La Phonologie
1-Définition :
La phonologie est la science qui étudie les sons du langage du point de
vue de leur fonction dans le système de communication linguistique. Elle se
fonde sur l'analyse des unités discrètes (phonèmes* et prosodèmes*) opposées à
la nature continue des sons. Elle se distingue donc de la phonétique bien qu’il
soit difficile de séparer les deux domaines de recherche.
Pendant longtemps, la phonologie a été confondue avec la phonétique.
Quand le terme phonologie a commencé à être employé, vers 1850, il l’a été
concurremment avec celui de phonétique, chaque école, parfois chaque linguiste
donnant une acception différente aux deux termes qui ont par ailleurs le même
sens étymologique : « l’étude des sons ».
La phonologie s’organise elle-même en deux champs d’investigation :
2-Les champs d’investigation de la phonologie : la phonématique et la
prosodie
2 .1.La phonématique :
2.1.1. Définition
Elle étudie les unités distinctives minimales ou phonèmes en nombre
limité dans chaque langue, les traits distinctifs ou traits pertinents qui opposent
entre eux les phonèmes d'une même langue, les règles qui président à
l'agencement des phonèmes dans la chaîne parlée ; les deux opérations
fondamentales de la linguistique sont la segmentation et la commutation qui
permettent de dresser l’inventaire des phonèmes d’une langue donnée, d’en
déterminer les variantes contextuelles ou allophones et d'étudier ces phonèmes
selon leurs propriétés au niveau articulatoire « acoustique » , auditif et dans le
cadre de la perception ;
2 .1.2.Le phonème
Le phonème est l’élément minimal, non segmentable de la représentation
phonologique d’un énoncé, dont la nature est déterminée par un ensemble de
traits distinctifs. Chaque langue présente, dans son code, un nombre limité et
restreint de phonèmes (une vingtaine à une cinquantaine selon les langues) qui
se combinent successivement, le long de la chaîne parlée, pour constituer les
signifiants des messages et; s'opposent ponctuellement, en différents points de la
chaîne parlée, pour distinguer les messages les uns des autres. Cette fonction
étant sa fonction essentielle, le phonème est souvent défini comme l’unité
distinctive minimale. Le caractère phonique du phonème est accidentel (L.
Hjelmslev propose le terme de cénème, « unité vide, dépourvue de sens ») ; il
est néanmoins important puisque toutes les langues connues sont vocales. Le
phonème est donc défini en référence à sa substance sonore, par certaines
caractéristiques qui se retrouvent aux différents niveaux de la transmission du
message (niveau moteur ou génétique, niveau acoustique, niveau perceptif, etc.).
Ces caractéristiques phoniques, dites « traits distinctifs » ou
« pertinents », ne se présentent jamais isolées en un point de la chaîne parlée :
elles se combinent à d'autres traits phoniques qui peuvent varier en fonction du
contexte, des conditions d’émission, de la personnalité du locuteur, etc., et que
l'on appelle traits non-distinctifs.
Le phonème français/a/s’oppose à/i/./e/,/e/,/y/, /u/. /o/, /a/, etc., comme le montre
La série minimale la, lis, les, lait, lu, loup, lot, las, etc., et à tous les autres
phonèmes du français parce qu’il est le seul à posséder ensemble les traits
vocalique, non consonantique, palatal (aigu), ouvert (compact). Ce sont ces traits
que l’on retrouve dans la voyelle des mots suivants, chat, lac, cale, patte, mêlés à
d'autres traits articulatoires (acoustiques) qui dépendent du contexte et n'ont pas
de fonction linguistique.
Deux phonèmes appartenant à deux langues différentes ne peuvent jamais
être semblables puisque chacun se définit par rapport aux autres phonèmes de la
langue à laquelle il appartient. Ainsi, le /s/ français est défini comme
consonantique, non vocalique, dental (diffus et aigu), fricatif (continu), non-
voisé ; en espagnol, le phonème /s/est défini par les mêmes caractéristiques sauf
la dernière, puisqu'il n'y a pas dans cette langue de sifflante voisée comme en
français ; le phonème /s/ est réalisé en espagnol tantôt comme non-voisé [s],
tantôt comme voisé [z], en fonction du contexte.
Moins les phonèmes sont nombreux dans une langue et plus ils présentent
des variantes.
