L'ÉVOLUTION HISTORIQUE DE LA CORÉE DU SUD EN TANT QUE
PUISSANCE INTERMÉDIAIRE
Ha Young Chool, Traduit de l’anglais par Laurent Amelot
L’Esprit du temps | « Outre-Terre »
2014/2 N° 39 | pages 243 à 252
ISSN 1636-3671
ISBN 9782847952872
DOI 10.3917/oute1.039.0243
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L’évolution historique de
la Corée du Sud en tant
que puissance intermédiaire
Ha Young Chool1
La Corée du Sud, en l’espace d’une génération, est passée du statut d’État dé-
vasté par la guerre à celui de puissance économique mondiale, symbole de l’un des
processus de développement les mieux réussis de l’après Seconde Guerre mondiale.
Les images typiques que l’on se fait de ce pays se sont ainsi transformées : on est
passé des bâtiments détruits avec orphelins et femmes pleurant leurs proches à des
villes modernes pleines de gratte-ciels où l’exportation d’automobiles est un sym-
bole de réussite, et au dynamisme culturel de la jeunesse illustré par le « Gangnam
Style », le rythme de danse mondialement connu de Psy. En moins de quarante ans,
le « miracle du fleuve Han » est devenu réalité ; la Corée du Sud s’est transformée,
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selon la formule de Tagor, de pays du « matin calme » en celui de « la surprise du
matin ».
L’environnement international et les perspectives de la Corée du Sud et de ses ha-
bitants ont évolué au même rythme que les changements économiques et politiques
intérieurs. Aussi, cette brève étude portera sur les facteurs qui ont affecté les muta-
tions du pays. Certains d’entre eux sont déjà bien connus, d’autres le sont moins.
Nous tenterons de mettre en évidence ces différents facteurs afin de permettre une
meilleure compréhension des orientations de la politique étrangère et de la politique
intérieure sud-coréennes.
FATUM GÉOPOLITIQUE ET COLONISATION
La Corée a connu une longue période de stabilité, sinon de stagnation de son
environnement international jusqu’à la fin du XIXe siècle lorsque l’Occident amorça
son emprise sur la Chine. Dans le cadre du système tributaire mis en place par cette
dernière, la dynastie Joseon avait réussi à maintenir son autonomie politique inté-
rieure en échange d’une reconnaissance du statut politique de la Chine.
1 Jackson School of International Studies
244 Ha Young Chool
L’incapacité de la Chine à défendre son intégrité territoriale face aux puissances
impériales occidentales marqua l’effondrement de l’institution du tribut. Cependant
le processus d’assimilation du système d’équilibre européen du XIXe siècle repré-
sentait une expérience entièrement nouvelle pour les autorités et le peuple coréens.
Finalement, la Corée succomba, victime de la politique impériale japonaise après
les victoires de Tokyo lors des guerres contre la Chine puis la Russie. La péninsule
coréenne devint le champ de bataille des puissances impériales. Ainsi, les dirigeants
et le peuple coréens reçurent une douloureuse leçon en se retrouvant au centre d’une
bataille géopolitique entre la Chine, le Japon, la Russie et diverses autres puissances
européennes. L’entrée dans l’ordre international du XIXe siècle devait laisser un goût
amer. Pour la première fois de son histoire, la Corée était confrontée à un affronte-
ment entre empires, telle un « nain » dans un combat de géants. Cette expérience
géopolitique allait imprégner durablement la perception du peuple et de la société
coréennes, en particulier la manière dont ils construisent leurs perspectives dans un
environnement international mouvant.
Le fait est que la Corée aurait pu être facilement écrasée par les rivalités géopoli-
tiques qui eurent des séquelles durables. Il y a d’abord le sentiment qu’elle apparaît
comme un petit État, non seulement aux Coréens mais aussi au monde extérieur.
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Alors que dans l’absolu et suivant les critères internationaux, elle ne l’est en réalité
pas. Ce n’est le cas que si on l’appréhende sous un angle géopolitique.
Autre héritage du XIXe siècle, la séparation politique entre la Corée du Sud et
la Chine. Il n’y eut plus aucun contact politique entre la Chine continentale et la
Corée du Sud de la fin de la Seconde Guerre mondiale à 1992. La Corée du Sud
était passée sous l’influence des États-Unis, chef de file du monde occidental. Je me
risquerai à dire que le modèle politique sud-coréen est actuellement, avec sa jeune
mais toujours vivante démocratie, le moins asiatique et le moins confucéen d’Asie
orientale.
