq “ supts P R` | l’équation (1) admet une infinité de solutions, telles que pp, qq P Z ˆ N˚ u.
Lors de la démonstration de la transcendance des nombres de Liouville, vue dans un DM de début d’année, nous avons
par exemple démontré que la mesure d’irrationnalité des nombres de Liouville est `8.
Si au contraire x est irrationnel algébrique, racine d’un polynôme P P ZrXs de degré d ě 2, alors Dirichlet a montré
que la mesure d’irrationnalité de x vérifie µpxq ď d.
Nous montrons dans ce problème, lorsque d ě 3, un résultat un peu plus fort : dans ce cas µpxq ď 1 ` d2 (théorème de
Thue, 1908)
Questions préliminaires
` d˘
1. Soit d et k deux entiers positifs tels que k ď d. Montrer que k ď 2d .
2. Soit P et Q deux polynômes de QrXs. Montrer que P et Q ont même pgcd dans QrXs et dans CrXs.
Partie I – Norme d’un polynôme
d
ÿ
Si P “ ai X i est un polynôme de CrXs, on note
i“0
}P } “ maxt|ai |, i P v0, dwu.
1. Soit P et Q deux éléments de CrXs et λ P C. Montrer que
}P ` Q} ď }P } ` }Q} et }λP } “ |λ| ¨ }P }.
› ›
› 1 pkq ›
2. Montrer que pour tout k ě 0, › P ›› ď 2degpP q }P }.
›
k!
d
ź
3. Soit r1 , . . . , rd des complexes non nécessairement distincts, et P “ pX ´ ri q P CrXs.
i“1
1
d
ź
(a) Montrer que }P } ď 2d maxp1, |ri |q.
i“1
(b) En procédant par récurrence sur le nombre de racines ri de module supérieur ou égal à 2, montrer que
d
ź
}P } ě 2´d maxp1, |ri |q.
i“1
4. Soit P et Q deux polynômes de CrXs tels que degpP Qq “ d. Montrer que
4´d }P Q} ď }P } ¨ }Q} ď 4d }P Q}.
Partie II – Solutions entières d’un système linéaire
Soit M et N deux entiers tels que 1 ď M ă N . On considère pai,j qpi,jqPv1,N wˆv1,Mw une famille d’entiers relatifs. On
considère le système linéaire en les inconnues x1 , . . . , xN , constitué de M équations :
$N
ř
’
’
’ ai,1 xi “ 0
&i“1
’
’
..
. (2)
’
N
’
’
’ ř
% ai,M xi “ 0
’
i“1
On définit, pour tout j P v1, M w :
1
—˜ ¸ N ´M ffi
N
ÿ — M
— ź ffi
ffi
Aj “ |ai,j | et K“– Aj fl.
i“1 j“1
On suppose que pour tout j P v1, mw, Aj ‰ 0.
1. Soit j P v1, M w. Montrer que pour tout px1 , . . . , xN q P v0, KwN :
N
ÿ N
ÿ N
ÿ
K minpai,j , 0q ď ai,j xi ď K maxpai,j , 0q.
i“1 i“1 i“1
N
ř
2. En déduire que pour tout j P v1, M w, ai,j xi prend au plus 1 ` Aj K valeurs distinctes lorsque px1 , . . . , xN q P
i“1
N
v0, Kw .
3. Montrer que le système (2) admet une solution px1 , . . . , xN q P ZN ztp0, . . . 0qu telle que pour tout i P v1, N w,
˜ 1
¸ N ´M
M
ź
|xi | ď Aj .
j“1
Partie III – Théorème de Thue sur les approximations diophantiennes
Soit F P ZrXs un polynôme unitaire, et irréductible dans QrXs. On note d “ degpF q et on suppose d ě 3. On suppose
que F admet une racine réelle r. On rappelle qu’un réel est algébrique s’il est racine d’un polynôme à coefficients
entiers non nul.
1. Soit Annprq l’ensemble des polynômes P P QrXs tels que P prq “ 0.
(a) Montrer que Annprq est un idéal de QrXs, et qu’il est engendré par F .
