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Deuil et rituels funéraires chez les Bobo

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LES VOIES DE LA RUPTURE : VEUVES ET ORPHELINS

FACE AUX TACHES DU DEUIL DANS LE RITUEL

FUNERAIRE BOBO (BURKINA FASO)

(première partie)

Guy Le Moa1

Sans doute conviendrait-il de réviser quelque peu l'idée si


souvent exprimée que la mort est toujours ressentie, dans l'Afrique
traditionnelle, comme un désordre grave , comme un profond facteur
de déséquilibre et qu'il n'est jamais de mort vraiment "naturelle".
Sans nier l'existence de certains h i t s qui ont pu motiver cette
fason de voir' , disons qu'en bien des sociétés d'Afrique occidentale
la mort se trouve interprétée tout différemment. C'est ainsi que
pour les Bobo du Burkina Faso, comme pour leurs voisins Bwa, Bolon
et Marka, la mort s'inscrit dans l'ordre normal des choses et que
les conditions du décès de la plupart des individus sont considérées
comme parfaitement naturelles.
Les Bobo, pour leur part, attachent aux mythes qui rendent
compte des origines de la mort le sentiment d'une pure fatalité-
i d'autant mieux acceptée que les faits rapportés ne poussent guère
& cultiver l'idée d'une véritable culpabilité des hommes. Dans le grand

I
Par exemple la prégnance, attestée en diverses ethnies, du modèle du "sorcier" ou de
la "mangeuse d'âmes".

Systèmes de pensée en Afrique N o i r e , 9, 1989


12 G u y Le Moal Les voies de la rupture 13

'4
mythe de Création qui fournit à la pensée bobo ses principaux cadres compromette l'ordre du cosmos, rien ne justifie la mise en oeuvre
de référence (Le Moa1,1980: 92), la première m o r t (infligée aux hommes des fonctions spécifiques des masques de feuilles2.
par la foudre divine kwere) constitue l'événement ultime de la période Tenir la mort pour naturelle ne vient pas du seul fait qu'on la
cosmogonique et elle prélude à l'éloignement définitif du Dieu suprême reconnaisse comme faisant intrinsèquement 'partie du donné ontologi- -=,-
wuro. La mort, dans ce mythe, est conçue comme étant l'une des parts que; d'autres raisons existent aussi que motivent notamment les idées
constituantes de l'édifice de la Création: elle compte au nombre que se font les Bobo sur les fins dernières de toutes les vies humai-
des éléments fondateurs que wuro organise de telle sorte qu'ils se nes. Ainsi, à l'exemple de ce que pensent tant d'autres Africains, la
fassent rigoureusement équilibre. Deux autres mythes, moins propre- m o r t n'est-elle pour les Bobo qu'un passage, un état transitoire qui
ment bobo il est vrai, sont aussi invoqués parfois; ils tournent autour peut et souvent même doit déboucher sur une "renaissance", sur le
de thèmes fort classiques en Afrique de l'ouest. Le premier, qui a pour retour à la vie sinon du corps (il ne s'agit pas d'une "réincarna-
héros le caméléon et le lézard, illustre le modèle dit "du message tion"), du moins d'une part immortelle de l'âme (meleke: cf. Le Moal,
manqué" : mythe de la "mort-fatalité" , mythe "oedipien" selon L .V. 1986: 80).
Thomas (1982: 31 & 34). Le second illustre le modèle "jobien" du Si la m o r t en vient de la sorte à être presque niée au plan de
même auteur, il a pour héroïne la femme gloutonne Fogola qui vole l'imaginaire, il reste qu'au plan du réel elle est dramatiquement
en brousse la viande de la Mort et entraîne ainsi cette dernière présente, imposant à ses témoins une série de réponses concrètes
au village. Ainsi, même si dans ce dernier cas se profile l'idée vague qui, en parfaite conformité avec les croyances eschatologiques éta-
d'une sanction, ce ne sont pas tant des fautes délibérées qui sont blies, pourront tout en même temps satisfaire leur esprit, contribuer
en cause dans ces trois mythes que les récits de démarches impru- à réduire la charge affective infligée soudainement par une perte
dentes menées à l'encontre d'un projet divin; à cet égard, la "faute" durement ressentie et apporter une solution décente à la présence
de Fogola est significative : sa gloutonnerie est en soi innocente, mais troublante d'un corps menacé dans son intégrité physique par une
elle a pour effet d'ouvrir une brèche entre les mondes irréductible- rapide décomposition.
ment opposés de la nature (sogo, la brousse) et de la culture ( k i r i , Face 2 la m o r t , la réponse des Bobo est toute tracée, puisque
le village), brèche par laquelle s'engouffre la m o r t . - comme leurs mythes les encouragent à le penser - c'est à leurs
La réponse de m o r t , faite à l'humanité, n'est pas une punition; soins qu'a été confié le bon ordre des choses et puisque les justes
bien plutôt elle s'inscrit dans la logique d'un certain système du Qquilibres de la Création dépendent entièrement d'eux, il est clair
monde, un système au sein duquel une place est prévue pour la m o r t . qu'il revient aussi aux hommes de prendre la m o r t en charge: il
Qu'à leurs yeux la m o r t doive être ainsi interprétée, les Bobo
nous en fournissent une excellente preuve - bien
qu'il s'agisse en Cf. Le Moal, 1980:332-336. Les d e w seuls cas où des masques de feuilles apparaissent
l'espèce d'une preuve "par défaut". Les masques de feuilles - figures dans des funérailles s'expliquent par l'existence d'une relation personnelle particulière du
défunt 'a & lui-* : soit que durant sa vie, il ait rempli les fonctions de chef du culte
initiales de la grande divinité dwo présentes au monde pour maintenir de (-) et qu'il ait donc été maître des masques ; soit qu'en raison d'une faute
la Création dans l'état exact où wuro l'a laissée et, comme telles, exceptionnellement grave il ait été tué de la main &ne de (par le feu - carbonisé dans-

antidotes de tout désordre - sont eT: effet très généralement absents


l'embrasement de la tunique do fibres d'un masque - ou par la foudre). Noter qu''a la différence-
des agriculteurs bobo, dont il est question ici, certains forgerons (de la secte & notament)$