LE LEGS DE L’HÉRITAGE COLONIAL
La domination coloniale japonaise fut un autre choc pour notre psychologie
collective, dès lors que les Coréens étaient humiliés par un voisin qu’ils avaient
justement l’habitude de mépriser. Mais cette période fut aussi l’occasion pour la
Corée de renouer avec son homogénéité ethnique par le biais du nationalisme.
L’humiliation nationale créa un sentiment de solidarité entre Coréens contre
le colonisateur en particulier et l’étranger en général, provoquant un puissant
nationalisme défensif qui allait depuis laisser une trace indélébile dans notre
esprit.
L’évolution historique de la Corée du Sud en tant que puissance intermédiaire 245
Le régime colonial eut également un impact durable sur les perspectives inter-
nationales de la Corée. Lequel peut se résumer dans une forte capacité à imaginer
des stratégies utopiques, d’une part, et la résistance passive de l’autre. Privés d’un
statut d’acteur sur la scène internationale, les dirigeants coréens avaient tendance
à imaginer le monde tel qu’ils voulaient qu’il fût, c’est-à-dire à rêver l’accession à
l’indépendance. De fait, cette imagination dynamique les amena à élaborer des stra-
tégies hors de portée, alors qu’ils devaient se cantonner dans la résistance passive. À
titre d’exemple, les leaders d’opinion coréens percevaient dans les conflits régionaux
et internationaux, parfois guerriers, un moyen unique de regagner l’indépendance
perdue sous la domination coloniale. Une conséquence inattendue de cette période
fut d’ancrer au plus profond de notre conscience la nécessité de posséder une force
militaire puissante, car c’est le léger décalage technologique avec le Japon qui nous
avait conduits à la perte, à l’abdication de l’indépendance au profit des Japonais.
GUERRE DE CORÉE ET NATION DIVISÉE
Les puissances alliées accordèrent à la Corée son indépendance et placèrent im-
médiatement la péninsule sous tutelle internationale. La division du pays incarnant
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une construction étatique incomplète. Ce désir non comblé de nation unifiée est
toujours ancré dans notre inconscient collectif. Même l’impact tragique de la guerre
fratricide ne nous fera pas changer de perspective.
En fait, cette guerre a définitivement séparé le peuple coréen en deux groupes. Le
premier donne priorité à la nation, indépendamment du régime sous lequel les gens
vivent, tandis que pour le second les différences idéologiques et de système doivent
être surmontées avant le rétablissement d’une homogénéité ethnique.
Les Coréens, au Nord comme au Sud, ont vécu dans l’ordre bipolaire interna-
tional pendant près de cinq décennies, de 1945 à l’implosion du bloc soviétique.
L’impact de la Guerre froide sur les perspectives internationales du peuple coréen et
sa politique étrangère restant évident.
En République de Corée (le Sud), le monde était perçu en des termes diamétrale-
ment opposés, avec d’un côté le mal (communiste) et de l’autre le bien (capitaliste).
Cette vision dichotomique du monde se combinait à une absence de posture inter-
nationale autonome tant le pays était dépendant des États-Unis en termes économi-
ques, politiques et militaires.
L’une des graves conséquences de la confrontation avec la Corée du Nord
fut l’absence totale de contact avec les pays communistes. Ce qui était tout
246 Ha Young Chool
simplement remarquable eu égard à la proximité géographique de la Républi-
que populaire de Chine et de l’Union soviétique. La diplomatie sud-coréenne
était assez schématique, pas très sophistiquée. La Corée du Sud ne pouvait tout
simplement pas se permettre d’élaborer une stratégie propre, en toute indépen-
dance. Le monde était appréhendé en des termes si clairs et tellement simplistes
qu’on se passait de toute diplomatie multivectorielle. Dans le même temps, la
péninsule était surmilitarisée, devenant l’un des points les plus dangereux de la
planète, sinon le plus dangereux. L’ambition de se doter d’une force militaire
déjà ancrée pendant la période de colonisation japonaise allait en quelque sorte
perdurer pendant la Guerre froide, mais dans un cadre différent. L’un des grands
paradoxes de l’histoire demeure que la société coréenne a surcompensé son désir
de puissance militaire de la fin du XIXe siècle à un point tel que l’ensemble de la
péninsule est devenue la zone la plus militarisée du monde. Ironie collatérale :
les Coréens ont vécu si longtemps dans un cadre de lourde militarisation qu’ils
se sentent maintenant presque immunisés quant aux dangers que celle-ci fait
peser sur eux.
DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE : LE « MIRACLE
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DU FLEUVE HAN »
Dans le même temps, la Corée du Sud accélérait son développement économique
à partir du milieu des années 1960. Les résultats furent en tout point remarquables,
le produit intérieur brut per capita passant de 87 dollars US en 1960 à plus de 4 830
en 1989. Cette réussite économique résultait de stratégies centrées sur l’exportation
et ce succès sera baptisé « miracle du fleuve Han ». Elle laissa un héritage complexe
en termes de perspectives internationales. En effet, le développement économique
de la Corée du Sud s’inscrivait dans le contexte spécifique de la Guerre froide. Para-
doxalement, ce cadre allait affecter le mode de développement de la Corée du Sud
dans la mesure où c’est en raison de pareille situation qu’elle put se doter d’une struc-
ture industrielle quasi-complète et globale, incluant l’essentiel des secteurs d’activité.
Étant donné la confrontation militaire avec la Corée du Nord, on mettait l’accent
sur la nécessité de disposer d’une industrie lourde puissante, indispensable pour
l’effort de défense.
Mais, peut-être plus important encore, la Guerre froide a offert à la Corée du
Sud l’occasion unique de profiter de ce que j’appellerai le « libéralisme à sens uni-
que ». L’une des caractéristiques de l’ordre international façonné par la période fut
de produire un compromis naturel entre économie et sécurité. Ainsi, le parapluie
sécuritaire américain facilitait l’accès du marché américain aux produits sud-coréens,
créant une certaine forme de dépendance de l’économie sud-coréenne envers les
L’évolution historique de la Corée du Sud en tant que puissance intermédiaire 247
États-Unis. Au cours des années 1960 le marché américain représentait plus de 40%
des exportations sud-coréennes.
La pratique du « libéralisme à sens unique » léguée à la société coréenne aura des
implications insoupçonnées en termes de perspectives internationales. D’une part, la
forte dépendance sud-coréenne des exportations conduisit industriels et travailleurs
sud-coréens à voir dans les marchés internationaux un instrument de survie. D’autre
part, on ne demandait pas à la Corée du Sud, dans le même temps, d’ouvrir son mar-
ché intérieur et elle n’y fut pas contrainte avant la fin des années 1970 et la décennie
1980. En d’autres termes, les produits sud-coréens, manufacturés avec le soutien de
l’État (quelquefois obtenu par la corruption) étaient capables de rivaliser sur le mar-
ché international. D’où une sorte de distorsion cognitive dont la société coréenne
n’a pas encore totalement conscience, même si elle la pratique au quotidien. Car
ce modèle de développement l’amena à cultiver un sens aigu de la défensive contre
toute influence extérieure. Ce qui explique que bien souvent les étrangers ont des
difficultés à comprendre les orientations particulières qui présidaient à ce dévelop-
pement économique centré sur les exportations, car peu d’efforts ont été consentis
pour appréhender l’impact des structures internationales non seulement sur le déve-
loppement économique, mais également quant aux conséquences sociales et psycho-
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logiques. Une dualité qui prévalut jusqu’à la crise financière de 1997-1998.
Cette posture défensive du peuple sud-coréen et de sa société est en partie liée à
la confrontation avec la Corée du Nord. Alors que la Corée du Sud commençait à
rattraper et à dépasser la Corée du Nord en matière de développement économique
à partir du milieu des années 1970, la crainte du communisme articulée autour de la
guerre de Corée et des incessantes provocations militaires de la Corée du Nord était
omniprésente dans les esprits du Sud. Ce dont profita le gouvernement autoritaire
du Sud. Si la Corée du Sud bénéficia du cadre bipolaire de la Guerre froide pour
asseoir son développement économique, les attendus sociaux, culturels et psycholo-
giques ne suivirent pas, et ce pour l’essentiel en raison des crispations internationales
et intercoréennes.
On ne peut néanmoins nier que sa réussite économique offrit à la Corée du
Sud de nouvelles capacités pour la conduite de ses relations internationales. Elle
développa sa propre industrie de défense et accrut ses capacités militaires. À l’instar
d’autres États tardivement industrialisés, sa réussite économique stimula le niveau
de confiance en soi de sa population, mais dans un XXe où les pratiques impérialistes
du siècle passé n’étaient plus de mode, il était plus difficile de trouver des ouvertures.
Dans ces circonstances, la cible était toutefois facile à identifier : la Corée du Nord.