En particulier, F est le polynôme unitaire non nul de plus petit degré annulant r
(b) Montrer que r est irrationnel et algébrique.
(c) Montrer que r est racine simple de F .
2. (a) Soit n P N. Montrer qu’il existe un unique polynôme Fn P Qd´1 rXs tel que rn “ Fn prq.
2
(b) Soit pour tout n P N, αn le coefficient du terme de degré d ´ 1 de Fn . Montrer que XFn “ αn F ` Fn`1 .
(c) En déduire qu’il existe un réel c1 (pouvant dépendre de F mais indépendant de n) tel que pour tout n P N,
}Fn } ď cn1 .
Il n’est pas utile pour la suite du problème de connaître une valeur explicite de c1 (ainsi que des constantes
ci qui seront introduites dans la suite du problème).
3. Soit α et β dans R˚` . Montrer qu’il existe γ tel que pour tout n P N˚ et tout k P v0, nw, on ait :
ˆ ˙ n
n n n n ÿ
α `β ďγ , ď γn, n ď γn , αi ď γ n .
k i“0
Z ˆ ˙^
d
4. Soit ε Ps0, d2 r, n P N˚ . On pose m “ n ε ´ 1 ` .
2
˚
(a) Montrer qu’il existe deux polynômes non nuls P et Q de Zn`m rXs tels que pour tout k P v0, n ´ 1w,
P pkq prq ´ rQpkq prq “ 0, (3)
et tel qu’il existe une constante c2 indépendante de n, m et ε, telle que
d d
pn`mq 2ε pn`mq 2ε
}P } ď c2 et }Q} ď c2 . (4)
Indication : On pourra ramener chaque équation (3) à une équation polynomiale de degré d ´ 1 en r, puis
se ramener à un système linéaire de dn équations en les 2n ` 2m ` 2 coefficients de P et Q.
(b) En déduire qu’il existe deux polynômes P et Q de Zn`m rXs vérifiant les majorations (4), et tels que pX ´rqn
divise P ´ rQ dans CrXs.
(c) Montrer que pour tout k P v0, nw, il existe un polynôme Gk P CrXs tel que
1 pkq
pP ´ rQpkq q “ pX ´ rqn´k Gk ,
k!
d
pm`nq 2ε
et tel qu’il existe une constante c3 ne dépendant que de F telle que }Gk } ď c3 .
5. Soit p et q deux éléments de Z, tels que q ą 0 et |p ´ rq| ă 1. Soit k P v0, nw. On pose :
ˆ ˙ ˆ ˙
1 p 1 p
Ak “ q m`n´k P pkq et Bk “ q m`n´k Qpkq .
k! q k! q
(a) Montrer que Ak et Bk sont des éléments de Z.
(b) Montrer qu’il existe une constante c4 (ne dépendant que de F , mais pas de n, p, q, k, m et ε) telle que :
d d d
pm`nq 2ε n`m pm`nq 2ε n`m pm`nq 2ε
|Ak | ď c4 q , |Bk | ď c4 q , |Ak ´ rBk | ď c4 q |p ´ rq|n´k .
m
6. On pose γ “ 2m ´ pn ´ 1qpd ´ 2q.
(a) Montrer que m ă npd ´ 1q et γ ă nd ` d ´ 2.
(b) Soit R P QrXs et k un entier. Montrer que si pX ´ rqk divise R, alors F k divise R. On pourra pour cela
considérer R ^ F k .
(c) En déduire qu’il existe W P QrXs tel que P 1 Q ´ P Q1 “ F n´1 W .
(d) Montrer que 0 ď deg W ď γ.
´ ¯γ`1
(e) Soit p et q deux éléments de Z tels que q ‰ 0. Montrer que X ´ pq ne divise pas P 1 Q ´ P Q1 .
(f) En déduire qu’il existe deux entiers a et b, vérifiant 0 ď a ď b ď γ ` 1, tels que
´ ¯ ˆp˙
paq pbq pbq paq
P Q ´P Q ‰ 0.
q
¨ ´ ¯˛ ¨ ´ ¯˛
P paq pq Qpaq pq
(g) Que peut-on en déduire sur le couple formé par les deux vecteurs ˝ ´ ¯ ‚ et ˝ ´ ¯ ‚ de l’espace
P pbq pq Qpbq pq
vectoriel R2 ?