I
des rituels funéraires : puisque dans la mort il n'y a rien qui prêtent des fonctions funéraires 'a leurs masques en se justifiant par des mythes qui leurs
sont propres. En ce qui concerne enfin les masques de fibres, n'ayant pas la haute sacralité
que leur rôle cosmolcgique confère aux masques de feuilles et n'étant dotés que de fonctions -
surtout sociales, ils sont d'un emploi plus libre et plus facilement adaptable aux nécessités
-
hiunaines c'est pourquoi en certaines régions du sud (SyakÕma, Vors, etc.) ils apparaissent ~

aux funérailles pour apporter la bénédiction de @ aux défunts (fête collective du sakõkwc).
Les voies de la rupture 15
14 Guy Le Moal
rc)r

sorte la suite naturelle de causes qui, ne relevant plus du destin


s'agit pour eux de gérer la mort, c'est-à-dire de lui appliquer le
ordinaire des hommes, ne peuvent être cette fois que le fruit d'erreurs
traitement rituel prescrit par de longues traditions. De là naîtra
humaines graves ou de fautes caractérisées commises antérieurement.
très vite la conviction que seule la bonne exécution des tâches
Ici, ce ne sont plus les effets qui sont craints, les défauts possibles
funéraires - rites religieux aussi bien qu'opérations matérielles -
du traitement Q posteriori de la mort, mais les causes originelles de
peut garantir que l'ordre, donc le bien-être des hommes, sera main-
celle-ci.
tenu; le délicat passage et l'inévitable rupture que provoque le trépas
Qu'à la vue des circonstances du décès ou de certains signes
s'accomplira alors sans dommage pour les survivants tandis que le
bien définis des morts soient tenues pour simplement "suspectes", ou
défunt sera mis en situation d'accomplir heureusement son destin
que d'emblée, elles s'ïmposent comme de toute évidence mauvaises,
dans l'au-delà.
c'est à la recherche de leurs causes qu'il importe de se plier en tout
Finalement, le grand souci des hommes va être d'accomplir sans
premier lieu3. A ce stade, l'essentiel est de pouvoir établir à tout
erreurs et sans failles ce très difficile "travail de la mort". Sans
le moins la nature du forfait perpétré et l'identité de la puissance
cesse, en effet, les vivants seront poursuivis par la hantise des
offensée afin de déterminer sans retard si des rites spécifiques doi-
termes à respecter et des prix à acquitter pour mener à bonne fin
vent être accomplis et quel mode particulier de sépulture est à prévoir.
les urgents et coûteux rituels funéraires; san& cesse aussi l'âme
Une fois élucidées les raisons d'une m o r t suspecte ou même mauvaise,
inquiète des défunts viendra troubler leurs rêves car aux rives du
l'enterrement peut fort bien se faire en effet selon les préceptes de
fleuve des morts les ancêtres attendent : suspicieux, ils exigent de
la liturgie ordinaire soit que la gravité du cas ait été relativisée par
l'âme qui se présente à eux la preuve qu'à son bénéfice tous les rites
quelque circonstance atténuante, soit que simplement le défunt se
ont bien été accomplis et, pour s'en assurer, ils inspectent les
révèle être une victime innocente (cas des individus tués par un
viatiques n'hésitant pas à renvoyer les âmes mal ou insuffisamment
sorcier empoisonneur kyente4). Bien entendu, si les faits découverts
pourvues.
sont assez importants pour que des suites fâcheuses soient B craindre,
Dans le cas le plus général des décès jugés en tous points
l'enquête devra être reprise après l'enterrement, de nouveaux sacri-
normaux, seul cas envisagé jusqu'ici par nous, on peut dire en
fices seront faits et surtout tout un processus rituel d'expiation devra
conclusion que ce n'est pas tant la mort en elle-même qui est crainte
être mis en branle5.
que les erreurs humaines commises dans le traitement rituel du défunt;
le seul et vrai danger, la seule et vraie cause d'éventuels désordres
pour résoudre Ilénigme posée par une mort suspecte, on a recours à de simples sacrifices
c'est de faillir aux devoirs funéraires: tarder à engager l'action divinatoires (observation de la position de l'animal imnolé) faits devant les autels d'ancêtres:
cérémonielle, omettre quelque prestation, négliger tel sacrifice ,com- -
soit &, soit e ces derniers pouvant, en réponse, renvoyer à d'autres autels, celui par

mettre une erreur liturgique, transgresser les interdits de deuil. .. exemple de la brousse -=- (si la cause de la mort est le vol de biens et de nourriture). Plus
rarement et pour des cas s'avérant très graves une procédure beaucoup plus théâtrale est emplo-
sont autant de facteurs de déséquilibre dont on peut craindre qu'ils yée, celle de "l'interrogatoire du cadavre'' (sasara to &a): placé sur un brancard spécial porté
i par deux homnes, c'est le défunt lui-& qui, par les mouvements qu'il est censé imprimer 'a
ne génèrent bientôt des désordres et qu'ils ne gagnent à terme, comme ses porteurs, répond positivement ou négativement aux questions très précises qui lui sont
un mal rampant, tout le corps social. posées. I1 faut noter toutefois que les dénonciations ou aveux du défunt doivent être aussitôt
confinnés par de nouveaux sacrifices divinatoires faits cette fois au-dessus des pieds du cadavre.
Reste le cas beaucoup plus rare, mais néanmoins reconnu, des
* A propos de la sorcellerie et de l'interrogation des cadavres, cf. Le Moal, 1975.
morts "anormales". A leur égard, les Bobo tiennent un raisonnement On notera que les principaux rituels bobo de purification et d'expiation (cf. le film
qui est en parfaite conformité avec ce que nous avons dit de leurs
-
" h o a tué !'I et Le Moal, 1978) comportent la mise en action de masques de feuilles. Ces
nlasgues gui, nous l'avons déjà souligné plus haut, n'interviennent jamais 'es qualités dans le
idées sur le sens de la m o r t : les "mauvaises" m o r t s seraient en quelque
16 Guy Le Moa1