Depuis les années 1980, la Corée du Sud initia des approches plus audacieuses dans
une perspective d’unification, lesquelles contrastaient avec sa posture défensive de la
248 Ha Young Chool
décennie précédente. Mais au-delà de cette question immédiate de l’unification, elle
eut toujours des difficultés jusqu’à la fin de la Guerre froide à articuler une orienta-
tion des moyens d’action acquis grâce à son développement économique.
L’HÉRITAGE PERSISTANT DE LA GUERRE FROIDE DEPUIS
LA FIN DE CELLE-CI
L’effondrement de l’Union soviétique et l’achèvement de la Guerre froide ont
touché presque toute la planète. Il ne pouvait en être autrement pour la Corée du
Sud. Ils se sont traduits en termes de perceptions, d’attitudes et de comportements
dans la pratique des relations internationales. Pour la première fois depuis 1945,
la Corée du Sud amorça un dialogue avec des pays communistes en vue d’établir
des relations diplomatiques. Néanmoins, la confrontation idéologique avec le Nord
communiste avait érigé une invisible mais puissante barrière psychologique quant
au communisme. Il n’y avait pas besoin d’interdire les partis politiques d’orientation
socialiste ; la société avait conservé – et entretient toujours – une allergie aiguë à tout
ce qui ressemble de près ou de loin à du socialisme et/ou du communisme.
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On ne pouvait dès lors même imaginer que la Corée du Sud envisage d’établir des
relations diplomatiques avec la Chine et l’Union soviétique. Les barrières mentales
et politiques étaient trop profondément ancrées dans l’esprit du peuple sud-coréen
et la distance mentale, malgré la proximité géographique, extrêmement accusée.
L’implosion du monde communiste entraîna cependant un déplacement tectonique
dans les relations internationales de la Corée du Sud. Et la politique sud-coréenne à
l’égard du Nord à partir de 1988 marqua en ce sens le début d’une nouvelle ère dans
la diplomatie du pays. Cela signifiait également l’amorce d’un changement radical
dans la manière sud-coréenne de penser ses relations internationales, au travers de
l’adoption d’une vision plus diversifiée de l’ennemi. Ce fut d’abord l’ouverture de
relations diplomatiques avec la Hongrie en 1988, puis avec l’Union soviétique en
1990 et avec la Chine deux ans plus tard.
L’implosion de l’Union soviétique et l’effondrement du bloc communiste portè-
rent un coup sérieux à la légitimité idéologique du socialisme en Corée du Nord et
aux relations économiques de ce pays. Fait plus notable encore, l’établissement de
relations diplomatiques de la Corée du Sud avec les pays ex-communistes accentua
la pression sur le régime nord-coréen. Avec une disparité économique toujours plus
favorable à la Corée du Sud, la Corée du Nord adopta une posture plus défensive sur
les dossiers aussi bien internationaux qu’intercoréens. Alors que pour la Corée du
Sud, cela traduisait un changement dans son approche de la question nord-coréenne
et de celle de l’unification désormais fondée sur un rapport de force économique lui
L’évolution historique de la Corée du Sud en tant que puissance intermédiaire 249
étant favorable et une plus grande confiance en elle. En matière de représentations
sud-coréennes du régime nord-coréen, l’opinion commença à se différencier, et ce
à tel point qu’apparurent des dissensions politiques au sein de la classe politique du
pays.
Les conservateurs prenaient la menace nord-coréenne très au sérieux et prêtaient
à Pyongyang des intentions agressives. Ils continuaient de préconiser un haut niveau
de vigilance à l’encontre de la Corée du Nord et n’envisageaient pas un véritable
changement dans ce pays ; il n’y avait pas d’autre perspective que l’effondrement
du régime ; il restait difficile de faire confiance aux Nord-Coréens. À l’opposé, les
progressistes voyaient dans la Corée du Nord un pays et un régime en difficulté,
beaucoup moins redoutable qu’auparavant. Ils considéraient également qu’amorcer
un rapprochement avec la Corée du Nord pourrait conduire à des changements au
sein du régime nord-coréen et inciter celui-ci à adopter une posture moins défen-
sive. Même si les différences de point de vue entre ces deux groupes s’amenuisent,
demeurent toujours quelques différences appréciables. En somme : la question de
l’unification est devenue bien plus sensible en Corée du Sud au fur et à mesure des
succès économiques et de la supériorité grandissante du pays par rapport à la Corée
du Nord sur la scène internationale.