Le locuteur d'une langue donnée a appris à produire certains mouvements
des organes phonatoires de façon à placer dans les ondes sonores un certain
nombre de traits que l'auditeur de la même langue a appris à reconnaître. Un
même phonème est donc réalisé concrètement par des sons différents, formant
une classe ouverte mais possédant tous en commun les traits qui opposent ce
phonème à tous les autres phonèmes de la même langue. Ces sons différents, qui
réalisent un même phonème, sont appelés variantes ou allophones. Dans le mot
français rare, le phonème /r/ peut être prononcé comme une vibrante dentale [r]
dite « r bourguignon », comme une vibrante uvulaire [R] dite « r grasseyé ».
comme une fricative uvulaire [R « renversée »] dite « r parisien » : il s’agit de
trois sons différents, ou de trois variantes différentes (ici. Des variantes
régionales et sociales) réalisant un même phonème.
2 .1.2.1.Les traits pertinents et le trait distinctif
Le phonème est constitué dans sa substance sonore par un faisceau de
traits phoniques. Ces traits peuvent être, en principes, définis aux différents
stades de la transmission du message : articulatoire, acoustique et auditif.
Cependant, et en l’absence de tout matériel expérimental, les linguistes préfèrent
utiliser les traits phoniques articulatoires puisqu’ils permettent une vérification
plus aisée.
Le phonème /m/ par exemple est caractérisé par les traits phoniques suivants :
bilabial, nasal, sonore, occlusif.
2 .1.2.1.1.Les traits pertinents :
Ce sont tous les traits phoniques qui permettent l’identification du
message. Selon Jakobson, tous les systèmes phonologiques du monde reposent
sur une douzaine d’oppositions binaires dans lesquelles chaque langue opère un
tri.
Les consonnes du système phonologique du français recours au moins aux
traits pertinent suivants : oralité/nasalité ; occlusion/constriction ;
sonorité/surdité ; point d’articulation.
2 .1.2.1.2.Le traits distinctif :
On appelle trait distinctif le trait pertinent capable d’opposer deux
énoncés de sens différents dont le signifiant est par ailleurs identique.
En français, le trait distinctif qui oppose le mot « pain » au mot « bain » et le
voisement (sonorité/surdité) des initiales /p/ et /b/ :
Le phonème /p/ est sourd, occlusif, oral et bilabial.
Le phonème /b/ est sonore, occlusif, oral et bilabial.
Dans ce cas, « pain » et « bain » forment une paire minimale. La paire
minimale est une paire de mot ayant un sens différent et dont le signifié ne
diffère que par un phonème.
2 .1.2.2.La variation :
La variabilité des réalisations phoniques constitue une particularité
importante de la parole. La parole peut se manifester de façon très variable pour
diverses raisons. Parmi les variations possibles, il faut distinguer celles qui
résultent des erreurs de production et des pathologies du langage, ou encore
celles liées aux différences entre l’état des locuteurs comme la fatigue, la joie, la
tristesse …etc. Ce type de variations, dites « individuelles », n’est pas lié aux
principes d’organisation phonologique de la langue.
Les variations phonologiques qui nous intéressent sont de deux types : les
variations libres et les variations contextuelles.
2 .1.2 .3.Les variantes libres :
On parle de variation libre si deux phonèmes figurent dans le même
environnement phonématique, et s’ils peuvent être substitués l’un à l’autre sans
qu’il y ait une différence dans le sens du mot, on dira alors que les deux
phonèmes sont des variantes libres d’un même et unique phonème.
Ce premier type de variation est généralement dû à deux facteurs :
2 .1.2.3.1.Le facteur géographique (régional) :
L’origine géographique des locuteurs détermine souvent ses choix
linguistiques et l’utilisation d’une variante phonologique au dépend d’un autre.
Il y a, par exemple, en français un seul phonème /R/ qui est réalisé de deux
manières différentes selon les régions. On a le [r] vibrante dentale dit
« bourguignon » qui est plutôt réalisé dans le sud de la France, et le [ʁ] fricative
uvulaire dit « parisien » car propre à la communauté parisienne.
Autre exemple. Ainsi en Alsace, [b] et [v] sont souvent prononcés [p] et [f] sous
l'influence du substrat germanique.
On dira que dans le premier exemple, le [r] et le [ʁ] sont des variantes régionales
du phonème [R].
2 .1.2.3.2.Le facteur social :
L’origine socioéconomique, l’identité, l’âge ou le sexe d’un locuteur
intervient dans le choix d’une variante phonologique au détriment d’une autre.