Par souci de concision et pour aborder sans trop tarder l'objet


de notre propos, l'analyse des conduites de deuil, nous avons présen-
té dans le Tableau 1 ci-contre une somme d'informations ponctuelles
sur la façon dont les Bobo apprécient la "qualité" d'un décès en
fonction de l'âge ou de la condition du défunt et des circonstances
qui entourent sa mort - ce qui, on peut le voir, détermine le type
de sépulture.
Egalement nous avons, dans le Tableau 2 ci-dessous, esquissé

=::;::::
un schéma général du cérémonial funéraire bobo, m a i s au passage
quelques précisions doivent être fournies surtout quant 2 l'objet des
nombreux rites qui y sont cités.

--- ---
al
Gens du Notables
. commun

ENTERREMENT tibidi
1 2 3 4
--------_-_-_
ou différé)
-
-

FUNERAILLES ordinaires collectives


(annuelles) ye kwa daga 1 2 3

solennelles collectives sakÕkwe


(annuelles) ,:
-------- ---
solennelles individuelles syckwc
(trisannuelles) 1 2 3
dadadgga
- ~~~~

1 nord : BanakÕma , SgkÕma , Yebr , KurekÕma .


2 centre: SyëkÕma.
3 centre: BakÕma.
4 sud: SyakÕma, Bene, VOE, Sogokire.

Tableau 2: Schéma général du cérémonial funéraire bobo

.. . .
rituel proprement funéraire, sont en revanche dans leur rôle lorsqu'il s'agit de traiter l e s a,
c(

conséuuences ultérieures de certaines morts %auvaises" puisqu' ils sont par excellence ferments .+@
&&I

d'ordre et donc restaurateurs attitrés des équilibres compromis.


C
18 Guy Le Moa1 Les voies de la rupture 19
.-=Y

Comme il est habituel en ces sociétés africaines, le déroule- tations d'ordre religieux que quelques prières, quelques gestes sym-
ment des obsèques se fait en deux temps. En simplifiant à l'extrême boliques. Le deuxième temps des obsèques est en revanche un peu
- mais nous y reviendrons en détail - on pourrait dire que, chez les plus cérémoniel; on l'appelle ye kwa däga "la coutume de la lune des
Bobo tout au moins, le premier temps - qui est ? proprement
i parler lamentations" parce qu'il se déroule à un moment précis de l'année
"l'enterrement'' - est consacré en priorité au traitement du corps du qui coïncide toujours avec l'une des phases de la premiere lune,
défunt , qu'il s'agit d'écarter au plus vite selon des procédés rituels celle qu'on appelle yesa "lune mère'' parce qu'elle sert de point de
bien définis. Cette autre composante de l'être qu'est l'âme n'est en départ pour le comput annuel du temps et que donc l'on nomme
revanche l'objet d'aucuns soins particuliers : séparée du corps, loin aussi ye kwa, "la lune des lamentations", la lune des funérailles.
de s'effacer, elle est jugée pleinement présente à ce stade et fort Ye kwa daga est un cérémonial collectif, on y pleure en effet
active - porteuse même, nous le verrons, de quelques reliquats de tous les morts de l'année, tant ceux que nous avons définis comme
vie qui ne disparaîtront que très graduellement. Suit une période de étant "gens du commun'' que les autres : des vieillards importants
latence plus ou moins longue durant laquelle le sentiment de perte qui, nous allons le voir, bénéficient de funérailles personnelles. D'une
éprouvé par les proches du défunt sera compensé par la conviction tribu à l'autre, l'importance donnée à ce cérémonial est variablee,
que survit au moins, présente encore ici-bas, l'âme du disparu : le mais son objet reste toujours le même : faire "passer la Volta" à
deuil peut être vécu sans de trop graves inhibitions, sans profonds tous les morts "ordinaires" c'est-à-dire assurer par quelques rituels
troubles de la personnalité. topiques le départ de leur âme et mettre fin au deuil.
Enfin, le deuxième temps des obsèques viendra, réservé exclu- Contrastant fortement avec cet appareil festif relativement
sivement au traitement de l'âme du défunt. Toute l'action se eoncen- modeste qui est employé pour le compte du plus grand nombre, existe
trera alors sur des opérations exprimant clairement - tant au niveau une liturgie funéraire de caractère éminemment solennel réservée à
du discours qu'à celui des gestes rituels - l'image métaphorique du quelques individus particuliers et qui porte le nom générique de sye
lien qui doit se rompre, de la frontière qu'il faut franchir sans esprit (pl. syere) chez les SyëkÕma oÙ nous l'avons plus particulièrement
de retour. L'âme, dira-t-on "traverse le fleuve Volta" (ku kure) et étudiée (l'équivalent se disant sakÕ, sakÕma en dialecte syada de la
accède enfin au repos dans le village des morts (sasara kiri) . Le région de Bobo Dioulasso). Bien entendu, le déroulement du SYE se
deuil s'achève. fait en deux temps : enterrement (syebi") et funérailles ( s y ~ k w e ) ~ .
Aussi égalitaire que soit dans son projet l'organisation villa- En fait, il faut dire que le seul véritable destinataire de ce
geoise communautaire bobo, de profondes différences de statut social grand cérémonial est un personnage dont l'importance est sans égale
existent que reflete le cérémonid funéraire. Bien des défunts ne se en ces sociétés dites "sans Etat", c'est-à-dire sans chefferie politique
voient offrir que les plus simples devoirs au cours des deux temps centralisée : nous voulons parler ici du chef de lignage, sapro (pl.
de leurs obsèques. Pour les nouveaux-nés mais surtout pour de nom- i sapra), doyen d'âge et descendant en ligne directe agnatique de
i
breux jeunes et même pour des adultes plus ou moins âg& ayant, E l'ancêtre fondateur du lignage. Certes, le prestige du sapro tient