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DÉMOCRATISATION ET CRISE FINANCIÈRE
Fait tout aussi considérable : la démocratisation de la Corée du Sud fut entamée
presque simultanément à la chute du bloc soviétique. Sa politique étrangère qui avait
été monopolisée pendant plus d’un quart de siècle par un leader et ses collaborateurs
dans le cadre d’un régime autoritaire et se rapportait immédiatement à un ordre
bipolaire rigide n’était pas étroitement liée à la situation intérieure. Surtout, la Corée
du Sud était internationalement alignée sur les États-Unis.
La démocratisation entraîna des changements dans le nombre d’acteurs impliqués
et leur niveau de participation à la formulation de la politique étrangère. Il devint
évident que cette élaboration ne serait plus le monopole d’un petit groupe d’indivi-
dus ou d’institutions. Les opinions et les points de vue les plus divers commencèrent
à émerger quant aux modalités d’action dans un monde plus multipolaire.
Si la question nord-coréenne restait la plus controversée, certains commencè-
rent à demander avec plus d’insistance une approche nouvelle des relations avec les
États-Unis. Toutefois, étant donné que la Corée du Sud demeure largement tribu-
taire des États-Unis pour sa sécurité et son développement économique, la question
fondamentale est de savoir jusqu’à quel point elle peut s’émanciper de l’orbite et de
250 Ha Young Chool
l’influence américaine. Bien que les différents groupes s’accordent sur la nécessité
de maintenir des liens étroits avec les États-Unis, ils diffèrent sur le degré de dé-
pendance. En effet, avec la montée continue en puissance de la Chine une question
cruciale pour la Corée du Sud est de déterminer où et comment se positionner dans
le contexte de rivalité croissante entre Chinois et Américains.
Dans l’intervalle, un sentiment antiaméricain commença à émerger en Corée du
Sud, en particulier avec la démocratisation du pays. La fin de la Guerre froide, la dé-
mocratisation, l’assurance accrue des Sud-Coréens et la multiplication d’événements
impliquant des GI’s contribuèrent à aggraver ce sentiment.
En fait, la montée de l’antiaméricanisme peut être interprétée comme un signe de
confiance en soi renforcée sur les bases de laquelle les Sud-Coréens peuvent surmon-
ter leur nationalisme défensif hérité de la domination coloniale. Cependant, cette
confiance nouvellement acquise à partir d’une industrialisation tardive mais réussie
ne peut adopter la forme agressive qu’elle prit au Japon et en Allemagne au XIXe
siècle, les normes et les paradigmes contemporains n’autorisant plus la projection de
puissance impérialiste. Au contraire, elle pourrait adopter les contours d’un natio-
nalisme ouvert plutôt que celui d’un nationalisme agressif. La société sud-coréenne
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est aujourd’hui aux prises avec deux interrogations essentielles : que faire de cette
nouvelle puissance ? Comment la canaliser vers un nationalisme ouvert ?
Une réponse, nous l’avons vu, serait de projeter notre puissance dans le sens de
l’unification. Si cette question ne peut être résolue sans un juste équilibre entre les
aspirations des Coréens et la volonté des grandes puissances internationales – « co-
réanisation » vs internationalisation –, la puissance et l’influence, fondées sur le
développement économique et la démocratisation nouvellement acquis par la Corée
du Sud, renforcent les leviers dont celle-ci dispose, mais pas nécessairement dans la
logique d’une pleine « coréanisation » mettant, pour être clair, toute la péninsule
sous le contrôle de Séoul, ce qui provoquera des frustrations dans la population.
La décision du président Kim Young-sam d’intégrer l’Organisation de coopération
et de développement économiques (ODCE) étant l’exemple type d’action faisant
appel au sentiment populaire d’extrême confiance en soi comme prétexte pour re-
joindre le groupe des pays les plus développés.
La crise financière qui éclata en 1997-1998 fut pour la société sud-coréenne un
choc. Elle brisa la confiance placée dans son mode de développement économique.
La complaisance des Sud-Coréens envers eux-mêmes avait été de courte durée. La
réaction immédiate à cette crise fut la renaissance du nationalisme défensif dans la
mesure où une grande partie du peuple sud-coréen, s’appuyant sur la théorie du
complot, considéra que cette crise avait été orchestrée par des capitaux étrangers
L’évolution historique de la Corée du Sud en tant que puissance intermédiaire 251
afin d’acheter à bas prix les entreprises sud-coréennes. Un sentiment qui se traduisit
notamment dans la campagne nationale de collecte d’or destinée à rembourser la
dette extérieure.