En prenant le même phonème [R] et sa variante [r] dans le contexte
sociolinguistique algérien, certaines études démontrent que les femmes utilisent
plus souvent la variante [R] que les hommes. Ces études mettent en évidence
aussi le fait que l’utilisation du [R] est souvent rattachée à une certaine idée du
prestige accordé à la langue française.
Autre exemple. Labov, sociolinguiste américain, a montré dans une étude
que la prononciation du phonème [r] différait en fonction de la classe sociale des
locuteurs, en ce sens que ce phonème était plus prononcé chez les new yorkais
issus de la classe aisée. En revanche, chez les classes les moins aisées,
l’insistance sur la prononciation des [r] est dans bien des cas presque inexistant.
2 .1.2.4.Les variantes contextuelles :
Lorsque les sons d'une langue se trouvent en contact dans la chaîne parlée, de
nombreuses modifications peuvent se produire, dues à différents types
d'interaction articulatoire. Comme plus fréquentes nous pouvons citer les chutes
(ou élisions) de sons et les assimilations.
2 .1.3. La segmentation :
La segmentation est une procédure consistant à segmenter l’énoncé, c'est-
à-dire à le diviser en morphèmes, qui seront à leur tour segmentés en unités
constituantes, les phonèmes. Cette opération précise la classification des unités
selon les rapports syntagmatiques qu’elles entretiennent. La segmentation est
indissociable de la commutation.
2 .1.4. La commutation :
La commutation est le test qui permet d’identifier les phonèmes qui
composent un énoncé, par le remplacement d’un son par un autre sur l’axe
paradigmatique. Si la commutation entraine une différence de signification, on
dira que le son dégagé est un phonème.
Ex : Quels sont les phonèmes qui composent le morphème « père » ?
Segmentation : /p /ɛ/ R/.
Commutation du premier son [p] par [m] On obtient : /m ɛ R/. La commutation a
entrainé une différence de signification, donc /p/ est un phonème.
Commutation du son [ɛ] par le son [a]. On obtient : /paR/. La commutation a
entrainé une différence de signification, donc /ɛ/ est un phonème.
Commutation du dernier son [R] par le son [l]. On obtient : /pɛl/. La
commutation a entrainé une différence de signification, donc /R/ est un
morphème.
2 .1.5. La paire minimale :
Une paire minimale en phonologie désigne une opposition de deux mots
qui ne se distinguent que par un seul phonème. C’est la recherche de paires
minimales qui sert au linguiste à distinguer les phonèmes d’une langue. Le
phonologue posera l’existence de deux phonèmes distincts là ou il y aura
distinction de sens. Le français distingue /p/ et /b/, /t/ et /d/ et il est facile de
trouver des paires minimales qu’attestent cette opposition phonologique « pain
[pẽ] ~ bain [bẽ] » et « thon [tõ] ~ don [dõ] ». De l’articulation des notions
théoriques de phonologie à l’analyse du corpus Dans la recherche de paire
minimale, il convient de prendre en compte les faits de position et de comparer
les phonèmes différents en positions identiques (initiale, intervocalique et
finale). L’existence d’une paire minimale montre que les deux phonèmes qui
distinguent les unités linguistiques sont deux phonèmes distincts.
2 .1. 6 La Chute des sons :
Par chute ou élision d’un son nous entendons sa disparition complète.
L’élision est souvent due à une sorte de paresse articulatoire qui fait que le
locuteur « omet » volontairement l’articulation d’un son.
Exemple : La chute du /t/ dans « maintenant » /mɛ̃nã/
Le phonème /ə/ dit caduc subit souvent cette élision : /ʒənsɛpa/ « je ne sais pas »
2 .1.7. L’assimilation :
C’est un processus universellement attesté qui peut se définir comme
l’acquisition d’un trait phonique par un son à partir d’un son immédiatement
voisin.
Ex : on dit qu’il y a assimilation dans le mot « journalisme » /ʒuRnalis̬ m/ parce
que le phonème /s/ prend l’une des caractéristiques du /m/ avec lequel il se
trouve en contact. Le trait phonique transmis au /s/ est le voisement du /m/. Le
/s̬ / n’est pas totalement voisé pour devenir un /z/.
Ce phénomène, lié sans doute à la lenteur des organes de la parole (donc à
des contraintes d’ordre physiologique), se manifeste soit par une anticipation
soit par un retardement de geste(s) articulatoire(s)