pense-t-on, réussi leur vie (mariés, ayant des enfants) , pour toutes
ces personnes dont on peut dire qu'elles sont "du commun" parce Très développ5 dans l e nord e t surtout chez les e, il est un peu secondaire chez
les S v ê k k du centre e t est apparemnent peu pratiqué chez les Bobo du sud oÙ il tend 'a se
qu'elles n'ont jamais joui de pouvoirs particuliers et que, nous l'avons confondre avec des funérailles solennelles (s&õkwc) tout en restant collectif.
vu, elles sont le plus souvent créditées d'une mort "naturellell , Nous verrons plus loin l e sens de ces vocables. A noter que l'enterrement peut
être différé si l e s moyens matériels font défant ou si l a saison ne s ' y prête pas. On f a i t
l'enterrement (tibidi) se déroule sans solennité, sans autres manifes- alors une simple inhumation e t lorsque vient l e l e défunt est représenté par un mannequin.
20 Guy Le Moa1 1' Les'voies de la rupture 21

pour une part à cette fonction sociale qu'il exerce et aux pouvoirs Les orphelins au sy&bí (enterrement)
économiques qui en dérivent, mais c'est surtout au caractère quasi
Sont considérés comme de vrais "orphelins" ( yibri, pl. yabra)
sacré de son état qu'il doit et la place éminente qu'il occupe et les
non seulement les propres enfants, garçons ou filles, du défunt ou
rites spécifiques qu'on lui réservera au moment de sa mort : non
de la défunteR, mais aussi leurs frères et soeurs classificatoires en
seulement le supro, par la vertu d'une investiture religieuse dont il
ligne de filiation agnatique (enfants des frères du père donc"). Les
a fait l'objet, est prêtre desservant des autels de lignage, mais il
petits-enfants du ou de la défunte ne sont pas à proprement parler
est promis dans l'au-delà à la dignité d'ancêtre.
des orphelins; en raison de leur statut très particulier'O, ils ont
S'il est donc vrai que la procédure funéraire spéciale dite sys
un rôle et des comportements propres que nous décrirons - ils ne
concerne avant tout le supro chef de lignage, il reste que, au stade
s'approchent d'ailleurs guère des orphelins et restent en général
tout au moins des funérailles solennelles syskwr , d'autres personnes
groupés tout au long des cérémonies.
peuvent y être associées - elles sont, dit-on, simplement "ajoutées'' ,
Comme c'est aussi le cas lors du simple enterrement tibidi la
mais elles en tirentfun bénéfice presque égal. Ces personnes, qu'on
fonction rituelle des orphelins est très réduite au cours de l'enter-
peut qualifier de "notables" et qui, ayant eu à leur décès un simple
rement solennel sysbí d'un sapro chef de lignage. Bien qu'ils aient
tibidi, peuvent attendre pour s'y joindre la célébration du syckwr
été informés aussitôt du décès , les orphelins (ainsi d'ailleurs que les
sont: l'adjoint du supro lui-même (supro ma doro ma) - qui est
généralement un frère cadet; un W u t Ó , c'est-à-dire un chef de lignage
El
I1 est 'a noter, à propos de la défunte, que dans la société bobo, oÙ la filiation est
qui, étant m o r t avant l'investiture religieuse, n'a pas qualité de patrilinéaire et la résidence patrilocale, l'enterrement - solennel ou non - est pris en charge
sapro; des frères et soeurs âgés du supro; enfin, certaines femmes par le lignage du mari; en revanche c'est le lignage agnatique de la feme qui assure la levée
du lignage très âgées et ayant eu un grand nombre d'enfants.
du deuil - solennelle (m) ou non (ye kwa dãqa). .
S'agissant de la soeur du père, si celle-ci, mariee dans un lignage étranger, n'a pas
C'est B la description et à l'analyse du cérémonial solennel sye eu d'enfants et ne laisse en conséquence pas d'orphelins, on peut à sa mort désigner pour
assumer les nécessaires fonctions rituelles d'orphelin, l'un de ses neveux ou nièces dans son
que nous nous attacherons ici. I1 offre un foisonnement exceptionnel propre lignage agnatique.
de rites, lesquels - à travers l'évidente richesse de leur expression 10
On sait que, selon la règle classique qui veut que s'opposent alternativementconduites
d'alliance et conduites antagonistes - règle qui vaut dans le cadre de la parenté pour les
symbolique - peuvent nous aider à déceler et B mieux comprendre les générations successives, mais aussi dans le cadre de la société villageoise pour les classes
représentations qui, dans l'esprit des Bobo, s'associent 2 l'image de d'âge -,la relation parents/enfants est placée sous les signes respectivement de l'autorité
et de la subordination et que la relation grands-parents/petits-enfantsest au contraireplacée
la mort et à l'expérience douloureuse du deuil. Soulignons toutefois sous le signe mutuel de l'égalité et donc de la familiarité. I1 en va ainsi chez les Bobo
que, portant plus spécialement intérêt au "travail du deuil" tel que pour qui existe une relation très égalitaire entre grands-parents et petits-enfants (appelés
Hertz le définit, c'est moins au traitement du défunt, de son corps
réciproquement"a, (pl. E); pour le grand père, "aya pour la grand-mère et e
pour les petits-enfants si besoin est de préciser). Cette relation égalitaire peut aller jusqu'à
puis de son âme, que nous consacrerons notre recherche qu'au travail la substitution de rôle (c'est un qui sacrifie au lieu et place de son grand-père décédé
jusqu'à nomination du successeur de ce dernier). Curieusement, cette relation est rituellement