Dans le même temps, cette crise financière fut un sobre rappel aux intellectuels :ce
qui avait pu être fait par les Sud-Coréens eux-mêmes aurait pu le leur être imposé
de l’extérieur. Ils avaient toujours su qu’une industrialisation rapide sous l’égide de
l’État s’accompagnait de distorsions institutionnelles et de pratiques financières par-
ticulières, mais cette prise de conscience intellectuelle ne s’était pas concrétisée au
travers d’actions dans un cadre de dérives politiques perpétrées au nom de la démo-
cratie et du sentiment généralisé de confiance en soi du peuple sud-coréen.
Autant les réformes institutionnelles imposées et les changements politiques fu-
rent considérés comme une honte et une humiliation nationales, autant le peuple
et la société sud-coréennes s’adaptèrent très vite à la nouvelle situation. En effet, le
peuple sud-coréen s’est vite rendu compte qu’il ne pouvait plus continuer comme
par le passé. La mentalité Janus Bifrons entre économie ouverte et société fermée se
vit porter un coup fatal. Désormais le peuple et la société sud-coréenne acceptent de
vivre au sein d’une communauté internationale ouverte organisée autour de gains
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et de pertes. En définitive, les Sud-Coréens ont compris le sens du concept de na-
tionalisme ouvert qu’ils n’avaient jamais expérimenté auparavant. Au niveau insti-
tutionnel, cependant, la convergence totale avec le modèle libéral n’a jamais eu lieu.
Les chaebol (conglomérats) sud-coréens se sont accommodés des institutions et des
pratiques occidentales dès lors qu’ils en avaient besoin pour affronter la concurrence
sur la scène internationale.
EN GUISE DE CONCLUSION
Les expériences du passé et l’héritage colonial ont singulièrement affecté les repré-
sentations internationales et le comportement de la Corée. Sa position géopolitique
fatidique est un facteur de préoccupation permanente qui génère anxiété, insécurité,
vigilance et ambivalence. De plus, étant donné la disparité entre sa taille spatiale et
la tenaille Chine-Japon, la priorité principale de la Corée du Sud reste sa survie de
même que le maintien de son autonomie et de son indépendance.
Cependant, les véritables expériences historiques révèlent combien il est difficile
de surmonter le déterminisme géopolitique. Par exemple, à partir du XIXe siècle
les relations internationales de la Corée (du Sud) étaient focalisées sur des rapports
quasi-exclusifs avec une seule grande puissance, la Chine. Jusqu’à ce qu’elle fût co-
lonisée, ses rapports internationaux tournaient autour de cette dernière. Puis vint
252 Ha Young Chool
la domination coloniale avec pour conséquence la haine réservée à un seul pays, le
Japon. Depuis 1945 et jusque récemment, les États-Unis étaient omniprésents dans
la conduite des relations internationales de la Corée du Sud. Ce qui eut pour consé-
quence involontaire et indésirable la promotion d’une élaboration très primitive de
l’ « ennemi ». En effet, si sur la scène internationale le rapport ami-ennemi reste la
norme, les représentations sud-coréennes courantes sont sans nuance, dispropor-
tionnées. En d’autres termes : la dépendance totale vis-à-vis des patrons étrangers
du point de vue sécuritaire a empêché la Corée du Sud d’élaborer sa propre vision
stratégique.
De même, l’héritage de ces relations déséquilibrées avec un seul partenaire et ses
conséquences simplistes en termes de représentation de l’ami et de l’ennemi n’ont
pas permis à la Corée du Sud d’élaborer une diplomatie équilibrée entre les grandes
puissances avoisinantes. Encore aujourd’hui, les réflexions stratégiques mondiales y
sont absentes, à l’inverse des études sur les relations bilatérales qui s’affichent, elles,
comme omniprésentes. Le principal défi sera d’apprendre à mener une politique
équilibrée avec nos différents partenaires.
La Corée du Sud est un pays intermédiaire en passe de surmonter son héritage
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négatif et qui gère ses réussites et sa puissance nouvellement acquise, où a émergé
un nouveau paradigme en termes de politique intérieure et de normes internatio-
nales. Elle amorce seulement le processus de création de sa propre identité au sein
de la communauté internationale. Ce parcours sera plus que jamais marqué par des
confusions, des tensions et des dissonances ; mais même si les dossiers du passé res-
tent de bons paramètres historiques, la Corée du Sud va très rapidement apprendre
à devenir un partenaire respecté et fiable. De nouveaux tests apparaissant avec la
montée en puissance de la Chine et le déclin relatif des États-Unis.
// TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR LAURENT AMELOT