3
(h) En déduire l’existence d’une constante c5 ne dépendant que de F telle que pour tout couple pp, qq P Z ˆ N˚
tel que |p ´ rq| ă 1, et tout couple pp1 , q1 q P Z ˆ Z˚ , pour tout n ě r ´ 1 et tout ε ą 0 suffisamment petit,
il existe A et B dans Z tels que :
(i) Bp1 ´ Aq1 ‰ 0
npε` d
2 q 2ε npε` 2 q
d d
(ii) |B| ď c5 q
npε` d2 q 2ε npε´1` 2 q
d d
(iii) |A ´ rB| ď c5 q |p ´ rq|np1´2εq´pd´1q .
˚
7. En déduire que si c et h sont deux nombres réels strictement positifs, il n’existe qu’un nombre fini de couples
pp, qq d’éléments de Z, tels que q ą 0, et tels que
c
|p ´ rq| ă d .
q 2 `h
Indication : on utilisera la question précédente en montrant que si ε est bien choisi, et si pp, qq et pp1 , q1 q vérifient
cette inégalité avec q et q1 suffisamment grands, alors il existe n ą 0 tel que les entiers A et B de la question
précédente vérifient :
1 1
|B| ¨ |p1 ´ rq1 | ă et |q1 | ¨ |A ´ rB| ă .
2 2
Pour ce faire, on pourra exprimer les contraintes qu’apportent ces inégalités sur n, et les traduire sous forme
d’un encadrement de n.
8. (a) On suppose dans cette question que F P QrXs un polynôme irréductible de degré d supérieur ou égal à 3,
et r une racine de F . Montrer que si c et h sont deux nombres réels strictement positifs, il n’existe qu’un
nombre fini de couples pp, qq P Z ˆ Z˚ tels que
c
|p ´ rq| ă d .
q 2 `h
Indication : on remarquera qu’on peut se ramener au cas où F est à coefficients entiers, mais non nécessai-
rement unitaire. Si a est le coefficient dominant, on pourra alors remarquer que ar est racine d’un polynôme
unitaire, irréductible dans QrXs, et à coefficients entiers.
(b) En déduire que µprq ď 1 ` d2 , µ étant défini dans l’introduction (théorème de Thue).
Partie IV – Équations de Thue
Dans cette dernière partie, on donne une application du théorème d’approximation diophantienne de Thue pour le
contrôle du nombre de solutions entières de certaines équations (appelées équations de Thue).
1. Soit F un polynôme irréductible de QrXs de degré d ě 3, et m P Q. Montrer que l’équation
ˆ ˙
x
F yd “ m
y
n’a qu’un nombre fini de solutions px, yq P Z2 .
Indication : on pourra remarquer que s’il existait une infinité de solutions, on pourrait extraire une suite pxn , yn q
de solutions tendant vers une racine de F .
2. Montrer que l’équation
x3 ´ 2x2 y ` 5xy 2 ´ 2y 3 “ 11
n’admet qu’un nombre fini de solutions dans Z2 .
Remarque finale : Le théorème de Thue a été bien amélioré par la suite, puisqu’en 1955, Klaus Roth a montré que
pour tout nombre algébrique non rationnel x, µpxq “ 2. Ce résultat a valu à Roth la médaille Fields en 1958. Cela ne
caractérise toutefois pas les nombres algébriques, puisque e admet également 2 comme mesure d’irrationnalité.
Axel Thue : Mathématicien norvégien (1863-1922). Outre les résultats évoqués dans ce devoir, et débouchant sur
le résultat de Roth évoqué ci-dessus (connu sous le nom de théorème de Thue-Siegel-Roth), il a beaucoup contribué
à l’étude de la combinatoire des mots, notamment en étudiant la suite aujourd’hui connue sous le nom de suite de
Prouhet-Thue-Morse.