mental et aux comportements des "survivants'l les plus directement affichée par une conduite de prédation imposée, 'a toute occasion, aux petits-enfants'a l'encontre
concernés aux yeux des Bobo, c'est-à-dire orphelins et veuves. de leurs grands-parents : les premiers pouvant et même devant, ne serait-ce que par jeu, prendre
'a leur guise les biens des seconds; c'est une forme de vol licite (appelé -) et qui ne
concerne que des objets de peu de valeur - le vol libre d'objets de valeur (dit k i m i däqa)
n'étant autorisé que chez les maternels. est d'ailleurs accompagné par un échange
réciproque d'injures (dit buru biri dzqa). Tout le comportement des petits-enfants dans les
funérailles est dicté par l'obligation d'illustrer cette grande liberté qui marquait leurs
rapports avec le défunt ou la défunte; c'est ainsi qu'on les verra rire et apostropher le
mort, tenter de s'opposer à son inhmtion et de lui voler son suaire.
22 Guy Le Moal Les voies de la rupture 23
*cy

veuves) sont pratiquement tenus à l'écart tout au long du déroulement ''maison mère''). En présence des anciens, les' forgerons fossoyeurs
des premigres phases du rituel qui voient se succéder des actions ouvrent le caveau et taillent une nouvelle niche dans la paroi du
concernant le corps du défunt (toilette, etc.) , puis des opérations puits d'accès. Cela Fait, on sacrifie au-dessus de la fosse "la poule
symboliques afférentes au statut de sapro dont il jouissait -opérations de la tombe'' tandis que les choeurs de fammes chantent les louanges
qui consistent notamment à retirer de sa main le bâton sacré sapra du défunt et que les griots exécutent des batteries de guerre. La
kokolo pour signifier une mise en vacance (d'ailleurs toute relative , tombe enfin prête, a lieu le très spectaculaire cérémonial de la
on le verra) du pouvoir. promenade du défunt'l ko kor0 t e daga, seul et unique rituel o Ù un
Les veuves et les orphelins, comme tous les autres membres de rôle est dévolu aux orphelins et aux petits-enfants. Le défunt est
la parenté y compris les amis et voisins, ne sont donc autorisés 5 allongé s u r un simple brancard porté par six jeunes gens de la
se manifester qu'après un long moment, lorsque enfin est publique- famille. A la mort, ces parts composantes de l'âme qu'on appelle
ment proclamé le décès. Dès lors , le défunt, dûment paré de ses plus meleke, sabí (le souffle) et y& (l'ombre) sont restées auprès du corps,
beaux vêtements, est sorti de sa chambre et exposé sur un léger observant le déroulement des premiers rituels funéraires'2. Meleke,
catafalque (bla en dialecte syëda, gbaga en syada) fait de branches et son pendant indissociable sabí, se séparent de ye au moment du
de néré (Parkia biglobosa). Chacun, pressé autour de la dépouille creusement de la tombe car, laissant l'ombre auprès du cadavre,
mortelle, est libre enfin de faire éclater sa douleur et de verser des meleke doit surveiller le travail des fossoyeurs et assister au sacrifi-
pleurs jusque là retenus. ce; toutefois lorsque le défunt va accomplir sa "promenade" , les trois
Les larmes en effet ne doivent être versées qu'à certains principes spirituels sont réunis et c'est sous leur impulsion que les
moments bien définis. Elles peuvent même, chez les forgerons de la porteurs vont choisir leur itinéraire. A ce moment, pense-t-on égale-
secte sibe par exemple, être absolument prohibées aux funérailles de ment, toute vie ne s'est pas encore retirée du cadavre car une infime
personnes âgees (tout en restant tolérées au décès des plus jeunes). parcelle en demeure: elle a Bté soustraite puis consignée dans des
De fait, si la comparaison s'impose - ici comme ailleurs - entre les cauris qui, gardés jusqu'à ce jour, vont être placés dans la main de
larmes qui coulent et de l'eau, c'est leur tiédeur, sensation géné- la première fille du mort.
ralement exprimée emphatiquement en termes de "chaleur" ou même Pour comprendre tout ce que recouvre le symbolisme de ces
de "brûlure" , qui retient l'attention des Bobo. Dans leur symbolique , cauris, il faut remonter à l'époque o Ù le défunt prit la grave décision
la chaleur - opposée au froid qui est signe de paix, de santé, de d'accepter son elévation à la dignité de sapro. Son pr6décesseur
félicité - est étroitement liée à l'idée de danger, de malfaisance : étant m o r t et ses funérailles achevées , le successeur naturel (son
verser de l'eau froide sur un autel est de règle pour s'attirer les propre frère en général puisqu'on respecte ici la règle adelphique)
faveurs d'une entité spirituelle, verser de l'eau chaude - acte de devient, sans autre forme de procès, un watÕ, u n simple chef de
sorcellerie - serait immanquablement déchaîner la tempête et provo- lignage, charge , pourrait-on dire , des "affaires courantes". Pour
quer tous les malheurs. Ainsi, pleurer "à chaudes larmes" n'apaise remplir pleinement sa fonction en lui donnant la dimension sacrée
nullement; bien au contraire cela aggrave, dramatise une situation qui lui fait défaut, il faut que ce watÕ accepte l'investiture religieuse

et risque peut-être même de l'orienter vers des suites dangereuses.


13 A ne pas confondre avec l'interrogatoire du défunt sasara to däqa pour lequel le corps
Le corps du défunt reste exposé tout le temps que dure le
est également hissé sur un brancard (de nature, il est vrai, fort différent).
creusement de la tombe; c'est une opération qui se déroule très 1 2 Pour plus de précisions sur la conception de la personne chez les Bobo et sur les

composantes de l'âme, cf. Le Moal, 1973.


discrètement dans la pièce centrale du temple de lignage (WQSCI,
24 Guy Le Moal Les voies de la rupture 25
.rry

d'un sapro - décision difficile à prendre et. souvent remise car la Le nom que l'on donne à ce rite, p r a tibi daga 'Icoutume ( d a g a )
charge de sapro est écrasante matériellement mais surtout spirituel- de creuser pour enterrer, enfouir (tibi)", fait état d'une technique
lement puisque elle va faire de lui un ancêtre vivant. Avant , donc, souvent employée par les Bobo pour matérialiser un engagement très
d'en venir , après bien des épreuves, au grand cérémonial de nomina- grave. Cette technique consiste à prélever symboliquement sur une
tion (le sapra zÕ daga, "coutume sur la terrasse - ZÖ - des ancêtres1', personne une parcelle de sa vie pour la consigner à titre de gage
cf. Le Moal 1980 : 42-46) , l'engagement pris par le watÕ devra avoir au sein de la terre. Le support de cette once de vie soustraite peut
été scellé par un rite inaugural extrêmement secret. Le jour convenu, être de la salive, comme c'est le cas lors du stade sinkye sawa daga
au milieu de la nuit , le watÕ postulant , accompagné de témoins (sa de l'initiation (Le Moal, 1980:348); ici ce sont de toute évidence
première femme et des parents) , se présente devant un sapro de son pra tibi güene, les cauris Bien entendu, toute promesse
clan et le supro du lignage forgeron du village. Le rite se déroule non tenue entraînerait saisie du gage c'est-à-dire privation brutale
dans les profondeurs d'une arrière-chambre de la maison de lignage de la vie consignée et c'est bien cette menace réelle de mort qui
(wasa) des fondateurs du village, autrement appelée sapra vye, est contenue dans l'autre nom, plus secret, du rite en question, Icyë
"maison des ancêtres", précisément parce que y sont nommés tous sogo d a g a , nom qui évoque, sous llimage de la rupture (Icyë) d'un
les sapra de tous les lignages constituant la communauté villageoise. barrage ( s o g o ) libérant des eaux captives, le déversement fatal et
L'espace de cette pièce fort exiguë et complètement obscure se donc la perte d'une vie que ne retiendrait plus la barrière qu'une
trouve presque entièrement occupé par de nombreux et épais poteaux promesse dûment gagée a élevée.
de soutènement. Chacun d'entre eux a été élevé par l'un des lignages L'engagement solennel du futur supro et la consignation corréla-
du village : ainsi la terrasse qui se trouve placée directement au- tive d'une part de sa vie sous les espèces des cauris restés enfouis
dessus de la pièce ("terrasse des ancêtres" supra z Õ , lieu oÙ se courent tout au long de son existence et durent jusqu'à ce que
déroule le rite de nomination signalé plus haut) prend-elle appui celle-ci atteigne à son terme. Cela nous ramène à cet instant où,
très symboliquement sur ces poteaux dont la réunion est l'image des quelques heures après son décès, le défunt sapro avait été hissé s u r
accords interlignagers sur lesquels doit se fonder toute communauté un brancard en vue de sa "promenade''. Bien que la m o r t ait fait
villageoise bobo. C'est donc devant le poteau planté par ses ancêtres son oeuvre, cet homme est donc crédité d'un dernier souffle de vie
que le futur supro se place. I1 a apporté avec lui une poule blanche et c'est, avons-nous dit, à sa fille aînée qu'il revient d'en prendre
pour le sacrifice, de la bière de mil en abondance, des nourritures charge. Dans la poterie du p r a tibi daga - qu'un forgeron a déterrée
à consommer, une corde neuve et une calebasse à long manche qui - ont. en effet été prélevés 120 des 500 cauris qu'elle contenait (la
serviront le jour de sa nomination, et surtout il s'est muni d'une différence restant au bénéfice des forgerons) ; ces cauris sont versés
petite poterie contenant 500 cauris. Après qu'on ait attaché la dans une petite urne de terre et confiés à la fille du défunt, laquelle,
calebasse avec la corde s u r le corps du poteau, on creuse à son sans plus tarder, va se placer en tête du cortège qui s'ébranle. C'est ,
pied même un trou dans lequel est enfouie la poterie aux cauris. De dit-on, en puisant' dans le faible influx vital présent encore dans
longues prieres sont prsnsnc6es , des instructions très précises sont
données B l'intéressé relativement à la conduite qu'il devra adopter 23 ... et, dans une moindre mesure, la corde et la calebasse car toutes deux constituent
jusqu'au jour de sa nomination et aux interdits q u' i1 lui reviendra aussi une sorte de caution : la corde qui servira fermer le gros sac contenant les 25.000
cauris qui seront exigés avant même de "monter sur la terrasse" sapra ZÖ et la calebasse qui
de respecter, enfin la poule blanche est immolée 9 l'emplacement du servira alors à puiser sa nourriture engagent par leur seul dépôt le futur à mener à
bonne fin le processus de sa nomination.
trou comblé.
26 G u y Le Moa1 Les voies de la rupture 27

-e

ces cauris que le défunt va faire preuve, pour la dernière fois sur froid et encore "humide" - bl' - mais déjà simples restes matériels
terre, de sa libre volonté et de ses connaissances car, nul n'en qu'il convient d'expulser dignement), dans le même temps slaffiche
doute, c'est lui et lui seul qui, sciemment, décide du trajet du le refus déterminé d'une mort de l'esprit : tous les rites en effet
cortège. De fait, comme poussée par l'esprit de son père, c'est la vont concourir B poser les principes spirituels de la personne du
porteuse de cauris qui ouvre la marche et qui, sans hésitation, choisit défunt comme présents encore au monde et pleinement agissants.
le chemin à suivre. Le brancard funèbre suit, progressant par à Dès le jour du décès et dès ses lendemains, durant même de
coups, et l'on affirme que, perchés sur le corps, sont présents les longs mois et de longues années, c'est au lent apprentissage de
principes spirituels de l'âme - eux aussi contribueraient à exprimer l'absence que devra principalement s'appliquer le travail du deuil.
la volonté consciente du mort en imprimant des mouvements coordon- Sans doute l'absence est-elle d'abord ressentie comme la brutale
nés B ses porteurs et en les aiguillant dans la bonne direction. privation de la personne physique d'un être cher, mais B cet arrache-
Instant de vérité pour le sapro défunt car il doit effectuer un long ment subi le remède est bientôt trouvé dans la conviction, largement
et savant parcours à l'intérieur du réseau tortueux des ruelles afin entretenue par les pratiques rituelles , d'une présence spirituelle
de pouvoir faire une station devant chacun des autels et lieux sacrés effective du défunt; présence d'abord affirmée comme tout à fait
visibles ou cachés du village en tenant compte, pour l'ordre des proche mais qui progressivement sera acceptée comme plus lointaine,
visites, de leur place dans de subtiles hiérarchies fondées s u r des voire même intermittente, de telle sorte su'à mesure que s'amoindrit
critères que tout sapro est censé bien connaître tels que : nature le sentiment de la perte, l'affect du deuil tend à se dissoudre.
des entités concernées, statut de leur desservant, préséances ligna- L'accoutumance 5 la solitude enfin venue, veuves et orphelins pour-
gères etablies, rapports de force politiques e t Qconomiques . ..
Dans ront affronter, les yeux et le coeur "secs" (kwc) , l'ultime étape,
la foule bruyante et. exaltée qui suit la vénérable dépouille, il est celle qui consacrera la levée de leur deuil: ce seront les funérail-
assez d'initiés et de vieux sages capables d'apprécier la qualité du les "sèches" ( syckwc) , "sèches'' comme "secs" le sont aussi désormais
savoir que révèlent tours, détours et retours, haltes brèves ou lon- - au fond de leur tombe - les ossements du défunt; funérailles solen-
gues stations effectuées, pour que ne soient aussitôt relevés erreurs nelles assorties en final de nombreux et très symboliques rituels
et oublis : qu'ils soient bénins, ils ne provoqueront que des sourires illustrant, comme nous le verrons, le thème de la défiditive rupture.
entendus, mais qu'ils soient graves, ils autoriseront à lancer des En attendant cette issue encore relativement lointaine, tout
injures bien sonores! A plusieurs reprises ,notons-le sans plus insis- sera donc fait pour marquer d'abord la présence quasi réelle du
ter car la coutume est connue (cf. supra note 10) , les petits-enfants défunt, pour Bvoquer ensuite son effacement progressif. Aussitôt
attaquent avec détermination les porteurs du brancard et tentent achevé son périple villageois, le cadavre du sapro est réintégré dans
d'arracher la couverture du cadavre. la maison de lignage, la'wasa, pour qu'il soit pro'cédé, dans la plus
En vérité, ce qu'à l'analyse montre clairement le cérémonial stricte intimité, à des rites spécifiquement claniques et qui recouvrent
funéraire jusqu'ici évoqué - avec plus particuserement cet instant notamment diverses pratiques de traitement du corps inscrites au
crucial oÙ la déambulation hallucinée du cadavre est vécue par tous patrimoine de connaissances religieuses propres au clan du défunt
comme une sorte de glorieuse parousie -, ce qu'à maintes occasions (usage d'onguents et de poudres, tracé de signes, etc.) : il convient
aussi le comportement même des acteurs met en lumiere, c'est bien en effet que l'âme reçoive, au titre de premier viatique, les marques
qu'au stade de l'enterrement sy&bC,si compte est tenu d'abord de la distinctives de son clan pour les présenter à ses ancêtres lorsqu'elle
dépouille charnelle dans ce qu'elle a de plus physique (corps à peine devra les rencontrer aux rives du fleuve des morts. Dûment paré, le
28 Guy Le Moal Les voies de la rupture 29
*cri

corps peut désormais être m i s en terre; il est donc placé dans le a brisé ( y a x e ) les pattes ( z o x a ) agonise toute la nuit s u r la tombe
caveau avant que le puits d'accès ne soit remblayé. Un léger mon- .
en hurlant.. transfert, par animal interposé, de la douleur du deuil
ticule de terre meuble est cependant laissé volontairement en l'état en ce qu'elle compte de violence en excès ? Enfin, tôt le matin du
au niveau du sol de la chambre mortuaire, ce qui suggère un senti- quatrième jour, il sera procédé B un sacrifice sur l'effigie. Une
ment d'inachevé, de transitoire ...
bientôt renforcé par le geste de libation de bière de mil est faite dans la coupelle qui marque la
la fille du défunt qui dépose s u r cette terre fraîchement remuée tête de l'effigie, et les plumes blanches de la poule immolée (dont
l'urne aux cauris oÙ l'on sait que subsistent quelques traces de la le sang a coulé en trois points à la périphérie de la coupelle) sont
vie de son père : tout n'est pas encore accompli semble-t-on vouloir plantées en guise de chevelure. La bière et la chair de la poule
affirmer en cet instant qui marque le terme de la première journée sont cette fois partagées par les meme, les petits-enfants auxquels
de l'enterrement. revient le droit de prendre les biens que possède ou reçoit leur
Après une nuit de veille durant laquelle les femmes, parentes et grand-père.
amies se réunissent pour chanter les chants des morts, la deuxième C'est pratiquement ?a le dernier acte religieux marquant de cet
journée est essentiellement consacrée aux prières et aux dons. Les enterrement solennel s y e b í . Un geste particulièrement riche de sens
membres de la parenté, parmi lesquels on remarque ceux, nombreux, reste cependant 2 faire. L'urne aux cauris restée près de l'effigie
qui arrivent de villages lointains, se rendent auprès de la tombe va être en effet enlevée - sans cérémonial particulier - et enfouie
et, comme le feront aussi les autres visiteurs amis du défunt, ils à peu de distance dans une pièce de la wasa du lignage, là même oÙ
prient et surtout ils déposent des offrandes qui complètent le viatique s'élève l'énorme grenier cubique appelé molo. C'est, il est vrai, un
jugé nécessaire au grand voyage vers le village des morts : des cauris lieu de très haute sacralité : non seulement molo est le réceptacle
sont donnés pour que le défunt puisse payer son passage au cocher d'une denrée alimentaire que, s u r la foi de tous les mythes qui en
de la pirogue des morts, des branchettes et du mil lui sont aussi attestent, les Bobo ont largement survalorisée - il s'agit du "petit
offerts pour qu'il puisse se réchauffer et se nourrir en chemin. mil blanc" (pennisetum ou dugo furu en bobo) autrefois cultivé,
Invisibles , mais extrêmement attentifs au bon déroulement des choses , récolté, stocké et distribué selon le mode foroba, c'est-à-dire de
les principes spirituels de l'âme du supro, ye et meleke, sont consi- façon communautaire -, mais ce grenier molo se trouve être aussi
dérés comme étant présents et, toujours présente aussi dans l'urne dans un rapport très particulier avec les ancêtres lignagers eux-
posée Ià, SUP la terre, est la petite étincelle de vie contenue dans mêmes et plus précisément avec leur représentant qu'est justement
les cauris du pra tibi d6ga. le sapro. C'est ce dernier, disions-nous ailleurs (Le Moal, 1980:50) ,
Au matin du troisième jour, devant les veuves et les orphelins qui non seulement "assume la responsabilité d'une utilisation stric-
mais en l'absence des petits-enfants, on procède au rituel appelé t i tement codifiée du p a i n " , mais c'est lui également - et lui seul-
ria tiri daga. La terre meuble laissée 6 la surface de la tombe ( t í ) qui peut entreprendre l'érection d'un molo, lors notamment de l'ins-
est rassemblée (tiri) et l'on modele assez grossièrement une petite tallation première d'un lignage dans un village, quand est fondée la
effigie humaine ( b r e ) qui est allongée et orientée de la même façon wasa.

que le corps du défunt, tête au sud; la tête du gisant est d'ailleurs On comprend, dans ces conditions, qu'il ne soit de lieu plus
clairement figurée sous la forme d'une coupelle en poterie. Au soir propice pour recueillir et conserver quèlque temps encore l'ultime
aura lieu un rituel s u r lequel nous ne pouvons pas nous étendre ici, parcelle de vie d'un supro et c'est, très symboliquement, au point
il s'agit du zoxa yaxe worofra : une chievre ou une brebis dont on clef de ce grenier qu'une place sera ménagée à l'urne aux cauris:
30 Giiy Le Moal

&ans la terre, entre les larges pierres qui épaulent le double lit de
rondins portant tout le poids des épaisses parois de terre du molo
et de son contenu. Là, combinent leurs effets et la puissante fécon-
dité naturelle du grain amassé et les forces purement spirituelles qui
s'attachent tout aussi bien 5 la présence encore affirmée des âmes
végétales libérées au temps de la récolte du mil qu'aux pouvoirs
rémanents que l'acte de fondation du molo par le premier sapro a
inscrits dans sa descendance.
Ainsi, comme la Faible lumière d'une veilleuse près d'un autel
donne à penser que les lieux sont investis par quelque invisible
entité, les cauris de p r a tibi daga témoignent de la présence ténue,
mais bien tangible, d'un souffle de vie du défunt au plus secret du
temple de lignage wasa. Cette présence paradoxale d'un m o r t qu'ani-
merait encore une sorte de vie - dont nous avons déjà souligñé
qu'elle est suggérée pour porter remède au sentiment douloureux de
perte qu'éprouvent tous ses proches - d'autres faits nombreux vont
l'attester au travers de rites presque quotidiens. Régulièrement ,
par exemple, un peu de bière sera versée dans la coupelle surmontant
la statuette sépulcrale et des parts de gâteau de mil seront déposées
à côté: boisson et nourriture pour le mort. Chaque fois aussi qu'aura
lieu le rituel partage des viandes de chasse ou des offrandes carnées
sacrificielles , la part du sapro défunt (toujours les parts ''nobles" :
cuisse, râble.. .) sera réservée pour être déposée sur sa tombe.
Enfin, hors même du cadre des fréquentes prières à lui adressées,
un vrai dialogue sera maintenu avec le défunt, ce dernier étant
consulté par son f u t u r successeur à tout propos et mis au courant
du moindre événement familial.
(à suivre)

Guy Le Moal
U .A. 221 (EPHE-CNRS)

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